Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Québec science
Principal magazine d'information scientifique généraliste québécois. [...]

Le mensuel d'information scientifique Québec Science est publié à partir de 1970. Il est le résultat de l'acquisition par l'Université du Québec de la revue Jeune scientifique, qui était publiée par l'Acfas. C'est Jocelyne Dugas, auparavant responsable de la revue Techniques, publiée par le ministère de l'Éducation, qui préside à cette mutation.

Québec Science opte pour une formule plus journalistique que pédagogique. La revue sera un terreau de développement de la profession de journaliste scientifique. Michel Boudoux, Yannick Villedieu, Christian Coutlée, Daniel Choquette, Solange Lapierre-Czerniecki, Pierre Sormany, Michel Gauquelin, Madeleine Harbour, Fabien Gruhier, Lise Laberge, Gilles Provost, Gilles Paquette, François Picard y participent.

La revue vise à intéresser les jeunes à la science et aux carrières scientifiques en leur offrant une information scientifique à jour présentée par des articles rigoureux et approfondis. Un accent est mis sur l'attractivité visuelle; une première couverture signée par le graphiste Jean-Pierre Langlois apparaît ainsi en septembre 1973. Pierre Parent et Richard Hodgson poursuivront le travail de ce dernier. Diane Dontigny, Benoit Drolet et André Delisle se joignent à l'équipe au milieu des années 1970, alors que Jean-Pierre Rogel en dirige la rédaction à partir de l'automne 1978.

Les premières années sont celles de l'apprentissage du journalisme scientifique, de la recherche de l'équilibre entre la vulgarisation, ou plutôt la communication, et la rigueur scientifique. Les journalistes adoptent styles et perspectives propres à leur métier, ce qui leur permet de proposer une critique, souvent liée à l'écologie ou à la santé. Plus avant dans les années 1970, le magazine connaît un grand succès, dont témoignent l'augmentation de ses ventes et la résonance de ses dossiers.

Québec Science passe sous la responsabilité des Presses de l'Université du Québec en 1979. La revue est alors prospère; en 1980, le magazine est vendu à plus de 25 000 exemplaires, dont 20 000 par abonnement. Les années 1980 sont plus difficiles à cause de la crise économique. Luc Chartrand pratique le journalisme d'enquête pour la revue, dont l'équipe de rédacteurs se renouvelle. On assiste ainsi à l'arrivée de Gilles Drouin, Bernard Giansetto, Claude Forand, Louise Desautels, François Goulet et Vonik Tanneau. Québec Science produit des articles sur les sujets de l'heure : pluies acides, sida, biotechnologies.

Au tournant des années 1990, le magazine fait davantage appel à des collaborateurs externes - journalistes, professeurs et scientifiques. Le cégep de Jonquière devient l'éditeur de la revue. Il en gardera la charge jusqu'au transfert de Québec Science à Vélo Québec en 2008.

Au moment de l'arrivée, en 1994, du rédacteur en chef actuel, Raymond Lemieux, le magazine est encore en difficulté financière. Il connaîtra cependant une relance, fort de la visibilité engendrée par la publication, depuis février 1993, d'un numéro spécial sur les découvertes scientifiques de l'année au Québec. Québec Science devient le premier média québécois à se trouver sur Internet, ce qui lui offre un rayonnement international. Le magazine surfe sur cette vague, avec davantage de contenus et de grands reportages qui franchissent les frontières du Québec; il obtient un soutien accru du gouvernement québécois, ce qui lui permet de recomposer une équipe de journalistes : Catherine Dubé, Vincent Sicotte, Marie-Pierre Élie, Joël Leblanc viennent travailler pour la revue.

Québec science profite ensuite de l'engouement pour les avancées technologiques et s'attire de nombreux collaborateurs qui maintiennent le dynamisme de la revue.

Source :

LEMIEUX, Raymond, Il était une fois¿ Québec Science - Cinquante ans d'information scientifique au Québec, Québec / Montréal, MultiMondes / Québec Science, 2012, 165 p.

Éditeurs :
  • Québec :Les Presses de l'Université du Québec,1970-,
  • Montréal :Vélo Québec éditions inc.
Contenu spécifique :
Juin 2021, Vol. 59, No. 8
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Jeune scientifique
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (8)

Références

Québec science, 2021, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
[" QUEBEC SCIENCE Le pouvoir de l\u2019autocompassion JUIN 2021 DOSSIER SANTÉ MENTALE Oser collectionner les papillons en 2021 + Planter des arbres par milliers : une fausse bonne idée ?Ou comment cesser d\u2019être son pire ennemi La meilleure vue sur l\u2019eau\u2026 CHARLEVOIX ET SAGUENAY\u2013 LAC-SAINT-JEAN BAS-SAINT-LAURENT ET GASPÉSIE ENTRE MONTRÉAL ET QUÉBEC Cet été, découvrez nos plus beaux itinéraires au il de l\u2019eau.Proitez également d\u2019un rabais de 25 % grâce au programme Explore Québec.Forfaits oferts en formule avec guide ou En liberté.Plani?ez vos vacances à vélo! veloquebecvoyages.com 514 521-8356 \u2022 1 800 567-8356, poste 506 Photo : Diane Dufresne et Yvan Monette 03_05_SOMMAIRE E?DITO_BABILLARD_202106.indd 2 21-04-23 08:09 JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 3 SOMMAIRE 14 17 10 6 4 Éditorial Par Marie Lambert-Chan | 5 Babillard | 9 Carnet de santé Par la Dre Alexandra S.Arbour 11 Technopop Par Chloé Freslon | 12 Polémique Par Jean-François Cliche | 50 Culture Par Émilie Folie-Boivin 53 Anthropocène Par Jean-Patrick Toussaint | 54 Rétroviseur Par Saturnome P H O T O D E L A C O U V E R T U R E : D O N A L D R O B I T A I L L E / O S A Plus de 3 000 études ont montré un lien entre la bienveillance à l\u2019égard de soi-même et la santé mentale.QUÉBEC SCIENCE JUIN 2021 SUR LE VIF 6 LE CABINET DES CURIOSITÉS Les collections de papillons prennent un nouveau sens à l\u2019ère des grands bouleversements des écosystèmes.8 LES DÉLICES DE L\u2019ESPACE LOINTAIN Bien manger est essentiel pour les astronautes.Les agences spatiales sont à la recherche de bonnes idées.10 UNE HORLOGE DÉFIE LA SCIENCE Comment fonctionne la machine d\u2019Anticythère, qui reproduit le cosmos tel qu\u2019on le concevait il y a plus de 2 000 ans ?11 LA GIRAFE, CHAMPIONNE DU CARDIO Des chercheurs découvrent les secrets du remarquable système cardiovasculaire de ce ruminant.14 LE CHANGEMENT CLIMATIQUE, UN SUJET D\u2019ACTUALITÉ DEPUIS 500 ANS L\u2019angoisse climatique existe depuis des siècles, nous raconte un nouvel ouvrage signé par des historiens.CHERCHEUSE EN VEDETTE 48 FEMME DE CŒUR La Dre Natalie Dayan étudie la santé cardio- vasculaire des femmes, en plus de corriger les lacunes en ce qui a trait au sexe dans ce domaine de recherche.REPORTAGES 17 Les milliards d\u2019arbres qui cachent la forêt La reforestation est à la mode.Des entreprises et des gouvernements af?rment ainsi lutter contre les changements climatiques.Est-ce le cas ?DOSSIER SPÉCIAL Santé mentale 24 Tourner la page de la pandémie Des chercheuses étudient les traumatismes collectifs d\u2019hier a?n de mieux documenter celui qu\u2019on vit aujourd\u2019hui.Leur but : nous guérir demain.30 Prends soin de toi Devant nos échecs et nos souffrances, nous sommes nombreux à sombrer dans la critique et la rumination.Des chercheurs af?rment que nous ferions mieux de nous traiter aux petits oignons.36 Isolés, con?nés, perturbés ?Que savons-nous des effets de l\u2019isolement sur le corps et l\u2019esprit ?La science se penche sur le sujet depuis des décennies.42 Les minorités sexuelles face à la tempête Une étude menée en Inde, au Canada et en Thaïlande vise à mieux prendre en compte la réalité des communautés LGBT+ dans la réponse à la crise sanitaire.03_05_SOMMAIRE E?DITO_BABILLARD_202106.indd 3 21-04-22 16:27 4 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 MARIE LAMBERT-CHAN @MLambertChan Éditorial Les fragiles langues de la science Comment préserver ce qu\u2019il reste du français dans la recherche ?A cculée à la faillite en raison d\u2019années de mauvaise gestion, l\u2019Université Laurentienne, à Sudbury, a procédé à des compressions massives en avril dernier en supprimant près de la moitié des programmes offerts en français.De nombreux professeurs francophones ont été licenciés.L\u2019implosion de la deuxième université bilingue en importance en Ontario est non seulement une perte pour la communauté francophone de cette province, mais également un rappel brutal de la fragilité du français dans le monde de la recherche et de l\u2019enseignement postsecondaire.Observé depuis des décennies, le déclin du français au pro?t de l\u2019anglais ne cesse de s\u2019accentuer dans le système de recherche canadien.C\u2019est ce que montrent les données recueillies par Vincent Larivière, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante à l\u2019Université de Montréal.Données qui se retrouveront d\u2019ailleurs dans un vaste rapport sur la situation des chercheurs francophones en contexte minoritaire au Canada auquel il a contribué, en collaboration avec l\u2019Acfas et l\u2019Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, et qui sera rendu public début juin.En 2019, près de 100 % des articles canadiens en sciences médicales et naturelles étaient écrits en anglais, comme 97 % de ceux en sciences sociales et 90 % de ceux en arts et lettres.Ces données sont compilées à partir de la base de données Web of Science, qui indexe surtout des articles en anglais.Cependant, même en ajoutant dans le calcul les articles en français diffusés sur Érudit, la plateforme québécoise qui rassemble des revues savantes et culturelles francophones, on arrive à un constat navrant : au Québec, les articles en anglais constituaient environ 70 % de tous ceux publiés en sciences sociales et 30 % de ceux des disciplines des arts et des lettres (cette proportion plus faible est toutefois croissante).Les demandes de subventions et de bourses envoyées aux organismes de ?nancement de la recherche sont aussi majoritairement rédigées en anglais ?même si ces organismes sont bilingues et qu\u2019un nombre appréciable de chercheurs ont le français pour langue maternelle.Ce phénomène n\u2019est pas propre au français ; toutes les langues écopent.C\u2019est simple : 98 % des publications les plus prestigieuses sont en anglais.Plusieurs diront que c\u2019est normal et peut-être même une bonne chose.Si les chercheurs devaient communiquer dans une espèce de tour de Babel, l\u2019avancement des connaissances serait lourdement freiné.Avoir une langue commune accélère les échanges, ce qui est d\u2019autant plus nécessaire en cette ère où la science s\u2019internationalise.Et l\u2019on ne se le cachera pas : tant les universités que leurs chercheurs veulent bâtir leur capital scienti?que à coups de travaux reconnus par le milieu.Encore là, l\u2019anglais est le plus court chemin pour y parvenir.Mais derrière cette anglicisation implacable se dessinent des pertes dont on mesure mal l\u2019ampleur.Pour les nombreux scienti?ques qui ont l\u2019anglais pour langue seconde, communiquer leurs idées peut devenir un véritable combat.Dans leur monde de traduction perpétuelle, il y a des nuances, des traits d\u2019humour et même des pans de leur personnalité qui s\u2019effritent.Cette disparition de la diversité linguistique en recherche pourrait aussi condamner à moyen terme les travaux scienti?ques locaux.Souvent, les chercheurs en sciences humaines et sociales s\u2019intéressent davantage aux enjeux qui préoccupent leur société et leur culture.Il a été montré que ces travaux tracent plus facilement leur route dans les journaux savants nationaux et par conséquent dans la langue nationale.Mais ces journaux sont en perte de vitesse ou sont boudés par les chercheurs qui visent les revues \u2013 et les sujets \u2013 à portée bien plus large.En éloignant leur lorgnette de la réalité locale, pourraient-ils priver des communautés des retombées de leurs efforts de recherche ?C\u2019est l\u2019une des inquiétudes soulevées dans la foulée de l\u2019éviscération des programmes francophones à l\u2019Université Laurentienne.« Contre vents et marées, les professeurs [\u2026] ont fait des travaux extraordinaires qui ont permis à la société franco-ontarienne de se retrouver dans une littérature, un théâtre, une histoire et une pensée sociale et politique qui [sont les siens] », a rappelé Jonathan Paquette, titulaire de la Chaire de recherche en francophonie internationale sur les politiques du patrimoine culturel à l\u2019Université d\u2019Ottawa.Voilà pourquoi il n\u2019est pas vain de lutter pour préserver ce qu\u2019il reste du français dans nos universités.Ne serait-ce que parce qu\u2019une langue est davantage qu\u2019un outil de communication ; elle forme la pensée et porte en elle une culture, un esprit, une vision du monde.On pourrait créer des incitatifs, telles des bourses, pour encourager la publication savante en français dans certaines disciplines, comme l\u2019histoire et la sociologie.On pourrait aider les chercheurs à créer un vocabulaire en français dans leur domaine ?la plupart des nouveaux termes nous viennent de l\u2019anglais, ce qui crée un vide lexical dans les autres langues.Cela favoriserait une meilleure communication de la science auprès du public francophone.En?n, il faut continuer de soutenir les services ou organismes de savoir francophone, comme Érudit et l\u2019Acfas.Cette dernière fêtera d\u2019ailleurs son centenaire en 2023.Il ne tient qu\u2019à nous de veiller à ce que la science en français demeure pertinente pour le prochain siècle\u2026 et au-delà ! 03_05_SOMMAIRE E?DITO_BABILLARD_202106.indd 4 21-04-22 16:27 JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 5 Le magazine Québec Science est imprimé sur du papier certi?é FSC® (Forest Stewardship Council®), donc issu de forêts bien gérées et d\u2019autres sources responsables.C M C A A U D I T E D JUIN 2021 VOLUME 59, NUMÉRO 8 Rédactrice en chef Marie Lambert-Chan Journalistes Marine Corniou, Mélissa Guillemette Journaliste Web et médias sociaux Annie Labrecque Collaborateurs Maxime Bilodeau, Jean-François Cliche, Jocelyn Coulon, Émilie Folie-Boivin, Chloé Freslon, Frédérick Lavoie, Charles Prémont, Hugo Ruher, Alexandra S.Arbour, Saturnome, Jean-Patrick Toussaint Correctrice-réviseure Sophie Cazanave Directrice artistique Natacha Vincent Photographes/illustrateurs/graphiste Françoise Abbate, François Berger, Jean-François Hamelin, Nicole Aline Legault, Christinne Muschi, Donald Robitaille/OSA, Zoya Thomas Lobo, Vigg Éditeur Jean-François Rheault Comptabilité Mimi Bensaid Chargée de projets, communications marketing Maryvonne Charpentier Conseillère, relations de presse et marketing Stéphanie Couillard Vice-présidente marketing et service à la clientèle Josée Monette SERVICE AUX ABONNÉS : 514 521-8356, poste 504, ou 1 800 567-8356, poste 504 serviceclient@velo.qc.ca PUBLICITÉ : Claudine Mailloux 514 909-4601 cmailloux@velo.qc.ca Impression Solisco Distribution Messageries Dynamiques Parution : 13 mai 2021 (570e numéro) Abonnement Canada, 1 an : 36 $ + taxes États-Unis, 1 an : 84 $ Outre-mer, 1 an : 124 $ Québec Science est publié par Vélo Québec Éditions Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada : ISSN-0021-6127 Envoi Poste-Publications Convention no 40065387.© Copyright 2021 \u2013 Québec Science.Tous droits de reproduction, de traduction et d\u2019adaptation réservés.Indexé dans Québec Science reçoit l\u2019aide ?nancière du ministère de l\u2019Économie et de l\u2019Innovation du Québec.Nous reconnaissons l\u2019appui ?nancier du gouvernement du Canada.Abonnez-vous www.quebecscience.qc.ca/ abonnez-vous 514 521-8356, poste 504 1 800 567-8356, poste 504 Un changement d\u2019adresse : changementqs@velo.qc.ca Écrivez-nous courrier@quebecscience.qc.ca Magazine Québec Science 1251, rue Rachel Est Montréal (QC) H2J 2J9 Suivez-nous www.quebecscience.qc.ca NOTRE COUVERTURE À LIRE SUR NOTRE SITE WEB Un muon qui bouscule Des expériences secouent les fondements du modèle standard de la physique des particules.Vaccins : quels sont les effets du report de la seconde dose ?Selon les scénarios, tout dépend de la robustesse de l\u2019immunité.D\u2019où est venue l\u2019idée d\u2019imposer le masque à l\u2019extérieur ?Analyse de cette mesure controversée au Québec, mais qui est devenue la norme dans certains pays.Rendez-vous au www.quebecscience.qc.ca/babillard Dans ce numéro, ma collègue Mélissa Guillemette couvre un sujet qui pourrait bien nous aider à traverser cette interminable pandémie : l\u2019autocompassion.En effet, « des chercheurs af?rment que nous ferions mieux de nous traiter aux petits oignons ».Voilà une belle idée, mais comment la traduire visuellement ?Notre rédactrice en chef, Marie Lambert-Chan, m\u2019a proposé de ré?échir à un univers ouaté.À la suite d\u2019un remue-méninges et de plusieurs heures de recherche, j\u2019ai ?nalement décidé de vous offrir un ciel rose plein de douceur et de nuages.Pour ce faire, j\u2019ai fait appel à un maître des nuages, l\u2019excellent photographe Donald Robitaille.Mon concept : sur de délicats et vaporeux cumulus, on voit une personne qui s\u2019abandonne à l\u2019autocompassion pendant qu\u2019une envolée de cœurs s\u2019éparpille dans le ciel.Ce rose symbolise la bienveillance dont nous devrions faire preuve à notre égard.?Natacha Vincent, directrice artistique CE QUE NOUS AVONS LU OU ENTENDU AU COURS DE CE NUMÉRO À la suite de périodes d\u2019isolement extrême auxquelles il s\u2019est soumis (p.36), l\u2019astrobiologiste français Cyprien Verseux af?rme que ses sens ont été assaillis une fois de retour dans le « vrai monde ».« Les supermarchés, la rue, même la nature entraînent une surstimulation sensorielle.En même temps, quel plaisir de parler à des inconnus, d\u2019entrer dans une librairie\u2026 », nous a-t-il con?é.?Marine Corniou, journaliste En plus de ses recherches, le professeur de l\u2019Université McGill Bassam El-Khoury, interrogé dans notre reportage sur l\u2019autocompassion (p.30), accompagne des patients à titre de psychologue.Il remarque une conception très ancrée chez eux : « Quand on se voit pour la première fois, 80 % de mes clients disent que leur estime de soi n\u2019est pas assez bonne, qu\u2019ils veulent la travailler.C\u2019est très populaire ! » Plutôt que de les aider à mieux s\u2019évaluer, il leur apprend à mieux « s\u2019accueillir ».?Mélissa Guillemette, journaliste QUEBEC SCIENCE Le pouvoir de l\u2019autocompassion JUIN 2021 DOSSIER SANTÉ MENTAL E Oser collectionn er les papillons en 2021 Planter des arbre s par milliers : une fausse bonne idé e ?+ Ou comment ces ser d\u2019être son pire en nemi Babillard 03_05_SOMMAIRE E?DITO_BABILLARD_202106.indd 5 21-04-26 09:17 \u2022 IMAGE : XXXXXXX LE CABINET des curiosités E n 2019, le musée d\u2019entomologie Wallis-Roughley, de l\u2019Université du Manitoba, a reçu un cadeau inestimable d\u2019un professeur de dentisterie retraité, William Christie : une collection de 3 400 papillons capturés sur 35 années près de son chalet du lac Red Rock, dans la même province.Quelques années plus tôt, c\u2019est un certain Jorge Paclawsky, 90 ans, qui léguait à l\u2019Université de Calgary 3 000 papillons attrapés de par le monde.Et depuis l\u2019ouverture de l\u2019Insectarium de Montréal, en 1990, le conservateur Stéphane Le Tirant a accepté une cinquantaine de dons de collections d\u2019insectes dont plusieurs comportaient des lépidoptères.Chaque fois, c\u2019est une multitude de possibilités qui s\u2019ouvrent en recherche.M.Le Tirant donne en exemple la collection d\u2019ornithoptères de Gilles Delisle.Cet enseignant retraité a passé ses temps libres à étudier ces grands papillons de la région indo-australienne désormais protégés.« Ça équivaut à 15 cabinets de 25 tiroirs.On y trouve plein de formes, de sous-espèces, de nouveaux types.Des chercheurs ont pu en tirer des douzaines d\u2019articles scienti?ques et M.Delisle a lui-même publié une monographie.» Si collectionner les papillons était un passe- temps à la mode chez les fortunés du 17e siècle et qu\u2019un pic a été observé après la Seconde Guerre mondiale, la pratique semble décliner depuis les années 1990, selon une étude récente réalisée à partir d\u2019un inventaire des collections américaines et parue dans BioScience.Un tel exercice n\u2019a pas été entrepris au Canada.Mais plusieurs personnes se satisfont désormais de photographier les insectes ?de loin ou en les relâchant ensuite ?, puis de les inscrire dans un outil de science participative comme eButter?y.Alors que des chercheurs parlent du grand déclin des insectes, qui oserait commencer une collection en 2021 ?Cela est pourtant « urgent », selon l\u2019équipe de l\u2019étude de BioScience, qui considère comme important de poursuivre la tradition pour documenter la perte de biodiversité.Stéphane Le Tirant ajouterait qu\u2019il en va de même pour tous les insectes.Il y a plusieurs années, il habitait devant un champ à Laval où il ramassait chaque été quelques papillons et mantes religieuses.Puis, « le champ a été rasé, de l\u2019asphalte a été posé, un supermarché est apparu et [les promoteurs] ont laissé trois arbres.À partir de ce moment-là, il n\u2019y a plus eu de mantes ni de papillons.Ce ne sont pas les collectionneurs qui menacent les espèces, mais la perte des habitats et l\u2019utilisation massive d\u2019insecticides », argue-t-il.Il a d\u2019ailleurs écrit un code de déontologie destiné aux collectionneurs.Pour qu\u2019une collection ait une valeur scienti?que, il faut accompagner chaque spécimen de données cruciales : pays, coordonnées GPS, date et heure de capture, type d\u2019habitat, plante hôte, technique de capture.Il incite également les collectionneurs à faire don de leurs insectes s\u2019ils n\u2019en veulent plus.Ces cadeaux requièrent beaucoup de soin et de temps pour être utilisés à leur plein potentiel.À l\u2019Université de Calgary, les papillons de Jorge Paclawsky ont été surtout employés à des ?ns éducatives.Ils seront un jour intégrés aux banques de données en ligne pour les faire connaître aux chercheurs.Un travail colossal, mais nécessaire pour « effectuer un voyage dans le temps ».« Dans les années 1940 et 1950, M.Paclawsky a attrapé des spécimens dans des habitats du Brésil qui n\u2019existent carrément plus ! » souligne John Swann, responsable de la collection.Les papillons canadiens, qui composent environ le quart du lot, devront aussi être étudiés de près, car plusieurs sont étonnants.Lucie Dubé, qui vit sur la Côte-Nord, ne demande qu\u2019à être étonnée.« Le soir, j\u2019allume toujours la lumière dehors pour attirer les papillons de nuit.» Cette amatrice espère trouver au petit matin une saturnie cécropia, le plus grand papillon du Québec, qui n\u2019est pas réputée être présente dans sa région.« Des gens disent en avoir vu ; ça me laisse croire qu\u2019elle pourrait être dans le coin.Elle est magni?que, bourgogne.» La collection qu\u2019elle monte depuis cinq ans rassemble une centaine de papillons épinglés sur des planches\u2026 et des milliers de photos.Lucie Dubé n\u2019hésite pas à parcourir des centaines de kilomètres pour participer à des activités qui nourrissent sa passion.« Quand je suis dehors, avec mon ?let ou mon appareil photo, c\u2019est dur à décrire, mais je ne pense à rien d\u2019autre.Ça m\u2019apporte beaucoup.» Qui sait, sa collection apportera peut-être aussi un jour une pierre à la science.6 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 L\u2019ENVOL D\u2019UNE COLLECTION Voilà des siècles que des passionnés collectionnent les papillons.Ce loisir prend un nouveau sens à l\u2019ère des grands bouleversements des écosystèmes.Par Mélissa Guillemette Ces deux ornithoptères (Ornithoptera paradisea en jaune et Ornithoptera alexandrae en brun) sont issus de la collection de Gilles Delisle.C\u2019est également le cas du papillon turquoise de la page précédente, qui se trouve être la version mâle du spécimen brun.La femelle est plus grosse que le mâle dans la réalité.Arctiide du Canada immortalisé par l\u2019entomologiste amatrice et photographe Lucie Dubé.Nous lui avons posé la question qui tue : comment donne-t-on la mort aux papillons avant de les épingler ?On peut déposer quelques gouttes d\u2019acétate d\u2019éthyle au fond d\u2019un contenant avant d\u2019y glisser le papillon et de refermer le couvercle.Il s\u2019asphyxie alors.Une des planches patiemment montées par Jorge Paclawsky et données à l\u2019Université de Calgary.Celle qu\u2019on voit contient des papillons de nuit du Brésil et d\u2019autres pays.\u2022 IMAGES : EILEEN COLE ; INSECTARIUM DE MONTRÉAL (RENÉ LIMOGES); LUCIE DUBÉ SUR LE VIF \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM 8 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 L es missions spatiales sont appelées à devenir de plus en plus longues et ambitieuses.Les agences spatiales se mettent donc au travail pour trouver une solution à un casse-tête qui se complexi?e avec la durée des missions : celui de nourrir les astronautes.Car pourra-t-on vraiment quitter la Terre avec les 9 960 kg de nourriture qu\u2019on estime nécessaires pour alimenter six astronautes en route vers Mars ?C\u2019est tout l\u2019enjeu du Défi de l\u2019alimentation dans l\u2019espace lointain, un concours organisé conjointement par la NASA et l\u2019Agence spatiale canadienne (ASC), destiné à trouver des façons de produire de la nourriture dans l\u2019espace.« Nous voulons faire fonctionner l\u2019intelligence collective, con?e Clélia Cothier, gestionnaire du concours pour l\u2019ASC.Et pour cela, nous espérons faire intervenir des entreprises qui n\u2019ont pas l\u2019habitude de travailler avec les agences spatiales.» Une méthode qui a déjà porté ses fruits il y a quelques siècles.En 1714, le Parlement britannique avait lancé un concours similaire, le Longitude Act ?source d\u2019inspiration des agences américaine et canadienne.Des astronomes et des of?ciers de marine cherchaient alors une solution pour mesurer la longitude en mer.Près de 50 ans après le début du concours, alors que les professionnels du secteur accumulaient les échecs, c\u2019est un horloger qui a mis au point la technologie adéquate.Le problème ne se pose pas dans l\u2019immédiat, car les missions dans la Station spatiale internationale se contentent des colis venus de la Terre.Ces derniers contiennent quelques produits frais, mais surtout des aliments et des repas non périssables gardés ensuite à la température ambiante.Ce ne sera pas tenable dans le futur, dit-on depuis des années.En 2011, Michele Perchonok, spécialiste de l\u2019alimentation à la NASA, écrivait dans une étude : « Sans aucun doute, un système de nourriture biorégénérateur [dans lequel il y a un cycle de production et de consommation de produits] présente des avantages phénoménaux par rapport à un système préemballé.» Parmi les avantages listés : le poids beaucoup moins conséquent, mais aussi les valeurs nutritives supérieures.Sans oublier la qualité de la nourriture elle-même.À quoi ce système pourrait-il ressembler ?« Les possibilités sont innombrables, assure Clélia Cothier.Il pourrait s\u2019agir d\u2019aquaculture, d\u2019impression 3D d\u2019aliments, de culture microbienne ?ou peut-être même de quelque chose que nous n\u2019avons pas encore imaginé ! » Le dé?est d\u2019utiliser un minimum d\u2019éléments pour un maximum de rendement.QUAND L\u2019APPÉTIT VA, TOUT VA La santé globale des astronautes qui feront de longs périples est ici en jeu.Grace Douglas, chercheuse de la NASA, signalait, dans une étude parue en 2020 dans The Journal of Nutrition, que, « si nous voulons envoyer des humains sur la Lune ou sur Mars dans les prochaines décennies, nous devons travailler maintenant pour que le système d\u2019alimentation soit compatible avec la place disponible dans le véhicule spatial et pour qu\u2019il soutienne et protège les astronautes ».Il faut aussi que cette nourriture soit bonne.« Si les astronautes ne veulent pas manger, alors c\u2019est un échec, résume Clélia Cothier.Un échec qui peut coûter cher.» En effet, tous les travaux sur le sujet soulignent l\u2019importance d\u2019une nourriture de qualité pour les missions longues, où l\u2019isolement est important.Un astronaute qui mange mal ou peu non seulement n\u2019absorbe pas toutes les calories requises, mais perd le moral et ne mène pas sa mission à bien.Pendant les programmes Mercury et Gemini, dans les années 1960, les astronautes ont perdu du poids, car ils mangeaient de moins en moins ce qui leur avait été préparé avec soin : de la Les délices de l\u2019espace lointain Si manger est essentiel, bien manger le serait tout autant.Surtout pour les astronautes.Les agences spatiales sont ouvertes à toutes les bonnes idées.Par Hugo Ruher Carnet de santé Dre ALEXANDRA S.ARBOUR @alexandraarbour JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 9 A u début de ma formation, il m\u2019arrivait souvent de pleurer quand je rentrais chez moi à la ?n de la journée.La première fois, c\u2019était en stage de soins palliatifs.J\u2019avais fait la rencontre d\u2019un patient sur son lit de mort, seul au monde, qui m\u2019avait demandé de lui tenir la main.Ça m\u2019avait arraché le cœur.Je me souviens aussi d\u2019une famille éplorée au chevet de sa matriarche, dans le coma après un AVC massif qui, au bout du compte, lui a été fatal.Je pensais naïvement que je ne m\u2019habituerais jamais à ces choses-là\u2026 Une dizaine d\u2019années plus tard, force est de constater que j\u2019avais tort.Suis-je normale ?Hélas, oui.On sait que l\u2019empathie décline fortement après trois ans d\u2019études médicales.À mesure que l\u2019expérience s\u2019acquiert, on découvre qu\u2019il existe une certaine tension entre la sensibilité requise pour qu\u2019un patient se sente accueilli et le détachement nécessaire pour bien le traiter.Imaginez si un chirurgien souffrait à chaque incision par solidarité pendant qu\u2019il vous opère ! À l\u2019inverse, imaginez celui qui vous annoncerait, stoïque, que vous avez un cancer et qu\u2019il ne vous reste que trois mois à vivre.Vous me répondrez que le deuxième exemple n\u2019est pas si farfelu et je dois tristement vous donner raison.C\u2019est pourquoi je crois qu\u2019il est important d\u2019enseigner l\u2019empathie dans les écoles de médecine afin qu\u2019elle demeure présente tout au long de la carrière.L\u2019« empathie », dans notre discipline, c\u2019est l\u2019art de discerner correctement les sentiments de son patient et d\u2019agir en conséquence, sans pour autant vivre cet état soi-même.Cette qualité s\u2019oppose traditionnellement à la « sympathie », qui suppose un partage d\u2019émotions a?n de créer un lien affectif.Un bon médecin sera donc capable de vous annoncer un diagnostic avec délicatesse, sans nécessairement partager votre désarroi.Il faut confronter les aspirants médecins à la détresse humaine le plus tôt possible dans leur parcours, pendant qu\u2019ils ont encore le cœur tendre ! C\u2019est ce que propose le cours obligatoire Médecine sociale et engagée donné à l\u2019Université de Montréal depuis 2013.Pendant une semaine, les étudiants vont à la rencontre de groupes en situation de vulnérabilité grâce à des ateliers et des stages en milieu communautaire.Ils développent tact et ouverture pour traiter plus tard des patients marginalisés comme les itinérants, les prisonniers, les toxicomanes, les migrants ou tout autre laissé-pour-compte, qui feront invariablement partie de leur clientèle.C\u2019est dans ce cours que j\u2019ai appris le meilleur truc pour être empathique.Il s\u2019agit de s\u2019intéresser à la vie de son patient, s\u2019autoriser à être touché par son vécu.Cette femme qui arrive en retard à son rendez-vous : elle s\u2019occupe seule de trois enfants turbulents et de sa mère atteinte de la maladie d\u2019Alzheimer avec des moyens faméliques.Cet alcoolique qui revient pour la énième fois au service des urgences : il a été victime d\u2019abus dans son jeune âge et boit pour oublier.Porter un intérêt au patient, ça prend du temps, rétorqueront la majorité de mes collègues.Soit, mais en termes comptables, la compassion est plutôt « payante », car elle permet de réduire le nombre de visites subséquentes des patients vulnérables, qui sont ?souvent malgré eux ?de grands usagers de notre système de santé.Ce n\u2019est pas moi qui le dis, mais bien les résultats d\u2019un essai randomisé contrôlé publiés en 1995 dans The Lancet.Vous l\u2019aurez compris, je suis d\u2019avis que le savoir-être se cultive.J\u2019ajouterais qu\u2019il faut tout de même un terreau fertile : des candidats en médecine qui sont dotés de qualités humaines.Les facultés de médecine francophones de la province les repéraient depuis une quinzaine d\u2019années grâce aux minientrevues multiples (MEM) : une série de 10 stations de discussion ou de mises en situation non médicales de sept minutes qui évaluent l\u2019empathie, le jugement et la collaboration.Malheureusement, la COVID-19 a eu raison des MEM de 2020 et de 2021, qui ont dû être annulées.Espérons que les universités reprendront cet outil de sélection décisif pour la prochaine cohorte.L\u2019empathie, ça s\u2019apprend nourriture en tubes et en cubes certes nutritive, mais ô combien ennuyeuse ! Nous aurions besoin de diversité, d\u2019après l\u2019étude de Grace Douglas : « Le type, la texture et la saveur de la nourriture ajoutent tous de la variété.Une combinaison de systèmes, comme des aliments préemballés et d\u2019autres produits sur place, sera peut-être nécessaire pour éviter la lassitude à l\u2019égard du menu.Même un produit, un ingrédient ou une source de nutriments \u201cparfait\u201d ne peut constituer un système alimentaire complet, c\u2019est-à-dire qu\u2019il ne peut être consommé à chaque repas.» Dernièrement, les équipages de la Station spatiale internationale ont pu manger de bons petits plats réalisés par des chefs français.Des gourmandises qui peuvent paraître super?ues pour ce qui reste une mission scienti?que de quelques mois, mais qui ont beaucoup joué sur le moral des astronautes.Il faudra probablement quelques décennies pour que les technologies issues du concours se retrouvent sur une base lunaire ou sur Mars.C\u2019est pourquoi les agences spatiales ajoutent un dernier critère, et pas des moindres : la technologie conçue doit pouvoir s\u2019appliquer sur Terre.« Mars est un territoire extrêmement hostile, insiste Clélia Cothier, mais sur Terre aussi il existe des lieux où fabriquer de la nourriture relève de l\u2019exploit.» Pensons seulement au Grand Nord canadien, où les hivers sont longs.Les habitants de telles régions inhospitalières pourront béné?cier en premier des concepts gagnants, tout comme les populations qui vivent dans des zones de con?it ou qui sont touchées par des catastrophes naturelles.En attendant, l\u2019ASC cherche son horloger : vous avez jusqu\u2019au 30 juillet pour proposer une idée ! SUR LE VIF 10 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 \u2022 IMAGE : 2005 X-TEK SYSTEMS U n « impressionnant tour de force », une « création de génie » : c\u2019est en ces termes élogieux que l\u2019équipe du University College de Londres (UCL) décrit la machine d\u2019Anticythère, dont ils proposent la reconstitution numérique la plus complète à ce jour.Cette horloge astronomique de la taille d\u2019une boîte à chaussures est le plus vieux mécanisme à engrenages connu.Construite par les Grecs de un à deux siècles avant notre ère, elle permettait notamment de prédire le calendrier solaire, les phases de la Lune et la date des Jeux olympiques grâce à plusieurs cadrans.Incroyablement complexe, elle donne du ?l à retordre aux experts depuis sa découverte, en 1901, dans l\u2019épave d\u2019une galère romaine au large de l\u2019île grecque d\u2019Anticythère.Il faut dire que seul un tiers du mécanisme a été retrouvé (conservé au Musée national archéologique d\u2019Athènes).Le tout est en piteux état : l\u2019artéfact est fragmenté en 82 morceaux, comptant une trentaine de roues dentées en bronze très corrodées.Un vrai casse-tête ! Pour « recoller » le tout et imaginer les parties manquantes, le mathématicien Tony Freeth s\u2019est entouré d\u2019un expert en horlogerie, d\u2019une archéométallur- giste, d\u2019un physicien des matériaux et d\u2019un ingénieur.L\u2019équipe s\u2019est appuyée sur des données obtenues en 2005 au moyen de la tomographie par rayons X.Celles-ci avaient permis de décoder le fonctionnement des engrenages de la face arrière (qui prédisait les éclipses en tenant compte de l\u2019orbite elliptique de la Lune avec une étonnante précision).Les images avaient aussi révélé des bribes de « mode d\u2019emploi » inscrites à l\u2019intérieur ainsi que des textes décrivant les cycles des planètes connues à l\u2019Antiquité : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne.Pour Vénus et Saturne, de mystérieux cycles de 462 et 442 ans sont évoqués.Le chercheur en histoire des sciences et des technologies de l\u2019Université d\u2019Athènes Yanis Bitsakis, qui n\u2019a pas participé à la reconstitution, explique que le « module planétarium » de la machine fait débat parmi les chercheurs qui s\u2019intéressent au dispositif ?et dont il fait partie.« Nous voudrions savoir comment étaient représentés les mouvements de ces planètes sur la face avant de la machine.Cela fait un moment que notre petite communauté [réunie au sein du Projet de recherche sur le mécanisme d\u2019Anticythère] discute de ce sujet.» Il y a 2 000 ans, la vision du cosmos était géocentrique, c\u2019est-à-dire qu\u2019on s\u2019imaginait en être le centre.Or, vues de la Terre, les planètes décrivent des orbites non circulaires, avec plusieurs boucles.En utilisant des calculs du philosophe grec Parménide (5e siècle avant notre ère), l\u2019équipe du UCL a compris l\u2019origine des valeurs inscrites pour les cycles de Vénus et de Saturne et en a déduit les cycles des autres planètes.Une roue dotée de 63 dents, dont le rôle restait obscur, trouve en?n sa place dans le nouveau modèle.Celui-ci a été détaillé au printemps dans la revue Scienti?c Reports.Si l\u2019ensemble colle plutôt bien, il reste spéculatif.« La déduction des cycles planétaires par la méthode de calcul de Parménide n\u2019est qu\u2019une possibilité mathématique parmi d\u2019autres.De surcroît, il n\u2019y a pas de relation attestée par les sources historiques entre cette méthode et les calculs des astronomes du 1er siècle avant notre ère », commente Yanis Bitsakis.Qui ajoute : « Le feuilleton \u201cplanètes\u201d de la machine d\u2019Anticythère va encore durer un moment.» À moins que de nouvelles fouilles sous-marines mettent au jour d\u2019autres pièces de ce bijou mécanique, qui semblait en avance de plusieurs siècles sur son époque.Une horloge millénaire dé?e la science Modèle éclaté des engrenages du mécanisme d\u2019Anticythère.Beaucoup de pièces manquent à l\u2019appel, ce qui rend la reconstitution dificile.La machine d\u2019Anticythère reproduit le cosmos tel qu\u2019on le concevait il y a plus de 2 000 ans.Mais comment fonctionnait-elle ?Par Marine Corniou Technopop CHLOÉ FRESLON @f_chloe La girafe, championne du cardio Par Marine Corniou JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 11 \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM L a girafe a un secret que les cardiologues aimeraient bien percer.Malgré son immense cou, elle parvient à irriguer son cerveau, perché à cinq mètres du sol, à baisser et relever la tête sans s\u2019évanouir et elle résiste comme un charme à une pression artérielle de deux à trois fois plus élevée que celle des autres mammifères.En décryptant son génome, une équipe internationale a mis le doigt sur les spéci?cités qui pourraient expliquer cette exception cardiovasculaire.Un gène en particulier, nommé FGFRL1, semble être doté de « supermutations » qui protégeraient les vaisseaux du plus haut animal du monde.Cette découverte est issue d\u2019un travail de pointe : il a fallu décoder 97 % du génome d\u2019une girafe mâle, puis le comparer avec celui de 50 mammifères, dont l\u2019okapi, son plus proche cousin (au cou moins long).Parmi les 490 gènes qui se distinguent chez les girafes, FGFRL1 sort du lot : il arbore sept mutations qu\u2019on ne trouve chez aucun autre ruminant, selon l\u2019étude parue dans Science Advances.Pour connaître les effets de ce variant génétique, les chercheurs l\u2019ont introduit chez des souris.Les rongeurs ainsi modi?és avaient des os plus denses que la normale et résistaient beaucoup mieux à l\u2019hypertension provoquée par des médicaments.« Ces deux changements sont directement liés aux caractéristiques uniques de la girafe : supporter une pression artérielle élevée et maintenir des os forts et compacts, car ceux-ci grandissent beaucoup plus vite que chez les autres animaux », a expliqué l\u2019un des auteurs, Rasmus Heller, de l\u2019Université de Copenhague, dans un communiqué.De fait, la girafe n\u2019a que sept vertèbres cervicales (comme nous), mais chacune d\u2019elle mesure 40 cm de long\u2026 Quant au mécanisme permettant à ce gène d\u2019être cardioprotecteur, il reste inconnu.Les chercheurs y voient tout de même une cible intéressante pour des traitements contre l\u2019hypertension.Une revue de la littérature publiée ?n 2020 sur le « remarquable système cardio- vasculaire des girafes » listait ainsi une série d\u2019adaptations des vaisseaux, du cœur et des reins qui permettent à ces animaux de tolérer des pressions artérielles qui nous seraient fatales.Par exemple, les veines de leurs pattes possèdent une sorte de sphincter qui empêche le sang de re?uer vers les sabots.« Mais on ne comprend pas encore comment la pression est régulée dans la tête quand la girafe se baisse pour boire\u2026 », notent les auteurs, qui rappellent que l\u2019animal captive les physiologistes depuis des siècles.O n les voit partout ! Vous les connaissez, c\u2019est certain.Ils illustrent vos sites préférés ?Facebook, Airbnb, Airtable, Buffer, Slack.Dans des scènes simples et délimitées, des personnages dessinés, plats, en action, avec des bras ou des jambes souvent disproportionnés, sont très colorés et toujours heureux.Cette forme artistique a plusieurs noms : ?at design, style d\u2019art corporatif, Alegria, Corporate Memphis (une expression utilisée par les critiques du style).De l\u2019extérieur, ce design apparaît des plus inoffensifs.Mais c\u2019est peut-être bien ça l\u2019enjeu\u2026 L\u2019origine de ce style demeure ?oue.Certains l\u2019attribuent à Apple qui, en 2013, s\u2019est mise à utiliser des icônes aplaties ; les autres entreprises technologiques lui ont emboîté le pas.D\u2019autres mentionnent l\u2019in?uence que Facebook a eue sur la popularité du style lorsque la compagnie a embauché, en 2017, le studio de design américain Buck pour concevoir des personnages et qu\u2019elle les a disséminés un peu partout sur son site Web.Les grandes entreprises technos ont donc largement adopté ce style d\u2019illustration, et ce, pour plusieurs raisons.Ces dessins sont pratiques et modulables : on peut les décliner à l\u2019envi sur différentes plateformes.Ils facilitent également la collaboration entre divers graphistes, ce qui permet une économie de coûts et des délais de production plus courts.Et l\u2019on sait à quel point les jeunes pousses aiment lorsque ça va vite ! Si ces dernières affectionnent tant ces personnages, c\u2019est aussi parce qu\u2019ils incarneraient une solution à un dé?épineux : celui de représenter la diversité sans s\u2019encombrer de la complexité humaine.Avez-vous remarqué que ces personnages ultrajoyeux ont la peau bleue et des corps non humains ?En ne ciblant personne, on cible tout le monde, n\u2019est-ce pas ?Avec sa palette de couleurs limitée et son extrême simplicité, le style d\u2019art corporatif offre plutôt une vision réductrice du monde.Alors que l\u2019industrie est critiquée pour l\u2019homogénéité de ses dirigeants, elle pourrait faire mieux.Ces bonshommes anonymes qui nous envahissent Polémique JEAN-FRANÇOIS CLICHE @clicjf 12 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 V I G G \u2022 ILLUSTRATION : VIGG T out cela est parti d\u2019une toute petite, minuscule, lilliputienne étude sur 36 patients du sud de la France atteints de la COVID-19 qui ont reçu une combinaison d\u2019hydroxy- chloroquine (HCQ), un médicament contre la malaria, et d\u2019azithromycine, un antibiotique, au début du mois de mars 2020.En temps normal, une étude aussi petite et, par-dessus tout, aussi boiteuse que celle-là (non menée à l\u2019aveugle, non randomisée, sans placébo, etc.) n\u2019aurait jamais obtenu beaucoup d\u2019attention.Mais il y avait parmi ses auteurs des gens manifestement doués pour la publicité\u2026 Cette étude est celle qui a lancé le désormais célèbre « protocole Raoult », du nom de l\u2019infectiologue français qui l\u2019a mis au point.Didier Raoult était plus ou moins au ban de la communauté scien- ti?que depuis quelques années et son étude a été rapidement disquali?ée par la critique, voire complètement contredite par des travaux ultérieurs plus sérieux.Mais le Dr Raoult ne manquait ni de con?ance en ses capacités ni de bagou.Et comme le monde entier désespérait d\u2019avoir un traitement contre ce nouveau coronavirus, cette étude a connu un retentissement médiatique planétaire qui allait durer plusieurs mois.Ce ne fut pas sans conséquence.Médecin à l\u2019Hôpital pour enfants de Philadelphie, le Dr Nadir Yehya a compté le nombre d\u2019essais cliniques qui ont été entrepris au sujet de l\u2019HCQ en 2020 et l\u2019a comparé avec celui des essais lancés à propos des corticostéroïdes, un médicament qui était lui aussi riche de belles promesses dans des études préliminaires au printemps 2020 (promesses qui ont été con?rmées, d\u2019ailleurs), mais qui n\u2019a pas béné?cié du même battage médiatico-publicitaire que le protocole Raoult.Les résultats, parus dans le JAMA Network Open, sont on ne peut plus clairs.Même si l\u2019étude initiale sur l\u2019HCQ était horrible, le nombre d\u2019essais cliniques à son sujet a littéralement explosé pour dépasser les 125 dès le début de juin, alors qu\u2019on ne comptait qu\u2019une quinzaine d\u2019essais en marche sur les corticostéroïdes, dont l\u2019ef?cacité présumée reposait pourtant sur des bases scienti?ques beaucoup plus solides.À la ?n de la période étudiée, soit en septembre 2020, le « score » était de 184 à 25 en faveur de l\u2019HCQ.« Ces données montrent que les trajectoires de recherche sur l\u2019HCQ [\u2026] étaient inappropriées et que la communauté médicale est exposée à la publicité et à la promotion.Dans les deux cas, un seul petit rapport non randomisé accompagné d\u2019une promotion persistante dans la presse et sur les médias sociaux a mené à une forte accélération dans l\u2019enregistrement d\u2019essais cliniques », conclut le Dr Yehya, qui rappelle également que les recherches cliniques de ce type « ne sont pas gratuites ni sans risque pour les patients ».Tout cela a donc conduit à un important gâchis des ressources en recherche, s\u2019attriste-t-il.Je ne suis pas sûr, cependant, de trouver cela aussi déplorable.L\u2019épisode du protocole Raoult me remet en mémoire celui à propos d\u2019un lien entre les lignes à haute tension et le cancer.Cette histoire-là est elle aussi partie d\u2019une petite (et très mauvaise) étude dans les années 1970 dont la presse a très abondamment parlé, semant la peur dans la population.Des centaines d\u2019études, littéralement, ont suivi, in?rmant hors de tout doute raisonnable l\u2019idée que vivre à proximité de lignes électriques puisse provoquer des cancers.Encore aujourd\u2019hui, des études sur le sujet sont réalisées ici et là dans le monde.D\u2019aucuns dénoncent cette situation comme du gaspillage.Eh oui, c\u2019en est.Mais d\u2019un autre côté, tout injusti?ée soit-elle, la peur est bien réelle chez une partie de la population, et ce n\u2019est pas une mauvaise chose de tenir compte des préoccupations citoyennes dans l\u2019allocation d\u2019une partie des fonds de recherche.Après tout, ces sommes viennent des contribuables et c\u2019est ultimement au béné?ce de cette même population qu\u2019on fait toutes ces recherches.Dans la mesure où les projets marginaux n\u2019accaparent pas des ressources de façon déraisonnable, cela me semble être un prix qu\u2019on doit accepter de payer pour maintenir ouverte cette porte entre la science et la société.Même la science n\u2019est pas à l\u2019abri de la publicité la science accessible ! magazinesdescience.com La science se lit aussi ici : sciencepresse.qc.ca .acfas.ca/publications/magazine aestq.org/spectre .multim.com Cuba, Matane et le nord de Mont-Laurier Les Grands Prix de la photo Le Roselin pourpré CONCOURS PORTRAIT Escapades hivernales VOLUME 32 \u2014 NUMÉRO 2 HIVER 2021 La méthode scientifique Métier pompier forestier Les animaux bosseurs Le moustique Vol.23 n°1 PRINTEMPS 2020 La revue des Cercles des Jeunes Naturalistes 6,50 $ \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM Le changement climatique, 14 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 ENTREVUE | Fabien Locher L\u2019angoisse climatique existe depuis des siècles, nous raconte un nouvel ouvrage signé par des historiens.L\u2019un d\u2019eux nous en dit plus.Par Jocelyn Coulon un sujet d\u2019actualité depuis 500 ans ! \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM ement JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 15 changement climatique est la grande cause de ce début de 21e siècle.Elle mobilise activistes, savants, individus et gouvernements.Mais la question est-elle entièrement nouvelle ?Non, répondent les historiens français Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher dans Les révoltes du ciel : une histoire du changement climatique, XVe-XXe siècle.On s\u2019y intéresse depuis longtemps, à tel point qu\u2019en 1821 le gouvernement français lance la première grande enquête nationale sur le changement climatique.Une histoire étonnante où l\u2019on découvre que le thème est de fait un vieux débat ! Québec Science : Avant de parler de cette surprenante enquête, vous proposez un retour historique sur le rapport des humains avec le climat.Vous écrivez que les sociétés ont pensé et voulu agir sur le climat dès le 15e siècle.Pourquoi et, surtout, comment ?Fabien Locher : C\u2019est la colonisation de l\u2019Amérique qui lance ce phénomène.Dès le 15e siècle, Portugais et Espagnols sont partis à la conquête des îles de l\u2019Atlantique et des Amériques avec l\u2019idée de transformer ces territoires en terres cultivables et exploitables.Ils coupent les arbres, sources de pluies, de nuages et de climats dangereux, croient-ils, pour assécher l\u2019atmosphère, aménager le territoire et permettre la culture de la canne à sucre en particulier.Ils sont convaincus qu\u2019ils peuvent changer les pluies, la chaleur et les vents a?n de dominer la nature.Ils pensent que déboiser, transformer le sol et le couvert végétal de la planète modi?era le climat à leur avantage.Cet argument est aussi une manière pour eux de dire que les Autochtones n\u2019ont jamais vraiment travaillé la terre et qu\u2019ils ne la possèdent pas.QS Les Français agissent-ils de même au Canada ?FL Tout à fait.Marc Lescarbot, compagnon de Samuel de Champlain, publie, en 1609, une histoire de la colonie où il af?rme que les mœurs des Français [en France] et des Amérindiens sont analogues tout comme leurs lieux de vie, car ces derniers se trouvent sous les mêmes latitudes, donc sous les mêmes « climats ».Mais il y a un contre-exemple de taille à cette théorie : les hivers froids de la Nouvelle-France ne ressemblent pas à ceux de la Normandie ou du Languedoc.Lescarbot s\u2019ingénie alors à expliquer ce hiatus pour en même temps promouvoir la colonisation du Canada.QS Comment ?FL Lescarbot donne deux raisons à la durée hors norme des hivers : le caractère intrinsèquement froid de l\u2019Amérique du Nord, mais aussi l\u2019immensité des forêts canadiennes, qui empêchent le soleil de réchauffer la terre.Le jésuite Biard, pour sa part, écrit en 1616 que le climat changerait si la terre était habitée et cultivée.Cette voie agricole civilisera le climat, puis, en un cercle vertueux, les hivers plus cléments permettront de meilleures récoltes.QS Au 18e siècle, le discours évolue.Les savants s\u2019inquiètent de la dégradation du climat et veulent protéger les arbres et l\u2019eau.Que se passe-t-il ?FL Jusqu\u2019à ce moment-là, les forêts sont perçues comme un facteur climatique plutôt négatif.Même les médecins les considèrent avec mé?ance parce qu\u2019elles bloqueraient la circulation de l\u2019air.En même temps, l\u2019angoisse climatique a commencé presque au début de la colonisation.De la Barbade, au 17e siècle, un voyageur prévient les savants londoniens : si l\u2019on coupe les arbres, la colonisation pourrait, au lieu d\u2019adoucir le climat, l\u2019assécher jusqu\u2019au désert.Cela risque de menacer l\u2019Angleterre.Au siècle suivant, en France, les élites commencent à parler de changement climatique à l\u2019échelle de l\u2019Europe et du monde.Une pensée globale af?eure.QS Est-ce le retour en grâce de l\u2019arbre ?FL Les savants de la ?n du 18e siècle sont persuadés que le déboisement accroît les tempêtes et les sécheresses.Ils bâtissent ENTREVUE | Fabien Locher 16 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 leur théorie sur le rôle des forêts de montagne en blâmant les populations locales pour leur mauvaise gestion de la nature.Pour eux, c\u2019est l\u2019assemblage des montagnes et des forêts qui est important : les premières attirent les nuages que les secondes condensent ensuite en pluie.Le déboisement rompt ce cycle : il n\u2019y a plus d\u2019eau pour alimenter les rivières et les ?euves.La disparition des forêts dérègle les températures et les vents et provoque des évènements météorologiques inhabituels.QS Et c\u2019est là qu\u2019intervient cette fameuse enquête de 1821 en France.Comment se cristallise-t-elle ?FL Cette enquête est un aboutissement.Des savants, tous convaincus de la gravité des changements climatiques, sont propulsés à des postes d\u2019in?uence au sein du gouvernement français.Depuis des années, ils estiment que le climat se dégrade : refroidissements sensibles dans l\u2019atmosphère, variations subites dans les saisons, ouragans et inondations extraordinaires.Ils sont aussi persuadés que la France risque la déserti?cation si le déboisement se poursuit.À cela s\u2019ajoute la peur provoquée par les effets de l\u2019éruption du volcan Tambora [en Indonésie] en 1815, qui a plongé l\u2019Europe dans une « année sans été ».Ils veulent comprendre ce qui se passe et cerner la responsabilité humaine dans ces phénomènes.QS En quoi cette enquête est-elle exceptionnelle ?FL Pour la première fois, un État européen lance, en ce début du 19e siècle, une enquête nationale sur le changement climatique et sur une possible responsabilité humaine dans cette dynamique en cours.Le gouvernement mobilise des ressources importantes pour la réaliser.Des questionnaires sont envoyés aux quatre coins du pays a?n de sonder préfets, maires, savants et propriétaires agricoles.QS Quel en est le mandat ?FL L\u2019enquête cherche à déterminer si le déboisement est responsable du changement climatique.Elle comporte plusieurs questions sur l\u2019évolution du système météorologique des 86 départements qui composent le territoire français et de leurs forêts depuis 30 ans.QS Que révèle la consultation ?FL Elle montre d\u2019abord à quel point l\u2019idée d\u2019une action de l\u2019homme sur le climat est partagée : presque personne ne la conteste dans les réponses.Ensuite, on voit que les inquiétudes se concentrent sur deux aspects : le « dérèglement » des saisons et un cycle de l\u2019eau perturbé avec des pluies torrentielles ou des sécheresses.Mais aucune conclusion claire ne se dégage.QS Pourquoi ?FL D\u2019abord parce que les évolutions pointées dans les réponses ne vont pas toutes dans le même sens ?réchauffement ou refroidissement par exemple.Ensuite, ce qui est criant, c\u2019est le manque de données fiables, d\u2019indicateurs, d\u2019instruments pour saisir le changement climatique scientifiquement.C\u2019est pourquoi les savants travailleront d\u2019arrache-pied tout au long du 19e siècle pour élaborer de telles méthodes, ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui la « climatologie historique ».QS L\u2019enquête n\u2019aura pas de suite.Pourquoi ?FL L\u2019enquête terminée, le gouvernement est tombé et les résultats ont été archivés ?mon collègue et moi les avons découverts deux siècles plus tard.Entretemps, la France du milieu du 19e siècle est en plein changement.Le pays se couvre de chemins de fer et de machines à vapeur, de fils télégraphiques, de routes, d\u2019infrastructures végétales faites de forêts plantées pour stabiliser les montagnes, les dunes, les cours d\u2019eau.Le bois, donc la forêt, devient moins utile pour construire des machines ou des ouvrages.Il est aussi remplacé par le charbon comme source d\u2019énergie.QS Le changement climatique sombre alors dans l\u2019oubli ?FL Pour la première fois dans l\u2019histoire, l\u2019enchaînement de saisons défavorables, de récoltes déficitaires, de pénuries alimentaires, de troubles et de violences est rompu grâce à la technologie, aux mutations des systèmes de production agricole et à une meilleure compréhension de la météo.Les crises de subsistance se résorbent.L\u2019hiver glacial, le printemps trop sec, l\u2019été pluvieux ne sont plus synonymes de désorganisation des marchés, de panique et de manque.L\u2019alimentation s\u2019améliore en quantité et en qualité, mais aussi en termes de sécurité d\u2019accès.Le transport maritime et ferroviaire permet à la France de s\u2019approvisionner en céréales russes et en blé américain.Tout cela contribue à éloigner l\u2019inquiétude au sujet du changement climatique.QS Ces dernières décennies, l\u2019angoisse climatique est revenue en force.Peut-on dresser un parallèle avec celles du passé ?FL Le dérèglement climatique actuel n\u2019a rien à voir avec les craintes des 18e et 19e siècles, centrées sur la déforestation et l\u2019altération du cycle de l\u2019eau.Mais dès cette époque, on invoque des arguments sur la dimension globale du phénomène et son caractère irréversible.De même, les savoirs contemporains sur le climat ?avec les satellites, les superordinateurs et les analyses de carottes glaciaires ?sont in?niment plus solides que ceux des siècles passés, mais des éléments importants comme la théorie des ères glaciaires ou bien les méthodes de la climatologie historique sont nés des débats sur le changement climatique des 18e et 19e siècles.Ce qui est frappant, au fond, c\u2019est la continuité de notre vision de la planète comme une entité complexe et fragile. ENVIRONNEMENT LES MILLIARDS D\u2019ARBRES QUI CACHENT LA FORÊT La reforestation est à la mode.En plantant des arbres, des entreprises et des gouvernements airment lutter contre les changements climatiques.Est-ce vraiment le cas ?PAR CHARLES PRÉMONT u détour d\u2019un chemin forestier, une camionnette blanche et sa remorque sont arrêtées devant une terre brûlée.Là où s\u2019élevait autrefois une forêt, on ne trouve plus que des arbres couchés et des branches calcinées.Une petite équipe descend du véhicule et commence son travail.Elle sort des caisses, les ouvre et assemble\u2026 des drones.Bientôt, on entend le son émis par la rotation de leurs pales alors que deux d\u2019entre eux s\u2019élèvent dans les airs pour survoler le terrain.Dans les heures qui viennent, les membres de l\u2019équipe planteront des dizaines de milliers d\u2019arbres de cinq espèces grâce à leurs bestioles technologiques.Bienvenue dans l\u2019univers de la reforestation 2.0.Planter des arbres représente depuis toujours un dé?logistique.Les lieux à reboiser sont souvent éloignés et larguer des graines du haut des airs n\u2019est malheureusement pas une technique ef?cace.Pour maximiser les chances de survie des arbres, il faut les planter à la main, mais trouver des planteurs pour cette tâche éreintante s\u2019avère de plus en plus dif?cile.C\u2019est particulièrement vrai au Canada, où 600 millions d\u2019arbres sont replantés annuellement pour maintenir l\u2019exploitation forestière.Et Justin Trudeau, au cours de sa campagne électorale, a promis que le pays mettrait en terre deux milliards d\u2019arbres en plus d\u2019ici 2030.JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 17 \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM Le spécialiste principal des plantes de Flash Forest, Quirin Hohendorf, établissant des transects pour la collecte de données après un incendie dans la forêt boréale de l\u2019Ontario.ENVIRONNEMENT \u2022 IMAGE : FLASH FOREST De jeunes entreprises ont parié que la solution devait passer par la technologie.Au Royaume-Uni, BioCarbon Engineering et Dendra se sont lancées dans la course, tout comme l\u2019Américaine Drone Seed et la Canadienne Flash Forest.Cette dernière utilise ses drones pour survoler un lieu à reboiser et ainsi établir les endroits dif?ciles d\u2019accès ou stériles.« Cela nous permet de créer un plan de vol pour assurer une densité optimale à la plantation », explique Bryce Jones, PDG de Flash Forest.Les drones sèment ensuite des cosses confectionnées par la compagnie : chacune contient une graine germée entourée d\u2019un terreau qui lui garantit un apport en nutriments et en eau a?n d\u2019améliorer ses chances de survie.Ils peuvent les laisser choir au sol ou les propulser grâce à un canon pneumatique.L\u2019entreprise torontoise est déjà en mesure de planter une vingtaine d\u2019espèces a?n que ses plantations abritent une meilleure biodiversité.Elle a commencé à travailler avec des semences provenant d\u2019arbres situés plus au sud a?n de favoriser leur survie à long terme alors que ces espèces sont appelées à migrer vers le nord, un phénomène inévitable lié au réchauffement climatique.D\u2019ici 2028, Flash Forest croit qu\u2019elle pourrait avoir mis en terre un milliard d\u2019arbres un peu partout sur la planète.Son ambition : être en mesure d\u2019en planter 100 000 par jour grâce à des drones requérant chacun deux opérateurs ?un procédé qui serait 10 fois plus rapide que les méthodes actuelles.Elle souhaite donc abaisser les coûts du reboisement de manière très compétitive.Les activités de l\u2019entreprise en sont encore au stade expérimental, mais des projets pilotes effectués en 2019 et 2020 permettent à Bryce Jones d\u2019espérer atteindre ses objectifs.C\u2019est que, chaque année, la planète perd des arbres.Selon l\u2019Organisation des Nations unies, 420 millions d\u2019hectares de forêts ont disparu dans le monde depuis 1990.Entre 2010 et 2020, la diminution du couvert forestier se mesurait à environ 4,7 millions d\u2019hectares par an, l\u2019équivalent d\u2019une fois et demie la surface de la Belgique.Parallèlement, les changements climatiques menacent.Non seulement on doit réduire les émissions de carbone dans l\u2019atmosphère, mais il faudrait aussi capter une partie des gaz à effet de serre qui y sont déjà si l\u2019on souhaite préserver la Terre d\u2019un réchauffement trop important.En juillet 2019, la revue Science publiait une étude ayant fait grand bruit sur le potentiel de « restauration des arbres ».En interprétant des images satellites, des chercheurs suisses ont trouvé 900 millions d\u2019hectares dans le monde où il serait possible de planter des centaines de milliards d\u2019arbres.Selon eux, ces forêts pourraient, à terme, capturer 205 gigatonnes de carbone, soit environ le quart du carbone accumulé jusqu\u2019à maintenant dans l\u2019atmosphère.Cette nouvelle a nourri les ambitions de différents dé?s internationaux, comme le Bonn Challenge , lancé en Allemagne en 2011, qui vise un reboisement de 350 millions d\u2019hectares d\u2019ici 2030.Sans compter l\u2019African Forest Landscape Restoration Initiative, dont l\u2019objectif se situe à 100 millions d\u2019hectares en Afrique seulement.Autrement dit, nous sommes aux portes d\u2019une des plus grandes opérations de reforestation jamais entreprises.Un plan ambitieux qui, mal appliqué, pourrait rater la cible.UN PARTI PRIS POUR LA FORÊT L\u2019utilisation du reboisement comme technologie stratégique dans la lutte contre les changements climatiques ne fait pas l\u2019unanimité.Pour plusieurs spécialistes interviewés par Québec Science, l\u2019idée que les arbres représentent une solution simple et ef?cace est dangereuse.Plusieurs études critiquent aussi cette approche.Par exemple, des articles publiés dans Nature Sustainability et dans Global Change Biology ont révélé qu\u2019un reboisement mal ré?échi pouvait mener à des dommages substantiels pour les écosystèmes et la biodiversité tout en procurant un avantage pratiquement nul, voire négatif, dans la lutte contre les changements climatiques.Pour Jean-François Boucher, professeur en écoconseil à l\u2019Université du Québec à Chicoutimi, les arbres constituent une solution ef?cace qui mérite d\u2019être promue.Selon lui, c\u2019est une technique de capture du carbone qui a fait ses preuves, qu\u2019on maîtrise et qui est relativement bon marché.De plus, le bois présente d\u2019autres avantages.Il participe à la richesse collective en créant des emplois.Il peut aussi remplacer certains matériaux dont la fabrication ou l\u2019utilisation entraînent le rejet de beaucoup de gaz à effet de serre comme le béton, l\u2019acier ou les combustibles fossiles.Certains scienti?ques craignent cependant qu\u2019un parti pris pour le bois nuise à la préservation ou à la restauration d\u2019autres écosystèmes tout aussi, sinon plus ef?caces pour capter le carbone.« On a un intérêt politique, économique et écologique à l\u2019égard de la forêt », indique Michelle Garneau, professeure au Département de géographie et titulaire de la Chaire de recherche sur la dynamique des écosystèmes tourbeux et changements climatiques de l\u2019Université du Québec à Montréal.Même du côté universitaire, on n\u2019en a quasiment que pour la forêt.S\u2019il y a des départements entiers consacrés à la foresterie, les étudiants qui se penchent sur les autres biomes sont beaucoup moins nombreux.L\u2019état de la connaissance n\u2019est donc pas le même, ce qui fait en sorte qu\u2019on a tendance à sous-estimer leurs services écosystémiques.Par exemple, Michelle Garneau et ses étudiants ont déterminé que les tourbières, souvent perçues comme inutiles, étaient plutôt d\u2019incroyables puits de carbone.Elles seraient plus ef?caces que les forêts ! Un récent article qu\u2019elle a copublié dans la revue Scienti?c Reports le montre.Joanie Beaulne, son étudiante de maîtrise, a analysé une région où forêt et tourbière coexistent.Cette région a été incendiée il y a 200 ans.« Des arbres et de la tourbe ont réoccupé les lieux après le feu ; les processus de restauration ont donc commencé à la même période », explique Michelle Garneau.Après ces deux siècles, la quantité moyenne de carbone séquestré par les tourbières était de 11,6 kg/m2 alors qu\u2019elle était de 4,4 kg/ m2 par les arbres.À certains endroits, les réserves de carbone étaient cinq fois plus élevées dans le sol organique que dans les arbres.Autre problème : un climat plus chaud crée des conditions propices aux incendies et attire de nouveaux insectes ravageurs.Déjà, la destruction engendrée par les perturbations naturelles fait en sorte que les forêts canadiennes émettent souvent plus de carbone qu\u2019elles en piègent.De plus, les canicules de plus en plus fréquentes diminuent la capacité des plantes à lutter JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 19 La technologie des capsules de semences de Flash Forest Les fondateurs Bryce et Cameron Jones (des frères) inspectent un drone sur un site de reboisement.Bryce Jones tenant un drone lors des premières expériences à Creamore, en Ontario ENVIRONNEMENT \u2022 IMAGES : FLASH FOREST La forêt boréale de la Colombie-Britannique contre les changements climatiques.« On a aujourd\u2019hui des modèles qui révèlent que, avec l\u2019augmentation des températures, les forêts vont devenir moins ef?caces pour capter le carbone », signale Alison Munson, professeure au Département des sciences du bois et de la forêt de l\u2019Université Laval.Pour appuyer ses dires, elle cite un article récemment publié par une équipe américaine dans Science Advances qui modélise la capacité de photosynthèse des plantes.Celle-ci augmente avec la température jusqu\u2019à un point de bascule où elle se met à décroître.Au contraire, la respiration des plantes ?relâchement du dioxyde de carbone dans l\u2019air ?ne cesse de s\u2019accroître.Lorsque ces courbes se croisent, la plante en vient ainsi à expirer plus de carbone qu\u2019elle n\u2019en séquestre.Selon les auteurs, si l\u2019on n\u2019agit pas rapidement pour limiter le réchauffement du climat, les écosystèmes terrestres pourraient perdre près de la moitié de leur capacité de captation du carbone dès 2040.Si ces perturbations affectent tous les milieux naturels, elles ne le font pas de la même manière.La diversité permet de mitiger les risques.Pour Jean-François Boucher, ces critiques sont fondées, mais le potentiel du reboisement demeure immense.S\u2019il est clair pour lui que les écosystèmes déjà ef?caces ne doivent pas être reboisés, il estime qu\u2019il y a énormément de terrains où chaque arbre planté est un avantage net en capture du carbone.Il donne en exemple les terres dégradées par l\u2019industrie, les forêts pouvant être densi?ées, les brûlis, les terres en friche et les villes.AU RYTHME DE LA NATURE Cela peut paraître étonnant, mais pour l\u2019heure, Flash Forest s\u2019intéresse uniquement au combat contre la déforestation ; dans un deuxième temps, elle s\u2019attaquera au reboisement visant expressément la capture du carbone.Avant de procéder, l\u2019entreprise désire mûrir ses plans de recherche et développement.C\u2019est que planter pour séquestrer n\u2019a rien de simple.Si l\u2019on veut que les plantations puissent jouer leur rôle dans la lutte contre les changements climatiques, il faut prendre en considération le terreau, l\u2019exposition au vent, la biodiversité et une foule de facteurs qui peuvent conduire au succès ou à l\u2019échec des interventions.Surtout, il faut les gérer avec rigueur à long terme.On considère qu\u2019une séquestration permanente demande 100 ans.Tout au long de cette période, il faut véri?er que la plantation accomplit le travail pour lequel elle a été constituée.Il y a donc de nombreux détails à prévoir.« Il faut protéger les plantations, souligne Jean-François Boucher.Par exemple, il faut s\u2019assurer dans les documents notariés que les servitudes sont bien couvertes, que le prochain propriétaire aura l\u2019obligation de maintenir la plantation en place, d\u2019en faire l\u2019entretien et le suivi\u2026 C\u2019est complexe et c\u2019est la partie ennuyeuse du reboisement, alors elle est souvent négligée.» Cette gestion stricte permet de surmonter certains écueils évoqués précédemment.En suivant de près une plantation, il est possible de transformer sa composition au ?l du temps pour qu\u2019elle s\u2019adapte mieux aux changements climatiques.En favorisant une biodiversité accrue, on la protège également contre les dommages d\u2019insectes ravageurs.Des plantations dites « tampons », c\u2019est-à-dire des arbres plantés en surplus, permettent de limiter les pertes dues aux incendies.Même si le « cahier des charges » est bien respecté, quelques décennies devront s\u2019écouler avant qu\u2019on mesure les effets positifs de cette nouvelle forêt.C\u2019est pourquoi la préservation et la restauration des écosystèmes en place sont si importantes : ils jouent déjà leur rôle.Mais voilà, c\u2019est beaucoup moins séduisant que de promettre la plantation de deux milliards d\u2019arbres d\u2019ici 2030.Cette inadéquation entre le rythme des écosystèmes et le tempo de la vie politique et économique inquiète.S\u2019il y a un point sur lequel tous les scienti?ques interviewés par Québec Science s\u2019entendent, c\u2019est que, pour gagner le combat contre les changements climatiques, il faut penser à long terme.« Il ne faut pas mettre l\u2019accent que sur la forêt, mentionne Alison Munson.Il faut regarder les milieux humides, les prairies, les savanes\u2026 tous les écosystèmes naturels, en fait.Plusieurs sont dégradés à grande échelle ; restaurer ceux qui sont en place, ça, oui, c\u2019est une bonne solution.» \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 21 DOSSIER SANTÉ MENTALE LA CRISE SANITAIRE NOUS A USÉS.COMMENT RETROUVER LA SÉRÉNITÉ SUR LES PLANS TANT PERSONNEL QUE COLLECTIF ?TOURNER LA PAGE DE LA PANDÉMIE 24 PRENDS SOIN DE TOI 30 ISOLÉS, CONFINÉS, PERTURBÉS ?36 LES MINORITÉS SEXUELLES FACE À LA TEMPÊTE 42 22 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 ILLUSTRATION : FRANÇOIS BERGER \u2022 DIRECTION ARTISTIQUE : NATACHA VINCENT JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 23 DOSSIER SANTÉ MENTALE I l y a des Traumatismes avec une majuscule.Et d\u2019autres avec une minuscule.Les premiers, avec un grand T, correspondent à l\u2019idée que la plupart se font de ce genre de situation.C\u2019est le soldat qui, après avoir connu les périls de la guerre, est habité par une profonde détresse, un fort sentiment de peur et des souvenirs répétitifs, involontaires, envahissants même.Palpitations cardiaques, tremblements et ?ashbacks sont le lot de ces individus anxieux et dépressifs.Dans le DSM-5, la bible des maladies mentales, ils remplissent tous les critères du trouble de stress post-traumatique.Les traumatismes avec un petit t, quant à eux, s\u2019apparentent davantage au trouble de l\u2019adaptation et sont de moindre gravité du point de vue diagnostique.Mais ils n\u2019en sont pas moins invalidants.« Un évènement très stressant peut susciter une détresse psychologique intense.Il ne faut pas nécessairement que la vie soit en danger, comme c\u2019est le cas pour un trouble de stress post-traumatique », explique Marjolaine Rivest-Beauregard, étudiante de maîtrise au Département de psychiatrie de l\u2019Université McGill et membre du Laboratoire de recherche sur les psychotraumatismes de l\u2019Institut universitaire en santé mentale Douglas.La pandémie de COVID-19 recoupe ces dé?nitions.Chez certains sous-groupes, par exemple les personnes très âgées et vulnérables, le coronavirus représente une menace directe pour l\u2019intégrité physique.L\u2019attraper peut laisser de terribles séquelles, voire être carrément mortel.Chez d\u2019autres, ce n\u2019est pas le virus qui est problématique à proprement parler, mais bien la crise sanitaire qu\u2019il a précipitée, con?nements inclus.Les dommages ont beau être collatéraux chez ces populations, ils sont réels.Dans tous les cas, il y a une part d\u2019arbitraire ; différents facteurs de protection et de vulnérabilité modulent les façons dont réagissent les individus face à la même situation.TOURNER LA PAGE DE LA PANDÉMIE Des chercheuses se penchent sur les traumatismes collectifs d\u2019hier a?n de mieux documenter celui qu\u2019on vit aujourd\u2019hui.Leur but : nous guérir demain.PAR MAXIME BILODEAU 24 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 « Nous avons tous vécu un petit drame personnel depuis le début de la pandémie.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui en fait une catastrophe : il y a une accumulation imprévisible de stress hors du commun dans l\u2019ensemble de la société », af?rme Danielle Maltais, professeure au Département des sciences humaines et sociales de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi et titulaire de la Chaire de recherche sur les évènements traumatiques, la santé mentale et la résilience des individus.Crise du verglas, déluge du Saguenay, tragédie de Lac-Mégantic : la chercheuse se consacre à l\u2019étude des traumatismes collectifs et de leurs conséquences sur la santé des victimes et des intervenants depuis 1996.L\u2019une des principales conclusions de ses travaux ?La majorité des personnes exposées à un sinistre s\u2019en sortent indemnes, voire grandies.Elles sont mues par cette « magie ordinaire » qu\u2019est la résilience.Le contraire, malheureusement, est aussi vrai ; une minorité peine à s\u2019adapter, développe des problèmes graves et traîne parfois des casseroles pendant longtemps.« Près de 30 ans après le glissement de terrain de Saint-Jean-Vianney en 1971, des survivants entretenaient encore certaines craintes irrationnelles, se souvient Danielle Maltais.L\u2019un d\u2019eux m\u2019a ainsi con?é toujours s\u2019asseoir près d\u2019une sortie dans un endroit public au cas où il devrait évacuer les lieux précipitamment.» Les traumatismes collectifs sont presque toujours suivis d\u2019une augmentation des taux de dépression, des troubles mentaux et du comportement, des abus de substances, des cas de violence conjugale et de maltraitance d\u2019enfants.Ainsi, 5 % des victimes de l\u2019ouragan Ike en 2008 répondaient à tous les critères de la dépression majeure un mois après le cataclysme.Dans les mois qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001, un sondage mené auprès de quelque 1 000 New-Yorkais a montré qu\u2019environ le tiers d\u2019entre eux avaient augmenté leur consommation de cigarettes, d\u2019alcool ou de marijuana.Et plus près de nous, 44 % des Québécois dont le domicile a été inondé par les crues de 2019 présentaient des symptômes traumatiques d\u2019intensité de modérée à élevée six mois après les évènements.JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 25 ILLUSTRATION : FRANÇOIS BERGER \u2022 DIRECTION ARTISTIQUE : NATACHA VINCENT « Les cadres conceptuels de crises très graves et ponctuelles sont de bien peu d\u2019utilité avec la COVID-19.On parle d\u2019un évènement moins violent à priori, mais plus insidieux dans les faits, car chronique.» \u2013 Marie Baron, coordonnatrice de Ma vie et la pandémie au Québec DOSSIER SANTÉ MENTALE Quant aux épidémies, de nombreuses études scienti?ques se sont penchées sur les conséquences des catastrophes d\u2019hier.À commencer par l\u2019épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), le « cousin » du virus responsable de la COVID-19.Pendant la première éclosion de SRAS à Hong Kong en 2003, environ 40 % de la population se disait plus stressée qu\u2019à la normale, tandis que 16 % manifestaient carrément des symptômes traumatiques.Contracter la maladie était de loin le pire scénario pour la santé mentale ; on estime qu\u2019environ le tiers des survivants du SRAS ont souffert d\u2019un trouble de stress post-traumatique dans l\u2019année qui a suivi.Même si la notion de con?nement a fait son apparition dans nos vies récemment, de tels épisodes se sont déjà produits au cours de la crise du SRAS, mais aussi pendant d\u2019autres épidémies de maladies infectieuses ailleurs dans le monde, comme celle d\u2019Ebola.Tôt en 2020, des chercheurs britanniques ont recensé les rares études réalisées dans la foulée de ces périodes d\u2019isolement obligatoire.Leurs conclusions, publiées dans les pages de la revue savante The Lancet, étaient prémonitoires.En gros, les quarantaines ouvrent la voie à divers problèmes psychologiques dans la population en général, mais tout particulièrement auprès de certains segments, comme les parents et leurs enfants, de même que les travailleurs de la santé.Bien qu\u2019ils permettent de mieux contex- tualiser les cris de détresse entendus depuis le début de la pandémie de COVID-19, ces travaux ont une portée qui demeure somme toute limitée.Après tout, la dernière fois que l\u2019humanité a traversé un pareil épisode remonte à\u2026 il y a belle lurette.« On pense bien sûr à la grippe espagnole de 1918, qui a fait des millions de morts dans le monde.Or, bien peu vivent encore pour en témoigner et aucune étude d\u2019envergure sur ses conséquences psychologiques n\u2019a été effectuée à l\u2019époque », souligne Danielle Maltais.Les spécialistes des traumas de masse naviguent donc à vue avec la présente catastrophe, inédite à bien des égards.DIAGNOSTIC COLLECTIF EN COURS « Les cadres conceptuels de crises très graves et ponctuelles sont de bien peu d\u2019utilité avec la COVID-19.On parle d\u2019un évènement moins violent à priori, mais plus insidieux dans les faits, car chronique », admet Marie Baron, coordonnatrice de Ma vie et la pandémie au Québec (MAVIPAN).Depuis avril 2020, ce projet de recherche longitudinal documente les conséquences de la pandémie sur la société québécoise.Jusqu\u2019à maintenant, plus de 3 000 personnes de 14 ans et plus issues des quatre coins de la province ont répondu aux divers questionnaires de l\u2019étude, aussi bien en continu qu\u2019à des moments clés, comme au plus fort de la seconde vague, en décembre dernier.L\u2019équipe derrière MAVIPAN, qui regroupe les quatre centres de recherche du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale- Nationale, a ?nalement décidé d\u2019aborder cette crise par le prisme des crises sociales majeures, comme la Grande Dépression des années 1930 ou la crise ?nancière de 2008.La raison : ces épisodes, à l\u2019instar de celui de la COVID-19, tendent à affecter les couches moins favorisées et plus vulnérables de la population, ce qui a pour effet d\u2019accentuer les inégalités préexistantes et de paradoxalement appauvrir l\u2019ensemble 26 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 \u2022 PHOTO : JONATHAN CÔTÉ de la société.« On ne réalise pas que c\u2019est la collectivité tout entière qui est touchée, non pas quelques-uns de ses membres », déplore Annie Leblanc, professeure au Département de médecine familiale et de médecine d\u2019urgence de l\u2019Université Laval et chercheuse responsable du projet.Le tableau brossé par MAVIPAN jusqu\u2019à maintenant recoupe ceux tracés par de nombreux autres travaux et coups de sonde similaires.Ce sont les adolescents et les jeunes adultes qui souffrent le plus à l\u2019heure actuelle.« Ce ne sont pas des populations qu\u2019on avait nécessairement sur notre radar, reconnaît Annie Leblanc.Étudier à distance et faire son entrée sur le marché du travail dans le contexte de la pandémie semblent avoir relevé de la mission impossible pour plusieurs.» Et si vous ajoutez l\u2019impossibilité de satisfaire le besoin criant de socialisation caractéristique de ces périodes charnières de la vie, vous obtenez une bombe à retardement.Plus du tiers (39 %) des 18-24 ans af?chait un score élevé de détresse psychologique à la ?n de l\u2019année 2020, selon l\u2019Institut national de santé publique du Québec.Chez les 24 à 44 ans, cette proportion était de 23 % au même temps de mesure et de 15 % chez les 45 à 59 ans.Un autre groupe qui a retenu l\u2019attention des chercheurs est celui des travailleurs de la santé.Ces derniers sont tout particulièrement à risque de souffrir d\u2019un traumatisme dit « vicariant », mieux connu comme l\u2019usure de compassion.« On parle d\u2019une exposition secondaire à un stress dans l\u2019exercice de ses fonctions.Le lecteur de nouvelles, tout comme le répartiteur en centre d\u2019appels d\u2019urgence, peut être touché, même si on l\u2019associe davantage aux soignants », indique Marjolaine Rivest-Beauregard.Contre toute attente, il ne semble toutefois pas que la COVID-19 ait précipité la catastrophe pressentie.C\u2019est du moins ce que la jeune chercheuse et ses collègues ont constaté à partir de données collectées au printemps 2020 auprès d\u2019un échantillon de plus de 5 600 Canadiens, Français, Italiens, Américains et Chinois, dont près de 1 000 sont des travailleurs de la santé.« Il n\u2019y a pas de différence entre la population en général et le personnel soignant en ce qui a trait au stress ressenti pendant la première vague.Aussi, il semble que les professionnels en santé mentale aient été moins touchés que leurs collègues dans le système de santé à ce moment-là », analyse-t-elle.Disposent-ils d\u2019une meilleure capacité d\u2019adaptation ?À moins qu\u2019ils aient été moins exposés au stress vicariant ?« Nous sommes en train de creuser la question.» Dans le fond, les travailleurs de la santé savent peut-être mieux composer avec la Grande Faucheuse, tout simplement.L\u2019hypothèse est moins saugrenue qu\u2019elle n\u2019y paraît de prime abord ; contrairement à celles de jadis, les sociétés humaines modernes se butent dorénavant à un vide de sens face à cette réalité inéluctable.« Depuis la Révolution tranquille, les valeurs ont beaucoup changé au Québec.La religion, qui permettait auparavant de donner un sens à la vie et à la mort, a été remplacée par une course effrénée au succès, au progrès, à la jeunesse », fait remarquer Mélanie Vachon, professeure au Département de psychologie de l\u2019Université du Québec à Montréal.La chercheuse est malheureusement aux premières loges pour constater les ravages que peut causer ce « tabou JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 27 DOSSIER SANTÉ MENTALE Les Québécois devront se serrer les coudes pour mener à bien ce qui se dessine comme un chantier de grande envergure.de la vieillesse, de la ?n de vie et de la mort ».Depuis le printemps 2020, elle suit une cohorte d\u2019une quarantaine de personnes endeuillées qui n\u2019ont pu accompagner leurs proches dans leurs derniers moments durant la pandémie ni vivre les rituels associés aux funérailles pour motif de restrictions sanitaires.Après plusieurs centaines d\u2019heures d\u2019entrevues individuelles, elle en est venue à proposer une notion inédite, puisque bien distincte du deuil normal, complexe ou persistant : celle du deuil pandémique.« Comprenez-moi bien : toutes les histoires sont différentes, uniques, même s\u2019il y a des éléments récurrents dus aux circonstances exceptionnelles de la pandémie.Il y avait par exemple une absence systématique et totale de préparation au décès ; il était impossible de pro?ter de ce qu\u2019on appelle la \u201cfenêtre temporelle du mourir\u201d pour dire adieu à l\u2019être cher, comme ça devrait être le cas, raconte Mélanie Vachon.L\u2019absurdité des circonstances était tout particulièrement marquée lors de la première vague.On m\u2019a parlé d\u2019interdiction de prendre sa mère mourante dans ses bras, de constatation en direct de la mort de son père par écrans interposés, de funérailles avec 10 invités célébrées à deux mètres de distance.» En date du 25 avril 2021, 10 878 personnes sont mortes de la COVID-19.Pour chacune, on compte de quatre à six proches endeuillés en moyenne.Ils seront à surveiller de près au courant des prochaines années, selon la profes- seure.Tout comme ces milliers d\u2019autres individus pour qui la disparition d\u2019un parent ou d\u2019un ami a concordé avec la crise sanitaire, quand elle n\u2019a pas été carrément précipitée par cette dernière.« Le deuil pandémique est éminemment anonyme, pour ne pas dire banalisé.Au lieu d\u2019être reconnu dans sa souffrance, une étape essentielle pour faire la paix avec la mort, on est largement ignoré par la collectivité pour qui le retour à la normale est la seule priorité à l\u2019heure actuelle », note Mélanie Vachon, dont les travaux sont soutenus par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.L\u2019APRÈS-PANDÉMIE De fait, c\u2019est probablement en renonçant à cette chimère d\u2019un monde d\u2019après-pandémie identique à celui de naguère que la société pourra amorcer son lent processus de guérison.La résilience a beau être un mot galvaudé, elle n\u2019en demeure pas moins synonyme de croissance.« Le concept même porte l\u2019idée de se projeter vers un futur qui n\u2019est pas simplement le retour à une situation antérieure.Il faut prendre acte des conclusions des travaux du passé et de ceux en cours, puis passer à l\u2019action sans plus tarder », tranche Danielle Maltais.Les études postcatastrophes sont claires à cet effet : l\u2019engagement citoyen est une condition sine qua non du développement d\u2019une réelle résilience communautaire.À ce chapitre, la tragédie de Lac- Mégantic fait of?ce de cas d\u2019école.En l\u2019espace de six ans, les Méganticois se sont relevés du déraillement de train du 6 juillet 2013, qui a fait 47 morts et détruit une partie de leur ville.En 2015, environ 1 résidant sur 5 (19,3 %) estimait son état de santé comme étant mauvais ou passable.En 2018, lors de la plus récente enquête de santé populationnelle effectuée par la Direction de santé publique de l\u2019Estrie, ils n\u2019étaient plus que 1 sur 10 (11,3 %) à avoir cette impression.Une proportion comparable à la moyenne de la population de la région estrienne.Entre ces deux temps de mesure, une équipe de proximité composée d\u2019intervenants sociaux et communautaires ainsi que de professionnels de la santé a été dépêchée sur le terrain pour aider la communauté à panser ses plaies ?elle est d\u2019ailleurs toujours à l\u2019œuvre au moment d\u2019écrire ces lignes.En outre, diverses initiatives (barbecues, soirées cinéma, karaoké\u2026) ont été mises en place sur les lieux de la tragédie pour retisser les liens entre les Méganticois et leur permettre de retrouver un vivre- ensemble.« Lac-Mégantic, c\u2019est comme un grand quartier de 5 600 habitants, met cependant en garde Danielle Maltais, qui a suivi de près l\u2019opération.Il faut adapter ce qui a bien fonctionné là-bas, sans commettre l\u2019erreur de proposer des solutions soi-disant universelles dictées par des mégastructures.» La mobilisation des groupes les plus ébranlés par la pandémie sera en ce sens primordiale.« En matière de santé mentale, chaque trajectoire de vie est unique.De là l\u2019importance de distinguer un maximum de sous-groupes en amont ; on veut coller au mieux à leurs besoins respectifs », dit Marjolaine Rivest- Beauregard.La chercheuse de l\u2019Université McGill prêche d\u2019ailleurs par l\u2019exemple ; avec des collègues de l\u2019Université de Sherbrooke et de l\u2019Université de Montréal, elle lance en juin un balado sur la stigmatisation entourant la santé mentale et la résilience en période de pandémie.Intitulé COVID-19 : sors de ma tête, il comprend quatre épisodes de 30 à 45 minutes chacun qui ont pour but de sensibiliser les jeunes de 18 à 30 ans à leur santé mentale et d\u2019ouvrir la discussion sur ce sujet tabou.Chose certaine, les Québécois devront se serrer les coudes pour mener à bien ce qui se dessine comme un chantier de grande envergure.Dire que la tâche s\u2019annonce colossale est un euphémisme.« Il y a eu un effort de masse pour appliquer les mesures sanitaires a?n de nous protéger de la COVID-19.Malheureusement, il n\u2019y aura pas de vaccin pour résorber la crise psychosociale qui suivra », conclut Annie Leblanc.28 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 ÉCOUTEZ NOS BALADOS ! « Découvrez nos séries documentaires qui vous feront entendre la science autrement à travers des enquêtes, des entrevues et des portraits exclusifs.» Marie Lambert-Chan, rédactrice en chef COMMENT LES ÉCOUTER ?1.À partir d\u2019un appareil Apple, lancez l\u2019application Balados.2.Au bas de l\u2019écran, appuyez sur la loupe et tapez Québec Science.3.Appuyez sur l\u2019icône de l\u2019émission (ci-dessus), puis sur le bouton « S\u2019abonner ».Ou, à partir d\u2019un ordinateur, rendez-vous à l\u2019adresse www.quebecscience.qc.ca/balados Maquilleuse : Lisa Sim Modéle : Ada Sarahí Gómez Ibarra PRENDS PHOTO : DONALD ROBITAILLE/OSA \u2022 DIRECTION ARTISTIQUE : NATACHA VINCENT DOSSIER SANTÉ MENTALE 30 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 PRENDS SOIN DE TOI Devant nos échecs et nos soufrances, nous sommes nombreux à sombrer dans la critique et la rumination.Des chercheurs airment que nous ferions mieux de nous traiter aux petits oignons.PAR MÉLISSA GUILLEMETTE N oémie Carbonneau ne s\u2019est pas encore complètement remise d\u2019un exercice qu\u2019elle a proposé dans le cours de psychologie positive qu\u2019elle donne à l\u2019Université du Québec à Trois- Rivières.Pour s\u2019assurer que ses étudiants avaient bien compris le concept d\u2019« autocompassion », elle leur a demandé de s\u2019écrire une lettre au sujet d\u2019un échec vécu ou d\u2019une erreur commise.« Mon Dieu, c\u2019était tellement émouvant de lire leurs messages ! Je me sentais quasiment mal d\u2019avoir accès à ces ré?exions\u2026 » Mais elle devait bien les noter ! Il faut savoir que la compétition est forte au baccalauréat en psychologie : ceux qui désirent devenir psychologues doivent absolument être acceptés au doctorat, où les places sont limitées.Pas étonnant, donc, que plusieurs lettres aient décrit des ratés scolaires, tandis que d\u2019autres relataient une épreuve sportive ou un processus d\u2019embauche.Dans leurs écrits, les étudiants s\u2019accordaient le droit de vivre de la colère, se félicitaient d\u2019être sortis de leur zone de confort, se rappelaient qu\u2019ils sont dans le même bateau que plusieurs autres\u2026 Bref, ils se sont parlé comme ils auraient parlé à un ami, chose qu\u2019ils n\u2019auraient pas tous faite spontanément ; nous sommes souvent plus cruels envers nous-mêmes qu\u2019envers les personnes que nous détes- JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 31 DOSSIER SANTÉ MENTALE tons ! « Plus on se livre à ce genre d\u2019exercice et plus ça entraîne une restructuration des pensées, explique la professeure Carbonneau.Au début, ça semble forcé.Mais à mesure qu\u2019on avance sur ce nouveau chemin, le cerveau se met à l\u2019emprunter de façon naturelle.» L\u2019histoire ne dit pas si ces étudiants ont poursuivi leur « entraînement », encore moins s\u2019ils en ont tiré un quelconque avantage.Mais depuis le premier article scienti?que sur l\u2019autocompassion, paru en 2003, plus de 3 000 études ont montré un lien entre cette bienveillance à l\u2019égard de soi-même et la santé mentale ; d\u2019ailleurs quelques-unes, récentes, laissent croire que cette attitude a aidé certains d\u2019entre nous à maintenir le cap pendant la pandémie.Les bienfaits iraient toutefois au-delà du bien-être mental : on évoque un renforcement du système immunitaire, des comportements plus positifs dans le couple et même une consommation accrue de fruits et légumes ! Ce dernier point est une des conclusions de Noémie Carbonneau.Ses travaux indiquent que les personnes qui font preuve de plus d\u2019autocompassion non seulement consomment plus de légumes, mais ont également moins tendance à tomber dans « l\u2019alimentation émotionnelle », le terme clinique pour « manger ses émotions ».« La relation avec le corps et la nourriture se trouve in?uencée positivement par cette attitude générale de douceur envers soi.Quand on est dans cet état, on apprécie comment son corps fonctionne, on lui est reconnaissant et l\u2019on a davantage envie de le traiter avec respect et de lui fournir les aliments dont il a besoin.La honte ne donne pas le goût de prendre soin de soi.» LA VIE EN MORCEAUX Le concept de compassion, à l\u2019égard des autres et de soi, n\u2019est pas récent : il fait partie de la philosophie bouddhiste, dont les origines remontent à quatre ou cinq siècles avant notre ère.C\u2019est au tournant des années 2000 que Kristin Neff a découvert la notion d\u2019autocompassion, dans un centre de méditation héritier de la tradition de Thich Nhat Hanh, un moine vietnamien.Sa vie était alors en morceaux.« J\u2019ai commencé à pratiquer l\u2019autocompassion et j\u2019ai vu la différence phénoménale qu\u2019elle a faite dans ma vie, son in?uence sur ma capacité à gérer le stress et les dif?cultés, raconte la professeure de psychologie de l\u2019Université du Texas à Austin.J\u2019ai alors commencé à faire des recherches sur le sujet.» Quelques années plus tard, d\u2019autres lui ont emboîté le pas, le thème pro?tant probablement du chemin déjà tracé par la pleine conscience, une pratique également inspirée du bouddhisme, étudiée en Occident depuis la ?n des années 1970.Nous avons parlé à la chercheuse alors que le Texas se remettait d\u2019une tempête de neige historique qui a causé des coupures de courant majeures.A-t-elle usé d\u2019autocompassion pendant cette période ?« Oh oui ! Peu importe la dif?culté, que ce soit une tempête de neige ou des enjeux politiques, elle est utile.» L\u2019autocompassion a trois composantes, selon le modèle de la professeure Neff : la gentillesse envers soi (se réconforter plutôt que se critiquer), la reconnaissance de son humanité (réaliser que l\u2019expérience de la souffrance est le lot de tous les humains au lieu de se sentir isolé) et, en?n, la pleine conscience (observer sa souffrance avec curiosité, sans la nier ni se laisser envahir).Cette attitude permettrait de devenir sa propre source de réconfort et de s\u2019offrir ce dont on a besoin.Nous avons deux façons de réagir au stress, mentionne Kristin Neff : la réponse combat-fuite et la réponse care (prendre soin).« Quand nous ne sommes pas personnellement menacés, par exemple si c\u2019est un ami qui souffre, a peur ou se juge durement, nous utilisons davantage la réponse care pour l\u2019aider à se sentir en sécurité.Mais la réponse combat-fuite est celle qui nous vient plus facilement quand c\u2019est nous qui échouons ou qui avons fait une erreur.Nous voulons instinctivement attaquer le problème : nous-mêmes, qui avons commis l\u2019erreur.Nous avons peur d\u2019être critiqués par les autres, alors nous nous assurons de nous critiquer en premier.C\u2019est illogique, mais c\u2019est notre façon de rétablir notre sécurité.» L\u2019autocompassion consiste à tenter d\u2019utiliser la réponse care plus spontanément.Ces dernières années, des recherches émergent pour essayer d\u2019élucider les effets physiologiques de cette pratique.C\u2019est l\u2019une des missions d\u2019Anke Karl, professeure à l\u2019Université d\u2019Exeter, au Royaume-Uni.Avec des collègues, elle s\u2019est d\u2019abord penchée sur des individus en pleine santé qu\u2019elle a munis de capteurs.Certains ont été soumis à un bref exercice (11 minutes) stimulant des pensées négatives, d\u2019autres à un exercice neutre ou dynamisant et, en?n, une partie a fait un exercice d\u2019autocompassion.Chez ces derniers, « on a noté une baisse de l\u2019activation physiologique, c\u2019est- à-dire de leur fréquence cardiaque et de la conductivité de la peau, qui correspond à une mesure de la moiteur des mains, façon pour le corps de se préparer au combat, dit Anke Karl.On a vu aussi une augmentation de la variabilité de leur fréquence cardiaque, ce qui indique qu\u2019une personne a une bonne régulation émotionnelle ».Il semble donc que le système nerveux autonome opère un transfert du sous-système sympathique (associé à la mise en état d\u2019alerte) au système parasympathique (lié à la relaxation et à la digestion), des résultats publiés en 2019 dans la revue Clinical Psychological Science.La chercheuse et des collègues ont refait sensiblement la même expérience avec des patients qui avaient fait de multiples dépressions ainsi que des individus qui avaient subi un traumatisme (avec ou sans syndrome de stress post-traumatique).Chez certains d\u2019entre eux, ils n\u2019ont pas du tout observé cet apaisement du corps.« Au contraire, cela peut leur causer plus de stress », souligne Anke Karl.Si les résultats lui ont semblé décevants au départ, la professeure Karl en comprend maintenant le sens.Les individus très déprimés ou qui souffrent d\u2019un traumatisme sont généralement très durs envers eux-mêmes.« Être invité à se parler de façon bienveillante peut leur apparaître comme un concept étrange parce qu\u2019ils se tapent continuellement sur la tête.» Mais cet effet peut être renversé, selon la suite des travaux de la chercheuse, qui sont en cours de révision.Il semble que les personnes qui souffrent de dépression récurrente sont capables d\u2019avoir une réponse physiologique positive dans un contexte d\u2019autocompassion\u2026 une fois leur traitement terminé (dans ce cas-ci, c\u2019était une thérapie cognitivocomporte- 32 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 mentale basée sur la pleine conscience).« Ça peut donc fonctionner [avec les plus malades], mais pas en 11 minutes », résume la chercheuse.D\u2019ailleurs, la formation que donne Lynda Brisson dure plutôt 30 heures ! Cette psychologue de l\u2019Institut universitaire en santé mentale de Montréal a fondé l\u2019entreprise Autocompassion Montréal avec une collègue.Elles y offrent le programme Autocompassion en pleine conscience, créé par Kristin Neff et un chercheur de la Faculté de médecine de l\u2019Université Harvard, Christopher Germer, et testé dans le cadre d\u2019un essai clinique randomisé.Le cours propose un peu de théorie, mais surtout des exercices de ré?exion et des méditations guidées.Lynda Brisson prévient que la formation n\u2019est pas de tout repos.« La compassion, on en a besoin quand on souffre.Donc les exercices sont conçus pour évoquer des situations où l\u2019on a eu un peu honte, mais pas trop ; on veut travailler dans une intensité d\u2019émotion de légère à modérée.Ça reste très émouvant d\u2019aller là.Souvent, les gens découvrent à quel point ils se négligent quand ils se sentent mal.» De nombreux professionnels de la santé s\u2019y inscrivent dans le but de transmettre de nouvelles connaissances à leur clientèle, mais ils se retrouvent ?nalement à travailler sur eux-mêmes ! Comme Anke Karl, elle constate que, pour les personnes atteintes d\u2019un traumatisme, les exercices sont parfois plus dif?ciles.On parle du « retour de ?amme » dans le milieu, une expression qui désigne l\u2019explosion des fumées d\u2019un incendie quand on introduit subitement de l\u2019air dans une pièce où le feu avait consommé pratiquement tout l\u2019oxygène.Comme ces personnes refoulent souvent certains sentiments et souvenirs, se tourner vers leur ressenti intérieur peut faire rejaillir JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 33 \u2022 PHOTOS : DONALD ROBITAILLE/OSA ; ÉTIENNE BOISVERT « La honte ne donne pas le goût de prendre soin de soi.» \u2014 Noémie Carbonneau, professeure de psychologie à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières DOSSIER SANTÉ MENTALE les émotions enfouies.« Si j\u2019agis de façon plus aimante, ce sera aussi un rappel de toutes les fois où je ne me suis pas bien traité et de toutes les fois où je n\u2019ai pas été traité de façon aimante », signale Lynda Brisson.Elle assure que ce n\u2019est pas dangereux et que les individus parviennent à bien sortir de cet état.BIENVEILLANCE ET DÉTERMINATION À la clinique Québec Psy, sur le boulevard des Galeries, les psychologues ont dressé des listes d\u2019attente, ce qui n\u2019était pas le cas avant la pandémie.La psychologue Catherine Gagnon remarque que l\u2019autocompassion semble de plus en plus connue des cliniciens.De son côté, elle a fait son examen doctoral sur le concept en 2017 et y recourt régulièrement, crise sanitaire ou pas.« J\u2019aime son côté plus émotif.Souvent, en psychologie, les approches sont plus rationnelles.J\u2019amène mes clients à être davantage dans l\u2019amour de soi que dans l\u2019évaluation de soi, alors que nous avons appris très jeunes à nous comparer.Ça apporte une légèreté : ayoye, je peux être moi-même ! » Attention : l\u2019autocompassion n\u2019est pas pour autant un concept passif.Elle permettrait de mobiliser l\u2019énergie pour agir sur les causes de nos souffrances.C\u2019est d\u2019ailleurs le sujet du nouveau livre de Kristin Neff, Fierce Self-Compassion : How Women Can Harness Kindness to Speak up, Claim their Power, and Thrive, qui invite les femmes à utiliser l\u2019autocompassion pour lutter ?avec bienveillance et détermination ! ?contre les inégalités hommes-femmes, le racisme et les changements climatiques (les fameux « enjeux politiques » dont elle parlait).« Certaines personnes vont se sentir coupables de penser à elles ou d\u2019af?rmer leurs besoins, poursuit Catherine Gagnon.Mais en s\u2019accordant la priorité dans leur vie, elles seront plus en mesure d\u2019aimer les autres et de redonner au suivant.» À ce sujet, le professeur de psychologie de l\u2019Université McGill Bassam El-Khoury met les lecteurs de Québec Science au dé?.« J\u2019invite les gens à essayer l\u2019autocompas- sion, et pas juste en lisant sur le sujet.Il leur faut commencer à s\u2019exercer.Mais pas avec l\u2019attitude \u201cUne chose de plus à faire dans ma journée\u201d.Il s\u2019agit plutôt de se demander si l\u2019on peut changer après avoir fonctionné d\u2019une certaine façon pendant peut-être 20, 50, 60 ans.Je suis sûr que oui.Ils pourront en apprécier la puissance et la transformation sociale qu\u2019elle peut opérer.» Avec un étudiant de doctorat, le chercheur du McGill Mindfulness Research Lab s\u2019est donné une mission à cette échelle.Ils testent l\u2019effet d\u2019une formation de neuf semaines sur l\u2019autocompassion et la pleine conscience qu\u2019ils offrent à des policiers de partout au Canada.« On le fait pour deux raisons : d\u2019abord, les policiers vivent de grands stress au travail et l\u2019incidence « J\u2019invite les gens à essayer l\u2019autocompassion, et pas juste en lisant sur le sujet.Il leur faut commencer à s\u2019exercer.Mais pas avec l\u2019attitude \u201cUne chose de plus à faire dans ma journée\u201d.» \u2014 Bassam El-Khoury, professeur de psychologie à l\u2019Université McGill 34 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 \u2022 IMAGE : UNIVERSITÉ MCGILL 1 2 3 4 5 des traumas est importante.On veut donc protéger leur santé mentale.Ensuite, on veut améliorer leurs relations avec les communautés en les aidant à agir de manière plus consciente et compassionnelle.» Au cours de la formation, les policiers se verront présenter des situations ?ctives mettant en scène des personnes bien différentes d\u2019eux-mêmes.« L\u2019idée est de devenir plus conscient de la vie de l\u2019autre.» Roy Baumeister, un chercheur de l\u2019Université d\u2019État de Floride qui n\u2019étudie pas l\u2019autocompassion, mais plutôt l\u2019autocontrôle et le concept de soi, juge qu\u2019il faut garder en tête les leçons tirées de la recherche sur l\u2019estime de soi menée ces dernières décennies.Au départ, les études mettaient au jour des associations entre une bonne estime de soi et de meilleurs résultats scolaires, un plus faible risque de grossesses non désirées, de chômage, de dépendance aux drogues.Elle semblait régler tous les problèmes ! « Mais en fait, la faible estime de soi résulte de ces dif?cultés, elle n\u2019en est pas la cause.Pour l\u2019autocompassion, il faudra s\u2019assurer qu\u2019il y a bien un lien de causalité » quand il est question de ses bienfaits.Le professeur trouve néanmoins le concept intéressant, surtout pour certains pro?ls, comme les perfectionnistes.« Mais il ne faut pas que les chercheurs négligent d\u2019explorer son potentiel \u201ccôté sombre\u201d.Se pardonner pour les horribles choses qu\u2019on a commises fait probablement du bien.Mais si ce pardon pousse à mal agir de nouveau, d\u2019autres pourraient souffrir\u2026 » Pour Stéphane Dandeneau, l\u2019autocom- passion a déjà fait ses preuves.« La science étudie ce concept depuis seulement 20 ans, mais cela fait des milliers d\u2019années que d\u2019autres philosophies, peu importe la religion, appliquent cette idée d\u2019autocompas- sion, dit le professeur du Département de psychologie de l\u2019Université du Québec à Montréal.On sait qu\u2019elle fonctionne, mais on ne sait pas encore exactement pourquoi et comment.» De son côté, il travaille à concevoir un outil informatique a?n que les personnes très critiques d\u2019elles-mêmes embrassent l\u2019autocompassion.Il cible leurs vilaines « psychabitudes », ces pensées négatives qui arrivent aussi automatiquement que le pied d\u2019un automobiliste se porte sur le frein quand il voit un feu de circulation passer au rouge.« Chez certains individus, dès que l\u2019idée de soi est évoquée, on voit surgir des pensées comme \u201cJe suis nul\u201d ou \u201cJe suis rejeté\u201d.» Stéphane Dandeneau l\u2019a testé en laboratoire.Son équipe a soumis des participants à un « jeu » : des mots associés au jugement ou à la compassion étaient présentés sur un écran et ils devaient appuyer sur un bouton pour approcher les mots ou les éloigner, selon des consignes aléatoires.Puis, les chercheurs ont regardé les temps de réaction.« Les personnes autocritiques approchent beaucoup plus vite les mots de critique qu\u2019elles les éloignent.» Et conséquemment, approcher les mots positifs est plus long.Après cette évaluation initiale, l\u2019équipe a proposé un deuxième exercice du genre.Mais cette fois, il était truqué ! Chaque fois qu\u2019un mot associé à l\u2019autocompassion apparaissait, la consigne sommait d\u2019appuyer sur le bouton pour l\u2019approcher, tandis que ceux évoquant le jugement de soi devaient être rejetés.« Pendant cinq minutes, on a obligé les participants à faire quelque chose qu\u2019ils ne font pas normalement, explique-t-il.C\u2019est du reconditionnement.» Et cela semble avoir fonctionné, d\u2019après les résultats préliminaires.Êtes-vous prêt à vous écrire une lettre ?La professeure Noémie Carbonneau avait également effectué l\u2019exercice a?n de fournir un exemple à ses étudiants.Le sujet de sa missive : une demande de subvention qu\u2019elle avait peau?née pendant des mois.« Je me trouvais courageuse d\u2019avoir foncé et d\u2019être allée au bout de cette demande, se souvient la chercheuse.Mais je me disais que j\u2019aurais bien de la dif?culté à repenser à ces aspects positifs advenant que je n\u2019obtienne pas le ?nancement.Je me suis donc écrit une lettre à moi-même, à relire dans le cas d\u2019une éventuelle réponse négative.» Nous ne lui avons pas demandé si elle a depuis obtenu la subvention.Est-ce vraiment si important ?5 FAÇONS DE PRATIQUER L\u2019AUTOCOMPASSION Physique : favoriser le relâchement du corp Prendre un bain, dormir, faire de l\u2019exercice Mental : se libérer des soucis quotidiens inutiles Faire de la visualisation, méditer, répéter un mantra Émotionnel : accepter ses sentiments et s\u2019accorder des plaisirs Faire preuve de bienveillance à l\u2019égard de sa propre souffrance, écouter de la musique, boire un bon thé, se faire un câlin Relationnel : se connecter aux autres Aider un inconnu, parler à un ami, faire un compliment senti Spirituel : nourrir son esprit Marcher en nature, prier Source : Christopher Germer.JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 35 36 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 ISOLÉS, CONFINÉS, PERTURBÉS ?C yprien Verseux est un expert du con?nement, rodé aux heures qui s\u2019égrènent à la fois vite et lentement.Cet astrobiologiste français a passé deux ans de sa jeune existence isolé du monde extérieur.La première fois, en 2015, il intègre, avec cinq coéquipiers, un dôme de 11 m de diamètre simulant un habitat martien sur le ?anc d\u2019un volcan hawaiien.Cette mission nommée HI-SEAS IV, ?nancée par la NASA, dure 366 jours et vise à s\u2019assurer qu\u2019un équipage peut rester soudé et sain d\u2019esprit pendant des mois en vue d\u2019un éventuel voyage vers Mars.Deux ans plus tard, le scienti?que rejoint la base de recherche franco-italienne Concordia, en Antarctique, pour y passer l\u2019hiver polaire avec 12 autres personnes.Dans les deux cas, il mène des travaux de recherche en microbiologie puis en glaciologie, mais il joue aussi les cobayes : il remplit un journal de bord et des centaines de questionnaires sur ses sautes d\u2019humeur ou ses symptômes physiques dans le but d\u2019aider des psychologues à mieux comprendre les effets de l\u2019isolement.« Ce qui manque le plus, c\u2019est la nouveauté.On voit toujours les mêmes personnes, on répète les mêmes tâches, on ne change jamais de décor », nous explique le chercheur de 30 ans du laboratoire de microbiologie spatiale appliquée qu\u2019il dirige depuis 2019 en Allemagne.À côté de ce qu\u2019il a vécu, les con?nements plus ou moins stricts imposés à la population mondiale depuis le printemps 2020 ont des allures de promenades de santé\u2026 « Sauf que cette fois, on ne l\u2019a pas choisi », dit-il.Une nuance de taille ! C\u2019est grâce à des volontaires comme Cyprien Verseux que les scienti?ques ont une idée assez précise des effets de la vie en milieu con?né et isolé.Des générations d\u2019hivernants et d\u2019explorateurs polaires, d\u2019astronautes, de spéléologues et de sous-mariniers ont ainsi expérimenté en avant-première le mélange de solitude et de promiscuité auquel nous avons goûté au cours de la pandémie.Pour Alexander Choukèr, directeur du laboratoire Stress et immunité à l\u2019Université de Munich, il n\u2019y a aucun doute : ce Plus de la moitié de la population mondiale a eu à se coniner depuis le début de 2020.Que savons-nous des efets de l\u2019isolement sur le corps et l\u2019esprit ?La science se penche sur le sujet depuis des décennies.PAR MARINE CORNIOU ILLUSTRATION : FRANÇOIS BERGER \u2022 DIRECTION ARTISTIQUE : NATACHA VINCENT DOSSIER SANTÉ MENTALE JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 37 DOSSIER SANTÉ MENTALE 38 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 que nous vivons avec la COVID-19 n\u2019est peut-être pas aussi extrême qu\u2019une virée au pôle Sud, mais les changements subis au quotidien sont draconiens pour la plupart d\u2019entre nous.De plus, la situation est aggravée par l\u2019incertitude quant à la durée de la crise.« En Antarctique, on sait quand la mission se termine », commente le médecin.Dans un article paru dans npj Microgravity en octobre 2020, le Dr Choukèr af?rmait que « le monde est en train de vivre la plus grande expérience d\u2019isolement de l\u2019histoire ».« Les connaissances acquises au cours des études spatiales ou polaires peuvent nous servir aujourd\u2019hui », assure-t-il, pour mieux comprendre les répercussions de l\u2019isolement et de la distanciation sociale.Il en sait quelque chose : il a fait partie de l\u2019équipe évaluant la santé des participants de Mars 500, la plus longue simulation spatiale jamais réalisée.L\u2019expérience, conduite en Russie jusqu\u2019en 2011, a duré pas moins de 520 jours.Les dérèglements cités dans la littérature scienti?que sont multiples : fatigue, dépression, troubles du sommeil et de l\u2019humeur, anxiété.« Mais il n\u2019y a pas que des effets psychologiques.Quand l\u2019environnement change de façon extrême, presque tous les organes sont perturbés, et le système immunitaire est particulièrement touché », résume Alexander Choukèr.TORTURE ET MANIPULATION Dans le cerveau, le stress peut aussi affecter presque toutes les fonctions, comme l\u2019ont appris, parfois bien malgré eux, les pionniers qui ont défriché la science de l\u2019isolement.« L\u2019une des premières anecdotes est l\u2019expédition scienti?que belge Belgica, dont l\u2019équipage s\u2019est retrouvé pris dans les glaces de l\u2019Antarctique en 1898 », raconte Alexander Choukèr.Ce premier hivernage forcé fut l\u2019occasion, pour l\u2019explorateur Frederick Cook, de décrire la « mélancolie » et l\u2019incapacité progressive de ses coéquipiers à se concentrer et à ré?échir.Mais c\u2019est surtout dans les années 1950, en pleine guerre froide, que la science de l\u2019isolement prend son essor.À l\u2019époque, on craint par-dessus tout la manipulation mentale ?mais on souhaite bien sûr maîtriser les esprits ennemis.À la ?n des années 1960, une quinzaine de centres nord-américains, pour la plupart ?nancés par la CIA, se consacrent ainsi à l\u2019étude de la « privation sensorielle », qui est vue comme une technique ef?cace de lavage de cerveau.L\u2019une des expériences les plus connues est menée à l\u2019Université McGill par Donald Hebb.Ce neuropsychologue isole des étudiants (volontaires et payés) dans des pièces minuscules sans bruit, sans lumière et sans aucun contact humain.Précisons qu\u2019ils peuvent aller aux toilettes et qu\u2019on leur apporte des repas.Mais le chercheur leur fait aussi porter des gants et entoure leurs bras de carton pour inhiber leur sens du toucher.Sans surprise, au bout de quelques heures, les cobayes s\u2019agitent, deviennent anxieux, ont des hallucinations, parlent à voix haute.Aucun d\u2019entre eux ne résiste plus de quelques jours.En 2008, la chaîne BBC reproduit l\u2019expérience avec six volontaires pendant 48 heures.Encore une fois, le spectacle fait pitié : anxiété, détresse, paranoïa, troubles du raisonnement\u2026 « L\u2019isolement extrême est une forme de torture, rapporte Cécile Rousseau, professeure au Département de psychiatrie de l\u2019Université McGill, qui a travaillé avec des réfugiés et des victimes de supplices.Sans stimulation extérieure, on perd ses repères spatiotemporels ainsi que la connexion protectrice avec la réalité.On entre dans un monde intérieur et cela peut mener à la psychose.» Les effets psychologiques de l\u2019incarcération font l\u2019objet de nombreux travaux, d\u2019autant que les isolements imposés (torture, prises d\u2019otages, attentats, accidents) ne sont pas si anecdotiques : rien qu\u2019aux États-Unis, environ 60 000 prisonniers sont placés en « con?nement maximal », coupés du monde 23 heures par jour, selon plusieurs rapports.Et ce, parfois pendant des mois, alors que l\u2019Organisation des Nations unies considère un isolement de plus de 15 jours comme de la torture.Au Canada, la pratique est bannie depuis 2019, mais un récent rapport souligne qu\u2019elle est toujours en vigueur dans certaines prisons fédérales.SEULS ENSEMBLE Ce sont heureusement des situations plus éthiques qui occupent les chercheurs de nos jours ; et sauf exception, plutôt que des individus seuls, ce sont de petits groupes qui sont scrutés à la loupe.Principalement en vue des vols spatiaux de longue durée.« Nous voulons que la NASA prenne au sérieux le facteur humain dans l\u2019équation », indique Kim Binsted, la chercheuse responsable du projet HI-SEAS à l\u2019Université d\u2019Hawaii.Au terme de cinq missions dans le dôme, un constat s\u2019impose : « Quels que soient le processus de sélection et la préparation des participants, il y a des con?its, dit-elle.C\u2019est inévitable, même si la cause des frictions varie d\u2019une équipe à l\u2019autre.» Divergences de caractères, problèmes de leadership ou dif?cultés personnelles : dans tous les cas, ça explose ! C\u2019est ce qu\u2019a confirmé en 2019 une revue de la littérature publiée dans Frontiers in Psychology, qui a passé au crible 72 études effectuées dans des groupes isolés.« Après 90 jours ou 40 % du temps de mission écoulé, toutes les équipes ont rapporté au moins un accrochage », concluent les auteurs.Si, au plus fort du con?nement, alors que vous étiez cloîtré avec conjoint, enfants ou colocataires, votre impatience a atteint des sommets, rassurez-vous : même les astronautes, ces êtres exceptionnels par bien des aspects, craquent en entendant leurs collègues mastiquer.« Ils sont irrités par des microstimulus, par des bruits ou les habitudes des autres\u2026 Des gens normaux se sauteraient à la gorge en quelques jours ; eux, ça leur prend un peu plus de temps, mais ils n\u2019y échappent pas », témoigne en riant Kim Binsted.Greg Décamps, chercheur à l\u2019Université de Bordeaux, explique les sautes d\u2019humeur par le « syndrome général d\u2019adaptation », qui décrit trois phases de réponse face aux agressions extérieures.« La première, c\u2019est la phase d\u2019alarme.Lorsqu\u2019on découvre le nouvel environnement, on panique, on pense qu\u2019on ne va pas y arriver.On entre ensuite rapidement dans la phase de résistance, où l\u2019on tente de reprendre le contrôle sur la situation.Or, dans les missions spatiales ou polaires, la seule chose qu\u2019on peut contrôler, ce sont les autres.On essaie donc d\u2019agir sur leur comportement, ce qui donne lieu à de l\u2019agressivité, à laquelle le groupe répond \u2022 IMAGES : NASA ; MARS 500 ; ESA/IPEV/PNRA\u2013S.GUESNIER En Antarctique, la nuit polaire totale dure trois mois et les températures peuvent atteindre -80 °C.Maintenir la base Concordia en activité durant les mois d\u2019hiver nécessite la présence d\u2019une dizaine de personnes.Située à 3 200 m d\u2019altitude au beau milieu de l\u2019Antarctique, la base Concordia est la station scientiique la plus isolée du monde.Durant neuf mois, toute évacuation est impossible.Lors de l\u2019expérience Mars 500, en Russie, six hommes sont restés enfermés dans des modules simulant un vaisseau et une base martienne.Les sorties n\u2019étaient possibles qu\u2019en combinaison spatiale, comme dans les missions HI-SEAS.Installé à 2 400 m d\u2019altitude sur le volcan Mauna Loa, le dôme de HI-SEAS est un habitat d\u2019environ 110 m2.Il a abrité cinq équipages de six personnes ; d\u2019autres missions pourraient avoir lieu après la pandémie. DOSSIER SANTÉ MENTALE 40 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 L\u2019isolement affecte les structures cérébrales, en particulier l\u2019hippocampe, une région associée à la mémoire et au repérage spatial.par une contre-agressivité », note le psychologue, qui a beaucoup travaillé avec des hivernants de la base Concordia, gérée par les instituts polaires français et italien.Puis vient la troisième phase, celle de la résignation.« Je parle plutôt d\u2019acceptation.On n\u2019a pas d\u2019autre choix que de s\u2019adapter et ce n\u2019est pas forcément négatif », af?rme-t-il.Le stress lié à ces contraintes se manifeste dans quatre grands domaines, ajoute le psychologue : émotionnel, relationnel, physique et occupationnel.Outre les baisses de moral et l\u2019agressivité, il y a des perturbations somatiques : maux de tête, de dos, troubles de l\u2019appétit\u2026 « Sur le plan du travail, on ne parvient plus à s\u2019organiser, on se démotive ou alors on prend certains risques.Pendant la pandémie, notre adaptation a pu entraîner des problèmes dans ces quatre sphères.Et c\u2019est normal : l\u2019absence de réaction serait plus problématique.» CERVEAU VULNÉRABLE Manque de lumière et monotonie conduisent aussi les hivernants vers la fameuse « mélancolie » qui avait touché l\u2019équipage du Belgica.Ce qu\u2019on appelle désormais le syndrome mental d\u2019hivernage se traduit entre autres par une faible réactivité et même des altérations cognitives.Un ralentissement que Cyprien Verseux a connu en Antarctique, après ses mois de nuit polaire à -80 °C.« On s\u2019en rend compte à la fin de l\u2019hivernage, quand les estivants arrivent dans la station.On a l\u2019impression qu\u2019ils sont hyperactifs, surexcités », se souvient-il.La léthargie des hivernants n\u2019est d\u2019ailleurs pas qu\u2019une impression.L\u2019isolement affecte les structures cérébrales, en particulier l\u2019hippocampe, une région associée à la mémoire et au repérage spatial.C\u2019est ce qu\u2019a montré une étude d\u2019imagerie menée auprès de neuf scienti?ques ayant séjourné 14 mois en Antarctique.Publiée ?n 2019 dans le New England Journal of Medicine, elle révèle que le gyrus dentelé, une sous-partie de l\u2019hippocampe, a rétréci de sept pour cent entre leur départ et leur retour.Cette réduction était liée à de moins bonnes performances aux tests cognitifs.D\u2019autres zones du cortex avaient aussi perdu du volume et l\u2019on ignore encore si ces changements sont réversibles.Du côté immunitaire, c\u2019est aussi la débandade.Les con?nés se retrouvent dans un état d\u2019in?ammation permanente.« Le système est en état d\u2019alerte.Si on le stimule, les réponses sont extrêmement puissantes ! Un peu comme un arc bandé, prêt à décocher ses flèches », illustre Alexander Choukèr.Mais alors que l\u2019immunité innée est très réactive, causant par exemple des problèmes cutanés, d\u2019autres fonctions immunitaires sont au contraire « paralysées ».« La réponse antivirale est inactivée, mentionne le chercheur, qui vient de publier une étude sur le sujet.C\u2019est intéressant dans le contexte actuel.» Voire inquiétant ! « Je parie qu\u2019on tombera tous malades quand les restrictions seront levées ! commente Kim Binsted.À force de ne plus croiser personne, notre système immunitaire n\u2019est plus entraîné.» Elle peut en témoigner, elle qui a passé quatre mois en isolement dans l\u2019Arctique canadien en 2007 pour une mission « martienne ».À sa sortie, l\u2019équipe a enchaîné les infections virales ! LOIN DES NÔTRES Et nous, dans tout ça ?Il n\u2019y a pas besoin d\u2019être perdu dans l\u2019hiver antarctique pour subir les affres de l\u2019isolement.« Toutes les études le prouvent : l\u2019isolement réel n\u2019a en fait que très peu de conséquences sur la santé par comparaison avec le sentiment d\u2019isolement, qui est perçu de façon purement subjective », résume Greg Décamps.La solitude, due au décalage entre les contacts sociaux souhaités et les contacts réels, est un fardeau lourd à porter.Plusieurs études, surtout menées chez les personnes âgées avant la pandémie, montrent que ce sentiment augmente le risque de déclin cognitif, de démence, d\u2019accidents cardiovasculaires, \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM d\u2019hypertension et de mortalité en général.Avec la pandémie, « deux groupes sont principalement affectés : les aînés déjà isolés, qu\u2019on a enfermés dans leur chambre pour les protéger.Et les adolescents, qui ont pour tâche de devenir des adultes en se séparant de leurs parents.En les empêchant de le faire, on va contre leur développement normal, ce qui crée de l\u2019anxiété, des con?its, des dépressions », rapporte Cécile Rousseau, qui a sondé 3 000 Québécois au printemps 2020.Sans surprise, les adultes déjà vulnérables avant la crise sont également fragilisés.Récemment, des chercheurs de l\u2019Institut-hôpital neurologique de l\u2019Université McGill ont constaté que le sentiment de solitude donnait lieu lui aussi à une « signature » particulière dans le cerveau.Grâce aux données d\u2019imagerie cérébrale de 40 000 personnes, consignées dans la biobanque du Royaume-Uni, l\u2019équipe a découvert que les individus qui se sentent seuls ont des connexions plus intenses dans le « réseau cérébral par défaut ».Ce réseau regroupe des régions qui s\u2019activent lorsque le cerveau est perdu dans ses pensées, qu\u2019il fait appel à l\u2019imagination, se projette dans le passé ou l\u2019avenir.L\u2019étude, publiée dans Nature Communications en décembre 2020, porte donc à croire que le cerveau compense le vide social par des interactions imaginaires.Est-ce là encore un signe d\u2019adaptation ?Peut-être, mais cela ne remplace en rien les interactions réelles.« Les gens qui ont vécu seuls les pires moments de la pandémie ont expérimenté un environnement très routinier et répétitif, comme dans les maisons de retraite.C\u2019est très mauvais, cela aggrave les processus an- xiodépressifs », déplore Greg Décamps.Et pour celles et ceux qui sont bien entourés, la multiplication des appels sur Zoom, les échanges sur les réseaux sociaux et l\u2019apparente connexion avec le reste du monde ne sont que des pis- aller.Rien ne vaut un câlin ni même une tape dans le dos.« La dé?nition de la solitude doit être repensée, estime Cécile Rousseau.Pour certains, le monde virtuel est devenu émotionnellement plus important que le monde tangible.Or, je remarque chez mes patients et mes proches un besoin de proximité.Il manque les signaux de communication non verbaux, qui passent par le corps.» Dans une étude en prépublication, portant sur 1 700 participants, Katerina Fotopoulou, professeure de neuro - sciences au University College de Londres, mentionne que ceux qui ont été privés de « contacts intimes » depuis la crise vont moins bien, psychologiquement, que ceux qui ont droit à des caresses et des câlins fréquents.« Le toucher permet à notre monde intérieur d\u2019être relié à l\u2019extérieur.Ce sens est également unique sur le plan social, car vous pouvez vous occuper d\u2019un bébé sans voir ni entendre, mais pas sans le toucher », fait-elle observer.Alors que faire en attendant de serrer nos proches dans nos bras ?Adopter les stratégies des hivernants et des astronautes, répond Cyprien Verseux, qui assure que, s\u2019il a bien supporté l\u2019enfer- mement, c\u2019est qu\u2019il y avait été préparé.Les mots clés : loisirs et discipline.Il faut ensuite mettre ces activités au programme et les effectuer avec la même rigueur que d\u2019autres « tâches de mission ».En?n, « évitez de surfer sur Internet sans but.Vous aurez l\u2019impression de répondre à un besoin, mais, en fait, cela vous empêche de vous consacrer à quelque chose de constructif », reprend l\u2019astrobiologiste, qui a appris le ukulélé dans le dôme d\u2019HI-SEAS.Loin d\u2019être traumatisé par ses expériences, il n\u2019exclut pas de repartir sous peu dans un environnement moins confortable que la ville de Brême.Il compte poser sa candidature auprès de l\u2019Agence spatiale européenne pour devenir astronaute.En vue d\u2019un con?nement de plus, mais, cette fois, avec la tête dans les étoiles.PERDRE LA NOTION DU TEMPS Au printemps, sept femmes et sept hommes se sont isolés dans une grotte, en France, durant 40 jours, sans aucun moyen de connaître l\u2019heure.La mission, baptisée Deep Time, avait pour but de mieux comprendre l\u2019adaptation de l\u2019organisme à l\u2019enfermement.L\u2019expérience faisait écho à celles du spéléologue français Michel Siffre, qui a passé plusieurs mois dans des grottes sans repère temporel.En 1972, il est resté presque sept mois sous terre au Texas, bardé de sondes et d\u2019électrodes, sous l\u2019œil de scienti?ques de la NASA.Le « spéléonaute » a tenu bon, malgré le ralentissement cognitif et les idées suicidaires.Ce pionnier a contribué à faire avancer les connaissances en chro- nobiologie, révélant que l\u2019horloge interne se calait sur un cycle de 25 heures plutôt que de 24.JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 41 La danseuse Vidya Sagar recueille les aumônes des automobilistes en échange d\u2019une bénédiction à un poste de péage d\u2019autoroute en banlieue de Mumbai depuis la pandémie.42 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 DOSSIER SANTÉ MENTALE Déjà marginalisées, les communautés LGBT+ ont été particulièrement afectées par la pandémie.Une étude menée en Inde, au Canada et en Thaïlande vise à mieux prendre en compte leur réalité dans la réponse à cette crise sanitaire, et à celles qui viendront.PAR FRÉDÉRICK LAVOIE vant la pandémie de COVID-19, Vidya Sagar ne vivait que pour le lavani, une danse traditionnelle de l\u2019État du Maharashtra.Grâce aux revenus qu\u2019elle tirait de ses prestations aux quatre coins de l\u2019Inde, la femme transgenre de 39 ans arrivait à subvenir aux besoins des 11 membres de sa famille biologique élargie, dont elle est le principal soutien ?nancier.Un an plus tard, elle danse toujours, mais sans public, seule devant son miroir en se maquillant et en s\u2019habillant pour se rendre à un poste de péage d\u2019autoroute où elle recueille désormais les aumônes des automobilistes en échange d\u2019une prière favorable.« Le premier jour où j\u2019y suis allée, en octobre, le soleil tapait très fort.Il fallait porter un masque et les gens avaient peur de nous.Quand nous cognions aux fenêtres, on nous ignorait.J\u2019ai pleuré ce jour-là.Mais je ne me suis pas laissé abattre », con?e Vidya Sagar, qui nous reçoit dans sa chambre exigüe d\u2019un bidonville d\u2019Ulhasnagar, en banlieue de Mumbai.Malgré sa détermination, elle ne gagne plus que la moitié des revenus qu\u2019elle touchait avant la pandémie.Et surtout, la scène lui manque énormément.« Quand je dansais, j\u2019étais détendue.Maintenant, je suis toujours stressée », dit celle qui a passé les premiers mois du con?nement à organiser la distribution quotidienne de rations alimentaires pour les quelque 250 transgenres d\u2019Ulhasnagar et d\u2019autres personnes défavorisées.La situation précaire dans laquelle la pandémie a laissé Vidya Sagar est loin d\u2019être unique dans sa communauté.La quasi- totalité des quelque deux millions de femmes transgenres que compte le pays tirent en effet leurs revenus d\u2019activités informelles requérant un contact avec le public.Il faut savoir que les membres de cette communauté, souvent appelées hijras ?un terme que certaines d\u2019entre elles jugent péjoratif, mais qui est encore largement en usage ?, ont un statut paradoxal en Inde : depuis des millénaires, on leur attribue des pouvoirs mystiques de bénédiction tout en entretenant des craintes superstitieuses à leur égard.Elles se retrouvent ainsi cantonnées dans une poignée de métiers : sollicitation d\u2019aumônes dans les lieux publics, bénédiction de nouveau-nés, de mariés et de nouveaux commerces, mais aussi travail du sexe.CHERCHER EN AIDANT Comment mieux soutenir les différentes minorités sexuelles à travers le monde dans leurs dé?s particuliers en contexte de pandémie ?C\u2019est la question que s\u2019est posée Peter Newman, professeur à la Faculté de travail social Factor-Inwentash de l\u2019Université de Toronto.Quand le monde s\u2019est refermé sur lui-même en mars 2020, il se trouvait en Asie pour rencontrer ses partenaires de recherche dans le cadre d\u2019une vaste étude sur l\u2019inclusion des communautés LGBT+ en Inde et en Thaïlande.Un an plus tard, il est toujours à Bangkok, mais ses projets ne sont plus les mêmes.« Nous avons modi?é nos plans pour répondre aux dé?s d\u2019inclusion qui étaient là, devant nos yeux, au cœur de cette pandémie », explique-t-il.C\u2019est ainsi que ses partenaires et lui ont imaginé une intervention par des pairs-conseillers et paires-conseillères PHOTOS : ZOYA THOMAS LOBO LES MINORITÉS SEXUELLES FACE À LA TEMPÊTE JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 43 \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM Vidya Sagar se prépare à remonter brièvement sur scène pour un numéro de danse lavani à l\u2019occasion d\u2019une cérémonie de remise de prix de la communauté transgenre de Mumbai en mars 2021.SOCIÉTÉ qui permettrait non seulement de documenter les expériences personnelles de gens comme Vidya Sagar, mais aussi de les aider à minimiser les risques d\u2019infection au SRAS-CoV-2 et les répercussions de la pandémie sur leur santé mentale et leur situation socioéconomique en Inde, en Thaïlande et au Canada.Dans chacun de ces pays, on interrogera 100 trans, 100 hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes et 100 femmes ayant des rapports sexuels avec des femmes.« Nous ne voulons pas seulement collecter des données sans causer de préjudice.Nous faisons un travail engagé dans la communauté, indique Peter Newman.L\u2019idée, c\u2019est aussi de pouvoir dire \u201cOh, vous manquez de nourriture et de médicaments\u201d et de guider les participants et participantes vers les ressources appropriées.» Cette approche, dite par entretiens mo- tivationnels, est « centrée sur le client » et « fondée sur l\u2019écoute sans jugement ».« Nous voulons faire sentir aux gens que nous les comprenons », poursuit Peter Newman.Les chercheurs tiennent compte du fait que les communautés LGBT+ entretiennent une mé?ance à l\u2019égard des institutions censées les aider, comme le système de santé ou les forces de l\u2019ordre, qui ont souvent contribué et qui contribuent encore à leur marginalisation.L\u2019approche par entretiens motivationnels a déjà fait ses preuves par le passé, soutient Peter Newman, notamment avec les utilisateurs et utilisatrices de drogues.« On ne dit pas aux gens de cesser un comportement [néfaste].La question est plutôt de savoir ce qu\u2019iels* pourraient faire, considérant leur situation, pour réduire les risques courus.On veut les amener à un niveau inférieur de risque.» Dans le cas des travailleurs et travailleuses du sexe, cela signi?e les orienter vers des ressources ?tels les banques alimentaires ou les programmes d\u2019aide ?nancière au logement ?qui leur permettront de ne plus dépendre du travail du sexe pour répondre à leurs besoins de base, illustre le chercheur.Le contexte pandémique apporte toutefois un dé?supplémentaire dans la conduite d\u2019une telle étude : en raison des mesures sanitaires, les trois entretiens motivationnels avec chacune et chacun des 900 volontaires doivent être menés de manière entièrement virtuelle, par l\u2019entremise d\u2019applications de visioconférence.Or, tous et toutes n\u2019ont pas accès à ces technologies ou encore n\u2019ont pas les compétences numériques nécessaires pour les utiliser.Les échanges s\u2019en trouvent d\u2019autant plus compliqués.C\u2019est sans compter la perte du contact humain qui, à elle seule, peut fragiliser les échanges.Peter Newman voit tout de même dans ces outils un grand potentiel pour l\u2019avenir des interventions communautaires.« L\u2019avantage, c\u2019est qu\u2019on peut atteindre un large bassin de la population sans augmenter les risques [d\u2019infection].» Même en temps non pandémiques, les interventions de télémédecine permettent de joindre plus facilement les personnes isolées socialement ou géographiquement.Le fait que les conseillers et conseillères s\u2019identi?ent aussi comme appartenant à une minorité sexuelle contribue par ailleurs à instaurer un climat de con?ance malgré la distance, estime le professeur.DOMMAGES COLLATÉRAUX Le calendrier prévu pour effectuer l\u2019étude a toutefois connu des retards.Et * Le pronom iels désigne les personnes sans distinction de genre.44 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 Ci-dessus : des femmes trans font la queue devant une église de Mumbai en octobre 2020 pour recevoir des rations alimentaires d\u2019une ONG.Ci-dessous : Vidya Sagar dans le portique de sa chambre exigüe d\u2019un bidonville d\u2019Ulhasnagar, en banlieue de Mumbai.« Quand je dansais, j\u2019étais détendue.Maintenant, je suis toujours stressée.» \u2014 Vidya Sagar DOSSIER SANTÉ MENTALE ironiquement, c\u2019est la pandémie elle-même qui est à blâmer.Dans les trois pays, les processus d\u2019approbation par les comités d\u2019éthique institutionnels ont été ralentis.Début mars 2021, lorsque nous visitons les bureaux du Humsafar Trust, l\u2019organisme qui est mandaté pour conduire la partie indienne de l\u2019étude et qui travaille avec la population LGBT+ depuis plus d\u2019un quart de siècle à Mumbai, le feu vert pour recruter les volontaires n\u2019a toujours pas été obtenu.Mais les intervenants et intervenantes du Humsafar Trust connaissent déjà trop bien les effets délétères de la pandémie sur leur clientèle.Raj Kanojiya, homme trans et collaborateur de l\u2019organisme, raconte ainsi les nombreux appels qu\u2019il a reçus durant la nuit au cours des derniers mois.Au bout du ?l, il y avait des gens au bord du suicide parce que le con?nement les avait forcés à retourner vivre dans leur famille, qui ignorait tout de leur identité sexuelle.« On leur disait : \u201cMaintenant, habille-toi et comporte-toi comme une femme.Nous allons te marier.\u201d» Shruta Rawat, chargée de la recherche au Humsafar Trust, ajoute que plusieurs personnes en processus de transition se sont heurtées au fait que les traitements hormonaux n\u2019étaient pas considérés comme de la médication essentielle.« Pour survivre, certains et certaines ont dû dépenser l\u2019argent qu\u2019iels économisaient pour leur chirurgie de réattribution sexuelle », signale-t-elle.La pandémie a aussi perturbé considérablement l\u2019accès au dépistage du VIH et aux traitements antirétroviraux, note Shruta Rawat.Un problème corroboré par la danseuse Vidya Sagar, dont l\u2019amie trans séropositive est décédée à la ?n janvier 2021, après avoir connu des dif?cultés d\u2019approvisionnement en médicaments, liées aux mesures de con?nement.Quant aux aides étatiques, elles se sont rarement rendues à bon port en raison de la rigidité bureaucratique.Dans le cas des femmes trans par exemple, même si elles sont reconnues comme un « troisième sexe » en Inde depuis 2014, très peu disposent des papiers associés à leur nouvelle identité de genre.« Sur les 23 000 personnes que nous avons aidées à travers le pays, nous n\u2019avons pu en lier que 83 à un programme d\u2019aide gouvernemental qui leur donnait une somme unique de 1 500 roupies [l\u2019équivalent de 26 $] », expose Shruta Rawat.Urmi Jadav, une employée du Humsafar Trust depuis 20 ans et paire-conseillère auprès des femmes trans pour l\u2019étude, remarque que des personnes qui n\u2019avaient jamais recouru au travail du sexe pour vivre se livrent depuis peu à ce type d\u2019activité.Quant à celles qui pratiquaient déjà ce métier, elles se sont retrouvées dans une situation encore plus précaire.C\u2019est le cas de S., 35 ans, que nous rencontrons chez elle, alors qu\u2019elle se prépare à aller travailler.Après des mois à survivre grâce aux rations fournies par une organisation non gouvernementale (ONG), elle a recommencé, vers la ?n de l\u2019année 2020, à se rendre sur une voie de chemin de fer inutilisée du réseau de trains de banlieue de Mumbai, à la nuit tombée, pour y attendre des clients.« Avant le con?nement, le système de tari?cation était différent.Aujourd\u2019hui, les gens n\u2019ont plus d\u2019argent.Si l\u2019on pouvait leur demander 200 ou 500 roupies pour un service sexuel, maintenant on doit parfois le rendre pour 100 roupies », relate S.Heureusement, elle a pu compter sur la compréhension de son propriétaire, qui a accepté d\u2019accumuler sans intérêts les retards de loyer durant la pandémie.Contrairement à Vidya Sagar, sceptique quant à la virulence réelle de la COVID-19, S.assure suivre à la lettre les mesures sanitaires, même avec ses clients.En plus d\u2019un préservatif, elle requiert désormais qu\u2019ils portent un masque et se désinfectent les mains avec un gel hydroalcoolique, comme le lui a conseillé une ONG engagée auprès des femmes trans.Le scepticisme à l\u2019égard de la pandémie et la propension à respecter les consignes sanitaires au sein des communautés LGBT+ sont d\u2019ailleurs deux enjeux que l\u2019étude cherche à mesurer.AU-DELÀ DE LA PEUR Parmi tous les problèmes énumérés, une grande absente demeure : la COVID- 19 elle-même.Si plusieurs membres de la communauté et du personnel du Humsafar Trust l\u2019ont contractée, les questions de santé qui se sont posées chez les LGBT+, sans les minimiser, ne font pas le poids devant les effets collatéraux causés par les mesures prises pour endiguer la pandémie.Shruta Rawat croit par ailleurs que la stratégie des gouvernements de miser sur la peur et la coercition pour faire respecter les mesures sanitaires a exacerbé les problèmes des communautés.Une observation partagée par Notisha Massaquoi, la postdoctorante de l\u2019Université de Toronto qui supervise la partie canadienne de l\u2019étude.De plus, « notre travail autour du VIH au cours des dernières décennies a démontré que l\u2019approche basée sur la peur ne fonctionne pas [pour modi?er les comportements] ».Elle note qu\u2019au Canada également les stratégies utilisées par les autorités n\u2019ont pas été ef?caces de manière égale pour tout le monde.« À Toronto, 83 % des gens infectés par le coronavirus étaient des personnes racisées [alors qu\u2019elles représentent la moitié de la population] », souligne Notisha Massaquoi, citant les données diffusées par la Ville en juillet 2020.Comme pour les minorités sexuelles et d\u2019autres communautés marginalisées, des facteurs comme l\u2019emploi, le moyen de transport et le logement augmentent leurs risques d\u2019exposition au virus.Notisha Massaquoi croit que les résultats de la recherche feront ressortir l\u2019« inter- sectionnalité » (ou la superposition) des discriminations fondées sur l\u2019origine ethnique, l\u2019orientation sexuelle et l\u2019identité de genre.« Toute une frange de la population au Canada ne jouit pas des privilèges » généralement associés aux pays riches par rapport à des pays comme l\u2019Inde et la Thaïlande, assure-t-elle.Peter Newman considère quant à lui que l\u2019étude permettra sur le long terme aux organismes communautaires des trois pays de « développer leurs capacités d\u2019action auprès des personnes marginalisées » en temps de crise.Il espère également que les gouvernements prêteront attention aux conclusions de la recherche et aux expériences de la pandémie spéci?ques aux LGBT+.« Avant que la prochaine crise frappe, il faut déjà se demander comment éviter que toutes les mesures [sanitaires] ne prennent en compte que la réalité des couples hétéros avec 2,4 enfants.» Le projet de recherche décrit dans cet article et la production de ce reportage ont été rendus possibles grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international du Canada (CRDI).46 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 ZOYA, PHOTOJOURNALISTE Pour Zoya Thomas Lobo, la pandémie de COVID-19 a été à la fois une dure épreuve et un tremplin.Comme pour plusieurs femmes transgenres, l\u2019interruption pendant 10 mois du service de trains de banlieue de Mumbai l\u2019a coupée de son principal gagne-pain, celui d\u2019aller recueillir les aumônes des usagères des compartiments réservés aux femmes.Mais la pandémie lui en a aussi offert un nouveau.À la mi-avril 2020, quand le premier ministre indien, Narendra Modi, a annoncé une première prolongation du con?nement, elle était la seule photographe de Mumbai à capter la manifestation spontanée et vite dispersée par la police de milliers de travailleurs migrants réclamant des trains spéciaux pour rentrer dans leurs villages.Après une année et demie à essayer de faire sa place dans le milieu journalistique, elle détenait sa première exclusivité, vendait sa première pige, en plus de se voir reconnue par ses collègues comme « première photojournaliste transgenre de Mumbai et du Maharashtra ».En tant que cisgenre hétérosexuel, l\u2019auteur de ce reportage a souhaité travailler avec Zoya Thomas Lobo a?n qu\u2019elle ajoute une perspective de l\u2019intérieur, intime et informée, sur les enjeux vécus par sa communauté.Alors qu\u2019elle continue d\u2019arpenter les trains pour subvenir à ses besoins tout en rêvant d\u2019un emploi stable dans un média d\u2019information indien, Zoya Thomas Lobo signe dans Québec Science son premier grand reportage photo.La pandémie a forcé plusieurs femmes trans à trouver un autre gagne-pain.Faute de clients, certaines travailleuses du sexe (comme celle-ci, anonyme) ont dû se tour ner vers la mendicité aux feux de circulation.\u2022 PHOTOS : ZOYA THOMAS LOBO 48 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 L es maladies du cœur, l\u2019apanage des hommes ?Pas du tout : les affections cardiovasculaires et coronariennes sont la première cause de mortalité précoce chez les Canadiennes, fauchant l\u2019une d\u2019elles toutes les 17 minutes au pays.De fait, 12 % plus de femmes que d\u2019hommes sont mortes d\u2019une telle maladie en 2016, rappelle la Fondation des maladies du cœur et de l\u2019AVC du Canada.Si les facteurs de risque sont sensiblement les mêmes entre les sexes, les femmes en présentent certains qui leur sont uniques, puisqu\u2019ils surviennent pendant la grossesse.On sait par exemple que les femmes enceintes souffrant de prééclampsie, une grave maladie qui se manifeste par de l\u2019hypertension artérielle, ont ensuite de 2 à 2,5 fois plus de risques de subir un accident cardiovasculaire dans les 10 à 15 années qui suivent l\u2019accouchement.Malgré tout, la recherche scienti?que sur le sujet continue à être essentiellement masculine.On estime que les deux tiers des études cliniques sur les maladies cardiovasculaires portent sur les hommes.Il est donc hasardeux d\u2019élargir leurs conclusions aux femmes, notamment en ce qui a trait aux effets et aux risques de certains traitements.Par ses travaux, la Dre Natalie Dayan, chercheuse et clinicienne à l\u2019Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (IRCUSM), contribue à résorber cette inégalité ?agrante.« La santé cardiaque des femmes est un sujet mieux étudié qu\u2019il y a 10 ou 15 ans, heureusement.Auparavant, on pensait que les complications liées à une grossesse n\u2019avaient pas d\u2019effets à long terme sur les vaisseaux sanguins ; on sait désormais que rien n\u2019est plus faux », dit celle qui a reçu l\u2019automne dernier le Prix du soutien au chercheur débutant, décerné par la Société canadienne de médecine interne.Cette récompense souligne l\u2019excellence des travaux qu\u2019elle mène en médecine interne.L\u2019ALLAITEMENT COMME TRAITEMENT La Dre Dayan se penche sur les zones grises qui subsistent dans la manière de soigner les femmes ayant vécu une grossesse atypique.Ses champs d\u2019intérêt sont multiples ; ils vont des traitements d\u2019infertilité à l\u2019accouchement prématuré en passant par le diabète de grossesse et même les troubles mentaux périnataux.« La santé mentale fait partie intégrante de la santé globale, explique-t-elle.Comme médecin, on doit soigner la personne dans son ensemble.» La prééclampsie retient tout particulièrement son attention.Les recommandations favorisant un mode de vie sain et actif, comme FEMME DE CŒUR LA Dre NATALIE DAYAN NE FAIT PAS QU\u2019ÉTUDIER LA SANTÉ CARDIOVASCULAIRE DES FEMMES ; ELLE CONTRIBUE À CORRIGER LES LACUNES EN CE QUI A TRAIT AU SEXE DANS CE DOMAINE DE RECHERCHE.CHERCHEUSE EN VEDETTE EN PARTENARIAT AVEC LES FONDS DE RECHERCHE DU QUÉBEC P H O T O : J E A N - F R A N Ç O I S H A M E L I N JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 49 le fait d\u2019augmenter le niveau d\u2019activité physique, ?gurent tout en haut des modalités d\u2019intervention à mettre en place à la suite d\u2019une grossesse marquée par cette affection.De manière surprenante, l\u2019allaitement semble aussi être une approche ef?cace auprès de ces patientes.« La sécrétion d\u2019ocytocine, l\u2019hormone de l\u2019attachement, a un effet hypotenseur et est donc liée à la réduction des risques cardiovasculaires.L\u2019ocytocine viendrait s\u2019attacher à différents récepteurs qui tapissent le cœur et les vaisseaux sanguins », dit la Dre Dayan, qui est à la tête du service clinique de médecine obstétrique du CUSM.Il y a toutefois un mais : pour des raisons qui échappent encore aux experts, ces patientes éprouvent aussi plus de dif?cultés à allaiter leur nouveau-né.« Est-ce pour des raisons psychosociales ou de santé ?Nous cherchons à élucider cette question aussi bien pour la santé de la mère que pour celle de l\u2019enfant, qui béné?cie évidemment de l\u2019allaitement », souligne-t-elle.Des études rétrospectives laissent entendre que l\u2019allaitement, surtout s\u2019il est maintenu, est associé à de meilleurs pro?ls métaboliques, un poids inférieur et un risque moins élevé de maladies cardiaques.Les données préliminaires d\u2019une étude de suivi longitudinal effectuée par la Dre Dayan con?rment jusqu\u2019à maintenant ces observations.AMÉLIORER LE PRONOSTIC Af?rmer que la Dre Dayan a à cœur la santé de ses patientes serait un euphémisme.Elle pousse l\u2019expérience plus loin en mariant l\u2019univers de la recherche aux soins cliniques au sein de la Clinique de santé cardiovasculaire maternelle, une unité du CUSM spécialisée en soins post-partum qu\u2019elle dirige.Les patientes ayant connu des complications durant leur grossesse y sont dirigées pour une évaluation de leur santé cardiaque et cérébrale, puis sont prises en charge, suivies et invitées à prendre part à diverses activités de recherche si elles le désirent.Le but : améliorer leur pronostic.« Je rêve de concevoir un programme analogue à celui de réadaptation cardiaque, qui est proposé à la suite d\u2019un incident cardiovasculaire ou d\u2019une chirurgie, a?n d\u2019aider ces femmes à se remettre sur pied », con?e la médecin.Elle pourrait bien y parvenir.C\u2019est du moins l\u2019opinion de la Dre Louise Pilote, chercheuse à l\u2019IRCUSM et proche collaboratrice de Natalie Dayan, dont elle a supervisé la maîtrise en épidémiologie.« Natalie pose des questions pertinentes grâce à ses observations cliniques.Elle personni?e à merveille le modèle de l\u2019interniste curieuse, talentueuse et soucieuse d\u2019allier ses découvertes scien- ti?ques aux besoins de ses patientes, mentionne-t-elle.Qu\u2019on lui attribue des honneurs ne me surprend guère.Comme le veut l\u2019adage : L\u2019élève a dépassé le maître ! » Par Maxime Bilodeau Les questions de Rémi Quirion * Le scienti?que en chef du Québec conseille le gouvernement en matière de science et de recherche, et dirige les Fonds de recherche.scienti?que-en-chef.gouv.qc.ca facebook.com/SciChefQC @scichefqc SCIENTIFIQUE EN CHEF DU QUÉBEC* P H O T O : C H R I S T I N N E M U S C H I RQ : Quels conseils donneriez-vous à un ou une jeune médecin qui souhaite se lancer en recherche ?ND : Tout d\u2019abord, je dirais à tout jeune clinicien que ce ne sera pas facile au départ, mais que ce choix de carrière en vaut la peine.L\u2019idéal est d\u2019aligner son travail clinique sur sa recherche, car les deux se nourrissent.Ensuite, il est essentiel de s\u2019appuyer sur un mentor, idéalement une personne expérimentée qui n\u2019est pas directement partie prenante de son travail.En?n, la gestion du temps est très importante.Par exemple, depuis peu, je plani?e une « journée d\u2019écriture » par semaine, généralement le lundi, et je refuse les réunions ce jour-là.Je regrette de ne pas l\u2019avoir fait plus tôt ! RQ : Selon vous, la recherche est-elle suf?samment proche des besoins des patients ?ND : J\u2019observe des progrès.Les organismes subventionnaires et les établissements de recherche encouragent le transfert des connaissances du laboratoire au chevet du malade, ainsi que la collaboration avec des patients partenaires.Je me fais un devoir d\u2019intégrer des patientes à l\u2019élaboration de mes études pour m\u2019assurer de prendre en compte la vision et la réalité des femmes.RQ : Pourquoi les deux tiers des études cliniques sur les maladies cardiovasculaires portent-elles sur des hommes ?ND : Il est important de rappeler que les maladies cardiaques sont plus fréquentes chez les hommes que chez les femmes à tous les âges.Cela peut expliquer pourquoi l\u2019accent a été mis davantage sur les hommes.Il peut également y avoir des préjugés sexistes à plusieurs échelons, notamment parmi les scienti?ques qui conçoivent les études et chez les cliniciens qui traitent les symptômes cardiaques des hommes différemment de ceux des femmes.Nous savons maintenant que les maladies cardiaques peuvent se manifester autrement chez les femmes, que certains facteurs de risque leur sont uniques et que les effets des traitements peuvent aussi différer.C\u2019est pourquoi il est essentiel d\u2019étudier les hommes et les femmes dans des proportions égales.On remarque un plus grand nombre d\u2019études qui incluent un échantillon paritaire et qui strati?ent les résultats selon le sexe.Cependant, une chose ne change pas, malheureusement : la façon dont la recherche traite les femmes enceintes et allaitantes.Généralement, elles sont exclues des essais de médicaments importants, ce qui fait que nous ne disposons d\u2019aucune donnée pour prendre de meilleures décisions cliniques à leur égard.Les vaccins contre la COVID-19 en sont un bon exemple.Il faut que cela change. 50 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 CuL e TR u ÉMILIE FOLIE-BOIVIN @efolieb V O I R ÉCOUTER Manipulation mentale C\u2019est un épisode profondément troublant de notre histoire que raconte le balado Brainwash : les cobayes oubliés, adaptation d\u2019une enquête audio produite par la CBC.Dans un hôpital montréalais, à la fin des années 1950, des patients dépressifs ont accordé leur confiance la plus totale au réputé psychiatre Donald Ewen Cameron, qui les a enrôlés dans un projet financé en secret par la CIA et le gouvernement du Canada.Soumis à des électrochocs, à de puissants hallucinogènes et à des manipulations mentales, les cobayes du projet MK-Ultra ont gardé des séquelles irréversibles de ces expérimentations visant à étudier la reprogrammation du cerveau.Des décennies plus tard, le dossier est loin d\u2019être clos ; les survivants et leurs familles attendent toujours des excuses of?cielles.Brainwash : les cobayes oubliés, sept épisodes d\u2019une trentaine de minutes à télécharger sur OHdio ou sur votre plateforme de balados préférée.Quand les metteurs en scène Laurence Dauphinais et Maxime Carbonneau ont entendu parler du Golden Record, un disque archivant des sons et des images représentant la diversité culturelle de la vie sur Terre que la NASA a envoyé dans l\u2019espace en 1977 à bord des deux sondes Voyager, ils ont tout de suite senti qu\u2019il y avait là un terreau fertile à explorer à l\u2019aide des arts vivants.Cette bouteille à la mer intergalactique destinée aux formes de vie extraterrestre est devenue le ?l conducteur de la performance Dans le nuage, qui allie intelligence arti?cielle et données et qui sera présentée au Festival TransAmériques de Montréal (FTA).« C\u2019est probablement le seul artéfact de notre présence qui va survivre à l\u2019humanité, car l\u2019espérance de vie des sondes est plus longue que celle d\u2019une planète.C\u2019est fascinant ! » s\u2019enthousiasme Maxime Carbonneau au cours d\u2019une entrevue virtuelle.Puisque de nombreuses personnes n\u2019ont jamais entendu parler des sondes Voyager qui renferment de précieux souvenirs, les artistes ont imaginé une rencontre entre deux époques (2021 et 1977) a?n de voir ce qui se perd dans cette distance cosmique et temporelle.« On souhaite amener les spectateurs à imaginer un futur à travers ce legs, explique l\u2019actrice et créatrice Laurence Dauphinais.La Terre est d\u2019ailleurs sur le point de perdre à jamais le contact avec les sondes, alors le spectacle est l\u2019occasion parfaite de se demander si, lorsque le contact avec notre seule trace dans l\u2019immensité est rompu, on vit un deuil de nous-mêmes.» Que la technologie se trouve au cœur d\u2019un spectacle comme matériau dramatique n\u2019est pas une première pour le duo de créateurs : dans leur précédente œuvre, Siri, la célèbre assistante vocale était l\u2019une des actrices principales, en temps réel.Avec Dans le nuage, c\u2019est au tour des spectateurs d\u2019intervenir dans la trame narrative en soumettant, avant la représentation, leur version du Golden Record faite de leurs propres archives sonores et photos.Une occasion en or de laisser sa trace, du moins dans l\u2019univers théâtral ! Dans le nuage, une coproduction de La Messe Basse et du FTA.Le Festival se déroule du 26 mai au 12 juin.Billets : fta.ca/ \u2022 IMAGES : HUGO B.LEFORT ; DOMINIQUE DESMEULES Ce qu\u2019il reste de nous REGARDER Pour un âge plus doré Sachant que le quart des Québécois fera partie de l\u2019âge d\u2019or d\u2019ici 2031, une ré?exion sur le vieillissement est impérative.Le réalisateur Denys Desjardins amorce cette conversation dans sa websérie L\u2019industrie de la vieille$$e, produite par Les ?lms du Centaure.Il documente la (souvent triste) réalité de vieillir dans le Québec d\u2019aujourd\u2019hui en donnant la parole à des gens qu\u2019on entend trop peu : gériatres, démographes, préposés aux béné?ciaires, aidants naturels, et, bien entendu, les aînés.Au ?l de témoignages touchants et de questions urgentes posées par les spécialistes, cette série aux épisodes thématiques (la solitude, le coût des soins de santé, les résidences et les CHSLD) entrouvre le rideau sur un avenir qui ne s\u2019annonce pas si rose ?ni doré non plus.L\u2019industrie de la vieille$$e, websérie en 11 épisodes d\u2019une dizaine de minutes chacun, présentée sur ICI TOU.TV.LIRE Le champ des possibles S\u2019ils ne se bercent pas d\u2019illusions au sujet de la sixième extinction de masse, les 10 éminents chercheurs québécois derrière l\u2019essai La Terre, la vie et nous : parlons d\u2019espoir et de solutions sont résolument optimistes.Et après l\u2019année mouvementée qu\u2019on a vécue, la ré?exion qu\u2019ils proposent pour sauver la biodiversité fait l\u2019effet d\u2019une bonne bouffée d\u2019oxygène.Chaque penseur observe l\u2019enjeu de la crise climatique sous la lorgnette de sa spécialité, dont l\u2019économie, le droit, la biologie marine et la psychologie.Ils rappellent ce qu\u2019on a perdu au ?l du temps et offrent des idées concrètes pour sauver ce qui peut encore l\u2019être.Voilà un recul pluridisciplinaire éclairé (et éclairant !) pour mieux avancer en ces temps sombres.La Terre, la vie et nous : parlons d\u2019espoir et de solutions, collectif dirigé par Éric Dupont, Éditions Édito, 288 p.La vie entre quatre murs Après avoir partagé des bribes du quotidien des familiers de la plus importante gare d\u2019Europe avec Paris Gare du Nord et raconté l\u2019existence des habitants d\u2019immeubles insalubres de la Ville lumière, Joy Sorman a passé une année dans les couloirs d\u2019un institut psychiatrique pour À la folie (c\u2019était avant la pandémie).Avec son habituelle délicatesse, l\u2019auteure déniche des perles empreintes d\u2019une beauté toute simple.Les personnages de son feuilleton sont émouvants, comme cette préposée à l\u2019entretien qui rêve de devenir aide-soignante parce qu\u2019elle aime trop les patients ou cette nouvelle interne prête à établir des diagnostics et les patients, bien sûr.Les thèmes abordés le sont tout autant : la ?n des sorties spéciales, auparavant encouragées et désormais interdites faute de personnel et de moyens ; et la suppression du café-bar de la cafétéria ?dernier semblant de vie « normale » pour les patients ?, toujours pour des questions de ressources.Un documentaire romanesque teinté d\u2019une fragile humanité qui nous renvoie en plein visage la considération que la société porte aux gens atteints d\u2019une maladie mentale.À la folie, par Joy Sorman, Flammarion, 288 p.J E U N E S S E De l\u2019eau et des duplicatas Pour un chat, on peut dire que le professeur Astrocat n\u2019a pas peur de se mouiller ! Après avoir exploré l\u2019espace, la science et le corps humain, il mène cette fois les jeunes curieux au fond de l\u2019océan.Le professeur et ses amis tendent les bras aux pieuvres et aux méduses, s\u2019enfoncent dans les abysses à la découverte de l\u2019écosystème gravitant autour des carcasses des baleines et des épaves et font le lien entre les courants marins et la météo.Chaque page tournée est une surprenante aventure et ses courtes capsules abordent de manière aussi brillante que décontractée le macro- et le micro- de la biologie marine.L\u2019accord parfait avec des vacances au bord du ?euve ! Professeur Astrocat au fond des océans, par Dominic Walliman et illustré par Ben Newman, Gallimard Jeunesse, 69 p., dès l\u2019âge de sept ans.\u2022 IMAGES : DOMINIC WALLIMAN/BEN NEWMAN © 2020 GALLIMARD JEUNESSE ; SHUTTERSTOCK.COM Mimétisme ingénieux La nature est tellement inspirante, pas étonnant que les scienti?ques en fassent leur muse ! Dans La nature est géniale, imitons-la !, les jeunes prendront plaisir à découvrir tous ces objets dont l\u2019ingéniosité est puisée à même le monde qui les entoure.Pensons à la peau du requin, que les hôpitaux ont cherché à copier pour empêcher les bactéries de coller aux surfaces, ou aux poissons volants, qui ont inspiré l\u2019invention des palmes à Léonard de Vinci.Présentant les scienti?ques, pointant les initiatives passionnantes et abordant en toute sincérité les dé?s environnementaux qui découlent de certaines innovations, ce livre saura alimenter les ré?exions des apprentis chercheurs.La nature est géniale, imitons-la !, par Philippe Godard, Albin Michel, 160 p., dès l\u2019âge de huit ans.JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 51 quebecscience.qc.ca/abonnement 514 521-8356 | 1 800 567-8356, poste 504 L\u2019heure est à la science Augmentez votre réalité Cette ofre prend in le 23 juin 2021 à 23 h 59.Abonnez-vous! JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 53 lors que nous comptons déjà près d\u2019un quart de tour au compteur de notre siècle, chaque année qui s\u2019écoule se veut un rappel retentissant du travail à accomplir a?n de limiter le réchauffement planétaire à 2 °C d\u2019ici 2100 ?tâche herculéenne si l\u2019on ose espérer contenir le tout à 1,5 °C.S\u2019il est indéniable que les 189 nations ayant rati?é l\u2019Accord de Paris doivent mettre la main à la pâte, peut-on vraiment exiger la même part d\u2019efforts de chacune d\u2019elles ?Historiquement, les grands pays industrialisés d\u2019Occident ont largement contribué aux émissions de gaz à effet de serre (GES).Si la Chine et l\u2019Inde sont désormais montrées du doigt en raison de leur économie en plein essor, il n\u2019en demeure pas moins que leurs émissions par personne sont plus faibles que celles des nations industrialisées.On parle en 2017 de 6,9 tonnes de CO 2 pour la Chine et de 1,8 pour l\u2019Inde, des chiffres bien en deçà de ceux des États-Unis, du Canada et même du Québec, qui af?chaient des bilans respectivement de 16 tonnes de CO2, 15,52 et 9,5 la même année.Qui plus est, les disparités historiques et les écarts socioéconomiques entre les différentes nations font en sorte que les plus petits émetteurs sont souvent aux prises avec les effets les plus néfastes liés aux changements climatiques et doivent en assumer le plein prix.Depuis quelques années, le Climate Equity Reference Project calcule la juste part des nations dans les efforts climatiques mondiaux.Pilotée par le chercheur canadien Christian Holz, cette initiative internationale se base sur de grands principes onusiens d\u2019équité et de responsabilités communes.Selon leur outil, Christian Holz et ses collègues estiment que la juste part correspond à la contribution historique et courante des pays aux changements climatiques, ainsi qu\u2019à leur capacité à fournir des efforts pour endiguer le tout (entre autres en investissant dans des projets de transfert technologique et de renforcement des capacités dans des contrées plus vulnérables).Jusqu\u2019à présent, les travaux menés par le Climate Equity Reference Project ne visaient que des pays, puisque ce sont eux qui signent (ou non) l\u2019Accord de Paris.Or, dans une toute récente étude réalisée pour le compte du Réseau action climat Canada, Christian Holz s\u2019est intéressé à la juste part des provinces sur l\u2019échiquier mondial a?n de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C.Résultat ?Pour y arriver, le Québec devrait diminuer ses émissions de 178 % en moyenne d\u2019ici 2030 par rapport au niveau de 1990, alors que sa cible actuelle est plutôt de 37,5 % ! Les résultats varient d\u2019une province à l\u2019autre en fonction des paramètres de base du calcul, mais la situation du Québec se compare à celles de l\u2019Ontario et de la Colombie-Britannique.En revanche, la juste part des provinces de l\u2019Atlantique est moindre, car leur économie est plus faible et leur contribution aux émissions de GES moins importante.Attention : cette juste part doit être interprétée avec nuances.Sachant qu\u2019aucune nation ne peut logiquement réduire plus de la totalité de ses émissions (100 %), Christian Holz suggère que le Québec pourrait abaisser ses émissions de 60 % d\u2019ici 2030 et le solde (118 %) serait acquitté par l\u2019entremise de contributions ?nancières visant à aider d\u2019autres nations dans leurs actions climatiques.D\u2019ailleurs, le Québec participe déjà à la ?nance climatique internationale et a même été récompensé en 2019 pour son programme de coopération climatique internationale.Si l\u2019exercice semble intéressant et louable, le tout me paraît néanmoins fort ambitieux et quelque peu hors de portée alors que le Québec peine déjà à atteindre ses cibles climatiques courantes.D\u2019autres experts partagent cet avis, dont les professeurs Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l\u2019énergie de HEC Montréal, et Annie Chaloux, professeure de science politique à l\u2019Université de Sherbrooke.J\u2019ai toutefois échangé avec Caroline Brouillette, analyste politique pour les campagnes nationales et les communautés francophones au Réseau action climat Canada, qui m\u2019a fait remarquer que ces chiffres ne devraient pas être interprétés comme un objectif à atteindre en soi ; ils visent plutôt « à établir une nouvelle conceptualisation de la part réelle des efforts que le Québec devrait concentrer dans les démarches mondiales a?n de restreindre l\u2019augmentation des températures terrestres à 1,5 °C, tout en y incluant le principe d\u2019équité ».Autrement dit, on cherche à rehausser l\u2019ambition du Québec quant à ses obligations et ses responsabilités climatiques en rappelant qu\u2019on peut agir au-delà de ses propres efforts locaux en misant sur la collaboration internationale.Si tout va comme prévu, la prochaine Conférence des parties des Nations unies sur les changements climatiques (COP26) se tiendra à Glasgow en novembre 2021.Il s\u2019agira d\u2019un moment charnière, puisque ce sera l\u2019occasion pour les parties signataires de l\u2019Accord de Paris de mettre à jour leurs efforts climatiques.L\u2019exercice proposé par Christian Holz est certes ambitieux, mais peut-être serait-il également opportun : déjà, des nations ont chiffré leurs cibles d\u2019ici 2050 et certaines semblent encore insuf?santes.Christian Holz nous rappelle également qu\u2019il y a urgence en la demeure.Pour toutes les nations, y compris le Québec, il ne suf?t plus de donner son 100 %\u2026 Fournir sa juste part d\u2019eforts A Les opinions exprimées dans cette chronique n\u2019engagent que leur auteur.JEAN-PATRICK TOUSSAINT @JeanPatrickT Anthropocène IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM 54 QUÉBEC SCIENCE | JUIN 2021 RÉTROVISEUR L\u2018HISTOIRE DES SCIENCES VUE PAR SATURNOME JUIN 2021 | QUÉBEC SCIENCE 55 La Pocatière Waterloo Québec Saint- Jérôme Gatineau Dolbeau-Mistassini Amqui Magog Normandin Matane Mont-Laurier Jean-sur- Richelieu Saint- Cabano Rivière-du-Loup Montmagny Berthierville Forestville Trois-Rivières Baie-Comeau Dégelis Granby Roberval Drummondville Longueuil Sainte-Anne- des-Monts Grenville Mont-Tremblant Sutton Trois-Pistoles Sorel- Tracy Lévis Shawinigan Alma New Richmond Sainte-Marie Victoriaville Rimouski Sherbrooke Les Escoumins Saguenay Saint-Siméon Rivière-à-Pierre Péribonka Tadoussac Gaspé Saint-Georges Chandler Rivière-Beaudette Sainte-Madeleine-de- la-Rivière-Madeleine Sainte- Flavie Bonaventure Matapédia Bas- Saint-Laurent Laurentides Chaudière- Appalaches Montérégie Région de Québec Centre- Mauricie Saguenay\u2014Lac-Saint-Jean Baie-James Gaspésie Lanaudière Charlevoix Cantons- de-l 'Est Québec du- Laval Montréal Duplessis Côte-Nord Plani?ez votre été sur la Route verte! Suggestions d\u2019escapades Pour une sortie en famille, un voyage de quelques jours ou une aventure plus cyclosportive, inspirez-vous de nos suggestions d\u2019escapades sur la Route verte! Vous les trouverez dans le guide et sur la cartographie interactive.Le bon monde de la Route verte avec Jonathan B.Roy Après le tour du monde à vélo, Jonathan B.Roy sillonne la magniique Route verte pour aller à la rencontre du bon monde d\u2019ici.Suivez-le dans les régions de Chaudière-Appalaches et Québec, la Mauricie, le Bas-Saint-Laurent et les Laurentides\u2026 et six autres régions qui s\u2019ajouteront au cours de la saison.Bienvenue cyclistes! Vous recherchez un lieu accueillant ofrant des services adaptés à vos besoins après une journée de vélo?Les campings et établissements d\u2019hébergement certiiés sont les bons choix où vous arrêter.La Route verte est une idée originale de Vélo Québec réalisée avec Transports Québec, le gouvernement du Québec et des partenaires régionaux.Photo : Jonathan B.Roy GUIDE OFFICIEL DE L\u2019ITINÉRAIRE ET DES SERVICES 10e édition DU QUÉBEC LA 5 300 km à vélo Le seul guide présentant le tracé oiciel de la Route verte 170 CARTES DÉTAILLÉES Websérie Allez-y, c\u2019est vert! routeverte.com Ofert en librairie ou en ligne 5300 km à vélo Cartographie interactive Établissez votre itinéraire vélo personnalisé, localisez les diférents services oferts et informez-vous de l\u2019état du réseau.LA référence pour planiier vos déplacements.NOUVEAU Il y a des enfants qui ne vont pas bien.Les inviter pour une activité extérieure peut leur faire du bien.Québec.ca/ soyonsattentifs Découvrez plein d\u2019autres idées "]
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.