Québec science, 1 janvier 2021, Octobre-Novembre 2021, Vol. 60, No. 3
[" QUEBEC SCIENCE Décollage imminent pour le télescope James-Webb Cinq technos d\u2019ici qui donnent espoir en l\u2019avenir OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 Les accidents nucléaires oubliés de CHALK RIVER 2 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 VIAU PLANÉTARIUM RIO TINTO ALCAN RÉSERVEZ EN LIGNE espacepourlavie.ca OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 3 SOMMAIRE 4 Éditorial Par Marie Lambert-Chan | 5 Babillard | 9 En image Marine Corniou 11 Technopop Par Chloé Freslon | 12 Polémique Par Jean-François Cliche | 50 Culture Par Émilie Folie-Boivin 53 Anthropocène Par Jean-Patrick Toussaint | 54 Rétroviseur Par Saturnome QUÉBEC SCIENCE OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 C O U V E R T U R E : S H U T T E R S T O C K .C O M / T O R O N T O S T A R P H O T O G R A P H A R C H I V E ; R É A L I S A T I O N : N A T A C H A V I N C E N T \u2022 I L L U S T R A T I O N C I - C O N T R E : P I E R R E - P A U L P A R I S E A U 6 38 10 8 SUR LE VIF 6 LE CABINET DES CURIOSITÉS Les symptômes visuels qui précèdent parfois les migraines inspirent les artistes depuis des siècles.8 DERRIÈRE LE SOURIRE DES ÉMOJIS Loin d\u2019être purement décoratifs, les émoticônes sont un pilier du langage numérique.10 COMME UN POISSON DANS LES EAUX USÉES Comment réagit la faune aquatique aux eaux usées relâchées dans le leuve ?11 C\u2019EST QUOI, UN CHROMOSOME ?Le niveau de littératie génétique des 12 à 18 ans est assez faible, selon des chercheurs.14 MOTIVATEUR EN CHEF Rencontre avec le tout premier innovateur en chef du Québec, Luc Sirois.REPORTAGES 19 Des technos qui redonnent espoir en l\u2019avenir Avec leurs concepts et leurs prototypes atypiques, cinq entreprises d\u2019ici montrent qu\u2019elles ne manquent pas d\u2019idées neuves pour relever les déis d\u2019aujourd\u2019hui.38 James-Webb : en?n ! Attendu depuis 20 ans, le télescope spatial sera bientôt lancé.Des milliers d\u2019astronomes, dont plusieurs Québécois, sont impatients d\u2019y recourir.44 Obtenir un éléphant\u2026 pour des pinottes Comment les zoos se procurent-ils de nouveaux pensionnaires ?Sans jamais sortir leur porte-monnaie\u2026 ou presque ! EN COUVERTURE 30 L\u2019histoire oubliée de Chalk River Le premier grave accident nucléaire au monde a eu lieu en Ontario en 1952, suivi d\u2019un second incident en 1958.Retour sur ces épisodes, alors que le gouvernement fédéral s\u2019apprête à dédommager les travailleurs qui ont nettoyé les dégâts. 4 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 MARIE LAMBERT-CHAN @MLambertChan Éditorial Ne tirez pas sur le messager L\u2019affaire Bik-Raoult nous a rappelé tous les risques auxquels s\u2019exposent les lanceurs d\u2019alerte.En fait-on assez pour les protéger ?E lisabeth Bik ne faisait que son travail lorsqu\u2019elle a découvert des manquements flagrants dans plusieurs études signées par Didier Raoult, ce chercheur qui a multiplié les controverses et les fausses déclarations pour vanter les mérites (non fondés) de l\u2019hydroxychloroquine comme traitement contre la COVID-19.Pour le compte d\u2019universités, de journaux savants et de donateurs dévoués à sa cause, Mme Bik débusque à temps plein les images et les données falsi?ées, dupliquées ou douteuses dans les articles scienti?ques.Cette microbiologiste défend avec férocité l\u2019intégrité scientifique, c\u2019est-à-dire une pratique honnête et responsable de la science, et n\u2019hésite pas à interpeller ouvertement des collègues qui auraient erré.Mais Didier Raoult ne l\u2019entendait pas ainsi.Devant les signalements répétés d\u2019Elisabeth Bik, il a préféré répondre par la bouche de son compte Twitter ?où il l\u2019a traitée de « cinglée » ?, puis par celle de ses avocats.Au printemps dernier, il déposait auprès d\u2019un procureur de Marseille une plainte accusant l\u2019experte de harcèlement moral aggravé, de tentative d\u2019extorsion et de tentative de chantage.Un acte visant de toute évidence à la faire taire en l\u2019égarant dans les dédales de la justice.Elisabeth Bik a joui toutefois d\u2019un soutien puissant et immédiat de la communauté scienti?que : plus de 1 000 chercheurs ont signé une lettre rappelant que l\u2019expertise de leur collègue est essentielle à la conduite d\u2019une recherche éthique, solide et reproductible.Ils soulignaient aussi que cette forme d\u2019intimidation pourrait refroidir des scienti?ques suf?samment courageux pour rapporter des erreurs ou des comportements répréhensibles dont ils ont été témoins.En ?ligrane, leur lettre posait une question importante : le monde de la recherche en fait-il assez pour protéger les critiques et autres divulgateurs ?Si l\u2019on se concentre sur les cas du Québec et du Canada, la réponse est « oui, mais\u2026 ».« En matière d\u2019intégrité scienti?que, les efforts sont remarquables et les avancées signi?catives depuis les 15 dernières années.Nos politiques de conduite responsable, provinciale et fédérale, sont des modèles reconnus.Mais c\u2019est encore loin d\u2019être parfait », me con?rme Bryn Williams-Jones, professeur à l\u2019École de santé publique de l\u2019Université de Montréal et spécialiste de la déontologie, de l\u2019éthique et de la gestion des con?its dans la recherche.En effet, les hommes et les femmes de science ne baignent pas dans une culture où ils se sentent autorisés à parler librement de possibles manquements.Il faut dire que l\u2019entreprise n\u2019est pas sans risque.Il existe peu de données et de témoignages publics sur le vécu des divulgateurs tant ici qu\u2019ailleurs.Mais les recherches de Lex Bouter, un professeur néerlandais spécialisé en intégrité scien- ti?que, montrent que 75 % d\u2019entre eux se sentent ostracisés ; 52 % mentionnent des problèmes de santé mentale et 28 % des soucis d\u2019ordre physique ; 43 % disent avoir fait face à des pressions pour abandonner leur démarche ; et 25 % ont perdu leur emploi ou leur ?nancement de recherche.Les répercussions peuvent se faire sentir longtemps : en 2019, Françoise Baylis, une bioéthicienne canadienne réputée, racontait subir encore les contrecoups d\u2019un épisode survenu en 2004 quand elle avait soulevé des problèmes éthiques dans les travaux de deux scienti?ques qui avaient recours à des cellules souches.Malgré ses succès professionnels, elle af?rme être toujours, en quelque sorte, mise au ban par des collègues et des regroupements dans les cercles de la génétique et de la génomique.De tels jeux de pouvoir ne sont pas rares.Les jeunes chercheurs en sont conscients : craignant pour leurs perspectives de carrière, ils sont beaucoup moins enclins à rapporter des pratiques discutables que les professeurs bien établis.Pourtant, les divulgateurs ne sont pas des traîtres.Cela devrait être tiré au clair dès que les étudiants font leurs premiers pas en recherche, et répété tout au long de leur carrière.On devrait les informer de l\u2019existence de politiques et de bureaux de la conduite responsable en recherche (il existe un tel service dans tous les établissements faisant de la recherche ?nancée par des fonds publics) où ils seront accueillis et écoutés par des professionnels s\u2019ils doivent signaler des façons de faire contestables.Hélas, les efforts pour faire connaître ces ressources varient grandement selon les organisations, les facultés et même les départements.Les formations sur l\u2019intégrité, qui comprennent une portion sur la procédure à suivre pour déposer une plainte, ne sont pas toujours obligatoires et sont parfois partielles.Les ressources humaines et ?nancières accordées à ces enjeux sont largement insuf?santes.Voilà pourquoi c\u2019est loin d\u2019être parfait.Didier Raoult a accusé Elisabeth Bik de mener contre lui « une chasse aux sorcières ».Or, exiger d\u2019un scienti?que qu\u2019il fasse preuve d\u2019intégrité n\u2019a rien d\u2019une cabale.Il s\u2019agit simplement des comportements attendus de toute personne qui fait de la recherche a?n que la population puisse avoir confiance en la science : rigueur, transparence, honnêteté, équité, ouverture, responsabilité.En un mot, faire son travail de chercheur. OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 5 Le magazine Québec Science est imprimé sur du papier certi?é FSC® (Forest Stewardship Council®), donc issu de forêts bien gérées et d\u2019autres sources responsables.C M C A A U D I T E D OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 VOLUME 60, NUMÉRO 3 Rédactrice en chef Marie Lambert-Chan Journalistes Marine Corniou, Mélissa Guillemette Journaliste Web et médias sociaux Annie Labrecque Collaborateurs Maxime Bilodeau, Jean-François Cliche, Émilie Folie-Boivin, Chloé Freslon, Etienne Plamondon Emond, Fanny Rohrbacher, Saturnome, Jean-Patrick Toussaint, Correctrice-réviseure Sophie Cazanave Directrice artistique Natacha Vincent Photographes/illustrateurs/graphiste Françoise Abbate, Jean- François Hamelin, Pierre-Paul Pariseau, Donald Robitaille, Vigg Éditeur Jean-François Rheault Comptabilité Mimi Bensaid Chargée de projets, communications marketing Maryvonne Charpentier Conseillère, relations de presse et marketing Stéphanie Couillard Vice-présidente marketing, communications et partenariats Marie-Hélène Juneau SERVICE AUX ABONNÉS : 514 521-8356, poste 504, ou 1 800 567-8356, poste 504 serviceclient@velo.qc.ca PUBLICITÉ : Claudine Mailloux 514 909-4601 cmailloux@velo.qc.ca Impression Solisco Distribution Messageries Dynamiques Parution : 7 octobre 2021 (573e numéro) Abonnement Canada, 1 an : 36 $ + taxes États-Unis, 1 an : 84 $ Outre-mer, 1 an : 124 $ Québec Science est publié par Vélo Québec Éditions Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada : ISSN-0021-6127 Envoi Poste-Publications Convention no 40065387.© Copyright 2021 \u2013 Québec Science.Tous droits de reproduction, de traduction et d\u2019adaptation réservés.Indexé dans Québec Science reçoit l\u2019aide ?nancière du ministère de l\u2019Économie et de l\u2019Innovation du Québec.Nous reconnaissons l\u2019appui ?nancier du gouvernement du Canada.Abonnez-vous www.quebecscience.qc.ca/ abonnez-vous 514 521-8356, poste 504 1 800 567-8356, poste 504 Un changement d\u2019adresse : changementqs@velo.qc.ca Écrivez-nous courrier@quebecscience.qc.ca Magazine Québec Science 1251, rue Rachel Est Montréal (QC) H2J 2J9 Suivez-nous www.quebecscience.qc.ca NOTRE COUVERTURE QUEBEC SCIENCE Décollage imminent pour le télescope James-Webb Cinq technos d\u2019ici qui donnent espoir en l\u2019avenir OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 Les accidents nucléaires ou bliés de CHALK RIVER DISTINCTION ERRATUM La prestigieuse revue d\u2019art et de design Creative Quaterly a récompensé l\u2019illustrateur Pierre- Paul Pariseau à son concours annuel, dans la catégorie éditoriale, pour l\u2019image qui accompagnait notre reportage « Vol de nuit » (avril-mai 2021), où nous partions à la rencontre de chercheurs qui tentent d\u2019in- ?uencer nos rêves.L\u2019œuvre sera reproduite dans le numéro 65 de cette publication internationale.À noter que le travail de Pierre- Paul Pariseau est de nouveau à l\u2019honneur dans nos pages : retrouvez-le en p.30, où il nous offre sa vision des accidents nucléaires de Chalk River.Dans ce numéro, ma collègue Mélissa Guillemette raconte les accidents nucléaires qui se sont produits à Chalk River en 1952 et 1958.Une page importante de notre histoire qui est malheureusement tombée dans l\u2019oubli, tout comme certains travailleurs qui ont nettoyé les dégâts au prix de leur santé.Pour illustrer ces faits, j\u2019ai cherché l\u2019inspiration dans les images archivées par la Bibliothèque publique de Toronto.Ces photos, bien qu\u2019évocatrices, sont toutes en noir et blanc, ce qui rend le sujet dif?cile à représenter en couverture où j\u2019aime travailler des couleurs éclatantes.Il me fallait donc réinventer l\u2019histoire en quelque sorte à l\u2019aide d\u2019une iconographie forte, dynamique, colorée\u2026 et explosive ! J\u2019ai choisi d\u2019exploiter le symbole de la radioactivité, communément appelé « trisecteur », « Pâquerette » ou encore « trè?e radioactif ».Il a été l\u2019ingrédient de base de la recette qui m\u2019a permis de fusionner une esthétique moderne avec des photos d\u2019époque.Pour incarner l\u2019explosion, j\u2019ai misé sur des teintes incandescentes qui rappellent les ?ammes.En?n, pour réduire le côté statique et laisser place au mouvement, j\u2019ai décentré le trè?e radioactif vers la gauche avec un cadrage arbitraire.?Natacha Vincent, directrice artistique CE QUE NOUS AVONS LU OU ENTENDU AU COURS DE CE NUMÉRO Les émojis sont désormais considérés comme un langage en soi (à lire en p.8).Mais saviez-vous que le célèbre émoticône jaune avec un sourire a été créé en 1963 par Harvey Ball, un publicitaire américain ?Il l\u2019a conçu pour une compagnie d\u2019assurance qui cherchait un logo joyeux a?n de remonter le moral de ses employés.Ce dessin esquissé en quelques minutes a tout de suite eu beaucoup de succès et a été décliné des milliers de fois depuis.?Marine Corniou, journaliste La course aux armements nucléaires qui a eu lieu pendant la guerre froide a profondément marqué la culture populaire dans plusieurs pays.« On entend souvent parler de la culture nucléaire américaine, de la culture nucléaire soviétique, mais on n\u2019entend à peu près jamais parler des autres cultures nucléaires », dit l\u2019historienne Frances Reilly, qui s\u2019est intéressée au cas du Canada.Les laboratoires de Chalk River (à lire en p.30) se sont ainsi retrouvés dans une série de livres pour enfants que la chercheuse a analysés.Que révèlent ses travaux ?La réponse se trouve sur notre site : www.quebecscience.qc.ca/societe/ chalk-river-enfants.?Mélissa Guillemette, journaliste Dans notre article « Sus aux contaminants ! » (septembre 2021), il aurait fallu lire que la chercheuse Valérie Langlois compte 75 articles à son actif, et non 60.Par ailleurs, nous écrivions que l\u2019atrazine et le Bti, deux pesticides, « se fraient un chemin jusque dans l\u2019environnement, altérant au passage la production d\u2019hormones essentielles au bon développement des espèces animales qui y vivent ».Cette af?rmation tient en ce qui a trait à l\u2019atrazine, mais ce n\u2019est pas le cas du Bti.Toutes nos excuses.Babillard \u2022 IMAGE : XXXXXXX LE CABINET des curiosités Représentation de l\u2019aura visuelle (1891) par Joseph Babinski, neurologue français qui s\u2019est intéressé à la « migraine ophtalmique hystérique ».Ici et en bas à gauche : miniatures de Hildegarde de Bingen, extraites du Scivias, qui décrivent ses visions.Les causes de la migraine ne sont pas claires, mais il s\u2019agirait d\u2019une excitabilité neuronale anormale associée à des facteurs génétiques et environnementaux.Représentation de l\u2019aura par Hubert Airy (1870).Dans sa forme typique, elle commence par un « scotome scintillant », une petite tache aveugle avec un bord dentelé coloré, vacillant, qui s\u2019étend en forme de C vers un côté du champ visuel. \u2022 IMAGES : WIKIMEDIA COMMONS ; PUBLICDOMAINREVIEW.ORG/COLLECTION OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 7 L orsqu\u2019elle avale le gâteau, Alice grandit et grossit.Lorsqu\u2019elle boit la potion, son corps rapetisse jusqu\u2019à devenir minuscule.Le monde lui paraît étrange, peuplé d\u2019objets mouvants ou dédoublés.L\u2019espace et le temps sont distordus.Ce qu\u2019expérimente l\u2019héroïne d\u2019Alice au pays des merveilles, après avoir chuté dans le terrier du lapin blanc, n\u2019est peut-être pas étranger à son créateur, Lewis Carroll.Il aurait ressenti ce même vertige, ces mêmes hallucinations à l\u2019occasion de crises migraineuses.Rien de très inhabituel : ce type de signes neurologiques transitoires, qui affecte la vision, précède de quelques minutes à une heure le mal de tête chez presque un tiers des personnes souffrant de migraine, une maladie chronique qui touche environ 10 % de la population mondiale.Cet avant-goût de crise, qu\u2019on appelle « aura », se traduit le plus souvent par des points lumineux scintillants, des zigzags brillants ou des taches ?oues ou aveugles.Mais des sensations anormales, des troubles langagiers ou moteurs peuvent également survenir.Même si Lewis Carroll n\u2019a mentionné ses migraines dans son journal que tardivement, après la rédaction de son célèbre roman en 1865, il aurait bel et bien souffert de ces auras visuelles à plusieurs reprises dans sa jeunesse.C\u2019est du moins ce que soutient le médecin Klaus Podoll dans son livre Migraine Art: The Migraine Experience from Within (2008), qui rassemble plus de 300 illustrations et dessins créés par des migraineux du monde entier.Pour ce professeur de psychiatrie de l\u2019Université d\u2019Aix-la-Chapelle, en Allemagne, les techniques d\u2019art pictural représentent parfois le meilleur moyen, pour les patients, de communiquer leurs expériences et de raconter leurs symptômes.D\u2019ailleurs, l\u2019« art migraineux », qu\u2019il soit littéraire ou pictural, ne date pas d\u2019hier.Klaus Podoll suggère dans son ouvrage que les auras et leurs motifs géométriques auraient pu inspirer certaines peintures rupestres du paléolithique.Une théorie dif?cile à véri?er, mais pas improbable : on trouve des témoignages de céphalées à travers l\u2019histoire, l\u2019un d\u2019eux dans un poème sumérien datant de 3 000 ans avant notre ère.Un bon nombre de malades a donc vécu, au ?l des âges, ces expériences invalidantes, mais potentiellement belles pour ceux qui possèdent la ?bre artistique ?ou une inclination mystique.Ainsi, les visions annonciatrices de crises auraient in?uencé le mathématicien et philosophe Blaise Pascal (1623-1662), qui aurait pu les interpréter comme le signe d\u2019une présence divine.Idem pour la religieuse Hildegarde de Bingen, compositrice et femme de lettres du 12e siècle, que beaucoup de neurologues contemporains (dont Oliver Sacks) soupçonnent d\u2019avoir souffert de migraines avec aura.Elle a raconté et peint ses visions dans un ouvrage, le Scivias, qui comporte de nombreuses miniatures aux motifs dentelés typiques.Ce n\u2019est toutefois qu\u2019au 19e siècle que la science s\u2019est en?n penchée sur les auras.Le médecin britannique Hubert Airy, lui- même sujet aux migraines, a représenté ses hallucinations dans une célèbre image publiée en 1870 dans les Philosophical Transactions of the Royal Society.On y reconnaît les « créneaux » ressemblant à des forti?cations, bordant des arcs de cercle qui bougeaient et s\u2019ampli?aient pendant la vingtaine de minutes que duraient ses symptômes.Si le phénomène est encore mal compris, ces auras semblent se produire lorsqu\u2019une « vague électrique » anormale parcourt les neurones du cortex visuel, mettant la vision hors circuit.Cette « dépression corticale envahissante », qui se traduit par une hyperpolarisation des neurones suivie par une baisse de leur activité, a pu être observée par imagerie fonctionnelle chez des patients en crise.Sylvie Hill, écrivaine, poète et blogueuse pour l\u2019organisme Migraine Québec, a un souvenir traumatisant de sa première aura.« J\u2019avais 12 ans, c\u2019était le matin et j\u2019ai été aveuglée, comme éblouie par de la lumière.Je ne trouvais plus mes mots, j\u2019avais une sensation d\u2019engourdissement.C\u2019était effrayant », dit cette quarantenaire qui souffre de migraines liées au cycle menstruel.Aujourd\u2019hui, ses auras sont uniquement visuelles et ressemblent « à de l\u2019eau qui bout au ralenti, à une sorte de plasma qui s\u2019étend progressivement dans le champ de vision ».Elle n\u2019y puise aucune inspiration particulière.« Les auras peuvent complètement dominer votre vie », dit celle qui plani?e toutes ses sorties en fonction de son cycle menstruel.Mais elle comprend qu\u2019on puisse y voir de la beauté.« Certaines personnes ont une stratégie d\u2019adaptation positive face à la migraine.L\u2019art migraineux est très cathartique, il permet de mettre en images le chaos.Et c\u2019est aussi un bon outil éducatif, pour que la société comprenne mieux ce que sont les migraines.» DANS LA TÊTE DES MIGRAINEUX Les étranges symptômes visuels qui précèdent parfois les crises de migraine inspirent les artistes et les écrivains depuis des siècles.Par Marine Corniou SUR LE VIF \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM 8 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 U n sourire, un clin d\u2019œil, un fou rire ou un air fâché : les émojis injectent un peu de peps et de couleur dans nos échanges quotidiens par texto, par courriel ou sur les plateformes de clavardage en tout genre.Mais on en sait encore peu sur le rôle de ces nouveaux marqueurs de communication, bien que la moitié des messages échangés en comportent désormais.Ont-ils une in?uence sur la façon dont on perçoit les messages ?Nous rendent-ils plus sympathiques aux yeux de nos interlocuteurs ?Oui, répond à ces deux questions l\u2019équipe d\u2019Isabelle Boutet, professeure associée à l\u2019École de psychologie de l\u2019Université d\u2019Ottawa.Pour le démontrer, l\u2019équipe a recruté 37 étudiants qui ont lu des phrases courtes, issues d\u2019un corpus de textos simples du type « J\u2019ai eu le poste » ou « Avery a fait le souper », associées tour à tour à un émoji positif, négatif, neutre ou à aucun émoji.La compréhension du message était évaluée grâce à la mesure des mouvements oculaires.On demandait ensuite aux participants de se prononcer sur la personnalité de l\u2019interlocuteur.Résultat : les personnes qui emploient des émojis positifs sont perçues comme plus chaleureuses, un trait de caractère lié à la confiance, la gentillesse et la sincérité.À l\u2019inverse, les émojis négatifs accentuent la négativité du message, rapporte l\u2019étude publiée dans Computers in Human Behavior.De plus, ces binettes donnent un coup de pouce pour saisir le sens du message.Exactement comme les signaux non verbaux qui ponctuent normalement les conversations en face à face.« Les gens utilisent les émojis de façon anodine, mais ceux-ci ont en fait un effet important sur la perception de l\u2019état émotionnel de l\u2019interlocuteur et sur la compréhension du contenu », résume Isabelle Boutet, qui a étudié auparavant les mécanismes so- ciocognitifs des interactions en personne.Employés de façon décalée, ces visages jaunes pourraient aussi être plus lourds de sens qu\u2019il y paraît.« Le cyberharcèle- ment débute souvent par des messages mal interprétés, illustre la chercheuse.Si l\u2019émoji n\u2019est pas cohérent avec le ton du message ?par exemple un bonhomme souriant associé à une phrase négative ?, le message devient ambigu.» De quoi transmettre, potentiellement, un ton sarcastique ou moqueur.L\u2019idée que la communication en ligne soit gouvernée par les mêmes codes que les échanges verbaux n\u2019étonne pas Pierre Halté, linguiste et spécialiste en sémiotique des émoticônes à l\u2019Université Paris Descartes.« La communication par chat, qui se fait de façon synchrone contrairement aux relations épistolaires classiques, allie la temporalité des échanges en face à face et les contraintes de l\u2019écrit.Or, notre communication en personne repose beaucoup sur des gestes, des mimiques, des intonations, etc.Il est donc naturel que, dans le chat, nous ayons cherché à remplacer ces signes paraverbaux par des équivalents qui leur ressemblent », explique-t-il.D\u2019ailleurs, les premiers émoticônes sont apparus en même temps que le cla- vardage, dans les années 1970, rappelle-t-il.« Cela tend à faire penser qu\u2019il y a une corrélation très forte entre cette façon de communiquer et le besoin d\u2019utiliser des pictogrammes pour montrer ses émotions.» DES ÉMOJIS UNIVERSELS Avec plus de 2 000 émojis disponibles, il n\u2019est toutefois pas toujours facile de s\u2019entendre sur la symbolique et le sens d\u2019un message.« Pour notre étude, nous avons choisi trois émojis très simples, car les gens n\u2019interprètent pas tous les dessins de la même façon, reprend Isabelle Boutet.À l\u2019inverse, les expressions faciales, elles, sont lues de façon quasi universelle par des populations très diverses.Ainsi, tout le monde peut reconnaître un visage humain qui exprime la colère, la douleur ou la joie.» Derrière le sourire des émojis Loin d\u2019être purement décoratifs, les émojis sont un pilier du langage numérique, découvrent les chercheurs.Par Marine Corniou \u2022 IMAGE : STEVEN D.MILLER/NOAA OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 9 La chronique de la Dre Alexandra S.Arbour sera de retour dans le prochain numéro.Lumière liquide Vous n\u2019avez pas la berlue ! L\u2019océan, autour de Java, en Indonésie, est bel et bien illuminé sur des kilomètres carrés.Ce rare phénomène nocturne a été capté par imagerie satellitaire et détaillé dans Scienti?c Reports.Décrits depuis des siècles par les marins, les cas de lueur persistante à la surface de l\u2019eau n\u2019ont presque jamais été observés par les scienti?ques.Un seul navire de recherche, en 1985, a pu recueillir un échantillon de « mer de lumière ».Cela a permis d\u2019en découvrir la source : des bactéries, Vibrio harveyi.Elles se multiplient dans des algues, jusqu\u2019à atteindre environ 100 millions de cellules par millilitre, et déclenchent collectivement un signal lumineux.Celui-ci servirait à attirer les poissons, puisque ces bactéries s\u2019épanouissent dans leurs tubes digestifs.Pour mieux cerner ces épisodes, aperçus en moyenne trois fois par an le long des voies maritimes, l\u2019équipe de Steven Miller, professeur en sciences de l\u2019atmosphère à l\u2019Université du Colorado à Boulder, a eu l\u2019idée d\u2019utiliser les ima- geurs Day/Night Band (DNB), installés sur deux satellites de l\u2019Agence américaine d\u2019observation océanique et atmosphérique.« L\u2019imagerie DNB est disponible depuis 2011, mais nous n\u2019avons compris qu\u2019en 2018 comment l\u2019employer pour détecter le phénomène.Il y avait de nombreux dé?s liés au fait que ces capteurs repèrent aussi les nuages, ce qui fait beaucoup de bruit de fond et rend les signaux bioluminescents dif?ciles à distinguer », explique le chercheur, qui a ensuite passé au crible toutes les images prises entre 2012 et 2021.« En 2019, je suis tombé sur ce cas gigantesque près de Java, si merveilleux que j\u2019ai pris le temps de l\u2019analyser en détail et de le publier.» Comme la technologie opère dans le proche infrarouge, la couleur de cette image a été ajoutée arti?ciellement pour donner une idée de la véritable beauté du spectacle.M.C.La psychologue a donc eu l\u2019idée de créer une dizaine d\u2019émojis plus universels, pour lesquels il n\u2019y aurait pas d\u2019ambigüité.« Pour les dessiner, nous nous sommes basés sur notre connaissance des muscles du visage et des expressions associées aux émotions.Nous souhaitons voir si les personnes qui ont moins de littératie numérique, comme les aînés, les comprennent plus facilement », détaille la chercheuse, dont les travaux sont soutenus par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.Les faces rondes habituelles pourraient aussi relayer certains préjugés, notamment dans le monde du travail.C\u2019est du moins l\u2019hypothèse d\u2019Isabelle Boutet, qui compte maintenant analyser des échanges professionnels plutôt qu\u2019amicaux.« On souhaite voir si le sexe de l\u2019interlocuteur modi?e l\u2019interprétation des émojis, indique- t-elle.Les femmes sont plus enclines à les utiliser dans leurs échanges, mais on sait que l\u2019expression des émotions est moins bien tolérée chez les femmes que chez les hommes dans un contexte professionnel.Est-ce que ces stéréotypes se traduisent dans les interactions numériques ?» En attendant d\u2019en savoir plus, rien n\u2019empêche de s\u2019amuser avec les symboles dont regorgent nos téléphones.Aubergines, concombres et autres pêches pulpeuses sont désormais des métaphores pour véhiculer des messages coquins.« Les signes qui nous servent à communiquer n\u2019ont pas un sens ?gé.Ils peuvent être détournés de leur signi- ?cation habituelle du moment qu\u2019une communauté de locuteurs est d\u2019accord pour leur attribuer une nouvelle signi?- cation, précise Pierre Halté.Le second degré de lecture des émojis est apparu récemment parce que les émojis sont relativement récents, mais le phénomène en lui-même est aussi vieux que la communication ! » La preuve que le langage, même celui des textos, est une entité bien vivante.EN IMAGE SUR LE VIF L 10 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 IMAGES : ENVIRONNEMENT ET CHANGEMENT CLIMATIQUE CANADA ; SHUTTERSTOCK.COM Chaque jour, Montréal relâche des milliards de litres d\u2019eaux usées dans le ?euve.Comment réagit la faune aquatique ?Des perchaudes témoignent.Par Mélissa Guillemette a perchaude est une battante.Les variations de pH et de température de l\u2019eau ne lui font pas peur, pas plus que les polluants, dans lesquels elle sait vivre.Voilà qui en fait un modèle intéressant pour étudier l\u2019effet des rejets d\u2019eaux usées sur les poissons : son corps accumule des indices instructifs pour les scienti?ques.Une équipe de chercheurs canadiens a ainsi déposé des cages contenant une centaine de perchaudes à quatre kilomètres en aval du rejet de Montréal (près des îles Robinet, situées vis-à-vis de Repentigny), ainsi qu\u2019une autre centaine hors de la trajectoire des eaux usées aux ?ns de comparaison (à proximité de l\u2019île aux Canards, près de Pointe-aux-Trembles).Cette technique à mi-chemin entre les études de laboratoire et les études sur les animaux sauvages gagne en popularité dans le milieu de la recherche.« Bien que l\u2019animal soit limité dans ses déplacements, la technique des cages in situ simule mieux ce qui se passe dans la nature », explique Michel Amery Defo, qui était chercheur postdoctoral à Environnement et Changement climatique Canada lors de l\u2019expérimentation.Si les eaux usées relâchées par Montréal reçoivent un traitement primaire en usine, elles n\u2019en demeurent pas moins une soupe inquiétante.« Ces rejets constituent les déchets de plus de 1,8 million de personnes dans la province de Québec, ce qui représente une importante source de contamination d\u2019origine bactériologique pour le ?euve.À côté de cette contamination biologique, une gamme de contaminants organiques et inorganiques tels que les hydrocarbures aromatiques polycycliques [engendrés par la combustion du tabac et de carburants entre autres], les produits pharmaceutiques, les produits de soins personnels, les retardateurs de ?ammes et des métaux traces ont été mesurés dans ces eaux usées », précise-t-il.Alors, au bout de six semaines de captivité dans le Saint-Laurent, de quoi avaient l\u2019air les poissons ?Les perchaudes qui ont nagé dans les rejets municipaux ont notamment accumulé des concentrations deux fois plus élevées de diphényléthers polybromés, des retardateurs de ?ammes qui peuvent entraîner un dérèglement hormonal.Leurs reins contenaient également plus de métaux que leurs comparses de l\u2019île aux Canards, selon les résultats qui paraissent en octobre dans Ecotoxicology and Environmental Safety.L\u2019équipe a ensuite analysé huit métabolites du foie pour voir si le métabolisme des perchaudes était perturbé.Du lot, un seul différait grandement entre les deux lieux d\u2019expérimentation.Il s\u2019agit du malate, 38,5 fois plus abondant chez les poissons qui nageaient dans l\u2019ef?uent que chez ceux de l\u2019endroit de comparaison, « ce qui laisse supposer une perturbation des voies métaboliques.Comme il s\u2019agit d\u2019une étude pilote, probablement qu\u2019une durée d\u2019exposition plus longue aurait révélé une plus grande variation dans le pro?l des métabolites affectés par les ef?uents municipaux », analyse Michel Amery Defo.L\u2019aspect le plus novateur de cette étude est justement l\u2019analyse métabolomique, selon le professeur de l\u2019Institut des sciences de la mer de Rimouski Jean-Pierre Gagné, qui n\u2019a pas participé aux travaux.Mais comme cette science est récente et que les conditions d\u2019analyse ne sont pas encore standardisées ni les facteurs confondants bien compris, il reste sur sa faim.« On a de la dif?culté à évaluer les résultats.Les variations importantes sont-elles causées par l\u2019exposition [aux contaminants], par des comportements individuels ou de population, par la technique utilisée?» Il est néanmoins d\u2019avis que la métabolomique a un immense potentiel en écotoxicologie.Comme un poisson dans les eaux usées Une cage, faite de ilet, est remontée à la surface. Technopop CHLOÉ FRESLON @f_chloe C\u2019est quoi, un chromosome ?Par Maxime Bilodeau OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 11 \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM C onnaissez-vous le lien entre les gènes et les protéines ?Pouvez-vous expliquer la division cellulaire par mitose et par méiose ?Êtes-vous capable de dé?nir des termes comme chromosome, hétérozygote ou polymérase ?Non ?Vous n\u2019êtes pas seul ; votre adolescent aurait les mêmes dif?cul- tés.Un récent rapport de recherche sur l\u2019enseignement de la génétique au secondaire conclut que le niveau de connaissances des 12 à 18 ans à ce sujet est généralement assez faible.L\u2019étude s\u2019est penchée sur les retombées de l\u2019enseignement de concepts de base liés à la génétique.Des chercheurs af?liés à l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM) ont recensé, puis analysé 97 études expérimentales en sciences de l\u2019éducation menées à travers le monde entre 2009 et 2020.Le choix de s\u2019intéresser au secondaire n\u2019est pas fortuit.L\u2019étude de la génétique et de la génomique s\u2019y amorce au Québec et s\u2019étend essentiellement sur les trois premières années.« C\u2019est souvent la dernière occasion, dans son parcours scolaire, pour un élève de recevoir un enseignement en génétique [à moins de suivre une formation postsecondaire en sciences naturelles] ; il s\u2019agit donc d\u2019un moment critique, explique Pierre Chastenay, professeur au Département de didactique de l\u2019UQAM et auteur principal de ce rapport.Cette situation n\u2019est pas unique au Québec.Elle prévaut dans tous les pays industrialisés.» La synthèse fait ressortir des points à améliorer dans la manière d\u2019enseigner cette matière.Plusieurs études recensées rapportent par exemple que le rôle des protéines, qui constituent le mécanisme reliant les gènes et l\u2019expression des traits, est peu compris.« Cela devrait faire l\u2019objet de plus d\u2019attention de la part des concepteurs de programmes scolaires et d\u2019outils éducatifs », recommandent les auteurs.Ces constats sont d\u2019autant plus alarmants que la génétique occupe une place sans cesse grandissante dans le débat public.Médecine personnalisée, génomique appliquée à l\u2019individu, modification du bagage génétique d\u2019embryons humains : bien de l\u2019eau a coulé sous les ponts depuis le séquençage complet de l\u2019ADN du génome humain en 2003.Les citoyens de demain devront disposer d\u2019un fort niveau de littératie génétique pour se prononcer sur ces enjeux et prendre des décisions éclairées.En fait, les effets du manque de connaissances sont déjà bien tangibles, comme le rappellent les réticences à l\u2019égard de la technologie employée dans plusieurs vaccins contre la COVID-19, à savoir l\u2019ARN messager.« La génomique déborde la seule question de la santé humaine.Qu\u2019on parle d\u2019agriculture de précision ou de lutte contre les pathogènes, elle revient sans cesse et est omniprésente », souligne Marie-Kym Brisson, vice-présidente au développement stratégique et aux affaires publiques chez Génome Québec, qui a commandé ce rapport.Une éventuelle mise à jour du Programme de formation de l\u2019école québécoise devrait tenir compte de ces résultats, plaide-t-elle.Q ue vous vous inscriviez à un concours sur le Web ou que vous souhaitiez accéder à votre blogue, il y a de fortes chances qu\u2019on vous demande si vous êtes un robot.Vous devrez alors sélectionner toutes les images de bouches d\u2019incendie d\u2019une grille, cocher une case ou déchiffrer un mot af?ché dans une écriture déformée.Il s\u2019agit d\u2019un CAPTCHA.Cet outil propose des dé?s dif?ciles à relever pour les ordinateurs, mais relativement faciles pour les humains a?n de barrer l\u2019accès aux machines malveillantes, tels les bots qui polluent les sites en leur envoyant une tonne de pourriels.Si tout le monde ou presque a déjà été confronté à des CAPTCHA, peu connaissent leur petite histoire.En 2000, Yahoo ! ?sans doute la plus grande compagnie technologique du monde à l\u2019époque ?avait du mal à empêcher les bots d\u2019accéder à ses salles de discussion, où ils recueillaient des informations personnelles.Yahoo ! demande alors l\u2019aide des étudiants en informatique de l\u2019Université Carnegie Mellon, en Pennsylvanie.Le dé?est de taille : il faut trouver un moyen de laisser passer les humains tout en excluant les machines ?une tâche dévolue, ironiquement, à une machine.Les étudiants proposent un test de lecture.On demande à l\u2019utilisateur de taper sur son clavier les lettres correspondant à un mot af?ché sur l\u2019écran.C\u2019est simple et universel ! Tous les utilisateurs, ou presque, ont forcément un clavier et peuvent saisir les règles au premier coup d\u2019œil, peu importe leur langue, leurs références culturelles ou leur âge.De plus, l\u2019humain est bon en lecture, mais pas le bot.L\u2019astuce a fonctionné pendant un temps, mais c\u2019était sans compter sur la performance grandissante des machines.En 2014, Google oppose l\u2019un de ses algorithmes à des humains dans une bataille de CAPTCHA : l\u2019ordinateur réussit le test dans 99,8 % des cas, tandis que les humains n\u2019obtiennent que 33 %.Aujourd\u2019hui, les CAPTCHA tendent à devenir invisibles et étudient plutôt votre façon de naviguer sur le Web.Si la souris bouge de façon spontanée et très rapidement ou si les mots s\u2019alignent à la vitesse de l\u2019éclair, il s\u2019af?chera une case à cocher demandant « Êtes-vous humain ?» Les algorithmes trouveront sans doute un jour la faille dans cette stratégie.Qui plus est, aussi ingénieux soient-ils, les CAPTCHA ne constituent pas la solution universelle qu\u2019on espérait : les experts en accessibilité les déconseillent pour différentes raisons, notamment en ce qui a trait aux personnes en situation de handicap.Et s\u2019il était temps de remplacer les CAPTCHA ?La petite histoire des CAPTCHA Polémique JEAN-FRANÇOIS CLICHE @clicjf QUÉBEC MET EN LUMIÈRE CELLES ET CEUX QUI VOIENT GRAND POUR NOTRE SOCIÉTÉ Prix du Québec Créés en 1977, les Prix du Québec représentent la plus haute distinction décernée par le gouvernement du Québec dans les domaines de la culture et de la science.#PrixduQuébec prixduquebec.gouv.qc.ca Claire Deschênes Prix Lionel-Boulet 2020 Première femme professeure en génie à l\u2019Université Laval, Claire Deschênes a ouvert la voie aux femmes dans sa discipline.Elle a fondé le Laboratoire de machines hydrauliques, puis le consortium du même nom a?n d\u2019encourager la collaboration entre les acteurs de l\u2019industrie hydroélectrique.Ses recherches ont permis de concevoir des turbines toujours plus performantes et durables, une expertise qui place le Québec à l\u2019avant-garde internationale dans ce domaine. ENTREVUE \u2022 PHOTO : JEAN-FRANÇOIS HAMELIN Stimuler la créativité des cerveaux d\u2019ici, les inciter à embrasser le risque, encourager les investissements en recherche et développement : voilà quelques-unes des immenses tâches du premier innovateur en chef du Québec, Luc Sirois.Par Marie Lambert-Chan Motivateur en chef OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 15 tout premier innovateur en chef du Québec commence son mandat dans des circonstances pour le moins pénibles : une pandémie qui perdure, une pénurie de main-d\u2019œuvre qui affecte pratiquement tous les secteurs, une in?ation croissante qui inquiète\u2026 Comment, dans cette morosité ambiante, convaincre les esprits créatifs d\u2019innover et les entreprises d\u2019investir dans ce « beau risque » ?Avec une humilité toute scienti?que, Luc Sirois admet qu\u2019il n\u2019a pas la solution à tout, mais qu\u2019il est en quête de réponses.« Mon titre d\u2019innovateur en chef ne signi?e pas que je suis le plus grand innovateur.Je suis plutôt comme le capitaine d\u2019une équipe de hockey : je suis un joueur comme les autres, mais j\u2019ai, en outre, la responsabilité de rallier mes coéquipiers autour d\u2019un but commun et de les encourager a?n que chacun fasse son travail le mieux possible », dit celui qui, avant sa nomination en décembre 2020, a fait carrière dans les technologies de la santé.Malgré l\u2019ampleur de la tâche, Luc Sirois reste tout sourire.Rencontre avec celui qui aurait aussi pu porter le titre de motivateur en chef.Québec Science : Qu\u2019est-ce qu\u2019un innovateur en chef ?Luc Sirois : Depuis une décennie, le Québec compte un scienti?que en chef, Rémi Qui- rion ; grâce à lui, on mesure à quel point la science est importante dans nos décisions.Le gouvernement souhaitait créer un poste d\u2019innovateur en chef, qui travaillerait en tandem avec M.Quirion, a?n de couvrir tout le spectre de l\u2019innovation, c\u2019est-à-dire de l\u2019émergence de l\u2019idée jusqu\u2019au moment où la société peut en béné?cier.Cette route peut être très longue.Par exemple, le temps médian pour qu\u2019un traitement ou une technologie se rende du laboratoire au chevet du patient est de 17 ans ! Combien de gens meurent entretemps ?On sait qu\u2019on peut accélérer les choses.Mais comment ?C\u2019est ce que le scienti?que en chef et moi souhaitons comprendre en discutant avec les chercheurs, les entrepreneurs et les décideurs.On veut les motiver à tout mettre en œuvre pour que le Québec devienne une société plus innovante.QS À quoi ressemble la journée typique d\u2019un innovateur en chef ?LS En toute franchise, c\u2019est une profession très étrange.Je consacre une bonne part de mon temps à des rencontres.J\u2019écoute, je jette des ponts, j\u2019encourage, j\u2019essaie de créer des étincelles.En somme, je tente d\u2019amener les gens à exploiter tout leur potentiel, à libérer le dragon en eux.En parallèle, avec mon équipe, je mène des travaux pour recueillir des données sur l\u2019innovation, chose que je faisais déjà à titre de professeur associé à HEC Montréal.Cela nous permet notamment de désigner les domaines où l\u2019on manque de connaissances ?et de ?nancer des efforts de recherche en conséquence.En?n, je conseille le ministre de l\u2019Économie et de l\u2019Innovation sur les enjeux et les dé?s liés à l\u2019innovation.QS Le mot innovation a été usé à la corde au point qu\u2019on en a perdu le sens.Que veut-il dire pour vous ?LS Je pense que c\u2019est un mot encore très puissant qui évoque l\u2019idée de créer, de sortir des sentiers battus.Cela dit, souvent, je préfère parler d\u2019amélioration plutôt que d\u2019innovation.Parce que, pour beaucoup de gens, l\u2019innovation est associée à la technologie ou à des outils compliqués.Au contraire, l\u2019idée d\u2019améliorer un objet ou un processus est beaucoup plus simple à comprendre.Et cela permet d\u2019aller au-delà de la technologie pour englober l\u2019innovation sociale, un domaine où le Québec se distingue.Pensez seulement au succès des centres de la petite enfance.On a tendance à réduire l\u2019innovation à l\u2019image de l\u2019ampoule qui s\u2019allume, alors que la véritable métaphore devrait plutôt être la douille dans laquelle s\u2019insère l\u2019ampoule.Cette pièce règle un problème : sans elle, impossible de s\u2019éclairer ! QS Dans le bulletin d\u2019innovation 2021 du Conference Board du Canada, le Québec a obtenu une note de C, alors qu\u2019il décrochait un B il y a quelques années.Quelle est votre lecture de cette sous-performance ?LS C\u2019est ce que j\u2019essaie de comprendre.Il y a plusieurs raisons.D\u2019abord, la pénurie de main-d\u2019œuvre et de talents est un énorme frein.Au cours de nos consultations pour la prochaine Stratégie québécoise de la recherche et de l\u2019innovation [qui sera dévoilée au printemps 2022], j\u2019ai pu rencontrer des représentants de centaines d\u2019entreprises et je peux vous assurer qu\u2019ils sont tous sensibles à la nécessité d\u2019innover.Mais il n\u2019y a pas assez de personnel.Les gens en pleurent.« Comment voulez-vous qu\u2019on invente de nouveaux produits quand il manque d\u2019employés sur le plancher de l\u2019usine ?» m\u2019a-t-on répondu.Cette pénurie se répercute à tous les échelons, y compris chez les gestionnaires.On a besoin de cadres et de dirigeants qui savent comment intégrer la recherche et le développement [R-D] dans les processus.Ensuite, la culture de l\u2019innovation est un problème en soi : il n\u2019y en a pas ! On manque également d\u2019ambition.Cela limite le nombre d\u2019entrepreneurs qui foncent, le couteau entre les dents, dans l\u2019espoir de devenir les meilleurs dans leur secteur.Tout cela n\u2019est pas étranger à la peur d\u2019échouer.QS En effet, l\u2019innovation implique des risques et donc des échecs.Que peut-on faire pour calmer ces craintes ?LS Les joueurs et les amateurs de hockey savent qu\u2019il faut 40 tirs au but pour s\u2019assurer ENTREVUE nom ichier : Les sorties laser ne relètent pas idèlement les couleurs telles qu\u2019elles paraîtront sur le produit ini.Cette épreuve est utilisée à des ins de mise en page seulement 16 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 que la rondelle entre dans le ?let deux ou trois fois.Autrement dit, il faut multiplier les essais pour espérer réussir au moins une fois.Cependant, quand une entreprise se lance dans l\u2019innovation, elle va souvent faire un seul essai ?et il vaut mieux que ce soit concluant, sinon cela va être long avant qu\u2019elle retente le coup.Mais statistiquement, l\u2019échec est quasiment assuré ! Il faut cultiver chez nos entrepreneurs, mais aussi chez nos scienti?ques qui aimeraient se lancer en affaires, les notions de gestion du risque et de portefeuille d\u2019innovations [un ensemble d\u2019idées et de projets qu\u2019une organisation gère comme elle le ferait avec un portefeuille d\u2019investissements].Étonnamment, les bons innovateurs sont des êtres prudents : ils savent cibler les risques et agir en conséquence.QS En dollars réels, il n\u2019y a pas eu d\u2019augmentation des dépenses en R-D au Québec entre 2005 et 2018.Pendant ce temps, de nombreux pays, surtout en Asie, mettent les bouchées doubles pour se démarquer.Un rattrapage s\u2019impose, non ?LS Dans le secteur public, les investissements en R-D se maintiennent, même si, j\u2019en conviens, on peut toujours faire mieux.Du côté des entreprises, le ralentissement est grave.Mais où doit-on faire le rattrapage : dans le nombre de dollars investis par les compagnies ?Ou doit-on plutôt examiner de quel type sont les entreprises qui constituent le tissu économique du Québec pour véri?er lesquelles ont le potentiel de concevoir de nouveaux produits et services ?Ce ne sont pas toujours celles qui engrangent le plus de pro?ts qui sont les plus créatives.C\u2019est important de le comprendre parce qu\u2019il y a des nations qui af?chent une bonne croissance du PIB, mais ne développent pas de savoir.C\u2019est le cas du Mexique : les compagnies prospères sont surtout issues du secteur de la fabrication.Elles créent des emplois, certes, mais n\u2019innovent pas.Il y a donc un danger à tout miser sur des entreprises qui n\u2019enrichissent pas le savoir.Quant à celles qui ont le potentiel d\u2019investir dans la R-D, il faut veiller à mieux les informer sur l\u2019accès aux capitaux de risque ?il n\u2019y en a jamais eu autant au Québec.Néanmoins, il y a des domaines où les capitaux manquent cruellement, entre autres pour les innovations sociales.Si vous concevez un service pour améliorer le maintien à domicile des personnes âgées, il n\u2019existe aucun capital de risque pour vous.Il faut innover aussi du côté du ?nancement.QS Y a-t-il des modèles de nations innovantes dont nous devrions nous inspirer ?LS On analyse sous toutes ses coutures le modèle israélien, vanté par tous.Il y a également les modèles britannique, allemand, singapourien, norvégien, ?n- landais, suédois\u2026 Il n\u2019y a pas une nation dont le modèle correspond parfaitement à nos besoins, mais on pourrait s\u2019inspirer entre autres de la Nouvelle-Zélande, où l\u2019innovation est pensée en fonction de ses retombées non seulement économiques, mais également sociales et environnementales.QS L\u2019une de vos missions est la mise à jour de la Stratégie québécoise de la recherche et de l\u2019innovation.À quoi peut-on s\u2019attendre ?LS On en est encore à l\u2019étape des discussions qui, d\u2019ailleurs, se poursuivront au cours d\u2019un sommet, « Le grand rendez-vous de l\u2019innovation québécoise », les 18 et 19 novembre prochain.Cela dit, il y a des sujets incontournables : la pénurie de main-d\u2019œuvre, le développement des talents, l\u2019innovation sociale\u2026 Va-t-on intégrer, en tout ou en partie, les objectifs de développement durable des Nations unies ?Je pense que ce serait irresponsable de ne pas le faire.Chose certaine, cela correspondrait aux aspirations des entrepreneurs émergents : selon un rapport publié en 2019 par l\u2019Institut de recherche sur les PME de l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières, 74 % d\u2019entre eux ont lancé leur compagnie pour apporter leur contribution à la société et la faire évoluer.C\u2019est le plus haut taux parmi les pays membres de l\u2019OCDE.On a une chance de réinventer la société telle qu\u2019on la désire.En ce sens, j\u2019espère que la Stratégie sera une espèce de pacte social : on est dans le même bateau, aussi bien ramer dans le même sens.* Cet entretien a été revu et condensé pour plus de clarté.À LIRE Découvrez cinq jeunes entreprises innovantes québécoises dans notre dossier « Des technos qui redonnent espoir en l\u2019avenir » à la page 19.qui redonnent espoir en l\u2019avenir DES TECHNOS DOSSIER SPÉCIAL Le mot réinventer est sur toutes les lèvres depuis le début de la pandémie.Mais de jeunes entreprises d\u2019ici s\u2019entêtent encore à simplement\u2026 inventer ! En voici cinq dont les concepts et les prototypes atypiques montrent qu\u2019elles ne manquent pas d\u2019idées neuves pour relever les dé?s d\u2019aujourd\u2019hui.INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE UN DOSSIER D\u2019ETIENNE PLAMONDON EMOND \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 19 nom ichier : Les sorties laser ne relètent pas idèlement les couleurs telles qu\u2019elles paraîtront sur le produit ini.Cette épreuve est utilisée à des ins de mise en page seulement Votre code QR, c\u2019est votre passeport vaccinal Si le passeport vaccinal est demandé, présentez-le en format papier, électronique ou directement dans l\u2019application VaxiCode, accompagné d\u2019une pièce d\u2019identité.Québec.ca/PasseportVaccinal Obtenez votre passeport vaccinal Téléchargez VaxiCode dès maintenant. quebecscience.qc.ca/abonnement 514 521-8356 | 1 800 567-8356, poste 504 L\u2019heure est à la science Abonnez-vous! qui redonnent espoir en l\u2019avenir DES TECHNOS DOSSIER SPÉCIAL Le mot réinventer est sur toutes les lèvres depuis le début de la pandémie.Mais de jeunes entreprises d\u2019ici s\u2019entêtent encore à simplement\u2026 inventer ! En voici cinq dont les concepts et les prototypes atypiques montrent qu\u2019elles ne manquent pas d\u2019idées neuves pour relever les dé?s d\u2019aujourd\u2019hui.INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE UN DOSSIER D\u2019ETIENNE PLAMONDON EMOND \u2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 19 20 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE \u2022 PHOTO : DONALD ROBITAILLE ; NEURAL DRIVE Neural DRIVE souhaite aider des personnes blessées à la moelle épinière à marcher de nouveau en envoyant des impulsions électriques dans leur cerveau.F aire un pas en avant ne tient souvent qu\u2019à un ?l.Un ?l de communication, en fait, que constitue la moelle épinière.Celui-ci transmet les in?ux nerveux du cerveau jusqu\u2019aux muscles des jambes.Mais une vilaine chute ou un bête accident de voiture peut la sectionner.Le signal est alors altéré, voire ne se rend plus.Près de 86 000 personnes au pays vivent ainsi avec une lésion à la moelle épinière, aussi appelée « lésion médullaire », selon les chiffres de l\u2019Institut Rick Hansen.Cette blessure entraîne souvent une dif?culté à se déplacer, quand ce n\u2019est pas la paralysie d\u2019un ou de plusieurs membres.Néanmoins, lorsque la lésion est partielle, comme dans environ 70 % des cas, certains liens entre des neurones subsistent et peuvent se réorganiser grâce à la neu- roplasticité.« On peut mobiliser tout un tas de connexions résiduelles, qui pourront transmettre de l\u2019information extrêmement précise de la même manière que par les voies directes », explique Marina Martinez, professeure de neurosciences à l\u2019Université de Montréal.Reste à aider le système nerveux à trouver un nouveau chemin entre ces relais pour véhiculer son signal.Avec le postdoctorant Marco Bonizzato, Marina Martinez a conçu une approche prometteuse pour y arriver.Au moment de lever le pied paralysé, des électrodes implantées sous le crâne envoient des impulsions électriques directement à la surface du cortex moteur, la partie du cerveau qui orchestre les mouvements volontaires du corps.« L\u2019idée est que, si on le cible, on a plus de chances de réorganiser tout ce système pour réinstaurer une communication entre des structures qui ne se parlent plus », dit la professeure.L\u2019équipe a breveté sa technologie avant de publier ses résultats expérimentaux sur des rats dans Science Translational Medicine en mars 2021.C\u2019est un véritable programme de physiothérapie qu\u2019elle a imposé à des rongeurs blessés à la moelle épinière.Traînant une patte en raison d\u2019une lésion, ils ont dû marcher sur un tapis roulant 30 minutes par jour pendant trois semaines.Certains d\u2019entre eux étaient munis de capteurs.Ces derniers permettaient de coordonner avec leur mouvement le moment où une puce dotée de 32 électrodes envoyait dans le cortex moteur une série de brèves impulsions électriques à l\u2019intérieur de 40 millisecondes.La patte se soulevait instantanément et le rat redressait sa posture.« On ne s\u2019attendait pas à ce que ce soit aussi ef?cace pour la récupération à long terme », observe Marina Martinez.Quatre semaines après l\u2019arrêt du programme, les rongeurs qui avaient été entraînés avec le dispositif se montraient plus habiles avec leur membre auparavant paralysé, même dans des épreuves qui ne ?guraient pas dans l\u2019expérience.Sur un grillage, leurs pattes arrière se déposaient au bon endroit pour s\u2019agripper au barreau, tandis que celles des rats du groupe témoin glissaient toujours dans les fentes.« On s\u2019est aperçus qu\u2019on avait un transfert de compétences vers une autre tâche qu\u2019ils n\u2019avaient pas apprise, souligne la chercheuse.Donc, ça améliore la récupération volontaire du mouvement.» JUSQU\u2019À LA MOELLE L\u2019équipe n\u2019est pas la seule à vouloir améliorer à l\u2019aide d\u2019électrodes la réadaptation des personnes vivant avec une lésion médullaire.Mais la plupart des chercheurs en implantent directement dans la moelle épinière.Les travaux de Grégoire Courtine, fondateur de l\u2019entreprise Onward et professeur à l\u2019École polytechnique fédérale de Lausanne, sont célèbres pour avoir permis à des paraplégiques de marcher de nouveau.C\u2019est d\u2019ailleurs sous sa supervision que Marco Bonizzato a effectué son doctorat et élaboré un autre dispositif décrit en 2018 dans Nature Communications.Celui-ci reliait une puce, qui enregistrait l\u2019activité cérébrale de rats paralysés, à des électrodes placées dans leur moelle épinière.Pour bien distinguer le processus, Marco Bonizzato prend l\u2019analogie d\u2019une voie bloquée sur un pont.« Ce que je faisais en Suisse, c\u2019était comme construire un autre pont pour régler le problème, dit-il.Maintenant, le projet consiste à indiquer aux voitures par où Allumez le cortex moteur ! De gauche à droite, Marco Bonizzato, Marina Martinez et Julien Roy COMMENT ÇA MARCHE 1 Un capteur enregistre un signal électrique lors de la contraction des muscles des membres sains et de celui qui est paralysé.À terme, il pourrait être remplacé par un accéléromètre ou un bouton activé par le patient lorsque celui-ci a l\u2019intention d\u2019avancer sa jambe.L\u2019information des capteurs est traitée en temps réel par un ordinateur, qui anticipe la volonté de lever un pied.2 Le signal est envoyé à une puce implantée sous le crâne, à la surface du cortex moteur.Les électrodes de la puce produisent de brèves impulsions électriques dans un intervalle de quelques millisecondes.3 L\u2019in?ux nerveux traverse des liaisons neuronales épargnées par la lésion de la moelle épinière avant de se rendre aux muscles de la jambe ?qui bouge alors.4 À force de répéter ce mouvement sous l\u2019effet des impulsions, de nouvelles connexions neuronales se forment et permettent ensuite de lever volontairement le pied.Octobre numérique 28-29 octobre Présentations de projets étudiants Panel « Les dé?s de la prochaine décennie en intelligence numérique » Périodes de réseautage GRATUIT ivado.ca/evenements/octobre-numerique-ivado elles peuvent passer sur le reste du pont, comme par une voie réservée aux autobus.» Convaincu du potentiel clinique de sa nouvelle technologie chez l\u2019humain, il amorce en 2019 les démarches pour créer une entreprise baptisée Neural DRIVE avec Marina Martinez et l\u2019aide du Centre d\u2019entrepreneuriat de l\u2019Université de Montréal.La jeune pousse est ensuite entrée dans les accélérateurs d\u2019entreprises Centech et Next AI, où elle est toujours épaulée.« Le but est d\u2019aider les gens le plus rapidement possible », mentionne Julien Roy, diplômé de HEC Montréal, qui a rejoint son ami Marco Bonizzato dans l\u2019aventure.Le trio espère amorcer des études cliniques chez l\u2019humain deux ans après avoir obtenu un ?nancement suf?sant, puis commercialiser sa solution dans un délai de huit ans.L\u2019équipe a déjà décroché près de 200 000 $ de subventions, en grande partie versées par IVADO (l\u2019Institut de valorisation des données) et l\u2019Institut TransMedTech.Implanter une puce à l\u2019intérieur du crâne d\u2019un humain ne relève-t-il pas de la science-?ction ou d\u2019un rêve d\u2019Elon Musk ?Plus de 100 000 personnes souffrant de la maladie de Parkinson gèrent leurs tremblements avec une électrode implantée dans une partie du cerveau beaucoup plus profonde que le cortex, rappelle Marco Bonizzato.L\u2019équipe envisage aussi d\u2019expérimenter d\u2019autres techniques moins invasives, comme la stimulation transcrânienne, toujours en coordination avec le mouvement.Marina Martinez explorera ces approches sans implant avec des animaux dans son laboratoire.Marco Bonizzato, pour sa part, travaille avec d\u2019autres collègues de l\u2019Université de Montréal sur des algorithmes à l\u2019aide de modèles animaux pour que le dispositif s\u2019adapte en temps réel selon les avancées en réadaptation du patient ?et, ainsi, n\u2019ait plus besoin de plusieurs séances pour paramétrer les fréquences et l\u2019amplitude des impulsions électriques.Avec ses multiples projets en cours, Neural DRIVE semble déterminée à progresser à grands pas. INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE 22 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 IMAGE : PERMALUTION n voyage en Californie en 2015, alors que l\u2019État de la côte Ouest t r a v e r s e u n e sécheresse historique, Tatiana Estevez Carlucci est surprise par le contraste : la détresse des fermiers fait les manchettes, mais, de sa fenêtre, elle voit la ville de San Francisco enveloppée d\u2019un épais brouillard.« Je me suis demandé comment on pourrait utiliser cette source d\u2019eau au-dessus de notre tête ! » Cette diplômée en administration, enfant de deux parents à la fois ingénieurs et entrepreneurs, imagine un outil pour recueillir les ?nes gouttelettes en suspension de manière à irriguer des terres agricoles.Elle fonde l\u2019entreprise Permalution autour d\u2019un concept de collecteur d\u2019eau de brouillard grâce auquel elle atteint la ?nale d\u2019un concours organisé par la Singularity University, un incubateur soutenu par Google et la NASA dans la Silicon Valley.Collecter l\u2019eau de brouillard, en soi, n\u2019est pas nouveau.Depuis des décennies, des communautés éloignées de toute source d\u2019eau potable au Chili, au Pérou ou au Maroc le font à l\u2019aide de vastes ?lets.La brume perle dans leurs mailles et devient une source précieuse d\u2019eau douce.Mais Permalution a voulu se démarquer par sa capacité à mesurer quel endroit est propice à cette « cueillette », alors que les données de ce genre sont inexistantes.Les spectromètres de multiples stations météo donnent bien un indice de visibilité en cas de brouillard, notamment pour assurer la sécurité du transport aérien.« Mais ce ne sont pas des données utiles pour la collecte d\u2019eau de brouillard », juge Tatiana Estevez Carlucci.Après un bref retour au Canada, la Québécoise d\u2019origine argentine part en 2016 au Mexique.Même si elle y travaille à la création de jardins sur des friches de Guadalajara, elle n\u2019abandonne pas son idée.Elle l\u2019explique de nouveau au cours d\u2019un sommet organisé par la branche mexicaine de la Singularity University à Puerto Vallarta.Sa présentation trouve de l\u2019écho auprès du Secrétariat du développement durable du Nayarit.Cet État du Mexique est exposé de manière récurrente tant au brouillard qu\u2019aux incendies de forêt.Il aimerait bien disposer de mares arti?cielles créées par les ?lets de Tatiana Estevez Carlucci.Elle érige pour lui, à deux endroits dans la réserve de San Juan, une installation qu\u2019elle a conçue pour analyser le potentiel d\u2019une région brumeuse.Il s\u2019agit de mâts munis d\u2019un petit ?let en hauteur et d\u2019une foule de capteurs alimentés à l\u2019énergie solaire.En cours de route, des biologistes du Secrétariat lui font part de leur besoin pour la conservation de deux espèces d\u2019orchidées : Vanilla pompona et Cypri- pedium irapeanum.Un projet démarre aussitôt pour installer un collecteur qui irriguera une serre dans laquelle seront cultivées ces ?eurs inscrites sur la liste rouge des espèces menacées de l\u2019Union internationale pour la conservation de la nature.Tatiana Estevez Carlucci en peau?ne la con?guration.Plusieurs chercheurs du monde s\u2019échinent à améliorer les ?lets des collecteurs de brouillard, dont des équipes du Massachusetts Institute of Technology et de l\u2019Université Virginia Tech.Mais rares sont ceux qui explorent d\u2019autres façons de les déployer.« Ce sont presque tous de grands ?lets de tennis, illustre-t-elle.Avec le vent, cela crée l\u2019effet d\u2019un parachute et c\u2019est un problème.» La membrane se déchire ou projette l\u2019eau captée à l\u2019extérieur de la gouttière.Pour éviter cette situation, elle met en place ses ?lets de manière à former un zigzag.En parallèle, elle obtient des bourses de quelques fondations et remporte en 2019 le concours international d\u2019innovations Unleash+, qui vise à répondre à des objectifs de développement durable.Mais la COVID-19 vient bousculer les plans de l\u2019entrepreneuse en 2020.Le projet de mare est mis sur la glace et Tatiana Estevez Carlucci revient en vitesse au Québec.Restée sur place, sa collègue Priscilla Casillas Muñiz termine le montage du collecteur pour la serre d\u2019orchidées.C\u2019est un succès : les ?lets d\u2019un total de 16 m2 amassent entre 60 et 150 l d\u2019eau par jour ! À Sherbrooke, Tatiana Estevez Carlucci continue de recevoir les données té- léchargées là-bas par un employé de la réserve.Depuis 2021, elle a intégré l\u2019Accélérateur de création d\u2019entreprises technologiques.En plus de consulter des experts en propriété intellectuelle de l\u2019Université de Sherbrooke, elle collabore avec Sébastien Langlois, professeur au Département de génie civil et de génie du bâtiment du même établissement.E Installation du premier collecteur de brouillard dans la réserve de San Juan, au Mexique, en janvier 2020.Prendre le brouillard dans ses ilets Permalution met au point des installations pour mieux évaluer et exploiter une source d\u2019eau négligée : le brouillard. COMMENT ÇA MARCHE editionsmultimondes.com Également offert en version numérique UN LIVRE ÉTONNANT SUR LES POUVOIRS INSOUPÇONNÉS DE L\u2019ODORAT Ce dernier amorce une analyse de la structure du collecteur d\u2019eau de brouillard, qu\u2019il mettra à l\u2019épreuve dans des modèles informatiques pour connaître sa résistance à diverses charges ou aux intempéries.Même si le projet demeure en marge des travaux de son groupe de recherche, il s\u2019harmonise bien à ses activités, signale le chercheur, qui travaille habituellement sur les tours de télécommunication ou les pylônes pour les lignes de transport d\u2019énergie.« Comme c\u2019est un type de structure qui n\u2019est pas encore bien établie, le champ reste plus ouvert pour trouver les bonnes façons d\u2019en déterminer la con?guration », s\u2019enthousiasme-t-il.« Au Canada, comme il n\u2019y a pas une perception de manque d\u2019eau, c\u2019est dif?- cile de convaincre les gens que c\u2019est une bonne idée », constate néanmoins Tatiana Estevez Carlucci.Malgré tout, son rêve ne semble pas près de s\u2019évaporer.1 Un mât est doté d\u2019instruments communs à une station météo (anémomètre, girouette, hygromètre, pluviomètre), en plus d\u2019un « neblinomètre », un outil créé de toutes pièces par Permalution qui mesure la quantité d\u2019eau collectée du brouillard à partir d\u2019un ?let et la distingue de celle de la pluie grâce à un réservoir fermé et muni d\u2019un capteur.2 Un appareil alimenté à l\u2019énergie solaire conserve toutes les données enregistrées sur place.Une personne les télécharge sur son cellulaire à l\u2019aide d\u2019un point d\u2019accès à Internet sans ?l (hotspot) et les verse dans une application mobile.3 Après avoir amassé des données concluantes pendant plusieurs mois, un collecteur est monté au bon endroit et dans le sens le plus adéquat, entre autres pour tirer pro?t de la direction la plus fréquente prise par le vent.4 Dans les mailles de ?lets en polypro- pylène, le brouillard se transforme en gouttelettes, qui s\u2019écoulent dans une gouttière, puis dans une citerne. INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE 24 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 F rigos, ampoules à décanter, ?oles : tout le matériel typique d\u2019un laboratoire s\u2019entasse dans une pièce étroite.Près de l\u2019entrée, un large incubateur-agitateur occupe une grande portion de l\u2019espace.« C\u2019est le premier investissement important pour nous parce que c\u2019est un gros équipement », souligne Nivatha Balendra, fondatrice de l\u2019entreprise Dispersa.Sans cet appareil, rien ne laisserait présumer au premier coup d\u2019œil que la jeune pousse met au point un procédé industriel dans ce local exigu du Centre québécois d\u2019innovation en biotechnologie (CQIB), à Laval.Mais après tout, elle travaille avec une ressource microscopique : des bactéries.Ici, elle les cultive et les incube, puis exploite leur pouvoir de fermentation pour produire des molécules très recherchées : des agents tensioactifs.Parfois appelées « surfactants », ces molécules sont en général synthétisées à partir du pétrole.Elles représentent un marché en pleine croissance de 30 à 70 milliards de dollars, selon diverses études économiques.En plus de leur usage dans l\u2019industrie des cosmétiques et en agriculture, elles constituent l\u2019ingrédient clé de la plupart des savons, shampoings, détergents et autres produits nettoyants.Quand ça mousse, c\u2019est grâce à elles ! Ce qui rend ces molécules si précieuses ?Elles possèdent à la fois un côté hydrophile ?elles se lient aux molécules d\u2019eau ?et un autre hydrophobe ?elles les repoussent.Elles modi?ent ainsi la tension super?cielle entre les surfaces.Et lorsqu\u2019elles se trouvent en grande concentration, elles forment des boules, appelées « micelles », qui encapsulent et décomposent des substances autrement insolubles dans l\u2019eau, comme de l\u2019huile.Bien qu\u2019elles soient « nettoyantes », leurs sources sont rarement propres.Elles demeurent surtout obtenues à l\u2019aide de la pétrochimie.Et lorsqu\u2019elles sont nommées « biosurfactants », elles proviennent fréquemment de l\u2019huile de palme, dont la production détruit des écosystèmes.Or, certains microorganismes, selon ce qu\u2019ils consomment, peuvent en sécréter naturellement.Et Dispersa se montre déterminée à tirer le maximum de ces microorganismes pour remplacer des ingrédients à base de pétrole.C\u2019est d\u2019ailleurs avec l\u2019intention de s\u2019attaquer aux marées noires que Nivatha Balendra est « tombée » dans les bactéries lorsqu\u2019elle était jeune.En 2013, la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic la bouleverse.Alors élève au Collège Marianopolis, elle s\u2019engage dans un projet d\u2019Expo-sciences en vue de découvrir une solution pour remédier à ce genre de catastrophes.Elle envoie des courriels à des dizaines de chercheurs, puis reçoit une réponse d\u2019Éric Déziel, professeur de microbiologie à l\u2019Institut national de la recherche scienti?que (INRS).Le chercheur lui ouvre son laboratoire et mobilise deux de ses étudiants pour l\u2019épauler.Dans des échantillons prélevés sur les rives du Saint-Laurent et dans son arrière-cour du quartier Ville-Émard, elle trouve de nouvelles souches de bactéries qui ont un potentiel pour dégrader des nappes de pétrole.Avec cette découverte, elle fait les manchettes, en plus de remporter des compétitions préuniversitaires de calibre international.Puis, à 20 ans, elle reçoit un diagnostic de cancer et traverse plusieurs mois de chimiothérapie.Elle en ressort avec un appétit renouvelé d\u2019« utiliser la science pour mettre au point des solutions concrètes ».Parallèlement à ses études de premier cycle en physiologie et en développement international à l\u2019Uni- Laver, laver\u2026 avec des microbes qui savent savonner Jeune, Nivatha Balendra cherchait des bactéries capables de nettoyer un déversement pétrolier.Aujourd\u2019hui, son entreprise les utilise pour fabriquer un ingrédient qui remplace les dérivés du pétrole dans les produits nettoyants. OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 25 \u2022 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM ; DISPERSA COMMENT ÇA MARCHE 1 Les bactéries sont d\u2019abord cultivées dans des ?oles placées dans un incubateur-agitateur pour favoriser leur reproduction.2 On donne certains déchets industriels comme « nourriture » aux bactéries, puis on lance une fermentation dans un bio- réacteur.Plusieurs paramètres sont ajustés (oxygénation, pH, température) pour que les microorganismes produisent le plus d\u2019agents tensioactifs possible sans faire trop de mousse.3 Les agents tensioactifs sont extraits à l\u2019aide d\u2019une technique gardée secrète qui, en plus de la décantation, tire parti d\u2019une faible quantité de solvants et de méthodes mécaniques.Cette étape permet d\u2019enlever les impuretés et de ne garder que les molécules souhaitées dans une substance dont la texture s\u2019apparente à celle du miel.4 La substance est dissoute dans l\u2019eau ou séchée pour être transformée en poudre.L\u2019ingrédient actif est vendu à d\u2019autres entreprises, qui peuvent l\u2019intégrer à leurs produits de nettoyage.versité McGill, elle s\u2019inscrit au Dé?des femmes en tech propres, du gouvernement du Canada, et fonde Dispersa dans la foulée.Son but : combiner les agents tensioactifs produits par ses microor- ganismes avec un système de ?ltration sur des lieux contaminés.Le projet se relève très ambitieux, sans chance de se concrétiser à court terme.Sans abandonner son rêve, elle revoit ses priorités et décide dans un premier temps d\u2019améliorer la production d\u2019agents tensioactifs avec les microorganismes a?n de vendre l\u2019ingrédient.« Pour nous, c\u2019est important d\u2019avoir des revenus initiaux, dit l\u2019entrepreneuse.Et si l\u2019on crée un ingrédient avec beaucoup de potentiel, pourquoi ne pas l\u2019offrir à toutes les industries ?» Elle s\u2019installe dans les locaux du CQIB, connexes à l\u2019Institut Armand-Frappier de l\u2019INRS, où Éric Déziel poursuit ses recherches sur les agents tensioactifs qu\u2019on peut obtenir avec des champignons, des levures ou des bactéries.Nivatha Balendra y fait la rencontre d\u2019une de ses étudiantes, Sarah Martinez, qui travaille déjà à améliorer la culture de bactéries.Une collaboration naît, et la biologiste se joint à l\u2019entreprise une fois son doctorat terminé.Éric Déziel se réjouit de voir ce projet industriel décoller.Il constate que les entreprises vendant des agents tensioactifs issus de microorganismes demeurent rares en Amérique du Nord.« C\u2019est bien de trouver des bactéries qui en produisent et de comprendre comment elles les synthétisent, mentionne-t-il en référence à ses projets en recherche fondamentale.Mais après, il faut que des gens optimisent les procédés pour en fabriquer beaucoup, pour bien les puri?er de manière économique a?n d\u2019en tirer un composé intéressant sur le plan commercial.» Avec ses sept employés, Dispersa s\u2019approche maintenant du but.Elle amorce un projet pilote avec un premier client : l\u2019entreprise de produits nettoyants Avmor.Cet automne, elle mettra à l\u2019échelle son procédé avec l\u2019aide du Centre d\u2019études des procédés chimiques du Québec et l\u2019Institut de technologie des emballages et du génie alimentaire, les centres collégiaux de transfert de technologie af?liés au Collège de Maisonneuve.Nivatha Balendra prévoit ainsi se servir d\u2019un bioréacteur de 150 l pour ses fermentations, alors qu\u2019elle se limitait à 10 l avec l\u2019équipement qu\u2019elle utilisait jusqu\u2019ici.À terme, elle souhaite produire des surfactants avec un bioréacteur de 2 000 l.Dans ses petites bactéries résident de grandes promesses.Ces biosurfactants fabriqués par Dispersa représentent la première gamme de produits, PuraSurf, destinés aux consommateurs (soins personnels et produits de nettoyage).Nivatha Balendra (à droite), PDG et fondatrice de Dispersa, et Sarah Martinez, directrice de la technologie au sein de l\u2019entreprise INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE 26 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 L e temps est nuageux en ce t te première journée des vacances de la construction, mais une file se forme néanmoins à l\u2019approche de la rampe de mise à l\u2019eau La Capitainerie, à Magog.Les camions patientent pour faire nettoyer l\u2019extérieur de leur embarcation, accrochée à leur remorque, par des employés de la municipalité.Cette dernière l\u2019oblige, question de déloger toute espèce exotique envahissante qui serait restée agrippée à la coque depuis la dernière navigation sur d\u2019autres étendues d\u2019eau.Maxime Guay reste à l\u2019affût, vêtu d\u2019un teeshirt et d\u2019un chapeau aux couleurs de l\u2019entreprise Ozéro solutions, qu\u2019il a fondée avec cinq autres ?nissants en génie mécanique de l\u2019Université de Sherbrooke.Il s\u2019avance à la rencontre du propriétaire d\u2019un bateau possédant un vivier, un bassin d\u2019eau pour garder vivant les poissons pêchés.Il lui propose de faire le lavage au-delà de la coque en décontaminant la tuyauterie interne avec une technologie dont il est l\u2019un des concepteurs.Le but : s\u2019assurer de tuer tout mollusque, toute plante ou tout microorganisme venus d\u2019ailleurs qui pourraient subsister à bord, puis s\u2019échapper dans les rivières ou les lacs avoisinants et bouleverser la biodi- versité en place.Après la discussion, le jeune ingénieur revient bredouille , mais demeure souriant.« Il faut faire beaucoup de sensibilisation », concède-t-il.À ce jour, plus de 400 propriétaires de bateau ont accepté de faire nettoyer gratuitement leur vivier ou leur ballast, un compartiment contenant de l\u2019eau pour assurer la stabilité de l\u2019embarcation.« Certains comprennent que c\u2019est la santé du lac où ils passent leur temps qui est en jeu, souligne Matys Tessier, un autre cofondateur d\u2019Ozéro solutions.Ce n\u2019est pas intéressant pour eux d\u2019avoir des espèces qui risquent, par exemple, de détruire leur pêche.» Le problème est connu depuis longtemps.Dès 2001, une étude réalisée par des chercheurs canadiens et américains au lac Sainte-Claire, situé entre le Michigan et l\u2019Ontario, a ciblé la tuyauterie interne des bateaux comme un important vecteur de propagation de la moule zébrée, originaire d\u2019Europe.Ses larves, invisibles à l\u2019œil nu, sont de 40 à 100 fois plus abondantes dans les viviers que dans toute autre partie de l\u2019embarcation.Quand l\u2019équipe d\u2019Ozéro solutions cogne en 2020 à la porte de la Ville de Magog, c\u2019est d\u2019ailleurs en raison de la moule zébrée qu\u2019elle trouve des oreilles attentives.Une employée de la municipalité en a repéré pour la première fois sur les rives du lac Memphrémagog en 2017.« L\u2019implantation de l\u2019espèce va malheureusement très vite.C\u2019est exponentiel », constate Josiane K.Pouliot, coordonnatrice de la division Environnement à la Ville de Magog.Ce mollusque cause souvent des dégâts dans les infrastructures, notamment en bloquant des entrées d\u2019eau potable.Or, le lac sert justement de réservoir d\u2019eau potable pour plus de 175 000 personnes.Et si sa température généralement froide devrait en principe freiner l\u2019espèce, qui se reproduit normalement à plus de 10 °C, Josiane K.Pouliot préfère anticiper le pire avec les changements climatiques.« Si l\u2019on ne fait pas de prévention, on pourrait avoir de mauvaises surprises.» La municipalité a donc accepté de servir de vitrine technologique durant deux ans dans un projet de 360 000 $, ?nancé en partie par Investissement Québec.L\u2019équipe d\u2019Ozéro solutions s\u2019est engagée à faire voyager sa station de lavage dans les environs durant les étés 2021 et 2022, tandis que les employés de la Ville de Magog en manipuleront une deuxième à La Capitainerie en 2022.Pas mal pour un projet de ?n de baccalauréat ! LE POUVOIR DE L\u2019EAU CHAUDE Dans la conception de sa technologie, l\u2019équipe d\u2019Ozéro solutions s\u2019est appuyée sur l\u2019expertise d\u2019étudiants du baccalauréat en génie biotechnologique et d\u2019une technicienne de laboratoire de l\u2019Université de Sherbrooke.Ensemble, ils ont testé la résistance de moules zébrées adultes au chlore, à l\u2019ozone, au chlorure de potassium et à l\u2019eau chauffée à 45 °C.« L\u2019eau chaude était la plus ef?cace », indique Maxime Guay.Ensuite, ils ont élaboré un système composé de tuyaux, de valves, de capteurs et d\u2019une poignée dite à « ventouse active ».Ces composants permettent d\u2019introduire l\u2019eau à la température et à la pression souhaitées pour éliminer les intrus tout en évitant d\u2019endommager les embarcations.À l\u2019été 2020, les bacheliers remportent avec leur innovation le Dé?AquaHacking en Colombie-Britannique, puis réalisent une tournée de démonstration en Estrie et en Abitibi-Témiscamingue.« Il y a encore des trucs à améliorer, notamment pour réduire les coûts et la taille de l\u2019équipement, dit Olivier Liberge, un autre cofondateur de la jeune pousse.Mais l\u2019appareil fonctionne bien.» En plus de la vitrine à Magog, l\u2019entreprise en démarrage a loué une station de lavage à la MRC des Sources et effectué sa première vente au Club nautique de Lac-Etchemin cet été.Elle lorgne aussi le marché américain, où elle n\u2019a vu apparaître qu\u2019un seul compétiteur, qui nettoie des ballasts à l\u2019aide d\u2019installations plus lourdes et énergivores.Alors qu\u2019un deuxième propriétaire d\u2019af?lée refuse de laisser nettoyer son vivier, Maxime Guay ne se laisse pas démonter et conserve son large sourire.« Les gens se plaignaient au début quand ils devaient laver la coque de leur bateau et la remorque.Maintenant, plus personne ne rechigne.Espérons que ce sera aussi le cas pour la tuyauterie interne.» Le vrai monstre du lac Memphrémagog Ozéro solutions a conçu une station de nettoyage pour tuer les espèces exotiques envahissantes, qui voyagent cachées dans la tuyauterie interne des bateaux. OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 27 \u2022 IMAGES : ETIENNE PLAMONDON EMOND ; SHUTTERSTOCK.COM COMMENT ÇA MARCHE 1 Le bateau reçoit son traitement avant d\u2019être mis à l\u2019eau.Une poignée brevetée, dite à « ventouse active », est posée à l\u2019entrée de la tuyauterie interne sous la coque du bateau et s\u2019y agrippe fermement grâce à un effet de succion.Puis, le propriétaire actionne les pompes de son bateau.2 Dans un panneau hydraulique, breveté par l\u2019entreprise, de l\u2019eau à température pièce se mêle à de l\u2019eau sortant d\u2019un chauffe-eau.Une valve thermostatique permet que le ratio d\u2019eau froide et d\u2019eau chaude, peu importe la température de celle issue du chauffe-eau, donne un mélange à 55 °C.Il s\u2019agit de la température maximale pour ne pas endommager les composants internes de l\u2019embarcation.3 De 15 à 30 l de cette eau, selon qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un vivier ou d\u2019un ballast, sont acheminés dans le bateau par la poignée.Si le propriétaire a oublié d\u2019actionner les pompes de l\u2019embarcation, un capteur de pression détecte l\u2019anomalie et une valve de contournement s\u2019ouvre pour retourner l\u2019eau vers un réservoir.4 L\u2019eau se refroidit une fois dans l\u2019embarcation, où elle ne descend jamais sous 45 °C.C\u2019est la température à laquelle les espèces exotiques envahissantes les plus résistantes meurent.5 L\u2019eau est maintenue durant deux minutes dans la tuyauterie interne pour s\u2019assurer qu\u2019elle élimine les espèces indésirables.Elle est ensuite évacuée de l\u2019embarcation avant la mise à l\u2019eau.Maxime Guay tient la pompe dite à « ventouse active ».La prolifération des moules zébrées préoccupe plusieurs municipalités.Les larves infestent les viviers des bateaux, où elles sont de 40 à 100 fois plus abondantes que dans toute autre partie de l\u2019embarcation.Une station de nettoyage d\u2019Ozéro solutions INVENTIONS DE L\u2019ANNÉE 28 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 L\u2019éléphant dans la pièce LFAnt Medical fabrique un outil aussi simple, rapide et accessible qu\u2019un test de grossesse pour dépister la chlamydia et la gonorrhée.uand on parle d\u2019une infection pouvant être transmise par des personnes ne présentant aucun s y m p t ô m e , l a COVID-19 nous vient aussitôt en tête.Pourtant, deux autres infections bien connues ?bactériennes celles-là ?se propagent également ainsi : la chlamydia et la gonorrhée.Des épidémies qui continuent leur progression depuis près de 20 ans.Au pays, le nombre de cas par année a augmenté de 39 % pour la chlamydia et de 109 % pour la gonorrhée entre 2008 et 2017.Mais on ne parle ici que des cas déclarés.Autrement dit, de la pointe de l\u2019iceberg.Par exemple, si de 1 à 2 % des moins de 15 à 29 ans sont atteints de la chlamydia selon les chiffres of?ciels, l\u2019Association médicale canadienne (AMC) estime plutôt sa prévalence réelle autour de 5 à 7 %.Pourquoi ?Honte, gêne et stigmatisation sont encore associées à ces maladies, alors que les médecins peinent à désigner les patients à risque.En avril 2021, l\u2019AMC a justement enjoint les personnes de moins de 30 ans sexuellement actives à passer chaque année un test pour ces deux infections transmissibles sexuellement, qu\u2019elles soient porteuses symptomatiques ou non.« Mais personne ne le fait », constate Patrick O\u2019Neill, directeur scienti?que de LFAnt Medical.Cette entreprise veut changer la donne.Depuis 2019, elle s\u2019est donné comme mission de mettre au point un test qui ne demanderait aucune visite médicale et qui livrerait un résultat en moins de 20 minutes.Après tout, au-delà d\u2019être contagieux sans le savoir, ne pas être dépisté augmente le risque de complications.C\u2019est particulièrement vrai pour les femmes.Si elles ne sont pas traitées par des antibiotiques, ces maladies peuvent entraîner chez elles une infection du col de l\u2019utérus, une in?ammation pelvienne ou des douleurs chroniques.Sans oublier que, dans certains cas, l\u2019infection rend infertile ou favorise les grossesses extra-utérines, non viables.Bien que la solution de LFAnt Medical réponde à un besoin criant, l\u2019idée a pourtant émergé du simple désir de participer à une compétition d\u2019entreprises innovantes entre étudiants de l\u2019Université McGill, la Dobson Cup.Patrick O\u2019Neill a réuni quatre de ses camarades du baccalauréat en génie biologique \u2013 Mark Kumhyr, Adam Melnyk, Akshay Ben et Michael Phelan.À la recherche d\u2019un concept, ils ont rapidement mis en relief cet enjeu.Et l\u2019équipe a décidé de retrousser ses manches pour trouver une solution, qui est devenue son projet de ?n de baccalauréat.Les tests de dépistage habituels se font grâce à l\u2019ampli?cation des acides nucléiques, comme c\u2019est le cas pour la COVID-19 avec la technique PCR.Leur efficacité est grande, à tel point que l\u2019Institut national de santé publique du Québec leur attribue en partie la hausse des cas de chlamydia et de gonorrhée enregistrée.Le problème est plutôt celui des délais : il peut se passer sept jours avant que les résultats d\u2019analyse en laboratoire soient envoyés au médecin.De quoi égrener bien des heures d\u2019attente dans l\u2019angoisse.« C\u2019est inacceptable pour un patient », juge Patrick O\u2019Neill.L\u2019équipe d\u2019étudiants devenus entrepreneurs s\u2019est tournée vers les tests à ?ux latéral ?connus sous le sigle LFA pour lateral ?ow assays ?, qu\u2019on associe surtout aux tests de grossesse, réputés pour leur capacité à livrer des résultats rapidement.Dans ces derniers, des anticorps, liés à un colorant ou à des nanoparticules d\u2019or, se ?xent à l\u2019hormone hCG et font apparaître un trait coloré en quelques minutes.D\u2019autres entreprises, comme l\u2019onta- rienne BTNX, se sont déjà aventurées dans Q OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 29 \u2022 IMAGES : RAFFLES ZHU/RAFFLES PHOTOGRAPHY/LFANT MEDICAL COMMENT ÇA MARCHE 1 L\u2018utilisateur urine au bout d\u2019un dispositif qui a la forme d\u2019un crayon.Le liquide traverse d\u2019abord un tampon sur lequel se trouvent des biocapteurs.Ils sont formés de courts fragments d\u2019ADN produits de manière synthétique, appelés « apta- mères ».Des nanoparticules d\u2019oxyde de fer sont rattachées à ces aptamères.2 Les bactéries Chlamydia trachomatis ou Neisseria gonorrhoeae dans l\u2019urine se lient aux biocapteurs et poursuivent leur chemin sur la membrane au cœur du « crayon ».Sur un second tampon, des anticorps ?xent sur place ces bactéries avec les nanoparticules d\u2019oxyde de fer qu\u2019elles traînent avec elles.3 Si des nanoparticules d\u2019oxyde de fer s\u2019accumulent dans cette zone, elles entraînent un changement dans le champ magnétique produit par une bobine.Cela permet de signaler la présence ou non d\u2019une infection.4 Sous le second tampon, deux électrodes mesurent la charge électrique transmise entre elles grâce à l\u2019oxyde de fer en présence et la comparent avec la charge transmise entre deux électrodes sous un tampon témoin.Cela permet de con?rmer le résultat.Un résultat positif ou négatif est communiqué par l\u2019entremise d\u2019une application mobile.la fabrication de tests de ce genre pour la chlamydia et la gonorrhée.Mais leurs produits nécessitent des manipulations complexes, comme la prise d\u2019un échantillon dans le col de l\u2019utérus ou l\u2019urètre à l\u2019aide d\u2019un écouvillon.LFAnt Medical voulait plutôt réussir à détecter la maladie dans l\u2019urine a?n de rendre la tâche moins ardue.L\u2019équipe a d\u2019abord conçu un biocapteur pouvant se ?xer à la bactérie Chlamydia trachoma- tis pour faire apparaître un trait coloré.Mais le groupe a vite réalisé qu\u2019il est trop dif?cile de parvenir avec cette bactérie, tout comme avec Neisseria gonorrhoeae, à un indice visuel clair pour l\u2019utilisateur.En effet, leur trop faible concentration dans l\u2019urine vient créer une ligne qui n\u2019est pas suf?samment franche ou foncée pour que la personne en ait le cœur net.Le groupe a plutôt misé sur la micro- électronique.Des nanoparticules d\u2019oxyde de fer sont ajoutées à un biocapteur, ce qui permet, à l\u2019aide d\u2019une bobine et d\u2019électrodes, de détecter l\u2019accumulation de bactéries sur un tampon, puis de donner un résultat sans ambigüité à l\u2019utilisateur.« Ça nous a ouvert des horizons insoupçonnés », raconte Patrick O\u2019Neill.L\u2019équipe a compris que son produit pourrait déceler d\u2019autres agents pathogènes et leur concentration, en plus de faciliter la collecte de données pour l\u2019intelligence arti?cielle ou les plate- formes de télémédecine.Après la ?n de leur baccalauréat en 2020, tout s\u2019accélère pour les membres de l\u2019équipe.LFAnt Medical entre à l\u2019incubateur d\u2019entreprises Centech, af?lié à l\u2019École de technologie supérieure, où elle peau?ne son système électronique.L\u2019automne suivant, elle intègre aussi la première cohorte du programme Biohub, consacré à l\u2019incubation d\u2019entreprises biotechnologiques en démarrage au Centre d\u2019innovation District 3, rattaché à l\u2019Université Concor- dia, qui lui donne accès à des laboratoires.Avec une dizaine d\u2019employés, l\u2019entreprise a achevé un prototype fonctionnel, baptisé Compact, en juin dernier.Elle espère amorcer bientôt une première étude pilote avec des échantillons humains.Patrick O\u2019Neill admet que le test de LFAnt Medical ne sera jamais aussi sensible que l\u2019analyse par la technique PCR.Mais il croit que, en cette ère pandémique, la population comprend la pertinence de tests diagnostiques un peu moins précis, mais plus rapides, pour freiner une épidémie\u2026 et ne plus ignorer cet éléphant dans la pièce.L\u2019équipe a conçu un dispositif sur lequel il sufit d\u2019uriner pour dépister en moins de 20 minutes la chlamydia et la gonorrhée.Le résultat est communiqué par l\u2019entremise d\u2019une application mobile.Les cofondateurs de LFAnt Medical, de gauche à droite : Adam Melnyk, Michael Phelan, Patrick O\u2019Neill, Mark Kumhyr et Akshay Ben (qui ne participe toutefois plus à la gestion de l\u2019entreprise). SOCIÉTÉ L\u2019HISTOIRE OUBLIÉE DE CHALK RIVER Le premier grave accident nucléaire au monde a eu lieu en Ontario en 1952, suivi d\u2019un second incident en 1958.Retour sur ces épisodes, alors que le gouvernement fédéral s\u2019apprête à dédommager les travailleurs qui ont nettoyé les dégâts.PAR MÉLISSA GUILLEMETTE ILLUSTRATION : PIERRE-PAUL PARISEAU A u bout du ?l, George Kiely n\u2019a plus de mots.En ce matin de juillet, je l\u2019appelais pour connaître sa réaction au budget fédéral présenté trois mois plus tôt.Une mesure avait attiré mon attention : 22,3 millions de dollars étaient alloués aux quelques centaines de travailleurs qui ont décontaminé les laboratoires de Chalk River après deux accidents nucléaires survenus dans les années 1950.Je n\u2019avais jamais entendu parler de cette page d\u2019histoire.George Kiely, lui, la connaissait trop bien.Avec d\u2019autres retraités de la société d\u2019État Énergie atomique du Canada limitée (EACL), il se battait depuis 13 ans a?n d\u2019obtenir une forme de reconnaissance pour les risques courus lors des évènements.Au moment de mon appel, il n\u2019avait toujours pas eu vent du succès de la démarche.Je suis aussi perplexe que lui ! Après un long silence, il évoque son collègue et ami Al Donohue, qui a souf?é ses 92 bougies cette année.« J\u2019espère qu\u2019on vivra assez longtemps pour voir la compensation », dit l\u2019homme lui-même âgé de 89 ans.Cette histoire commence à l\u2019Université de Montréal.Pendant la Seconde Guerre mondiale, l\u2019établissement accueille un laboratoire secret issu d\u2019une alliance entre le Canada, la Grande-Bretagne et les États- Unis.Quelques centaines de chercheurs et techniciens y mènent des recherches nucléaires.« Le laboratoire de Montréal avait deux objectifs : construire des réacteurs pour fournir de l\u2019électricité et produire du plutonium pour éventuellement fabriquer une bombe, explique Gilles Sabourin, auteur de Montréal et la bombe, publié en 2020.On y a tenu des expériences et, surtout, on y a réalisé la conception du réacteur de recherche NRX [National Research Experimental] et d\u2019une usine d\u2019extraction de plutonium.» On prévoit les construire à Chalk River, à 180 km au nord d\u2019Ottawa.Puis, en 1945, la première bombe atomique au monde est testée au Nouveau- Mexique.Deux autres sont lâchées sur le Japon quelques semaines plus tard.La guerre se termine.Un mois après les bombardements, les laboratoires de Chalk River (qui se situent en réalité à Deep River !) ouvrent.Au public, on af?rme y effectuer des recherches nucléaires paci?stes.Mais des objectifs militaires demeurent : le Canada fournit aux États-Unis de l\u2019uranium enrichi à des ?ns militaires pendant deux décennies après la guerre ainsi que 252 kg de plutonium entre 1959 et 1964.Le NRX devient opérationnel en 1947.Avec sa capacité de 20 mégawatts (MW), c\u2019est alors « le plus puissant réacteur du monde et le meilleur pour réaliser des expériences », assure James Ungrin, un retraité de la section de physique des accélérateurs, qui me fait visiter le musée de la Société pour la préservation du patrimoine nucléaire du Canada, à Deep River, qui regorge d\u2019artéfacts intrigants, dont des sous-vêtements rouges portés par les travailleurs en zone « active », une couleur qui permettait de ne pas oublier de se changer complètement avant de rentrer à la maison ! « Du jour au lendemain, EACL et Chalk River ont acquis une renommée internationale.Certaines expériences ne pouvaient se dérouler qu\u2019ici, et nulle part ailleurs, donc les experts af?uaient.» Plusieurs se disent époustou?és par « le campus ».« Toutes les descriptions de l\u2019endroit datant des années 1950 tournent autour de la nature, de la beauté du paysage », indique Frances Reilly, une historienne qui s\u2019est intéressée à l\u2019in?uence de l\u2019atome sur la culture populaire canadienne.30 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 ILLUSTRATION : PIERRE-PAUL PARISEAU SOCIÉTÉ Je comprends pourquoi ! Le consortium privé qui exploite l\u2019endroit pour EACL depuis 2014, les Laboratoires nucléaires canadiens (LNC), m\u2019a ouvert ses portes.Après un contrôle de sécurité à l\u2019entrée du lieu de 10 000 acres, je parcours quelques kilomètres sur une route sinueuse bordée d\u2019arbres et de marais.Puis j\u2019arrive au regroupement de bâtisses qui a pour toile de fond la rivière des Outaouais et les falaises québécoises.Le bâtiment du NRX, fait de briques rouges et de multiples fenêtres hautes de plusieurs étages, est magniique.Un design comme on n\u2019en voit plus ; on conine désormais ce type d\u2019installation dans des structures bétonnées par mesure de sécurité.Au centre de la lumineuse usine trône le réacteur, contenu dans une enceinte de béton surmontée de passerelles, de rails et d\u2019une grue.À l\u2019époque, l\u2019installation était à la ine pointe de la technologie, avec des systèmes automatiques et de contrôle à distance.« Des machines, servant entre autres à changer le combustible, se promenaient sur le dessus du réacteur, décrit Gilles Sabourin.Ça faisait très science-iction ! » Le cœur du réacteur, qu\u2019on appelle « calandre », contenait 175 longues barres insérées à la verticale : 163 remplies de combustible (uranium) et 12 autres pleines de carbure de bore, qui absorbait les neutrons et stoppait les réactions de ission en chaîne.Dès qu\u2019aussi peu que 7 de ces 12 barres dites « de commande » se trouvaient dans le réacteur, aucune ission ne pouvait se produire et, à l\u2019inverse, il fallait en sortir pour mettre le réacteur en marche.On pouvait aussi contrôler la réactivité en jouant avec le niveau de l\u2019eau lourde dans la calandre.Cette eau ressemble en tous points à de l\u2019eau ordinaire, mais ses atomes d\u2019hydrogène sont des isotopes plus lourds.Dans le réacteur, sa présence ralentissait les neutrons pour qu\u2019ils participent eficacement à la ission.En revanche, la retirer signiiait la in des réactions en chaîne.Enin, de l\u2019eau ordinaire circulait dans les barres de combustible pour maintenir le tout à une température acceptable.Dès la première année d\u2019activité, la série documentaire de l\u2019Ofice national du ilm du Canada Eye Witness visite les lieux.Le narrateur explique que la sécurité est prise au sérieux.« La contamination radioactive est silencieuse et mortelle.Une équipe médicale surveille les travailleurs constamment.Et chaque travailleur se teste lui-même avant de quitter l\u2019usine », décrit-il, ajoutant que même la peinture des murs est renouvelée après quelques mois ! Dans la salle de contrôle, quatre boutons étaient très importants, relate James Mahaf- fey dans Atomic Accidents : A History of Nuclear Meltdowns and Disasters, publié en 2014.\u2022 Bouton 1 : un lot de 4 barres de commande sort du réacteur.\u2022 Bouton 2 : les 8 autres barres de commande sortent du réacteur.\u2022 Bouton 3 : le courant du système électromagnétique qui tient les barres augmente.\u2022 Bouton 4 : les 12 barres sont poussées dans le réacteur à l\u2019aide d\u2019un système à air comprimé.Si ce système échoue, les barres peuvent redescendre par simple effet de gravité.Une confusion autour de ces boutons a déclenché le « vendredi noir » de Chalk River.Le NRX est devenu opérationnel en 1947, après des investissements de 20 millions de dollars.32 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 IMAGE : TORONTO STAR PHOTOGRAPH ARCHIVE Le vendredi 15 décembre 1952, vers 15 h, la dernière expérience de la journée est sur le point de commencer.La con?- guration du système de refroidissement est modifiée pour l\u2019occasion, le flux d\u2019eau est alors réduit, ce qui n\u2019inquiète personne, puisque l\u2019expérience requiert peu de puissance.En faisant des véri?cations de routine au sous-sol, un opérateur évalue que des vannes du système à air comprimé sont dans une mauvaise position.Il les replace.Ses manœuvres font sortir trois barres de commande de la calandre.Des lumières rouges s\u2019allument dans la salle de contrôle.Un superviseur descend et constate avec effroi l\u2019erreur commise.Il s\u2019empresse de faire redescendre les barres sous l\u2019effet de la gravité.Malheureusement, une seule entre complètement dans le réacteur ; les autres descendent juste assez pour que les voyants rouges s\u2019éteignent.Pour s\u2019assurer que les barres sont bien dans le réacteur, le superviseur décroche le téléphone et demande à son assistant d\u2019appuyer sur les boutons 1 et 4.Ce dernier dépose le combiné pour exécuter la commande et n\u2019entend pas son patron réviser son propos : il s\u2019agit plutôt des boutons 3 et 4.Quatre autres barres de commande sortent du réacteur, pour un total de 7 sur 12.La puissance dans le réacteur double toutes les deux secondes.Les lumières d\u2019alerte s\u2019allument de nouveau.L\u2019assistant tente de réinsérer le lot de quatre barres.Une seule entre\u2026 au bout d\u2019une minute et demie.C\u2019est la panique dans la salle de contrôle.« Il n\u2019y aurait quand même pas eu de problème si l\u2019on n\u2019avait pas modi?é le système de refroidissement pour le test de ce jour-là », assure Gilles Sabourin.L\u2019eau ordinaire se met à bouillir au lieu de circuler pour faire sortir la chaleur du réacteur.L\u2019instrument qui mesure la température n\u2019arrive d\u2019ailleurs plus à suivre la situation.Les barres d\u2019uranium ?nissent par fondre, contaminant l\u2019eau de refroidissement.Capable de supporter jusqu\u2019à 30 MW, le réacteur monte quelque part entre 60 et 100 MW.Les employés vident l\u2019eau lourde dans un réservoir pour cesser la ?ssion, ce qui fonctionne.La perte de contrôle n\u2019a duré que 62 secondes.Néanmoins, le personnel n\u2019est pas au bout de ses peines.Le superviseur au sous- sol entend un bruit de pistons poussés par la pression de l\u2019air suivi d\u2019un bruit sourd, selon l\u2019ouvrage Nucléus : l\u2019histoire de l\u2019Énergie atomique du Canada, Limitée.C\u2019est une explosion causée par le contact entre l\u2019hydrogène qui s\u2019est formé dans le réacteur avec la fonte de l\u2019uranium et l\u2019air qui parvient à entrer dans le réacteur.De l\u2019eau lourde jaillit ; le réacteur n\u2019est visiblement plus étanche.L\u2019accident est terminé, mais la radioactivité, elle, se disperse.Celle contenue dans les 4,5 millions de litres d\u2019eau ordinaire qui s\u2019accumulent au sous-sol équivaut à sept fois celle de la production mondiale totale de radium de l\u2019époque, selon Canada\u2019s Nuclear Story, un ouvrage commandé par EACL dans les années 1960 et rédigé par le journaliste Wilfrid Eggleston.Impossible, donc, de l\u2019envoyer vers la rivière.L\u2019air aussi est contaminé.Les détecteurs sonnent l\u2019alerte, non seulement dans le bâtiment, mais aussi dans des édi?ces adjacents.Al Donohue se trouve non loin ; il est alors affecté à la construction des fondations OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 33 \u2022 IMAGE : PATRICK QUINN Le directeur général du déclassement et de la remédiation environnementale aux LNC, Kristan Schruder, fait visiter la salle de contrôle du NRX à notre journaliste. THÈME d\u2019un nouveau réacteur.Dès que les sirènes retentissent, il sait que l\u2019heure est grave.« Quand j\u2019avais commencé à travailler là, j\u2019avais fait des recherches pour savoir dans quoi je m\u2019embarquais ; je savais donc que la radiation était probablement dans l\u2019air.J\u2019ai immédiatement sorti mes hommes.On a attendu dans des bus en dehors du périmètre.» Ce fut le premier cas de fusion d\u2019un cœur de réacteur au monde.« C\u2019est un accident assez grave, commente Gilles Sabourin.Il est assez élevé sur l\u2019échelle internationale qui, un peu comme pour les tremblements de terre, classe les accidents nucléaires selon leur gravité, de 1 à 7.Le pire jamais survenu, c\u2019est Tchernobyl : un 7.Chalk River, parce qu\u2019il y a eu fonte du cœur, est de niveau 5.» Un drame pour EACL : était-ce la ?n du NRX ?« Ils se sont demandé s\u2019ils allaient s\u2019en remettre parce que personne n\u2019avait vécu ça avant », dit James Ungrin.Les travaux de décontamination et de remise en service du réacteur s\u2019étalent sur 14 mois.Un pipeline est construit a?n de drainer l\u2019eau dans une zone de sable prévue pour la décontaminer avant qu\u2019elle parvienne à la rivière.La calandre aussi : « On l\u2019a enterrée dans un endroit sablonneux et voilà ! C\u2019était assez rudimentaire », rappelle Mahdi Khelfaoui, professeur à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières et spécialiste de l\u2019histoire nucléaire canadienne.On raconte que les chauffeurs se relayaient au volant du camion la transportant pour éviter une surexposition.Elle était si contaminée que se trouver à un mètre de distance pendant moins d\u2019une heure aurait suf?à absorber une dose létale\u2026 En plus des quelque 800 employés d\u2019EACL, des militaires canadiens et américains participent aux efforts.« Les Américains commençaient à fabriquer des sous-marins propulsés au nucléaire et le combustible était testé à Chalk River, précise James Ungrin.Ils avaient donc intérêt à ce que le NRX reprenne du service si possible et aussi vite que possible.» Il faut aussi rassurer le public, car des rumeurs se mettent à circuler.Par exemple, à Pembroke, située à 50 km, on parle des boutons du manteau d\u2019un policier qui auraient été ternis par les radiations ! « C\u2019est la première grande opération de communication publique d\u2019EACL, poursuit Mahdi Khelfaoui.[La société d\u2019État] venait justement d\u2019embaucher son premier professionnel des relations publiques.» Deux jours après l\u2019accident, deux journalistes de l\u2019Ottawa Citizen visitent les lieux.La version des faits qu\u2019ils rapportent est étonnante ! Un responsable leur a indiqué que la santé des travailleurs n\u2019avait jamais été en danger et qu\u2019on avait plutôt eu peur que les radiations endommagent l\u2019équipement.Le journal titre d\u2019ailleurs que les dégâts sont « négligeables ».« On nous a entraînés vers le bâtiment du réacteur où la fuite est survenue, écrivent-ils.Chaque minute, il devenait plus évident que les histoires de radiations dangereuses étaient complètement exagérées.[\u2026] Nous n\u2019aurions pas pu être plus proches et, pourtant, nous étions moins en danger qu\u2019un homme traversant une rue à Ottawa.» L\u2019état du réacteur n\u2019était pas encore connu et cela a mené à des déclarations un peu trop optimistes, selon une communication scienti?que d\u2019EACL datée de 1980.Les employés des laboratoires de Chalk River ont beaucoup appris de l\u2019évènement.« Ce qui s\u2019est passé exactement, comment cela a pu arriver malgré tout le soin apporté au contrôle et à la mise à l\u2019arrêt de l\u2019appareil, quels en ont été les effets, comment réparer les dommages et comment s\u2019assurer qu\u2019un tel accident ne se reproduise pas sont toutes des questions qui ont été examinées de façon approfondie entre le vendredi noir et le jour où le NRX a repris du service, 14 mois plus tard », écrit Wilfrid Eggleston.Le stockage des déchets radioactifs s\u2019est également raf?né au ?l des décennies et a été l\u2019objet de nombreuses recherches chez EACL.Car l\u2019épisode de 1952 a donné lieu à une part d\u2019improvisation.En 2005, des spécialistes ont examiné l\u2019endroit où avaient été enterrées les barres de combustible fondues.Ces dernières se trouvaient en contact direct avec le sol, ont-ils découvert, car les boîtes en bois les renfermant s\u2019étaient dégradées avec le temps.De plus, 32 pièces ont été trouvées, alors que les archives en répertoriaient 19, signale une étude d\u2019EACL.Le tout a été déplacé en 2007 dans une zone de stockage mieux adaptée.Une fois remis sur les rails, le NRX a eu une longue vie : il a fonctionné jusqu\u2019en 1993.Un réacteur de recherche plus puissant, le National Research Universal (NRU), d\u2019une Des équipements de protection utilisés dans les années 1950 à Chalk River SOCIÉTÉ 34 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 IMAGE : TORONTO STAR PHOTOGRAPH ARCHIVE capacité de 200 MW, commence à fonctionner en 1957, à un jet de pierre du NRX.Le 24 mai 1958, le réacteur est à l\u2019arrêt : il faut en sortir des barres de combustible endommagées, à l\u2019aide d\u2019une grue et d\u2019un vaisseau de transfert refroidi à l\u2019eau, et aller les déposer dans une piscine de stockage.En sortant la deuxième barre, les opérateurs constatent que le vaisseau ne contient pas d\u2019eau, raconte James Mahaffey dans son livre.Danger ! L\u2019opérateur de la grue tente de remettre la barre dans le réacteur, mais elle se coince sans entrer complètement.Des employés en?lent combinaisons et masques et l\u2019arrosent au boyau avec plus ou moins de succès.La grue essaie alors de reprendre la barre, mais n\u2019en retire qu\u2019une partie qui prend feu.On la déplace vers la piscine quand un morceau d\u2019uranium de 90 cm s\u2019en détache et échoue dans la fosse de maintenance.« [La radioactivité] résultant de la combustion de l\u2019uranium était dispersée par les fumées sous forme de poussières, contaminant toute la salle du réacteur et d\u2019autres parties du bâtiment.Puisque [la radioactivité] était élevée, le personnel a été évacué.Personne ne pouvait rester dans cette zone plus d\u2019une brève période : 2 minutes », écrit David A.Keys, directeur général des installations de Chalk River, dans un rapport cité par Wilfrid Eggleston.Des employés, dont un comptable, vont tour à tour verser des chaudières de sable sur le morceau du haut d\u2019une passerelle.En 15 minutes, le feu était maîtrisé.Cette fois, Al Donohue est aux premières loges de l\u2019incident ; il travaillait alors aux opérations du NRU.Il me dit avoir porté des poubelles de sable vers un ascenseur, « probablement le lendemain ».« On savait que notre santé était à risque.Chaque quart de travail était une torture », déclare-t-il, assis à côté de son ami George Kiely dans sa coquette maison de Pembroke.Il af?rme que ses collègues et lui ont rapidement dépassé la limite de radiations considérée comme acceptable.Par la suite, il a été chargé de préparer les volontaires à entrer dans le bâtiment à décontaminer.George Kiely se souvient avoir été habillé par un des hommes d\u2019Al Donohue.En temps normal, il travaillait dans le bâtiment de la métallurgie.Il a accepté de participer au nettoyage sans hésiter.Les superviseurs lui ont expliqué sa mission : entrer dans l\u2019usine plongée dans le noir, repérer un gros boyau servant d\u2019aspirateur et l\u2019utiliser pour ramasser des « granules ?uorescentes » au sol pendant 10 minutes.« C\u2019est une chose d\u2019entendre ça, mais c\u2019en est une autre de parvenir à le faire ! Le boyau était très long, environ 8 pieds, et au bout il y avait un coude qui bougeait d\u2019un bord et de l\u2019autre : il était attaché avec du duct tape ! Le temps que je comprenne comment manipuler tout ça, on me criait déjà de sortir.J\u2019ai seulement réussi à nettoyer une section de 10 pi2.» Ce sont encore une fois plus de 800 employés d\u2019EACL qui ont pris part à l\u2019opération ainsi que 300 militaires.L\u2019accident de 1958 était moins grave que le précédent.Il n\u2019a pas été classé, mais il serait potentiellement de niveau 4 à 5.Le réacteur a été fermé seulement six mois.Lui aussi a connu une longue carrière : il a été une source majeure d\u2019isotopes médicaux pour la planète entière dans les décennies suivantes avant d\u2019être of?ciellement arrêté, en 2018.Les évènements de 1952 et 1958 ont ouvert la voie à l\u2019ajout d\u2019un dispositif de sécurité supplémentaire quand est venu le temps de concevoir des réacteurs pour la production d\u2019électricité, les fameux CANDU.« Au Canada, en plus des barres qui rentrent par gravité ou avec un ressort, on a un autre système, complètement indépendant : une injection de poison, note Gilles Sabourin, du gadolinium, qui absorbe les neutrons.» Rosaura Ham-Su, chef de direction de la division Durabilité des réacteurs des LNC, mentionne que les NRX et NRU, dans les décennies suivant les accidents, ont permis de simuler toutes sortes de situations catastrophiques.« Tous deux servaient à tester le combustible.Pour ce faire, on portait [le réacteur] à la température attendue, et même au-delà par moments [pour étudier les effets de la manœuvre].Dans le NRU, par exemple, il y avait un endroit pour mettre le combustible utilisé pour le CANDU dans des conditions de vapeur.Cela revenait à simuler un accident où l\u2019eau se vaporisait pour voir ce qui arriverait.Ces tests ont été extrêmement importants, car ils nous ont permis d\u2019avoir des réacteurs très sécuritaires.» Malgré leur importance scienti?que, les deux accidents ont à peu près sombré dans l\u2019oubli.C\u2019est dommage, selon Mahdi Khel- faoui.« On devrait s\u2019y intéresser davantage, notamment du point de vue des travailleurs qui ont été exposés à des doses radioactives lors des travaux de nettoyage.» Sur le balcon de leur domicile à Hamp- stead, ville enclavée sur l\u2019île de Montréal, Gordon et Karen Edwards me reçoivent à l\u2019eau embouteillée.« Après toutes ces années à entendre Gordon parler des risques du nucléaire [la contamination de cours d\u2019eau entre autres], je ne peux pas boire l\u2019eau du ?euve », rigole la femme.Gordon Edwards est cofondateur du Regroupement pour la surveillance du nucléaire.En 1979, il a reçu un appel de représentants d\u2019un organisme communautaire montréalais.« Ils m\u2019ont dit : \u201cUn ancien militaire nous a contactés au sujet d\u2019un accident survenu en 1958 dans un réacteur nucléaire à Chalk River.En avez- vous déjà entendu parler ?Cet homme a de multiples cancers et il essaie d\u2019obtenir une pension pour les dommages subis durant son service.\u201d » Gordon Edwards a accepté d\u2019aider cet homme, Bjarnie Hannibal Paulson, opéré des dizaines de fois pour traiter des carcinomes basocellulaires dans la région anale, sur la poitrine et le visage.Des particules radioactives se seraient logées dans ses follicules pileux.Elles n\u2019auraient pas été détectées sur le corps de M.Paulson après ses passages dans la zone dangereuse et les douches qui s\u2019ensuivaient, car il s\u2019agissait de particules alpha, plus dif?ciles à déceler que le rayonnement bêta ou gamma en raison de leur courte portée.Le caporal Paulson vivait à la Base militaire de Saint-Jean quand il a été envoyé à Chalk River pour participer à la décontamination durant deux semaines.Il a notamment sectionné le tuyau du légendaire aspirateur a?n que ce dernier puisse être sorti et enterré.En 1982, Gordon Edwards et le professeur en épidémiologie de l\u2019Université McGill Duncan Thomas ont réalisé une étude sur la santé des militaires avec qui ils ont pu entrer en contact.« On en a localisé 65 et 15 d\u2019entre eux ont contracté un cancer, ce qui signi?e quatre fois l\u2019incidence normale du cancer parmi OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 35 SOCIÉTÉ « On savait que notre santé était à risque.Chaque quart de travail était une torture.» \u2013 Al Donohue la population en général », déclarait l\u2019épidémiologiste à la Commission canadienne des pensions, d\u2019après un article du Devoir.La même année, le ministère des Anciens Combattants demande à des chercheurs de l\u2019Université d\u2019Ottawa d\u2019étudier la mortalité des militaires qui ont nettoyé les dégâts à Chalk River ou qui ont assisté à de dangereux essais dans le désert dans les années 1950 a?n de se former à la guerre nucléaire.Dans leur rapport publié en 1984, les chercheurs spéci?ent que leur étude ne porte pas sur tous les militaires concernés, car un incendie survenu à la ?n des années 1950 dans les laboratoires de Chalk River a détruit une partie des documents listant les participants.Les auteurs indiquent ensuite ne pas avoir constaté de hausse anormale des décès chez le millier de militaires étudiés.(Un rapport similaire a été rédigé au sujet des travailleurs d\u2019EACL et est parvenu aux mêmes conclusions en 1986.) Ils soulignent toutefois que cette étude sur la mortalité ne permet pas de statuer quant à la morbidité, c\u2019est-à-dire les maladies qui affectent les individus exposés aux radiations.« Surtout les cancers », précisent-ils.Ils proposent de réaliser une seconde étude pour éclaircir ce point (elle n\u2019aura jamais lieu).Au cours des six années qui suivront leur rencontre, Gordon Edwards et Bjarnie Hannibal Paulson passeront huit fois devant la Commission canadienne des pensions et y essuieront autant d\u2019échecs.La Cour d\u2019appel fédérale a exigé que le dossier soit revu et M.Paulson a ?nalement reçu une pension.Qu\u2019en est-il d\u2019Al Donohue et de George Kiely ?Ils n\u2019ont aucune séquelle.Mais la voix de M.Donohue se brise quand il relate le cas de Raymond Paplinskie, opérateur de la grue du NRU.En raison d\u2019un cancer des sinus, il a subi plusieurs interventions chirurgicales qui l\u2019ont complètement dé?- guré.« Je l\u2019ai vu à l\u2019épicerie un dimanche et il a changé d\u2019allée parce qu\u2019il ne voulait pas me croiser.Je l\u2019ai tout de même rejoint et lui ai dit que j\u2019étais de tout cœur avec lui.C\u2019est la chose la plus triste que j\u2019ai vue.» Il est décédé sans avoir obtenu de compensation, malgré ses demandes.« Pas un sou\u2026 », déplore Al Donohue.George Kiely et Al Donohue font partie des travailleurs qui ont décontaminé le NRU en 1958.36 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 IMAGE : MÉLISSA GUILLEMETTE CHALK RIVER EN 2021 Même si le réacteur de recherche NRU a fermé en 2018, ce qui a stoppé dé?nitivement la production commerciale d\u2019isotopes médicaux qui faisait sa renommée, les installations de Chalk River sont toujours grouillantes de vie.Quelque 2 700 personnes y travaillent.« C\u2019est un peu comme une ville ici : on a pratiquement tous les métiers », dit Patrick Quinn, directeur des communications des Laboratoires nucléaires canadiens (LNC).Sur les trottoirs reliant les divers bâtiments, on peut croiser aussi bien un charpentier, un souffleur de verre, un pompier, un technicien en gestion des eaux qu\u2019un scienti?que.Environ 900 employés travaillent à la gestion des déchets et à la réhabilitation du territoire.Ce groupe comprend ceux et celles qui veillent au démantèlement des bâtiments et réacteurs qui ont ?ni leur carrière.Le directeur général du déclassement et de la remédiation environnementale, Kristan Schruder, me fait visiter le bâtiment du NRX.Son équipe évalue présentement quels éléments doivent être considérés comme des déchets actifs, et de quel niveau le cas échéant, et quels autres peuvent être recyclés ou envoyés dans un dépotoir traditionnel.Sur le mur de la cage d\u2019escalier, un trait est tiré du sol au plafond à tous les mètres.Entre chaque trait, il est inscrit si des radiations alpha ou bêta surpassent la norme (tout semble dans l\u2019ordre !).« Le déclassement, c\u2019est comme l\u2019émission CSI, explique M.Schruder.Une partie de notre travail consiste à comprendre ce qui est arrivé dans le passé pour nous assurer de bien gérer les matériaux.» Beaucoup plus de temps est accordé à tout ce travail qu\u2019à la démolition elle-même ! La salle de contrôle est encore intacte.Certains systèmes sont d\u2019ailleurs toujours en activité, comme la ventilation et certains outils de surveillance.Le réacteur aussi est entier.« On n\u2019a pas encore l\u2019autorisation de le toucher », dit Kristan Schruder.Le bâtiment devrait disparaître d\u2019ici 2035.Le NRU subira le même sort un jour.Un autre projet occupe les équipes : l\u2019installation de gestion des déchets près de la surface (IGDPS).Il s\u2019agit d\u2019un endroit pour entreposer pendant des centaines d\u2019années les déchets faiblement contaminés accumulés au ?l des ans dans différentes zones du vaste territoire qui sépare la guérite des laboratoires.George Dolinar, directeur des services environnementaux, indique que l\u2019IGDPS « représente une amélioration : on passera du simple entreposage à des installations permanentes ».La Commission canadienne de sûreté nucléaire doit tenir une audience publique sur le projet en 2022.Évidemment, l\u2019IGDPS ne fait pas l\u2019unanimité.Des résidants, des militants et des maires de villes en aval s\u2019inquiètent de potentielles fuites vers la rivière, qui se trouve à un kilomètre de l\u2019emplacement choisi.Des experts de Chalk River ré?échissent en parallèle à des solutions pour les déchets de niveau intermédiaire, mais le plan n\u2019est pas ?xé.Pour ce qui est des rebuts à la radioactivité élevée, un projet de dépôt géologique en profondeur est porté par la Société de gestion des déchets nucléaires.Aucun échéancier n\u2019est encore avancé.De nouveaux bâtiments sont apparus sur « le campus » récemment, tandis que d\u2019autres sont en construction pour répondre à la « Vision 2030 » des LNC.Un budget de 1,2 milliard de dollars est consacré à la revitalisation de l\u2019endroit pour qu\u2019il demeure un lieu de recherche de pointe.Bien sûr, l\u2019énergie est au menu.Ainsi, l\u2019l\u2019hydrogène retient l\u2019attention dans ce bâtiment « qui a l\u2019air d\u2019une pieuvre », pointe la chef de direction de la division Durabilité des réacteurs Rosaura Ham-Su, en raison des conduits argentés qui descendent du toit.« La garde côtière aimerait beaucoup changer sa façon d\u2019alimenter ses bateaux par exemple.Elle est surtout intéressée par l\u2019hydrogène.» Les petits réacteurs modulaires sont également à l\u2019étude.Il s\u2019agit d\u2019un format réduit pour la production d\u2019énergie qui pourrait être employé en région éloignée, comme dans le Grand Nord.Le concept, encore émergent, suscite l\u2019intérêt partout dans le monde, surtout que des modèles permettent de « recycler » du combustible déjà utilisé.Dans un bâtiment tout récent se trouve un générateur capable de produire un nouvel isotope médical aussi prometteur que rare : l\u2019actinium 225.Ce générateur consiste en un petit tube cylindrique contenant du thorium qu\u2019on « trait » (comme une vache !) toutes les deux semaines, c\u2019est-à-dire qu\u2019on en extrait une solution de radium et d\u2019actinium.Ce dernier élément est un composé radioactif au cœur d\u2019un nouveau traitement anticancer appelé « alpha-immunothérapie », pour lequel plusieurs essais cliniques sont en cours.Pour que le traitement fonctionne, « il faut préparer un isotope de haute qualité, vraiment pur, sans contamination.Or, il est très dif?cile de produire de l\u2019actinium 225 et encore plus d\u2019une haute qualité », signale Marie-Claude Grégoire, chef de direction de la division Isotopes, radiobiologie et environnement aux LNC.Son groupe s\u2019y consacre, en plus de se pencher sur la dosimétrie et les effets des faibles radiations sur les organismes vivants.Voilà pourquoi les deux retraités d\u2019EACL ont été choqués d\u2019apprendre, en 2008, que les militaires ayant participé aux efforts de décontamination aux laboratoires de Chalk River dans les années 1950 pouvaient réclamer une indemnisation, alors que les civils comme eux n\u2019y avaient pas droit.Cette compensation de 24 000 $ était remise dans le cadre du Programme de reconnaissance des « vétérans atomiques » (qui inclut aussi les militaires ayant assisté aux essais dans le désert).L\u2019idée n\u2019était pas de reconnaître les dommages sur la santé, mais plutôt de souligner le travail accompli.Pour sa part, Gordon Edwards estime que c\u2019était « vraiment trop peu, vraiment trop tard » et que la lumière n\u2019aura jamais été faite sur les effets réels des deux accidents.Quelques années plus tard, la sénatrice Céline Hervieux-Payette a reçu une lettre d\u2019anciens travailleurs d\u2019EACL, dont Al Donohue et George Kiely.« J\u2019ai été au Sénat 21 ans et j\u2019ai répondu à toutes les lettres qui m\u2019ont été envoyées », me dit la pimpante retraitée en se préparant un thé.Cette lettre n\u2019a pas fait exception ; la sénatrice a décidé d\u2019aider le groupe.« Il faut se rappeler que je suis avocate, je trouvais que j\u2019avais une bonne cause ! Ils sont venus me voir deux fois.» Ils lui ont raconté ce qu\u2019ils avaient vécu et leur sentiment d\u2019injustice.« J\u2019ai d\u2019abord fait des démarches internes, au gouvernement, mais ça n\u2019allait pas très loin.J\u2019ai décidé de passer une motion qui a été adoptée au Sénat sans dif?culté en 2016.» Le dossier est resté lettre morte jusqu\u2019au budget de 2021.Les travailleurs civils, ou leurs descendants, pourront réclamer une somme symbolique.Encore une fois, est-ce trop peu, trop tard ?« Quant à moi, il n\u2019est jamais trop tard pour réparer un tort », dit Céline Hervieux-Payette.Ressources naturelles Canada a indiqué que, au cours des prochains mois, « les représentants [du ministère] travailleront à dé?nir les paramètres de ce nouveau programme.Nous communiquerons également avec les anciens employés pour nous assurer qu\u2019ils sont au courant du programme ».George Kiely et Al Donohue me disent qu\u2019ils vont y croire seulement quand le chèque leur parviendra.OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 37 ESPACE ENFIN ! 38 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 IMAGE : NASA/NORTHROP GRUMMAN D epuis les premières esquisses en 1989 jusqu\u2019à son décollage prévu dans quelques mois, de nombreuses embûches ont entravé la conception du télescope spatial James-Webb et repoussé son départ.La date du 18 décembre 2021 sera-t-elle la bonne ?Tout laisse croire que, ce jour-là, la fusée Ariane 5 s\u2019envolera en?n de la base de lancement du Centre spatial guyanais de Kourou (Guyane française).Dans son ventre, le télescope issu d\u2019une collaboration entre la NASA, l\u2019Agence spatiale européenne et l\u2019Agence spatiale canadienne entamera un long voyage de 1,5 million de kilomètres pour aller se poster derrière la Terre, par rapport au Soleil, soit quatre fois plus loin que la Lune.Il sera en orbite verticale autour du point de Lagrange 2, un point virtuel d\u2019équilibre gravitationnel.« C\u2019est une position assez stable dans le système Soleil-Terre », précise Nathalie Ouellette, coordonnatrice scienti?que canadienne du télescope.Si James-Webb est le petit frère du bien connu télescope Hubble, il le dépasse sur le plan de la grandeur.« Son miroir [plaqué or] est trois fois plus grand que celui d\u2019Hubble.Il mesure 6,5 m de diamètre et l\u2019écran qui le protège du Soleil est aussi grand qu\u2019un terrain de tennis », décrit Mme Ouellette, qui est également coordonnatrice de l\u2019Institut de recherche sur les exoplanètes (iREx), qui regroupe des chercheurs de l\u2019Université de Montréal et de l\u2019Université McGill.Ce sera d\u2019ailleurs l\u2019observatoire le plus imposant et le plus puissant jamais envoyé dans le cosmos ; son coût total devrait tourner autour de 10 milliards de dollars américains.« Un plus grand miroir signi?e qu\u2019on va capter plus de lumière et observer des objets plus lointains et moins brillants.Ce seront nos meilleurs yeux dans l\u2019espace », selon Nathalie Ouellette.C\u2019est en raison de cette taille impressionnante que l\u2019observatoire opérera une chorégraphie hors du commun durant les deux premières semaines de son voyage : il se déploiera tout en ?lant vers sa destination.Étant trop grand pour entrer dans le lanceur de la fusée, il a fallu le replier sur lui-même, comme une pièce d\u2019origami.Cette étape n\u2019est pas sans risque ; on l\u2019appelle d\u2019ailleurs les « 14 jours de la terreur » ! « Le déploiement, c\u2019est ce qui nous stresse le plus : près de 200 manœuvres distinctes seront effectuées sur le télescope a?n de l\u2019ouvrir complètement.Ce sont 200 occasions pour que quelque chose ne fonctionne pas ! » plaisante à moitié l\u2019astrophysicienne.Pour elle, les dif?cultés rencontrées dans les phases d\u2019essai hissent James-Webb dans la catégorie du nec plus ultra : ces obstacles l\u2019ont rendu plus robuste (en plus de faire exploser le budget !) « On n\u2019aura pas le luxe d\u2019envoyer des astronautes pour le réparer, comme cela a été fait pour Hubble », avoue- t-elle.En effet, il sera tout simplement hors de portée.DEUX YEUX CANADIENS Une fois le point de Lagrange 2 atteint, « de cinq à six mois seront nécessaires au refroidissement du télescope, à sa mise en Attendu depuis 20 ans, le télescope spatial James-Webb sera bientôt lancé.Des milliers d\u2019astronomes, dont plusieurs Québécois, sont impatients d\u2019y recourir.Leur mission : dessiner le portrait de notre univers.PAR FANNY ROHRBACHER OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 39 Le télescope James-Webb est le plus grand et le plus puissant télescope spatial jamais conçu.Son gigantesque bouclier thermique pliable bloquera les rayonnements du Soleil, de la Terre et de la Lune pour maintenir les instruments à -223 °C. ESPACE service, à l\u2019alignement des miroirs et aux tests des instruments », éclaire Nathalie Ouellette.Puis, l\u2019observatoire spatial commencera à scruter le ciel vers l\u2019été 2022.Les astronomes rêvent que les missions de James-Webb et d\u2019Hubble se recoupent.« Il y a beaucoup de complémentarité entre les deux télescopes, car Hubble observe la lumière visible, tandis que James-Webb voit dans l\u2019infrarouge.Ils peuvent regarder le même objet et recueillir des informations différentes », rapporte la coordonnatrice.Quatre instruments scienti?ques lui permettront de le faire : la Near Infrared Camera (NIRCam), le spectromètre NIR- Spec, la caméra-spectromètre MIRI et, en?n, la caméra guide FGS-NIRISS.Cet instrument « deux en un » a été conçu au Canada.Les deux « yeux » de NIRISS, un imageur dans le proche infrarouge et un spectrographe, seront chargés de découvrir et d\u2019étudier les planètes et les galaxies les plus lointaines de l\u2019espace.« James-Webb pourra déterminer la composition de l\u2019atmosphère des exoplanètes et essayer de trouver des biosignatures, donc potentiellement des signes de vie extraterrestre », avance Nathalie Ouellette.En recherchant la présence de vapeur d\u2019eau, de CO2 et des marqueurs biologiques comme le méthane ou l\u2019oxygène, le NIRISS aura la capacité de mettre en lumière d\u2019autres mondes éventuellement habitables.Le FGS, quant à lui, aura la délicate tâche d\u2019orienter le télescope avec précision.En échange de la contribution essentielle du pays, des scienti?ques canadiens se sont vu attribuer 450 heures d\u2019observation et seront parmi les premiers à utiliser les données collectées par James-Webb.Olivia Lim se souvient de cette journée de la ?n du mois de mars 2021 lorsqu\u2019elle a appris qu\u2019elle faisait partie des chercheurs sélectionnés, tout comme trois de ses collègues de l\u2019iREx (voir p.34).« C\u2019était comme un party virtuel sur Slack ! » se remémore la doctorante en astrophysique de l\u2019Université de Montréal.Pour Olivia Lim et ses collègues, tout se fera\u2026 tout seul.« Ce n\u2019est pas nous qui manipulerons le télescope à distance, indique la jeune chercheuse.On enverra la programmation à la NASA, qui transmettra ensuite [nos commandes] à James-Webb.On n\u2019a pas à y penser ; on va juste attendre de recevoir nos données.» De grandes antennes radio réparties autour du monde capteront les signaux que le télescope transmettra jusqu\u2019à deux fois par jour.En attendant, ces chercheurs prennent déjà de l\u2019avance : tests de programmes, simulations avec des valeurs ?ctives, marathons de programmation, préécriture des articles avec des espaces « blancs » à remplir au dernier moment suivant les résultats.« Dans un monde idéal, dès qu\u2019on recevra les données, on appuiera sur un bouton et tout s\u2019analysera pour qu\u2019on soit capables d\u2019annoncer des résultats rapidement », souhaite Olivia Lim.La doctorante a fait le choix de rendre ses propres données publiques dès leur réception ; elle a à cœur l\u2019entraide au sein de la communauté scienti?que.Une décision qui va à contre-courant de la pratique : d\u2019ordinaire, les chercheurs sont propriétaires de leurs données pendant un an, ce qui accentue le besoin de travailler rapidement.« C\u2019est pour s\u2019assurer qu\u2019on a notre chance ; et si on ne les utilise pas, la communauté scienti?que pourra s\u2019en servir à son tour », justi?e Stefan Pelletier, lui aussi doctorant à l\u2019Université de Montréal.Ce sera alors une véritable course à la publication.En avril dernier, Hubble a fêté ses 31 ans de bons et loyaux services.Le temps a commencé à faire son œuvre : depuis le mois de juillet, le télescope fonctionne sur l\u2019ordinateur de secours, et les scienti?ques n\u2019ont pas l\u2019intention de le réparer lorsque celui-ci rendra l\u2019âme.James-Webb, lui, devrait fonctionner durant au moins cinq ans ; on espère néanmoins qu\u2019il fera long feu.« Malheureusement, cela risque de ne pas dépasser 11 ans », déplore Nathalie Ouellette.L\u2019enjeu est énergétique : même s\u2019il sera largement alimenté par l\u2019énergie solaire, un volume minime de carburant (de l\u2019hydrazine) servira à maintenir le télescope stable sur son orbite.Quand ces réserves seront à sec, James-Webb dérivera et s\u2019éloignera de sa courbe.Ce sera alors plus dif?cile de le pointer de manière précise vers les objets célestes.D\u2019ici là, croisons les doigts ! Position des quatre instruments scienti?ques 40 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 IMAGE : NASA Les instruments qui équipent James-Webb opèrent dans l\u2019infrarouge, ce qui permettra d\u2019observer des objets très lointains, comme les premières étoiles et galaxies, dont le spectre lumineux a été décalé vers l\u2019infrarouge par l\u2019expansion de l\u2019Univers.L\u2019imageur NIRISS est l\u2019aboutissement de 20 ans de travaux menés par René Doyon, professeur à l\u2019Université de Montréal et directeur de l\u2019iREx.Il codirige l\u2019équipe scientiique canadienne de James-Webb avec Chris Willott du Centre de recherche Herzberg en astronomie et en astrophysique du Conseil national de recherches du Canada.FGS-NIRISS MIRI NIRCam NIRSpec L\u2019opération de déploiement est sans doute la plus risquée.En mai 2021, une répétition a eu lieu, avec succès.\u2022 IMAGES : NASA/DREW NOEL ; DESIREE STOVER Le miroir est composé de 18 segments en béryllium recouvert d\u2019or.Chaque segment (comme celui sur cette photo) peut être manipulé indépendamment.Au inal, James-Webb aura une sensibilité 100 fois meilleure que celle d\u2019Hubble. ESPACE OLIVIA LIM À la recherche de vie extraterrestre Au cœur de la constellation du Verseau, à 39 années-lumière de notre planète bleue, se trouve le système Trappist-1.Découvert en 2016, il fascine Olivia Lim, doctorante à l\u2019Université de Montréal et rattachée à l\u2019iREx.Il est composé de sept planètes rocheuses de la taille de la Terre qui gravitent autour d\u2019une minuscule étoile, une naine rouge.« Au moins trois planètes se situent dans la zone habitable de Trappist-1, une région ni trop chaude ni trop froide où de l\u2019eau liquide pourrait être présente à leur surface.Et s\u2019il y en a, il pourrait y avoir de la vie », suppose Olivia Lim.La doctorante pointera le télescope spatial en direction de Trappist-1 pendant 54 heures.Elle étudiera les atmosphères de quatre exopla- nètes du système (dont l\u2019une est dans la zone habitable) par spectroscopie de transit grâce à l\u2019instrument canadien NIRISS.« On comparera la lumière qu\u2019on recevra de l\u2019étoile quand la planète passe devant celle-ci avec la lumière reçue quand la planète n\u2019est pas devant son étoile.James-Webb pourra alors nous dire si ces planètes ont une atmosphère ou pas », explique Olivia Lim.Elle espère repérer du CO2, de l\u2019eau et de l\u2019ozone, des éléments qui, sans con?rmer la présence de vie, seraient de premiers indicateurs qu\u2019il vaut la peine d\u2019en chercher en ces lieux.« On part avant tout en mission de reconnaissance », conclut-elle.SUR LA LIGNE DE DÉPART LOÏC ALBERT Une naine brune peut en cacher une autre Parmi le millier de naines brunes connues de notre galaxie, Loïc Albert en observera 20 à moins de 30 années-lumière du Soleil.« Si la Voie lactée était la ville de Montréal, ces naines brunes seraient mes voisines de rue », compare cet astrophysicien de l\u2019iREx.Ni planètes ni véritablement étoiles, les naines brunes sont des objets célestes atypiques, parfois considérées comme des « étoiles ratées ».« Leur cœur n\u2019est pas assez chaud pour que l\u2019hydrogène fusionne, alors elles n\u2019émettent presque aucune lumière », explique Loïc Albert.Ce sont aussi les astres les plus petits et les plus froids.« Ces balles de gaz refroidissent depuis leur formation, tel un tison ardent : quand le feu s\u2019éteint, c\u2019est encore chaud.Et comme n\u2019importe quel corps un peu chaud, elles émettent de la lumière dans l\u2019infrarouge », illustre le chercheur.Ces naines brunes se laisseront deviner grâce à l\u2019instrument NIRCam, qui image dans l\u2019infrarouge.Loïc Albert l\u2019utilisera pendant 39 heures dans l\u2019espoir de comprendre le processus de formation des étoiles.Il espère aussi découvrir des compagnons tournant autour de ces astres.« Il existerait des naines brunes encore plus froides que celles que l\u2019on connaît et qui orbiteraient autour d\u2019une autre naine brune ; elles seraient des objets extrêmes, comme des planètes gazeuses », avance M.Albert.Des observations impossibles à réaliser de la Terre, d\u2019où l\u2019importance d\u2019un télescope spatial comme James-Webb.54 heures 39 heures Au total, 286 scienti?ques dans le monde auront la chance d\u2019être les premiers à utiliser le télescope spatial James-Webb.Leurs projets se sont démarqués parmi les 1 200 déposés au comité d\u2019attribution du temps d\u2019observation, qui comprend près de 200 experts de la communauté astronomique mondiale.Cinq chercheurs québécois font partie de la sélection.Les voici.?42 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 IMAGE : GASPARD ALBERT STEFAN PELLETIER Une Jupiter chaude À 522 années-lumière de la Terre, la géante WASP- 127 b tourne étonnamment proche de son étoile.Elle fait partie des « Jupiter chaudes ».« Jupiter est une planète très froide dont la température est de -150 °C.Mais si on la ramène près du Soleil, ce dernier va la chauffer à 1 500 °C.C\u2019est ça, une Jupiter chaude », dit Stefan Pelletier, étudiant au doctorat à l\u2019Université de Montréal.Cette exoplanète gazeuse découverte en 2016, 1,3 fois plus grosse que Jupiter, mais six fois plus légère qu\u2019elle, intrigue le jeune chercheur, qui compare sa densité à celle de la barbe à papa.L\u2019exoplanète est « vraiment spéciale : comme Jupiter, elle est surtout composée d\u2019hydrogène, d\u2019hélium et d\u2019eau.Mais son atmosphère est très étendue en raison de son poids extrêmement léger et de sa haute température, de près de 1 000 °C ».Pour mieux établir la composition de l\u2019atmosphère de la géante chaude, Stefan Pelletier utilisera le spectromètre NIRSpec pendant 13 heures.Il souhaite con?rmer des observations laissant croire que du carbone existe dans l\u2019atmosphère de la planète.« Les données actuelles ne sont pas assez précises pour dire si c\u2019est du mo- noxyde, du dioxyde de carbone ou n\u2019importe quelle autre molécule de carbone.L\u2019objectif de mon observation, c\u2019est de déterminer quelles sont ces molécules de carbone et s\u2019il y en a beaucoup ou pas », mentionne Stefan Pelletier.De quoi nous renseigner sur la formation de ces planètes uniques.LISA DANG Un monde de lave Si l\u2019enfer était une planète, ce serait sans aucun doute K2-141 b.« Elle est si proche de son étoile que la partie qui lui fait face atteint les 3 000 °C.C\u2019est tellement chaud que la roche fond et créé un océan de lave géant ! » décrit Lisa Dang, doctorante à l\u2019Université McGill.Il s\u2019agit d\u2019une exoplanète rocheuse de la taille de la Terre.« Elle met seulement six heures pour faire le tour de son étoile et en est très près.Pour ces raisons, la rotation de l\u2019exoplanète se synchronise avec celle de son soleil », signale Lisa Dang.C\u2019est donc le même côté qui est toujours tourné vers l\u2019étoile, comme la Lune dont on aperçoit constamment la même face.Alors que la face diurne semble un monde de lave, la face cachée, elle, serait tout autre.« Si une planète n\u2019a pas de véritable atmosphère, rien n\u2019amène de l\u2019énergie du côté nocturne.Il s\u2019y trouve peut-être un continent », suppose Lisa Dang.La doctorante obtiendra 25 heures de données pour étudier la circulation de la lave ainsi qu\u2019une éventuelle atmosphère.Selon elle, une ?ne couche d\u2019atmosphère serait tout de même présente à la surface de K2-141 b grâce à l\u2019évaporation de la roche en fusion.Des vents supersoniques de plus de 5 000 km/h transporteraient la vapeur minérale du côté nocturne, où une « pluie de roches » s\u2019abattrait, à la manière du cycle de l\u2019eau de la Terre.Bref, elle tentera de mieux comprendre cette exoplanète aux deux mondes extrêmes.Cependant, il serait bien inutile de partir à la recherche de vie du côté « enfer » comme du côté sombre, où la température avoisine les -200 °C\u2026 JAMES SIKORA Explosion de lumière stellaire et vents extrêmes Dans la patte avant de la constellation de la Grande Ourse, l\u2019orbite de la « Jupiter chaude » HD80606b dessine une ellipse excentrée, c\u2019est-à-dire que l\u2019étoile ne se trouve pas en son centre.Un peu comme une comète ! Cette planète excentrique occupe James Sikora, chercheur postdoctoral de l\u2019Université Bishop\u2019s à Sherbrooke.La rotation de 111 jours de la planète l\u2019éloigne presque aussi loin de son étoile que la Terre l\u2019est du Soleil.Puis, elle s\u2019en rapproche de manière fulgurante pendant une brève période.L\u2019explosion de lumière stellaire donne alors naissance à des conditions météorologiques extrêmes.« La planète se réchauffe très rapidement et des vents s\u2019intensi?ent.Sur la face diurne de la planète, ils souf?ent à des centaines de mètres par seconde, faisant basculer les températures de l\u2019atmosphère », explique le postdoctorant.La température passe de 500 à 1 200 °C en à peine 6 heures.En observant HD80606b pendant 24 heures, le chercheur étudiera la structure de l\u2019atmosphère et des nuages de l\u2019exoplanète.« Quand la planète est loin de l\u2019étoile, de denses couches de nuages recouvrent la planète, mais quand elle s\u2019approche de son soleil, ils s\u2019évaporent subitement.C\u2019est à ce moment-là qu\u2019on va être capable d\u2019étudier son atmosphère », précise-t-il.Cela lui permettra de mieux comprendre les phénomènes météorologiques de ce monde lointain.13 heures 25 heures 24 heures OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 43 \u2022 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM ; GABRIEL GALINDO ROMAN SOCIÉTÉ OBTENIR UN ÉLÉPHANT.POUR DES PINOTTES I l y avait un moment que le Zoo de Granby lorgnait les potamochères.Quand Chantal Routhier a vu passer sur les réseaux sociaux que deux femelles venaient de naître au zoo de Toronto, elle a tout de suite manifesté son intérêt auprès de l\u2019établissement.Cinq mois plus tard, ces drôles de cochons sauvages d\u2019Afrique arrivaient à Granby avec une poche de moulée dans leurs valises.Le montant de la facture ?0 $.Qu\u2019a reçu le zoo de Toronto en échange ?Absolument rien.Quel bel élan de générosité ! « En réalité, de nos jours, c\u2019est très rare qu\u2019on mette une somme d\u2019argent sur un animal », explique Mme Routhier, la curatrice du zoo québécois.Elle y travaille depuis 1986 et son regard pétillant con?rme que sa passion est toujours intacte.« Dans notre communauté, on s\u2019entraide beaucoup.On envoie des individus ailleurs sans rien facturer et l\u2019on en reçoit sans rien payer.» Sauf bien sûr les frais relatifs au transport et aux soins vétérinaires, supportés par le zoo d\u2019accueil.Si une contribution ?nancière est demandée, elle est généralement destinée à un fonds pour la conservation d\u2019une espèce ou à un fonds de recherche destiné à accroître les connaissances a?n de trouver des traitements pour des maladies communes à certains animaux.Comment et pourquoi s\u2019est établi ce système ?On est bien loin de l\u2019époque des ménageries et des premiers zoos européens, à l\u2019orée du 19e siècle.Les maîtres du commerce mandataient alors des explorateurs pour capturer mammifères et volatiles exotiques aux quatre coins du monde et monnayaient les (rares) survivants de ces traversées.Jusqu\u2019aux années 1970, les parcs zoologiques s\u2019approvisionnaient ainsi régulièrement auprès de marchands d\u2019animaux qu\u2019ils payaient rubis sur l\u2019ongle.C\u2019est à ce moment que les critiques sur la captivité des animaux et la sortie de bêtes sauvages de leur milieu naturel ?qui se faisaient déjà entendre depuis le début du siècle ?se sont ampli?ées dans la presse.Pour des raisons éthiques et pratiques, car ils craignaient une diminution des sources habituelles d\u2019approvisionnement, les zoos ont décidé de modifier leurs façons de faire en éliminant presque toutes les transactions ?nancières.Les échanges constituent désormais « 99 % des transactions », selon Alexis Lécu, vétérinaire et directeur scienti?que du Parc zoologique de Paris.COMME DES POISSONS DANS L\u2019EAU Le chéquier n\u2019est ainsi dégainé qu\u2019en de rares occasions et, le plus souvent, il s\u2019agit d\u2019acquisitions de poissons et d\u2019invertébrés aquatiques pour enrichir les « collections », comme on dit dans le milieu.Une partie de l\u2019explication viendrait du fait qu\u2019il est dif?cile de faire se reproduire des poissons en captivité.On achète donc certaines espèces à des vendeurs spécialisés qui recueillent les spécimens dans la nature et les revendent aux aquariums, aux zoos et au public.De plus, ce marché serait davantage accepté socialement en raison du désintérêt général à l\u2019égard du sort des poissons et des invertébrés, indique en entrevue Violette Pouillard, qui a réalisé une foisonnante enquête sur les premiers zoos européens pour son ouvrage Histoire des zoos par les animaux : impérialisme, contrôle, conservation.« Il y a une sorte de marginalisation de ces espèces de la part des associations de protection de la faune et des mouvements d\u2019opposition, qui privilégient ce qui est plus facile à appréhender et aussi à présenter dans les médias.Par où commencer quand PAR ÉMILIE FOLIE-BOIVIN PHOTOS : DONALD ROBITALLE Comment les zoos se procurent-ils de nouveaux pensionnaires ?Sans jamais sortir leur porte-monnaie\u2026 ou presque ! Plongeon dans l\u2019univers des acquisitions animalières.44 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 Éléphant d\u2019Afrique se promenant dans son enclos au Zoo de Granby.Tous les animaux ?gurant dans ce reportage habitent dans cet établissement.OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 45 SOCIÉTÉ vous avez des centaines d\u2019espèces ?Pour des questions stratégiques, par celles qui attirent le plus l\u2019attention », dit cette chercheuse du Centre national de la recherche scienti?que à Paris.Ainsi, la dernière pieuvre exposée au Zoo de Granby a été achetée d\u2019un pêcheur commercial de Vancouver.« Elle venait de la mer : soit je la gardais en vie pendant trois ou quatre ans [son espérance de vie], soit elle ?nissait sur la table d\u2019un restaurant de Vancouver », rappelle Chantal Routhier avec son franc-parler.À l\u2019aquarium de la baie de Monterey en Californie, où l\u2019on se concentre sur la mise en vitrine d\u2019espèces animales et végétales locales, on préfère s\u2019approvisionner directement dans la « cour arrière », c\u2019est- à-dire dans les eaux froides du Paci?que qui bordent le célèbre établissement.« Environ 80 % de nos espèces exposées proviennent de là », précise Scott Reid, responsable des collections, en pointant par la fenêtre l\u2019océan qui se déroule sous ses yeux.Son équipe de biologistes et lui y ont accès grâce à un permis de l\u2019État de la Californie, qui opère une supervision très serrée.« Les petits poissons tropicaux et les invertébrés comme les anémones, on se les procure plutôt auprès de détaillants », ajoute celui qui travaille à l\u2019aquarium depuis 1997.PRÉSERVER L\u2019ADN Pour ce qui est du reste des animaux en vedette dans les zoos, on peut facilement compter sur leur progéniture pour grossir leurs rangs sans avoir à piger dans la savane.À partir du milieu du 20e siècle, l\u2019amélioration des conditions de vie et des connaissances médicales a permis aux animaux en captivité de se reproduire.Il existe toutefois un côté pernicieux à cette stratégie : toutes les girafes aujourd\u2019hui présentées dans les zoos canadiens agréés sont apparentées ! « Chez les espèces communes, comme le raton laveur, il n\u2019est pas nécessaire de surveiller la génétique de près », mentionne Gheylen Daghfous, conservateur des collections animales au Biodôme de Montréal.Mais pour 500 espèces animales, dont la girafe, la délicate question de la génétique entre dans l\u2019équation des emplettes zoologiques a?n de garder le plus de diversité dans les populations.Les couples sont minutieusement appariés pour éviter la consanguinité.Ainsi, l\u2019Association of Zoos and Aquariums (AZA) a mis en place en 1981 le plan pour la survie des espèces (Species Survival Plan ou SSP), un programme qui fournit chaque année aux établissements agréés ses recommandations au sujet des transferts et de la reproduction.Chacune des 500 espèces critiques a son SSP.Cindy Kreider, qui a passé 41 ans au zoo d\u2019Erie, en Pennsylvanie, en tant que curatrice et directrice, était jusqu\u2019à récemment chef du SSP des léopards de l\u2019Amour.Elle explique que les SSP sont une affaire de long terme : on veille au « bagage génétique pour les 100 prochaines années.Si la population en captivité est peu nombreuse, cela représente tout un dé?! » dit la nouvelle retraitée.Les animaux doivent idéalement avoir un bagage génétique aussi varié que leurs comparses sauvages ?ce qui serait le cas des léopards de l\u2019Amour.« Comme la population sauvage est peu nombreuse [on compte tout au plus une centaine d\u2019individus], elle est peut-être même plus génétiquement déficiente, puisqu\u2019on pourrait très bien y trouver des cas de reproduction entre parents et enfants », avance-t-elle.Pour brasser le bassin d\u2019ADN, il peut être nécessaire d\u2019ajouter du sang neuf, comme cela arrive avec les espèces qui se reproduisent en captivité à l\u2019aquarium de la baie de Monterey.« Pour les espèces n\u2019ayant pas une longue espérance de vie, telle la méduse, au bout d\u2019un certain moment, on doit aller pêcher une nouvelle lignée parentale pour que les générations suivantes conservent leur vigueur », signale Scott Reid.DES SURPLUS ET DES ANOVULANTS Débusquer ses futurs pensionnaires sur les réseaux sociaux n\u2019arrive pas tous les jours.C\u2019est pourquoi chaque individu tenu en captivité possède un numéro répertorié dans le logiciel ZIMS (Zoo Aquarium Software Management), qui le suivra toute sa vie.Le ZIMS contient de précieux renseignements sur l\u2019arbre généalogique des animaux.Les établissements y af?chent leurs animaux en surplus.Une sorte de Kijiji payant auquel sont abonnés 1 100 zoos et aquariums à travers le monde, agréés ou pas.« Cela permet de voir que telle ACQUÉRIR POUR MIEUX LIBÉRER ?Le billet des animaux de zoo est la plupart du temps un aller simple.Si plusieurs programmes de conservation tentent de préserver la diversité génétique et de sauver certaines espèces menacées, les remises dans la nature sont plutôt rares ?bien qu\u2019il y ait plusieurs cas d\u2019espèce, comme le cheval de Przewalski, le lamantin et le condor des Andes.La sauvegarde et la remise en liberté sont un travail de longue haleine ; on ne libère pas un léopard né dans un zoo au beau milieu d\u2019une prairie, car il risquerait de succomber dans les mois suivants sous les dents d\u2019un prédateur ou de se retrouver trop près d\u2019humains.Relâcher un animal dans son environnement peut parfois prendre plusieurs générations, et c\u2019est l\u2019apanage de spécialistes de la conservation.« Ils ont des connaissances en matière de géopolitique, de climat, de ressources\u2026 C\u2019est un tout autre métier que le nôtre et c\u2019est pourquoi les relations entre les zoos, les associations locales et les biologistes de terrain sont si importantes », dit avec humilité le directeur scienti?que Alexis Lécu.Et il serait erroné de penser qu\u2019une espèce plus petite est plus facile à remettre en liberté.Une étude du zoo de Chester, en Angleterre, a montré que l\u2019une de ses espèces de grenouilles nées en captivité avait adopté un chant de séduction diffé- rent de ses semblables à l\u2019état sauvage.Une différence qui peut s\u2019avérer problématique, puisque cette grenouille ne parle plus le même langage que ses potentielles conquêtes dans la nature.« Ce sont des subtilités qu\u2019on a intérêt à connaître avant de remettre ces animaux dans leur habitat naturel », indique Alexis Lécu.Si les acquisitions peuvent prendre du temps, les libérations dans la nature peuvent en demander encore bien davantage ! 46 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 Hippopotame commun Potamochères Rascasse volante Méduse commune OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 47 \u2022 PHOTOS : DONALD ROBITAILLE SOCIÉTÉ Lionne d\u2019Afrique Flamant des Caraïbes Tortue d\u2019Aldabra Panda roux QU\u2019EST-CE QU\u2019UN ZOO OU UN AQUARIUM AGRÉÉ ?Assez méconnu du public, l\u2019agrément est une reconnaissance qu\u2019un zoo ou un aquarium s\u2019engage à répondre à des standards de qualité quant aux soins et au bien-être des animaux, à participer à la conservation des espèces ainsi qu\u2019à la recherche scienti?que.L\u2019Association of Zoos and Aquariums est nord-américaine alors que l\u2019Association européenne des zoos et aquariums fait un travail similaire sur le Vieux Continent.Chez nous, Aquariums et zoos accrédités du Canada regroupe 30 installations au pays, et 7 établissements québécois en sont membres (dont le Biodôme de Montréal et le Zoo de Granby).Cet agrément est accordé au terme d\u2019une inspection rigoureuse des installations par un groupe d\u2019experts du milieu zoologique (des vétérinaires, des responsables des acquisitions, etc.), qui a lieu tous les cinq ans.48 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 \u2022 PHOTOS : DONALD ROBITAILLE Ici, tout est plus beau à vélo ! Des vacances avec Vélo Québec Voyages, c\u2019est faire le plein.de paysages grandeur nature et de découvertes fascinantes.Grâce à vous, chers cyclistes, la route est plus belle à vélo ! Merci d\u2019avoir roulé avec nous.veloquebecvoyages.com Photos : Diane Dufresne et Yvan Monette, François Poirier Pour rêver vélo toute l\u2019année.espèce dans tel établissement a eu des petits, alors si l\u2019on est intéressé, on peut contacter le personnel et amorcer la discussion », déclare Gheylen Daghfous, du Biodôme de Montréal.Les zoos agréés préfèrent nettement transférer leurs pensionnaires dans d\u2019autres lieux membres d\u2019associations reconnues (voir l\u2019encadré ci-contre).« On essaie de les prioriser parce qu\u2019ils ont des standards de qualité à respecter, souligne Scott Reid.On veut s\u2019assurer que les animaux offerts se retrouvent dans une bonne maison.» Cela dit, les parcs zoologiques ne sont pas des pouponnières.« Je ne vais pas faire se reproduire tous les animaux juste pour avoir des bébés ! s\u2019exclame Chantal Routhier, la curatrice du Zoo de Granby, qui est agréé par l\u2019AZA et Aquariums et zoos accrédités du Canada.On gère les populations selon les besoins.C\u2019est pour cette raison que les coordonnateurs de SSP sondent souvent les zoos pour savoir lequel est prêt à prendre plus d\u2019animaux et à en échanger.» Dans le cas où les besoins quant à la reproduction ne pressent pas, on peut recourir à la contraception, une pratique très courante en Amérique du Nord pour éviter de se retrouver avec 12 zèbres sur les bras et aucun zoo pour les accueillir.La philosophie européenne diffère passablement.Certains zoos ne répriment pas les comportements naturels de l\u2019animal en captivité.Quitte à euthanasier les bébés excédentaires lorsqu\u2019aucun établissement ne souhaite les acquérir.Évidemment, cette pratique amène son lot de questions éthiques.« Est-ce que la reproduction est vraiment indispensable au bien-être animal ?Posez-vous la question pour l\u2019humain et vous n\u2019êtes pas plus avancé ! » remarque Alexis Lécu, du Parc zoologique de Paris.Il avoue avoir passé de nombreuses soirées à débattre du sujet avec ses homologues scandinaves.« Scienti?quement, on n\u2019arrive pas à démontrer qu\u2019un animal qui se reproduit se porte mieux que celui qui ne se reproduit pas.C\u2019est très subjectif.» Il évoque notamment le cas de Marius, le girafon du zoo de Copenhague, dont l\u2019euthanasie a fait les manchettes en 2014.Disséqué devant un groupe scolaire avant que les morceaux de sa carcasse soient offerts aux lions, le jeune mammifère était en pleine santé, mais considéré par les coordonnateurs d\u2019espèces de l\u2019Association européenne des zoos et aquariums comme « non nécessaire », puisque ses gènes étaient déjà bien représentés en Europe.Le mâle d\u2019un an avait été mis sur une liste de surplus.En vain.Chantal Routhier aurait bien aimé le sauver.Mais les exigences de l\u2019Agence canadienne d\u2019inspection des aliments, qui visent à éviter que des maladies ou des pathogènes entrent au pays, ne le lui permettaient pas.« La girafe est un ruminant et l\u2019animal est automatiquement interdit d\u2019entrée, car les risques sont trop élevés.» La chaise musicale entre les zoos est en effet complexe et chaque transfert demande une ?opée de permis, de documents légaux, d\u2019autorisations des instances fédérales, d\u2019examens médicaux, de quarantaines et des mois, parfois même des années de travail.LES EXCEPTIONS À LA RÈGLE Il arrive que de nouveaux visages ne proviennent ni d\u2019un autre zoo ni d\u2019un achat plani?é.Il peut s\u2019agir de dons du public ou de saisies aux douanes, « bien qu\u2019on ne puisse pas tout accepter, pour des questions d\u2019espace, et ce n\u2019est pas le but premier du zoo », précise Chantal Routhier.Ces animaux peuvent aussi venir de refuges ou de sanctuaires.C\u2019est le cas de Macéo, l\u2019un des pumas du Parc zoologique de Paris.Ce jeune mâle attaquait des troupeaux domestiques au Chili et a donc été placé dans un refuge.« Les zoos chiliens ont déjà trop de pumas, alors ces animaux sauvages ont peu d\u2019avenir quand ils ne peuvent pas être réintroduits dans leur milieu naturel, dit Alexis Lécu, qui est également consultant pour le Programme européen pour les espèces menacées (l\u2019équivalent européen des SSP), entre autres pour les lémuriens et les girafes.Je suis allé sur place et l\u2019on a enseigné aux agents chiliens à anesthésier leurs pumas, à faire des prélèvements pour la recherche et à poser des colliers.En contrepartie, on a retiré du refuge cet animal, qui était gardé dans de mauvaises conditions, pour l\u2019amener ici.Et il s\u2019est reproduit, alors on est assez ?ers de pouvoir dire que les gènes du puma de Patagonie sont à Paris ! Il est toujours en captivité, mais, au moins, on a pu améliorer son bien-être.» Comme quoi le partage des connaissances peut faire office de monnaie d\u2019échange, le savoir, lui aussi, valant son pesant d\u2019or ! 50 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 CuL e TR u ÉMILIE FOLIE-BOIVIN @efolieb V I S I T E R Les coulisses d\u2019une icône De passage dans le centre- ville de Montréal, on peut apercevoir Habitat 67, iconique joyau historique.Mais se contenter de le contempler de loin reviendrait à bouder son plaisir.Après une pause pandémique, les visites guidées de ses coulisses ?et de l\u2019unité rénovée de son architecte, Moshe Safdie, aujourd\u2019hui âgé de 83 ans ?reprennent du service.Lancées en 2017, elles offrent une vue panoramique sur un pan de l\u2019histoire moderne de la ville ainsi que sur un trésor d\u2019ingénierie ?érigé grâce à de solides calculs mathématiques.En circulant sur les passerelles et dans les enchevêtrements de « rues » et de terrasses, les visiteurs pourront mieux comprendre tout le génie du créateur, qui a commencé à travailler sur ce projet alors qu\u2019il sortait tout juste de l\u2019Université McGill.On y apprend comment ces empilages de blocs de béton identiques peuvent tenir, on découvre avec amusement pourquoi il n\u2019est pas nécessaire de déneiger les couloirs extérieurs l\u2019hiver (même après une grosse bordée !) et l\u2019on savoure chaque menu détail, comme l\u2019absence d\u2019un système de chauffage visible, les fontaines d\u2019eau créées par la pluie lors d\u2019une averse et le curieux ascenseur dépourvu de numéros d\u2019étage conçu pour que les voisins se croisent et échangent.Une visite de 90 minutes qui fait jaser et alimente les rêves.Visites guidées d\u2019Habitat 67, habitat67.com/visites-guidees- habitat-67 E X P L O R E R La SSI comme si vous y étiez Peu d\u2019élus ont eu la chance de se rendre dans la Station spatiale internationale (SSI), mais la technologie nous offre en?n l\u2019occasion de devenir l\u2019un de ces rares privilégiés.Il suf?t de se procurer une entrée pour le voyage immersif L\u2019in?ni, une expérience interactive mitonnée par les Studios Félix et Paul et Studio PHI.Et c\u2019est parti pour un formidable séjour en orbite sans avoir à passer par l\u2019entraînement de la centrifugeuse ! Tout se déroule dans une pièce sans lumière où l\u2019on se déplace à tâtons.Une fois le casque de réalité virtuelle en?lé, on déambule dans un canevas grandeur nature de la SSI.Pendant le parcours, on touche une à une les sphères lumineuses qui apparaissent sous nos yeux et des vidéos nous catapultent dans la Station en compagnie des astronautes.La visite est unique pour chaque participant : on peut se retrouver au beau milieu d\u2019un repas à l\u2019ambiance collégiale avec les occupants, témoin d\u2019une expérience scienti?que, au retour d\u2019une sortie dans l\u2019espace ou encore au cœur de con?dences des passagers.À la fois intime, personnelle et philosophique, cette incursion donne l\u2019impression de faire partie de la mission.Pendant la demi-heure où l\u2019on navigue de vidéo en vidéo, on passe à plusieurs reprises devant la coupole d\u2019observation panoramique sans vraiment pouvoir s\u2019y arrêter, mais ô bonheur, ce bonbon nous est présenté sur un plateau d\u2019argent au dessert.On peut alors contempler la Terre dans toute sa fragilité et sa splendeur pendant plusieurs minutes à couper le souf?e.L\u2019atterrissage se déroule sans casque, avec l\u2019installation audiovisuelle de l\u2019artiste japonais Ryoji Ikeda.Cette projection hyperactive reprend le thème de l\u2019espace et de la technologie et montre une composition de diodes électroluminescentes se re?étant sur un miroir géant placé au sol.En première mondiale à Montréal, L\u2019in?ni dure environ 60 minutes.Il est suggéré de réserver très rapidement, puisqu\u2019après le 7 novembre sa tournée nord-américaine le propulsera vers Houston.L\u2019in?ni, présenté à l\u2019Arsenal Art contemporain jusqu\u2019au 7 novembre, phi.ca/fr/expositions/in?ni-montreal \u2022 IMAGES : WILLIAM ARCAND (L\u2019ÉLOI) ; SHUTTERSTOCK.COM OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 51 LIRE Mission de sauvetage À l\u2019heure où le naturaliste britannique David Attenborough, ?gure phare de la BBC, célébrait sa cinquantaine, en 1976, le nombre d\u2019êtres humains avait plus que doublé depuis sa naissance.Témoin privilégié des grands bouleversements planétaires, l\u2019intarissable explorateur aujourd\u2019hui âgé de 95 ans est plus déterminé que jamais à nous expliquer toute l\u2019urgence de protéger la biodiversité de ce monde, dont il n\u2019a cessé de nous révéler la beauté.Dans son livre Une vie sur notre planète, il reprend les codes de son documentaire-testament du même nom et le boni?e.Si les livres sur le thème sont légion, celui-ci se distingue par sa touche autobiographique, s\u2019appuyant sur les nombreux voyages de l\u2019auteur et illustrant la façon dont nos vies sont intimement liées à l\u2019équilibre incertain de la Terre.Il explique concrètement ce qui nous attend si nous continuons à le perturber à ce rythme effréné et offre des pistes de solution en présentant des approches qui ont porté leurs fruits et permis à des espèces et des écosystèmes de rebondir.Tel un grand-père bienveillant, David Attenborough tricote un essai inspirant et émouvant qui invite à passer à l\u2019action a?n que nous ayons la chance, espérons-le, de raconter à nos petits-enfants comment nous sommes parvenus à renverser la vapeur.Une vie sur notre planète, par David Attenborough, Flammarion Québec, 288 p.Une battante et son spectromètre Les tests antidopages de Christiane Ayotte ont causé des tsunamis dans le sport professionnel.Le parcours de cette chimiste reconnue pour sa rigueur et son intégrité est si riche qu\u2019on ne s\u2019étonne pas que l\u2019auteur Mathieu-Robert Sauvé ait tenu à le raconter dans la captivante biographie L\u2019incorruptible : la vie et l\u2019œuvre de Christiane Ayotte.Avec le franc-parler qu\u2019on lui connaît, la directrice du Laboratoire de contrôle du dopage du Centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie de l\u2019Institut national de la recherche scienti?que revient sur ses dif?cultés et ses victoires, que ce soit à ses débuts comme jeune chercheuse ou en tant que femme, mère et ?gure de proue dans un milieu où les tractations douteuses et malhonnêtes allaient bon train.Elle brise le silence sur les batailles personnelles et professionnelles qu\u2019elle a dû mener.Si la spectrométrie de masse lui permet de débusquer la plupart des tricheurs, le nouveau far west des produits dopants dont elle nous livre un aperçu nous montre qu\u2019elle a encore bien du pain sur la planche.L\u2019incorruptible : la vie et l\u2019œuvre de Christiane Ayotte, par Mathieu-Robert Sauvé, Les Éditions Québec Amérique, 358 p.Et que ça saute ! Notre fascination pour les volcans n\u2019a d\u2019égal que la crainte qu\u2019ils nous inspirent.Ces objets au tempérament bouillant sont encore plus intrigants lorsqu\u2019ils nous sont racontés avec passion ! Dans Monstres sacrés : voyage au cœur des volcans, la volcanologue québécoise Julie Roberge attire notre attention sur 25 de ces géants campés sur Terre ?et ailleurs dans notre système solaire.La personnalité de chaque volcan se dessine sous nos yeux au ?l des vibrantes illustrations d\u2019Aless MC et de la description de ses traits morphologiques, habitudes éruptives et autres anecdotes sur ses répercussions culturelles et climatiques.Voilà un documentaire jeunesse résolument original où les légendes, la science et l\u2019histoire coulent de source.Monstres sacrés : voyage au cœur des volcans, par Julie Roberge et Aless MC, La Pastèque, 88 p.\u2022 IMAGES : FLAMMARION QUÉBEC ; LES ÉDITIONS QUÉBEC AMÉRIQUE ; LA PASTÈQUE ÉCOUTER Tout sauf mou Que ce soit pour comprendre les secrets des sondages, le plagiat, les pseudosciences ou l\u2019importance du hasard en science, chaque épisode du balado québécois Au sujet des sciences humaines et sociales.procure un savant plaisir entre les deux oreilles.Les projecteurs sont braqués sur une jolie cuvée de chercheurs universitaires qui, à tour de rôle, prennent le temps de se pencher sur des questions et des enjeux liés à ce que certains quali?ent avec mépris de « sciences molles », à travers des exposés érudits mais accessibles.Au sujet des sciences humaines et sociales., d\u2019une durée de 45 à 60 minutes, www.buzzsprout.com/1564514 Ça fait rire les oiseaux Tout comme Shazam permet de mettre un nom sur la chanson qui accompagne votre publicité préférée, l\u2019application BirdNET reconnaît d\u2019un clic la sérénade des oiseaux croisés sur votre chemin.Conçu par le Cornell Lab of Ornithology et l\u2019Université de technologie de Chemnitz, BirdNET fait appel à la science participative pour alimenter sa banque de données.La plateforme est d\u2019une précision inouïe : elle parvient à déceler un chant de cardinal entre le bruit d\u2019une scie et le passage des avions.Il n\u2019y a qu\u2019à pointer son téléphone en direction du chant et le tour est joué.BirdNET permet de trouver le petit nom de près de 1 000 espèces communes d\u2019Amérique du Nord et d\u2019Europe.Très sympa pour se familiariser avec le voisinage fréquentant nos mangeoires ! BirdNET, à télécharger sur votre plateforme d\u2019applications préférée 52 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 ÉCOUTEZ NOS BALADOS ! « Découvrez nos séries documentaires qui vous feront entendre la science autrement à travers des enquêtes, des entrevues et des portraits exclusifs.» Marie Lambert-Chan, rédactrice en chef COMMENT LES ÉCOUTER ?1.À partir d\u2019un appareil Apple, lancez l\u2019application Balados.2.Au bas de l\u2019écran, appuyez sur la loupe et tapez Québec Science.3.Appuyez sur l\u2019icône de l\u2019émission (ci-dessus), puis sur le bouton « S\u2019abonner ».Ou, à partir d\u2019un ordinateur, rendez-vous à l\u2019adresse www.quebecscience.qc.ca/balados OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 | QUÉBEC SCIENCE 53 été 2021 nous a offert un avant- goût de ce que nous réservent les prochaines années : dôme de chaleur et incendies au pays ; feux dévastateurs en Grèce, en Algérie et ailleurs ; chaleur extrême en Sibérie ; inondations monstres en Chine et en Allemagne\u2026 Autant d\u2019évènements qui portent la signature des changements climatiques, attestant qu\u2019il ne suf?t plus de fournir notre juste part d\u2019efforts pour diminuer rapidement nos émissions de gaz à effet de serre (GES), mais qu\u2019il faut également s\u2019adapter à des conditions déjà hors norme.L\u2019enjeu de l\u2019adaptation ne date pas d\u2019hier, mais il ne fait pas partie des sujets les plus prisés en matière d\u2019action climatique.Il suscite même la grogne : l\u2019épreuve uniforme de français de 2019 demandait « Peut-on s\u2019adapter aux changements climatiques ?», ce qui avait soulevé l\u2019ire d\u2019élèves de cinquième secondaire, qui y voyaient une forme de défaitisme.Bien que je comprenne cette réaction, nous ne pouvons malheureusement plus balayer du revers de la main le besoin ?voire la nécessité ?de parler d\u2019adaptation.Depuis les années 1980, les phénomènes météorologiques extrêmes ont coûté plus de 4 900 milliards de dollars (en valeur de 2019) en dommages à travers le monde, dont près de 31 milliards au Canada.Alors que la probabilité et l\u2019intensité de ces catastrophes augmentent, on estime qu\u2019en moyenne, au pays, plus de 5 milliards de dollars devraient être investis chaque année uniquement pour adapter les infrastructures municipales à ce qui nous attend.Un rapport réalisé en 2019 pour l\u2019Union des municipalités du Québec a évalué à plus de 2 milliards de dollars sur cinq ans les surcoûts d\u2019investissements associés à cette adaptation pour les 10 grandes villes de la province.Cette réalité explique sans doute en partie pourquoi le Canada s\u2019est engagé en décembre 2020 à élaborer sa première stratégie nationale d\u2019adaptation étant donné qu\u2019il demeure encore bien des lacunes à notre préparation quant aux aléas climatiques.Au Québec, le plan 2020-2025 du consortium climatique Ouranos vise précisément à accélérer ce processus.Nathalie Bleau, coordonnatrice scienti?que chez Ouranos, m\u2019expliquait que « les changements climatiques ont des répercussions croissantes au Québec.Même avec des réductions importantes de GES, le carbone déjà accumulé dans l\u2019atmosphère maintiendra un réchauffement désormais inéluctable.L\u2019adaptation est donc un passage obligé, mais c\u2019est un passage avec de plus en plus de solutions ».En effet, des solutions, il y en a.En commençant, peut-être, par un aménagement du territoire favorable aux milieux de vie plus résilients et plus respectueux des écosystèmes.Prévue pour le printemps 2022, la Stratégie nationale d\u2019urbanisme et d\u2019aménagement des territoires du Québec ouvre ainsi la voie aux mécanismes d\u2019adaptation.Parmi ceux-ci se trouvent la conservation et la gestion des grands parcs urbains, des écosystèmes forestiers périurbains et des milieux humides.À cet égard, les solutions basées sur la nature ont de plus en plus la cote en termes d\u2019action climatique (tant pour l\u2019atténuation que pour l\u2019adaptation).Autre incontournable : une gestion des infrastructures municipales qui intègre l\u2019évaluation des risques climatiques.En adaptant les réseaux d\u2019eaux pluviales névralgiques, en protégeant les villes des inondations ou encore en aménageant des espaces verts près des réseaux routiers, on réduit notre vulnérabilité climatique.En?n, la mise à niveau des codes et des normes établis par les différents paliers de gouvernement fait partie de notre boîte à outils : que ce soit par la réduction des îlots de chaleur, l\u2019utilisation de matériaux à fort indice de ré?ectance solaire pour les toits ou encore la modernisation des pratiques de construction de bâtiments ou d\u2019installations énergétiques pour diminuer leur empreinte écologique.Néanmoins, le dé?demeure dans la coordination, la multiplication et le ?nancement de ces stratégies d\u2019adaptation.En août dernier, le Groupe d\u2019experts intergouvernemental sur l\u2019évolution du climat publiait la première partie de son sixième rapport.Il y traitait de l\u2019état des connaissances scienti?ques.Le ton était incisif et sans appel : si rien n\u2019est fait dans l\u2019immédiat, on fonce vers un mur.On attend le second volet en février 2022 ; il portera sur les conséquences des changements climatiques\u2026 ainsi que sur l\u2019adaptation.Il y a fort à parier que ce document sera tout aussi fracassant.Soyons clairs : la notion d\u2019adaptation n\u2019est pas synonyme d\u2019abdication vis-à-vis de la crise climatique.Au contraire, cela signi?e de prendre acte de la pleine mesure de la situation a?n de s\u2019outiller pour que tout un chacun ?particulièrement les plus vulnérables ?puisse être en mesure d\u2019entrevoir l\u2019avenir avec un minimum de sécurité.En?n, un peu comme le mantra qu\u2019on nous ressasse ad nauseam depuis des années selon lequel « l\u2019économie et l\u2019environnement vont de pair », il m\u2019apparaît désormais indéniable qu\u2019il en va de même quant aux notions d\u2019atténuation et d\u2019adaptation aux changements climatiques.Ces deux concepts sont indissociables et se doivent d\u2019évoluer main dans la main.Et si l\u2019on parlait d\u2019adaptation ?L Les opinions exprimées dans cette chronique n\u2019engagent que leur auteur.JEAN-PATRICK TOUSSAINT @JeanPatrickT Anthropocène IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM 54 QUÉBEC SCIENCE | OCTOBRE-NOVEMBRE 2021 RÉTROVISEUR L\u2018HISTOIRE DES SCIENCES VUE PAR SATURNOME DÉJÀ PARUS 27 EXPRESSIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE REVISITÉES 27 CHANSONS QUI ONT MARQUÉ LE QUÉBEC 27 LIEUX HISTORIQUES À DÉCOUVRIR NOS COMPORTEMENTS EN SOCIÉTÉ \u2013 27 EXPLICATIONS 27 RÉALITÉS DE NOTRE QUOTIDIEN \u2013 LEURS ORIGINES C O L L E C T I O N 27 LES heuresbleues.ca PREMIÈRE COLLECTION DE SCIENCE ET DE SAVOIR entièrement conçue au Québec par des spécialistes et des scientiiques d\u2019ici?! À PARAÎTRE LES 27 CHANSONS NO.1 DES BEATLES Novembre 2021 Michelle Drapeau, Ph.?D.Paléoanthropologue au Dépar tement d\u2019anthropologie de l\u2019Université de Montréal, elle s\u2019intéresse particulièrement à la transformation morpho logique des plus anciens hominines.Jean Bouchard, Ph.?D.Il consacre ses recherches à la dégradation de la cellulose ainsi qu\u2019au développement d\u2019un nanomatériau, la nanocellulose cristalline, qui fut primée, en 2013, par le CNRSGC.27 CARACTÉRISTIQUES HUMAINES FAÇONNÉES PAR L\u2019ÉVOLUTION Une aventure au cœur de l\u2019évolution de l\u2019espèce humaine : vous ne vous verrez plus jamais de la même façon.27 CONDITIONS ESSENTIELLES À LA VIE HUMAINE Notre existence repose sur chacune de ces 27 conditions.Une seule manque et nous disparaissons.Une exploration de la chimie du vivant.NOUVEAUTÉS 21?$ Incontournables Portes ouvertes Au centre de tout Samedi 23 octobre 2021 "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.