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Titre :
La revue des deux Frances : revue franco-canadienne
Éditeur :
  • Paris; Montréal; Québec [etc] :la Revue,1897-1899
Contenu spécifique :
Juillet
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
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La revue des deux Frances : revue franco-canadienne, 1899-07, Collections de BAnQ.

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[" | vi FRANCE.Un f Le Numéro) i 7 Cane ÉTRANGER.25 cents 3e ANNÉE @® Juillet 1899.La REVUE Deux FRANCES 8 a Revue Franço-Canadienne seers ced.eas Directeur : niiidiiiii Achile STEENS Sommaire ; Achille Steens .La cssceucne La Reévolte.a samsca esse anne RESSSSSSPEESPRE 6 l Raoul Laborderie.Abandon.c.cooviiiiit tienen 4 Hugues Le Roux.Conte indien.22sssess anna sa na esse scan 0e 4 5 Renée Allard.Mélancolie.\u2026.200ssssane casa na sav 000 9 L.Brethous-Lafargue.Ma Figneée.cooiviiiiiiiiiiiiiiniione, 10 Edouard André .veeeon M.Paul Deschanel .32 Georges Boyer .Comment waimez-vous?.c.c.iiiiiinann 3H D2 J = ma nena 00000 L'Exposition de 1900.ccoovvvvivniiinnn.43 Canadien-Francais .L'Honorable Horace Archambeault.48 Albert Fleury .\u2026.\u2026\u2026.Danse au soleil couchant.51 Victor du Bled.Gens de l'Ancien Régime.seebsacanna nee 52 André Magre.\u2026\u2026.\u2026.Idylle .e casses secs n anna une eee 81 Fantasio .brine Les Thédtres.cooiiiiiiiiiiiiiniiininenennns 86 Abel Letalle .Reflux .coooiiivuiiininineninons.ass suc 0 en 87 CHRONIQUE DES DEUX FRANCES.\u2014 EcHos DE PARIS.\u2014 CRITIQUE MUSICALE.LA MODE PARISIENNE.23, RUE RACINE PARIS 30,R.S-JACQUES 29, R.ST-JBAN MONTREAL QUEBEC Bee | BUREAUX : FRANCE CANADA ÉTATS-UNIS 21, RUB GOLD LOWELL, Mass. La Revue pes Deux Frances se trouve dans tous les Paquebots des grandes Compagnies de Navigation françaises, anglaises et américaines, et dans les salons de lecture des Grands Hôtels de Paris, Londres, Montréal, New-York, etc.Administration Francaise PARIS \u2014 23, rue Racine, 23 \u2014 PARIS DE 10 HEURES A MIDI ET DE 2 A 5 HEURES DU SOIR, TOUS LES JOURS IL.A VOL.22 Revue des Deux Frances: Secrétaire de la Rédaction : Rodolphe BRUNET Abonnements pour la France, le Canada et les Etats-Unis Un An.| 15 francs.| 3 dollars.9 francs.Six Mois.$1.80 cts.Les abonnements seront servis dans toute l\u2019Amérique par nos Administrations de Montréal, de Québec (Canada) et de Lowell.\u2019 Mass.(E.-U.).PUBLICITÉ La publicité se traite directement : Au Canada, avec nos administrateurs : de Québec et de Montréal ; aux Etats-Unis, avec notre Administrateur de Lowell, Mass., ou avec les avec la Direction de Pari§;: +: .[EE oe de LE » REE] ot Agents dûment accrédités par eux ; en France, se Ow \u2019 .- sae te et.+ oe A chaque Numêrs\" ;: KA: MODE: PARISIENNE VOYAGES MARITIMES PRATIQUES PARIS, \u2014 9, rue de Rome, 9.\u2014 PARIS (près la gare St-Lazare) \u20148 L.DESBOIS VOYAGES ET EXCURSIONS À forfait et accompagnés pour Lourdes, l'Espagne, l'Italie, la Palestine, l\u2019Algérie, la Tunisie et tous autres pays d'Europe.VAAAAANAIS BILLETS par toutes les Compagnies de Navigation et pour toutes les destinations.Renseignements et devis gratuits sur tous voyages \u201cwasn DES RENSEIGNEMENTS sont donnés aux adresses suivantes: MONTRÉAL : 30, rue Saint-Jacques.QUÉBEC : 29, rue Shint-Jean.GRANDE PHARMACIE DE LA Croix de Genève 142, Boulevard Saint-Germain, 142 PARIS MAISON DE CONFIANCE SPÉCIALE POUR LES ORDONNANCES ET ANALYSES MÉDICALES PRIX MODÉRÉS ET SPÉCIAUX POUR LES ABONNÉS Spécialement en dépôt \u2014 SUCRE ÉDULCOR LE SEUL PERMIS AUX DIABÉTIQUÉS DRAGÉES FERRÉ CONTRE LA CONSTIPATION Les Produits de la Maison se trouvent dans les principalés pharmacies de Québec et de Montréal.REMISE AUX DOCTEURS LA RÉVOLTE (CONTE) Enfoui dans sa stalle de jaspe, les bras tendus sur les appuis sculptés que supportent des atlantes aux figures sinistres, les jambes croisées sur l\u2019assise de marbre du socle très haut où il trône, César somnole en quiétude.Les prétoriens veillent sursa sérénité autour de l\u2019acrotère rangés, l'arme prête.Les uns, assis sur la première marche, se reposent, las de l\u2019inaction.Les autres scrutent de leur ceil mélancolique la profondeur du paysage qu\u2019on aperçoit dans l\u2019entrecollonnement du portique entre les astragales retombantes des ogives.De rares chevaliers, dans leur augusticlave zébré de pourpre, dorment étendus sous le péristyle.Dans les torchères de cuivre, la résine achève de brûler d'une flamme jaune derrière la gaze azurée d\u2019une fumée transparente.Des aiguières demi-pleines et des coupes à peine bues sont encore sur les nattes de jonc des abaques et dans les cassolettes il n\u2019y à plus que les cendres bleues des parfums.Vers l\u2019orient, l'aurore déchire le voile ténébreux qui recouvrait l\u2019espace.Une lueur empourpre soudain la crête des nuages et incendie la courbe du ciel qui tranche au loin la suite du paysage.Une frai- cheur douce entre avec l'aube sous les voûtes et dans les citronniers qui s\u2019échelonnent jusqu\u2019au bas du palais ; les oiseaux commencent à chanter.\u2018 La révolte s\u2019est apaisée.Lasse de hurler jusqu\u2019au déclin de la lune, la plèbe se repose dans les rues, autour du palais qu\u2019elle cerne.Parfois un cri fend le silence du matin et monte aux ter- 1\" JUILLET 1899 1 147659 2 LA REVUE DES DEUX FRANCES rasses.C\u2019est un esclave qui clame sa douleur, puis tombe épuisé parmi les cadavres qui couvrent déjà la via séculaire, les cadavres aux membres tordus par la souffrance, la face hideusement contractée par la misère.Tous ces morts fondent dans le cloaque de la rue, dépouillés de leurs vêtements, bleus déjà de corruption.Il s'en élève une odeur délétère qui vicie la lueur attiédie du matin et que la lourdeur proche d\u2019un ciel de plomb rend plus pénétrante encore, plus compacte, en la couchant sur le sol.La foule s\u2019accroupit dans cette fange épouvantable sans nul effroi, comme les fauves que la faim familiarise avec la charogne.La détresse a paralysé ses sens, ses yeux caves ne voient plus, ses narines enfiévrées n\u2019ont plus d\u2019odorat.Sous les mains avides des moins éprouvés, les corps sont retournés, fouillés, dévêtus de leurs guenilles et rejetés pêle-mêle en un monceau répugnant et pestifère.Le Tibre roule silencieusement dans ses eaux comme les débris d\u2019un naufrage, la multitude des êtres que le désespoir gagna.Leurs ventres gonflés émergent, putrides, dansant sur les remous du fleuve la macabre fantaisie qui les presse dans ses tourbillons d\u2019écume blème.La débâcle semble un lendemain de combat sur mer alors que les flots rejettent un à un et dispersent les cadavres errants des vaincus.Les patriciens ont fui prudemment vers la campagne romaine et avec eux les sénateurs et les magistrats.L'empereur aux mains de la garde prétorienne est seul demeuré comme un otage.Il est la proie de cette soldatesque qui est prête à le livrer en pâture aux affamés s'ils forçaient la demeure royale, pour échapper eux-mêmes à leurs atteintes, tandis qu\u2019ils assouviraient sur lui leur fureur.Il a veillé dans sa stalle, défaillant de crainte, espérant à chaque heure que les consuls victorieux rapporteraient à Rome le butin qui doit tromper la populace.Caius est sur l\u2019Arno.Septime en Campanie.L'un et l'autre auraient dû déjà passer le Tibre\u2026 Le jour est monté sur le lapis émaillé du ciel lourd, que découpe l'étoile radiante des sept collines romaines.Des îlots pourpres aux contours nacrés émergent çà et là de la mer de jade, et le couchant rouillé se fond à l\u2019horizon.L'air s\u2019enfièvre LA REVOLTE 3 peu à peu et pèse comme le sang d\u2019un malade.Des haleines brûlantes montent du sol brisé.Des effluves empuantés s\u2019exhalent des rues populeuses, surchauffées, pareilles à des étuves.Les immondices abandonnés aux chiens, les corps laissés aux vautours, répandent des miasmes qui corrompent la nature vivante et germent en mille maux redoutables.L'eau stagnante des latrines s'épuise sous les dards nombreux du soleil qui la volatilise.Il se fait un fourmillement qui étouffe et qui, ne pouvant s'échapper en montant, s\u2019engouffre danslu masse répugnante de la plèbe, l\u2019oppresse encore, l\u2019exalte et l\u2019enrage.Les gypaètes au vol lent, monotone, tournent dans la lumière avec des reflets passagers d\u2019argent vif et de diaphanes rougeurs.Ils guettent la curée épouvantable de leurs narines puissantes et de leur œil toujours attentif.Ce sont les grands convoyeurs des armées en guerre : ils mangent les chairs des hommes que les hommes ont tués pour eux.Ils se convient à ces holocaustes fameux des tueries dont ils ont la meilleure part.Avec le jour, la faim aiguillonnante redouble soudain I'angoisse des révoltés.Le matin creuse encore le vide délabrant de leurs poitrines où Jeur voix descend comme en un abime.Les murmures flottent à nouveau, les cris montent enfin.La merdu peuple s'agite peu à peu de vagues grondantes qui affluent et viennent se briser aux portes du palais.C\u2019est une marée qui hurle par mille bouches et roule des cadavres sous elle, Les flots humains apportent avec eux, comme ceux de l'Océan, une tourbe pleine de richesses ignorées.La clameur tira César de sa somnolence et la crainte le reprit dans un frisson.Il manda le préfet du prétoire à son oreille : Tu donneras du pain à cette plèbe, ordonna l\u2019empereur.\u2014 César, répliqua le préfet, elle est à ce point surexcitée que ce remède est d'avance reconnu stérile.\u2014 Et si tu étais l\u2019empereur que ferais-tu, insinua l\u2019autre.\u2014 La guerre, déclara le soldat dans un éclair atroce de ses yeux désireux.César pensa que les préparatifs en seraient trop longs et les charges trop coûteuses.Il fit venir le sacrificateur de Janus et lui posa sa question : « Je ferais des holocaustes », dit le prêtre.César songeur, ne trouva point la solution parfaite.Il appela encore un tribun qui était + LA REVUE DES DEUX FRANCES réputé habile comme un jongleur : « Je lui tiendrai de longs discours », conclua le politicien.César trouva la pensée naïve et seul il demeura dans sa rêverie.Mais comme la foule des chevaliers et des prétoriens s\u2019agitait apeurée autour de l\u2019empereur et que chacun l\u2019affolait de ses inquiétudes, un ascète qu\u2019il avait omis d'entendre s\u2019approcha de lui.C'était un vieillard célèbre pour son érudition et sa sagesse, et qui connaissait, disait-on, la foule comme lui-même.\u2014 Donne-lui les jeux du cirque, murmura le Maitre.Achille Steens.RS ABANDON Mon âme est une vieille et calme et douce auberge, Dont l'enseigne portait écrit : « Au bon accueil! », Et chacun bien longtemps put en franchir le seuil, Le pied dans l'étrier, portant haut la flamberge, Las! tous s'en sont allés et, les suivant de l'œil, Jeles ai vus un soir s\u2019embarquer sur la berge.Un glas d'abandon sonne au cœur qui n\u2019est plus vierge ; Les volets se sont clos et tout a pris le deuil.Le passant attardé, par une nuit d'automne, A beau tout ébranler : nul ne répond; personne.Et la faible lueur qui filtre à travers l\u2019huis, C'est l'hôte morne assis au coin du foyer vide, Tisonnant tout songeur, au dernier feu livide, La cendre chaude encor du passé qui s'enfuit\u2026 Raoul Laborderie.as CONTE INDIEN Une note publiée dans les journaux mondains signalait le mariage d\u2019un jeune fils de ce lord Lytton dont bien des Parisiens, \u2014 j'en suis, \u2014 n\u2019ont pas fini de regretter la mort.Chose étrange : Pendant des années, la pratique Angleterre eut, pour la représenter autour de nous, un poète qui avait les pieds sur la terre, mais qui vivait dans l'Au-delà.Il se faisait apporter son courrier à signer aux pieds des belles Parisiennes que câlinait, l\u2019une après l\u2019autre, sa fantaisie capricieuse.Le soir venu, il prenait un peu d\u2019opium, son âme se détachait de son corps, elle retournait dans cet éden des Indes dont il avait été vice-roi et qu\u2019il aimait comme un paradis perdu.Cependant, nos relations diplomatiques avec la perfide Albion n\u2019en étaient pas plus mauvaises.Je dirais : « Bien au contraire », si je ne craignais de paraître attribuer à ce gentilhomme courtois qu'est sir Edmund Monson, la plus légère responsabilité dans la propagation de la fièvre pernicieuse qui vient de sortir du marais de Fachoda.Le petit écho mondain que je citais tout à l'heure m'a remémoré une curieuse histoire que lord Lytton me conta peu de mois avant sa mort.Il me semble que le événements dont nous sommes quotidiennement témoins lui donnent l'intérêt de l\u2019actualité.C\u2019était sur la fin de 1892.Quelques affaires m\u2019avaient rappelé à Paris, surtout le désir de saluer à son passage une personne pour qui lord Lytton avait, lui aussi, de l'amitié, Son Altesse la Ranee de Sarawak.Après le diner qui nous avait réunis tous 6 LA REVUE DES DEUX FRANCES les trois, lord Lytton s\u2019était senti un peu souffrant.I] était déjà torturé par ces contractions du cœur que son goût pour l\u2019opium aggravait et qui causèrent sa mort prématurée.Je proposai à l'ambassadeur d\u2019Angleterre de le ramener chez lui.Nous descendimes les Champs-Elysées.La fraicheur du soir et la marche le soulagèrent presque tout de suite.Il recommença de causer avec cette abondance poétique, soutenue d'un peu d'exaltation, qui donnait à sa conversation, quand il voulait bien livrer le fond de sa pensée, un charme exceptionnel.\u2014 Vous avez entendu, me dit-il, l\u2019histoire que la Ranee nous a contée tout à l\u2019heure?Lorsque le prédécesseur de son mari, le radjah Brook, mourut vers le milieu du siècle, au cours d'un voyage en Angleterre, quelques heures après son décès, un musulman cria sur le marché de Sarawak : « Le Radjah est mort! » Cependant la nouvelle n\u2019était pas encore connue à Sin- gapoor et l'île de Bornéo est singulièrement éloignée de l\u2019Ecosse, où Brook venait de mourir.Tous ces phénomènes de transmis - sion de la pensée à des distances incalculables me passionnent.lls démontrent qu\u2019au-dessus de cette terre, il y a un Royaume de Forces Inconnues, où l\u2019on a hâte d\u2019aller vivre.L'existence trop dissipée que nous menons en Europe, l\u2019activité fébrile où s\u2019émiettent nos énergies, nous empêchent de nous élancer d'un bond assez fort, tout vivants, jusqu\u2019à ces hauteurs d\u2019où l\u2019on domine les foules ct d\u2019où on les dirige.J\u2019ai connu dans toul l'Orient, particulièrement aux Indes, de pauvres loqueteux, des gens accroupis en haillons devant ma porte, qui avaient cette puissance divine.Comme je la leur enviais! Comme j'aurais échangé ma vice-royauté pour un reflet de leur magique pouvoir! Un, entre autres, m\u2019a laissé profondément troublé par une suggestion qu\u2019il m\u2019obligea de partager, tout résistant que je suis aux influences ésotériques, avec une foule de mangeurs de riz qui n\u2019avaient pas réfléchi une seule fois dans toute leur vie sur les choses éternelles.J'étais venu dans le Nord visiter un radjah, qui avait fait de son mieux pour m\u2019accueillir.Nous nous relevions du repos de la sieste et l\u2019on s\u2019était installé sous la véranda pour boire un CONTE INDIEN 7 pen de thé, quand un homme sortit d'un massif du jardin et s'approcha pour nous demander l\u2019aumône.Le radjah s\u2019était levé plein de colère.Il étendait le bras pour ordonner à ses serviteurs de chasser cet intrus : j'intervins et je commandai qu\u2019on permît au mendiant d'avancer.Son costume indiquait suffisamment sa race.Il portait un de ces amples habits que l\u2019on nomme, là-bas, « sadra », et qui sont décorés d\u2019une petite poche près de la poitrine.Un cordon mince qui, d'après le rite, doit être tordu de soixante-douze fils, enroulait trois fois son corps, et se nouait devant par quatre nœuds.Par dessus cette robe flottante, l'homme portait ce large surtout que les Indous appellent « angrakha ».IL était coiffé d\u2019un turban blanc.Cette couleur indiquait la situation privilégiée qu\u2019il occupait dans sa caste : c'était un « parsis ».Je lui donnai quelque monnaie et, comme il me promettait l'assistance de ses prières, je lui demandai si sa sainteté lui avait conféré le don des miracles.Il répondit assez évasivement : \u2014 Regarde.tu verras.Et il nous quitta avec une espèce de hâte.Nous avions repris notre conversation et nous ne pensions déjà plus au « parsis », quand une assez grosse rumeur montant de la place nous fit tourner la tête.Le radjah envoya tout d'abord un de ses serviteurs aux nouvelles.Il nous rapporta ur renseignement si confus, que notre curiosité en fut augmentée.Je me levai, le radjah fit comme moi et nous poussâmes jusqu\u2019au bout des jardins d'où l\u2019on découvrait la place du Marché.La rumeur qui nous avait surpris était une manifestation d'indignation publique, au moins de colère violente.Des gens qui semblaient tout à fait hors d\u2019eux-mêmes tendaient le poing vers un terrain vague.Ils jetaient des imprécations à plein gosier, mais ils n'approchaient point de l\u2019objet de leur terreur.Nous inclinâmes du côté où la terrasse dominait cet espace dénudé.\u2014 Bien sûr, dit le radjah.C\u2019est notre « parsis » qui les tourmente.) L'homme était agenouillé derrière une petite haie de bambous. 8 LA REVUE DES DEUX FRANCES Un enfant était assis à ses côtés et le regardait agiter un couteau dans un panier vide.\u2014 Eh bien?demandai-je au serviteur que, pour la seconde fois, nous avions envoyé s\u2019enquérir, \u2014 O mon maître, dit l\u2019homme, un crime affreux a été commis! Ce « parsis » auquel vous avez fait l\u2019aumône vient d\u2019égorger un petit garçon.Il lui a coupé la tête avec son couteau, il l\u2019a mise dans un panier, et, maintenant, il la déchiquète.Les braves gens que vous voyez là-bas ont essayé de s'emparer du meurtrier.Ils n\u2019y réussissent point.Une force mystérieuse protège le criminel.\u2014 Il faut voir cela, dis-je à mon hôte.Je hâtai le pas autant que le permettait ma dignité de vice-roi et nous descendimes sur la place.Le serviteur n\u2019avait pas menti.Ce misérable « parsis » venait de commettre un crime horrible.Je l\u2019apercevais distinctement à travers la haie de bambous.Le corps de l'enfant décapité était gisant à côté de lui, et, dans le panier, avec son couteau, il torturait la petite tête sanglante.\u2014 Rentrons! dis-je au radjah.J'ai amené dans mon escorte de braves Écossais sur qui les suggestions n\u2019agissent point.Ils vont s\u2019emparer de ce monstre.Le radjah hochait la téte : \u2014 Voulez-vous, dit-il, avant d\u2019intervenir, que nous retournions examiner les faits de ce bout de la terrasse où nous les observions tout a I'heure?\u2014 Etsi l\u2019assassin échappe ?L'Indou fit un signe qui voulait dire : \u2014 Attendez.Je le suivis avec curiosité et ma surprise ne fut pas médiocre.Mon « parsis » était toujours agenouillé à la même place, l\u2019enfant assis à ses côtés, avec sa tête bien solide sur ses épaules.Le tragique couteau s\u2019agitait dans le panier, mais il ne lacérait que le vide.Je venais d'être la victime d\u2019une hallucination collective.Quand j'étais isolé de la foule, le « parsis » n'avait pas le pouvoir de m\u2019imposer son cruel mensonge.Sur la place, au milieu CONTE INDIEN 9 des Indous, j'étais sa proie.Il me suffisait de m'écarter encore pour redevenir le maître de mes sensations.Je fis appeler ce fakir et je lui demandai : \u2014 Que prouve ton expérience ?Il répondit avec une flamme dans les yeux: \u2014 Ne descends jamais dans la foule.Celui, qui sr mêle à tous perd son âme.Le « parsis » aurait pu ajouter: \u2014 Et il appartient à celui qui l'hallucine.» Sans y prendre garde, nous étions descendus jusqu'à la place de la Concorde.Il nous fallut revenir sur nos pas.Devant la porte de l'hôtel que surmontent le Lion et la Licorne, lord Lytton me dit: \u2014 Jai souvent réfléchi a cette parole.Je me suis convaincu qu\u2019elle était vraie à Londres comme aux Indes, à Paris comme à Londres.Nous avons parmi nous des « parsis » ignorés et redoutables.Ils imposent à la foule les suggestions de leur bon plaisir.On accourt au bruit.on se mêle à la cohue ; avec elle, on voit un enfant égorgé.\u2026 Cependant, il n'y a qu'un jongleur derrière une petite haie, qui s'amuse à gratter un panier avec un canif.Hugues Le Roux.es MÉLANCOLIE Quel mal vient me surprendre ?Des amitiés lointaines, Je sens renaître en moi Des amours envolés, Un très ancien émoi, Des mots qui sont allés, Souvenir tendre.De vagues peines! L'air des choses passées Chére Réminiscence ; Semblant rôder partout Quand je ferme les yeux, Vient se frôler surtout Je sens encore mieux Sur mes pensées.Votre souffrance.C\u2019est comme une folie ; C\u2019est un mal qui grandit Et que l'on dit : Mélancolie! Renée Allard. MA FIANCÉE NOUVELLE Ai-je eu tort ?Tout le monde le dit, et cependant je ne puis le croire.On me traite de fou, d\u2019original, que sais-je ?De tous mes amis, pas un ne m'approuve, pas un, entendez-vous ?\u2026 Si, pourtant ; j'ai mon chien, et il est malin celui-là\u2026 J'ai les fleurs aussi.\u2014 Comment, les fleurs ?que voulez-vous dire?.\u2014 Oui, les fleurs des bois, des champs et des prairies, les pauvres fleurs qu'on foule aux pieds, qu'on coupe sans remords afin d\u2019embellir nos salons et de les parfumer, mais qui se flétrissent et meurent.Et cependant, au fond du cœur, j'ai un doute encore, un doute bien léger, c\u2019est vrai, opiniâtre néanmoins, et, malgré les fleurs et mon chien aussi, je me demande quelquefois si je n\u2019ai pas eu tort.A qui donc en appeler enfin?Au lecteur, s\u2019il veut bien me donner son avis.Voici les faits sans commentaires.J'étais alors dans le Midi où j'habitais une vieille demeure patrimoniale, pompeusement appelée, je ne sais pourquoi, « le château des Cèdres ».C\u2019est là que je m'étais retiré à la fin de mes études, environ deux ans après que la mort de mon père m'\u2019eût laissé orphelin.Ma grand\u2019mère, cette vivante relique d\u2019un autre monde et d'un autre âge, s\u2019appliquait, à force de tendresse, à me faire aimer ma solitude, et je vivais heureux MA FIANCÉE 11 près d\u2019elle, sans le moindre souci d\u2019une meilleure ou plus libre existence.Or, ce jour-là \u2014 c'était vers le milieu d'avril, en 1883, \u2014 il y avait grand remue-ménage à la maison.Dès le point du jour on battait les meubles, on frottait les glaces, on lavait à pleins seaux la mosaïque des couloirs, on ratissait les allées du jardin, on passait le peigne sur les gazons.Ses yeux de furet en éveil et ses lunettes à la main (afin de voir plus clair sans doute), ma méticuleuse grand'mère allait et venait, donnant vingt ordres à la fois et présidant à ces manœuvres comme un vieux général.« À qui diable en ont-ils ?».me disais-je ; et, n\u2019entendant gé- ner personne, je m\u2019esquivai discrètement et profitai d\u2019un splendide soleil pour m'en aller promener dans le parc.Je ne rentrai que vers dix heures.Ma grand\u2019mère avait déjà fait toilette ; sous sa belle chevelure blanche, coquettement poudrée, elle ressemblait, presque à s\u2019y méprendre, à un pastel du siècle dernier.Debout devant une étagère et armée d\u2019un imperceptible plumeau, elle époussetait avec une attention pieuse son musée de potiches et de magots chinois.Je me serais fait scrupule de la déranger.Mais elle reconnut mon pas.\u2014 Roger, me dit-elle tout en continuant son petit manège, nous aurons du monde aujourd\u2019hui.Mon amie, Mme de Stahl, vient passer la journée avec nous.Montez vous préparer et soyez là pour la recevoir.Du reste, ne vous pressez pas, nous ne devons déjeuner qu\u2019à midi.Et, comme j'allais m\u2019éloigner : \u2014 À propos, que je ne l\u2019oublie pas: Mme de Stahl ne viendra pas seule ; elle amènera Suzanne, sa fille, une jeune échappée du couvent des Oiseaux.qui, entre parenthèse\u2026 (Elle s'interrompit).Allons bon, le voilà qui dégringole encore ! Tenez-moi donc ce mandarin, Roger, il ne veut pas rester en place.Et elle me fourra dans les mains un gros magot en porcelaine, à moitié désarticulé.Puis, reprenant presque aussitôt : \u2014 De quoi donc parlais-je, Roger ?\u2014 De Mlle de Stahl, si je ne me trompe. 12 LA REVUE DES DEUX FRANCES \u2014 Eneffet.Suzanne a quitté son couvent, et, comme elle l'a, parait-il, nettement déclaré, elle n\u2019y rentrera jamais que par la force des baionnettes.Entre nous soit dit, je crois bien qu\u2019elle aimerait mieux\u2026 Elle se retourna et, me fixant du coin de l'œil : \u2014 Quel âge avez-vous donc, Roger ?\u2014 Moi, bonne maman?Vingt-six ans, vous le savez bien.Elle compta un moment sur ses doigts.Oui., en effet., approuva-t-elle finement, c\u2019est cela : Suzanne dix-huit, et vous vingt-six.Gare au mandarin, mon ami; serrez bien, qu\u2019il ne glisse pas.De vingt-six à dix-huit\u2026, juste huit ans de plus que votre fiancée.\u2014 Quoi, bonne maman ?quelle fiancée ?\u2014 Eh! parbleu, Suzanne de Stahl\u2026 Après tout, fit-elle en riant, peut-être aurait-il mieux valu vous prévenir un peu plus tôt, car voilà bien quinze ou seize ans que Suzanne et vous êtes fiancés.Qu'on me pardonne cet aveu, mais je crus tout d'abord que ma pauvre grand\u2019mère avait perdu la tête.\u2014 Moi, fiancé ?dis-je abasourdi.\u2014 Vous, mon ami, et pourquoi non?D'ailleurs, ne vous effrayez pas, vous n\u2019y êtes pour rien.Cela fut affaire entre Mme de Stahl et moi.Le reste maintenant ne regarde que vous; pour moi, je ne m\u2019en mêle plus.Sachez-le bien pourtant : ce petit secret, Suzanne l\u2019ignore comme vous, ou du moins l\u2019ignorait encore hier soir.Mais assez bavardé ; allez vous préparer bien vite, et si, comme j'ai lieu de le supposer, Mlle de Stahl vous plait, ainsi que vous-même lui plairez, j'espère, le 14 du mois prochain, jour anniversaire de votre naissance, vous l\u2019épouserez\u2026 \u2014 Mais, bonne maman.\u2014 Assez, mon ami, et n\u2019en parlons plus, du moins aujour- d\u2019hui, si vous voulez bien ; je vais préparer le dessert.Et ma fantaisiste grand\u2019mère sortit le plus tranquillement du monde, en me laissant seul avec son mandarin, qui s\u2019obstinait à me regarder de ses gros yeux farouches et à hocher la tête d\u2019un air stupide et affirmatif. MA FIANCÉE 13 Je le lançai sur un divan et, comme un égaré, je montai dans ma chambre.: 11 « Qui, le fait est certain, me répétais-je en m'habillant, ma grand\u2019'mère a perdu la tête ! Quelle comédie me fait-elle jouer?\u2026 Les fiancés sans le savoir! Pourquoi pas nous marier du coup ?\u2026 Et ma fiancée, qui donc est-elle ?.Je sais son nom, pas davantage\u2026 » Et, comme s\u2019il pouvait m\u2019apprendre ou me révéler quelque chose, je me redisais ce nom de Suzanne qui, du reste, m\u2019a toujours plu parce qu\u2019il se prête assez volontiers à deux ou trois variantes aimables.« Est-elle brune?est-elle blonde?Ma grand\u2019'mère ne m\u2019en a rien dit.Passe encore si elle est belle.Cela, d\u2019ailleurs, je le saurai bientôt, car elle vient en ce moment, elle vient ! et combien elle doit trembler, combien elle doit être émue en son ame de jeune fille si seulement elle soupconne.» Et, finissant par y croire moi-même, je répétais sur tous les tons : « Elle vient! j'attends ma fiancée !.» Machinalement, mes yeux se portaient vers la double avenue du château, qui entoure comme une ceinture, avec sa colonnade de peupliers, une immense prairie couverte çà et là de petits îlots verdoyants formés de grands massifs de fleurs et de fourrés impénétrables.Je me jetai sur un fauteuil et me remis à divaguer.Comme par une pente naturelle, mes pensées glissèrent bientôt vers mes amis, mes anciens compagnons d'étude, dont plusieurs avaient été flancés aussi et m\u2019en avaient appris la nouvelle avec le lyrisme ordinaire.Puis, peu à peu, leurs lettres avaient changé de ton, et plus d\u2019un m'y laissait entrevoir comme un vague regret de la liberté perdue.Il en était d'heureux pourtant.oui, mais pas beaucoup.cinq ou six, sept A la rigueur.Et les autres! les autres !.Et ces fiancées incomparables, ces jennes filles simples, timides et modestes, qu\u2019étaient-elles enfin devenues ?\u2026.Des femmes vaniteuses, coquettes, arrogantes\u2026 14 LA REVUE DES DEUX FRANCES Satanée grand\u2019maman ! dans quel guépier va-t-elle me fourrer!.Pour la première fois, j'avisai mon chien, mon fidèle Tobie, qui m'avait suivi dans la chambre et s\u2019y promenait gravement.En voyant que je l\u2019observais, il s\u2019approcha de moi pour réclamer une caresse et me regarda de ses grands yeux profonds! \u2014 Tu aimes ton maître, Tobie ?lui demandai-je en passant doucement la main sur sa tête laineuse.Et le bon caniche, flatté de ma caresse, se serra contre moi en agitant sa large queue, taillée depuis la veille à l\u2019image de celle d\u2019un lion.\u2014 Réponds-moi maintenant ; veux-tu un autre maître ?Mais le vigilant caniche, mis en éveil je ne sais pourquoi, fit un mouvement brusque en regardant vers la fenêtre et poussa un grondement sourd.Moi aussi, je tournai les yeux.Un jeune paysan, un valet d\u2019écurie, descendait à la hâte l\u2019allée du château et, les deux bras en l'air, faisait signe qu\u2019il arrivait.Puis, tout au fond de l\u2019avenue, à trois cents mètres environ, le portrail cria sur ses vieux gonds rouillés, et deux amazones entrèrent à la fois et s'avancèrent presque de front au au trot cadencé de leurs petits chevaux.D'un seul bond je fus à la fenêtre et me dissimulai derrière les rideaux.Au premier coup d'œil, j'avais reconnu M\"\"* de Stahl.Mais ce n\u2019est pas elle, non, ce n'est plus elle que je regardais.C'est l\u2019autre, à son côté, l'autre, dont le voile flottait au vent et qui montait un petit cheval d\u2019allure capricieuse et rétive,\u2026\u2026 l\u2019autre, grande, élancée, dont les formes s\u2019accusaient déjà mieux à mesure qu\u2019elle s\u2019avancait,\u2026 svelte et robuste cependant, et d'une élégance qui me frappa.Toutes les formes d'une statue, pensai- je, avec les souplesses de la chair vivante.Mais le visage,.le visage 7.Quand elle passait devant l\u2019ombre étroite des peupliers, sa figure s\u2019effaçait tout à coup et reparaissait aussitôt, éclairée tout entière des rayonnements du soleil.Au milieu de l'allée, son cheval, un de ces petits alezans du Midi, ombrageux, volon- MA FIANCÉE 15 taires, se permit un léger écart; mais deux eu trois coups de cravache, vigoureusement administrés, le mirent vite à la raison.« Elle n\u2019a pas peur! » me disais-je.Et toujours mes yeux s\u2019évertuaient à la dévisager.Les traits se dessinaient enfin.Quoique indécise et vague encore, la ligne s\u2019affermit bientôt\u2026 Elle me sembla nette et pure\u2026 « Eh! eh! me dis-je tout à coup, ma grand'mere aurait-elle raison ?.\u2026 » Et dans ma poitrine encore oppressée, mon cœur battait presque aussi vite que, sur le sable de l\u2019avenue, le sabot léger des petits chevaux.Debout sur ses pieds de derrière, Tobie regardait, lui aussi.Chose étrange que je n'oublie pas : en voyant les nouveaux visiteurs, il était demcuré impassible et, contre sa coutume, il n\u2019avait poussé aucun aboiement.À quelque distance de la maison, les chevaux excités prirent le galop et montèrent en quelques bonds la pente plus rapide.Ils s'arrêtèrent dans la cour.Lestement la jeune fille sauta à terre, d'un tour de main rajusta sa coiffure, écarta d\u2019un geste gracieux autant que naturel le voile qui cachait à moitié son visage, porta son regard devant elle, vers cette maison qu\u2019elle n\u2019avait pas revue depuis son enfance, se tourna même vers ma fenêtre, et je l\u2019aperçus nettement, bien en face.« Pristi ! me dis-je, qu\u2019elle est belle ! » La porte du salon s'ouvrit.Ma grand\u2019mère descendit le perron et s\u2019avança vers ses deux amies en leur souhaitant la bienvenue.La jeune fille courut à elle et tomba éperdument en ses bras : puis tout disparut au pied de la muraille.Seuls dans la grande cour partagée d\u2019ombre et de soleil, les chevaux, fatigués, tenus en laisse par un jeune valet, marchaient la tête basse et le poitrail fumant.À ma gauche, presque à niveau de ma ceinture, quelque chose vint à bouger\u2026 Je baissai les yeux.\u2014 Tobie! m\u2019écriai-je gaiement, tiens-toi bien, mon vieux camarade ; ta maîtresse vient d'arriver ! Et je descendis au salon. 16 LA REVUE DES DEUX FRANCES III Somme toute, la présentation fut beaucoup plus simple et moins gênante qu'on ne le croirait.Si, comme on a pu le voir, ma grand'mère avait le talent de simplifier les choses, elle avait aussi le don précieux de mettre les gens à leur aise.Bien que tout le monde fût du complot, chacun paraissait l\u2019ignorer, et l\u2019on causait en toute innocence.Moi-même, en dépit d'une timidité qu\u2019on traite à bon droit de sauvagerie, je m\u2019enhardis bientôt, et, dès les premiers regards jetés sur ma fiancée, dès les premières paroles que nous échangeäâmes, j'étais un homme apprivoisé.Quant à ma grand\u2019mère, elle triomphait, et, tout en causant avec ses visiteuses, elle me dépêchait des œillades malignes que je n\u2019avais aucune peine traduire ainsi: « Qu'en dites-vous, mon bon ami ?Suis-je aussi folle que cela ?».Elle était belle, en effet, ma jeune fiancée, bien plus belle encore que d'abord il ne m'avait semblé.Oui, mieux vaut l\u2019avouer tout de suite : séduit comme on l\u2019est toujours par l'attrait de la beauté, je me sentais prêt à l'aimer ; même, pourquoi ne pas le dire, je l'aimais ; oui, je l\u2019aimais déjà, comme on aime d\u2019instinct, au premier coup d\u2019œil, ce qui se rapproche le plus du modèle idéal que chacun s\u2019est forgé pour soi-même.Et certes un orgueil bien légitime se mélait à ce sentiment.Je me voyais traversant la vie avec cette créature superbe, exubérante de jeunesse et de force.Tout dans ce corps robuste, ces membres aux fines attaches, ce visage éclatant des chaudes couleurs du Midi, cette noble aisance des manières et du langage, me faisait involontairement songer à ces admirables filles de l\u2019Italie auxquelles le pinceau des maîtres a imprimé ces deux forces toutes-puissances : la grâce et la beauté.Rien, d\u2019ailleurs, ne manquait au tableau.Tobie, lui-même, venait de se faufiler par la porte entr'ouverte, et, comme pour montrer la place qu\u2019il occupait dans la famille, il s'était approché MA FIANCÉE 17 de moi; suivant une vieille habitude, il avait posé sa tête sur mes genoux, et tandis que je continuais de parler en le caressant de la main, il attachait sur moi ses bons gros yeux reconnaissants.Puis il s'était tourné vers ma voisine et simplement, familièrement, il allait prendre la même pose.Un mouvement brusque le repoussa.\u2014 Fi! la vilaine bête! s\u2019écria la jeune fille en reculant sa chaise.Une douche glacée ne m\u2019eùt pas saisi davantage.Non, sans doute, Tobie, mon fidèle Tobie, n\u2019était pas beau, quoiqu'il eût en ce moment tout l'aspect d\u2019un lion; mais, pour être juste, il n\u2019était pas vilain non plus.C'était un caniche, il est vrai, un vulgaire caniche, mais avec toutes les vertus, tout l\u2019esprit de sa race.Combien de fois, du reste, pour mettre à l'épreuve ses facultés natives, n\u2019avais-je pas feint d\u2019être aveugle! Quoi donc! ne m\u2019était-il pas arrivé bien souvent \u2014 et certes il n\u2019y avait pas fort longtemps de cela \u2014 d\u2019attacher a son cou une ficelle ou un ruban, puis de fermer les yeux et, un grand bâton d\u2019une main et mon cordon de l\u2019autre, de me laisser conduire le long des allées du château ?\u2026 Et nous allions ainsi, l'un suivant l\u2019autre, lentement, et, avec cette finesse de l\u2019ouie que leur infirmité finit par prêter aux aveugles, j\u2019entendais les paysans, cachés dans la broussaille, dire tout bas en nous voyant : « C\u2019est Tobie qui dresse son maître.» Et le bon caniche, conscient de son-rôle, marchait d\u2019un pas égal et tenait le milieu du chemin, et jamais, au grand jamais, il ne m'était arrivé de donner de la tête contre les arbres de l'avenue ou, du pied, d\u2019effleurer un cailloux.Et voici maintenant que Tobie, mon compagnon fidèle\u2026 Mais pourquoi l\u2019a-t-elle repoussé ?\u2026 Il venait, soumis, affectueux, comme pour dire : « Ayez confiance ; vous aussi je vous conduirai si plus tard il le faut.Mais touchez seulement de votre main gantée ma tête laineuse, accordez-moi un simple regard et vous aurez un ami de plus.» Et elle l\u2019avait repoussé ! \u2026 \u2026 Elle si charmante, si belle, se pourrait-il qu\u2019elle ne fût pas bonne ?.Bien entendu, ces réflexions durèrent à peine l\u2019intervalle de 1° JUILLET 2899 2 18 LA REVUE DES DEUX FRANCES a quelques secondes, juste le temps qu\u2019il fallu à mon pauvre Tobie pour s\u2019aller humblement blottir sous une table.Le déjeuner était servi.Ma grand'mere et Mme de Stahl sortirent ensemble ; j'offris mon bras à la jeune fille.Le repas fut des plus joyeux ; il acheva de nous rapprocher.Bien avant le dessert, nous étions tous de vieux amis, nous ne formions qu\u2019une seule famille.On revint ensuite au salon, et, dès ce moment, sans presque s\u2019en douter, par une coquetterie bien naturelle, une vanité des plus excusable, chacun de nous \u2014 j'entends les fiancés \u2014 profita de la moindre occasion d'exhiber son mérite.On en était venu à parler d'actes d\u2019énergie, de courage : aussitôt je crus devoir citer deux ou trois faits extraordinaires, dont un entre autres, que j'imaginai, je crois bien, n\u2019était pas trop à ma défaveur.Sous mon commandement, Tobie fit l\u2019exercice, d\u2019un air un peu rechigné d\u2019abord, avec une mouerancunière, mais bientôt d'assez bonne grace.Il prenait des élans furieux et bondissait à travers mes bras disposés en forme de cerceaux il découvrit des objets perdus, aboya devant un papier à musique, fit vingt prouesses du même goût.Son succès dépassa le mien de cent coudées.À la prière générale, M\" de Stahl se mit au piano et chanta d'une voix aigrelette, c\u2019est vrai, un peu acide même et trop théâtrale, mais expressive néanmoins , et quand le mot « amour » revenait en son chant, elle ne le prononçait qu'avec une grèce pudique el tournait parfois les yeux de mon côté, mais avec réserve et modestie, ce qui me fiattait sans nul doute, bien que ce témoignage, un peu hâtif pour être vrai, ne fût encore qu'une politesse\u2026 Puis, ma grand'mere ne lui ayant pas marchandé les éloges, elle parla longuement musique, apprécia Gluck, Haydn, Mozart, dont elle dit le plus grand bien, ce qu\u2019on trouve dans les meilleurs livres.À ce propos, elle opposa victorieusement l\u2019Italie, qu\u2019elle aimait \u2014 et cela d\u2019instinet, nous dit-elle, \u2014 à l\u2019Allemagne, qu\u2019elle n\u2019aimait pas \u2014 pour le même motif.Elle trouva le moyen de glisser en son jugement une pensée d'un philosophe grec et des vers d\u2019un poète anglais; elle redressa une citation que, selon ma coutume, j'avais faite Lout de travers; mais cela, je le répète, avec grâce et finesse, en souriant toujours, MA FIANCÉE 19 sans une ombre de pédantisme.Et, à mesure qu\u2019elle parlait, qu'elle amoncelait ainsi devant nous les richesses de son esprit et qu\u2019elle grandissait de plus en plus dans mon admiration, moi de mon côté, je me sentais tout au contraire rapetisser, rapetisser, et j'éprouvais au fond de l'âme quelque chose comme de la peur.« Hélas! m'avouais-je humblement, je ne le vois que trop, je suis indigne d\u2019elle! » Ma grand'mère proposa une promenade dans le parc.Nous sortimes.La jeune fille me parut plus séduisante encore au milieu de cette nature qui lui ressemblait en charme et en beauté.Du reste, elle se rendait compte depuis longtemps déjà de l\u2019impression qu'elle faisait sur nous, et l\u2019on eût dit qu\u2019elle tâchait à se la rendre plus flatteuse.Pour moi, j'avais pris le parti le plus sage: celui de metaire.Qu\u2019aurais-je pu dire, en effet, devant cette parole vive, colorée, et cette verve intarissable ?Elle rit, elle plaisanta.Et tout éveillait sa pensée, même les choses que Je voyais cent fois par jour et qui jamais ne m\u2019avaient rien dit.Puis, finement, elle railla.Elle me décocha même quelques traits malicieux, et sans doute elle toucha juste, car tout le monde éclata de rire.Moi seul ne ris que du bout des lèvres.« Elle a de l\u2019esprit ».me disais-je.Et, dans ces moments-là, j'en fis la remarque à mes frais, sa parole devenait mordante, incisive ; deux flammes subites, deux braises plutôt, s\u2019allumaient en ses yeux; de petits plis, à peine perceptibles, se dessinaient aux deux coins de la bouche et lui donnaient une expression un peu dédaigneuse, c\u2019est vrai, mais qui lui seyait à merveille.Et puis, J'en étais sûr enfin, et cela me remplit de joie, elle était bonne, oui, elle était bonne\u2026, carelle daigna s'occuper de l'infortune de nos laboureurs et nous dévoiler les moyens de la secourir : elle parla crèches, fourneaux, ouvroirs et confréries.trop peut-étre, un peu trop.De quoi donc parla-t-elle?.Oui, c\u2019est cela, je m\u2019en souviens: changeant tout à coup de sujet, en quatre ou cinq périodes artistement troussées elle dit son fait à l'Etat, prit à partie le gouvernement, le renversa même d\u2019un tour de main et mit à la place un grand sabre avec une croix pour poignée.Et ma triomphante grand\u2019mère, dont 20 LA REVUE DES DEUX FRANCES cette formule concise résumait tous les sentiments, exultait, jubilait, opinait de l\u2019ombrelle et me regardait d\u2019un air pitoyable, comme pour me dire : « Ce n\u2019est pas vous, mon pauvre ami, qui trouveriez ces choses-là ! » Et moi, plus que jamais, je continuais arapetisser, étonnamment, démesurément, et ma maudite peur me cassait bras et Jambes.« Mais qu\u2019elle est belle ! » me disais-je ; et cet argument péremptoire me fermait la bouche aussitôt.L'heure du départ approchait.On rentra comme on était venu, en se promettant de recommencer la fête deux ou trois jours après chez Mme de Stahl.Enfin, quelques instants plus tard, nous échangions tous un cordial shake-hands; nos deux amazones remontaient gaiement sur leurs petits chevaux, et, tout au fond de l'avenue, avant de franchir le portail, de sa main gracieuse armée de sa cravache à poignée d'argent, ma belle fiancée m\u2019envoyait encore un salut amical.J'étais seul, près de ma grand\u2019mère.Depuis longtemps déjà nos deux visiteuses avaient disparu derrière la colline, que moi j'étais là, immobile, planté comme un pieu dans la cour\u2026 Mes yeux se portaient devant moi et regardaient obstinément, mais loin, plus loin que l\u2019horizon\u2026 Et j'étais pensif, paraît-il \u2026 \u2014 Eh bien, Roger ?demanda ma grand\u2019mère.Je crus qu\u2019on m\u2019éveillait d'un rêve.\u2014 Quoi, bonne maman ?que désirez-vous ?\u2014 Pas grand\u2019chose, fit-elle en riant, mais ce qu\u2019on me doit, à coup sûr : un petit merci.\u2014 Oui, bonne maman.En-effet., répondis-je toujours son - geur ; elle est belle,.bien belle, .mais.Elle me regarda, surprise.- .\u2014 Roger, que signifie ce « mais » ?\u2014 Rien, risquai-je timidernent ; mais,.dites-moi,.ne I'estelle pas trop?\u2014 Vous radotez, mon pauvre ami.\u2014 Peut-être, bonne maman ; mais,.dites encore,.est-elle bonne?- MA FIANCÉE 21 \u2014 Où eùt-elle appris à ne l'être pas ?riposta la noble douairière dans le grand style de nos vieux maîtres.\u2014 En effet, approuvai-je humblement; mais\u2026 \u2014 Encore un « mais » ?interrogea-t-elle.\u2014 Oui, répondis-je avec embarras ; mais\u2026 n'est-elle pas un peu fière ?\u2014 C\u2019est de la race, mon ami.\u2014 Sans doute\u2026 Cependant on la pourrait croire un peu brusque.N'a-t-elle pas repoussé Tobie?\u2014 Parce que Tobie est mal élevé.\u2014 Enfin, enfin, comment vous dire?achevai-je à bout d'arguments.Pour me servir d\u2019un langage connu, sa main gauche n\u2019ignore pas ce que sa main droite a donné.\u2014 Parce qu\u2019elle donne des deux à la fois, répliqua mon imperturbable grand'mère.Après tout, sachez-le bien, Roger; vous êtes prévenu, n\u2019est-ce pas?Si j'ai choisi votre fiancée, je ne ne prétends à rien de plus.À vous seul de faire le reste.Ainsi donc, allez à votre guise ; voyez, écoutez, jugez, épousez, rompez, cela ne me regarde plus : se n\u2019est pas moi qui me marie.IV Ce fut, à partir de ce jour, entre le château des Cèdres et la vieille Chartreuse des Stahl, un véritable chassé-croisé d\u2019invitations et de visites.Il va sans dire que si je m\u2019éprenais toujours davantage, ma fiancée, elle aussi, j'en fais l\u2019aveu sans fatuité, ne me semblait pas demeurer insensible.Au reste, tout venant d\u2019elle me semblait aimable, même ce nom de Roger qu'elle me donnait maintenant et que jamais personne au monde n\u2019avait su prononcer comme elle.Il prenait dans sa bouche des inflexions si tendres, si caressantes, que j'en tressaillais des pieds à la tête.Et pourtant cette crainte maudite qui, le premier jour, m'avait tant fait songer, cette peur aussi inconsciente que folle ne cessait pas de me taquiner.Plus je la combattais, plus elle m'obsédait.Il m'\u2019arrivait alors de me demander quel phéno- 22 LA REVUE DES DEUX FRANCES mène étrange se passait en moi, de combien d'êtres différents J'étais composé.Je voulais et ne voulais pas; si une voix me disait\u201d: « Fais vite! » une autre aussitôt répondait : « Prends garde! » Etait-ce la méfiance de l\u2019avenir, la pensée d'amis malheureux en ménage ou la rébellion secrète de ma liberté que j'allais aliéner pour toujours ?Je l\u2019ignore.Le plus sûr toutefois, c\u2019est que, si je recherchais les motifs premiers de ce trouble intérieur, ils me semblaient plutôt provenir de l'instinct.« Pourquoi donc, finis-je par me dire, cette peur serait-elle entièrement déraisonnable ?Pourquoi fermerais-je les yeux?Après tout, quels gages certains d\u2019un bonheur à venir puis-je avoir aujourd'hui?Et, sans chercher plus loin, n\u2019en serait-il pas de ma fiancée comme de moi-même?En effet, si je ne la vois aujourd'hui que sous les dehors de sa grâce et de sa beauté, moi aussi ne me présenté-je pas à elle sous des apparences flatteuses, peut-être mensongères?Quoi donc! n\u2019est-il pas en chacun des fiancés plus d\u2019un défaut secret aussi habilement dissimulé sous les belles paroles que les épines sous les fleurs dont ils se font hommage?Et si moi le premier je lui cache avec un soin jaloux un caractère peu facile, impressionnable jusqu'à l'excès, elle, de son côté, ne cache-t-elle rien ?.» Telles étaient les pensées qui me poursuivaient maintenant et où d\u2019ailleurs je me complaisais dès que mes devoirs amoureux me laissaient des loisirs.Pour m\u2019y donner tout à mon aise, je quittais la maison et m\u2019en allais vagabonder à travers la campagne ; là, je révais, je songeais, toujours partagé entre mon amour naissant et mes craintes.Et Dieu sait à quelles extravagances je me livrais alors ! Je me surprenais cédant à des idées fantasques, à des caprices puérils, jouant ma détermination prochaine sur d\u2019absurdes hasards, ne rougissant pas, à mon âge, d\u2019interroger les marguerites, qui parfois me répondaient : « Un peu », et souvent aussi: « Pas du tout », et m\u2019abandonnant enfin à mille autres folies que je n'oserais raconter.Mais, pendant ce temps, l\u2019heure décisive approchait, et clopin-clopant je m\u2019acheminais vers le mariage.Quinze jours à peine nous en séparaient et déjà, dans leur style aussi simple que naturel, les journaux du voisinage insinuaient à tout l\u2019uni- MA FIANCÉE 23 vers que « M'e Suzanne de Stahl et M.Roger de Captan allaient enlacer leurs blasons », quand un accident malheureux vint brouiller tout cela.V « Comment! pour si peu?me direz-vous dans un instant ; pour un pareil enfantillage?.Oui, vraiment, c'en est trop; quoi que vous en pensiez, vous êtes sans excuse !\u2026 » Peut-être, hélas! Mais, je vous en prie, laissez-moi finir.Mme de Stahl et sa fille avaient déjeuné au château ce jour-là.On allait bientôt se quitter, et, en attendant que la chaleur tom- bat, ma grand\u2019'mére et M™ de Stahl, assises dans un coin du salon, causaient entre elles à voix basse.\u2014 Roger, demanda Suzanne gaiement, tenez enfin parole ; menez-moi jusqu\u2019à l'Ermitage.J\u2019avais baptisé de ce nom un petit pavillon isolé, espèce de cabane en chaume que j'avais fail construire pour moi seul dans un bosquet voisin, derrière la maison.C'était là, du reste, ma retraite favorite, à cause de sa tournure agreste et surtout de sa solitude dont lè silence n\u2019était guère troublé que par le cri lointain des paons ou la voix aigre des pintades.Ÿ Nous nous esquivâmes sans bruit, et, afin de couper au plus court, nous sortimes par une porte dérobée qui s\u2019ouvrait sur la plaine.Pendant quelques instants nous marchâmes sous un berceau de vignes et de noisetiers.Elle avait relevé sa robe d\u2019amazone et, de sa main gauche, elle en soutenait les pans inférieurs.Je poussai une claie, et nous nous engageâmes dans un sentier étroit, frayé à la lisière d\u2019une grande prairie et bordé d\u2019une haie où pèle-mêle fleurissent au printemps, parmi les buissons d\u2019aubépine, des myrtes, des lilas et des rosiers sauvages.Ici tout poussait au hasard, sans crainte du ciseau, au caprice de la nature, dans un désordre que j'aimais.Et je me souviens que dès le moment où pour la première fois elle eût posé le pied dans le petit chemin et que nous fûmes entrés dans la vaste prairie où flottaient dans un air fluide, sans 24 LA REVUE DES DEUX FRANCES nuages, toutes les senteurs du printemps, il me sembla que la nature elle-même s\u2019était mise en fête pour la recevoir, et presque involontairement je songeai à ces vers du poète : Au petit sentier passa ma mignonne, Et le doux sentier se mit à fleurir.Elle me précédait, joyeuse, riante, poussant par intervalles de petits cris charmants quand, sur notre passage, un oiseau surpris sortait brusquement du buisson, quand une abeille trop empressée frôlait étourdiment sa main ou sa joue.Je la laissais parler, l'interrompant à peine, tout heureux de l\u2019entendre et assez occupé, du reste, à suivre du regard sous sa tunique souple les ondulations de son corps.Oui, je l\u2019avoue enfin, mes vieilles craintes s\u2019étaient dissipées, aucune voix perfide ne me parlait plus; j'aimais, oui, je l'aimais sans réserve ni réticence ; j'étais fier de la présenter à ce petit recoin du monde que j'avais créé pour moi seul, ou nul autre pas que le mien n'avait laissé d\u2019empreinte, où quelqu\u2019une de mes pensées reposait encore sur chaque brin d'herbe et chaque feuille des arbrisseaux.Un vent tiède passait, tout imprégné du parfum des champs, et faisait frisonner les branches d\u2019aubépine où les fleurs palpitaient, pareilles à des flammes blanches.Tout un peuple bourdonnant d'insectes volait, chantait, criait, jouait, aimait à nos côtés ; et là-haut, sur nos têtes, le soleil, tout jeune, lui aussi, le grand, le bon soleil!\u2026 Tobie lui-même prenait part à la joie commune et gambadait à travers la prairie en se roulant dans les foins odorants.Oui, dans mon enthousiasme nuptial, j\u2019aurais cent fois juré que tout cela vivait, brillait, vibrait, fleurissait pour nousseuls ; j\u2019aimais cette terre, belle aussi comme une fiancée ; je bénissais du fond de l'âme cette nature fraternelle qui chantait avec les oiseaux, souriait avec la lumière et parfumait avec les fleurs.Et, pendant ce temps, la fiancée, la seule, la vraie, ma belle amazone marchait joyeuse devant moi, et, en me contant ses rêves d\u2019avenir, ses espérances près de se réaliser, elle brandissait gaiement sa cravache.Or, en jouant ainsi, il lui arrivait quelquefois de toucher par mégarde les branches fréles de I'aubépine, et les fleurs, détachées de leur tige, s'envolaient dans MA FIANCÉE 25 les airs comme des papillons d'argent et s'abattaient dans le sentier.Mème, elle prit goùt à ce jeu; il exerçait sa main; et les fleurs, adroitement frappées, continuaient de tomber çà et là ; les buissons, privés de leur parure, tournaient vers moi leurs doigts mutilés ou meurtris.\u2014 Roger! disait-elle en riant, il neige, voyez donc! En effet, les flocons blancs voltigeaient de plus belle et jonchaient le sentier.Mais je ne lui répondis pas.Sans bien en démêler la cause, J'éprouvais depuis un moment une sorte de gêne, de contrainte plutôt.Que voulez-vous?Tout ce qui m'entourait, ce pré, ces arbres, cette haie avec ses lilas, son aubépine, ses rosiers, tout cela était devenu à la longue quelque peu dc moi-même; aussi me semblait-il qu\u2019à chaque fleur qui se détachait quelque chose tumbait en moi.et, pour ne point fouler mes fleurs, instinctivement je détournais les pids.Cependant, il m\u2019en souvient encore, elle parlait alors des faibles qu\u2019on opprime, des humbles qu'on dédaigne, mais qu'elle aimait, elle, à défendre; et, en parlant ainsi, elle levait la main, faisait cingler son fouet, et les grappes de lilas s\u2019inclinaient tout à coup ct pendaient derrière elle comme des chevelures mortes.Malgré moi je devenais plus triste ; j'aurais voulu retenir son bras.« Après tout, me dis-je bientôt, c'est juste; elle n'y pense pas.» \u2014 Suzanne, lui demandai-je, que faites-vous donc?\u2014 Moi?répondit-elle gaiement; vous le voyez bien, je m'amuse.Et l'impitoyable cravache, brandie par une main habile, flagellait à droite, flagellait à gauche, frappait en haut, frappait en bas, et les roses tombaient effeuillées, les lilas égrenés, les marguerites décapitées.Toujours en riant, elle immolait des fleurs, elle, la jeune fllle! « Et pourtant, me disais-je, elles ne lui ont rien fait! Aucune d\u2019elles, j'en suis sûr, ne l'a arrêtée au passage, aucune n\u2019a 26 LA REVUE DES DEUX FRANCES piqué son doigt, aucune méme n'a effleuré sa robe !.Alors, de quoi les punit-elle?.Que pourrais-je dire à présent?Elle ne comprend pas !\u2026 » Et je me gardais de parler, tant j'avais peur du ridicule.\u2014 Suzanne, risquai-je pourtant d\u2019une voix que je m\u2019efforçais de rendre enjouée, vous n\u2019y pensez pas\u2026 Elles souffrent.\u2014 Qui fit-elle en se retournant à demi.\u2014 Elles, murmurai-je timidement.Je n'osai pas dire « les fleurs »; mais, du doigt, je lui montrai la haie.Elle éclata de rire.\u2014 Vraiment, Roger, s\u2019écria-t-elle, avouez-le, vous êtes fou! Des fleurs, souffrir!\u2026 Mon Dieu, que vous êtes enfant ! Et, en me plaisantant toujours, elle continuait de marcher et, nonchalamment, elle cravachait.Que se passa-t-il donc en moi?Etait-ce les fleurs ou mon amour-propre ?Encore aujourd\u2019hui je l\u2019ignore.Mais une colère subite me monta au cerveau ; mon autre nature, la mauvaise, dit-on, s\u2019éveilla tout à coup, et voici qu'à propos de fleurs je commençais presque à voir rouge.\u2014 Suzanne, repris-je bientôt, mais d\u2019une voix qui, j'en conviens, pouvait sembler impérieuse, laissez cela, je vous en prie.Elle fit un geste de surprise et, tournant à demi la tête : \u2014 Ah çà mais, qu\u2019avez-vous donc, Roger?\u2014 Moi?.rien\u2026 rien, bégayai-je, interdit et piqué à la fois du ton hautain de ces paroles.Mais non,.ce n'est pas bien,.je ne veux pas.Brusquement elle fit volte-face.\u2014 Et s\u2019il me plait, à moi?répliqua-t-elle froidement.Elle fit encore de la main un petit geste dédaigneux, et la dent flexible du fouet mordit une fleur, à ma gauche.\u2014 Eh bien, moi, lui dis-je à bout de patience, je ne le permets pas! Et je voulus arréter sa main.Pour m\u2019éviter, elle se recula ct, d'un air menaçant : \u2014 Alors, c\u2019est sérieux?fit-elle en me toisant des pieds à la tète. MA FIANCÉE 27 \u2014 Oui! m'\u2019écriai-je, très sérieux.Et j'eus le grand tort d'ajouter : \u2014 Vous n\u2019avez pas de cœur !\u2026 Elle pâlit légèrement et, sans répondre une syllabe, elle passa \u201c brusquement devant moi en faisant avec sa cravache, mais dans le vide maintenant, un geste bref de haut en bas, comme pour briser un invisible obstacle, et revint à grands pas vers la maison.Je songeai d\u2019abord à la suivre pour essayer de la calmer ; mais je n\u2019en trouvai pas la force.De plus, j'étais encore sous l'impression de ma sotte colère, pas au point d'ignorer toutefois combien les derniers mots qui m\u2019avaient échappé étaient graves et offensants.Elle reprenait le chemin que nous venions de suivre, Je ne la perdis pas de vue : pas une fois elle ne tourna la tête.Elle entra bientôt dans l'avenue de noisetiers, s\u2019y enfonça rapidement, et Je ne la vis plus.Ma colère tomba enfin et je commencai à voir clair dans la scène qui avait eu lieu.Je ne trouvai que deux mots pour la résumer : « C\u2019est absurde.» Rentrer!.et pourquoi?Que pouvais-je dire ?.Me disculper?a quoi bon?Le mal était irréparable.Faire des excuses?Jamais! Il m'en eût fallu le courage, et je ne l'avais pas.Attendre me sembla meilleur, quoique moins brave cependant.Pour réfléchir tout à mon aise et aussi pour laisser libre cours aux événements, je traversai le fourré à quelques pas de là et marchai longtemps au hasard.Je me retrouvai bientôt sur la lisière d\u2019un petit bosquet, à deux cents mètres environ de la grande avenue du château.Ne tenant pas à rentrer encore, je me laissai tomber sur l\u2019herbe et, les yeux tournés vers la maison, j'attendis.Tobie s\u2019étendit à mes pieds.Quelques instants plus tard, on amenait deux chevaux dans la cour.Mme de Stahl et sa fille descendaient seules les perron, montaient à cheval et partaient au galop.Mis en éveil au premier bruit, Tobie s'élanca a corps perdu, rattrapa les deux étrangères et les poursuivit en aboyant de toutes ses forces.Quand elle passa devant le bosquet, la jeune fille tourna par 28 LA REVUE DES DEUX FRANCES hasard les yeux de mon côté.M'aperçut-elle ?I se pourrait ; car elle leva de nouveau sa cravache et la laissa vivement retomber sur le poitrail de sa monture.Le cheval surpris se cabra.Pour lui faire entendre raison, elle lui administra une volée de coups de fouet, qui, je le crois bien, se trompaient d'adresse.Sans cesser un instant d'aboyer, Tobie fit la conduite à l'ennemi jusqu\u2019à la grille de l'avenue ; puis il revint à toutes jambes et repris sa place à mes pieds en grommelant encore, mais d\u2019une voix qui semblait dire : « Jai fait mon devoir, n'est-ce pas ?Vivons tranquilles désormais.» Le soleil penchait vers les coteaux ; je me décidai à rentrer.VI J\u2019errai un moment autour de la maison et me mis à l'affût des nouvelles.Je redoutais malgré tout l\u2019accueil de ma grand\u2019mère.J'aperçus enfin ma vieille gouvernante qu'on avait envoyée à ma découverte et qui m'avait inutilement cherché dans tous les recoins du château.Je lui demandai ce qu\u2019elle savait.Elle m\u2019apprit que Mlle de Stahl était revenue furieuse en donnant ordre de seller a instant les chevaux.Rentrée au salon, elle avait raconté une interminable histoire de haie, de cravache, de fleurs, dans laquelle il était impossible de rien démêler, si ce n'est que je m'étais oublié au point d\u2019insulter ma fiancée.Bien entendu, Mme de Stahl avait pleinement approuvé sa fille.Quant à ma grand'mère, elle se conténtait de pousser de temps à autre des exclamations de surprise, en répétant que rien de tout cela n'avait le sens commun, et que certainement j'étais devenu fou : ce qui ne l\u2019empêcha pas de prendre énergiquement ma défense quand, à la fin de son récit, Mlle de Stahl se servit à mon égard d'expressions un peu trop vives.Je rentrai à demi rassuré.Tenant par-dessus tout à m\u2019expliquer avec ma grand'mère, j'allai droit au salon et ne la trouvai pas.Je passai au jardin ; on ne l'avait pas vue.On m'\u2019apprit alors qu\u2019après le départ de ses deux amies, elle s'était retirée MA FIANCÉE 29 dans sa chambre.Je la fis prier de me recevoir, elle répondit qu\u2019elle était souffrante et qu\u2019elle aimait mieux rester seule.Moi aussi, je montai dans ma chambre et j'imaginai je ne sais quel prétexte pour n\u2019en point descendre à l\u2019heure du diner.Deux ou trois pensées m'obsédaient ; je me perdais en considérations sur les conséquences de ma sotte colère : tous mes projets tombés à l\u2019eau, ma grand\u2019mère désolée sans doute, et mon bonheur joué sur un absurde coup de tête.La nuit arriva là-dessus.Me doutant bien que le sommeil tarderait à venir, je m'accoudai à la fenêtre et me remis librement à songer.Cependant, loin d\u2019exagérer mes idées ou d'irriter mes sentiments, comme elle le fait d'habitude, la nuit, au contraire, vint les modérer.On eût dit que cette nature dont j'avais pris la défense se chargeait maintenant d\u2019alléger mes soucis.Je revoyais de loin, à la clarté des étoiles, les lieux témoins de mon emportement ; ils m\u2019apportaient des sensations si douces, .qu\u2019elles effacèrent bientôt jusqu\u2019à l'ombre même d'un repentir quelconque.Je repassai une à une les paroles que j'avais dites, et finalement je n\u2019y trouvai rien à blâmer.Je songeai à ma liberté reconquise, à ma vie ancienne qui allait reprendre son cours paisible dans ces lieux que j'aimais; et il me sembla que tout ce qui m\u2019entourait, ces prés et ces bois avec leurs millions de bouches qui chantaient dans la nuit, ces arbres et ces fleurs, pénétrés de reconnaissance, prenaient une voix pour me dire : « Rassure-toi; tu as bien fait.» « Alors, soit, me dis-je en poussant la fenètre; à la grâce de Dieu ! » Et je me jetai sur mon lit.VII Le lendemain, à mon lever, ma grand\u2019mère m'\u2019accueillit comme d'habitude.Je compris bien vite son premier coup d'œil : elle cherchait sur mon visage si ma folie de la veille y avait laissé quelque trace.Nous n'eûmes d'ailleurs aucune explica- 30 LA REVUE DES DEUX FRANCES tion ; la scène eût probablement tourné au ridicule.Chose pourtant qui me frappa : ni ce jour-là, ni les autres jours, le gros bouquet de fleurs des champs qui figurait au salon de toute éternité, et que ma grand\u2019mèra aimait à cueillir elle-même, ne figura plus sur la grande table.Serait-ce par hasard?.ou plu- tot voulait-on éloigner tout ce qui pouvait provoquer un souvenir facheux?.En tous cas, des jours et des jours s'écoulerent sans qu\u2019on prononçât au château le nom de Suzanne de Stahl.Au reste, le temps, ce grand médecin, se chargea, comme de coutume, de tout arranger pour le mieux.Huit à dix mois après cette aventure, M\"° de Stahl épousait un de nos sportsmen le plus en renom, le comte de P., et venait définitivement se fixer à Paris.Elle habite, depuis son mariage, à la porte du par: Monceau, dans un petit hôtel Louis XV, à façade fleurdelisée, qu\u2019on ne le connaît guère plus que sous le nom de « l'hôtel des lis »., À peu près vers la même époque, je quittais, moi aussi, la province, pour me livrer désormais à mes goûts artistiques, et Je me retirais avec ma grand\u2019mère dans son hôtel de la rue de Lille.Et mon châtiment aujourd'hui \u2014 car c'en est un, croyez-le bien, et voilà plus de trois ans qu\u2019il dure \u2014 est de me rencontrer presque à chaque pas avec mon ancienne fiancée.Le flux et le reflux de la vie parisienne nous ramènent toujours l\u2019un vers l\u2019autre.Au bois, au théâtre, en soirée, si je ne la retrouve elle- même, je n\u2019entends vanter autour de moi que l\u2019esprit, la grâce, la beauté de la comtesse de Per.Halte-là! j'ai failli la nommer!.Et toujours, quand les accidents de la vie parisienne nous conduisent ainsi l\u2019un vers l\u2019autre, devant ces yeux superbes qui ont tout l\u2019éclat du diamant et sa dureté aussi, devant cette bouche aux plis dédaigneux, cette parole impérieuse et cet air hautain, surtout devant cet esprit railleux, impitoyable, il m'arrive de dire parfois : « Décidément j'ai eu raison ».\u2026 Mais bientôt, devant ce regard adorable, cette voix chaude, pénétrante, ces formes idéales de statue antique, devant cette grâce indicible répandue sur tout son être, devant ce bien si rare à jamais perdu par le caprice d\u2019un moment, surtout devant le MA FIANCEE 31 sourire vainqueur du mari et la compassion attristée de ceux qui savent mon histoire, alors je ne puis que baisser la tête, et la voix bien connue, la voix opiniâtre dont j'ai parlé tout à l'heure, s\u2019éveille en moi comme un remords ou tout au moins comme un regret, et je m'écrie au fond du cœur : « Oui, décidément, j'ai eu tort! »\u2026 Et vous, lecteur, qu\u2019en pensez-vous?\u2026 L.Brethous-Lafargue.P.S.\u2014 Au moment où ces lignes vont être livrées au public, je lis l\u2019entrefilet suivant dans un journal du matin, fort au courant de ce genre d'histoires : « Petit scandale hier dans un grand salon du quartier Monceau, À la suite de certaines observations qui lui étaient adressées par M.le comte de P., et qui touchent à un sujet que nous croyons devoir taire aujour- d\u2019hui, la belle, mais trop irascible comtesse, dont le caractère emporté n'était connu jusqu'ici que de rares intimes, a jeté son éventail à la face de son mari et, le soir même, a quitté l\u2019hôtel\u2026 » Depuis deux heures environ je me promène sur les boulevards, Le temps est lourd et pluvieux ; mais qu\u2019il fait bon vivre, n\u2019est- ce pas?et que l\u2019on respire à son aise! Il me semble parfois que ma poitrine va éclater, et il me prend de folles envies d\u2019embrasser tout le monde.Je viens de rencontrer mon vieil ami Maurice d\u2019Ermont, l\u2019heureux époux, lui, de Fabienne.Je l\u2019interroge adroitement.1l n'est encore au courant de rien.Oui, mieux vaut que tout autre que moi lui en apprenne la nouvelle.Nous nous promenons depuis un moment, bras dessus, bras dessous.Le brave garçon ne comprend rien à ma gaieté, à mon air plaisant et rieur, et voilà trois fois qu\u2019il me dit du ton le plus intrigué du monde : Que diable avez-vous, mon ami, pour vous frotter ainsi les mains?. M.PAUL DESCHANEL, de l'Académie Française, ' PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.Le samedi 20 mai de l'année courante, M.Emile Deschanel, professeur au Collège de France et l'un des six derniers\u2019sénateurs inamovibles nommés par le Sénat aux termes de la Constitution de 1875, se disposait à continuer son enseignement de la littérature française moderne, quand des salves d'applaudissements répétés partirent de tous les coins de la salle.C'étaient ses auditeurs qui lui témoignaient à leur manière combien ils participaient à sa joie de voir son fils, Paul Deschanel, entrer à l'Académie française.La voix tremblante d'une émotion qu'il ne tenta même pas d\u2019attéouer, l\u2019'éminent conférencier parvint enfin à prononcer ces quelques mots : \u2014 Mesdames et Messieurs, je suis bien touché.de votre accueil si amical.j'en reporterai une bonne part à qui de droit.Et tandis qu'il reprenait son explication d\u2019un chapitre des Caructères de La Bruyère, Mme Émile\u2019 Deschanel, qui s\u2019était glissée incognito dans l'assemblée, sentait son cœur de mère et d'épouse en proie à un noble et doux attendrissement.devant les manifestations d'estime respectueuse envers son mari et l'approbation unanime rencontrée par le choix de l'Académie.À ce moment, elle dut jaillir de sa mémoire, la page enthousiaste où Émile Déschanel'saluait la naissance de ce fils dont les succès politiques et littéraires assureraient à son nom une renommée durable, siles Éludes sur Aristophane et le Romantisme des Classiques, n'étaient pas autant de titres à l'immortel souvenir de la postérité : « Profond mystère! féconde joie, réciprocité de la vie : le fils régénère le père et la mère, il les crée à son tour !\u2026 » - .Ainsi, deux jours avant cette scène toute familiale, bien de nature à resserrer encore les liens de sympathie qui unissent M.E.Deschanel à ses fidèles élèves, l'Académie \u2018française, dans sa séance hebdomadaire du jeudi 1% mai, avait procédé à l'élection d\u2019un membre en remplacement de M.Édouard Hervé, journaliste de grand talent, l'un des rares membres de la Presse politique dont on put dire, de l\u2019aveu de ses adversaires, qu'il s\u2019était complu à se servir de sa plume comme d'une épée et avait toujours refusé de considérer le journal comme un terrain de pugilat, tout en sachant défendre brillamment les convictions politiques et religieuses auxquelles il demeura fidèle sa vie durant.Après la lecture du procès-verbal de la dernière séance, M.Brunetière, qui pré- A.0) SI, Bere PAUL DESCHANEL Président de la Chambre des Députés La Revue pes Deux Frances. PAUL DESCHANEL 33 sidait, demanda nominativement et successivement à chacun des académiciens présents s'il avait antérieurement promis sa voix, et sur la réponse négative de chacun des Immortels, le vote eut lieu.Au second tour de suffrage, M.Paul Des- chanel, président de la Chambre des députés, fut élu par 20 voix sur 36 votants.Le résultal du vote ne causa aucune surprise.ll était convenu que la docte Compagnie réserverait le premier fauteuil vacant à M.Paul Deschanel comme à l'un des hommes que leur genre de talent, leurs habitudes de courtuisie, leur finesse d'esprit et leur goût personnel signalent d\u2019emblée à ses suffrages.M.Paul Deschanel se trouvait donc destiné à endosser l'habit à palmes vertes un jour ou l\u2019autre.D'ailleurs, ses travaux littéraires comma ses succès oratoires, l\u2019autorité qu\u2019il äpporte à présider aux débats de la Chambre comme sa valeur d'homme d\u2019État, donnent à prévoir qu\u2019il ne tardera point à se mettre en évidence dès son discours de réception, et à prendre aux occupations académiques une part aussi brillante qu'aux travaux parlementaires, à s'y distinguer de façon aussi remarquable qu'il le fit lors de son passage dans l'Administration.Car M.Paul Deschanel a été fonctionnaire, et fonctionnaire modèle.Cela n\u2019étonnera guère que ceux qui ignorent ses qualités de travail et de persévérance, et combien le fils du proscrit de Décembre a pris à cœur de se voir appliquer dans les différents emplois que son mérite lui a valus, la formule célèbre de nos voisins d\u2019Outre-Manche : The right man in the right place.C'est à titre de secrétaire particulier de M.de Marcère, ministre de l'Intérieur en 1876, puis de M.Jules Simon, président du Conseil en 1876 et en 1877, que le jeune licencié en droit et ès lettres débuta dans la carrière administrative.Il y déploya cette fermeté courtoise et cette amabilité inlassable qui contribuèrent à lui concilier les bonnes grâces des habitants de Drevx (Eure-et-Loir), où il fut nommé sous-préfet.Après avoir erré d\u2019Eure-et-Loir en Seine-et-Marne comme secrétaire général de préfecture, puis de Seine-et-Marne.Dans le Finistère, suivant le déplorable système de l'Administration française qui consiste à donner de l\u2019avancement aux fonctionnaires en les déplaçant de leur poste primitif juste au moment où ils sont le mieux en état de contribuer à la prospérité de la région qui leur est confiée, M.Paul Des- chanel douna sa démission de sous-préfet de Meaux pour accepter la candidature à la députation, qui lui était offerte par ses anciens administrés de l'arrondissement de Dreux.Mais son échec contre M.Gatineau, député sortant, lui assura des loisirs nécessaires pour approfondir les questions commerciales et agricoles auxquelles ses études antérieures l\u2019avaient insuffisamment préparé, et lui laissa assez de temps pour fournir une collaboration régulière à la Revue Politique et Parlementaire, au Temps et au Journal des Débats.Ses études sur la Question du Tonkin, sur la Politique française en Océanie, etc, datent de cette époque.En 1885, le scrutin de liste remplaça le scrutin d'arrondissement.C'est alors que M.Paul Deschanel, inscrit sur la liste républicaine du département d'Eure-et- Loir, fut chargé de défendre les intérêts de ce département par plus de 37.000 voix.11 y avait déjà quelques mois que le nouveau député attendait l\u2019occasion de se révéler à la tribune de la Chambre, quand un projet de loi destiné à protéger les céréales françaises contre les blés étrangers vint lui permettre de faire ses débuts oratoires.Dès lors, Paul Deschanel se classa au premier rang des leaders parlementaires et la Presse, applaudissant dans une unanimité rare à ce talent naissant, le salua comme une des futures illustrations parlementaires.Sans cesser de se faire le défenseur de l'agriculture nationale, M.Deschanel aborda avec le même succès les questions de politique extérieure, surtout celles qui concernaient les intérêts de la France en Orient.Il fut aussi l'un des très nombreux représentants du peuple dont les voix prophétiques signalaient \u2014 régulièrement et vainement \u2014 les.abus invétérés et les errements constants du ministère de la Marine.1°\" JUILLET 1899 3 34 LA REVUE DES DEUX FRANCES Pendant le coup de folie qui entraina une grande partie du pays derrière le fameux cheval noir du général Boulanger, M.Deschanel n'oublia point ce qu'il devait à ses origines de fils d\u2019un proscrit de Décembre.: on le trouva au premier rang du Comité de défense républicaine.L'arrondissement de Nogent-le-Rotrou approuva son attitude en lerenvoyant à la Chambre, de nouveau député.Désormais, Paul Deschanel au cours de cette seconde législature s'affirma à chaque discours comme un des maîtres de l'éloquence parlementaire.Lors d'une proposition de loi ayant pour objet d'enlever au jury de Cour d\u2019assises et de déférer aux tribunaux correctiongels la connaissance des délits d\u2019injure et de diffamation commis par la voie de la presse ou de la parole contre les hommes publics, il s\u2019affirma partisan résolu de la liberté de la presse.Mais son intervention dans la discussion soulevée par la grève de Carmaux (1892) lui valut l\u2019hostilité de l'extrême gauche.Il prononca dans cette séance fameuse l'apostrophe restée si vraie hélas! « La grève est le bouillon de culture du politicien ».Il faut croire M.Deschanel un excellent observateur, puisque de récentes grèves ont démontré la volonté formelle de certains syndicats ouvriers résolus à se passer du concours de leurs élus et décidés à solutionner leurs affaires eux-mêmes.Nous ne nous attarderons pas à citer les nombreuses harangues prononcées sous les ministères Ribot et Goblet, où M.Deschanel déploya ses brillantes qualités de porte-parole du parti républicain modéré.Ce sont faits assez récents pour être présents au souvenir de tous.Nous ne rappelerons pas davantage que M.Deschanel s\u2019est fait le champion déterminé du principe d'association et de l'extension de la liberté du travail, se développant tous deux, avec « l'intervention de l'État, non pour étouffer l'initiative individuelle, mais pour l'aider, au contraire, comme le tuteur soutient la plante qui s'élève ».La séance du 10 juillet 1897 mit aux prises, dans une interpellation sur la crise agricole, deux des grands orateurs de la Chambre d'alors : M.Jaurès et M.Descha nel.Enthousiasmés par l\u2019éloquence du député de Nogent-le-Rotrou, ses collègues votèrent l'affichage de son remarquable discours dans toutes les communes.La péroraison en est demeurée comme un modèle d'éloquence parlementaire qui fait songer aux beaux jours des Berryer, des Montalembert, des Manuel et des Casimir-Périer : « Cher paysan de France, éternel créateur de richesse, de puissance et de liberté, éternel sauveur de la patrie et dans la paix et dans la guerre, toi qui tant de fois as réparé les revers de nos armes et les fautes de nos gouvernements, ta claire et fine raison sauvera d\u2019un matérialisme barbare l'âme idéaliste de la France! » M.Paul Deschanel à aujourd'hui quarante-trois ans.Réélu encore une fois sans concurrent à Nogent-le-Rotrou, il parvint une première fois à la présidence de la Chambre avec une majorité de dix voix.Le 1O janvier 1899, la Chambre le nommait de nouveau président par 323 voix contre 187 à M.Henri Brisson.Le voici à l'Académie.On peut dire que son œuvre oratoire y à contribué largement.D'une clarté sans égale et d\u2019une loyauté à laquelle on rend hommage, elle l'a mis rapidement à la tête des Poincaré, des Millerand, des Barthou, de tous ces orateurs dont l'ensemble constitue les jeunes chefs du parti républicain.La compétence réelle de M.Deschanel, qui puise aux sources et dédaigne l\u2019érudition de seconde main, trop pratiquée dans nos Assemblées, et ce au détriment de nos intérêts nationaux, sa politesse de manières, d'autant plus appréciée qu'elle semble détonner dans un milieu peu rebelle à l'invective\u2026 passionnée, cette fermeté non exempte d'équité contre laquelle les fractions avancées du Parlement se heurtent souvent dans l'expression violente de leur animosité, cet esprit charitable qui ramène à son sujet l'orateur démonté par les interruptions et où revit parfois la grâce piquante du vieil Athénien, PAUL DESCHANEL 35 Émile Deschanet, telles sont les qualités qui font de M.Paul Deschanel un président estimé, un speaker écouté.\u2026, lorsque les élus du peuple français gardent assez de sang-froid pour suivre ses conseils de sagesse et de modération.Ces qualités se retrouvent dans la Question sociale, dans Orateurs et Hommes d'État et dans nombre d'autres ouvrages, comme Figures de femmes et Figures littéraires où s'affirme avec encore plus de force le talent d'écrivain de M.Paul Deschanel, talent bien français et fait de raison claire et précise, de mesure et d'esprit d'une correction parfaite, qui sut s'inspirer avec bonheur du Ne quid nrimis des Latins jusqu'en son moindre discours.Édouard André.COMMENT M\u2019AIMEZ-VOUS/.C'était dans le salon austère, Où sont accrochés mes aïeux.Un livre à la main, ma grand\u2019 mère A peine avait fermé les yeux ; Soudain, pris d'une ardeur extrême, Et vous jetant à mes genoux, Vous m'avez dit : « Je vous aime! » C'est bien, mais comment m'aim ez-vous ?M'\u2019aimez-vous avec frénésie, Ainsi qu'un ténor à succès ?M'aimez-vous avez poésie, Comme Delaunay, des Français ?Serez-vous l'indulgence même ?Serez-vous grondeur et jaloux ?Vous m\u2019avez dit : « Je vous aime! » C'est bien, mais comment m\u2019aimez-vous ?Voyons! Pour mon moindre caprice Aurez-vous le respect qu\u2019il faut ?Je tiens à ce qu'on m'obéisse, Et ce n\u2019est pas mon seul défaut.Enfin, me plaire est un problème, Assez difficile, entre nous.Vous m'avez dit : « Je vous aime ! » C\u2019est bien, mais comment m'aimez-vous ?Ce qu'il faudrait que l\u2019on me jure, \u2014 J'en veux un serment solennel ! \u2014 C'est une tendresse qui dure Jusqu'au moment d'aller au ciel.Pour moi, l\u2019amour est un poème, À la fois sérieux et doux.Vous m'avez dit : « Je vous aime! » C\u2019est bien, mais comment m\u2019aimez-vous ?Georges Boyer. > 5 EE RRR IRE ERE EE RE SL a Te LR LAS Nos excellents collaborateurs et amis, Rodolphe Brunet, secrétaire de la ré- : ë & * .= \u201c2 daction de la Revue des Deux Frontispice de Raoul Barré.Frances et Arthur Brunet, administrateur à Montréal, viennent de perdre leur père, M.D.W.Brunet, décédé ces derniers jours à Montréal.Dans la dure épreuve que nos amis traversent et que partage si péniblement leur digne mère, Mme veuve Brunet, s\u2019il est quelque chose qui peut leur donner un peu de consolation, ce sont les témoignages d'estime et de regrets que ce deuil à apportés autour d'eux et que nous partageons tous ici, dans cette maison, où ils ne comptent que des dévoûments et des sympathies.Achille Steens.* *¥ %k Depuis quelques semaines, déjà, M.le D' Arthur Rousseau, agrégé de l\u2019Université Laval, de Québec, est reparti pour le Canada.Le Dr Rousseau est retourné à Québec où il va établir, pour l\u2019Université Laval, un laboratoire de bactériologie et de chimie.Et il donnera des cours spéciaux sur ces matières.Pendant ses derniers six mois de séjour à Paris, le D' Rousseau a sérieusement étudié la bactériologie, la tuberculose et toutes les maladies de l'estomac. CHRONIQUE DES DEUX FRANCES 37 Faire des éloges du Dr Rousseau, ne dirait rien de nouveau aux clients qui le connaissent déjà, et son savoir et ses talents suffisent à le poser dans l\u2019esprit de ceux qui n'ont pas encore bénéficié de sa science.* * * La messe de la Société Saint-Jean-Baptiste de Paris a été dite, le 24 Juin dernier, à la chapelle des R.R.Pères Oblats, 26, rue Saint-Pétersbourg.Après quoi, il y a eu une petite réception chez M.Hector Fabre, et déjeuner à l'Hôtel Terminus.* * * Dans le numéro de Juin de la Revue des Deux Frances ou nous avons publié une gravure représentant l\u2019œuvre d'art de M.Philippe Hébert : Fleurs des Bois, dont le succès à été grand au Salon de cette année, nous n'avons pu insérer les jolis vers suivants qui nous étaient parvenus trop tard ; mais ils ont un tel parfum de nos grandes forêts canadiennes, que nous nous permettons de les publier aujourd\u2019hui.Ils sont de l\u2019excellent poète, Gonzalve Desaulniers : « FLEUR-DES-BOIS Et son cœur fut pris par un guerrier blanc.Quand la bise mord le bouleau tremblant, Que la forét mue, La fille des bois dans les grands sentiers Toute seule va de longs jours entiers, Par son rêve émue.Ce fut dans la plaine au souffle atiédi, Quaud la flambe d'or descend du Midi, Que lui vint ce rêve.Près de son ruisseau, le guerrier passa, Et de loin son œil longtemps caressa Ses pas sur la grêve.Que lui donna-t-elle au guerrier vaillant?Les bois pleins de bruit, les flots babillants, Pourraient nous le dire. 38 LA REVUE DES DEUX.FRANCES Mais le doux secret lui sera gardé, Car les flots aux bois ont recommandé De ne pas médire.Les mois et les ans ont passé depuis, Et la Fleur des Bois qui n\u2019a plus d'appui, Dont l'avenir sombre, .Sourit aux oiseaux dans l'attente encor, De la vision qui manque aux décor De sa forêt sombre.Dans les matins blonds, dans les soirs tombés, Dans le vent qui fait les joncs recourber Et l'arbre farouche, On la voit pensive au bord des chemins Et les lendemains sur les lendemains, Lentement se couchent.De décernbre morne à juin triomphant, Quand la sève monte, ou l\u2019écorce fend Au souffle du pôle, Elle dit sa peine aux grands horizons Et marche, oubliant bouvreuils et bisons Son arc sur l'épaule.Cependant plus d\u2019un guerrier donnerait Ses plus belles peaux d\u2019élans sans regret, Pour un baiser d'elle.Mais la fière enfant toute à son passé Au vieux souvenir jamais effacé, Veut rester fidèle.Car son cœur fut pris par un guerrier blanc.Quand la bise mord le bouleau tremblant, Que la forêt mue, La fille des bois, dans les grands sentiers Toute seule, va de longs jours entiers, Par son rêve émue.GONZALVE DESAULNIERS.» Le peintre Suzor-Côté vient de terminer le portrait (pastel), du jeune fils de notre directeur, M.Steens.Ce portrait est vraiment bien fait; et c'est encore une attestation du talent remarquable de M.Suzor-Côté.Nos félicitations. CHRONIQUE DES DEUX FRANCES 39 * * % Canadiens et Américains inscrits aux bureaux de la Revue des Deux Frances, en juin : M.Jas.O'Connell, Boston ; Grand-Hotel.Mme Jas.O'Connel, Boston ; Grand-Hôtel.Le Dr C.-H.David, Bridgeport ; 3, rue Casimir-Delavigne.Honorable J.-E.Robidoux, Ministre-Secrélaire Provincial a Québec; Hotel Continental.Honorable Horace Archambault, Ministre de la Justice a Québec ; Hotel Continental.M.P.Kennedy, Toronto ; Hotel Moderne.M.M.Stock, Toronto ; Hotel Moderne.M.C.-P.Mc.Mahon, Philadelphie ; Hotel de Normandie.Mme C.-P.Mc.Mahon, Philadelphie ; Hotel de Normandie.M.E.-J.Mc.Mahon, Philadelphie ; Hôtel de Normandie.M.Alphonse Le Duc, la Nouvelle-Orléans; 22, avenue de l'Opéra.* % + Les honorables MM.Horace Archambault et J.-E.Robidoux, Ministres du gouvernement Canadien de Québec, nous ont fait l'honneur d\u2019une très aimable visite à la Revue des Deux Frances.* * x Le très intéressant Moniteur Maritime, organe du Syndicat Maritime de France, publie les lignes qui suivent, dans son numéro du deux de ce mois : « LIGNE DIRECTE FRANCO-CANADIENNE.« Une société anonyme de navigation franco-canadienne vient de se constituer.Elle a son siège à Bordeaux, 1, Cours du Chapeau-Rouge.Cette société composée de membres influents tels que lc président de la Banque Jacques Cartier, deux sénateurs, le président et le vice-président de la Chambre de commerce française de Montréal et de plusieurs notabilités commerciales du district de Montréal, organisera un premier départ le 15 juillet de Dunkerque et de Bordeaux. 40 LA REVUE DES DEUX FRANCES La nouvelle société aura pour agent à Montréal M.Anatole Poindron, agent général d'usines françaises au Canada, et à Bordeaux MM.Georges Chatenet et Jean-Jules Piganeau, sous la raison sociale : G.Chatenet et Cie.n° 1, cours du Chapeau- Rouge.Elle assurera le fonctionnement de sa ligne en affrétant en location au mois des vapeurs français d'un tonnage inférieur à 2.000 tonneaux, réunissant les conditions suivantes : faible tirant d'eau, vitesse minimum de 11 nœuds avec faux pont el aménagement pour le transport des marchandises et des bestiaux.La ligne desservira Dunkerque, Bordeaux, Québec et Montréal, et les départs auront lieu de mars à octobre tous les trente jours ; le service d'hiver étant impossible dans le Saint-Laurent à cause des glaces sera continué sur Saint-Jean ou Halifax.» Notre fête nationale, la Saint-Jean-Baptiste, a été magnifiquement fêtée à Paris, le 24 juin dernier.Un grand banquet donné par la Famille Française, sous la présidence de M.Louis Herbette, conseiller d'Etat, avait réuni plus de cent personnes au Grand-Véfour.Nous avons remarqué parmi les Français présents : M.Louis Herbette, conseiller d\u2019Etat ; Bisseuil, sénateur ; Sibile, député ; Colonel Laussedat, membre de l\u2019Académie des Sciences ; notre distingué collaborateur Charles Lemire, résident honoraire de France en Indo-Chine ; le D' Delaunay, chirurgien en chef de l'Hôpital Péan ; le D' Robin-Massi, chirurgien adjoint de l\u2019Hôpital Péan ; Cleifti, ancien préfet; Fernand Faure, conseiller d\u2019Etat ; Laugier, secrétaire général du Conseil d'Etat ; le professeur Apostoli ; Hamelin, auditeur au Conseil d'Etat ; le D' Fo- veau de Courmelles ; Benner, l'artiste peintre ; Chekri-Ganen, homme de lettres ; Benner fils, artiste peintre ; Lennery, avocat; Salone, président de la section canadienne de l'Alliance Française ; Paul Dubois, statuaire ; les artistes: Berne-Bellecour, CHRONIQUE DES DEUX FRANCES 41 Lahens, Paul Legrand, G.Rouillet, de Rutte, Vallon, Sauzay ; les ingénieurs : Dronin et Helmann ; Lejeune, avocat\u2019, Roziès, publiciste ; Stuhl, capitaine d'Infanterie ; Simoneau, publiciste ; Tantet, chef des Archives; Paulin Sasset, président de la chambre syndicale des graveurs ; Arthur Voiron, receveur des Finances; les libanais : Bejani, Fayard, Jamati, Kausi, Mankai- sel, Raad, Saad, Silys.: Les Canadiens présents étaient : les honorables Horace Ar- chambault, Ministre de la Justice a Québec; J.-E.Robidoux, Ministre-Secrétaire Provincial à Québec ; Hector Fabre, commissaire général du Canada à Paris ; et MM.Edouard Richard, ancien député ; Alphonse Le Duc ; Philippe Hébert; Rodolphe Robidoux; de Nevers; les D'* François de Martigny, Albert La- ramée, F.Mercier, LupienetP.Lajoie; A.Suzor-Côté ; Panneton, député; De Georges ; de Varennes; Anctil; Paul Fabre; Bourdon ; le professeur Charles Dion; L.-T.Dubé; Bernard; L.Beaudry, ete.Et s\u2019étaient fait excuser, ne pouvant assister au banquet: MM.Fallières, président du Sénat; Laferrière, gouverneur de l'Algérie; Levasseur, membre de l\u2019Institut; Benjamin Constant ; le doyen Brouardel; le professeur le Dentu; le statuaire Antonin Mercié, de l\u2019Institut; et Lefebvre, peintre, membre de l\u2019Institut.M.Louis Herbette, dans son discours, monta les degrés de la plus magnifique éloquence et émerveilla son auditoire par les ressources de son esprit subtil.Non seulement M.Herbette fut éloquent comme toujours, mais davantage encore, peut-être.Puis, MM.Robidoux et Archambault furent dignes de leur belle réputation d\u2019orateurs spirituels.Chacun fut vivement applaudi; et les Français distingués, présents là, apprirent quelque chose de nouveau sur le Canada.D'autres discours furent faits, entr\u2019autres par MM.Hector Fabre, Salone, Bisseuil, Sibile, Simoneau et de Martigny.Nous ne saurions trop remercier, en lui offrant nos félicitations, l\u2019honorable M.Herbette, l'organisateur aussi patriotique que puissant de ces réunions grandioses qui unissent, dans une même pensée, les Français d\u2019ici et des nôtres du Canada.M.Herbette porte haut et loin I'éclat du nom francais dont nous sommes tous si fiers.En lui, nous saluons I'apdtre qui tend les mains, 42 LA REVUE DES DEUX FRANCES sachant combien nous unit tous, une méme religion d\u2019amour pour la France.R.B.ete Pan 2 .Nous avons reçu de M.le secrétaire-trésorier de la Sociéré Canadienne de Paris, les résolutions de condoléances suivantes que nous sommes très heureux de publier : La Société CANADIENNE DE Paris.A une réunion spéciale de la Société Canadienne de Paris, tenue sous la présidence de M.Edouard Richard, président honoraire de la Société, les résolutions de condoléances suivantes ontété proposées et adoptées par MM.Edouard Richard, le docteur J.H.Chalifoux, Edouard Plamondon, Arthur Bernier, Saint-Georges, P.H.Bédard, C.-H.David, etc.1° Que la Société Canadienne de Paris à appris, avec peine, la mort de M.D.W.Brunet, père de notre président actif, M.Rodolphe Brunet et qu\u2019elle s'associe à son deuil.2° Qu'elle prie M.Brunet et sa famille de vouloir bien agréer l'expression de ses plus vives sympathies dans cette si douloureuse circonstance.3° Que copie des présentes résolutions soient transmises à la famille et aux journaux.Le Secrétaire-Trésorier : Docteur Enovarn PLAMONDON. L'EXPOSITION DE 1900 LES CLOUS Y aura-t-il un « clou » en 1900?Si l\u2019on entend par ce mot le phénomène unique, la colossale et ahurissante attraction vers quoi l'univers afflue; où tous les jours, pendant six mois, dix mille badauds de toutes les langues et de toutes couleurs apportent leurs vingt sous, nous pouvons répondre aux curieux, dès à présent, que sans doute ce clou là n'existera point.La tour Eiffel ne sera pas recommencée, il faut en prendre son parti; mais cela ne veut pas dire que l'Exposition qui se prépare ne doive pas égaler ou même dépasser de beaucoup, par la puissance de l\u2019enseignement et de l\u2019amusement, celle qui l\u2019a précédée.Elle sera autrement amusante, voilà tout ; et si l\u2019universelle curiosité n\u2019y rencontre pas le « clou » rêvé, en revanche le visiteur y trouvera plus abondantes que jamais et peut-être plus ingénieusement réparties en toutes directions, les occasions de se récréer et de s\u2019instruire.C\u2019est là, en effet, ce qu\u2019ont recherché les organisateurs de 1900; ils se sont appliqués a ce que, du pont de la Concorde au pont de Grenelle, il n\u2019y eût pas, sur tout le territoire de l\u2019Exposition, un coin où le promeneur ne fût assuré de trouver quelque sujet de facile distraction.Ce n\u2019était pas toujours commode.À côté des expositions d'art, des attractions de tout ordre, des curiosités industrielles qui s'imposent d\u2019elles-mêmes à l'attention du passant, il y a, en toute grande Exposition, la partie réservée aux exhibitions purement techniques, où il est convenu qu\u2019on ne va pas.C'est entre l\u2019Ecole militaire et les jardins qui bordent la tour que s'édifieront les bâtiments « sérieux », les palais de l\u2019agriculture, de la mécanique, de la chimie, des tissus, du génie 44 LA KEVUE DES DEUX FRANCES civil, de la métallurgie, de l'enseignement, et beaacoup ont déjà pensé que ce serait là le morceau sacrifié, au point de vue du pit{oresque et de l\u2019amusement; le coin d\u2019Exposition où « l'on n\u2019ira pas ».Or, on ira même là! Dès à présent, des dispositions sont prises par la direction de la section française, d'accord avec les Comités d'admission des classes, grâce auxquelles les palais industriels du Champ-de-Mars seront le centre de quelques-unes des attractions vers lesquelles se portera le plus volontiers la foule.Au hasard, j'en signale quelques-unes.On sait que l\u2019Agriculture française occupera l'aile du palais des Machines qui s\u2019ouvre sur l'avenue La Bourdonnais.Aux quatre coins de cette exposition seront installées des usines modèles : une minoterie, une brasserie, une raffinerie et un atelier de préparation de vin de Champagne.Au centre, sera le musée centennal de l\u2019agriculture, où l\u2019on reconstituera des types de vieilles fermes françaises ; aux abords de l\u2019escalier monumental placé du côté de la salle des fêtes, seront établies une laiterie modèle, une cidrerie, une distillerie : et c'est parmi ces leçons de choses, dansle mouvement joyeux et ininterrompu de ces usines en marche, que le visiteur promènera sa curiosité.Dans le palais de la Chimie, une colossale fabrique de papier fonctionnera; dans celui des Fils, Tissus et Vêtements, une exposition collective des modes modernes sera organisée; la classe entière y concourra.Ce sera une sorte de musée Gré- vin du vêtement, où des groupes d'hommes et de femmes, disséminés en plusieurs salles, figureront, en toilette du dernier « cri », un cortège nuptial, une soirée parisienne, un luncheon mondain.Dans le même groupe (côté du musée centennal), on annonce une exhibition de vieux costumes de France extrêmement pittoresque, à laquelle Lyon enverra une collection de soieries anciennes qui sera une des grandes curiosités d'art de 1900.Le palais du Génie civil trouvera moyen lui-même d\u2019être amusant ! On y a assuré, dès à présent, à l\u2019automobilisme et au cyclisme, une surface de plus de sept mille mètres.C\u2019est là aussi que L'EXPOSITION DE 1900 45 l\u2019aérostation « exposera ».Au musée centennal, figurera, considérablement revue et augmentée, une exhibition des moyens de transport d'autrefois \u2014 premiers wagons, mongolfières, carrioles de tout format \u2014 qui fut une des attractions de l\u2019exposition des Arts libéraux, il y a dix aus.Au palais de l\u2019Enseignement, l'élément récréatif sera plus varié encore, \u2018et plus abondant.Des imprimeries en marche y raconteront l\u2019histoire du livre et du journal.La Monnaie exposera là des balariciers qui frapperont, sous les yeux du public, la médaille commémorative de 1900, que le visiteur pourra emporter après l\u2019avoir vu faire.A la classe des instruments de musique, des auditions seront données qui mettront en ce coin de l\u2019Exposition la gaieté d\u2019un concert perpétuel, tandis que, de son côté, la classe du Matériel théâtral « montera » des restitutions de comédies et de drames anciens dans le cadre de chaque pays et de chaque temps.Je n\u2019indique que quelques-unes des choses qu\u2019on fera ; et cela suffit à marquer l\u2019infinie variété de celles qu'on pourra faire.Ajoutons à cela que, grâce au chemin marchant et au chemin de fer à patins qui desserviront à hauteur d'étage, l'un les palais de l\u2019avenue La Bourdonnais, l'autre ceux de l\u2019avenue Suffren, un courant de circulation incessant sera entretenu le long des galeries qui jadis restaient désertes, et où cette fois il faudra passer, puisque c\u2019est au seuil de ces galeries que wagons et trottoirs aériens déverseront leurs chargements humains.Enfin, en vue de faciliter l\u2019accès de cette partie supérieure des palais industriels, l'antique escalier sera supprimé presque partout.On remplacera les escaliers par des ascenseurs et des élévateurs du type déjà pratiqué avec succès à Paris, en plusieurs maisons de nouveautés.Remplir le Champ-de-Mars, et le rendre amusant partout : le problèmesemblait insoluble.Il est, quinze mois avant l\u2019ou ver- ture, presque exactement résolu.LE CONGRÈS EN 1900 Le Congrès international de Mathématiques.\u2014 Un très im- 46 LA REVUE DES DEUX FRANCES portant congrès des mathématiciens se tiendra à Paris, à 1'occasion de l'Exposition, du 6 au 12 août 1900.La Société mathématique de France s'occupe activement de son organisation.Déjà plus de neuf cents adhérents, de toutes nationalités, ont répondu aux circulaires préliminaires lancées par les organisateurs.Les personnes appartenant aux familles des membres du congrès recevront des cartes d'adhésion à un prix réduit qui sera ultérieurement fixé.Ce congrès fera suite, avec plus d\u2019ampleur, à celui qui a été tenu à Zurich en 1897 et qui a eu un grand succès.Des représentants des académies de Vienne, de Munich et des sociétés de Gœttingue et de Leipzig se sont reunis, il y a quelques mois, à Gœttingue.afin d\u2019étudier, en vue du congrès de 1900, le programme des questions primordiales intéressant les mathématiciens et qui seront étudiées et discutées à l\u2019occasion de la réunion de l'Exposition universelle.Le Congrès international de Chimie.\u2014 La chimie tiendra, comme on peut le penser, une place très importante à l\u2019Exposition de 1900.Il y aura, notamment, un congrès international de chimie pure et appliquée qui apportera, à cette occasion, avec les développements nécessaires, les principes de son organisation périodique.Rappelons que, dans ce cas, les commissions d\u2019organisation antérieurement nommées ont seulement à être agréées par le commissaire général, conformément aux prescriptions du règlement général.Le Congrès des Tramways.\u2014 Sur l\u2019initiative de M.Francq, ingénieur, un congrès internationale des tramways est en voie d'organisation pour l'Exposition.Il consacrerait, en quelque sorte, l'importance prise par ce moyen de transport et de locomotion, tout en laissant leur domaine spécial, déjà si vaste, aux chemins de fer et à l\u2019automobilisme sous ses diverses formes.Le Congrès de l'Enseignement agricole.\u2014 M.Gomot, sénateur, est nommé président du congrès international de l'enseignement agricole à l'Exposition de 1900.L\u2019ELECTRICITE L\u2019électricité est appeléc a jouer un role double et considérable L\u2019EXPOSITION DE 1900 47 à l'Exposition de 1900, en raison du brillant éclairage électrique que l\u2019on prévoit et de l\u2019usage de la transmission de force, ou d'énergie, par l'électricité.L\u2019étude en est poussée très activement et voici quelles sont, d'ores et déjà, les grandes lignes de cette organisation.En thèse générale, l'Exposition de 1900 restera ouverte le soir, comme le fut celle de 1889, mais d'une façon bien plus complète, en ce sens que la plupart des palais (beaux-arts, arts décoratifs, industries diverses), brillamment éclairés, pourront être visités par le public.Cet éclairage électrique des palais et celui, connexe, des jardins, en dehors de ce que fournira le gaz d'éclairage, très lumineusement représenté aussi, nécessitera l\u2019emploi d\u2019une force motrice de 15.000 chevaux-vapeur.À ce chiffre et pour ce qui concerne l\u2019électricité, il faut ajouter une force de 5.000 chevaux destinés à la production de l'énergie électrique qui sera consommée sous forme de force motrice.Il est entendu, et ce sera une des caractéristiques de l'Exposition de 1900 que, sur tous ses points, même les plus éloignés, les machines exposées seront en fonctionnement sous les yeux des visiteurs.Ce résultat, que l'on n\u2019eût pu atteindre avec des canalisations de vapeur soumises à des refroidissements et à des - condensations onéreuses, s'obtiendra tout naturellement grâce aux conducteurs électriques souples et ftexibles- qui peuvent transporter la force motrice en tous sens à volonté, sans grande déperdition ni perte de charge, lorsqu'il s'agit d'un emplacement relativement restreint tel que le Champ-de-Mars.La puissance motrice, à transformer en courant électrique, puis à répartir, ne nécessitera pas moins de 200.000 kilogrammes de vapeur par heure.Cette vapeur sera produite à l\u2019extrémité du Champ-de-Mars dans deux cours de 40 mètres sur 117 mètres de surface, et symétriques par rapport à l'Exposition.L\u2019une de ces cours recevra les batteries de chaudières étrangères, et ce sera là déjà une forte intéressante exposition comparative.R.Hood Des hommes L'HONORABLE HORACE ARCHAMBEAULT M.Archambeault est, fils de l'honorable.M.Louis Archam- beault, ancien ministre de l\u2019Agriculture.D'un esprit clair et lucide, pondéré et brillant, d une volonté ferme et tenace, d\u2019un jugement -prompt et sûr, d\u2019une fidélité éprouvée pour ses amis, mais d\u2019une grande.loyauté pour ses adversaires, tel était M.Louis Archambeault pendant les vingt- cinq ans qu'il combattit en frappant d\u2019estoc et de taille, pour son parti.: : : M.Horace Archambeault représente la personnalité intellectuelle et morale de son pere, comme.sa personnalité physique.Aux grandes qualités de ce dernier, il ajoute.un immense fonds d\u2019érudition sur les sciences et-les lettres, et surtout sur le droit.: M.Horace Archambeault appartient à une famille très distinguée de gens de robe.Né à l'Assomption, il y a quarante ans, M.Archambeault a pu, sans arrêt, s'acheminer vers les plus hautes sphères politiques, toul en passant bon premier par les écoles classiques et l\u2019Université.L'avant-dernière décade le vit obtenir les plus vifs succès académiques, universitaires et professionnels.Admis tout jeune au barreau, après les plus grands honneurs, il conquit vite les suffrages de ses confrères et des juges.Il a Le oY &* Ë ES z HORACE ARCHAMBEAULT Ministre-Procureur Général du Gouvernement de Québec La Revur pes Deux Frances L\u2019HONORABLE HORACE ARCHAMBEAULT 49 plaidé devant tous les tribunaux provinciaux, fédéraux et impériaux.Ce qui distingue ses plaidoieries, avant tout, c\u2019est la clarté et la logique.Il écrase sans pitié le sophisme de l'adversaire sous le marteau du syllogisme.Appelé à l\u2019Université Laval, il y professe encore avec un succès incontesté, le droit commercial et maritime.I] reçut, en 1883, le titre de docteur en droit de l\u2019Université Laval.Appelé, par l'honorable M.Mercier, à représenter Repenti- gny, au Conseil législatif, à la place de son père, M.Horace Archambeault s\u2019y est vite montré un parlementaire aguerri, un tacticien habile, un discuteur logique et impitoyable, capable de faire le grand discours qui démolit le ministère, l\u2019objection dangereuse qui fait tuer le bill, et le discours éloquent qui entraîne et enthousiasme.M.Archambeault est un scholar, pour nous servir d\u2019une expression anglaise, tout autant qu'un homme d\u2019Etat.Appelé au Conseil de l\u2019instruction publique, M.Archambeault s\u2019est consciencieusement consacré, avec l'honorable M.le juge Jetté, aujourd\u2019hui gouverneur de la province de Québec, à élever et à compléter l'enseignement dans les écoles primaires, secondaires et classiques, et à y donner une tournure tout à fait française.Membre du ministère Marchand depuis sa formation en 1897, M.Archambeault y exerce les fonctions importantes de procureur général (ministre de la Justice).Représentant du ministère au Conseil Législatif et président de cette Chambre (qui est notre Sénat provincial), il sait trouver moyen de présider, avec tact et impartialité, aux délibérations de ce corps et proposer et défendre devant lui les projets de loi du gouvernement.Attentif aux affaires de son ministère, il sait encore, durant les sessions, trouver le temps d'assister aux séances des différentes commissions.1°\" JUILLET 1899 4 50 LA REVUE DES DEUX FRANCES Le ministre-procureur général de Québec est un des chefs acceptés du peuple français de la puissance du Canada.ll est libéral, cela va sans dire; tous les ministres du cabinet Marchand le sont.Pressentant qu\u2019une lutte suprème aura lieu, dans le prochain cycle, pour le maintien ou l'abolition des lois françaises, dans la province de Québec, M.Archambeault se prépare à la lutte pour leur conservation, suivant les prescriptions des traités et de la constitution.Il est autonomiste.Voilà un mot vide de sens dans un État homogène, mais qui a une grande signification dans une confédération ou un État multiple.Être autonomiste dans Québec, c\u2019est comprendre que son peuple regrette et regrettera à jamais d\u2019avoir abandonné les plus belles routes maritimes et les plus riches pêcheries de l\u2019Amérique du Nord, s'il ne conserve pas même, en retour, le corps de lois qui ont régi ses ancêtres.L\u2019abolition de la langue suit l'abolition des lois; puis l\u2019évanouissement des croyances et des traditions nationales marque à son tour l'avènement de la race innommée.Le procureur général a compris tout cela.Aussi, qu\u2019il demande à l\u2019histoire et aux législations comparées des renseignements ct des préceptes sur l\u2019instruction publique, comme il l\u2019a fait, dans un discours célèbre, durant la dernière session de la Légisiature, ou qu'il revendique fièrement, devant les chambres et les tribunaux, le maintien, dans leur intégrité, des lois françaises et des garanties constitutionnelles de la province de Québec, le peuple le comprend et l'applaudit à outrance.Telles sont les notes biographiques, que nous désirions communiquer aux lecteurs de la Revue des Deux Frances, sur l'honorable M.Horace Archambeault, qui fait, en Amérique, avec éclat, métier de bon enfant de la France et de loyal sujet de l\u2019Empire Britannique.Canadien-Français.RR Danse au soleil couchant A Louis Prunièrez Le bois est recueilli, la plaine est nonchalante Et va s'\u2019élargissant, immense à l'horizon.Un frisson à vibré dans l'herbe étincelante : C\u2019est le furtif essor de l'ombre d'Atalante Qui revient pour courir le soir sur le gazon, Et ses compagnes sont des vierges fugitives Dont le vol est plus doux qu\u2019un souffle sur les blés, Et plus frais le parfum que les haleines vives Des zéphyrs embaumés aux rosiers de tes rives, O molle Procida, chère à nos cœurs troublés ! Lors un chœur invisible aux grâces infinies S'élance et se poursuit ; mille fuyants détours En défont et refont les souples harmonies : C'est la danse sacrée, en ce soir rajeunie Que les filles d\u2019Hellas dansaient aux anciens jours.CHANT « Allez mes sœurs, allez sur la terre vermeille ; O soleil, roi du ciel, nous venons te revoir.Comme on arrose d'eau les fleurs dans les corbeilles, Du radieux couchant virginales abeilles, Belles nous nous baignons aux rayons de ton soir.« Courez mes sœurs, courez sur l'herbe frissonnante ; Tressez la fantaisie étrange de vos pas, Et comme un lierre épand ses nappes débordantes, Laissez flotter les plis de vos robes trainantes Sur ce printemps en fleur qui vous aime tout bas.« Volez, mes sœurs, volez comme les hirondelles, Comme le jeune essaim des rêves bien-aimés ; Et comme la navette aux caprices fidèles Entrelacez l'essor éperdu de vos ailes Parmi le crépuscule et les airs embaumés.» Dans le soir qui descend, charmé d'odeurs divines, Le chœur délicieux se dérobe et se perd Et son frisson qui va de la plaine aux collines Ressemble aux tintements des vagues cristallines, Echo mourant des voix exquises de la mer.Et le soleil répand du haut des cieux en fête Les plis mélodieux de ses longs voiles d\u2019or, Une rose lueur couronne le Tayg£te, Le mont neigeux et beau dont la blancheur reflète Cet éblouissement d'un astre qui s\u2019endort.A Fleury. GENS DE L'ANCIEN RÉGIME (Suite et fin) (1) Lorsqu'il recherchait M\u2018e Crozat du Châtel, elle n'avait guère des espérances de fortune, son bien se trouvait disputé par des parents.Choiseul ne veut pas attendre la décision du procès, qui, le lendemain même du mariage, est perdu.Loin de s\u2019affliger, il console sa belle-mère, et, avec son beau-frère, le duc de Gontaut, appelle de la sentence rendue contre eux.Le duc de Gontaut était fort épris alors d\u2019une M™ Rossignol, femme de l\u2019intendant de Lyon ; il en parlait sans cesse à Choiseul et répétait continuellement : « Mon frère, croyez-vous que M™ Rossignol m'aime ?» Le jour où l\u2019on jugea leur procès en première instance, ils entendirent prononcer la sentence qui les ruinait ; tandis qu\u2019on la lisait, Choiseul se pencha vers son beau-frère et lui dit à voix basse : « Mon frère, croyez-vous que M™ Rossignol vous aime?» Et tous deux de partir d\u2019un fou rire qui sembla fort singulier au public et aux juges.Un arrêt de la grand\u2019chambre rendit à Choiseul les biens de sa femme.Il entre dans la faveur de M\"* de Pompadour par un trait assez noir, il tombe devant une autre favorite.Poussé par sa sœur, l\u2019altière duchesse de Gramont, qui le domine complètement, il déclare la guerre à la Du Barry, essaie d\u2019empêcher sa présentation à la cour, ameute les parlements, les philosophes, les salons, fait pleuvoir épigrammes, libelles, brocards de toute {1) Voir la Revue de juin 1899. GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 53 sorte (1).Dès que celle-ci se montrait, on fredonnait les couplets qui couraient les théâtres et les rues : on tournait en ridicule les très rares grandes dames qui consentaient à devenir ses soupeuses et ses voyageuses.La duchesse de Choiseul elle-mème se prononça violemment contre la Du Barry, parce que, jalouse de l'influence de sa belle-sœur, elle ne voulait pas que son mari la crût moins ardente à servir ses desseins ; et Walpole l\u2019avertit finement un jour qu\u2019elle semblait solliciter son approbation : « Je pense que tout cela est à merveille pour M\u201d* de Gramont ; mais vous, madame, vous n\u2019avez pas les mêmes raisons d'être si scrupuleuse ».Vainement la favorite usa-t-elle de longanimité, vainement fit-elle dire au duc que, s\u2019il voulait se rapprocher, elle ferait la moitié du chemin, que c\u2019étaient les mai- tresses qui chassaient les ministres et non les ministres qui renvoyaient les maîtresses ; vainement Louis XV, qui détestait les nouveaux visages ct croyait Choiseul indispensable, lui re- commanda-l-il de se défier de ses entours et des donneurs d'avis : le duc.poussé par ses femmes, persistait à braver la favorite, se mettait à chaque instant sur le bord du précipice.À la vérité, il commençait à trouver que la coguine lui donnait bien de l'embarras, mais il gardait une si belle assurance et déployait une telle verve que M\"° du Deffand, après un souper avec lui, écrit à Walpole : « Il sera comme Charles VII; on ne peut perdre un royaume plus gaiment ».Trois hommes mènent la campagne contre lui : Richelieu, l'ami à pendre et à dépendre ; d'Aiguillon, qui est du dernier bien avec la favorite, au mieux mieux, comme on disait alors ; Maupeou, l\u2019homme au visage vert, à la biaurrade, au caractère retors, énergique, sans scrupules, qui appelait M\u201d* du Barry : ma cousine, et rêvait de faire le coup de deux, de détruire à la :1) Un jour, par exemple, on parlait de rage chez la Du Barry, et l\u2019on citait le mercure comme le meilleur remède.« Je ne sais, demanda-t-elle, ce que c'est que le mercure ; je voudrais qu'on me le dit ».Cette ignorance, affectée ou réelle, fit sourire, on la raconta à Mme de Luxembourg, qui observa méchamment : « Ah ! il est heureux qu\u2019elle ait son innocence mercurielle ».Dans les salons et dans la rue, dans les pamphlets et les chansons, Maupeou n\u2019était pas davantage épargné.On vendait publiquement des galons dits galons à la chanceliére, parce qu\u2019ils étaient faux et ne rougissaient pas ; on dessinait le long des murs des potences avec un homme accroché, au-dessus cette inscription : le chancelier. 54 LA REVUE DES DEUX FRANCES fois Choiseul et d\u2019Aiguillon.Soufflée, guidée par eux, la comtesse ne cesse de peindre le duc comme l'âme d\u2019un parlement ambitieux, usurpateur, capable de renouveler la tragédie de Charles I° d'Angleterre ; elle répète à /a France (Louis XV) la leçon des oranges avec lesquelles elle faut sauter le cabinet : « Saute, Choiseul ! Saute, Praslin ! » Le mot est espiègle après le renvoi de son cuisinier qui avait quelque ressemblance avec le ministre : « Sire, j'ai renvoyé mon Choiseul ! » Aux petites causes les grands effets, affirme le proverbe.Les petites causes ne déterminent que les petits hommes, mais parfois elles sont suivies de grands effets, et le vulgaire les rattache les unes aux autres, parce qu\u2019il ne regarde guère au-delà de l\u2019heure présente.Le 24 décembre 1770, Choiseul reçoit l'ordre de donner sa démission, de se retirer à Chanteloup ; uneautre lettre, également de la main du roi, lui apprenait que, sans M™ de Choiseul, il l\u2019aurait frappé plus durement en l\u2019exilant ailleurs : dernier hommage de Louis XV aux vertus d\u2019une femme qui faisait un rempart à son mari jusque dans Ja disgrâce.Le duc supporta le coup avec üne sérénité merveilleuse ; il dormait, suivant son habitude, après son diner, quand on lui apporta la lettre de cachet : il la lut, referma ses rideaux et se rendormit tranquillement.Mais le public prit fait et cause pour ceux qu\u2019il regardait comme les victimes de la morale outragée, et leur départ ressembla au triomphe d\u2019un césar rentrant à Rome après avoir conquis un nouveau royaume.L\u2019enthousiasme se traduisit de mille manières : par des portraits et des médailles, par des tabatières où figuraient d\u2019un côté le buste de Sully, de l\u2019autre celui de l\u2019exilé (ce qui donna lieu au joli mot prêté à Sophie Arnould): « Tiens! on a mis ensemble la recette et la dépense ! » Voltaire exprimait, dans une courageuse épître, des regrets presque universels.Et, comme pour marquer d\u2019un trait caractéristique l\u2019époque ct le personnage, pour tempérer l'ardeur des haines en laissant une place à la courtoisie, Choiseul, quittant Versailles, aperçut la belle-sœur de la Du Barry a unc fenêtre du palais, s'imagina reconnaître celle-ci, et salua en envoyant du bout des doigts un baiser.Sur quoi la favorite GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 55 remarqua, avec un accent de regret : « S\u2019il voulait seulement monter mon-escalier, il ne partirait pas (1)! » Peut-être le duc réfléchissait-il qu\u2019il avait bien légèrement ouvert les hostilités et qu'il lui eùt été facile de jouer le jeu qui avait si bien réussi avec M\"* de Pompadour (2).Le triomphe du départ se poursuit jusqu\u2019à Chanteloup, résidence magnifique située à six kilomètres d\u2019Amboise dont les châtelains font les honneurs avec le faste que connaissent déjà les habitués de leur hôtel de Paris (3).Le premier qui osa demander à Louis XV l'autorisation d'aller les voir, reçut cette réponse : « Je ne le permets ni ne le défends.» On l\u2019interpréta comme une tolérance, la mode s\u2019y mit, et Chanteloup devint le pèlerinage obligatoire des gens du bel air.Spectacle nouveau ! Versailles et Compiègne désertés, la faveur royale ne semblant plus le but suprême de la vie, cette faveur royale dont la perte faisait mourir de douleur un courtisan au temps du grand roi! Quel sujet d\u2019étonnement pour Louis XV, lorsque Chauvelin, son capitaine des gardes, sollicita la permission de se rendre à Chan- leloup : « Mais il n\u2019était pas de vos amis, observa le prince.\u2014 C\u2019est à cause de cela, sire, répliqua fièrement Chauvelin ! » L\u2019attraction était telle, que le roi devint lui-même curieux d\u2019apprendre ce qui se passait chez le duc et qu\u2019il demandait souvent à ceux qui en revenaient : « Que dit-on à Chanteloup?» Et non-seulement amis, inconnus s\u2019y précipitaient, mais on se réconciliait tout exprès pour faire ce voyage, et M\"\"® de Luxembourg, brouillée naguère avec les Choiseul, était reque avec (1) Voir, dans Dutens, le récit d\u2019une visite de Choiseul à la Du Barry en 1783.(Mémoires d'un Voyageur qui se repose, t.11.) Le vicomte de Ségur attribue au duc ce mot charmant, comme la comtesse lui rapportait un ordre de Loui XV, qui avait ajouté qu'il ne changerait jamais : « Oui, madame ; mais, en disant cela, le roi vous regardait.» D'autres en font honneur au duc de Nivernois.(2) Dans une lettre au comte de Riocour, de l'Isle note cette piquante réflexion du comte de Broglie, à propos de ces départs et arrivées de ministres : « Pour si sage, pour si réservé, pour si vertueux que le roi puisse le choisir, dès qu\u2019un d'eux est nommé, il part, il fait en route de bons projets ; il arrive à Versailles avec sa belle âme ; mais, à l'entrée du château, un petit diable se trouve là qui lui seringue dans le corps une âme de ministre, et le lendemain il ne vaut pas mieux que les autres.» (8) « Tout le monde se prépare à vous aller voir ; Compiègne sera désert, c\u2019est à Chanteloup que sera la cour.Chantilly, Villers-Cotterets n'auront que vos éclaboussures.» (Lettre de Mm° du Deffand à Barthélemy.) 56 LA REVUE DES DEUX FRANCES tendresse, « parce que c'était pour eux un nouveau rayon de gloire, dit Walpole, et qu\u2019ils en sont ivres.» Afin de laisser un souvenir durable de tant de marques d'affection, le duc fit élever une espèce d'obélisque chinois de sept étages, surnommé la Pagode, et graver sur des plaques de marbre, l\u2019intérieur, les noms de tous ses visiteurs : les mots reconnaissance et amitié, inscrits en caractères bizarres, couraient l\u2019un après l'autre dans toute la partie circulaire de ce bâtiment, construit en pierres de taille, haut de cent vingt pieds, et qui ne coûta pas moins de 40.000 écus.« Il n\u2019est donc pas possible de rendre cet homme-là malheureux! » s\u2019écriait avec dépit la princesse de Marsan, l\u2019Egérie du parti des dévots.Et en effet il n\u2019est digne que d'envie et point de pitié.Chasses à courre et à pied, promenades, parties de pêche et concerts sur l\u2019eau, où le duc de Guines « joue de la flûte comme Blavet, » où sa fille, la duchesse de Castries, « touche de la harpe mieux que David, » comédies, musique, bibliothèques, collections superbes de gravures et de médailles, conversations charmantes, tournois poétiques, tric-trac, dés, billards, volants, pharaon, biribi, loto, trou-madame, tout était combiné pour la joie et le bonheur des hôtes de céans.Pour amuser son mari, la duchesse apprend le clavecin et elle arrive à jouer la comédie en perfection : les principaux acteurs du théâtre de Chante- loup sont MM.d\u2019Usson, de Mun, d\u2019Ayen, d\u2019Onésan, Mmes de Tessé, de Chauvelin, de Poix; en juillet 1773, ils donnent les Fausses Infidélités, le Tartufe, l'Esprit de contradiction de Du- fresny, le Médecin malgré lui, la Métromanie, l'Impromptu de campagne, l\u2019Avare, la Mère jalouse, la Jeune Indienne; et du coup voila le grand-papa (Choiseul) réconcilié avec les troupes de province.Pas de règle, aucune trace de cette forte discipline que quelques femmes font prévaloir dans leurs salons; la règle, au sentiment de la duchesse, est une entrave, et le plaisir n\u2019en veut point.Toujours contents de l'instant présent, hôtes et châtelains ne formenL pas de projets pour celui qui lui succède, car « les projets ne sont que le désir du mieux-être, fondé sur l'inquiétude du présent » ; et ils passent chaque jour à faire et dire les mêmes choses, sans croire se répéler.Le temps les pousse, GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 57 ils le lui rendent bien, et il les emporte si vile que l'abbé Bar- thélemy croit toujours être arrivé de la veille.Le duc, pendant une petite maladie, se fait lire des contes de fées, toute la société se met à cette lecture, qu\u2019elle trouve aussi vraisemblable que l\u2019histoire moderne ; ensuite, c'est un cerf-volant qui fait son bonheur et Mme de Lauzun qui l\u2019émerveille par son habileté à préparer les œufs brouillés.Un autre amusement consiste à écrire en particulier des vers en n'indiquant que la première lettre de chaque mot, suivie d'autant de points que le mot contient de lettres, et l\u2019on donnait à deviner.Et quelle aimable compagnie! D'abord les inamovibles : Boufflers, de l'Isle, l'abbé Biliardi, le grand abbé.Puis les hôtes momentanés, les amis qui passent un mois, six semaines à Chanteloup : le prince de Bauffremont, le duc de Gontaut, Lauzin, Besenval, Voyer d\u2019Ar- genson, les Beauvau, les Du Châtelet, la marquise de Castellane, le baron de Gleichen, Caraccioli (1), du Buc, M\" de Luxembourg, d\u2019Anville, de Coigny, de Brione, de Fleury, d\u2019Ossun, de Simiane, les archevéques d\u2019Aix, de Toulouse, l\u2019évêque d'Arras, cent autres encore.Rarement la duchesse a moins de quinze ou vingt personnes, elle sait que tout ce flux et ce reflux mondain charme son mari et se résigne à paraître la plus heureuse des femmes; mais tout bas, bien bas, elle confesse à M\"° du Deffand que ce tumulte délicieux la fatigue et parfois l\u2019ennuie; son appartement est la grande rue de Chanteloup ; obsédée du matin au soir, elle ne sait où fuir pour vaquer à ses affaires, ou à ses (1) Comme l'abbé Galiani, le marquis de Caraccioli réunissait en sa personne toute la comédie italienne.Il a, prétendait-on, de l'esprit comme quatre, gesticule comme huit et fait du bruit comme vingt.Son caractère est franc, il a de la noblesse et de la bonté ; il est savant, il est bouffon, conte de jolies histoires; il a des traits, du raisonnement, du galimatias, du comique, une tête fort logicienne, se montre fort enthousiaste de la musique italienne, des philosophes, grand admirateur de la princesse de Beauvau ; bref, un mélange de toutes sortes de choses différentes, excepté des mauvaises; un orchestre nécessaire dans un salon, et, remarque l'abbé Barthélemy, un de ces hommes qui s'en vont toujours et ne viennent jamais.Quelqu'un le définit plaisamment : une cervelle de singe dans une tête de veau.C'est lui qui disait, avec une bonhomie malicieuse, que le duc d'Orléans, ne pouvant faire Mm° de Montesson duchesse d'Orléans, s\u2019était fait M.de Montesson.Avant d'être venu à Paris, observait-il encore, je me faisais de l'amour l'idée du monde la plus séduisante ; je me le peignais comme un dieu charmant; je croyais vraiment lui voir des ailes d'azur, un carquois brillant, des flèches d'or.J'ai bien ouvert les yeux : j'ai vu que ce n\u2019était qu\u2019un vilain petit Savoyard qui courait le matin, laissant des billets de porte en porte. 58 LA REVUE DES DEUX FRANCES plaisirs en écrivant à ses amis, ou pour les voir s'il lui en reste dans la maison.Son âme use son corps, et la marquise la compare à cette sainte qui prenait pour son compte les douleurs des personnes qui l\u2019en priaient.Le plus gai de tous, le plus amusant, c\u2019est le duc de Choiseul, installé devant son métier à tapisserie, évoquant les souvenirs de son ministère de douze ans, passant au fil de l\u2019épigramme les hommes et les choses, /e tripot de la cour et le roi lui-même, qui « serait un si bon roi s\u2019il n'avait tant de côtés d'un mauvais ».Comme les membres du parlement Maupeou servaient de cible aux plaisanteries de l'opposition, le due raconte un jour la démarche imaginaire ou réelle d\u2019un plaideur.Il désirait rendre son rapporteur favorable dans une contestation de limites, et lui tint cet éloquent discours : « Monsieur, si vous m\u2019accordez un instant d'attention, je vais vous convaincre qu\u2019il n\u2019est pas possible que j'aie tort.Voici ma terre et mon château (il en trace le chemin avec des pièces d'or et figure le château avec une pile de doubles louis); ceci est mon parc, et voici un grand chemin (aussitôt une longue traînée d\u2019or) qui conduit à un moulin (le plaideurentasse une forte colonne); là est un bras de rivière (il en fait le Pactole), ici est la terre de mon voisin (nouvel amas du précieux métal).Vous voyez, à cette heure, combien je suis fondé dans mes prétentions; si vous le permettez, monsieur, Je vous laisserai ce petit plan afin que vous y réfléchissiez plus à loisir.» On juge si l'anecdote servit de texte à d'ironiques commentaires.Bien que chacun de ses amis crût Choiseul à la veille de rentrer au pouvoir, il semble avoir dit un long adieu à la politique, conduit lui-même, pour se distraire, une ferme de douze cents arpents, bâtit, défriche, achète et revend des troupeaux, trouve en lui tous les goûts qui peuvent remplacer les grandes occupations.Choiseul est agricole, et Voltaire est fermier.Il creuse une pièce d\u2019eau d\u2019un demi-mille, d\u2019où l\u2019on voit sept allées à perte de vue, perçant la forêt d\u2019Amboise adossée au jardin; il est enchanté de conduire ses hôtes aux étables, aux GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 59 basses-cours, de faire avec eux le tour du propriétaire, un tour qui devait durer quelque temps, si l'on songe que quatre cents personnes environ vivaient, dans le château et les communs, de la paie du maître; que la table (1) absorbait 30 moutons par mois, 4.000 poulets par an, et que le seul article du pain montait à 300 livres par jour.Toute la maison était habituée à un ton de politesse particulier, si bien que Cheverny entendit le gardien des porcs répondre, chapeau bas, à une question sur leur hygiène : « Monscigneur leur fait bien de l'honneur, ils se portent tous à merveille.» Chose admirable! Les serviteurs semblaient rivaliser de dévouement avec les amis.Le duc, voulant diminuer un peu ses dépenses, annonça à son maître d\u2019hôtel qu\u2019il n\u2019aurait plus besoin d\u2019un homme dont le talent ne devait pas demeurer enfoui à la campagne.Et Lesueur de répli- pliquer aussitôt : « Cependant, monsieur le duc, il vous faut au moins un marmiton, et je vous demande la préférence.» Ayant à remplacer le concierge du château, Me de Choiseul propose cette place à un valet de chambre qu\u2019elle désirait récompenser.« Je n\u2019en, veux point, dit vivement Champagne, je suis à vous depuis vingt-deux ans, et si mes services vous sont agréables, je ne vous demande que la permission de les continuer.\u2014 Mais, Champagne, vous serez également à moi, vous ne sortirez pas de la maison.\u2014 Non, madame, je ne puis m\u2019y résoudre ; j'entre quarante fois chez vous ou dans le salon chaque jour, j'y vois mes maîtres; quand jeserai danslaconciergerie,à peine pourrai-je les apercevoir.\u2014 Mais on dit que cette place est meilleure que la vôtre; je ne suis pas en état de faire votre fortune, je ne puis pas même vous donner des gratifications comme je le désirerais.\u2014 Et qu\u2019ai-je besoin de fortune! Est-ce que je vous demande quelque chose ?Que j'aie une croûte de pain et votre service, je ne souhaite rien de plus.» Des larmes abondantes lui coupèrent la parole.La duchesse ayant raconté le trait, tout le monde félicita Champagne, qui répondit très simplement que c'était (1) Outre la table du duc, un chevalier de Saint-Louis, écuyer de la duchesse, tenait une seconde table, servie comme la sienne, pour recevoir les personnes d'un certain rang qui venaient pour affaires et qu'on n'admettait pas à la première, ct il y avait encore trois autres tables, sans compter les gens de livrée, Tel était Je train des grandes maisons d'autrefois. 60 LA REVUE DES DEUX FRANCES la seule occasion pour lui de témoigner son attachement à ses maîtres.Parmi les fidèles de Chanteloup, figurent deux personnages originaux et peu connus, le baron de Gleichen et M.du Buc.Né en 1735, à Nemendorf, chambellan de la margrave de Bayreuth, Gleichen entra, grâce à le protection du duc, au service du roi de Danemark, fut ministre pendant trois ans en Espagne, en France de 1763 à 1770; on l'envoya ensuite à Naples, à Stuttgart, et après sa mise la retraite, il se retira à Ratisbonne où il écrivit de piquants souvenirs (1) et mourut en 1807.C\u2019était un homme d'esprit, mais fort silencieux, qui ne prenait la parole que lorsqu\u2019il croyait avoir une pensée intéressante à exprimer : on disait qu\u2019avec lui les interlocuteurs avaient l\u2019air de servir seulement de remplissage.Après le diner, écrit Barthélemy, il se place auprès de la grand\u2019'maman, ou il ferme les yeux, la bouche, les oreilles, et reste impassible.Une autre fois l\u2019abbé le définit plaisamment : une espèce d\u2019aventurier qui va de pays en pays, débitant ses agréments et son esprit, et quand il a gagné tous les cœurs dans une ville ou dans un château, il les laisse là et s\u2019en va d\u2019un autre côté.C\u2019est le type de I'adorateur discret et dévoué.Les recherches hyperscientifiques, l\u2019alchimie, le passion - naient : Saint-Germain, Cagliostro, Lavater, Saint-Martin, avec leurs systèmes et leurs incursions dans l'inconnu, exerçaient une vive attraction sur son intelligence.Assez mélancolique et (1) Gleichen avait une chatte fort intelligente, toujours occupée à se mirer dans la glace, à s'en éloigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout à gratter autour des cadres, comme pour satisfaire une curiosité.Un jour, il établit son miroir de toilette au milieu de la chambre, afin de lui procurer le plaisir d'en faire le tour.Elle commença par s'assurer, en s'approchant et se reculant, qu'elle se trouvait devant une glace pareille aux autres.Elle passa derrière à plusieurs reprises, courant toujours plus fort; mais, voyant qu\u2019elle ne pouvait atteindre ce chat prompt à lui échapper, elle se plaça au bord du miroir, et, regardant alternativement d'un côté et de l'autre, elle s'assura que le chat ne pouvait être ni avoir été derrière le miroir; ainsi, elle se persuada qu'il devait être dedans.Pour le constater, elle se dressa en allongeant ses deux pattes, afin de tâter l'épaisseur, et, sentant qu\u2019elle ne suffirait pas à renfermer un chat, elle se retira tristement, convaincue qu'il s'agissait d'un phénomène au-dessus du cercle de ses idées; et dorénavant elle ne regarda p'us aucune glace.Plus sage que les hommes, qui ne mettent aucunes bornes à leurs recherches, Ermelinde parut à Gleichen avoir été le Kant des chats. GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 61 porté à la tristesse, il écrivait à la duchesse, à l'abbé, des lettres qui leur semblaient des chapitres détachés des lamentations de Jérémie, ne se sentait vraiment heureux qu\u2019en France, et aurait volontiers répondu comme Caraccioli, nommé vice-roi de Sicile et félicité par le roi : « Ah! sire, la plus belle place du monde sera toujours pour moi la place Vendôme.» L'ennui de Copenhague lui paraissait plus terrible encore que l'ennui espagnol ou l'ennui napolitain : « Il est aussi épais que l\u2019eau qu\u2019on y boit et l\u2019air qu\u2019on y respire.» Et vainement M\"* de Choiseul lui indique-t-elle sa recette contre l\u2019ennui, contre la tristesse : se les cacher à soi-même, vainement observe-t-elle qu'il n\u2019appartient qu\u2019à Hercule seul de vaincre la chimère, que le ciel nous a donné les passions comme les ressorts de notre âme et non comme ses tyrans; Gleichen était persuadé, non guéri.C\u2019est que la mélancolie, l'ennui, sont plus que des défauts, des maladies organiques du caractère qui attaquent la volonté et l'empêchent de réagir contre elles; maladies qui admettent des tempéraments, des palliatifs, auxquelles les médecins de \u2018âme administrent bien rarement des remèdes efficaces.Conseiller à un homme mélancolique de se voiler à lui-même sa tristesse, c\u2019est proprement une pétition de principes, c'est résoudre la question par la question : et puis la mélancolie a ses bienfaits, sa grandeur et presque sa sainteté.Combien ne lui devons-nous pas de chefs-d\u2019œuvre ! M.du Buc avait été premier commis à la marine : il avait un esprit subtil, tourné vers la métaphysique, que M\"° de Choiseul, assez portée elle-même à disséquer ses idées, à remonter à la sources des choses, appréciait infiniment.La marquise du Deffand lui reprochait de l\u2019élever, même dans les matières les plus terrestres, au-dessus des nues, d\u2019où elle mourait de peur de tomber, et où il lui semblait qu\u2019on la tenait suspendue par les cheveux.« Oui, répondait la duchesse, il est quelquefois dans les nues, mais quand il descend sur la terré, il apporte des fruits du ciel, c\u2019est-à-dire des vérités.\u2014 Mais, repartait la petite- fille (1), je lui trouve un peu de prestige; il éblouit plus qu\u2019il (1) La mode est alors aux sobriquets.Ainsi, dans la société des Choiseul, on appelle la duchesse, la grand\u2019maman ; le prince de Beauffremont, l'Incomparable; 62 LA REVUE DES DEUX FRANCES n'éclaire.Ne prétend-il pas que l'esprit de Voltaire est un peu superficiel ?» Et la grand'maman d'approuver ce jugement, bien que Voltaire soit son auteur préféré, à cause de son goût et de son universalité.Quantà la lumière de son ami, ce n\u2019est nullement du prestige, et la preuve, c\u2019est que personne ne donne plus à penser que lui, et qu\u2019il a souvent le mérite de dire des choses évidentes qui n\u2019ont jamais été dites.D'ailleurs M.du Buc ren - dait justice à Voltaire.Il a presque toujours imité, remarque- til, mais avec quelle supériorité ! Il est comme le faux Amphitryon ; quoique étranger, c'est toujours lui qui a l'air d\u2019être le maître de la maison.Et ne serait-ce pas comme Jupiter, parce qu\u2019il était Dieu chez lui?\u2014 Un jour, étant tombé malade à Chanteloup, du Buc fit à son domestique une réponse qui enchanta les châtelains : ce serviteur, très dévoué à son maître, le pressait de se faire transporter chez lui, tandis qu\u2019il en était encore temps.« Comment! répondit celui-ci, bien loin de songer à m\u2019en aller d\u2019ici, je m\u2019y ferais apporter si j'étais malade chez-moi.» Il prétendait que le bonheur n\u2019est autre chose que l'intérêt dans le calme et qu\u2019un homme parfait est celui qui ressemble à tout le monde, et à qui personne ne ressemble (1).Après une lecture de l'abbé Delille, il lui adressa ce compliment: « Vous m\u2019avez reconcilié avec la poésie et brouillé avec les poètes.» Il excellait aussi dans les portraits parlés, dans l\u2019art de peindre les personnes en quelques traits incisifs, avec des observations qui du premier coup révélaient un moraliste ingénieux et profond.Et, malgré ses réserves, la marquise ne peut s'empêcher d'observer que si l\u2019on écrivait exactement ses causeries, sans en omettre une syllabe, il faudrait intituler ce livre : Buconiana.Comment ne pas regretter que ces conversations, si fortes de choses, n\u2019aient pas eu leur Tallemant des Réaux, qu\u2019un homme que des juges compétents appelaient un le prince de Beauvau, le Grammairien; Mme de Gramont, la Dame de province; Mme de Choiseul de Betz, la Petite Sainte; M.de Choiseul-Gouffier, le Grec; la princesse de Beauvau, la Dominante ou la Mère des Macchabées, etc.La marquise décerne à Barthélemy le titre de Sublime en fariboles; celui-ci riposte par la distinction de Sublime-Tonneau, « qui vaudra bien celui de Sublime-Porle.» (1) « La curiosité, pensait du Buc, est suicide de sa nature et l\u2019amour n\u2019est que curiosité.» GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 63 a des plus grands esprits de France, n'arrive à nous que par quelques bribes de lettres et une anecdote ?Comment ne pas déplorer la modestie de quelques-uns qui prive de précieux joyaux le trésor moral de l'humanité, l\u2019intempérance de tant d'autres qui remplit les bibliothèques d\u2019écrits insipides et si inutilement encombre la mémoire?III Auprès du duc de Choiseul, deux femmes, sa sœur, son épouse, qui ne s'aiment point, mais forment un pacte tacite pour le bonheur et la grandeur de celui auquel elles rapportent toutes leurs pensées.La première avait été présentée à la Cour comme comtesse de Choiseul et chanoinesse de Remiremont; son frère entreprit de la marier au duc de Gramont gouverneur de la Navarre et du Béarn, personnage déconsidéré « que la nature avait fait pour être perruquier, » mais possesseur d\u2019une immense fortune et porteur d\u2019un nom historique.Le mariage se fit, suivi trois mois après d\u2019une séparation qui lui laissait le titre de duchesse avec de fort beaux revenus.Elle prit bientôt en main le département de la politique: grande, peu jolie (1), caractère hautain, impérieuse, activité infatigable, sans cesse tendue vers les affaires de l'état, un type de virago.D'ailleurs très agréable quand clle le voulait, douée d\u2019une sorte d\u2019éloquence naturelle, faite de facilité, de clarté et d'énergie ; véhémente amie, ennemie rude et insolente; « le public, dit Walpole, vénérait et négligeait l'épouse, en détestant la sœur et en se courbant devant elle.» Son salon est un centre auquel tout abontit pendant trente ans; on lui demande conseil et assistance, on sollicite son approbation : une intelligence romp ue dans la pra- (1) My a bien loin de la grand'maman à Mme de Gramont, qui observe le régime le plus austère avec une constance quinese dément sur aucun point; c'est qu'elle est absolument maitresse de son ime, et que la grand\u2019mère est la trés humble esclave de la sienne; elle à le courage des grandes choses et points des petites, et c'est ce qui me fait enrager.Les occasions de montrer le premier sont rares, celles du second arrivent tons les jours.Cela inérite cependant une distinction, et quand je dis qu\u2019elle n\u2019a pas le courage des petites choses, je ne parle que de ce qui est relatif à sa santé.Car je vois une infinité de petits sacrifices qu'elle fait souvent sans qu\u2019on s'enaperçoive.(Lettre de l'abbé Barthélemy à Mme de Deffaud.) 64 LA REVUE DES DEUX FRANCES tique des affaires, une discrétion à toute épreuve, l'ardeur de son dévoûment lui conciliaient de nombreux partisans, peut- être aussi la politesse savante de son accueil ; elle ne laissait entrer personne chez elle sans se lever, entamer une conversation debout et la terminer avant de se rasseoir.Sa forte nature ne faiblit nullement à l\u2019heure décisive : arrêté en avril 1794 avec la duchesse du Châtelet, elles comparurent ensemble devant le tribunal révolutionnaire.Mme de Gramont ne daigna point se défendre, mais elle tenta de sauver son amie.« Que vous me fassiez mourir, moi qui vous déteste, moi qui aurait voulu soulever contre vous l\u2019Europe entière, rien de plus simple; mais on ne peut rien imputer à Mme du Châtelet, qui n\u2019a jamais pris part aux affaires publiques et dont la vie entière n\u2019a été marquée que par des actions de douceur et d'humanité.» Le tribunal ne fit point de distinction et les condamna toutes les deux.Lorsque des membres du comité de salut public vinrent dans sa prison lui offrir la vie si elle voulait révéler le secret de la retraite du jeune comte du Châtelet : « Jamais, ré- pondit-elle, la délation est une vertu civique trop jeune pour moi.» Et elle marcha au supplice en traitant ses bourreaux comme des valets.Mme de Choiseul est une des bonnes fortunes morale du xviire siècle ; elle pense comme Montesquieu, elle écrit aussi bien que Mme du Deffand, elle se conduit comme une sainte, quoiqu'\u2019elle n'ait d\u2019autres croyances que celles que prescrit la vertu : fermeté d\u2019âme, bon sens que rien ne saurait entamer, jugement pénétrant, fidélité inébranlable à ses amis, clairvoyance de moraliste pratique, talent de dire toujours la chose qui convient, tant de qualités, rehaussées de grâce et de modestie, inspirèrent des admirations passionnées, désarmèrentla critique et la haine.Cette duchesse, « si supérieure à toules les duchesses de la terre, » sans cesse à l\u2019affüt des bonnes actions ct connaissant mieux que personne leur gite, cette femme sur laquelle les yeux, l\u2019esprit et le cœur se reposent si doucement, a tout le charme des petites choses, tout le sublime des grandes, donne la sensation d\u2019une de ces toiles de Rembrandt ou de Meis- sonier, d\u2019un de ces sonnets de Ronsard ou d\u2019un de ces opéras de GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 65 Mozard donton ne découvre pas d\u2019abord toutes les beautés, mais qui, mieux étudiés, conquièrent la pensée par la perfection des détails, la suavité de l'inspiration, l\u2019harmonie des lignes et des tons.Sa santé délicate est la seule ombre au tableau : l\u2019abbé Barthélemy disait que, s\u2019il était le maître, il lui ôterait la moitié de ses vertus, augmenterait ses forces du double, qu\u2019elle resterait toujours la plus honnête femme du monde et ne serait pas la plus frêle.Philosophe, de bonne heureà méditer et réfléchir, elle rencontre des maximes d\u2019une beauté toute stoïque, qni jaillissent en quelque façon de son âme comme l\u2019eau de la source.« Croyez, écrit-elle, que l\u2019honneur est libre par tout pays et que, par tout pays, il suffitau bonheur.» D'ailleurs, en fait de bonheur, elle estime qu\u2019il ne faut pas rechercher le pourquoi ni regarder au comment ; ce n\u2019est que du mal qu\u2019il faut rechercher les causes el les moyens pour arracher l\u2019épine qui - nous blesse ; et, quand on le veut bien, il est rare de ne le point pouvoir.Elle le dit, parce qu\u2019elle lecroit, peut-être parce qu\u2019elle le sait.« Loin d\u2019inculper l'humanité, bénissons la nature qui a donné au temps la cure des plaies du cœur.Le courage et la sagesse triomphe des autres maux.La plupart ne doivent leur existence qu'à la faiblesse ou à la folie.Il est juste de porter les chaînes que l'on s\u2019est forgées.Il n\u2019est pas si difficile d\u2019être heureux, et cette idée du moins est consolante si elle n\u2019est pas neuve.» Elle fit elle-même son éducation, et ce qu\u2019elle apprit, elle ne le dut ni aux préceptes, ni aux livres, mais, selon sa propre expression, à quelques disgrâces.Sa mère se contenta de lui inculquer cette maxime vraiment trop sommaire : « Ma fille, n\u2019ayez pas de goûts.» Du moins ne lui donna-t-elle pas les erreurs des autres.M'® Crozat du Châtel n\u2019eut pas de goûts, mais elle eut une passion qui dura toute sa vie : elle adora son mari.Mrs de Beauveau, de Maurepas, de Mirepoix, Necker, bien \u201c d\u2019autres aiment leurs maris, maiselles en sont aimées, uniquement aimées : le duc de Choiseul respecte, admire sa femme, mais il se montre infidèle, publiquement infidèle, elle le sait, elle en souffre, et non seulement elle se tait et pardonne, mais 1°\" JUILLET 1899 5 66 LA REVUE DES DEUX FRANCES elle ne cesse de le proclamer le meilleur des hommes et le plus rare de son siècle, d'affirmer qu'il sera bien plus grand dans l\u2019histoire qu\u2019il ne paraît maintenant, de ramener à lui ceux qu'\u2019aliénaient sa légèreté et l\u2019arrogance de sa sœur.Et, quinze ans après son mariage, à peine ose-t-elle espérer qu\u2019il commence à n'être plus honteux d\u2019elle, « car c\u2019est un grand point de ne plus blesser l\u2019amour-propre des gens dont on veut être aimé.» Et sous sa plume naissent à chaque instant les expressions les plus charmantes qui peignent le désir de redevenir jeune et jolie, de plaire à l\u2019inconstant époux.« Il est fâcheux qu\u2019elle soit un ange, j'aimerais mieux qu\u2019elle fût une femme, mais elle n\u2019cut que des vertus, pas un défaut.» Quel hommage de la part de cette M\"° du Deffand, que l'humeur et l\u2019ennui entraînent sans cesse à critiquer ses meilleurs amis, qui, dans cette correspondance avec Walpole où elle les immole à ses pieds, n\u2019excepte de l'holocauste qu\u2019une seule personne : la du- - chesse de Choiseul, et ne lui adresse d'autre reproche que de savoir qu\u2019elle l\u2019aime, mais de ne le point sentir! Tous d\u2019ailleurs se confondent dans un concert d'admiration d\u2019éloges.Je ne parle pas de Voltaire, passé maitre dans l\u2019art du marivaudage épistolaire, charmé d'obtenir protection pour lui- même et les horlogers genevois qu'il a installés à Ferney; à l\u2019en croire, il fête son nom tous les jours de l\u2019année, et les neiges des Alpes, dumont Jurase fondent quand on parle d\u2019elle.Ce gongoris- melaisse un peu froid, cet encens prodigué à tant d'autres, avant etaprès, semble éventé.Je préfère ce portrait tout parfumé de vérité émue : « M\u201d de Choiseul, dit l\u2019abbé Barthélemy, à peine âgée de dix-huit ans, jouissait de cette profonde vénération qu\u2019on n\u2019accorde communément qu\u2019à un long exercice de vertus.Tout en elle inspirait de l'intérêt: son âge, sa figure, la délicatesse de sa santé, la vivacité qui animait ses paroles ct ses actions, le désir de plaire qu\u2019il lui était facile de satisfaire, et dont elle rapportait le succès à un époux, « digne objet » de sa tendresse et de son culte, cette extrême sensibilité qui la rendait malheureuse du bonheur ou du malheur des autres; enfin cette pureté d\u2019âme qui ne lui permettait pas de soupçonner le mal.On était » GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 67 en même temps surpris de voir tant de lumière avec tant de simplicité.Elle réfléchissait dans un un âge où l'on commence a peine a penser.» Une conquête plus difficile fut celle d\u2019'Horace Walpole, ce gentleman original et peu enthousiaste, l'homme de fer, l\u2019homme de neige, comme l'appelle la marquise, dont, par souci du cant, par crainte du ridicule, il rabroue sévèrement les emportements d\u2019amitié, l\u2019écrivain fantaisiste, épris du bizarre en littérature et art, qui léguait Strawberry-Hill à M'° Damer pour l\u2019habiter avec la clause de laisser à la place où elles se trouveraient à sa mort toutes les curiosités de son musée, qui d\u2019ailleurs aimait le français comme la langue servant d'expression à tous les riens de la politesse européenne, comme la langue de la raillerie, de l\u2019anecdote, des mémoires et du style épistolaire.« Elle est, écrit-il (1), le type le plus accompli de son sexe.elle a plus de bons sens et plus de vertu que presque aucune créature humaine\u2026 C\u2019est un petit modèle en cire, à qui l\u2019on n\u2019a pas permis pendant quelque temps de parler, l\u2019en jugeant incapable, et qui a de la timidité et de la modestie.La cour ne l\u2019a pas guérie de cette modestie ; sa timidité est rachetée par le plus séduisant son de voix, que font oublier le tour le plus élégant et l\u2019exquise propriété de l'expression.Vous la prendriez pour la reine d'une allégorie qu'on craint de voir finir.Oh! c\u2019est bien la plus gentille, la plus aimable et la plus honnête petite créature qui soit jamais sortie, d'un œufde fée! » Cette stoïque au cœur chaud, à l'imagination vive, qui, avec sa raison, regarde le bonheur, le malheur, le hasard comme des mots vides de sens, qui, dès 1772, se croit désabuséc de craindre, de désirer, de regretter, et se contente de jouir, d'oublier ; cette grand\u2019maman de trente ans devient professeur de sérénité, (1) C\u2019est après un coup de boutoir de Walpole que la marquise lui adresse cette admirable lettre : « Je pensais l'autre jour que j'étais un jardin dont vous étiez le jardinier; que, voyant l\u2019hiver arriver, vous aviez arraché toutes les fleurs que vous jugiez n'être pas de saison, quoiqu'il y en eût encore qui n\u2019étaient pas entièrement fanées, comme de petites violetkes, de petites marguerites, et que vous n\u2019aviez laissé qu\u2019une certaine fleur qui n'a ni odeur ni couleur, qu\u2019on nomme immortelle, parce qu'elle ne se fane jamais !.\u2026 C\u2019est l'emblème de mon cœur.» (Voir les Œuvres et la Correspandance de Walpole.\u2014 Rémusat : l'Angleterre au XVIII siècle, \u2014 Macaulay ; Œuvres diverses.) + 68 LA REVUE DES DEUX FRANCES donne à sa petite-fille septuagénaire les conseils les plus justes contre la maladie morale qui l\u2019étreint.A Paris, on se voyait presque tous les jours, mais pendant l\u2019exil de Chanteloup, il fallait que les lettres fussent la consolation de l'absence (1).Nous voilà donc dans les lettres ! gémissait-on.Poussée par une sorte de curiosité désespérée, la pauvre marquise a beau errer d'engouement en engouement : ses passades d\u2019amitié ne la préservent point des vapeurs, de la défiance, parce qu\u2019avec des airs de sécheresse, elle a une âme ardente, parce qu\u2019elle arrive bien à occuper, non à remplir sa vie, et souffre de ce pénible supplice : la privation du sentiment avec la douleur de ne pouvoir s'en passer, le besoin de la société et le dégoût des soucis qu'il faut prendre pour s\u2019en procurer.De quoi sert-il à l\u2019aveugle clairvoyante d'avoir ticé le gros lot en fait d\u2019esprit, quand elle constate avec une amertume toujours croissante que l'instinct implacable du ridicule n'empêche point de commettre des sottises en conduite, que les intervalles du plaisir font l\u2019ennui, quand elle en arrive à crozre qu\u2019elle sera bien aise de revoir son ami Crawfurd : elle devrait en être sûre, mais elle n\u2019est sûre de rien, pas plus de ses propres sentiments que de ceux des autres, ct elle passe de la plus légère inquiétude à juger tout perdu.Aussi se plaint-elle que tous ses défaut soient contre elle, et même ses bonnes qualités, et ne sait-elle aucun gré à la nature d\u2019avoir ajouté à l'instinct de la vie le fond de la boîte de Pandore : l\u2019espérance.Peut-être aussi déplorait-elle sa métaphy- (1) « La gaîté, même la plus soutenue, ne me parait qu'un incident ; le bonheur est le fruit de la raison : c'est un état tranquille, permanent, qui n'a ni transport, ni éclats.Peut-être est-ce le soleil de l\u2019âme, la mort, le néant.Je n'en sais rien, mais je sais que tout cela n'est pas triste, quoiqu'on y attache des idées lugubres.Je connais cependant deux personnes parfaitement heureuses, et donc le bonheur est différent de celui-là et différent entre eux : c'est M.de Choiseul et Mme de Gramont.Celui-ci est heureux pour le passé, par le présent et par son caractère ; celle-là est heureuse par l'oubli du passé, par l\u2019imprévision de l'avenir, par la jouissance de tous les moments, qui sont tous également bons pour elle.Vous dites que vous ne connaissez que deux personnes dans le monde qui soient parfaitement gaies et contentes, Mme de Caraman et Mme Beauvau.Je crois que la première est contente parce qu\u2019elle est environnée d'objets de satisfaction que sa raison approuve et sur lesquels son sentiment se repose.Pour l'autre, je crois qu'elle n'est que gaie, et ea gaiîté tient mois à la nature plaisante dont les objets se peignent à son imagination qu'au prodigieux mouvement de son âme.» (Mme de Choiseul à Mme du Deffand, 5 septembre 1772.) GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 69 sique à quatre deniers qui lui faisait voir dans l'estomac le siège de l'âme, dans le néant notre premier père, et ce scepticisme avec lequel elle regardait les hommes comme une fausse monnaie qui permet d'acheter de l'agrément et de la distraction, qui lui inspirait ce cri de surprise à la vue de son fidèle secrétaire Wiart pleurant silencieusement à son lit de mort : « Vous m\u2019aimez donc ?» Rien de plus curieux que l'étude de cette grande désheurée, dont l\u2019activité brûlante ne sait comment se satisfaire, de cette philosophe qui hait le jargon métaphysique et sentimental de l\u2019époque, qui tournait dans le vide de la libre-pensée comme un écureuil dans sa cage, mais un écureuil qui aurait conscience de son inutile labeur.Elle a une liaison prolongée avec le président Hénault, sans nourrir aucune illusion à son sujet : amant insuffisant, ami à peine supportable, qui ne lui apporte que la rinçure de son verre, ne fait que penser ce qu'il s'imagine sentir, et lui est, en somme, un mal nécessaire.Au moins a-t-il l'absence délicieuse, et, après tout, s\u2019ennuie-t-elle moins avec lui qu\u2019avec les autres.Mais, pour achever de peindre son président, ne voilà-t-il pas qu\u2019en mourant il se met à parler de Mme de Castelmoron, à expliquer pendant une demi-heure pourquoi il l'a bien mieux aimée que la marquise, qui écoute ce monologue étrange?Plus tard elle veut vivre pour l'amitié : vains efforts.Elle a été mordue par la Rochefoucauld, et elle à de continuelles rechutes : « Ceux qu\u2019on nomme amis, écrit-elle à un ami, sont ceux par qui on n\u2019a pas à craindre d\u2019être assassiné, mais qui laisseraient faire les assassins.» Elle voudrait n'être plus au monde et en même temps jouir du plaisir de n\u2019y plus être.Déjà vieille, elle s\u2019éprend pour Walpole d\u2019une de ces passions cérébrales que les femmes du xvnre siècle ne sont pas les seules à ressentir.Combien de déceptions, hélas ! que de mortifications lui inflige le tatewr gourmé ! Que de tristesse con - tenue, d\u2019ironie douloureuse dans cette réflexion de la petite : « Soyons amis, mais amis sans amitié! » Bref, son esprit jusqu'au bout semble en perpétuel conflit avec son cœur, son cœur avec son caractère, et chacun d'eux a sa logique particulière à laquelle il ne demeure pas toujours fidèle : de là, chez elle comme chez beaucoup de personnes, ces désaccords douloureu- 70 LA REVUE DES DEUX FRANCES sement compliqués, ces actes inattendus et ce chaos de sentiments qui déconcertent l'observateur le plus attentif.La duchesse de Choiseul avait le secret de cette nature singulière : médecin habile, elle sondait avec prudence la plaie et indiquait fortement le remède, profitant des aveux de la malade, l\u2019encourageant dans ses velléités de gaîte : » Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant, ma chère enfant?C\u2019est justement par la peine que vous prenez d'éviter, de prévoir de combattre l'ennui ; vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient, profitez de tous les instants, et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas.Si les circonstances vous sont contraires, cédez au torrent et ne prétendez pas y résister ; si l\u2019on oppose une digue trop faible en raison du volume d'eau qu\u2019elle doit contenir, elle sera brisée; mais ouvrez la digue, l\u2019eau s\u2019écoulera et la digue ne sera seulement pas endommagée ; croyez-moi, le mal qu\u2019on se résout à supporter est bientôt passé et il n\u2019en reste rien après lui; surtout évitez le malheur toujours dupe et superflu de la crainte.Celui-là n\u2019est pas dans la nature des choses, il n\u2019est que dans la nôtre et nous doublons le mal par l\u2019action rétrospective que nous lui donnons en le craignant\u2026 Ah! mon Dieu! je pense bien comme vous sur l\u2019humeur; c\u2019est un défaut qui équivaut à tous les vices; il rend injuste, parce qu\u2019on ne peut se justifier de ses propres torts que par son injustice; il rend haineux parce que l\u2019on hait ceux à qui l'on a fait injustice; il rend vindicatif parce que le propre de la haine est la vengeance ! Il donne de la férocité au caractère le plus doux, de la dureté au cœur le plus sensible; il rend inconséquent parce qu\u2019il rend léger; il donne l\u2019apparence de la fausseté parce qu'il rend inconséquent.Vous me parlez de votre tristesse avec la plus grande gaité et de votre ennui de la façon la plus amusante du monde.Vous faites donc aussi du courage, ma chère enfant?C\u2019est ce qu'on a de mieux à faire quand on n\u2019en a pas.Entre en faire et en avoir, il y a loin ; mais c'est pourtant à force d'en faire qu\u2019on en acquiert.Oh! combien j'en ai fait dans ma vie! Soupez peu, ouvrez vos fenêtres, promenez-vous en carrosse et appréciez les choses et les gens.Avec cela vous aimerez peu, mais vous haïrez peu aussi.Vous GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 71 n'aurez pas de grandes jonissances, mais vous n'aurez pas non plus de grands mécomptes\u2026 » Ailleurs elle lui conseille la lecture qui fait supporter l'ignorance et la vie; la vie, parce que la connaissance des maux des siècles passés nous apprend à supporter ceux du nôtre; l'ignorance, parce que l\u2019histoire ne nous montre que ce que nous avons sous les yeux.Elle affirmait aussi qu'il n'y a rien de nouveau dans le monde et que cette découverte guérit de la curiosité pour l\u2019avenir.La petite-fille admirait, sans pouvoir l\u2019imiter, cette grand\u2019maman plus heureuse par ses vertus que les autres ne le sont en satisfaisant leurs passions.Et c'est de bonne foi qu\u2019elle remplissait ses lettres de compliments à l\u2019aimable prédicateur : « Si vous avez perdu le pouvoir sur la fortune, vous l\u2019avez acquis sur les esprits\u2026 Je connais votre cœur, il n\u2019y en aura pas un autre qui lui ressemble, il n\u2019y aura jamais de vous une bonne copie.Vous êtes pour moi ce que le Verbe était pour le père Mal- branche, il voyait tout en lui.Vous écrirez beaucoup, et ce que vous aurez écrit Ja veille vous tiendra lieu de compagnie le lendemain.» On a vu comment la duchesse traita Voltaire après ce qu\u2019elle considérait comme une insigne trahison : bien avant la rupture, elle juge avec un sévère souci de la morale son attitude envers Catherine II, la bassesse de ses flagorneries, qui vont jusqu\u2019à traiter de bagatelle l\u2019assassinat d\u2019un mari.Cette lettre sur la tsarine est digne d\u2019un homme d'Etat par l\u2019élévation de la pensée, d\u2019un philosophe chrétien par la pureté des principes.Et quelle pénétrante appréciation sur Rousseau, que tant de gens portaient aux nues, dont elle démasque hardiment les tartuferies sibyllines, les paradoxes à grand orchestre (1), et cette piperie (1) Mme de Choiseul signale avec force le déclin du bon goût dans la langue et l'invasion d\u2019un enthousiasme tapageur qu\u2019elle estimait fatal aux véritables traditions : « Vous me demandez si je connais le mot énergie.Assurément, je le connais, et je peux même fixer l'époque de sa naissance.C\u2019est depuis qu\u2019on a des convulsions en entendant la musique.L'enthousiame, ma chère petite-fille, est | partout substitué au bon goût, \u2018ou plutôt au simple goût; on n'exprime que depuis qu'on ne sent plus.La langue est comme l'histoire au passé : nous avions autrefois de grands hommes qui avait des admirateurs et point d'enthousiastes ; aujourd'hui, nous n'avons ni grandes choses, ni grands hommes, mais nous avons de l'enthousiasme et nous parlons d'énergie.Ce mot n'était peut-être pas connu du temps des Romains, et les Spartiates, qui répondaient a Philippe si énergique- 72 LA REVUE DES DEUX FRANCES d\u2019égoisme transcendant qui aime l'humanité en gros pour se dispenser d'aimer personne en détail.« Je serais bien étonnée si l'on me prouvait qu\u2019un homme toujours subjugué par sa vanité, qui s'est fait singulier pour se rendre célèbre, qui s\u2019est toujours refusé au doux plaisir de la reconnaissance pour se soustraire à la plus légère obligation; qui a prêché toutes les nations, leur criant: « Ecoutez, je suis l\u2019oracle de la vérité, mes « manières bizarres ne sont que la marque de ma simplicité, dont «la candeur de mon front est le symbole; je suis le fabricateur « des vertus, l'essence de toute justice.» et de là, portant le trouble dans les sociétés, a fini parlever l\u2019étendard de la révolte dans son propre pays, a soufflé le feu de la discorde entre ses concitoyens, les a armés les uns contre les autres en répandant des écrits séditieux dans le peuple; je serais bien étonné, dis-je, que cet homme füt un honnête homme! Rousseau est peut-être un des auteurs qui ont eu le plus d'esprit, qui a écrit avec le plus de chaleur, dont l'éloquence est la plus séduisante ;\u2026 il nous a prêché une bonne morale que nous connaissions, du reste, parce qu\u2019il n\u2019y en a qu\u2019une seule; mais il en a tiré des conséquences suspectes et dangereuses, on nous a mis dans le cas de lestirer par la façon dont il lesa présentées.Méfions-nous toujours de la métaphysique appliquée aux choses simples.Heureusement pour nous, rien n\u2019est si simple que la morale, et ce qu\u2019il y a de plus vrai en ce genre est ce qu\u2019il y a de plus près de nous: ne faites point aux autres ce que vous ne voudriez pas qu\u2019on vous fit\u2026 Il n\u2019est pas besoin de belles dissertations sur le bien et le mal moral, l'origine des passions, les préjugés, les ment, ne savaient peut-être pas qu\u2019ils étaient énergiques.Il n'y à que vous qui ayez conservé le dépôt de la vérité et du bon goût.Je crois la lettre de l'abbé fort digne de passer les mers; mais je la défie d'être plus jolie que votre mot sur I'inondation de vers en l\u2019honneur de Voltaire : Il subit le sort commun, il sert de pâture aux vers.» \u2014 (Septembre 1779).On voit que la grand\u2019maman n\u2019est pas en reste d'éloges avec la petite-fille, et, chose assez rare, les éloges semblent mérités de part et d'autre.Un jour, le grand abbé, faisant allusion à la vie uniformément heureuse qu'on mène à Chanteloup, s'excusait plaisamment de n'avoir que des balivenes à mander au Sublime-Tonneau du couvent de Saint-Joseph : « Si quelqu'un était chargé de faire l'histoire du bonheur dn ciel, il serait, je crois, bien embarrassé, tandis que l'histoire de l'enfer serait pleine de passion et de mouvement; et voilà ce qui fait que nous n'avons jamais rien à vous dire et vous toujours à nous raconter.» GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 73 mœurs, etc, et tant d'autres galimatias dont ces messieurs remplissent les journaux, les boutiques et nos bibliothèques, pour nous apprendre ce que c'est que la vertu.Je me suis toujours méfiée de ce Rousseau, avec ses systèmes singuliers, son accoutrement extraordinaire et sa chaire d\u2019éloquence portée sur le toit des maisons.Il m'a toujours paru un charlatan de vertu.» Un charlatan de vertu ! Et la marquise qui aimait la sincérité avant tout, partage l'opinion de son amie ; elle ne peut supporter cet engouement outré qui ne permet à Jean-Jacques de parler qu'avec des convulsions, et elle déclare tout net qu'elle aimerait mieux s\u2019exposer au fléau de sa haine qu\u2019à celui de son amitié.Ces deux femmes n\u2019ont point l\u2019habitude d'aller demander au voisin ce qu\u2019il faut penser, elles sont philosophes jusqu\u2019au point de ne pas sè soucier de le paraître, et vont chercher dans leur propre esprit la règle de leurs jugements.Mais de plus que l\u2019autre, Mme de Choiseul a rencontré en elle-même la pudeur de la vertu, le goût du devoir, l\u2019art du bonheur.Dans une lettre à la marquise, se trouvant amenée à parler de sa nièce, cette douce et infortunée duchesse de Lauzun, elle lui consacre une page où elle aurait pu se reconnaître elle-même, où se dessine le portrait de la femme idéale, celle que tous les hommes voudraient obtenir, dont ils oublient trop souvent de se rendre dignes.Je n\u2019y ajouterais qu\u2019un seul mot : religion ; avec elle, on supplée à bien des lacunes; sans elle, il semble que cette femme si parfaite, qui s\u2019en tient paisiblement à la profession de foi du vicaire savoyard (1), soit, en quelque sorte, établie à trop grands frais pour que Dieu puisse en tirer de nombreux exemplaires : elle paraît une anomalie, un prodige qui défie presque la raison humaine, car le respect de soi-même ne sera jamais que la religion d\u2019une imperceptible élite, une religion nue, sans prêtres, sans autels ni symboles, dont les adeptes marchent entre deux écucils : le désespoir et le mirage décevant du plaisir.(1) « J'ai toujours remarqué, dit-elle, qu\u2019on avait mal fait de faire parler Dieu ou de le faire apparaitre.Agit-il ?c'est le grand Être.Parait-il?il n\u2019est plus qu'un homme.Parle-t-il?Ce n\u2019est qu\u2019un sot.» T4 LA REVUE DES DEUX FRANCES « Soyez sûre, écrivait Mme de Choiseul, qu'il n\u2019y a pas une jeune personne plus aimable, mieux élevée, plus intéressante ct plus charmante en tout que l\u2019est ma nièce ; c\u2019est un naturel parfait, orné de toutela culture qui lui est propre, mais sans aucune manière.Je conviens que la nature agreste a son piquant, mais elle à aussi son âpreté; je hais la manière je dirais à Zaïre l'art n\u2019est point fait pour toi; mais je ne voudrais pas que ma fille eût le ton de Colette pervertie, comme dit M.de Voyer, par la société.Je veux que, sans sortir de son naturel, on se prète aux formes que cette société a consacrées.Je ne veux pas qu'on soit scandaleuse pour être philosophe, pincée pour être vertueuse, romanesque pour être sublime, grossière pour être franche, triviale pour être naturelle, et Mme de Lau- zun n\u2019est rien de tout cela ; je veux surtout que l\u2019âge, la figure, le maintien, l'esprit, le caractère, soient assortis, et Mme de Lau- zun est un modèle de ce parfait assortiment : je veux que, si on a un esprit plus avancé que son âge et un caractère plus décidé, on propose cependant ses opinions avec la modestic du doute, quitte à rester intérieurement de son avis; que si on à une âme plus forte que celle qu\u2019on reconnaît communément aux femmes, je veux qu\u2019à quelque âge que ce soit, on ne la manifeste qu'avec la timidité et la mesure qui peuvent en faire pardonner la supériorité.» La mort de Louis XV (10 mai 1774), la chute de d\u2019Aiguillon, Maupeou, Terray, ramenèrent Choiseul à Paris.Il y fut reçu comme Notre-Seigneur à Jérusalem, dit Mme Cramer ; on montait sur les toits pour le voir passer.Les poètes célébrèrent à l\u2019envi ce retour, les salons fêtèrent le duc et la duchesse ; et Voltaire de se désoler plus que jamais de l'injustice de celui qui devait « régner bientôt dans Versailles » et avec lequel, malgré ses quatre-vingts ans, il était, « comme un amant de dix-huit ans, quitté par sa maîtresse.» Chacun s\u2019imaginait, en effet, que Louis XVI réparerait les torts de Louis XV, et Marie-Antoi- nette travaillait en faveur de l\u2019ancien ministre.Celui-ci ne changea rien au train de son existence : table ouverte, concerts où brillaient les meilleurs musiciens, salon fréquenté par les magistrats, les littérateurs, les grands financiers et les gens de GENS DE L'ANCIEN RÉGIME 75 cour, tout fit de lui le maître de l\u2019opinion.Cependant il ne fut pas rappelé aux affaires.Le roi aimait l\u2019ordre, l'économie, et on lui avait entendu dire : « Tout ce qui est Choiseul est mangeur.» Maurepas ne manqua point de le représenter comme un dissipateur des deniers de l\u2019État, il dressa un tableau des grâces accordées à toutes les maisons qui portaient le nom de Choi- seul, et convainquit Louis XVI qu\u2019aucune autre famille ne cot - tait autant à la France.On alla jusqu\u2019à dire que Marie-Antoi- nette était fille du duc et on calculait les mois et les jours de grossesse de Marie-Thérèse.Peut-être aussi le roi avait-il l\u2019esprit obsédé par les calomnies répandues au moment de la mort du dauphin et de la dauphine : les ennemis du duc osèrent insinuer qu\u2019il les avait fait empoisonner.La chute de Necker, en 1781, dut anéantir ses dernières espérances.« Je suis profondément triste, parce que je deviens désintéressée, » écrit la duchesse, qui, sans doute, pensait qu'après la mort de Maurepas son mari pourrait lui succéder en s'appuyant sur le contrôleur- général.Choiseul mourut assez subitement en 1785.Il demeura jusqu\u2019au bout fidèle à son caractère, à son courage, à l'imprévoyance un peu égoïste de sa prodigalité.« Jusqu\u2019à son dernier moment, il avait l\u2019air de donner des audiences ; il fit une fin superbe.» Dans son testament, il comblait de bienfaits tous ceux qui l'avaient servi.La duchesse garantit toutes ses libéralités, s\u2019engagea à payer toutes ses dettes, qui montaient à 6 millions, malgré les 800.000 livres de rentes qu\u2019elle lui avait apportées, malgré la vente successive des tableaux et diamants, de l'hôtel de Paris et de Chanteloup.Le lendemain de sa mort, elle se retire au couvent des Récollets de la rue du Bac, avec deux serviteurs, et consacre tous ses revenus à acquitter les dettes de son mari : jusqu\u2019à la Révolution, elle paie plus de 300.000 écus par an.Après 1789, elle perd presque toute sa fortune, mais refuse d\u2019émigrer, pour éviter la confiscation, qui eût enlevé le dernier gage des créanciers.Arrêtée en 1793, soumise au régime de la prison, la divine duchesse, la divine citoyenne fait abnégation de sa personne, et si elle réclame sa mise en liberté, c\u2019est moins à cause de ses infirmités que « pour la liquidation des créanciers qui restent à payer et qui n'ont 76 LA REVUE DES DEUX FRANCES que sa faible existence pour gage de leurs créances.» Et si ferme demeure son prestige que les habitants de son quartier pétitionnent en sa faveur, que le comité de surveillance de sa section rend pleine justice à la loyauté de sa conduite, qu\u2019enfin le Comité de sûreté générale se laisse émouvoir et ordonne sa mise en liberté.Elle reprend aussitôt sa tâche obscure de sacrifice et de dévouement, cherche à obtenir rétractation du marquis de Bouillé, de Bertrand de Moleville, qui, dans leurs ouvrages, avaient malmené le duc, qui « assassinent une veuve sur la tombe d'un mari plus célèbre encore par ses vertus que par la gloire de son ministère.» \u2014 « Que lui ai-je fait moi-même ?écrit-elle à propos du second.Mais il est vrai que rien n'a dû l\u2019avertir que je sois.Une honnête femme écarte l'attention comme un grand homme l\u2019attire.» \u2014 Jamais une plainte sur elle-même, jamais une demande de secours, malgré l'isolement, malgré le dénäment des dernières années, Enfin, elle cesse de vivre, le 3 décembre 1801, sans qu\u2019un ami vienne fermer ses yeux, l'accompagne à sa dernière demeure.ll semble bien qu\u2019elle fut enterrée au couvent de Saint-Joseph, transférée au cimetière de Picpus, puis\u2026 jetée à la fosse commune.Peut-être faut-il féliciter les fidèles de l\u2019ancien régime qui eurent la douceur de vivre et de mourir avant la Révolution, comme pour éviter que leur vie rassemblât toutes les joies et toutes les douleurs humaines, mais c\u2019est aussi un noble spectacle, fertile en enseignements, que celui d\u2019une existence pareille à celle de la duchesse de Choiseul, qui traverse les années de grandeur et les années de misère, nimbée d\u2019une auréole de vertu, de résignation, de courageuse dignité, marchant dans le devoir d\u2019un pas ferme, inaccessible aux énivre- ments de la fortune, aux suggestions du malheur, armée du talisman de l'amour conjugal, et, malgré sa propre incrédulité, malgré l'absence de ce divin frisson de l'inconnu qui, tour à tour, nous obsède ct nous ravit, fournissant à ceux qui la connurent, à ceux qui l'étudient, un excellent argument contre le doute et le pessimisme, car ces hautes figures morales sont en quelque sorte des reflets de Dieu, et, si elles ne le voient pas, nous sommes tentés de l\u2019apercevoir en elles, au-dessus d'elles.Victor du Bled. Le comité des fêtes de Paris a clôturé dignement la série de réjouissances dont notre capitale a été le théâtre dans le , cours du mois de juin, par un cortège historique d'un en- > semble superbe.Frontispice de Raoul Barré Les chars au nombre de trois : la Musique, la Seine et le vaisseau d'argent de la Ville de Paris étaient très artistiquement réussis.Ils se dressaient tout pimpants garnis de bannières et de fleurs au milieu d'un brillant cortège formé par les corporations et les communautés d'arts dans leurs costumes multicolores et variés, car chaque profession avait comme autrefois son costume distinctif.Aussi, le défilé des marchands offrait-il un attrait tout particulier dans ses six corps principaux savoir : draperie, mercerie, épicerie, bonneterie, orfèvrerie, passementerie et marchands de vin.En tête de chacun de ces corps, s'avançaient des pages, portant les attributs du métier et les armes de la corporation dans laquelle on distinguait encore, grâce à l'habillement les maîtres et les apprentis.Dans le vieux temps tout chacun n\u2019était pas libre d'exercer aussi facilement qu\u2019aujourd\u2019hui, telle profession qui lui plaisait ; il fallait auparavant avoir fait un apprentissage et ensuite être jugé capable de l'exercer.Ce droit d\u2019exercice s'appelait mai- trise. 8 LA REVUE DES DEUX FRANCES Le nombre des maitrises était limité pour chaque profession, on ne pouvait devenir maître qu'après plusieurs années d\u2019apprentissage et l'acquit de certains droits.Pour être drapier par exemple il fallait trois ans d'apprentissage et deux ans de service en qualité de garçon ; le brevet coûtait 300 livres et la maîtrise 3000 livres.Dans l\u2019orfèvrerie il fallait un apprentissage de huit ans ; le brevet d'apprenti coûtait 180 livres et la maitrise 1.350 livres.L'apprentissage d\u2019apothicaire était de quatre ans, plus, six ans de service comme garçon ; le brevet se payait 86 livres et la maîtrise 5 à 6000 livres.Le savetier devait être apprenti trois ans et faire quatre ans de compagnonnage ; le brevet d'apprentissage se donnait contre 15 livres et la maitrise coûtait 360 livres plus le chef-d'œuvre.Les chefs-d\u2019œuvre des corporations, très admirés dans notre cavalcade, étaient autrefois les pièces que les aspirants en mai- trise fournissaient dans les différents corps de metiers pour preuve de leur capacité.Ce travail qui consistait en une œuvre d'art en rapport avec le métier, leur était imposé par des arkitres qui prenaient le nom de jurés.Dans ce même cortège, figurait aussi un personnage peu sympathique de notre Histoire : Etienne Marcel, le prévôt des marchands.Etienne Marcel est une de ces grandes figures dont on conserve le souvenir, mais dont on recherche vainement les bienfaits.Le prévôt des marchands était un révolutionnaire, il fut le premier bourgeois de Paris qui ait essayé, au milieu du x1V° siècle, de faire triompher la liberté illimitée, c\u2019est-à-dire l\u2019anarchie dans son expression la plus grande, et cela au milieu d\u2019une crise semblable à celle de 1870, au moment où la fortune venait de trahir la valeur de nos armes et que l'Anglais foulait le sol de notre patrie.Fils et petit-fils de magistrats populaires dans la cité, Etienne Marcel exerçait une influence profonde sur chaque chef de metier et sur les Parisiens en général.Quand il sortait, le peuple criait sur son passage : « Le bon- ÉCHOS DE PARI® 79 « jour à maistre Marcel.Ecoutons nostre presvost ; il faust faire « ce qu\u2019il nous conseillera.» Il pouvait donc tout oser avec audace, c\u2019est ce qu\u2019il fit, il s\u2019attaqua au pouvoir royal, et plongea Paris dans une révolution.Les honnêtes gens lui retirèrent alors leur confiance, et Marcel en fut réduit à recruter ses partisans parmi les hommes qui formaient la lie de la société.Il fit sortir des prisons tous les larrons, meurtriers, faux monnayeurs et faussaires pour les enrôler dans les rangs de son parti à la tête duquel on voyait, non sans étonnement, le clergé de Paris.Suivi de trois cents citoyens armés, Etienne Marcel se rendit un jour auprès du duc de Normandie, âgé de dix-huit ans, ce prince était le fils du roi Jean le Bon, à ce moment prisonnier des Anglais.\u2014 Sire, dit Etienne Marcel, ne vous esbahissez pas des choses que vous allez voir.Puis se tournant vers ses complices : \u2014 Allons, faictes en bref ce pourquoy vous estes venus! Et le-comte de Clermont, maréchal de Normandie ; le seigneur de Conflans, maréchal de Champagne; et le prévôt de Paris, sont égorgés sous les yeux du jeune prince qui s\u2019écrie : \u2014 En veut-on à ma personne?\u2014 Non, Sire, répondit Etienne Marcel, mais pour estre sans pareil aucun, prenez mon chaperon.D'une main, il mit son chaperon mi-partie rouge et bleu sur la tête du prince, tandis que de l\u2019autre il se coiffait avec celui qu'il venait de lui faire quitter.Quelque temps après la fuite du duc de Normandie, pour qui la position n\u2019était plus tenable, Etienne Marcel va trouver secre- tement Charles le Mauvais et lui offre avec la couronne de France de lui livrer Paris.À cet effet, la nuit du 31 juillet 1358, il fit défendre aux églises et aux collèges de l\u2019Université de sonner les cloches jusqu\u2019au lendemain matin, et aux guetteurs de veiller aux portes de la ville.« Mais à Paris, dit la chronique de Jean de Nouelles, avoit 80 LA REVUE DES DEUX FRANCES un bourgeois nommé Jehan Maillart, qui estoit garde par le gré du commun d\u2019un des quartiers de la ville.» Jehan Maillart vint donc avec son frère Simon, « pourvus d'armes et de bons compaignons un petit peu devant mie nuit à la porte de Saint-Aubin, et trouvèrent le dit prévost des marchands les clefs de la porte en ses mains ».\u2014 Estienne, Estienne, lui dit Jehan Maillart que faites-vous cy à ceste heure?\u2014 Jehan, a vous qu\u2019en monte de sçavoir ?Je suis ey pour prendre garde de la ville dont j'ay le gouvernement.\u2014 Vous n'\u2019este-cy pour nul bien, ajouta Maillart, et se tournant vers ses compagnons : \u2014 Je vous le monstre comment il tient les clefs des portes en ses mains pour trahir la ville ! \u2014 Vous mentez, répondit Marcel.\u2014 Par Dieu, traistre mais vous mentez.À la mort! à la mort, tout homme de son costé car ils sont traistres! \u2014 s'écria Jehan Maillard en frappant d\u2019un coup de hache sur la tête, le prévôt des marchands qui tomba mort, et la populace après avoir traîné son cadavre dans les ruisseaux, le suspenditaux pil- liers des Halles.Tel était l\u2019homme dont les Parisiens ont pu admirer en reconstitution le somptueux costume et le nombreux état-major, mais dont la mémoire tout en étant auréolée d\u2019un libéralisme républicain, porte d'innombrables taches de sang.Baron Louis Girardot. Idylle Je voudrais habiter une grande maison, Où toute la famille autrefois serait morte, Avec des champs et des cyprès pour horizon Et du vent pour pleurer le soir sous chaque porte.Car je voudrais vieillir sans souci du chemin, Près du cadre bruni des portraits de famille ; Arrêter à vingt ans mon sort sans lendemain Et fermer le portail entr\u2019ouvert à la grille.Je lui dirais : « Nous nous aimons ; venez chez-moi ; C'est très simple d'aimer et si simple de vivre ; Il nous faudra rester unis sous le vieux toit Après avoir appris tous deux dans un seul livre.Ah! gardons-nous de trop savoir pour trop souffrir.Le vieux salon sourit quand la lampe l\u2019éclaire ; Nous veillerons, la bûche chante et va mourir, La pendule a sonné sous le globe de verre.Soyons deux et faisons du bonheur avec rien.Le village indulgent pour ce soir nous rassemble ; La grand'rue nous est bonne, elle reconnaît bien Les deux petits enfants qui jouèrent ensemble.Venez, le vieux jardin se fleurit pour l'amour\u2026 Nous laisserons, pendant des ans, l\u2019heure pareille Sonner, d'un rythme égal, le pain de chaque jour Et je serai très vieux lorsque vous serez vieille ».André Magre.1°\" JUILLET 1899 6 CRITIQUE MUSICALE ~ Nous avons, cette fois, une riche moisson a présenter a nos lecteurs.Nos trois théâtres lyriques nous ont conviés à des œu- vres qui méritent nos respects.L'Académie nationale de musique ne nous donnait pas, il est vrai,une œuvre nouvelle, car le Joseph, de Méhul, date de 1807, mais c\u2019était la première fois que cet ouvrage était représenté à l'Opéra, et la première fois que la poésie bon enfant d'Alexandre Duval était transformée en beaux vers, avce récitatifs par M.Bourgault-Ducoudray.On sait combien est simple le drame de Joseph ; c\u2019est l'histoire si connue de là Bible, arrangée en trois actes : dans le premier, Joseph, an faite du pouvoir, le second dans le royaume d\u2019Egypte après le Pharaon, voit arriver ses frères chassés de de leur pays par la famine; dans le second, Joseph a le bonheur de revoir son père conduit par Benjamin (car Jacob est devenu aveugle); au troisième acte, a lieu la reconnaissance de Joseph avec son père et ses frères.Pas de rôles inutiles; pas d'épisodes amoureux.Mais comme la musique de Méhul rend avec force et onction les scènes de tendresse ou de désespoir! Comme tout cela porte et va à l'âme! Quel effet puissant sur tous ceux qui ont le sentiment musical! Et si l\u2019on détaille la partition, quelle succession presque ininterrompue de beautés de premier ordre.Au début, la célebre romance : À peine aw sortir de l'enfance, suivi de l'air de Siméon : Non! Non ! L\u2019Eter- nel que j'offense el du chœur des frères, si plein d'angoisse et de tristesse ; enfin le final si remarquablement traité.Au second acte, voici la belle et large prière des Hébreux : Dieu d'Israël, dont l'effet est si saisissant; puis la romance de Benjamin : Ah! CRITIQUE MUSICALE 83 lorsque la mort trop cruelle! et le trio célèbre si touchant! Et enfin, le troisième acte touteutier n'est-il pas merveilleusement beau, de cette beauté qui défie les siècles ! Il est vrai qu\u2019une telle œuvre demande une interprétation hors ligne; elle I'a eue à l\u2019Académie nationale de musique et l'on peut assurer que jamais Joseph n\u2019a été aussi remarquablement chanté.Dans le rôle de Benjamin, M\"° Ackté s\u2019est montrée artiste accomplie par le charme de sa voix, la simplicité et la tenue de son chant, la correction de son jeu.M.Vaguet a mis au service du rôle de Joseph sa voix souple et charmeuse; M.Delmas a été superbe en Jacob et M.Noté a su donner du relief au rôle de Siméon.L'Opéra-Comique nous a enfin donné une œuvre attendue depuis longtemps : la Cendrillon de Massenet.La dernière œuvre lyrique du célèbre compositeur avait été Sapho, jouée à l\u2019Opéra-Comique il y a deux ans et qui contenait certes quelques belles pages, mais sur laquelle nous avions dû faire certaines réserves.Nous attendions de l'auteur de Manon, une œuvre qui fut la sœur de celle-ci en grâce et en succès.Lorsque Massenet avait voulu tenter le grand opéra avec le Mage, il n\u2019avait pas réussi.Chaque musicien a sa note; or, Massenet, a des dons de charme et de tendresse émue, où il est incomparable ; c\u2019est là surtout qu'il est maître et c\u2019est parce que le livret de Cendrillon est plein de scènes évocatrices d\u2019émotion et d\u2019amour que le compositeur a triomphé.Oui Cendrillon est un énorme succès et je m'en réjouis pour M.Massenet et pour l\u2019art français.Je ne m'amuscrai pas à raconter le livret de M.Henri Cain, \"car tous ceux qui parlent français connaissent le conte célèbre de Perrault.M.Cain n\u2019y a ajouté qu\u2019une scène, charmante du reste, c\u2019est celle où Cendrillon et le Prince Charmant viennent auprès du chêne enchanté implorer la fée bienfaisante.Donc, M.Massenet ayant devant lui ce conte de fées a voulu l'orner d'une musique gracieuse et jolie comme le sujet lui- même et il y a merveilleusement réussi.Sa pertition est un perpétuel papillotement, un éblouissement ininterrompu de perles musicales, enchassées dans une orchestration savante, sans en avoir l'air, ce qui est le comble de l'habileté.Tout cela est d\u2019un 84 LA REVUE DES DEUX FRANCES maitre compositeur qui s\u2019est trouvé dans son élément et a écrit un chef-d'œuvre de grâce et de sentiment, chef-d'œuvre bien français du reste.Quelques pages de Cendrillon vont être bientôl sur tous les pianos et dans tous les salons.On chantera la gentille romance : Reste au foyer, petit grillon ! A quoi penses-tu, pauvre fille! Travaille, Cendrillon, Résigne-toi, Cendrille On répétera la mélodie du Prince Charmant.Toi qui m'es apparue, O beau rêve enchanteur, beauté du ciel venue, Ah! Par pitié, dis-moi de quel nom te salue O reine, la céleste cour, Qui, dans le paradis, t'invoque avec amour ! Par pitié, dis-le moi, toi qui m\u2019es apparue ! On redira aussi le délicat et touchant duo entre Cendrillon et son père\u2026 et bien d'autres morceaux encore qu'il serait trop long d'énumérer ici.Le succès si complet de cette œuvre revient, pour une part, à M.Carré qui a monté Cendrillon avec un soin et un luxe remarquables.Fugère, chargé du rôle du père, s\u2019y montre acteur et chanteur accomplis; Mlle Emelen est charmante en Prince charmant, mais sa voix manque un peu de force ; Mlle Gui- raudon est une Cendrillon parfaite; Mmes Bréjean-Gravière et Deschamps-Jéhin sont excellentes de leur côté et il n'est pas jusqu\u2019à la danseuse Mlle Chasles, qui ne mérite nos félicitations.Passons enfin au Théâtre-Lyrique, qui nous a donné une véritable primeur : Le due de Ferrare, drame lyrique en 3 actes de M.Georges Marty sur un livret de M.Paul Milliet.La\u2019 donnée en est simple.Le duc de Ferrare, déjà en possession d\u2019un grand fils, s\u2019est remarié à une femme jeune et charmante : Réginella.La marâtre et le jeune homme s'aiment; cet amour coupable est révélé au duc par un placet et celui-ci médite une vengeance effroyable.Il ordonne à son fils de frapper un criminel qui, dit- il, a tenté de l\u2019assassiner et se trouve dans une chambre voisine.Le jeune homme, d\u2019abord hésitant, obéit enfin aux objurgations de son père, et plonge son épée dans le corps que lui CRITIQUE MUSICALE 85 cache une draperie.Or, ce corps qu\u2019il a percé de son glaive, c\u2019est la femme de son père, c\u2019est Réginella qui revient mourir en scène, tandis que le malheureux fils est tué, à son tour, par les gardes du duc de Ferrare.M.Georges Marty, chef de chant à l'Opéra, est un des jeunes musiciens sur lesquels on est en droit de compter.C'est la première fois qu\u2019il aborde la scène lyrique, et, sans être un coup de maître, la partition du duc de Ferrare prouve un musicien parfaitement sûr de son art, très habile, et sachant combiner ses effets.Son orchestration est une perpétuelle caresse pour l'oreille; ses motifs conducteurs sont bien travaillés et arrangés dans le cours de l'ouvrage; ses duos d'amour sont chauds et colorés.Ce qu\u2019on peut reprocher à M.Georges Marty, c'est d\u2019avoir une certaine tendance à imiter Wagner ; les souvenirs de certaines œuvres du maître allemand, de Tannhauser notamment, sont trop sensibles.Mais, en somme, c'est là un excellent début pour M.Marty.La direction a fait de son mieux pour encadrer comme il convenait l\u2019œuvre du jeune compositeur; le ténor Cossira, la basse Séguin, le baryton Soulacroix ont vaillamment tenu leurs rôles.Mile Lebey a été charmante dans le rôle de Cintia, Mlle Martini a montré du tempérament dans celui de Réginella.Voilà le Théâtre Lyrique consacré.Et puisque nous parlons de Théâtre Lyrique, nous devons mentionner un ouvrage d\u2019un très vif intérêt qui vient de pa- raitre à Paris chez Fischbacher : c\u2019est l\u2019histoire de l'Ancien Théâtre lyrique, jadis si brillant, alors que M.Carvatho le dirigeait et où furent révélées des œuvres comme Faust et Roméo et Juliette.L'Histoire du Théâtre Lyrique a pour auteur un musicographe bien connu du public parisien : M.Albert Soubies, l\u2019auteur de ces exquis périodiques annuels connus sous le titre de l\u2019Almanach des spectacles.Tous ceux qui s'intéressent aux choses du théâtre liront avec profit l'ouvrage de M.Soubies.Georges de Dubor. LES THÉATRES À la Comédie-Francaise.Les débuts de Mlle Marie Kolb, dans le Malade imaginaire et ceux de Mlle Ilen- riot dans les Romanesques auront lieu aprés la première représentation de Fréle et Forte et de La Douceur de croire.Dans la reprise des Romanesques, c\u2019est M.Georges Berr qui jouera le rôle de Percinet, créé par M Le Bargy.Il est question de l'engagement de M.Henri Gauthier, le jeune premier du Vaudeville et du Gymnase.#4 Les premières représentations de la Douceur de croire et de Fréle et Forte sont toujours fixées au samedi 8 de ce mois de juillet.Bientôt, le comité se réunira pour écouter la lecture de deux pièces inédites, la Sulamite, un acte en vers de M.le vicomte de Borelli, et le Bonheur qui passe, un acte en prose de M.Auguste Germain.La première lecture qui suivra sera celle de la comédie en trois actes de M.Paul Hervieu l'Enigme.Il est question de reprendre, pour le mois de septembre, le Maitre Guérin, d'Emile Augier.M.Leloir jouerait, pour la première fois, le rôle du notaire Guérin, et M.Paul Mounet celui de l'inventeur Desroncerets.Le rôle du colonel Guérin serait échu à M.Albert Lambert fils, et celui d'Arthur Lecoutellier à M.Baillet, qui le joua, du reste, déjà lors de la dernière reprise de cette pièce.Mme Thérèse Kolb continuerait ses débuts par le rôle de Mme Guérin et les autres rôles de femmes seraient joués par Mme Baretta-Worms et MIIe Marie- Louise Marsy.#4 A l'Opéra-Comique.Voici la liste des ouvrages inédits de compositeurs français, que M.Albert Carré représentera successivement : Louise, de M.Gustave Charpentier; La Fille de Tabarin, de M.Gabriel Pierné; William Ratcliff, de M.Xavier Leroux ; Titania, de M.Georges Iluë; Le Juif polonais, de M.Erlanger; Circé, des frères Hilmacher; Péléus et Méli- sande, de M.Debussy; La Harpe et le Glaive, de M.Laurens; La Petite Maison.de M.William Chaumet; Mugue/te, de M.Missa ; La Troupe Jolicœur, de M.Arthur Coquard; Ping-Sing, de M.Henri Maréchal; La Sœur de Jocrisse, de M.Banes; La Chambre bleue, de M.Jules Bouval ; Le secret de mailre Cornille, de M.Parès ; Le Légataire uuiversel, de M.G.Pfeiffer. LES THÉATRES 87 +44 Tous les soirs, à Marigny-Théâtre, Xavier Privas, le prince des chansonniers.Au programme également, les Chats présentés par Techow, les sœurs Chestes et Jane Mary, la belle Arlésienne.a Au Jardin de Paris, grande féte de nuit et poses amoureuses de Mlles Musettes, Blanche d'Arvilly et de Bayle.wa Tous les soirs au Cirque-d'Eté, scènes mondaines avecle concours de M.Con- rady, sculpteur instantané; M, Raphaël et ses chiens (le foot-ball); M.Sexton's original imitator.#4 Les réunions du Moulin-Rouge continuent à être des plus brillantes et des plus suivies.Chaque soir, fête de nuit.* * ¥ A l'Olympia, le programme trè attrayant et les vastes proportions de la salle très aérée, continuent à jouir de la faveur du public.#4 Tous les dimanches, jeudis et samedis, les étudiants qui passent, bras dessus, bras dessous, avec les jolies étudiantes, sont les joyeux de la vie qui vont finir leur soirée à l'attrayant Bal Bullier, Fantasio.Es REFLUX Honteux d'avoir longtemps flagellé de ses flots, De leur glauque rumeur et de leur blanche écume, La roche, dont l'arète élégamment s'exhume D'un abime tramant de monstrueux complots ; Rampant toute barrière en un bruit de galops, Ou dans le rythme aigu d\u2019une infernale enclume, L'Océan, le grondeur du large et de la brume, Recule, enfin touché par ses propres sanglots.Les Titans et les dieux, abandonnant leur rage, Se sont enfuis, poussés par un vent de naufrage, Le soleil rouge point sur un ciel jaune et noir, Le sable rose et blond s\u2019etend sur mille lieues, Et Vénus reconnait, dans des flaques d'eaux bleues, Les débris dispersés de son riche miroir.Abel Letalle. Spectacles OPÉRA.\u2014 8h.«/».\u2014 Les Huguenots \u2014 Tannhauser.\u2014 Faust.FRANÇAIS.\u2014 8 h.1/2.\u2014 La Fille de Roland.\u2014 Le Torrent.OPÉRA-COMIQUE.\u2014 Cendrillon.\u2014 Carmen.ODÉON.\u2014 8 h.«/».\u2014 Clôture.THEATRE SARAH-BERNHARDT.\u2014 8h.!/2.\u2014 Clôture.VAUDEVILLE.\u2014 8 h.1/4 \u2014 Clôture.GYMNASE.\u2014 8 h.1/2.\u2014 Clôture.VARIÉTÉS.\u2014 Le Vieux Marcheur.GAITE, \u2014 8 h.1/2.\u2014 Clbture.PALAIS-ROYAL.\u2014 8h.«/».\u2014 Clôture.PORTE-ST-MARTIN.\u2014 8 h.1/4.\u2014 Clôture.AMBIGU-COMIQUE.\u2014 8 h.1/2.\u2014 La Légion Etrangére.FOLIES-DRAMATIQUES.\u2014 8 h.1/2.\u2014 Clôture.TH.CLUNY.\u2014 8h.1/4.\u2014 Les Boussigneul.TH.ANTOINE.\u2014 8 h.1/2.\u2014 Clôture.LES BOUFFES PARISIENS.\u2014 8 h.[/4.\u2014 Clôture COMÉDIE -PARISIENNE.\u2014 8 h.1/2.\u2014 Clôture.OLYMPIA.\u2014 8h.1/2.\u2014 Les 7 Péchés Capi taux.LES FOLIES-BERGÈRES.\u2014 8 h.Clôture.LA ROULOTTE.\u2014 9 h.1/4.\u2014 Clôture.CIRQUE D'ÉTÉ.\u2014 8 h.1/2.\u2014 L'Olympe à Cheval.MOULIN-ROUGE.\u2014 Tous les soirs, à 8 h.1/2.\u2014 Concert-Bal.12.\u2014 GRANDE ROUE DE PARIS, Av.de Suffren, 74, \u2014 De 11 h.à 6 h,, entrée et ascension, 2fr.\u2014 Attractions diverses.\u2014 Concert.LA CIGALE.\u2014 8 h.1/2.\u2014 Ohé! Vénus! AMBASSADEURS.\u2014 8 h.«/».\u2014 Spectacle- concert.\u2014 Yvette Guilbert, Sulbac, Raiter, Lejal, Gaudet.\u2014 Les Troubadours toulou- gains.\u2014 Les Derouville-Nancey.\u2014 Troupe Fleury-Reybaud.\u2014 Les Paxton.Dimanches, jeudis et fêtes, matinée à deux heures.JARDIN DE PARIS.\u2014 8 h.1/2.\u2014 Tous les soirs concert-promenade, spectacle.ALCAZAR D'ÉTÉ.\u2014 8 h.1/2.\u2014 Spectacle- concert.\u2014 Paulin, Mâurel, Jacquet, Gibart, Helme, Mmes A.Verly, Fleuron, Rosalba, Gomez.L'Homme Protée, John Hewelt et son théâtre mécanique.Dimanches et fêtes, matinée à deux heures PARIS EN 1400.\u2014 Avenue de Suffren, 100.\u2014 (Cour des Miracles), Tournois, Cortèges royaux, etc.De 2 4 6 h.Entrée, 1 fr.; le vendredi 2 fr.CINÉMATOGRAPHE.\u2014 Le voyage au Japon.BULLIER.\u2014 Tous les jeudis, bal masqué.MUSÉE GREÉVIN.\u2014 Tananarive \u2014 Le Dahomey.\u2014 Les Coulisses de l\u2019Opéra.\u2014 Le Couronnement du Tsar.\u2014 Pantomines lumineuses.\u2014 Rayons X.\u2014 Orchestre de Dames hongroises.JARDIN D'ACCLIMATATION.\u2014 tous les jours \u2014 Coneert tous les dimanches.Ouvert Puissance du Canada GOUVERNEMENT DE LA PROVINCE DE QUÉBEC VASTE TERRITOIRE A COLONISER Riches régions minières et forestières de toutes sortes Terres d\u2019une fertilité reconnue, climat sain et favorable à toute culture, communications faciles avec les marchés locaux et étrangers.Les colons agriculteurs peuvent, aveC une QUINZAINE DE CENTS FRANCS, acheter un lot d\u2019environ 40 hectares dont 4 ou 5 en terre défrichée.i Les terres du Gouvernement valent 20 ou 30 sous l'acre.Les lots sont de 100 acres (environ 40 hectares).La forêt couvre des millions d\u2019hectares, oi \u2019on trouve, entre autres, du bois de pulpe d\u2019une quantité supérieure.Ily a aussi abondance de mines dans la Province.On y rencontre l'or, l\u2019ARGENT, le cu1VRE, le Fer (titanique, chronique et magnétique), la plombagine, le mica, l'amiante, le granit de tout genre, le kaolin, le pétrole, etc.Plusieurs mines, en ce qui concerne le cuivre, lefer, la plombagine, le mica et l'amiante, sont déjà en exploitation.Les mines de la Beauce, où l\u2019on fait de nouvelles tentatives après une suspension de travaux de plusieurs années, ont déjà donné une douzaines de millions de francs d\u2019or.La population de la province de Québec est de langue fran- caise surtout.Des bureaux et des agents d'immigration reçoivent les immigrants à Québec et à Montréal.Le service des Postes et des Chemins de fer et le système des Banques est des plus réguliers et des plus sûrs.Pour plus ample information, s'adresser à l\u2019honorable Commissaire de la Colonisation et des Mines, Québec, Canada. Madame Albert Giguère A beaucoup souffert après la naissance de son bébé.\u2014 Son médecin ne pouvait rien faire pour elle.\u2014 Triste et découragée, elle n\u2019avait plus aucun espoir d'être guérie.\u2014 Les pilules rouges du D' Corderre ont mis fin à toutes ses souffrances.Elle recommande à toutes les femmes malades de se guérir en prenant les Pilules Rouges du D' Corderre, le seul reméde au monde qui guérit toutes les maladies des femmes.Dans le but de faire connaître à d'autres personnes souffrantes comme elle, le moyen de guérison à leur portée, Madame Giguère nous envoie son témoignage en nous donnant l'autorisation de le publier pour le plus grand bien des femmes souffrantes de son sexe.Si toutes les femmes agissaient ainsi, le nuage de désespoir qui enveloppe tant de pauvres femmes malades se dissiperait bientôt.Madame Giguère dit : « J'ai été bien malade après la naissance de mon bébé, j'étais très faible et d'une pâleur effrayante, je souffrais beaucoup d'\u2019irrégularités probablement causées par la faiblesse de mon sang, ma digestion ne se faisait pas, j'avais mal aux reins et dans les côtés, le mal de tête me faisait souffrir continuellement, je crois que j'avais aussi une maladie de cœur tellement il me faisait mal, je ne reposais pas la nuit.J'étais toujours fatiguée, la cause de ma maladie était depuis la naissance de mon dernier bébé, je n'avais jamais bien relevé de cette maladie ; mon mé- , decin m'a donné beaucoup de remèdes mais MADAME ALBERT GIGUÈRE sans me soulager.Les Pilules Rouges du Dr Coderre guérissaient tant de femmes, que j'ai voulu les essayer, je ne le regrette pas, car elles m'ont sauvée ; ma digestion est maintenant très bonne, je dors bien et je suis plus forte.J'ai recommandé les Pilules Rouges du Dr Coderre à Mme Tanguay qui demeure sur la rue Beaudry, elle les prend pour la faiblesse et elle s\u2019en trouve très bien.» Madame Albert Giguère, 619a, rue Sanguinet, Montréal.Les Pilules Rouges du Dr Coderre sont composées de remèdes spécialement pour le beau mal, les irrégularités, pertes blanches, la constipation, le mal des reins, douleurs dans le bas-ventre, mal dans les côtés, palpitation du cœur, tiraillements d\u2019estomac, mal entre les épaules, étourdissements, perte de sommeil, perte de mémoire, perte d'appétit, mal de téte, pour les maladies du changement d'âge, elles sont sans rivales, elles préviennent toutes ces maladies particulières aux femmes qui passent cette période critique.Consultez nos médecins spécialistes d'une vaste expérience dans le traitement des maladies des femmes.Nous vous invitons à leur écrire une description de votre maladie.Nos médecins donneront à votre cas toute l'attention dont ils sont capables, ils vous expliqueront très clairement toute la cause de votre maladie et le moyen de vous guérir aussi promptement que possible.Leurs consultations sont gratuites à toutes les femmes malades.Ne craignez pas d\u2019écrire, toutes lettres adressées au « Département Médical, Boîte 2306, Montréal » sont ouvertes par les médecins seuls et tenues confidentielles par eux.Ecrivez dès aujourd'hui, tout délai aggrave votre maladie.Méfiez-vous de ces marchands qui veulent vous vendre des Pilules Rouges comme étant aussi bonnes que les Pilules Rouges du Dr Coderre, refusez-les.Les vraies Pilules Rouges du D' Coderre sont Loujours vendues en petites boîtes de bois rondes contenant 50 Pilules Rouges chaque \u2014 elles ne se vendent jamais à la douzaine, au cent ou à 1 fr.25 la boîte.Lorsque vous ne pouvez vous procurer les véritables Pilules Rouges du Dr Coderre, ou lorsque vous avez des doutes, envoyez-nous 2 fr.5U en timbres-poste pour une boîte, ou 12 fr.50 pour six boîtes.Vous êtes certaine que vous recevrez par le retour de la malle, les véritables Pilules Rouges du D' Coderre.Nous les envoyons dans toutes les parties du pays et à l'étranger franc de port.Ayez soin en nous écrivant de nous donner votre adresse bien complète afin d'éviter tout retard dans l'envoi.Adressez comme suit : Compagnie Chimique Franco-Amé- ricaine, Boîte 2306, Montréal, Can. LA MODE PARISIENNE L'Administration de la Revue DEs DEUX FRANCES se charge de fournir les patrons - sur demande.4 © 2 A A 1.\u2014 Robe pour fillette de 12 à 14 ans en voile.Jupe demi-cloche cerclée de petits plis et d'un entre-deux formé par des velours entrecroisés, formant transparent sur un fond de jupe de soie claire.Corsage blouse garni, comme la jupe, d\u2019entre-deux de velours et de petits plis.Grand col de taffetas clair avec plissé au bord, l\u2019encolure carrée est bordée de velours.Manche ajustée avec la mème garniture que la robe.PRECIOS PARFUM EXQUIS, DÉLICAT ET PERSISTANT à Place Vendôme ED.Pl NAUD PARIS J p ees Snel LA MODE PARISIENNE VU HT CRU a / + I AE CRT (IT fra == 7 = 46 \u2014\u2014\u2014 = \u2014 2.\u2014 Costume de jeune fille en taffetas froufrou.La double jupe en pointe devant, trés découpée derrière sur une première jupe recouverte de volants légèrement froncésest bordée d'un alon pailleté.Corsage ajusté, fermé sous le bras, décolleté sur un empiècement de mousseline e soie plissée bijou encadré d\u2019un galon; un volant découpé retombe sur la poitrine.Col drapé en pointe à l'oreille. LA MODE PARISIENNE 3.\u2014 Robe de campagne ou de bains de mer.\u2014 Robe princesse pour toilette de campa- pagne ou de bains de mer pouvant se faire en toile ou en lainage très léger.De forme droite, late du haut, cette robe ne se trouve ajustée que par une petite ceinture drapée.Un volant en orme découpé en dents rondes termine le bas de la robe.Grand col marin découpé en dents rondes et posé au bord de l'encolure coupée en pointe jusqu'à la poitrine.Manche ajustée sans ampleur dans le haut.EAU D'HOUBIGANT, \u201c \"Mi vocere\u201d\" HOUBIGANT, 19, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à Paris. LA MODE PARISIENNE A LA rer me 4.\u2014 Costume tailleur en drap.Jupe fourreau avec couture en biais derrière, fermée de côté ct garnie de baguettes piquées en drap plus clair recouvrant la jupe à l'exception du tablier; la fermeture se trouve sous la première baguette.Boléro à taille derrière, formant patte arrondie devant, recouvert de baguette piquées comme la jupe et fermé devant à l\u2019aide de petites dents rondes boutonnées.Col de drap blanc découpé sur un transparant de soie.Petite pointe et col de soie plissée. | LA MODE PARISIENNE 5.\u2014 Robe habillée pour fillette de 3 à 4 ans, en soie imprimée.De forme droite, elle est montée devant et dos à gros plis ronds sur un empiècement plat.Les devants sont ouverts sur un intérieur de laffetas blanc froncé sur un empiécement quadrillé de ruban comète, Col et revers de talfetas avec petit motif de guipure.Manche ballon.SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DES JOURNAUX DE MODES PROFESSIONNELS DES COUTURIÈRES ET CONFECTIONNEUSES.\u2014 Anc.Maison L.Micuau, A.-J.Laroche, direct\u2019, sucer, #,rue de Richelieu, Paris.\u2014 Exposition universelle 1889, médaille d'or, concours commercial de Tunis.\u2014 La Couturière, organe professionnel ; L'Art de la Couture, publication de grandes figurines ; L'Elégance, robes et confection; Les Toilettes modèlés, gr.édit.avec album; Le Luxe, gr.édit.parisienne ; Le Monde et les Théâtres, arts, modes, illustrations, sports; La Mode Tailleur pour Dames ; La Modiste française.\u2014 Travestissements.\u2014 Cours de coupe.\u2014 Fabrique de mannequins pour couturières.\u2014 outes les lettres, mandats, renseignements doivent être adressés à M.À.-J.LAROCHE, direct\u2019.\u2014 Adresse télégraphique : Licho-Paris.\u2014 Téléphone Paris-Province 141.27 \u2014 Spécimen sur demande. LA MODE PARISIENNE 6.\u2014 Jaquette en drap sable de forme nouvelle, le dos ajusté, avec couture montant dans l'épaule, forme un petit habit arrondi : le devant très ajusté des côtés; le milieu rapporté, garni de piqûres et d'olives, est ouvert sur un pli de satin et continue la pince qui monte également dans l'épaule, allant rejoindre les coutures du dos ; le bas qui s'allonge en patte arrondie se continue jusqu'à la couture du dessous de bras formant la basque très dégagée sur les hanches, Manche tailleur.Col montant, légèrement évasé, fixé par de petites pattes boutonnées tenant au devant.Nouveaux PARFUMS: EXTRA -VIOLETTE AMBRE ROYAL MARECHALE SAVON ROYAL TY | THRIDACE CSSS ts SANON VELOUTINE Racommacdés par les médecins p' Hygiène de la Peau et Boauté du Tolat, Le Directeur-Gérant : A.STEENS.Paris.\u2014 Typ.A.DAVY, 52, rue Madame.\u2014 Téléphone.pa, "]
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