Québec science, 1 janvier 2020, Octobre-Novembre 2020, Vol.59, No. 3
[" QUEBEC SCIENCE OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 DES TECHNOS D\u2019ICI QUI CHANGERONT LE MONDE QUE FAIT-ON DES CORPS DONNÉS À LA SCIENCE?Dans la tête des hypocondriaques Leur soufrance n\u2019a rien d\u2019imaginaire. 2 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 INRS.CA par la recherche Maîtrises et doctorats Apprendre Innover Rayonner 03_E?DITO_MOTS_CROISE?S_2020_10.indd 2 20-09-18 15:34 OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 3 SOMMAIRE 42 6 17 4 Éditorial Par Marie Lambert-Chan | 5 Mots croisés | 9 Carnet de santé Par Dre Alexandra S.Arbour 11 Technopop Par Chloé Freslon | 12 Polémique Par Jean-François Cliche | 46 Culture Par Émilie Folie-Boivin 49 Anthropocène Par Jean-Patrick Toussaint | 50 Rétroviseur Par Saturnome 26 QUÉBEC SCIENCE OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 L A C O U V E R T U R E : I L L U S T R A T I O N D E S É B A S T I E N T H I B A U L T Médecins et psychologues estiment que l\u2019hypocondrie toucherait de 6 à 13 % de la population.SUR LE VIF 6 LE CABINET DES CURIOSITÉS Dirigez des rayons UV ou de la lumière bleue sur certains organismes vivants et des tons ?uo apparaîtront.Pourquoi tant de coquetterie ?8 APRÈS LE CÔLON IRRITABLE, LE SIBO Ce trouble digestif moins connu pose des dé?s de diagnostic et de traitement aux médecins.10 LE JOURNAL DE LA CONTROVERSE Une nouvelle revue scienti?que offrira bientôt une tribune aux chercheurs dont les idées déplaisent.11 DOMMAGES COLLATÉRAUX La COVID-19 a entraîné un recul dans la lutte contre la tuberculose, le sida et le paludisme.14 FOUILLES EN ORBITE L\u2019archéologue Alice Gorman se passionne pour les vestiges que les humains laissent derrière eux dans l\u2019espace.REPORTAGES 17 Des technos qui vous veulent (vraiment) du bien On vous présente six innovations élaborées par des étudiants québécois qui ont le potentiel de changer le monde.26 Montréal et la bombe De 1943 à 1945, l\u2019Université de Montréal a accueilli une équipe internationale qui participait à la course à la bombe atomique.Retour sur la genèse de cette épisode palpitant.32 Métro-boulot-dodo La pandémie a fourni à plusieurs scienti?ques du Québec une occasion en or de se pencher sur le télétravail, un mode d\u2019organisation des tâches jusque-là boudé par les patrons.42 Le dernier service Donner son corps à la science, est-ce encore pertinent au 21e siècle ?Si les avis diffèrent, un constat demeure : pour ces dépouilles, une vie existe au-delà de la mort.EN COUVERTURE 37 C\u2019est grave, docteur ?Un chat dans la gorge, une ombre de ?èvre, des courbatures : qui n\u2019a pas porté une attention démesurée à son corps depuis le début de la pandémie ?Pour plusieurs, ces soucis sont temporaires, mais pour les hypocondriaques, il s\u2019agit d\u2019une réalité aussi angoissante que permanente.Peuvent-ils s\u2019en sortir ?03_E?DITO_MOTS_CROISE?S_2020_10.indd 3 20-09-21 10:14 4 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 MARIE LAMBERT-CHAN @MLambertChan Éditorial Où est passée la courtoisie ?Pierre angulaire de la science, la révision par les pairs est minée par des comportements toxiques, un phénomène que tentent de corriger les revues savantes.C et article est tout simplement du fumier.» « Ce que les auteurs ont écrit est une insulte à la science.» « Le premier auteur est une femme.Elle devrait être dans la cuisine, pas en train de rédiger des articles.» « Vous devriez considérer une carrière en dehors de la science.» Ces commentaires cruels et méprisants n\u2019ont pas été écrits par des trolls sur Facebook, mais bien par des scien- ti?ques chargés de réviser des articles soumis à des journaux savants.On dit de ces évaluateurs qu\u2019ils sont les chiens de garde de la science.Leur rôle consiste à séparer le bon grain de l\u2019ivraie dans les papiers envoyés par des chercheurs qui espèrent voir leurs travaux publiés.Quand on est peu familiarisé avec ce processus, de l\u2019extérieur, on peut aisément imaginer que les scienti?ques se critiquent entre eux avec rigueur, mais aussi avec tact et élégance.Du moins, c\u2019est ainsi que je me suis longtemps représenté ces « comités de lecture ».L\u2019expression même appelle au décorum (voire à la tisane !), non ?Avec les années, j\u2019ai compris que la révision par les pairs pouvait se révéler un véritable coupe-gorge, surtout pour les jeunes chercheurs.Comment expliquer autant de méchanceté et de condescendance gratuites ?L\u2019identité des réviseurs n\u2019est pas connue des auteurs (le nom de ces derniers est aussi souvent caché ; on dira alors que le processus se fait en double aveugle, mais il arrive qu\u2019il s\u2019opère en simple aveugle, ce qui ouvre la porte à des remarques discriminatoires à l\u2019endroit des auteurs).Sous le couvert de l\u2019anonymat, il est si facile de déverser son ?el ?les réseaux sociaux ne nous l\u2019ont-ils pas appris ?Certes, nombre d\u2019évaluateurs agissent de manière exemplaire.Et sans défendre leurs collègues discourtois, il faut néanmoins souligner que leur tâche est ingrate : ils travaillent bénévolement et leur charge s\u2019alourdit un peu plus chaque année, car le nombre d\u2019articles soumis croît de façon exponentielle.Pas étonnant que plusieurs chercheurs acceptent peu de mandats d\u2019évaluation.Une étude française a évalué que, en 2015, uniquement dans le domaine biomédical, 5 % des réviseurs ont assumé 20 % du fardeau ?qui, au total, s\u2019élève à 63,4 millions d\u2019heures de relecture.Par ailleurs, personne ne forme les évaluateurs.Il s\u2019agit d\u2019une compétence acquise sur le tas.Certains répéteront ainsi des comportements toxiques : ayant été eux-mêmes démolis par la critique, ils se justi?eront en prétendant qu\u2019un chercheur doit apprendre à la dure, que ce n\u2019est pas une profession faite pour les cœurs d\u2019artichaut.Anecdotique il n\u2019y a pas si longtemps, le phénomène est de mieux en mieux documenté.Les commentaires au vitriol cités plus haut ont été tirés d\u2019un sondage mené par des chercheuses américaines auprès de 1 106 scienti?ques de 46 pays travaillant dans les secteurs des sciences, des technologies, de l\u2019ingénierie et des mathématiques.Les résultats ont été dévoilés en janvier 2020 : 58 % des participants ont af?rmé avoir reçu des insultes de la sorte de la part de réviseurs.Leur productivité et leur con?ance en leurs habiletés en ont souffert, surtout au sein des groupes sous-représentés en recherche (les femmes et les minorités raci- sées et sexuelles).En juin dernier, le groupe Nature a effectué un rapide coup de sonde auprès du personnel de ses journaux : dans le cadre de leur travail, près du quart des 108 employés interrogés ont vu passer des commentaires de réviseurs « inappropriés ».Toujours l\u2019été passé, un professeur de science politique publiait dans le journal Social Science Quarterly une petite étude au titre aussi ?euri qu\u2019évocateur : « Dear Reviewer 2 : Go F* Yourself » (Cher réviseur no 2, va te faire f*****).Dans le folklore universitaire, le réviseur no 2 est le vilain du comité de lecture, celui qui lance des attaques ad hominem qui anéantissent l\u2019auteur.Il existe même un groupe Facebook militant activement contre le réviseur no 2 ; fondé en 2009, il réunit plus de 37 000 membres.Bien sûr, ce fameux réviseur n\u2019est pas toujours coupable de tout ce dont on l\u2019accuse.Mais il incarne le ras-le-bol à l\u2019égard du manque de professionnalisme qui mine la révision par les pairs.Les conséquences ne sont pas anodines : des carrières sont brisées et la science ralentie.Imaginez le temps fou passé à améliorer une étude lorsque l\u2019un des seuls commentaires pour vous guider est « c\u2019est du fumier » ; par où commencer ?Progressivement, des journaux savants mettent en place des garde-fous.Des codes de conduite sont adoptés.Des rédacteurs en chef éliminent les phrases disgracieuses des rapports de révision et rappellent à l\u2019ordre les fautifs.Des revues publient les critiques des réviseurs et les réponses des auteurs.Certains chercheurs acceptent même de jouer le jeu à visage découvert.Cela les force à formuler des critiques constructives.En ces temps sombres où plusieurs laissent libre cours à leur colère, leur frustration et leur agressivité sans égard pour l\u2019autre, ces initiatives sont une bouffée d\u2019air frais.Que nous soyons scienti?ques ou non, il y a des leçons à tirer de ces appels à la courtoisie et à la bienveillance.« 03_E?DITO_MOTS_CROISE?S_2020_10.indd 4 20-09-18 15:34 OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 5 Le magazine Québec Science est imprimé sur du papier certi?é FSC® (Forest Stewardship Council®), donc issu de forêts bien gérées et d\u2019autres sources responsables.C M C A A U D I T E D OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 VOLUME 59, NUMÉRO 3 Rédactrice en chef Marie Lambert-Chan Journalistes Marine Corniou, Mélissa Guillemette Journaliste Web et médias sociaux Annie Labrecque Collaborateurs Maxime Bilodeau, Jean-François Cliche, Isabelle Delorme, Émilie Folie-Boivin, Chloé Freslon, Philippe Marois, Etienne Plamond Emond, Gilles Sabourin, Alexandra S.Arbour, Saturnome, Jean- Patrick Toussaint, Dominique Wolfshagen Correctrice-réviseure Sophie Cazanave Directrice artistique Natacha Vincent Photographes/illustrateurs Jean-François Hamelin, Nicole Aline Legault, Pierre-Paul Pariseau,Donald Robitaille, Sébastien Thibault, Vigg Éditrice Suzanne Lareau Comptabilité Mimi Bensaid Chargée de projets, communications marketing Maryvonne Charpentier Conseillère, relations de presse et marketing Stéphanie Couillard Vice-présidente marketing et service à la clientèle Josée Monette Publicité Claudine Mailloux 450 929-1921 514 909-4601 cmailloux@velo.qc.ca Impression Solisco Distribution Messageries Dynamiques Parution: 8 octobre 2020 (565e numéro) Abonnement Canada, 1 an : 36 $ + taxes États-Unis, 1 an : 72 $ Outre-mer, 1 an : 112 $ 514 521-8356, poste 504, ou 1 800 567-8356, poste 504 Québec Science est publié par Vélo Québec Éditions Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada : ISSN-0021-6127 Envoi Poste-Publications Convention no 40065387.© Copyright 2020 \u2013 Québec Science.Tous droits de reproduction, de traduction et d\u2019adaptation réservés.Indexé dans Québec Science reçoit l\u2019aide ?nancière du ministère de l\u2019Économie et de l\u2019Innovation du Québec.Nous reconnaissons l\u2019appui ?nancier du gouvernement du Canada.Mots croisés Abonnez-vous www.quebecscience.qc.ca/ abonnez-vous 514 521-8356, poste 504 1 800 567-8356, poste 504 Un changement d\u2019adresse : changementqs@velo.qc.ca Écrivez-nous courrier@quebecscience.qc.ca Magazine Québec Science 1251, rue Rachel Est Montréal (QC) H2J 2J9 Suivez-nous www.quebecscience.qc.ca DES DIAMANTS QUI RETIENNENT L\u2019ATTENTION Chaque année, le prix Roberval récompense les meilleures communications expliquant la technologie dans l\u2019ensemble de la Francophonie.Notre journaliste Marine Corniou est ?naliste dans la catégorie Journalisme scienti?que et technique pour son reportage « Bijoux de laboratoire » portant sur les diamants synthétiques, publié dans le numéro de mars 2020.Seulement cinq autres candidatures québécoises ont été retenues, dans d\u2019autres catégories, dont celle de nos collègues Dominique Forget et France Désourdy, de l\u2019émission Découverte, pour leur reportage sur la construction du pont Samuel-De Champlain.Les gagnants seront connus en novembre prochain.DES NOMBRES QUI RENDENT HEUREUX Notre dossier estival sur les secrets des nombres a ravi plusieurs lecteurs amoureux des mathématiques.La plus pure des poésies est mathématique.Quel délice, ces pages sur « les nombres fascinants ».Je les garde précieusement et me promets de les relire souvent.Québec Science m\u2019a replongé dans ces courts moments d\u2019extase que mon professeur de maths au secondaire m\u2019avait fait vivre.Les années suivantes m\u2019ont ramené sur terre.Je suis devenu\u2026 vétérinaire.?Étienne Walravens Très intéressant, ce numéro de Québec Science sur les nombres fascinants.Je ne suis pas mathématicienne, mais pas du tout, mais j\u2019ai toujours aimé les nombres.Chacun les apprivoise à sa façon.Merci d\u2019avoir piqué ma curiosité.Il y a bien longtemps que j\u2019ai joué avec des nombres ! ?Johanne McDonald DES VOLCANS INQUIÉTANTS Dans notre numéro de septembre, nous évoquions les outils exploités par les chercheurs pour surveiller les volcans.Quand on pense aux catastrophes naturelles, on évoque le plus souvent les ouragans, les tremblements de terre, les inondations, les sécheresses et les incendies de forêt.On en vient à oublier que de nombreux volcans sont encore en activité sur la planète ou tout simplement en dormance.Le fait que de nombreux scienti?ques veillent aux signes avant-coureurs ne me rassure guère.Oui, on pourrait sans doute évacuer des villes, voire des régions entières, mais comme l\u2019indique votre article, les volcans ne sont pas seulement dangereux à cause de l\u2019éruption de lave, de l\u2019éjection de roches ou des gigantesques glissements de terrain qu\u2019ils peuvent entraîner.La possibilité qu\u2019une éruption volcanique d\u2019envergure altère le climat à l\u2019échelle mondiale est autrement plus terri?ante.?Pascal Robillard DANS VOS OREILLES Connaissez-vous nos balados ?Si ce n\u2019est pas le cas, nous vous invitons à découvrir ces séries documentaires qui vous feront entendre la science autrement à travers des enquêtes, des entrevues et des portraits exclusifs.Pour ne rien manquer, rendez-vous sur Apple Podcasts, SoundCloud ou sur notre site, www.quebecscience.qc.ca/balados.Bonne écoute ! QUEBEC SCIENC E JUILLET-AOÛT 2020 ZOOM SU R NOS MIC ROBES EN ORBIT E LE RETOU R INATTEN DU DU DIRIG EABLE Nombres fascin ants Quels son t les secre ts des nom bres qui gouve rnent nos vies ?4 P AGES DE JEUX 03_E?DITO_MOTS_CROISE?S_2020_10.indd 5 20-09-18 15:34 0 xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxxxxxx des curiosités LE CABINET \u2022 IMAGE : J.MARTIN, DU NORTHLAND COLLEGE 6 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 Ils sont bruns, beiges, kaki, gris, noirs.Mais dirigez des rayons UV ou de la lumière bleue sur certains organismes vivants et des tons éclatants apparaîtront.Pourquoi tant de coquetterie ?Par Mélissa Guillemette LA VIE EN FLUO O n connaît bien les animaux biolu- minescents comme les lucioles, qui produisent de la lumière grâce à une réaction chimique.Mais la bio?uores- cence, soit le fait de se teinter d\u2019une couleur étonnante sous l\u2019in?uence du rayonnement ultraviolet (UV) ou de lumière bleue, est un peu moins connue.Plusieurs chercheurs se penchent sur le sujet et leurs découvertes semblent les étonner autant que nous ! Les premières folies ?uo repérées dans la nature concernaient des substances trouvées chez des plantes.Dès 1845, sir John Herschel remarque qu\u2019une solution incolore de quinine devient d\u2019une « couleur bleue céleste vive et belle » sous un certain éclairage.Des chercheurs ont plus tard noté que la chlorophylle apparaît rouge sous la lumière bleue, au crépuscule par exemple.Envie de renverser votre conception du monde ?Traînez une banane dans une boîte de nuit équipée de blacklights ?qui sont en fait des UV.Elle arborera un joli bleu, une découverte qui ne date que de 2008 ! Des travaux plus récents ont montré que cette couleur serait le fait de phénols insolubles dans la paroi de cellules du fruit.Passons aux lichens, ces organismes pas banals formés d\u2019un champignon vivant en symbiose avec une algue.La ?uorescence est si commune parmi eux que la lampe UV fait partie des outils de base pour les étudier depuis les années 1950.« Ils émettent une ?uorescence de toutes les couleurs de l\u2019arc-en-ciel ! assure Troy McMullin, lichénologue au Musée canadien de la nature, à Ottawa.Les jaunes sont très communs, tout comme les oranges et les mauves.C\u2019est le re?et des substances chimiques qu\u2019ils contiennent.» Car les lichens sont de véritables usines : ils libèrent plus d\u2019un millier de composés qu\u2019on ne retrouve nulle part ailleurs dans la nature et certains sont ?uorescents.À quoi servent-ils ?Probablement à protéger le lichen des insectes, à lui permettre de survivre dans les pires conditions et de se nourrir à même l\u2019atmosphère.« Mais on ne connaît pas les mécanismes » derrière ces propriétés, dit M.McMullin.La ?uorescence n\u2019aurait donc pas forcément de fonction ; ce pourrait être un effet secondaire de ces mécanismes.C\u2019est justement en utilisant une lampe UV pour examiner le lichen d\u2019une forêt du Wisconsin qu\u2019une équipe a découvert que le pelage des polatouches (ou écureuils volants, qui vivent aussi Pour conirmer la luo- rescence du pelage du polatouche, des scientiiques du Northland College ont examiné 5 animaux sauvages et 109 spécimens conservés dans des musées.Ces derniers provenaient du Canada, du Mexique et du Guatemala, en plus des États-Unis. I M A G E S : X X X X X X X X X X X X X \u2022 IMAGE : XXXXXXXX S : JENNIFER DOUBT ; JAMIE DUNNING ET PHIL KESNER ET EDWARD RUTHAZER OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 7 au Québec) émet un beau rose ! Il s\u2019agit d\u2019une caractéristique très rare chez les mammifères \u2013 seuls les opossums sont également ?uorescents, et l\u2019article de 1983 à propos de cette découverte les quali?e de « psychédéliques » ! ?, alors que plusieurs cnidaires, poissons et ar- thropodes sont bien connus pour cette propriété.Toujours dans le règne animal, le bec et le tour des yeux du macareux moine, un oiseau qu\u2019on peut observer en Gas- pésie, aux îles de la Madeleine et sur la Côte-Nord, en jette sous les rayons ultraviolets : un bleu ?uo apparaît, selon des chercheurs.Sans oublier les amphibiens : une équipe américaine a récemment procédé à un grand relevé de 32 espèces de salamandres, grenouilles et cécilies (dépourvues de membres).Jennifer Y.Lamb et Matthew P.Davis, de l\u2019Université d\u2019État de Saint Cloud, ont constaté qu\u2019elles étaient toutes ?uorescentes d\u2019une façon ou d\u2019une autre ?peau, os, sécrétions ?et à tous les stades de développement.Est-ce que les animaux distinguent ces couleurs dans la nature ?La lumière bleue et les UV existent dans l\u2019environnement, après tout.« Il faut garder en tête que nous, les humains, voyons le monde d\u2019une certaine façon, mais les autres espèces le voient peut-être très différemment », rappelle la professeure Lamb, qui est herpétologiste.Une étude a ainsi montré récemment que les colibris perçoivent les ultraviolets.Il y a plus éclaté encore, nous apprend Matthew Davis, spécialiste de la biologie évolutive.« Les poissons-dragons des profondeurs Malacosteus produisent eux- mêmes une lumière bleue et l\u2019absorbent pour la réémettre en ?uorescence rouge.Ces systèmes les aident à chasser.» Les humains ne sont pas en reste : ongles et dents sont ?uorescents.Sans oublier les microorganismes présents sur notre peau.« Ça grouille de monde ! » rigole le professeur Davis.La cladonie cénote, en bleu, est un lichen présent au Québec.Quand elle n\u2019est pas sous l\u2019effet des rayons ultraviolets, elle est plutôt grisâtre.Les brins non luorescents ne lui appartiennent pas : il s\u2019agit d\u2019une mousse plumeuse.Le macareux moine est connu pour son bec coloré dont l\u2019apparence change lors de la période d\u2019accouplement.Jamie Dunning, un doctorant de l\u2019Imperial College de Londres, a découvert sa luorescence en 2018 sur un spécimen congelé, ce qu\u2019il a conirmé et décrit dans Bird Study l\u2019année suivante.M.Dunning cherche à connaître les causes du phénomène dans l\u2019espoir de parvenir à déterminer s\u2019il joue un rôle.Une protéine luorescente trouvée chez la méduse Aequorea victoria, bien connue sous le nom de GFP (pour green ?uorescent protein), a valu le prix Nobel de chimie en 2008 à ceux qui l\u2019ont découverte et développée pour propulser les sciences de la vie.On utilise désormais le gène codant cette protéine partout dans le monde comme marqueur cellulaire ou moléculaire dans les études.Sur cette photo, la GFP est exprimée dans les cellules ganglionnaires de la rétine de tétards transgéniques dans le cadre de travaux du laboratoire d\u2019Edward Ruthazer, à l\u2019Institut-hôpital neurologique de Montréal.On peut voir le nerf optique exciter l\u2019œil. \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM SUR LE VIF 8 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 L es chercheurs s\u2019intéressent de plus en plus au microbiote et aux milliards de bactéries qui le constituent, essentielles au bon fonctionnement du corps humain.Pour autant qu\u2019elles se trouvent au bon endroit ! Lorsque les bactéries prolifèrent dans l\u2019intestin grêle, les conséquences peuvent grandement altérer la qualité de vie.Cette prolifération bactérienne est connue sous l\u2019acronyme anglo-saxon SIBO (pour small intestinal bacterial overgrowth).« Ce n\u2019est pas un problème de qualité des bactéries, mais une multiplication de bactéries normales à un endroit qui n\u2019est pas normal », résume Mickael Bouin, gastroentérologue au Centre hospitalier de l\u2019Université de Montréal.En se multipliant dans l\u2019intestin grêle, ces bactéries ?qui consomment des glucides ?produisent des gaz (hydrogène, méthane\u2026) qui peuvent être à l\u2019origine de symptômes variés : ballonnements, ?atu- lences, constipation et diarrhée en alternance ou même des symptômes extradigestifs comme de la fatigue ou des dif?cultés de concentration.Ces symptômes ressemblent à ceux du syndrome du côlon irritable, ce qui rend la délimitation diagnostique dif?- cile.Les deux troubles se chevauchent d\u2019ailleurs souvent et leur lien est encore discuté dans la communauté scientifique, tout comme la prévalence du SIBO, qui reste non déterminée.Cette prolifération bactérienne intestinale est connue depuis longtemps, même si tous les praticiens ne sont pas suf?samment spécialisés pour la reconnaître, selon Michaël Bensoussan, gastroentérologue à l\u2019hôpital Charles-Le Moyne.Mais au cours des dernières années, la progression des connaissances dans le domaine du microbiote a renforcé l\u2019intérêt pour cette affection.Ainsi, des travaux menés par le Dr Bouin ont montré que les personnes atteintes de pancréatite chronique ou de cirrhose biliaire primitive sont davantage touchées.L\u2019origine du SIBO n\u2019est pas pour autant élucidée.Plusieurs facteurs pourraient y prédisposer, comme un traitement au long cours d\u2019inhibiteurs de la pompe à protons (souvent prescrits pour soulager le re?ux gastrique) ou des troubles de la motilité de l\u2019intestin grêle.Le diagnostic est également fort complexe.Pour y parvenir, on utilise deux méthodes : l\u2019aspiration et l\u2019analyse bactériologique du liquide contenu dans le jéjunum, une partie de l\u2019intestin grêle.Les gastroentérologues leur préfèrent toutefois une technique plus simple et non invasive : un test respiratoire pour analyser les gaz expirés par le patient après ingestion de glucose ou de lactulose.L\u2019excès d\u2019hydrogène et de méthane, uniquement produits par les microorganismes, est révélateur.Cet outil diagnostique est néanmoins critiqué.« Le test au glucose est facile à effectuer, mais il peine à atteindre la partie distale de l\u2019intestin grêle et l\u2019on estime qu\u2019il est positif sur environ un tiers des patients seulement, explique le Dr Satish Rao, professeur à l\u2019Université d\u2019Augusta, aux États-Unis.Quant au test au lactulose, je ne l\u2019utilise pas, car il entraîne un taux élevé de faux positifs.Compte tenu de ce problème de ?abilité, le SIBO suscite encore beaucoup de scepticisme.» Pour surmonter ces écueils, le Dr Rao teste actuellement une capsule à avaler mise au point par l\u2019entreprise canadienne StarFish Medical.C\u2019est « un minilabora- toire microbiologique révolutionnaire pour détecter les bactéries », résume-t-il.Les premiers résultats d\u2019essais in vitro seront dévoilés à l\u2019automne.S\u2019ils sont concluants, ils pourraient être suivis de tests sur l\u2019être humain au printemps 2021.Après le côlon irritable, le SIBO Des symptômes souvent associés au syndrome du côlon irritable cachent parfois un autre trouble digestif moins connu : le SIBO.Par Isabelle Delorme Carnet de santé Dre ALEXANDRA S.ARBOUR @alexandraarbour \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 9 Pour l\u2019heure, Michaël Bensoussan considère que, dans la pratique clinique, un résultat positif au test respiratoire est suf?- sant pour tenter un traitement des patients.DES SYMPTÔMES PERSISTANTS Des antibiotiques, comme la rifaximine ou le métronidazole, sont le traitement de choix.Le Dr Rao estime qu\u2019un tiers de ses patients guérit avec une seule prescription.Mais les récidives demeurent fréquentes tant que la cause du trouble chronique n\u2019est pas réglée, constate Mickael Bouin.« ll faut souvent essayer de traiter la dysfonction sous-jacente qui favorise la prolifération bactérienne, précise le gastroentérologue.À l\u2019origine, il y a souvent une mauvaise motilité de l\u2019intestin grêle.Certaines maladies de dégénérescence musculaire ou neurologique ou encore une perte de neurones empêchent l\u2019intestin de bien fonctionner.» Il sera alors dif?cile de régler le problème dé?nitivement, puisque très peu de médicaments permettent à l\u2019intestin grêle de recouvrer sa motilité.Cela dit, il est possible de traiter ponctuellement la prolifération en cas de récidive, rappelle le Dr Bouin.De plus, une médication accélérant le transit intestinal peut aider le patient.Michaël Bensoussan a pour sa part recours à un ensemble de mesures qui permettent d\u2019améliorer le confort digestif de ses patients, comme une cure de probiotiques et la diète FODMAP (pauvre en glucides fermentescibles, elle est souvent recommandée aux patients atteints du syndrome du côlon irritable).«Nous sommes dans la médecine empirique, pas dans la médecine fondée sur des preuves », souligne le gastroentérologue, pour qui les nombreuses recherches menées sur le microbiote permettront certainement d\u2019obtenir des progrès.Les chercheurs n\u2019ont pas ?ni d\u2019explorer les bactéries hébergées dans notre tube digestif.L e printemps 2020 restera gravé dans ma mémoire à jamais.J\u2019ai constaté comme vous l\u2019hécatombe dans les CHSLD qui a emporté tant de nos aînés.En tant que future gériatre, j\u2019aurais bien aimé mettre l\u2019épaule à la roue\u2026 mais je n\u2019ai pas pu.Pourquoi ?Disons simplement que j\u2019avais la tête ?ou plutôt le bedon ?ailleurs.Le printemps 2020 restera gravé dans ma mémoire à jamais, car c\u2019est aussi celui où je suis devenue maman.Dès la mi-février, j\u2019ai été mise à l\u2019écart pour terminer ma grossesse à l\u2019abri du coro- navirus.À l\u2019époque ?et encore aujourd\u2019hui ?, les connaissances quant aux effets de la COVID-19 sur les femmes enceintes et leurs poupons étaient embryonnaires (sans jeu de mots).Le principe de précaution s\u2019imposait.J\u2019ai donc assisté aux débuts de la pandémie devant mon petit écran, af?igée d\u2019une vive « coronanxiété ».Pendant ce temps, les travailleurs de la santé étaient, eux, directement exposés à l\u2019incertitude.Y aurait-il assez de lits pour accueillir tous les malades ?assez d\u2019équipements de protection individuelle ?D\u2019ailleurs, ces équipements seraient-ils adéquats pour les protéger ?Certains sont devenus des bourreaux de travail pour ne pas y penser.D\u2019autres ont tenté d\u2019atténuer les conséquences de l\u2019anxiété avec l\u2019alcool, comme en témoigne une récente enquête de l\u2019Institut national de santé publique du Québec.Le vin n\u2019étant pas une option pour moi, j\u2019ai tenté de gérer l\u2019inconnu autrement.À l\u2019instar des autorités de santé publique, j\u2019ai établi quelques « scénarios » d\u2019accouchement : un pessimiste, un optimiste et un entre les deux.L\u2019approche par scénarios est une recette éprouvée lorsqu\u2019il est essentiel de considérer l\u2019incertitude dans des situations hautement complexes, comme une pandémie ou les changements climatiques.Malgré tout, dès que les contractions ont commencé, les scénarios ont disparu et la peur au ventre a pris le dessus, au sens propre comme au sens ?guré.Je me suis mise en route pour la salle d\u2019accouchement par un après-midi gris du mois d\u2019avril.L\u2019hôpital, d\u2019habitude foisonnant de vie 24 heures sur 24, avait des allures postapoca- lyptiques.Le silence, les gardiens de sécurité et tout ce personnel masqué n\u2019avaient rien de rassurant.Ce fut le choc de la réalité : je n\u2019avais pas prévu qu\u2019un si petit microbe ferait ombrage à un si grand moment de ma vie.Si mon cœur était déjà rempli d\u2019amour pour ce petit être à venir, ma tête, elle, débordait de questions.Comment se passeraient les premiers jours de bébé dans un monde sens dessus dessous ?Quand ses grands-parents pourraient-ils le cajoler ?Quelles seraient les répercussions à long terme de grandir dans une société où le masque et les deux mètres de distance seraient de mise ?Grâce aux contractions ?que je remercie chaudement ?, j\u2019ai cessé de penser à la COVID- 19 pendant mon accouchement.J\u2019ai plutôt mis en œuvre les conseils de mon équipe soignante, qui semblait avoir eu la note de l\u2019Organisation mondiale de la santé relative à la communication en temps de pandémie.On y apprend que l\u2019incertitude est inévitable et qu\u2019elle a le potentiel de mener à la peur et à la panique.Certaines stratégies peuvent aider à la dissiper.Être transparent, communiquer explicitement et se centrer sur l\u2019action.« Poussez, madame ! On se lave les mains ! » Je n\u2019aurais jamais pensé faire de rapprochement entre l\u2019arrivée d\u2019un nouveau virus et la naissance d\u2019un premier enfant.N\u2019empêche que ces deux évènements suscitent beaucoup d\u2019inquiétude sur les plans personnel, familial, professionnel et sociétal.Mais là s\u2019arrête toute forme de comparaison\u2026 Je ne sais pas pour vous, mais je préfère de loin les chatouilles et les bisous ! La peur au ventre SUR LE VIF 10 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM L es articles controversés n\u2019ont pas manqué ces dernières années, comme celui tentant de réhabiliter le concept de colonisation ou cet autre se portant à la défense de la transracialité, c\u2019est-à-dire l\u2019idée de pouvoir se sentir noir tout en étant blanc.Si l\u2019on remonte à 2012, un article du Journal of Medical Ethics a quant à lui réussi à choquer tant les universitaires conservateurs que les plus progressistes : il af?rmait que le nouveau-né a un statut analogue au fœtus et que « l\u2019avortement après la naissance » ?soit mettre ?n à la vie du bébé ?devrait donc être permis.Cet article était coécrit par Francesca Minerva, qui a reçu des menaces en tous genres, en plus de perdre des occasions d\u2019emploi.« Ce n\u2019était pourtant pas le premier article à se pencher sur ce sujet ; ce débat existe depuis 40 ans ! » raconte la chercheuse postdoctorale af?liée aux universités de Warwick et de Gand, en Europe.Voilà qui a déclenché une ré?exion chez elle, ainsi que chez les philosophes Jeff McMahan et Peter Singer : le monde de la recherche leur semble de plus en plus frileux aux idées qui sortent du courant dominant.« On voit davantage d\u2019articles rétractés parce qu\u2019ils sont controversés », fait observer la bioéthicienne.Ses deux collègues, rattachés respectivement aux universités d\u2019Oxford et de Princeton, ont également causé des remous avec leurs écrits sur l\u2019infanticide, les droits des animaux, l\u2019euthanasie et la guerre.D\u2019où le Journal of Controversial Ideas, qu\u2019ils ont lancé en avril dernier et dans lequel les auteurs pourront utiliser un pseudonyme.Le premier numéro devrait paraître, en libre accès, au début de 2021.« Aucun sujet n\u2019est exclu, pourvu que l\u2019article soit de bonne qualité.Bien sûr, on ne publierait pas les instructions pour produire des armes biologiques ; ce serait très dangereux ! » dit Francesca Minerva.Les fondateurs espèrent que les autres revues scienti?ques en viendront à s\u2019ouvrir davantage aux propos qui font débat.« L\u2019écart entre ce que nous publierons et ce qui est publié ailleurs sera visible ; nous allons exposer le réel niveau de controverse dans la recherche, mentionne la chercheuse.Très souvent, le consensus est juste.Mais cela reste pertinent de remettre en doute les positions pour avoir de meilleurs arguments ou pour changer d\u2019idée si nécessaire.» Évidemment, le projet est critiqué.« L\u2019inquiétude est que la publication attire essentiellement des gens de la droite politique souhaitant discuter de genre et de race, note Thomas Hurka, professeur de philosophie à l\u2019Université de Toronto et membre du comité éditorial de la nouvelle revue.Ce serait dommage.J\u2019espère qu\u2019elle sera équilibrée entre la gauche et la droite.» Si la revue se veut une réponse à la « culture du boycottage », une pratique qui consiste à humilier publiquement des individus qui ont exprimé des idées jugées offensantes au point de réduire à néant leur carrière, l\u2019existence même du phénomène ne fait pas l\u2019unanimité chez les philosophes.« Mais certains d\u2019entre nous pensent que c\u2019est un problème, déclare M.Hurka.La preuve : de jeunes chercheurs ne publieraient jamais certaines opinions sous leur nom, car ce serait fatal pour leur carrière.» Yves Gingras, professeur d\u2019histoire et de sociologie des sciences à l\u2019Université du Québec à Montréal, rappelle que l\u2019anonymat fait déjà partie de la science.« C\u2019est la norme dans l\u2019évaluation [des articles] par les pairs.Pendant la révision, on ne veut pas savoir si c\u2019est un Einstein qui a écrit le texte, on veut juste savoir si c\u2019est bon ! Ce qui est particulier avec la nouvelle revue, c\u2019est que les auteurs peuvent décider de conserver l\u2019anonymat ensuite », à la publication.Lui aussi estime que la liberté de recherche est en recul, même au Québec.« Des gens ont cessé de travailler sur certains sujets, je vous l\u2019assure.» Les lira-t-on dans le nouveau Journal ?Le journal de la controverse Une nouvelle revue scienti?que offrira bientôt une tribune aux chercheurs dont les idées déplaisent.Par Mélissa Guillemette Technopop CHLOÉ FRESLON @f_chloe Dommages collatéraux OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 11 \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM C\u2019 e s t l a p l u s morte l le des m a l a d i e s i n - fectieuses et la COVID-19 risque de lui donner un funeste coup de pouce.La tuberculose, qui tue 1,5 million de personnes chaque année, pourrait faire 13 % de victimes supplémentaires rien qu\u2019en 2020, selon les estimations de l\u2019Organisation mondiale de la santé (OMS).D\u2019ici 2025, un surplus de 1,4 million de victimes pourrait être à déplorer en raison de la crise sanitaire liée au coronavirus, surtout en Asie et en Afrique, redoute quant à lui le partenariat international Halte à la tuberculose, qui a publié diverses modélisations.Autrement dit, ce serait l\u2019équivalent d\u2019un bond de cinq à huit ans en arrière dans la lutte contre ce ?éau que l\u2019Organisation des Nations unies souhaitait éradiquer d\u2019ici 2030\u2026 « La COVID-19 a un effet dévastateur », s\u2019alarme Madhukar Pai, directeur du Centre international de tuberculose McGill.Au cours des premiers mois de la pandémie, le nombre de cas de tuberculose rapportés a baissé de 50 à 80 % selon les pays, souligne-t-il.La bactérie responsable de cette affection respiratoire n\u2019a pourtant pas reculé ; la COVID-19 a plutôt entravé l\u2019accès aux diagnostics et aux soins, et ralenti le dépistage et le traçage des personnes infectées.À moyen terme, les experts craignent des problèmes d\u2019appro- v i s i o n n e m e n t e n matériel diagnostique et en médicaments.Et la tuberculose n\u2019est pas la seule maladie à avoir pro?té de la crise.« Il y a des reculs dans la lutte contre le sida et le paludisme, dans la santé infantile et la santé maternelle », reprend l\u2019épidémiologiste.Les campagnes de vaccination infantile, notamment, ont été suspendues dans des dizaines de pays, mettant 80 millions d\u2019enfants en danger de contracter la rougeole, la poliomyélite ou la diphtérie, selon l\u2019OMS.Hélas, même une interruption brève des services aura des conséquences fatales.C\u2019est ce que conclut une étude publiée en juillet dernier dans The Lancet, qui a évalué l\u2019effet de la pandémie selon quatre scénarios correspondant à un contrôle plus ou moins rapide du coronavirus.Dans les pays à revenus faibles et intermédiaires, « les décès attribuables au VIH, à la tuberculose et au paludisme pourraient être supérieurs respectivement de 10, 20 et 36 % en cinq ans par rapport à ce qui serait arrivé sans la pandémie », notent les auteurs.En fait, les pertes en vies humaines pourraient excéder à bien des endroits celles causées par la COVID-19, selon le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.Partout, des voix s\u2019élèvent pour la mise en place de plans d\u2019action rétablissant en urgence l\u2019accès aux antirétroviraux, au diagnostic et au traitement rapide de la tuberculose et la distribution de moustiquaires contre le paludisme.Sans quoi, après avoir mis le monde sur pause, la COVID-19 risque de le faire reculer en ramenant à l\u2019avant-scène des maladies qui étaient en voie d\u2019être endiguées.M.C.J e suis née dans les années 1980.J\u2019ai donc connu une époque sans Internet.Quand j\u2019étais enfant, pour trouver une réponse à mes innombrables questions, je devais absolument aller à la bibliothèque.Si je voulais voir mes amis, je devais me rendre chez eux à vélo et nous passions des heures à écouter l\u2019album qui venait de sortir.Étions-nous vraiment plus heureux « dans le temps » ?La question revient de plus en plus souvent alors que le Web est critiqué pour sa toxicité croissante.Pourtant, nous ne serions pas plus malheureux qu\u2019avant, si l\u2019on en croit une équipe de chercheurs du Royaume-Uni qui a analysé huit millions de livres publiés entre 1820 et 2009 (soit tout juste au moment où les médias sociaux entraient dans nos vies).Chaque ouvrage s\u2019est vu attribuer un « score de bonheur ».Les chercheurs ont ainsi découvert que le moment le moins heureux aux États-Unis se situe à la chute de Saigon, en 1975, bien avant la popularisation d\u2019Internet, qu\u2019on situe habituellement autour de la ?n des années 1990.Pourquoi regrettons-nous le passé alors qu\u2019il est désormais beaucoup plus facile de trouver une forme de bonheur immédiat ?Médias sociaux, vidéos de tous formats, nouvelles en temps réel : quelle que soit votre activité en ligne préférée, vous pouvez vous y adonner sans limites, à n\u2019importe quel moment.Et c\u2019est peut-être bien là le problème : le sentiment de satisfaction est tellement immédiat que la vie en ligne nous incite à moins investir dans nos souvenirs et dans l\u2019établissement de relations à long terme.Quitter les médias sociaux serait-il la solution ?Pas selon une étude américaine, parue en 2019, au cours de laquelle 130 participants ont dû s\u2019abstenir de consommer des médias sociaux pendant quatre semaines.On leur a demandé de remplir un journal quotidiennement a?n de mesurer leur solitude, leur bien-être et l\u2019appréciation de leur journée.Les résultats n\u2019ont montré aucune relation de cause à effet entre les médias sociaux et le contentement quotidien.Et si nous posions la mauvaise question ?Il ne s\u2019agit pas de savoir si nous étions plus heureux avant Internet, mais plutôt de déterminer si nous sommes capables d\u2019être heureux avec Internet.J\u2019ai des souvenirs très positifs de ma découverte du Web, en 1999.Je me rappelle très bien mon premier téléchargement de musique sur Napster et ma première conversation sur mIRC.Il y avait de la générosité, de la curiosité sincère et une volonté de comprendre.Ce n\u2019est pas la technologie qui nous rend (mal)heureux, mais l\u2019utilisation qu\u2019on en fait.Étions-nous plus heureux avant Internet ? Polémique JEAN-FRANÇOIS CLICHE @clicjf 12 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 \u2022 IMAGE : VIGG I nfecter ou ne pas infecter, telle est la question.Pour le groupe 1Day Sooner, la réponse va de soi : si exposer sciemment, en laboratoire, des humains à la COVID-19 permet d\u2019accélérer la mise au point d\u2019un vaccin, alors oui, on peut le faire, dans la mesure où certaines conditions éthiques sont remplies.Plus de 30 000 personnes dans le monde ont d\u2019ailleurs répondu à l\u2019appel de cette organisation et se portent maintenant volontaires pour servir de cobayes.Mais la communauté scienti?que, elle, n\u2019est pas si convaincue\u2026 1Day Sooner a été lancée par une étudiante en biologie de 22 ans, Sophie Rose, qui a rédigé une lettre ouverte enjoignant les National Institutes of Health d\u2019appuyer des essais d\u2019infection intentionnelle (ou « essais de provocation »).« Plus rapide que les tests traditionnels, plaidait la lettre, un essai de provocation humaine va produire des résultats plus concluants [que des études sur des animaux, dont on n\u2019est jamais totalement sûr qu\u2019ils s\u2019appliquent à nous].» Les essais cliniques ne peuvent pas montrer de preuve directe d\u2019immunité, puisqu\u2019ils n\u2019exposent pas les participants à un microbe.Ils ne mesurent que les quantités d\u2019anticorps produits après la vaccination.En général, c\u2019est là un excellent indicateur d\u2019immunité, mais la seule manière d\u2019être vraiment certain de l\u2019ef?cacité d\u2019un vaccin est de le tester « pour vrai » ?ce qui est plus facile à dire qu\u2019à faire.Inoculer un microbe à des humains soulève des questions éthiques aussi évidentes qu\u2019épineuses.C\u2019est pourquoi on ne le fait pas ! Les participants des essais cliniques reçoivent soit le vaccin, soit un placébo.Puis les sujets retournent à leurs activités normales pendant assez longtemps pour qu\u2019un certain nombre d\u2019entre eux soient « naturellement » exposés au microbe.Après quoi on regarde si les individus vaccinés ont été moins infectés que ceux qui ont reçu le placébo.Mais en procédant ainsi, il faut attendre au bas mot plusieurs mois avant d\u2019observer une différence, un temps que la COVID-19 ne nous laisse pas, plaide 1Day Sooner.On pourrait abréger énormément le processus si l\u2019on exposait au virus des sujets en laboratoire.Alors quelle serait la façon de faire moralement acceptable ?1Day Sooner propose de recruter uniquement des jeunes en santé : le taux de mortalité chez les 20-29 ans est de 0,03 %, d\u2019après une étude récente publiée dans The Lancet, et ce chiffre est encore plus bas si l\u2019on ne retient que des gens en parfaite santé.Pour peu qu\u2019ils donnent leur consentement éclairé et que les tests se déroulent sous une supervision médicale de grande qualité, alors le risque serait négligeable.Ces arguments ont convaincu des dizaines de chercheurs en médecine et en bioéthique, en plus de 15 lauréats du prix Nobel, qui ont cosigné la lettre de 1Day Sooner.En outre, trois chercheurs américains faisaient valoir essentiellement les mêmes arguments dans un article paru en juin dans le Journal of Infectious Diseases.Mais pour chaque scienti?que qui appuie l\u2019initiative, il s\u2019en trouve toujours un autre qui y voit un raccourci dangereux, voire inutile.Un comité formé par l\u2019Organisation mondiale de la santé au printemps dernier n\u2019a pu trancher la question parce qu\u2019il était trop divisé, rapportait Science cet été.En général, pour qu\u2019un essai de provocation sur des humains soit jugé éthiquement acceptable, il faut que l\u2019on connaisse déjà un traitement ef?cace au cas où le vaccin se révélerait inopérant.Or, il n\u2019existe pour l\u2019instant aucun médicament imparable pour la COVID-19, rappelait le chercheur et conseiller de longue date d\u2019entreprises biomédicales le Dr Michael Rosenblatt dans le magazine STATNews.En outre, signale-t-il, comment les participants pourraient-ils donner un consentement éclairé au sujet d\u2019un virus apparu il y a moins d\u2019un an et à propos duquel nous ignorons encore tant de choses ?Et par-dessus tout, ajoutait le blogueur de Science Trans- lational Medicine Derek Lowe, il n\u2019est pas sûr que des essais de provocation humaine accéléreraient vraiment l\u2019arrivée d\u2019un vaccin.Dans bien des régions du monde, le coronavirus se répand suf?samment vite pour que les tests de vaccins soient jugés concluants ou pas dans des délais assez brefs.Beaucoup de candidats vaccins ont pro?té d\u2019une « voie rapide » de la part des autorités règlementaires de divers pays, si bien que plusieurs ont déjà commencé leurs essais cliniques.« On a fait en trois ou quatre mois ce qui prend habituellement de cinq à six ans », me disait récemment Nathalie Charland, la directrice des affaires scienti?ques et médicales de l\u2019entreprise québécoise Medicago (qui travaille sur un vaccin).Alors, la question se pose : vaut-il vraiment la peine d\u2019infecter des sujets humains si cela n\u2019accélère pas, ou si peu, un processus qui est déjà écourté ?Faut-il jouer avec le feu ? Protégez-vous contre l\u2019ignorance ABONNEZ-VOUS DÈS MAINTENANT?! www.quebecscience.qc.ca/abonnement *sur le prix en kiosque.51 % de rabais* Jusqu\u2019à L\u2019heure est à la science \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM ENTREVUE | Alice Gorman 14 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 Fouilles en orbite L\u2019archéologue Alice Gorman se passionne pour les vestiges que les humains laissent dans leur sillage.Mais pas sur Terre ! Plutôt en orbite, sur la Lune ou ailleurs dans le système solaire.Par Marine Corniou \u2022 IMAGE : DANIEL KUCEK OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 15 lice Gorman a grandi dans une ferme en Australie, loin des lumières des villes.Le ciel étoilé l\u2019a fascinée dès son plus jeune âge.Mais elle dévorait aussi les encyclopédies et les livres d\u2019histoire.Son cœur a donc longtemps balancé entre l\u2019astrophysique et l\u2019archéologie.La deuxième option a pris le dessus\u2026 pour un temps seulement.Incapable de tirer un trait sur l\u2019espace, Alice Gorman s\u2019est forgé un domaine de recherche sur mesure.À l\u2019Université Flinders, à Adélaïde, elle se consacre à l\u2019archéologie de l\u2019espace, un champ d\u2019études de plus en plus reconnu.Elle a signé en 2019 le livre Dr Space Junk vs The Universe : Archaeology and the Future, dans lequel elle partage sa passion pour le patrimoine spatial.Son surnom, qu\u2019on pourrait traduire par la « pro des débris spatiaux », témoigne de son faible pour les déchets, ces témoins discrets de l\u2019histoire qui en disent long sur ceux et celles qui les ont abandonnés.Québec Science : On imagine généralement l\u2019archéologue à quatre pattes avec son pinceau dans un chantier de fouilles.Mais qu\u2019est-ce que l\u2019archéologie de l\u2019espace ?Alice Gorman : Les archéologues de l\u2019espace étudient tout ce qui est lié à l\u2019envoi d\u2019humains ou de machines dans le cosmos.L\u2019idée, c\u2019est d\u2019utiliser des méthodes et des théories propres à l\u2019archéologie sur les sondes spatiales, les satellites, les débris spatiaux, les sites d\u2019atterrissage sur la Lune ou les planètes, les bases de lancement de fusées, etc.Comme tout archéologue, nous nous intéressons aux artéfacts et aux lieux signi?catifs, aux choses matérielles et à leur évolution dans le temps.QS Ne s\u2019agit-il pas plutôt d\u2019histoire des sciences ou de sociologie ?AG Les historiens travaillent avec des documents, des cartes, des enregistrements, des histoires orales.Les sociologues se penchent sur les relations humaines.Nous employons aussi tout cela, mais ce sont vraiment les objets et les lieux qui retiennent notre attention, et la façon dont on a créé ces objets pour mieux s\u2019adapter à l\u2019espace.C\u2019est vrai que nous avons des documents, des photographies et des tonnes d\u2019informations sur cette période, mais cela ne représente qu\u2019un point de vue partial.Souvent, les gens ne documentent que ce qui leur semble important, alors que l\u2019archéologie se concentre sur les « petites choses oubliées », comme disait l\u2019anthropologue américain James Deetz.QS Vous avez commencé votre carrière comme archéologue consultante en patrimoine aborigène, évaluant le terrain avant la construction de barrages ou l\u2019exploitation de mines par exemple.Comment avez-vous atterri dans l\u2019archéologie de l\u2019espace ?AG Je travaillais principalement avec les communautés aborigènes ; j\u2019avais un intérêt pour les outils en pierre.En 2001, après une journée sur le terrain, je contemplais le ciel nocturne et j\u2019ai eu une révélation : parmi les choses que j\u2019admirais là-haut se trouvaient aussi des artéfacts humains.Cela a fait clic dans mon cerveau ! À l\u2019époque, quelques personnes tentaient de développer ce sujet, comme Beth Laura O\u2019Leary, qui avait catalogué en 1999 tous les objets laissés sur le site d\u2019alunissage d\u2019Apollo 11 [NDLR : il y en a 109].Nous n\u2019étions qu\u2019une poignée de chercheurs et nous avons fait face à pas mal de scepticisme ! Les gens prétendaient que l\u2019histoire spatiale était trop récente.QS C\u2019est encore un domaine d\u2019études méconnu.Est-il mieux compris aujourd\u2019hui ?AG Cela fait une soixantaine d\u2019années qu\u2019on envoie des objets dans l\u2019espace, et M.et Mme Tout-le-monde comprennent mieux qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un patrimoine.Mais vous savez, l\u2019archéologie ne concerne pas uniquement l\u2019exhumation des choses très anciennes.Il y a aussi l\u2019archéologie contemporaine, qui vise la période débutant après la Seconde ENTREVUE | Alice Gorman 16 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 Guerre mondiale, marquée par la production et la consommation de masse, les objets à usage unique, les armes nucléaires, etc.L\u2019archéologie de l\u2019espace en fait partie.Et quand on y pense, c\u2019est fou l\u2019importance qu\u2019ont eue les satellites dans nos vies au cours des dernières décennies ! QS Quel est l\u2019état des objets abandonnés dans l\u2019espace ?AG Sur Mercure, Vénus, Mars et Titan, notamment, on trouve beaucoup de sondes spatiales qui sont désormais hors service, même si certaines fonctionnent encore.Ainsi que des robots qui ont ?ni leur vie, tout comme d\u2019autres qui se sont écrasés ou qui n\u2019ont jamais marché\u2026 La moitié des missions envoyées sur Mars ont échoué ! Ces machines sont des témoins de nos essais et erreurs.Les estimations varient, mais on pense qu\u2019il y a au-dessus de 23 000 objets de plus de 10 cm dans l\u2019espace.Plus on s\u2019éloigne de la Terre, moins ils sont nombreux.Et au- delà de Jupiter, il n\u2019y a plus aucune trace de passage humain, même si des sondes sont déjà passées et ont continué leur route.QS À défaut de pouvoir aller « sur le terrain », comment menez-vous vos recherches ?AG Toutes les stations terrestres utilisées pour le lancement ou la communication avec des sondes spatiales sont intéressantes.De plus, chaque jour, des débris chutent vers la Terre.La plupart brûlent en entrant dans l\u2019atmosphère, mais certains parviennent au sol.Je suis d\u2019ailleurs la ?ère propriétaire d\u2019un petit morceau d\u2019isolant du réservoir de Skylab, la première station spatiale lancée par la NASA ! De gros bouts sont tombés à l\u2019ouest de l\u2019Australie, en 1979, et un collègue m\u2019en a donné un.Imaginez l\u2019incroyable voyage qu\u2019ils ont fait ! Je m\u2019intéresse aussi aux conditions physiques dans l\u2019espace et à leur effet sur les matériaux.Prenez la mission Rosetta, qui a étudié la surface de la comète 67P et y a posé un atterrisseur, Philae, en 2014.Combien de temps l\u2019épave va-t-elle survivre ?QS : Qu\u2019en est-il des rebuts qui tournent autour de la Terre ?On dit que 95 % des objets en orbite sont considérés comme des déchets.AG Dans mes recherches, je me concentre sur ces débris spatiaux en particulier.Vous connaissez Alouette ?C\u2019est un de mes débris favoris.Lancé en 1962 par le Canada, c\u2019est le premier satellite ni américain ni soviétique qui a été mis en orbite.Il est toujours là-haut, il est magni?que.L\u2019histoire spatiale est dominée par les États-Unis et la guerre froide, mais Alouette nous rappelle que beaucoup d\u2019autres nations ont laissé leur trace dans l\u2019espace.Il y a de grands projets de nettoyage pour désencombrer les lieux et limiter les collisions.Je veux amener les gens à penser à ce patrimoine et à intégrer cette notion dans les intentions de nettoyage, même si l\u2019on ne possède pas encore les technologies pour les réaliser.On n\u2019a peut- être pas besoin de tout éliminer.QS Vous travaillez aussi sur l\u2019archéologie de la Station spatiale internationale [SSI], qui n\u2019est pourtant pas encore une épave\u2026 AG C\u2019est mon autre projet majeur et je m\u2019y consacre avec Justin Walsh, de l\u2019Université Chapman en Californie.La SSI, la seule station en orbite actuellement habitée, a été occupée en continu depuis 20 ans.Mais il ne lui reste que 4 ou 5 ans à vivre avant d\u2019être vidée et désorbitée.Notre travail d\u2019archéologues est de documenter comment les équipages ont utilisé les objets dans la Station, comment ils s\u2019en sont servis pour former leur société.C\u2019est une question très classique en archéologie.QS Le projet d\u2019accès à Internet par satellites Starlink, que propose l\u2019entreprise SpaceX, va changer le paysage orbital.Qu\u2019en pensez-vous ?AG La proposition de Starlink est de placer 30 000 satellites en orbite au cours des 12 prochaines années.D\u2019autres entreprises ont aussi des projets similaires de constellations de satellites.Cela change l\u2019environnement orbital à un rythme jamais vu auparavant.Jusqu\u2019ici, les États-Unis et l\u2019URSS ont été de loin les plus grands producteurs de satellites et de déchets orbitaux.Cette nouvelle ère aura des conséquences sur l\u2019astronomie, sur l\u2019expérience des gens qui regardent le ciel nocturne, sur le risque de collision, mais aussi sur la capacité de la population à accéder à Internet\u2026 Qui utilisera ces services ?Vont-ils réduire ou aggraver la fracture numérique ?Je n\u2019ai pas vu beaucoup d\u2019analyses à ce sujet.QS Arrivez-vous à transmettre votre amour des déchets spatiaux ?AG Nous avons tendance à assimiler les technologies spatiales à quelque chose de distant, de froid et de métallique.En fait, nous avons beaucoup de liens avec ces objets.Raconter leur histoire, comme je le fais, peut nous aider à les visualiser au-dessus de nos têtes et à faire en sorte que chacun d\u2019entre nous se sente relié à l\u2019espace.C\u2019est important, car tout le monde a le droit d\u2019avoir une opinion sur l\u2019avenir de l\u2019espace.Starlink en est un bon exemple : ces questions ne concernent pas uniquement les États-Unis ou les sociétés privées, mais tous les humains sur Terre.Les satellites ont également une signi?- cation culturelle.Prenons un autre exemple canadien : dans les années 1990, le Canada a lancé une série de satellites, Anik, dont le but était de favoriser l\u2019accès des communautés du Nord aux télécommunications.Non seulement les satellites ont permis à ces communautés d\u2019être moins isolées, mais ils leur ont aussi offert l\u2019occasion d\u2019exporter davantage de contenu culturel autochtone vers les régions du Sud.C\u2019était donnant- donnant.J\u2019aime vraiment cette histoire.Quand on y pense, c\u2019est fou l\u2019importance qu\u2019ont eue les satellites dans nos vies au cours des dernières décennies ! qui vous veulent (vraiment) du bien DES TECHNOS DOSSIER SPÉCIAL Des innovations élaborées par des étudiants québécois ont le potentiel de protéger l\u2019environnement, de mieux soigner des gens et même de sauver des vies.Pour mener leur idée jusqu\u2019à la mise en marché, ces jeunes n\u2019ont pas hésité à créer leur entreprise.On vous présente six inventions qui promettent de changer le monde.INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE \u2022\u2022\u2022 UN DOSSIER D\u2019ETIENNE PLAMONDON EMOND \u2022 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 17 18 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE \u2022\u2022\u2022 \u2022 IMAGES : WHALE SEEKER ; PÊCHES ET OCÉANS CANADA COMMENT ÇA MARCHE ?1 Un réseau de neurones convolutif, soit un type de réseau de neurones arti?ciels souvent utilisé dans la reconnaissance visuelle, est entraîné à l\u2019aide d\u2019images aériennes.2 Les fautes d\u2019interprétation sont corrigées et les paramètres ajustés.3 L\u2019intelligence arti?cielle (IA) détecte correctement et automatiquement la présence et la position des baleines.4 Par la suite, une plateforme intégrant le système d\u2019IA sera accessible par un portail Web.Le client téléversera ses images aériennes, puis recevra un rapport ou un résultat sur la quantité et la répartition des mammifères marins.ien qu\u2019elles soient é n o r m e s , l e s b a l e i n e s n \u2019 e n demeurent pas moins difficiles à repérer sur des images pr ises du haut des airs.Bertrand Charry le sait bien : au cours de sa maîtrise en biologie à l\u2019Université McGill, terminée en 2017, il a analysé à la main plus de 3 300 photos aériennes pour y trouver des narvals, longs de quatre ou cinq mètres sans leur corne.Mais ce n\u2019est rien comparativement au travail qu\u2019il abat en 2017 avec sa conjointe, Emily Charry Tissier, pour le Fonds mondial pour la nature.A?n de dénombrer ces « licornes des mers » et délimiter leurs habitats critiques dans l\u2019Arctique canadien, le couple consacre environ 1 200 heures à passer au peigne ?n plus de 6 000 clichés.Est-ce qu\u2019une technologie aurait pu leur faciliter la tâche ?Le duo n\u2019en trouve alors aucune.Pourtant, ils sont plusieurs dans le même bateau : les navires de marchandises souhaitent éviter les baleines ; les pétrolières doivent cesser leurs études sismiques lorsque ces mammifères marins sont proches ; les États veulent gérer adéquatement les populations présentes dans leurs eaux.« Mais ils ont tous le même problème : ils doivent examiner leurs images plus rapidement, à moindre coût, avec des résultats certains », souligne Emily Charry Tissier.Le hasard fait son œuvre.Après ce travail de recension, Emily Charry Tissier rencontre le développeur logiciel Antoine Gagné-Turcotte\u2026 dans un parc canin ! Ensemble, ils fondent Whale Seeker en 2018.Accompagnée depuis un an à l\u2019accélérateur d\u2019entreprises District 3, af?lié à l\u2019Université Concordia, la jeune pousse peau?ne un système d\u2019intelligence artificielle (IA).Pour distinguer de manière automatique des photos de chats, les machines ont déjà fait leurs preuves.Mais localiser des baleines plus ou moins immergées sur des images aériennes comporte d\u2019autres dé?s.« Même pour l\u2019œil humain, c\u2019est parfois dif?cile », souligne Antoine Gagné-Turcotte.Les vagues, les re?ets, les embarcations, les petites îles : plusieurs détails peuvent porter à confusion.L\u2019entreprise en démarrage utilise et raf?ne ses algorithmes a?n d\u2019accélérer ses analyses pour des clients comme Pêches et Océans Canada ou des ?rmes d\u2019évaluation d\u2019impacts environnementaux.En parallèle, elle poursuit le décompte à la main pour con?rmer les résultats avec une méthode éprouvée.Ces données sont précieuses, puisqu\u2019elles permettent d\u2019entraîner le réseau de neurones arti?ciels par la technique d\u2019apprentissage profond.Car Whale Seeker ne cache pas son intention : une fois rendue à maturité, l\u2019IA sera mise à la disposition de clients et de scienti?ques par l\u2019entremise d\u2019un portail Web.La plateforme pourra traiter des images prises depuis un avion, un drone\u2026 ou peut-être même un satellite.En effet, Whale Seeker mène un projet pilote avec Pêches et Océans Canada pour détecter depuis l\u2019espace des mammifères marins de taille moyenne comme des bélugas.Une compétence qu\u2019elle souhaitera certainement enseigner ensuite à sa machine.B OÙ EST WILLY ?Whale Seeker entraîne une intelligence arti?cielle à trouver les baleines dans les images aériennes.Whale Seeker utilise ce genre d\u2019image pour entraîner son système.Les cofondateurs de l\u2019entreprise Whale Seeker : Antoine Gagné-Turcotte, Bertrand Charry et Emily Charry Tissier. OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 19 \u2022 IMAGES : SAMUEL DUVAL ; ANTOINE PROULX ; SHUTTERSTOCK.COM 1 Un aspirateur pompe le mélange de sable et de plastique et l\u2019achemine vers un réservoir.2 Dans le réservoir de décantation, des jets propulsent de l\u2019eau pompée de la mer et séparent les agrégats de sable et de plastique.Les jets sont ensuite arrêtés, le temps de laisser le sable et la roche couler jusqu\u2019au fond.Les microparticules de polypropylène et de polyéthylène remontent à la surface.3 De l\u2019eau est ensuite ajoutée progressivement dans le même réservoir de manière à le faire déborder.4 L\u2019eau et le plastique à sa surface sortent par une valve, puis tombent dans une gouttière.Celle-ci débouche sur un ?ltre récupérant le microplastique.Une valve retourne le mélange de sable et d\u2019eau sans plastique sur la plage.COMMENT ÇA MARCHE ?u printemps 2019, un groupe d\u2019étudiants en génie m é c a n i q u e d e l \u2019Université de S h e r b r o o k e prennent l\u2019avion pour aller à la plage.Mais sur celle de Ka- milo, on ne se prélasse pas.Située à Hawaii, l\u2019étendue de sable est jonchée de particules de plastique, la plupart aussi petites qu\u2019un grain de riz.Les morceaux de polypropylène et de polyéthylène qui ?ottent dans l\u2019océan y sont transportés massivement par le tourbillon océanique du Paci?que Nord avant d\u2019échouer sur ses rivages, où vivent une faune et une ?ore uniques et fragiles, dont des phoques moines en péril.Ce plastique réchauffe aussi la plage, ce qui in?ue sur la reproduction des tortues marines dans les environs.« La communauté locale utilise cette côte comme son frigo, indique Megan Lamson, présidente du Hawaii Wildlife Fund (HWF).Elle vient y pêcher pour se nourrir.Le plastique menace à la fois notre mode de vie, les communautés alentour et les espèces qui habitent la région.» Des bénévoles aident le HWF à récupérer à la main les plus gros débris de plastique.Impossible toutefois d\u2019appliquer cette méthode aux microparticules.Le vent tourne lorsque l\u2019ONG reçoit un appel des étudiants de l\u2019Université de Sherbrooke, qui lui expliquent leur projet de ?n de baccalauréat : s\u2019attaquer à la pollution plastique sur les plages.À partir d\u2019indications données à distance par l\u2019ONG, les étudiants conçoivent un appareil de trois mètres muni d\u2019un aspirateur, de réservoirs, de gouttières et de ?ltres.Le prototype est mis à l\u2019essai à l\u2019automne 2018 sur les rives de la rivière Magog à des températures froides.Quelques mois plus tard, les bacheliers le testent sous le soleil de la plage de Kamilo, où il aspire 45 kg de microplastique en moins de cinq heures.« On s\u2019était dit que, si l\u2019on parvenait à dépolluer Kamilo, on pourrait faire ce travail sur n\u2019importe quelle autre plage », raconte Jean-David Lantagne, directeur technologique d\u2019Hoola One, une entreprise fondée autour de cette invention.L\u2019Université d\u2019Hawaii à Hilo a évalué des échantillons de sable sur les lieux d\u2019essai et constaté que l\u2019appareil avait retiré plus de 99 % du microplastique.Malgré cette réussite, l\u2019expérience met en lumière les ajustements à apporter.Les jeunes entrepreneurs reviennent à la table à dessin.La deuxième version de l\u2019appareil s\u2019annonce plus petite et moins énergivore.Pour y arriver, ils se concentreront sur la ?ltration des particules plus grosses que 1,4 mm.Le réservoir de décantation se remplira quant à lui avec de l\u2019eau circulant en circuit fermé plutôt que pompée continuellement dans la mer.Puis un système retournera au sol les matières naturelles, comme le bois.Hoola One souhaite avoir parachevé son nouveau modèle à l\u2019été 2021 avant de se lancer dans une commercialisation.Quant au prototype laissé sur l\u2019île d\u2019Hawaii, « nous avons l\u2019intention de continuer à l\u2019utiliser et à le partager avec les îles voisines », souligne Megan Lamson.L\u2019entreprise atteindra peut-être ainsi le but qu\u2019elle s\u2019est ?xé, soit « redonner la vie au sable », ce que Hoola One signi?e en hawaiien.A DU PLASTIQUE DANS L\u2019ENGRENAGE L\u2019appareil d\u2019Hoola One roule sur les plages, où il sépare le plastique des grains de sable. 20 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE \u2022\u2022\u2022 \u2022 IMAGES : SENSEQUAKE ; SHUTTERSTOCK.COM Ci-contre : la technologie de Sensequake a été utilisée au parlement du Canada avant que commence sa rénovation ain d\u2019améliorer la iabilité du modèle informatique du bâtiment et de mieux guider les travaux.Ci-dessus : une fois les données enregistrées, des algorithmes permettent d\u2019analyser comment la structure d\u2019un bâtiment réagirait à un séisme.COMMENT ÇA MARCHE ?1 Des capteurs sans ?ls sont installés à plusieurs endroits dans un bâtiment ou une structure.Composés de vélocimètres et d\u2019accéléromètres, ils convertissent d\u2019in?mes tressautements, comme ceux causés par le vent, la circulation automobile, la pluie ou le pas des humains, en données transférées dans le nuage informatique.2 Réalisé à distance par une application mobile, l\u2019enregistrement dure tout au plus quelques heures.Les capteurs mesurent les vibrations de manière simultanée, avec un décalage d\u2019au plus une milliseconde.3 Les algorithmes établissent l\u2019« ADN » d\u2019un bâtiment ou d\u2019un pont.Ils dévoilent des anomalies, des faiblesses ou des atteintes à son intégrité, notamment en comparant les données à travers le temps ou entre différentes portions de la structure.4 Des capteurs peuvent être installés pendant des travaux de rénovation ou de manière permanente à des endroits stratégiques.Une alerte est envoyée au gestionnaire du bâtiment lors de la détection d\u2019un problème pour qu\u2019il puisse ordonner une évacuation ou une fermeture.SENSIBLE AUX VIBRATIONS n petit tour et puis s\u2019en vont.C\u2019est ainsi que les ingénieurs ont l\u2019habitude d\u2019inspecter de visu la solidité d\u2019une structure.« Vous vous retrouvez avec des suppositions », déplore Peter Slinn, ancien directeur de l\u2019ingénierie à Ressources naturelles Canada.Une approche plus rigoureuse consiste à produire des vibrations sur les structures à coups de marteau au sol, mais impossible d\u2019y recourir pour évaluer les immeubles vieillissants du ministère d\u2019un océan à l\u2019autre.La plupart d\u2019entre eux abritent des équipements trop fragiles, comme des microscopes électroniques.Peter Slinn a donc essayé entre 2016 et 2018 une nouvelle technologie conçue par une jeune entreprise montréa- laise : Sensequake.Cette dernière a installé ses capteurs dans plus d\u2019une quinzaine de bâtiments, puis a analysé avec son logiciel les vibrations ambiantes.Résultats : elle a désigné les sections vulnérables ou non aux séismes dans un bâtiment de Victoria, en plus de dévoiler des dommages dans un entrepôt d\u2019Ottawa, provoqués par la démolition d\u2019une construction voisine.Ainsi, le ministère a pu entreprendre des rénovations ciblées, plutôt que de coûteuses réfections d\u2019ensemble à l\u2019aveugle.« C\u2019est fantastique », répète Peter Slinn.Le fondateur de l\u2019entreprise, Farshad Mirshafiei, a constaté ce besoin dès son jeune âge.Alors qu\u2019il accompagne son père architecte sur des chantiers de construction, il remarque le caractère sommaire des inspections.Dans ses études en génie civil à l\u2019Université McGill, il élabore des algorithmes qui évaluent, à partir de subtiles vibrations ambiantes, la capacité d\u2019un bâtiment à tenir debout en cas de tremblement de terre.À l\u2019issue de son doctorat en 2015, il fonde Sensequake.Pour convertir son innovation en logiciel commercialisable, il s\u2019installe dans différents accélérateurs d\u2019entreprises de la métropole, dont District 3, af?lié à l\u2019Université Concordia, et Next AI.Insatisfaite des capteurs sur le marché, Sensequake en conçoit des plus sensibles.La jeune pousse élargit ses services, puis multiplie les contrats au Canada et les partenariats à l\u2019étranger.Les équipes qui ont rénové le parlement du Canada et construit le pont Samuel-de-Champlain ont eu recours à sa technologie.Avec les données amassées, Sense- quake veut pousser sa technologie plus loin.« On souhaite créer une plateforme d\u2019intelligence arti?cielle avec laquelle on réalisera une conception initiale sur ordinateur sans l\u2019intervention d\u2019un ingénieur en structure », explique Farshad Mirsha?ei.L\u2019entreprise n\u2019a pas ?ni de secouer les habitudes du secteur ! U « Sensequake a mis au point un système de détection pour éviter que nos infrastructures nous tombent sur la tête. OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 21 \u2022 IMAGES : INNOCENT UDEOGU (UBENWA HEALTH) ; SHUTTERSTOCK.COM COMMENT ÇA MARCHE ?O n m\u2019a déjà dit que c\u2019était le Shazam des bébés », raconte en riant Charles Onu.Le chercheur af?lié à MILA, l\u2019Institut québécois d\u2019intelligence arti?cielle, ne renie pas la comparaison entre l\u2019application mobile qu\u2019il développe et celle qui reconnaît une chanson au moment où elle résonne dans une pièce.Mais il y a une différence et elle est de taille : en décelant dans le cri d\u2019un nouveau-né des modulations signalant une asphyxie, l\u2019appli de son entreprise Ubenwa promet de sauver de vies.Selon l\u2019Organisation mondiale de la santé, un million d\u2019enfants décèdent chaque année moins de 24 heures après la naissance, souvent d\u2019une asphyxie périnatale.Charles Onu découvre ce drame lorsqu\u2019il se joint à une ONG au Nigeria.« Je travaillais surtout avec des sages-femmes et l\u2019asphyxie périnatale revenait souvent dans les conversations, relate-t-il.Elles m\u2019expliquaient comment elles perdaient des enfants, car le temps de comprendre que quelque chose de grave se produisait, il était généralement trop tard.» Quand ils ne succombent pas, les petits survivants en gardent souvent des séquelles, comme une paralysie ou une surdité.Des tests sanguins peuvent détecter le problème, mais l\u2019équipement pour ce dépistage demeure rare dans les régions rurales d\u2019Afrique.Charles Onu voit dans l\u2019intelligence artificielle (IA) la solution.Le Nigérian s\u2019inscrit à l\u2019Université McGill en 2014, puis obtient une bourse de la Fondation Jeanne Sauvé pour s\u2019installer à Montréal.En 2017, il entraîne un réseau de neurones arti?ciels à l\u2019aide d\u2019enregistrements de sanglots de nourrissons, dont certains risquaient l\u2019asphyxie, provenant d\u2019une étude effectuée en 2004 au Mexique.En tirant parti des techniques de reconnaissance vocale automatique, il parvient à désigner la plupart des cas, qui se distinguent souvent par des cris aigus, entrecoupés de pauses longues ou fréquentes.Mais la technologie doit être plus robuste.En novembre 2019, le doctorant entame une étude clinique de 18 mois à l\u2019Hôpital de Montréal pour enfants, au site Glen du Centre universitaire de santé McGill et à l\u2019Hôpital de l\u2019Université d\u2019État des sciences et technologies d\u2019Enugu, dans le nord-est du Nigeria.Des pleurs de bébés y sont enregistrés deux fois : dans les six premières heures après l\u2019accouchement, puis tout juste avant que les poupons et leurs mères se voient accorder leur congé.L\u2019objectif : récolter au-delà de 10 000 échantillons de cris de plus de 2 500 nouveau-nés.Certains seront croisés avec d\u2019autres examens médicaux, tels que des analyses sanguines ou l\u2019imagerie cérébrale.La mise à l\u2019épreuve et l\u2019amélioration de l\u2019application s\u2019accompagnent de l\u2019exploration d\u2019autres modèles d\u2019IA.Car si les algorithmes traitent actuellement les informations dans le nuage informatique, Charles Onu souhaite compresser son réseau de neurones arti?ciels a?n qu\u2019il fonctionne de manière autonome sur un appareil mobile.« Dans des régions rurales, la connexion à Internet n\u2019est pas garantie », souligne-t-il.Même dans les endroits isolés, il veut qu\u2019on puisse décrypter les pleurs des bébés pour éviter que ce soit leurs derniers cris.PLEURS DANS L\u2019APPLI 1 Dans les premières minutes suivant la naissance de l\u2019enfant, le professionnel de la santé ouvre l\u2019application et appuie sur une touche pour enregistrer les cris pendant 30 secondes.2 L\u2019intelligence arti?cielle discrimine les différents bruits pour isoler les pleurs du bébé.3 Les algorithmes analysent le cri du bébé, notamment sa tonalité et l\u2019intensité des pleurs.4 L\u2019application signale un pourcentage correspondant à la probabilité que l\u2019enfant soit proche de l\u2019asphyxie.« Pour améliorer son IA, Ubenwa a commencé en novembre 2019 à enre?gistrer des pleurs de bébés à l\u2019Hôpital de l\u2019Université d\u2019État des sciences et technologies d\u2019Enugu, dans le nord?est du Nigeria.Comment décrypter le cri d\u2019un bébé associé à un risque d\u2019asphyxie ?Ubenwa aurait la réponse. 22 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE \u2022\u2022\u2022 \u2022 IMAGES : CLÉMENT MOINARDEAU ; MARC-OLIVIER BÉCOTTE COMMENT ÇA MARCHE ?1 Des composants de pompe en matériaux biocompatibles sont introduits un à la fois par cathéter dans l\u2019artère fémorale.2 Une fois dans l\u2019aorte thoracique descendante, un dispositif d\u2019amarrage permet d\u2019assembler et d\u2019aligner en parallèle les hélices de la pompe.3 Les hélices accélèrent le débit sanguin à la sortie du ventricule gauche de manière à propulser le sang dans le reste du corps.4 Un contrôleur électrique à batteries synchronise le moteur des hélices avec le battement du cœur a?n d\u2019éviter que la pompe aspire du sang du cerveau.Représentation de ce à quoi pourrait ressembler le dispositif ModulHeart une fois dans l\u2019aorte.François Trudeau, Jade Doucet-Martineau et Gabriel Georges, derrière l\u2019invention du ModulHeart, ont fondé l\u2019entreprise Puzzle Medical Devices.POMPE CARDIAQUE PRÊTE À MONTER Inspirée par la construction de la Station spatiale internationale, Puzzle Medical Devices crée une pompe cardiaque modulaire.orsque le cœur n\u2019est plus en mesure de pomper et de propulser correctement le sang dans l\u2019ensemble du corps, les conséquences peuvent se révéler funestes : plus de 18 000 personnes décèdent chaque année d\u2019insuf?sance cardiaque au Québec.Gabriel Georges a vu son grand-père en souffrir.Durant ses études de médecine à l\u2019Université de Montréal, il observe d\u2019autres patients fatigués, incommodés par des douleurs à la poitrine et parfois contraints de rester alités, sans pouvoir leur proposer de solutions.Les pompes cardiaques existantes nécessitent une opération à cœur ouvert trop risquée chez les individus les plus atteints.« Ils auraient de grands risques de mourir sur la table d\u2019opération ou que surviennent des complications majeures », dit-il.Dans un cours d\u2019initiation à l\u2019entrepre- neuriat à l\u2019École de technologie supérieure (ÉTS) de Montréal, il partage ses observations avec Jade Doucet-Martineau, étudiante en génie mécanique, et François Trudeau, étudiant en robotique.Au cours d\u2019un remue-méninges, ils en viennent à discuter de la façon dont les composants de la Station spatiale internationale ont été acheminés séparément dans l\u2019espace avant d\u2019y être assemblés.Pourquoi ne pas implanter une pompe cardiaque de la même manière ?L\u2019idée déclenche d\u2019abord l\u2019hilarité.Puis l\u2019équipe constate qu\u2019elle tient un filon.« Par de petits vaisseaux sanguins, on introduit tous les morceaux de notre pompe les uns à la suite des autres avec un cathéter pour constituer notre pompe cardiaque une fois à l\u2019intérieur [de l\u2019aorte] du patient, résume Jade Doucet-Martineau.C\u2019est un peu comme la construction d\u2019un bateau miniature dans une bouteille : l\u2019entrée est petite, mais une fois les matériaux dedans, il y a beaucoup de place [pour le montage].» En avril 2018, le trio dépose une demande de brevet, puis, quelques mois plus tard, il met au point son produit, baptisé ModulHeart, et fonde l\u2019entreprise Puzzle Medical Devices.Accompagnée à l\u2019accélérateur Centech, af?lié à l\u2019ÉTS, elle obtient plus de 800 000 $ pour poursuivre sa recherche et son développement.La jeune pousse réalise des tests in vitro dans des artères arti?cielles en plastique.À l\u2019automne 2019, elle effectue des tests sur des cochons.L\u2019opération est un succès : en plus de réussir l\u2019implantation du dispositif, l\u2019équipe démontre que celui-ci ne détruit pas des éléments du sang cruciaux à la coagulation.« Notre but est de faire des tests chez les humains d\u2019ici deux ans », souligne Jade Doucet-Martineau.Et de permettre un jour à des patients de retrouver l\u2019élan du cœur.L OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 23 \u2022 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM ; CREATIVE DESTRUCTION LAB La cofondatrice d\u2019Aifred Health Sonia Israel et la présidente-directrice générale de l\u2019entreprise, Marina Massingham I M A G E S : E - N U D A T I O N COMMENT ÇA MARCHE ?1 Par la technique d\u2019apprentissage profond, une IA est entraînée à l\u2019aide de données démographiques (éducation, revenu, origine ethnique, etc.) et cliniques (douleurs physiques, crises de panique, antécédents médicaux\u2026) liées à de vastes études au sujet des troubles de l\u2019humeur.Elle pourrait éventuellement intégrer des données d\u2019images cérébrales et d\u2019analyses génomiques.2 Le patient répond à un questionnaire chaque semaine pour savoir par exemple s\u2019il souffre de courbatures ou s\u2019il a des idées suicidaires.3 L\u2019intelligence artificielle analyse les réponses et les symptômes déclarés en tenant compte de l\u2019historique du patient, notamment s\u2019il a déjà connu d\u2019autres épisodes de dépression majeure ou consommé des psychotropes.4 L \u2019 I A é m e t l e s probabilités d\u2019une rémission associée à divers traitements ou encore à la combinaison de traitements au moyen d\u2019antidépresseurs.L\u2019entreprise espère un jour ajouter dans l\u2019équation des interventions comme la psychothérapie.5 La technologie cible les informations ou corrélations qui ont mené l\u2019IA aux résultats présentés.Elle fournit au médecin un rapport a?n qu\u2019il puisse prendre une décision éclairée avec le patient.S PSYCHIATRIE PERSONNALISÉE Aifred Health veut mettre in à la soufrance des personnes atteintes de dépression à la recherche du bon traitement.onia Israel a patienté plusieurs années avant que lui soit prescrite la bonne combinaison d\u2019antidépresseurs.Suivie à l\u2019adolescence pour une dépression, elle a d\u2019abord essayé de multiples traitements par essai-erreur.« Même à 15 ans, j\u2019étais consciente que cela pouvait être mieux, se rappelle-t-elle.C\u2019était hasardeux.On me disait : \u201cBonne chance, revenez nous voir dans un mois.\u201d » Son cas n\u2019est pas unique.Le premier traitement essayé chez une personne atteinte de dépression majeure ne mène à une rémission qu\u2019environ une fois sur trois.En 2016, en marge de ses études en neurosciences à l\u2019Université McGill, Sonia Israel se lance avec des camarades de programme dans un dé?inspiré en partie par son vécu : prédire dès le départ, à l\u2019aide d\u2019un système d\u2019intelligence arti?cielle (IA), le traitement le plus ef?cace contre la dépression pour un patient donné, malgré les multiples visages de la maladie.« L\u2019IA est très bonne pour repérer les patterns, les comprendre et réaliser des liens », déclare David Benrimoh, directeur scienti?que d\u2019Aifred Health, la jeune entreprise fondée dans la foulée.Le psychiatre résident a demandé s\u2019il pouvait se joindre au projet quand il en a pris connaissance.Il croit fermement que cette technologie répond à un besoin et il n\u2019est pas le seul : Aifred Health demeure parmi les 10 équipes encore dans la course du prestigieux concours international AI XPRIZE d\u2019IBM Watson.La machine ne pose aucun diagnostic ni ne suggère d\u2019opter pour la médication.L\u2019outil entre plutôt en jeu lorsque le patient et le médecin s\u2019accordent pour explorer l\u2019avenue des antidépresseurs.En plus d\u2019indiquer les probabilités de succès des divers traitements selon son pro?l, l\u2019IA ne laisse pas le patient dans le ?ou.L\u2019entreprise d\u2019une quinzaine d\u2019employées consacre une large part de ses efforts à développer une technologie en mesure d\u2019expliquer pourquoi les algorithmes en arrivent à ces conclusions.L\u2019innovation fait l\u2019objet d\u2019une étude de faisabilité dans le suivi d\u2019une douzaine de patients répartis dans des hôpitaux montréalais.Au Québec, 12 % des gens de plus de 15 ans disent avoir déjà vécu une dépression majeure.Sonia Israel espère réduire le temps pendant lequel ils souffrent, cessent de travailler et retournent chez leur médecin avec peu ou pas de résultats.« Si cela aide une seule personne, je serai très heureuse.» \u201c : FR er Pa \u201cor a : % ++ or a! ty ie) =\u201c dur a: x, x: -.ew à us : \u2014, Wr \u2014-\u2014\u2014 a 1a ir M, or va \u2018ue aya Tn [= Wt [LT 5142 5 LI a LS a \"dara \"4 : AE : i) 3 Li = h r= re [ La = + a Lu = A he A fe - - - «frs = bi tN + 7 we Fd) \"1 Le Fr 52 = = * 3 ll 2 at PT = La\u201d er\" ne, LIS ul ?SE ; ae L - o : hE SE ut 5 Ka \u2014\u2014 \u2018w a deity \u2014_ \u201ces F vs ad : - - > es 4 Tuy a TY - ve aT \"A =FLF gt E aT \u201c ra rh wy = nS à a ot) FE 4 He 5.ih va i= _ à CIA Pu Wi IF > ber, Mey 4, ts ri Te 4 = dial - av ay tr Paid Oy am = w Fo - we,\" 3 ; _ 0 * = tram - 1 ate FLL Ea = 424, a EAM 3 Te 5} a : AN ace - hl we wr v ' E x TE Fe : 4 = ate FO mn ws \u2014 \u2014 x CF Fr mn, + ro aa wr \u201ca = + N oy Ho = Te FI re pee # -\u2014 fi AL = 0 4\" da F SH L 5 - im an i Bee Na = Thu = ae \"x ey vus, gv r= bu \"vue AD NM ai \u201ca + uh Yagi ws z ] - nd = CS =k CE x a as \u201c\u20ac Cy x a a mn.ae, ir se / rh) oa - (24 = : Le rai 0) 55 if 4 \u2014 7 Te 2 =.¥ LC ; 7 bh] mes \u201cnf tr \"Ai * if re ; Ë 4 4 = Aie Ë = = md = - A ES PP Te free es LA -.+ 4 Za qi A ; 0.= ee \"a i pe vp ma x fase m+* Es a pi { ae = iw .: \u20ac + vam, ath LM 7 mr: \u201c2, A a1 aa baa = re 5 Ricotta bio maison, brunoise fraises et basilic INGRÉDIENTS Ricotta bio maison 2 tasses de lait bio 3,8 % 1 tasse de crème à fouetter bio 35 % 1 c.à thé de sel 2 c.à soupe de vinaigre blanc Brunoise fraises et basilic 1 tasse de fraises, en dés 2 c.à thé de sirop d\u2019érable 1 c.à thé de basilic frais, inement haché ou de petites feuilles de basilic frais Verrines de ricotta 1 tasse de ricotta bio maison 1/4 tasse de sirop d\u2019érable ou de miel 2 c.à soupe de jus d\u2019orange, fraîchement pressé 1 c.à soupe de zeste d\u2019orange 1 tasse de brunoise fraises et basilic 1/2 tasse de copeaux de noix de coco, de biscuits au beurre ou Graham, en morceaux Récoltez votre basilic, mais surtout, récoltez les compliments avec cette recette qui goûte fraîchement l\u2019été.PRÉPARATION Ricotta bio maison 1.Tapisser un tamis d\u2019au moins trois couches de coton à fromage.Placer le tamis sur un grand bol profond.Réserver.2.Dans une casserole, à feu moyen, porter à ébullition le lait, la crème et le sel.Remuer de temps en temps pour éviter que le mélange ne colle au fond de la casserole.3.Éteindre le feu et ajouter le vinaigre.Remuer.Laisser reposer pendant environ 10 minutes, ou jusqu\u2019à ce que le mélange caille.4.Verser le mélange sur le tamis réservé.Laisser égoutter au réfrigérateur pendant 2 heures, pour en retirer le maximum d\u2019humidité.5.Transférer la ricotta maison dans un contenant hermétique.Jeter le petit lait.La ricotta se conserve au réfrigérateur pendant 4 à 5 jours.Brunoise fraises et basilic 6.Dans un bol, mélanger tous les ingrédients de la brunoise.Verrines de ricotta 7.Mélanger 1 tasse de ricotta bio maison, le sirop d\u2019érable ou le miel, le jus d\u2019orange, et le zeste d\u2019orange.8.Transférer dans 4 petits pots.Garnir de brunoise de fraises et basilic et de copeaux de noix de coco ou de biscuits au beurre ou Graham en morceaux.Préparation 25 minutes Réfrigération 2 heures Cuisson 15 minutes Portions 4 TECHNOLOGIE MONTRÉAL ET LA BOMBE De 1943 à 1945, dans le plus grand secret, l\u2019Université de Montréal accueille un laboratoire venu de Grande-Bretagne, où une équipe internationale va participer à la course à la bombe atomique.Ce projet conduira notamment à la création d\u2019un réacteur à eau lourde.Voici la genèse palpitante de cet épisode historique.PAR GILLES SABOURIN C omme tous les soirs de sa vie, le premier ministre du Canada, William Lyon Mackenzie King, s\u2019approche de son bureau pour dicter son journal personnel à son secrétaire.On ne change pas une habitude qui dure depuis des décennies, même en pleine Seconde Guerre mondiale.L\u2019entrée de ce 6 août 1945 risque de prendre plusieurs pages dactylographiées.Il faut raconter cette journée commencée normalement à traiter des affaires de politique intérieure, mais il faut surtout évoquer ce moment crucial qui à coup sûr va marquer l\u2019histoire.Sur une simple note d\u2019un ministre, Mackenzie King a en effet appris le premier largage d\u2019une bombe nucléaire sur une ville japonaise.Une fois passé l\u2019effet de sidération produit par une telle annonce, le premier ministre du Canada, pays engagé aux côtés des Alliés, évoque l\u2019espoir étrange porté par cette explosion : « Naturellement, cette nouvelle fut la source de sentiments contradictoires dans mon esprit et dans mon cœur.Nous étions maintenant tout près de la in de la guerre au Japon.» Mackenzie King souhaite ardemment que cette destruction massive de vies humaines soit la dernière, celle qui clôturera déini- tivement le douloureux épisode du conlit avec le Japon, ouvert pour le Canada en 1941.Il songe avec effroi au scénario inverse, où les scientiiques allemands auraient remporté la course à la bombe.Il évoque carrément l\u2019anéantissement de la « race anglaise » que cette catastrophe aurait engendré.L\u2019homme en proite aussi pour reconnaître l\u2019exploit scientiique que les Américains viennent de signer.Après tout, il est bien placé pour savoir que l\u2019atome n\u2019est pas facile à dompter.Son pays accueille depuis deux ans un laboratoire, qui planche sur le sujet, bien caché dans la ville de Montréal.Il couche sur son journal la satisfaction d\u2019avoir réussi à protéger le secret du projet nucléaire, mais scrute de près certains Alliés\u2026 Il écrit ainsi : « Je suis préoccupé par la réaction des Russes, car ils ne savaient rien de cette invention ou de ce que les Anglais et les Américains étaient en train de faire ain d\u2019explorer et de perfectionner cette technique.» Si Mackenzie King a bien conscience des enjeux liés à la bombe atomique grâce à ses ramiications montréalaises, il ignore certains épisodes qui se sont joués dans son propre pays.Il faut dire que l\u2019aventure atomique de Montréal est une histoire riche en rebondissements\u2026 \u2022\u2022\u2022 Quand on débarque à Montréal en 1942 pour travailler sur un projet de bombe atomique anglaise, mieux vaut ne pas passer pour un nazi ! Cette rélexion a dû hanter Hans von Halban, le premier homme à diriger ce projet pharaonique.Avec un nom à consonance germanique et un léger accent allemand, le physicien a amèrement regretté le choix de son grand-père.Au début du siècle, ce haut fonctionnaire de l\u2019Empire austro-hongrois a rallongé son nom de famille d\u2019origine.La particule « von », qui désigne les nobles et renforce le côté « germanique », lui a été offerte par l\u2019empereur lui-même.Ironie du destin, quelques décennies plus tard, son petit-ils choisira de ne pas garder cet attribut, pour cette fois atténuer son origine de noble autrichien.Hans Halban arrive dans la plus grande ville du Canada, au début du mois de novembre 1942, bien conscient des enjeux à venir.C\u2019est un homme au regard direct, au front haut et de taille moyenne.Très à l\u2019aise socialement, il est charmeur et sûr de lui.Il a beau être né en Allemagne en 1908, il parle bien français et anglais.Autant de caractéristiques nécessaires pour accomplir une mission périlleuse : Hans Halban doit bâtir de toutes pièces un laboratoire de physique nucléaire à Montréal.La traversée de l\u2019Atlantique lui a laissé le temps de mûrir son projet : il est venu à bord d\u2019un hydravion circulant à basse altitude.Une malformation du cœur l\u2019empêche de supporter les basses pressions des avions classiques qui volent en 26 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM Le 6 août 1945, un avion américain largue une bombe atomique sur la ville japonaise d'Hiroshima.Trois jours plus tard, une seconde bombe anéantit Nagasaki.Le 15 août, le Japon capitule.Ceci est une vue d'artiste de l'explosion d'une bombe atomique.Ceci est un extrait du livre Montréal et la bombe, publié aux éditions du Septentrion et en librairie dès le 13 octobre 2020.OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 27 TECHNOLOGIE hauteur.Cette façon privilégiée de voyager indique l\u2019importance du personnage aux yeux des Anglais.Ces derniers placent dans ce physicien d\u2019exception beaucoup d\u2019espoirs.Alors que leur île est menacée par les nazis, ils viennent de conier à Hans Halban la responsabilité du déménagement de leur laboratoire nucléaire de Cambridge vers le Canada.Les recherches qu\u2019il abrite sont très avancées et relèvent de la stratégie militaire.Qu\u2019il soit source d\u2019énergie ou de destruction, tout indique que l\u2019atome peut jouer un grand rôle dans l\u2019issue de la guerre.Pour l\u2019heure, le scientiique s\u2019installe à l\u2019hôtel Windsor, un des établissements les plus prestigieux de Montréal.C\u2019est là que le roi George VI et son épouse Elizabeth ont résidé lors de leur visite en 1939.C\u2019est également là que le général de Gaulle fera un discours devant une foule nombreuse massée au square Dorchester en juillet 1944.Cet hôtel est situé dans un quartier en pleine mutation, en passe de devenir le centre de la ville.L\u2019assureur Sun Life y a construit son gratte-ciel, qui est alors le plus haut bâtiment de l\u2019Empire britannique.Hans Halban sera rapidement rejoint par sa femme et sa ille de 3 ans, Catherine Mauld.Au sein même de l\u2019hôtel, il commence à rencontrer des candidats potentiels pour constituer l\u2019équipe de Montréal.Mais reste à trouver des locaux pour mener des expériences scientiiques d\u2019envergure\u2026 Frank Cyril James, le recteur de l\u2019Université McGill, vient à la rescousse d\u2019un laboratoire qui cherche son nid.McGill est déjà engagée de façon majeure dans des projets militaires, dont celui du RDX, un explosif plus puissant que le TNT.Parfaitement conscient des enjeux de la guerre, Frank James met à la disposition d\u2019Halban une grande demeure de deux étages de style « roman richardsonien », du nom d\u2019un célèbre architecte américain, directement inspiré des églises européennes.Cette maison bourgeoise comporte une tour et plusieurs lucarnes lovées dans de larges voûtes.Le rez-de-chaussée se divise en plusieurs grandes pièces avec foyers, tandis que les étages sont une enilade de chambres.Halban s\u2019empare de celle des maîtres et il relègue sa secrétaire dans la salle de bain.La maison est au numéro 3470 de la rue Simpson, sur le lanc du mont Royal, la colline qui domine le centre-ville.C\u2019est très pratique pour Halban, puisque son hôtel est situé tout près.Le choix de McGill a été rapidement entériné, en attendant de trouver un emplacement plus grand et plus approprié.En 1942, l\u2019établissement anglophone ne possède qu\u2019une rivale dans la cité : l\u2019Université de Montréal, ancienne succursale de l\u2019Université Laval de Québec.En fait, McGill bénéicie d\u2019un atout imparable : une réputation internationale d\u2019excellence en physique.Cet avantage considérable, elle le doit au chercheur néo-zélandais Ernest Rutherford, professeur à Montréal de 1898 à 1907.Dès son arrivée, il s\u2019est intéressé à la radioactivité, découverte deux ans plus tôt par Henri Becquerel et conirmée par Marie Curie.La radioactivité est l\u2019émission de rayonnements par la matière, sans intervention extérieure.Rapidement, les chercheurs ont compris que différents types de rayons étaient émis.Au sein de McGill, Ernest Rutherford participe activement à les caractériser, en collaboration et en compétition avec d\u2019autres équipes européennes.Ces travaux vaudront à Rutherford le prix Nobel de chimie en 1908.Le parcours nucléaire de la ville a démarré avec les honneurs ! \u2022\u2022\u2022 Le laboratoire atomique des Anglais ne détonne pas du tout dans le paysage industriel local.Montréal est au cœur de la production militaire de l\u2019Empire britannique.L\u2019entrée en guerre du Canada aux côtés de l\u2019Angleterre, en 1939, a permis à la ville de retrouver le plein emploi.Plusieurs usines de munitions et d\u2019armements sont très actives.La Defense Industries Limited (DIL) reprend un site de munitions de la Première Guerre mondiale à Verdun, sur l\u2019île de Montréal.Elle l\u2019agrandit et en fait la plus importante manufacture de ce genre au Canada.Au plus fort de la guerre, 6000 personnes y travaillent, en grande majorité des femmes, sur des périodes de onze heures par jour.La DIL produit à Verdun environ un milliard et demi de cartouches de petit calibre, qu\u2019elle vend à l\u2019armée canadienne et à ses alliés.Des tanks sortent des usines Angus dans l\u2019est de la ville et des destroyers sont assemblés par la Canadian Vickers à Viauville, un autre quartier à proximité.Une quantité impressionnante de matériel militaire est ainsi fabriquée à Montréal.Malgré cela, et pour cause, les chercheurs recrutés par Halban trouvent au Québec une atmosphère très différente de celle des villes européennes.Montréal est en effet épargnée par les affres de la guerre.Aucun bombardier allemand ne s\u2019aventure dans le ciel canadien.Montréal, comme d\u2019autres grandes villes nord- américaines, se prépare tout de même à cette éventualité, mais de façon assez légère.Les simulations de blackout ne sont pas toujours prises au sérieux, comme cette nuit d\u2019octobre 1943 où les lumières de la gare Centrale et de l\u2019Université McGill sont restées allumées.Le rationnement est beaucoup moins sévère qu\u2019en Angleterre.Les expatriés britanniques qui suivront Halban s\u2019empresseront ainsi d\u2019envoyer à leurs familles des colis contenant des produits comme du beurre, denrée introuvable outre-Atlantique.Postes Canada sera d\u2019ailleurs contrainte de proposer des boîtes étanches pour empêcher cette matière fondante de couler durant le transport.Hans Halban est heureux de trouver cette sérénité relative dans les rues de Montréal, après une série de départs précipités.Car si le physicien a dû quitter la France puis l\u2019Angleterre, c\u2019est pour fuir les nazis, mais aussi pour protéger une substance bien particulière qui jouera un rôle majeur au Laboratoire de Montréal.\u2022\u2022\u2022 L\u2019eau est certainement la substance dont la composition chimique est la plus connue : H 2 O.Mais ce que l\u2019on sait moins, c\u2019est qu\u2019elle peut aussi exister sous une autre forme, dite eau lourde.Dans cette coniguration, l\u2019hydrogène symbolisé par le H comporte un neutron en plus d\u2019un proton dans son noyau.Cette propriété la rend plus lourde et surtout lui confère une utilité pour les réactions nucléaires.Quand un noyau d\u2019uranium se divise en deux, il libère de l\u2019énergie et des neutrons.Si ces neutrons sont canalisés lors de cet événement nommé ission, ils peuvent déclencher d\u2019autres réactions du même type et entraîner la fameuse réaction en chaîne qui fait fonctionner les centrales 28 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 Le physicien Ernest Rutherford (ici dans son laboratoire en 1905) gagna le prix Nobel de chimie grâce à ses travaux réalisés à l\u2019Université McGill.PHOTOGRAPHE INCONNU.PUBLIÉE DANS A .S.EVE, RUTHERFORD: BEING THE LIFE AND LETTERS OF THE RT.HON.LORD RUTHERFORD, O.M., CAMBRIDGE UNIVERSITY PRESS, 2013.La centrale de Vemork en Norvège a joué un grand rôle au début de la Seconde Guerre mondiale.C\u2019est ici que les services secrets français allèrent chercher l\u2019eau lourde en 1940, privant ainsi les Allemands d\u2019une ressource précieuse.ANDERS BEER WILSE, BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE NORVÈGE.L\u2019équipe formée des physiciens Lew Kowarski, Frédéric Joliot et Hans Halban était à l\u2019avant-garde des recherches atomiques en 1940.JULES GUÉRON, GRACIEUSETÉ DES ARCHIVES VISUELLES EMILIO SEGRÈ, AMERICAN INSTITUTE OF PHYSICS.OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 29 TECHNOLOGIE ou exploser les bombes.Un des hommes derrière cette découverte fondamentale est notre physicien en chef, Hans Halban.Au moment de ces expériences, au début de l\u2019année 1940, le scienti?que est loin de savoir qu\u2019il voyagera bientôt à Montréal.Sa carrière est bien lancée en France : après avoir travaillé avec le génial Niels Bohr à Copenhague, il a atterri dans le saint des saints, le laboratoire créé par Marie Curie à Paris.Avec Frédéric Joliot, le gendre de cette dernière, ils ont pu reconnaître l\u2019eau lourde comme une des substances idéales pour mettre à pro?t les réactions nucléaires et en récupérer la précieuse énergie.Seulement voilà, l\u2019eau lourde est très rare dans la nature : on trouve une de ses particules toutes les 3 200 molécules d\u2019eau légère ! En 1939, elle fait carrément ?gure de curiosité.Une seule entreprise dans le monde en produit de façon appréciable : la norvégienne Norsk Hydro, dans sa centrale de Vemork, à l\u2019ouest d\u2019Oslo.Cette activité est alors mineure pour la société, qui consacre l\u2019essentiel de ses opérations à l\u2019ammoniac, utilisé dans la fabrication d\u2019engrais.L\u2019eau lourde produite en parallèle est vendue à des physiciens et des chimistes pour des recherches fondamentales.Au début de l\u2019année 1940, Frédéric Joliot a bien conscience des enjeux stratégiques autour de ce liquide.Il alerte les autorités françaises et les incite vivement à mettre la main sur le stock complet d\u2019eau lourde, environ 185 kilogrammes, qui se trouvent à Vemork.Deux agents secrets français se rendent en Norvège, alors territoire neutre, et convainquent le directeur général de Norsk Hydro, Axel Aubert, de prêter toute l\u2019eau lourde en sa possession à la France pour la durée de la guerre.Les Français transportent secrètement les barils d\u2019eau lourde en avion d\u2019Oslo jusqu\u2019à Perth, en Écosse, puis jusqu\u2019à Paris au début de mars 1940.Ce sera le début d\u2019un long voyage pour ces barils en apparence anodins.Il était moins une, car l\u2019Allemagne allait envahir le Danemark et la Norvège le 9 avril.Hans Halban et son collègue Lew Ko- warski se mettent au travail, aussitôt l\u2019eau lourde reçue au laboratoire Curie.Cette collaboration, qui va se prolonger jusqu\u2019à Montréal, n\u2019est pas simple, car les deux hommes ne s\u2019apprécient guère.Passant outre leurs divergences, ils tentent d\u2019effectuer des expériences pour mesurer le nombre moyen de neutrons produits par ?ssion lorsque des barres d\u2019uranium sont plongées dans l\u2019eau lourde.Ce nombre est crucial pour déterminer les masses d\u2019uranium et d\u2019eau lourde nécessaires à l\u2019obtention d\u2019une réaction autoentretenue.Ils sont interrompus par l\u2019avancée de la Wehrmacht, l\u2019armée du IIIe Reich.Les troupes allemandes entrent en France le 13 mai 1940 après avoir traversé la Belgique.Elles pénètrent dans Paris le 14 juin 1940.Vers la ?n mai, le ministre des Armements, Raoul Dautry, téléphone à Joliot et le presse de transférer son projet à l\u2019extérieur de Paris.On croit alors pouvoir contenir les Allemands au nord de la Loire.Joliot loue une villa à Clermont-Ferrand, à 400 kilomètres au sud de Paris, où il pense installer un laboratoire d\u2019urgence.Il charge ses collaborateurs, dont Halban et Kowarski, d\u2019y transporter l\u2019eau lourde et leurs notes de laboratoire.Halban est le premier à se rendre à Clermont-Ferrand.Kowarski le suit début juin à la tête d\u2019un convoi transportant plusieurs tonnes d\u2019oxyde d\u2019uranium.Kowarski rejoint Halban, tandis que le convoi d\u2019uranium part en direction de la ville portuaire de Bordeaux.Les Français ne veulent pas que les Allemands pro?tent des matériaux en leur possession durant la guerre.Lorsque les barils d\u2019eau lourde arrivent à Clermont-Ferrand, Joliot fait en sorte qu\u2019ils soient entreposés dans une prison à Riom, à quelques kilomètres de là.L\u2019uranium, quant à lui, sera caché pendant toute la guerre et hélas indisponible pour nos expérimentateurs.Les Joliot-Curie et leurs deux enfants arrivent à la mi-juin.Un laboratoire temporaire a déjà été mis sur pied à Clermont-Ferrand, et les physiciens envisagent d\u2019y poursuivre leurs expériences.Le 16 juin, deux jours après la chute de Paris, par un matin ensoleillé, les Joliot-Curie prennent leur petit déjeuner en ville dans un café.Une moto arrive pétaradant sur la place, le lieutenant Jacques Allier en descend.Il demande à parler à Frédéric un peu à l\u2019écart.Les armées franco- britanniques sont en pleine déroute et le gouvernement vient d\u2019ordonner que Le travail acharné d\u2019Irène et de Frédéric Joliot-Curie sur la radioactivité leur valut le prix Nobel de chimie en 1935.AGENCE DE PRESSE MEURISSE, BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE.30 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 l\u2019eau lourde soit transférée à Bordeaux, d\u2019où elle sera embarquée sur un bateau en partance pour l\u2019Angleterre.Il donne à Joliot un ordre de mission à cet effet signé par le ministre Dautry.Ce même jour, le président du Conseil, Paul Reynaud, présente sa démission au président de la République.Il est remplacé par le maréchal Pétain.L\u2019évacuation de l\u2019eau lourde vers l\u2019Angleterre est l\u2019une des dernières décisions prises par le gouvernement Reynaud.Joliot est convaincu qu\u2019Halban, Kowarski et leurs familles doivent prendre immédiatement la route pour Bordeaux, distante de près de 500 kilomètres, mais il est indécis sur son propre sort.Son épouse est souffrante.Atteinte de tuberculose depuis le début des années 1930, Irène Joliot-Curie a déjà fait plusieurs séjours en sanatorium.Frédéric hésite entre poursuivre les recherches à l\u2019étranger et rester en France.La suite est digne d\u2019un ?lm d\u2019aventures.Le lendemain, 17 juin, le lieutenant Allier et Halban vont récupérer les barils d\u2019eau lourde dans la prison de Riom, non sans dif?culté, car le directeur de la prison hésite, le gouvernement ayant démissionné.Allier sort son revolver, ce qui achève de convaincre l\u2019homme indécis.Revenus à Clermont-Ferrand, ils forment un convoi avec Kowarski, leurs familles, leurs bagages et la précieuse eau lourde.Le trajet est pénible, car ils doivent traverser de nombreuses routes nord-sud encombrées par des milliers de personnes qui fuient les zones occupées par les Allemands.Ils arrivent en pleine nuit à Bordeaux, où les attend un adjoint d\u2019Allier.Ce dernier griffonne sur un papier un ordre d\u2019embarquement sur le SS Broompark (SS pour steamship, navire à vapeur), qui est à quai dans le port de Bordeaux.Ils y embarquent tous leurs biens.Les quelques cabines ayant été réservées pour les femmes et les enfants, Halban et Kowarski dorment sur un tas de charbon.Parallèlement, la famille Joliot-Curie se met également en route.Irène étant épuisée, Frédéric la dépose avec les enfants dans un sanatorium à Salagnac en Dordogne, et poursuit sa route.À son arrivée à Bordeaux le lendemain, il hésite sur la marche à suivre, tergiverse et décide ?nalement de rester en France.Il veut rencontrer une dernière fois Halban et Kowarski, mais ne trouve pas le SS Broompark.Le bateau a commencé à descendre la Gironde quelques heures auparavant, de peur d\u2019être intercepté par les Allemands.Joliot restera en France pendant la guerre et aura un rôle important dans la Résistance.Le périple sur l\u2019Atlantique et la Manche prend plus de trente-six heures, car le SS Broompark essaie d\u2019éviter les U-Boot (pour Unterseeboot), les sous-marins allemands.Nos deux savants arrivent à Falmouth en Cornouailles, puis un train les transporte avec leur cargaison jusqu\u2019à Londres à la ?n juin de 1940.Halban réussit à convaincre les Anglais de l\u2019importance de leurs travaux.John Cockcroft, un physicien britannique élève de Rutherford, qui est de 10 ans l\u2019aîné des deux réfugiés français, vient à leur aide en leur proposant de s\u2019installer dans le laboratoire Cavendish à l\u2019université de Cambridge.Pour se rendre de Londres à Cambridge, nos deux comparses empruntent une auto usagée et leur voyage prend une allure rocambolesque.Par peur d\u2019une invasion allemande, tous les panneaux indiquant les routes, rues, villes et villages ont été retirés.En tant qu\u2019étrangers, ils n\u2019ont pas droit à une carte routière.Kowarski décide donc d\u2019apprendre par cœur le nom des pubs de tous les villages qui se trouvent sur leur chemin.Et c\u2019est ainsi que de pub en pub, ils effectuent leur périple ! Il faudra attendre août pour qu\u2019ils puissent reprendre leurs travaux, dans le laboratoire même où la découverte du neutron a eu lieu.Les deux hommes le pressentent : il n\u2019y a pas de temps à perdre, car une course scienti?que est engagée\u2026 BALADO Prolongez l\u2019aventure en écoutant notre nouveau balado Halban-Kowarski : un duo en ?ssion.bit.ly/quebecscience À PROPOS DE L\u2019AUTEUR Ingénieur spécialisé dans la sûreté des centrales, Gilles Sabourin se passionne depuis plusieurs années pour l\u2019histoire du Laboratoire de Montréal.Avec le temps, il a recueilli des renseignements sur plus de 400 employés du Laboratoire.Quelques-uns sont toujours vivants et ont accepté d\u2019être interviewés.Il s\u2019agit d\u2019Alma Chackett, chimiste, et de Joan Wilkie-Heal, calculatrice.Gilles Sabourin a également communiqué avec une trentaine de personnes dont les parents ont travaillé dans ce laboratoire.Elles lui ont généreusement fourni quantité de documents, de photos et de témoignages.L\u2019auteur s\u2019est tout particulièrement appuyé sur le journal de bord de Hans Halban, premier directeur du Laboratoire, prêté par son ?ls Philippe Halban.De nombreux rapports et documents d\u2019archives ont aussi permis de brosser ce tableau inédit du Laboratoire de Montréal et de ses scienti?ques.« Je me suis aperçu que pratiquement personne ne connaissait l\u2019histoire du Laboratoire de Montréal, explique M.Sabourin.J\u2019ai voulu raconter cette saga en me concentrant sur le parcours des femmes et des hommes qui y ont travaillé.» OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 31 SOCIÉTÉ E nviron 1,8 million de Québécois sont devenus bien malgré eux les sujets d\u2019une gigantesque expérience collective au début du Grand Confinement, à la ?n mars.En l\u2019espace de quelques jours, 4 travailleurs sur 10 ont été pressés de travailler à domicile a?n de limiter la propagation de la COVID-19.À la mi-avril, la proportion de télétravailleurs aurait même dépassé 50 % au Québec ! C\u2019était du jamais-vu ; dans le monde antédiluvien d\u2019avant la pandémie, on évalue qu\u2019à peine de 10 à 15 % de la population active travaillait de sa résidence, la plupart du temps à l\u2019occasion.Pour Tania Saba, professeure en gestion des ressources humaines à l\u2019École de relations industrielles de l\u2019Université de Montréal, l\u2019occasion était trop belle.Il lui fallait la saisir.« Comment les télétravailleurs se dé- brouillent-ils ?Sont-ils aussi productifs qu\u2019au bureau ?Et qu\u2019en pensent les gestionnaires ?La crise sanitaire nous a paradoxalement fourni des conditions propices pour répondre à ces questions, à la manière d\u2019un laboratoire vivant », mentionne-t-elle.Avec des collègues de la Chaire BMO en diversité et gouvernance, qu\u2019elle dirige, ainsi que de l\u2019Université Laval et de la Toulouse Business School, la chercheuse a mis au point un questionnaire en ligne sur l\u2019adaptation au travail à distance en contexte de pandémie ouvert à tous les salariés en télétravail.À la ?n juillet, plus de 17 000 personnes issues de divers secteurs d\u2019activité des États-Unis, d\u2019Australie, de France et du Canada y avaient répondu.Du nombre, environ 4 000 sont des Québécois.Dès la ?n de la première phase de collecte de données, à la mi-avril, un constat se dégage : la catastrophe appréhendée par plusieurs ne se concrétise pas.Au contraire, le tiers des télétravailleurs se disent plus productifs et plus de la moitié innovent pour résoudre des problèmes liés à leur nouvelle réalité, un indice de résilience.Mieux encore : 39 % sont ouverts à continuer le travail à domicile lorsque les mesures de con?nement seront levées.Depuis, la tendance s\u2019est con?rmée.Au terme de la troisième et plus récente période de collecte de l\u2019enquête de La pandémie de COVID-19 a fourni à plusieurs scienti?ques du Québec une occasion en or de se pencher sur le télétravail, un mode d\u2019organisation des tâches jusque-là boudé par les patrons.À tort ou à raison ?PAR MAXIME BILODEAU MÉTRO-BOULOT-DODO 32 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 -DODO OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 33 ILLUSTRATIONS : PIERRE-PAUL PARISEAU SOCIÉTÉ Tania Saba, à la ?n juillet, les trois quarts des télétravailleurs québécois pensaient sérieusement à mettre une croix sur le bureau, a appris Québec Science.« Il y a eu une évolution rapide dans l\u2019attitude et les mentalités.Nos résultats le démontrent : il y a de plus en plus de mordus de ce mode de travail », souligne la chercheuse.Manifestement, le plaisir de travailler à domicile croît avec l\u2019usage.« Les télétra- vailleurs gagnent en autonomie au gré de leur expérience.Cela ne passe d\u2019ailleurs pas inaperçu auprès des organisations ; je n\u2019ai jamais reçu autant de coups de ?l de la part d\u2019employeurs qui souhaitent implanter des politiques de télétravail ! » raconte-t-elle.Bien qu\u2019encourageantes, ces données ne sont pas surprenantes.De nombreuses études réalisées à l\u2019ère « pré-Purell » associent le travail à distance à une augmentation de la satisfaction dans sa vie professionnelle et du bien-être en général.Même chose pour la hausse de productivité ; une revue de la littérature publiée en 2019 l\u2019explique notamment par le fait que les télétravailleurs abattent plus de besogne grâce au temps économisé sur les déplacements et à leurs horaires plus ?exibles.« Je l\u2019écrivais dès le début des années 2000, dans un rapport de recherche sur le sujet : dans la balance entre les avantages et les inconvénients, les premiers compensent les seconds », se souvient Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l\u2019Université TÉLUQ.En 2013, une étude d\u2019une durée de neuf mois réalisée auprès de 250 employés d\u2019un centre d\u2019appels du groupe chinois CTrip, spécialisé dans les voyages, a même chiffré cette hausse de productivité à 13 % chez les travailleurs à la maison par rapport à ceux au bureau.« Pour les gestionnaires, c\u2019est la preuve du bien- fondé de l\u2019encadrement par objectifs et par résultats », af?rme Diane-Gabrielle Tremblay.La pandémie aura manifestement signé l\u2019arrêt de mort du contrôle à vue, ce reliquat de la révolution industrielle.UN MIROIR AUX ALOUETTES ?Tout n\u2019est pourtant pas rose au royaume du télétravail en contexte de pandémie.En plus d\u2019avoir été rapidement imposé, le travail à distance a la particularité d\u2019être effectué à domicile et à temps plein par des travailleurs qui n\u2019en avaient pas l\u2019habitude et, surtout, qui n\u2019y étaient pas préparés.La suite, vous la connaissez peut-être : isolement social et professionnel, dif?culté à se détacher du travail et réalisation des tâches dans un environnement souvent inadéquat sont le lot de plusieurs télétravailleurs, relève une note scienti?que de l\u2019Institut national de santé publique du Québec.Les parents de jeunes enfants, qui ont dû s\u2019improviser à la fois gardiens et enseignants, en ont tout particulièrement fait les frais.Même chose pour les femmes, plus nombreuses que les hommes à disposer de la capacité de faire du télétravail ?sans nécessairement s\u2019y adonner ?, selon Statistique Canada.À vrai dire, aucune étude antérieure à la crise sanitaire ne s\u2019est penchée sur une pratique aussi soutenue de ce mode de travail.Dans l\u2019étude de 2013, les employés du centre d\u2019appels de CTrip devaient par exemple disposer d\u2019une pièce supplémentaire à la maison pour y aménager un bureau a?n d\u2019être admissibles au télétravail.En outre, les participants retenus ne devaient avoir aucun colocataire ou aucun enfant duquel s\u2019occuper et continuaient de se rendre au bureau au moins une fois par semaine.Les rares méta-analyses publiées sur le télétravail s\u2019entendent par ailleurs pour dire que le travail à domicile est béné?que s\u2019il est fait à temps partiel.Au-delà d\u2019un certain seuil d\u2019environ trois à quatre jours par semaine, des conséquences négatives se font sentir, comme une chute paradoxale de la productivité.Les travailleurs à domicile ne sont toutefois pas les seuls à avoir été éprouvés dans les derniers mois.Un sondage Web mené en plein con?nement auprès de 1 259 travailleurs québécois conclut que 48 % d\u2019entre eux souffraient alors d\u2019un niveau élevé de détresse psychologique.En temps normal, ce taux est d\u2019environ 28 %, selon la plus récente Enquête québécoise sur la santé de la population.« Les composantes psychosociales qui contribuent à la détresse psychologique, telle une autonomie limitée, sont les mêmes chez ceux qui font du télétravail et chez ceux qui se déplacent vers leur lieu d\u2019emploi.Autrement dit, tous ont souffert le printemps dernier », analyse Caroline Biron, professeure à l\u2019Université Laval, qui dirige ce projet de recherche toujours en cours.Cela met en exergue l\u2019importance du cadre dans lequel les tâches s\u2019accomplissent, que ce soit en télétravail ou en présentiel.« Les travailleurs sont en meilleure santé mentale que les gens sans emploi, cela a été maintes fois prouvé.Or, encore faut-il que le travail se fasse dans un environnement sain, où il y a un fort soutien social et une reconnaissance de la part des collègues et des supérieurs », estime Caroline Biron, qui dirige aussi le Centre d\u2019expertise en gestion de la santé et de la sécurité du travail.Selon elle, l\u2019adoption massive d\u2019un nouveau mode de travail, comme le télétravail, commande une révision des priorités La proportion de salariés québécois qui poursuivront la pratique du travail à distance après la pandémie.De 20 à 25 % 34 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 et pratiques organisationnelles, notamment en ce qui a trait à la formation des gestionnaires.Au Canada, le géant des télécommunications Telus est l\u2019une des rares entreprises à s\u2019être dotée d\u2019une politique de « travail ?exible » digne de ce nom dès 2006.Tania Saba partage cet avis.Plusieurs répondants de sa vaste enquête déplorent d\u2019ailleurs que leur dé?nition de tâches n\u2019ait pas évolué selon le mode du télétravail, alors que le contexte est inédit.Autrement dit, ils sont tenus de transposer leur prestation de travail du bureau au domicile (horaires identiques, même nombre d\u2019heures de travail, participation à un nombre équivalent de réunions\u2026), un non-sens.De plus, la capacité d\u2019innover pour régler des problèmes inhérents au télétravail, très grande au début de la collecte de données, s\u2019est amenuisée dans les phases subséquentes.Un signal d\u2019alarme fort, dit-elle.« Les organisations ne peuvent pas seulement s\u2019en remettre à l\u2019esprit d\u2019initiative de leurs employés pour que tout fonctionne.À un certain moment, la capacité d\u2019innovation individuelle est saturée et il leur faut prendre leurs responsabilités, surtout en fournissant de l\u2019équipement, des ressources et du soutien.» Une étude pilotée par Marine Agogué, professeure à HEC Montréal, s\u2019est justement penchée sur les bonnes pratiques en la matière.La recherche entamée dès le début de la pandémie et menée en partenariat avec Hydro-Québec a littéralement mis à l\u2019épreuve une trousse d\u2019outils complète adaptée aux télétravailleurs, sous forme de routines individuelles et d\u2019équipe.Le but : les aider à mieux concilier travail et vie personnelle.Au ?nal, les employés en télétravail qui ont reçu des conseils concrets, comme de prévoir un battement de 5 à 10 minutes entre les réunions virtuelles et de diviser sa journée en blocs de travail proprement dit et en plages de vie sociale ou familiale, sont plus satisfaits de leur situation que leurs vis-à-vis à qui l\u2019on a acheminé un simple courriel général de l\u2019employeur.LÀ POUR DE BON ?Bien malin celui ou celle capable de prédire quand la pandémie de COVID-19 prendra ?n.Chose certaine, plusieurs travailleurs plongés dans le bain du télétravail voudront poursuivre l\u2019expérience à long terme, au moins à temps partiel.Les organisations, même les plus réticentes, pourront dif?cilement faire marche arrière ; leurs employés leur auront fourni la preuve par l\u2019exemple que cette manière de travailler est tout à fait viable.Le sujet ?gure d\u2019ailleurs plus que jamais sur leur radar.« C\u2019est désormais une question stratégique, qui est discutée et débattue dans les hauts lieux du pouvoir, où se prennent les décisions.Ce n\u2019est plus une chasse gardée des ressources humaines », déclare Jean-Nicolas Reyt, professeur adjoint à l\u2019Université McGill, qui étudie de près les conférences que tiennent les patrons de grandes entreprises américaines cotées en Bourse avec leurs actionnaires. SOCIÉTÉ BACCALAURÉAT EN BIOCHIMIE DE LA SANTÉ USherbrooke.ca/bac-biochimie Découvrir les mécanismes moléculaires pour assurer la santé humaine \u2022 Stages rémunérés équivalant à 12 mois d\u2019expérience sur le marché du travail \u2022 Parcours accéléré pour les personnes détenant un DEC technique en biotechnologies et en analyse biomédicale \u2022 Formation pratique exceptionnelle: travaux en laboratoire dès la 1ère année Les chiffres parlent d\u2019eux-mêmes : depuis le début de la pandémie, le télétravail a été abordé dans environ 40 % de ces conférences entre PDG et investisseurs.Entre 2006 et 2019, le sujet était revenu sur la table à 300 reprises, à peine, sur un total de 120 000 conférences analysées.Autre sujet récurrent dans les of?cines du pouvoir ces derniers temps : la mort du bureau.« L\u2019immobilier représente l\u2019un des principaux coûts ?xes pour une entreprise, peu importe le secteur.Je le vois dans mes données : plusieurs constatent qu\u2019occuper une tour en plein centre-ville est ruineux, surtout en période de turbulences économiques », fait-il valoir.Déjà, l\u2019entreprise de commerce électronique Shopify, qui compte des bureaux à Montréal, a annoncé que ses employés travailleront à distance en permanence après la pandémie.Ce passage au « numérique par défaut » doit cependant être mieux encadré qu\u2019il ne l\u2019est à l\u2019heure actuelle.« Beaucoup de télétra- vailleurs béné?cieraient de balises règlemen- taires, voire légales, un peu comme en France, où existe le droit à la déconnexion [NDLR : loi qui permet à tout salarié de ne pas être connecté à un outil numérique professionnel en dehors de son temps de travail].Il faut que les devoirs et attentes des uns et des autres en matière de disponibilité soient mieux dé?nis pour éviter de créer des inégalités », pense Jean-Nicolas Reyt, lui-même originaire de l\u2019Hexagone.Une opinion que ne partage pas Diane-Gabrielle Tremblay, qui fait plutôt con?ance aux travailleurs pour ?xer leurs propres limites.« Il faut faire attention à ne pas être trop légaliste, au risque de nuire à la ?exibilité que permet le télétravail.Il y a certainement des gestionnaires et des organisations toxiques, mais c\u2019est une minorité », croit la spécialiste des nouvelles formes d\u2019organisation du travail.En juin dernier, Québec Solidaire a déposé un projet de loi a?n d\u2019inclure de telles dispositions dans la Loi sur les normes du travail.Le ministre du Travail, de l\u2019Emploi et de la Solidarité, Jean Boulet, n\u2019a pas l\u2019intention d\u2019imposer de telles mesures pour l\u2019instant.Les experts consultés dans le cadre de ce reportage considèrent que la proportion de télétravailleurs au Québec redescendra probablement à un seuil d\u2019environ 20 à 25 % à la suite de la pandémie.Plus que les chiffres, c\u2019est surtout la qualité de ces emplois qui les préoccupe.« Les taux d\u2019épuisement professionnel augmentent depuis des années.Une personne sur cinq va souffrir de dépression liée au travail au courant de sa vie, selon l\u2019Organisation mondiale de la santé, ce qui en fait la principale cause d\u2019absence de courte et de longue durée du travail », lance Caroline Biron, pour qui le télétravail devrait être considéré comme « un moyen parmi tant d\u2019autres », non pas comme une ?n en soi.Elle ne pourrait dire mieux ; au Canada, moins de 40 % des travailleurs occupent un emploi qui peut vraisemblablement être exercé à domicile.Le télétravail est un privilège de col blanc, surtout lorsqu\u2019un virus court les rues.Les chercheurs cités dans ce texte sont tous ?nancés par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. SANTÉ C\u2019EST GRAVE, DOCTEUR?Un chat dans la gorge, une ombre de ?èvre, des courbatures : qui n\u2019a pas porté une attention démesurée à son corps depuis le début de la pandémie ?Pour plusieurs, ces soucis sont temporaires, mais pour les hypocondriaques, il s\u2019agit d\u2019une réalité aussi angoissante que permanente.Peuvent-ils s\u2019en sortir ?PAR DOMINIQUE WOLFSHAGEN ILLUSTRATION : SÉBASTIEN THIBAULT \u2022 DIRECTION ARTISTIQUE : NATACHA VINCENT OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 37 SANTÉ Q u e v e u t vra iment dire être en santé ?L\u2019expression prend un sens absolu chez les hypocondriaques.« Ils ont souvent la croyance que cela signi?e de n\u2019avoir jamais de \u201csymptômes\u201d : jamais de crampes, de sensations cardiaques, de douleurs au ventre, aux côtes ou à la tête\u2026 », explique la Dre Judith Brouillette, médecin psychiatre à l\u2019Institut de cardiologie de Montréal.Dès qu\u2019ils perçoivent la moindre sensation inhabituelle, les voilà pris dans l\u2019engrenage : comme ils soupçonnent un problème, ils portent une attention disproportionnée à leur corps, ce qui leur fait remarquer encore plus d\u2019anomalies, autant de preuves qu\u2019ils ont assurément quelque chose de grave.« L\u2019élément déclencheur de l\u2019inquiétude n\u2019est pas imaginaire : la perception d\u2019un signal du corps est réelle, mais c\u2019est son interprétation qui est problématique », poursuit la Dre Brouillette.Cela vous rappelle des inquiétudes vécues pendant le con?nement ?Nous aussi ! Une étude britannique publiée dans la revue savante American Psychologist a d\u2019ailleurs montré que, au cours du mois d\u2019avril, 15 % des 842 personnes sondées en ligne répondaient aux critères menant à un diagnostic d\u2019anxiété liée à la santé qui pourrait prendre différentes formes, dont l\u2019hypocondrie si le trouble persiste dans le temps.Pas de panique, estiment les experts.« Pour certains qui avaient déjà des tendances hypocondriaques, mais chez qui ce n\u2019était peut-être pas assez marqué pour qu\u2019on pose un diagnostic, il se peut que la pandémie soit un déclencheur.Mais je pense qu\u2019une majorité va avoir ce que j\u2019appellerais une \u201chypocondrie transitoire\u201d, qui va s\u2019estomper avec le retour à la normale », avance Frédéric Langlois, professeur au Département de psychologie de l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et spécialiste des troubles anxieux.Les véritables hypocondriaques, eux, ne connaîtront pas le repos, car leur angoisse est ancrée bien plus solidement.Leur trouble n\u2019est pas rare : on considère qu\u2019il touche de 1 à 20 % de la population, selon 38 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 \u2022 PHOTO : JEAN-FRANÇOIS HAMELIN la dé?nition utilisée et les populations observées.Généralement, médecins et psychologues s\u2019entendent pour dire que le vrai chiffre se trouve à mi-chemin, entre 6 et 13 %, avec une proportion plus forte chez des personnes présentant un autre trouble de santé mentale.La question qui émerge devant ces statistiques : comment prendre soin de la santé psychologique de ces gens qui n\u2019en ont que pour leur santé physique ?SOIF DE SE RASSURER Derrière l\u2019étiquette réductrice de « malade imaginaire » se cache une réelle souffrance dont il est dif?cile de se débarrasser.Car le diagnostic même d\u2019hypocondrie contredit les certitudes les plus profondes de la personne.« Contrairement, par exemple, au trouble anxieux généralisé, où l\u2019individu est conscient de son agitation, l\u2019hypocondriaque croit percevoir des signes physiques alarmants, alors il est convaincu que sa maladie est physique », souligne Alain Vadeboncœur, chef du service de médecine d\u2019urgence de l\u2019Institut de cardiologie de Montréal.Le Dr Vadeboncœur est bien placé pour le savoir : son père était un hypocondriaque « de classe experte », qui a craint d\u2019être gravement malade toute sa vie\u2026 jusqu\u2019à ses 83 ans, où il a reçu un diagnostic de cancer.Ironiquement, cette nouvelle lui a procuré une période de répit ?mais seulement pour quelques mois, car son hypocondrie a refait surface après qu\u2019il a été opéré avec succès.Cet exemple illustre combien tout se joue dans l\u2019appréhension chez les hypocondriaques.Cette soif de se rassurer en pousse plusieurs à collectionner les examens et tests médicaux, même si ces derniers se révèlent presque toujours négatifs.« Ils consultent à droite et à gauche, ça devient envahissant pour eux, mais ils persistent à le faire parce qu\u2019ils ne trouvent simplement pas de réponse qui les satisfait.C\u2019est qu\u2019on ne peut pas démontrer l\u2019absence de maladie.Même quand on ne trouve rien d\u2019anormal, il reste un doute qui plane ! » ajoute-t-il.Plusieurs se rabattent également sur le Web pour y consommer compulsivement de l\u2019information médicale (on parle alors de « cybercondrie »).Cette habitude ne remplace généralement pas les consultations médicales, puisqu\u2019elle s\u2019installe plutôt en parallèle, a montré une étude autrichienne publiée en 2019 dans le Journal of Medical Internet Research (oui, oui : une revue se consacre au sujet !).À noter que, paradoxalement, certains hypocondriaques adopteront des comportements d\u2019évitement (par exemple, refuser d\u2019aller voir un médecin malgré la conviction d\u2019avoir un cancer) dans l\u2019espoir de ne pas nourrir leur anxiété.UN SEUL MÉDECIN Pour ceux qui se reconnaissent en lisant ces lignes : la première chose à tenter ?avant même de songer à l\u2019aide psychologique ?est de consulter un seul et même médecin de façon régulière, généralement une fois par mois.Plus souvent, cela nourrirait l\u2019obsession ; moins souvent, cela pousserait à prendre rendez-vous ailleurs entretemps, explique la Dre Guylaine Lajeunesse-Viens, médecin au groupe de médecine de famille universitaire Sacré-Cœur à Montréal.Or, la consultation de plus d\u2019un médecin et la surinvestigation peuvent empirer la situation, met-elle en garde, car le patient peut alors se dire « Si je n\u2019avais pas quelque chose de grave, si ce n\u2019était pas inquiétant, on ne me ferait pas passer tous ces tests ! » EXISTE-T-IL UNE PILULE ?Aucun remède n\u2019a pour l\u2019instant fait ses preuves pour soigner directement l\u2019hypocondrie.Quelques études semblent néanmoins démontrer une certaine efficacité de médicaments contre la dépression pour réduire la gravité du trouble.« C\u2019est un diagnostic un peu tabou, car ce n\u2019est pas toujours facile d\u2019en discuter avec les patients.Ils ont souvent l\u2019impression qu\u2019on leur dit que c\u2019est dans leur tête, alors que ce n\u2019est pas du tout ce qu\u2019on essaie d\u2019expliquer.» \u2014 Dre Guylaine Lajeunesse-Viens, médecin au groupe de médecine de famille universitaire Sacré-Coeur à Montréal OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 39 SANTÉ En outre, les rendez-vous réguliers permettent un meilleur contact entre le patient et le médecin.« On connaît les patients depuis longtemps, alors on peut développer tranquillement la con?ance.On confirme au patient qu\u2019on le croit quand il nous rapporte les symptômes qui l\u2019inquiètent.» Il ne s\u2019agit pas d\u2019une mise en scène du côté du médecin : « C\u2019est notre travail de nous assurer nous-mêmes que le patient n\u2019a rien parce que les hypocondriaques peuvent bien évidemment tomber malades comme tout le monde ! » Cette alliance thérapeutique sera précieuse à la prochaine étape, la plus dif?cile à franchir : amener le patient à considérer la dimension psychologique de sa souffrance.« C\u2019est un diagnostic un peu tabou, car ce n\u2019est pas toujours facile d\u2019en discuter avec les patients.Ils ont souvent l\u2019impression qu\u2019on leur dit que c\u2019est dans leur tête, alors que ce n\u2019est pas du tout ce qu\u2019on essaie d\u2019expliquer », mentionne la Dre Lajeunesse-Viens.Et la distinction entre les maux du corps et ceux de l\u2019esprit est non seulement stigmatisante, mais elle sous-entend aussi que la maladie mentale n\u2019est pas un problème médical, ce qui est faux, dit pour sa part la Dre Brouillette.« Ce n\u2019est pas parce que l\u2019on comprend moins les troubles psychologiques qu\u2019ils ne sont pas valables ! Le cerveau est plus dur à étudier, mais avec l\u2019observation des neurotransmetteurs, c\u2019est plus facile d\u2019accepter qu\u2019il peut y avoir des déséquilibres chimiques comme c\u2019est le cas pour d\u2019autres organes.» Pour elle, tenir une personne responsable de sa maladie mentale est par conséquent aussi déraisonnable que blâmer un diabétique pour son pancréas qui ne sécrète pas assez d\u2019insuline.Malgré tout, le préjugé que « c\u2019est dans ta tête, alors il n\u2019y a pas de vrai problème » persiste.Ainsi, il s\u2019écoule généralement plusieurs années entre le début des consultations médicales régulières d\u2019un hypocondriaque et sa prise en charge psychologique ?pour ceux qui acceptent de franchir cette étape.APPRIVOISER L\u2019ANXIÉTÉ Comme le médecin avant lui, le psychologue devra accueillir la souffrance du patient.Mais son dé?sera de l\u2019amener à considérer que son état psychologique peut être lié aux signaux de son corps et à leur intensité.Pour y arriver, le patient est invité à noter les signaux physiques qui l\u2019inquiètent de même que les émotions vécues dans les jours précédant la perception de ces sensations.Ces observations serviront de point de départ pour aiguiller la thérapie.CACHEZ CE TERME QUE JE NE SAURAIS VOIR ! Bien que le terme hypocondrie soit toujours largement utilisé, autant dans les cabinets de médecine et de psychologie que par le grand public, il faut savoir qu\u2019il a été évacué du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (ou DSM), le célèbre ouvrage de référence des troubles de santé mentale, lors du passage de la quatrième à la cinquième édition, en 2013.Dans la refonte, le trouble a été subdivisé en deux : si l\u2019accent est mis sur une anxiété avec peu ou pas de symptômes physiques, on parle de « crainte excessive d\u2019avoir une maladie » ; si l\u2019hypocondrie est associée à une forte souffrance physique généralement inexplicable par la médecine, il s\u2019agit d\u2019un « trouble à symptomatologie somatique ».La disparition du mot hypocondrie visait en partie à se débarrasser de sa connotation négative.Une justi?cation qui fait sourciller le psychologue Donald Bouthillier.« Les gens n\u2019aiment pas utiliser la nouvelle nomenclature ! C\u2019est long à dire et il est dif?cile de comprendre ce que les appellations signi?ent, alors c\u2019est peu employé.De plus, comme on parle de trouble ou de crainte excessive, les gens se sentent quand même étiquetés et stigmatisés ! » La nouvelle version du DSM introduit également des critères de diagnostic positifs (par exemple la présence d\u2019un comportement) plutôt que négatifs (comme l\u2019absence d\u2019explication médicale).Sept ans plus tard, qu\u2019ont apporté ces changements aux hypocondriaques ?Vraisemblablement peu de choses, répondent les experts interrogés.« Ce n\u2019est pas parce que la dé?nition change que ce que vivent les gens va changer ! » commente tout bonnement le Dr Vadeboncœur.\u2014 Frédéric Langlois, professeur de psychologie à l\u2019UQTR « Comme pour tous les troubles d\u2019anxiété, le patient gardera toujours une fragilité.» 40 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 « L\u2019hypocondrie est un peu la cousine du trouble panique, de l\u2019anxiété généralisée et du trouble obsessionnel-compulsif, indique le professeur Langlois, de l\u2019UQTR.On utilise donc des outils semblables en thérapie, comme couper les comportements de réassurance [telle la consultation médicale excessive] ou encore exposer le patient aux idées qui lui créent de l\u2019anxiété, a?n qu\u2019il réalise qu\u2019il peut s\u2019habituer à la sensation d\u2019anxiété.Il faut juste qu\u2019il se donne la chance de la vivre pour que le cerveau enregistre le message que c\u2019est tolérable.» Cette formation de nouveaux chemins mentaux est le principe de base de la thérapie cognitivocomportementale (TCC), une approche très populaire pour la gestion de l\u2019anxiété.En d\u2019autres termes, elle cherche à reprogrammer un processus psychologique a?n de réduire l\u2019emprise des pensées provoquant de la souffrance.La TCC aurait toutefois ses limites, puisqu\u2019elle ne s\u2019attaque pas aux causes du trouble, estime le psychologue Donald Bouthillier.Celui-ci se spécialise dans les troubles psychosomatiques, c\u2019est-à-dire les troubles où la souffrance psychologique se manifeste par des modifications chimiques menant à des symptômes corporels, comme des sensations de chaleur dans l\u2019abdomen ou des tensions musculaires.Ce phénomène pourrait expliquer que plusieurs souffrent à la fois d\u2019hypocondrie et d\u2019autres troubles psychologiques.En clinique, on observe par exemple des dépressions qui sont d\u2019abord masquées par le diagnostic d\u2019hypocondrie, car le patient aborde seulement les symptômes physiques alors que ceux-ci découlent de sa souffrance psychologique.Selon le psychologue, la meilleure approche est donc d\u2019accompagner le patient dans l\u2019exploration des expériences négatives du passé.« Le refus de ressentir la souffrance cause le problème.Tant qu\u2019une émotion n\u2019est pas intégrée, elle va continuer de créer des mécanismes de défense qui vont influencer nos comportements.» Tout cela signifie-t-il qu\u2019on peut en guérir ?Au bout de ce périple médical et psychologique, entre le tiers et la moitié des hypocondriaques verront une amélioration de leur état.Il est cependant plus approprié de parler de gestion plutôt que de guérison.« Comme pour tous les troubles d\u2019anxiété, le patient gardera toujours une fragilité, relève le professeur Langlois.Il devra rester à l\u2019affût lors de situations stressantes pour éviter de retomber dans ses mauvaises habitudes\u2026 Mais c\u2019est possible aussi qu\u2019une personne ne rechute jamais.» L\u2019expression être en santé aura pris un nouveau sens.veloquebecvoyages.com 514 521-8356 \u2022 1 800 567-8356, poste 506 Réservez votre place dès maintenant Photo : Didier Bertrand Imaginez traverser une grande partie du Canada à vélo.tout l\u2019escarpé des Rocheuses, le plat majestueux des Prairies, les innombrables cours d\u2019eau de l\u2019Ontario.Une aventure unique à vivre sur deux roues! TRAVERSÉE DU CANADA Vancouver\u2014Montréal 4 juillet au 24 août 2021 5 3 0 0 km \u2022 52 j o u r s SCIENCES LE DERNIER SERVICE Donner son corps à la science , est-ce encore pertinent au 21e siècle ?Si les avis difèrent, un constat demeure : pour ces dépouilles, une vie existe au-delà de la mort.PAR PHILIPPE MAROIS PHOTOS : DONALD ROBITAILLE 42 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 L a table en inox attend sous une imposante lampe de bloc opératoire, son contenu dissimulé par un couvercle métallique.Elle jouxte de grandes fenêtres qui offrent une vue en hauteur sur les bâtiments du campus de la santé de l\u2019Université de Sherbrooke.Une légère odeur évoque de lointains souvenirs de dissection des cours de biologie du secondaire.Claudia Beaulieu et Sonia Paquette, les deux techniciennes du laboratoire d\u2019anatomie, enfilent blouse, gants et masque, puis enlèvent le couvercle de la table : un cadavre à la peau brunie par le temps y est étendu.Elles le recouvrent d\u2019une grande toile bleue qu\u2019elles découpent pour ne découvrir que le tronc et retirent les linges imbibés d\u2019eau et de glycérol qui hydratent les tissus du corps.Elles soulèvent mécaniquement les volets prédisséqués disposés en couches : la peau du ventre, les muscles pectoraux, la cage thoracique.Les organes internes sont ainsi dévoilés.Tout est prêt pour que des étudiants viennent observer en détail ce corps anonyme.Seule une étiquette apposée sur la table fournit quelques indices : il s\u2019agissait d\u2019un septuagénaire, mort il y a quelques années déjà.Il avait donné son corps à la science.Durant des siècles, les professeurs d\u2019anatomie ont eu recours aux dépouilles de prisonniers ou aux corps non réclamés pour enseigner l\u2019anatomie.Mais depuis les années 1960 et 1970, une nouvelle source de « matériaux cadavériques » s\u2019est imposée dans les pays occidentaux : les dons volontaires.Quelques centaines de ces corps sont utilisés chaque année au Québec par six établissements d\u2019enseignement supérieur.Généralement assurée par le bouche à oreille, l\u2019offre ne faiblit pas.« J\u2019ai un classeur plein de noms de gens qui nous ont contactés pour donner leur corps à leur décès », explique Claudia Beaulieu, technicienne prosecteur depuis 15 ans au laboratoire d\u2019anatomie de l\u2019Université de Sherbrooke.Le pro?l des donateurs varie grandement.Tout comme les raisons qui motivent leur choix.Pour certains, c\u2019est une forme de reconnaissance à l\u2019égard d\u2019un hôpital universitaire où ils ont été bien soignés.D\u2019autres veulent plutôt éviter du tracas à leurs enfants, sachant que l\u2019établissement prendra en charge démarches et factures.Il y a aussi ceux qui n\u2019ont plus de parenté et veulent être certains que quelqu\u2019un s\u2019occupera de leur dépouille.Puis, il y a les patients condamnés qui espèrent participer à la quête d\u2019une cure à la maladie qui les af?ige.Malheureusement, ces corps donnés aux collèges et universités ne sont pas utilisés dans ce but.Mais lorsqu\u2019on explique à ces potentiels donateurs que les dépouilles servent plutôt à l\u2019enseignement de la médecine, au perfectionnement des professionnels (pour des interventions risquées), à la recherche en vue d\u2019améliorer des techniques médicales ou à la formation de thanatologues, ils ne se retirent pas de la liste.« Ils ont le désir d\u2019aider, d\u2019être utiles à quelque chose », ajoute Claudia Beaulieu.Néanmoins, ce ne sont pas tous les corps qui peuvent être acceptés.Ils doivent être en bon état (donc sans trauma important) et pas trop rachitiques (pour que les membres soient garnis d\u2019une masse musculaire suf- ?sante à observer).Également, en raison des dimensions des réfrigérateurs, le défunt ne doit pas avoir une taille ou un indice de masse corporelle trop élevés.Et parfois, des dons sont refusés tout simplement parce que l\u2019offre dépasse la demande, sans compter le fait que les dons ont été mis sur pause au printemps dernier pour éviter tout contact avec des corps potentiellement infectés par la COVID-19.DES MANUELS DE CHAIR ET D\u2019OS Lorsque de nouveaux corps arrivent dans leurs réfrigérateurs à tiroirs, Claudia Beaulieu et Sonia Paquette regardent le calendrier des cours et ateliers à venir pour évaluer les besoins des professeurs.Certains cadavres seront gardés au frais a?n que les étudiants en chirurgie effectuent des dizaines de gestes médicaux.OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 43 SCIENCES Mais quelques-uns sont embaumés pour être minutieusement disséqués par les deux techniciennes.Ainsi, les étudiants pourront les examiner pendant des années.Accompagnées de leur atlas d\u2019anatomie ouvert sur un chevalet à leur côté, et avec une patience in?nie, elles mettent au jour les parties anatomiques demandées par les professeurs.Un travail d\u2019orfèvre qui peut s\u2019étirer sur des centaines d\u2019heures, à coups de pinces, de ciseaux, d\u2019écarteurs et de coupe-côtes.Durant les ateliers d\u2019observation de l\u2019anatomie, six cadavres sont partiellement exposés dans le nouveau laboratoire moderne de l\u2019Université de Sherbrooke.Une trentaine de futurs médecins peuvent palper les différents organes.Aux yeux de Guillaume Joncas, étudiant de troisième année en médecine, ces séances lui ont permis de comprendre à quel point les structures du corps sont plus complexes que dans les illustrations : « C\u2019est bien beau, dans les livres, voir les artères rouges et les veines bleues, mais sur des cadavres, c\u2019est moins clair.» Pendant ces ateliers, tout est fait pour assurer le respect à la fois des corps et des étudiants.Les plus hésitants s\u2019approchent à leur rythme et les visages des êtres disséqués demeurent dissimulés pour éviter toute confrontation brutalement intime avec le cadavre.L\u2019utilisation des corps ne s\u2019est pas toujours faite avec autant de considération.Le Dr Raymond Lalande, vice-recteur aux relations avec les diplômés et à la philanthropie de l\u2019Université de Montréal, se rappelle ses cours d\u2019anatomie à la ?n des années 1970.Dans des salles mal ventilées, quelques étudiants armés de bistouris se rassemblaient autour d\u2019un cadavre à la préservation douteuse.« Il y avait une culture d\u2019enseignement à la dure.Je me souviens du cours où l\u2019on a dévoilé la tête et l\u2019un d\u2019entre nous s\u2019est porté volontaire pour scier le crâne et en retirer le cerveau.J\u2019en ai encore des frissons.» C\u2019était également une époque où l\u2019apprentissage par cœur régnait.« Aujourd\u2019hui, on enseigne l\u2019anatomie de façon à bien saisir les structures et leur fonctionnement, dit le Dr Éric Philippe, directeur de la division de l\u2019anatomie de l\u2019Université Laval.Pas pour mémoriser le nom du petit nerf qui est derrière le muscle à gauche, ce qui n\u2019apporte strictement rien.» En outre, le nombre d\u2019heures d\u2019enseignement de l\u2019anatomie a diminué au cours des dernières décennies pour laisser de la place à de nouvelles matières, telles la génétique, la biologie moléculaire ou la relation médecin-patient.Par ailleurs, la façon d\u2019utiliser les corps varie d\u2019un établissement à l\u2019autre.L\u2019Université McGill est l\u2019une des rares à avoir conservé la tradition de dissection, les étudiants maniant eux-mêmes le scalpel.Les apprenants travaillent sur un même corps pendant quelques semaines dans une vaste salle équipée de tablettes et de systèmes de réalité augmentée pour compléter l\u2019expérience.« L\u2019utilisation des dépouilles est maximale.Les donateurs voulaient que leur corps serve et l\u2019on fait en sorte que la dissection soit complète », commente Geoffroy Noël, directeur de la division des sciences anatomiques de l\u2019Université McGill.Ces séances sont aussi l\u2019occasion pour les étudiants d\u2019explorer leur savoir-être, note-t-il.« On les amène à éprouver de l\u2019empathie et du respect, et on leur apprend à marcher sur la ligne ?ne séparant l\u2019émotion du détachement clinique.Ce corps, c\u2019est leur premier patient en fait.» L\u2019Université de Montréal a fait le choix inverse.Depuis 1992, une combinaison de rencontres cliniques, d\u2019imagerie médicale et de modèles virtuels remplace les corps dans l\u2019enseignement de l\u2019anatomie aux étudiants en médecine.Un pari que ne regrette aucunement le Dr Lalande.« Le seul aspect qu\u2019on a perdu avec notre approche, c\u2019est le côté tactile.Toucher un foie, un cerveau, un estomac, ce n\u2019est pas la même chose que le voir en 3D.Mais pour moi, ce n\u2019est pas suf?sant pour justi?er l\u2019utilisation de corps.» En fait, le Dr Lalande ne remet pas en question l\u2019utilité des cadavres pour enseigner l\u2019anatomie.Il se demande plutôt s\u2019il est si important que chaque étudiant en médecine, peu importe sa spécialisation future, apprenne tous les détails de nos entrailles.« En 2020, je ne m\u2019inquiéterais pas qu\u2019un médecin ait quelques lacunes en anatomie.Mais des lacunes en pharmacologie alors qu\u2019il prescrit des médicaments, ce serait une catastrophe », pense-t-il.Les autres facultés médicales de la province refusent pour l\u2019instant de fermer leur morgue.« Si l\u2019on met ?n aux séances en laboratoire, cela ne va pas faire de moins bons médecins.Mais quand on ouvre un corps, on voit clairement comment tout est organisé à l\u2019intérieur, souligne le Dr Philippe, de l\u2019Université Laval.On comprend tout de suite pourquoi un problème de prostate donne envie d\u2019uriner.» Et ce constat demeure, malgré le développement de nouvelles technologies virtuelles d\u2019apprentissage.Toutes les universités s\u2019en servent en complémentarité de la formation au moyen de cadavres, mais jusqu\u2019à présent, on n\u2019a pas observé d\u2019avantage pédagogique qui justi?erait le remplacement complet de l\u2019utilisation des corps par une stratégie numérique, comme on le prédit depuis des années.Qu\u2019en sera-t-il à long terme ?« J\u2019ai de la dif?culté à imaginer qu\u2019on ait encore besoin dans 20 ans de matériaux humains dans les classes », con?e le Dr Dominique Dorion, doyen de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l\u2019Université de Sherbrooke.La complexité organisationnelle, les risques de contamination, l\u2019amélioration des technologies et les enjeux éthiques l\u2019ont poussé à se questionner sur cette façon de faire.Mais les cérémonies annuelles à la mémoire des donateurs le réconcilient avec cette pratique : « Ceux qui assistent à la mise en terre commune sont ?ers que leur grand-père ait donné son corps à la science.Fiers que leur famille ait ainsi participé à quelque chose de plus grand qu\u2019elle.» Six établissements qui utilisent les dons de corps \u2022 Université du Québec à Trois-Rivières \u2022 Université Laval \u2022 Université de Sherbrooke \u2022 Université McGill \u2022 Collège de Rosemont \u2022 Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud- de-l\u2019Île-de-Montréal en partenariat avec l\u2019Université de Montréal 44 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 Sonia Paquette (à gauche) et Claudia Beaulieu sont techniciennes prosecteur du laboratoire d\u2019anatomie de l\u2019Université de Sherbrooke.Elles préparent la disposition d\u2019un corps, disséqué depuis quelques années, pour que les étudiants en médecine viennent en observer les détails.Pendant les ateliers d\u2019anatomie, les étudiants peuvent manipuler à main nue des organes plastinés provenant d\u2019anciens corps disséqués.Cette technique de préservation leur donne une texture de silicone.LE DON DE CORPS EN ÉTAPES Avant le décès : lorsque sa décision est prise, le futur donateur peut commander une carte de don de corps à garder en tout temps avec lui et contacter à l\u2019avance l\u2019établissement à qui il veut offrir son corps pour amorcer les démarches.Il doit également en aviser ses proches.Au décès : l\u2019hôpital ou la famille communique rapidement avec l\u2019établissement pour que le corps soit récupéré et réfrigéré avant que s\u2019amorce sa dégradation.Une entreprise funéraire s\u2019occupe du transport du corps, sans frais pour la famille, vers le laboratoire d\u2019anatomie choisi, qui prend en charge la déclaration de décès.Les proches peuvent également décider d\u2019offrir le corps, même si le défunt ne s\u2019était pas prononcé sur la question.Utilisation du corps : l\u2019établissement prépare le corps et l\u2019utilise selon ses besoins en enseignement ou en recherche.Elle peut le garder pendant des mois ou des années.Après l\u2019utilisation : le corps est incinéré par l\u2019entreprise funéraire af?liée.Les cendres peuvent être enterrées par l\u2019établissement ou récupérées par la famille.Pour plus d\u2019information : bit.ly/2YYQx1a OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 45 46 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 CuL e TR u ÉMILIE FOLIE-BOIVIN @efolieb V I S I T E R ÉCOUTER Destins animés Ça y est, il est venu le temps de partager avec vous ce petit bijou que je chéris précieusement et que je réserve aux journées dénuées d\u2019arc-en-ciel.Dans chaque épisode du balado Everything is Alive, un nouvel objet s\u2019anime et fait voir la vie sous son unique « point de vue ».Ainsi, un stéthoscope, un test de grossesse, un grain de sable, une bouteille de cola s\u2019épanchent tour à tour sur les dé?s de leur quotidien et leurs aspirations dans des improvisations de qualité.Everything is Alive est aussi divertissant qu\u2019instructif grâce aux surprenantes entrevues qui donnent un autre souf?e à ces vibrants échanges anthropomorphiques, livrés sur le ton de la con?dence.Everything is Alive, épisodes de 20 à 30 minutes, everythingisalive.com.En anglais.Passeport pour évasion sonore Pour varier « l\u2019apaisant » martèlement des travaux de la voirie et camou?er le « mélodieux » cri de la scie d\u2019établi de votre voisin, mettez un peu de campagne dans vos oreilles en vous offrant une virée (gratuite !) dans la sonothèque du Muséum national d\u2019histoire naturelle de Paris.Grâce à la généreuse banque d\u2019échantillons dûment intitulés, assistez, les yeux fermés, au lever du jour dans les falaises normandes, écoutez la grive musicienne vous conter ?eurette et pro?tez d\u2019une pause bien méritée près des torrents d\u2019un glacier des Alpes.Un aller-retour dans les forêts et vallées françaises juste assez dépaysant pour quiconque a besoin de changer d\u2019air.Sons à télécharger sur la sonothèque du Muséum national d\u2019histoire naturelle, sonotheque.mnhn.fr Un Biodôme bien de son temps \u2022 IMAGES : CLAUDE LAFOND ; MÉLANIE DUSSEAULT Le Biodôme nous a habitués aux expériences multisensorielles, mais avec ses installations remises à neuf, il va encore plus loin.Puisque les habitats sont désormais décloisonnés, on amorce la visite dans la région de son choix, après avoir traversé un apaisant couloir baigné de lumière dont les longs panneaux immaculés préparent le public à renouer avec la nature.« Avant, on se sentait un peu cloîtré, se remémore Emiko Wong, chef des collections vivantes.Alors, en plus de redonner de la splendeur à l\u2019ancien vélodrome, on a voulu mettre en valeur la verticalité du lieu a?n de mieux respirer.» Si l\u2019expérience n\u2019en est que plus agréable pour les visiteurs ?surtout en ces temps de COVID-19 ?, elle l\u2019est aussi pour les animaux, comme le lynx, très porté vers les hauteurs.« Il a maintenant accès à une falaise et il adore se promener sur sa nouvelle corniche ! poursuit-elle.On voit une nette différence dans son utilisation de l\u2019espace.» Avec les cloisons vitrées érigées pour séparer le félin du public, il gagne en tranquillité sonore et nous en proximité avec lui.Idem pour les paresseux : à partir de l\u2019immense passerelle, on peut les apercevoir se prélasser sur les branches devant nos yeux et, avec de la chance (et beaucoup de patience !), descendre du tronc.Cela ajoute un nouveau point de vue et permet aux animaliers de varier les zones d\u2019alimentation.Mais il y a bien plus que les modi?cations esthétiques.Alors que les changements climatiques étaient beaucoup moins dans l\u2019air du temps à l\u2019ouverture du Biodôme, en 1992, sa version 2.0, elle, entend nous sensibiliser à la préservation de la biodiversité.Cela se re?étera dans les travaux de recherche et de conservation que l\u2019équipe a la ferme intention de mettre de l\u2019avant ainsi que dans les animations quotidiennes.L\u2019application gratuite avec laquelle il est suggéré de se familiariser avant la visite, pour s\u2019assurer de ne rater aucun animal une fois sur place, foisonne d\u2019informations sur les écosystèmes, les espèces végétales et les joyeux pensionnaires.N\u2019oubliez pas d\u2019activer les noti?cations pour ne rien manquer des activités et des séances d\u2019enrichissement ! Biodôme de Montréal, espacepourlavie.ca/biodome OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 47 LIRE Petits héros de la nature Tous les parents vous le diront : les enfants nous donnent l\u2019occasion de découvrir une foule de choses sur des sujets auxquels on a rarement ré?échi ?et qui, pourtant, mériteraient notre attention.L\u2019album documentaire Abeilles et vers de terre braque sa loupe sur deux petits êtres essentiels à notre survie : les ouvrières de la ruche et les précieux lombrics, dont le travail de l\u2019ombre est superbement mis en lumière.Chaque thème (les saisons, la reproduction, la vie en ville, les gestes pour les protéger) est illustré sur deux pages : les abeilles dominent la moitié supérieure tandis que le bas nous plonge dans le réseau souterrain des lombrics.À coups de capsules éducatives parfois assez pointues, on entre autant dans les menus détails comme le taux de mortalité des vers lors des labours (!) qu\u2019on en apprend sur le cocktail de substances composant le venin de l\u2019abeille.Les geeks d\u2019insectes âgés de 8 à 12 ans (et plus) en redemanderont.Abeilles et vers de terre, par Florence Thinard et Benjamin Flouw, Gallimard Jeunesse, 45 p.R E G A R D E R L I R E Une méthode scientiique à enseigner Alors que la science et les connaissances actuelles pourraient régler plusieurs maux ?tels que la dégénérescence rétinienne, la baisse de la fertilité humaine et nombre de cancers liés aux perturbateurs endocriniens ?, l\u2019auteur et enseignant- chercheur français Jean-Marie Vigoureux remarque qu\u2019on ne résout pourtant pas les problèmes à la source, trop intéressé qu\u2019on est par l\u2019appât du gain.Et c\u2019est cette marchandisation de la science qu\u2019il dénonce dans Détournement de science : être scienti?que au temps du libéralisme.Avec conviction et passion, il déplore que la justice sociale soit évacuée au pro?t de l\u2019ef?cacité économique, remontant jusqu\u2019aux balbutiements de la science moderne pour défendre sa thèse.Il invite à ré?échir de façon éthique aux choix de la collectivité devant les problèmes environnementaux et sociaux tout en brandissant l\u2019urgence d\u2019éduquer les gens à une pensée scienti?que et philosophique a?n de se donner les véritables moyens de rendre le progrès accessible à tous.Détournement de science : être scienti?que au temps du libéralisme, par Jean-Marie Vigoureux, Écosociété, 216 p.Songes de nuits en région Le Projet 5 courts, c\u2019est une histoire de rencontres.Rencontres entre des artistes et les régions du Québec, rencontres entre l\u2019image et le son.Dans cette quatrième édition dont les courts métrages ont comme toile de fond le Bas-Saint-Laurent, on a aussi droit à un tête-à-tête original entre la science et l\u2019art.Avec Manège nocturne, les songes de rêveurs anonymes sont juxtaposés à des données sur l\u2019activité cérébrale pendant une nuit de sommeil.À l\u2019affût offre un apaisant bain de forêt parfumé d\u2019une ré?exion sur l\u2019in?uence de la nature sur l\u2019humain.Les bribes de conversation d\u2019Il va faire beau demain mettent en exergue l\u2019importance de la météo dans nos vies et l\u2019incertitude de ses prévisions, tandis qu\u2019on suit un robot de la tourbe semblable à Wall-E dans Buttes.Une immersion sensorielle à expérimenter en solo, le casque d\u2019écoute bien vissé sur la tête.Projet 5 courts : Bas-Saint-Laurent, 4e édition, à regarder gratuitement sur le site de l\u2019ONF, onf.ca/ selection/projet-5-courts-4e-edition/ Fascinante bestiole L\u2019humain, un animal comme les autres ?Dans La vraie nature de la bête humaine, une ré?exion très « en dehors de la boîte » sur ce qui le distingue intrinsèquement du manchot ou du cerf, on constate que c\u2019est loin d\u2019être le cas.L\u2019auteur et professeur émérite de biologie à l\u2019Université Laval, Cyrille Barrette, offre un captivant cours magistral où il nuance les principes de l\u2019évolution et de la sélection naturelle, décortique la nature humaine et détaille notre singularité.En quoi sommes-nous si exceptionnels et uniques ?Par notre aptitude à meubler notre vie avec des choses « inutiles » (en vrac : entreprendre un voyage gourmand, s\u2019épiler les aisselles, faire du ballet) ; notre penchant pour les activités « nuisibles » et risquées (des sports extrêmes à la chasteté volontaire, une façon, quand on y pense bien, de « rater sa vie biologique ») ; ou encore notre capacité à nous projeter dans le futur.L\u2019unicité humaine est étalée sans jugement, et c\u2019est avec un vif intérêt que l\u2019on contemple ce portrait-robot de nous.La vraie nature de la bête humaine, par Cyrille Barrette, Éditions MultiMondes, 320 p.\u2022 IMAGE : ONF ÉCOUTEZ NOS BALADOS ! « Découvrez nos séries documentaires qui vous feront entendre la science autrement à travers des enquêtes, des entrevues et des portraits exclusifs.» Marie Lambert-Chan, rédactrice en chef COMMENT LES ÉCOUTER ?1.À partir d\u2019un appareil Apple, lancez l\u2019application Balados.2.Au bas de l\u2019écran, appuyez sur la loupe et tapez Québec Science.3.Appuyez sur l\u2019icône de l\u2019émission (ci-dessus), puis sur le bouton « S\u2019abonner ».Ou, à partir d\u2019un ordinateur, rendez-vous à l\u2019adresse www.quebecscience.qc.ca/balados OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 49 ue ce soit Milan, Madrid, Londres, New York, Toronto ou même Montréal, la COVID-19 a laissé une marque indélébile sur les métropoles et leurs habitants.Le cocktail confinement- mesures de distanciation- télétravail a poussé certains à réapprivoiser leur ville, d\u2019autres à s\u2019exiler en banlieue ou en région.Chose certaine, le coup de barre pandémique nous force à revoir notre rapport à l\u2019espace urbain et périurbain.Dans la traînée de cette onde de choc, qu\u2019adviendra-t-il de l\u2019empreinte environnementale de nos agglomérations ?Les réponses varient selon la personne à qui vous posez la question.Le recours au télétravail et la diminution de nos déplacements motorisés ont contribué, dans une certaine mesure, à faire chuter temporairement les émissions de gaz à effet de serre à l\u2019échelle mondiale (le mot à retenir ici étant temporaire) ainsi qu\u2019à réduire la congestion routière dans nos villes.Le télétravail pourrait-il mener à un mode de vie plus sobre en carbone ?Pas si sûr.D\u2019une part, nous ne jouissons pas tous du privilège de pouvoir travailler de la maison.D\u2019autre part, il n\u2019est pas assuré que les télétravailleurs rouleront moins sur les routes.Peut-être multiplieront-ils les déplacements pour d\u2019autres activités ou, s\u2019ils s\u2019établissent loin des grands centres, pour faire leurs emplettes dans des commerces inaccessibles en transport en commun ?D\u2019ailleurs, cet engouement pour la banlieue ou les régions soulève la crainte d\u2019un emballement de l\u2019étalement urbain, signale Christian Savard, directeur général chez Vivre en Ville, avec qui j\u2019ai échangé sur le sujet.De là, selon lui, toute l\u2019importance de se doter d\u2019une politique nationale d\u2019aménagement du territoire rigoureuse visant, entre autres, à éviter les écueils liés à l\u2019étalement urbain, dont une plus grande empreinte environnementale.Le transport en commun, cet incontournable de tout bilan municipal sobre en carbone, est également sur la sellette covidienne.Sans surprise, les autobus et les métros se sont vidés de leurs passagers depuis le mois de mars.L\u2019avenir ne s\u2019annonce guère plus reluisant, selon un sondage réalisé par Statistique Canada : parmi les répondants prêts à retourner au travail et à utiliser le transport en commun, 74 % demeurent inquiets à l\u2019idée d\u2019emprunter ce mode de déplacement.Plusieurs mois pourraient donc s\u2019écouler avant d\u2019atteindre l\u2019achalandage des dernières années.Dans un avis déposé au cours des rencontres tenues par le Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement quant au projet de construction d\u2019un tramway à Québec, le professeur en aménagement du territoire de l\u2019Université Laval Jean Dubé soutenait que, au-delà de la crise sanitaire associée à la COVID- 19, « le futur des villes doit passer par un meilleur arrimage des lieux publics et d\u2019un mode de déplacement de masse qui s\u2019avère un excellent complément (et non un substitut) aux modes de déplacement actifs (comme la marche et le vélo) ».Ainsi, malgré les dé?s inhérents à la pandémie, certains experts s\u2019entendent pour dire que cette situation exceptionnelle pourrait insuf?er du renouveau à la façon de transformer nos villes.C\u2019est du moins le pari que fait Janette Sadik-Khan, ancienne commissaire aux transports de New York sous l\u2019administration de Michael Bloomberg.Elle voit dans cette pandémie l\u2019occasion de réinventer nos villes\u2026 et de réduire leur empreinte carbone de surcroît.Je suis également de ceux-là.N\u2019est-ce pas en réponse à une crise sanitaire qu\u2019est né Central Park ?Son créateur, l\u2019architecte Frederick Law Olmsted (ce même Olmsted qui nous a légué le parc du Mont-Royal), cherchait à « puri?er l\u2019air de la ville » et à donner un espace vert aux citadins en temps de choléra.Plusieurs grandes agglomérations, dont Montréal, ont déjà commencé à repenser le paysage urbain à court et moyen terme : piétonnisation de rues, ajout de pistes cyclables, amélioration de l\u2019accès aux espaces verts\u2026 À ce sujet, le bitume règne en roi et maître dans nombre de quartiers \u2013 souvent les plus défavorisés.Avoir un parc à distance de marche de son domicile reste malheureusement un privilège.Tout ce remue-méninges pourrait donc contribuer à diminuer l\u2019empreinte environnementale des métropoles.Du moins, c\u2019est ce que j\u2019ose espérer.Un espoir qui se voit quelque peu entretenu par les investissements encore présents en matière de transport en commun et d\u2019infrastructures dites « vertes ».À défaut d\u2019avoir une boule de cristal, deux certitudes s\u2019offrent néanmoins à nous : les grands centres urbains accueilleront près de 70 % de la population mondiale d\u2019ici 2050 et il est inéluctable que nous devrons affronter un jour une autre pandémie.Il n\u2019y a donc peut-être pas meilleur moment pour exploiter ce laboratoire expérimental urbain a?n de jeter les bases de villes plus conviviales, plus vertes et plus résilientes.La ville post-COVID-19 sera-t-elle plus verte ?Q Les opinions exprimées dans cette chronique n\u2019engagent que leur auteur.JEAN-PATRICK TOUSSAINT @JeanPatrickT Anthropocène \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM 50 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 RÉTROVISEUR L\u2018HISTOIRE DES SCIENCES VUE PAR SATURNOME OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 | QUÉBEC SCIENCE 51 Pourquoi limiter le nombre de personnes lors d\u2019un rassemblement privé ?Limiter les rassemblements privés à 10 personnes aide les personnes présentes à garder 2 m de distance et à éviter d\u2019être en contact avec des gouttelettes contaminées.Bien se protéger, c\u2019est aussi bien protéger les autres.Québec.ca/coronavirus 1 877 644-4545 Gardez vos z dans Lavez Portez os 52 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 Même à distance, rapprochez-vous de vos ambitions."]
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