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Titre :
Québec science
Principal magazine d'information scientifique généraliste québécois. [...]

Le mensuel d'information scientifique Québec Science est publié à partir de 1970. Il est le résultat de l'acquisition par l'Université du Québec de la revue Jeune scientifique, qui était publiée par l'Acfas. C'est Jocelyne Dugas, auparavant responsable de la revue Techniques, publiée par le ministère de l'Éducation, qui préside à cette mutation.

Québec Science opte pour une formule plus journalistique que pédagogique. La revue sera un terreau de développement de la profession de journaliste scientifique. Michel Boudoux, Yannick Villedieu, Christian Coutlée, Daniel Choquette, Solange Lapierre-Czerniecki, Pierre Sormany, Michel Gauquelin, Madeleine Harbour, Fabien Gruhier, Lise Laberge, Gilles Provost, Gilles Paquette, François Picard y participent.

La revue vise à intéresser les jeunes à la science et aux carrières scientifiques en leur offrant une information scientifique à jour présentée par des articles rigoureux et approfondis. Un accent est mis sur l'attractivité visuelle; une première couverture signée par le graphiste Jean-Pierre Langlois apparaît ainsi en septembre 1973. Pierre Parent et Richard Hodgson poursuivront le travail de ce dernier. Diane Dontigny, Benoit Drolet et André Delisle se joignent à l'équipe au milieu des années 1970, alors que Jean-Pierre Rogel en dirige la rédaction à partir de l'automne 1978.

Les premières années sont celles de l'apprentissage du journalisme scientifique, de la recherche de l'équilibre entre la vulgarisation, ou plutôt la communication, et la rigueur scientifique. Les journalistes adoptent styles et perspectives propres à leur métier, ce qui leur permet de proposer une critique, souvent liée à l'écologie ou à la santé. Plus avant dans les années 1970, le magazine connaît un grand succès, dont témoignent l'augmentation de ses ventes et la résonance de ses dossiers.

Québec Science passe sous la responsabilité des Presses de l'Université du Québec en 1979. La revue est alors prospère; en 1980, le magazine est vendu à plus de 25 000 exemplaires, dont 20 000 par abonnement. Les années 1980 sont plus difficiles à cause de la crise économique. Luc Chartrand pratique le journalisme d'enquête pour la revue, dont l'équipe de rédacteurs se renouvelle. On assiste ainsi à l'arrivée de Gilles Drouin, Bernard Giansetto, Claude Forand, Louise Desautels, François Goulet et Vonik Tanneau. Québec Science produit des articles sur les sujets de l'heure : pluies acides, sida, biotechnologies.

Au tournant des années 1990, le magazine fait davantage appel à des collaborateurs externes - journalistes, professeurs et scientifiques. Le cégep de Jonquière devient l'éditeur de la revue. Il en gardera la charge jusqu'au transfert de Québec Science à Vélo Québec en 2008.

Au moment de l'arrivée, en 1994, du rédacteur en chef actuel, Raymond Lemieux, le magazine est encore en difficulté financière. Il connaîtra cependant une relance, fort de la visibilité engendrée par la publication, depuis février 1993, d'un numéro spécial sur les découvertes scientifiques de l'année au Québec. Québec Science devient le premier média québécois à se trouver sur Internet, ce qui lui offre un rayonnement international. Le magazine surfe sur cette vague, avec davantage de contenus et de grands reportages qui franchissent les frontières du Québec; il obtient un soutien accru du gouvernement québécois, ce qui lui permet de recomposer une équipe de journalistes : Catherine Dubé, Vincent Sicotte, Marie-Pierre Élie, Joël Leblanc viennent travailler pour la revue.

Québec science profite ensuite de l'engouement pour les avancées technologiques et s'attire de nombreux collaborateurs qui maintiennent le dynamisme de la revue.

Source :

LEMIEUX, Raymond, Il était une fois¿ Québec Science - Cinquante ans d'information scientifique au Québec, Québec / Montréal, MultiMondes / Québec Science, 2012, 165 p.

Éditeurs :
  • Québec :Les Presses de l'Université du Québec,1970-,
  • Montréal :Vélo Québec éditions inc.
Contenu spécifique :
Avril-Mai 2020, Vol.58, No. 7
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Jeune scientifique
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Québec science, 2020, Collections de BAnQ.

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[" QUEBEC SCIENCE LE CALMAR, NOUVEAU RAT DE LABORATOIRE L\u2019INCROYABLE POUVOIR DU MIGNON Elle arrive.Rêve ou cauchemar ?AVRIL-MAI 2020 dès le 28 avril planétarium rio tinto alcan Billets en ligne?: espacepourlavie.ca viau AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 3 SOMMAIRE QUÉBEC SCIENCE AVRIL-MAI 2020 36 28 8 6 E N C O U V E R T U R E : I L L U S T R A T I O N : Q S \u2022 I M A G E S : S H U T T E R S T O C K .C O M 4 Éditorial Par Marie Lambert-Chan | 5 Mots croisés | 9 Carnet de santé Par la Dre Alexandra S.Arbour 11 Technopop Par Chloé Freslon | 12 Polémique Par Jean-François Cliche | 46 Culture Par Émilie Folie-Boivin 49 Anthropocène Par Jean-Patrick Toussaint | 50 Rétroviseur Par Saturnome SUR LE VIF 6 Le cabinet des curiosités Pendant des siècles, les savants se sont représenté un cosmos sphérique.Des globes précieux témoignent de leurs calculs et de leurs observations.8 Notre-Dame de Paris, un an plus tard Les autorités analysent encore les répercussions de l\u2019incendie, qui a dispersé sur des kilomètres des particules toxiques de plomb.10 Un petit homme qui a fait jaser Un chercheur a fouillé des archives montréalaises pour retracer l\u2019histoire d\u2019une représentation mythique du cerveau.11 Le trou le plus profond du monde Une mission titanesque s\u2019amorce : des scienti?ques veulent récolter des échantillons du manteau terrestre.14 Le coup de poing sur la table Des chercheurs et des bibliothèques universitaires se battent contre le coût démesuré des abonnements aux revues savantes.REPORTAGES 28 Paroles de robot Les assistants vocaux s\u2019améliorent constamment.Auront-ils un jour un discours réellement intéressant ?32 Le formidable pouvoir du mignon Pourquoi les chatons et les poupons exercent-ils sur nous une in?uence démesurée ?36 Huit bras pour la science Après les souris et les rats de laboratoire, les pieuvres et les calmars deviendront-ils les nouveaux modèles animaux pour la recherche ?42 La vie à un centimètre à l\u2019heure Cachés dans nos forêts, les myxomycètes sont méconnus au Québec.Suzanne Béland lève le voile sur ces petits organismes étonnants.Saviez-vous que la 5G permettra de connecter à Internet un million d\u2019appareils par kilomètre carré ?EN COUVERTURE 18 Petit guide pratique de la 5G C\u2019est le rêve des technophiles et le cauchemar des technophobes.La 5G est à nos portes et fait l\u2019objet de toutes les spéculations.Tour d\u2019horizon.À L\u2019INTÉRIEUR LA RECHERCHE AUTOCHTONE : ALLER DE L\u2019AVANT Un supplément réalisé en collaboration avec le réseau de l\u2019Université du Québec.1 ALLER DE L\u2019AVANT LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC RECHERCHE AUTOCHTONE Le pouvoir féminin autochtone Les secrets de la pharmacopée de mère Nature Entraide au nord du 55e parallèle Pour des universités inclusives Morning Star, Alex Janvier, 1993 4 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 MARIE LAMBERT-CHAN @MLambertChan Éditorial J e dois l\u2019avouer : lire un article scienti?que n\u2019est pas toujours une partie de plaisir.Il m\u2019arrive de me perdre dans les phrases interminables, la multiplication des abréviations et le vocabulaire très pointu.Et pourtant, décortiquer des études fait partie de mes tâches quotidiennes.Qu\u2019en est-il alors du grand public ?Plusieurs recherches ont montré par le passé que le jargon scienti?que rebute les non-initiés, faisant naître chez eux des sentiments de découragement, de confusion, d\u2019incompétence et d\u2019exclusion.Ainsi, l\u2019opacité du discours des chercheurs pousse les non-experts à se désintéresser des sciences.Pire, elle les incite à s\u2019en détourner pour mieux contester les avancées scienti?ques.C\u2019est la conclusion d\u2019une équipe de l\u2019Université d\u2019État de l\u2019Ohio qui a récemment publié deux études sur le sujet.Les chercheurs en communication ont demandé à 650 personnes de lire de courts paragraphes sur la bio-impression, les véhicules autonomes et les robots chirurgicaux.À la première moitié du groupe, l\u2019équipe a soumis des textes vulgarisés.La seconde moitié était subdivisée : certains participants ont reçu des versions truffées de termes savants, alors que d\u2019autres se sont vu distribuer des textes tout aussi complexes, mais accompagnés d\u2019un lexique dé?nissant les expressions techniques.Après avoir lu les versions jargonneuses, les sujets rapportaient des commentaires tels que « Je ne suis pas vraiment bon en sciences », « Je ne suis pas intéressé par l\u2019apprentissage des sciences » et « Je ne suis pas quali?é pour participer à des discussions scienti?ques ».La possibilité de se référer à un lexique ne changeait rien à ces impressions.Et surtout, le langage ultra spécialisé réduisait la con?ance à l\u2019égard des sciences.Riches d\u2019enseignement, ces conclusions persuaderont-elles les scienti?ques d\u2019employer un vocabulaire moins obscur ?On le souhaite, même si, en réalité, le jargon contamine de plus en plus les articles savants.C\u2019est ce qu\u2019ont réalisé des chercheurs suédois qui ont analysé les résumés de 709 577 études parues entre 1881 et 2015 dans des journaux fréquemment cités comme Nature, Science et The Lancet.Résultat : les textes perdent en clarté au ?l du temps.En 1961, 14 % des résumés se situaient au-delà du niveau de compréhension d\u2019un titulaire de baccalauréat.En 2015, ce taux a grimpé à 22 %.Pourquoi les scienti?ques persistent-ils à se réfugier derrière un langage hermétique ?Parce que le jargon est un outil pour établir leur crédibilité auprès de leurs pairs et pour communiquer à ces derniers leur pensée sans se préoccuper d\u2019explications jugées super?ues.Mais c\u2019est oublier qu\u2019ils n\u2019écrivent pas que pour leurs collègues.Largement ?nancée par les deniers publics, la science devrait être en principe accessible à la population.Par chance, les initiatives en matière de vulgarisation scienti?que se multiplient.Je pense à la conférence ComSciCon qui, depuis 2013, a aidé des centaines de jeunes chercheurs américains et canadiens à mieux traduire leurs idées et qui aura lieu pour la première fois au Québec en juin prochain ; au programme DIALOGUE, lancé par les Fonds de recherche du Québec, qui soutient les chercheurs désireux d\u2019échanger avec le grand public ; et à la plateforme RaccourSci, conçue par l\u2019Acfas et l\u2019Agence universitaire de la Francophonie, qui offre mille et un trucs de communication aux scienti?ques a?n de « créer des ponts entre sciences et société ».Ces efforts permettront-ils aux chercheurs de s \u2019affranchir pro - gressivement du jargon et à M.et Mme Tout- le-monde d\u2019accéder aux fruits de la recherche sans douter de leur intelligence tous les deux mots ?Il le faut, surtout en ce moment, alors que la désinformation gagne du terrain, désagrège le tissu social et alimente les peurs.Les rumeurs entourant la COVID-19 illustrent de façon aigüe ce phénomène.Communiquer avec simplicité et concision n\u2019a jamais été aussi important.Au moment de mettre ce numéro sous presse, le Québec entre en période de con?- nement a?n de freiner la transmission du coronavirus.Où en serons-nous au moment où vous tournerez ces pages ?Nul ne le sait.Nous traversons une crise sanitaire d\u2019une ampleur historique.Pendant ces moments d\u2019incertitude, l\u2019équipe de Québec Science veille au grain et tente de répondre à vos questions les plus pressantes au sujet de la COVID-19.Suivez-nous sur nos réseaux sociaux et consultez l\u2019ensemble de nos articles sur le sujet à l\u2019adresse suivante : www.quebecscience.qc.ca/coronavirus Et rappelez-vous ces mots de l\u2019écrivain C.S.Lewis, écrits en 1948 alors que le monde vivait dans la peur de la prolifération des armes nucléaires, mais qui s\u2019appliquent très bien à la situation actuelle : « Ces bombes peuvent briser nos corps (un microbe peut le faire) mais elles ne doivent pas dominer notre esprit.» Sus au jargon La complexité du discours des chercheurs décourage les non-initiés et leur fait perdre la foi en la science. AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 5 AVRIL-MAI 2020 VOLUME 58, NUMÉRO 7 Rédactrice en chef Marie Lambert-Chan Journalistes Marine Corniou, Mélissa Guillemette Journaliste Web et médias sociaux Annie Labrecque Collaborateurs Maxime Bilodeau, Gabrielle Brassard- Lecours, Jean-François Cliche, Paule des Rivières, Luc Dupont, Émilie Folie-Boivin, Chloé Freslon, Hélène Gélot, Martine Letarte, Émélie Rivard-Boudreau, Alexandra S.Arbour, Saturnome, Jean-Patrick Toussaint Correctrice-réviseure Sophie Cazanave Directrice artistique Natacha Vincent Photographes/illustrateurs Donald Robitaille / OSA, Dorian Danielsen, François Berger, Nicole Aline Legault, Jean-François Hamelin, Michel Rouleau, Vigg Éditrice Suzanne Lareau Comptabilité Mimi Bensaid Chargée de projets, communications marketing Maryvonne Charpentier Conseillère, relations de presse et marketing Stéphanie Couillard Vice-présidente marketing et service à la clientèle Josée Monette Publicité Claudine Mailloux 450 929-1921 514 909-4601 cmailloux@velo.qc.ca Impression Solisco Distribution Messageries Dynamiques Parution : 2 avril 2020 (561e numéro) Abonnement Canada, 1 an : 36 $ + taxes États-Unis, 1 an : 72 $ Outre-mer, 1 an : 112 $ 514 521-8356, poste 504, ou 1 800 567-8356, poste 504 Québec Science est publié par Vélo Québec Éditions Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada : ISSN-0021-6127 Envoi Poste-Publications Convention no 40065387.© Copyright 2020 \u2013 Québec Science.Tous droits de reproduction, de traduction et d\u2019adaptation réservés.Indexé dans Québec Science reçoit l\u2019aide ?nancière du ministère de l\u2019Économie et de l\u2019Innovation du Québec.Nous reconnaissons l\u2019appui ?nancier du gouvernement du Canada.Le magazine Québec Science est imprimé sur du papier certi?é FSC® (Forest Stewardship Council®), donc issu de forêts bien gérées et d\u2019autres sources responsables.C M C A A U D I T E D INVENTEURS, MANIFESTEZ-VOUS ! Le magazine Québec Science lance la troisième édition de son concours des meilleures inventions de l\u2019année, en collaboration avec l\u2019Association pour le développement de la recherche et de l\u2019innovation du Québec (ADRIQ).Vous avez créé une application unique en son genre, une techno audacieuse, un gadget étonnant ?Participez à notre concours ! Nous sommes à la recherche de technologies innovantes, pensées et créées par des Québécois.Les meilleures inventions feront l\u2019objet d\u2019un article dans Québec Science.Parmi elles, le jury choisira son coup de cœur.Le prix, soit un accompagnement dans le domaine de votre choix d\u2019une durée de 10 heures avec un expert accrédité RCTi de l\u2019ADRIQ, sera remis lors du 30e Gala des Prix Innovation de l\u2019ADRIQ le 19 novembre 2020 au Palais des congrès de Montréal.Les entreprises en démarrage sont invitées à poser leur candidature dès maintenant.Pour plus de détails : www.quebecscience.qc.ca/meilleures-inventions-2020-inscriptions Abonnez-vous www.quebecscience.qc.ca/ abonnez-vous 514 521-8356, poste 504 1 800 567-8356, poste 504 Un changement d\u2019adresse : changementqs@velo.qc.ca Écrivez-nous courrier@quebecscience.qc.ca Magazine Québec Science 1251, rue Rachel Est Montréal (QC) H2J 2J9 Suivez-nous www.quebecscience.qc.ca Mots croisés Adieu au plastique ! C hère lectrice, cher lecteur, Préoccupés par la nécessité de réduire notre empreinte carbone, nous nous sommes donné pour mission de trouver une solution de rechange à l\u2019usage des sacs de plastique dans lesquels nous glissions votre avis de renouvellement d\u2019abonnement à votre magazine.Au cours des derniers mois, en étroite collaboration avec notre imprimeur Solisco, nous avons conçu une deuxième couverture dont le verso inclura toutes les informations pour renouveler votre abonnement le temps venu.Cette astuce nous permet d\u2019éliminer le sac de plastique.Sachez par ailleurs que nous envoyons toujours un premier avis de renouvellement par courriel.Si vous n\u2019y répondez pas, nous utiliserons alors cette méthode pour vous rappeler que votre abonnement vient à échéance et que votre soutien est important pour nous.L\u2019année 2020 sera une année de transition a?n d\u2019expérimenter de nouvelles solutions durables.Merci de nous suivre dans ces changements et d\u2019être indulgent si certaines erreurs surviennent au passage.Vos commentaires sont évidemment toujours les bienvenus.Bonne lecture ! Suzanne Lareau, éditrice des curiosités LE CABINET Globe terrestre et céleste pour l\u2019éducation du dauphin, Edme Mentelle, Jean Tobie Mercklein, 1786.Paris, BnF, Département des cartes et plans 6 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 QUAND LE MONDE TOURNAIT ROND À l\u2019heure où la théorie de la Terre plate fait (encore) des émules, il est utile de rappeler que nos ancêtres avaient compris, dès l\u2019Antiquité, que le monde était sphérique.Aristote avançait d\u2019ailleurs un argument imparable : l\u2019ombre de la Terre sur la Lune pendant une éclipse est circulaire.Dès le 6e siècle avant notre ère, l\u2019observation de la voûte céleste conduit les savants grecs à établir une représentation « scienti?que » du cosmos, qui dominera pendant des centaines d\u2019années.La maîtrise des mathématiques de la sphère leur permet très rapidement de prévoir les mouvements des planètes et les éclipses de Lune et de Soleil, entre autres.« Le modèle qui s\u2019impose est celui de sphères imbriquées les unes dans les autres, avec la Terre immobile au centre, entourée d\u2019une sphère portant les étoiles.Comme la position relative des étoiles est ?xe, le ciel donne l\u2019impression de tourner autour de la Terre », explique Catherine Hofmann, conservatrice en chef au Département des cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France (BnF).Elle a mis sur pied une exposition intitulée Le monde en sphères, qui retrace 2 500 ans de représentations de l\u2019Univers et de la Terre.Présentée successivement au Louvre Abu Dhabi et à la BnF, à Paris, en 2018 et 2019, l\u2019exposition est désormais accessible virtuellement, sur un site foisonnant d\u2019images et de vidéos.Le catalogue comprend 200 objets, issus des collections de la BnF et d\u2019autres musées de France.Une quarantaine de sphères terrestres, célestes et de maquettes imbriquées, accompagnées de manuscrits, de textes et de tableaux offrent ainsi un voyage spatial et temporel fascinant.« L\u2019objectif était double : revenir sur l\u2019histoire de ces globes et leur intérêt scienti?que, mais aussi sur leur dimension symbolique dans les arts », souligne la commissaire.Au-delà des astres, cette forme géométrique parfaite incarnera au ?l du temps le savoir, la vanité des œuvres humaines et l\u2019instabilité du monde.« On trouve des globes sur les monnaies romaines dès le 1er siècle avant notre ère, associés au pouvoir souverain des empereurs sur le monde », illustre Mme Hofmann.Au Moyen Âge, les savants arabes, férus d\u2019astronomie, enrichissent les connaissances gréco-romaines.Les globes célestes et les astrolabes (des instruments d\u2019observation et de calcul) se répandent dans l\u2019Empire islamique à partir du 9e siècle.Ils permettent notamment de Pendant des siècles, les savants se sont représenté un cosmos sphérique.Des globes précieux témoignent de leurs calculs et de leurs observations.Par Marine Corniou \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM 1.Astrolabe décoré par Muhammad Mahdi al-Khadim al-Yazdi, Perse, vers 1659-1660.Cuivre, 12 × 8,5 cm.Paris, BnF, Département des cartes et plans 2.Nova et integra universi orbis descriptio, dit « globe doré », qui ?gure le voyage de Magellan, vers 1527.Paris, BnF, Département des cartes et plans 3.Maquette ou sphère « armillaire » héliocentrée représentant le système de Copernic, France, vers 1725.Laiton.Paris, BnF, Département des cartes et plans Globe céleste, abbé Jean Antoine Nollet et Louis Borde, 1728 Diamètre : 32,5 cm ; hauteur : 55 cm.Paris, BnF, Département des cartes et plans AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 7 1 2 3 calculer avec précision les trajectoires des astres ou la durée de l\u2019année solaire, et d\u2019organiser la vie religieuse en conséquence (heures des prières, début du ramadan\u2026).Il faudra ?nalement attendre la Renaissance et les travaux de Nicolas Copernic pour que le modèle de l\u2019Univers formé de sphères concentriques soit remis en question.Petit à petit, les arguments de Tycho Brahé, Johannes Kepler et Galilée auront raison de la théorie géocentrique.« Cette période marque aussi l\u2019apogée du globe, car, avec les voyages d\u2019exploration, on apporte la preuve par l\u2019expérience de la sphéricité de la Terre », mentionne la conservatrice.Les globes terrestres deviennent un moyen pertinent de faire connaître la nouvelle géographie.Ainsi, le voyage autour du monde effectué par Magellan, à partir de 1519, permet de situer avec une grande précision, sur un globe doré devenu iconique, les côtes est de l\u2019Amérique.On leur pardonnera d\u2019avoir erré en reliant l\u2019Amérique du Sud et l\u2019Asie\u2026 « Dès le début du 16e siècle, poursuit Catherine Hofmann, on produit des globes terrestres en série grâce à des fuseaux imprimés à plat et collés sur des sphères, ce qui permet de les diffuser dans la société.» Et d\u2019en faire les objets familiers et éducatifs que l\u2019on connaît.Au 20e siècle, notre planète bleue vue de l\u2019espace devient symbole d\u2019universalité, et la fragilité de ce point, ?ottant dans l\u2019immensité cosmique, frappe de plein fouet l\u2019humanité.Quant à la « forme » de l\u2019Univers, elle continue de donner du ?l à retordre aux scienti?ques.Ironie du sort, un article publié ?n 2019 dans Nature Astronomy par une équipe italienne indiquait avec fracas que l\u2019Univers avait ?nalement plus de chances d\u2019être courbé et clos que plat, comme le prédisent les théories en vigueur.Autrement dit, il serait peut-être bien\u2026 sphérique.Pour voir l\u2019exposition : expositions.bnf.fr/ monde-en-spheres/ SUR LE VIF 8 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 Notre-Dame de Paris, un an plus tard Les autorités analysent encore les répercussions de l\u2019incendie, qui a dispersé sur des kilomètres des particules toxiques de plomb.Par Hélène Gélot É té 2019, en plein cœur de Paris.Dans la cour de l \u2019école primaire Saint-Benoît, une trac- topelle brise le bitume en morceaux avant de laisser retomber les blocs dans de grands sacs tenus par des hommes masqués en combinaison blanche.Le but de l\u2019opération : éliminer toute trace du plomb qui s\u2019est répandu au sol après l\u2019incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019.Ce soir-là, alors que les ?ammes ont assailli le célèbre monument sous les yeux ébahis des Parisiens, les 400 tonnes de plomb contenues dans la toiture et dans la ?èche n\u2019ont pas échappé au brasier.« À certains endroits, on a atteint 600 °C, détaille Sophie Ayrault, chimiste de l\u2019environnement au Laboratoire des sciences du climat et de l\u2019environnement, près de Paris.À cette température, le plomb subit une aérosolisation : il se retrouve sous la forme de ?nes particules qui sont emportées par les vents.» La majeure partie de ces poussières sont rapidement retombées dans les rues autour de la cathédrale, tandis que le reste a été transporté vers l\u2019ouest de la ville, jusqu\u2019à 50 km de distance.« Les gens qui regardaient l\u2019incendie le soir même depuis leur balcon ont peut- être respiré des particules de plomb, commente Philippe Glorennec, professeur en évaluation des risques à l\u2019École des hautes études en santé publique à Rennes.Mais depuis l\u2019incendie, on est dans une phase chronique de contamination : des personnes sont exposées si elles ingèrent des poussières qui se trouvent par terre.» Les jeunes enfants, qui portent souvent les mains à la bouche, sont donc les plus à risque.Or, même à de faibles concentrations, le plomb est toxique et peut causer une maladie insidieuse, le saturnisme.Chez les petits, dont le cerveau est encore en développement, l\u2019effet le plus inquiétant est une diminution des capacités cognitives.Des mesures des taux de plomb au sol, effectuées par le laboratoire central de la préfecture de police de Paris, se sont révélées gigantesques : la valeur la plus haute, sur le parvis de la cathédrale, atteignait 1 300 000 microgrammes par mètre carré (µg/m2) en juin dernier ! Sur l\u2019île de la Cité, où s\u2019élève Notre-Dame, les concentrations pouvaient atteindre 47 000 µg/m2.Au-delà de cette zone, elles étaient comprises entre 20 et 53 000 µg/m2.À titre de comparaison, un bâtiment dont le sol présente un taux de plomb au-dessus de 1 000 µg/m2 ne peut être ni vendu ni loué sans une décontamination préalable.Certaines rues de l\u2019île ont donc été interdites au public le temps d\u2019être décontaminées.La mairie de Paris a aussi mesuré les taux de plomb dans une centaine d\u2019écoles et de garderies à partir de la mi-mai.Quatre écoles primaires se sont avérées particulièrement contaminées, dont Saint-Benoît, située à un peu plus d\u2019un kilomètre à l\u2019ouest de la cathédrale.Les taux enregistrés dans cette cour d\u2019école étaient de 7 000 µg/m2.Parmi les quatre établissements, trois ont été nettoyés à l\u2019été 2019 et le dernier a interdit d\u2019accès son jardin.Des enfants ont-ils été contaminés à la suite de cet incendie ?Pour le savoir, 877 plombémies (mesures de la concentration de plomb dans le sang) ont été réalisées, dont 588 chez des enfants de moins de sept ans.Selon les experts, les résultats ne sont pas alarmants.Parmi les jeunes enfants, 11 dépassaient le seuil de déclaration obligatoire de 50 µg/L et 68 sont à surveiller.« Si l\u2019on compare ces résultats avec ce qu\u2019on a observé il y a 10 ans dans la région parisienne, il n\u2019y a pas de différence », note Philippe Glorennec.À l\u2019époque, des tests menés \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM Carnet de santé Dre ALEXANDRA S.ARBOUR @alexandraarbour AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 9 auprès de 3 831 enfants de moins de sept ans avaient révélé que 1,5 % d\u2019entre eux étaient atteints de saturnisme.Actuellement, autour de la cathédrale Notre-Dame, le taux est de 1,9 % pour la même tranche d\u2019âge.« Les retombées de plomb à la suite de l\u2019incendie, c\u2019est un vrai problème, il faut s\u2019en occuper, estime Robert Garnier, médecin toxicologue au centre antipoison de Paris.Mais il y a plus d\u2019enfants qui s\u2019intoxiquent au contact de peintures au plomb dans des logements anciens et non entretenus, par exemple, que d\u2019enfants contaminés à cause du brasier de Notre-Dame.Et une chose est certaine : du plomb, il y en avait déjà partout dans Paris, avant que la cathédrale ?ambe.» En effet, les balcons et les toits de nombreux immeubles en contiennent, tout comme certaines peintures ou de vieilles tuyauteries.Si l\u2019on comprend que les riverains s\u2019inquiètent pour leurs enfants, les personnes les plus à risque sont sans nul doute les travailleurs du chantier de la cathédrale.Pour l\u2019instant, leurs plom- bémies n\u2019ont pas été rendues publiques.« Au début, les règles de sécurité n\u2019étaient même pas appliquées sur le chantier, déplore Robert Garnier.Il a fallu taper sur la table pour que ça change.» Bientôt, la crypte et le parvis de Notre-Dame de Paris seront dépollués.Quant au plomb ailleurs dans la capitale, un plan de décontamination, déclenché avant le feu, se poursuit, notamment dans les espaces verts, qui devraient tous être testés et nettoyés d\u2019ici la ?n de l\u2019année.« On aura une cartographie bien plus précise des mesures de plomb dans la ville, commente Robert Garnier.Et peut-être qu\u2019on ne l\u2019aurait pas eue sans l\u2019incendie.» U n septuagénaire est hospitalisé et sa ?lle, inquiète, est à son chevet.Il souffre d\u2019une pneumonie, diagnostiquée au service des urgences.Les antibiotiques coulent dans ses veines depuis 24 heures.Il va un peu mieux, mais est toujours somnolent.J\u2019explique à sa ?lle quelles sont les prochaines étapes.Je m\u2019apprête à quitter la chambre, mais elle m\u2019interpelle : « Docteure ! Vous ne pensez pas que ce serait une bonne idée de lui faire un scan de partout pendant qu\u2019il est à l\u2019hôpital ?Et si jamais mon père avait un cancer ?» Je me rappelle avoir balbutié quelques mots dans le cadre de porte, insistant sur le fait qu\u2019il fallait d\u2019abord bien guérir l\u2019infection, puis je suis vite passée au prochain patient.Avec le recul, je me rends compte que j\u2019aurais dû prendre le temps de lui répondre clairement.J\u2019aurais commencé par expliquer qu\u2019en général, en médecine, mieux vaut prévenir que guérir.C\u2019est pourquoi de nombreux tests ont été mis au point au ?l des années pour détecter les maladies mortelles ?en l\u2019occurrence, un cancer ?à un stade où il est encore possible de les traiter.Or, la communauté scienti?que s\u2019est bien vite rendu compte que le dépistage précoce des cancers n\u2019était pas toujours synonyme d\u2019un meilleur taux de survie\u2026 Pourquoi ?Parce que les examens de dépistage sont parfois « trop » sensibles ou « trop » précis.Ils permettent aux médecins de diagnostiquer des cancers si précocement que, si ces cancers n\u2019avaient pas été trouvés, ils n\u2019auraient, au bout du compte, pas causé de décès ni peut-être même de symptômes.C\u2019est ce qu\u2019on appelle le surdiagnostic.Certains tests de routine ont donc été délaissés dans les dernières années.C\u2019est le cas du dépistage du cancer du col de l\u2019utérus chez les femmes de plus de 70 ans.En effet, les études ont démontré que les femmes qui présentent des lésions précancéreuses à cet âge ne développeront vraisemblablement pas ce type de cancer et mourront d\u2019une autre cause.Pourtant, plusieurs continuent de subir des examens inva- sifs, entraînant soucis et désagréments inutiles.Il n\u2019y a pas que les tests de dépistage qui peuvent mener au surdiagnostic.La simple surutilisation des examens et traitements par les médecins est aussi désignée.Au Canada, comme partout en Occident d\u2019ailleurs, c\u2019est un véritable ?éau.En 2017, l\u2019Institut canadien d\u2019information sur la santé révélait que jusqu\u2019à 30 % des examens et traitements médicaux prescrits au pays sont potentiellement inutiles ! Les exemples sont multiples : une tomo- densitométrie de l\u2019abdomen pour un simple mal de ventre ou encore une prescription d\u2019antibiotiques pour un virus.Les conséquences ne sont pas banales : expositions à des radiations, réactions indésirables aux médicaments, stress, anxiété, explosion des coûts d\u2019assurance maladie, augmentation du temps d\u2019attente pour ceux qui sont réellement malades\u2026 Sans parler de la facture qui, au ?nal, sera payée par les contribuables.Le collectif de professionnels de la santé Choisir avec soin, qui a pour objectif la réduction des examens, des traitements et des interventions inutiles, a compris que le salut réside surtout dans la responsabilisation des patients.Leur plus récente campagne publicitaire, « Trop, c\u2019est comme pas assez », vise à déboulonner le mythe qu\u2019il vaut mieux recevoir davantage de soins que l\u2019inverse.Le groupe encourage les patients à poser quatre questions à leur médecin qui leur offre un dépistage, un soin ou un traitement : est-ce bien nécessaire ?Quels sont les risques ?Y a-t-il d\u2019autres options ?Que se passera-t-il si je ne fais rien ?Après ces explications, je crois que la ?lle de mon patient aurait bien compris qu\u2019un « scan de partout » à la recherche d\u2019une maladie qui dort est une fausse bonne idée, pour son père comme pour elle.Sensibilisée au sur- diagnostic et à la surutilisation des ressources, elle aurait pro?té d\u2019autant plus de moments de qualité avec son père, le plus loin possible des hôpitaux ! Trop, c\u2019est comme pas assez SUR LE VIF 10 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 Il a des lèvres et des pouces énormes, mais des mollets tout riquiquis.C\u2019est au fondateur de l\u2019Institut et hôpital neurologiques de Montréal, le Dr Wilder Pen?eld, et à son étudiant Edwin Boldrey qu\u2019on doit l\u2019ho- monculus, une représentation sous forme humaine des aires motrices et sensorielles du cerveau.Une carte qui fait école depuis 90 ans.« On peut ouvrir n\u2019importe quel manuel ici et on l\u2019y trouvera », indique le Dr Richard Leblanc en nous faisant visiter la bibliothèque de l\u2019Institut.Ce neurochirurgien s\u2019est plongé dans les écrits de ses prédécesseurs a?n de raconter la naissance de l\u2019homonculus \u2013 ou « petit homme », en latin ?dans un article publié en décembre 2019 dans World Neurosurgery.On y apprend que le mémoire de maîtrise d\u2019Edwin Boldrey, en 1936, schématisait les données recueillies par son professeur auprès d\u2019une centaine de patients épileptiques ou atteints d\u2019une tumeur cérébrale.Pour trouver les lésions, le Dr Pen?eld leur ouvrait d\u2019abord le crâne sous anesthésie locale.Puis, pour procéder à la chirurgie sans causer de paralysie, il stimulait des points à la surface du cerveau, le long d\u2019un sillon reliant les deux oreilles, grâce à une électrode.« S\u2019il s\u2019agissait d\u2019une aire motrice, le pouce, par exemple, bougeait et c\u2019était noté.Parfois, c\u2019était une aire sensitive ; le patient disait alors \u201cJ\u2019ai un engourdissement dans mon petit doigt\u201d », explique le Dr Leblanc.La vingtaine de cartes « géographiques » du cerveau produites par Edwin Boldrey superpose les données des patients pour chaque partie du corps.Le tout sera résumé en un dessin « humain » publié par le duo en 1937 dans Brain.Le cerveau n\u2019y est pas représenté directement, mais on comprend en un coup d\u2019œil que l\u2019aire relative à la bouche est surdimensionnée dans notre ciboulot, probablement parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une fonction complexe chez l\u2019humain, et que la zone liée aux bras occupe peu d\u2019espace.On découvre aussi que les aires se succèdent dans l\u2019ordre, des pieds jusqu\u2019au cou, mais qu\u2019on passe ensuite directement au-dessus de la tête pour revenir au menton ! En 1950, le Dr Pen?eld et son collègue, le Dr Theodore Rasmussen, en proposent une nouvelle version, qui permet de visualiser à la fois le cerveau et les zones corticales.L\u2019homonculus est rapidement devenu populaire, sans toutefois faire l\u2019unanimité, a découvert le Dr Leblanc en se penchant sur une correspondance entre le neurochirurgien et l\u2019éditeur de Brain de l\u2019époque, Francis Walshe.« Ce dernier trouvait que l\u2019homonculus simpli?ait trop l\u2019organe de la pensée et craignait que les gens prennent ça pour du cash, relate le Dr Leblanc.Pen?eld réitère que c\u2019est un aide-mémoire qui n\u2019a jamais eu de prétention scienti?que.» Le Dr Leblanc et ses collègues mentionnent par ailleurs dans leur article que, si les dessins avaient été ?dèles aux données et avaient ainsi respecté les proportions, le résultat n\u2019aurait jamais pu ressembler à un bonhomme ! Malgré tout, l\u2019homonculus est toujours utile en enseignement, et son raf?nement est un domaine de recherche actif, souligne Alex Puckett, chercheur à l\u2019Université du Queensland, en Australie.Des scienti?ques soumettent aujourd\u2019hui des participants à des tests d\u2019imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, qui révèlent les zones actives du cerveau au cours d\u2019une tâche.« En étant capable de faire des mesures plus complètes et détaillées, on obtient une image plus claire de l\u2019homonculus d\u2019un individu.Et en répétant l\u2019exercice avec plusieurs sujets, on commence à avoir une meilleure compréhension de la variabilité entre les individus.» Le petit homme a plusieurs visages.Un petit homme qui a fait jaser Un chercheur a fouillé des archives montréalaises pour retracer l\u2019histoire d\u2019une représentation mythique du cerveau.Par Mélissa Guillemette Un nouvel homonculus créé par Eleanor A.Sweezey en 1950 illustre la disposition des aires sensorielles et motrices dans le cerveau.Le premier homonculus, produit par l\u2019illustratrice médicale montréalaise Hortense Cantlie en 1937.\u2022 IMAGES : GRACIEUSEMENT FOURNIES PAR LA BIBLIOTHÈQUE OSLER D\u2019HISTOIRE DE LA MÉDECINE, UNIVERSITÉ MCGILL Technopop CHLOÉ FRESLON @f_chloe Le trou le plus profond du monde Par Mélissa Guillemette AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 11 D es scient i f iques veulent récolter des échantillons du manteau terrestre, ce qui serait une première.Pour y arriver, ils devront creuser le fond de l\u2019océan sur des kilomètres pendant au moins 10 ans.Baptisé MoHole to Mantle (M2M), ce projet titanesque est porté par de nombreux chercheurs, dont quatre Canadiens.« On sait beaucoup de choses sur la structure interne de la Terre, mais rien de tout cela n\u2019est basé sur l\u2019analyse de véritables échantillons », déplore John Jamieson, professeur de sciences de la Terre à l\u2019Université Memorial et président de la branche canadienne de l\u2019International Ocean Discovery Program, l\u2019organisation qui chapeaute le projet M2M.« Nous avons bien accès à des roches provenant du manteau qui ont été poussées vers la surface.Mais ces roches ont changé au ?l de leur parcours et ont donc perdu de l\u2019information », dit-il.M.Jamieson ne ?gure pas parmi les quatre chercheurs canadiens, mais il connaît l\u2019ensemble du projet.Cet immense trou permettra aussi d\u2019étudier la discontinuité de Mohorovicic, une couche mystérieuse qui sépare la croûte terrestre du manteau.Elle se trouve à environ 6 000 m sous les fonds marins des lieux d\u2019excavation potentiels de M2M (au large d\u2019Hawaii, de la Basse-Californie et du Costa Rica).« Nous savons que cette couche existe grâce à l\u2019analyse de la propagation des ondes sismiques à travers la planète, explique M.Jamieson.Nous pouvons déceler un changement très tranché entre la croûte, la frontière et le manteau.» L\u2019équipe du projet M2M l\u2019avoue : certaines des technologies requises pour forer dans la boue et la roche pendant des années n\u2019existent pas encore ! « Elles devront supporter une pression énorme et de hautes températures [jusqu\u2019à 250 °C], indique John Jamieson.La colonne de forage devra quant à elle résister à des stress immenses.» La date de début du creusement est donc encore inconnue.Le groupe sait toutefois qu\u2019il pourra compter sur le navire Chikyu, de l\u2019Agence japonaise pour les sciences et technologies marines et terrestres.« Il n\u2019a pas été construit spécialement pour ce projet, mais a été conçu avec l\u2019idée qu\u2019il pourrait un jour y participer », mentionne John Jamieson.En effet, l\u2019Agence af?rme que l\u2019idée a été évoquée chez elle en 1959.Et preuve supplémentaire que le rêve ne date pas d\u2019hier, dès la ?n des années 1960, deux projets américains ont tenté d\u2019atteindre le manteau, sans succès.Le trou le plus profond faisait 183 m (sous 3 000 m d\u2019eau).Ce fut ensuite au tour des Russes et des Allemands de creuser, mais sur la terre ferme.Ils se sont arrêtés respectivement après 12 et 9 km.Les responsables du projet M2M ont opté pour un forage océanique parce que la croûte y est plus mince et qu\u2019elle documente de façon plus claire les grands processus géologiques.« Un projet à haut risque, mais aussi à haut potentiel », résume M.Jamieson.Le dernier préjugé acceptable J \u2019ai une amie qui travaille dans le secteur des technologies et qui ne révèle jamais son âge réel.La raison ?« Il y a beaucoup d\u2019âgisme dans ce milieu et je n\u2019aurais pas les mêmes occasions professionnelles si les gens savaient que j\u2019ai plus de 40 ans.» Il est vrai qu\u2019en techno on aime célébrer la jeunesse, entre autres à l\u2019aide de palmarès qui mettent en vedette les talents précoces, comme le 30 Under 30 de Forbes et l\u2019Innovators Under 35 de la MIT Technology Review.Quel message cela envoie-t-il ?Le monde de la techno fait-il de l\u2019âgisme ?Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, a lancé cette phrase, devenue célèbre, au cours d\u2019une allocution à l\u2019Université Stanford, en Californie, en 2007 : « Les jeunes sont juste plus intelligents.» Dans un article pour le moins étonnant de 2014 paru dans The New Republic, un chirurgien plastique de la Silicon Valley, qui se dit le deuxième acheteur de Botox en importance dans le monde, décrit sa clientèle ainsi : des jeunes de 26 ans du domaine des technologies et qui veulent avoir l\u2019air\u2026 plus jeunes ! Pour le moment, autant dans les jeunes pousses que dans les grandes entreprises, il se trouve peu de gens qui s\u2019inquiètent vraiment de la discrimination fondée sur l\u2019âge.C\u2019est que tout cela se passe sous le couvert de la quête de l\u2019innovation et de la performance, auxquelles on associe la jeunesse.L\u2019âgisme devient ainsi le dernier préjugé acceptable.Pourtant, les travailleurs plus âgés sont tout à fait capables de se renouveler et de s\u2019adapter.Et ne craignez pas de mettre à leur disposition un nouveau logiciel ! Un sondage réalisé en 2016 auprès de 4 000 employés en technologies de l\u2019information par l\u2019entreprise Dropbox révèle que les personnes de plus de 55 ans sont en fait moins susceptibles que leurs jeunes collègues de trouver l\u2019utilisation des technologies stressante.Un autre cliché ayant la vie dure ?Celui voulant qu\u2019on soit un jour trop vieux pour apprendre.Il est vrai que certaines fonctions cognitives, telles que la vitesse de traitement de l\u2019information et la mémoire épisodique, diminuent avec l\u2019âge.Mais comme le montrent de plus en plus d\u2019études, d\u2019autres fonctions, comme la mémoire sémantique, le langage et la perception des émotions, s\u2019améliorent en vieillissant.Malgré tout, des employeurs voient encore dans les travailleurs plus âgés un mauvais investissement de temps et de ressources.Ils voguent toutefois à contre-courant des tendances, alors que l\u2019espérance de vie s\u2019allonge et que le milieu technologique connaît une pénurie de main-d\u2019œuvre quali?ée depuis plusieurs années.Leur entêtement pourrait leur coûter cher : c\u2019est plutôt en refusant de piler sur leurs préjugés qu\u2019ils risquent de ne pas être aussi productifs que désiré.Et je salue au passage ce nouveau palmarès de Forbes qui célèbre les réalisations de 50 femmes de 50 ans et plus.Un pas dans la bonne direction. Polémique JEAN-FRANÇOIS CLICHE @clicjf 12 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 \u2022 ILLUSTRATION : VIGG Vapotage : quand le mieux est l\u2019ennemi du bien «J \u2019ai eu un patient cette semaine : complications sévères du tabagisme, espérance de vie très limitée s\u2019il continue à fumer.Mais il refuse de considérer la cigarette électronique parce que c\u2019est trop dangereux, selon ce qu\u2019il entend.» C\u2019est le gériatre David Lussier qui s\u2019exprimait ainsi sur Twitter récemment, mais ça aurait pu être à peu près n\u2019importe quel autre médecin tant ils sont nombreux à déplorer les effets de la couverture médiatique du vapotage sur leur pratique.Et il faut dire que l\u2019image publique de la cigarette électronique s\u2019est grandement dégradée depuis son arrivée sur le marché canadien, en 2007.Selon deux études parues l\u2019an dernier dans le Journal of the American Medical Association, environ 47 % des Américains disaient, en 2012, ne pas savoir si le vapotage était « plus » ou « moins » dommageable que le tabac ; environ 40 % croyaient qu\u2019il était moins mauvais ; et seule une minorité d\u2019environ 13 % le voyait comme autant, sinon plus nocif que la « vraie cigarette ».Mais six ans plus tard, le portrait s\u2019est renversé : en 2018, ces mêmes Américains s\u2019estimaient beaucoup mieux renseignés, puisque seulement 19 % d\u2019entre eux hésitaient encore sur le caractère préjudiciable ou non du vapotage ; la proportion de ceux qui jugeaient la cigarette électronique moins toxique avait fondu jusqu\u2019à 29 % et la minorité de 2012 qui la voyait comme autant, sinon plus nocive que le tabac, s\u2019était transformée en majorité absolue (51 %).Tout indique que l\u2019opinion publique québécoise a suivi une trajectoire semblable.Un jour, il faudra que cet épisode soit disséqué et enseigné dans les écoles de communication et de santé publique du monde entier parce que c\u2019est un cas patent de désinformation à grande échelle : le vapotage est nettement moins nuisible que le tabac « normal » et de nombreuses études le prouvent.Par exemple, l\u2019automne dernier, le Journal of the American College of Cardiology publiait une étude comparant deux groupes de fumeurs, les uns ayant continué de fumer comme avant et les autres ayant adopté la cigarette électronique.Au bout de seulement un mois, le groupe des vapoteurs montrait des signes indéniables d\u2019amélioration de sa santé vasculaire : leurs artères étaient moins rigides et se dilataient davantage sous la pression sanguine ?ce qui est excellent pour la santé cardiaque.Une source de confusion possible est que le vapotage n\u2019est effectivement pas sans danger : quand on regarde les effets de la cigarette électronique en eux-mêmes, sans les comparer avec ceux du tabagisme, on se rend compte qu\u2019ils sont bel et bien néfastes.Un non-fumeur qui se met à vapoter y laissera forcément un peu de sa santé.À cause de cela, et comme l\u2019objet est de plus en plus populaire chez les adolescents, les autorités sanitaires dans bien des pays font campagne contre cette nouvelle habitude, ce qui alimente la couverture médiatique négative.Ainsi, en janvier dernier, l\u2019Organisation mondiale de la santé a publié des questions-réponses sur le vapotage, le quali?ant de « hautement addictif » et causant des blessures aux poumons, ce qui a fait bondir bien des chercheurs.« Pratiquement toutes les af?rma- tions qu\u2019on y lit sont factuellement fausses », a commenté Peter Hajek, directeur de l\u2019Unité de recherche sur la dépendance au tabac de l\u2019Université Queen Mary de Londres.Certes, il y a eu l\u2019an dernier cette vague de « lésions aux poumons » associées au vapotage.Elle a entraîné l\u2019hospitalisation de quelque 2 700 personnes aux États-Unis et le décès de 60 d\u2019entre elles.Mais il s\u2019est avéré que le problème n\u2019était souvent pas la cigarette électronique elle-même, mais plutôt son utilisation pour consommer des dérivés de cannabis achetés sur le marché noir.Les médias ont cependant beaucoup insisté sur le lien avec le vapotage en général, reléguant souvent au second plan le fait que des usages irréguliers étaient principalement en cause.(Nous avons aussi eu au Québec six cas de lésions aux poumons déclarés en février qui ne semblent pas liés au cannabis, mais les experts sont loin de s\u2019entendre à leur sujet.) Il y a une sorte de tension, dans cette histoire, qui me semble plus ou moins inévitable.D\u2019un côté, des autorités de santé publique qui s\u2019inquiètent du vapotage chez les non-fumeurs, surtout les adolescents ; de l\u2019autre, des cliniciens qui doivent composer avec la réalité de patients fumeurs qui béné?cieraient grandement d\u2019une « conversion » à la vapeur.Bref, le mieux est parfois l\u2019ennemi du bien. Découvrez la toute nouvelle édition, boniiée et actualisée, de ce best-seller vendu à plus de 35 000 exemplaires ! 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ENTREVUE 16 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 Évidemment, toutes les bibliothèques ont accepté l\u2019offre : elles n\u2019auraient plus à gérer de papier, pourraient proposer la consultation d\u2019un même titre à plusieurs usagers en simultané et accroître leurs collections.À partir du moment où ce second marché a été conclu, tout a déboulé : les bibliothèques ont fait face à des augmentations des coûts d\u2019abonnement de l\u2019ordre de 15 % par année.Au début des années 2010, à l\u2019image de plusieurs établissements dans le monde, l\u2019UdeM est devenue incapable d\u2019acquitter de telles sommes.QS Elle a renoncé à ses abonnements ?VL Des employés des bibliothèques et des chercheurs ?dont je suis ?se sont d\u2019abord réunis pour répondre à la question suscitée par l\u2019abonnement « en bouquet » : est-ce que toutes ces revues sont utilisées par nos usagers ?On a ciblé les publications jugées incontournables pour la recherche et l\u2019enseignement, et, munis de ces données, on a dit aux grands éditeurs : « À partir de maintenant, on veut ceci ou cela.» Ils ont d\u2019abord refusé.Notre réplique a été : « Très bien, alors ça ne fonctionnera plus du tout.Bye ! » On a réussi à leur faire accepter l\u2019idée qu\u2019on allait s\u2019abonner seulement à un sous-ensemble de leur collection [qui représente 20 % du bouquet].QS Les tarifs ont-ils baissé de façon conséquente ?VL On paie 80 % du prix du bouquet initial, mais ce que nous avons répond véritablement aux besoins des chercheurs et des étudiants.Certes, le prix demeure élevé ?impossible de retourner en arrière et de rayer toutes les augmentations excessives subies au cours des années ?, mais rappelons que la facturation se fait sur la base de l\u2019importance de la revue.En gros, les plus en vue dans leurs domaines respectifs comme Nature, Science ou Cell sont plus chères, mais également plus téléchargées étant donné qu\u2019elles publient des articles qui ont davantage d\u2019in?uence.L\u2019Université de Montréal a réussi à envoyer un message fort aux propriétaires de revues : « L\u2019imposition unilatérale de vos conditions, c\u2019est ?ni.» QS Racontez-nous les dessous de la fondation de la revue QSS.VL Alors que je réalisais tous ces travaux a?n que les bibliothèques arrivent à sortir de leur dépendance à l\u2019égard des grands éditeurs commerciaux, j\u2019étais l\u2019adjoint de l\u2019éditeur de JOI.Paradoxalement, je me trouvais donc moi-même à nourrir la bête.J\u2019éprouvais un malaise croissant.Mais la véritable altération du lien entre l\u2019équipe éditoriale de JOI et Elsevier [l\u2019éditeur] est survenue avec son refus d\u2019avaliser notre initiative à propos des citations ouvertes.Il s\u2019agit d\u2019un enjeu propre à la bibliométrie : les citations ?gurant à la ?n des articles scienti?ques font partie des métadonnées les plus analysées dans notre domaine.On souhaitait donc que ces références ne fassent pas partie de l\u2019article concerné par l\u2019abonnement, mais plutôt qu\u2019elles soient en accès libre de façon que davantage de chercheurs puissent les « moissonner ».Jusqu\u2019alors, tous les éditeurs commerciaux importants avaient accepté qu\u2019il en soit ainsi, sauf Elsevier.On était donc dans une situation où l\u2019organisation qui détient notre revue travaille contre les intérêts de la discipline qui en élabore le contenu\u2026 QS Il y a eu des précédents.Par exemple, aux Pays-Bas, le comité éditorial d\u2019une revue s\u2019est buté à des divergences profondes avec son éditeur en 2015.VL Il s\u2019agit de Lingua, une revue de linguistique, qui était aussi dans le giron d\u2019Elsevier.Le comité a démissionné et fondé Glossa.Ludo Waltman, l\u2019ancien directeur du comité éditorial de JOI, a rencontré son vis-à-vis de Lingua pour savoir comment la transition s\u2019était passée.Résultat : il nous a con?rmé que cela pouvait se faire.QS Comment ensuite passer à l\u2019action ?VL Sur une période d\u2019à peu près un an, deux chantiers ont été menés en parallèle : le premier a été d\u2019expliquer aux quelque 40 membres du comité éditorial de JOI pourquoi on se devait de démissionner et de créer une nouvelle revue.Entretemps, on a communiqué avec une demi-douzaine de maisons d\u2019édition pour savoir si elles étaient disposées à publier une nouvelle revue chapeautée par notre société savante, l\u2019International Society for Scientometrics and Informetrics, qui nous soutenait dans cette aventure.On voulait surtout savoir combien cela coûterait.La meilleure proposition a été celle des MIT Press.D\u2019une part, cet éditeur offre de très bons services de gestion de manuscrits et nous donne la latitude dont on a besoin ; et d\u2019autre part ?et cela, il ne faut pas le nier ?, il est lié à un établissement renommé, ce qui rendait le passage plus facile à accepter.C\u2019est peut-être un peu simple de le dire ainsi, mais si l\u2019on veut que quelque chose comme cela fonctionne [la fondation d\u2019une revue concurrente], il faut que les scienti?ques dans la discipline n\u2019aient pas l\u2019impression de perdre au change.Une revue savante, ça demeure un vecteur important de capital symbolique pour les chercheurs qui y publient.QS Selon vous, pourquoi cet éditeur était-il intéressé par votre projet ?VL Les MIT Press partagent avec nous de nombreuses valeurs.C\u2019est une maison très progressiste, réputée pour ce qui touche aux produits en libre accès ; et elle se voit, avec raison, comme une solution au problème actuel.Et pour couronner le tout, la Fondation de la Bibliothèque nationale de science et technologie d\u2019Allemagne s\u2019est montrée intéressée par le ?nancement des coûts de fonctionnement de notre nouvelle revue pour les trois premières années.Depuis quelque temps, cette organisation tient tête à Elsevier et encourage ce genre de journal ?ip.L\u2019expression désigne ce mouvement qui voit l\u2019équipe éditoriale d\u2019une revue démissionner en bloc pour fonder une publication concurrente.QS Comment a réagi Elsevier ?VL Nous lui avons envoyé une lettre stipulant nos conditions.Il a répondu non à tout.À ce moment-là, le site Web de Vincent Larivière AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 17 QSS était déjà prêt à être mis en ligne.De même, on était tout à fait disposés à recevoir les manuscrits des chercheurs\u2026 Elsevier a donc reçu notre démission.QSS est née.QS En quoi son fonctionnement diffère-t-il du modèle commercial ?VL Elle se démarque de JOI en ceci qu\u2019elle est totalement en libre accès [tous les articles sont gratuits pour tous].Il n\u2019y a aucuns frais d\u2019abonnement pour les bibliothèques ; seuls les auteurs doivent débourser des sommes modiques pour publier leurs travaux, de 600 à 800 $, c\u2019est-à-dire une fraction de ce qui est demandé par les éditeurs commerciaux pour qu\u2019un article soit en libre accès, à savoir de 2 000 à 3 000 $.QS Comment entrevoyez-vous l\u2019avenir des relations entre les éditeurs et les bibliothèques universitaires ?VL L\u2019Université du Québec à Montréal a été la première au Québec à emboîter le pas à l\u2019UdeM : elle m\u2019a donné un mandat pour que j\u2019aide ses bibliothèques à rationaliser elles aussi leurs collections de périodiques.J\u2019ai fait de même pour l\u2019Université de Sherbrooke, l\u2019Université Laval et 28 universités canadiennes.Tout ce travail a été accompli en équipe, au sein de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante.Dans l\u2019ensemble, on peut dire que cela a rééquilibré le pouvoir de négociation.Nous vivons un moment où tout le monde réalise qu\u2019on doit rebâtir des organisations publiques, universitaires et nationales autour des revues savantes.Il faut arrêter de penser que la diffusion des connaissances ne fait pas partie du cycle de la recherche.Elle doit être soutenue publiquement, comme le sont les autres étapes de la science.Bref, il faut reprendre le contrôle de nos modes de diffusion. TECHNOLOGIE GUIDE PRATIQUE DE LA C\u2019est le rêve des technophiles et le cauchemar des technophobes.La 5G est à nos portes et fait l\u2019objet de toutes les spéculations.Tour d\u2019horizon.PAR MARINE CORNIOU 18 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 Il s\u2019agit de la cinquième génération (5G, donc) de normes pour la technologie mobile, qui nous permet de téléphoner et de naviguer sur Internet n\u2019importe où.Ce nouveau réseau sans ?l sera plus rapide, plus ?able et plus puissant que jamais, et pourra prendre en charge un nombre faramineux d\u2019utilisateurs.« On parle d\u2019une augmentation d\u2019un facteur 1 000 par rapport au réseau actuel : 100 fois plus d\u2019appareils connectés avec un débit multiplié par 10.C\u2019est un saut quantique ! » résume Paul Fortier, professeur au Département de génie électrique et de génie informatique de l\u2019Université Laval.La 5G se développe dans les coulisses des opérateurs depuis quelque temps déjà.L\u2019implantation du réseau a commencé dans une vingtaine de pays, et le Canada leur emboîtera le pas cette année.La 5G ne rend pas les réseaux actuels obsolètes, mais viendra plutôt s\u2019y ajouter progressivement.Environ tous les 10 ans, les opérateurs de téléphonie mobile améliorent les normes du réseau sans ?l.Alors que les tout premiers téléphones cellulaires analogiques, lourds et gros comme des briques, permettaient d\u2019acheminer des appels (avec un succès mitigé), la 2G numérique, apparue dans les années 1990, a rendu possible l\u2019envoi de messages textes.Au tournant des années 2000, la 3G a permis les premières connexions sur Internet.À la clé ?Le visionnement de vidéos de chatons en tous lieux et en tout temps.Et depuis une dizaine d\u2019années, la 4G pousse l\u2019Internet mobile et les usages vidéos encore plus loin.« Avec la 4G, nous avons pu avoir une connexion Internet rapide dans la poche.Grâce à la 5G, ce sera comme si la ?bre optique arrivait dans nos poches ! » déclarait John Godfrey, vice-président aux politiques publiques chez Samsung Electronics America, au cours d\u2019une conférence au Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas au début de l\u2019année.Un ?lm pourra ainsi être téléchargé en quelques secondes seulement, à condition bien sûr d\u2019avoir un appareil de nouvelle génération, compatible avec le réseau.La panacée pour les adeptes de Net?ix, de jeux en ligne et de réalité virtuelle\u2026 même si la plupart des utilisateurs sont déjà comblés par la 4G.Alors, pourquoi parle-t-on de « révolution » ?En fait, au-delà du divertissement, la 5G a pour vocation de connecter au réseau sans ?l tout ce qui ne l\u2019est pas encore : c\u2019est le fameux « Internet des objets ».« La conception de la 4G n\u2019a pas pris en compte la multiplication du nombre d\u2019appareils connectés, explique Georges Kaddoum, professeur au Département de génie électrique de l\u2019École de technologie supérieure de Montréal, précisant que le réseau actuel est déjà saturé par endroits.Avec la 5G, on pourra connecter un million d\u2019appareils par kilomètre carré.» Alors que l\u2019on compte déjà plus de 20 milliards d\u2019appareils et d\u2019objets connectés à Internet dans le monde, la quantité pourrait doubler d\u2019ici 2025 et atteindre 50 milliards en 2050, selon une étude de Strategy Analytics.« La 5G va permettre d\u2019avoir un flux continu d\u2019informations, tout simplement, sans les goulots d\u2019étranglement », mentionne Kevin Heffner, directeur de l\u2019innovation au Centre de recherche informatique de Montréal.Notre vie quotidienne s\u2019en verra changée, avec plus de vidéos de chats, bien sûr, mais aussi un accès facilité au suivi médical grâce à des capteurs connectés par exemple\u2026 « Dans l\u2019aviation comme dans d\u2019autres secteurs du transport, les véhicules autonomes, qui ont besoin d\u2019un réseau très ?able avec une faible QU\u2019EST-CE QUE LA 5G ?1G 2G 3G 4G 5G 1980 1990 2000 2010 2020 ?Appels Textos + images Internet + courriel + vidéo Grande quantité de données Données + Internet des objets Débits indicatifs 0,0024 Mbit/s 0,064 Mbit/s 2 Mbit/s 100 Mbit/s 1 000 Mbit/s Temps pour télécharger une vidéo de 1 Go 14 minutes 7 minutes Quelques secondes AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 19 \u2022 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM \u2022 SOURCE : ADAPTÉ D\u2019ORANGE TECHNOLOGIE latence, vont également en béné?cier », dit-il.La latence, soit le délai de réponse du réseau, sera de l\u2019ordre de la milliseconde.On parle carrément de temps réel ! Une caractéristique essentielle pour que les villes et véhicules intelligents deviennent réalité : on ne veut pas qu\u2019une voiture autonome mette plusieurs secondes à réagir avant de freiner.Mais c\u2019est le secteur manufacturier qui devrait être le plus bouleversé par ce nouveau réseau.« La 5G rendra possible l\u2019échange massif de données entre un grand nombre de machines et permettra entre autres de limiter les temps morts dans les chaînes de production, mais aussi d\u2019améliorer l\u2019ef?ca- cité des chaînes d\u2019approvisionnement et de logistique », analyse Kevin Heffner.À tel point que les experts parlent de la quatrième révolution industrielle.« Quand la 4G est arrivée, beaucoup de gens étaient sceptiques ; personne n\u2019avait prédit l\u2019ampleur que prendraient la diffusion en continu (streaming) et les réseaux sociaux.On verra ce que les développeurs inventeront grâce à la 5G », soulignait John Godfrey au CES.Pour l\u2019instant, les exploits associés aux premiers réseaux 5G sont révélateurs des usages tantôt utiles, tantôt absurdes de la technologie.En avril 2019, un neurochirurgien chinois a opéré un patient dont il était séparé par 3 000 km grâce à un bras robotisé connecté à la 5G, effectuant les gestes sans décalage.En Corée du Sud, l\u2019entreprise Link?ow propose une caméra à porter autour du cou pour ?lmer ses vacances à 360° et diffuser la captation en direct\u2026 Tandis qu\u2019au CES on ne comptait plus les toilettes, brosses à cheveux ou à dents connectées, les vibromasseurs activables à distance et même les assistants vocaux intégrés à la pomme de douche.Chose certaine, la 5G est présentée partout dans le monde comme une source de retombées économiques considérables et d\u2019augmentation de la productivité : selon un rapport d\u2019Accenture de 2018, ce nouveau réseau rapportera jusqu\u2019à 40 milliards de dollars par année à l\u2019économie canadienne d\u2019ici 2026 en créant des centaines de milliers d\u2019emplois.COMMENT ÇA MARCHE ?La 5G est une sorte de boîte à outils regroupant plusieurs avancées techniques.« La 5G devra répondre à des utilisations hétérogènes.Regarder une vidéo sur YouTube ne demande pas la même qualité de service que les communications de la police par exemple », explique Georges Kaddoum.Pour y voir clair, il faut d\u2019abord revenir sur les notions d\u2019ondes et de spectre.Les réseaux sans ?l transmettent les données grâce à des ondes électromagnétiques, qui sont caractérisées par leur fréquence (en hertz), c\u2019est-à-dire le nombre d\u2019oscillations qu\u2019elles effectuent en une seconde.Le « spectre » est simplement un classement des ondes électromagnétiques par fréquences, allant des basses fréquences (les ondes radioélectriques qui sont utilisées en radio et télévision entre autres) jusqu\u2019aux rayons X en passant par les micro-ondes et la lumière visible.Pour faire court, dans votre téléphone, le texto, la voix ou les données sont codés en une combinaison de 0 et de 1 transposés sur une onde électromagnétique émise par l\u2019antenne.Le signal est capté par une antenne « relais », puis acheminé sur de longues distances par câble ou ?bre optique (sous forme de signal électrique) jusqu\u2019à une autre antenne proche du destinataire qui réémet le tout sous forme d\u2019ondes.Pour éviter la cacophonie, chaque type de communication repose sur une bande du spectre prédé?nie : ainsi, la radio FM utilise une bande entre 87,5 et 108 mégahertz (MHz).La 4G, quant à elle, recourt à plusieurs gammes de fréquences, autour notamment de 700 MHz, 1 700 MHz et 2 100 MHz en Amérique du Nord.En réalité, autour de chaque gamme de fréquences, on utilise des intervalles de plusieurs mégahertz contigus.De la sorte, la gamme des 700 MHz couvre un bloc allant de 699 MHz à 806 MHz, pour une largeur de bande totale de 107 MHz.Or, en télécommunications, la règle est très simple : plus la bande est large, plus le volume de données qu\u2019elle peut transporter est important.Les opérateurs se battent donc ?dans des ventes aux enchères ?pour acquérir les droits d\u2019usage sur des « blocs » du spectre les plus larges possible.Sauf que le spectre est saturé ! Pour lancer la 5G, les opérateurs n\u2019avaient donc que deux options : libérer des bandes de spectre déjà allouées ou en conquérir d\u2019autres.Finalement, la 5G opérera sur au moins trois zones du spectre : des fréquences basses, des fréquences hautes (au-delà de 1 000 MHz, on parle plutôt de la gamme des gigahertz ou GHz) et, pour la première fois dans des réseaux grand public, des fréquences très hautes dites « millimétriques » (vers 30 GHz).« Le spectre utilisé actuellement est congestionné, mais les ondes millimétriques sont un terrain encore inexploité, ce qui va nous donner accès à de très larges bandes », souligne Georges Kaddoum.De quoi satisfaire l\u2019appétit des fournisseurs de services.« Autour de 700 MHz, les blocs vendus font environ 5 MHz de large.Autour de 24 GHz, on parle de tranches de 400 MHz », détaille Kris Joseph, auteur d\u2019un rapport sur les enchères du spectre au Canada en 2018.?20 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 ZONE D\u2019OPÉRATION 5G TV WI-FI WI-FI Réseaux ixes et satellites 500 MHz 90 GHz Ondes milimétriques Au-dessous de 1 GHz : longue portée, pour la couverture dans les zones rurales De 1 à 6 GHz : meilleur compromis, débits élevés et bonne couverture Au-dessus de 6 GHz : fréquences requises pour les plus hauts débits, mais portée limitée à quelques centaines de mètres et pas de pénétration dans les bâtiments BANDES DÉJÀ ALLOUÉES À LA 2G, 3G, 4G + 5G BANDES 5G CHOISIES BANDES 5G À L\u2019ÉTUDE FRÉQUENCES Basses fréquences Radiofréquences Micro-ondes UV Infrarouge Visible Rayons X Gamma C\u2019EST POUR QUAND ?L\u2019allocation des fréquences aux différents usages (communications civiles, militaires, navales\u2026) est encadrée à l\u2019échelle mondiale par l\u2019Union internationale des télécommunications, un organisme des Nations unies.L\u2019attribution aux fournisseurs de services se fait de façon locale, dans chaque pays.Ici, c\u2019est Innovation, Sciences et Développement économique Canada qui accorde les licences aux Bell, Rogers et autres Telus.« En 2019, il y a eu les enchères pour la bande des 600 MHz ; cette année, ce sera le tour des 3 500 MHz et l\u2019an prochain celui des ondes millimétriques », explique Eric Smith, premier vice-président de l\u2019Association canadienne des télécommunications sans ?l, qui regroupe la plupart des fournisseurs de services et d\u2019équipement sans ?l du pays.L\u2019implantation de la 5G se fera donc de façon progressive, sur une dizaine d\u2019années, à mesure que les autorités décideront de libérer de nouvelles fréquences.3 GHz 1,5 GHz 1 GHz 24 GHz 900 MHz AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 21 \u2022 IMAGES OU PHOTOS : SHUTTERSTOCK.COM \u2022 SOURCE : ADAPTÉ DE L\u2019AGENCE NATIONALE DES FRÉQUENCES TECHNOLOGIE Le partage des fréquences ne se fait pas sans heurts.Fin 2019, l\u2019Union internationale des télécommunications a décidé, sous la pression des opérateurs de téléphonie, que les fréquences autour de 26 GHz seraient attribuées à la 5G.Or, cette zone du spectre est déjà utilisée par les météorologues pour leurs prévisions.Si la 5G empiète sur leurs platebandes, la qualité des bulletins météo pourrait être sérieusement altérée.« Tout ce qui nous entoure émet naturellement des ondes électromagnétiques, et la vapeur d\u2019eau dans l\u2019atmosphère émet un signal à 23,8 GHz, explique Alec Casey, météorologue à Environnement et Changement climatique Canada.Les satellites météo captent justement ce signal et ils sont très sensibles.Leurs données risquent d\u2019être faussées dans les régions densément équipées pour la 5G.» Depuis des mois, les météorologues sonnent l\u2019alarme sur ce risque d\u2019interférence, en demandant de préserver une zone tampon autour de 23,8 GHz.Hélas, leur voix n\u2019a pas été entendue et la fourchette allouée à la 5G s\u2019étalera de 24,25 à 27,5 GHz.Dangereusement proche des fréquences utilisées par les satellites de météorologie.« Nous, contrairement aux télécommunications, nous ne pouvons pas employer d\u2019autres fréquences : c\u2019est 23,8 GHz et rien d\u2019autre ! » déplore Alec Casey.Il précise que nul ne sait pour l\u2019instant comment détecter les interférences et les mesures faussées.« Il y a d\u2019autres façons de mesurer la quantité d\u2019eau dans l\u2019atmosphère, avec des ballons par exemple, mais les satellites sont un outil majeur.» Neil Jacobs, météorologue et directeur de l\u2019Agence américaine d\u2019observation océanique et atmosphérique, a estimé que ce chevauchement de fréquences pourrait réduire la précision des prévisions météo de l\u2019ordre de 30 % ?un retour aux années 1980, selon lui.« Le spectre électromagnétique est une ressource naturelle qui est surexploitée, analyse Alec Casey.Il y a beaucoup de compétition pour l\u2019allocation des fréquences, et il faudrait au moins s\u2019assurer que les services existants ne seront pas dégradés par l\u2019arrivée d\u2019une nouvelle technologie.» LA 5G MENACE-T-ELLE LES PRÉVISIONS MÉTÉO ?Vapeur d\u2019eau (g/cm2) Données manquantes 22 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 \u2022 IMAGE : NASA ONDES MILLIMÉTRIQUES Jusqu\u2019à maintenant, les ondes millimétriques (de 24 à 86 GHz) étaient réservées aux communications satellites ou radar.Leur utilisation en téléphonie mobile est une nouveauté, qui vient avec son lot de dé?s.D\u2019abord, en raison de leur très courte longueur d\u2019onde (de l\u2019ordre du millimètre contre quelques centimètres pour les ondes radio), les ondes millimétriques voyagent très mal.Un rien les arrête ou les perturbe : un mur, un arbre et même une averse.Selon les premiers tests, le débit de la 5G millimétrique peut être divisé par deux en cas de fortes pluies.Conséquence ?Il faut multiplier le nombre d\u2019antennes, car celles-ci ne peuvent couvrir qu\u2019un territoire restreint, appelé « petite cellule ».Il faudra prévoir des antennes tous les 200 m environ.« La faible portée des ondes millimétriques a aussi des avantages, nuance Tareq Djera?, spécialisé dans le sujet à l\u2019Institut national de la recherche scienti?que.Cela nous donne une forme de sécurité et de con?dentialité, car on ne peut pas les capter à distance et cela minimise les interférences.» MIMO MASSIF Plus les ondes sont courtes (millimétriques, en l\u2019occurrence), plus les antennes sont petites.Cette miniaturisation permet de compacter de nombreuses antennes au sein d\u2019une même « station », dans ce qu\u2019on appelle des « MIMO massifs » (multiple-input multiple-output).« Le MIMO consiste à utiliser plusieurs antennes émettrices-réceptrices au lieu d\u2019une seule.Pour la 4G et le Wi-Fi, on recourt déjà à deux ou quatre antennes.Avec le MIMO massif, on parle plutôt de dizaines d\u2019antennes qui transmettront des signaux à plusieurs usagers en même temps », explique Paul Fortier, spécialiste de cette technologie à l\u2019Université Laval.On peut donc cibler plus d\u2019utilisateurs et, du même coup, augmenter la ?abilité de la communication.FILTRAGE SPATIAL Ces antennes formeront des faisceaux plutôt que d\u2019émettre des ondes dans toutes les directions.C\u2019est le beamforming ou ?l- trage spatial.« On pourra estimer la position d\u2019un utilisateur et le suivre quand il se déplace dans la cellule », ajoute Paul Fortier, qui travaille sur des algorithmes d\u2019intelligence arti?cielle pour aider à localiser les usagers.D\u2019autres astuces, comme le découpage et la « virtualisation » des réseaux, permettront de rendre l\u2019architecture de la 5G très malléable.« Le découpage en tranches des réseaux permet aux fournisseurs de services de créer des réseaux virtuels adaptés aux besoins.Chaque tranche servira à un service donné : les opérateurs n\u2019alloueront pas la même tranche aux téléphones intelligents qu\u2019à l\u2019Internet des objets », indique Georges Kaddoum.L\u2019allocation des « tranches » se fera de façon dynamique, en recon?gurant le réseau selon les besoins (on parle de réseaux programmés par logiciels ou software-de?ned networks).LES TERMES DONT VOUS ENTENDREZ PARLER 4G 5G Avec la 4G, les signaux sont émis dans toutes les directions par des antennes à forte puissance d\u2019émission, causant potentiellement des interférences.Toutes les données passent par l\u2019antenne.Avec la 5G, un réseau de « petites cellules » améliore la couverture et atténue les interférences.Les objets connectés peuvent échanger des données entre eux sans passer par la station de base.Les faisceaux sont directionnels et « suivent » les usagers.AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 23 \u2022 ILLUSTRATIONS : MICHEL ROULEAU \u2022 SOURCE : ADAPTÉ DE L\u2019INSTITUTE OF ELECTRICAL AND ELECTRONICS ENGINEERS TECHNOLOGIE En décembre 2019, les élus de Sutton, en Estrie, ont demandé au gouvernement fédéral de décréter un moratoire sur l\u2019implantation de la 5G « jusqu\u2019à ce que les diverses études dégagent un consensus quant à l\u2019absence de risque et d\u2019impact de cette technologie sur la santé et l\u2019environnement ».Leur inquiétude fait écho à celle d\u2019autres personnes un peu partout dans le monde, notamment en Suisse, au Royaume-Uni et en Australie.Certains scienti?ques se sont même joints au mouvement : en 2015, un appel international signé par plus de 200 scienti?ques de 41 pays demandait aux Nations unies et à l\u2019Organisation mondiale de la santé d\u2019appliquer le principe de précaution vis-à-vis de ces rayonnements.En 2019, l\u2019appel a été réitéré, exhortant le Programme des Nations unies pour l\u2019environnement « à protéger la nature et l\u2019humanité des champs électromagnétiques ».« Prouver l\u2019absence totale de risques, c\u2019est toujours hasardeux, peu importe la question, indique Mathieu Gauthier, conseiller scienti?que à l\u2019Institut national de santé publique du Québec et auteur de rapports sur le sujet.Cela dit, on a beaucoup de connaissances sur les effets des radiofréquences, y compris aux fréquences qu\u2019utilisera la 5G.» On sait notamment que ces ondes ont un effet thermique, c\u2019est-à-dire qu\u2019elles peuvent chauffer les tissus biologiques, mais qu\u2019elles ne sont pas ionisantes ?elles ne peuvent donc pas endommager l\u2019ADN.« Au cours des 30 dernières années, environ 25 000 articles scienti?ques ont été publiés sur les effets biologiques des rayonnements non ionisants, rappelle l\u2019Organisation mondiale de la santé sur son site.Les données actuelles ne con?rment en aucun cas l\u2019existence d\u2019effets sanitaires résultant d\u2019une exposition à des champs électromagnétiques de faible intensité.» Pour ce qui est des cancers du cerveau, notamment, aucune hausse ?agrante liée à l\u2019utilisation des cellulaires n\u2019a pu être mise en évidence chez l\u2019humain.Chez les rongeurs, les résultats sont contradictoires.Quelques études, en particulier une américaine et l\u2019autre italienne, publiées en 2018, ont montré une augmentation des cas de deux cancers rares (le gliome cérébral et le schwannome cardiaque) à des fréquences comprises entre 700 et 2 700 MHz.Mais l\u2019interprétation des résultats n\u2019est pas simple, car les cas étaient rares, les animaux étaient très fortement exposés et, ?nalement, ceux qui ont reçu le plus d\u2019ondes ont vécu en moyenne plus longtemps que les autres\u2026 « Il faut continuer les recherches, juge Mathieu Gauthier.Des études de cohorte sont en cours, dans lesquelles on mesure l\u2019utilisation réelle des téléphones sur de longues périodes.Mais pour l\u2019instant, on ne connaît pas de mécanisme qui puisse expliquer le lien entre cancer et rayonnements non ionisants.» Si les craintes suscitées par les rayonnements ne sont pas nouvelles, c\u2019est surtout l\u2019usage des ondes millimétriques qui ravive la colère.D\u2019une part, elles ont été moins étudiées que les ondes de plus basse fréquence et, d\u2019autre part, elles nécessiteront l\u2019installation d\u2019antennes dans les lampadaires, arrêts d\u2019autobus Y A-T-IL DES RISQUES POUR LA SANTÉ ?24 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 ou immeubles, au plus proche de la population.Toutefois, plus la fréquence est élevée, moins les ondes pénètrent dans les tissus.Les ondes millimétriques sont donc essentiellement arrêtées par la peau.Quant aux craintes à propos de la « puissance » des ondes millimétriques, elles sont infondées.Ces radiations restent moins énergétiques que la lumière visible par exemple.Et l\u2019implantation de la 5G se fera surtout dans les gammes de fréquences qu\u2019on utilise déjà aujourd\u2019hui pour la téléphonie mobile et le Wi-Fi (au-dessous de 6 GHz).Pour les longues distances ou les zones faiblement peuplées, pas question d\u2019avoir recours aux ondes millimétriques et à leurs multiples antennes.« Les ondes millimétriques, ce n\u2019est qu\u2019un aspect de la 5G.Seule une partie du réseau fera appel à ces ondes, comme dans les stades, qui regroupent beaucoup d\u2019utilisateurs et où l\u2019on aura besoin d\u2019un débit très élevé », explique Georges Kaddoum, de l\u2019École de technologie supérieure de Montréal.De plus, même en ajoutant la 5G aux réseaux actuels, la quantité d\u2019ondes totale devra rester en deçà des seuils établis par la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants, qui ?xe des limites environ 50 fois plus faibles que le seuil d\u2019apparition d\u2019effets biologiques.« La source principale d\u2019exposition, ce sont les téléphones.Leur niveau d\u2019émission dépend de la qualité de la réception : si le signal est meilleur, que l\u2019information est transmise plus rapidement, le téléphone émettra moins d\u2019ondes », souligne en outre Mathieu Gauthier.ET LA NATURE DANS TOUT ÇA ?Reste un point sur lequel les études semblent peu nombreuses : l\u2019effet du rayonnement électromagnétique sur la ?ore et la faune.Fin 2018, un éditorial publié dans le très sérieux Lancet Planetary Health s\u2019inquiétait des risques de la pollution électromagnétique sur les insectes, dont certains, comme les abeilles, utilisent les champs magnétiques pour s\u2019orienter.Par ailleurs, en mars 2018, une étude parue dans Nature montrait que certaines fréquences au-dessus de 6 GHz entraînent une hausse de leur température.« L\u2019augmentation de la température corporelle des insectes pourrait changer leur comportement, leur physiologie, leur morphologie », soulignait l\u2019étude.Une conclusion inquiétante dans un contexte de déclin généralisé des insectes.AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 25 \u2022 ILLUSTRATION : DORIAN DANIELSEN TECHNOLOGIE LA 5G AURA-T-ELLE UN EFFET SUR L\u2019ENVIRONNEMENT ?Il est dif?cile d\u2019anticiper les répercussions environnementales de la 5G tant que les modalités de son implantation restent inconnues.Quoi qu\u2019il en soit, deux visions s\u2019affrontent : alors que certains vantent la meilleure ef?cacité énergétique de la 5G, doublée d\u2019une gestion plus « intelligente » des villes et de l\u2019industrie, d\u2019autres s\u2019inquiètent de la prolifération numérique.Pour l\u2019instant, le monde virtuel serait responsable d\u2019environ trois à quatre pour cent des émissions mondiales de gaz à effet de serre et son empreinte écologique ne cesse d\u2019augmenter.Les « coûts » environnementaux sont multiples.Il y a d\u2019abord ceux liés à la fabrication des infrastructures et des appareils (antennes, téléphones).« On a besoin d\u2019antennes spécifiques pour chaque gamme de fréquences utilisée », dit le physicien Paul Fortier.Ainsi, pour le passage aux ondes millimétriques, il faudra installer 60 000 nouvelles antennes pour couvrir la ville de Montréal (où il y a présentement 1 200 antennes pour la 4G).Autre écueil : on ne pourra pas accéder au réseau 5G avec un « vieux » téléphone\u2026 Ce dont se réjouissent ouvertement les fabricants.« La 5G dynamisera le marché des téléphones intelligents, qui a ralenti ces dernières années, ainsi que celui des téléviseurs, montres, tablettes et autres objets connectés », mentionnait Ben Arnold, analyste chez NPD Group, une entreprise américaine d\u2019études de marché, au cours du dernier Consumer Electronics Show.Or, on sait que les trois quarts des répercussions environnementales des téléphones sont liées à leur fabrication, gourmande en minerais entre autres.Qu\u2019en est-il des conséquences environnementales associées à la transmission et au stockage des données ?« La 5G sera beaucoup plus ef?cace sur le plan énergétique que les générations précédentes, si l\u2019on considère le nombre de bits pouvant être transférés par joule d\u2019énergie consommée », signale Emil Björnson, qui conduit des recherches sur ces questions à l\u2019Université de Linköping, en Suède.En d\u2019autres termes, avec les débits promis, transmettre un bit d\u2019information demandera moins de temps et d\u2019énergie.Les batteries des cellulaires seront aussi moins énergivores.Et pour la première fois, l\u2019Union internationale des télécommunications veut dé?nir des objectifs d\u2019ef?cacité énergétique.Le réseau 5G pourra notamment être mis « en veille » aux heures creuses, ce qui n\u2019est pas le cas avec la 4G.« La technologie MIMO massif, qui permet à de nombreux utilisateurs de partager les mêmes ressources radio, contribuera aussi à terme à une meilleure ef?cacité énergétique, ajoute le chercheur.On estime que la consommation d\u2019énergie du réseau 5G complet sera à peu près la même que celle du réseau 4G actuel, qui restera bien sûr actif.Si l\u2019on fait la somme des deux réseaux, on peut dire que la consommation d\u2019énergie doublera.» La Chine et la Corée, qui expérimentent déjà la 5G, ont néanmoins partagé des données inquiétantes.Fin 2019, « Huawei a publié un livre blanc qui avance que la consommation d\u2019énergie des opérateurs mobiles sera multipliée par 2,5 à 3 dans les cinq ans à venir avec l\u2019ajout de la 5G », rapporte Hugues Ferrebœuf, directeur du numérique au Shift Project, un groupe de ré?exion français sur la transition énergétique.En janvier 2020, il a cosigné une tribune dans le quotidien Le Monde intitulée « La 5G est-elle vraiment utile ?» Il y rappelle que 65 % de la consommation énergétique d\u2019un opérateur mobile vient du fonctionnement des équipements fournissant la couverture radio.« Les opérateurs en Chine sont conscients du problème : ils commencent à négocier des remises sur le coût de l\u2019électricité », dit-il.En outre, « si l\u2019on peut transférer plus de données plus vite, cela risque de stimuler la consommation de données, craint Hugues Ferrebœuf.C\u2019est ce que l\u2019on commence à voir en Corée ».Et l\u2019on sait que les centres de données sont des gouffres énergétiques, nécessitant une climatisation intense.Si le passé est garant de l\u2019avenir, il y a de quoi s\u2019inquiéter.D\u2019ici 2022, le tra?c Internet mobile aura été multiplié par 113 fois depuis 2012, selon Cisco ! Prenons juste YouTube, car l\u2019exemple est éloquent.La plateforme a annoncé en 2019 que 500 heures de nouvelles vidéos étaient chargées chaque minute\u2026 Un usage « insoutenable », selon le Shift Project.« L\u2019ampleur du problème dépendra de ce à quoi on destine la 5G.Si elle n\u2019est utilisée que dans l\u2019industrie ou pour désaturer les centres-villes, cela passe encore, mais si l\u2019on veut couvrir l\u2019intégralité d\u2019un territoire, c\u2019est une autre affaire, s\u2019inquiète Hugues Ferrebœuf.Les consommateurs peuvent toutefois être un levier : si l\u2019état d\u2019esprit évolue, que l\u2019on consomme mieux mais pas plus, les besoins en bande passante seront plus faibles que ce qui est anticipé.» À méditer.EXPLOSION DES DONNÉES Le volume des données échangées et stockées augmente de façon exponentielle et dépasse les 33 zettaoctets (Zo), ce qui équivaut à 660 milliards de disques Blu-ray.D\u2019ici 2025, l\u2019Internet des objets devrait faire gon?er ce chiffre à 175 Zo.1987 0,000000002 Zo 1997 0,00006 Zo 2007 0,05 Zo 2018 33 Zo 1 Zo = 1 000 milliards de milliards d\u2019octets (1 octet valant 8 bits) X 30 000 X 833 X 660 \u2022 SOURCES : NATURE ET STATISTA \u2022 NOTE : La taille des cercles ne respecte pas les proportions. 1 ALLER DE L\u2019AVANT LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC RECHERCHE AUTOCHTONE Le pouvoir féminin autochtone Les secrets de la pharmacopée de mère Nature Entraide au nord du 55e parallèle Pour des universités inclusives Morning Star, Alex Janvier, 1993 LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC Il y a 30 ans, l\u2019Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) a mis sur pied son Centre des Premières Nations Nikanite.Ce mot signi?e « va de l\u2019avant » en langues innue et atikamekw, et il incarne très bien le sentiment qui semble animer à la fois les communautés autochtones et le monde universitaire, dont le regard est résolument tourné vers l\u2019avenir.Dans un esprit de dialogue, de réparation et de réconciliation, les universités se mettent au diapason des étudiants autochtones a?n de mieux les accueillir dans les classes, les laboratoires et les groupes de recherche.Leur nombre est ainsi appelé à grandir, tout comme leur contribution à la science.Il en va de même pour les communautés disséminées aux quatre coins du Québec, de mieux en mieux intégrées aux projets de recherche.Désormais, les chercheurs s\u2019engagent à ne plus mener leurs travaux « sur » les Premières Nations et les Inuit, mais bien à faire des activités de recherche « par », « pour » et « avec » ces peuples en les impliquant dès le début du processus.En somme, le milieu universitaire accorde du respect et de la valeur aux forces, aux idées, aux besoins et aux savoirs des Autochtones.Est-ce parfait ?Bien sûr que non.Le chemin sera encore long pour panser les blessures, pour passer de la mé?ance à la con?ance, particulièrement dans un contexte où les Autochtones font entendre leurs revendications en investissant l\u2019espace public.Mais la volonté y est.3 Retrouver sa voix Comment la recherche, par l\u2019entremise des arts, du design et des langues, permet-elle aux peuples autochtones de se réapproprier leurs cultures et de la transmettre ?6 La pharmacopée de mère Nature Isabel Desgagné-Penix poursuit une quête : percer les secrets des plantes médicinales.8 Entraide au nord du 55e parallèle Grâce à une étroite collaboration avec les Inuit, les travaux de Monique Bernier servent à la fois la science et les communautés nordiques.9 Le pouvoir féminin autochtone Que nous dit la recherche sur le leadership féminin autochtone ?Tour d\u2019horizon.12 Aller plus loin, ensemble Environnement, économie, énergie : les domaines où les chercheurs et les communautés autochtones travaillent main dans la main se multiplient.14 Pour des universités inclusives En classe et en recherche, une meilleure place est accordée aux Premiers Peuples, dans le respect de leurs savoirs et de leurs réalités.SOMMAIRE Ce dossier est inséré dans le numéro d\u2019avril-mai 2020 du magazine Québec Science (QS).Il a été ?nancé par l\u2019Université du Québec (UQ) et produit par le magazine Québec Science.Le comité consultatif était formé de : Marie Auclair, UQAM Jean-François Millaire, UQTR Yves Chiricota, UQAC Pietro-Luciano Buono, UQAR Karine Gentelet, UQO Francine Tremblay, UQAT Josée Charest, INRS Josée Gauthier, ENAP, Gabriel Lefebvre, ETS Éric Lamiot, TÉLUQ Céline Poncelin de Raucourt, UQ Valérie Reuillard, UQ Marie Lambert-Chan, QS Coordination : Marie Lambert-Chan et Valérie Reuillard Rédaction : Maxime Bilodeau Gabrielle Brassard-Lecours Martine Letarte Émélie Rivard-Boudreau Direction artistique : Natacha Vincent Révision-correction : Pierre Duchesneau Bibliothèque nationale du Canada : ISSN-0021-6127 Les 10 établissements du réseau de l\u2019Université du Québec ont pour mission de faciliter l\u2019accessibilité à l\u2019enseignement universitaire, en plus de contribuer au développement scienti?que du Québec et au développement de ses régions.I M A G E : S H U T T E R S T O C K .C O M Couverture : Morning Star, Alex Janvier, 1993 Musée canadien de l\u2019histoire VI-D-276, IMG2009-0085-0001-Dm ALLER DE L\u2019AVANT | RECHERCHE AUTOCHTONE 3 Comment la recherche, par l\u2019entremise des arts, du design et des langues, peut-elle permettre aux peuples autochtones de se réapproprier leurs cultures et de la transmettre aux prochaines générations ?Par Gabrielle Brassard-Lecours C es mots sont ceux de la poétesse ilnue Marie-Andrée Gill.Ils parlent d\u2019amour et de transmission ; la transmission d\u2019une culture et d\u2019une identité qui se sont en partie perdues dans cette « cicatrice » béante laissée par le « génocide culturel » subi par les Premiers Peuples du Canada, comme le concluait la Commission de vérité et réconciliation du Canada en 2015.Aujourd\u2019hui, nombreux sont ceux qui tentent d\u2019apporter réparation aux Autochtones dépossédés, y compris les chercheurs.Marie-Andrée Gill se trouve aux premières loges de ces efforts : à l\u2019Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), elle a obtenu une maîtrise en lettres en 2019 et elle travaille actuellement comme assistante de recherche à la Chaire de recherche sur la parole autochtone, dirigée par le professeur Luc Vaillancourt.Or, malgré les meilleures intentions, la réappropriation culturelle et identitaire n\u2019est pas chose aisée.« Au sein de la chaire, on a remarqué que le volet historique qui s\u2019intéresse à la renaissance ne fonctionne pas très bien, parce qu\u2019il n\u2019est pas orienté vers les besoins et les intérêts concrets des communautés », dit l\u2019artiste.En effet, jusqu\u2019à maintenant, les travaux de la chaire s\u2019intéressaient notamment à l\u2019archéologie de la parole autochtone, ou aux traces de celle-ci dans les écrits historiques de certains colonisateurs.« Mais avons-nous besoin d\u2019une énième analyse des écrits de Jacques Cartier ?» s\u2019interroge Marie- Andrée Gill.Ce type de ré?exion a poussé la chaire à réorienter ses travaux sur les réalités des communautés autochtones, explique Luc Vaillancourt.« À la demande pressante de nos partenaires autochtones, nous pensons nous concentrer davantage sur l\u2019ici, maintenant et le futur, plutôt que de tenter d\u2019exhumer un passé souvent douloureux, voire traumatique, con?rme le professeur.On n\u2019a pas manqué de nous rappeler dès le début du projet que les héros des uns \u2013 les premiers colons, les missionnaires \u2013 sont souvent les démons des autres, mais il nous fallait ancrer nos recherches dans une perspective historique qui rendrait compte de l\u2019évolution d\u2019un certain rapport à la parole, de sa récupération idéologique par les allochtones jusqu\u2019à sa réappro- priation par les Autochtones.» « Il nous apparaît plus urgent, désormais, de décoloniser la recherche et d\u2019intégrer d\u2019emblée la perspective autochtone avant de nous pencher à nouveau sur le passé, poursuit-il.Sinon, on risque fort de répéter les RETROUVER SA VOIX « Nous autres les probables les lendemains les restes de cœur-muscle et de terre noire Nous autres en un mot : territoire On a appris à contourner les regards à devenir beaux comme des cimetières d\u2019avions à sourire en carte de bingo gagnante Frayer à même la cicatrice »* * Tiré du recueil Frayer (La Peuplade, 2015) 4 I M A G E : S H U T T E R S T O C K .C O M mêmes erreurs d\u2019interprétation que lors des premiers contacts.C\u2019est une histoire qui ne peut pas et qui ne doit pas s\u2019écrire d\u2019un seul point de vue.» Le scénario idéal, selon lui, serait que les non-Autochtones se retirent de l\u2019équation : « Mon ambition, en fondant cette chaire, est de la transférer entièrement à un contrôle autochtone », révèle l\u2019universitaire.Il souhaiterait la céder entre autres à Marie-Andrée Gill.Mais, comme le souligne celle-ci : « Je ne sais pas si je suis faite pour un travail de bureau\u2026 » LE POIDS DES MOTS Chez les peuples autochtones, la transmission s\u2019opère surtout à l\u2019oral.D\u2019où l\u2019intérêt du milieu universitaire, qui peut certainement contribuer à la documentation et à l\u2019archivage des savoirs autochtones en vue de les passer aux prochaines générations.Dans certains cas, les recherches sont à même de permettre à certains aspects de la vie autochtone, comme les langues, de ne pas disparaître complètement.C\u2019est justement ce que fait Richard Compton, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en connaissance et transmission de la langue inuit à l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM).Il a publié un dictionnaire sur l\u2019inuinnaqtun, un dialecte inuktitut.Ses recherches actuelles portent sur la nature de la polysynthèse dans les langues inuit, ce qui signi?e que les mots de ces idiomes présentent un degré de complexité plus élevé que dans la majorité des langues.Le professeur s\u2019intéresse donc à leur vocabulaire, leur syntaxe, leur origine et leurs différents dialectes, comme l\u2019inuktitut.Si son travail est utile pour l\u2019aspect documentaire des langues, Richard Compton considère que ce n\u2019est pas suf?sant pour maintenir les liens de transmission linguistique, menacés dans plusieurs communautés autochtones au Québec.« Ce ne sont pas les linguistes qui peuvent sauver la langue.Il faut aussi qu\u2019il y ait une volonté de la communauté et d\u2019une génération de la parler, de la transmettre », af?rme l\u2019universitaire.Selon lui, une partie de la solution passe par une restructuration des institutions, a?n que les Autochtones puissent étudier et travailler dans leur langue.L\u2019une des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada est d\u2019ailleurs de créer des cours et des programmes en langues autochtones à tous les niveaux d\u2019enseignement.« S\u2019il y avait des incitatifs extérieurs à parler la langue d\u2019origine, comme des emplois ou des cours universitaires, on verrait plus les avantages de conserver les dialectes autochtones », croit Richard Compton.« En ce moment, le français et l\u2019anglais sont les seules langues permettant d\u2019accéder au pouvoir et de communiquer avec les gouvernements », ajoute-t-il.PRÉCIEUX OBJETS L\u2019identité se façonne et évolue non seulement par l\u2019entremise des langues, mais aussi par les objets qui peuplent le quotidien.À cet égard, « les Inuit sont considérés parmi les meilleurs designers de la préhistoire, mais personne ne m\u2019en a parlé pendant mes études », constate Élisabeth Kaine, professeure associée d\u2019origine huronne-wendat à l\u2019Université du Québec à Chicoutimi.Une aberration, selon elle, alors que nous aurions tant à apprendre de la philosophie qui guide les artisans des Premiers Peuples.« La production effrénée d\u2019une société capitaliste, qui exige le remplacement rapide des objets, nous a menés à une véritable catastrophe écologique et hu- LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC 5 maine, rappelle la chercheuse.Pour les sociétés autochtones traditionnelles, un objet n\u2019aura pas à changer si le besoin auquel il répond ne change pas.Il sera plutôt amélioré par essais et erreurs pendant des centaines d\u2019années, conservé et réparé, puisque l\u2019énergie nécessaire pour le produire est précieuse.» Cette vision du design confère aux objets un rôle d\u2019intermédiaire exceptionnel entre les humains et leur environnement.Pensons par exemple aux grattoirs, dont la forme est parfaitement adaptée à la main de l\u2019utilisateur, ou encore aux vêtements \u2013 et plus particulièrement aux vêtements inuit \u2013 offrant une protection contre les intempéries inégalée tout en permettant l\u2019aisance des mouvements essentiels à la survie.« La production mécanisée a appauvri notre relation aux objets : celui ou celle qui les crée n\u2019est pas celui qui connaît le besoin, parce que ce sont maintenant les équipes marketing qui les conçoivent », déplore Élisabeth Kaine.La chercheuse croit aussi, comme Luc Vaillancourt et Marie-Andrée Gill, que les Autochtones doivent être au cœur des recherches qui les concernent, sur le terrain comme dans les départements universitaires.Elle y travaille au quotidien : Élisabeth Kaine est en effet cotitulaire de la Chaire UNESCO en transmission culturelle chez les Premiers Peuples comme dynamique de mieux-être et d\u2019empowerment [autonomisation] de l\u2019UQAC.« Notre premier objectif, c\u2019est de donner plus de pouvoir à nos partenaires autochtones dans le domaine de la recherche », explique-t-elle.Les champs d\u2019intervention de la chaire sont multiples : ils portent entre autres sur la transmission et la médiation par l\u2019art, sur la formation en art et son enseignement, sur le développement économique durable, sur la formation en travail social et sur l\u2019évaluation psychosociale du processus de résilience.Au cœur de chacun de ces thèmes se trouve l\u2019idée qu\u2019il faut intégrer et reconnaître les principes, les valeurs et les idéologies autochtones dans la dé- ?nition culturelle des communautés, par et pour elles-mêmes.Cependant, la gouvernance demeure une question préoccupante.« Je suis cotitulaire de la première chaire autochtone de l\u2019UNESCO, mais comment puis-je af?rmer ça quand un seul des 15 chercheurs est autochtone ?se questionne Élisabeth Kaine.Pour af?rmer une telle chose, il faut que la gouvernance soit autochtone.Il faut changer les mentalités.» À la mise sur pied de la chaire, la chercheuse a donc réuni une quarantaine d\u2019acteurs autochtones pour leur demander ce à quoi ils voulaient que le poste ressemble.« Ils n\u2019étaient tellement pas habitués à être consultés qu\u2019ils ne savaient pas quoi répondre », se souvient-elle.À ses débuts dans le monde universitaire, en 1989, Élisabeth Kaine a aussi vécu un malaise.« Je ne parlais pas de mes origines autochtones dans le milieu, jusqu\u2019à ce que je me rende compte qu\u2019en le disant, ça changeait tout : on passait tout de suite de la mé?ance à la con?ance », raconte la professeure.Parler de ses racines fait maintenant partie de sa méthodologie.« Il faut toujours commencer un projet de recherche par les présentations de part et d\u2019autre ; c\u2019est très important.On doit réparer avant de se réconcilier, et ça ne se fera pas qu\u2019en tendant la main : il faut reconstruire.Et ça passe par tous les domaines.La recherche peut y contribuer, surtout en donnant la gouvernance de la recherche aux Autochtones », conclut Élisabeth Kaine.\u2022 | RECHERCHE AUTOCHTONE La poignée de ce grattoir est sculptée pour épouser parfaitement la forme de la main de l\u2019utilisateur, ce qui rend cet outil plus ergonomique que les contemporains, selon Élisabeth Kaine.GRATTOIR INUVIALUIT, 1900-1905.ANCIENNEMENT DE LA COLLECTION FORBES D.SUTHERLAND, DON DE MARGARET ET YVONNE SUTHERLAND.MUSÉE MCCORD, ME930.20 Cette parka inuit est faite de membrane d\u2019intestin de phoque.Elle est supérieure au plastique puisque, tout en étant imperméable, elle permet l\u2019évaporation de la transpiration.Parfaitement étanche grâce à des systèmes de fermeture aux poignets et autour du visage, ce vêtement assurait, par son patron, confort et liberté de mouvement aux chasseurs d\u2019animaux marins.PARKA IMPERMÉABLE À CAPUCHON YU\u2019PIK OU INUPIAT, 1919.DON DE R.G.OLIVER.MUSÉE MCCORD, ME942.28 LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC 6 I M A G E : J O S É E B E A U L I E U , U Q T R De la cuisine de sa grand-mère aux labos de l\u2019UQTR, Isabel Desgagné-Penix poursuit sa quête : percer les secrets des plantes médicinales.Par Émélie Rivard-Boudreau Q ui aurait cru que des cataplasmes de moutarde allaient pousser une jeune ?lle brillante et curieuse à entreprendre des études qui la mèneraient un jour à produire des cannabinoïdes à partir de microalgues ?C\u2019est pourtant le fabuleux destin d\u2019Isabel Desgagné-Penix, professeure de biochimie à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).Aujourd\u2019hui titulaire de la Chaire de recherche sur l\u2019ingénierie métabolique des microalgues et de la Chaire de recherche du Canada sur le métabolisme spécialisé végétal, cette biochimiste d\u2019origine innue cumule les honneurs, notamment un Prix Mitacs \u2013 soulignant son leadership exceptionnel \u2013 de même que le Prix Lee-Lorch, qui récompense la qualité de son enseignement et de sa recherche.C\u2019est sans oublier son implication au sein de la communauté, tout particulièrement auprès des groupes autochtones.Sans fard et avec une bonne dose d\u2019humour, elle nous raconte ici son parcours, où s\u2019entremêlent souvenirs d\u2019enfance, récits de chamans, histoires d\u2019amour passionnel et connaissances biochimiques hyper pointues, le tout porté par une détermination hors du commun.QS Pourquoi avez-vous choisi d\u2019étudier les plantes médicinales ?Plus jeune, je lisais beaucoup de livres, parfois romancés, qui parlaient de plantes ou de chamans.Je voyais ma grand-mère et nos voisines qui préparaient des cataplasmes de moutarde quand j\u2019avais la grippe, et toutes sortes d\u2019autres décoctions.Des fois, ça marchait, et des fois, ça ne marchait pas.Je me suis toujours demandé comment ces plantes pouvaient nous guérir\u2026 ou pas ! QS Et aujourd\u2019hui, comprenez-vous pourquoi ?Bien sûr ! Prenez le chaga, un champignon médicinal utilisé par les Premières Nations.Il contient des milliers de molécules, toutes avec des propriétés différentes.On y trouve des sucres, des composés phénoliques, des stérols et des vitamines.Les sucres sont très solubles dans l\u2019eau et les stérols sont solubles dans les graisses.En diluant de la poudre de chaga dans de la graisse d\u2019ours, on peut extraire les molécules lipophiles \u2013 qui aiment la graisse \u2013, dont l\u2019acide bétulinique, qui a des propriétés anticancéreuses.Celui-ci a recours à différents mécanismes, mais il fait entre autres des petits trous dans les membranes des cellules cancéreuses.Par contre, si on infuse le chaga dans de l\u2019eau chaude, on va plutôt extraire des sucres, dont les glucanes immunomodu- lateurs, parfois dits « antidiabétiques ».QS Quelle est votre méthode de travail ?Je lis sur les méthodes autochtones traditionnelles et, ensuite, je con?rme le mécanisme et les effets des molécules en laboratoire.Les plantes médicinales sont un sujet complexe.J\u2019essaie de respecter les savoirs traditionnels autochtones, mais je ne veux pas m\u2019embarquer dans une guerre dans laquelle il faut les valider à tout prix.Les connaissances traditionnelles orientent plutôt mes choix de familles de plantes et du type de molécules.QS Dans le milieu de la recherche, comment est perçu votre intérêt pour les plantes médicinales ?Quand je dis que je suis biochimiste, c\u2019est bon.Quand je dis que je travaille avec les plantes, je baisse d\u2019un niveau.Quand je précise que ce sont des plantes médicinales, je descends encore d\u2019un cran.Si j\u2019ajoute que je travaille avec les savoirs traditionnels, là, j\u2019attire des regards disant : « Quossé que tu fais là ?» Ce ne sont pas des approches qui sont utilisées couramment par les chercheurs, mais j\u2019ai tout de même réussi à faire ma place et à démontrer la qualité de mes recherches.Je n\u2019ai pas à rougir de travailler avec les plantes médicinales.J\u2019ai autant de publications, de subventions et d\u2019étudiants dans mon laboratoire que n\u2019importe quel autre chercheur.QS Sur quelle plante travaillez-vous présentement ?On étudie les microalgues et les molécules du cannabis.On a réussi à produire des cannabinoïdes dans des algues en laboratoire.Les cannabinoïdes sont les molécules du cannabis qu\u2019on connaît pour leurs effets médicinaux \u2013 analgésiques, anti-in?ammatoires et psychotropes.Les cannabinoïdes les plus étudiés pour le moment sont les psychotropes tétrahydrocannabinol (THC) et cannabidiol (CBD).On fait de la biologie synthétique.C\u2019est comme un « copier-coller » : on prend la « recette » du cannabis dans son ADN et on la copie dans la microalgue.Ensuite, on fait pousser les microalgues et on arrive ainsi à produire des molécules de cannabis.Ce processus demande moins de LA PHARMACOPÉE DE MÈRE NATURE | RECHERCHE AUTOCHTONE 7 nutriments et d\u2019espace que la culture traditionnelle de cannabis.Cette découverte pourrait réduire de beaucoup le prix des cannabinoïdes vendus pour leurs vertus pharmaceutiques.Ce n\u2019est que le début, car on souhaite recréer une panoplie de molécules thérapeutiques dans les microalgues, a?n de réduire l\u2019exploitation des plantes médicinales dans la forêt ; surtout les espèces en voie d\u2019extinction.Il faut éviter d\u2019avoir plein de monde qui s\u2019en va en forêt pour arracher les plantes servant à faire des médicaments.QS Votre parcours personnel et professionnel sort de l\u2019ordinaire.Racontez-nous.J\u2019ai grandi sur les bords de la rivière Métabetchouane, dans le village de Des- biens, au Lac-Saint-Jean.J\u2019ai toujours été bonne à l\u2019école.La première fois que j\u2019ai fait de la recherche, c\u2019est lorsque j\u2019étais à la maîtrise en biologie cellulaire à l\u2019Université de Sherbrooke.C\u2019était passionnant, mais j\u2019étais loin de mon coin de pays.J\u2019avais un chum et je voulais vivre avec lui.Tout ça a entraîné une série de décisions que je n\u2019aurais sans doute pas dû faire\u2026 mais je les assume.Après ma maîtrise, je suis retournée chez moi pour travailler comme directrice d\u2019un laboratoire de microbiologie.Ça payait bien, mais ça ne satisfaisait pas ma curiosité.Avec mon chum, ça ne fonctionnait pas non plus.À un moment donné, j\u2019en ai eu plein mon casque ! J\u2019ai rencontré un homme du Texas sur Internet et j\u2019ai acheté un billet d\u2019autobus pour aller à sa rencontre.Ç\u2019a été le coup de foudre ! On a eu un enfant.Mais ce n\u2019était pas rose : j\u2019ai vécu des problèmes de violence conjugale.Entre- temps, une professeure de l\u2019Université du Texas à San Antonio m\u2019a acceptée comme étudiante au doctorat.Je n\u2019avais pas le pro?l typique : j\u2019étais plus vieille que les autres, j\u2019avais un enfant, j\u2019avais un parcours différent\u2026 mais je le faisais pour améliorer mes conditions de vie et celles de mon ?ls.Au terme de mon doctorat, j\u2019ai décroché un stage postdoctoral à l\u2019Université de Calgary pour travailler sur le pavot à opium et ses molécules.Là, j\u2019avais les deux mains dans les plantes médicinales, sans compter que je béné?ciais des plus récentes technologies en biologie et en biochimie.J\u2019étais comblée.Ça m\u2019a permis d\u2019obtenir mon poste de professeure ici, à l\u2019UQTR, quelques années plus tard.QS Vous avez contribué à plusieurs initiatives qui encouragent les liens entre les Premières Nations, la science et le monde universitaire.Quelles sont-elles ?Et pourquoi est-ce important pour vous ?Plus jeune, j\u2019étais à la recherche de modèles de femmes autochtones qui étaient professeures d\u2019université, chercheuses, scienti?ques, médecins ou architectes.Mais je n\u2019en voyais pas ! J\u2019ai ce privilège aujourd\u2019hui, et je désire aller vers les jeunes pour leur montrer que des Autochtones et des femmes en science, ça existe, et qu\u2019on a notre place dans les universités.On fait avancer les choses grâce à notre culture et à nos expériences différentes.Dans le fond, je tente de faire comme ces gens, dont des femmes en science, qui ont cru en moi et qui m\u2019ont fait progresser.Voilà pourquoi j\u2019ai créé le Groupe de recherche et d\u2019initiatives autochtones à l\u2019UQTR, qui compte plus d\u2019une trentaine de membres de plusieurs disciplines.Notre objectif est de favoriser le réseau- tage dans la communauté universitaire pour mieux comprendre et améliorer les réalités autochtones en enseignement, en recherche et dans les services à la collectivité.C\u2019est également pour cette raison que j\u2019agis comme juge à l\u2019Expo-sciences Autochtone Québec.Comparativement à l\u2019Expo-sciences « allochtone », on s\u2019intéresse davantage à des sujets culturels.Par exemple, on compare les raquettes traditionnelles avec celles en aluminium ; on s\u2019intéresse à la confection des canots, ou aux propriétés des plantes médicinales\u2026 Autre différence : les jeunes sont souvent accompagnés par leur enseignant, leur tante, leur cousin ou leur kokom (grand-mère).Je suis aussi membre de plusieurs comités en lien avec les réalités autochtones, et je représente l\u2019UQTR aux tables locale et régionale d\u2019accessibilité aux services pour les Autochtones de La Tuque et de la Mauricie.Je ne représente pas une nation, qu\u2019elle soit innue ou québécoise ; je ne représente pas toutes les femmes en science non plus.Je parle en mon nom et en mes convictions, et je travaille en parallèle à sensibiliser mes collègues aux réalités autochtones.\u2022 Isabel Desgagné-Penix, professeure de biochimie à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC 8 I M A G E S : S O P H I E D U F O U R - B E A U S É J O U R , I N R S \u2022 S H U T T E R S T O C K .C O M La neige et la glace n\u2019ont plus de secrets pour Monique Bernier.Grâce à une étroite collaboration avec les Inuit, les travaux de cette chercheuse servent à la fois la science et les communautés nordiques.Par Émélie Rivard-Boudreau L es rives et les baies du Nunavik sont surveillées de près.Depuis une douzaine d\u2019années, la spécialiste de la télédétection Monique Bernier scrute des images satellites et numériques a?n de mieux comprendre les changements climatiques au nord du Québec.Certes, les images captées ne sont pas spectaculaires comme celles de glaciers qui s\u2019effondrent.Par contre, elles corroborent les observations rapportées par les chasseurs et pêcheurs inuit.« D\u2019une année à l\u2019autre, on remarque que la durée du couvert de glace et son épaisseur varient grandement.Comme au sud, les hivers ne se ressemblent plus nécessairement », explique la chercheuse au Centre Eau Terre Environnement de l\u2019Institut national de la recherche scien- ti?que (INRS).« Ce qu\u2019on a vu de plus tangible, c\u2019est que les petits arbustes ont grossi dans les dernières années », ajoute-t-elle.L\u2019évolution de l\u2019épaisseur de la glace préoccupe aussi la population inuit.« Si la glace devient trop mince, ça peut nuire à la sécurité des gens qui se déplacent sur les rivières », souligne Monique Bernier, dont certains travaux ont été directement commandés par les Inuit.« À la baie Déception, les deux communautés de Salluit et de Kangiq- sujuaq ont demandé qu\u2019une étude soit faite sur l\u2019effet de la navigation sur la glace.C\u2019est là que la mine Raglan sort le minerai », indique-t-elle.Un article scienti?que sur les trois premiers hivers d\u2019observation sera d\u2019ailleurs publié sous peu.« On a noté que les bateaux passaient toujours au même endroit et que, pour le moment, cela n\u2019avait pas d\u2019incidence directe sur la glace ailleurs dans la baie et sur la débâcle au printemps », af?rme la spécialiste.IMPLIQUER LES COMMUNAUTÉS La réussite des recherches nordiques repose inévitablement sur une relation respectueuse avec les communautés locales.« Quand on va au Nunavik, on n\u2019est pas chez nous ! » signale Monique Bernier, qui travaille étroitement avec l\u2019organisation régionale Kativik et la Société Makivik.Juupi Tuniq, de Salluit, a d\u2019ailleurs agi comme guide pour l\u2019INRS.« J\u2019aime beaucoup ce travail, qui me permet de sortir sur le territoire et de chasser parfois en même temps », déclare-t-il en anglais.L\u2019homme constate cependant que la circulation des chercheurs sur le territoire inquiète parfois les gens des communautés.« Ils craignent que l\u2019on fasse des choses qui nuisent à leur chasse.Parfois, ils m\u2019approchent pour en savoir davantage », témoigne-t-il.Monique Bernier et son équipe veillent à ce que les Inuit puissent pro?ter le plus possible des résultats de leurs recherches.Par exemple, le programme Avativut (« notre environnement » en inuktitut) a impliqué des élèves dans de véritables cueillettes de données.Également, à la demande de la population, quatre caméras ont été installées dans des sentiers de motoneige situés près de Salluit et de Kangiqsu- juaq.« On peut voir ce qui se passe en temps réel et connaître les conditions des chemins », cite-t-elle en exemple.Juupi Tuniq con?rme que cet outil est rassurant pour les Inuit.« Ces caméras sont équipées d\u2019un bouton d\u2019urgence », ce qui facilite les opérations de secours, explique-t-il.Monique Bernier espère que la télédétection franchira bientôt de nouvelles frontières.« Actuellement, avec les capteurs radar, on mesure l\u2019épaisseur de la glace de rivière, mais pas celle de la mer.À cause du sel dans l\u2019eau, le signal est absorbé et ne descend pas dans la glace profondément », dit-elle.La pro- fesseure considère qu\u2019une telle avancée permettrait de sécuriser les Inuit dans leurs déplacements, particulièrement en cette ère de changements climatiques.\u2022 ENTRAIDE AU NORD DU 55e PARALLÈLE Début 2018, l\u2019équipe de suivi des glaces est à l\u2019œuvre.Elle est composée de guides du village de Salluit et de Véronique Gilbert, chercheuse à l\u2019INRS et représentante de l\u2019Administration régionale Kativik. | RECHERCHE AUTOCHTONE 9 Plusieurs femmes autochtones occupent déjà une place importante au sein de leur communauté, tandis que d\u2019autres ont du mal à se faire entendre.Que nous dit la recherche sur le leadership féminin autochtone ?Par Gabrielle Brassard-Lecours LE POUVOIR FÉMININ AUTOCHTONE L es femmes autochtones, en plus des nombreuses violences qu\u2019elles ont subies de toutes parts depuis des décennies, ont été dépossédées d\u2019un grand nombre de savoirs ancestraux de même que d\u2019une importante parole, qui refait peu à peu surface.Ainsi, jusque dans les années 1970 \u2013 époque à laquelle des directives sanitaires les ont poussées vers les hôpitaux \u2013, ces femmes accouchaient elles-mêmes de leurs enfants avec l\u2019appui des sages-femmes, alors très nombreuses.Or, le changement de politique a entraîné l\u2019interruption d\u2019une série de rituels importants : les cérémonies des nouveau-nés, celles des premiers pas, ou encore les rituels impliquant le placenta, dont les nouvelles mères doivent se défaire d\u2019une manière particulière (l\u2019enterrer sous un arbre, par exemple) pour consolider le lien à la terre et au territoire que l\u2019enfant qui vient de naître occupera toute sa vie.Il s\u2019agit justement de l\u2019un des sujets de recherche de Suzy Basile, directrice du Laboratoire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones \u2013 Mikwatisiw de l\u2019Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), qui cherche à documenter ces expériences d\u2019accouchement ainsi que les rituels entourant la naissance pour que les femmes puissent se les réapproprier.Le laboratoire de Suzy Basile a vu le jour à la suite des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada.D\u2019autres initiatives comme la Commission d\u2019enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (aussi appelée « Commission Viens ») et l\u2019Enquête nationale sur les femmes et les ?lles autochtones disparues et assassinées ont aussi ouvert la porte à la création de groupes de recherche et de chaires.« Les femmes autochtones ont été écartées des sphères de décision ; leurs rôles et leurs responsabilités, ignorés par les politiques coloniales ; leurs savoirs, leur lien au territoire et les conséquences de l\u2019exploitation des ressources, dénigrés par les chercheurs et les décideurs.De plus, les recherches ont généralement omis de considérer l\u2019impact de la colonisation sur la contribution des femmes à la vie sociale et à la gouvernance de leurs communautés et de leurs nations, notamment en ce qui concerne le territoire et les ressources naturelles.Le rôle des femmes autochtones au sein de leurs nations respectives demeure méconnu et négligé », écrit Suzy Basile dans « La relation des femmes autochtones au territoire », publié en 2018 dans le Magazine de l\u2019Acfas.Le texte lui-même est tiré de la thèse de doctorat de la chercheuse, qui portait sur la place des femmes atikamekw dans la gouvernance du territoire et des ressources naturelles.À l\u2019heure actuelle, le laboratoire Mikwatisiw répertorie l\u2019ensemble des recherches qui ont été faites sur les LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC I M A G E : C A N N E L L E W I E C H E R T femmes autochtones au Québec et au Canada.Pour y parvenir, la directrice travaille donc de façon collaborative avec plusieurs regroupements de femmes ayant ce pro?l, ce qui a pour effet de créer une certaine effervescence autour de ses travaux.« Je n\u2019ai même pas le temps d\u2019inventer un sujet de recherche qu\u2019on m\u2019en soumet », af?rme la scienti- ?que, qui est elle-même originaire de la communauté atikamekw de Wemotaci, en Mauricie.Elle travaille en ce moment à dresser un portrait de l\u2019implication des femmes autochtones en politique au Québec.« Ce portrait n\u2019existe pas.Avant 1951, les femmes autochtones ne pouvaient pas participer aux assemblées publiques ni se présenter aux élections.Ça prend du temps, restaurer ce pouvoir qu\u2019on leur a sciemment retiré.On voit de plus en plus de femmes qui s\u2019impliquent dans leur communauté et dans les organismes autochtones, mais aussi en politique provinciale et fédérale », explique Suzy Basile.Ses recherches ont des retombées directes sur les communautés.Par exemple, dans sa thèse, la chercheuse mettait en lumière l\u2019importance de la pâte de bleuets, un savoir-faire unique aux Autochtones.Devant ce constat, quelques femmes de Wemotaci ont décidé de fonder leur entreprise pour commercialiser, à petite échelle et de façon artisanale, cette pâte.Voilà une belle façon pour ces femmes de gagner en autonomie, tout en mettant de l\u2019avant leurs savoirs.LIBÉRER LA PAROLE « On se sent ?ères, valorisées d\u2019être à l\u2019université, et moins isolées dans ce qu\u2019on vit.» C\u2019est là le témoignage d\u2019une des participantes à l\u2019école d\u2019été des femmes autochtones, mise sur pied par Geneviève Pagé, professeure de science politique à l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM), en partenariat avec l\u2019association Femmes autochtones du Québec et le service aux collectivités du même établissement universitaire.Deux écoles de ce genre se sont tenues en 2017 et 2018 ; une troisième devrait avoir lieu à l\u2019été.Au total, huit femmes autochtones y ont pris part.Même si celles-ci jouaient déjà un rôle dans leur communauté, « elles n\u2019ont pas nécessairement les outils théoriques et historiques pour analyser les dynamiques qui sont en cours dans les sphères économique ou politique, par exemple », con?e Geneviève Pagé.Les femmes ont donc suivi un cours intensif de deux semaines donné par Isabelle Picard, une ethnologue, chargée de cours à l\u2019UQAM et chroniqueuse à La Presse qui est originaire de Wendake.En plus de transmettre leurs expériences pratiques, les participantes en ont appris Suzy Basile, directrice du Laboratoire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones \u2013 Mikwatisiw | RECHERCHE AUTOCHTONE davantage au sujet des changements de pouvoir dans le temps, de la Loi sur les Indiens, des conseils de bande comme structure de gouvernance, des dynamiques gouvernementales, etc.« Ça fait partie de l\u2019histoire, mais ça détermine des relations dans le présent.Si on veut que les Autochtones \u2013 particulièrement les femmes \u2013 interagissent avec le gouvernement, ils doivent comprendre comment celui-ci fonctionne et décortiquer les pouvoirs à l\u2019œuvre d\u2019une manière posée qui sort de l\u2019émotion », explique Geneviève Pagé.Il s\u2019est dégagé de l\u2019expérience un véritable sentiment d\u2019autonomisation, tant collectif qu\u2019individuel.Les participantes ont pu analyser les frustrations et les dé?s auxquels elles font face dans leur communauté, pour ainsi mieux faire valoir leurs revendications.Grâce à cette expérience, certaines se sont trouvé un emploi, tandis que d\u2019autres ont pris les devants pour organiser un projet ; une femme a quant à elle choisi de poursuivre un parcours universitaire.La libération de la parole passe également par la commémoration du passé, et ce, même s\u2019il est douloureux et grevé par les injustices.C\u2019est ce à quoi s\u2019intéresse Audrey Rousseau, collaboratrice au Laboratoire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones \u2013 Mikwatisiw de l\u2019UQAT et professeure de sociologie à l\u2019Université du Québec en Outaouais (UQO).À travers des récits, des témoignages et des commémorations, elle tente de carto- graphier les mémoires.Le but : contrer l\u2019« invisibilisation » de certaines voix de femmes, de familles et de communautés, et combler des lacunes historiques.Travaillant avec différents regroupements autochtones, l\u2019universitaire vise en ?ligrane, par son projet de recherche, à assurer le mieux-être des femmes.« Nous voulons, à travers l\u2019oralité, transmettre la parole pour que certaines situations ne se reproduisent pas [les violences faites aux femmes autochtones, par exemple] », explique Audrey Rousseau, qui inclut les femmes tout au long du processus.« L\u2019autonomisation des femmes \u2013 empowerment en anglais \u2013 est déjà à l\u2019œuvre dans les communautés, pour- suit-elle.Les femmes occupent certains postes importants dans différentes instances et sont des agentes de changement dans leur milieu.Notre recherche vient donc rendre compte du travail qui se fait déjà, tout en posant des questions ayant pour objectif de lier les savoirs scienti?ques à la réalité du terrain a?n de voir comment les femmes peuvent béné?cier concrètement de nos données.» Les effets de cette réappropriation se feront peut-être bientôt sentir jusque dans les couloirs universitaires.Car qui de mieux que les femmes autochtones elles-mêmes pour faire des recherches sur les sujets qui les concernent ?Travailler à la gouvernance et à la présence des Autochtones au sein même des universités est un objectif de plus en plus recherché par les institutions d\u2019enseignement supérieur (voyez « Pour des universités inclusives », p.14).« En ce moment, on est très peu de chercheuses autochtones.Ça se compte sur les doigts d\u2019une main, et on est sursollici- tées.J\u2019ai hâte d\u2019avoir du renfort ! » dit Suzy Basile en riant.ÉLECTIONS : LES QUESTIONS AUTOCHTONES PEU DISCUTÉES Des chercheurs de l\u2019École nationale d\u2019administration publique (ENAP) ont, lors de la dernière élection fédérale, à l\u2019automne 2019, choisi de répertorier la fréquence des sujets autochtones abordés par les principaux partis politiques sur le réseau social Twitter.L\u2019un de leurs constats : ces questions ont fait l\u2019objet d\u2019à peine 3 % des discussions dans les gazouillis répertoriés.« On s\u2019attendait à ce que ça prenne beaucoup plus de place », admet Jean-François Savard, professeur agrégé à l\u2019ENAP ayant pris part à cette recherche exploratoire.Le chercheur explique aussi que les sujets autochtones étaient principalement abordés sous un angle environnemental, et que le rapport de l\u2019Enquête nationale sur les femmes et les ?lles autochtones disparues et assassinées n\u2019a été discuté par aucun parti pendant la campagne électorale.Comme quoi il reste encore fort à faire pour que les questions entourant les Autochtones soient sur toutes les lèvres\u2026\u2022 11 LE CARIBOU, CE SYMBOLE Le caribou est au cœur de la vie et de l\u2019identité de maintes communautés autochtones.On le chasse depuis des lunes pour sa viande, certes, mais aussi pour ses tendons, sa fourrure et ses ramures.Chez les Innus, on le vénère : plusieurs légendes font référence à Papakassi, l\u2019esprit du caribou, le maître de tous les animaux.Cela explique pourquoi l\u2019espèce \u2013 tout particulièrement celui des bois, réputé en déclin \u2013 est devenue un symbole de multiples revendications autochtones (territoriale, préservation de l\u2019identité, etc.).Or, il ne resterait que de 6 000 à 8 500 caribous forestiers au Québec, et plusieurs hardes, comme celle de Charlevoix, sont menacées de disparition imminente.« L\u2019exploitation forestière intensive des dernières décennies a altéré les écosystèmes.Cela a créé des habitats hautement favorables à la présence de prédateurs du caribou, comme l\u2019ours et le loup », constate Martin-Hugues St-Laurent, professeur à l\u2019Université du Québec à Rimouski (UQAR).Ce chercheur est régulièrement contacté par des conseils de bande ainsi que par des gouvernements régionaux autochtones pour étudier et améliorer la conservation du caribou forestier.« Je peux par exemple mettre un dispositif d\u2019étude sur pied, puis inviter les communautés à le suivre pendant quelques années dans le but de générer des données pertinentes sur le caribou, comme ses mouvements sur le territoire », illustre-t-il.Par le passé, il a produit des avis scienti?ques pour le compte des Innus de Pessamit relativement à l\u2019aménagement de lignes électriques par Hydro-Québec et à ses répercussions sur le caribou.Ces jours-ci, Martin-Hugues St-Laurent discute avec les Cris d\u2019Eeyou Istchee Baie-James pour les aider à élaborer un plan d\u2019organisation et d\u2019utilisation du territoire respectueux du cervidé.Bien que ses conclusions sur les causes du déclin des hardes aient pour effet de donner des munitions aux communautés autochtones dans leurs revendications territoriales, le scienti?que se fait un point d\u2019honneur de demeurer neutre dans le débat sur la conservation du caribou forestier qui sévit actuellement sur la place publique.« Je donne les mêmes informations aux Autochtones, aux gouvernements, aux forestiers, aux groupes de pression et aux citoyens.Mon travail en est un de garde-fou.Ce sont aux politiques de trancher \u2013 en toute connaissance de cause, on l\u2019espère », dit-il.ALLER PLUS LOIN, ENSEMBLE LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC Environnement, économie, énergie : les domaines où les chercheurs et les communautés autochtones travaillent main dans la main se multiplient \u2013 au même rythme que les solutions qui en émergent.Par Maxime Bilodeau I M A G E S : S H U T T E R S T O C K .C O M \u2022 L O U I S J A L B E R T L\u2019ENTREMETTEUR La rareté de la main-d\u2019œuvre se ressent jusque dans les entrailles du sous-sol de l\u2019Abitibi-Témiscamingue.Paradoxalement, les sept communautés anichinabées (communément appelées « algonquines ») disséminées sur le territoire sont aux prises avec de forts taux de chômage.Pour Hugo Asselin, professeur à l\u2019Université du Québec en Abitibi- Témiscamingue (UQAT), il n\u2019y a aucun doute : il s\u2019agit là d\u2019une occasion à saisir pour enrayer la pénurie de travailleurs qui sévit dans les mines, secteur névralgique de l\u2019économie régionale.« Nous avons donc rencontré des employeurs miniers, des travailleurs et des non-travailleurs autochtones ainsi que des responsables d\u2019intégration de la main-d\u2019œuvre de mines situées en Abitibi-Témiscamingue, dans le Nord-du- Québec et au Nunavut.Le but : brosser un portrait complet de la situation a?n de favoriser une meilleure insertion en emploi », explique le professeur, qui est aussi directeur de l\u2019École d\u2019études autochtones.À l\u2019issue de ce remue-méninges, dont les résultats ont été publiés l\u2019année dernière dans la revue Resources Policy, les chercheurs ont constaté une différence signi?cative entre les mines obligées de recruter de la main-d\u2019œuvre autochtone et celles qui ne le sont pas, en vertu de traités et d\u2019ententes.« Les premières ont mis en place des mesures pour plaire à ces travailleurs, sous la forme de programmes de formation, de mentorat et d\u2019adaptation des milieux de travail, comme l\u2019aménagement de locaux réservés à la cuisine traditionnelle autochtone », explique-t-il.Ces ouvriers le leur rendent bien : ils sont à la fois plus nombreux (23 % de l\u2019ensemble des travailleurs contre 1 % pour les mines non contraintes) et plus heureux au boulot.« De manière générale, plus la proportion de travailleurs autochtones est élevée, meilleur est le climat de travail dans les mines.Cela suggère qu\u2019un certain seuil d\u2019embauche autochtone doit être atteint a?n que des résultats positifs se concrétisent », écrivent les chercheurs.Ce n\u2019est là qu\u2019un exemple des nombreux ponts qu\u2019Hugo Asselin jette entre le monde des allochtones et celui des Premières Nations.À ce titre, le biologiste de formation aime d\u2019ailleurs se quali?er d\u2019entremetteur.Sa spécialité ?S\u2019asseoir avec ces communautés, les écouter et s\u2019abreuver à leurs connaissances et savoirs issus de traditions millénaires.« Ils ont une vision de leur environnement où tout est interrelié, le vivant comme le non-vivant, le tangible et l\u2019intangible.Comme scienti- ?ques, nous ne pouvons pas arriver avec nos gros sabots et déclarer, du haut de notre tour d\u2019ivoire, que tout ça est faux.Il faut valoriser ces échanges, car ils sont synonymes de solutions », fait-il valoir.VERS UN CAMP VERT Au kilomètre 456 de la ligne ferroviaire Tshiuetin, à mi-chemin entre Emeril Junction et Schefferville, se trouve la station Esker.Ce camp- dortoir est d\u2019une importance cruciale pour les employés de la compagnie in- nue Transport ferroviaire Tshiuetin, qui y trouvent en outre un toit pour effectuer des travaux d\u2019urgence.Comme ce camp isolé en milieu nordique n\u2019est pas relié au réseau électrique d\u2019Hydro-Québec, les travailleurs sont contraints d\u2019utiliser une génératrice au diesel pour s\u2019éclairer, se chauffer et subvenir à leurs besoins.Mais le coût environnemental est assez élevé : plusieurs milliers de litres de carburant sont utilisés chaque année pour l\u2019électri?er.« L\u2019entreprise trouvait que la facture énergétique du camp Esker était astronomique.Pour vous donner une idée, il en coûtait de trois à quatre fois plus par mètre carré pour le chauffer par rapport à une résidence normale située à Sept-Îles », raconte Daniel Rousse, professeur à l\u2019École de technologie supérieure.Avec des collègues du Cégep de Sept-Îles et de l\u2019UQAR, le chercheur a été mandaté, il y a quelques années, pour réduire la dépendance du camp aux énergies fossiles.Pour ce faire, plusieurs paramètres ont été considérés, de l\u2019isolement géographique de l\u2019endroit à la topographie en passant par l\u2019ensoleillement et la vitesse des vents.À la suite de cette analyse énergétique, menée de concert avec la compagnie, deux solutions ont été envisagées.La première : remplacer la vieille génératrice de 150 kilowattheures (kWh), trop grosse pour les besoins du camp, par une série de petites de 10, 20 et 30 kWh qui fonctionne en séquences et est contrôlée de manière intelligente.La seconde, plus novatrice : instaurer un système hybride reposant en partie sur l\u2019éolien et le solaire, voire la biomasse (copeaux de bois).Au bout du compte, Transport ferroviaire Tshiuetin a néanmoins décidé de maintenir le statu quo, pour des motifs économiques.« Il ne faut jamais oublier que nous sommes des chercheurs universitaires qui, par dé?nition, souhaitons implanter une solution idéale.Au moins, ce projet leur aura donné l\u2019heure juste, ce qui est déjà un bon pas par en avant », se réjouit Daniel Rousse.En outre, les conclusions de ces travaux pourraient être récupérées dans un contexte similaire, en sites nordiques isolés.\u2022 | RECHERCHE AUTOCHTONE 13 Hugo Asselin, professeur à l\u2019Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC Les Autochtones sont encore peu nombreux dans Les Premiers Peuples sont encore peu nombreux dans les universités québécoises, surtout aux cycles supérieurs.Mais au ?l du temps, une meilleure place leur est accordée, dans le respect de leurs savoirs et de leurs réalités.Par Martine Letarte «C\u2019était comme si je rentrais à la maison.» Voilà comment s\u2019est sentie Cyndy Wylde lorsqu\u2019elle a présenté son projet de thèse à Suzy Basile, professeure d\u2019origine atikamekw à l\u2019Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT).« Elle savait de quoi je parlais.» Son sujet : la surreprésentation des femmes des Premières Nations dans les prisons québécoises.Un phénomène très peu documenté alors que les recherches sur les services correctionnels se font plutôt sur le plan national.« De nombreux facteurs contribuent à la surreprésentation des femmes autochtones dans le système carcéral : leur double discrimination, comme Autochtone et comme femme ; les violences physique, psychologique et sexuelle ; les traumatismes intergénérationnels ; les placements en famille d\u2019accueil ; les problèmes de consommation ; l\u2019éloignement du milieu ; les enjeux liés à la langue ; la situation d\u2019emploi dif?cile ; les problèmes de santé mentale ; l\u2019itinérance\u2026 », énumère Cyndy Wylde, qui a travaillé 25 ans au sein du service correctionnel fédéral.Celle qui a agi comme experte pour la Commission d\u2019enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec est aussi l\u2019une des rares doctorantes autochtones dans le réseau universitaire québécois.Son parcours a été parsemé d\u2019embûches : elle a été refusée à l\u2019Université de Montréal parce qu\u2019elle n\u2019avait pas fait une maîtrise avec mémoire.Puis elle a été acceptée en sociologie à l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM), à condition de faire une propédeutique.Toutefois, ne percevant que peu d\u2019intérêt sur place pour ses préoccupations, elle a abandonné son projet de doctorat il y a quelques années avant de le reprendre à l\u2019UQAT, sous la codirection de Suzy Basile et de Hugo Asselin, directeur de l\u2019École d\u2019études autochtones.« À la suite de mes mauvaises expériences, j\u2019ai d\u2019abord refusé qu\u2019un non-Autochtone codirige ma thèse, raconte en rigolant Cyndy Wylde, qui est maintenant chargée de cours dans plusieurs établissements de l\u2019Université du Québec (UQ).Mais Suzy Basile m\u2019a dit que Hugo Asselin connaît très bien la culture autochtone et qu\u2019il en est un défenseur.Je l\u2019ai rencontré et, tout de suite, j\u2019ai changé mon fusil d\u2019épaule.» Étudier à l\u2019UQAT se veut en quelque sorte un retour aux sources pour celle qui est originaire de Pikogan, en Abitibi- Témiscamingue.Arrivée dans la région de Montréal à l\u2019âge de 6 ans, Cyndy Wylde a vécu dif?cilement le déracinement.« Lorsque je retournais dans ma communauté pendant les congés scolaires, je pleurais tout le long du retour vers Montréal », se souvient la femme d\u2019origine anicinape, qui, il y a 15 ans, s\u2019est aussi découvert des racines atikamekw.« Lorsque j\u2019ai mis le pied à l\u2019UQAT, à Val- d\u2019Or, je me suis tout de suite bien sentie, dit-elle.D\u2019abord, plusieurs éléments de la culture des Premières Nations sont présents, comme la structure du pavillon \u2013 qui est en forme de tipi \u2013, et le personnel connaît et respecte autant la culture que l\u2019histoire.Je suis à la bonne place.» UN RAPPORT QUI POUSSE À AGIR Les obstacles rencontrés par Cyndy Wylde ne risquent pas de surprendre Laurent Jérôme, professeur à l\u2019UQAM et membre du Groupe de recherche interdisciplinaire sur les af?rmations autochtones contemporaines (GRIAAC).En 2017, il a publié \u2013 avec Léa Lefevre- Radelli, alors doctorante \u2013 une enquête sur l\u2019expérience des Autochtones à l\u2019université où il enseigne, réalisée avec le Cercle des Premières Nations de l\u2019UQAM.On y mentionnait que, contrairement à d\u2019autres universités montréalaises, l\u2019UQAM n\u2019avait pas établi de structures d\u2019accueil pour des étudiants autochtones ni élaboré de politique institutionnelle en la matière.« Il apparaît ainsi qu\u2019à l\u2019heure actuelle, tout l\u2019effort d\u2019adaptation repose sur les étudiants eux-mêmes, qui doivent connaître et maîtriser les codes, POUR DES UNIVERSITÉS INCLUSIVES P H O T O : P A U L B R I N D A M O U R | RECHERCHE AUTOCHTONE la pensée, la langue et la culture organisationnelle de la société majoritaire pour pouvoir étudier et réussir », peut-on y lire.L\u2019enquête rappelle aussi que les inégalités d\u2019accès à l\u2019éducation entre les Autochtones et les allochtones sont réelles au Canada : environ la moitié des représentants du premier groupe âgés de 25 à 64 ans étaient titulaires d\u2019un titre d\u2019études postsecondaires en 2011, contre près de 65 % pour ceux du deuxième groupe.Le rapport de recherche propose des recommandations pour induire un véritable changement.Rapidement, un comité sur la réconciliation avec les peuples autochtones a été créé à la Commission des études de l\u2019UQAM.Un local, baptisé Niska, a été ouvert pour les étudiants autochtones, et on y a embauché un responsable qui avait les mêmes origines.L\u2019établissement universitaire a aussi créé un poste d\u2019agent de soutien à la réussite des étudiants autochtones et réservé des places aux membres des Premières Nations dans le baccalauréat en droit, un programme très contingenté.Il a également assoupli certaines règles pour l\u2019admission des étudiants autochtones, en plus de favoriser la reconnaissance de l\u2019expertise et de l\u2019expérience des chargés de cours autochtones.« Il est encore trop tôt pour mesurer l\u2019effet de ces mesures, mais nous entendons qu\u2019elles portent leurs fruits, indique Laurent Jérôme.L\u2019UQAM organise une fête culturelle autochtone, maintenant, et on voit un engouement des étudiants allochtones pour les questions autochtones.» Il poursuit : « Il y a un vent de changement dans les perceptions.Le local Niska est aussi devenu un espace sécurisant, de solidarité et de rencontre pour les étudiants autochtones.Il faudrait maintenant pérenniser le ?nancement de ces initiatives.» POUR UNE MEILLEURE INCLUSION De son côté, l\u2019Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) travaille avec les communautés autochtones depuis sa fondation, en 1969.Il y a 30 ans, elle a même mis sur pied son Centre des Premières Nations Nikanite \u2013 qui signi?e « va de l\u2019avant » en langues innue et ati- kamekw \u2013 pour accueillir les étudiants autochtones et les aider dans leur cheminement universitaire.En collaboration avec le Cégep de Baie-Comeau et la communauté innue APPRENDRE LES UNS DES AUTRES À la ?n juillet, un comité formé d\u2019une quinzaine de chercheurs et de détenteurs de savoirs autochtones s\u2019est réuni dans la communauté crie de Chisasibi, en bordure de la baie James.Le groupe était invité à découvrir le musée local, le Centre culturel et patrimonial de Chisasibi, devenu lieu d\u2019archivage pour la communauté.En plus des classes d\u2019élèves qui visitent l\u2019endroit, les tout-petits de la garderie voisine participent à des ateliers de transmission des savoirs qu\u2019on y donne.Cette visite a été réalisée dans le cadre d\u2019un projet de recherche dirigé par Carole Lévesque, chercheuse à l\u2019Institut national de la recherche scienti?que (INRS), qui vise à comprendre les dimensions de la transmission des savoirs et de la réussite éducative en milieu autochtone.« L\u2019idée de réussite dépasse largement le cadre scolaire chez les Autochtones ; elle renvoie plutôt à un accomplissement personnel, familial et communautaire qui requiert la maîtrise d\u2019un ensemble d\u2019informations, de pratiques, de relations et d\u2019actions ancrées dans la culture, observe- t-elle.Pour que les écoles du réseau québécois constituent des environnements accueillants pour les jeunes Autochtones, elles doivent créer des ponts directs avec les détenteurs de savoirs des Premières Nations.» Financé par le Réseau de recherche et de connaissances relatives aux peuples autochtones DIALOG de même que par la Fondation Lucie et André Chagnon, ce projet de recherche est fondé sur ce qu\u2019on appelle « la coconstruction des connaissances ».« Le comité fonctionne comme une communauté apprenante, explique Carole Lévesque.Chacun apporte sa contribution ; nous apprenons les uns des autres, et un réel dialogue s\u2019installe entre le milieu universitaire et les groupes autochtones, qui, ne l\u2019oublions pas, ont aussi leurs particularités d\u2019un territoire à un autre.» À l\u2019image des Cris de Chisasibi, d\u2019autres communautés accueilleront cette année des ateliers au cours desquels elles communiqueront leurs initiatives en vue de transmettre leurs savoirs.L\u2019objectif consiste à mieux comprendre comment intégrer ces connaissances et façons de faire dans les politiques publiques a?n d\u2019améliorer les conditions de vie en milieu autochtone, notamment en matière d\u2019éducation, mais aussi d\u2019aménagement du territoire et de développement communautaire.Carole Lévesque espère ainsi fournir aux décideurs des pistes d\u2019action « extrêmement concrètes ».« On se rend compte que même les gens très ouverts aux réalités autochtones dans les gouvernements ont peu de matériel avec lequel travailler », rappelle la chercheuse.Carole Lévesque, chercheuse à l\u2019Institut national de la recherche scienti?que (INRS) 15 I M A G E : S H U T T E R S T O C K .C O M LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC UN ENGAGEMENT BIEN RÉEL Le rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada iden- ti?ait l\u2019éducation comme « la clé de la réconciliation ».Devant ce constat sans appel, l\u2019organisme Universités Canada n\u2019a fait ni une ni deux : il a lancé un forum annuel réunissant des dirigeants d\u2019universités, de collèges et de collectivités autochtones.L\u2019objectif : apporter des changements durables dans le milieu de l\u2019enseignement supérieur a?n de faire progresser la réconciliation.La sixième édition de cet événement se tiendra pour la première fois dans l\u2019est du pays, qui plus est au Québec, du 10 au 12 novembre 2020.Coorganisé par le réseau de l\u2019Université du Québec (UQ) et l\u2019Université Laval, le forum accueillera quelque 300 participants venant de partout au pays, qui seront invités à échanger sous le thème « S\u2019engager dans les pas des étudiants des Premiers Peuples ».« Nous souhaitons que le plus grand nombre d\u2019étudiants autochtones et inuit puissent poursuivre des études du secondaire à l\u2019université, déclare Johanne Jean, présidente de l\u2019UQ.Il faut surmonter les barrières systémiques qui freinent leur réussite, et pour cela, nous avons l\u2019ambition de proposer des mesures concrètes à l\u2019issue du forum.Le temps des vœux pieux est terminé ; il faut passer à l\u2019action, comme le réclament justement les représentants des communautés autochtones.» Des comités de gouvernance et de programmation, composés également d\u2019Autochtones et d\u2019allochtones, sont déjà à l\u2019œuvre pour pla- ni?er le forum.La diversité autant que la vitalité des communautés des Premières Nations et des Inuit du Québec seront à l\u2019honneur, assure Mme Jean.Par ailleurs, les participants auront l\u2019occasion de ré?échir à des données à paraître au printemps qui retraceront « tout ce qui se fait par, pour et avec les Premiers Peuples dans le monde universitaire québécois en matière de recherche, d\u2019enseignement et de gouvernance », explique Johanne Jean.« Pour mieux agir, nous devons avoir une lecture juste de la situation, poursuit-elle.Par exemple, les étudiants autochtones décrochent ; c\u2019est vrai.Mais ce sont aussi les plus grands \u201craccrocheurs\u201d.Ils font souvent un retour aux études au début de la trentaine, après avoir fondé leur famille.Leurs trajectoires sont multiples, et nous devons leur offrir un soutien mieux adapté.» À l\u2019évidence, pour Johanne Jean, l\u2019engagement ne se limite pas au thème du forum : il est bien réel.Pour plus d\u2019informations : uquebec.ca de Pessamit, l\u2019université a publié en 2015 le Guide d\u2019intervention institutionnelle.L\u2019idée est de soutenir le personnel enseignant et professionnel dans ses actions auprès des étudiants autochtones a?n de favoriser leur réussite éducative.Pour y arriver, plusieurs entrevues individuelles et de groupes ont été réalisées.« Une grande partie des problèmes étaient liés à une méconnaissance, de part et d\u2019autre, des exigences et des pratiques sociales », indique Roberto Gauthier, professeur au Département des sciences de l\u2019éducation de l\u2019UQAC, qui était le responsable scienti- ?que du projet.Par exemple, les entrevues ont montré que les enseignants trouvaient le niveau de motivation des étudiants autochtones varié et dif?cile à cerner.De leur côté, les étudiants autochtones témoignaient qu\u2019ils étaient avant tout motivés par le désir de retourner dans leur communauté pour y mettre en pratique les connaissances acquises à l\u2019université.Par contre, ils sont aux prises avec plusieurs dif?cultés qui affectent leur motivation, comme la solitude et la maîtrise dif?cile du français.Pour le béné?ce des professeurs et chargés de cours de l\u2019UQAC venant de partout au Québec, le Centre des Premières Nations Nikanite a créé un site web, Regards croisés, qui diffuse les conclusions de ces travaux.Il a en outre mis sur pied un cours de français d\u2019appoint adapté.« C\u2019est une approche de langue seconde qui tient compte de la culture autochtone », explique Sophie Riverin, chargée de gestion à Nikanite, qui organise aussi tous les deux ans le Colloque sur la persévérance et la réussite scolaires chez les Premiers Peuples.Par ailleurs, le réseau de l\u2019Université du Québec a décidé d\u2019agir plus largement en créant la Table de travail sur les réalités autochtones.Le but : favoriser une meilleure collaboration ainsi qu\u2019un partage des bonnes pratiques a?n d\u2019améliorer la réussite éducative.Membre de cette initiative, Isabelle Savard, qui est professeure spécialisée dans la considération des variables culturelles et contextuelles au Département d\u2019éducation de l\u2019Université TÉLUQ, a proposé notamment de créer une propédeutique pour les Autochtones effectuant un retour aux études.« Nous voulons que ces cours puissent être suivis sans accès à Internet dans les communautés, parce que plusieurs futurs étudiants autochtones ont des enfants, et le déplacement en ville est souvent complexe et traumatisant », indique-t-elle, précisant que la propédeutique est mise au point en collaboration avec l\u2019UQAC et l\u2019UQAT.Finalement, c\u2019est grâce à la force de la communauté \u2013 ce qui est tout à fait cohérent avec les valeurs des Premières Nations \u2013 que les universités parviendront à une meilleure inclusion.\u2022 Réservez vos vacances veloquebecvoyages.com 514 521-8356 \u2022 1 800 567-8356, poste 506 en partenariat avec en partenariat avec 3 au 5 juillet dans les Cantons Rien de tel que des vélo-vacances à votre rythme pour passer en mode été! 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Aller à vélo entre amis, en famille, en amoureux.Rythmer le quotidien différemment.Goûter la beauté du Québec.C\u2019est faire le plein de moments mémorables! photos : François Poirier TECHNOLOGIE PAROLES DE ROBOT Les assistants vocaux intelligents tels que Siri et Alexa s\u2019améliorent constamment.Auront-ils un jour un discours réellement intéressant ?PAR ANNIE LABRECQUE ILLUSTRATION : FRANÇOIS BERGER «Siri, appelle au bureau.» Il suffit de q u e l q u e s mots énoncés à voix haute pour qu\u2019un assistant virtuel vous obéisse, qu\u2019il s\u2019agisse de faire jouer votre liste d\u2019écoute favorite ou de vous renseigner sur la météo du lendemain.Mais n\u2019ouvrez pas votre cœur à ces agents toujours ?dèles au poste sur votre téléphone ou haut-parleur intelligent.Cela risque de se corser, comme l\u2019a découvert une équipe de l\u2019Institut québécois d\u2019intelligence arti?cielle (Mila) qui ?gurait parmi les ?nalistes du premier concours Alexa Prize en 2017.Alexa est l\u2019assistant vocal personnel d\u2019Amazon.La compagnie tente depuis trois ans d\u2019améliorer ses aptitudes oratoires par l\u2019entremise d\u2019une compétition entre scienti?ques.Et c\u2019est du sérieux ! Après plusieurs mois de travail, le robot virtuel de chaque équipe interagit avec un humain sous l\u2019oreille attentive de plusieurs juges.Celui qui sera capable de soutenir une conversation cohérente de 20 minutes sur une panoplie de sujets fera gagner à son équipe une cagnotte de un million de dollars américains.Signe que ce dé?n\u2019est pas à la portée de tous, aucune n\u2019a encore réussi l\u2019exploit.Iulian Serban, un membre de l\u2019équipe montréalaise, raconte l\u2019histoire d\u2019une volontaire ayant testé le système de 2017 de l\u2019équipe.Elle avait perdu son mari pendant la guerre en Afghanistan et a con?é au système à quel point ce drame affectait toujours sa famille.« Notre robot a compris qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un problème familial et a démontré de l\u2019empathie.Ils ont discuté ainsi pendant une longue période jusqu\u2019à ce que le robot demande : \u201cParlez-moi de votre famille\u201d », relate Iulian Serban.Malaise\u2026 L\u2019incident révèle que les assistants vocaux ont la mémoire courte ! Malgré les limites de ces outils, environ 40 % des Canadiens font appel à leurs services, d\u2019après un sondage réalisé en 2017 par Media Technology Monitor, et la croissance se poursuit, selon eMarketer.28 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 a $ ts; .\u20ac ei QO (eur LS V5 ! wil A FL a = v vw it | à (Or J re 4 | .7 § \u2014 ii REY n be \u201c ep \u201c F Ta A à ls + 4 ne Ya dd.#, y}! { ve À ; LT | 7 3 Tr, a?+ F ve -.Re 3 a; A x à Lab 3 i | yf Ad ~ {\u2014L % tk i pm F< S f 3 | 1 + k x i i f£?; I & » ; «3 Yo 2 Ab ë ss hed ™?3 Fu | wn | «Wi i TECHNOLOGIE Flairant le potentiel commercial de ces bêtes numériques qui bavardent, les géants comme Apple, Microsoft, Google et Amazon travaillent à les perfectionner et investissent massivement dans ce secteur, estimé à 49 milliards de dollars américains.Ils visent ni plus ni moins à mettre au point un assistant vocal qui serait maître dans l\u2019art de la conversation.Pourquoi est-ce si compliqué d\u2019y parvenir ?Parce que, pour créer un robot conversationnel réellement intéressant, il faudrait déjà comprendre comment fonctionne la communication humaine, rappelle Sasha Luccioni, chercheuse postdoctorale à Mila.« On ne saisit pas tout à fait la manière dont les êtres humains apprennent et traitent le langage, explique-t-elle.Il y a deux courants de pensée en ce moment dans le domaine de l\u2019intelligence arti?cielle.Certains croient qu\u2019on doit comprendre les humains et s\u2019en inspirer pour améliorer la machine.D\u2019autres pensent plutôt qu\u2019il faut avoir suf?samment de données pour que la machine puisse apprendre de ces dernières.» Car les agents conversationnels « s\u2019entraînent » sur de grands jeux de données et se basent sur des probabilités pour construire leur discours.Par exemple, si le robot entend « Comment ça va ?» il reconnaît que la phrase la plus souvent employée pour répondre à cette question ressemble à « Je vais bien et vous ?» S\u2019il est désormais facile pour un robot de répondre à une question aussi simple ?au début de l\u2019implantation d\u2019Alexa, en 2014, il n\u2019était pas rare de devoir répéter une demande à plusieurs reprises avant d\u2019être compris ?, c\u2019est autre chose lorsque la phrase de l\u2019interlocuteur est longue.« La machine ne sait plus quoi faire », déclare Marie-Jean Meurs, professeure au Département d\u2019informatique de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre d\u2019HumanIA, un regroupement multidisciplinaire de chercheurs qui s\u2019intéressent aux enjeux sociaux et éthiques de l\u2019intelligence arti?cielle.Un rien peut faire dérailler le dialogue.C\u2019est le cas des accents des interlocuteurs, notamment celui des Écossais, qui est souvent mal perçu par l\u2019assistant.Il n\u2019y a pas si longtemps, l\u2019accent québécois donnait aussi bien des maux de tête aux robots, qui se sont depuis adaptés pour le comprendre.Pour déboussoler encore plus la machine, parlez-lui par ellipses, fait observer la professeure de l\u2019UQAM.« Si je plaisante en faisant un sous-entendu sur l\u2019actualité, je n\u2019ai pas besoin de m\u2019expliquer davantage pour que vous compreniez.Mais c\u2019est une tâche impossible pour un système automatique présentement.» Dans la vie, les discussions ne suivent justement pas de schéma particulier ! Les participants au concours Alexa Prize l\u2019ont bien compris.« La conversation peut porter sur un tas de sujets.On s\u2019assure donc de diversi?er le dialogue en incluant une multitude de réponses possibles et en restant cohérent, c\u2019est-à-dire en ne sautant pas d\u2019un sujet à l\u2019autre, mais en gardant l\u2019interlocuteur sur un thème qui l\u2019intéresse », dit Zhou Yu, professeure associée d\u2019informatique, qui agit à titre de conseillère pour l\u2019équipe de l\u2019Université de Californie à Davis.Qu\u2019arrive-t-il si l\u2019on pose une question pour laquelle aucune réponse n\u2019est prévue dans la base de données ?La machine reste-t-elle bouche bée ?« Notre robot peut avoir de la répartie sur des sujets populaires, mais si la conversation porte sur un thème étrange ou très précis, il dira clairement \u201cDésolé, je ne sais pas\u201d », mentionne Zhou Yu.Son équipe s\u2019est démarquée en 2018 grâce à un robot nommé Gunrock (sans gagner le grand prix) et s\u2019est taillé une place parmi les ?nalistes de la compétition en cours.Le vainqueur du concours sera connu en juin prochain.CANCRES LINGUISTIQUES Les conversations à bâtons rompus avec des assistants vocaux ne sont pas pour demain, en partie parce qu\u2019ils sont de piètres élèves en grammaire et en vocabulaire ! « Les machines ont de la dif?culté à intégrer l\u2019information relative à plusieurs échanges et à comprendre tous les liens entre les phrases, notamment l\u2019usage des pronoms », soutient Joelle Pineau, pro- fesseure agrégée à l\u2019Université McGill et directrice des laboratoires de recherche en intelligence arti?cielle de Facebook.Par exemple, si l\u2019on fait référence à notre amie par le pronom elle, le robot pourrait ne pas faire le lien lorsqu\u2019on parle de nouveau d\u2019elle dans la phrase suivante.Prononcez des mots dont la signification dépend du contexte et votre assistant vocal en perdra son latin ! Elizabeth Allyn Smith, professeure de linguistique à l\u2019UQAM, donne l\u2019exemple du mot café.« Si je parle de café, je pourrais aussi bien parler du lieu, de la tasse, de la boisson, de l\u2019arbre ou encore du grain de café.Le sens des mots est souvent contextuel », indique-t-elle.C\u2019est sans compter des mots fonctionnels comme les déterminants et les conjonctions, qui sont complexes à intégrer dans les systèmes automatisés.« Ces mots changent le sens de nos phrases.Jean et Lucie ne signi?e pas la même chose que Jean ou Lucie, illustre Elizabeth Allyn Smith.Pour engager une réelle conversation, l\u2019agent virtuel ne peut pas se contenter de seulement parler, il doit comprendre la relation entre les mots ainsi que leur lien avec le monde.» En plus d\u2019être bien souvent un mauvais interprète, le robot n\u2019est pas l\u2019interlocuteur le plus passionnant qui soit.« Il ne sait pas conduire un échange qui provoque une réaction chez la personne, souligne Joelle Pineau.C\u2019est ce qu\u2019on appelle le concept de l\u2019engagement et c\u2019est très dif?cile à quanti?er pour un algorithme.» La machine ne risque pas non plus de vous faire rire aux larmes.Si elle a la capacité de raconter des blagues sur demande, elle ne possède pas le sens de l\u2019humour, un concept qui demeure hors de sa portée, selon les experts interrogés pour ce reportage.La voix automatisée a tout de même pu intégrer au ?l du temps une signature un peu plus humaine.Ainsi, le Gunrock de l\u2019Université de Californie à Davis insère des hésitations et des hum, laissant croire que la machine ré?échit avant de répondre.« Le robot n\u2019est pas en train de penser à sa réponse, précise Zhou Yu.C\u2019est plutôt une façon d\u2019imiter le dialogue humain.» Les stratégies se multiplient pour injecter une dose d\u2019humanité dans le discours robotisé.Certains spécialistes ont amélioré le rendu de la voix et l\u2019intonation de l\u2019agent virtuel pour que l\u2019utilisateur y perçoive de l\u2019excitation ou de la déception.30 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 D\u2019autres ont programmé l\u2019interface pour qu\u2019il répète la dernière phrase de l\u2019interlocuteur a?n de montrer l\u2019attention portée à la discussion, un concept qui ne date pas d\u2019hier.C\u2019est exactement ce que faisait ELIZA, le premier agent conversationnel créé en 1964 au Massachusetts Institute of Technology.Il jouait le rôle d\u2019un psychothérapeute et parvenait à confondre plusieurs utilisateurs, qui croyaient se con?er à une vraie personne.Il se trouve des chercheurs pour qui il est inutile de tenter d\u2019imiter l\u2019humain et de viser à réussir le fameux test de Turing (où un utilisateur ne peut faire la différence entre un système robotisé et une personne).Une équipe de scienti?ques d\u2019Édimbourg et de Dublin proposaient plutôt, à la Conference on Human Factors in Computing Systems de 2019, de laisser les voix robotisées s\u2019éloigner du modèle humain, car « l\u2019imitation la plus terri?ante de toutes est celle qu\u2019on ne peut pas déceler », écrivaient-ils dans un article associé à leur présentation.On comprend ce qu\u2019ils veulent dire en écoutant une conférence de Google de 2018 consacrée aux développeurs où l\u2019on a fait entendre à l\u2019auditoire un appel téléphonique.Le système Google Assistant a pris, avec succès, un rendez-vous chez le coiffeur.L\u2019interlocuteur n\u2019a jamais réalisé qu\u2019il parlait à une machine.PARLER À UN ROBOT Tandis que des chercheurs se penchent sur le discours des robots, d\u2019autres, plus rares, étudient celui des humains qui jasent avec des robots ! Entre 1990 et 2017, une soixantaine d\u2019articles scientifiques ont examiné l\u2019expérience des utilisateurs, selon une revue récente publiée dans Interacting with Computers.Il y a plus de 10 ans, une équipe de l\u2019Université Carnegie Mellon, aux États- Unis, a installé un robot réceptionniste prénommé Tank à l\u2019accueil d\u2019un pavillon universitaire pour étudier les dialogues.Les chercheurs ont découvert que certaines personnes posent directement leur question sans saluer au préalable, tandis que d\u2019autres prennent le temps de faire des politesses.Ces dernières sont également plus attentives, moins rudes et conversent >4008586.1 Début : 10 août 2020 davantage avec le système.Sachant cela, les chercheurs ont suggéré d\u2019intégrer différents scénarios de conversation pour que le robot s\u2019adapte plus facilement à son interlocuteur et au bout du compte ait de meilleurs échanges.Même constat du côté d\u2019un groupe de chercheurs américains de l\u2019Université Duke et de l\u2019Université d\u2019État de Caroline du Nord qui, en 2017, ont testé le robot humanoïde KEN ?un torse avec une tête, mais sans bras ?auprès de différents groupes, dont des jeunes d\u2019une école primaire.KEN était particulier : non seulement il pouvait engager une discussion, mais il reconnaissait les visages et détectait les émotions.Résultat ?Au premier contact, les personnes avaient tendance à fixer intensément KEN, un comportement qu\u2019on éviterait habituellement lors d\u2019une nouvelle rencontre.Le robot suscitait également de la curiosité, de l\u2019excitation, de la confusion\u2026 Mais par la suite, les chercheurs ont noté que les humains interagissaient avec KEN pratiquement comme avec leurs semblables.Dans le futur, les systèmes vocaux prendront assurément plus de place, notamment dans le domaine du service à la clientèle.Cela étant dit, même s\u2019ils sont dotés d\u2019une intelligence arti?cielle, ils ne surpasseront jamais les humains, af?rme catégoriquement Marie-Jean Meurs.« Il faut vraiment se garder d\u2019humaniser le robot, insiste-t-elle.Il s\u2019agit d\u2019un outil qui imite ce qu\u2019on lui dit de faire.Il peut s\u2019avérer très puissant, mais il est construit par l\u2019humain : si l\u2019on tire sur la prise électrique, il ne se passe plus rien.» Bref, on ne résoudra assurément pas le sort de l\u2019humanité en jasant avec un robot.OK, Google ?AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 31 SOCIÉTÉ L e mignon rend gaga.C\u2019est plus fort que nous : nous perdons systématiquement nos moyens devant toutes ces choses ravissantes qui peuplent notre quotidien.Pas convaincu ?Faites l\u2019exercice : googlez sans plus attendre Four laughing babies et laissez-vous attendrir par des chérubins éminemment trognons qui s\u2019es- claffent.À répétition.Pendant près d\u2019une minute.Ohhh\u2026 La vidéo s\u2019inscrit dans un genre devenu archipopulaire.Quelques clics à peine suf?sent pour dénicher des comptes, comme Cute Animal Planet, qui se spécialisent dans la diffusion d\u2019images de petites boules de poils adorables.À 179 000 abonnés, on peut dire que ce canal YouTube cartonne.Un nouveau champ de recherche inusité explore ce véritable phénomène de société : la science du mignon (cute studies, en anglais).Il regroupe à peine une dizaine de chercheurs issus de domaines différents, mais passionnés par l\u2019étude des côtés lumineux ?et obscurs ?du beau à croquer.Ces chercheurs citent à peu près tous les premiers travaux sur le sujet, qui datent ?ça ne s\u2019invente pas ?de l\u2019Allemagne nazie.À l\u2019époque, l\u2019éthologue autrichien Konrad Lorenz remarque que les progénitures de plusieurs espèces mammifères partagent des traits physiques communs, comme de grands yeux, un petit nez, un front proéminent, une tête disproportionnée et des formes potelées.Il décrit pour la première fois ces similitudes juvéniles en 1943 dans un journal savant allemand, puis avance qu\u2019elles sont à l\u2019origine des comportements de soins et de protection des parents vis-à-vis de leurs rejetons.Les observations sous-jacentes à sa théorie du kindchenschema (schéma infantile), qui lui vaudront un prix Nobel, ont été validées à maintes reprises depuis.Une partie de la théorie de Konrad Lorenz est cependant erronée, explique Joshua Paul Dale, professeur au Département des langues étrangères et de littérature de l\u2019Université Tokyo Gakugei, coéditeur du livre The Aesthetic and Affects of Cuteness et maître d\u2019œuvre, en 2016, d\u2019un numéro spécial du East Asian Journal of Popular Culture entièrement consacré au mignon.« Il pensait que seuls les parents pouvaient manifester les comportements suscités par les caractéristiques physiques de leurs nourrissons.C\u2019était une vision très mécanique des choses : le parent voit son bébé et bang ! il veut instinctivement et automatiquement s\u2019en occuper », analyse celui qui est considéré comme le père fondateur de ce champ d\u2019études émergent.De fait, Konrad Lorenz est un homme de son époque.Eugéniste convaincu et membre honoraire du parti nazi, il était sympathique aux politiques d\u2019hygiène raciale du Troisième Reich.« Pour lui, le fait de trouver joli un autre bébé que le sien était condamnable », précise l\u2019expert.Les rares spécialistes du mignon savent aujourd\u2019hui que la réponse à ce qui est adorable est universelle.Autrement dit, il est tout à fait normal de se pâmer devant un poupon, le sien comme celui d\u2019un parfait inconnu.« D\u2019un point de vue évolutif, la pouvoir du mignon Les chiots au regard tendre, chatons maladroits et poupons adorables exercent sur nous une in?uence démesurée.La jeune mais très sérieuse science du mignon se penche sur le phénomène.PAR MAXIME BILODEAU 32 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 réponse au mignon a contribué à modeler Homo sapiens.Elle s\u2019est imposée au ?l de notre histoire a?n de favoriser la socialisation des progénitures, qui est synonyme d\u2019augmentation des chances de survie de l\u2019espèce », indique Joshua Paul Dale.Ce n\u2019est pas un hasard si les bébés sont plus craquants que jamais autour du sixième mois de leur vie ; c\u2019est vers cet âge qu\u2019ils commencent à interagir avec leur environnement, une nécessaire prémisse à la création de liens de coopération.UN CERVEAU CONFIGURÉ L\u2019avènement des technologies d\u2019imagerie médicale dans les dernières décennies a étayé ce qui relevait jusque-là de simples hypothèses.Dans une étude qu\u2019a publiée en 2008 la revue PLOS ONE, des chercheurs américains ont recouru à la magnétoencéphalographie pour scruter le cerveau d\u2019adultes à qui l\u2019on montrait des clichés de nourrissons.Certains représentaient des enfants qui étaient familiers des participants, alors que d\u2019autres ne l\u2019étaient pas.L\u2019analyse a tout d\u2019abord révélé que les zones cérébrales en jeu dans la reconnaissance faciale, comme le cortex visuel, étaient activées par ces images.Cette conclusion était attendue ; il faut bien percevoir ce qu\u2019on a devant les yeux et en reconnaître la nature avant de porter un quelconque jugement.De manière plus surprenante, les scienti?ques ont ensuite décelé de l\u2019activité dans le cortex orbitofrontal, une partie du cerveau liée à la récompense et à la prise de décision, à la vue d\u2019images aussi bien familières que non familières.La rapidité de la réponse est tout particulièrement étonnante : de l\u2019ordre d\u2019un septième de seconde, soit bien en deçà du temps normalement nécessaire pour se forger une opinion.« L\u2019activité dans le cortex orbitofrontal est si instantanée qu\u2019elle survient selon toute vraisemblance avant n\u2019importe quel processus cognitif conscient », note d\u2019ailleurs l\u2019équipe de chercheurs.« C\u2019est comme si le cerveau des participants avait été pris en otage, littéralement », souligne pour sa part Joshua Paul Dale.Plusieurs études ont par la suite validé ces observations et démontré jusqu\u2019à quel point le cerveau est programmé pour réagir fortement à ce qui est trop chou.Ainsi, il semble que les rires ?ou les pleurs ?d\u2019un bébé captent l\u2019attention encore plus vite que des images.On relève une activité cérébrale dans les zones auditives en aussi peu qu\u2019un vingtième de seconde ! Cette réponse quasi immédiate a pour effet de placer le cerveau en état d\u2019hypervigilance, ce qui se traduit par de meilleures performances des participants soumis à des tâches motrices et visuelles analogues à un jeu d\u2019arcade où l\u2019on tape sur la tête d\u2019une taupe avec un marteau.Une autre étude conclut que l\u2019envie impérieuse de serrer très fort les joues d\u2019un bébé adorable ?un phénomène dit d\u2019« agression du mignon » ?est associée à une activité neuronale particulière faisant intervenir les circuits de la récompense et des émotions.L\u2019agressivité servirait en quelque sorte à « contrebalancer » l\u2019intense émotion ressentie face à un être littéralement beau à croquer\u2026 AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 33 \u2022 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM SOCIÉTÉ Dans une revue de la littérature publiée en 2016 dans Trends in Cognitive Sciences, des chercheurs soutiennent que les choses mignonnes agissent comme un cheval de Troie.« Elles ouvrent des canaux qui, autrement, demeureraient fermés.[\u2026] Cela rend possible le lent processus d\u2019apprentissage de comportements prosociaux », con?rment-ils.MANUFACTURER LE MIGNON Le mignon exerce donc un formidable pouvoir d\u2019in?uence sur nous tous.Les as de la publicité l\u2019ont compris depuis belle lurette : ce qui est mignon se vend mieux ?y compris lorsqu\u2019il est question de progénitures animales ou de personnages animés ! L\u2019exemple de Mickey Mouse est éloquent.À sa première apparition dans le ?lm d\u2019animation Steamboat Willie en 1928, il ressemble à s\u2019y méprendre à une véritable souris ?aux tendances sadiques, de surcroît.Puis, au fur et à mesure que l\u2019empire Disney a pris de l\u2019expansion, les traits physiques du personnage se sont adoucis, une métamorphose décrite par le paléontologue américain Stephen Jay Gould en 1979.En somme, Mickey Mouse s\u2019est petit à petit transformé en cet adorable ambassadeur de la multimilliardaire Walt Disney Company.Au Japon aussi, le joli ?ou kawaii ?fait vendre depuis longtemps.Le phénomène remonterait aux années 1970, dans un Japon d\u2019après-guerre en plein bouleversement social.« C\u2019est la décennie pendant laquelle la consommation au féminin a pris son essor dans l\u2019archipel.Des entreprises ont compris que l\u2019ajout de certains attributs à des produits, comme des ?eurs, des fraises et des formes rondes, était très vendeur », raconte Christine Yano, professeure d\u2019anthropologie à l\u2019Université d\u2019Hawaii et auteure de La vie en rose Kitty, un livre sur l\u2019égérie de la société Sanrio, Hello Kitty.La valeur du personnage est aujourd\u2019hui estimée à plus de 40 milliards de dollars américains ! Ces manipulations commerciales ont eu un effet sur toute la société japonaise : le kawaii fait partie intégrante de l\u2019identité nationale, des cônes de chantier en forme de panda jouf?u jusqu\u2019aux animés qui décorent les hélicoptères de combat des forces japonaises d\u2019autodéfense ! Attention toutefois à ne pas confondre la notion de kawaii avec celle de mignon ou même de cute.Bien que proches, leurs sens respectifs diffèrent quelque peu pour des raisons culturelles et historiques.« Le mignon est à la fois biologiquement universel et culturellement spéci?que.Autrement dit, ce qui est mignon aux yeux des Nord-Américains ne l\u2019est pas forcément pour les Japonais et vice versa », af?rme Joshua Paul Dale.Ainsi, chez les Japonais sont considérés comme kawaii aussi bien les bébés que des objets de la vie courante, tels les kyaraben, ces plats soigneusement confectionnés pour ressembler à des personnages, des animaux ou des plantes.Dans une étude publiée en 2017 dans SAGE Open, l\u2019une des premières à contenir le terme kawaii dans son titre, des chercheurs tentaient de départager les concepts.Ils ont montré à des étudiantes japonaises des photos de nourrissons répondant au kindchenschema (donc à la fois kawaii et mignons), de divers objets jugés simplement kawaii et des images neutres.Puis, ils ont mesuré leurs 34 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 « C\u2019est comme si le cerveau des participants avait été pris en otage, littéralement, [par le mignon].» \u2013 Joshua Paul Dale, père fondateur de la science du mignon réponses physiques, comme l\u2019activation des zygomatiques, les muscles du sourire, et les ont questionnées sur l\u2019appréciation de leur expérience.Au final, les participantes ont rapporté craquer pour les représentations kawaii et mignonnes, de même que pour celles simplement kawaii.Dans les deux cas, elles ont d\u2019ailleurs eu tendance à contempler plus longtemps ces photos que les neutres, même si les muscles de leur visage étaient davantage activés à la vue d\u2019images de poupons.Les auteurs, experts en marketing, mentionnent que l\u2019exercice démontre que l\u2019humain peut ressentir des effets semblables à ceux suscités par la vision d\u2019un bébé même pour des éléments inanimés.LE CÔTÉ OBSCUR Après le kawaii, passons au concept de kama muta, un mot sanskrit qui signi?e être touché ou ému, éprouver de l\u2019empathie, explique Kamilla Knutsen Steinnes, chercheuse au Département de psychologie de l\u2019Université métropolitaine d\u2019Oslo.Avec ses collègues du Kama Muta Lab, elle étudie ce sentiment découlant du mignon et qui se reconnaît à des réponses physiologiques fortes, comme la chair de poule, les larmes aux yeux ou une perception de chaleur dans la cage thoracique.Il a été utilisé par le groupe armé État islamique (EI) en 2016.L\u2019organisation terroriste a diffusé des vidéos de ses combattants armés en train ?oui ?de caresser des chatons.Avec cette propagande étrange, l\u2019EI « cherchait à s\u2019humaniser dans l\u2019œil du public », soutient-elle.Dans une étude parue en 2019 dans Frontiers in Psychology, son équipe a fait voir de courtes vidéos de jeunes animaux mignons (lapereaux, chiots\u2026) ou non (requins blancs, poulpes) à des participants.Sans surprise, ces derniers ont ressenti davantage de kama muta à la vue des premiers que des seconds.Cette conclusion a des implications énormes, notamment en matière de protection d\u2019espèces en danger.Le commandant Jacques Cousteau ne disait-il pas « On aime ce qui nous a émerveillés et l\u2019on protège ce qu\u2019on aime » ?Les chercheurs ont répété l\u2019expérience en montrant cette fois des vidéos d\u2019animaux mignons jouant ensemble.Résultat : encore plus de kama muta.« Questionnés sur leur expérience, les participants ont dit percevoir les animaux en interaction comme plus humains », rapporte Kamilla Knutsen Steinnes.Ces résultats ouvrent la porte à des campagnes de sensibilisation à l\u2019égard des tranches mal-aimées de la population.« Quand on ressent du kama muta, on a naturellement tendance à humaniser l\u2019être ou l\u2019objet qui en est la cause.Cela reste à valider, mais le mignon aurait ainsi le pouvoir de combattre le racisme, la xénophobie ou la misogynie », conclut la chercheuse.Rien de moins.AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 35 \u2022 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM Huit bras POUR LA RECHERCHE À Cape Cod, un centre de recherche tente de faire des céphalopodes le nouveau modèle animal génétiquement modi?é.Après les souris et les rats de laboratoire, les pieuvres et les calmars ?PAR MÉLISSA GUILLEMETTE SCIENCES Une seiche lamboyante adulte, l\u2019une des sept espèces cultivées au Marine Biological Laboratory dans l\u2019espoir d\u2019en faire un nouveau modèle génétique pour la recherche.36 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 \u2022 IMAGE : TOM KLEINDINST nombre est impressionnant.Plus de 3,8 millions d\u2019animaux ont été utilisés en 2018 par des équipes scienti?ques pour faire avancer les connaissances au pays, selon les données du Conseil canadien de protection des animaux, qui encadre cette pratique.Du lot, seuls 10 calmars et 150 seiches.« Il va falloir remédier à ça ! » blague Bret Grasse.Le biologiste responsable des opérations céphalopodes au Marine Biological Laboratory (MBL), à Woods Hole au sud-ouest de Cape Cod, est en mission depuis 2017 : il cultive sept espèces de pieuvres, seiches et calmars dans le but de les rendre disponibles aux chercheurs du monde entier.« Une poignée de modèles animaux très importants ont fait progresser notre compréhension de l\u2019ADN au cours des dernières décennies : comment les gènes se transmettent, pourquoi j\u2019ai les cheveux bruns et pas roux\u2026 Il y a la souris, le rat, la grenouille, la mouche à fruits, le poisson-zèbre \u2013 qui vit dans l\u2019eau douce.Mais aucun n\u2019est marin ! Pourtant, l\u2019océan est le plus grand écosystème sur la planète ! » Le MBL, un centre de recherche à but non lucratif qui a les pieds dans l\u2019eau depuis 1888, veut changer la donne.Bret Grasse nous fait visiter son antre.La salle héberge environ 3 000 céphalopodes, plus ou moins faciles à voir selon leur stade de développement et leur taille.Certains se font timides, cachés dans un pot en terre cuite au fond de leur aquarium.Nous circulons entre les rangées de bacs en plastique bleu surmontés de tuyaux qui transportent l\u2019eau de la baie et la font cheminer dans un système de ?ltration, de stérilisation et de surveillance bidouillé par l\u2019équipe.Tout est ?ambant neuf.Pas question de réutiliser du matériel ayant servi à d\u2019autres cultures : les céphalopodes sont de grands sensibles ! Leur épiderme est couvert de « microvillosités ».« C\u2019est un mot chic pour dire que leur peau ressemble à l\u2019intérieur de notre tube digestif.Quand on la regarde au microscope, on dirait des poils, ce qui signi- ?e que la surface d\u2019absorption est grande.La chimie de l\u2019eau doit donc être idéale.» La croissance fulgurante des cépha- lopodes donne aussi du ?l à retordre aux chercheurs.Dès leur sortie de l\u2019œuf, leurs besoins alimentaires doivent être comblés à tous les instants, ce qui implique de leur fournir de petits crabes, des crevettes et des poissons plusieurs fois par jour ! La courte espérance de vie des espèces sélectionnées ?de quelques mois à un an ?représente toutefois un avantage pour la recherche, car moins de temps est nécessaire pour passer à travers tous les cycles du développement.Reste que ces petites bêtes sont bien plus complexes à élever que les animaux dont nous peinons à nous débarrasser dans d\u2019autres contextes, comme ces souris qui survivent au passage de l\u2019exterminateur et les mouches à fruits qui se multiplient malgré les pièges bricolés avec un fond de vinaigre.Bret Grasse et des collègues ont néanmoins été les premiers à réussir l\u2019élevage sur plusieurs générations de trois espèces de céphalopodes (d\u2019abord à l\u2019aquarium de la baie de Monterey, en Californie, puis au MBL) et il semble qu\u2019aucune autre équipe dans le monde n\u2019a acquis une telle expertise.Les animaux vivent d\u2019ailleurs plus longtemps ici que dans la nature.« Ils n\u2019ont pas de prédateurs, un chef personnel leur livre la nourriture, ils ont accès à des soins de santé gratuits et à un service de conciergerie pour nettoyer leur espace chaque jour a?n qu\u2019ils soient heureux », explique le maître d\u2019hôtel.GROS CERVEAUX La volonté d\u2019ajouter un organisme marin aux modèles animaux standards se comprend.Mais pourquoi choisir les céphalopodes s\u2019ils sont si dif?ciles à élever ?Chez les invertébrés, ce groupe de mollusques qui compte environ 800 espèces connues détonne.Le plus vieil ancêtre qu\u2019il partage avec l\u2019humain est probablement un ver marin ayant vécu il y a plus de 500 millions d\u2019années.À partir de là, les vertébrés et les invertébrés se sont développés en deux branches distinctes.Les céphalopo- des sont des invertébrés, mais ils ont dévié AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 37 \u2022 IMAGES : MARINE BIOLOGICAL LABORATORY (MBL) ; SHUTTERSTOCK.COM SCIENCES en direction des vertébrés pour en adopter quelques caractéristiques : un gros cerveau, qui leur permet de résoudre des problèmes complexes (comme ouvrir un contenant où nage un poisson\u2026 ou s\u2019échapper d\u2019un aquarium), et des yeux sophistiqués notamment.Certains de leurs membres et parfois même des nerfs peuvent se régénérer, ce que les humains jalousent.Des céphalopodes savent même éditer leur ARN pour s\u2019adapter presque en direct à leur environnement ! Finalement, existe-t-il plus cool que ces espèces aux trois cœurs et au sang bleu ?Mais pour convaincre des scienti?ques de recourir aux céphalopodes a?n de répondre à leurs questions de recherche, il faut démontrer qu\u2019il est possible de les modi?er génétiquement.« Une grande partie de la recherche en biologie concerne la manière dont les gènes dictent le fonctionnement d\u2019un organisme ou son phénotype [les propriétés observables], dit Joshua Rosenthal, chercheur au MBL et directeur du projet.Pour répondre à ce genre de questions, la manipulation génétique est très ef?cace.» Pour véri?er si une espèce est « manipulable », il faut recueillir les embryons très jeunes et y injecter le nouvel outil moléculaire CRISPR (sorte de ciseau qui permet de couper ou d\u2019ajouter des gènes).Il faut ensuite les amener à l\u2019âge adulte pour s\u2019assurer du succès de la manipulation et pour qu\u2019ils produisent des rejetons eux aussi transgéniques.Joshua Rosenthal et son équipe y sont parvenus avec des sépioles colibris, une espèce au corps brunâtre.« Nous avons ciblé un gène lié à la pigmentation.Cela a fonctionné et, de plus, nous les avons croisées avec d\u2019autres seiches, non modi?ées, et le gène était également perturbé chez leur progéniture.» Une première génération pâlotte était née ! Le neurobiologiste poursuit les tests, convaincu du potentiel des céphalopodes pour stimuler les découvertes scienti?ques, même en recherche biomédicale.« En général, ils sont plus loin de nous que la plupart des vertébrés.Mais pour la majorité des gènes majeurs qui interviennent sur le système nerveux par exemple, on peut trouver un gène orthologue [similaire, car issu d\u2019un ancêtre commun].Je travaille avec des gènes de céphalopodes qui sont beaucoup plus proches de ceux des humains que le sont les gènes de la mouche à fruits.» VISION DU FUTUR Le projet du MBL fait tranquillement des petits.Des chercheurs ont adopté ses céphalopodes dans différents laboratoires, de l\u2019Institut Max-Planck pour la recherche sur le cerveau, en Allemagne, à l\u2019Okinawa Institute of Science and Technology, au Japon, cite Bret Grasse.Il a également fourni quatre espèces à un chercheur canadien de la Kwantlen Polytechnic University, en Colombie-Britannique, en 2019.« Ça se propage surtout grâce au bouche-à-oreille et au ?l des visites de scienti?ques chez nous », mentionne le biologiste.Car si tout le monde sait que Cape Cod est envahi par les touristes en été, moins connue est l\u2019invasion par des chercheurs du village de Woods Hole.(Le MBL permet les séjours de recherche à longueur d\u2019année, mais l\u2019été est particulièrement occupé.La vue sur la mer y serait-elle pour quelque chose ?) La jeune chercheuse Tessa Montague y est passée en 2017, alors qu\u2019elle ne connaissait rien aux céphalopodes.Et aujourd\u2019hui, un néon rose en forme de seiche éclaire son appartement new-yorkais ! Elle a visité le MBL à l\u2019occasion d\u2019un cours d\u2019été en embryologie.Elle achevait alors son doctorat à l\u2019Université Harvard et espérait que ce cours l\u2019aiderait à choisir l\u2019organisme sur lequel elle baserait sa carrière en recherche.« Bret Grasse nous a présenté son projet en 10 minutes et ça a fait boom », indique-t-elle par vidéoconférence, mimant l\u2019explosion de son cerveau.Sa décision était prise : elle étudierait les capacités de camou?age des seiches.« Elles peuvent se fondre dans leur environnement en quelques millisecondes grâce à de longs neurones qui relient directement leur peau et leur cerveau.Elles captent l\u2019information visuelle [avec leurs yeux], la compressent, puis la décompressent sur leur corps », explique la scienti?que.Les céphalopodes parviennent à modi?er la couleur et même la texture de leur peau ?c\u2019est en fait un mode de communication, ainsi qu\u2019une technique pour échapper aux prédateurs.Tessa Montague devait convaincre un laboratoire de neurosciences d\u2019investir dans des équipements destinés à recevoir des seiches.Ce n\u2019était pas gagné, mais Richard Axel, professeur à l\u2019Université Columbia et Prix Nobel de médecine, lui a ouvert ses portes\u2026 et son chéquier.Il a fallu concevoir et construire des installations pour accueillir les seiches, qui, par ailleurs, mangent annuellement pour 100 000 $ de crevettes expédiées vivantes de la Floride.La chercheuse travaille depuis un peu plus d\u2019un an à son projet « de rêve » : mo- di?er génétiquement des seiches pour que les neurones actifs s\u2019illuminent grâce à une protéine ?uorescente, les placer dans un environnement de réalité virtuelle pour in- ?uer sur ce qu\u2019elles voient, puis observer, à l\u2019aide d\u2019un microscope sous-marin accroché à leur tête, comment l\u2019information visuelle se transforme en action.Chaque étape comprend de multiples dé?s ! Mais Tessa Montague est optimiste.« Si l\u2019on découvre que leur cerveau fonctionne selon une logique analogue à la nôtre, alors qu\u2019elles ont évolué de façon complètement indépendante, on pourra peut-être déduire que c\u2019est le meilleur moyen de traiter l\u2019information.Mais si c\u2019est différent, cela pourrait déboucher sur des applications qu\u2019on ne soupçonne même pas.» Les spécialistes en intelligence arti?cielle pourraient notamment s\u2019en inspirer.LA MULTIPLICITÉ DES MODÈLES La lutte contre les maladies neurodé- génératives est un argument couramment utilisé par Bret Grasse lorsqu\u2019il vante les vertus des céphalopodes aux chercheurs.Qu\u2019en pense la Dre Francesca Cicchetti, professeure à la Faculté de médecine de l\u2019Université Laval, qui travaille sur les maladies de Huntington et de Parkinson ?Elle rappelle qu\u2019il existe déjà « de nombreux exemples dans la littérature scienti?que où les céphalopodes ont servi à l\u2019étude de processus liés entre autres à la communication cellulaire, la neurodégénérescence ou encore des tâches cognitives ».Bref, le monde de la recherche ne part pas de zéro.Mais les seiches, pieuvres et calmars génétiquement modi?és pourraient-ils être davantage employés dans les laboratoires consacrés aux maladies neurologiques ?« Bien que les chercheurs préfèrent travailler avec des modèles connus, car ceux-ci sont bien caractérisés et facilitent la mise en place de l\u2019expérimentation et l\u2019interprétation des résultats, il peut aussi être intéressant d\u2019adopter un nouveau modèle », estime la chercheuse.38 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 L\u2019ANIMAL PRÉFÉRÉ DES LABOS CANADIENS : LA SOURIS Embryons de pieuvre à deux points, une espèce qui fait briller des cercles bleus sous ses yeux pour communiquer.Des seiches lamboyantes au stade d\u2019embryon.Bret Grasse veille sur ses bassins.Elles représentent 47 % des animaux utilisés en sciences fondamentales et pour les études médicales.Source : données de 2018 du Conseil canadien de protection des animaux, qui comprennent uniquement les établissements certi?és.AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 39 \u2022 IMAGES : MEGAN COSTELLO ; SHUTTERSTOCK.COM ; MBL ; TOM KLEINDINST THÈME Un calmar sépiolide, une espèce qui vit en symbiose avec la bactérie bioluminescente Vibrio ?scheri.Deux jeunes sépioles colibris se mesurent à un trombone turquoise.Cette espèce originaire du bassin Indo-Paciique utilise un organe luminescent pour chasser la nuit.Le calmar au pyjama à rayures possède des structures qui ressemblent à des doigts derrière les yeux, servant possiblement à éviter que du sable s\u2019y iniltre quand il se terre dans les fonds marins.SCIENCES 40 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 \u2022 IMAGES : TOM KLEINDINST ; MBL NOUVEAUX MODÈLES, NOUVEAUX DÉBATS Déjà au 6e siècle avant notre ère, des animaux étaient utilisés par les Grecs anciens, qui tentaient de comprendre l\u2019anatomie et la physiologie humaines.Les chiens et les poussins ont compté parmi les premiers à être soumis à des expériences.Quelque 2 500 ans plus tard, la production de modèles animaux variés par les scienti?ques est en effervescence\u2026 alors même que le courant antispéciste (qui rejette l\u2019idée d\u2019une supériorité morale de l\u2019humain sur les autres espèces animales) prend de l\u2019ampleur.« Il faudrait pouvoir créer des organismes incapables d\u2019expériences conscientes ! » lance Valéry Giroux, professeure à l\u2019Université de Montréal et coordonnatrice de son centre de recherche en éthique.Elle remarque que, si les groupes de défense des droits des animaux ont historiquement beaucoup ciblé l\u2019expérimentation scienti?que, l\u2019accent est aujourd\u2019hui plutôt mis sur l\u2019alimentaire et le divertissement.« L\u2019expérimentation animale est vue comme un peu plus noble parce qu\u2019on parle de sauver des vies, de produire des médicaments.Mais les chercheurs en philosophie morale se demandent néanmoins comment justi?er l\u2019asservissement d\u2019animaux même quand c\u2019est utile pour la santé humaine.» Elle souligne le fait que les découvertes réalisées sur les modèles animaux ne sont pas directement « transférables » à l\u2019humain et qu\u2019il faut plutôt travailler à trouver d\u2019autres méthodes.C\u2019est aussi l\u2019avis du Physicians Committee for Responsible Medicine, un regroupement de médecins basé aux États-Unis qui a publié en 2018 un plan « pour remplacer l\u2019expérimentation animale ».Au Canada, les chercheurs qui veulent obtenir des fonds des organismes subven- tionnaires doivent être certi?és par le Conseil canadien de protection des animaux (CCPA), qui élabore des normes relatives à l\u2019éthique animale dans le monde scien- ti?que.C\u2019est le cas, à tout le moins, pour l\u2019utilisation de vertébrés ainsi que pour les céphalopodes, les seuls invertébrés encadrés par le CCPA.« Ils sont inclus [\u2026] en raison de leur système neurologique complexe », indique le directeur général, Pierre Verreault.Les céphalopodes utilisés dans les laboratoires canadiens servent surtout à des études sur la vision et sur la neurotransmission, précise-t-il.Aucun modèle cellulaire ni animal n\u2019est en mesure de reproduire tous les aspects de la maladie humaine, souligne-t-elle, d\u2019où l\u2019intérêt d\u2019étudier différents systèmes.La Dre Cicchetti explique que l\u2019utilisation de CRISPR pour produire des modèles animaux des troubles neurodégénératifs est un sujet très en vogue.« En 2018, pour la toute première fois, des chercheurs ont rapporté l\u2019application de cette méthode chez le porc a?n de créer un modèle de la maladie de Huntington », illustre-t-elle.L\u2019arrivée de modèles génétiques « exotiques » s\u2019observe dans beaucoup d\u2019autres domaines.Ainsi, des coléoptères, des fourmis et des lézards modi?és émergent.Tessa Montague est bien placée pour le savoir, alors qu\u2019elle a contribué à la mise au point de CHOPCHOP, un répertoire Web qui facilite la manipulation génétique de toutes sortes d\u2019animaux (en plus des plantes et des microorganismes).« Les utilisateurs peuvent nous demander d\u2019ajouter les génomes d\u2019organismes.On en a maintenant des centaines, des bactéries aux chevaux en passant par les singes et les lémurs.» « La multiplication des modèles est géniale ! dit Joshua Rosenthal.Notre vision de la biologie se fait essentiellement à travers la lunette de quelques organismes depuis des années.Nous aurons désormais une vision bien plus large.» À deux, quatre, six ou huit bras ! AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 41 SCIENCES La vie à un centimètre à l\u2019heure 42 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 E n ces temps frénétiques, la gestuelle de Suzanne Béland est un éloge à la lenteur.« Oh, regardez.La tige de ce tout petit champignon est accrochée à une aiguille de pin.Voyez, ici, comme son chapeau est dur.Et ceux-là, là- bas, à quel point ils sont agglutinés et gluants.Et ce champignon, comme son pied est ?breux », nous montre-t-elle au cours d\u2019une promenade automnale dans une forêt d\u2019Entrelacs, dans la région de Lanaudière.Il pleut et nous frissonnons, mais la météo n\u2019altère en rien le bonheur de notre guide.Dans la forêt, elle est chez elle.De son propre aveu, parmi tous ses amis mycologues, Suzanne Béland est celle qui marche le plus lentement.« Je ne me rends jamais au sommet d\u2019une montagne.Je dis aux autres \u201cAllez-y, revenez plus tard.Il y a trop à voir, juste ici\u201d.» Justement, elle nous tend une loupe, car ce qui la passionne tant ressemble à de minuscules points gélatineux ?xés à un tronc d\u2019arbre mort.« Regardez les beaux petits myxomycètes, tout fragiles, avec leurs spores.Quel bleu ! » s\u2019exclame la femme de 62 ans.Les « myxos » sont d\u2019intrigants organismes que les spécialistes ont longtemps, à tort, associés aux champignons.Contrairement à ces derniers, les myxomycètes se déplacent comme des amibes ?à environ un centimètre à l\u2019heure, jusqu\u2019à quatre en vitesse de pointe ?pour se nourrir.Constitués d\u2019une seule cellule, ils peuvent multiplier leurs noyaux et s\u2019étendre sur une surface de 10 m2.Ces masses qu\u2019on appelle « plasmodes » n\u2019ont ni cerveau ni système nerveux, mais possèdent une mémoire spatiale qui leur évite de revenir sur leurs pas dans leur quête de nourriture.Ils mangent allègrement bactéries, débris végétaux et moisissures, par phagocytose, ingérant tout leur butin et rejetant les déchets.On les classe aujourd\u2019hui dans la famille des protistes.Pour se reproduire, ils changent de visage, se figeant en une forme analogue à celle d\u2019un petit champignon.Poussent alors de menues structures contenant les spores, lesquelles seront disséminées au vent.Si la température et l\u2019humidité ne sont pas favorables, les spores durcissent et attendent le retour de l\u2019humidité.Au microscope, on dirait des bijoux qu\u2019un joaillier génial aurait imaginés, avec des roses, des turquoises et des jaunes d\u2019une infinie délicatesse.PHOTOS: DONALD ROBITAILLE / OSA Cachés dans nos forêts, les myxomycètes sont méconnus au Québec.Suzanne Béland lève le voile sur ces tout petits organismes gluants au comportement étonnamment complexe.PAR PAULE DES RIVIÈRES Physarum polycephalum est une espèce de myxomycètes capable d\u2019apprendre de ses expériences, selon des travaux menés au Centre national de la recherche scientiique, en France.Lorsqu\u2019elle s\u2019agglutine ainsi, on la surnomme « blob ».\u2022 20170060_0005 © AUDREY DUSSUTOUR / CRCA /CNRS PHOTOTHÈQUE AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 43 Suzanne Béland s\u2019est d\u2019abord intéressée à l\u2019univers des champignons, qu\u2019elle a découvert dans la vingtaine, au cours d\u2019une marche en forêt avec son danois.C\u2019était le matin et la promeneuse, encore en pyjama, avait vu une femme se pencher vers le sol, un panier à la main.Ce jour-là, les parents se sont demandé où était passée leur ?lle : revenue à la maison quatre heures plus tard, elle avait suivi la cueilleuse de champignons à son domicile, admiré sa collection et posé mille questions.Au ?l des années, Suzanne Béland est devenue une mycologue passionnée.Mais c\u2019est en 2013, à une rencontre annuelle de mycologues à Rimouski, que Suzanne Béland attrape la piqûre des myxomycètes.Elle assiste à la présentation de la mycologue amateur française Marianne Meyer, autorité mondiale sur ces protistes.« J\u2019étais absolument fascinée.Comment se faisait-il qu\u2019on ne parlait pas de ces organismes au Québec ?Ce soir-là, plutôt que de revenir à Montréal, j\u2019ai dormi dans mon auto pour participer à la randonnée en forêt prévue le lendemain.C\u2019était parti », se rappelle-t-elle.Depuis, cette technologue en santé quadrille les boisés du Québec à la recherche de ces toutes petites choses.Elle est devenue l\u2019experte du Québec, voire du Canada sur le sujet.Il y a quatre ans, c\u2019est à elle plutôt qu\u2019à un scienti?que chevronné que le Service canadien de la faune d\u2019Environnement et Changement climatique Canada a fait appel pour dresser le premier inventaire canadien de ces protistes, jusqu\u2019à ce jour absents des rapports sur la situation des espèces en péril au pays.« J\u2019ai entendu parler de Mme Béland en 2015, au cours d\u2019une conférence téléphonique avec des représentants des gouvernements provinciaux en matière d\u2019environnement.La représentante des Territoires du Nord- Ouest a fait valoir qu\u2019il faudrait intégrer les myxomycètes à nos évaluations quinquennales sur les espèces en péril.Elle a vivement suggéré de contacter Suzanne Béland.Ce fut une révélation ! précise Rémi Hébert, coordonnateur de projets scienti?ques sur la situation générale des espèces au pays au Service canadien de la faune.Il y a très peu d\u2019experts au Canada sur les myxomycètes.Les gens sur le terrain, comme Mme Béland, nous sont indispensables.Très minutieuse, elle a fait un travail remarquable.» Légèrement « abasourdie » qu\u2019on la sollicite, Suzanne Béland s\u2019est joyeusement mise à la tâche.Grâce à elle, on sait qu\u2019il existe au moins 285 espèces de myxomycètes au pays, sur les quelque 1 000 répertoriées à travers le monde.Les myxomycètes, ici, forment des spores.Dans la forêt, Suzanne Béland est chez elle.Les myxomycètes constituent un maillon important dans la chaîne de la biodiver- sité, enrichissant les sols et servant de nourriture aux insectes et moisissures.SCIENCES 44 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 Les myxomycètes constituent un maillon important dans la chaîne de la biodiversité, enrichissant les sols et servant de nourriture aux insectes et moisissures depuis des millions d\u2019années.À partir du 17e siècle, leur nom a surgi sporadiquement dans la littérature scienti?que.Depuis les années 1930, des Japonais mais surtout des Européens suivent leurs traces.À l\u2019automne 2019, le Parc zoologique de Paris a fait un tabac avec l\u2019exposition de leur « blob », référence à la masse gélatineuse que forment les myxomycètes.Entre sa maison de Pointe-aux-Trembles, son chalet d\u2019Entrelacs et son shack en Abitibi, Suzanne Béland a grandi dans l\u2019amour de la nature.Avec un père chasseur-cueilleur et trappeur, les enfants étaient bercés par les mystères et beautés de la nature.Il y avait du poisson au souper ?Un bref exposé sur la vie du poisson entier précédait le repas.À la ?n de l\u2019été, les pelures des pommes cueillies sur les arbres du terrain familial étaient placées dans des sacs à dos.La fratrie les apportait aux chevreuils.Chez les Béland, on écoutait les bruits de la nature en plus de s\u2019inventer des abris de fortune, dans les bois, pour jouer.Aujourd\u2019hui, dans un touchant retour d\u2019ascenseur, c\u2019est la ?lle qui éblouit son vieux père en lui montrant les photos de ses trouvailles.Loupe au cou et couteau à la main, elle recueille des spécimens, souvent sur des morceaux d\u2019écorce pourris, les épingle avec précaution dans sa boîte à compartiments et les rapporte chez elle a?n d\u2019en faire la culture en chambre humide et poursuivre le travail d\u2019identification.Sa sœur lui a donné un incubateur d\u2019œufs, qui l\u2019aide à maintenir la température souhaitée.Dans le doute, elle communique avec Marianne Meyer, en France.De solides liens unissent aujourd\u2019hui les deux femmes.« Suzanne a fait des progrès considérables en peu de temps, résume sa mentore, qui a coécrit un ouvrage sur les myxomycètes.J\u2019admire son énergie, sa rigueur et sa patience.Elle accomplit un important travail d\u2019identi?cation des spécimens.Je me souviens qu\u2019en 2018, de retour de France, motivée par nos échanges, elle est partie camper dans les Lauren- tides, où elle a trouvé sept espèces de myxomycètes.C\u2019est formidable ! Chaque découverte compte.» Suzanne Béland ne craint ni la solitude ni le silence, mais est avide d\u2019apprendre et de partager ses connaissances.En 2015 puis en 2018, elle a participé à des journées internationales de recherche et d\u2019étude sur les myxomycètes en Savoie et dans les Alpes maritimes en Italie.Si l\u2019automne est la période bénie pour les mycologues, la ?n du printemps est propice à la découverte de myxomycètes nivicoles, c\u2019est-à-dire enfouis sous une croûte de neige.On ne peut les apercevoir que si les conditions hivernales leur ont permis de rester trois mois sous la neige.Voilà tout un pan auquel s\u2019attaque actuellement Suzanne Béland.Chercher leurs traces dans les bois mais aussi en montagne permet de s\u2019activer sans attendre l\u2019automne ! Ainsi, pour une troisième année d\u2019af?lée, elle se rendra prochainement au parc national de la Gaspésie dans le but de dénicher de nouvelles espèces de protistes des neiges.Puis, guidée par ce besoin de communiquer son savoir, Suzanne Béland sera conférencière en septembre à la rencontre annuelle de la Fédération québécoise des groupes de mycologues, qui se tiendra à Joliette.Membre bénévole du conseil d\u2019administration du Cercle des mycologues de Montréal, elle a déniché l\u2019an dernier de vieux microscopes remis à neuf et inauguré des ateliers pour le grand public qu\u2019elle poursuivra en 2020.Elle se plaît à dire qu\u2019elle fournit sa petite part d\u2019efforts pour que « les Québécois s\u2019approprient leurs forêts ».La récolte de ce spécimen s\u2019effectue avec le plus grand soin.AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 45 CuL e TR u ÉMILIE FOLIE-BOIVIN @efolieb 46 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 \u2022 IMAGES : MUSÉE DES ONDES EMILE BERLINER ; TV5 VISITER Une bande magnétique Inscrite dans les commémorations du centenaire de la radiodiffusion au Canada, la nouvelle exposition 100 ans de radio à Montréal du Musée des ondes Emile Berliner célèbre le pan métropolitain de cette technologie révolutionnaire ayant mis à pro?t le talent de scienti?ques et d\u2019artisans.En plus de revenir sur l\u2019in?uence directe qu\u2019ont eue Guglielmo Marconi et Reginald Fessenden sur la radio canadienne, l\u2019exposition présente de précieux artéfacts tels qu\u2019une clé de Morse, des postes à galène et bien d\u2019autres récepteurs.Ne manquez pas d\u2019explorer les archives : vous pourrez entendre un vrai gramophone à l\u2019œuvre ?instrument d\u2019ailleurs inventé par Emile Berliner, cet Allemand d\u2019origine qui a permis de démocratiser l\u2019écoute de la musique.Musée des ondes Emile Berliner, moeb.ca VOIR Maître tisserand Dans la série documentaire en huit épisodes Tribal, le docteur en neuropsychologie Guillaume Dulude utilise ses connaissances scienti?ques pour tisser des liens de con?ance avec des tribus isolées de la planète.Dans l\u2019épisode sur l\u2019Éthiopie par exemple, il renoue avec le peuple des Karos huit ans après sa dernière visite.Avec ses talents de communicateur, cet Indiana Jones des temps modernes raconte les dé?s du quotidien de ces peuples méconnus tout en fournissant aux téléspectateurs quelques clés pour aller vers autrui sans rien brusquer.Tribal, à TV5 Monde, dès le vendredi 3 avril à 21 h, et sur tv5unis.ca ÉCOUTER Passion sans frontières Pour en apprendre davantage sur les grandes crises humanitaires et les gens investis corps et âme dans les soins aux victimes, on se branche sur ces deux balados de Médecins sans frontières (MSF), Alpha Zulu et Everyday Emergency.Sans être innovant dans la forme, le premier interroge des membres de l\u2019équipe sur leur travail hors du commun.Ainsi, une pédiatre parle autant de la résilience des personnes condamnées que de son propre choc post-traumatique, résultat de 40 années passées sur le front.La branche britannique de MSF a quant à elle produit Everyday Emergency, qui pousse les portes des cliniques des régions les plus instables.Médecins, in?rmières et patients nous plongent dans l\u2019action.Alpha Zulu : msf.ch Everyday Emergency : msf.org.uk LIRE Grandeur nature Quelle heureuse saison que celle du printemps ! Pour l\u2019apprécier dans toute sa splendeur, voici deux précieux ouvrages qui vous aideront à apprivoiser les trésors que recèlent forêts et jardins.Mycologues débutants et avertis voudront mettre la main sur l\u2019édition augmentée du Grand livre des champignons du Québec et de l\u2019est du Canada.Avec ses 1 200 espèces recensées, et son foisonnement de photos pour faciliter l\u2019identi?cation, voilà un guide aussi complet que riche, et qui reste simple d\u2019utilisation.L\u2019auteur a eu l\u2019heureuse idée de fournir un glossaire pour permettre aux gens qui ne cherchent qu\u2019à récolter des champignons pour le souper de s\u2019initier en douceur aux termes plus techniques.Les connaisseurs y glaneront également de nombreuses informations scienti?ques garantissant une saison de cueillette des plus fructueuses.Quant au collectif derrière Flora, il nous propose une incursion éminemment sensuelle où nous découvrons les plus intimes retranchements des végétaux.Les bourgeons n\u2019auront plus aucun secret pour vous grâce à la photographie macroexplicite, qui révèle autant les sécrétions de nectar exsudées par la campanule bleue que les couleurs exubérantes que nous réservent les arbres à l\u2019automne.Mais Flora, c\u2019est une aventure aussi magni?que qu\u2019érudite : on sait y conter ?eurette et trouver chaque fois les mots justes pour nous expliquer combien merveilleuse est cette biodiversité.Le grand livre des champignons du Québec et de l\u2019est du Canada, par Raymond McNeil, Éditions Michel Quintin, 648 p.Flora, par un collectif d\u2019auteurs, Éditions MultiMondes, 440 p.Du grand art Les ossements exotiques de dinosaures sont les nouveaux objets d\u2019art du 21e siècle, s\u2019achetant aux enchères au même prix qu\u2019un Chagall.Mais derrière ces trésors du passé se trame un commerce aux contours obscurs.Lesquels ont une valeur pour la science ?Les paléontologues et les chasseurs de fossiles ne s\u2019entendent pas sur la question.Si ces vestiges renferment les données nous permettant de comprendre l\u2019évolution de notre planète, le livre The Dinosaur Artist dévoile quant à lui les coulisses de ce commerce en se basant sur le cas du marchand de fossiles Eric Prokopi.Dans cette intrigue naviguant entre le présent et le passé, Paige Williams, reportrice au New Yorker, retrace le ?l des évènements ayant mené à l\u2019arrestation du marchand, une première dans le commerce de fossiles.En 2012, la vente aux enchères d\u2019un T.bataar, cousin du T.Rex, a mis la puce à l\u2019oreille aux scienti?ques.Cette espèce provient de la Mongolie, pays qui interdit la vente de ses dinosaures\u2026 Grâce à son écriture d\u2019une minutie chirurgicale, The Dinosaur Artist est un exaltant crime-réalité où s\u2019entremêlent le politique, la science et le juridique.The Dinosaur Artist : Obsession, Betrayal and the Quest for Earth\u2019s Ultimate Trophy, par Paige Williams, Hachette Books, 410 p.Mots d\u2019amour L\u2019insolente linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin secoue gentiment la cage des puritains de la langue dans le dernier tome de sa trilogie sur le français La langue racontée : s\u2019approprier l\u2019histoire du français.En remontant la riche histoire du français jusqu\u2019à ses origines, la sociolinguiste montre que l\u2019usage a longtemps dicté la forme et non l\u2019inverse.À travers sa vision décomplexée et déculpabilisante, elle détricote certains arguments brandis par l\u2019élite et redonne le français au peuple.Vive le français libre ! La langue racontée : s\u2019approprier l\u2019histoire du français, par Anne-Marie Beaudoin-Bégin, Éditions Somme Toute, 150 p.Les contes des mille et une pattes L\u2019une de mes tantes adorées me racontait ne plus pouvoir ébouillanter les nids de fourmis autour de son chalet sans se faire sermonner par son petit-neveu.S\u2019il n\u2019était pas haut comme trois pommes, on pourrait croire qu\u2019il a lu Terra insecta : pour sauver la planète, sauvons les insectes et compris que ces créatures imposent le respect.N\u2019ont-elles pas survécu à cinq extinctions massives ?De sa plume vivante et colorée, Anne Sverdrup-Thygeson rapporte des faits scienti?ques aussi succulents les uns que les autres.L\u2019auteure détaille explicitement la manière dont se nourrissent les mouches domestiques (vous ne voudrez plus JAMAIS qu\u2019elles se prélassent sur votre sandwich), vulgarise la reproduction des abeilles en faisant un clin d\u2019œil à la chanteuse Beyoncé et explique que le chocolat n\u2019existerait pas si ce n\u2019était de la contribution d\u2019une minuscule mouche de la famille des cératopogonidés.Un livre qui pique assurément la curiosité.Terra insecta : pour sauver la planète, sauvons les insectes, par Anne Sverdrup-Thygeson, Éditions MultiMondes, 320 p.AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 47 \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM L\u2019ACTUALITÉ SCIENTIFIQUE ET TECHNOLOGIQUE À LA PORTÉE DE TOUS ABONNEZ-VOUS > quebecscience.qc.ca/abonnement 514 521-8356 - 1 800 567-8356, poste 504 ÉDITIONS PAPIER ET NUMÉRIQUE ÉDITION NUMÉRIQUE 1 AN 8 numéros 36 $ 27 $ 2 ANS 16 numéros 58 $ 43 $ 3 ANS 24 numéros 81 $ 60 $ (plus taxes) ÉCONOMISEZ 51 % sur le prix en kiosque jusqu\u2019à e manière paradoxale, la dernière décennie a été marquée par une grande prise de conscience environnementale, mais aussi par plusieurs reculs en la matière.Et cette marche arrière est souvent le fait de dirigeants politiques aux idéologies plutôt conservatrices, voire populistes.Simple coïncidence ou motif récurrent ?Aux États-Unis, l\u2019arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche s\u2019est traduite par plusieurs actions délétères, dont le retrait annoncé de l\u2019Accord de Paris et l\u2019érosion de mesures de protection environnementale.Au Brésil, les idées de droite du président Jair Bolsonaro ne sont guère plus réjouissantes : menace (non exécutée) de se soustraire à l\u2019Accord de Paris, promotion du développement économique au détriment de l\u2019environnement, série de dérèglementations affaiblissant la protection de la forêt amazonienne.En Australie, en pleine tourmente des feux de brousse d\u2019une intensité et d\u2019une étendue inédites, le gouvernement de coalition conservateur de Scott Morrison s\u2019est fait reprocher son manque d\u2019engagement notoire en matière climatique, voire son scepticisme à l\u2019égard de la science.La communauté scienti?que est pourtant claire : les indicateurs environnementaux globaux tendent vers le rouge et il est urgent de mettre en œuvre des mesures environnementales et climatiques robustes.Pourquoi alors cet entêtement des chefs politiques, particulièrement ceux d\u2019appartenance conservatrice, à ne pas accepter sans équivoque la science et l\u2019urgence d\u2019agir ?Pour répondre à cela, il faut se tourner vers la psychologie.Dans la première méta-analyse du genre qu\u2019a publiée Nature Climate Change en 2016, Matthew Hornsey et ses collaborateurs ont examiné 27 variables susceptibles d\u2019expliquer l\u2019acceptation ou non des changements climatiques.Ils ont montré que les indicateurs les plus importants sont les orientations et idéologies politiques, ainsi que les valeurs individuelles, bien plus que les indicateurs traditionnels comme l\u2019âge, le genre, l\u2019appartenance culturelle et l\u2019échelle salariale.Ainsi, les individus qui appuient des partis aux valeurs libérales sont plus susceptibles de « croire » aux changements climatiques que ceux qui adhèrent à la vision des partis aux valeurs conservatrices.Même des indicateurs tels que le niveau de scolarité ou l\u2019expérience de phénomènes météorologiques extrêmes ne semblent pas in?uencer l\u2019acceptation de la réalité des changements climatiques tout autant.Autrement dit, tout passerait principalement par le prisme des valeurs personnelles et des allégeances politiques.Doit-on alors se surprendre que les données probantes arrivent dif?cilement à moduler les perceptions individuelles ?Mais cela ne dit toujours pas pourquoi les af?liations plus conservatrices semblent favoriser un tel scepticisme quant aux questions environnementales.Je me suis donc tourné vers la chercheuse Samantha Stanley, de l\u2019Université de Canberra, en Australie.Elle est l\u2019auteure principale d\u2019une méta-analyse parue en 2019 sur le lien entre les attitudes environnementales et deux attributs concourant à déterminer l\u2019idéologie politique des individus, soit l\u2019orientation de dominance sociale (ODS) et « l\u2019autoritarisme de droite » (right-wing authoritarianism ou RWA).L\u2019ODS se caractérise par la manière dont les individus pensent que le monde devrait être structuré (hiérarchie sociale, niveau d\u2019inégalité entre les groupes), alors que le RWA est dé?ni par la façon dont les individus pensent que le monde devrait être contrôlé (leadership strict et punitif ou tolérant et permissif).Les analyses de Samantha Stanley ont permis de déterminer que l\u2019ODS et le RWA sont de bons indicateurs des attitudes environnementales.Selon elle, « plus les gens sont tolérants à l\u2019égard des inégalités sociales (ODS) et plus ils appuient un leadership ferme (RWA), moins ils sont susceptibles de croire aux changements climatiques et de soutenir les actions environnementales ».Pis, pour les individus à forte dominance ODS et RWA, les environnementalistes sont perçus comme l\u2019une des plus grandes menaces en matière d\u2019environnement ! Or, selon la littérature scienti?que, ces deux attributs (ODS et RWA) sont positivement liés aux attitudes, idéologies, valeurs sociales et politiques\u2026 conservatrices.Voilà qui expliquerait, du moins en partie, la dif?culté à faire progresser les dossiers environnementaux chez les dirigeants politiques conservateurs ou autoritaires.Mais attention ! Les données présentées ci-dessus ne signi?ent pas que l\u2019ensemble des individus aux valeurs et idéologies politiques conservatrices adoptent des positions complètement antienvironnements.Ma conclusion ?A?n de transcender les fossés idéologiques politiques et d\u2019unir nos efforts, il ne suf?ra plus d\u2019espérer changer l\u2019opinion partisane à l\u2019aide de données scienti?ques.Il nous faudra revoir la façon d\u2019aborder les enjeux environnementaux auprès des leaders et individus d\u2019allégeances conservatrices en évitant de présenter les actions à entreprendre comme une menace à l\u2019ordre établi.Pas banal, vous en conviendrez, alors que les changements globaux en cours ne feront qu\u2019exacerber cet « ordre établi ».Mais ignorer le tout risque de nous coincer dans un cercle vicieux ad vitam æternam.Idéologies politiques et environnementales : amies ou ennemies ?D Les opinions exprimées dans cette chronique n\u2019engagent que leur auteur.JEAN-PATRICK TOUSSAINT @JeanPatrickT Anthropocène AVRIL-MAI 2020 | QUÉBEC SCIENCE 49 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM 50 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2020 RÉTROVISEUR L\u2018HISTOIRE DES SCIENCES VUE PAR SATURNOME AUTREMENT ! VOYEZ LA VILLE 5 JUIN 7 JUIN TOUR DE L\u2019ÎLE DE MONTRÉAL Roulez à travers le Stade olympique, la carrière Lafarge, et pour la première fois, le Port de Montréal! TOUR LA NUIT Découvrez le Montréal nocturne à son meilleur : un rendez-vous vélo, soir de pleine lune.INSCRIVEZ-VOUS VELO.QC.CA photo : Didier Bertrand 24 i gr oll) A Hy = *> A À.PL gins s x.on .ee \u2018 N : st 2.Tig\u201d HA a i, ~ - EE, FE > À.3 Ei rd gL.By .} Aa a x = { L ! 6 = JA * > 0% x yf A a Wie: - gM EE à C4 t «of LS \u201cin 4 L 9 ; ve ve! » A ~~ \u201cNr.5, vo.- yi ini #.[A * LJ] ib ig 0 ER % = *+ > < a a , An ne E - A tx # wh » Eu By, We 4) roc FL + 0 A, Gi Cot \u201c ¥ ae i \u2018 | o ë.> 34 >, 3 > \u2019 > + 7 ve PT wo, Ss 2 M pid & A (Vv, ol ¢ ot a wy 7.wi 4 dh & =\u201c Ÿ v \u201cye; - ni ss\u201d - ¥, 4 + i oy J \u2018.4 el NE e F + x ple Bod .À = + > {~ Ç ~~ # à + Cd = ; éi {* ° = Le) \u20ac., Wy + = ot wt ¥ % % 4 it + .x ll A > y \u2018J $ as JF A Wo 5 wi hh & NA \u201c CAN : ; ni gd k oe IRIC _lInstitut de\u2018reciergite en | LJ nologie et en cancé NL yl Un versité*de Monte Une référence\u2019 bref en FA { recherche tondamentale.e appliquée pour EXER) INSTITUT DE RECHERCHE EN IMMUNOLOGIE ET@ EN CANCEROLOGIE RIC Université A iric.Cade Montréal "]
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