Québec science, 1 janvier 2018, Janvier-Février 2018, Vol. 56, No. 5
[" J A N V I E R - F É V R I E R 2 0 1 8 6,95$ M E S S A G E R I E S D Y N A M I Q U E S 1 0 6 8 2 PP 065387 LES 10 DÉCOUVERTES DE L\u2018ANNÉE + VIVRE AU BORD DU FLEUVE MALGRÉ L\u2019ÉROSION .DES JO D\u2019HIVER HYPER TECHNO QUEBEC SCIENCE JANVIER \u2013 FÉVRIER 2018 Votez pour votre découverte préférée.Détails en page 72.souvenirs Où sont-ils stockés?Peut-on les modi?er?Les effacer?La science des 25e ÉDITION \u2014~ SES a ~~ ( } = »! @ a3 A J ce = a 277 14 a.$5 Ÿ \u2014 5 ih RS g 54 wt Ses) tv @ Hi pa \u2018 | § \\ wl M + Ai rh \u20189 _.\\ 5 \u2014_\u2014\u2014\u2014 [FY Lt se ht.aie 4 ir / 7 7% / M | EN vit / 2 \u2014 QO) oo \\ qh f \u201c WA N° ~~ % Ne 4 Ÿ ~~.at mn.om i \u2014 2 / os, .\u2014 Te \u2014S .S~\u2014 Curieux.Créatifs.Ambitieux.Collaborateurs.De Marie-Victorin, Fernand Seguin et Victoria Kaspi à la nouvelle génération de chercheurs, tous partagent ces qualités essentielles.Félicitations à Québec Science pour cette 25° édition des découvertes scientifiques de l'année et bravo aux lauréats de 2017! NOUS DONNONS AUX JEUNES CHERCHEURS LES OUTILS NÉCESSAIRES POUR VOIR GRAND ET INNOVER #JeSuisinnovation INNOVATION.CA CANADA FOUNDATION FONDATION CANADIENNE FOR INNOVATION POUR L'INNOVATION OOO LA RECHERCHE CHANGE QUOI?La recherche peut carrément changer des vies.Et la découverte de l'équipe du professeur Martin Brouillette pourrait aussi se retrouver un jour parmi les équipements standards des hôpitaux de partout dans le monde! La recherche permet d'innover.Pure Aug blglages-arterielS CompletS¥Av ower dD tp Gp pacte Boxihal D Da qe SR de traiter par l\u2019angioplastie traditionnelle.UNIVERSITÉ DE USherbrooke.ca | #rechercheUdeS SHERBROOKE 6 Éditorial Par Marie Lambert-Chan | 7 Mots croisés | 11 Polémique Par Jean-François Cliche 13 Technopop Par Catherine Mathys | 14 Je doute donc je suis Par Normand Baillargeon 70 Culture Par Émilie Folie-Boivin 73 Notes de terrain Par Serge Bouchard | 74 Rétroviseur Par Saturnome SUR LE VIF 8 BRISONS LA GLACE ! À Terre-Neuve, des ingénieurs testent les brise-glaces dans un immense bassin.10 DANS LA PEAU DU PATIENT De futurs médecins s\u2019immergent, le temps d\u2019une demi-journée, dans la réalité du patient.13 ANTARCTIQUE : DU FEU SOUS LA GLACE Sous le socle rocheux sommeille un panache de roches en fusion, qui in?uence la glace en surface.16 HABITER AVEC LES MARÉES Entrevue avec l\u2019architecte GianPiero Moretti qui cherche des solutions pour permettre aux habitants de Sainte- Flavie d'habiter leur maison, malgré l'érosion des berges.61 MONSIEUR INTELLIGENCE ARTIFICIELLE Nous devons plusieurs technologies qui peuplent notre quotidien aux travaux du chercheur montréalais Yoshua Bengio.20 EN COUVERTURE DOSSIER La science des souvenirs Comment les souvenirs s\u2019impriment-ils dans le cerveau ?Où sont-ils stockés ?De nouvelles techniques font littéralement la lumière sur ces questions qui tourmentent la science depuis des siècles.PALMARÈS ANNUEL 37 Les 10 découvertes de l\u2019année au Québec Pour une 25e édition, Québec Science maintient la tradition en dévoilant sa sélection des découvertes québécoises les plus impressionnantes de la dernière année.Au menu : une sonde anti-cancer, une techno qui débloque les artères, des feuilles qui révèlent leur microbiote et bien plus encore! REPORTAGES 62 Des JO techno Les Jeux olympiques d\u2019hiver de 2018 en Corée du Sud marqueront le coup d\u2019envoi de nouvelles technologies.Tour d\u2019horizon de ces gadgets étonnants.66 Sous un ciel étoilé Il y a 10 ans, à l\u2019initiative du parc national du Mont-Mégantic, de scienti?ques et de citoyens, la région de Mégantic se plongeait dans le noir pour mieux voir les étoiles.SOMMAIRE MAGAZINE QUÉBEC SCIENCE JANVIER-FÉVRIER 2018 20 62 66 16 37 Ces petits points de couleur sont la trace laissée par la formation d\u2019un souvenir dans notre cerveau.On l\u2019appelle « engramme ».P H O T O D E L A P A G E C O U V E R T U R E : R A N C E S C O C H / I S T O C K P H O T O QUÉBEC SCIENCE 6 JANVIER - FÉVRIER 2018 J e suis de celles qui se désolent de constater que, en 116 années d\u2019existence, les prix Nobel de science n\u2019ont honoré que 17 femmes.Je suis de celles qui réprouvent les « manels », ces panels exclusivement masculins, un phénomène qui plombe les congrès scienti?ques.Je suis de celles qui sont consternées par la sous-représentation persistante des femmes dans les domaines de la science, de la technologie, de l\u2019ingénierie et des mathématiques.Mais charité bien ordonnée commence par soi-même.En me penchant sur les scienti?ques qui, au cours des 25 dernières années, ont décroché une place dans le palmarès des découvertes de l\u2019année de Québec Science, j\u2019ai constaté avec désarroi que seulement 18 % des récipiendaires étaient des femmes.C\u2019est mieux que les Nobel, mais cela reste largement insuf?sant.Comment est-ce possible ?Les résultats de notre concours sont-ils le re?et d\u2019un système qui freine les carrières des chercheuses en continuant à les reléguer à des fonctions plus techniques dans les labos, à leur offrir des salaires plus faibles, à rendre dif?cile la conciliation travail-famille ?Il faut dire que, malgré certains progrès, les femmes publient toujours moins que leurs collègues masculins (cette année, seulement 29 % des articles scienti?ques soumis à notre concours avaient une femme comme premier auteur).Elles sont aussi moins citées, reçoivent moins de ?nancement, accèdent moins à la titularisation, sont moins souvent invitées à participer à des conférences internationales.Cela nous dédouane-t-il pour autant ?Peut-être aurions-nous succombé à des préjugés inconscients dans notre évaluation des candidatures ?Ce sont des biais que nous cultivons tous, à notre insu, mais qui ont pour effet de perpétuer des comportements discriminatoires.Par exemple, des recherches ont démontré qu\u2019on tend à associer le succès des femmes à leurs efforts et celui des hommes à leurs capacités.Le stéréotype voudra ainsi qu\u2019un homme soit « brillant », alors qu\u2019une femme sera davantage perçue comme « persévérante ».Pourtant, quitte à énoncer une lapalissade, l\u2019excellence et l\u2019intelligence n\u2019ont pas de sexe.Ces préjugés sont si bien ancrés en nous que des organisations entreprennent de les déconstruire à l\u2019aide d\u2019outil de sensibilisation.Ainsi, au printemps 2017, le Programme des chaires d\u2019excellence en recherche du Canada a lancé un plan d\u2019action pour remédier à la sous-représentation de plusieurs groupes dans le monde des sciences, dont les femmes.Les membres de comités de sélection doivent désormais obligatoirement suivre une formation en ligne sur l\u2019in?uence des préjugés involontaires.En tant que média scienti?que, nous devons aussi participer à ce changement de culture.Chaque geste compte : une mention dans un palmarès destiné à mieux faire connaître la science au grand public peut devenir un tremplin pour une chercheuse québécoise \u2013 qui deviendra peut-être un modèle aux yeux d\u2019une jeune lectrice.Nous pourrions ainsi contribuer à un « cercle vertueux ».Évidemment, les 10 découvertes sont toujours le fruit d\u2019un exercice subjectif et donc forcément imparfait.Sans verser dans la discrimination positive, j\u2019estime qu\u2019il n\u2019est pas déraisonnable pour notre jury \u2013 majoritairement féminin cette année, en passant \u2013 d\u2019être plus équitable envers les chercheuses.Après tout, nous sommes aussi soucieux de présenter une sélection où règne, dans la mesure du possible, un certain équilibre entre les disciplines scienti?ques et les établissements universitaires.Pourquoi ne pas faire de même pour assurer une meilleure représentativité des femmes ?L\u2019égalité des genres en science n\u2019est pas une utopie, mais bien une nécessité, et nul ne l\u2019a mieux exprimé que la physicienne américaine Rosalyn Yalow, l\u2019une des 17 nobélisées : « Si nous voulons résoudre les nombreux problèmes auxquels le monde est confronté, nous ne pouvons pas nous permettre de sacri?er les talents de la moitié de l\u2019humanité.» lQS À elles, la science ! L\u2019égalité des genres en science est possible et nécessaire.Et notre magazine doit y contribuer.Des recherches ont démontré qu\u2019on tend à associer le succès des femmes à leurs efforts et celui des hommes à leurs capacités.Éditorial MARIE LAMBERT-CHAN @MLambertChan N I C O L E A L I N E L E G A U L T DE BONS MOTS « Je suis abonnée à Québec Science depuis deux ans, et je dois dire que la nouvelle présentation est superbe ! Le côté ludique conféré au magazine par les illustrations et la bande dessinée rend la science encore plus accessible.J\u2019adore ! Le contenu est intéressant et d\u2019actualité.J\u2019ai toujours hâte de recevoir le prochain numéro.Bravo ! » \u2014 Émilie Gendron VIVE LES ÉNIGMES ! Dans sa dernière chronique, Normand Baillargeon invitait les enseignants de science à lui faire part de leur façon d\u2019utiliser les énigmes en classe.« J\u2019enseigne les sciences et les mathématiques au secondaire depuis 10 ans, et j\u2019utilise abondamment les énigmes comme source de motivation à l\u2019effort mental.[\u2026] Parfois, je commence la période avec une énigme, comme échauffement, et, souvent, je termine le cours de la même manière, en guise de récompense.Avec les années, ma réputation est faite : je ne donne jamais les réponses ! Mais je fournis suf- ?samment d\u2019indices à ceux qui sont vraiment intéressés pour qu\u2019ils parviennent à résoudre le problème.Chose certaine, les élèves m\u2019impressionnent souvent.Ceux qui cherchent et trouvent les réponses ne sont pas toujours ceux auxquels on aurait pensé et, du coup, cela rehausse leur estime de soi et enrichit le lien prof-élève.[\u2026] J\u2019essaie aussi de leur faire transposer cette façon de réfléchir dans les problèmes reliés au cours.» \u2014 David Sauvageau DES NOMINATIONS PRESTIGIEUSES Récemment, le travail de nos journalistes a été reconnu de belle façon.Mélissa Guillemette a récolté une nomination au Prix Roberval 2017, un concours international francophone récompensant les meilleures œuvres visant à comprendre la technologie.Notre reporter était en lice dans la catégorie Journalisme pour son article « Le pouvoir du mental » (numéro de décembre 2016).Quant à elle, Marine Cor- niou était en lice pour le prix Judith-Jasmin, catégorie Journalisme spécialisé.Ce prix souligne la ?ne connaissance d\u2019un journaliste relativement à un secteur particulier \u2013 dans ce cas-ci le journalisme scienti?que \u2013 et la plus-value apportée par son expertise.Bravo à toutes les deux ! Mots croisés JANVIER-FÉVRIER 2018 VOLUME 56, NUMÉRO 5 Rédactrice en chef Marie Lambert-Chan Reporters Marine Corniou, Annie Labrecque Collaborateurs Normand Baillargeon, Maxime Bilodeau, Serge Bouchard, Jean- François Cliche, Émilie Folie-Boivin, Nathalie Kinnard, Joël Leblanc, Martine Letarte, Renaud Manusguerra- Gagné, Catherine Mathys, Laurie Noreau, Etienne Plamondon Emond, Guillaume Roy, Saturnome Correcteur-réviseur Luc Asselin Directeur artistique François Émond Photographes/illustrateurs Rémi Boucher, Bug Davidson, Owen Egan, Virginie Gosselin, Ohara Hale, Jean-François Hamelin, Nicole-Aline Legault, Wenting Li, Eric Petersen, Studio du Ruisseau, Vigg Éditrice Suzanne Lareau Coordonnatrice des opérations Michèle Daoust Comptabilité Mimi Bensaid Chargée de projet, marketing et partenariats Stéphanie Ravier Attachée de presse Stéphanie Couillard Vice-présidente marketing et service à la clientèle Josée Monette Publicité Claudine Mailloux 450 929-1921 514 909-4601 cmailloux@velo.qc.ca Chantal Verdon 418 559-2162 514 521-8356 poste 402 cverdon@velo.qc.ca Impression Transcontinental Interweb Distribution Messageries Dynamiques Parution: 4 janvier 2018 (543e numéro) Québec Science est publié par Vélo Québec Éditions.Dépôt légal: Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada: ISSN-0021-6127 Envoi Poste-Publications Convention no 40065387.© Copyright 2018 \u2013 La Revue Québec Science.Tous droits de reproduction, de traduction et d\u2019adaptation réservés.Indexé dans Québec Science reçoit l\u2019aide ?nancière du ministère de l\u2019Économie, de la Science et de l'Innovation du Québec.Nous reconnaissons l\u2019appui ?nancier du gouvernement du Canada.Le magazine Québec Science est imprimé sur du papier certi?é FSC® (Forest Stewardship Council®), donc issu de forêts bien gérées et d\u2019autres sources responsables.C M C A A U D I T E D Écrivez-nous courrier@quebecscience.qc.ca 1251, Rachel Est, Montréal (Qc) H2J 2J9 Suivez-nous www.quebecscience.qc.ca Abonnez-vous www.quebecscience.qc.ca/ abonnez-vous 514-521-8356 poste 504 1-800-567-8356 poste 504 Un changement d\u2019adresse : changementqs@velo.qc.ca QUÉBEC SCIENCE 7 JANVIER - FÉVRIER 2018 SnikkyBike, l\u2019invention coup de cœur Dans notre numéro d\u2019octobre-novembre 2017, nous avons présenté 10 inventions géniales conçues au Québec.Parmi celles-ci, le jury est tombé particulièrement sous le charme du SnikkyBike, un hybride entre le vélo électrique et la trottinette, qui pourrait bien devenir un nouveau joueur de la mobilité urbaine.« Cette invention est issue d\u2019un besoin de tous les jours et a été mise au point à temps perdu par un passionné qui a poussé le concept jusqu\u2019à un démonstrateur concluant pouvant être utilisé par tous », a conclu le jury.Québec Science et l\u2019Association pour le développement de la recherche et de l\u2019innovation du Québec (ADRIQ) ont remis à son inventeur, Jérémie Lepage, le prix de l\u2019Invention de l\u2019année, le 30 novembre dernier lors du gala des Prix Innovations de l\u2019ADRIQ.M.Lepage pourra ainsi béné?cier d\u2019un accompagnement en commercialisation d\u2019une durée de 20 heures avec un expert de l\u2019ADRIQ.Félicitations ! V I R G I N I E G O S S E L I N V I G G QUÉBEC SCIENCE 8 JANVIER - FÉVRIER 2018 Le cabinet des curiosités À Terre-Neuve, des ingénieurs testent les futurs brise- glaces dans un immense bassin intérieur.Visite de ce lieu devant lequel on ne peut rester de glace! Par Annie Labrecque P H O T O S : C N R C I l s\u2019agit du plus grand bain de glace intérieur au Canada, sauf que personne ne s\u2019y mouille.Seuls des modèles réduits de brise-glaces naviguent sous l\u2019œil attentif des ingénieurs.Situé sur l\u2019avenue de l\u2019Arctique, à St.John\u2019s, Terre-Neuve, ce bassin sert à tester la résistance, la manœuvrabilité et la propulsion des futurs brise-glaces dans un environnement arctique.D\u2019une profondeur de 3 m et d\u2019une longueur de 90 m, cette installation, qui appartient au Conseil national de recherches Canada (CNRC), est la plus importante du genre au Canada, la deuxième étant située en Ontario.Pour transformer ce gigantesque volume d\u2019eau en une banquise miniature, il faut plonger tout le bâtiment à -25 °C, pendant plusieurs heures.« On envoie dans l\u2019air une bruine qui gèle en petits cristaux à la surface de l\u2019eau.Ceux-ci formeront alors une couche de glace de plus en plus épaisse.On dirait presque que l\u2019on cultive de la glace ! » s\u2019amuse Jim Millan, directeur du CNRC à St.John\u2019s.Et, selon les besoins, les ingénieurs peuvent reproduire la glace dans tous ses états : glace à la dérive, glace épaisse, fragments d\u2019icebergs, calottes glaciaires, etc.Les ingénieurs du CNRC sont, pour ainsi dire, des experts en fabrication de glace, car il est crucial d\u2019obtenir une structure des plus réalistes.Lorsque le bassin est prêt, on remorque, à l\u2019aide d\u2019un pont mobile, le bateau à tester qui mesure de 4 m à 6 m de long, soit autant qu\u2019une voiture.À l\u2019aide d\u2019une télécommande, on évalue alors la capacité du modèle réduit à se frayer un chemin dans la glace.« C\u2019est beaucoup moins dispendieux pour les chantiers navals d\u2019expérimenter les bateaux à plus petite échelle avant de les construire, af?rme Jim Millan.Un modèle réduit, en ?bre de verre, coûte environ 200 000 $ alors qu\u2019on peut dépenser jusqu\u2019à 1 milliard de dollars pour un véritable brise-glace.L\u2019investissement vaut la peine.Lors des essais, qui durent de une heure à une journée, on sait rapidement si l\u2019on doit améliorer la sécurité, la conception du bateau ou s\u2019il sera incapable de briser la glace.» Puisqu\u2019on utilise des maquettes à 1:25, on doit également appliquer cette échelle à l\u2019épaisseur de la glace.« Par exemple, pour représenter un bateau de 100 m, on dispose d\u2019un modèle réduit de 4 m.Quant à la glace, l\u2019équivalent de 1 m correspond à une glace de 4 cm à l\u2019intérieur du laboratoire de St.John\u2019s », indique Jim Millan.La dureté de la glace est aussi réduite; on y ajoute du glycol pour la rendre un peu plus « molle ».« La glace est un matériau compliqué à modéliser.On perfectionne la technique depuis une quinzaine d\u2019années grâce à la collecte de données », explique le directeur du CNRC.Les mesures obtenues par les instruments tels que caméras sous-marines, caméras infrarouges et accéléromètres permettent aux ingénieurs de transposer les résultats à la réalité et, ainsi, de bâtir un brise-glace puissant et résistant.Jusqu\u2019à 12 navires par an peuvent être testés dans ces installations.Récemment, le CNRC a été chargé de mener des essais pour les futurs brise- glaces américains.Cela représente un dé?pour les constructeurs, car ces navires doivent être conçus pour voguer autant à 40 °C qu\u2019à -40 °C, puisqu\u2019ils sont appelés à transiter depuis l\u2019Équateur jusque vers l\u2019Arctique.D\u2019autres secteurs, comme les compagnies pétrolières qui construisent des structures en région nordique, béné- ?cient également des services du CNRC.Alors qu\u2019on projette une augmentation du tra?c maritime dans l\u2019Arctique, parions que ces ingénieurs du froid ne manqueront pas de travail.lQS Brisons la glace ! QUÉBEC SCIENCE 9 JANVIER - FÉVRIER 2018 1 Le bassin glacé a été inauguré en 1985.Plusieurs autres bassins dans le monde ont été construits vers cette époque, alors que le passage du Nord-Ouest commençait à être plus accessible.2 Bien avant que les brise-glaces ne prennent le large dans les eaux de l\u2019Arctique, ils sont presque tous testés ici, dans ce grand bassin du CNRC, à l'aide de modèles réduits.3 Le laboratoire de St.John\u2019s peut reproduire toutes les conditions de glace possibles.4 Ce bassin est le plus grand au Canada.Le plus grand au monde est situé en Finlande.glace ! 1 4 2 3 QUÉBEC SCIENCE 10 JANVIER - FÉVRIER 2018 A ttendre pour faire ses prises de sang dans une salle bondée, courir d\u2019un bout à l\u2019autre de l\u2019hôpital pour obtenir une prescription, poireauter dans le bureau du médecin\u2026 Les consultations médicales sont souvent un vrai parcours du combattant pour les malades.Mais si cela aboutit à la rencontre d\u2019un médecin empathique qui comprend la réalité du patient, cela peut faire toute la différence quant à la qualité des soins reçus.Pour sensibiliser les futurs médecins à cette situation, la faculté de médecine de l\u2019Université de Montréal leur propose d\u2019accompagner un patient pendant une demi-journée, et de le suivre dans les couloirs de l\u2019hôpital.Mis en place au printemps 2017 par l\u2019équipe du docteur Philippe Karazivan, professeur en médecine et codirecteur de la Direction collaboration et partenariat patient (DCPP), ce projet-pilote est offert de façon optionnelle aux étudiants en médecine de deuxième année.Douze d\u2019entre eux y sont présentement inscrits.On doit cette idée à Emmanuelle Mar- ceau-Ferron, aujourd\u2019hui stagiaire en médecine.Déjà, au début de ses études, le quotidien des patients la préoccupait.« En tant qu\u2019étudiante, c\u2019est très stimulant et formateur lorsqu\u2019on peut observer les médecins pendant leur journée de travail.Alors, pourquoi ne pas aussi aller voir du côté des patients ?» remarque-t-elle.Se glisser dans la peau d\u2019un malade, même momentanément, a de quoi motiver les étudiants, con?rme le docteur Karazivan, car « il suf?t d\u2019une rencontre avec un patient pour retrouver un sens à la formation en médecine qui est si exigeante », dit-il.Ce projet-pilote s\u2019inscrit dans la lignée du concept de patient-partenaire, où le malade ne joue plus un rôle passif, mais devient un collaborateur clé des professionnels de la santé pour cheminer vers sa guérison.« À l\u2019université, on suit des cours théoriques sur le patient-partenaire; mais, en l\u2019observant sur le terrain, on le comprend encore mieux », poursuit Emmanuelle Marceau-Ferron.« Le simple fait d\u2019attendre pendant deux heures sur une chaise d\u2019hôpital avec un patient sensibilise énormément nos étudiants.Ils nous le con?rment d\u2019ailleurs, af?rme Philippe Karazivan.En ayant vécu cette situation, la prochaine fois que l\u2019un d\u2019eux sera en retard, il sera plus enclin à s\u2019excuser auprès de son patient.Si ce Dans la peau du patient Pour améliorer la qualité des soins, de futurs médecins plongent, le temps d\u2019une demi-journée, dans la réalité du patient.Par Annie Labrecque SUR LE VIF V G A J I C / I S T O C K P H O T O QUÉBEC SCIENCE 11 JANVIER - FÉVRIER 2018 w Pot de gélules d\u2019oméga-3 extra- fort : 22 $.Cachets de sels minéraux : 6 $.Comprimés de multivitamines : 30 $.Capsules de ?bres : 21 $.Trois cents pilules de glucosamine : 13 $.Poudre de protéines : 24 $.Il suf?t de passer devant les étalages de la pharmacie pour réaliser que le marché des suppléments alimentaires est ?orissant : 133 milliards de dollars US en 2016 à l\u2019échelle planétaire, selon la ?rme Zion Market Research qui prévoit que ce chiffre gon?era à 220 milliards d\u2019ici quatre ans.Presque 100 milliards de dollars de plus en suppléments alimentaires, vous imaginez ?Si tous les consommateurs en avaient vraiment pour leur argent, ils devraient collectivement péter de santé.Mais dès qu\u2019on y regarde d\u2019un peu plus près, on réalise que les prétentions de l\u2019industrie du supplément reposent rarement sur des preuves scienti?ques.Prenez la fameuse glucosamine qu\u2019on essaie de nous vendre à la télé comme un produit miracle pour les douleurs articulaires.En 2010, dans le British Medical Journal, une revue de la littérature scienti?que a conclu : « Comparée au placebo, la glucosamine, la chondroïtine et leur combinaison ne réduisent pas les douleurs articulaires (aux genoux et à la hanche).Les autorités sanitaires et les assureurs ne devraient pas couvrir le coût de ces préparations.» Plusieurs autres essais cliniques et méta-analyses vont dans le même sens, mais cela ne semble pas émouvoir les fabricants.Et qu\u2019en est-il des suppléments de vitamines et de minéraux ?« Les résultats d\u2019essais cliniques randomisés à grande échelle démontrent que, pour la majorité des gens, il n\u2019y a aucun béné?ce à prendre des suppléments [de multivitamines] », lisait-on en 2012 dans l\u2019International Journal of Preventive Medicine.Les omégas-3, alors ?En 1971, cela semblait très prometteur après qu\u2019une étude publiée dans The Lancet eut trouvé de fortes concentrations de ces gras insaturés chez 130 Inuits du Groenland, lesquels avaient peu de problèmes cardiaques malgré une diète très riche en gras.Mais quand, en 2016, le ministère américain de la Santé a fait le tour des essais cliniques récents, il a surtout trouvé une longue série de « preuves insuf?santes », de « différences non signi?catives » et même de « preuves d\u2019absence d\u2019effet ».Le cas des oméga-3, disons-le, tombe dans une zone un peu plus grise.Dans les essais cliniques, leur effet préventif pourrait passer inaperçu, puisque les médicaments pour réduire le cholestérol sont désormais très ef?caces.Malgré tout, plusieurs grandes agences de santé publique continuent de recommander la consommation d\u2019oméga-3.Cela dit, le doute plane.En règle générale, la recherche démontre que toutes ces belles pilules ont des effets béné?ques pour les gens ayant de graves carences alimentaires.Mais dans une société d\u2019abondance comme la nôtre, cela ne concerne pas grand monde, même s\u2019il y a des gens pour qui cela reste utile.Les personnes très âgées qui digèrent mal peuvent manquer de certains nutriments, par exemple.Le hic, c\u2019est que ce ne sont pas ces gens-là qui en achètent le plus.Loin de là.D\u2019après Statistique Canada, environ 40 % de la population canadienne consomme des suppléments \u2013 le tiers des hommes et près de la moitié des femmes.Pour la très grande majorité d\u2019entre eux, c\u2019est de l\u2019argent jeté par la fenêtre.Comme me le disait récemment Jean- Pierre Després, de l\u2019Institut de cardiologie et de pneumologie de l\u2019Université Laval : « Avant de fendre les cheveux en quatre pour essayer de trouver le bon supplément, il faudrait commencer tout simplement par manger un peu moins de cochonneries, et un peu plus de fruits et de légumes.[.] Ça ne veut pas dire d\u2019arrêter de manger du sucré et des frites.Ça signi?e qu\u2019on peut faire un grand bout de chemin juste en en mangeant moins.» Et il me semble, en effet, qu\u2019il y a de meilleures façons de dépenser 133 milliards de dollars\u2026 lQS Suppléments coûteux, effet zéro Polémique JEAN-FRANÇOIS CLICHE @clicjf dernier perçoit le professionnalisme, cela peut changer bien des choses dans la relation patient-médecin.» Selon lui, les étudiants en médecine sont remplis de bonne volonté, mais il constate une baisse d\u2019empathie au cours de la troisième année de formation, tant à l\u2019Université de Montréal que dans d\u2019autres facultés.Une étude publiée en 2009 dans Academic Medicine par des chercheurs américains du Jefferson Medical College va également dans ce sens.Il y a un déclin signi?catif de l\u2019empathie en troisième année, alors que c\u2019est la période où, paradoxalement, les jeunes médecins commencent à s\u2019impliquer davantage dans les soins prodigués aux patients.Pourtant, l\u2019empathie clinique devrait faire partie de l\u2019arsenal du médecin, car de multiples bienfaits en découlent.Des chercheurs allemands ont conclu dans une étude publiée par Patient Education and Counseling que « l\u2019empathie semble déterminante, car elle permet au médecin de s\u2019acquitter plus ef?cacement de ses tâches, améliorant du même coup la santé des patients ».Si la personne soignée se sent en con?ance avec son médecin, les chances de réussite de son traitement sont plus élevées.« Par exemple, un individu souffrant de maladie chronique sera plus prompt à suivre les indications du médecin, une fois sorti du bureau, en sachant que celui-ci comprend ce qu\u2019il vit », explique Annie Descoteaux, gestionnaire de projets à la DCPP.Pour l\u2019instant, Philippe Karazivan estime que les résultats préliminaires sont encourageants : « On voit sur le terrain que ça fonctionne et que ça change les choses.Peut-être qu\u2019on pourrait suivre ces étudiants a?n d\u2019observer les effets à plus long terme.» Et qu\u2019en disent les patients ?Alexandre Grégoire est un habitué des longs rendez-vous médicaux, lui qui est atteint de fibrose kystique et qui a reçu une transplantation.Il sera bientôt jumelé à un étudiant, une occasion pour lui d\u2019échanger sur les inquiétudes qui l\u2019habitent.« Je pourrais partager mon angoisse à l\u2019idée de rencontrer les médecins et de savoir si ma santé s\u2019est améliorée ou non.Si l\u2019étudiant est sensible à ma perspective, cela peut aussi rendre ses soins plus humains ! » pense-t-il.lQS PARC NATIONAL DU MONT-MÉGANTIC 40 ANS D\u2019ASTRONOMIE MONT-MÉGANTIC LES 5-6-7, 12-13-14 et 19 -20-21 JUILLET 2018 35e FESTIVAL D'ASTRONOMIE POPULAIRE DU Conférences par les astrophysiciens de l'Observatoire \u2022 Présentations animées à l'ASTROLab Observation au télescope de 1,6 m de l'Observatoire astronomique et à l'Observatoire populaire sepaq.com/montmegantic | astrolab.qc.ca QUÉBEC SCIENCE 13 JANVIER - FÉVRIER 2018 Un médicament qui vous surveille B ig Brother sera bientôt offert sous forme de comprimé pour vous surveiller\u2026 de l\u2019intérieur.En novembre dernier, la Food and Drug Administration (FDA), l\u2019agence qui réglemente, entre autres, la commercialisation des médicaments sur le territoire américain, a approuvé Abilify MyCite, le premier médicament ingérable muni d\u2019un système de traçabilité.On le prescrit pour traiter la schizophrénie, les troubles bipolaires et la dépression.Une fois avalé, le médicament envoie un message à un timbre épidermique qui transmet l\u2019information à une application mobile.Ainsi, à partir de leur téléphone intelligent, les patients sont en mesure de suivre non seulement le respect de la posologie, mais aussi plusieurs données comme leur niveau d\u2019activité, leur humeur ou la qualité de leur sommeil.Ils peuvent également donner accès à ces informations à leur personnel soignant.Doit-on s\u2019en réjouir ou s\u2019en inquiéter ?Bien sûr, ce type de technologie vise d\u2019abord à assurer la prise régulière de comprimés pour un traitement plus ef?cace de la maladie.Mais ce n\u2019est pas sans risque, car il existe très peu de balises pour encadrer le médicament intelligent.Plus l\u2019information est partagée, plus elle est susceptible d\u2019aboutir entre de mauvaises mains.Comment alors garantir la protection des données et de la vie privée des patients ?Imaginez un scénario où un individu schizophrène est obligé de prendre une médication intelligente à la suite d\u2019une ordonnance judiciaire.Le médicament n\u2019est plus seulement un soin, mais un possible outil de surveillance qui brime la liberté.Et ce n\u2019est pas tout : certains experts craignent l\u2019instrumentalisation de ces données dans un but punitif ou coercitif.« Vous ne prenez pas vos médicaments correctement ?Vous n\u2019aurez plus droit à tel service ou à telle assurance.» Alors que d\u2019autres médicaments intelligents sont en attente d\u2019approbation de la FDA, il faudra donc, plus tôt que tard, ré?échir à ces questions éthiques, a?n que la pilule passe mieux sur le plan des libertés individuelles et de la vie privée.lQS Technopop CATHERINE MATHYS @Mathysc O n a beau y enregistrer les températures les plus froides du globe, l\u2019Antarctique est loin d\u2019être un continent ?gé dans la glace.Sous le socle rocheux sommeille un panache de roches en fusion, remonté des profondeurs de la Terre, qui in- ?uence la glace en surface.C\u2019est ce que révèlent des chercheurs du Jet Propulsion Laboratory, en Californie, qui ont réussi à «deviner» les propriétés de ce point chaud par modélisation.La présence de ce panache n\u2019est pas une surprise.Elle a été proposée il y a 30 ans par des géologues qui tentaient d\u2019expliquer la forme bombée de la région de Marie Byrd, à l\u2019ouest du continent.« Son existence a été con?rmée tout récemment par des analyses sismiques.Mais on ne sait pas exactement où il est, ni son ampleur, ni combien de chaleur il dégage », explique Hélène Seroussi, glaciologue et première auteure de l\u2019étude.Pour mieux comprendre l\u2019in?uence de ce magma souterrain sur la calotte glaciaire, l\u2019équipe a modélisé les ?ux de chaleur en testant une multitude d\u2019hypothèses quant à leur localisation et leur intensité.« On a fait des centaines de simulations», indique la chercheuse.Le but : évaluer la quantité d\u2019énergie amenée par le panache en trouvant un modèle qui « colle » aux observations de surface.Pour récolter des indices, les chercheurs ont examiné les données du satellite ICESat qui enregistre les variations de hauteur de la calotte.« En Antarctique, sous la glace, il y a de nombreux lacs, indique la scienti?que.Les 3km ou 4km d\u2019épaisseur exercent une forte pression sur la base de la calotte, à laquelle s\u2019ajoute de la friction, ce qui liqué?e la glace et forme des lacs.Ceux-ci se remplissent et se vident de façon cyclique, ce qui cause des oscillations de la calotte située au-dessus pouvant aller jusqu\u2019à 6 m d\u2019amplitude.» Dans la région de Marie Byrd, les scienti?ques ont relevé peu de lacs et peu d\u2019activité hydrologique sous-glaciaire.Autrement dit, si on trouve peu d\u2019eau fondue, c\u2019est que le feu sous la « marmite » ne chauffe pas tant que ça.«Il fallait modéliser un point chaud produisant une quantité limitée d\u2019eau à la base du glacier.Notre conclusion est que le ?ux thermique ne peut pas être supérieur à 150 milliwatts par mètre carré », explique la chercheuse.C\u2019est trois fois plus que dans les zones sans activité volcanique, mais ce n\u2019est rien d\u2019énorme ni d\u2019inquiétant, rassure Hélène Seroussi, contrairement à ce qu\u2019ont af?rmé certains médias, alertant sur les dangers d\u2019un possible « supervolcan ».D\u2019autant que ce point chaud existe depuis 50 millions d\u2019années\u2026 « Cela dit, la glace est un ?uide comparable à du miel froid, note-t-elle.Dans cette région, elle est plus visqueuse qu\u2019ailleurs, et elle pourrait réagir plus rapidement aux changements climatiques actuels.Le fait de mieux connaître ses propriétés d\u2019écoulement permet d\u2019améliorer les modèles et d\u2019af?ner les prévisions.»lQS M.C.Antarctique : du feu sous la glace Conférences par les astrophysiciens de l'Observatoire \u2022 Présentations animées à l'ASTROLab Observation au télescope de 1,6 m de l'Observatoire astronomique et à l'Observatoire populaire S H U T T E R S T O C K QUÉBEC SCIENCE 14 JANVIER - FÉVRIER 2018 Un tramway fonce à vive allure, sans pouvoir freiner, vers cinq personnes qui se trouvent plus loin sur les rails.Vous assistez à la scène et vous pourriez abaisser un levier qui ferait dévier le train vers une autre voie.Les cinq personnes seraient ainsi sauvées.Mais sur cette seconde voie se trouve une autre personne qui, elle, mourra.Abaissez-vous le levier?De nombreuses études ont démontré que la grande majorité des gens (90 %) disent que oui, justi?ant leur choix par un principe «utilitariste», selon lequel mieux vaut sacri?er une vie pour en sauver cinq.Mais voici une troublante variante de ce dilemme (initialement posé par la philosophe britannique Philippa Foot en 1967).Le train fonce encore vers cinq personnes.Cette fois vous assistez à la scène depuis une passerelle surplombant les rails.Vous êtes une personne frêle, mais à vos côtés se trouve une personne obèse, suf?samment lourde pour arrêter le train.La poussez-vous sur les rails ?Ici, le même calcul utilitariste commanderait de répondre que oui.Mais cette fois, la majorité des gens assurent qu\u2019ils ne le feraient pas.Expliquer cette différence a fait couler beaucoup d\u2019encre.Il serait ainsi moralement plus difficile d\u2019être celui qui tue volontairement quelqu\u2019un que d\u2019être celui qui choisit, entre deux accidents inévitables, le moins terrible d\u2019entre eux.Et il y a un monde entre actionner un levier et pousser un être humain devant un train.Avec l\u2019avènement de la voiture autonome (mais aussi des agents de conversation intelligents et des robots dans les usines, les hôpitaux et ailleurs), de telles expériences de pensée n\u2019ont jamais été autant d\u2019actualité.Imaginez une voiture sans un conducteur, dont l\u2019algorithme peut prédire qu\u2019elle glissera sur une plaque de verglas et tuera cinq piétons.Ce même calcul pourrait toutefois lui commander de dévier de sa route à tel moment et, cette fois, en tuer un seul.Ce problème du tramway L\u2019éthique des voitures autonomes Choisiriez-vous de tuer une personne pour en sauver cinq?Voici le dilemme du tramway, un scénario utilisé depuis des décennies en éthique, mais qui est plus pertinent que jamais avec l\u2019arrivée des voitures autonomes.Je doute donc je suis NORMAND BAILLARGEON @nb58 I L L U S T R A T I O N : V I G G QUÉBEC SCIENCE 15 JANVIER - FÉVRIER 2018 se posera donc dans la réalité; rarement certes, mais il se posera.Quelles seront les règles inscrites dans l\u2019algorithme éthique de la voiture?Ces instructions seront-elles utilitaristes ?Qui en décidera ?Les programmeurs ?Le fabricant de la voiture?Un consensus social ?Ces questions sont aussi dif?ciles qu\u2019incontournables.D\u2019autant qu\u2019il y aura des cas où, pour revenir à l\u2019expérience de pensée du train, il n\u2019y aura que vous sur la passerelle et vous êtes obèse ! Ce cas est celui où, pour sauver deux personnes ou plus, un calcul utilitariste demandera le sacri?ce du passager de la voiture autonome.Mais qui voudrait acheter ce genre de véhicule ?Les gens souhaitent que toutes les voitures autonomes proposées sur le marché soient utilitaristes, sauf la leur, car ils souhaitent privilégier la vie de leurs passagers.On se retrouve ainsi avec ce que les économistes appellent le problème du resquillage, ou du « passager clandestin » (free rider), où chacun veut pro?ter d\u2019un bien commun auquel tous les autres contribuent, sans y contribuer soi-même.DE CRUELS DILEMMES EN VUE La voiture autonome, qui conduit de manière plus sécuritaire que l\u2019automobiliste lambda, dont les réactions sont parfaites, qui n\u2019est jamais fatiguée ni droguée, sauvera certainement de très nombreuses vies.Mais elle devra aussi être conçue pour résoudre des dilemmes éthiques comme ceux que j\u2019ai évoqués, et même d\u2019autres, qu\u2019on ne peut que soupçonner.Prenons le risque d\u2019en imaginer quelques-uns.Le principe d\u2019impartialité interdit que la voiture autonome puisse avoir accès aux données personnelles (âge, antécédents médicaux, handicap, par exemple) des personnes impliquées dans un dilemme éthique et en tienne compte pour le résoudre.Mais pourra-t-on le garantir ?Devrait-on, comme on le propose parfois, permettre à tout acheteur de décider de l\u2019algorithme éthique de sa voiture, la rendant, selon son bon plaisir, altruiste, égoïste ou neutre ?Le principe d\u2019égalité de traitement semble interdire que l\u2019on puisse proposer à la vente une telle option, ce qui ne la rendrait accessible qu\u2019aux personnes plus fortunées.Passerons-nous outre ce principe ?Un marché noir des programmes éthiques (ou plutôt immoraux) pour voitures est-il à craindre ?Ce n\u2019est pas tout.Car il se pourrait aussi que l\u2019apprentissage profond (deep learning) amène à revoir les termes dans lesquels nous posons aujourd\u2019hui ces questions.Plutôt que suivre un programme éthique in?exible, les machines apprendraient de leurs interactions avec le monde et feraient preuve de ?exibilité.Par exemple, ce robot qui soigne ce vieillard malade, ayant appris à concilier respect de son autonomie et le fait qu\u2019il doive prendre des remèdes, saurait négocier avec son patient et décider quand et jusqu\u2019à quel moment il est souhaitable de reporter provisoirement sa médication.Chose certaine, il faudra sérieusement parler de tout cela car, pour le moment, la robotique a une longueur d\u2019avance sur la « roboéthique ».Il est urgent de la combler.lQS QUÉBEC SCIENCE 16 JANVIER - FÉVRIER 2018 Habiter avec le De gauche à droite, GianPiero Moretti, professeur d\u2019architecture, David Conciatori, professeur de génie civil, tous deux à l\u2019Université Laval.Au second plan, à partir de la gauche, les étudiants à la maîtrise Marc-Alexandre Landry, Catherine Racicot-Brazeau et David Larouche. QUÉBEC SCIENCE 17 JANVIER - FÉVRIER 2018 L es grandes marées ont frappé avec violence les rives du Bas-Saint- Laurent en décembre 2010.Le cocktail de basse pression et de vents du nord-est a contribué à l\u2019accumulation d\u2019eau dans l\u2019estuaire.Résultat : l\u2019eau a atteint un niveau record de plus de 5,5 m à Rimouski.Des centaines de maisons de Sainte-Luce et de Sainte-Flavie ont été endommagées, voire détruites.Et l\u2019érosion des berges continue de gruger la côte chaque année.Selon un rapport d\u2019Ouranos, un consortium en climatologie régionale, environ 1250 bâtiments seront menacés d\u2019ici 2025 dans la région du Bas-Saint-Laurent, entraînant des pertes estimées à 222 millions de dollars.GianPiero Moretti, professeur d\u2019architecture à l\u2019Université Laval, tente de découvrir, avec ses collègues architectes et ingénieurs, comment adapter les aménagements et les demeures aux nouvelles conditions climatiques dans le coin de Sainte-Flavie.= = = Québec Science : Comment les changements climatiques menacent-ils les berges du Bas- Saint-Laurent ?GianPiero Moretti : Auparavant, lors des grandes marées, la rive était protégée des vagues par les glaces.Mais maintenant, avec le réchauffement climatique, cette protection naturelle n\u2019existe plus.Les grandes marées agissent donc directement sur les berges et créent un problème d\u2019érosion.Nos constructions sont souvent mal conçues pour affronter les vagues ou, pis, elles exacerbent l\u2019érosion.Par exemple, des municipalités, des promoteurs privés et des résidants ont construit des murs de protection en béton à proximité des berges.C\u2019était très répandu.Mais en plaçant un mur, cela a un effet sur la forme des vagues: elles rebondissent avec force et le remous engendré creuse tout de même la rive au bout du mur.On protège une partie de la berge, mais on en ruine une autre.Habiter le long du ?euve est un phénomène assez récent.On le faisait moins, il y a quelques décennies.J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019on bâtit à répétition le même type de bungalow que partout ailleurs.Or, il faut penser à d\u2019autres manières de construire dans de tels endroits.C\u2019est le dé?de notre recherche.QS Quelles sont les faiblesses de ces bungalows ?GM Les constructions en bois n\u2019ont pas une masse suf?sante pour résister aux vagues, parce que les murs sont souvent conçus avec seulement des montants, de l\u2019isolant et un petit revêtement extérieur.Ces maisons présentent aussi de grandes fenêtres et des baies vitrées qui font face à la rive, car leurs propriétaires aiment voir le ?euve.Mais cette orientation pose problème: les vagues se trouvent à frapper de plein fouet le point le plus vulnérable de la maison.QS Pourrait-on s\u2019inspirer de ce qui se fait à l\u2019étranger ?GM Aux Pays-Bas, la cohabitation avec l\u2019eau existe depuis toujours, car une bonne partie du pays se trouve sous le niveau de la mer.Dans leur cas, les gens doivent plutôt composer avec la montée des eaux, un peu comme ce qui s\u2019est produit le long de la rivière des Mille Îles et de la rivière des Prairies, au printemps dernier.Là-bas, pour mieux s\u2019adapter à la crue, ils érigent des maisons ?ottantes.Cependant, je ne connais pas d\u2019exemple d\u2019aménagement qui permette à des habitations de composer avec la force des vagues.Je sais toutefois que l\u2019architecture peut répondre à ces dé?s naturels.Prenez l\u2019Italie, mon pays d\u2019origine.Dans certaines vallées, des villages entiers ont été construits dans les années 1200, à des endroits propices aux avalanches.La forme de ces toits « casse » ces avalanches et protège les villages.C\u2019est un peu dans cet esprit que notre équipe souhaite travailler, que ce soit en construisant des maisons sur pilotis, de manière à hausser les habitations, ou en imaginant des structures pouvant briser d\u2019éventuelles vagues qui se rendraient jusqu\u2019à elles.L\u2019architecte GianPiero Moretti cherche des solutions pour permettre aux habitants du Bas-Saint-Laurent de continuer à admirer le ?euve depuis leur maison, malgré l\u2019érosion des berges et l\u2019intensi?cation des grandes marées.Propos recueillis par Etienne Plamondon Emond ENTREVUE AVEC GIANPIERO MORETTI ec les marées S T U D I O D U R U I S S E A U QUÉBEC SCIENCE 18 JANVIER - FÉVRIER 2018 QS Est-ce la première fois que vous tentez de répondre aux dangers causés par les changements climatiques ?GM J\u2019en ai tenu compte lorsque j\u2019ai conçu un chalet situé à la limite du lac Aylmer, dans la région de Chaudière-Appalaches [NDLR: avec l\u2019architecte Anne Vallières].On a construit un rez-de-jardin dans lequel on peut seulement intégrer un espace d\u2019entreposage ou une cuisine d\u2019été.Ainsi, même si le niveau de l\u2019eau monte, les parties inondées sont secondaires, alors que la maison est protégée parce qu\u2019elle est construite 3m plus haut.C\u2019est une préoccupation qu\u2019on avait déjà à l\u2019époque, il y a 15 ans.QS Ne devrions-nous pas tout simplement éloigner nos bâtiments du littoral ?GM C\u2019est une question qui se pose à certains endroits pour empêcher la construction de nouvelles zones habitables à côté de la mer.Mais on se rend compte qu\u2019il y a déjà de nombreux villages près des rives.On s\u2019y installe notamment pour la beauté du paysage et on y trouve des endroits magni?ques près des quais.Est-ce qu\u2019on démolit tout pour déménager plus loin ?Ou bien sera-t-on un peu plus intelligent dans notre façon de faire ?Est-ce qu\u2019on interagit avec la nature ou on la subit ?La mentalité des Néerlandais est fondée sur ce dé?constant d\u2019entrer en relation avec l\u2019eau, de la canaliser, de l\u2019organiser, d\u2019ancrer des paysages nouveaux.Avec mes collègues, je désire entrer en relation avec le ?euve de manière contemporaine, plutôt que d\u2019y renoncer.QS Vous avez annoncé que vous auriez recours à un béton ?bré à ultra-hautes performances (BFUP) dans votre projet à Sainte-Flavie.En quoi est-il avantageux ?GM C\u2019est un béton adapté au climat québécois, car il est non poreux.Il n\u2019y a donc pas d\u2019eau qui s\u2019in?ltre et qui peut geler, contrairement au béton armé utilisé dans nos infrastructures routières, nos ponts et nos structures de soutien.D\u2019ordinaire, l\u2019eau salée y pénètre et provoque une corrosion des tiges d\u2019acier qui gon?ent et font éclater une partie du béton.Le BFUP est environ 10 fois plus résistant que le béton normal et sa durée de vie est au moins du double.Il n\u2019a pas besoin d\u2019une armature d\u2019acier comme le béton armé.Il a seulement des ?bres métalliques à l\u2019intérieur, ce qui lui donne une consistance plus ?uide.Grâce à ce matériau, notre équipe pourra concevoir des structures avec des formes beaucoup plus ?nes sans le problème lié au gel et au dégel.Nous souhaitons aussi créer des paysages au croisement des milieux naturels et artificiels dans ces environnements de marées.Les nouveaux éléments qui seront développés pour briser les vagues pourront-ils s\u2019inscrire dans ces paysages, et même créer des promenades quand la marée sera haute ?C\u2019est un dé?à la fois technique et paysager.QS Pourquoi vous concentrez-vous sur le territoire de Sainte-Flavie ?GM Bien qu\u2019aucune municipalité située le long du ?euve ne soit épargnée par les effets des changements climatiques, Sainte-Flavie est particulièrement intéressante en raison de son paysage historique indissociable de l\u2019eau.De plus, ses résidants ont été éprouvés par les grandes marées de 2010.Plusieurs ont vu leur maison démolie.Cela nous semblait approprié de partir de là.QS Que risquons-nous si nous n\u2019agissons pas immédiatement ?GM Les inondations et la démolition de maisons montrent que la situation s\u2019aggrave.Je crois que c\u2019est important d\u2019y ré?échir maintenant en tant que scienti?que actif, et pas seulement en posant un regard anthropologique sur le phénomène.Cette région possède de nombreux endroits attrayants et les gens sont attachés à leurs maisons le long du ?euve.On n\u2019obtiendra pas de solutions miracles pour eux en trois ans, mais on aura sûrement ouvert quelques portes ! lQS ENTREVUE Protéger les berges par la racine Semés en bord de mer, certains végétaux stabilisent le sol et le protègent de l\u2019érosion.Pour trouver lesquels et éviter de ne proposer que des solutions en béton, l\u2019équipe de GianPiero Moretti collaborera avec les Jardins de Métis, haut lieu touristique du Bas-Saint-Laurent.Cet organisme à but non lucratif produit déjà chaque année 20 000 plant d\u2019élyme des sables, une plante indigène capable de résister aux événements climatiques extrêmes et de limiter l\u2019érosion de la côte.Dans le cadre d\u2019un projet de pépinière du littoral, il les vend aux citoyens et aux groupes écologistes.Des chercheurs de l\u2019Université Laval et des horticulteurs des Jardins de Métis expérimenteront d\u2019autres plantes de bord de mer a?n d\u2019observer, grâce à une démarche scienti?que, lesquelles s\u2019avèrent les plus béné?ques aux berges du Bas-Saint-Laurent, s\u2019adaptent le mieux à ses intempéries et peuvent le mieux se jumeler avec des aménagements ou des bâtiments.Une façon de se protéger de la nature avec l\u2019aide de la nature ! DES SCIENCES VENEZ EN DÉBATTRE AVEC NOUS ! Le prochain Bar des sciences Radio-Canada/Québec Science portera sur la gestion de l\u2019érosion des berges, le 6 février 2018, à 17h30 à la microbrasserie Le Bien et le Malt à Rimouski.La séance sera diffusée à l\u2019émission radiophonique Les Années lumière, le 11 février.L\u2019entrée est gratuite.M A R J E L A I N E S Y L V E S T R E Félicitations à nos chercheurs ! LEURS TRAVAUX FIGURENT AU CLASSEMENT DES 10 DÉCOUVERTES DE L\u2019ANNÉE DE QUÉBEC SCIENCE Pr Stéphane Kéna-Cohen Super?uide de lumière De la lumière qui agit comme un liquide, circulant librement autour des objets : c\u2019est le résultat obtenu à température ambiante, une première dans le monde, par l\u2019équipe du Pr Stéphane Kéna-Cohen, en collaboration avec une équipe de l\u2019Institut de Nanotechnologie CNR NANOTEC en Italie.Ce super?uide de lumière ouvre la voie à de nouvelles connaissances en hydrodynamique quantique, mais aussi au développement de futures technologies de pointe, telles que des matériaux supra-conducteurs.Pr Frédéric Leblond Sonde portative presque infaillible en chirurgie du cancer Le Pr Frédéric Leblond a développé en collaboration avec le Dr Kevin Petrecca, de l\u2019Institut neurologique de Montréal, une sonde d\u2019une extrême sensibilité.Elle permettra aux chirurgiens de déterminer en quelques secondes si une cellule est cancéreuse.Son usage diminuera les risques que des cellules cancéreuses demeurent dans l\u2019organisme après une opération chirurgicale, réduisant les récidives.Elle aidera aussi à mieux dé?nir le type de cancer pour choisir le traitement le mieux adapté.DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES QUI CHANGENT LE MONDE POLYMTL.CA/RECHERCHE J\u201d + c U J = OQ Pau 9 = 7, (_ S 0 Free £5 7 7 > LJ ~\u2014 ym, ve J TN \\- - x i wT TTS ay \u20ac O\u2014 = = QUÉBEC SCIENCE 21 JANVIER - FÉVRIER 2018 e veux savoir pourquoi je me souviens de tout.Je pense constamment au passé.C\u2019est comme un ?lm qui ne s\u2019arrête jamais.La plupart des gens pensent que c\u2019est un don, mais pour moi c\u2019est un fardeau », écrit Jill Price, une Américaine alors âgée de 34 ans, en juin 2000, aux neurobio- logistes de l\u2019université de Californie à Irvine (UCI).Son courriel est un véritable appel à l\u2019aide.Depuis ses 11 ans, Jill se souvient de tous les jours de sa vie.Ce qu\u2019elle faisait le 4 octobre 1982, ce qu\u2019elle portait le 22 mai 1995, le jour où Bing Crosby est mort, la première fois qu\u2019elle a entendu telle chanson ou rencontré telle personne, etc.Le tout, sans effort.Sa mémoire est « continuelle, incontrôlable et automatique», écriront les chercheurs en 2006, dans leur article décrivant ce cas stupé?ant.« Depuis, nous avons identi?é une cinquantaine de cas similaires.Ils se souviennent des événements de leur vie personnelle beaucoup mieux que nous, mais ils ne sont pas meilleurs que la moyenne en histoire, par exemple, ni aux tests qui exigent de retenir une liste de mots», précise Craig Stark qui dirige les recherches à l\u2019UCI sur ces personnes dotées de « mémoire autobiographique hautement supérieure» ou HSAM.Leur apport à la science est précieux.En sondant la matière grise de ces hommes et femmes «calendriers», le chercheur espère décoder les mécanismes du souvenir en général.En 2012, l\u2019équipe de Craig Stark a scruté par imagerie le cerveau d\u2019une douzaine de ces individus.«On a vu que certaines zones associées à la mémoire autobiographique étaient renforcées », dit-il.Rien de majeur, toutefois, et on ne sait pas si ces différences anatomiques sont une cause ou une conséquence de leur «don».Le cerveau HSAM stocke-t-il plus de souvenirs?Ou est-il simplement meilleur pour aller rechercher l\u2019information ?Autrement dit, le passé de chacun s\u2019enregistre-t-il ainsi automatiquement, en quasi-totalité ?Est-ce notre capacité à réactiver les détails qui varie ?Ces questions, Craig Stark n\u2019est pas le seul à les poser.La quête de la « trace mnésique », ou engramme, cette empreinte biologique laissée par nos souvenirs, anime les scienti?ques depuis des siècles.Même Aristote s\u2019est penché sur le sujet, suggérant que le siège de la mémoire était dans le cœur, tant certains souvenirs ravivent les émotions.La question a ensuite longtemps été abandonnée aux philosophes, puis aux psychologues.Mais l\u2019essor des neurosciences a permis, depuis quelques décennies, d\u2019y voir plus clair dans la façon dont nos souvenirs sont construits, stockés et, bien sûr, réanimés.Une chose est désormais certaine: la mémoire n\u2019est pas un enregistrement passif de nos expériences.Elle est au contraire un processus extrêmement dynamique, soutenu par un remaniement constant des neurones.«La ?exibilité de notre système mémoriel est incroyable.C\u2019est ce qui en fait son utilité, car on peut se rappeler un même événement sous de multiples facettes, avec précision ou de façon très générale, souligne Signy Sheldon, neuropsychologue à l\u2019Université McGill.Si l\u2019on se souvenait de tous les détails, tout le temps, ce serait pénible.» Jill Price en sait quelque chose, elle qui croule en permanence sous ses souvenirs obsédants.Si le cerveau de Jill n\u2019a pas encore livré ses secrets, d\u2019autres «cas» avant elle ont permis, à l\u2019autre extrême du spectre, de démysti?er le fonctionnement de la mé- COMMENT LES SOUVENIRS S\u2019IMPRIMENT-ILS DANS LE CERVEAU ?OÙ SONT-ILS STOCKÉS ?DE NOUVELLES TECHNIQUES FONT LITTÉRALEMENT LA LUMIÈRE SUR CES QUESTIONS QUI TOURMENTENT LA SCIENCE DEPUIS DES SIÈCLES.Par Marine Corniou DANS LE DÉDALE DE NOS SOUVENIRS «J I L L U S T R A T I O N : W E N T I N G L I QUÉBEC SCIENCE 22 JANVIER - FÉVRIER 2018 LA SCIENCE DES SOUVENIRS moire.Le plus célèbre ?Henry Molaison, ou H.M., devenu amnésique à 27 ans après l\u2019ablation d\u2019une partie de son cerveau, une opération de dernier recours pour soigner une épilepsie sévère.En 1953, Brenda Milner, jeune neuropsychologue de l\u2019Institut neurologique de Montréal, était appelée à la rescousse pour observer ce patient dont on dit aujourd\u2019hui qu\u2019il est le cas le plus étudié de l\u2019histoire de la médecine.Et pour cause, débarrassé de son épilepsie, le jeune homme est en revanche incapable de se souvenir d\u2019une nouvelle information plus de 30 secondes! Cela étant, H.M.se rappelle de façon ?oue les événements survenus dans son enfance et il est capable d\u2019acquérir de nouvelles capacités motrices, comme des techniques de dessin, même s\u2019il ne se souvient pas de s\u2019être entraîné pour y parvenir.Ce qui permet à la neuropsychologue de faire deux constats majeurs qui poseront les jalons des neurosciences (voir notre entrevue avec Brenda Milner, à la page 32).D\u2019une part, il existe différents types de mémoires, reposant sur plusieurs zones cérébrales et pouvant fonctionner de façon plus ou moins autonome.D\u2019autre part, une petite région, appelée hippocampe, qui a justement été retirée chez le jeune homme, est cruciale pour la création de nouveaux souvenirs.« Depuis, on distingue par exemple la mémoire procédurale, grâce à laquelle on sait faire du vélo ou jouer du piano, de la mémoire sémantique qui concerne notre savoir général (les jours de la semaine, la capitale de la France, notre nom, etc.).Mais la mémoire dont les gens parlent le plus, c\u2019est la mémoire épisodique qui nous permet de nous souvenir de notre premier baiser, de notre remise de diplôme ou de ce qu\u2019on a mangé hier au dîner.C\u2019est elle qui est grandement dépendante de l\u2019hippocampe», explique Signy Sheldon.Depuis les travaux précurseurs de Milner, l\u2019hippocampe est l\u2019objet de toutes les attentions de la part des spécialistes de la mémoire.Cette structure bicorne, nichée au centre du cerveau, est considérée comme le chef d\u2019orchestre de nos souvenirs, leur gare de triage.«Pour se rappeler des détails d\u2019un événement, on a besoin de l\u2019hippocampe.Et quand je vous parle du rôle de l\u2019hippocampe, c\u2019est mon hippocampe qui fonctionne ! » s\u2019amuse Mme Sheldon.UNE HISTOIRE DE PLASTICITÉ Mais si l\u2019hippocampe est une sorte de disque dur, sous quelle forme y sont codées les traces de notre passé ?Contre toute attente, c\u2019est un mollusque marin assez insigni?ant \u2013 sur le plan cognitif, du moins \u2013 qui a livré le premier indice au début des années 1960.L\u2019Américain Eric Kandel titille alors des limaces de mer «C\u2019est la mémoire épisodique qui nous permet de nous souvenir de notre premier baiser, de notre remise de diplôme ou de ce qu\u2019on a mangé hier au dîner.C\u2019est elle qui est grandement dépendante de l\u2019hippocampe.» \u2013 Signy Sheldon, neuropsychologue Hippocampe H S Y N C O B A N / I S T O C K P H O T O QUÉBEC SCIENCE 23 JANVIER - FÉVRIER 2018 en leur appliquant des décharges électriques, ce qui les force à rétracter leurs branchies de plus en plus ef?cacement.Il observe que ce ré?exe \u2013 que l\u2019on peut assimiler à un apprentissage \u2013 passe par le renforcement de certaines synapses, ces points de connexions entre les neurones.Autrement dit, le fait de stimuler un neurone à répétition augmente les chances que le neurone voisin « s\u2019allume » de concert, et ce, pendant des semaines.« Certaines connexions sont solidi?ées de façon durable.La mémoire est donc le résultat d\u2019une modi?cation de la façon dont les neurones communiquent entre eux», résume Jean-Claude Lacaille, professeur de physiologie à l\u2019Université de Montréal et spécialiste des synapses.Ces recherches, qui ont valu à Kandel le prix Nobel de médecine en 2000, ont marqué un tournant en démontrant que ce sont les synapses qui constituent le véritable support de la mémoire, l\u2019unité de base.C\u2019est d\u2019ailleurs logique.Puisqu\u2019un neurone humain reçoit de l\u2019information en provenance d\u2019environ 10 000 autres, on estime qu\u2019il y a 10 000 à 100 000 fois plus de synapses dans le cerveau que de neurones\u2026 «Imaginez le nombre de permutations possibles ! » s\u2019enthousiasme Jean-Claude Lacaille.Pour former un souvenir, il faut parfois quelques répétitions (pensez à vos cours de biologie ou à l\u2019apprentissage laborieux d\u2019un poème).Dans d\u2019autres cas, comme lors d\u2019un premier baiser, il suf?t d\u2019une fois pour que le lieu, les sensations, les couleurs, les odeurs associés à cet événement s\u2019inscrivent en vous.Sous un angle moins romantique, le baiser comme le poème ont déclenché l\u2019activation d\u2019un vaste circuit de neurones dans le cerveau.Ceux-ci ont, pendant quelques millisecondes, vibré à l\u2019unisson, suivant une « musicalité » (fréquence, rythme) qui constitue la signature de ce souvenir bien précis.Chaque fois que ce baiser vous revient à l\u2019esprit, ce même groupe de neurones se rallume comme un seul ! Car le chemin allant de l\u2019un à l\u2019autre s\u2019est renforcé.C\u2019est ce qu\u2019on appelle la « potentialisation à long terme », dont les mécanismes sont encore partiellement incompris (voir l\u2019encadré ci-dessous).Chaque souvenir correspond ainsi à une con?guration particulière de quelques milliers de neurones travaillant ensemble, convergeant vers l\u2019hippocampe.« Les détails comme le lieu, les émotions, Pensez à un chemin de raquette dans les bois.Le premier marcheur tasse un peu la neige sous son poids.Au fur et à mesure que les promeneurs se succèdent, le chemin sera de plus en plus visible; la trace de plus en plus profonde.C\u2019est un peu le principe de la potentialisation à long terme : plus un souvenir est intense ou utile, plus la connexion entre les neurones activés en même temps se renforce.Par quels mécanismes ?Ils sont complexes.L\u2019un des acteurs est le glutamate, un neurotransmetteur qui, en se ?xant sur certains récepteurs de la cellule, active différentes cascades moléculaires.Le ?ux de calcium, notamment, qui permet « d\u2019électriser » les neurones activés, réveille tout un ensemble de protéines qui ?nissent par changer la morphologie des synapses en commandant par exemple la multiplication des dendrites (les « branches ») sur le neurone récepteur.Pourquoi certaines synapses sont-elles renforcées et pas d\u2019autres ?« Ça, c\u2019est un grand mystère.Il ne s\u2019agit pas de renforcer toutes les synapses, juste quelques-unes.Les synapses ne sont pas statiques, elles n\u2019arrêtent pas de bouger : morphologiquement, certaines disparaissent, d\u2019autres se créent », explique Yann Humeau, chercheur à l\u2019Institut interdisciplinaire de neurosciences à Bordeaux, en France.Son équipe a levé le voile, dans un article publié par Nature en septembre dernier, sur l\u2019un des mécanismes qui permettent à un neurone de renforcer très rapidement certains contacts synaptiques.« On a démontré que les récepteurs des neurotransmetteurs bougent constamment.Cette mobilité permet d\u2019augmenter la quantité de récepteurs à un endroit et donc de renforcer le message en quelques secondes, explique-t-il.Quand on immobilise les récepteurs, en y ?xant des anticorps qui les ?gent, on bloque l\u2019apprentissage.Ainsi, les souris ne peuvent plus se souvenir d\u2019une expérience 24 heures plus tard.» Des synapses en mouvement Plongée dans les neurones Le cerveau humain compte plus de 100 milliards de neurones.Leur rôle peut se résumer simplement : recevoir de l\u2019information d\u2019un côté, en transmettre de l\u2019autre.Ces cellules sont donc constituées d\u2019un « corps » en vague forme d\u2019étoile \u2013 dont les multiples branches s\u2019appellent des dendrites, et forment autant de récepteurs \u2013 et d\u2019un prolongement appelé axone qui joue le rôle d\u2019émetteur.Les neurones ne se touchent pas; ils sont séparés par des fentes larges de 0,1 micron appelées synapses qui sont les portes d\u2019entrée ou de sortie de l\u2019information.Pour communiquer, les neurones se « lancent » des signaux chimiques, ou neurotransmetteurs, à travers les synapses.Les dendrites réceptionnent ces signaux, les additionnent, les analysent, et décident de générer (ou non) un signal électrique en réponse.Celui-ci se propage le long de l\u2019axone, où il libère des neurotransmetteurs qui sont à leur tour captés par le neurone voisin, et le suivant, et ainsi de suite.Synapse Axone Neurone post-synaptique Neurone pré-synaptique Dendrites I n ?u x n e r v e u x QUÉBEC SCIENCE 24 JANVIER - FÉVRIER 2018 les odeurs sont inscrits un peu partout dans différentes aires cérébrales, mais l\u2019hippocampe compile tout ça pour reconstituer une image mentale», explique Signy Sheldon.Pour autant, à moins que vous ne soyez atteint de HSAM, vous ne vous souviendrez pas éternellement de votre banal dîner d\u2019hier.Le premier baiser, lui, s\u2019oublie moins facilement.Plusieurs facteurs facilitent la consolidation de la mémoire à long terme : l\u2019attention, la motivation et, bien sûr, la charge émotionnelle, positive ou non.Ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019on se souvient tous, ou presque, de ce qu\u2019on faisait au moment des attentats du 11 septembre 2001.« À long terme, la mémorisation passe par l\u2019activation de nouveaux gènes et la production de protéines », détaille Jean-Claude Lacaille qui étudie justement l\u2019ensemble des protéines produites au niveau des synapses pour voir quelles « clés » sont changées.Parallèlement, et de façon inconsciente, le cerveau se rejoue le ?lm des événements marquants pendant le sommeil.On sait ainsi que, lorsqu\u2019un rat découvre un nouveau labyrinthe, des neurones situés dans son hippocampe s\u2019enclencheront suivant un motif spatio- temporel particulier.Pendant le sommeil, ces séquences se réactiveront exactement de la même façon.De quoi consolider les chemins neuronaux durablement, voire même créer de nouvelles connexions.VOIR LES SOUVENIRS SE FORMER Si cette théorie du réseau neuronal codant une expérience donnée a le vent en poupe depuis les années 1950, ce n\u2019est que tout récemment qu\u2019on a pu en apporter la preuve concrète, en « visualisant » pour de bon un engramme, c\u2019est-à-dire une population de neurones travaillant ensemble.On a même réussi à le manipuler ! Une prouesse que l\u2019on doit à l\u2019optogé- nétique, une technique révolutionnaire, inventée en 2005, qui combine l\u2019optique et le génie génétique.Le principe ?Utiliser la lumière pour activer ou inhiber les neurones à volonté, grâce à des protéines photosensibles que l\u2019on fait produire arti?ciellement aux cellules pour servir d\u2019«interrupteurs».C\u2019est notamment le joujou favori de Susumu Tonegawa (encore un lauréat de prix Nobel, en passant), directeur du Riken Brain Science Institute au Japon et associé au Massachusetts Institute of Technology.En 2012, son équipe a activé sur commande un souvenir de peur chez des souris, les tétanisant alors même qu\u2019elles étaient en parfaite sécurité.Pour y parvenir, les chercheurs ont d\u2019abord placé des souris dans une boîte où elles recevaient une décharge électrique.Une expérience fort désagréable qui s\u2019encodait dans leur cerveau sous forme d\u2019engramme.Sauf que, en s\u2019activant lors de l\u2019apprentissage, ce réseau de neurones génétiquement modi?és produisait du même coup les fameuses protéines « interruptrices », devenant dès lors sensibles à la lumière.En implantant une ?bre optique dans le L\u2019optogénétique permet de rendre les neurones photosensibles et de « colorer » ceux qui sont impliqués dans un souvenir donné.Ici, les cellules d\u2019engramme apparaissent en vert et rouge.La quête de la « trace mnésique », ou engramme, cette empreinte biologique laissée par nos souvenirs, anime les scienti?ques depuis des siècles.S U S U M U T O N E G A W A LA SCIENCE DES SOUVENIRS QUÉBEC SCIENCE 25 JANVIER - FÉVRIER 2018 cerveau des rongeurs, ce fut ensuite un jeu d\u2019enfant de réactiver l\u2019engramme lié à la peur.Placées dans un environnement sécuritaire, qu\u2019elles n\u2019associaient pas à la décharge électrique, les souris ?geaient dès qu\u2019on « rallumait » leur souvenir.Cette expérience spectaculaire a pavé la voie à d\u2019autres manipulations du même ordre, toujours chez la souris, permettant de forcer le rappel d\u2019un événement, d\u2019implanter de « faux » souvenirs ou même de convertir une expérience négative en expérience positive.Bien qu\u2019elle semble sortie tout droit d\u2019un ?lm de science-?ction, l\u2019optogénétique est un outil rêvé pour lever le voile sur les grands mystères de la mémoire, comme le lieu de stockage des souvenirs de longue date.Sur ce point, l\u2019étude du cas de H.M.a révélé il y a longtemps que l\u2019hippocampe n\u2019est pas indispensable pour se remémorer les choses les plus anciennes.« À long terme, certains pensent que la trace du souvenir est transférée vers le cortex [NDLR: la couche externe du cerveau]», explique Serge Laroche, chercheur à l\u2019Institut des neurosciences de Paris.Toutefois, sans l\u2019hippocampe, les contours des souvenirs sont plus ?ous.«On ne se souvient plus de la couleur des yeux de la personne du premier baiser par exemple, ou des détails du lieu où il a été donné », reprend-il.Mais la théorie du transfert des souvenirs en périphérie du cerveau est controversée.« Là où les choses se compliquent, c\u2019est que l\u2019on découvre que l\u2019encodage des souvenirs n\u2019implique pas que l\u2019hippocampe, mais un dialogue, une coactivation de l\u2019hippocampe et du cortex », poursuit-il.En avril 2017, dans la revue Science, le groupe de Tonegawa a apporté une preuve ?agrante de ce dialogue.Contre toute attente, on a vu que les souvenirs se formaient simultanément dans l\u2019hippocampe et dans le cortex, dès le premier jour ! Les chercheurs ont ainsi traqué un souvenir de peur (lié à une décharge électrique) chez la souris en « étiquetant » par optogénétique les neurones associés à ce traumatisme.Ils ont observé que, pendant les deux premières semaines, lorsque la souris se remémorait l\u2019événement, seuls les neurones de l\u2019hippocampe s\u2019allumaient; le circuit du cortex restait silencieux.Puis, après cette période, la situation s\u2019inversait : lorsque la souris repensait à sa peur, c\u2019est le réseau cortical qui était sollicité.La trace située dans l\u2019hippocampe, elle, s\u2019estompait, même si elle restait fonctionnelle lorsque les chercheurs la réactivaient avec de la lumière.Et si, chez les personnes comme Jill Price, cet estompage se faisait peu, ou pas?En 2016, Craig Stark a comparé la mémoire d\u2019individus HSAM à celle de témoins, au sujet d\u2019événements survenus 1 semaine, 1 mois, 1 an ou 10 ans auparavant.Son constat : « Les HSAM oublient très, très lentement.» Or, un cerveau «normal» a besoin d\u2019oublier.De plus en plus d\u2019études remarquent que le cerveau dépense peut-être autant d\u2019énergie à créer de nouveaux souvenirs qu\u2019à effacer les anciens, devenus inutiles.«Une information est codée à la fois par le renforcement de certaines synapses et par l\u2019affaiblissement des chemins neuronaux qui ne sont pas pertinents », confirme Yann Humeau, chercheur à l\u2019Institut interdisciplinaire de Neurosciences à Bordeaux, en France.«Si on ne faisait que renforcer des synapses, le cerveau grossirait toute notre vie.On aurait tous de grosses têtes qui ne tiendraient pas sur nos cous !» Ne dit-on pas justement que la mémoire est une faculté qui oublie?lQS En quête des souvenirs perdus Qui dit oubli dit inexorablement maladie d\u2019Alzheimer, cette démence qui affecterait 30 millions de personnes dans le monde.Mais contrairement à ce que l\u2019on croit, la maladie n\u2019effacerait pas complètement les souvenirs.En fait, elle les « dissimulerait » plutôt, les mettant en quelque sorte hors de portée du cerveau.C\u2019est du moins ce que suggère une étude publiée en 2017 et menée à l\u2019université Columbia par l\u2019équipe de la neurobiologiste Christine Denny.Son modèle : une souris modi?ée dont les neurones « s\u2019allument » en jaune lorsqu\u2019ils enregistrent un souvenir, et en rouge lorsqu\u2019ils sont sollicités pour se rappeler le souvenir en question.Logiquement, les cellules codant pour un souvenir réactivé sont donc colorées en jaune et en rouge.C\u2019est le cas lorsqu\u2019on apprend à des souris à associer une odeur précise à une décharge électrique.Lorsqu\u2019on les expose de nouveau à l\u2019odeur, elles réactivent instantanément leur souvenir de peur.Chez des souris atteintes d\u2019une affection comparable à l\u2019alzheimer, les chercheurs ont toutefois constaté que, en présence de l\u2019odeur, ce n\u2019était pas le bon souvenir qui était réactivé.Autrement dit, les neurones colorés en jaune n\u2019étaient pas les mêmes que ceux colorés en rouge lors du rappel.Comme si le cerveau se trompait de circuit ! Et en « rallumant » de force le bon circuit, grâce à un faisceau laser, les chercheurs ont rendu aux souris leur souvenir, leur permettant d\u2019associer de nouveau l\u2019odeur à une expérience désagréable.« Si on con?rme que les souvenirs restent aussi présents dans le cerveau des personnes atteintes d\u2019alzheimer, on pourrait les aider à y accéder en utilisant des traitements comme la stimulation cérébrale profonde », a expliqué Christine Denny, lors du dévoilement de son étude.« Les détails comme le lieu, les émotions, les odeurs sont inscrits un peu partout dans différentes aires cérébrales, mais l\u2019hippocampe compile tout ça pour reconstituer une image mentale.» \u2013 Signy Sheldon U N I V E R S I T É M c G I L L LUTTER CONTRE L\u2019ANTIBIORÉSISTANCE / DÉTECTER LES CELLULES CANCÉREUSES DANS LE CERVEAU / DIAGNOSTIQUER L\u2019ALZHEIMER DE FAÇON PLUS FIABLE / RECÂBLER LES NEURONES / TROUVER LA SOURCE DU CANCER DES OVAIRES / CARTOGRAPHIER LE CERVEAU HUMAIN / TRAITER L\u2019ÉTAT DE STRESS POST-TRAUMATIQUE/ ANS AU PALMARÈS DEPUIS les facultés, écoles, hôpitaux et instituts de recherche du réseau de McGill font des découvertes qui améliorent la qualité de vie des populations au Québec et partout dans le monde.Toutes nos félicitations à nos chercheurs pour ces Découvertes de l\u2019année 2017 : ?Le DR DON SHEPPARD et BRENDAN SNARR (Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill) ainsi que leurs collègues du Hospital for Sick Children ont mis au point une arme enzymatique qui dégrade l\u2019armure de microbes mortels, les rendant moins résistants aux antibiotiques.?Le DR KEVIN PETRECCA (Institut et hôpital neurologiques de Montréal) et FRÉDÉRIC LEBLOND (Polytechnique Montréal) ont inventé une sonde portative qui permet au chirurgien de détecter les cellules cancéreuses pendant une opération au cerveau.?Le DR JEANPAUL SOUCY (Institut et hôpital neurologiques de Montréal), MARCANDRÉ BÉDARD (UQAM, Institut et hôpital neurologiques de Montréal) et des collègues ont pu quanti?er la mort neuronale dans l\u2019Alzheimer grâce à une nouvelle molécule, la FEOVB.L\u2019Université McGill est honorée qu\u2019au cours des 25 dernières années, les facultés, écoles, hôpitaux et instituts de recherche du réseau aient collectivement ?guré le plus souvent au palmarès des Découvertes de l\u2019année de Québec Science.Nous sommes ?ers de nos chercheurs qui, par leurs travaux, répondent à des questions cruciales, améliorent notre qualité de vie et approfondissent notre compréhension du monde.ANNÉE APRÈS ANNÉE, TIQUER ONES / AIRES / TRESS TIQUE/ n meuble à tiroirs.Un album photo poussiéreux.Une bibliothèque où chaque livre est un souvenir.C\u2019est souvent en ces termes que l\u2019on imagine notre mémoire : gardienne ?dèle du passé, elle conserve précieusement les événements qui constituent notre histoire et notre identité.« Cette image est totalement fausse, lance d\u2019emblée Signy Sheldon, professeure de psychologie à l\u2019Université McGill.D\u2019abord, il n\u2019y a pas un endroit unique dans le cerveau qui corresponde à un souvenir donné.Ensuite, la mémoire est quelque chose qu\u2019on construit en direct.Chaque fois qu\u2019on se rappelle un souvenir, il devient sujet à interprétation.» Au risque de décevoir les nostalgiques, la mémoire est donc instable par nature.« Le fait même de se souvenir de quelque chose rend le souvenir en question labile, fragile, vulnérable aux interférences », explique Karim Nader, professeur de neurosciences comportementales, dans son bureau de l\u2019Université McGill.C\u2019est lui qui a découvert et révélé cette propriété perturbante de la mémoire, dans une étude publiée en 2000 qui a fait l\u2019effet d\u2019une bombe auprès des neuroscienti?ques.«À l\u2019époque, l\u2019idée était que, lorsqu\u2019un souvenir est inscrit dans le cerveau, il n\u2019est jamais modi?é», dit-il.Ainsi, on se représentait les souvenirs un peu comme des mots écrits dans un cahier : l\u2019encre pouvait s\u2019effacer légèrement avec le temps, mais le texte ne changeait jamais.C\u2019est en assistant à une conférence d\u2019Eric Kandel, célèbre biologiste ayant découvert le rôle des synapses dans l\u2019encodage des souvenirs, que Karim Nader, alors étudiant au MÉMOIRE INF ET SI C\u2019ÉTAIT LA NATURE MÊME DE LA MÉMOIRE D\u2019ÊTRE INCERTAINE ET MALLÉABLE À MERCI ?UNE INSTABILITÉ QUE L\u2019ON COMMENCE À EXPLOITER POUR SOIGNER CERTAINS TROUBLES PSYCHIQUES.Par Marine Corniou U LA SCIENCE DES SOUVENIRS I L L U S T R A T I O N : W E N T I N G L I QUÉBEC SCIENCE 29 JANVIER - FÉVRIER 2018 NF IDÈLE postdoctorat à l\u2019université de New York, s\u2019interroge : « Pourquoi un souvenir ne se consoliderait-il qu\u2019une seule fois pour toutes ?Je n\u2019étais pas spécialiste de la mémoire, ce qui m\u2019a autorisé à aller au bout de cette idée à contre-courant.» Personne ne le prend vraiment au sérieux, mais on le laisse mener ses expériences au cours de l\u2019hiver 1999.Il apprend à des rats à craindre un «bip» en associant ce bruit à une décharge électrique.Si bien que les rats se ?gent ensuite à la seule activation du son.Le lendemain, il injecte dans le cerveau de certains de ces animaux une substance qui bloque la synthèse des protéines, puis il fait retentir le bip.Surprise! Ces rats sous médicament semblent incapables de se rappeler leur expérience.Le son ne les effraie plus.« Nos données démontrent que les souvenirs de peur, lorsqu\u2019ils sont réactivés, retournent à un état labile qui requiert la synthèse de nouvelles protéines pour être reconsolidés», conclut l\u2019étude publiée dans Nature.Autrement dit : «Chaque fois qu\u2019on rappelle un souvenir, il est défait avant d\u2019être reconstruit.S\u2019il n\u2019y a aucune nouvelle information à intégrer, il est reconstruit de la même façon.Sinon, de nouvelles expériences peuvent venir se tisser autour », explique le chercheur.Le souvenir se « recâble » donc chaque fois qu\u2019on le réactive, en suivant des chemins neuronaux légèrement modifiés.Sans protéines pour se recâbler, il s\u2019efface.Si ces résultats renversants ont mis du temps à être acceptés par la communauté des neuroscienti?ques (et sont encore débattus par certains chercheurs), ils n\u2019ont pas étonné les psychologues qui avaient constaté depuis longtemps la fragilité de la mémoire.Dès la ?n des années 1970, Elizabeth Loftus, éminente psychologue de l\u2019université de Washington, avait même démontré qu\u2019il est possible d\u2019implanter un faux souvenir dans la tête d\u2019étudiants, avec une facilité déconcertante.Dans une expérience devenue célèbre, elle rappelait à de jeunes adultes des souvenirs de leur enfance, recueillis avec l\u2019aide de leur famille.Dans la foulée, elle leur racontait l\u2019épisode où ils s\u2019étaient perdus dans un centre commercial à l\u2019âge de cinq ou six ans, avant d\u2019être ramenés à leur famille par une vieille dame.Une histoire inventée de toutes pièces, que 25 % des participants se mettaient pourtant à croire au fil des entretiens, ajoutant même spontanément certaines précisions sur les lunettes de leur «sauveuse», par exemple ! A u t o t a l , l a chercheuse et son équipe ont mené des dizaines d\u2019expériences du même genre, démontrant qu\u2019il suf?t de poser des questions trompeuses, d\u2019insinuer des faits en changeant la tournure d\u2019événements réels, pour que certains cobayes croient dur comme fer à un passé ?ctif.Un jeu d\u2019enfant ! Dont les implications n\u2019en sont pas moins dramatiques, notamment pour la justice qui s\u2019appuie parfois aveuglément sur des récits de témoins oculaires.SCIENCE-FICTION OU RÉALITÉ ?En oubliant leur peur, les rats de Karim Nader ont eu un impact dépassant largement les murs des laboratoires, marquant bien malgré eux le début d\u2019une nouvelle ère en psychiatrie.Le postulat ?Les souvenirs humains, eux aussi, pourraient être malléables, si on les « attrape » au moment où le cerveau les ravive pour les réenregistrer.Ce scénario un peu fou colle parfaitement au grand écran : le réalisateur Michel Gondry l\u2019a d\u2019ailleurs exploré dans son célèbre ?lm sorti en 2004, Eternal Sunshine of the Spotless Mind \u2013 l\u2019histoire d\u2019un homme et d\u2019une femme qui se font effacer les douloureux souvenirs de leur vie à deux.«En fait, la réalité dépasse la ?ction », se plaît à répéter Karim Nader en entrevue.Il fait notamment référence aux travaux de Merel Kindt, pro- fesseure de psychologie à l\u2019université d\u2019Amsterdam, qui a réussi à abolir la peur des araignées chez des personnes profondément ara- chnophobes.Ses résultats, publiés fin 2015, sont impressionnants : après avoir mis les sujets en présence d\u2019une tarentule, réactivant leur angoisse, la chercheuse leur faisait avaler un comprimé de médicament dit «amnésique» ou un placebo.Seulement ceux ayant reçu le médicament pouvaient ensuite s\u2019approcher sans crainte de la bestiole, et même la caresser doucement.Un effet qui perdurait un an après.«C\u2019est fou! Qui aurait pensé que les phobies, qui sont ancrées depuis si longtemps, puissent être sujettes à une reconsolidation ?» s\u2019exclame Karim Nader, visiblement fasciné.« Le fait même de se souvenir de quelque chose rend le souvenir en question labile, fragile, vulnérable aux interférences.» \u2013 Karim Nader, neuroscienti?que O W E N E G A N QUÉBEC SCIENCE 30 JANVIER - FÉVRIER 2018 Le médicament magique de Merel Kindt, c\u2019est le propranolol, utilisé depuis des lustres pour traiter l\u2019hypertension artérielle.Son effet sur la mémoire passerait par plusieurs mécanismes, notamment le blocage des hormones de stress et celui de certains récepteurs de neurotransmetteurs, ce qui empêcherait la synthèse des nouvelles protéines nécessaires à la reconsolidation du souvenir.C\u2019est le Québécois Alain Brunet, à l\u2019Institut Douglas, qui est l\u2019un des pionniers de l\u2019utilisation du propranolol en psychiatrie.Il teste ses effets depuis 15 ans sur des personnes atteintes d\u2019un syndrome de stress post-traumatique.« Le taux de succès du propranolol est comparable à celui des thérapies classiques.L\u2019avantage est que le traitement est beaucoup plus court et on s\u2019attend à ce que le taux de rechute soit plus faible», précise Alain Brunet par téléphone.Il a déjà mené plusieurs essais cliniques au Québec auprès de vétérans de guerre ou de victimes d\u2019agression, mais le petit nombre de patients inclus jusqu\u2019ici dans ses expériences l\u2019a empêché de convaincre ses pairs les plus réticents.Pour prouver la pertinence de son approche, il s\u2019est tourné vers la France où il mène actuellement un vaste essai clinique, le premier à si grande échelle.Il souhaite recruter au total 400 témoins ou victimes des attentats qui ont terrorisé Paris et Nice, dans le cadre d\u2019un projet baptisé Paris Mémoire Vive, qu\u2019il a lancé en urgence au lendemain du 13 novembre 2015.Près de 200 volontaires ont déjà été inclus dans l\u2019essai.« Depuis ces événements, il y a des besoins énormes de traitement.Ce qu\u2019on veut, c\u2019est implanter le protocole expérimental dans un contexte clinique normal », indique-t-il.En pratique, le protocole d\u2019Alain Brunet est simple : les patients doivent écrire un compte-rendu détaillé de leur traumatisme et le relire chaque semaine devant le médecin, une heure après avoir pris le comprimé.Le traitement prévoit six séances, à raison d\u2019une par semaine.En remontant ainsi à la surface, le souvenir douloureux (et seulement celui-ci) est affaibli chaque fois pendant un court laps de temps, puis «reconsolidé» avec de moins en moins d\u2019intensité.« On n\u2019efface pas le souvenir de l\u2019événement, mais on atténue la force de l\u2019émotion qui y est associée », explique Alain Brunet.Ainsi, le souvenir reste précis, mais il devient plus distant, moins obsédant.Et les crises d\u2019anxiété, les cauchemars, l\u2019horreur et les ?ash-back violents qui en découlent s\u2019estompent, du moins chez deux tiers des patients.« Certaines personnes préféreraient tout oublier.Et il y a des chercheurs dont l\u2019objectif est d\u2019effacer complètement les souvenirs.C\u2019est probablement une question de temps avant qu\u2019ils y parviennent», observe le psychologue qui a dû défendre sa stratégie thérapeutique maintes fois devant des comités d\u2019éthique.« De notre côté, nous pensons que c\u2019est préférable de conserver un souvenir de l\u2019événement », assure-t-il.Car aussi désagréables soient-ils, nos souvenirs font partie de nous.Ils forgent Scène de commémoration à la suite des attentats de Paris en novembre 2015.Le chercheur Alain Brunet traite les témoins et les victimes de ces événements en atténuant la force de leurs souvenirs traumatiques.Aussi désagréables soient-ils, nos souvenirs font partie de nous.Ils forgent notre personnalité, notre identité, notre façon d\u2019appréhender l\u2019avenir.LA SCIENCE DES SOUVENIRS J A C U S / I S T O C K P H O T O QUÉBEC SCIENCE 31 JANVIER - FÉVRIER 2018 notre personnalité, notre identité, notre façon d\u2019appréhender l\u2019avenir.C\u2019est ce qu\u2019a constaté Signy Sheldon, à l\u2019Université McGill.« On a regardé par imagerie quelles régions cérébrales s\u2019activaient lorsqu\u2019on demandait à des gens de se souvenir d\u2019un événement personnel, puis de résoudre un problème social du type : \u201cQue faites-vous si l\u2019un de vos amis est en colère contre vous?\u201d On a vu qu\u2019il y a un chevauchement des zones sollicitées, et l\u2019hippocampe est très impliqué dans les deux tâches », explique-t-elle.Pas étonnant, quand on pense au rôle de la mémoire d\u2019un point de vue évolutif.« Tous les détails qu\u2019on emmagasine nous servent à créer des scénarios pour plani?er et guider nos comportements futurs, poursuit Mme Sheldon.Quand on prend une décision, on recombine tous ces détails.La mémoire sert à nous adapter à l\u2019environnement.» C\u2019est d\u2019ailleurs parce que notre mémoire est si modulable qu\u2019elle se révèle un outil indispensable à notre survie et à notre construction de soi.On peut ainsi piocher dedans en fonction de nos intérêts ou de nos besoins présents.« Il y a différentes façons de se souvenir d\u2019un événement.Par exemple, d\u2019un souper au restaurant.Si vous passez devant le restaurant et voulez savoir si vous y êtes déjà allé, vous chercherez de l\u2019information globale.Pas besoin, dans ce cas, de se souvenir de la couleur de la nappe ou de votre position autour de la table.Nous avons démontré que ce sont des régions cérébrales très différentes qui s\u2019activent selon qu\u2019on se souvient d\u2019une chose de façon vague ou avec précision», ajoute Signy Sheldon.Ses travaux prouvent aussi que l\u2019humeur dans laquelle on se trouve (induite par une musique triste ou joyeuse, par exemple) change la façon dont on se souvient d\u2019un événement donné.« Et si, pendant le souper au restaurant, votre partenaire vous a annoncé qu\u2019il vous quittait, vous n\u2019aurez probablement pas retenu beaucoup de détails du lieu.Votre mémoire s\u2019est concentrée sur la personne, et sur ce qu\u2019elle vous a dit, car c\u2019était une menace directe.Les émotions positives permettent au contraire au cerveau d\u2019absorber plus d\u2019information, de s\u2019ouvrir au monde.» Ces différents travaux laissent dire à Karim Nader que l\u2019avenir de la psychiatrie passe indubitablement par la manipulation de ce qui nous lie au passé.« Phobies, anxiété, syndrome de stress post-traumatique, mais aussi dépendances, schizophrénie\u2026 Beaucoup de recherches sont en cours.Chez les rats, on a même vu un effet sur les symptômes dépressifs en bloquant la reconsolidation », s\u2019enthousiasme le chercheur, précisant que la dépression est souvent déclenchée par un événement négatif que l\u2019on ressasse en boucle.L\u2019équipe d\u2019Alain Brunet, à Montréal, est d\u2019ailleurs en train de tester l\u2019ef?cacité du propranolol sur des personnes en peine d\u2019amour.Mais ce faisant, ne trahissons-nous pas notre mémoire ?« À ceux qui trouvent dérangeant d\u2019effacer une composante émotionnelle d\u2019un souvenir, je réponds que, de toute façon, dès qu\u2019on se souvient de quelque chose, même de ce qu\u2019on a mangé au petit déjeuner, on le réinvente.Il n\u2019y a jamais d\u2019exactitude », soutient Karim Nader.lQS L\u2019Université de Montréal et de chercheurs inspirants.Les équipes de recherche de l'Université de Montréal se démarquent de nouveau au palmarès des découvertes de l'année de Québec Science.Leurs réalisations sont une source d'inspiration pour toute notre communauté.Bravo et merci ! QUÉBEC SCIENCE 32 JANVIER - FÉVRIER 2018 À 99 ANS, LA CHERCHEUSE BRENDA MILNER CONTINUE DE SONDER LES MYSTÈRES DU CERVEAU.ENTREVUE AVEC CETTE PIONNIÈRE DES NEUROSCIENCES À LA MÉMOIRE VIVE.Propos recueillis par Marine Corniou otre travail auprès du patient H.M., rendu amnésique à la suite d\u2019une intervention chirurgicale, a été fondateur pour les neurosciences.Votre nom est cité dans toutes les publications en lien avec la mémoire.En quoi le cas de H.M.était-il si important ?Il ne faut pas trop se focaliser sur ce patient-là.C\u2019est vrai que je l\u2019ai présenté au monde; mais le travail fondateur, je l\u2019ai fait ici, à l\u2019Institut neurologique de Montréal, avec les malades du docteur Pen?eld [NDLR: célèbre neurochirurgien qui a révolutionné la science du cerveau].C\u2019est parce que j\u2019avais étudié les troubles de la mémoire ici que j\u2019ai été invitée à suivre le patient H.M.aux États-Unis.Sinon, pourquoi aurait-on proposé à une jeune femme canadienne \u2013 j\u2019étais jeune, à femme de tête Brenda Milner MÉMOIRE V V I R G I N I E G O S S E L I N QUÉBEC SCIENCE 33 JANVIER - FÉVRIER 2018 l\u2019époque! \u2013 de poursuivre ses recherches au Connecticut ?À l\u2019époque, peu de techniques permettaient d\u2019étudier le fonctionnement du cerveau et de la mémoire.Comment faisiez-vous ?Pour étudier le cerveau, on devait souvent attendre la mort de nos sujets ! Les études faites sur la mémoire étaient menées chez des gens âgés, ce qui rendait les choses difficiles, car ils avaient toutes sortes d\u2019autres problèmes.Ici, à l\u2019Institut, ce qui était bien pour la recherche, c\u2019est que les malades étaient jeunes.Ils venaient de subir des interventions au cerveau pour traiter l\u2019épilepsie.Évidemment, on ne pensait pas que ces opérations entraîneraient des troubles de la mémoire, autrement on ne les aurait pas effectuées ! D\u2019ailleurs, l\u2019étude de la mémoire n\u2019était pas à la mode quand j\u2019ai commencé.Je travaillais sur la perception visuelle, un sujet de recherche très populaire.Mais les malades du docteur Pen?eld n\u2019avaient pas de troubles visuels, et ils se plaignaient de problèmes de la mémoire.Je les ai écoutés et je me suis intéressée à eux.L\u2019étude de ces patients vous a aussi permis de mieux dé?nir les rôles de chaque hémisphère cérébral, et de montrer qu\u2019une région lésée pouvait être compensée par une autre.Oui, en plus, j\u2019ai eu l\u2019occasion, il y a 50 ans, d\u2019aller en Californie étudier les malades de Roger Sperry [NDLR : un neuropsycho- logue américain, lauréat du prix Nobel de physiologie en 1981 pour ses travaux sur le fonctionnement des deux hémisphères cérébraux].Il collaborait avec un chirurgien qui traitait l\u2019épilepsie en déconnectant les deux hémisphères pour éviter la propagation des crises.J\u2019étudiais le rôle de l\u2019hémisphère droit chez les animaux et Roger Sperry m\u2019a dit : « Si vous voulez vraiment voir ce que fait l\u2019hémisphère droit, prenez l\u2019avion et venez voir mes patients ! » C\u2019est fascinant; dans un cerveau typique, l\u2019hémisphère gauche est vraiment dominant pour le langage, et l\u2019hémisphère droit est le siège de l\u2019intelligence spatiale.Aujourd\u2019hui, je m\u2019intéresse toujours à la mémoire, mais aussi et surtout à l\u2019interaction entre les deux hémisphères.Les cas comme H.M.et les autres patients amnésiques sont-ils toujours aussi importants en neurosciences ?Ces cas restent toujours importants, mais maintenant, on utilise d\u2019autres techniques, en particulier l\u2019imagerie fonctionnelle.Ce qu\u2019on veut vraiment comprendre, en fait, ce n\u2019est pas le fonctionnement du cerveau lésé, c\u2019est celui du cerveau normal.Avec le scanner, on peut voir le cerveau normal en action; on n\u2019a plus besoin d\u2019attendre l\u2019ablation chirurgicale d\u2019une région pour comprendre à quoi elle sert ! Ces techniques d\u2019imagerie sont ouvertes à tout le monde.Au début, il y avait beaucoup de publications qui y avaient recours, mais qui ne valaient pas grand-chose.Les scienti?ques les utilisaient juste pour le plaisir de publier des images! Ce qui n\u2019a pas changé, c\u2019est qu\u2019il faut avoir une bonne question de départ et une méthodologie solide.Justement, quelles sont les qualités qui vous ont permis de réussir en science ?Je suis méthodique; on ne réussit pas en science sans ça.J\u2019ai aussi beaucoup de patience.Je ne m\u2019en rendais pas compte; je suis née comme ça! Ça ne veut pas dire que je suis patiente pour tout dans la vie : si j\u2019attends quelqu\u2019un au restaurant, je ne le suis pas\u2026 Mais quand on étudie quelque chose, on doit se laisser le temps de voir ce qui se passe.On ne peut pas presser les malades.Ni les rats de laboratoire, d\u2019ailleurs! Vous avez étudié en mathématiques à Cambridge, puis en psychologie, à la ?n des années 1930.On a dû souvent vous poser la question, mais ce n\u2019était pas banal pour une femme de suivre ce chemin à cette époque.Étiez-vous particulièrement tenace ?J\u2019avais une passion et j\u2019étais très ambitieuse.Une fois, il y a longtemps, on m\u2019a conseillé lors d\u2019une entrevue de ne pas dire que j\u2019étais ambitieuse, car c\u2019était mal vu.Mon père est décédé quand j\u2019avais huit ans; ma mère n\u2019avait pas beaucoup d\u2019argent.Je n\u2019avais pas le choix.J\u2019ai dû m\u2019entêter pour obtenir des bourses et des ?nancements.Heureusement, j\u2019ai toujours eu cet esprit de concurrence.Il y a des gens qui n\u2019aiment pas ça, surtout chez les femmes, même si ça change aujourd\u2019hui.Venez-vous d\u2019une famille de scienti?ques ?Non, mes deux parents étaient musiciens.Mon père était critique de musique pour le quotidien The Guardian; ma mère enseignait le chant.Mais je n\u2019ai absolument pas l\u2019oreille musicale ! Au lycée, quand les premières notes de l\u2019hymne God Save the King résonnaient, je me levais toujours après les autres ?lles.Je ne reconnaissais pas l\u2019air ! Mon cerveau est plus adapté au langage qu\u2019à la musique.Vous avez 99 ans et votre mémoire est intacte.Mais diriez-vous que vos souvenirs sont différents, avec le temps ?Les nouveaux apprentissages sont plus dif?ciles, mais c\u2019est vrai même à l\u2019âge de 60 ans; ou plus tôt.Par exemple, si vous me donnez une liste de mots à retenir, je ne réussirai pas bien.Par contre, mes souvenirs personnels restent précis ! Et les souvenirs les plus anciens prennent un peu plus de force, mais ça ne veut pas dire qu\u2019ils sont plus ?dèles.Est-ce qu\u2019ils correspondent à la réalité?Ça, personne ne le sait ! En tout cas, j\u2019en ai ma propre version, celle que je préfère\u2026 lQS Sa bio en 10 dates 15 juillet 1918 Naissance à Manchester, au Royaume-Uni 1936 Entrée à l\u2019université de Cambridge 1944 Départ de l\u2019Europe avec son mari pour s\u2019installer au Canada, où elle travaille comme professeure- chercheuse à l\u2019Université de Montréal 1952 Obtention d\u2019un doctorat en psychologie expérimentale à McGill sous la direction de Donald Hebb 1955 Rencontre avec le patient H.M.que Brenda Milner suivra pendant une trentaine d\u2019années 1979 Fellow de la Royal Society of London 1984 Of?cier de l\u2019ordre du Canada 1993 Prix Wilder-Pen?eld 1997 Intronisation au Temple de la renommée médicale du Canada 2014 Prix Dan David pour contribution fondamentale à la science de la mémoire et du cerveau QUÉBEC SCIENCE 34 JANVIER - FÉVRIER 2018 LA MUSIQUE NOUS REND-ELLE PLUS PERFORMANTS EN CALCUL ?C\u2019EST, EN L\u2019ESSENCE, LA QUESTION QUE SE POSE UNE ÉQUIPE ISRAÉLO-CANADIENNE.Par Marine Corniou MÉMOIRE a mémoire, ce n\u2019est pas seulement ce qui nous lie au passé.C\u2019est aussi, pour les neuroscienti- ?ques, ce qui nous permet de fonctionner au quotidien, d\u2019organiser notre pensée et de manipuler des idées.La « mémoire du présent » nous aide, par exemple, à retenir pendant quelques secondes un numéro de téléphone juste avant de le composer, ou la quantité de farine indiquée dans une recette.« Cette \u201cmémoire de travail\u201d nous permet aussi de hiérarchiser notre pensée.Elle nous aide à plani?er notre comportement, ce qui est peut-être l\u2019une des choses qui distinguent clairement les humains des animaux, explique Robert Zatorre.Et elle est liée à la créativité.» Depuis presque 40 ans, ce chercheur de l\u2019Institut et hôpital neurologiques de Montréal étudie le fonctionnement du cerveau et de la mémoire à travers le prisme de la musique.« On utilise la formation musicale comme un modèle », dit-il.Audition, plani?cation, contrôle moteur et, bien sûr, mémoire à court et long terme: la musique mobilise notre matière grise sur tous les plans.« Aujourd\u2019hui, ce qu\u2019on souhaite comprendre, c\u2019est si un entraînement en musique permet d\u2019être meilleur dans d\u2019autres sphères», explique le chercheur.Si l\u2019on sait que l\u2019apprentissage d\u2019un instrument favorise, entre autres, le développement des capacités motrices, du langage et la gestion du stress, une question demeure : les progrès faits en musique sont- ils « transférables», ou généralisables, à d\u2019autres fonctions cognitives ?Autrement dit, en osant le raccourci, faire du piano rend-il meilleur en calcul mental, par exemple?«Cela demeure controversé», note Robert Zatorre.Pour y voir plus clair, son équipe a lancé un projet en collaboration avec l\u2019université hébraïque de Jérusalem, ?- nancé par le Centre de recherches pour le développement international en partenariat avec la Fondation Azrieli, les Instituts de recherche en santé du Canada et la Israel Science Foundation, dans le cadre du Programme conjoint canado-israélien de recherche en santé.« Le but était d\u2019entraîner des gens à effectuer soit une tâche mentale simple, soit une tâche complexe sollicitant la mémoire de travail.Notre hypothèse : les gens ayant entraîné leur mémoire de travail devraient être plus QUAND LE CERVEAU JOUE AVEC LES NOTES L Robert Zatorre U N I V E R S I T É M C G I L L QUÉBEC SCIENCE 35 JANVIER - FÉVRIER 2018 aptes à généraliser leurs compétences que les autres », explique Philippe Albouy, chercheur au postdoctorat dans l\u2019équipe de Robert Zatorre, qui a conçu l\u2019étude et analysé les résultats.Quarante étudiants se sont prêtés au jeu, en se soumettant à l\u2019imagerie par résonance magnétique fonctionnelle qui permet de repérer en temps réel les zones cérébrales activées.Le groupe assigné à la tâche simple devait comparer deux mélodies comportant d\u2019in?mes variations de tons pour déterminer si elles étaient identiques ou non.« Au début, les variations de tons étaient si petites que les gens ne les entendaient pas.Puis, à force de s\u2019entraîner, ils devenaient meilleurs et percevaient mieux les nuances », explique le jeune chercheur.Quant à la tâche complexe, elle consistait à faire écouter aux cobayes trois notes, puis à leur demander de permuter mentalement ces notes selon un ordre précis (par exemple la troisième note devenait la première, suivie de la première puis de la deuxième).«On leur rejouait ensuite les trois notes et ils devaient déterminer si l\u2019ordre correspondait à la permutation attendue.Cette tâche, qui demande une manipulation mentale complexe, passe par un vaste réseau de neurones qu\u2019on appelle la voie dorsale.Celle-ci est sollicitée dans les mécanismes de haut niveau, comme lorsqu\u2019on fait un calcul mental ou qu\u2019on s\u2019imagine faire tourner un objet en 3D », explique Philippe Albouy.Les volontaires devaient ensuite effectuer 40 séances d\u2019entraînement en ligne de une heure, depuis chez eux, portant sur l\u2019une ou l\u2019autre des tâches.De retour au laboratoire, ils se soumettaient à une batterie d\u2019exercices et les chercheurs scrutaient à nouveau leurs cerveaux.« Ce qu\u2019on a démontré, c\u2019est que les participants qui s\u2019étaient entraînés à la tâche complexe étaient meilleurs pour effectuer une autre tâche en vue de laquelle ils ne s\u2019étaient pas entraînés, qui consistait à réciter une liste de chiffres dans l\u2019ordre inverse de leur énumération », résume le chercheur dont les résultats seront publiés sous peu.Tandis que le groupe qui s\u2019était exercé à écouter les notes, lui, était simplement meilleur pour discriminer les notes\u2026 mais pas pour effectuer des manipulations plus complexes.Conclusion ?« Il y a bel et bien une plasticité liée à l\u2019entraînement.» Forte de ce constat, l\u2019équipe israélo- canadienne passe à la deuxième étape : véri?er si ce type d\u2019exercice peut aider des personnes dyslexiques à améliorer leurs performances en lecture.« On sait que la plupart des dyslexiques ont des dif?cultés à exécuter certaines tâches auditives simples», explique Merav Ahissar, chercheuse en psychologie à l\u2019université hébraïque de Jérusalem.Or, la manipulation des sons, et leur mémorisation, est cruciale pour la lecture.«On espère mieux comprendre comment modi?er les protocoles d\u2019entraînement, y compris en lecture, pour que ces faiblesses ne constituent plus des obstacles majeurs», ajoute-t-elle.Pour Robert Zatorre, qui fut organiste avant d\u2019être neuropsychologue, la musique a le potentiel d\u2019aider ceux qui ont des dif?cultés d\u2019apprentissage.« On sait que, dans les milieux défavorisés qui sont souvent très bruyants, les enfants ont des troubles de l\u2019attention dus à une dif?culté à distinguer la parole de l\u2019enseignant dans le bruit.Un projet-pilote américain a démontré qu\u2019une formation musicale permettait d\u2019améliorer leur écoute, en plus de leurs habiletés sociales », indique-t-il.Justement, plusieurs études ont prouvé que les dyslexiques, eux aussi, avaient un dé?cit d\u2019écoute dans le bruit, altérant leur compréhension de la parole.Et, en 2015, des chercheurs français ont constaté que des séances hebdomadaires de musique rythmée pendant quelques mois amélioraient considérablement les capacités de lecture des enfants dyslexiques.Une piste qui mérite donc d\u2019être explorée.lQS Le projet de recherche décrit dans cet article et la production de ce reportage ont été rendus possibles grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international. C O N C O R D I A .C A / S A N T E LA SANTÉ NOUVELLE GÉNÉRATION T 1 8 - 4 3 9 7 0 T h i n k s t o c k / S h u t t e r s t o c k Depuis un quart de siècle, Québec Science maintient la tradition : chaque automne, un jury de chercheurs et de journalistes sélectionne les 10 découvertes québécoises les plus impressionnantes de la dernière année.Un choix dif?cile, et parfois déchirant, car la communauté scienti?que du Québec fourmille de bonnes idées.Surtout en cette année où nous avons reçu 124 candidatures.Un record ! Quels sont nos critères ?Chaque découverte doit avoir fait l\u2019objet d\u2019un article paru dans une revue savante et révisé par les pairs entre le 1er octobre 2016 et le 31 octobre 2017.Il doit s\u2019agir d\u2019une percée ou d\u2019une avancée majeure dans un domaine de la recherche fondamentale ou appliquée (aucune discipline n\u2019est exclue).Et, bien sûr, la découverte doit marquer les esprits ! 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE LES Notre jury Sophie Breton, Université de Montréal; Robert Lamontagne, Université de Montréal; Isabelle Marcotte, UQAM; Mathieu Picard, Université de Sherbrooke; Benoît St-Jacques, Institut de recherche en immunologie et en cancérologie; Chantal Srivastava, Les Années lumière, ICI Radio- Canada Première; et l\u2019équipe de Québec Science, Marine Corniou, Annie Labrecque, Marie Lambert-Chan et Joël Leblanc.Un dossier coordonné par Joël Leblanc.Votez pour la découverte qui vous surprend, ou vous inspire le plus.Il y a des prix à gagner! Détails en page 72.25e ÉDITION QUÉBEC SCIENCE 37 JANVIER - FÉVRIER 2018 QUÉBEC SCIENCE 38 JANVIER - FÉVRIER 2018 25ans de découvertes En nous plongeant dans les 250 découvertes tirées de nos 25 palmarès annuels*, nous avons revisité un pan de la recherche québécoise.De quoi nous inspirer, nous faire ré?échir et même nous faire rire ! Morceaux choisis.PAR L\u2019ÉQUIPE DE QUÉBEC SCIENCE LE CLUB DES « 3 » Les percées successives de ces chercheurs, dans leurs domaines respectifs, leur ont permis de ?gurer trois fois à notre palmarès.Voici les membres de ce club sélect.LA SANTÉ, D\u2019ABORD ET AVANT TOUT C\u2019est la proportion occupée par les sciences de la santé dans les 250 découvertes.Un peu trop, diront certains.Pourtant, chaque année, les jurés se font un point d\u2019honneur à conserver un équilibre parmi les disciplines.Cette prédominance est toutefois dif?cilement évitable, car la majorité des candidatures sont issues des sciences de la santé \u2013 un domaine où, par ailleurs, sont concentrés les investissements en recherche.André Bandrauk, Université de Sherbrooke Récompensé pour : L\u2019invention de la science de l\u2019attose- conde et ses travaux sur les lasers modernes appliqués à la chimie et à la physique.Yves De Koninck, Université Laval Récompensé pour : La création de l\u2019« op- trode », un nouvel outil en optogénétique; l\u2019identi?cation d\u2019un mécanisme de la douleur chronique; et une percée expliquant pourquoi la morphine accentue la douleur chez certaines personnes au lieu de la calmer.Sylvain Martel, Polytechnique Montréal Récompensé pour : Des recherches ayant mené progressivement vers l\u2019utilisation de bactéries armées qui, tels des nanorobots naturels, livrent des médicaments au cœur des tumeurs.Peter McBreen, Université Laval Récompensé pour : Des travaux de pointe portant sur la chimie des surfaces.Judes Poirier, Université McGill Récompensé pour : Des recherches qui ont fait progresser la compréhension de la génétique de la maladie d\u2019Alzheimer.Guy Rouleau, Université de Montréal Récompensé pour : Des travaux en neurologie qui ont identi?é un gène responsable de la forme héréditaire de la SLA, une mutation génétique impliquée dans l\u2019une des formes les plus courantes de migraine et un premier gène qui explique certains cas de tremblement essentiel.Établissements les plus cités Université de Montréal Université Laval 1 2 3 Université McGill QUÉBEC SCIENCE 39 JANVIER - FÉVRIER 2018 1994 Chez BioChem Pharma, à Laval, les premiers essais cliniques de la lamivudine, un médicament contre le sida, sont concluants.La molécule a été découverte en 1989 par les chercheurs Bernard Belleau et Mark Wainberg, aujourd\u2019hui tous deux décédés.On estime que la lamivudine a sauvé plus de 2 millions de personnes à l\u2019échelle planétaire.1997 Robert Proulx et son équipe de l\u2019UQAM ont créé un système informatique « dont le mode d\u2019apprentissage est plus proche de celui de l\u2019humain que de celui de la machine ».Et voilà un jalon important sur la route qui a mené à l\u2019intelligence arti?cielle telle qu\u2019on la connaît aujourd\u2019hui.1999 Le Canada autorise un nouveau médicament pour soulager l\u2019asthme : le montelukast de sodium, commercialisé sous le nom de Singulair et mis au point par un chercheur montréalais, Jacques-Yves Gauthier.Des dizaines de millions d\u2019enfants et d\u2019adultes l\u2019utilisent chaque jour depuis.2003 L\u2019astrophysicienne Victoria Kaspi décrit la véritable nature d\u2019une classe d\u2019étoiles à neutrons, les « pulsars à rayons X anormaux ».Puis, en 2006, elle trouve 21 nouveaux pulsars dans un seul amas d\u2019étoiles.Deux mentions dans notre palmarès qui ont marqué les débuts de la carrière époustou?ante de cette chercheuse ayant chamboulé le domaine de l\u2019astrophysique.2004 Le biochimiste Richard Béliveau et son équipe utilisent la protéine P97 pour transporter des médicaments dans le cerveau en franchissant la barrière hématoencéphalique.Aujourd\u2019hui, un médicament issu de ces travaux fait l\u2019objet d\u2019essais cliniques pour traiter les tumeurs cérébrales.Les résultats seraient encourageants.2007 Sur le promontoire de Cap-Rouge, près de Québec, l\u2019archéologue Yves Chrétien retrouve les vestiges de la première colonie française implantée en Amérique.Le site archéologique a révélé plus de 6 000 artéfacts dont certains sont exposés de façon permanente au Musée de l\u2019Amérique francophone.Une seconde phase de fouilles devait avoir lieu en 2016, mais n\u2019a toujours pas démarré.2015 Les chercheurs Guy Sauvageau et Anne Marinier identi?ent une molécule qui stimule la multiplication des cellules souches contenues dans le sang de cordon ombilical.Un véritable espoir pour les patients atteints de leucémie et d\u2019autres cancers du sang.Un essai clinique a eu lieu à la ?n de l\u2019année 2017 et on estime que le succès est au rendez-vous.* P r é c i s i o n : L e s a n n é e s c i t é e s c o r r e s p o n d e n t a u m o m e n t d e l a p u b l i c a t i o n d e s p a l m a r è s .L e s d é c o u v e r t e s a s s o c i é e s o n t é t é f a i t e s l \u2019 a n n é e p r é c é d e n t e .OÙ SONT LES FEMMES ?Constat alarmant, un très petit nombre de chercheuses sont à l\u2019origine des découvertes de l\u2019année.Différentes raisons peuvent être invoquées.Il y a 25 ans, les femmes étaient moins présentes dans les laboratoires.Et on peut présumer que celles qui maniaient éprouvettes et pipettes n\u2019étaient pas les premières auteures des études et, donc, qu\u2019elles n\u2019avaient pas l\u2019attention des journalistes.Cependant, les temps changent, et pour le mieux : plus les années passent, plus les femmes se taillent une place dans le palmarès.Et 2017 ne fait pas exception.FEMMES HOMMES 18% 82% MYSTÈRES RÉSOLUS ! Nos chercheurs sont doués pour résoudre des énigmes.2005 Un trio de scienti?ques de l\u2019Université Laval élucide un grand mystère de la chimie des surfaces, la réaction d\u2019Orito.Depuis 25 ans, ce problème donnait des maux de tête aux industries pharmaceutiques et alimentaires.2007 Un mathématicien et un physicien du Collège Bois-de-Boulogne font la preuve de la véracité de la conjecture de Syracuse, une question de mathématiques dont on attendait la réponse depuis 76 ans.2017 Des biologistes de l\u2019Université Laval résolvent un mystère de plus de 100 ans en con?rmant que les anguilles migrent jusqu\u2019à la mer des Sargasses pour s\u2019y reproduire.LE DÉBUT DE GRANDES CHOSES Plusieurs découvertes primées ont mené à de petites révolutions, de grands bouleversements et à des carrières renversantes.TROP VISIONNAIRES ?L\u2019enthousiasme emporte parfois les scienti?ques (et les journalistes qui rapportent leur découverte).La preuve par trois.1998 On annonce avoir trouvé l\u2019arme suprême contre le VIH.1998 On prévoit un « éventuel » vaccin contraceptif pour les hommes.2005 On entrevoit dans un avenir prochain la création d\u2019une pilule contre l\u2019obésité.O T O - I A N N I E L L O / I S T O C K P H O T O QUÉBEC SCIENCE 40 JANVIER - FÉVRIER 2018 ARCHÉOLOGIE LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE J E A N - F R A N Ç O I S H A M E L I N LES AMÉRIQUES ONT ÉTÉ COLONISÉES PAR LES HUMAINS 10 000 ANS PLUS TÔT QU\u2019ON LE PENSAIT.PAROLE DE VIEUX OS ! Par Joël Leblanc A riane Burke, par son métier d\u2019archéologue et de paléohistorienne, a l\u2019habitude d\u2019explorer le lointain passé de l\u2019humanité.Mais récemment, en se penchant sur des ossements provenant des grottes de Blue?sh, situées au nord du Yukon, c\u2019est son propre passé qu\u2019elle a revisité.« Ça remonte au début des années 1980, se remémore-t-elle.Je commençais mon baccalauréat en archéologie et j\u2019avais trouvé cet emploi d\u2019été au Yukon.J\u2019ai participé aux fouilles et les vestiges qui proviennent de là ont une valeur sentimentale pour moi.» Pendant cet été de découvertes, à côtoyer les mouches noires et les membres de la communauté autochtone Vuntut Gwitch\u2019in, la future chercheuse a travaillé avec Jacques Cinq-Mars, un archéologue québécois qui fouillait les grottes de Blue?sh pour le Musée canadien de la nature.Spécialiste de ce site, il avait observé des traces de présence humaine.«Les grottes recelaient une grande quantité d\u2019ossements d\u2019animaux, continue Ariane Burke.Mammouths, chevaux, caribous, bisons, ours, etc.M.Cinq-Mars avait repéré sur certains fragments des traces de découpe, indiquant que des humains étaient passés là il y a environ 24000 ans, selon les datations effectuées.» Or, à l\u2019époque, le paradigme archéologique voulait que les Amériques n\u2019aient été peuplées que 13 000 ans avant au- jourd\u2019hui, par des groupes arrivés d\u2019Asie centrale via la Béringie, cette grande steppe qui reliait la Sibérie à l\u2019A laska au plus fort de la dernière glaciation, et qui est maintenant immergée sous les eaux du Paci?que Nord.Dans les colloques d\u2019archéologie, les travaux de Jacques Cinq-Mars étaient tournés en dérision et considérés comme irrecevables, quand ce ne sont pas carrément ses compétences qui étaient mises en doute.Malgré 10 ans de débats, l\u2019archéologue n\u2019a jamais réussi à imposer ses théories à l\u2019establishment.Ariane Burke ignorait à ce moment qu\u2019elle le réhabiliterait 30 ans plus tard.Devenue chercheuse à l\u2019Université de Montréal, Ariane Burke accueille la doctorante Lauriane Bourgeon, en 2013, et lui con?e le projet d\u2019étudier les ossements de Blue?sh.«Malgré mes nombreux projets un peu partout dans le monde, c\u2019est une idée qui était restée dans un coin de ma tête.» Les deux femmes ont fait transporter pas moins de 34000 fragments d\u2019os des réserves du Musée canadien de la nature jusqu\u2019à l\u2019Université de Montréal.Pendant les trois années suivantes, l\u2019étudiante a examiné les morceaux d\u2019os au microscope, un par un, à la recherche de traces laissées par des chasseurs de la dernière ère glaciaire.Et elle en a trouvées ! «Sur les 34000 fragments, détaille Ariane Burke, 40 portaient des traces, dont 20 ont indubitablement été laissées par des humains.» Six de ces os ont alors pris la route pour être datés au carbone 14 par le chercheur Thomas Higham dans les laboratoires de la réputée université d\u2019Oxford.Verdict : le plus vieux des os était âgé de 24 000 ans ! Jacques Cinq-Mars avait donc raison; les humains sont arrivés en Amérique beaucoup plus tôt qu\u2019on le croyait.La découverte a été publiée dans la revue PLOS One en janvier 2017.Cette fois, qu\u2019en pense la communauté scientifique ?« Le contexte est bien différent.Une nouvelle génération d\u2019archéologues a émergé et d\u2019autres sites plus vieux que 13 000 ans ont été trouvés à différents endroits du continent.Surtout, les paléogénéticiens qui ont étudié les génomes des Premières Nations s\u2019entendent pour dire que ces peuples descendent de fondateurs asiatiques arrivés il y a bien plus de 13 000 ans.» La préhistoire de l\u2019Amérique vient de prendre un coup de vieux.lQS Coup de vieux QUÉBEC SCIENCE 41 JANVIER - FÉVRIER 2018 1 vieux Ariane Burke, archéologue à l\u2019Université de Montréal QUÉBEC SCIENCE 42 JANVIER - FÉVRIER 2018 MÉDECINE LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE P O L Y T E C H N I Q U E M O N T R É A L E T I N S T I T U T E T H Ô P I T A L N E U R O L O G I Q U E S D E M O N T R É A L De la taille d\u2019un crayon, la sonde est équipée de ?ltres optiques, de capteurs et de lasers.Pendant la chirurgie, elle balaie les tissus du cerveau pour repérer les cellules cancéreuses en 0,2 seconde.Voici deux images représentant un rendu 3D du cerveau.Les points lumineux indiquent des cellules cancéreuses invasives détectées à l\u2019aide de la spectroscopie Raman, jusqu\u2019à 2 cm au-delà de ce qui est détectable en utilisant l\u2019imagerie par résonance magnétique. QUÉBEC SCIENCE 43 JANVIER - FÉVRIER 2018 UN NOUVEL OUTIL DE LA TAILLE D\u2019UN CRAYON PERMET DE REPÉRER DES CELLULES CANCÉREUSES, JADIS INDÉTECTABLES, EN TEMPS RÉEL LORS D\u2019UNE CHIRURGIE.Par Guillaume Roy C ancer, le mot qui fait peur.Mais il y a pire: la récidive du cancer.Lorsque des chirurgiens retirent une tumeur du cerveau d\u2019un patient, ils font de leur mieux pour enlever aussi toutes les cellules cancéreuses qui pourraient l\u2019entourer, justement pour éviter la récidive.Mais, cancéreuses ou pas, les cellules sont minuscules, et il est impossible de toutes les voir à l\u2019œil nu.Quand on considère que l\u2019opération est terminée, on referme la boîte crânienne et on croise les doigts.Cette façon de faire sera bientôt révolue.«Nous avons créé un outil capable de détecter les petits nids de tumeurs qu\u2019aucune autre technologie actuelle ne peut repérer », explique d\u2019emblée Frédéric Leblond, professeur au département de génie physique à Polytechnique Montréal et chercheur au Centre de recherche du Centre hospitalier de l\u2019Université de Montréal (CRCHUM).Cet outil, c\u2019est une sonde de la taille d\u2019un crayon, équipée de ?ltres optiques, de capteurs et de lasers.Pendant une chirurgie, elle permet de balayer les tissus du cerveau pour repérer les vilaines cellules cancéreuses qu\u2019elle peut identi?er en 0,2 seconde.Elle y parvient en stimulant les cellules avec de la lumière et en analysant la signature spectrale obtenue.Elle travaille sur des zones de 0,5mm de diamètre à la fois.« À l\u2019avenir, les chirurgiens pourront détecter et enlever plus de cellules cancéreuses lors de l\u2019opération, ce qui augmente l\u2019ef?cacité des thérapies ultérieures et les chances de survie », ajoute Frédéric Leblond qui a travaillé en collaboration avec le neurochirurgien oncologue Kevin Petrecca à l\u2019Institut et hôpital neurologiques de Montréal.Le fruit de leur recherche a été publié dans la revue Cancer Research, en 2017.Le fonctionnement de la sonde repose sur trois principes.D\u2019abord, la spectroscopie Raman, une technique qui analyse les vibrations uniques de différentes molécules stimulées par des lasers.Ensuite, la spectroscopie de ré?exion diffuse, pour décortiquer la lumière ré?échie par les cellules cancéreuses dans un large éventail de longueurs d\u2019onde.Finalement, la spectroscopie de ?uorescence qui passe au crible la réponse à différents stimulus des molécules ?uorescentes présentes naturellement dans le corps humain.« En bref, les trois techniques sont similaires, soutient Frédéric Leblond.On envoie de la lumière, on détecte le spectre et on l\u2019interprète pour savoir s\u2019il est statistiquement différent des tissus sains.» La sonde est reliée à un ordinateur et l\u2019analyse statistique se fait avec l\u2019aide d\u2019algorithmes qui comparent d\u2019énormes ensembles de données provenant d\u2019études cliniques, a?n de déceler la signature unique des cellules cancéreuses.Avec l\u2019arrivée de nouvelles données chaque jour, le modèle de détection devient toujours plus précis.Ef?cace à 100%, la sonde a démontré qu\u2019elle peut aussi détecter des cellules cancéreuses du côlon, de la peau et du poumon, sous la forme de métastases présentes dans le cerveau.«Lorsqu\u2019elle est pointée sur une région cancéreuse, la sonde ne se trompe jamais», assure le chercheur qui l\u2019a testée sur 15 patients dans le cadre de l\u2019étude et sur plusieurs autres depuis.La technologie est si impressionnante qu\u2019elle a été quali?ée de révolutionnaire par la Food and Drug Administration, l\u2019organisation qui réglemente les équipements médicaux aux États-Unis.Ainsi, la sonde pourrait être mise en marché d\u2019ici deux ans, estime Frédéric Leblond.Entre- temps, les chercheurs souhaitent tester leur outil sur d\u2019autres types de cancer, tout en développant une technologie qui analysera des surfaces beaucoup plus grandes.lQS /// Ont aussi participé à la découverte : Jeanne Mercier, Dominique Trudel et Kelly Aubertin (CRCHUM); Marie-Christine Guiot et Jason Karamchandiani (Hôpital neurologique de Montréal); Joannie Desroches (Polytechnique et CRCHUM); Michael Jermyn (Hôpital neurologique de Montréal et Polytechnique); et des chercheurs de l\u2019entreprise américaine Emvision.2 Sonde anti-cancer QUÉBEC SCIENCE 44 JANVIER - FÉVRIER 2018 Pauvre comme DES CHERCHEURS ONT DÉMONTRÉ QU\u2019UN STATUT SOCIAL PRÉCAIRE PEUT À LUI SEUL ALTÉRER LE SYSTÈME IMMUNITAIRE.Par Maxime Bilodeau L e plus grand des maux est de devoir soutenir le fardeau de la pauvreté », a écrit le poète persan Saadi il y a 800 ans.Il était visionnaire; encore aujourd\u2019hui en épidémiologie, le statut social est de loin la variable la plus importante pour prédire le risque de maladie et de mortalité.Aux États-Unis, on estime par exemple que les individus privilégiés vivent en moyenne 10 ans de plus que les personnes défavorisées.« C\u2019est énorme, s\u2019exclame Luis Bar- reiro, professeur au département de pédiatrie de l\u2019Université de Montréal.Si nous pouvions, du jour au lendemain, éradiquer le cancer chez l\u2019humain, nous augmenterions notre longévité de trois ans en moyenne.Ça semble beaucoup, mais c\u2019est trois fois moins que si nous pouvions éliminer les inégalités sociales », illustre le scienti?que du Centre de recherche du CHU Sainte-Justine.On explique traditionnellement cette vulnérabilité des moins nantis par une accessibilité réduite aux soins de santé et à l\u2019éducation, par une prise élevée de risque et par de mauvaises habitudes de GÉNÉTIQUE LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE « I S T O C K P H O T O vie, comme le tabagisme ou la sédentarité.De mauvais plis qui pèsent lourd sur l\u2019organisme et son système immunitaire.Mais le statut social lui-même a-t-il un effet direct sur la réponse de ce dernier ?Pour le savoir, Luis Barreiro et ses collègues ont étudié 45 macaques rhésus femelles, une espèce cousine de l\u2019humain, dont la hiérarchie sociale est linéaire et stable.Les membres d\u2019un groupe ont un rang, du plus dominant au plus dominé.Les chercheurs ont constitué neuf groupes de cinq femelles qui ont cohabité assez longtemps pour qu\u2019une hiérarchie s\u2019installe.Tous les animaux ont eu accès aux mêmes soins et à la même nourriture.Lorsqu\u2019ils ont analysé des échantillons sanguins de leurs cobayes, les scienti?ques ont constaté des différences importantes dans la composition du système immunitaire (abondance de certains types de globules blancs ou lymphocytes) en fonction du statut social.Ils ont aussi mesuré l\u2019activité d\u2019environ 9000 gènes dans ces cellules immunitaires, et constaté que l\u2019expression de plus de 1800 d\u2019entre eux dépendait directement du statut.Avec pour conséquence de rendre le système immunitaire des femelles dominées plus « irritable » que celui des dominantes.Cette réactivité a été con?r- mée lorsque les chercheurs ont mis les globules blancs des singes en présence d\u2019une toxine bactérienne imitant un pathogène.Ceux des dominées ont réagi de manière anormalement forte.« Les réponses immunitaires des femelles de rang inférieur ont été bien plus exagérées que celles des dominantes, raconte Luis Barreiro.Une telle réponse, synonyme d\u2019in?ammation disproportionnée, peut avoir des conséquences néfastes pour la santé.» Un an plus tard, les chercheurs ont chamboulé les groupes.Ils ont placé les dominées avec les dominées, les dominantes avec les dominantes.Les hiérarchies se sont redessinées, des dominantes devenant parfois dominées et vice versa.Au bout de trois mois, surprise! Face aux infections, les réponses immunitaires se sont alignées avec les nouveaux statuts sociaux ! Même si elles avaient déjà été dominantes, les femelles macaques aux rangs les plus bas ont eu les plus fortes réactions immunitaires.L\u2019étude, publiée en novembre 2016 dans Science, est la première à démontrer une plasticité de la réponse immunitaire en fonction du statut social chez l\u2019animal.Bien que ces conclusions soient dif?cilement généralisables à l\u2019homme \u2013 contrairement au macaque, son statut social est multiple et varie selon les contextes \u2013 elles posent néanmoins d\u2019importantes questions.Par exemple, devrions-nous, collectivement, tendre vers des sociétés plus égalitaires?Après tout, un tel changement serait plus ef?cace que bien des médicaments; du moins, en théorie ! «C\u2019est très dif?cile à prouver, il faudrait notamment définir ce qu\u2019est l\u2019égalité, convient le scientifique de 37 ans.Je pense plutôt que nos travaux permettent de mieux comprendre que des voies biologiques peuvent être in?uencées par le statut social et l\u2019ef?cacité des mesures que l\u2019on met en place pour changer cela.» Peu importe leur nature.lQS /// Ont aussi participé à cette découverte : Joaquín Sanz (Université de Montréal et CHU Sainte-Justine); des chercheurs de l\u2019université Duke, de l\u2019université d\u2019Emory, de l\u2019université de l\u2019Illinois à Urbana-Champaign, de l\u2019université Wayne State; et des musées nationaux du Kenya.QUÉBEC SCIENCE 45 JANVIER - FÉVRIER 2018 e comme rhésus 3 U N I V E R S I T É D E M O N T R É A L Luis Barreiro, chercheur à l'Université de Montréal et au CHU Saint-Justine QUÉBEC SCIENCE 46 JANVIER - FÉVRIER 2018 Probiotiques for ON EN CONNAÎT DE PLUS EN PLUS SUR LES MICRO- ORGANISMES QUI PEUPLENT NOS INTESTINS.ON EN SAIT TOUTEFOIS PEU SUR CEUX QUI COLONISENT LES PLANTES.ILS SONT POURTANT AUSSI IMPORTANTS.Par Laurie Noreau Q uand Isabelle La- forest-Lapointe se promenait en forêt pour récolter ses échantillons, elle savait qu\u2019elle n\u2019était jamais seule : des milliards d\u2019êtres vivants la dominaient du haut des arbres.Microscopiques, invisibles sur les feuilles, les microbes faisaient tranquillement leur travail.Le microbiote humain \u2013 l\u2019ensemble des bactéries qui fourmillent dans notre corps \u2013 a la cote en recherche.Toutefois, celui des plantes est peu connu.Encore moins celui des feuilles des arbres.« Pourtant tous les organismes macroscopiques, que ce soit les plantes ou les humains, ont des interactions avec les micro-organismes depuis la nuit des temps », rappelle la chercheuse de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM).Les résultats de sa recherche, publiés dans Nature en juin dernier, sont venus redorer le blason de ces mal-aimés en révélant leur rôle important dans la productivité des plantes : plus un arbre a d\u2019espèces microbiennes différentes sur ses feuilles, mieux il pousse.Isabelle Laforest-Lapointe et son équipe ont fait un travail de moine en récoltant soigneusement 620 échantillons de feuilles d\u2019arbre provenant de 19 essences différentes.En extrayant l\u2019ADN de ces échantillons, ils ont pu découvrir quels champignons et bactéries se ca- ÉCOLOGIE LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE QUÉBEC SCIENCE 47 JANVIER - FÉVRIER 2018 L\u2019INNOVATION AU SERVICE DE LA SOCIÉTÉ Recherche de pointe Formation de 2e et 3e cycles INRS.CA chaient sur ces végétaux.Certains arbres, comme le sapin baumier, ont révélé une communauté de 2 000 espèces de micro-organismes différents ! La jeune scienti?que a pu béné?cier d\u2019un environnement de recherche idéal grâce à l\u2019expérience IDENT, une forêt expérimentale située à Sainte-Anne-de-Bellevue.Ici, l\u2019évolution de la forêt est documentée chaque année.En comparant le diamètre et la taille des arbres depuis leur plantation en 2009, il était possible d\u2019établir une corrélation entre la diversité des bactéries trouvées sur les feuilles et le développement de l\u2019arbre.Parmi tous les facteurs influençant la croissance, la biodiversité des bactéries pourrait expliquer 15% de la variabilité observée.Un arbre hébergeant une grande variété de microbes peut donc avoir une croissance supérieure à celle d\u2019un arbre de la même essence ayant peu d\u2019espèces de microbes.Les micro-organismes, en recouvrant la totalité de la surface foliaire, empêcheraient les pathogènes de s\u2019installer et d\u2019endommager les feuilles.« C\u2019est comme les probiotiques pour les humains : si on a une meilleure diversité de microbes dans l\u2019intestin, on devrait avoir une meilleure digestion et une meilleure santé intestinale.» Et les bactéries n\u2019ont pas qu\u2019un rôle de protection: elles produisent certaines vitamines, ?ltrent les polluants atmosphériques, facilitent la communication entre les arbres, etc.Les chercheurs planchent aussi sur une autre hypothèse: et si la productivité des plantes était l\u2019apanage de quelques bactéries clés?«Des recherches antérieures nous laissent croire que certains taxons bactériens contribuent particulièrement à la croissance de l\u2019arbre», avance Isabelle Laforest-Lapointe.À quand l\u2019ensemencement des pépinières par de «bonnes bactéries » ?lQS /// Ont aussi participé à la découverte : Steven Kembel, Alain Paquette et Christian Messier (UQAM), ce dernier est aussi af?lié à l\u2019Université du Québec en Outaouais.or estiers 4 QUÉBEC SCIENCE 48 JANVIER - FÉVRIER 2018 DANS PLUSIEURS CAS, LE DÉCROCHAGE SCOLAIRE N\u2019A RIEN À VOIR AVEC L\u2019ÉCOLE.IL EST PLUTÔT LIÉ À UN ÉVÉNEMENT STRESSANT VÉCU RÉCEMMENT PAR LE JEUNE.Par Martine Letarte L e décrochage est l\u2019aboutissement d\u2019un parcours scolaire difficile; c\u2019est l\u2019explication classique.Or, plusieurs décrocheurs présentent un dossier scolaire sans histoire.On les appelle d\u2019ailleurs « décrocheurs discrets ».À quoi peut-on alors attribuer leur abandon?Et si c\u2019était le fait d\u2019une crise, d\u2019un stress récent, comme un con?it familial, un problème de santé ou de l\u2019intimidation ?C\u2019était l\u2019hypothèse de Véronique Dupéré, professeure et chercheuse à l\u2019École de psy- choéducation de l\u2019Université de Montréal et de son conjoint, Éric Dion, du département d\u2019éducation et formation spécialisées à l\u2019Université du Québec à Montréal.«Les adolescents sont extrêmement sensibles aux \u201cstresseurs\u201d, notamment dans leurs relations sociales, explique Véronique Dupéré.Cela les rend susceptibles de prendre des décisions qui semblent régler le problème sur le moment, mais qui ont des conséquences négatives à long terme.» Pour creuser les causes du décrochage, les chercheurs ont réalisé une étude dans 12 écoles secondaires, à Montréal et dans ses banlieues, où le taux de décrochage est particulièrement élevé.Ils ont d\u2019abord fait remplir un questionnaire à plus de 6 500 jeunes de 14 ans et plus en début d\u2019année scolaire pour les classer selon leur niveau de risque de décrochage.Puis, en cours d\u2019année, chaque fois qu\u2019un élève abandonnait, les chercheurs étaient avisés et tentaient de le joindre pour l\u2019interviewer.«C\u2019était important de faire les entrevues à chaud pour que tous les récents événe- ments soient frais dans leur mémoire, indique Éric Dion.Nous avons posé des questions de façon systématique sur des sujets précis, comme leur santé et leurs amis.» Les chercheurs contactaient ensuite un élève au pro?l semblable à celui du décrocheur, mais qui avait persévéré, et l\u2019interviewaient aussi.Au total, près de 550 entrevues ont été réalisées.Le couple de chercheurs avait vu juste.Environ 40 % des jeunes qui ont décroché avaient vécu un événement stressant important dans les trois mois précédant leur départ de l\u2019école.Dans près de trois cas sur quatre, ces stresseurs n\u2019étaient pas liés à leurs apprentissages scolaires.Ces résultats ont été publiés dans la revue Child Development.« Généralement, les deux jeunes avaient été exposés à des situations stressantes similaires pendant l\u2019année scolaire mais, chez les décrocheurs, on voyait un changement important dans leur trajectoire au cours des trois mois précédant le décrochage », explique Véronique Dupéré.Les chercheurs ne remettent pas en question que le décrochage puisse être lié à des dif?cultés scolaires, mais insistent sur l\u2019importance d\u2019agir sur d\u2019autres facteurs en cause.« Il faut trouver des moyens de détecter rapidement des problèmes ponctuels, liés à l\u2019école ou pas, qui surviennent dans la vie du jeune, et intervenir le temps que la crise passe», af?rme Éric Dion.« Ces investissements stratégiques pourraient éviter plusieurs cas de décrochage », estime Véronique Dupéré.Leur appel a été entendu : en octobre dernier, le Conseil supérieur de l\u2019éducation attirait l\u2019attention sur cette recherche dans une ré?exion envoyée au ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport sur le développement d\u2019une école plus inclusive.Voilà une étude dont les retombées ne se limiteront pas au milieu de la recherche.Heureusement, car avec son taux de décrochage moyen de près de 15 % (qui monte à 20 % pour les garçons dans le réseau public), le Québec en a bien besoin.lQS /// Ont aussi participé à la découverte : Isabelle Archambault et Michel Janosz (Université de Montréal); et des chercheurs de l\u2019université Tufts et de l\u2019université du Texas à Austin.PSYCHOÉDUCATION LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE Les décrocheurs B U G D A V I D S O N / T H E U N I V E R S I T Y O F T E X A S A T A U S T I N QUÉBEC SCIENCE 49 JANVIER - FÉVRIER 2018 5 heurs discrets Éric Dion, chercheur au département d\u2019éducation et formation spécialisées à l\u2019UQAM, et Véronique Dupéré, chercheuse à l\u2019École de psychoéducation de l\u2019Université de Montréal. QUÉBEC SCIENCE 50 JANVIER - FÉVRIER 2018 EN RÉPÉTANT DES IMPULSIONS AU BOUT D\u2019UNE TIGE, DES INGÉNIEURS CRÉENT UNE ONDE DE CHOC EN MÉDECINE.Par Etienne Plamondon Emond L \u2019angioplastie traditionnelle ne pouvait plus rien pour Jean-Claude Bergeron, un Sherbroo- kois de 72 ans, qui ne pouvait pas marcher plus de 70 m en raison d\u2019artères bloquées dans les jambes.Ses vaisseaux étaient si obstrués qu\u2019il était impossible d\u2019y insérer un petit ballon gon?able qui, en temps normal, dégage les voies comme le ferait un chasse-neige.Dans une telle situation, les médecins ont recours à la chirurgie, au pontage, voire même à l\u2019amputation.Mais le docteur Andrew Benko avait à sa disposition une nouvelle technologie peu invasive, développée par l\u2019équipe de Martin Brouillette, professeur au département de génie mécanique de l\u2019Université de Sherbrooke.Le 5 décembre 2016, le médecin de l\u2019Hôpital Fleurimont du CIUSSS de l\u2019Estrie a été le premier à s\u2019en servir sur un humain.Il a introduit le ?l en titane de 3 m de long dans les artères du septuagénaire jusqu\u2019au lieu de l\u2019occlusion.Puis il a mis la machine en marche.Le bout de la tige a asséné une dizaine de coups à la seconde, tel un minuscule GÉNIE MÉCANIQUE LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE Un marteau-piq pour déboucher les art M I C H E L C A R O N / U N I V E R S I T É D E S H E R B R O O K E De gauche à droite : Steven Dion, Louis- Philippe Riel, le docteur Andrew Benko (clinicien qui a fait le premier cas) et Martin Brouillette. QUÉBEC SCIENCE 51 JANVIER - FÉVRIER 2018 marteau-piqueur.Les mouvements microscopiques ont frac turé les dépôts calci?és sans abîmer les tissus.Une fois l\u2019occlusion percée, après une dizaine de secondes, le petit ballon a pu ?naliser le travail.Depuis, autant au Québec qu\u2019en Autriche, ce sont 37 patients qui ont vu leurs artères débloquées de cette façon.Ce forage contrôlé est le fruit d\u2019un mécanisme mis au point par Martin Brouil- lette, avec ses étudiants Steven Dion et Louis-Philippe Riel.À l\u2019autre bout de la tige, se trouve un appareil de la dimension d\u2019un gros climatiseur portatif qui génère une seule forte impulsion de très courte durée par l\u2019addition de plusieurs milliers d\u2019ondes mécaniques de faible amplitude et de différentes fréquences.« C\u2019est comme faire démarrer des marathoniens à divers moments, selon leur rapidité respective, a?n qu\u2019ils touchent tous à la ligne d\u2019arrivée au même moment », illustre Steven Dion.Breveté en juin 2017 aux États-Unis, ce procédé présente l\u2019avantage de demander une faible puissance au début de la tige pour concentrer l\u2019énergie à l\u2019autre extrémité.C\u2019est en 2004 que Martin Brouillette a commencé à jongler avec l\u2019idée de se servir des écarts de vitesse dans la propagation des ondes à travers un solide.«En physique des matériaux, ces écarts étaient toujours vus comme un désavantage», souligne le chercheur.Pour tirer pro?t du phénomène dans le sens inverse, il a fallu développer toute la théorie, précise-t-il.Et il a fallu faire de même avec le matériel.Leur première tige était faite d\u2019aluminium et mesurait 2,54 cm de diamètre.Les ingénieurs l\u2019ont réduite à un tiers de millimètre et ont remplacé l\u2019aluminium, qui éclatait sous la force de l\u2019onde générée, par un alliage de titane biocompatible et ?exible employé en orthodontie.«Il avait toutes les propriétés mécaniques qu\u2019on cherchait», souligne Louis-Philippe Riel.L\u2019invention est rapidement devenue une entreprise.Les Solutions médicales Soundbite emploient désormais 35 personnes, en plus d\u2019une poignée d\u2019ingénieurs qui poursuivent la recherche au Laboratoire d\u2019ondes de choc de l\u2019Université de Sherbrooke (LOCUS).Une nouvelle version de l\u2019appareil, avec une tige plus ?exible et des propriétés électriques ajustées, a déjà été testée sur des cœurs de porc et devrait servir à déboucher des artères coronaires chez les humains à partir de 2018.Quant au procédé d\u2019addition des ondes mécaniques, il pourrait provoquer une onde de choc avec bien d\u2019autres interventions médicales, comme l\u2019ablation de tumeurs cancéreuses.lQS /// Ont aussi participé à la découverte : Simon Bérubé (Université de Sherbrooke); Philippe Généreux (Université de Montréal); et un chercheur de l\u2019université de Toronto.6 piq ueur er les artères Calci?cations Occlusion totale chronique Fil-guide Soundbite Effet de marteau-piqueur Les ondes de choc de Soundbite permettent de débloquer les artères obstruées QUÉBEC SCIENCE 52 JANVIER - FÉVRIER 2018 Quand deux gèn pas mieux qu\u2019un LES BIOLOGISTES ONT TOUJOURS CONSIDÉRÉ QUE PLUSIEURS COPIES D\u2019UN GÈNE PROTÉGEAIENT LES ORGANISMES CONTRE LES REVERS DE L\u2019ÉVOLUTION.UNE EXPÉRIENCE A DÉMONTRÉ QUE CE N\u2019ÉTAIT PAS LE CAS.Par Joël Leblanc L e pain, la bière, le vin.Ces aliments si communs, Christian Landry ne les voit pas comme vous et moi.Il passe une partie de ses journées à étudier Saccharomyces cerevi- siæ, la levure nécessaire à leur fabrication.En se penchant sur le protéome de ce champignon microscopique, son équipe et lui ont fait une découverte qui a ébranlé l\u2019un des principes de la biologie évolutive.Le protéome d\u2019un organisme est à ses protéines ce que le génome est à ses gènes.«C\u2019est l\u2019ensemble des protéines que fabrique une cellule vivante, explique le chercheur de l\u2019Université Laval.Je m\u2019intéresse aux protéines et aux interactions qu\u2019elles entretiennent entre elles, comme dans un réseau social.» C\u2019est en faisant des expériences dans le « réseau social » protéique de la levure qu\u2019il a découvert qu\u2019un gène dupliqué n\u2019est pas nécessairement gage de robustesse génétique, comme on l\u2019enseigne en biologie.C\u2019est parfois même le contraire.Un gène, c\u2019est un peu une recette; et la protéine, c\u2019est le gâteau.Les gènes sont les codes qui permettent à la cellule de construire toutes les protéines dont elle a besoin.« Mais rares sont les protéines qui agissent seules, explique Christian Landry.Elles s\u2019assemblent habituellement à deux, trois ou plus pour former des complexes fonctionnels.C\u2019est ça que j\u2019appelle le réseau protéique.» Il faut parfois plusieurs étages au gâteau pour qu\u2019il soit complet.«Je me suis intéressé aux gènes para- logues, c\u2019est-à-dire à des paires de gènes qui sont le résultat d\u2019une duplication accidentelle, résume le chercheur en biologie évolutive.Lorsqu\u2019une erreur génétique de ce genre survient, ça peut être fatal à l\u2019organisme mais, parfois, ça ne change pas grand-chose à sa vie.BIOLOGIE ÉVOLUTIVE LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE Le professeur Christian Landry et son équipe.A X E L L E M A R C H A N T QUÉBEC SCIENCE 53 JANVIER - FÉVRIER 2018 Cela peut même être utile sur le plan évolutif.L\u2019organisme se retrouve avec deux copies d\u2019un même gène, ce qui confère une certaine résilience si l\u2019une des copies devient défectueuse.» Dans son étude publiée par la revue Science en février 2017, l\u2019équipe de Christian Landry a repéré 56 paires de gènes paralogues dans la levure.Les chercheurs ont éteint les gènes paralogues un par un et ont observé les conséquences sur le réseau protéique.Dans 22 cas, la redondance permettait effectivement à la cellule de survivre, même si l\u2019un des gènes d\u2019une paire ne fonctionnait plus.La copie restante faisait en quelque sorte le boulot pour deux.Mais, plus surprenant, dans 22 autres cas, la cellule devenait non fonctionnelle lorsqu\u2019un des deux gènes était désactivé.Ainsi, la copie restante ne « compensait » pas, et ne permettait pas de produire une protéine active dans le réseau.« Cela s\u2019explique par les mutations qui peuvent s\u2019accumuler graduellement dans ces gènes, et ce, dans les deux versions.La paire de gènes peut alors \u201cco-évoluer\u201d, c\u2019est-à-dire que les mutations de l\u2019un des gènes sont compensées par les mutations de l\u2019autre.» Ainsi, les deux protéines qui en résultent ne sont plus parfaitement identiques et ont absolument besoin l\u2019une de l\u2019autre pour former un complexe protéique fonctionnel.Comme si l\u2019un des étages du gâteau développait une bosse en même temps que l\u2019autre formait un trou, et qu\u2019ils pouvaient s\u2019emboîter.Les deux protéines deviennent mutuellement indispensables.Au lieu de rendre le génome plus robuste, les gènes dupliqués pourraient donc le rendre plus fragile avec le temps.« La duplication d\u2019un gène confère un avantage momentané en termes évolutifs, résume Christian Landry.Mais sur une plus longue période, à mesure que les mutations s\u2019accumulent, elle peut devenir un handicap.» À garder en tête lors d\u2019une prochaine bouchée de pain.lQS /// Ont aussi participé à cette étude : Guillaume Diss, Isabelle Gagnon- Arsenault, Anne-Marie Dion-Côté, Hélène Vignaud, Diana I.Ascencio et Caroline M.Berger, tous de l\u2019Université Laval.èn es ne valent un 7 De façon illustrée, voici comment on dissèque des complexes protéiques.J E A N - B A P T I S T E L E D U C Q QUÉBEC SCIENCE 54 JANVIER - FÉVRIER 2018 UN NOUVEAU RADIOTRACEUR PERMET ENFIN DE SUIVRE LA PERTE DE NEURONES DUE À LA MALADIE D\u2019ALZHEIMER ET DE VALIDER L\u2019EFFICACITÉ DES TRAITEMENTS CHEZ LES PATIENTS VIVANTS.Par Nathalie Kinnard L es premiers clichés de mon cerveau étaient fantastiques, tout en couleur », se rappelle Marc-André Bédard.Le professeur au département de psychologie de l\u2019Université du Québec à Montréal a été le cobaye de ses propres expériences : il s\u2019est injecté un composé développé par son équipe, puis s\u2019est allongé sur la table mobile du scanner pour qu\u2019on scrute son cerveau.Le composé en question combine une molécule qui peut se ?xer à certains neurones \u2013 le ?uoroéthoxybenzovesamicol (FEOBV) \u2013 et un radio-isotope qui émet des rayonnements que la tomographie par émission de positons (TEP) peut détecter.Le but : repérer les zones « détruites » par la maladie d\u2019Alzheimer, et quanti?er les dégâts.L\u2019idée d\u2019exploiter la molécule FEOBV pour traquer l\u2019alzheimer a germé en 1998.À cette époque, Marc-André Bédard et son collègue Jean-Paul Soucy, médecin et directeur de l\u2019unité TEP de l\u2019Institut neurologique de Montréal, ont eu vent que des chercheurs du Michigan avaient créé une première version du FEOBV pour imager les neurones cholinergiques, un type de neurones qui produit un neurotransmetteur appelé acétylcholine.Le FEOBV se ?xe justement à une protéine qui assure le transport de l\u2019acétylcholine, au sein de ces neurones.Or, comme l\u2019ont démontré les études sur les cerveaux de patients décédés de l\u2019alzheimer, 80% des neurones qui meurent à cause de la maladie sont de type cho- linergique.Les chercheurs québécois ont donc vu dans le FEOBV le moyen de visualiser et de mesurer la mort de ces cellules dans un cerveau malade, mais vivant.« Il nous restait à synthétiser un produit similaire à celui des Américains et à l\u2019amener jusqu\u2019aux essais cliniques», se souvient le chercheur.Ce qui a été fait après de longues années de labeur.Dans leur article publié en septembre 2017 par Nature: Molecular Psychiatry, Marc-André Bédard et ses collaborateurs démontrent que, dans un cerveau en santé, le produit se ?xe avec intensité aux zones riches en neurones choli- nergiques.Après traitement de l\u2019image par un logiciel, on a l\u2019impression d\u2019une explosion de couleurs.À l\u2019inverse, dans un cerveau malade, ces zones paraissent plus « ternes », du fait de la destruction de nombreux neurones.« Nos observations corroborent les études post mortem qui indiquent que plus le système cholinergique du cerveau est touché, plus les symptômes cognitifs sont sévères », explique Marc-André Bédard.Les chercheurs constatent également que la mort des neurones cholinergiques survient bien avant l\u2019apparition des fameuses plaques amyloïdes, ou plaques séniles, caractéristiques de l\u2019alzheimer, sur lesquelles la majorité des scienti?ques concentrent leurs efforts actuellement.«Notre outil s\u2019avère ?able non seulement pour détecter la maladie, mais aussi pour mesurer sa sévérité, continue le professeur Bédard.Dorénavant, on pourra véri?er directement si les traitements parviennent ou non à stopper la mort cellulaire, ce qui était impossible jusqu\u2019à maintenant.» Actuellement, les médecins ne peuvent même pas diagnostiquer la maladie d\u2019Alzheimer de façon catégorique.Les dé?cits typiques de mémoire, de langage et de concentration sont le lot de trop de formes de démence.Le verdict of?ciel de l\u2019alzheimer ne tombe qu\u2019après la mort du patient, lors de l\u2019autopsie.Une réalité qui empêche parfois de bien prendre en charge la maladie.Avec leur nouveau marqueur qui « illumine » notre matière grise, Marc-André Bédard et son équipe font passer le diagnostic et le suivi des traitements de l\u2019alzheimer à un tout autre niveau.lQS /// Ont aussi participé à la découverte : Meghmik Aghourian et Camille Legault- Denis (UQAM); Jean-Paul Soucy (Concordia et McGill); Pedro Rosa- Neto, Serge Gauthier et Alexey Kostikov (McGill); et Paul Gravel (Institut neurologique de Montréal).Traquer l\u2019alzhei NEUROSCIENCES LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE « QUÉBEC SCIENCE 55 JANVIER - FÉVRIER 2018 alzhei mer 8 E R I C P E T E R S E N QUÉBEC SCIENCE 56 JANVIER - FÉVRIER 2018 PHYSIQUE LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE Une lumière aux p DES CHERCHEURS CRÉENT UNE LUMIÈRE QUI POURSUIT SA ROUTE DERRIÈRE LES OBSTACLES SANS DIFFUSER.Par Maxime Bilodeau L orsque la lumière provenant du Soleil pénètre dans notre atmosphère, elle rencontre les innombrables particules microscopiques qui y ?ottent.Celles-ci jouent alors les trouble-fêtes et « désorganisent » l\u2019onde lumineuse, l\u2019envoyant valser dans tous les sens.Ce phénomène, appelé diffusion, explique notamment pourquoi le ciel nous semble bleu, car le bleu diffuse plus que les autres couleurs contenues dans la lumière solaire.Avec des collègues du Conseil national de la recherche (CNR) en Italie, Stéphane Kéna-Cohen, professeur de Polytechnique Montréal, a réussi à produire une lumière qui traverse les milieux normalement diffusants sans être diffusée.Cet exploit, qui a été publié dans Nature Physics, est d\u2019autant plus impressionnant qu\u2019il a été accompli à température ambiante, plutôt qu\u2019à une température digne de la surface glaciale de Pluton.Ce succès repose sur une nanostructure de 1 cm sur 1 cm mise au point par Stéphane Kéna-Cohen et son équipe, à Montréal.Elle renferme deux miroirs placés face à face et séparés par une mince couche de S A R A H L A T U L I P P E Stéphane Kéna-Cohen QUÉBEC SCIENCE 57 JANVIER - FÉVRIER 2018 9 ux p ropriétés exotiques molécules organiques de 100 nanomètres (nm) d\u2019épaisseur \u2013 à titre de comparaison, le diamètre d\u2019un cheveu est d\u2019environ 50 000 nm.« On peut le comparer à un genre de sandwich de matériaux semi-conducteurs dans lequel les deux tranches de pain sont en fait deux miroirs très ré?ectifs», illustre le scienti?que.L\u2019équipe italienne, avec laquelle collabore le docteur Kéna-Cohen, a ensuite excité la structure à l\u2019aide d\u2019un laser ultra- rapide capable de générer des impulsions courtes et des intensités fortes.Celle-ci s\u2019est alors mise à produire ce qu\u2019on appelle des « polaritons », de là d\u2019ailleurs son nom de « laser à polaritons».Ces polaritons sont des hybrides de lumière et de matière; il s\u2019agit de photons (lumière) associés à des électrons (matière).« Les polaritons ont plusieurs propriétés semblables aux photons, mais ils ont l\u2019avantage de pouvoir interagir entre eux grâce aux électrons qu\u2019ils contiennent.Cette interaction entre les polaritons permet théoriquement à la lumière de se propager sans être perturbée par les obstacles et de les traverser sans être diffusée », explique Stéphane Kéna-Cohen.C\u2019est précisément ce qui est arrivé.Au fur et à mesure que les interactions entre les polaritons ont gagné en force, leur densité a augmenté, permettant du même coup à la lumière de cesser de se disperser dans tous les sens comme elle le fait normalement.En d\u2019autres mots, la lumière a atteint un état de super?uidité, où elle se met alors à s\u2019écouler sans être perturbée.Ce comportement particulier, découvert au début du XXe siècle, rappelle celui des liquides à très basse température.Auparavant, la seule manière d\u2019obtenir un état de super?uidité était de refroidir de l\u2019hélium liquide jusqu\u2019à atteindre des valeurs près du zéro absolu (-273 °C).Cette découverte pourrait notamment aider à limiter les pertes dans les circuits optoélectroniques de futurs ordinateurs.« Au lieu d\u2019être entravée par des défauts de fabrication, la lumière superfluide circulerait alors sans pertes », fait valoir Stéphane Kéna-Cohen qui insiste toutefois sur le caractère hautement spéculatif de ces débouchés.« Ce n\u2019est pas pour demain », soutient-il.lQS /// Ont aussi participé à cette recherche : Fabio Barachati de Polytechnique Montréal; des chercheurs du CNR Nanotec (Italie); de l\u2019Université du Salento (Italie); de l\u2019université Aalto (Finlande); et de l\u2019Imperial College London (Royaume-Uni).L O R E N Z O D O M I N I C I Mesure expérimentale de l\u2019intensité lumineuse observée lorsque les polaritons se propagent vers la droite en direction d'un obstacle.Dans le régime normal de propagation (haut), on observe des franges d\u2019interférence devant l\u2019obstacle et son ombre à droite.Dans le régime super?uide (bas), le ?uide de polaritons se propage à travers l\u2019obstacle sans diffusion ou ré?exion.La transition entre les deux régimes est contrôlée par l\u2019intensité du laser d\u2019excitation. QUÉBEC SCIENCE 58 JANVIER - FÉVRIER 2018 Percer les défens ON PEUT MAINTENANT TAILLER EN PIÈCES LES BIOFILMS QUI PROTÈGENT LES COLONIES MICROBIENNES RESPONSABLES DE NOMBREUSES INFECTIONS.LE SECRET ?RETOURNER LES ARMES DES ENVAHISSEURS CONTRE EUX-MÊMES ! Par Renaud Manuguerra-Gagné T apis derrière leurs murailles, les micro-organismes pathogènes attendent leur heure.Qu\u2019 i l s\u2019agisse de hordes de globules blancs ou d\u2019antibiotiques, rien ne les atteint.À l\u2019abri sous leur dôme de sucre, ils attendent que les attaques cessent pour reprendre leur expansion.Cette carapace protectrice, nommée biofilm, est bien connue des milieux hospitaliers.Plus de 70 % des infections nosocomiales sont causées par des bactéries ou des champignons qui produisent ces bio?lms protecteurs.« On imagine les pathogènes comme des individus isolés, mais ils forment aussi des colonies», explique Brendan Snarr, doctorant en microbiologie à l\u2019Université McGill.A?n de se protéger, ces communautés produisent un épais bio?lm, composé de fragments d\u2019ADN, de protéines et de longues molécules de sucre, des polysaccharides.Si cet enchevêtrement permet aux bactéries et champignons d\u2019adhérer aux surfaces et de se défendre, il complique aussi le traitement de millions de patients dans le monde.Grâce à leurs bio?lms, les microbes peuvent s\u2019implanter sur les prothèses, les appareils médicaux, la peau des patients et même dans leurs muqueuses; par exemple, à l\u2019intérieur des poumons.Traiter ce type d\u2019infection nécessite des semaines d\u2019hospitalisation, des doses massives d\u2019antibiotiques et même le retrait chirurgical des prothèses.Bien pis, les bio?lms favorisent la résistance aux antibiotiques et aux antifongiques.Toutefois, ils ne sont pas indestructibles; les micro-organismes qu\u2019ils protègent les remodèlent constamment, car ces organismes ont les outils moléculaires pour les dégrader et les reconstruire en continu.« Ces micro-organismes possèdent des enzymes à leur surface semblables à des scies électriques, explique le docteur Donald Sheppard, directeur de la division des maladies infectieuses au Centre Universitaire de Santé McGill, et directeur de thèse de Brendan Snarr.Certaines sont spéci?ques à un seul type de polysaccharides, d\u2019autres MICROBIOLOGIE LES 10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE En rouge, on voit le champignon Aspergillus fumigatus qui cause toutes sortes d\u2019infections fongiques.Il produit de longues molécules de sucre (en vert), ce qui l\u2019aide à produire des bio?lms pour se protéger.Des chercheurs ont toutefois trouvé un moyen de dissoudre ces bio?lms qui créent bien des maux de tête aux professionnels de la santé. QUÉBEC SCIENCE 59 JANVIER - FÉVRIER 2018 ont un spectre d\u2019action plus large.» Après des années d\u2019« espionnage industriel », les chercheurs ont réussi à copier ces enzymes, à les retourner contre leurs propriétaires et à s\u2019attaquer aux bio?lms.Et le résultat est saisissant! «En 15 à 30 minutes, on est capable de dissoudre entièrement les biofilms de cultures microbiennes dans notre laboratoire », explique Brendan Snarr.Plus surprenant encore, une même enzyme s\u2019attaque aussi bien aux bio?lms de bactéries qu\u2019à ceux de champignons.Lors de tests auprès d\u2019animaux, l\u2019enzyme diminue même la survie des pathogènes.« La disparition du biofilm empêche les pathogènes d\u2019adhérer aux surfaces, ce dont ils auraient peut-être besoin pour survivre, explique Donald Sheppard.Autre hypothèse : en l\u2019absence de bio?lm, le système immunitaire aurait réussi à éliminer ces pathogènes.» Bien qu\u2019il faudra encore trois à cinq ans avant d\u2019utiliser cet outil en clinique, les chercheurs envisagent déjà de l\u2019appliquer sur les prothèses ou les instruments hospitaliers, ce qui empêcherait l\u2019apparition d\u2019un bio?lm à leur surface.Il serait aussi possible de l\u2019injecter à des patients atteints d\u2019infections récurrentes, ou de l\u2019utiliser en aérosol pour les maladies pulmonaires.Et, contrairement aux antibiotiques, les bactéries ne pourront probablement pas développer de résistance à l\u2019enzyme.« On ne doit jamais dire jamais, tempère le docteur Sheppard.Toutefois, nous utilisons un outil qui appartient aux micro-organismes eux-mêmes.Pour y résister, ils devront entièrement redessiner leur méthode de production de bio?lm, ce qui n\u2019arrivera pas rapidement.» L\u2019avenir nous dira donc si un simple cours de maçonnerie microbienne apportera plus d\u2019espoir que les dernières décennies de recherches sur les antibiotiques.lQS /// Ont aussi participé à la découverte : Yukiko Sato, Mélanie Lehoux, Fabrice Gravelat, Hanna Ostapska, Shane Baistrocchi, Robert Cérone (Université McGill et CUSM); Lynne Howell, Perrin Baker, Natalie Bamford (Université de Toronto et The Hospital for Sick Kids); et des chercheurs du UCLA Medical Center et de l\u2019université d\u2019État de Washington.ns es microbiennes 10 le dimanche 28 janvier 2018 de 10 h 16 h 4 Découvrez ) DQ, 000.50 les-lauréat - wt Wm _ \u2014 \"_\u2014 | § L es Prix du Québec, 1a plus haute distinction gouvernementale en culture et en science.fétent L 2 PRIX , leur 40° anniversaire.Un prix Relève scientifique DU : du Québec a été spécialement créé cette année 0] EB | ) C pour ouvrir la voie a la nouvelle génération de chercheurs et de chercheuses! CULTURE | SCIENCE CU Miriam Beauchamp Peter Tsaritrizos Prix Rélève sclentifique | Prix Lionel-Boulet Neurapsychologie Technologies pédiatrique propres Prix Armand-Frappler Développement d'institutions Richard E.Tremblay André Gaudreault Miche! Bouvier Yoshua Bengio Prix Marte-Andrée-Bertrand Prix Léon-Gérin Prix Wilder-Penfield Prix Marle-Victorin Psychoéduçation et | Études | Médecine Intelligence pédiatrie cinérnategraphiques moléculaire artificielle YEE on fait avance I l y a un peu de lui dans le système de commande vocale Siri, développé par Apple.Les multiples outils de recherche, de traduction et de marketing de Google, c\u2019est aussi un peu lui.Cette formidable capacité qu\u2019a Facebook de vous proposer du contenu qui correspond à vos intérêts ?Encore lui.Bien qu\u2019il ne travaille pas à proprement parler pour l\u2019une ou l\u2019autre de ces entreprises \u2013 elles aimeraient bien, remarquez \u2013, Yoshua Bengio a contribué, par ses travaux sur l\u2019intelligence arti?cielle (IA) et l\u2019apprentissage profond, à les propulser au rang de géants de la techno.L\u2019approche du chercheur montréalais de 53 ans est basée sur les réseaux neuronaux arti?ciels, une architecture informatique inspirée des neurones du cerveau humain.C\u2019est cette technologie d\u2019apprentissage qui a propulsé l\u2019IA dans d\u2019innombrables domaines.« Mes recherches consistent à développer des algorithmes dont les équations mathématiques sont rendues publiques.Les entreprises privées les transforment ensuite en applications concrètes utilisables par tous », explique le professeur titulaire au département d\u2019informatique et de recherche opérationnelle de l\u2019Université de Montréal (UdeM).Mais il n\u2019en a pas toujours été ainsi.Au début du millénaire, Yoshua Bengio était un paria, alors que le projet de développer des machines intelligentes avait été abandonné.« L\u2019IA était quasiment devenue taboue.On considérait que c\u2019était de la science-fiction, qu\u2019on ne pouvait pas réellement révolutionner la société avec quelque chose qui approcherait l\u2019intelligence humaine», se souvient-il.Avec des collègues, il garde \u2013 heureusement \u2013 la foi, convaincu du réalisme du projet qui renaîtra de ses cendres en 2010.«Ce n\u2019était pas facile : il fallait nager contre le courant et les effets de mode dont la science est parfois victime », reconnaît le titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les algorithmes d\u2019apprentissage de l\u2019UdeM.Sa persévérance face à l\u2019adversité, de même que sa volonté af?rmée de faire de Montréal la « Silicon Valley » de l\u2019IA ont valu à la sommité mondiale le prix Marie-Victorin, décerné par le gouvernement du Québec lors d\u2019une cérémonie qui s\u2019est tenue à l\u2019Assemblée nationale en novembre dernier.Le prix, nommé en l\u2019honneur du célèbre botaniste québécois, couronne l\u2019ensemble de la carrière et de l\u2019œuvre d\u2019un scienti?que de la province ayant travaillé dans un secteur autre que le domaine biomédical.« Le Québec m\u2019a beaucoup donné et a cru en moi; il prend en plus la peine de m\u2019honorer », lance celui qui est arrivé à Montréal en 1977, à l\u2019âge de 12 ans, avec ses parents d\u2019origine marocaine auparavant établis à Paris.L\u2019obtention de cette distinction, l\u2019une des plus prestigieuses au Québec \u2013 parmi les lauréats passés, on compte notamment Victoria Kaspi et Armand Frappier\u2013, ne signifie cependant pas que l\u2019apport de Yoshua Bengio à la société est sur le point de cesser.Bien au contraire.«Il est essentiel que les chercheurs considèrent l\u2019impact global de leurs travaux.À plus ou moins long terme, l\u2019IA posera des enjeux d\u2019inégalités sociales, éthiques, économiques et démocratiques.Il faut commencer à en discuter et à en débattre dès maintenant», conclut celui qui a récemment participé au Forum sur le développement socialement responsable de l\u2019IA de Montréal.Par Maxime Bilodeau La production de ce portrait a été rendue possible grâce au soutien du ministère de l\u2019Économie, de la Science et de l\u2019Innovation du Québec.Monsieur intelligence arti?cielle Nous devons plusieurs technologies qui peuplent notre quotidien aux travaux du chercheur montréalais Yoshua Bengio.M I K A Ë L T H E I M E R / A L C O V E QUÉBEC SCIENCE 61 JANVIER - FÉVRIER 2018 Les Jeux olympiques d\u2019hiver de 2018 en Corée du Sud marqueront le coup d\u2019envoi de nouvelles technologies qui pourraient bien s\u2019immiscer dans notre quotidien à brève échéance.D\u2019autres innovations sont conçues spéci?quement pour donner un coup de pouce aux athlètes.Tour d\u2019horizon de ces gadgets étonnants.Par Annie Labrecque JO DES QUÉBEC SCIENCE 62 JANVIER - FÉVRIER 2018 TECHNO DRONES, ROBOTS ET AUTOBUS AUTONOMES Les drones sont apparus dans le paysage des compétitions olympiques lors des Jeux de Sotchi et de Rio.Les spectateurs risquent aussi d\u2019en voir un peu partout à PyeongChang, ville hôte des compétitions.Ils serviront à ?lmer et à mesurer la performance des athlètes, en plus d\u2019être un moyen de surveillance.À l\u2019aéroport international d\u2019Incheon, les visiteurs croiseront des robots balayant le sol ou aidant les voyageurs à trouver leur chemin.Répondant au nom de Troika, le robot fabriqué par la compagnie LG n\u2019est pas plus grand qu\u2019un enfant.Il informe de l\u2019heure des prochains vols en quatre langues (coréen, anglais, chinois et japonais) et, si besoin, il accompagne les visiteurs jusqu\u2019à leur porte d\u2019embarquement.Des autobus autonomes de Hyundai Motors, équipés de la télédétection par lidar pour éviter les autres véhicules ou les obstacles, circuleront à 15 km/h dans les rues de PyeongChang.Un chauffeur sera tout de même présent pour prendre la relève. QUÉBEC SCIENCE 63 JANVIER - FÉVRIER 2018 BANC D\u2019ESSAI DE LA 5G La nouvelle génération de réseau mobile 5G, dix fois plus rapide que le 4G actuel, fera ses premiers pas à PyeongChang.La 5G permet de transmettre des quantités phénoménales d\u2019information : des dizaines de gigabits par seconde ! Cela signi?e qu\u2019on pourra télécharger l\u2019équivalent de 30 ?lms en 1 seule seconde.C\u2019est une bonne nouvelle pour les applications misant sur l\u2019expérience immersive, qui se révèlent très gourmandes en données.Le déploiement de la 5G sur les sites olympiques permettra aux visiteurs de vivre la compétition en temps réel en adoptant le point de vue de l\u2019athlète grâce à des lunettes de réalité virtuelle avec une vision à 360°.Ils pourront aussi y accéder à l\u2019aide d\u2019un téléphone mobile, mais l\u2019effet immersif sera forcément moins réussi.Cette option n\u2019est toutefois pas disponible pour les spectateurs à la maison.Mais on pourra se consoler en choisissant parmi plusieurs épreuves diffusées en direct sur le Web.A?n de pouvoir apprécier ce nouveau réseau mobile, des appareils seront disponibles sur les sites de compétition, car les « vieux » modèles seront incompatibles.Les JO servant de test pour lancer la 5G, il faudra attendre au moins jusqu\u2019en 2020 avant qu\u2019elle soit offerte partout dans le monde.DES PENTES TOUJOURS ENNEIGÉES Pour disposer de pistes toujours praticables, des canons à neige de la compagnie italienne TechnoAlpin sont à pied d\u2019œuvre.Alors que la plupart de ces machines sont opérationnelles à des températures de -2 °C, celles-ci peuvent en produire jusqu\u2019à 36 °C ! Plus dispendieux et énergivores, ces canons à neige utilisent cependant moins d\u2019eau : une soixantaine de litres par minute contrairement aux 455 litres par minute expulsés par certains canons traditionnels.CURLING SCIENTIFIQUE À la Coupe du monde de curling en 2015, certaines équipes semblaient posséder des brosses magiques : la pierre glissait exactement là où les joueurs le désiraient.Ces derniers ne possédaient pas de pouvoirs surnaturels, mais plutôt un nouveau type de brosse qui, agitée dans un sens, accélérait la trajectoire de la pierre; et, dans l\u2019autre, la ralentissait.Pour éviter toute injustice, il fallait que la Fédération mondiale de curling s\u2019ajuste et revoie ses règlements a?n de statuer sur l\u2019équipement autorisé.Selon le directeur des communications à Curling Canada, cette histoire à saveur scienti?que a eu un énorme impact sur le sport.En 2016, avec l\u2019aide de chercheurs du Conseil national de recherches Canada, les joueurs de curling ont testé divers tissus et couleurs de brosse, tout en balayant selon différents angles pour ?nalement en arriver à un équipement standardisé pour tous les athlètes.LE CORÉEN POUR LES NULS Lors de ces Jeux, la langue ne sera pas une barrière : tout le monde pourra « parler » coréen avec l\u2019application GenieTalk qui traduira automatiquement des messages oraux ou écrits en six langues, dont le français et l\u2019anglais. QUÉBEC SCIENCE 64 JANVIER - FÉVRIER 2018 DES ACROBATIES À LEUR MEILLEUR L\u2019équipement et l\u2019entraînement des différentes catégories de skieurs ont très peu changé au ?l des ans.C\u2019est plutôt du côté de l\u2019équipement que se pointent les innovations.« Nous utilisons un petit instrument, le push device, qu\u2019on attache au poignet ou à la taille.Il suit les mouvements et mesure la vélocité produite dans différents types de sauts à ski.On combine ces données à celle d\u2019un autre appareil qu\u2019on appelle les \u201cplaques de forces\u201d.Cela nous aide à quanti?er chaque répétition d\u2019un exercice.Ainsi, nous pouvons voir si l\u2019athlète produit la même puissance à chaque saut et adapter l\u2019entraînement en conséquence, explique Adrian King, directeur sciences sportives et services médicaux en ski acrobatique chez Freestyle Canada.Par ailleurs, cela nous sert également à évaluer la puissance développée par chaque jambe.S\u2019il y a une différence entre les deux, le risque de blessure est plus grand.» L\u2019arrivée des drones a aussi facilité le travail des entraîneurs.« Notre personnel ?lme chaque course et chaque saut.On essaie de mesurer par exemple l\u2019amplitude et le temps dans les airs.L\u2019athlète regarde ensuite sa course avec l\u2019entraîneur et peut mieux comprendre ce qu\u2019il a à corriger », indique Adrian King.EXPLORER CHAQUE COUP DE PATIN On utilise depuis longtemps des capteurs électroniques en milieu industriel pour mesurer la vibration d\u2019une machine, par exemple.Mais dans le domaine sportif, et plus particulièrement chez les patineurs de vitesse, leur utilisation est encore toute récente.Comment cela fonctionne- t-il ?Pendant l\u2019entraînement, on place sur le corps de l\u2019athlète un gyromètre qui capte les mouvements.L\u2019instrument peut ainsi décomposer chaque impulsion et identi?er le moment où le patineur accélère ou ralentit.De quoi faire une analyse personnalisée de chaque course.« Ces mesures nous permettent de savoir comment l\u2019athlète génère sa puissance et d\u2019adapter son entraînement en fonction de ces résultats », explique Benoit Lussier, biomécanicien du sport à l\u2019Institut national du sport du Québec.SURFER PLUS LÉGER Ce ne sera peut-être pas perceptible en les voyant glisser sur les pentes, mais la combinaison des athlètes de snowboard est maintenant quatre fois plus légère et imperméable que celle portée lors des Jeux olympiques de Sotchi.« La différence tient au tissu eVent qui ressemble au Goretex, mais qui est beaucoup plus performant.Fabriqué au Japon, il est très solide, confortable et très respirant », explique Freddy Ansara, fondateur de FA Design, la compagnie qui a conçu et fabriqué les vêtements pour les athlètes canadiens de snowboard.« En réalisant des tests par ordinateur, on constate que le tissu crée moins de friction dans l\u2019air et permet de se déplacer plus rapidement », ajoute-t-il lQS TECHNOLOGIE LE SOMBRE NUAGE DE LA CORÉE DU NORD L\u2019escalade du con?it opposant les États-Unis à la Corée du Nord fait craindre le pire à certains observateurs : PyeongChang étant situé à moins de 100 km de la frontière séparant les deux Corées, les athlètes et les visiteurs courent-ils un risque ?Selon Benoit Hardy-Chartrand, chercheur au Centre pour l\u2019innovation dans la gouvernance internationale, il est très peu probable de voir le président Kim Jong-un fourbir ses armes.« Ce serait absolument suicidaire de la part de la Corée du Nord de lancer une attaque pendant l\u2019événement.Les représailles pourraient être beaucoup trop dangereuses pour le régime nord-coréen », soutient le spécialiste de l\u2019Asie du Sud-Est.En entrevue avec Québec Science, un responsable du comité d\u2019organisation des Jeux olympiques de 2018 se veut par ailleurs rassurant : « Le gouvernement sud-coréen prend tous les moyens nécessaires pour garantir la sécurité en travaillant notamment avec l\u2019armée et les agences de sécurité internationales.» Évidemment, le caractère imprévisible du leader nord-coréen ne garantit pas la stabilité pour autant.« Il y a eu des précédents, comme en 1987, quelques mois avant la tenue des Jeux olympiques d\u2019été de Séoul.La Corée du Nord avait fait exploser un avion sud-coréen a?n de perturber l\u2019événement.Pour le moment, ce scénario est dif?cilement imaginable.Le pire serait des provocations indirectes, des lancements de missiles ou un test nucléaire pour attirer l\u2019attention.Mais rien de tout cela ne pourra réellement perturber le déroulement des JO », maintient Benoit Hardy- Chartrand.Cela étant dit, les tensions devraient baisser d\u2019un cran, car la Corée du Nord a obtenu son laissez- passer aux Jeux grâce à un couple de patineurs artistiques.Ceux-ci se sont quali?és l\u2019automne dernier en présentant un programme sur l\u2019air Je ne suis qu\u2019une chanson de Ginette Reno, rien de moins.\u2022?Séoul \u2022?PyeongChang Corée du Nord Corée du Sud \u2022?Pyongyang C O M I T É I N T E R N A T I O N A L O L Y M P I Q U E ( C I O ) / I A N J O N E S Félicitations à Christian Landry et à son équipe de recherche pour leur découverte en génomique qui permet d\u2019amener plus loin les ré?exions sur la biologie évolutive.Grâce à ses chercheurs, l\u2019Université Laval est la 2e université la plus nommée des palmarès annuels de découvertes scienti?ques de Québec Science des 25 dernières années.Une source de grande ?erté pour l\u2019Université.P h o t o : A x e l l e M a r c h a n t NOUS SOMMES PORTEURS D\u2019INNOVATION ulaval.ca/cerveaux | #FiertéUL QUÉBEC SCIENCE 66 JANVIER - FÉVRIER 2018 P our atteindre le sommet du mont Mégan- tic, cette nuit-là, nous suivons un chemin éclairé par de petits ronds et étoiles phosphorescents, dispersés çà et là au sol, qui nous guident dans la pénombre.Ici, pas d\u2019éclairage super?u.Tel un bien précieux, l\u2019obscurité est préservée pour laisser toute la place aux astres.Et c\u2019est réussi : le ciel est un spectacle où la Lune scintille au milieu des étoiles.Nous sommes dans la réserve internationale de ciel étoilé (RICEMM), dont le cœur est situé dans le parc national du Mont- Mégantic.Elle a été la toute première dans le monde, en 2007, à obtenir ce statut décerné par l\u2019International Dark Sky Association , un organisme à but non lucratif créé il y a une trentaine d\u2019années pour contrer la pollution lumineuse.Ce phénomène est causé par la présence de lumière arti?cielle si importante qu\u2019elle fait « disparaître » les étoiles.Alors qu\u2019il existe présentement 11 réserves de ce type dans le monde, la RICEMM reste la seule en Amérique.S\u2019étirant sur 5275 km2, elle comprend les villes de Lac-Mégantic et de Sherbrooke, ainsi qu\u2019une trentaine de municipalités.«La création de la réserve a consolidé ces sentiments de ?erté et d\u2019appartenance de la population relativement à leur région, la seule où, depuis 10 ans, on peut vivre sous un ciel étoilé qui est préservé, souligne Chloé Legris, une ingénieure qui a piloté la mise en place de la réserve.Mais l\u2019héritage de la réserve dépasse les limites de notre région.Elle a permis d\u2019aboutir à une norme sur l\u2019éclairage extérieur pour contrôler la pollution lumineuse, une bonne pratique préconisée à l\u2019échelle du Québec.Sans oublier qu\u2019on dispose ainsi d\u2019un lieu où l\u2019astronomie est pratiquée dans un milieu naturel d\u2019une qualité exceptionnelle pour les astronomes amateurs et les chercheurs », ajoute-t-elle.ASTRONOMIE R É M I B O U C H E R QUÉBEC SCIENCE 67 JANVIER - FÉVRIER 2018 Car tout en haut du mont Mégantic, à plus de 1 100 m d\u2019altitude, s\u2019élèvent deux observatoires astronomiques.Le plus petit, l\u2019Observatoire populaire, construit en 1998, est réservé à la découverte du ciel par le grand public.En cette soirée d\u2019octobre, les vêtements chauds ne sont pas de trop car le vent souf?e au sommet.On ouvre une partie du toit ainsi que les deux portes de part et d\u2019autre de l\u2019observatoire, a?n de laisser le champ libre au télescope.L\u2019instrument possède un miroir de 61cm, qui doit être à la même température que l\u2019extérieur, «sinon le mouvement d\u2019air plus chaud dans l\u2019ouverture du dôme engendrera des turbulences et diminuera grandement la résolution des images », explique Rémi Boucher, garde-parc technicien et biologiste au parc national du Mont-Mégantic.Le télescope pointe son miroir vers la Lune, bien visible dans le ciel sans nuages; l\u2019œil de l\u2019instrument révèle ses immenses cratères et sa surface rugueuse.Encore éblouis par l\u2019astre, on se dirige ensuite vers l\u2019Observatoire du Mont-Mégantic (OMM) où des scienti?ques travaillent sans relâche dès le coucher du soleil.Avec son miroir de 1,6m de diamètre, le télescope, couplé à des instruments de haute précision, est suf?samment puissant pour rechercher des exoplanètes et faire des découvertes étonnantes.Ainsi, en combinant les données recueillies par le télescope de l\u2019OMM et celles du télescope américain Kepler, les chercheurs ont réussi, en 2011, à démontrer la future désintégration d\u2019une planète située à 1 500 années-lumière d\u2019ici.ASSOMBRIR LA NUIT À TOUT PRIX Lors de l\u2019inauguration de l\u2019OMM en 1978, on s\u2019inquiétait déjà de la pollution lumineuse aux alentours.«Le mont Tremblant avait aussi été envisagé comme site potentiel pour accueillir le futur observatoire, mais on avait calculé que la pollution lumineuse nous envahirait moins rapidement ici, dans la région de Mégantic, que dans les Laurentides», explique Sébastien Giguère, Sous un ciel étoilé IL Y A 10 ANS, À L\u2019INITIATIVE DU PARC NATIONAL DU MONT-MÉGANTIC, DE SCIENTIFIQUES ET DE CITOYENS, LA RÉGION DE MÉGANTIC SE PLONGEAIT DANS LE NOIR POUR MIEUX VOIR LES ÉTOILES.Par Annie Labrecque QUÉBEC SCIENCE 68 JANVIER - FÉVRIER 2018 coordonnateur scienti?que au parc national du Mont-Mégantic Néanmoins, même dans cette région moins populeuse, scienti?ques et astronomes amateurs ont remarqué une hausse signi?cative de la pollution lumineuse vers la ?n des années 1990.Ils n\u2019avaient pas la berlue : en 20 ans, l\u2019éclairage arti?ciel a augmenté de 50 %, selon une évaluation de Martin Aubé, chercheur en physique et professeur au Cégep de Sherbrooke.Ce phénomène, qui croît chaque année, met en péril la qualité des observations astronomiques, car il réduit le contraste entre le ciel et les objets célestes, les rendant alors plus dif?ciles à distinguer dans la lunette du télescope.« La pollution lumineuse était alors un concept peu connu.On avait l\u2019air d\u2019être des extraterrestres lorsqu\u2019on en parlait, mais il fallait absolument agir pour la contrer », se rappelle Pierre Goulet, ancien directeur du parc national du Mont-Mégantic et leader de la RICEMM.Après des rencontres réunissant des gestionnaires du parc national du Mont-Mégantic, des chercheurs de l\u2019OMM et d\u2019autres acteurs du milieu, l\u2019idée de créer une réserve étoilée fait son chemin.En 2003, le comité de lutte contre la pollution lumineuse est formé.Le plan d\u2019action est coordonné par Chloé Legris qui expose le projet aux municipalités et sensibilise les habitants dont certains redoutent des problèmes de sécurité.Mais le but de la réserve n\u2019est pas d\u2019éteindre toutes les lumières.« Il existe une façon de préserver le ciel nocturne sans faire de compromis sur la sécurité.La littérature scienti?que n\u2019a pas trouvé de lien entre l'augmentation de l\u2019éclairage et la diminution de la criminalité », soutient Sébastien Giguère.Les premières inquiétudes se sont rapidement dissipées pour faire place à un enthousiasme contagieux, tant chez les élus que les citoyens.Même la toponymie re?ète ce sentiment de ?erté : en circulant dans la région, on peut passer près de l\u2019école de la Voie-Lactée, traverser le chemin du Croissant-de-Lune ou dormir au chalet l\u2019Étoile de la Montagne.Évidemment, les activités touristiques de la région reposent en grande partie sur l\u2019astronomie.«Les gens ont activement participé pour protéger le ciel au mont Mégantic.Il y avait un sentiment d\u2019appartenance qu\u2019on n\u2019avait pas soupçonné», raconte Pierre Goulet.Pour renouer avec l\u2019obscurité, les municipalités de la région ont d\u2019abord adopté une réglementation imposant un éclairage extérieur orienté vers le sol.Grâce à des subventions d\u2019Hydro-Québec et du ministère des Ressources naturelles du Canada, la conversion de l\u2019éclairage s\u2019est amorcée, sans frais pour les citoyens.Sur une période de deux ans, 3 300 luminaires de moindre intensité sont mis en place et 700 interventions (rencontre avec les résidants, visites d\u2019un électricien) sont menées pour obtenir un meilleur éclairage.« Cela représente 1,9 million de kWh d\u2019énergie économisée en une seule année; c\u2019est énorme, s\u2019exclame Sébastien Giguère.C\u2019était une super belle réussite.Selon les mesures que nous avons effectuées, nous avons réduit la pollution lumineuse de 35 % entre 2007 et 2009.» L\u2019effet sur l\u2019environnement nocturne a été immédiat.«Je ne voyais pas la Voie lactée près de chez moi, à Notre-Dame- des-Bois mais, lorsque la réserve a changé tous les luminaires de la région, j\u2019ai pu l\u2019admirer comme jamais auparavant», dit Bernard Malenfant, fondateur du musée scientifique l\u2019ASTROlab et du Festival d\u2019astronomie.Aujourd\u2019hui, peu de gens en Occident peuvent en dire autant.«Les oasis de ciel étoilé deviennent rares.Dans ma classe, s\u2019il y a deux étudiants qui ont déjà vu la Voie lactée, c\u2019est exceptionnel », se désole Martin Aubé.« LORSQUE LA RÉSERVE A CHANGÉ TOUS LES LUMINAIRES DE LA RÉGION, J\u2019AI PU ADMIRER LA VOIE LACTÉE COMME JAMAIS AUPARAVANT » \u2013 BERNARD MALENFANT, FONDATEUR DU MUSÉE L\u2019ASTROLAB 1.Chloé Legris a mené le projet de lutte contre la pollution lumineuse pendant cinq ans.Son travail a été récompensé par le prix Scienti?que de l'année 2007 de Radio-Canada.2.L\u2019observatoire populaire accueille les visiteurs pour contempler les mer R É M I B O U C H E R H E M I S / A L A M Y S T O C K P H O T O 1 QUÉBEC SCIENCE 69 JANVIER - FÉVRIER 2018 Ainsi, peu à peu, l\u2019observation d\u2019étoiles devient un plaisir en voie de disparition.D\u2019après les données satellites de l\u2019Atlas mondial de la luminosité arti?cielle du ciel nocturne, publiées en 2016 dans le journal Science Advances, 99% des habitants en Amérique du Nord et en Europe vivent sous un ciel pollué par la lumière arti?cielle et 80 % des Nord-Américains ne verront jamais la Voie lactée.Dès la nuit tombée, on éclaire rues, stationnements, parcs, immeubles, commerces, etc.Les grandes villes sont ainsi entourées d\u2019un vaste halo lumineux, visible à des kilomètres de distance.Celui de Los Angeles est perceptible à plus de 300km de la Terre, selon l\u2019International Dark Sky Association.Voilà pourquoi les nouveaux télescopes sont désormais construits en régions éloignées, comme Hawaii ou le désert d\u2019Atacama, au Chili.LE CÔTÉ SOMBRE DES DEL Même si la mission de conversion est réussie autour du mont Mégantic, le combat contre la lumière arti?cielle est loin d\u2019être gagné.L\u2019arrivée massive sur le marché des diodes électroluminescentes (DEL) blanches en 2010, plus économiques, moins énergivores et plus durables que les lampes à sodium classiques, a presque réduit à néant les efforts des années précédentes.En effet, la DEL blanche génère de deux à quatre fois plus de pollution lumineuse qu\u2019une DEL de couleur ambrée, l\u2019option privilégiée par la RICEMM pour remplacer les vieilles ampoules.En revanche, la DEL ambrée est plus dispendieuse, et les municipalités qui la choisissent ne sont pas admissibles cette fois-ci à des subventions d\u2019Hydro-Québec.Mais petit à petit, la DEL ambrée s\u2019impose.Depuis 2013, partout dans la réserve, on n\u2019installe qu\u2019elle.Et les résultats sont encourageants : malgré le développement urbain de la région et la popularité des DEL, la pollution lumineuse n\u2019a pas entamé le ciel de la réserve.En 2007, une équipe menée par l\u2019université du Colorado et du National Park Service aux États-Unis a mesuré, avec une caméra de grade scienti?que, la qualité du ciel et a répété l\u2019opération en 2017, à peu près à la même période et dans les mêmes conditions.Une fois comparées, les données démontrent que la pollution lumineuse est restée à un niveau stable.Chloé Legris peut en témoigner : « J\u2019habite à Sherbrooke et je vois les retombées positives de la réserve.Par exemple, les nouveaux centres commerciaux et les stations d\u2019essence respectent la réglementation mise en place.» Toutefois, prévient-elle: «C\u2019est un effort constant qui doit se poursuivre.» On ne peut qu\u2019espérer que ces initiatives aient des effets au-delà des limites de la réserve, a?n que d\u2019autres puissent réapprivoiser la nuit et ses trésors.lQS Le projet décrit dans cet article et la production de ce reportage ont été rendus possibles grâce au soutien de la Société des établissements de plein air du Québec.Réserve internationale de ciel étoilé, un titre qui se mérite ! Pour obtenir ce fameux titre, il faut garantir un environnement nocturne d\u2019une qualité exceptionnelle sur un territoire habité.La réserve doit avoir une super?cie minimale de 700 km2, être accessible au public et être protégée notamment pour des raisons « scienti?ques, naturelles, éducationnelles et culturelles ».La Patrie, décembre 2006 La Patrie, juillet 2007 populaire accueille les visiteurs pour contempler les merveilles du ciel.3.Les observatoires astronomiques sont situés au sommet du mont Mégantic qui culmine à une altitude de plus de 1100 m.R É M I B O U C H E R 2 3 QUÉBEC SCIENCE 70 JANVIER - FÉVRIER 2018 Vous manquez d\u2019idées pour occuper vos enfants ou petits-enfants ?Mettez la main sur les premiers tomes de la nouvelle collection « Les Neurones atomiques explorent ».Cette jolie série aide les 7 à 12 ans à mieux comprendre le monde en leur expliquant les phénomènes inusités du quotidien tels que : « Pourquoi mes cheveux se dressent-ils sur ma tête lorsque j\u2019utilise le toboggan en plastique au parc ?» ou encore « Pourquoi y a-t-il de la rouille sur mon vélo ?» Le tout est très bien ?celé, et pour cause puisque « Les Neurones atomiques » sont aussi connus pour piloter des ateliers d\u2019exploration scienti?que en milieu scolaire.Dans les livres, on aborde l\u2019électricité statique, l\u2019air et l\u2019atmosphère, les réactions chimiques et le cycle de l\u2019eau.Vulgarisée de manière éloquente par les amusants personnages, la matière devient encore plus concrète avec l\u2019expérience proposée et le petit test ?nal.De quoi occuper la marmaille pendant un moment ! « Les Neurones atomiques explorent » de Martin et Stéphane Brouillard, Éditions MultiMondes, 24 p.chacun.P our se requinquer après une dure journée au boulot, on se change les idées en plongeant dans The Show About Science, un balado de vulgarisation scienti?que grand public animé par Nate Butkus, un enfant de sept ans ! Lorsqu\u2019il n\u2019a pas le nez dans ses devoirs de maths, Nate Butkus cherche à comprendre une foule de sujets en conversant avec un scienti?que à l\u2019autre bout du ?l.Le code génétique, les drosophiles, dites « mouches à fruits », ou bien la cape d\u2019invisibilité sont démysti?és dans chaque épisode, dont la durée varie entre 3 et 33 minutes.Pas étonnant que Nate ait un jour rêvé d\u2019avoir son émission alors que son papa œuvre dans le domaine du multimédia pour le Journal of American Medical Association.Depuis la création du balado, il y a deux ans, il épaule ?ston en contactant les chercheurs et en réalisant le montage des épisodes.À travers la spontanéité et la candeur de Nate, on revit l\u2019excitation des premiers apprentissages et on se délecte d\u2019entendre les scienti?ques enthousiastes et amusés par les questions \u2013 pas toujours scienti?ques ! \u2013 de leur jeune interlocuteur.The Show About Science, à télécharger sur iTunes, Stitcher, SoundCloud ou Google Play.VLOG 60 jours à se coucher plus intelligent L\u2019intelligence arti?cielle s\u2019insinue partout dans notre quotidien et, pour explorer ce vaste sujet, le vlogueur Samuel St- Pierre a été mis au dé?de le décortiquer en une série de courtes capsules vidéo.Coproduction de TV5 Québec Canada et de TV5MONDE, 60 jours d\u2019intelligence arti?cielle vulgarisera l\u2019avènement de ces systèmes intelligents dans le marché du travail, le transport, la consommation et le voyage.Un onglet à mettre dans ses favoris.À suivre dès le 30 janvier, du lundi au samedi, sur la page Facebook 60 jours d\u2019intelligence arti?cielle L I R E E T É C O U T E R L E S N E U R O N E S A T O M I Q U E S C uL e TR u ÉMILIE FOLIE-BOIVIN @efolieb La science, ce jeu d\u2019enfant On amuse les petits grâce à la nouvelle série de livres « Les Neurones atomiques explorent » et on renoue avec l\u2019enfant en nous avec le balado The Show About Science. Quand la réalité dépasse la iction Un train piraté par un ado; des entreprises de services publics qui subissent jusqu\u2019à 10 000 cyberattaques chaque mois; des parents réveillés en pleine nuit par les injures d\u2019un individu entendues dans le moniteur de bébé, etc.On peut af?rmer sans hésiter que l\u2019essai Les crimes technologiques se dévore comme une enlevante ?ction domestique.Pourtant, il s\u2019agit bien de la vraie vie dont parle l\u2019auteur Marc Goodman, pionnier de la lutte contre la cybercriminalité.Et c\u2019est ce qui rend l\u2019ouvrage si terri?ant.À lire absolument pour découvrir comment, dans l\u2019intimité de notre foyer, la technologie peut se retourner contre nous.Les crimes technologiques, les dessous et les dangers du numérique et du Big Data, Marc Goodman, Édito, 672 p.Né pour un petit pois Le gène a longtemps fasciné les chercheurs.Siddhartha Mukherjee nous relate ici les secrets de la vie sous forme d\u2019une fascinante biographie.Assistant professeur à l\u2019université Columbia, oncologue et auteur du livre L\u2019empereur de toutes les maladies, gagnant d\u2019un prix Pulitzer, M.Mukherjee s\u2019inspire de son histoire familiale pour nous raconter les premiers pas de cette jeune science qu\u2019est la génétique.Depuis les travaux de Gregor Mendel, ce moine qui a découvert les lois de la génétique en cultivant les petits pois, jusqu\u2019au destin farfelu et étrangement similaire de jumeaux séparés à la naissance, le gène s\u2019anime et surprend dans ce livre où on plonge avec bonheur.Il était une fois le gène, par Siddhartha Mukherjee, Flammarion, 660 p.Architectes du mal Les architectes sont capables du meilleur comme du pire.Ils peuvent concevoir des immeubles grandioses, mais aussi des usines de la mort comme ce fut le cas à Auschwitz.C\u2019est avec cette approche originale que le Musée royal de l\u2019Ontario a choisi de parler de l\u2019Holocauste avec l\u2019exposition La chambre des preuves.Dans la pièce minuscule et immaculée, d\u2019une sobriété suscitant la ré?exion, on circule notamment entre une soixantaine de moulages en plâtre et la reproduction d\u2019une colonne de gaz grillagée dans laquelle on jetait les granules du Zyklon B mortel.Puis, on s\u2019arrête net devant la porte de la chambre à gaz, vue de l\u2019intérieur.Une porte sans poignée, dont l\u2019œil-de-bœuf a été grillagé pour éviter que les victimes fracassent la minuscule vitre.Placée à la toute ?n de l\u2019exposition, une courte vidéo, à ne pas manquer, permet de saisir comment plusieurs corps de métier ont pu construire le camp de concentration le plus meurtrier de l\u2019histoire.Une expo qui rappelle l\u2019importance de la mémoire.La chambre des preuves, Musée royal de l\u2019Ontario (ROM) à Toronto, jusqu\u2019au 28 janvier 2018.rom.on.ca REGARDER Retour vers le futur À quelques jours des Jeux olympiques de PyeongChang, en Corée du Sud, ICI Explora propose du 3 au 7 février une programmation spéciale de documentaires sportifs, dont la primeur Champions de tous les temps \u2013 Sports d\u2019hiver.Dans des conditions similaires, les athlètes de haut niveau d\u2019aujourd\u2019hui sont-ils capables de performer aussi bien que les légendes d\u2019hier ?À voir le visage inquiet de la patineuse de vitesse Christine Nesbitt lorsqu\u2019on lui demande de troquer son équipement moderne pour les patins et le costume pas du tout aérodynamique des patineuses d\u2019il y a 50 ans, le temps d\u2019une course, on réalise qu\u2019il n\u2019y en aura pas de facile ! Champions de tous les temps \u2013 Sports d'hiver, dimanche 4 février, 20 h, ICI Explora.LIRE QUÉBEC SCIENCE 71 JANVIER - FÉVRIER 2018 LIRE La vérité contre-attaque Après cinq ans à constater la dif?culté du public à discerner le vrai du faux, Olivier Bernard, alias le Pharmachien, en est venu à la conclusion que le monde avait besoin d\u2019un sérieux coup de pouce pour venir à bout des débats fallacieux et des arguments bidon.On trouvera toute la matière pour aiguiser notre sens critique dans le Phamarchien 3, la bible des arguments qui n\u2019ont pas d\u2019allure.Brillant et «baveux», il réussit autant à nous faire rire qu\u2019à nous offusquer de s\u2019être laissé berner par la pseudoscience.Le bon côté, c\u2019est qu\u2019on en sort blindé contre les faussetés.Le Pharmachien 3, La bible des arguments qui n\u2019ont pas d\u2019allure, par Olivier Bernard, Éditions les Malins, 223 p.V I S I T E R S T E V E D E S C H Ë N E S / S E P A Q LES 10 DÉCOUVERTES DE L\u2019ANNÉE Pour participer et consulter le règlement du concours, rendez-vous au www.quebecscience.qc.ca/decouverte2017.Le vote prend ?n le 14 février 2018.VOTEZ POUR «LE PRIX DU PUBLIC QUÉBEC SCIENCE DÉCOUVERTE DE L\u2019ANNÉE 2017» En collaboration avec Canal Savoir Votez sur : quebecscience.qc.ca/decouverte2017 Votez et courez la chance de gagner Un séjour VIP au parc national du Mont-Mégantic pour une famille de 2 adultes et 2 enfants \u2022 2 nuits en chalet EXP ou ÉCHO \u2022 Visite de jour de l\u2019ASTROLab et de l\u2019Observatoire \u2022 Soirée d\u2019astronomie à l\u2019Observatoire populaire du Mont-Mégantic \u2022 Accès VIP à l\u2019Observatoire du Mont-Mégantic en début de nuit en compagnie de l\u2019astronome sur place (pendant 2 heures) \u2022 Accès aux 60 km de sentiers du parc sur 3 jours \u2022 Valide de mai à septembre 2018 VALEUR : 550 $ + accès VIP L\u2019émission Les 10 découvertes de l\u2019année 2017 sera diffusée sur Canal Savoir dès le 17 janvier à 20 h 30.10 DÉCOUVERTES DE L'ANNÉE 25e édition LES Je roulais l\u2019autre jour en direction du mont Orford pour y donner une conférence \u2013 une autre.C\u2019était d\u2019ailleurs une journée ordinaire, une journée grise de novembre.Un vieil ami m\u2019accompagnait, un habitué de la route comme moi, un complice qui appréciait chaque kilomètre du voyage, heureux dans l\u2019intervalle entre le point A et le point B, dans une voiture noire.Nous allions en jasant, songeant à la parenthèse du temps, ?lant le long d\u2019un corridor tranquille, roulant entre les arbres nus, comme si la nature était en prière, immobile et recueillie, en attendant le froid, la neige, la première tempête.Poussés par la faim, nous avons pris une sortie de l\u2019autoroute où des panneaux nous faisaient miroiter le catalogue entier des restaurants de notre époque, du poulet jusqu\u2019aux beignes, du hamburger jusqu\u2019aux saveurs thaïlandaises.C\u2019était l\u2019oasis autoroutière, avec ses devantures criardes, ses façades dont la laideur est voulue, recherchée, répétée; ses logos si familiers, le décor même de nos idées frites, de nos idées sauce.Un peu perdu derrière une en?lade de pompes à essence, un restaurant faisait bande à part.Il s\u2019annonçait comme un simple restaurant, sans plus.Mon ami, qui ne fréquente pas les McDo de ce monde, suggéra d\u2019aller manger dans ce diner de l\u2019ancien temps.À peine franchie la porte d\u2019entrée, nous sommes retournés 60 ans en arrière, comme dans une scène de cinéma.Il y avait deux comptoirs en formica qui s\u2019avançaient en forme de « U », de petites péninsules; deux courbes bien dessinées à partir des cuisines, entourées de tabourets.La salle était assez grande, les tables bien espacées, avec de grandes fenêtres vitrées qui donnaient sur l\u2019immense stationnement où des camions-remorques reprenaient leur souf?e.Impressionnés par ces comptoirs vintage, nous y avons pris place.La serveuse, qui n\u2019en était pas à ses premiers clients, portait un uniforme et maniait le menu avec une belle dextérité.Elle nous aborda immédiatement et sans ambages; familière, mais tout à fait aimable : « La soupe du jour, c\u2019est de la won ton; posez pas de questions, ici tout est bon.» Sans regarder le menu, mon ami commanda machinalement un club sandwich et moi, inspiré par l\u2019esprit du lieu, un hamburger steak aux oignons cuits, avec des frites, bien entendu.Nous avons aussi pris la soupe du jour.J\u2019avais devant moi l\u2019assortiment traditionnel : le ketchup, le vinaigre, la salière, la poivrière, le pot de cure-dents, les « biscuits soda » dans de petits sachets en plastique.Je dis à mon ami : « Jadis, dans des restaurants de ce genre, il y avait quelques plats classiques, toujours les mêmes.Immanquablement, nous prenions le hot chicken sandwich, le club sandwich, le hamburger steak ou les spaghettis aux boulettes.Pas besoin d\u2019explications, de ré?exions, de discussions, de cours de chimie alimentaire, de médecine culinaire ou d\u2019un diplôme en épicurisme pour choisir son plat.» Autour de nous, quatre camionneurs mangeaient leur soupe du jour, chacun dans sa bulle, silencieux, plongé dans le Journal de Montréal.On entendait seulement la voix de la serveuse, elle s\u2019adressait à chaque client comme à une vieille connaissance.Le restaurant en son entier, les gens, les murs et les plafonds n\u2019appartenaient pas au temps présent; l\u2019entrée était un portail temporel.Aucun ordinateur ouvert sur les tables, pas de café expresso, pas de jus de betteraves, de pain à l\u2019épeautre ou de muf?n aux cerises de Croatie.La soupe du jour est une potion magique qui remonte la ?èche du temps.Elle nous ramène au manger de la maison maternelle.Soupe aux légumes, soupe aux tomates, soupe au « blé d\u2019Inde », soupe au poulet et nouilles, soupe aux pois.La soupe du jour n\u2019est pas une soupe ordinaire; c\u2019est la soupe de l\u2019habitant, la soupe du curé charitable, la soupe populaire, la sagamité des Amérindiens, le bouillon de toutes les cultures.C\u2019est la soignante, la rassurante, la force et le réchaud.L\u2019exilé pense souvent à la marmite de son enfance, au chaudron familier dans lequel on a mis les restants de tous les repas; un bouillon éternel qui nous attend au bout de la route.Le diner est le refuge où nous mangerons cette soupe-là, le remède aux frissons de toutes nos solitudes.Pure convivialité, la soupe nous rassemble dans notre humaine universalité.Le temps d\u2019une soupe du jour, mon ami et moi, nous avons été des frères.lQS La soupe du jour QUÉBEC SCIENCE 73 JANVIER - FÉVRIER 2018 Notes de terrain SERGE BOUCHARD @Mammouthlaineux O H A R A H A L E QUÉBEC SCIENCE 74 JANVIER - FÉVRIER 2018 RÉTROVISEUR L\u2018HISTOIRE DES SCIENCES VUE PAR SATURNOME Institut national de la recherche scienti?que École nationale d\u2019administration publique ? www.uquebec.ca LES 10 ÉTABLISSEMENTS DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC Université du Québec à Montréal Université du Québec à Trois-Rivières Université du Québec à Chicoutimi Université du Québec à Rimouski Université du Québec en Outaouais Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue Institut national de la recherche scienti?que École nationale d\u2019administration publique École de technologie supérieure Télé-université UNE FORCE EN RECHERCHE PARTOUT AU QUÉBEC Ensemble, les 10 établissements du réseau se classent parmi les 50 premières universités de recherche au Canada, avec : ?près de 180 M$ par année en subventions et contrats de recherche; ?plus de 470 groupes, laboratoires et chaires de recherche; ?près de 2 900 professeurs- chercheurs; ?plus de 102 000 étudiants.M a t h i e u D u p u i s , U Q A T Rouyn-Noranda Gatineau Rimouski Saguenay Trois-Rivières Montréal Québec Portes ouvertes en sciences Venez vous informer sur nos programmes d\u2019études Complexe des sciences Pierre-Dansereau Pavillon des sciences biologiques 141, avenue du Président-Kennedy Métro Place-des-Arts MARDI 6 FÉVRIER 2018 15 h à 20 h uqam.ca/portesouvertes "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.