Relations, 1 mars 2021, Printemps 2021, No 812
[" NUMÉRO 812 PRINTEMPS 2021 P P C O N V E N T I O N ?: 4 0 0 1 2 1 6 9 DÉBAT : FAUT-IL SE MÉFIER DE LA COLLAPSOLOGIE ?ARTISTE INVITÉ : CAKE$ PALESTINE : LE COLONIALISME ISRAÉLIEN MIS À NU BOLIVIE : ÉCHEC DE LA CONTRE- RÉVOLUTION CONSERVATRICE 9,95 ?$ DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti Catherine Caron Michaël Séguin MAQUETTE GRAPHIQUE Mathilde Hébert RÉALISATION GRAPHIQUE tatou.ca ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn Geneviève Grenier RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Dominique Bernier, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mireille D\u2018Astous, Mouloud Idir, Robert Mager, Rolande Pinard, Louis Rousseau COLLABORATEURS Gregory Baum ?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert ?,Yara El-Ghadban, Marie-Élaine Guay, Maya Ombasic, Jean-Claude Ravet.IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-66-2 ISBN (VERSION PDF) : 978-2-924346-67-9 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 234 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca NUMÉRO 812 PRINTEMPS 2021 19 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites.Depuis 80 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.5 ÉDITORIAL DES ARTS VIVANTS AU POINT MORT ?Catherine Caron ACTUALITÉS 6 LA RELANCE À TOUT PRIX ?Lucie Sauvé et Pierre Dumont 8 MORATOIRE SUR LA CHASSE À L\u2019ORIGNAL Jessica-Rose Lacroix 10 LA PCU, UN BON POINT DE DÉPART Pierre Céré 11 CHILI : LES CHANTIERS D\u2019UNE NOUVELLE DÉMOCRATIE Marie-Christine Doran 12 DÉBAT FAUT-IL SE MÉFIER DE LA COLLAPSOLOGIE ?Nadia Seraiocco et Yves-Marie Abraham 34 AILLEURS BOLIVIE : ÉCHEC DE LA CONTRE-RÉVOLUTION CONSERVATRICE Pablo Stefanoni 37 REGARD LA « SQUAD » CONTRE L\u2019ESTABLISHMENT DU PARTI DÉMOCRATE Roger Rashi 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE FAIRE TAIRE L\u2019ALLIÉ DES ADIVASIS Pradeep W.K.42 CHRONIQUE LITTÉRAIRE de Marie-Élaine Guay APEX 44 QUESTIONS DE SENS par Maya Ombasic QUI A PEUR DES QUESTIONS ?RECENSIONS 45 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Yara El-Ghadban BOCHRA 2 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 ARTISTE INVITÉ Cake$ est un artiste de rue anonyme, particulièrement actif dans la région de Bethléem.Ses pochoirs en noir ornent principalement le mur d\u2019apartheid qui sépare les Israéliens des Palestiniens, mais uniquement du côté palestinien.Sa pratique artistique lui permet d\u2019évoquer l\u2019expérience de domination subie par le peuple palestinien et d\u2019imaginer un avenir radicalement meilleur en Palestine historique.Ses créations mettent souvent en scène des enfants qui jouent en terrain de guerre, notamment avec du ?l barbelé et des soldats.L\u2019art est pour lui une manière de résister et d\u2019ouvrir des espaces de liberté et d\u2019action collective puisque ses œuvres, qui interpellent celui ou celle qui passe, sont exposées sur un mur qui, ultimement, est appelé à tomber.Instagram : cakes_stencils DOSSIER 14 PALESTINE : LE COLONIALISME ISRAÉLIEN MIS À NU Emiliano Arpin-Simonetti 17 SARHA Yara El-Ghadban 19 INCARCÉRER POUR COLONISER, RÉSISTER POUR S\u2019AFFRANCHIR Nahla Abdo 21 ISRAËL, UN ÉTAT JUIF ET SÉCULIER ?Revital Madar 23 PALESTINE : UNE LUTTE CONTRE LA SUPRÉMATIE JUIVE Entrevue avec Joseph Massad, réalisée par Mouloud Idir, en collaboration avec Emiliano Arpin-Simonetti 24 LES RESPONSABILITÉS DE L\u2019ÉGLISE CATHOLIQUE FACE AU PEUPLE PALESTINIEN Michel Sabbah 28 LA RÉSISTANCE COMME NÉCESSITÉ VITALE À GAZA Michaël Séguin 30 QUEL ESPOIR POUR LES RÉFUGIÉS PALESTINIENS ?Monique Chemillier-Gendreau 32 LES SOLIDARITÉS QUÉBÉCOISES AVEC LA PALESTINE Dyala Hamzah 23 Photo : Robby Rent, 2019.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 3 ouvelles avenues pour la solidarité av alestine Alors que l\u2019accaparement des territoires palestiniens par l\u2019État d\u2019Israël s\u2019accélère impunément, l\u2019urgence d\u2019agir n\u2019est plus à démontrer.Mais comment ?Quelles approches sont les plus prometteuses ?Organisé dans la foulée du dossier de Relations « Palestine : le colonialisme israélien mis à nu » (printemps 2021), ce webinaire abordera diférentes avenues \u2013 juridiques, culturelles et économiques \u2013 pour renverser l\u2019apartheid israélien et remettre la question palestinienne à l\u2019ordre du jour international.?vec Moniq ?hemillier- ?endreau Professeure émérite de droit public et de science politique à l\u2019Université de Paris ; ?y ?amzah Professeure agrégée au Département d\u2019histoire de l\u2019Université de Montréal et membre de la coalition BDS-Québec ; ?evital Madar Doctorante au programme Cultural ?tudies de l\u2019Université hébraïque de Jérusalem.?ate Le mardi 30 mars 2021 ?eure de 12 h à 14 h (heure normale de l\u2019Est) Inscription bit.ly/WebinairePalestine ?enseignements Michaël Séguin relations@cjf.qc.ca revuerelations.qc.ca D\u2019après l\u2019œuvre de Cake$, Une petite ?lle escaladant une clôtur ?alestine, 2019.Webinaire Organisé conjointement avec DES ARTS VIVANTS AU POINT MORT ?P our plusieurs, c\u2019est une évidence : lorsque la vie reprendra un cours plus normal, nous nous retrouverons en personne avec plaisir dans nos milieux comme dans l\u2019action collective.D\u2019autres s\u2019interrogent : sortis de nos bulles, retrouverons-nous si facilement le goût d\u2019être ensemble ?Les artistes, en outre, s\u2019inquiètent : s\u2019abreuvant plus que jamais aux sources numériques, le public retrouvera-t-il la soif du spectacle vivant ?La soif d\u2019un rituel millénaire par lequel nous vivons en chair et en os avec d\u2019autres \u2013 et grâce à d\u2019autres \u2013 une expérience de partage, d\u2019enchantement, de catharsis ou de remise en question qui nous confronte à nos douleurs comme à nos espérances.Cette expérience peut nourrir notre capacité d\u2019empathie et d\u2019ouverture à l\u2019autre et à ce qui nous dépasse, notre capacité de créer de l\u2019humanité.Qu\u2019il s\u2019agisse de soirées de slam, de concerts ou de pièces de théâtre, l\u2019art vivant ouvre des chemins mystérieux en nous, faisant vibrer de joie, pleurer ensemble ou ré?échir, nous aidant à vivre au-delà des contingences matérielles et, pour l\u2019heure, sanitaires.Il doit être accessible à toutes et à tous.À l\u2019échelle des urgences et des réalités choquantes et déshumanisantes que porte la crise actuelle, il ne peut être considéré comme futile que si on oublie que les droits culturels sont indissociables des droits humains et que l\u2019art, au creux des guerres ou dans le vent des révolutions, a de tout temps prouvé son caractère essentiel.Dans cet esprit, le 7 février dernier, une deuxième manifestation depuis juin rassemblait des centaines d\u2019artistes à Montréal, en écho à des mobilisations semblables ailleurs.S\u2019y exprimait l\u2019exaspération d\u2019un milieu des arts vivants qui, dans le respect de consignes sanitaires strictes, juge possible d\u2019offrir des spectacles en présence, pas seulement dans des espaces virtuels.Sa consternation s\u2019est accentuée par la suite lorsque les cinémas ont pu réouvrir, mais pas les théâtres.Ce milieu est parmi les plus touchés par la crise actuelle1.Comme dans d\u2019autres secteurs d\u2019activité, cette dernière a aggravé pauvreté, inégalités et une précarisation qu\u2019un certain star system, ne servant qu\u2019une minorité d\u2019artistes au Québec, tend à masquer.Les aides accordées aux organismes ne « ruissellent » pas toujours suf?samment jusqu\u2019aux individus ; il faut y remédier tout en faisant aboutir la révision en cours des lois sur le statut de l\u2019artiste, entre autres réformes2.Il faut penser en particulier à la relève et à tous ceux et celles qui vivent des tournées internationales, grâce au désir des publics étrangers de les découvrir, pendant qu\u2019ici trop de diffuseurs favorisent plutôt une quasi-monoculture de l\u2019humour (pas cher à présenter et qui rapporte beaucoup).Résultat : un grand pan de la population reste privé de productions variées acclamées ailleurs.On ne sortira pas d\u2019une telle crise sans créativité.Sans être capables d\u2019imaginer, par exemple, comme le ?t Roosevelt avec le New Deal lors de la Grande Dépression, que des investissements publics massifs puissent relancer une économie en faisant travailler et vivre des milliers d\u2019artistes qui, de surcroît, enrichiront ainsi notre patrimoine culturel.C\u2019est ce que ?t à l\u2019époque le Federal Project One et ses nombreux programmes, basés sur l\u2019idée qu\u2019en temps de crise, l\u2019artiste a droit à un emploi d\u2019artiste ?nancé par l\u2019État au même titre que d\u2019autres travailleurs, et que les arts sont toujours aussi importants dans une société que le commerce ou l\u2019agriculture.Aujourd\u2019hui, nos gouvernements feraient bien de s\u2019en inspirer.Certes, la pandémie de COVID-19 leur pose d\u2019immenses dé?s et des mesures exceptionnelles sont mises en place, mais ils peuvent faire encore plus pour les artistes et toutes les personnes dans le besoin.Pour peu qu\u2019ils osent sortir du carcan néolibéral qui asphyxie la capacité d\u2019imaginer les réponses possibles aux crises.Pour peu qu\u2019ils révolutionnent la ?scalité, les investissements publics, les services publics et les programmes culturels et sociaux en visant l\u2019intérêt public et collectif.C\u2019est une question de courage et de volonté politiques.Or, même confronté aux conséquences dramatiques du sous-?nancement chronique des services publics et d\u2019un ?let social troué de toutes parts, le gouvernement caquiste refuse de s\u2019engager résolument dans cette voie.À nous de le confronter, de résister, pour créer.Des changements à souligner Nous remercions chaleureusement pour son travail dévoué Christophe Genois-Lefrançois, qui a quitté l\u2019équipe éditoriale de Relations en décembre dernier.Michaël Séguin a repris le ?ambeau en janvier.Membre du comité de rédaction depuis 2014, Michaël a consacré son doctorat en sociologie à la question israélo-palestinienne.Riche de plusieurs années d\u2019expérience en enseignement et en recherche, il nous apporte également ses connaissances en théologie, en sciences des religions et en gestion de la diversité.Nous lui souhaitons la bienvenue ! Catherine Caron 1.Lire Catherine Lalonde, « Un travailleur de la culture sur quatre a perdu son emploi en 2020 », Le Devoir, 19 janvier 2021.2.Lire mon éditorial « Une vie sans art ?», no 803, juillet-août 2019.ÉDITORIAL Cake$, Acrobatique, 2019.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 5 LA RELANCE À TOUT PRIX ?L\u2019urgence ne doit pas occulter les enjeux que soulève la nouvelle Loi concernant l\u2019accélération de certains projets d\u2019infrastructure au Québec.Lucie Sauvé et Pierre Dumont Les auteurs sont respectivement professeure et chercheure émérite au Centre de recherche en éducation et formation relatives à l\u2019environnement et à l\u2019écocitoyenneté de l\u2019UQAM, et biologiste émérite L e projet de loi 66 adopté par l\u2019Assemblée nationale du Québec le 10 décembre dernier, à 110 voix contre 21, se veut une stratégie d\u2019urgence pour répondre aux conséquences économiques de la pandémie de COVID-19.Par cette nouvelle Loi concernant l\u2019accélération de certains projets d\u2019infrastructure au Québec, en vue d\u2019amorcer dès maintenant la « relance », le gouvernement caquiste veut accélérer la réalisation de 180 projets en allégeant certains processus prévus par la Loi sur la qualité de l\u2019environnement et en contournant des dispositions de la Loi sur l\u2019aménagement et l\u2019urbanisme.C\u2019est l\u2019Autorité des marchés publics qui veillera à la conformité des projets.Version remaniée du précédent projet de loi 61 \u2013 largement contesté \u2013, le projet de loi 66 a donné lieu à une consultation d\u2019experts et de parties prenantes l\u2019automne dernier.Plusieurs ajustements y ont alors été apportés, entre autres visant la protection des milieux humides et hydriques, le traitement des sols contaminés, la reddition de comptes concernant les contrats publics et le dialogue avec les communautés autochtones \u2013 preuves que le débat en vaut toujours la peine ! Il importe toutefois de mentionner que de nombreux groupes citoyens et écologistes n\u2019ont pu s\u2019exprimer à ce sujet, étant mobilisés sur d\u2019autres fronts à ce moment.On ne peut nier l\u2019importance de certains des projets concernés : construction ou réfection d\u2019écoles, de CHSLD et de maisons des aînés, amélioration du transport en commun et de la sécurité routière, etc.Mais pareils changements de règles en matière de gouvernance et d\u2019environnement appellent à la vigilance.Même s\u2019ils sont présentés comme exceptionnels et provisoires, il faut craindre qu\u2019une tendance lourde ne s\u2019installe et ouvre des brèches qui ne seront pas colmatées.En outre, la justi?cation fondamentale de cette loi n\u2019a pas été clari?ée : les mesures d\u2019allégement adoptées étaient-elles nécessaires pour parvenir aux résultats souhaités ?Le bien- fondé de chacune des infrastructures retenues \u2013 dont certains projets de prolongement du réseau autoroutier qui peuvent avoir des effets importants sur l\u2019aménagement du territoire \u2013 n\u2019a pas non plus été démontré au regard d\u2019autres options.Or, un plan de « relance » pour le Québec ne doit pas se contenter d\u2019accélérer des chantiers de béton et d\u2019asphalte en vue d\u2019augmenter le pouvoir d\u2019achat de consommateurs occupant certains types d\u2019emploi.Il importe d\u2019envisager d\u2019autres modes de redéploiement de notre économie, en valorisant par exemple des projets sobres en carbone et novateurs en matière de santé environnementale, de souveraineté alimentaire ou de sécurité sociale (comme les soins à domicile ou des logements sociaux).Les propositions ne manquent pas : mentionnons entre autres la Feuille de route du projet Québec ZéN du Front commun pour la transition énergétique du Québec1 et les 101 idées pour la relance du Pacte pour la transition.Certes, plusieurs enjeux écologiques ont bien été soulevés lors de la consultation et du débat parlementaire ayant précédé l\u2019adoption de la Loi, mais l\u2019environnement y reste vu comme une contrainte au développement et non pas comme un système de soutien à la vie ou comme un allié pour envisager de nouvelles façons d\u2019habiter le territoire.L\u2019assouplissement des dispositifs en matière de protection de l\u2019environnement en témoigne.Alors que cette 6 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 protection nécessite une évaluation juste et rigoureuse des impacts dès les premières étapes de la conception d\u2019un projet, la nouvelle loi propose plutôt l\u2019évaluation et la mise en œuvre de mesures partielles de protection ou de réhabilitation après le fait.La nouvelle loi soulève aussi des enjeux de démocratie importants lorsqu\u2019on apprend que le ministre de l\u2019Environnement se voit octroyer le pouvoir discrétionnaire de con?er ou non un mandat de consultation au BAPE pour les projets d\u2019infrastructure envisagés.Il pourra choisir également la forme de ces consultations, toutes plus ou moins allégées.Et d\u2019entrée de jeu, certains projets routiers en seront exclus.La participation du public \u2013 pilier du fonctionnement de cette précieuse institution d\u2019audiences publiques en environnement \u2013 se voit ainsi restreinte, alors qu\u2019elle s\u2019est toujours montrée féconde.Par ailleurs, il est inquiétant que cette loi dite d\u2019urgence ait préséance sur certaines dispositions de la Loi sur l\u2019aménagement et l\u2019urbanisme et qu\u2019elle prévoie des allégements à la procédure d\u2019obtention d\u2019autorisations municipales.Cet enjeu de gouvernance s\u2019ajoute à des enjeux économiques : l\u2019approbation précipitée de devis, par exemple, pourrait compromettre les critères de qualité et entraîner des coûts techniques ou socio-écologiques imprévus, que devront assumer, au ?nal, les contribuables.En?n, de manière générale, la situation de crise sanitaire et économique actuelle justi?e-t-elle de contourner ainsi la réglementation en matière d\u2019environnement et d\u2019affaiblir la dynamique démocratique ?La vigilance citoyenne sera de mise a?n de s\u2019assurer qu\u2019il ne s\u2019agisse pas d\u2019un tremplin vers le déploiement accru du même mode de développement qui est à l\u2019origine des inégalités sociales et des dégradations environnementales actuelles.1.Lire Dominique Bernier, « Vers un Québec ZéN », Relations, no 807, mars-avril 2020.Adieu Dominique Dominique Boisvert, collaborateur de longue date à la revue Relations, est décédé le 23 novembre dernier.Ses multiples engagements témoignent d\u2019une même passion : lutter pour un monde plus juste.Coopérant en Côte d\u2019Ivoire avec l\u2019organisme canadien Solidarité Union Coopération (SUCO) (1969-1971), il est devenu avocat en 1977 pour défendre les laissés-pour- compte au sein d\u2019organismes communautaires, d\u2019ONG et d\u2019organismes gouvernementaux.Chrétien engagé, il a milité au sein du Réseau des politisés chrétiens (1972-1982), a été formateur à l\u2019Entraide missionnaire (1980-1985) et membre de l\u2019équipe du Centre justice et foi (1991-1999), plus particulièrement de celle de la revue Relations.Il y a piloté plusieurs dossiers et y a écrit de nombreux articles jusqu\u2019à récemment.Il a également été membre fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire.Militant paci?ste, il a défendu l\u2019idée des impôts pour la paix et il était un partisan de l\u2019action non- violente, un sujet auquel il a d\u2019ailleurs consacré un essai, Nonviolence, une arme urgente et e?cace (Écosociété, 2017).Dans son livre En quoi je crois.Petit essai d\u2019autobiographie spirituelle (Novalis, 2017), il retrace les moments marquants de sa vie et de son cheminement spirituel, nous laissant par ce biais un puissant témoignage du militant infatigable qu\u2019il a toujours été et qui nous manquera.Peu de temps avant son décès, Dominique a fait un don important à cinq organismes porteurs des valeurs et des engagements qui lui étaient chers.Le Centre justice et foi a eu la chance d\u2019en béné?cier.Jean-Claude Ravet récompensé Toutes nos félicitations à Jean-Claude Ravet qui a remporté le prix d'excellence 2020 de l\u2019Association des médias catholiques et œcuméniques (AMéCO), dans la catégorie Ré?exion, pour son texte « Le devenir machine de l\u2019être humain ?», paru dans notre dossier de mai-juin 2020 sur l\u2019intelligence arti?cielle.Rédacteur en chef de Relations de 2005 à 2019, désormais retraité, Jean-Claude demeure chercheur associé au Centre justice et foi et l\u2019un de nos précieux collaborateurs.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 7 MORATOIRE SUR LA CHASSE À L\u2019ORIGNAL Les Algonquins de Barriere Lake ont pris les choses en main pour protéger cette population animale décimée par la chasse sportive.Jessica-Rose Lacroix* L\u2019auteure, Algonquine de l\u2019Abitibi, est étudiante en Arts, lettres et communication, option cinéma autochtone, à l\u2019Institution Kiuna, à Odanak L e 14 septembre dernier, la saison de la chasse à l\u2019orignal était of?- ciellement ouverte au Québec.Les chasseurs sportifs qui se sont rendus dans la réserve faunique La Vérendrye se sont toutefois vu refuser l\u2019accès aux lieux par les Algonquins qui y vivent, et ce, même s\u2019ils détenaient un permis de chasse.Pourquoi ?Parce que les Algonquins de Barriere Lake \u2013 parfois appelé Lac-Rapide \u2013 ont remarqué un déclin de la population d\u2019orignaux dans la région et sont passés à l\u2019action pour les protéger en déclarant un moratoire sur la chasse.Les fondements historiques, culturels et politiques d\u2019une telle décision méritent une explication.Depuis des temps immémoriaux, les Algonquins vivent et chassent sur les terres aujourd\u2019hui considérées comme l\u2019ouest du Québec et l\u2019est de l\u2019Ontario, et où se situe la réserve faunique La Véren- drye.Dans un entretien téléphonique réalisé le 17 décembre dernier, Charles Ratt, conseiller au conseil de bande des Algonquins de Barriere Lake, précise : « Le territoire n\u2019a jamais été cédé.Il n\u2019a jamais été échangé.Nous n\u2019avons jamais signé de traité.Nous continuons de croire fermement que nous détenons un titre sur le territoire.» La question de la responsabilité des Algonquins envers les orignaux, toutefois, n\u2019est pas seulement une question de territoire.Elle est aussi liée à leurs connaissances traditionnelles transmises de génération en génération.« Nous avons des gens, des familles sur différents territoires, qui sont très conscients d\u2019où sont les orignaux et de combien il y en a.C\u2019est le savoir que notre peuple porte et comment nous gérons notre source de nourritures et nos terres », précise Charles Ratt.Ainsi, ces savoirs autochtones traditionnels ne misent pas tant sur le dénombrement des animaux, mais bien sur une appréhension quasi instinctive de leur milieu de vie acquise par l\u2019expérience et transmise d\u2019une génération à l\u2019autre.Ils expliquent pourquoi les Algonquins de Barriere Lake ont jugé bon d\u2019agir.Ce qui soulève la question : nouslesprofs.quebec 8 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 Photo : Zachery Perry/Unsplash. quand le déclin des orignaux a-t-il débuté ?Selon le conseiller Ratt, la chute du nombre d\u2019orignaux remonte à la ?n des années 1960, quand le gouvernement du Québec a permis la chasse sportive sur le territoire.En 1974, peu après la ?n d\u2019un projet-pilote qui a duré cinq ans et qui a permis d\u2019évaluer les effets de la chasse récréative sur la population d\u2019orignaux, les chefs des nations algonquines pressèrent le gouvernement de leur expliquer pourquoi des permis de chasse continuaient d\u2019être émis.Leurs questions sont restées sans réponse et, à ce jour, ces permis continuent d\u2019être émis.Un autre facteur à l\u2019origine du déclin des orignaux est le défrichement du territoire engendré par la foresterie, ce qui fait des orignaux des proies faciles.L\u2019industrie forestière trace aussi de nouvelles routes qui donnent accès à des parties de la forêt auparavant inaccessibles.À cela s\u2019ajoute en?n l\u2019inaction complète du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) et de la Société des établissements de plein air du Québec dans le dossier.L\u2019ensemble de ces facteurs a poussé les Algonquins de Barriere Lake à prendre les choses en main.Avec le soutien de leur communauté et d\u2019autres communautés algonquines, telles que Kitcisakik et Lac-Simon, le conseil de Barriere Lake a mis sur pied un moratoire sur la chasse à l\u2019orignal en 2019, puis à nouveau en 2020.Des membres de la communauté établissent des camps et surveillent bénévolement les neuf points d\u2019accès à la réserve faunique La Vérendrye pour y interdire l\u2019accès aux chasseurs sportifs.Une seule exception vise les personnes algonquines qui continuent de vivre en forêt selon un mode de vie traditionnel, plutôt que sur une réserve.Parce que leurs pratiques de chasse exigent de tirer le maximum de toutes les parties de l\u2019orignal \u2013 contrairement à celles de certains chasseurs sportifs qui ne prennent que la tête comme trophée et laissent pourrir derrière eux le corps entier \u2013, il leur fut permis de faire quelques prises.Il importe de préciser qu\u2019un orignal donne assez de viande pour nourrir plusieurs familles pendant des mois.Malgré cela, les Algonquins sont prêts à laisser l\u2019espèce se régénérer et à se tourner, en attendant, vers d\u2019autres gibiers, comme les lièvres, les castors et les chevreuils.« Nous ferions la même chose pour n\u2019importe quel autre animal ou n\u2019importe quelle autre ressource, que ce soit la forêt ou l\u2019eau, précise le conseiller Ratt.C\u2019est quelque chose que nous voyons comme un tout.C\u2019est un écosystème entier.Alors il faut qu\u2019il y ait un équilibre dans l\u2019ensemble de la faune et de la ?ore.On ne peut pas le séparer comme essayent de le faire le MFFP et d\u2019autres gouvernements.» * Avec la collaboration de Julie Depelteau.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 9 Victoire dé?nitive de la société civile contre Barrick Gold au Chili Le tribunal environnemental chilien a mis ?n pour de bon, le 17 septembre dernier, au projet aurifère Pascua Lama de la compagnie minière canadienne Barrick Gold, situé dans les glaciers de la cordillère des Andes, à la frontière entre le Chili et l\u2019Argentine.Malgré l\u2019appui des gouvernements chilien et argentin, qui ont tout fait pour la rendre possible (exemption de tarifs douaniers, concession rapide des droits miniers, accès gratuit à l\u2019eau, évaluations environnementales bâclées, etc.), l\u2019exploitation de ce qui aurait été le plus important gisement d\u2019or et d\u2019argent du monde n\u2019aura pas lieu.Cela, grâce à la mobilisation d\u2019envergure menée dès 2005 par des militantes et des militants environnementaux, de petits agriculteurs et des communautés autochtones pour s\u2019opposer à cette mine à ciel ouvert.Faire exploser des glaciers à 4500 mètres d\u2019altitude et rejeter dans l\u2019eau d\u2019importantes quantités de produits chimiques nécessaires à l\u2019extraction de l\u2019or aurait mis en péril les activités agricoles et la santé de la population de la vallée.C\u2019est ce que les tribunaux ont reconnu, d\u2019abord en suspendant le projet en 2013, puis en le fermant en 2018, fermeture qui a été con?rmée dé?nitivement par le jugement du tribunal environnemental chilien, avec l\u2019aval de la Cour suprême du Chili.Sources : et E S P O I R Photo : WikiCommons. LA PCU, UN BON POINT DE DÉPART Les mesures de crise montrent la voie à suivre pour réaliser une réforme urgente et complète du programme d\u2019assurance-emploi au Canada.Pierre Céré L\u2019auteur est porte-parole du Conseil national des chômeurs et chômeuses (CNC) Le 16 mars 2020 restera longtemps gravé dans nos mémoires.Cette date marque le jour 1 d\u2019une secousse économique causée par la pandémie de COVID-19, une secousse d\u2019une ampleur jamais vue depuis le krach boursier de 1929.Pendant cette seule semaine de mars, les mises à pied se comptent par centaines de milliers.On ne sait plus si on doit compter les « demandes de chômage » par milliers ou par millions.C\u2019est à ce point grave que le programme d\u2019assurance-emploi, désuet et malmené par les compressions des années 1990, implose sous nos yeux, dépassé par les événements.Le gouvernement fédéral n\u2019a pas d\u2019autre choix : il met en place un programme alternatif de soutien du revenu pour tous ceux et celles qui ne peuvent plus travailler, incluant les personnes qui ne seraient pas admissibles à l\u2019assurance-emploi en temps normal, soit tout le secteur du précariat et le monde du travail autonome.La Prestation canadienne d\u2019urgence (PCU) a ainsi été mise en place au début du mois d\u2019avril.Pour environ neuf millions de personnes (soit près d\u2019un travailleur sur deux), elle a représenté pendant plusieurs mois le seul revenu permettant de payer le loyer ou l\u2019hypothèque, l\u2019épicerie et d\u2019autres services essentiels.Malgré le fait qu\u2019elle fut décriée par plusieurs courants conservateurs comme étant un revenu faisant « concurrence » à l\u2019emploi, la PCU a permis aux gens de vivre, à l\u2019économie de fonctionner.Une telle aide, aussi massive, fondée sur la bonne foi et fournie directement aux travailleurs et aux travailleuses, est unique dans l\u2019histoire canadienne.Il importe de le souligner à grands traits.Après la ?n de la PCU, le 3 octobre dernier, de nouvelles mesures ont été mises en place pour une durée d\u2019un an, jusqu\u2019en septembre 2021.Ainsi, les travailleurs et travailleuses salariés toujours en chômage ont été ramenés vers un système d\u2019assurance-emploi largement amélioré (bien que de façon temporaire) assurant entre autres une prestation minimale de 500 $ par semaine, durant un maximum de 45 semaines.Les travailleurs et travailleuses autonomes \u2013 qui représentent 15 % de la population active \u2013 ont pour leur part eu accès à la nouvelle Prestation canadienne de la relance économique (PCRE) de 26 semaines payables, mais qui se termine, pour plusieurs, à la ?n de mars 2021.Il est crucial qu\u2019elle soit prolongée.Pour l\u2019essentiel, ces mesures de crise ont été à la hauteur de l\u2019urgence.Maintenant, il faut surtout en faire un point de départ des nécessaires ré?exions sur l\u2019état du ?let social canadien dont le programme d\u2019assurance-emploi est un maillon essentiel.Peut-on imaginer revenir à la case départ au mois de septembre prochain ?Retrouver ce « bon vieux » programme amoché par des décennies de compressions et de contre-réformes, fonctionnant à la vitesse d\u2019un paquebot sur la banquise, incapable de déterminer sa propre position ?Notre énergie doit se concentrer sur les enjeux que sont le ?let social et le remplacement du revenu face au chômage, assurant ainsi de meilleures conditions contre la pauvreté et l\u2019exclusion.Le programme d\u2019assurance- emploi doit changer pour élargir la couverture et améliorer les protections.L\u2019élargissement de la couverture devrait permettre de mieux protéger ceux et celles qui le sont insuf?samment, comme les travailleurs et travailleuses à temps partiel et saisonniers.Il devrait aussi viser à mettre ?n à un système qui exclut nombre de personnes sous prétexte que les motifs de la perte de leur emploi sont jugés non valables (les cas de départs volontaires et les congédiements, par exemple), et à intégrer le secteur du travail autonome, actuellement laissé à l\u2019écart.Pour améliorer les protections, il importe de modi?er les paramètres de ce programme (critères d\u2019admissibilité, taux de remplacement du revenu, périodes de couverture, prestations en cas de maladie, etc.) de façon à mieux aider ceux et celles qui en ont besoin, au premier chef ce tiers de la population active qui vit le travail sous un régime de précariat.Voilà plusieurs décennies que nous n\u2019avions connu une situation aussi propice au changement en la matière.Pour autant, rien n\u2019est acquis.Nous entendons déjà les détracteurs de toujours, véritables oiseaux de malheur, nous prédire les dé?cits budgétaires abyssaux qui justi?eraient le statu quo.C\u2019est oublier que le programme d\u2019assurance- emploi se ?nance à même les cotisations ouvrières et patronales et qu\u2019il a dégagé des surplus importants dans le passé.Toutes les marges de manœuvre sont là pour façonner un nouvel équilibre protecteur.L\u2019année 2021 sera celle d\u2019une mobilisation de l\u2019opinion publique autour de ces enjeux cruciaux.Lorraine Guay honorée Le prix Hélène-Pedneault a été décerné cette année à Lorraine Guay, militante infatigable, collaboratrice de longue date et membre du comité de rédaction de la revue Relations.Créé par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, ce prix rend hommage aux femmes qui contribuent de manière exceptionnelle à l\u2019avancement de la cause des femmes et à l\u2019a?rmation de la société québécoise par leur engagement féministe, dans une perspective de justice sociale et environnementale.Avec la passion et l\u2019humilité qu\u2019on lui connaît, Lorraine a pro?té de la cérémonie virtuelle de remise du prix, le 24 novembre dernier, pour rendre hommage à ces femmes qui l\u2019ont précédée et qui ont fait advenir les droits dont elle béné?cie aujourd\u2019hui ; elle tenait à partager ce prix avec elles.Toutes nos félicitations ! Source : .10 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 CHILI : LES CHANTIERS D\u2019UNE NOUVELLE DÉMOCRATIE En attendant la nouvelle Constitution, de grands chantiers démocratiques sont déjà en marche au Chili malgré la violente répression.Marie-Christine Doran L\u2019autrice est professeure titulaire à l\u2019Université d\u2019Ottawa et directrice de l\u2019Observatoire violences, criminalisation et démocratie T ant de choses se sont transformées au Chili depuis le « réveil démocratique » d\u2019octobre 20191.Ce qui a commencé comme une contestation contre la cherté de la vie et le néolibéralisme s\u2019est vite révélé être un mouvement de fond contre l\u2019héritage de la dictature, forçant la tenue d\u2019un plébiscite historique sur la nécessité d\u2019une refonte de la Constitution léguée par le régime de Pinochet (1973-1989).C\u2019est ainsi que le 25 octobre dernier la tenue d\u2019une Convention constituante (CC) a été approuvée avec 80 % du vote populaire.Composée de délégués qui seront élus le 11 avril prochain, elle sera chargée de délibérer et de rédiger une nouvelle constitution, inaugurant en?n une étape pleinement démocratique.Portés depuis 2019 par les manifestations, mais aussi par des plateformes de candidatures citoyennes à la constituante, de vastes chantiers de transformation sociale et politique sont en marche, touchant à des enjeux majeurs pour le pays : dé- privatisation de l\u2019eau et établissement d\u2019une « démocratie environnementale » ; consultation et représentation des populations autochtones et parité de genre dans les différents paliers de gouvernement ; dé-privatisation des régimes de pension et de santé ; ?n de l\u2019impunité pour violation des droits humains pendant la dictature, et commission Justice et vérité pour celles commises contre la population depuis 2019.Le soulèvement populaire a donc donné naissance à un véritable processus de transformation politique, porté par de vastes coalitions d\u2019organisations sociales \u2013 au sein desquelles le mouvement féministe joue un rôle central2 \u2013 ainsi que par un nouveau dialogue avec des partis politiques d\u2019opposition (de gauche), jusque-là largement discrédités.Pourtant, ces chantiers politiques majeurs s\u2019érigent dans un véritable climat de terreur, institué par le gouvernement moribond de Sebastián Piñera (6 % d\u2019appui en 2020), qui multiplie les violations massives et systématiques des droits humains.La brutale répression de la contestation a d\u2019ailleurs été dénoncée par l\u2019ONU, l\u2019Union européenne et six délégations internationales dont celle de la Mission québécoise et canadienne d\u2019observation des droits humains3.Elles ont interpellé, sans résultats, le gouvernement Piñera pour les dizaines de morts, les centaines d\u2019agressions sexuelles et de viols et les milliers de cas avérés de tortures dans les commissariats, face la plus visible de la criminalisation des manifestants, des journalistes, des avocats et des professionnels de la santé prêtant secours à la population.Le 7 janvier dernier, jour même où un tribunal condamnait un policier pour le meurtre, en 2018, du leader mapuche Ca- milo Catrillanca, la police d\u2019investigation chilienne brutalisait et emprisonnait sa ?lle, âgée d\u2019à peine 7 ans.Cette situation inquali?able renvoie à la criminalisation \u2013 souvent létale \u2013 des Mapuches, par le biais de la loi anti-terroriste, qui s\u2019accompagne d\u2019une répression militarisée des communautés, de détentions préventives, de tortures et d\u2019autres sévices ciblant les leaders.L\u2019exigence de justice pour les Autochtones \u2013 et en particulier les Mapuches \u2013 est d\u2019ailleurs au cœur des revendications de la Convention constituante.En témoigne une avancée sans précédent, obtenue en janvier dernier : l\u2019attribution de 17 sièges sur 155 aux représentants autochtones des dix Premières Nations du Chili, selon un principe de représentation proportionnelle à leur population (elles constituent environ 9 % de la population totale du pays).La proposition initiale des Autochtones exigeait cependant 25 sièges \u2013 dont 2 pour les Afro-descendants qui n\u2019ont aucune reconnaissance of?cielle au Chili, contrairement à la Colombie.Une autre avancée majeure obtenue récemment est la parité de genre pour les candidats et les candidates à la Convention constituante, montrant l\u2019importance d\u2019un nouveau féminisme éco-territorial au Chili, notamment inspiré et porté par les femmes autochtones.Ces innovations sans précédent en matière de représentation politique ont été possibles grâce à un processus inédit de dialogue entre la société et des sénateurs de l\u2019opposition, malgré la mé?ance de la population à l\u2019égard de la classe politique.Un des fruits de ce nouveau dialogue, impensable jusqu\u2019ici dans un pays marqué par le rejet populaire de la transition démocratique pactisée avec les élites il y a 30 ans, est l\u2019approbation le 25 janvier dernier, par la commission sénatoriale des droits humains, d\u2019un projet de loi porté par le Regroupement des familles et amis des quelque 2500 prisonniers du soulèvement de 2019 et visant à annuler leurs peines d\u2019emprisonnement.Il s\u2019agit d\u2019un projet majeur, puisqu\u2019aux yeux de la majorité, ces prisonniers et prisonnières représentent la face visible des souffrances endurées par toute la population pour sortir en?n la démocratie du carcan autoritaire et fonder un nouveau pacte social pour le Chili.1.Voir Hervi Lara Bravo, « Le peuple chilien se réveille », Relations, no 806, janvier-février 2020.2.Voir Ricardo Peña?el, « Chronique 87 \u2013 Crise généralisée au Chili », FNEEQ-CSN [en ligne], 11 mars 2020.3.Voir le Rapport de la mission québécoise et canadienne d\u2019observation des droits humains au Chili, Observatoire violence, criminalisation et démocratie, 16 août 2020 [en ligne]..Offrandes spontanées aux victimes du soulèvement sur un mur de Santiago, janvier 2020.Photo : Ricardo Peña?el.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 11 FAUT-IL SE MÉFIER DE LA COLLAPSOLOGIE ?Au-delà du catastrophisme et de l\u2019optimisme, les effondrements ont des leçons à nous apprendre.Nadia Seraiocco L\u2019auteure est chargée de cours et doctorante en communications à l\u2019UQAM A nticiper la ?n du monde tel que nous le connaissons semble un trait commun aux sociétés de plusieurs époques.Entre l\u2019attente du jugement dernier commune aux principales religions monothéistes, l\u2019Horloge de l\u2019apocalypse créée en 1947 pour symboliser l\u2019imminence du cataclysme nucléaire, ou encore la ?n de « notre monde » en 2030, annoncée par le col- lapsologue français Yves Crochet, les exemples ne manquent pas.À cet égard, la collapsologie, en postulant comme inévitable et même imminent l\u2019effondrement de notre civilisation industrielle, en raison de l\u2019emballement climatique et de la crise écologique, mise sur un catastrophisme qui peut d\u2019emblée paraître paralysant.Le philosophe Michaël Foessel (Après la ?n du monde, Seuil, 2012) suggère à cet effet que le catastrophisme, dès ses premières expressions jusqu\u2019aux préoccupations écologistes actuelles, est porteur d\u2019une vision du monde foncièrement an- timoderne, qui renvoie à une forme de passivité devant l\u2019inéluctable plutôt qu\u2019à une véritable prise en main permettant de l\u2019éviter.Alors, comment concilier lucidité face à la catastrophe et capacité d\u2019action, en fournissant à cette dernière un horizon de sens ?À l\u2019instar du philosophe et ingénieur français Jean-Pierre Dupuy, on peut prôner une position modérée visant à amoindrir les conséquences de la catastrophe annoncée, en évitant les attitudes contreproductives que sont la crainte de l\u2019apocalypse, l\u2019optimisme bête ou encore le scepticisme indifférent.C\u2019est ce qu\u2019il nomme le « catastrophisme éclairé », un concept qui postule qu\u2019il faut envisager l\u2019inévitabilité de la catastrophe non pas dans un avenir proche, mais dans un présent certain si nous voulons trouver les moyens d\u2019y faire face.Apprendre des e?ondrements Les experts en gestion de crises disent, paradoxalement, qu\u2019on ne « gère pas une crise » : on tente d\u2019abord de la prévenir puis, si elle se produit, d\u2019en amoindrir les effets délétères.Cela est très près de la dé?nition du catastrophisme éclairé de Dupuy.Or, on apprend à atténuer l\u2019effet des crises en étudiant les crises passées \u2013 comme les effondrements \u2013 et ce n\u2019est pas ce qui manque dans l\u2019histoire de l\u2019humanité.En tirer des enseignements et déceler la vertu pédagogique des catastrophes est déjà une façon de les envisager qui redonne un pouvoir et pousse à l\u2019action.Ainsi, après l\u2019effondrement causé par les bombes atomiques larguées sur Hiroshima, puis sur Nagasaki, on a découvert tout le potentiel apocalyptique et aliénant de la puissance de ces technologies.Cette catastrophe a cependant nourri toute une ré?exion sur la nécessité de développer une conscience morale planétaire à la hauteur de notre capacité technique à détruire le monde.Cela s\u2019est accompagné d\u2019un mouvement anti-nucléaire qui, bien que faisant face à de forts vents contraires, a pu faire pression en faveur de l\u2019adoption de traités internationaux de non-prolifération.Il faut cependant admettre qu\u2019il peut être dif?cile de tirer des enseignements collectifs d\u2019une situation de crise qui, par sa violence, suscite des réactions multiples et diverses selon la place qu\u2019on occupe dans la société.Mais lorsque de grands systèmes s\u2019écroulent, on vise juste en ciblant le singulier, le particulier et le local comme sources de savoirs sur les effets des effondrements et sur la résilience des humains pour y faire face.Apprendre « par le bas » En ce sens, des collapsologues comme Yves Citton et Jacopo Rasmi, tout en reconnaissant les possibles effets pervers de la notion d\u2019effondrement, rappellent que le courant de la collapsologie est solidaire de toute une série d\u2019initiatives et de pratiques alternatives au capitalisme.Ils précisent que l\u2019effondrement en cours est celui d\u2019un modèle précis, celui du planta- tionocène, qui a pris son essor au XVIIe siècle dans la foulée du projet colonial européen et se caractérise par la généralisation des principes de la monoculture et de l\u2019extractivisme.Or, ce modèle qui a produit l\u2019effondrement de plusieurs civilisations depuis, n\u2019a jamais réussi à éradiquer complètement les formes de vie qui lui résistent et qui inventent dans ses interstices, « par le bas », des solutions communes qui permettent d\u2019envisager des façons de reconstruire soutenables, plurielles et équitables1.En ce sens, la catastrophe du plantationocène (comme l\u2019accélération capitalocène) ainsi que les résistances qu\u2019il a engendrées nous permettent de tirer des leçons pour survivre à son effondrement.Tirer des enseignements des crises à l\u2019échelle plus locale ou des catastrophes à l\u2019échelle internationale exige donc de revoir les structures portantes de ce monde que nous croyions inébranlables.La pandémie actuelle en est un exemple d\u2019une criante actualité, elle qui a forcé un ralentissement de l\u2019accélération capitaliste.Elle représente une ouverture, voire une occasion unique d\u2019user d\u2019une forme de pédagogie des catastrophes qui, espérons-le, nous aidera à affronter les crises à venir.1.Y.Citton et J.Rasmi, « Le Plantationocène dans la perspective des undercommons », Multitudes, vol.76, no 76, 2019, p.76-84.12 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 Mouvance relativement récente dans le paysage de la pensée écologique, la collapsologie met l\u2019accent sur la notion d\u2019e?ondrement de la civilisation industrielle et sur ses conséquences.Cette focale unique comporte toutefois plusieurs angles morts, de plus en plus critiqués par les tenants de courants comme la décroissance et l\u2019écosocialisme.Mais la notion d\u2019e?ondrement a-t-elle aussi son utilité ?Nos auteurs invités en débattent.Nos sociétés ne sont pas seulement insoutenables, comme le soulignent les « collapsologues », mais aussi injustes et déshumanisantes.Yves-Marie Abraham L\u2019auteur, professeur à HEC Montréal, a récemment publié Guérir du mal de l\u2019in?ni.Produire moins, partager plus, décider ensemble (Écosociété, 2020) L es thèses décroissancistes et la col- lapsologie ont en commun d\u2019af?r- mer le caractère insoutenable, sur le plan écologique, de notre civilisation désormais planétaire.Pourtant, alors que l\u2019idée d\u2019une « décroissance conviviale » reste peu évoquée dans les grands médias, sinon pour faire of?ce de repoussoir, la collapsologie béné?cie d\u2019une vaste couverture, plutôt favorable dans l\u2019ensemble, bien que l\u2019émergence de ce courant de pensée soit nettement plus récente.Comment expliquer cette différence de traitement médiatique entre deux discours apparemment voisins ?Prophètes de l\u2019e?ondrement ?Il est possible, d\u2019abord, que les « collap- sologues » aient fait preuve d\u2019une plus grande habileté que les « objecteurs de croissance » pour faire entendre leurs idées.Le néologisme « collapsologie » est d\u2019ailleurs une belle trouvaille de ses inventeurs, Pablo Servigne et Raphaël Stevens : il laisse entendre que nous avons affaire ici à une nouvelle discipline scien- ti?que ou au moins à un nouveau champ de recherche transdisciplinaire.D\u2019ailleurs, l\u2019ouvrage dans lequel il a été introduit, Comment tout peut s\u2019effondrer (Le Seuil, 2015), s\u2019appuie essentiellement sur des études à prétention scienti?que.Pourtant, outre le fait que la « collapsologie » ne consiste pour le moment qu\u2019à rassembler plus ou moins rigoureusement des travaux scienti?ques épars, sa manière d\u2019annoncer avec certitude l\u2019effondrement prochain de nos sociétés, en outre sans dé?nir précisément ce qu\u2019il convient d\u2019entendre par là, est tout à fait antiscien- ti?que.D\u2019où l\u2019hypothèse suivante : c\u2019est ce mélange original de prétention scien- ti?que et de prophétisme millénariste qui fait une grande part de la force de séduction de ce discours.Par ailleurs, à lire ou écouter ces augures de l\u2019effondrement qui vient, le principal défaut de notre civilisation serait de ne pas être « soutenable » ou « durable », défaut qui, en réalité, ne lui est même pas reproché.S\u2019il faut chercher une cause ultime au désastre en cours, c\u2019est bien souvent dans les tendances écoci- daires de l\u2019être humain qu\u2019on la trouvera, comme le suggère Jared Diamond dans Effondrement (Gallimard, 2006), l\u2019une des références privilégiées des collapsologues.Du reste, le monde dont les partisans de cette approche prédisent la ?n imminente n\u2019est constitué que de « systèmes » dont « l\u2019équilibre » est perturbé par des « boucles de rétroaction positive », susceptibles de provoquer des « basculements » ou autres « emballements ».On n\u2019y croise ni peuples, ni classes, ni luttes, ni dominations, ni injustices sociales, ou si peu.Mais l\u2019effondrement de ce monde est envisagé essentiellement comme une menace, car sa disparition est censée prendre la forme d\u2019un « deuil » à faire.Pourtant, la ?n de la civilisation occidentale serait certainement une très bonne nouvelle pour quantité d\u2019êtres vivants, humains et autres qu\u2019humains.Bref, le discours collapsologique n\u2019est pas de ceux qui risquent de « faire peur aux bourgeois », ni aux petits bourgeois.Il exprime en grande partie la crainte de ces derniers de voir disparaître les privilèges que leur confère cette forme de vie sociale qui s\u2019est imposée à peu près partout sur la planète, en omettant souvent d\u2019évoquer entre autres les innombrables effondrements que cette expansion a provoqués, de celui des populations précolombiennes d\u2019Amérique à la sixième extinction de masse en cours, pour ne nommer que ces exemples.Voilà, il me semble, la principale raison du succès fulgurant de ce discours, alors qu\u2019il devient manifestement de plus en plus dif- ?cile d\u2019externaliser les coûts écologiques du mode de vie occidental vers les générations futures ou vers les « damnés de la terre », du Nord comme du Sud (Lessenich, À côté de nous le déluge, Écosociété, 2019).Décroître, e?ondrement ou pas La critique décroissanciste en revanche, ne se contente pas de dénoncer le caractère autodestructeur de la course à la croissance dans laquelle nous sommes entraînés.Elle en souligne également la nature injuste, en rappelant que cette course repose depuis ses origines sur trois rapports d\u2019exploitation : le salariat, le patriarcat et le colonialisme.Par ailleurs, elle déplore le fait que les sociétés de croissance tendent à nous transformer en simples rouages des systèmes techniques et économiques qui les soutiennent.Nous y devenons les « outils de nos outils », comme disait le philosophe Henri David Thoreau, ce qui est totalement contradictoire avec les promesses d\u2019émancipation sur lesquelles ces sociétés fondent leur légitimité.On comprend dès lors pourquoi cette critique du capitalisme et des techno- sciences attire, pour le moment encore, une audience plus restreinte.D\u2019autant qu\u2019elle débouche sur un appel à transformer radicalement nos sociétés et, pour ce faire, à lutter contre ces logiques destructrices, injustes et aliénantes ainsi que contre les humains qui les défendent et les entretiennent.Pour les objecteurs de croissance, il ne s\u2019agit pas essentiellement de chercher à s\u2019adapter pour survivre, comme le proposent les collapsologues, mais de s\u2019inventer des vies qui vaillent vraiment la peine d\u2019être vécues, effondrement ou pas.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 13 Cake$, Une petite ?lle qui saute à la corde avec du ?l barbelé, 2017.Photo : Amir Mauge, 2020.14 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER PALESTINE : LE COLONIALISME ISRAÉLIEN MIS À NU Depuis quelques années, le colonialisme et l\u2019apartheid israéliens semblent de plus en plus décomplexés.Tout en adoptant des lois et mesures discriminatoires toujours plus radicales à l\u2019égard de ses citoyens palestiniens, Israël poursuit illégalement le blocus de Gaza, la colonisation des territoires occupés, plani?e l\u2019annexion d\u2019une grande partie de la Cisjordanie et durcit la répression contre toute contestation.Comment expliquer l\u2019impunité dont il béné?cie ?Comment ce contexte transforme-t-il la lutte palestinienne et celle de ses alliés ?D\u2019où peut venir l\u2019espoir de lendemains meilleurs pour le peuple palestinien, dont près de la moitié est constituée de réfugiés?Tour d\u2019horizon d\u2019une injustice toujours en quête de réparation.Emiliano Arpin-Simonetti D ouze ans sont passés depuis la parution de notre dossier « Palestine : assez d\u2019injustice ! » (no 732, mai 2009).À l\u2019époque, Benyamin Netanyahou revenait tout juste au pouvoir en Israël ; il s\u2019y accroche toujours aujourd\u2019hui.Cette constance apparente ne saurait toutefois cacher l\u2019accélération du virage vers l\u2019extrême droite qu\u2019ont pris la politique et la société israéliennes depuis.Un virage qui a exposé et approfondi les logiques coloniales de dépossession et de déshumanisation du peuple palestinien, à l\u2019œuvre dès la création d\u2019Israël : expulsions forcées, démolition de maisons, colonisation tous azimuts, fragmentation du territoire, enfermement des Palestiniens dans des enclaves de plus en plus isolées \u2013 quand ce n\u2019est pas simplement dans des prisons \u2013 et répression brutale de toute résistance, même non-violente.Les rapports d\u2019ONG ou de missions internationales constatant ces violations majeures des droits humains de la population palestinienne et du droit international se multiplient, mais rien ne semble altérer le dessein d\u2019Israël de faire main basse sur la quasi-totalité du territoire de la Palestine historique.L\u2019État hébreu, d\u2019ailleurs, ne s\u2019en cache plus.Son projet d\u2019annexer de larges pans de la Cisjordanie a même reçu la bénédiction des États-Unis l\u2019an dernier.L\u2019adoption, en 2018, d\u2019une loi à portée constitutionnelle proclamant Israël « l\u2019État nation du peuple juif » a de plus of?cialisé une situation ayant cours depuis des années : celle d\u2019un État d\u2019apartheid où les citoyens juifs sont les seuls à béné?cier de leurs pleins droits.Une situation que même l\u2019organisme israélien de défense des droits humains B\u2019Tselem, normalement peu enclin à se mêler de politique, dénonce dans un rapport daté du 12 janvier dernier au titre sans équivoque : Un régime de suprématie juive entre le Jourdain et la mer Méditerranée, c\u2019est un apartheid.Dans de telles conditions, la perspective de voir naître un État palestinien digne de ce nom n\u2019a jamais semblé si improbable.D\u2019autant que le mouvement national palestinien est en quelque sorte tenu en échec : d\u2019un côté, l\u2019Autorité palestinienne, cooptée par le camp néolibéral, n\u2019a d\u2019autre choix que d\u2019aligner ses intérêts économiques et politiques sur ceux d\u2019Israël et de ses alliés occidentaux.De l\u2019autre, le Hamas continue de résister à l\u2019occupation, mais est con?né dans une bande de Gaza cruellement assiégée et périodiquement bombardée par l\u2019armée israélienne.Entre les deux, une population composée à 40 % de réfugiés ou de déplacés internes qui tente de maintenir une existence décente malgré le régime d\u2019occupation et malgré la précarité de ses droits politiques au sein de l\u2019État israélien \u2013 dans le cas des Palestiniens et des Palestiniennes ayant la citoyenneté israélienne.* Maintenant qu\u2019il af?che ouvertement son colonialisme et un suprémacisme juif décomplexé, le régime israélien devrait en toute logique accorder peu d\u2019importance à ce qui se dit sur lui à l\u2019étranger.Or, c\u2019est tout le contraire qui se produit : plus que jamais, Israël soutient de diverses façons, sur le plan international, une guerre sans merci visant à saper, voire à criminaliser toute solidarité avec le peuple palestinien.Le mouvement non-violent appelant au boycott, au désinvestissement et aux sanctions (BDS) contre Israël, lancé par la société civile palestinienne en 2005, est particulièrement visé depuis quelques années.Une des tactiques utilisées consiste à l\u2019associer \u2013 ainsi que toute critique à l\u2019égard de l\u2019État israélien \u2013 à une forme d\u2019antisémitisme.Parmi les exemples récents, mentionnons la campagne de l\u2019Alliance internationale pour la mémoire de l\u2019Holocauste (IHRA), qui vise à faire adopter par différents paliers de gouvernement et diverses institutions une dé?nition de l\u2019antisémitisme qui assimile la critique de l\u2019État d\u2019Israël à RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 15 un discours haineux \u2013 la rendant sujette à différentes formes de censure institutionnelle, voire à des sanctions pénales1.Les États-Unis de Donald Trump ont adopté un décret reprenant cette dé?nition, l\u2019Ontario une motion, et l\u2019IHRA tente de rallier la Ville de Montréal, l\u2019arrondissement Côte-des-Neiges?Notre-Dame-de-Grâce ayant récemment adopté une motion en ce sens.Il est important de mettre en lumière ce type de tactiques, car elles entravent la solidarité si nécessaire des groupes de la société civile internationale avec la cause palestinienne ; mais aussi, paradoxalement, parce qu\u2019elles indiquent que la lutte paye.L\u2019acharnement sioniste montre en effet que le mouvement BDS, progressant dans le monde malgré la répression, affecte Israël, pas tant sur le plan économique qu\u2019en son talon d\u2019Achille : sa légitimité.En effet, compte tenu de son caractère ethno-confessionnel assumé et de ses agissements qui contredisent si impunément le droit international et la dignité humaine la plus minimale, la prétention de l\u2019État israélien d\u2019être un modèle de démocratie moderne et séculière sonne de plus en plus faux.Le recadrage de la cause palestinienne en une lutte contre le colonialisme et l\u2019apartheid, en cours depuis quelques années, prend donc tout son sens.Car aucun régime ne peut se maintenir très longtemps seulement par la force, et Israël redoute plus que tout de devenir un paria international comme l\u2019Afrique du Sud au temps de l\u2019apartheid.Il est vrai que pour l\u2019instant, les alliés d\u2019Israël, en particulier occidentaux, lui garantissent plutôt l\u2019impunité en refusant de lui imposer des sanctions signi?catives, en continuant de conclure de juteux contrats avec son industrie sécuritaire et militaire \u2013 une aberration qui passe de moins en moins inaperçue \u2013, en signant avec lui des accords commerciaux ou en adoptant des lois et des résolutions anti-BDS.Mais la donne est tout autre au sein de la société civile de ces mêmes États.De puissants mouvements sociaux s\u2019y soulèvent contre le racisme, le colonialisme et la brutalité policière \u2013 pensons seulement à Black Lives Matter, aux États-Unis, ou aux luttes autochtones au Canada ou ailleurs dans le monde.Ces luttes sont en profonde résonance avec celle des Palestiniens et des Palestiniennes, avec laquelle elles tissent de plus en plus d\u2019alliances susceptibles de changer le statu quo.Elles permettent en outre de rendre visibles les logiques d\u2019apartheid qui sont à l\u2019œuvre au sein de nos États coloniaux, de même que l\u2019étroite imbrication de leur appareil sécuritaire et policier avec ceux d\u2019Israël2.La lutte du peuple palestinien pour l'autodétermination, la justice et la dignité est bien sûr une nécessité vitale pour ce dernier et doit être soutenue comme telle.C\u2019est une lutte contre la déshumanisation inhérente au colonialisme, contre la prédation qu\u2019il exerce sur le monde, et pour la protection et les droits des personnes réfugiées \u2013 rappelons que près de la moitié des quelque 13 millions de Palestiniens dans le monde sont aujourd\u2019hui des réfugiés.Elle permet aussi de penser à nouveaux frais les mécanismes actuels du droit international pour en dépasser les blocages et les impasses et pour envisager un ordre mondial plus juste.Ainsi, par sa dimension internationale et ses fondements mêmes, il s\u2019agit d\u2019une lutte qui ne devrait être étrangère à aucun être humain épris de justice et de liberté.1.L\u2019organisme Voix juives indépendantes propose une contre- dé?nition de l\u2019antisémitisme qui s\u2019attaque à la judéophobie réelle plutôt qu\u2019à la solidarité avec la Palestine.Voir .2.Voir Ali Abunimah, The battle for justice in Palestine, Chicago, Haymarket Books, 2014.Cartographie : Philippe Rekacewicz, , 2012.16 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER Yara El-Ghadban L\u2019auteure est écrivaine, anthropologue et musicienne I l fait chaud.Une chaleur belle de montagne.Le soleil pique la peau.Juste au moment où la sueur s\u2019apprête à percoler, une brise soyeuse caresse le corps laissant une sensation de fraîcheur.Parfois, il suf?t de quelques minutes à l\u2019ombre d\u2019un acacia et ça y est.C\u2019est le climat de la Cisjordanie et des villes juchées sur ses hauteurs.Ramallah, Jérusalem, Bethléem.Un climat de bons vivants et de longues promenades \u2013 qu\u2019on appelle sarha \u2013 parmi les collines.Sarha, nous dit l\u2019écrivain Raja Shehadeh1, signi?e à la fois « errer » et « se laisser emporter par le plaisir de la marche, sans but ou direction ».Le mot renvoie aussi à l\u2019acte de laisser les animaux paître librement.Par ailleurs, sarhan se dit d\u2019une personne qui rêvasse.Située à la rencontre des trois continents, l\u2019Europe, l\u2019Asie et l\u2019Afrique, la Palestine rassemble sur une toute petite su- per?cie des paysages et des écosystèmes d\u2019une grande diversité.En une journée de marche, on peut traverser les forêts méditerranéennes et leur ?ore atlantique, puis la végétation irano-touranienne de l\u2019est de la Cisjordanie ; se retrouver ensuite parmi les plantes et les ?eurs de la steppe centrasia- tique dans le désert et sur les pentes de la vallée du Jourdain, pour aboutir à la mer Morte et sa ?ore soudanaise et nord- africaine.Cette biodiversité, nous dit Thomas Fernley-Pearson2, agriculteur et fondateur du projet Bustan Qaraaqa en Palestine, a fourni une grande variété de ressources à mes ancêtres\u2026 et le goût de faire de longues sarha.Je vais en Palestine depuis 1999, munie de mon passeport canadien, bien sûr.Je n\u2019irais pas loin avec mon document de réfugiée palestinienne du Liban.Mariée à un Palestinien israélien, je navigue à travers les absurdités du système colonial depuis deux décennies.Je traverse les innombrables frontières et checkpoints comme on traverse un miroir brisé en mille fragments.Faire des sarha est devenu quasiment impossible aujourd\u2019hui.Ces ?âneries ?nissent au bout d\u2019un mur gardé par un soldat israélien, ou pire, face à un colon.Toute une génération a grandi ne connaissant que les ?les d\u2019attente humiliantes aux checkpoints.Il faut savoir où l\u2019on va, à quelle heure, à travers quelle barrière, avec quel matricule et quels papiers.Et même là, c\u2019est un pari.Aujourd\u2019hui, je décide malgré tout de me rendre à Mashjar Juthour, un arboretum situé dans la zone C des Territoires occupés aux alentours de Ramallah.Autrement dit, sur des terres qui peuvent à tout moment être con?squées par les Israéliens sous un prétexte ou un autre.En faisant la marche vers cette réserve naturelle, je sens tout à coup l\u2019odeur du zaatar (thym), une herbe indigène essentielle à la cuisine palestinienne.Instinctivement, je me mets à en cueillir, en pensant aux mana\u2019ish (galettes au thym) de ma belle-mère.\u2013 Tu sais que si les soldats te voient, on risque de se faire arrêter toutes les deux ?Il est interdit de cueillir le zaatar, fait remarquer ma belle-sœur qui m\u2019accompagne.\u2013 Tu blagues.\u2013 Non.Ariel Sharon, quand il était ministre de l\u2019Agriculture, a désigné le zaatar « plante protégée ».Pour avoir du zaatar, il faut maintenant l\u2019acheter3.Pour les Palestiniens, la dépossession s\u2019insinue partout, jusque dans les promenades champêtres et la cueillette du thym sauvage.Mais la résistance peut prendre des formes inattendues.Comme une visite dans un arboretum.SARHA Cake$, Nourrir les oiseaux, 2019.?RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 17 DOSSIER La logique de la dépossession s\u2019in?ltre ainsi dans les gestes les plus simples de la vie quotidienne.C\u2019est une logique aussi mesquine que paranoïaque.Quand on est colon, tout ce qui ressemble à l\u2019indigénéité fait peur.Il faut briser le moindre re?exe qui rappelle un attachement ou un lien intemporel avec le lieu et l\u2019histoire.Cueillir du zaatar ou simplement errer, faire de longues sarha, comme on le fait depuis des millénaires, deviennent soudain des actes criminels.Comme tout bon système de dépossession, celui d\u2019Israël à l\u2019égard de la Palestine puise sa légitimité dans les discours du jour, s\u2019enveloppe de l\u2019aura de la bienveillance et du progressisme.Et rien n\u2019est plus bienveillant ces jours-ci que le discours écologique.La sagesse du chêne Arrivées au Mashjar Juthour, ma belle-sœur et moi sommes accueillies par Saleh, son cofondateur.Quand, en 2013, il a décidé de transformer cette ancienne oliveraie en une réserve naturelle pour protéger les arbres indigènes de la Palestine, on l\u2019a pris pour un fou.Pour beaucoup de paysans qui n\u2019ont pas accès à leurs terres et n\u2019arrivent plus à vivre de leurs récoltes, l\u2019idée de consacrer ces terrains précieux à des arbres qui ne produisent pas de fruits est un sacrilège.Saleh a eu du mal à convaincre sa communauté et encore plus l\u2019Autorité palestinienne.Pire, on l\u2019a accusé de faire le jeu des Israéliens, qui ont systématiquement con?squé de vastes pans de terres dans les Territoires occupés sous prétexte d\u2019en faire des réserves naturelles4.L\u2019environnement sert de bon alibi à la colonisation en ces temps de crise climatique.Pour irriguer la réserve, Saleh et son équipe de bénévoles se ?ent à la sagesse des arbres et à des pratiques ancestrales de conservation de la pluie saisonnière et de l\u2019humidité du sol, comme les sentiers et les terrasses traditionnelles aménagées sur les ?ancs de la colline.Ils ont creusé un puits qu\u2019ils sont obligés de dissimuler, puisque Israël contrôle l\u2019accès aux aquifères et l\u2019interdit aux Palestiniens, même sur leur propre terre.À première vue, l\u2019endroit n\u2019a rien de très impressionnant.Puis, comme s\u2019il sentait notre scepticisme, Saleh nous indique un chêne.\u2013 Vous voyez ce ballout (« chêne » en arabe) ?Beaucoup d\u2019agriculteurs l\u2019arrachent pour faire de la place à leurs arbres fruitiers.Mais sans cet humble ballout, le sol ne pourrait pas soutenir leur bel oranger.Les arbres non fruitiers sont par nature des êtres discrets.Vivaces, ils survivent en s\u2019adaptant à leur environnement.Ainsi, ils font tout pour préserver le sol dans lequel ils s\u2019enracinent : leurs racines retiennent l\u2019eau et la diffusent partout.Leurs feuilles poussiéreuses ?ltrent la pluie.Leurs branches contrôlent le mouvement du vent, ralentissant la déshydratation et l\u2019érosion.Bons survivants, ils résistent mieux aux espèces envahissantes et aux catastrophes naturelles.Ces arbres se nourrissent modérément, partageant les nutriments avec d\u2019autres espèces pour qu\u2019elles aussi s\u2019épanouissent.\u2013 Au fond, le ballout est un peu comme nous, les Palestiniens., s\u2019exclame spontanément ma belle-sœur.Faits pour cette terre, nous vivons pour cette terre.\u2013 Et les arbres fruitiers ?demandé-je, moi qui aime tant les agrumes et les ?gues.\u2013 Les cultures de fruits, de légumes et de céréales requièrent beaucoup d\u2019entretien, répond Saleh.Ces espèces survivent dif?cilement sans intervention.Elles ont donc évolué pour exploiter les ressources et répandre leurs graines et leur pollen le plus rapidement possible.Pour qu\u2019elles survivent, elles doivent être opportunistes et égoïstes.\u2013 Es-tu en train de me dire que les orangers et les ?guiers sont des colons ?On se met à rire.\u2013 Non, bien sûr que non.Mais pour qu\u2019ils vivent, il leur faut des voisins bienveillants comme les chênes, rappelle Saleh.Les paysans d\u2019autrefois greffaient les bourgeons d\u2019arbres fruitiers dans le tronc d\u2019arbres comme les chênes a?n de leur donner accès à l\u2019eau des profondeurs que seules les racines bien vieillies des arbres non fruitiers pouvaient atteindre.Mais la colonisation nous a détachés de notre histoire, de notre relation à la terre.On a oublié ces pratiques et la sagesse des chênes ; on a même oublié les noms arabes des arbres.Comment expliquer aux paysans qui n\u2019ont de source de revenu que les fruitiers qu\u2019il faudrait laisser de la place pour les chênes sur leur terre, alors que les Israéliens l\u2019exproprient mètre après mètre ?Saleh soupire.On avance, le pas plus certain, plus enthousiaste, prenant une pause çà et là pour admirer une petite ?eur sauvage ou une herbe que je ne reconnais pas.Voici le fenouil sauvage, et voici la mauve.Yara ! Tu vois les ?eurs de lin roses ?Qu\u2019elles sont belles ! Regarde-moi ça : la sauge de Jérusalem.Attention ! Le mouron rouge est toxique ! Ah, vous êtes chanceuses, la saison des anémones n\u2019est pas encore terminée.Et cette plante bizarre, c\u2019est l\u2019arum de Palestine.Soudain, ma cueillette clandestine de zaatar me semble si primaire, une goutte dans un océan de savoir enfoui loin, trop loin au fond de moi.Que sais-je vraiment de ma terre et de ma culture ancestrale ?Saleh ne se décourage pas.Depuis 2013, son équipe multiplie les initiatives et les activités avec la communauté.Des groupes d\u2019enfants et d\u2019adolescents font désormais des excursions à l\u2019arboretum.Après deux bonnes heures de promenade, d\u2019écoute et de partage, ma belle-sœur et moi sommes rentrées à la maison.Ni l\u2019arrêt prolongé au checkpoint, ni la con?scation de la voiture, ni les questions agressives ciblant la Palestinienne canadienne qui, déclare le soldat, risque sa vie en entrant dans les Territoires palestiniens, rien de tout ça n\u2019a altéré ce sentiment étrange qui nous comblait.Ce doit être cette émotion-là que ressentaient nos grands-parents et arrières grands-parents en revenant d\u2019une longue sarha ou d\u2019une journée de travail dans les champs.1.R.Shehadeh, Naguère en Palestine, Paris, Éditions Galaade, 2010.2.T.Fernley-Pearson, « Agroforestry for Palestine.Good trees for a better future », Bustam Qaraa\u2019qa [en ligne].Voir aussi : 3.Pour en savoir plus sur la criminalisation du zaatar et d\u2019autres herbes, voir .4.Voir « Israel creates seven \u201cnature reserves\u201d in occupied West Bank », Aljazeera [en ligne], 15 janvier 2020.18 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER Nahla Abdo* L\u2019auteure professeure de sociologie à l\u2019Université Carleton, à Ottawa, a publié La Révolution captive : la lutte anticoloniale des femmes palestiniennes et le système carcéral israélien (Éditions Blast, 2019) « Nous nous inscrivons dans un combat planétaire aux côtés de toutes les femmes du monde qui luttent pour la liberté : contre l\u2019injustice, contre l\u2019exploitation et contre l\u2019oppression.» KHALEDA JARRAR1 L a surreprésentation des groupes racisés en milieu carcéral est un trait constitutif de l\u2019État colonial de peuplement, c\u2019est-à-dire de sociétés où les colonisateurs européens ont tenté d\u2019effacer ou de marginaliser toute présence autochtone pour y établir un ordre social raciste dont ils sont les maîtres.Encore aujourd\u2019hui, les prisons étasuniennes en fournissent un exemple ; Noirs et Latinos y sont surreprésentés.Au Canada, plus de 30 % des personnes détenues dans les prisons sont des Autochtones alors que ces derniers ne représentent que 5 % de la population.Soumis au régime de colonialisme de peuplement d\u2019Israël, le peuple palestinien n\u2019y échappe pas.Depuis 1967, plus de 100 000 Palestiniens, dont environ 10 000 femmes, ont été détenus pour des périodes de durées diverses.Sous un tel régime, l\u2019incarcération de masse est inhérente au projet de répression ou d\u2019effacement des personnes racisées et dominées, vues comme une « menace » à la stabilité de l\u2019État.La détention politique : un processus, pas un événement Comme l\u2019af?rme l\u2019historien Patrick Wolfe, le colonialisme de peuplement est une structure, et non pas un événement2.Il en va de même pour l\u2019incarcération qui lui est associée.En octobre 2020, l\u2019association Addameer comptait plus de 4500 détenus politiques palestiniens3 dans les prisons israéliennes.Ce nombre ?uctue selon le degré d\u2019activisme et de résistance que la population palestinienne oppose au pouvoir des forces d\u2019occupation et de colonisation.Les ordonnances de détention administrative sont utilisées pour incarcérer des personnes en raison de leurs opinions ou de leurs af?liations politiques présumées, sans devoir présenter de chefs d\u2019accusation ou les citer à procès, et sans qu\u2019elles n\u2019aient accès à la preuve retenue contre elles.En septembre 2020, Israël détenait ainsi 350 Palestiniens et Palestiniennes, incluant des députés, des militants pour les droits humains, des étudiants et des organisateurs syndicaux et communautaires.La cruauté et le caractère illégal de la détention administrative ont conduit le Rapporteur spécial des Nations unies pour les territoires occupés, le Canadien Michael Lynk, à demander à Israël l\u2019abolition de cette pratique, un « anathème dans toute société démocratique qui adhère à l\u2019État de droit4 ».INCARCÉRER POUR COLONISER, RÉSISTER POUR S\u2019AFFRANCHIR Les Palestiniens et les Palestiniennes vivent sous la menace constante d\u2019être incarcérés.La détention administrative est un outil de choix qui permet de les emprisonner à répétition, sans motif ni procès.Leur lutte contre le projet colonial de l\u2019État d\u2019Israël passe par celle contre l\u2019incarcération de masse.Cake$, Un petit garçon en scooter, 2018.?RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 19 DOSSIER Selon plusieurs auteurs, ce type de détention constitue un acte de terreur : d\u2019importantes forces militaires lourdement armées prennent d\u2019assaut les maisons aux premières heures du matin, mettent tout sens dessus dessous, terri?ent les enfants et traînent violemment, sous les yeux de leurs proches, les personnes ainsi arrêtées.Les militantes féministes Khitam Saa?n et Khaleda Jarrar (également députée de gauche) l\u2019ont toutes deux subi plusieurs fois.Leur « crime », comme celui des autres victimes de ce type de détention, est d\u2019avoir exprimé leur résistance, de s\u2019être levées pour la défense des droits humains et pour la justice, de s\u2019être mobilisées en dé?ant les forces coloniales d\u2019occupation.Jarrar a d\u2019abord été arrêtée en avril 2015 lors d\u2019une ra?e matinale à son domicile.Elle a été incarcérée sans être inculpée et sans qu\u2019on ?xe une date pour son procès.Face au tollé international que cela a provoqué, le tribunal militaire israélien a par la suite déposé 12 chefs d\u2019accusation contre elle concernant ses activités politiques publiques, notamment le fait d\u2019avoir prononcé des discours, d\u2019avoir participé à des événements et d\u2019avoir exprimé son soutien aux détenus politiques palestiniens et à leur famille.Arrêtée à nouveau en 2017, puis en 2019, elle a alors été condamnée à 15 mois de prison.Mauvais soins et torture Depuis le début de la seconde occupation en Palestine, qui a débuté en 1967, l\u2019Autorité pénitentiaire israélienne a renforcé régulièrement ses mécanismes d\u2019oppression des détenus politiques palestiniens, les privant de leurs droits humains fondamentaux.Comme je le détaille dans La Révolution captive : la lutte anticoloniale des femmes palestiniennes et le système carcéral israélien (Éditions Blast, 2019), les femmes sont visées en tant que reproductrices de la nation et symboles de la ?erté nationale et de la survie du peuple palestinien.Elles subissent des tortures et violences physiques et psychologiques (agressions corporelles et sexuelles, viols, privation de serviettes hygiéniques, isolation cellulaire, etc.).Au cours des 20 dernières années, une nouvelle méthode de torture est aussi apparue.Il s\u2019agit de la « Bosta », terme qui fait référence au tristement célèbre véhicule de transfert dans lequel les personnes sont gardées enchaînées durant les longs trajets vers d\u2019autres lieux de détention, au tribunal ou à l\u2019hôpital.Khaleda Jarrar a écrit, depuis sa prison, que le transfert fréquent de femmes et de ?llettes d\u2019une prison à une autre, entre 2015 et 2016, était un mode de torture utilisé envers les prisonnières5.Autre fait à noter, depuis 1967, 226 prisonniers politiques palestiniens sont morts dans les prisons israéliennes en conséquence des mauvais soins de santé prodigués.Ce fut récemment le cas de Kamal Abu Waar (46 ans), mal soigné pour un cancer de la gorge diagnostiqué en 2019, puis mort de la COVID-19 en juillet dernier.Endurance, résilience et résistance Les politiques coloniales d\u2019Israël \u2013 qui ont comme objectifs de réprimer les Palestiniens et les Palestiniennes, de les faire taire et de les forcer à mettre un terme à leur résistance et à leurs protestations \u2013 ont toujours été dé?ées et continuent de l\u2019être aujourd\u2019hui.Ces derniers mois, et après des années d\u2019appauvrissement plani?é, d\u2019accaparement des terres et d\u2019assassinats, la population palestinienne a intensi?é cette résistance, usant de formes d\u2019action non-violentes telles que le militantisme étudiant, les protestations féministes, l\u2019organisation communautaire, etc.Étant donné qu\u2019aucune de ces activités ne peut être considérée « criminelle », la réponse d\u2019Israël s\u2019est traduite par le renforcement des pratiques de détention administrative.C\u2019est ainsi que le 2 novembre dernier, les forces d\u2019occupation israéliennes ont procédé à des ra?es chez des leaders de la gauche, des mouvements de femmes et d\u2019étudiants ainsi que chez d\u2019anciens prisonniers.La militante féministe Khitam Saa?n a de nouveau été arrêtée, avec six autres personnes, des étudiantes et des militantes syndicales pour la plupart.Avant cela, le 26 juillet, Maher Al-Akhras se faisait arrêter lui aussi.Il a déjà passé plus de cinq ans en prison, un nouvel emprisonnement administratif succédant à un autre.Dans un entretien donné au quotidien israélien Haaretz, le 4 novembre dernier, il a raconté que peu après son arrestation, un commandant du Service de sécurité intérieure israélien, le Shin Bet, l\u2019a menacé au téléphone de « ruiner sa vie », ajoutant que « même s\u2019il était libéré, il le regretterait ».Immédiatement après cet appel, Al-Akhras a entamé une grève de la faim \u2013 un moyen de résistance individuel ou collectif récemment réapparu chez les détenus politiques palestiniens.Il n\u2019y a mis ?n qu\u2019au bout de 103 jours, sa santé s\u2019étant gravement détériorée.La grève de la faim d\u2019Al-Akhras a attiré beaucoup d\u2019attention et offert un moment d\u2019espoir à d\u2019autres détenus politiques.Indigné par sa détention politique répétée, son cri public « la mort ou la liberté ! » a forcé ses oppresseurs, pour la première fois, à tenir compte de sa demande.Les Palestiniennes et les Palestiniens reconnaissent que tant qu\u2019ils vivront sous l\u2019occupation militaire et le régime colonial d\u2019Israël, ils continueront à faire face à l\u2019oppression et à l\u2019incarcération, mais ils continuent inlassablement à lutter et à résister.On ne peut qu\u2019espérer que la lutte d\u2019Al-Akhras, longue et déterminée, puisse aider à mettre ?n à certaines des pratiques d\u2019incarcération illégale de ce régime.* Traduit de l\u2019anglais par Jacques Grenier, en collaboration avec Catherine Caron.1.« International Women\u2019s Day : Khalida Jarrar\u2019s statement from HaSharon prison », Réseau de solidarité Samidoun, 7 mars 2016 [en ligne].2.Lire P.Wolfe, « Settler colonialism and the elimination of the native », Journal of Genocide Research 8, no 4, décembre 2006, et Michaël Séguin, « Israël : un colonialisme de peuplement plus que centenaire », Relations, no 782, février 2016.3.Voir son site Web .À l\u2019instar d\u2019autres chercheurs de la mouvance anticoloniale, considérant que le racisme de la police et du régime colonial est le principal facteur menant à l\u2019incarcération, j\u2019utilise ici le terme détenus politiques et non pas prisonniers politiques.4.Tamara Nassar, « 100 days of hunger for freedom », Electronic Intifada, 3 novembre 2020.5.Khaleda Jarrar et Lena Jarbouni, « The female carceral struggle », juillet 2016.L'auteure a obtenu copie du document original de Khaleda elle-même, au moment de sa sortie de prison.20 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER Revital Madar* L\u2019auteure est doctorante au programme Cultural Studies de l\u2019Université hébraïque de Jérusalem et chercheuse associée au Minerva Humanities Center de l\u2019Université de Tel-Aviv A u seuil de ses 73 ans, une chose est certaine au sujet de l\u2019État d\u2019Israël : aucun des crimes qu\u2019il commet ne semble entacher son statut privilégié au sein de la communauté internationale.Même lorsqu\u2019il décide d\u2019intensi?er sa violence à l\u2019endroit des Palestiniens et des Palestiniennes, aucune sanction ne lui est véritablement imposée, et aucun lien diplomatique n\u2019est rompu.Récemment, la Grande marche du retour, initiée à Gaza le 30 mars 2018, l\u2019a à nouveau démontré : les vies palestiniennes ne comptent pas à ses yeux.En effet, à la frontière entre Gaza et Israël, 214 Palestiniens ont été massacrés lors de cette marche paci?que, et la seule réprimande essuyée par l\u2019armée israélienne fut la condamnation d\u2019un soldat pour avoir tué un adolescent de 14 ans, Othman Rami Jawad Hillis.La peine dérisoire imposée à ce soldat : 30 jours de travaux forcés1.La communauté internationale, pourtant témoin de ces tueries, resta à l\u2019écart, indifférente.De tels actes de brutalité aveugle devraient normalement entraîner des conséquences.Pourtant, Israël s\u2019en tire impunément et maintient sa place de choix à la table des grands.Comment expliquer ce statut privilégié ?Pour le comprendre, il importe de scruter la réalité religieuse d\u2019Israël (dominée par la communauté juive orthodoxe) et la façon dont Israël gère son image sur la scène internationale.Il faut aussi voir qu\u2019en Israël, le judaïsme est devenu une race en ce qu\u2019il agit comme une catégorie centrale qui détermine les privilèges auxquels un individu a droit ou non (tout comme la blanchité en Europe et dans les Amériques).Il devient possible, dès lors, de se demander comment la racialisation des identités religieuses est comprise dans les démocraties dites libérales.Dissimuler le religieux Le mouvement sioniste a ?èrement dé?ni Israël comme étant « un État juif et démocratique ».Le sionisme a fondé sa légitimité sur le texte biblique, dont il extrapole le caractère soi-disant indigène du peuple juif en Palestine.Puis, il a tiré du traumatisme de l\u2019Holocauste une légitimité morale en vue de permettre la création de l\u2019État d\u2019Israël, arguant que la Shoah a prouvé que la seule manière d\u2019éviter un autre génocide était l\u2019établissement d\u2019un État à majorité juive.Comment expliquer, dès lors, que les ultra-orthodoxes soient considérés en Israël comme étant l\u2019Autre (ou du moins comme faisant partie des Autres de cette société qui se représente comme européenne et séculière) ?Et qu\u2019il soit essentiel pour les juifs séculiers de se dissocier promptement des ultra-orthodoxes ?Et, puisqu\u2019Israël se dé?nit comme étant un État juif, pourquoi ne pas le considérer comme étant un État religieux, non démocratique et conservateur, comme le sont l\u2019Iran et l\u2019Arabie saoudite ?Autrement dit, comment Israël arrive-t-il à se faire passer pour une démocratie libérale, tant auprès des gouvernements étrangers que du grand public ?La réponse à cette question est liée tant à l\u2019image de lui-même qu\u2019Israël réussit à exporter en marginalisant la présence des juifs orthodoxes qu\u2019à l\u2019interprétation plutôt étroite de ce qui constitue un symbole religieux problématique dans les États dits libéraux.À cet égard, observer les prescriptions qui s\u2019appliquent aux femmes dans ce pays en matière vestimentaire est instructif pour les lectrices et lecteurs occidentaux.Par exemple, l\u2019exigence religieuse pour les femmes de couvrir leur corps tout en leur refusant le droit de porter des pantalons a fait de la jupe longue un vêtement caractéristique des femmes juives pratiquantes.En fait, toute jupe, hormis la minijupe, signale une adhésion religieuse.Par conséquent, il existe des règles spéci?ques, mais non écrites, que doivent suivre celles qui veulent en ISRAËL, UN ÉTAT JUIF ET SÉCULIER ?L\u2019État d\u2019Israël joue habilement sur l\u2019image moderne, libérale et séculière qu\u2019il renvoie à ses alliés occidentaux.Toutefois, quiconque observe plus attentivement les dynamiques entre le séculier et le religieux dans la société israélienne réalisera que le religieux y prédomine et agit comme une catégorie raciale qui n\u2019a rien de libéral.Cake$, Samson, 2020.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 21 DOSSIER porter sans être identi?ées comme religieuses : par exemple, le port d\u2019une jupe longue avec un haut moulant, ou encore avec un décolleté.Un vêtement exposant la peau ou la silhouette du corps sert ainsi à signaler sa non-adhésion aux préceptes judaïques de modestie féminine.Bien sûr, la jupe longue d\u2019une femme juive pratiquante n\u2019a pas ou peu de signi?cation dans l\u2019imaginaire vestimentaire occidental, davantage préoccupé par le hijab, le niqab, le tchador et la burqa.C\u2019est la tradition islamique qui, pour un Occidental, incarne l\u2019altérité, une altérité pétrie d\u2019orientalisme synonyme d\u2019oppression des femmes et d\u2019une culture menaçante.Depuis l\u2019occupation de l\u2019Algérie jusqu\u2019à « la guerre au terrorisme », cette attitude à géométrie variable face aux corps des femmes est un champ de bataille politique qui doit être nommé comme tel.En effet, parmi toutes les justi?cations possibles pour mener des guerres dans les pays du Sud, la protection des femmes a toujours été mise de l\u2019avant \u2013 surtout lorsque les courants féministes dominants sont le féminisme d\u2019État et le féminisme civilisateur2.L\u2019image trompeuse d\u2019un libéralisme occidental L\u2019histoire d\u2019Israël est inextricablement liée à l\u2019histoire du libéralisme globalisé, doctrine ayant justi?é les conquêtes impériales du passé et, aujourd\u2019hui, l\u2019usage de la force par l\u2019Occident.Au cours des dernières années, les valeurs libérales ont été réinstrumentalisées par l\u2019imaginaire capitaliste et libéral, et ce, a?n de redé?nir le « bon citoyen » (et, dans le cas des États, le « bon État »).Dans cette nouvelle version du bon citoyen/bon État, la sexualité est un facteur déterminant pour l\u2019admission au sein du soi-disant Occident éclairé : ainsi la bannière État pro-gay est désormais facilement brandie, par exemple, pour justi?er des invasions et des crimes commis à l\u2019endroit d\u2019États jugés trop peu libéraux3.Dans ce contexte culturel et politique, Israël a adopté une stratégie bien dé- ?nie : premièrement, la ville de Tel-Aviv doit être dépeinte comme étant gay, jeune et végé.Deuxièmement, les faits gênants, tels l\u2019interdiction en Israël de mariages civils ou gays, doivent être tus.Troisièmement, la portée réelle du pouvoir politique de l\u2019establishment juif orthodoxe doit être dissimulée.Conformément à la novlangue néolibérale et inclusive, les juifs orthodoxes doivent être dépeints comme une simple présence folklorique, comme un accompagnement traditionnel inoffensif, un ornement ancestral bénin, prouvant par ailleurs qu\u2019Israël est un espace d\u2019inclusion multiculturelle.Dans un monde davantage intéressé par les tweets que par les actions, un monde qui carbure aux « événements » anecdotiques, un monde hanté par l\u2019usage (politiquement correct) des mots, la nationalisation et la racialisation de la religion juive faites par Israël réussissent paradoxalement, à en faire un allié ?able, bien plus qu\u2019un souci.Pour le dire autrement : tant que l\u2019armée israélienne offrira des repas végé et que les homosexuels aisés pourront se servir de femmes appauvries comme mères porteuses, l\u2019oppression quotidienne et mortelle des Palestiniennes et des Palestiniens ne suf?ra pas à exclure Israël du club (néo)libéral.Pourtant, si le monde prenait conscience de l\u2019étendue réelle du pouvoir politique détenu en Israël par les partis politiques religieux et de leur pouvoir d\u2019ingérence dans la vie des femmes, ce serait ?ni, game over, pour Israël.Son image péricliterait très certainement et, politiquement, il deviendrait un État isolé, infréquentable.La ségrégation sexuelle dans ce pays est pourtant omniprésente, et pas seulement au Mur des Lamentations de Jérusalem.Une séparation rigoureuse des hommes et des femmes est fréquente lors d\u2019événements publics et dans les espaces publics comme les rues et les autobus.Dans les universités, a?n d\u2019attirer davantage de juifs orthodoxes, les accommodements ségrégationnistes se font de plus en plus fréquents, avec des classes exclusivement composées d\u2019hommes et d\u2019autres exclusivement composées de femmes.Conséquemment, les comités de sélection sont susceptibles de favoriser les hommes, puisque ces derniers peuvent enseigner sans distinction aux deux sexes, alors qu\u2019on juge que les femmes ne peuvent pas enseigner à des classes d\u2019hommes étant donné les pulsions libidinales masculines.Avec brio, Israël navigue ainsi entre deux réalités distinctes : son intégration au monde culturel occidental, d\u2019une part, et sa dissociation du monde arabo-musulman, d\u2019autre part.Israël trie sur le volet ses valeurs libérales tout en prenant soin de présenter son identité religieuse juive comme n\u2019étant pas incompatible avec les valeurs libérales.La judéité, en tant que race et en tant que nationalité, est essentielle pour comprendre la poursuite de l\u2019occupation de territoires palestiniens, mais elle est peu signi?cative pour rendre compte de l\u2019ancrage solide d\u2019Israël au sein de la communauté internationale.Cet ancrage nécessite l\u2019entretien périodique de l\u2019idée qu\u2019Israël s\u2019oppose aux valeurs anti- libérales, et que les communautés juives orthodoxes y sont somme toute marginales, ce qui permet de représenter la société palestinienne comme étant, elle, fondamentalement dominée par des valeurs religieuses (islamiques) oppressives.Ce n\u2019est pas anodin qu\u2019Israël ne se soit jamais positionné contre le port du voile.Cela lui permet de promouvoir son image libérale tant par rapport aux musulmans religieux que par rapport aux juifs orthodoxes, tout en différenciant les personnes faisant pleinement partie de la collectivité nationale israélienne des personnes traitées comme des citoyens de seconde zone.Cette distinction est essentielle dans l\u2019État-nation israélien et elle se retrouve aussi au sein d\u2019autres États dits libéraux.* Traduit de l\u2019anglais par Denis Kosseim.1.Yesh Din \u2013 Volunteers for Human Rights, « Killing Time », 22 novembre 2020 [en ligne].2.Voir à ce propos Elsa Dorlin, Se défendre \u2013 Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte, 2019, de même que Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, Paris, La Fabrique, 2019.3.Jasbir K.Puar, Homonationalisme : la politique queer après le 11 septembre 2001, Paris, Éditions Amsterdam, 2012.Si le monde prenait conscience de l\u2019étendue réelle du pouvoir politique détenu en Israël par les partis politiques religieux, c\u2019en serait ?ni pour lui.22 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER C omment comprendre l\u2019impasse politique dans laquelle se trouve aujourd\u2019hui la question palestinienne, à tel point que certains États arabes semblent presque réticents à la soutenir et normalisent au grand jour leurs relations avec Israël ?Joseph Massad : Il faut comprendre que les relations entre les régimes arabes et Israël sont aussi anciennes que le mouvement sioniste.Dès l\u2019entre-deux-guerres, les nouveaux régimes arabes non représentatifs et non démocratiques parrainés par l\u2019impérialisme britannique ou français ont bien compris les béné?ces de coopérer avec celui-ci.Après tout, le sionisme était à juste titre perçu et présenté comme un projet impérial européen soutenu par la Grande- Bretagne et mené par des ?gures européennes proches des pouvoirs coloniaux (notamment le Britannique Haïm Weizmann, qui deviendra le premier président d\u2019Israël en 1949).La famille hachémite a été un leader de cette collaboration \u2013 en particulier l\u2019émir Faisal qui avait rencontré les dirigeants du mouvement sioniste à la ?n de la Première Guerre mondiale, en 1919, avant même la conférence de Paris, pour leur offrir sa collaboration en échange d\u2019un appui à ses visées de conquête de la grande Syrie (qui recoupait grosso modo le territoire de la Syrie, du Liban, de la Palestine et de la Jordanie actuels).Son frère, l\u2019émir Abdullah, a pour sa part collaboré avec les leaders sionistes à partir des années 1920, en échange d\u2019un soutien pour qu\u2019il dirige la Transjordanie et la Palestine.Dès les années 1940, l\u2019Église maronite libanaise, de droite et sectaire, a aussi coopéré avec les sionistes pour créer un État chrétien au Liban ; une collaboration qui a accompagné la colonisation de la Palestine.Par la suite, après la création d\u2019Israël en 1948, nombre de régimes arabes et de mouvements nationalistes anticoloniaux, réalisant à quel point Israël avait l\u2019oreille des pouvoirs coloniaux dont ils voulaient s\u2019émanciper PALESTINE?: UNE LUTTE CONTRE LA SUPRÉMATIE JUIVE ENTREVUE AVEC JOSEPH MASSAD* Joseph Massad est professeur associé à l\u2019Université Columbia, à New York, où il enseigne l\u2019histoire politique et intellectuelle arabe moderne.Palestinien d\u2019origine, il a publié plusieurs ouvrages dont La persistance de la question palestinienne (La Fabrique, 2009), posant un regard critique sur le sionisme et le nationalisme arabe.Il a bien voulu répondre à nos questions.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 23 DOSSIER Cake$, Téléphone de sourds, 2019. LES RESPONSABILITÉS DE L\u2019ÉGLISE CATHOLIQUE FACE AU PEUPLE PALESTINIEN Michel Sabbah L\u2019auteur est patriarche latin émérite de Jérusalem L e con?it israélo-palestinien dure depuis plus de 100 ans.Au-delà d\u2019un affrontement entre deux peuples, il s\u2019agit de personnes humaines qui tuent et qui sont tuées.De jeunes qui grandissent dans la haine de l\u2019autre.De la dignité humaine violée au nom de la loi du plus fort et, pour certains théologiens, au nom de la parole de Dieu.L\u2019État d\u2019Israël soutient que le peuple juif, après 2000 ans d\u2019errance, a le droit de « retourner sur sa terre ».Le peuple palestinien se trouve sur cette même terre qui porte depuis plus de 2000 ans le nom de Palestine.Son seul tort est précisément d\u2019exister et de se trouver sur sa terre, voulue par Israël.Or, l\u2019État hébreu impose aujourd\u2019hui son autorité sur toute la Palestine, et les Palestiniens se demandent : de quel droit Israël peut-il exiger d\u2019un autre peuple qu\u2019il quitte sa terre pour lui faire place, sous peine de vivre sous un régime d\u2019occupation militaire ou en tant que citoyens de seconde zone ?Seule la loi du plus fort peut expliquer cela.La communauté internationale s\u2019est aussi posée la question et après d\u2019âpres débats, elle a appuyé le principe de partition de la terre entre ces deux peuples.Elle a même entériné cette décision à l\u2019ONU, dès 1947, mais elle n\u2019a jamais eu le courage de l\u2019appliquer.Certains théologiens occidentaux, dont des catholiques, se sont aussi mis de la partie.En adoptant une théologie de la Terre promise, donnée par Dieu au peuple juif, ils ont soutenu le plus fort.D\u2019où le questionnement des Palestiniennes et des Palestiniens chrétiens : sommes-nous victimes de notre histoire du salut, c\u2019est-à-dire du récit chrétien de la rédemption divine dont la promesse d\u2019une terre à Moïse constitue un épisode important ?Sommes-nous condamnés sans appel à abandonner (la France et l\u2019Angleterre, principalement), ont également cherché à coopérer avec ses dirigeants, notamment en échange d\u2019un soutien à leurs luttes pour l\u2019indépendance.C\u2019est par exemple le cas du Soudan, dès le début des années 1950, ou de la Tunisie, dès le début des années 1960.Dans le cas du Maroc, les dirigeants israéliens cherchaient à provoquer l\u2019émigration des juifs marocains vers les terres palestiniennes dès les années 1950, ce que le roi Hassan II ne manquera pas d\u2019accélérer dès son accession au trône, en 1961.Israël aidera par ailleurs les services de renseignement marocains à traquer les leaders de l\u2019opposition, y compris Mehdi Ben Barka, qui a été capturé et tué en 1965.Yitzhak Rabin lui-même a été invité par le roi Hassan II à visiter secrètement le Maroc, en 1976.En 1986, il n\u2019y avait plus de raisons de garder le secret, et Shimon Peres l\u2019a fait au grand jour.En 1994, le Maroc et Israël of?cialisaient des échanges et des liaisons politiques.Plus récemment, en janvier 2020, le gouvernement israélien proposait d\u2019aider le royaume à obtenir la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental occupé, en échange de la normalisation formelle de ses relations avec le Maroc et de l\u2019appui du royaume au soi-disant « accord du siècle » de Donald Trump1.Cet arrangement a ?nalement été rendu public en décembre dernier.Dans les années 1960, Israël apporte également un soutien militaire et ?nancier aux efforts de l\u2019Arabie saoudite pour préserver le règne de l\u2019imamat au Yémen contre les républicains.Les autres États du Golfe (à l\u2019exception du Koweït), soit le Qatar, Bahreïn et les Émirats arabes unis, ont pour leur part cherché à se rapprocher d\u2019Israël à partir des années 1990 en réponse à la menace que Saddam Hussein faisait peser sur leurs régimes et à celle, plus diffuse, de l\u2019Iran.Ces tractations ont coïncidé avec la Conférence de paix de Madrid de 1991 et la signature des accords d\u2019Oslo, en 1993, consacrant la transformation ?nale du mouvement national palestinien en une sorte d\u2019agence pour la colonisation israélienne.En clair, l\u2019Organisation pour la libération de la Palestine (OLP) a alors fait table rase des résolutions de l\u2019ONU et du droit international qui avaient soutenu le peuple palestinien contre les atrocités israéliennes, pour les remplacer par le texte des accords d\u2019Oslo, délaissant du coup son engagement dans la libération de la Palestine et libérant partiellement Israël du respect de la légalité internationale.Alors qu\u2019elle était la représentante de tous les Palestiniens à l\u2019intérieur et à l\u2019extérieur de la Palestine, l\u2019OLP a alors accepté de se transformer en une « Autorité palestinienne » qui ne représente ostensiblement que les Palestiniens de Cisjordanie (à l\u2019exclusion de Jérusalem-Est) et de Gaza.24 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER Cake$, Jésus portant un kef?eh, 2019. Mais pour revenir aux régimes du Golfe, leurs relations avec Israël se sont surtout réchauffées à l\u2019aube du XXIe siècle, après les attentats du 11 septembre 2001.Il importe de garder en mémoire que ces régimes, en particulier celui des Saoudiens, ont été mis en cause dans l\u2019attaque contre les États-Unis et étaient désormais la cible de l\u2019hostilité des médias et du Congrès américain, ce qui menaçait tant leur légitimité politique que leurs intérêts commerciaux.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019ils ont ouvertement sollicité l\u2019aide du lobby israélien aux États-Unis pour changer l\u2019opinion du Congrès et des médias à leur égard, et ce, en échange de relations plus chaleureuses et ouvertes avec Israël.Les délégations commerciales ou sportives israéliennes ont commencé à être accueillies régulièrement dans les pays du Golfe, ce qui a ?nalement abouti à la récente normalisation avec Israël, avec l\u2019adoubement nécessaire du Congrès et des médias américains, sans parler de la Maison-Blanche.Pour Israël, cette alliance ouverte est un instrument important pour écraser toutes les forces qui continuent de s\u2019opposer à sa puissance \u2013 à savoir l\u2019Iran, la Syrie, le Hezbollah au Liban et le Hamas, qui sont maintenant les ennemis ouvertement déclarés de tous les alliés arabes d\u2019Israël.Ce trop bref panorama montre à quel point la propagande des régimes israélien et arabes voulant que les régimes arabes aient été les ennemis d\u2019Israël dès la création du mouvement sioniste n\u2019est rien d\u2019autre que mensonges et fabrications.Dans La persistance de la question palestinienne, vous démontrez que le sionisme s\u2019est construit en dé?nissant la Palestine comme la patrie légitime des juifs et en les identi?ant aux Européens sur le plan culturel.Comment cette construction joue-t-elle politiquement et idéologiquement contre les Palestiniens et en faveur d\u2019Israël ?J.M.: En tant que colonie européenne, Israël a toujours reçu un soutien complet des autres colonies de peuplement européennes, des États-Unis au Canada en passant par l\u2019Australie et la Nouvelle-Zélande.Dans les années 1950-1960, son principal allié occidental était la France \u2013 cette autre puissance coloniale qui avait établi des colonies de peuplement en Algérie et en Tunisie \u2013 ainsi que les colonies de peuplement d\u2019Afrique du Sud et de Rhodésie.Les colonies latino-américaines, en particulier d\u2019Amérique centrale, ont également été des alliées de longue date et nombre d\u2019entre elles le demeurent d\u2019ailleurs.Il y a bien sûr la question de l\u2019identi?cation entre les colons blancs notre terre à un autre peuple ?Cette question n\u2019a pas eu de réponse encore.Or, les théologiennes et les théologiens ont le devoir de répondre.Leur théologie ne devrait pas contredire les commandements de Dieu, notamment celui de ne pas tuer, de ne pas prendre la terre des autres, ni non plus celui qui commande l\u2019amour du prochain, qu\u2019il soit Palestinien ou Israélien.Ils sont une voix de l\u2019Église catholique.Celle-ci a un devoir de parler et de se détourner des théologiens qui ne se posent pas la question de l\u2019injustice commise à l\u2019égard d\u2019un peuple qu\u2019on veut chasser de sa terre au nom d\u2019une interprétation de la parole de Dieu.L\u2019Église a le devoir d\u2019interpréter cette même parole selon la nature de Dieu, qui est amour, qui n\u2019est pas un Dieu de guerre, ni un Dieu des forts contre les faibles.Elle doit dire que la parole de Dieu est une parole de vie pour tous les peuples, y compris les peuples juif et palestinien.Plus encore, elle doit prendre la parole pour dire l\u2019amour de Dieu et l\u2019amour de l\u2019Église pour toutes et tous, et donc pour les deux parties.Elle doit revendiquer la justice et la ?n de l\u2019oppression du plus faible par le plus fort.À ce jour, la parole de l\u2019Église catholique, tant à l\u2019échelle locale, nationale qu\u2019internationale, n\u2019a pas été suf?sante pour fournir une position uni?ée ralliant les catholiques du monde et contribuer à mettre ?n au con?it.En somme, l\u2019Église a un devoir de défendre la dignité de la personne humaine, que ce soit celle de la personne israélienne qui opprime, a?n qu\u2019elle guérisse de son oppression, ou celle de la personne palestinienne, opprimée, a?n qu\u2019elle récupère sa dignité et sa liberté.De même que les deux peuples ne peuvent désormais être séparés sur la même terre, ils ne peuvent être séparés dans la ré?exion, dans la théologie de l\u2019Église, dans sa prière et son action.Le Saint-Siège, de son côté, a toujours demandé les mêmes droits pour les deux peuples, et pour Jérusalem un statut particulier qui convienne à la nature même de cette ville en tant que ville sainte pour les trois religions monothéistes.Or, aujourd\u2019hui, par une récente décision du gouvernement Trump, Jérusalem est désormais reconnue comme capitale d\u2019Israël et le peuple palestinien devrait se résoudre à vivre en peuple soumis, selon un plan intitulé « De la paix à la prospérité », mais qui laisse de côté la liberté, ce qui n\u2019est pas une solution.On ne peut demander à un peuple de vivre soumis.Tous les peuples sont égaux dans leur dignité humaine et leur droit à la liberté et à la souveraineté.L\u2019Église catholique et la vaste majorité des membres de la communauté internationale ont refusé ce plan voulu par Donald Trump et ont repris leur position traditionnelle en faveur de la solution à deux États, un pour chaque peuple.Mais aucun État n\u2019a le courage de la faire appliquer.Et le Saint-Siège n\u2019a pas plus de pouvoir que les États.Or, cette terre est sainte et terre de vie pour les deux peuples qui l\u2019habitent.Le rôle de l\u2019Église, et des théologiens, consiste à la convertir d\u2019une terre de guerre en une terre de paix et de justice pour tous ses habitants et ses habitantes.La communauté internationale a la même responsabilité : il est grand temps de l\u2019assumer.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 25 DOSSIER européens et Israël, qui est en fait la raison principale du soutien que le mouvement sioniste a reçu depuis la ?n du XIXe siècle de la part des puissances coloniales européennes.À l\u2019époque, les sionistes envoyaient des expéditions un peu partout dans le monde colonial pour explorer des endroits où fonder leur future colonie.Ils ont ainsi négocié avec les Portugais en vue d\u2019une colonisation juive en Angola et au Mozambique, avec les Britanniques au Kenya, avec les Italiens en Libye, sans parler de l\u2019Argentine.Mentionnons aussi que le sionisme a commencé comme un mouvement protestant, après la Réforme, qui visait à envoyer des juifs européens en Palestine et à les convertir au protestantisme pour ainsi accélérer la seconde venue du Christ.Des efforts importants ont été consentis à ce projet au XIXe siècle, en particulier par les Britanniques.Bien que les conversions n\u2019aient pas été très nombreuses et que l\u2019opposition juive au sionisme protestant soit restée grande, l\u2019idée d\u2019un « retour » des juifs en Palestine a été reprise par le sionisme politique juif naissant.À la ?n du XIXe siècle, les juifs séculiers d\u2019Europe occidentale et orientale se sont convertis à la culture des Lumières européennes, qui est essentiellement la version séculière du protestantisme, et ont commencé à partager les intérêts et l\u2019idéologie coloniales de l\u2019Europe, d\u2019autant plus qu\u2019ils se considéraient eux-mêmes comme des Européens modernes.Ils se sont d\u2019ailleurs lancés dans leur propre projet de transformation des juifs européens, dont la majorité étaient encore religieux, en colons européens modernes, laïques et porteurs de la civilisation occidentale auprès des « barbares ».La littérature sioniste est truffée de ce récit civilisationnel associant les juifs aux chrétiens européens en tant que colonisateurs et conquérants des régions les plus obscures du globe.En effet, l\u2019élite politique et intellectuelle d\u2019Israël conçoit aujourd\u2019hui encore sa colonie comme une « Rome assiégée par les barbares ».Selon vous, quelle serait une solution politique juste qui mettrait ?n aux privilèges coloniaux en Israël ?Une telle solution peut-elle être entendue en Amérique du Nord ?J.M.: Le problème avec Israël n\u2019est pas si différent des autres colonies européennes contemporaines (États-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande et même dans l\u2019Afrique du Sud post- apartheid), où le déni continu des droits des Autochtones, sans parler des systèmes de justice racialisés, demeurent bien implantés.Il est vrai que le régime israélien, avec son système juridique d\u2019apartheid qui garantit explicitement et implicitement la suprématie des droits coloniaux et raciaux des juifs, est beaucoup plus ouvertement raciste que ces autres régimes.Ces derniers, contrairement à Israël, ont en effet trouvé d\u2019autres stratégies, libérales, pour maintenir la suprématie blanche sans toujours avoir à les ancrer explicitement dans des lois.Mais il faut rappeler que la différence est essentiellement démographique : ces autres colonies de peuplement ont réussi à exterminer la plupart des indigènes et à établir des majorités blanches \u2013 bien que dans tous ces pays, les communautés autochtones continuent d\u2019exister et de résister.En Afrique du Sud, les Blancs ont reconnu en 1994 qu\u2019en tant que minorité, ils ne pouvaient pas maintenir politiquement la suprématie blanche et ont décidé d\u2019abandonner leur pouvoir politique en échange du maintien de leur suprématie économique.Les juifs israéliens ont établi leur majorité en expulsant en masse la population indigène, mais maintenant qu\u2019Israël contrôle dans les faits l\u2019ensemble de la Palestine historique, ils sont redevenus minoritaires sur ce territoire (et ce calcul ne tient pas compte des sept millions de réfugiés palestiniens vivant en exil).Cette situation exigeait donc de nouvelles lois, en particulier celle de 2018 posant Israël comme étant « l\u2019État-nation du peuple juif », qui garantit explicitement la suprématie juive indépendamment de la démographie.Les libéraux blancs en Europe ou dans les colonies de peuplement d\u2019origine européenne sont désarçonnés par des lois si explicitement racistes et seraient beaucoup plus à l\u2019aise avec des formes de racisme institutionnalisé se cachant derrière des arguments culturels ou historiques, comme celles qui ont cours dans leur propre pays.26 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER Cake$, Vomir des barbelés, 2020. Dans ce contexte, la solution à deux États est-elle encore envisageable selon vous ?Sinon, quelle stratégie politique la lutte palestinienne doit-elle poursuivre ?J.M.: Non, bien sûr, la solution à deux États n\u2019a jamais été viable.Et ce, même si des dizaines de milliards de dollars ont été dépensés pour qu\u2019elle voie le jour, depuis que les Britanniques ont voulu imposer la partition aux Palestiniens en 1937, depuis le plan de partition de l\u2019ONU en 1947, et encore plus depuis l\u2019occupation israélienne de 1967.La solution à deux États a toujours été fondée sur la préservation de la suprématie juive à l\u2019intérieur d\u2019Israël (dans ses frontières étendues aux territoires conquis en 1948 et à certains de ceux conquis en 1967) tout en créant une forme d\u2019État palestinien autonome, désarmé et sous le contrôle économique israélien sur une petite fraction de la Palestine historique.Or, même cette solution, qui préservait le droit de conquête et la suprématie juive, était inacceptable pour Israël, comme en fait foi notamment la colonisation juive désormais généralisée en Cisjordanie.La colonisation de la Palestine a toujours été une affaire de vol de terres, et c\u2019est ce qui a continué de se produire.La seule solution juste est d\u2019abroger les lois israéliennes qui imposent la suprématie ethnique et religieuse juive, qui sont la base des autres lois légitimant le vol continu de la terre palestinienne et la poursuite de la colonisation juive.La lutte des Palestiniennes et des Palestiniens en est précisément une contre les fondements du colonialisme de peuplement sioniste.Quelles solidarités internationales sont susceptibles de soutenir les luttes palestiniennes dans le contexte actuel ?J.M.: La solidarité internationale avec le peuple palestinien doit s\u2019aligner avec l\u2019opposition à la suprématie blanche dans les colonies de peuplement européennes \u2013 dont le Canada \u2013 et à l\u2019intérieur de l\u2019Europe, où on la voit s\u2019insinuer de nouveau et très ouvertement dans des lois visant les populations non blanches.La solidarité internationale doit également être prête à affronter le prétendu exceptionnalisme israélien.Israël af?rme notamment que, parce que les chrétiens européens ont opprimé et cherché à exterminer les juifs européens, l\u2019Europe doit continuer de récompenser ces derniers en soutenant leur droit de coloniser la terre des non Blancs.Cet argument, usé à la corde, n\u2019a bien sûr rien d\u2019original.Néerlandais, Français et autres colons protestants en Afrique du Sud, ou encore les puritains aux États-Unis, invoquent eux aussi leur oppression passée en Europe pour justi?er leur colonisation des terres des peuples non Blancs.Les Sud-Africains blancs invoquent pour leur part l\u2019oppression qu\u2019ils ont subie aux mains des Britanniques et le fait qu\u2019ils ont été les premiers à être placés dans des camps de concentration pendant la guerre des Boers.Tout comme les juifs sionistes, les protestants aux États-Unis et en Afrique du Sud utilisent la Bible pour af?rmer que leur Dieu leur a promis ces terres.Plus encore, les sionistes af?rment que les juifs européens, dont les ancêtres européens étaient en fait des convertis au judaïsme, ne sont pas vraiment européens, mais sont venus de Palestine il y a deux millénaires.Or, il s\u2019agit là d\u2019un argument antisémite forgé par la Réforme protestante et les Lumières européennes, voulant que les juifs européens soient non seulement des étrangers (des « Orientaux »), mais une nation séparée inassimilable aux nations européennes.C\u2019est sur la base de cette af?rmation raciste et bidon que les sionistes justi?ent leur droit de rétablir « leur » ancien royaume juif en Palestine.C\u2019est là encore une idée qui n\u2019a rien d\u2019original.Lorsque les Français ont colonisé l\u2019Algérie et que les Italiens ont colonisé la Libye, ils ont tous deux af- ?rmé qu\u2019ils « retournaient » dans ces provinces romaines, sur leurs propres terres, et qu\u2019ils ne colonisaient pas la terre d\u2019autrui.Même les nationalistes grecs, dans les années 1920, qui ont cherché à coloniser la Turquie et à prendre le contrôle de Constantinople, ont af?rmé qu\u2019ils recréaient l\u2019ancienne Byzance et qu\u2019ils n\u2019avaient pas pris le contrôle de la terre de quelqu\u2019un d\u2019autre.Le fait est que les astucieuses polémiques moussées par les sionistes ne fonctionnent que si les gens restent ignorants des justi?cations coloniales européennes, dont les justi?cations sionistes font partie intégrante.La solidarité internationale avec le peuple palestinien a toujours été essentielle à sa lutte.Des peuples colonisés du monde entier ont soutenu la lutte palestinienne depuis 1948, et des gouvernements indépendants à travers l\u2019Afrique et l\u2019Asie l\u2019ont fait sur la base de leurs propres expériences de la domination coloniale et de la colonisation européenne.Les communistes ont aussi soutenu cette lutte en accord avec leur opposition au colonialisme et à l\u2019impérialisme.Or, de nombreux groupes de libération nationale qui sont arrivés au pouvoir après l\u2019indépendance ont aujourd\u2019hui disparu et ont été remplacés par des régimes néolibéraux soutenus par une intelligentsia libérale et néolibérale qui a partie liée avec la mondialisation impériale.Malgré ce contexte, les nouvelles formes de solidarité internationale avec les Palestiniennes et les Palestiniens doivent continuer de se fonder sur les principes éprouvés que sont l\u2019opposition aux privilèges coloniaux et raciaux dont jouissent les colons, tant dans leur propre pays qu\u2019en Palestine/Israël.Il faut comprendre que ni l\u2019oppression palestinienne, ni le colonialisme israélien ne sont exceptionnels, mais que tous deux font plutôt partie intégrante de l\u2019histoire du colonialisme européen et de la suprématie blanche, qui se poursuit sous différentes formes à travers le monde.Entrevue réalisée par Mouloud Idir, en collaboration avec Emiliano Arpin-Simonetti * Traduit de l\u2019anglais par Yasmine Rym Amor et Emiliano Arpin- Simonetti.1.Voir Mouloud Idir, « Le plan de paix, version Trump », Relations, no 809, juillet-août 2020.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 27 DOSSIER LA RÉSISTANCE COMME NÉCESSITÉ VITALE À GAZA Armée ou non-violente, pour les Gazaouïs, la résistance ne relève pas tant d\u2019un choix stratégique que d\u2019un signal de détresse périodique lancé à Israël et à la communauté internationale.Michaël Séguin L\u2019auteur, sociologue, est éditeur et rédacteur à la revue Relations G aza fait rarement les manchettes sous son meilleur jour dans les médias occidentaux.Lorsqu\u2019on en parle, c\u2019est la plupart du temps pour souligner l\u2019état lamentable de ses infrastructures, sa situation économique catastrophique, la lutte fratricide entre les nationalistes d\u2019inspiration religieuse du Hamas et leurs homologues d\u2019inspiration séculière du Fatah, ou encore les coups d\u2019éclat militaires de ses factions armées (kidnappings de soldats israéliens, tirs de roquettes, etc.).Ce portrait sombre n\u2019a rien d\u2019une fatalité.Il est plutôt le résultat de l\u2019interaction entre le projet colonial israélien, la relative inaction de la communauté internationale et le refus des habitants de Gaza, particulièrement af?rmé depuis la première Intifada (1987-1993), de capituler devant leur dépossession grandissante.Pour bien comprendre cette interaction, un détour historique s\u2019impose.Resituer Gaza sur la carte et dans l\u2019histoire La bande de Gaza compte aujourd\u2019hui 1,9 million d\u2019habitants.Près de trois personnes sur quatre y sont des réfugiés, c\u2019est- à-dire des descendants des Palestiniennes et des Palestiniens qui ont fui la guerre de 1948 et qui ont dû recommencer à zéro dans des camps temporaires devenus permanents \u2013 Israël refusant de reconnaître leur droit au retour.De ce nombre, 600 000 vivent toujours dans l\u2019un des huit camps de réfugiés que compte Gaza.Qui plus est, il s\u2019agit d\u2019une population en forte croissance démographique (en moyenne 4,5 enfants par femme entre 2011 et 2013) dans un contexte où les ressources font cruellement défaut.Si cette démographie pose des dé?s socioéconomiques de taille, là n\u2019est pas le principal problème, qui est plutôt à chercher du côté politique.Après avoir été aux mains des Britanniques de 1918 à 1948 (comme le reste de la Palestine), la bande de Gaza passe à celles de l\u2019Égypte de 1948 à 1967.À compter de 1967, après la guerre des Six Jours, Israël en assure le contrôle complet en tant que puissance occupante, se servant de Gaza comme d\u2019un réservoir de main-d\u2019œuvre bon marché.Dès 1970, Israël entame la construction du regroupement de colonies de peuplement Goush Katif, au milieu de la population palestinienne.Ce n\u2019est qu\u2019en 1994, dans le cadre des accords d\u2019Oslo, que l\u2019administration civile de Gaza passe entre les mains de l\u2019Autorité palestinienne, alors contrôlée par le Fatah (à l\u2019exception des colonies), ce qui n\u2019empêche pas Israël d\u2019emmurer Gaza pour mieux contrôler le mouvement de ses habitants.Certes, en 2005, après la Seconde Intifada (2000-2005), Israël retire unilatéralement ses 8000 colons, mais sans renoncer à assurer le contrôle aérien, maritime et terrestre de la quasi-totalité des frontières de la bande de Gaza.En réalité, ce « désengagement » orchestré par le gouvernement d\u2019Ariel Sharon est loin d\u2019être une libération de Gaza, mais plutôt l\u2019aboutissement d\u2019un réalignement stratégique, puisqu\u2019Israël a réalisé, au cours des années 1990, qu\u2019il peut non seulement utiliser des travailleurs étrangers temporaires comme main-d\u2019œuvre de substitution aux Palestiniens, mais aussi qu\u2019il est beaucoup plus facile de contrôler Gaza de l\u2019extérieur que de l\u2019intérieur.Une fois les colons retirés de la zone, une véritable « thanatopolitique » se met en branle, selon l\u2019expression de la sociologue palestinienne Honaida Ghanim, c\u2019est-à-dire une politique quasi génocidaire qui vise à rappe- Cake$, Une petite ?lle palestinienne et un soldat israélien jouent avec un cerf-volant, 2018.28 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER ler constamment aux colonisés, en rendant omniprésent le spectre de la mort, le « privilège » de vivre que leur accorde le colonisateur et la futilité de toute résistance.C\u2019est la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes de janvier 2006 \u2013 une victoire qu\u2019Israël et de nombreux pays occidentaux refusent de reconnaître \u2013, qui servira de prétexte à cette politique.Devant le refus de Mahmoud Abbas, président de l\u2019Autorité palestinienne et opposé à la lutte armée, d\u2019accepter le verdict électoral, le Hamas s\u2019empare du pouvoir par les armes à Gaza et y constitue son propre gouvernement en 20071.Israël et l\u2019Égypte ripostent en imposant un blocus qui est toujours en vigueur, même si son intensité a diminué depuis.Gaza devient ainsi la plus grande prison à ciel ouvert du monde, une prison qui n\u2019est pas sans rappeler les bantoustans implantés en Afrique du Sud à l\u2019époque de l\u2019apartheid.La résistance armée, un phénomène évolutif Si la résistance armée déplaît aujourd\u2019hui à la plupart des gouvernements occidentaux, un tel parti pris fait pourtant ?du droit à l\u2019autodétermination garanti par le droit international et de son corollaire : le droit à la lutte contre l\u2019occupation militaire du territoire par un autre peuple.En Palestine, si la résistance armée a surtout été le fait de groupes séculiers dans les années 1960-1970 (dont le Fatah, le Front populaire de libération de la Palestine et le Front démocratique pour la libération de la Palestine), les groupes religieux (dont le Hamas et le Jihad islamique) s\u2019en saisissent graduellement à la ?n des années 1980.Ainsi, au moment même où l\u2019Organisation de libération de la Palestine menée par Yasser Arafat s\u2019engage, en 1988, sur la voie de la solution à deux États2, les Frères musulmans de Palestine passent du quiétisme à la résistance armée avec la formation du Hamas, en 1987.Inutile de rappeler que cette résistance sera particulièrement brutale avec l\u2019essor des attentats-suicides (aussi appelés « opérations-martyrs ») en marge de la Première Intifada, puis au cœur de la Seconde.Plusieurs auteurs et chroniqueurs ont débattu des dommages à la cause palestinienne que cette stratégie aurait entraînés, arguant qu\u2019elle a accentué la mé?ance des Israéliens envers les Palestiniens.On pourrait toutefois répondre que le processus d\u2019Oslo, dans lequel Israël exigeait une abdication palestinienne complète tout en remettant sans cesse à plus tard le traitement des véritables enjeux (le droit au retour, le démantèlement des colonies, l\u2019établissement d\u2019une capitale à Jérusalem, etc.), a démontré le manque de volonté, du côté israélien, de réaliser une véritable décolonisation3.L\u2019entêtement israélien à ne pas négocier avec le Hamas, sous prétexte que cela est impossible puisque ce groupe « terroriste » viserait l\u2019anéantissement d\u2019Israël, n\u2019a certainement pas aidé.Cela dit, le Hamas n\u2019a rien d\u2019une branche locale d\u2019Al-Qaïda ou de Daech, comme s\u2019efforce de le faire croire le gouvernement israélien, puisqu\u2019il n\u2019a aucune visée internationale.Sa lutte armée repose d\u2019abord et avant tout sur une traduction, dans le langage islamique, de la quête de libération nationale palestinienne4.Si cette approche crée un malaise en Occident, elle n\u2019en demeure pas moins culturellement signi?cative pour bon nombre de Palestiniennes et de Palestiniens.Il faut savoir que le Hamas est un mouvement complexe qui a démontré sa capacité à s\u2019adapter au ?l du temps.À titre d\u2019exemple, sa branche armée a renoncé dès 2005 aux atten- tats-suicides comme principale tactique militaire, lui préférant d\u2019autres tactiques de guérilla urbaine moins létales (comme le tir de roquettes dans le sud d\u2019Israël) ou plus conformes au droit de la guerre (comme l\u2019enlèvement de soldats israéliens).Plus encore, la résistance menée par le Hamas à Gaza n\u2019est pas que militaire ; elle est aussi économique.Par exemple, c\u2019est pour contourner le blocus que le ministère de l\u2019Agriculture gazaoui a mis en place une politique agricole visant la souveraineté alimentaire de la bande de Gaza, réorientant ainsi les cultures vers les besoins locaux plutôt que les marchés européens.Si cette stratégie a été mise à mal par la guerre de 2014, elle n\u2019en constituait pas moins une tentative originale de résistance.Les paradoxes de la résistance paci?que En fait, l\u2019ultime paradoxe de la résistance armée à Gaza est probablement qu\u2019elle ne constitue ni le premier choix, ni la forme favorite de la majorité de la population.À preuve, pour protester contre plus d\u2019une décennie de blocus israélien et 70 ans de dépossession, les habitants de Gaza ont massivement pris part, dès mars 2018, à une manifestation paci?que baptisée la « Grande marche du retour ».Pendant près de deux ans, des milliers de personnes, jeunes et vieux, hommes et femmes, se sont rendus tous les vendredis face au mur qui les emprisonne a?n de revendiquer la mise en application du droit au retour des réfugiés palestiniens.Or, malgré le caractère paci?que de ces manifestations, Israël les a réprimées violemment sans que la communauté internationale n\u2019intervienne : on dénombrait 214 morts et 36 143 blessés en décembre 2019 selon l\u2019ONU.Ce n\u2019est qu\u2019à partir du moment où des cerfs-volants en?ammés ont commencé à causer des dommages considérables dans les champs israéliens, en novembre 2018, que cette même communauté internationale s\u2019est proposée en médiatrice et que des pourparlers entre Israël et le Hamas ont débuté pour alléger le blocus.D\u2019où la conclusion que tirait le chroniqueur Muhammad Shehada (The Nation, 6 décembre 2018) : « il est une différence que les habitants de Gaza ont observée entre les chemins antagoniques de la guerre et de la paix : c\u2019est qu\u2019au moins le monde les écoute quand ils perturbent l\u2019ordre établi pour signaler leur mort lente ».1.Voir Fadi Hammoud, « Tensions entre le Fatah et le Hamas », Relations, no 732, mai 2009.2.Voir M.Séguin, « Israël-Palestine : Au-delà de la solution à deux États.Entrevue avec Jeff Halper », Relations, no 779, juillet-août 2015.3.Sur les accords d\u2019Oslo, voir Tanya Reinhart, Détruire la Palestine.Ou comment terminer la guerre de 1948, Paris, La Fabrique, 2002.4.Voir Khaled Hroub, Hamas : A beginner\u2019s guide, Londres, Pluto Press, 2010.La résistance menée par le Hamas à Gaza n\u2019est pas que militaire ; elle est aussi économique.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 29 DOSSIER Monique Chemillier-Gendreau L\u2019auteure, juriste, professeure émérite de droit public et de science politique à l'Université de Paris, est spécialiste de droit international et de la théorie de l\u2019État L e con?it israélo-palestinien est emblématique de la crise profonde du droit international, lequel n\u2019est pas en mesure de régler juridiquement ses conséquences.La norme du droit au retour pour quiconque a été expulsé par la force de l\u2019endroit où il vivait se trouve ainsi sans effets concrets.Il en va de même des règles de la responsabilité internationale selon lesquelles toute violation d\u2019une norme doit être sanctionnée et faire l\u2019objet de réparations.Ainsi, l\u2019une des injustices les plus criantes perpétrées depuis trois quarts de siècle reste sans réponse jusqu\u2019à ce jour.Le fait qu\u2019il y ait eu expulsion massive des Palestiniennes et des Palestiniens de leurs terres par Israël, durant la période 1947-1949, puis à nouveau en 1967, est désormais admis1.Il en a résulté des situations très diverses, allant de l\u2019établissement de camps de réfugiés en Cisjordanie, à Gaza ou dans les pays voisins (Jordanie, Liban et Syrie) jusqu\u2019à l\u2019exil de nombreuses personnes vers d\u2019autres pays plus lointains.En décembre 1949, les Nations unies créèrent un organisme spécial pour superviser la gestion d\u2019une partie de ces réfugiés, l\u2019Of?ce de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (ou UNRWA en anglais), lequel s\u2019est récemment vu privé des fonds en provenance des États-Unis par décision de Donald Trump.Le droit au retour leur est garanti en vertu de deux principes cumulatifs.Il y a, d\u2019une part, la liberté de revenir dans son pays, fondée en droit international, conformément à l\u2019article 13 de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme et à l\u2019article 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques du 16 décembre 1966.D\u2019autre part, le droit au retour, d\u2019exercice collectif, est spéci?que- ment af?rmé au pro?t des Palestiniens dans la Résolution 194 adoptée le 11 décembre 1948 par l\u2019Assemblée générale des Nations unies.Israël a toujours fait de ce droit au retour un épouvantail politique.Pourtant, lorsque l\u2019Accord de Genève fut signé le 1er décembre 2003 \u2013 une initiative inédite de paix entre Israéliens et Palestiniens \u2013, la question des réfugiés y a fait l\u2019objet d\u2019une véritable discussion ayant débouché sur la possibilité, pour chaque réfugié, de choisir son destin2.Ce projet d\u2019accord prévoyait aussi que les réfugiés auraient droit à des indemnités en compensation de leur statut de réfugiés et de la perte de propriété.Mais cette initiative resta sans suite.Et la question du droit au retour a ?ni par être considérée comme une « question insoluble », éclipsant ainsi le problème dit des « compensations », qui est pourtant fondamental et indépendant de cette dernière, même si, au sens juridique du terme, il est plus juste de parler de réparations que de « compensations ».Crimes internationaux et responsabilité des États Rappelons que l\u2019exode d\u2019une tranche considérable de la population palestinienne (de 700 000 à 800 000 personnes) entre 1947 et 1949 fut ensuite rendu irréversible par une politique systématique de la part d\u2019Israël, visant à dépouiller les exilés de leurs biens et à rendre leur retour impossible.Massacres, destructions de maisons, occupation de terres, implantation de populations juives en lieu et place des palestiniennes, loi sur les « absents » permettant de con?squer « légalement » les biens des personnes expulsées et gel des comptes bancaires arabes furent mis au service du projet d\u2019expansion d\u2019Israël.Ces violations constituent des crimes internationaux.Les différentes catégories de tels crimes sont déjà entrées dans le droit positif, avec les Conférences de la Paix de 1899 et 1907 qui ont produit les Régulations de La Haye dans QUEL ESPOIR POUR LES RÉFUGIÉS PALESTINIENS ?Le droit international offre un ancrage solide au droit au retour et à la réparation des réfugiés palestiniens.Le problème demeure irrémédiablement sa mise en œuvre.Cake$, Se rendre au poste de contrôle, 2018.30 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER lesquelles on trouve la prohibition, en situation de guerre, de toute con?scation de bien privé ou public qui ne serait pas justi?ée par des nécessités militaires.Elles ont été précisées par les Conventions de Genève de 1929, qu\u2019Israël rati?a le 3 août 1948.De surcroît, ces actes criminels se sont prolongés dans le temps, puisque le retour n\u2019a jamais été rendu possible, ni le tort réparé, ni les biens restitués.Il s\u2019agit d\u2019une infraction internationale permanente étalée sur plus de sept décennies.Puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019actes continus dont les effets se poursuivent, les progrès du droit au ?l des ans permettent aujourd\u2019hui des mesures de répression renforcées.Le crime est ainsi « rattrapé » par le droit.Plus encore, le passage du temps, en prolongeant le tort sans qu\u2019il soit réparé, augmente les indemnités qui seront dues, car la durée du dommage doit être prise en compte dans le calcul du montant de la réparation.C\u2019est sur ces bases que l\u2019ensemble des règles applicables à la situation des Palestiniens et des Palestiniennes qui ont été expulsés de leurs foyers et (ou) privés de leurs biens doivent être prises en considération.La reconnaissance de la responsabilité des États résulte des travaux de la Commission du droit international de l\u2019ONU et de son projet d\u2019article sur la responsabilité de l\u2019État pour fait illicite, adopté par l\u2019Assemblée générale et annexé à une résolution du 12 décembre 2001.Celui-ci stipule que tout acte internationalement illicite perpétré par un État engage sa responsabilité internationale.Complétant ces progrès, l\u2019Assemblée générale a adopté, le 16 décembre 2005, une résolution concernant le droit à un recours et à des réparations pour les victimes de violations ?agrantes du droit international relatif aux droits de la personne et de violations graves du droit international humanitaire.L\u2019apport capital de ce texte réside dans l\u2019af?rmation que le droit de la responsabilité internationale n\u2019est plus seulement un droit entre États, mais qu\u2019il concerne aussi les personnes privées, qui peuvent le faire valoir à leur pro?t, individuellement ou en groupe.Droit à la réparation Cet ensemble normatif est, dans le cas qui nous préoccupe ici, complété par des résolutions précises visant le droit à des réparations pour les réfugiés palestiniens.Le texte fondateur est la résolution 194 de l\u2019Assemblée générale des Nations unies évoquée plus tôt.Cela dit, si la nécessité d\u2019un processus de réparation est dans bien des cas liée à l\u2019expulsion, elle peut aussi en être indépendante.Il n\u2019y a pas de raison de ne prévoir ce droit que pour les victimes de certaines périodes.Toutes les situations doivent être examinées de manière à ce que toutes les victimes des violations des droits de la personne et du droit humanitaire au cours du con?it israélo- palestinien aient droit à des réparations.Lié à l\u2019expulsion, le droit à « compensation », tel que compris dans la plupart des approches, s\u2019applique à une certaine catégorie de réfugiés, alors que, compris de manière générale, il s\u2019applique à des personnes qui ne sont pas nécessairement comptabilisées parmi les réfugiés, mais n\u2019en sont pas moins affectées par la perte de leurs biens ou par des dommages affectant leur vie professionnelle ou personnelle.C\u2019est en effet le fait dommageable qui entraîne le droit à la réparation et non la date à laquelle il se produit.Il serait incompréhensible que dans une négociation portant sur les réparations dues aux réfugiés palestiniens, celles-ci ne concernent pas toutes les victimes palestiniennes des exactions commises par Israël en Palestine.Ainsi une personne réfugiée qui béné?cierait du droit au retour n\u2019épuiserait pas pour autant son droit à la réparation.Et une personne réfugiée qui n\u2019exerce pas son droit au retour et ne recouvre donc pas ses biens, ou qui, exerçant son droit au retour, ne peut pas recouvrer ses biens parce qu\u2019ils ont disparu ou ont été transformés de manière irréversible, doit, quant à elle, être indemnisée pour les biens perdus, mais aussi pour l\u2019expulsion et pour ce qu\u2019on appelle les pertes de chance.Une personne palestinienne non réfugiée qui a été dépossédée de sa maison par destruction ou expropriation illégale ou à qui on a con?squé ses champs ou son commerce, une famille palestinienne qui a perdu l\u2019un des siens, ou encore un blessé dont la vie est affectée ; tous ont droit à réparation pour les biens perdus.Ces principes étant posés, de nombreuses questions resteront à régler pour aboutir à des procédures satisfaisantes : comment établir la preuve des torts subis, notamment des pertes de propriété, alors que les personnes en cause ont perdu les papiers de famille ?Qui est le débiteur ?Quelle autorité présidera au règlement de ce contentieux ?L\u2019avis consultatif rendu le 9 juillet 2004 par la Cour internationale de justice sur les conséquences juridiques de l\u2019édi?cation d\u2019un mur dans le territoire palestinien occupé indique la voie à suivre en mettant à la charge d\u2019Israël l\u2019obligation de réparer tous les dommages causés par l\u2019édi?cation illégale du mur.La Cour pénale internationale, à laquelle la Palestine a adhéré, ne saurait toutefois régler la question des réparations dans la mesure où sa compétence n\u2019est pas rétroactive.Il n\u2019y a donc pas de perspective judiciaire.C\u2019est pourquoi, si une paix véritable intervenait dans la région, la question des réparations devrait être con?ée à un organisme international ad hoc.1.Dominique Vidal, Le péché originel d\u2019Israël.L\u2019expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens, Paris, De l\u2019Atelier, 1998.2.Les options présentées étaient : le retour dans l\u2019État de Palestine, le retour dans l\u2019État d\u2019Israël, la réinstallation dans un pays tiers ou l\u2019établissement dé?nitif dans le pays d\u2019accueil original.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 31 DOSSIER LES SOLIDARITÉS QUÉBÉCOISES AVEC LA PALESTINE Dyala Hamzah L\u2019auteure est professeure agrégée au Département d\u2019histoire de l\u2019Université de Montréal, membre de la coalition BDS-Québec et répondante québécoise de l\u2019Alliance universitaire pour combattre l\u2019antisémitisme, le racisme, le colonialisme et la censure au Canada (ARC) S i l\u2019histoire de la solidarité québéco-palestinienne demeure largement à écrire, elle s\u2019articule dès les années 1970 autour du soutien à une lutte de libération nationale.La Conférence internationale sur la solidarité ouvrière de 1975, qui entraînera la création du Centre international de solidarité ouvrière (CISO), depuis lors engagé dans cette lutte, en marque le coup d\u2019envoi.Des ?gures comme celles de Michel Chartrand (alors président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal \u2013 CSN) et de Rezeq Faraj (enseignant et réfugié palestinien) y jouent un rôle déterminant.Si les lignes qui suivent ne peuvent couvrir 40 ans de mobilisation propalestinienne au Québec, elles proposent de jeter un éclairage partiel sur les dynamiques et les écueils de cette solidarité post-Oslo, notamment depuis l\u2019appel au boycott, au désinvestissement et aux sanctions à l\u2019encontre d\u2019Israël (BDS), lancé en 2005 par la société civile palestinienne.L\u2019irruption du mouvement BDS sur la scène mondiale a entraîné une restructuration du champ militant propalestinien de Montréal en différents cercles concentriques1.Le noyau dur est composé d\u2019organismes voués à la stratégie BDS.Dans un premier cercle gravitent des organisations de solidarité internationale, des organisations syndicales et des associations étudiantes.Dans un deuxième cercle se trouvent des organismes de défense des droits humains entretenant des rapports moins étroits avec le noyau BDS.En?n, dans un troisième cercle se rejoignent des organisations communautaires (arabes ou musulmanes) qui agissent de manière plus ponctuelle ou plus autonome par rapport au noyau central.À l\u2019appui de cette lecture, il faut rappeler l\u2019une des plus grandes mobilisations de l\u2019histoire du Québec \u2013 la manifestation du 6 août 2006 à Montréal contre l\u2019agression israélienne au Liban (25 000 manifestants).Moment de mise à l\u2019épreuve des organismes communautaires (certaines associations libanaises s\u2019opposant à toute évocation de la question palestinienne), cette manifestation fut aussi un moment de coordination exemplaire des organismes du « noyau », dont Tadamon! et la Coalition pour la justice et la paix en Palestine (CJPP).Des mobilisations d\u2019envergure similaire se produisent par la suite au ?l des agressions d\u2019Israël contre Gaza en 2008-2009, et en 2012-2014, malgré les dif?cultés des organismes de solidarité de maintenir l\u2019engagement et la pression politique dans la durée.La période 2010-2020 se caractérise par une plus grande articulation des luttes locales et globales entre elles.Par exemple, en 2010, Alternatives (membre de BDS-Québec) participe au Forum mondial pour l\u2019éducation à Ramallah ; en 2012, une délégation québécoise se rend au Forum social mondial (FSM) « Palestine libre ! » à Porto Alegre ; en 2016, les groupes propalestiniens québécois sont largement représentés au FSM de Montréal.Plus remarquable encore, BDS trouve écho à l\u2019Assemblée nationale en 2018 alors que la députée de Québec solidaire Manon Massé pourfend publiquement l\u2019entente en matière de cybersécurité conclue entre Hydro-Québec et son homologue israélien.Ce ?ambeau sera par la suite porté par Ruba Ghazal, première députée d\u2019origine palestinienne, élue quelques mois plus tard.Les dix dernières années se caractérisent aussi par l\u2019épuisement (physique, moral ou ?nancier) de toute une génération de militants altermondialistes, comme d\u2019une jeunesse galvanisée puis démoralisée au lendemain du « Printemps érable ».Certains sont mêmes persécutés, tels les militants de Tadamon! qui ont été « visités » en 2010 par le Service canadien du renseignement de sécurité.Cette décennie est aussi celle des cassures idéologiques introduites, chez les militants propalestiniens, par l\u2019effroyable guerre en Syrie.Dans ce contexte, c\u2019est encore la mouvance syndicale qui assure une certaine continuité de l\u2019engagement québécois vis-à-vis de la Palestine.La vigueur du travail accompli par le CISO ne se dément pas alors qu\u2019il multiplie les stages, les délégations, les conférences et les rapports depuis plus de 30 ans.Dans le même ordre d\u2019idées, on enregistre jusqu\u2019au milieu des années 2010 des gains considérables du côté syndical, notamment en 2015, quand la CSN rejoint la campagne BDS.L\u2019abolition du poste de responsable de la solidarité internationale au sein de la Confédération, en 2017, marque pourtant un désengagement inquiétant dans ce domaine.Trois autres facteurs affectent aujourd\u2019hui de plein fouet le renouvellement militant : la pandémie, tout d\u2019abord, complique la vie des associations étudiantes propalestiniennes qui peinent périodiquement à renouveler leurs adhérents à chaque départ des cohortes ?nissantes.Ensuite, la proximité de maints organismes communautaires arabes ou musulmans avec le Parti libéral (fédéral et provincial) démobilise plusieurs de leurs membres les plus engagés, empêchant une traduction politique de l\u2019exigence de solidarité et de justice dont ils sont porteurs.En?n, en plus de la répression que subit déjà la campagne BDS2, la propagation d\u2019une nouvelle dé?nition assimilant toute critique d\u2019Israël à de l\u2019antisémitisme instaure un régime d\u2019autocensure au sein des structures syndicales et d\u2019autres organismes.La récente campagne pancanadienne de l\u2019Alliance universitaire pour combattre l\u2019antisémitisme, le racisme, le colonialisme et la censure au Canada (ARC), tout juste lancée au Québec3, va-t-elle changer la donne ?Cela reste à voir.1.Brian Aboud, « Organizing and the Boycott, Divestment, Sanctions (BDS) strategy : The turn to BDS in Palestine solidarity politics in Montreal », dans Aziz Choudry et al.(dir.), Organize ! : Building from the local for global justice, Oakland, PM Press, 2012.2.Voir Lorraine Guay, « BDS sous attaque », Relations, no 785, juillet- août 2016.3.Pour en savoir plus, voir .POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec ce dossier au www.revuerelations.qc.ca 32 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 DOSSIER Notre numéro de l\u2019été 2021 sortira en kiosques et en librairies le 28 mai.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : L\u2019AGRICULTURE Au Québec, notre rapport à la terre s\u2019est radicalement transformé depuis l\u2019avènement du modèle agroindustriel.Chaque été, nos fermes dépendent de la venue de travailleurs agricoles migrants pour les récoltes.D\u2019activité vitale \u2013 nourrir la population d\u2019un territoire donné \u2013, l\u2019agriculture est devenue une activité marchande qui s\u2019inscrit dans un système mondialisé mettant à mal la souveraineté alimentaire des peuples et la diversité agricole.Comment renouer avec une agriculture nourricière qui soit plus respectueuse de l\u2019environnement ?Quelles voies d\u2019avenir l\u2019agro-écologie ouvre-t-elle, à l\u2019ère de la crise climatique ?Comment « écologiser » l\u2019alimentation des gens dans une perspective de justice sociale ?Ce dossier abordera ces enjeux.AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur la liberté d\u2019expression universitaire ; \u2022 un regard sur la lutte pour l\u2019accès à la terre aux Philippines ; \u2022 le Carnet de Yara El-Ghadban, la chronique littéraire de Marie-Élaine Guay et la chronique « Questions de sens » signée par Maya Ombasic ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, Caroline Hayeur.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .PROCHAIN NUMÉRO RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 33 Véronique Bouchard, copropriétaire de la ferme biologique Aux petits oignons, Mont-Tremblant.Photo : Collectif Stock Photo/Caroline Hayeur. BOLIVIE : ÉCHEC DE LA CONTRE- RÉVOLUTION CONSERVATRICE Le retour au pouvoir du Mouvement vers le socialisme, après en avoir été chassé, a eu l\u2019effet d\u2019une véritable bombe politique en Bolivie.Le parti d\u2019Evo Morales a réussi à se régénérer, malgré ses erreurs et la répression du gouvernement transitoire de Jeanine Áñez.Pablo Stefanoni* L\u2019auteur, rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad et ancien directeur de l\u2019édition bolivienne du Monde diplomatique, a publié plusieurs ouvrages sur la Bolivie et sur la gauche en Amérique latine L ors des élections du 18 octobre dernier en Bolivie, une victoire du Mouvement vers le socialisme (MAS), le parti d\u2019Evo Morales, était certes envisageable \u2013 sondages à l\u2019appui \u2013, mais personne n\u2019avait anticipé qu\u2019elle serait d\u2019une telle ampleur.Le MAS, en effet, a obtenu plus de 55 % des voix.Cette force politique d\u2019origine paysanne a remporté de nouveau la présidence avec une majorité dans les deux chambres et 26 points d\u2019avance sur son plus proche concurrent, la Communauté citoyenne de l\u2019ex-président de centre droit, Carlos Mesa.Que s\u2019est-il donc passé pour que le MAS se remette aussi rapidement de sa chute de 2019, lorsqu\u2019il a dû abandonner le pouvoir à la suite de violentes manifestations et d\u2019une quasi-absence de mobilisation de sa base sociale ?Qu\u2019est-ce qui explique qu\u2019avec près d\u2019un an pour se préparer, le bloc anti-MAS n\u2019ait pas réussi à mettre en place une alternative crédible ?Une réforme constitutionnelle mal reçue La campagne électorale de 2019 a été bien différente de celles de « l\u2019ère Evo ».En effet, Evo Morales était sorti vainqueur des élections de 2009 et de 2014 avec, à chaque fois, plus de 60 % des voix.En 2014, il avait même triomphé dans la région agro-industrielle de Santa Cruz, épicentre de l\u2019opposition à son gouvernement.Le pays semblait s\u2019être « dépolarisé ».Même dans le milieu des affaires, on estimait que Morales était la meilleure option pour maintenir les bons résultats macroéconomiques du pays (bonne croissance du PIB, stabilité monétaire, in?ation contrôlée, essentiellement).Encouragé par ce climat politique favorable, le président bolivien s\u2019est donc lancé, peu de temps après les LA PAZ COCHABAMBA SANTA CRUZ SUCRE ARGENTINE CHILI PÉROU BOLIVIE BRÉSIL PARAGUAY PLAINES SUBTROPICALES ALTIPLANO VALLÉES 34 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 AILLEURS élections de 2014, dans une campagne référendaire.L\u2019objectif : réaliser une réforme constitutionnelle qui mettrait ?n à la limite de deux mandats présidentiels consécutifs prévue dans la Constitution, a?n de briguer un troisième mandat aux élections de 2019.Mais cette fois, la réponse de la population fut différente : l\u2019électorat rejeta de justesse le projet de réforme lors du référendum du 21 février 2016, avec 51,3 % pour le « non » et 48,7 % pour le « oui », le « non » s\u2019imposant dans six des neuf départements du pays.Le gouvernement tenta alors de contourner le résultat du référendum au moyen d\u2019un arrêt de la Cour constitutionnelle plurinationale qui, sur la base d\u2019une interprétation douteuse du Pacte de San José sur les droits humains, déclara inconstitutionnel l\u2019article de la Constitution qui empêchait un troisième mandat présidentiel consécutif.C\u2019est alors que l\u2019opposition commença à se mobiliser à travers les réseaux sociaux et à descendre dans la rue, avec comme cri de ralliement « La Bolivie a dit non », pour réclamer le respect du résultat référendaire.Pour la première fois, elle rassemblait des personnes de droite mais aussi de gauche, plusieurs pensant que le MAS devait chercher un nouveau candidat et Morales s\u2019éclipser durant au moins cinq ans \u2013 la Constitution autorisant des réélections non consécutives.Cet épisode explique que la campagne présidentielle du MAS, en 2019, ait été celle qui a suscité le moins d\u2019enthousiasme populaire depuis 2005.L\u2019opposition, pour sa part, opta pour la tactique du « vote utile » en se ralliant à la candidature de Carlos Mesa, ce qui permit de mobiliser plus de gens que les fois précédentes.Le climat électoral devint tendu et empreint de suspicion.Tout le monde s\u2019attendait à ce que l\u2019opposition déclare frauduleux tout résultat qui donnerait la victoire au MAS, qu\u2019il y ait eu ou non des irrégularités.La controverse provoquée par la décision jamais clairement justi?ée du Tribunal électoral de suspendre le décompte rapide des votes \u2013 réalisé grâce à un système informatique permettant d\u2019avoir des résultats préliminaires \u2013, n\u2019a pas aidé à apaiser les esprits ni à convaincre de la transparence du scrutin, qui a accordé de justesse à Morales la majorité nécessaire pour éviter un second tour.Les mobilisations, déjà très fortes dans les municipalités de Santa Cruz, se sont répandues rapidement dans tout le pays, donnant lieu à ce qu\u2019on a appelé la Révolution des pititas, en raison des ?celles et des cordes qui servaient à bloquer les rues.Les demandes pour un second tour ont vite fait place à un appel à la démission de Morales.Les propositions radicales du leader régional de Santa Cruz, Luis Fernando Camacho, ont alimenté la dérive des protestations vers la droite, ce dernier adoptant très vite un discours anti-communiste primaire et appelant au retour de la religion dans le Palais de gouvernement.La mutinerie de la police bolivienne (extrêmement perméable au climat de tensions politiques et sociales) a accentué la crise.La base sociale et syndicale du MAS n\u2019est pas parvenue à se mobiliser et la rue est restée aux mains de l\u2019opposition, toujours plus revendicatrice.C\u2019est alors que la structure de pouvoir du MAS a implosé.La Centrale ouvrière bolivienne, d\u2019abord, suivie des militaires, a exigé la démission du président.L\u2019Organisation des États américains, qui avait dans un premier temps avalisé la candidature de Morales, a porté le coup de grâce en publiant un rapport précipité signalant des irrégularités dans le décompte des voix1.Emportés par la crise, Morales et le vice-président Álvaro García Linera se sont réfugiés dans le bastion du MAS \u2013 la région du Chapare, productrice de coca \u2013, avant de ?nalement démissionner et de fuir le pays d\u2019abord au Mexique, puis en Argentine.Les présidents du Sénat et de la chambre des députés du MAS ont démissionné à leur tour.C\u2019est ainsi que la sénatrice Jeanine Áñez, faisant appel à une jurisprudence plutôt douteuse, a été nommée présidente par intérim, avec le soutien des Forces armées.Le gouvernement de transition Plus qu\u2019un coup d\u2019État plani?é, on peut voir dans cet épisode une sorte de « contre-révolution » qui a impliqué divers secteurs.Ce qui aurait dû être un gouvernement de transition s\u2019est transformé rapidement en un pouvoir cherchant à remettre le pays sur la voie conservatrice.Toutefois, ce qui n\u2019aurait pu être qu\u2019un revanchisme partisan a pris la forme d\u2019un racisme anti-Autochtones manifeste : c\u2019est ainsi que l\u2019ont vécu, par exemple, les habitants à forte majorité aymara de la populeuse ville de El Alto, voisine de La Paz, en voyant comment des manifestants brûlaient des wiphalas (le drapeau des nations indigènes) sur la place publique et traitaient les partisans du MAS de « hordes », faisant référence à la façon raciste dont on parlait dans le passé des « hordes d\u2019Indiens ».La répression qui s\u2019est abattue dans des localités autochtones telles que Senkata, où dix personnes ont été tuées et des dizaines d\u2019autres blessées, en a été une autre manifestation.Les nouvelles autorités ont fait une très mauvaise lecture de la situation.Elles prévoyaient que, sans les leviers de l\u2019État, le MAS se dégon?erait.Or, contrairement à la chute du président Gonzalo Sanchez de Lozada lors de la « guerre du gaz » en 2003 \u2013 qui fut celle d\u2019un président qui n\u2019avait presque aucune légitimité politique \u2013, le MAS avait une large base sociale et électorale qui, quoique affaiblie, lui assurait plus de 45 % des voix en 2019.Pendant que ses adversaires rivalisaient prématurément pour la présidence, le MAS s\u2019est attelé à sa reconstruction, à partir des zones rurales et des quartiers populaires périphériques, s\u2019appuyant sur le Congrès (où il possédait toujours les deux tiers des sièges) et des organisations sociales, notamment le Pacte de l\u2019Unité qui regroupe différents syndicats paysans.Il faut souligner que le MAS est un parti sui generis, qui se présente lui-même comme « l\u2019instrument politique » des organisations sociales.Il est, de fait, la voie d\u2019accès aux fonctions publiques pour les personnes issues des classes populaires.Ses listes de candidats essaient de préserver un certain En obtenant la majorité aux deux chambres, le 18 octobre dernier, le MAS s\u2019est imposé comme une force incontournable, mais il ne sera plus le parti hégémonique qu\u2019il a été.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 35 AILLEURS équilibre corporatif : les différentes communautés autochtones et les organisations de paysans, de mineurs, de vendeurs informels et de routiers, entre autres, y cherchent leur place, ce qui donne souvent lieu à de fortes luttes internes.Se joignent à eux des « invités » issus des classes moyennes professionnelles, jamais vraiment considérés comme partie intégrante de ce parti à forte majorité paysanne.Si, au ?l des ans passés au pouvoir, la mystique politique du MAS s\u2019était érodée, laissant place à une certaine bureaucratisation des organisations sociales, la persécution judiciaire et la répression subies aux mains du gouvernement transitoire de Jeanine Áñez lui ont permis de recouvrer sa mystique et son lien avec « ceux d\u2019en-bas ».Le camp opposé au MAS, pour sa part, était divisé entre trois tendances.D\u2019abord, celle de l\u2019ex-président Carlos Mesa, trouvant des appuis dans les classes moyennes urbaines et « blanches » de l\u2019ouest du pays.Ensuite, celle incarnée par Luis Fernando Camacho, l\u2019homme fort de Santa Cruz, au discours conservateur et régionaliste qui fait l\u2019éloge du « modèle cruceño » soi-disant basé sur l\u2019entreprenariat et l\u2019initiative individuelle, en opposition à « l\u2019étatisme andin ».Et en?n, celle de la sénatrice Jeanine Áñez, dont la popularité assez élevée au début de son passage au pouvoir a baissé au point où elle a dû renoncer à sa candidature en septembre dernier, son gouvernement transitoire n\u2019ayant pas été en mesure de faire face ef?cacement à la pandémie de COVID-19 et à ses conséquences désastreuses sur l\u2019économie.Dans ce contexte, le MAS, avec un Evo Morales en exil qui a néanmoins été élu directeur de campagne, a opté pour le compromis en choisissant comme candidats à la présidence et à la vice-présidence Luis Arce Catacora et David Choquehuanca.Le premier a été ministre de l\u2019Économie pendant le gouvernement Morales (2006-2017 et 2019) et le principal architecte du « miracle économique » ; le second a été ministre des Affaires étrangères (2006 à 2017) et béné?cie d\u2019un large soutien dans la région aymara de l\u2019Altiplano.Faisant preuve d\u2019autocritique, Arce Catacora insista sur le fait qu\u2019il ne resterait pas au pouvoir au-delà des cinq ans du mandat.Choquehuanca, pour sa part, appela à l\u2019ouverture du prochain gouvernement aux générations montantes.De nouvelles ?gures occupèrent aussi l\u2019avant-scène de la campagne électorale.Parmi celles-ci, Andrónico Rodríguez, vice-président des Six fédérations du Tropique de Cochabamba, l\u2019entité syndicale des paysans cultivateurs de coca dont Evo Morales continue d\u2019être le président.À 32 ans, détenteur d\u2019un diplôme en science politique de l\u2019Université Mayor de San Simón, à Cochabamba, Rodríguez est un représentant des nouvelles générations de paysans qui entretiennent des relations plus ?uides avec le monde urbain \u2013 ce que l\u2019anthropologue Alison Spedding appelle les « semi-paysans », pour rendre compte des changements sociaux dans la ruralité bolivienne.Le nouveau gouvernement En obtenant la majorité aux deux chambres (la Chambre des députés et le Sénat), le 18 octobre dernier, le MAS s\u2019est imposé comme une force incontournable, mais il ne sera plus le parti hégémonique qui a contrôlé longtemps les deux tiers du Congrès et, partant, le système judiciaire et les autres appareils de l\u2019État, parfois sans grande vision pluraliste.C\u2019est cette accumulation des pouvoirs, au fond, qui a engendré la crise de 2019 et qui a suscité le rejet d\u2019une partie de la population.Quelques anciens ministres ont reconnu que la recherche de la réélection illimitée a été la principale erreur de Morales.Il n\u2019était pourtant pas le seul à pouvoir garantir la victoire au MAS.Mais il y a plus : le leadership de Morales a longtemps reposé sur l\u2019idée quelque peu romantique qu\u2019il n\u2019était qu\u2019un paysan comme les autres, alors que pour justi- ?er son maintien au pouvoir, il fallait faire de lui un leader exceptionnel, ce qu\u2019on a tenté de faire au moyen de diverses formes de culte de la personnalité, sans grand succès.Ceci dit, son retour en Bolivie a montré qu\u2019il continue d\u2019être une ?gure populaire.Pour l\u2019instant, l\u2019ex-président a installé son bureau dans son ?ef, le Chapare, d\u2019où il dirige le MAS et le Pacte de l\u2019Unité, cherchant à regagner son image de leader politique issu des mouvements sociaux, érodée par tant d\u2019années au pouvoir.Nous sommes face à une situation inédite, dont le dénouement reste incertain : l\u2019État et le parti sont désormais dirigés par deux ?gures différentes.L\u2019une et l\u2019autre devront trouver leur juste place : Morales comme chef du parti et ex-président encore puissant, et Arce Catacora en bon économiste, devenu président.* Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.1.Voir Gabriel Hetland, « The OAS helped undermine, not restore, democracy in Bolivia », The Washington Post, 7 mars 2020.Luis Arce Catacora lors d\u2019un événement de campagne en septembre dernier dans la ville de El Alto, bastion du Mouvement vers le socialisme (MAS).Photo : PC/Juan Karita.36 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 AILLEURS Qui aurait prédit, il y a dix ans de cela, que l\u2019on entendrait un candidat à la présidence (Bernie Sanders) et une jeune élue au congrès (AOC) faire une profession de foi au « socialisme démocratique » ?RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 37 REGARD LA « SQUAD » CONTRE L\u2019ESTABLISHMENT DU PARTI DÉMOCRATE Aux États-Unis, la nouvelle administration Biden devra continuer de composer avec l\u2019aile de gauche radicale du Parti démocrate.Incarnée par des voix puissantes issues des mouvements sociaux, celle-ci remet un certain socialisme à l\u2019ordre du jour, un fait inédit dans ce pays depuis au moins 50 ans.Roger Rashi L\u2019auteur est membre du comité de rédaction des Nouveaux Cahiers du socialisme L e consensus qui semble régner au sein du Parti démocrate à la suite de l\u2019attaque meurtrière d\u2019extrémistes de droite sur le Capitole, le 6 janvier dernier ainsi que les mesures rapidement mises en place par le président Biden pour démanteler l\u2019héritage toxique de la présidence de Donald Trump, ne doivent pas nous leurrer : malgré les apparences, un profond différend existe entre la haute gomme du parti et son aile gauche radicale.À peine deux jours après les élections du 3 novembre dernier aux États-Unis, l\u2019establishment du Parti démocrate, échaudé par sa victoire au goût amer sur les républicains de Donald Trump \u2013 rappelons qu\u2019à ce moment le comptage des votes donnait une victoire très serrée aux démocrates \u2013, s\u2019en prend ouvertement à la gauche du parti.La représentante modérée d\u2019un district de Virginie, Abigail Spanberger, accuse l\u2019aile gauche du parti d\u2019avoir défendu des idées « socialistes » \u2013 dont le dé?nancement de la police, revendication- phare du mouvement Black Lives Matter (« Les vies noires comptent »).Elle estime que c\u2019est ce qui a permis aux républicains de taper sur leurs deux clous favoris : la menace socialiste et la défense de « la loi et l\u2019ordre ».Si les démocrates ont perdu une dizaine de sièges et vu leur majorité fondre de moitié à la Chambre des représentants, c\u2019est donc la faute de la gauche, à ses yeux.Très vite, des poids lourds du parti lui emboîtèrent le pas, dont Hakeem Jeffries, président du caucus démocrate à la Chambre des représentants, et Jim Clyburn, puissant politicien afro-américain de la Caroline du Sud.Qui sont les principales cibles de ces attaques ?Quatre jeunes femmes racisées, réélues facilement à la Chambre des représentants, qui ne cessent de critiquer le racisme policier et de défendre Black Lives Matter, de prôner l\u2019assurance- maladie universelle et le Green New Deal, le tout en fustigeant la classe des élites milliardaires et l\u2019hypercapitalisme néolibéral.C\u2019est la fameuse « Squad », l\u2019escouade composée d\u2019Alexandria Ocasio-Cortez (connue sous ses initiales AOC), représentante du 14e district de New York, de Rashida Tlaïb, du 13e district du Michigan, d\u2019Ilhan Omar, de Minneapolis, et d\u2019Ayanna Pressley, du 7e district du Massachusetts.L\u2019escouade contre-attaque Loin de se laisser intimider par ce barrage d\u2019accusations, Alexandria Ocasio-Cortez, jeune femme de 31 ans largement considérée comme l\u2019héritière de Bernie Sanders, répond par le biais d\u2019une entrevue-choc publiée à la une du prestigieux New York Times1.Elle y af?rme que « Dans les districts pivots (swing districts), les candidats qui ont défendu l\u2019assurance-maladie universelle ont gardé leur siège.[\u2026] Les candidats de ces cinq districts pivots où j\u2019ai fait campagne ont remporté la victoire ».Puis, elle porte l\u2019estocade : « Mes collègues doivent comprendre que nous ne sommes pas l\u2019ennemi\u2026 Que le mouvement Black Lives Matter n\u2019est pas l\u2019ennemi, que l\u2019assurance médicale universelle n\u2019est pas l\u2019ennemi.S\u2019ils continuent de s\u2019en prendre aux mauvaises choses, ils ne feront que mettre en place les conditions de leur propre obsolescence.» Au grand désarroi de l\u2019establishment démocrate, la Squad a doublé de taille, comptant désormais quatre nouveaux élus à la Chambre des représentants : Jamaal Bowman, un directeur d\u2019école afro-américain de New York, Cori Bush, l\u2019une des porte-parole de Black Lives Matter à Saint-Louis, Mondaire Jones, candidat afro-américain ouvertement gay de New York, et Marie Newman, militante blanche pour le Green New Deal venant de Chicago.C\u2019est une équipe diver- si?ée et multi-ethnique.Quelles perspectives pour la Squad?Reste que huit représentants, dans un caucus démocrate qui compte 222 députés, c\u2019est peu.De plus, le Sénat, bien que contrôlé par les démocrates, reste globalement modéré avec une forte minorité de blocage républicaine.Quant à la nouvelle administration, le président Joe Biden l\u2019a truffée d\u2019anciens de l\u2019époque d\u2019Obama bien vus des élites traditionnelles.Si ses premiers pas, dans la foulée de la révulsion qu\u2019inspire Trump et ses accointances d\u2019ultra- droite, sont positifs, cela ne peut durer longtemps, car 38 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 REGARD Biden est déterminé à établir des convergences avec les républicains dans une perspective de « réconciliation » nationale.Composée des porte-voix des puissants mouvements sociaux et politiques qui agitent les États-Unis depuis l\u2019avènement de Trump en 2016, la Squad devra continuer de les appuyer dans ce contexte.Pensons d\u2019abord au mouvement des femmes contre la misogynie af?chée par Trump et ses appuis d\u2019extrême droite ; ou encore aux mouvements antiracistes qui ont atteint leur paroxysme avec les manifestations de Black Lives Matter ayant mobilisé plus de 15 millions de personnes l\u2019été dernier.La Squad se fait aussi l\u2019écho des grèves du personnel enseignant qui s\u2019étendent partout.Quant au mouvement écologique, il n\u2019est pas en reste avec ses luttes tenaces contre l\u2019avalanche de déréglementations émanant de l\u2019administration Trump.Pour le moment, cette symbiose établie avec ces mouvements de masse ainsi que la fermeté af?chée par la Squad contre les menées de l\u2019extrême droite et des supré- macistes blancs lui offrent une certaine protection face à l\u2019hostilité de l\u2019establishment du parti, mais pour combien de temps ?Pour bien mesurer l\u2019in?uence de l\u2019escouade, il faut aussi tenir compte des deux campagnes de Bernie Sanders qui ont mobilisé des millions de jeunes des classes populaires et moyennes en 2016 et en 2020.Ces campagnes ont connu une forte résonance dans les communautés hispaniques, un électorat en forte croissance et capable de faire pencher la balance dans plusieurs districts électoraux.Au sein du Parti démocrate, au moins deux réseaux de jeunes militants dynamiques appuient la Squad et les candidatures de gauche : Justice Democrats et le Sunrise Movement (réseau pour la justice climatique).Au Congrès, un « Labour caucus » nouvellement formé, regroupant une cinquantaine de représentants démocrates, se dit ouvert à collaborer avec l\u2019escouade.Le tout dans un contexte de crise politique exacerbée, car la double stratégie trumpiste \u2013 nier la crise sanitaire et crier à la fraude électorale \u2013 a créé une situation tendue et volatile dans tout le pays.La « dirty break strategy » Les accusations de « socialisme » dont se délectent les républicains et l\u2019establishment démocrate ne sont pas totalement farfelues.La moitié de l\u2019escouade af?che ouvertement son appartenance aux Democratic Socialists of America (DSA), une organisation qui connaît une croissance fulgurante.Elle revendique aujourd\u2019hui 85 000 membres dans toutes les régions du pays, comparativement à 5000 en 2015.Elle compte quatre membres au Congrès : Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaïb et les nouveaux venus de 2020, Jamaal Bowman et Cori Bush.À ces têtes d\u2019af?che nationales s\u2019ajoutent 32 personnes élues ayant remporté des postes régionaux, locaux ou dans les États, venant prêter main- forte à la douzaine de personnes déjà en poste à l\u2019échelon municipal.Un fait saillant : six membres de la DSA siègent au conseil municipal de Chicago et pas moins de six ont été élus à l\u2019Assemblée et au Sénat de l\u2019État de New York.Autre atout de taille : la revue socialiste la plus populaire aux États- Unis et probablement dans le monde anglo-saxon, Jacobin, af?che son appui à la DSA.Comment expliquer cet élan pour le socialisme, inédit aux États-Unis depuis au moins un demi-siècle, sinon plus ?Les quatre représentantes démocrates formant la « Squad » initiale.De gauche à droite : Rashida Tlaib, Ilhan Omar, Alexandria Ocasio-Cortez et Ayanna Pressley.Photo : PC/Jim Lo Scalzo La DSA doit toutefois expliciter ses références au « socialisme » et clari?er sa tactique face au Parti démocrate.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 39 REGARD Certes, l\u2019ébullition sociale des dernières années, fouettée par la résistance au trumpisme, est au fondement de ce renouveau.Toutefois, on ne peut écarter le mûrissement tactique de ce nouveau mouvement socialiste qui, apparemment, produit des résultats.En 2015, la DSA n\u2019était qu\u2019une petite organisation qui vivotait en marge du Parti démocrate.Survient alors la première campagne à la présidence de Bernie Sanders.Devant l\u2019engouement généré par cet homme politique exceptionnel \u2013 qui n\u2019hésite pas à se dé?nir comme socialiste démocratique et à appeler à la mobilisation contre la classe des milliardaires \u2013, la DSA s\u2019engage à fond dans sa campagne et se redé?nit comme une organisation socialiste indépendante qui présente ses propres candidats à des postes électifs (quitte à les présenter sous l\u2019étiquette démocrate quand la situation l\u2019exige).Le parallèle avec Sanders saute aux yeux : il ne s\u2019est jamais joint au Parti démocrate mais s\u2019est présenté sous l\u2019étiquette démocrate aux primaires, qu\u2019il a souvent gagnées dans plusieurs États, damant le pion à la haute gomme du parti.À la différence de Sanders, les militants de DSA optent pour cette tactique de façon collective, en appartenant à une organisation socialiste qui af?rme son indépendance et ne ménage pas ses critiques envers la direction du parti.Avec le sens de la formule qui la caractérise, cette nouvelle gauche américaine nomme cette tactique la « dirty break strategy », la stratégie de rupture « sale » avec le Parti démocrate.Par « sale », la DSA entend que la rupture sera étirée dans le temps et ne se fera qu\u2019au moment où les socialistes auront acquis les bases et les forces nécessaires pour mettre sur pied un parti socialiste « de masse ».S\u2019il est vrai que cette tactique semble très payante pour le moment, rien ne garantit toutefois qu\u2019elle puisse perdurer.De fait, la direction démocrate voit très bien venir le danger.Le débat fait aussi rage du côté des membres de la DSA2 : la gauche du Parti aura-t-elle le loisir de choisir le moment de la rupture ?D\u2019ici au « dirty break », que faire pour que les nouveaux élus socialistes ne se fassent pas étouffer par la machine démocrate ?D\u2019un côté comme de l\u2019autre, l\u2019affaire est loin d\u2019être jouée.De quel socialisme s\u2019agit-il ?Comme on l\u2019observe jusque dans les médias américains les plus prestigieux, l\u2019attrait du socialisme auprès des jeunes générations est en croissance exponentielle.La revue à grand tirage Newsweek y allait même d\u2019une manchette sensationnaliste en 2019 : « La popularité du socialisme atteint un sommet aux É.-U., avec 43 % des Américains qui disent maintenant qu\u2019il serait bon pour le pays3.» Dans un pays où un anti-communisme virulent est de rigueur depuis trois- quarts de siècle, c\u2019est un véritable séisme idéologique et culturel.Qui aurait prédit, il y a dix ans de cela, que l\u2019on entendrait un candidat à la présidence (Bernie Sanders) et une jeune élue au congrès (AOC) faire une profession de foi au « socialisme démocratique » aux grandes heures d\u2019écoute sur les principales chaînes de télévision ?Cet acquis historique n\u2019est pas exempt d\u2019ambiguïté.Tant Sanders qu\u2019AOC n\u2019hésitent pas à étayer leur appel au socialisme de références positives au New Deal de Roosevelt ou à la social-démocratie européenne, occultant les limites patentes de ces expériences historiques.En effet, ni l\u2019une, ni l\u2019autre n\u2019ont abouti à un dépassement du système économique et politique actuel.De surcroît, les partis sociaux- démocrates européens sont aujourd\u2019hui largement discrédités en raison de leur défense des politiques d\u2019austérité néolibérales et confrontés à un déclin qui semble inexorable.La DSA reproduit cette ambiguïté.Si, d\u2019un côté, elle n\u2019hésite pas à proposer une démocratisation de l\u2019économie et de la société pour que « les travailleurs et consommateurs en deviennent les propriétaires », elle s\u2019entête, de l\u2019autre, à défendre les « acquis historiques » de la social-démocratie européenne.Il faut se référer au texte « Les principes du Green New Deal », écrit par son courant écosocialiste, pour trouver une dé?nition du socialisme comme transformation révolutionnaire du mode de production et de la société.On y stipule que « créer une société pleinement écologique exigera une transformation révolutionnaire pour remplacer l\u2019ordre social capitaliste basé sur l\u2019exploitation et l\u2019oppression par une nouvelle société basée sur la coopération, l\u2019équité et la justice [\u2026].Un Green New Deal (radical) peut entamer la transition du capitalisme exploiteur vers un socialisme écologique démocratique4 ».Comment comprendre cette « naïveté » envers la social- démocratie ?Dans The Socialist Challenge Today (Haymarket Books, 2020), les politologues canadiens Leo Panitch et Sam Ginden expliquent qu\u2019en essayant de s\u2019éloigner de l\u2019échec historique du communisme au XXe siècle, cette nouvelle génération de militantes et de militants socialistes américains cherche à donner simultanément des gages de démocratie et de réalisme.La référence à la social-démocratie européenne permettrait de pointer vers des réalisations concrètes, tout en rappelant l\u2019importance de créer un parti ouvrier de masse comme condition sine qua non au progrès social.Si ces carences idéologiques, produits de la jeunesse et de l\u2019inexpérience du mouvement, ont jusqu\u2019à maintenant permis de coaliser ses forces vives, la DSA doit toutefois expliciter ses références au « socialisme » et clari?er sa tactique face au Parti démocrate tout en poursuivant la construction de ses assises organisationnelles et en restant partie prenante des mouvements sociaux.C\u2019est un dé?immense que ces militantes et militants valeureux de la Squad et de la DSA tenteront de relever.1.Astead W.Herndon, « Alexandria Ocasio-Cortez on Biden\u2019s win, house Losses and what\u2019s next for the left », The New York Times, 7 novembre 2020.2.Voir Donald Cuccioletta et Roger Rashi, « La gauche socialiste américaine à l\u2019ère de Trump », Nouveaux Cahiers du socialisme, no 24, septembre-octobre 2020.3.Ewan Palmer, « Popularity of socialism spiking in U.S., with 43 percent now saying it would be good for the country », Newsweek, 21 mai 2019.4.Déclaration de DSA Ecosocialists, DSA\u2019s green new deal principles, 28 février 2019 [en ligne]. 91,3 FM MONTRÉAL 100,3 FM SHERBROOKE 89,9 FM TROIS-RIVIÈRES 89,3 FM VICTORIAVILLE 104,1 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM 40 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 Faire taire l\u2019allié des Adivasis Pradeep W.K.L\u2019auteur, jésuite, œuvre à la pastorale vocationnelle de la Compagnie de Jésus dans la ville de Kohima, en Inde L e 8 octobre dernier, le prêtre jésuite Stan Swamy, 83 ans, est arrêté par l\u2019agence indienne chargée de la lutte contre le terrorisme.Il est emprisonné sous prétexte d\u2019avoir pris part à un soulèvement violent à Bhima-Koregaon, dans l\u2019État du Maharastra, et d\u2019être membre du Parti communiste maoïste d\u2019Inde (une organisation illégale).En réalité, c\u2019est surtout sa défense énergique et inlassable des Adivasis, les Autochtones de l\u2019Inde, que l\u2019État ne peut supporter.Né dans l\u2019État du Tamil Nadu en 1937, le père Swamy est entré dans la Compagnie de Jésus en 1957, dans l\u2019État du Bihar.Après des études de théologie et de philosophie, au tournant des années 1970, il se consacre pendant 15 ans à la direction de l\u2019Institut social indien de Bangalore, dans le sud du pays.C\u2019est à partir de 1991 que son engagement en faveur des Adivasis s\u2019intensi?e tandis qu\u2019il est directeur du Secours catholique.Il séjourne alors fréquemment dans des villages du Jharkhand, une région de l\u2019est de l\u2019Inde qui abrite 40 % des minéraux précieux mais dont l\u2019exploitation fait ?des peuples autochtones.Militant activement au sein de l\u2019Organisation du Jharkhand contre les radiations d\u2019uranium et au sein de l\u2019Organisation jharkhandi pour les droits humains, le père Swamy rallie d\u2019autres confrères et collaborateurs jésuites à sa lutte ; la Compagnie créera d\u2019ailleurs un centre d\u2019action sociale sous sa direction à Ranchi, la capitale de l\u2019État.Sa stratégie est alors double : d\u2019une part, faire pression sur les autorités pour qu\u2019elles appliquent correctement les lois et les programmes en faveur des Autochtones (notamment la loi de 1996 qui favorise leur autonomie gouvernementale dans les zones répertoriées, et celle de 2006 qui protège leur accès aux ressources forestières) ; d\u2019autre part, sensibiliser les Autochtones à leurs droits.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019il multiplie les articles et les livres dénonçant l\u2019érosion de ces droits, ce qui ne manque pas de contrarier les autorités indiennes et leurs projets de développement.Pour comprendre la répression politique dont est aujourd\u2019hui victime le père Swamy, il importe de situer le mouvement Pathalgadi (« des graveurs de pierre ») dont il s\u2019est fait le défenseur.En 2016, en réaction à la volonté gouvernementale de faire main-basse sur des territoires tribaux, des militantes et militants adivasis de ce mouvement érigent des dalles de pierre dans leurs villages pour délimiter leurs territoires ancestraux.Sur ces dalles, ils gravent les dispositions de l\u2019Annexe 5 de la Constitution indienne au sujet des droits des Autochtones.Assez rapidement, le gouvernement de l\u2019État du Jharkhand, mené par le Bharatiya Janata Party (BJP) \u2013 le parti ultranationaliste du premier ministre Narendra Modi1 \u2013, déclare le mouvement « antinational » et déploie des forces policières pour le réprimer.Environ 3000 jeunes sont emprisonnés arbitrairement et accusés d\u2019être des maoïstes.Le père Swamy milite activement pour leur libération, allant jusqu\u2019à s\u2019adresser à la Haute Cour de l\u2019État.Le gouvernement du Jharkhand riposte en 2018, menant une enquête pour sédition contre lui et 19 autres personnes.En octobre 2020, près de deux ans plus tard, l\u2019Agence nationale d\u2019investigation l\u2019arrête, avec 15 autres militants, en prétextant qu\u2019il a pris part à l\u2019organisation d\u2019un soulèvement de dalits (les « Intouchables ») à Bhima-Koregaon, en 2018.On l\u2019accuse d\u2019avoir fomenté ces violences en tant que membre du Parti communiste maoïste d\u2019Inde, ce qui est une pure invention, le père Swamy niant, en outre, avoir jamais été présent lors de ces événements.L\u2019arbitraire de l\u2019exercice du pouvoir judiciaire et carcéral à l\u2019égard de ce prêtre âgé de 83 ans et désormais atteint de la maladie de Parkinson est révoltant.Aucune libération sous caution pour raison médicale ne lui a été accordée et il aura fallu plus de 20 jours de campagne sur les médias sociaux, en novembre dernier, pour que les autorités carcérales acceptent en?n de lui fournir un gobelet et une paille ! Au moment d\u2019écrire ces lignes, ni le tribunal, ni les gouvernements n\u2019ont essayé d\u2019accélérer l\u2019enquête ou de lui fournir l\u2019aide médicale minimale dont il a besoin.La force du mouvement de solidarité en faveur du père Swamy est néanmoins impressionnante.Des citoyens, des organisations et des gouvernements d\u2019États indiens non dirigés par le BJP ont ouvertement condamné l\u2019arrestation injuste et le traitement inacceptable dont lui et d\u2019autres militants sont victimes.Cette solidarité est visible jusque dans sa cellule.Dans une lettre, il écrit que ses deux compagnons de cellule ainsi que trois autres personnes accusées injustement dans l\u2019a?aire Bhima-Koregaon l\u2019aident à prendre ses repas, son bain et à laver ses vêtements.Il se dit touché par leur humanité, en particulier celle de ses deux compagnons venant de familles très pauvres.Il conclut : « Je con?e à vos prières mes collègues de prison.» « L\u2019a?aire Stan Swamy » est l\u2019un des nombreux exemples des violations de droits et de la dure répression commises par le gouvernement indien, le système judiciaire et les entreprises qui les soutiennent ?nancièrement.Il est impératif que chacun élève sa voix contre l\u2019injustice faite aux Autochtones et aux pauvres en général, et à celles et ceux qui luttent à leurs côtés.Il nous revient à tous et toutes de déclarer, comme l\u2019a fait Stan Swamy : « Je ne suis pas un spectateur silencieux.Je suis engagé et prêt à en payer le prix, quel qu\u2019il soit.» L 1.Voir Feroz Mehdi, « Montée d\u2019un nationalisme fascisant en Inde », Relations, no 800, janvier-février 2019.RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 41 suR lES pas d\u2019ignacE Apex Texte : Marie-Élaine Guay Photo : Geneviève Grenier Au creux des lèvres banc de neige je reconnais la splendide même recroquevillée même impraticable même étirée jusqu\u2019à rompre Je sais sa pâleur magni?que ses tentatives d\u2019être sauvée par l\u2019érotique calvaire qui traverse bout à bout les corps à la fois le tien et le mien Je sais dire les mots puis tout brûler détruire recommencer écrire est un assassinat de soi double parfois triple je connais la perte et le gain je les épargne au fond des urnes glacées à même la cavité des autres parfois en ceux que j\u2019aime Je sais réprimer mais jamais bien longtemps qu\u2019en moi se battent au sang des enfances épuisées aux poings caducs desquels aucune mère ne s\u2019encombre Puis ces allers-retours ces mécaniques solitaires demeurent soudées ils adhèrent s\u2019agglutinent au cordon désempli Puis les plaisirs blancs geignent sous les lunes meurtries de sans cesse devoir revenir jeter leur lumière là où se manifeste l\u2019amour où les tiges se dénouent où les chemins se taisent se frôlent abdiquent en fermant les yeux Je sais compter mes morts mes vitesses mes perles du bout des doigts Je sais les résistances le sou?e qui fuit qui s\u2019éveille épars comme du crin que l\u2019on brosse Je reconnais sans e?ort quand partir avec quand revenir sans quand nourrir la portée Et s\u2019il le faut quand ressusciter les paroles verrouillées les ombres ?nes qui empaillent le froid car tout s\u2019écroule si rapidement une fois la tête tournée car il n\u2019est pas possible de ressusciter ?eurs et amants même s\u2019il le faut.DÉCLINAisON EN QuaTRE VOlETS SUR L\u2018ApENSANTEUR \u2022 ChrOniquE LITTéraIrE Rhizome, 2019.42 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 43 Poser les questions pour amener son interlocuteur à s\u2019apercevoir de son ignorance, voici la nature subversive et dangereuse de la démarche maïeutique du père de la philosophie occidentale.44 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 Qui a peur des questions ?L\u2019auteure est écrivaine et philosophe C onsidéré comme le père de la philosophie occidentale, Socrate est sans doute l\u2019un des personnages historiques les plus connus.Au même titre que Jésus et Bouddha, son nom fait indéniablement partie de notre inconscient collectif, bien qu\u2019une grande partie de la population ignore tout de sa pensée.Mais comment un homme qui n\u2019a jamais rien écrit a-t-il pu s\u2019assurer une telle place dans l\u2019histoire de la pensée ?Qu\u2019a-t-il fait au juste pour marquer à ce point nos esprits ?Rien, si ce n\u2019est poser des questions et vouloir ainsi tester la prophétie de l\u2019oracle de Delphes l\u2019ayant désigné comme l\u2019homme le plus sage.Il passera sa vie à vouloir résoudre l\u2019énigme : comment et pourquoi les dieux l\u2019ont-ils pointé du doigt, lui qui ne sait rien ?Socrate cherchera la réponse auprès de ceux qui disaient détenir un certain pouvoir et un certain savoir : les hommes de pouvoir, les législateurs, les artistes et les poètes.Quelle ne fut pas sa déception lorsqu\u2019il s\u2019aperçut que, pensant connaître quelque chose, la plupart ne savaient même pas qu\u2019ils étaient ignorants.Ainsi Lachès, le plus connu des généraux à qui il demanda ce qu\u2019était le courage, s\u2019enfargea-t-il dans ses réponses (non, la vraie dé?nition du courage, ce n\u2019est pas de défendre son pays contre l\u2019ennemi !).Poser les questions pour amener son interlocuteur à s\u2019apercevoir de son ignorance, voici la nature subversive et dangereuse de la démarche maïeutique du père de la philosophie occidentale.Il ne tardera d\u2019ailleurs pas à être condamné à mort par Athènes, cité pourtant nouvellement démocratique et ne jurant que par le respect des droits de ses citoyens (desquels étaient toutefois exclus les femmes, les esclaves et les métèques).Socrate accepta le verdict, non parce qu\u2019il se savait coupable, mais plutôt parce qu\u2019il considérait que quelque chose devait demeurer sacré et plus grand que nous, en occurrence la loi, même lorsqu\u2019elle se trompe.Toutefois, avant d\u2019accepter sereinement sa mort, il perfectionna la méthode de questionnement qui lui servait à faire passer les gens de l\u2019ignorance au désir de la connaissance.Le philosophe grec ne fut ni le premier, ni le dernier à faire du questionnement un mode de vie, concevant l\u2019humain comme étant fondamentalement un être qui questionne et qui pense.Dans la tradition biblique, le nom du premier homme créé par Dieu, Adam, vient d\u2019adamah.Il y a dans ce mot adam, l\u2019homme, et mah, la question.Le premier des hommes est donc un être qui questionne.Dieu lui-même s\u2019adressa à sa première créature sous forme de question : Où es-tu ?Qui es-tu ?Que cherches- tu ?Ainsi le premier péché originel ne fut pas charnel, mais spirituel, puisque c\u2019est la crainte de ces questions qui poussa Adam à se cacher en refusant de s\u2019interroger.Les traditions orales talmudiques et kabbalistes racontent pour leur part que Moïse, lors de son premier séjour sur le mont Horeb, reçut des tables très di?érentes de celles que nous connaissons puisqu\u2019elles n\u2019étaient pas constituées de dix commandements, mais plutôt de douze questions fondamentales que les humains devaient se poser pour atteindre le bonheur.C\u2019est ce qu\u2019on appelle la Torah blanche.Ces mêmes traditions y voient en réalité la toute première Alliance avec Dieu.Ce rituel de questionnement qui devait mener l\u2019humanité au bonheur fut apparemment interrompu par Moïse lui-même.Ce dernier, lorsqu\u2019il commença à douter de la capacité des humains à se remettre foncièrement en question pour assurer leur survie, brisa la Torah blanche et décida de retourner sur le même mont où Dieu lui donna les secondes tables.Il n\u2019y trouva plus des questions ouvertes, mais plutôt des lois immuables et intransigeantes, taillées dans la pierre.Pour paraphraser Nietzsche, il faut au bétail les dix commandements, parce que des questions ouvertes risquent de l\u2019égarer encore davantage.Mais jusqu\u2019à quand la peur des questions ?Jusqu\u2019à ce que l\u2019humanité retourne en quelque sorte à son stade interrogatoire où les lois et les ordres seront remplacés par des quêtes à atteindre, des idéaux à suivre, des questions ouvertes qui se mé?ent des réponses dé?nitives, semble-t-il.Voilà pourquoi celui ou celle qui pose les bonnes questions peut être éminemment dangereux pour une société qui aime s\u2019appuyer sur des certitudes indiscutables.Notre époque ne fait pas exception.Après tout, les 74 millions d\u2019électeurs qui ont voté pour Trump semblent avoir leur propre dé?nition du Bien.Socrate leur dirait qu\u2019elle est fausse, nécessairement, parce que dans leur persistante exclusion de l\u2019autre, il y a surtout la haine et la méconnaissance de soi.Connais-toi toi-même est la première question indirecte et ouverte à laquelle, faute de mieux, on peut refuser de répondre.Et si on refuse de se connaître soi-même, il faudrait au moins essayer de connaître l\u2019autre (en soi) que l\u2019on rejette.Car s\u2019obstiner à construire des murs, c\u2019est se complaire dans des réponses ?xes et dé?nitives alors que tout pointe vers la ?uidité des questions ouvertes\u2026 et ce qui demeure et doit demeurer ouvert, c\u2019est la volonté d\u2019e?acer les barrières entre l\u2019étranger et le moi, entre le dehors et le dedans.Maya Ombasic QuESTiOnS DE SENs RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 45 recenSions \u2022 livres On se perd toujours par accident LEANNE BETASAMOSAKE SIMPSON Montréal, Mémoire d\u2019Encrier, 2020, 152 p.L es contes, les nouvelles, les poèmes et les chansons rassemblés dans ce magni?que recueil constituent une sorte de récit au plus près de l\u2019expérience quotidienne de l\u2019autrice, de la culture nishnaabe et, plus largement, de celles des Premiers peuples du Canada.Ils explorent avec une grande sensibilité les émotions qu\u2019engendre la perte découlant de la domination coloniale.C\u2019est l\u2019amour pour les siens et sa culture, autant que sa volonté de se réapproprier la richesse de ses repères culturels, qui permettent à l\u2019autrice de surmonter le dénigrement et la dévalorisation de soi induits par le colonialisme.Les textes de ce livre agissent comme des repères poético-politiques pour se réapproprier sa dignité.Ils s\u2019inscrivent dans le sillage de nombreuses voix autochtones décoloniales à l\u2019œuvre dans le champ littéraire, artistique et scienti?que, qui cherchent à sortir de la marginalité des formes de vie longtemps dépréciées, altérées, ignorées, expropriées.En donnant voix aux puissances créatrices que renferme la cosmogonie nishnaabe, en les mettant en valeur, l\u2019œuvre de Leanne Betasamosake Simpson participe d\u2019une forme de reconquête et de renaissance culturelles.Sa prose poétique s\u2019apparente à une pédagogie de recouvrement de la mémoire de la Terre et à une stratégie pour contrer une sou?rance et une violence que ni le droit, ni aucune forme de compensation juridique ne peuvent « réparer ».Au ?l du récit polyphonique, souvent très intime, et de sa musique interne, le lecteur est progressivement plongé dans une culture et un univers symbolique d\u2019une très grande richesse, y découvrant une relation sensible au monde et une cosmovision à même d\u2019induire une relation di?érente entre les objets, la nature et les humains.Ses nouvelles, écrites avec une plume qui suscite l\u2019émerveillement, bousculent nombre de nos préjugés fortement intériorisés.Faisant écho à l\u2019actualité, elles se donnent à lire comme autant d\u2019actes de résistance dont sont capables des personnes appartenant à des communautés qui ont fait l\u2019expérience de violences exterminatrices.L\u2019humour qui s\u2019en dégage est une façon de conjurer ces violences mais aussi de refuser la résignation et le fatalisme, une manière de nourrir les forces vitales et les passions joyeuses.Les textes, parus à l\u2019origine en anglais et non en langue autochtone, ne sont pas écrits pour plaire aux Blancs, mais de façon à ce qu\u2019ils résonnent avant tout chez les Autochtones.On ressent à la lecture une volonté décoloniale de mettre de l\u2019avant le ton et les pratiques narratives qui sont propres à ces peuples.L\u2019autrice s\u2019e?orce ainsi d\u2019écrire comme si elle parlait à ses semblables, pour que ceux et celles qui la lisent accèdent à leur histoire à travers sa voix.Son travail est celui d\u2019une personne qui sait qu\u2019elle ne fait pas partie d\u2019une culture de l\u2019écriture et qui est consciente que cette dernière engendre une autre manière de découper et de penser le monde (ce que l\u2019anthropologue Jack Goody nomme « la raison graphique »).Par ailleurs, c\u2019est la beauté du monde et les vies précieuses autochtones qu\u2019elle tient à mettre en récit.Paradoxalement, à travers l\u2019expérience de la disparition, de l\u2019invivable et l\u2019exposition de pans abîmés d\u2019humanité s\u2019a?rment sa joie de vivre et ses rires à la gueule du monstre génoci- daire.Elle rend ainsi palpable une force inouïe qui la porte, en dépit d\u2019une grande fragilité qu\u2019elle nous donne en même temps à ressentir.Au bout du compte, ce sont les catégorisations et les certitudes concernant les Premiers peuples, véhiculées par le discours dominant et auxquelles nous adhérons trop souvent béatement, qui se trouvent remises en question.Une expérience à la portée libératrice, car s\u2019il est vrai que l\u2019on se trouve touché, parfois même heurté ou bousculé par une telle démarche, une nouvelle boussole s\u2019o?re à nous, pourvu que l\u2019on se laisse conduire sur les sentiers du territoire poétique et onirique de Leanne Betasamosake Simpson, acceptant à notre tour de nous laisser déplacer.Mouloud Idir Le promoteur, la banque et le rentier.Fondements et évolution du logement capitaliste LOUIS GAUDREAU Montréal, Lux Éditeur, 2020, 448 p.C et ouvrage arrive à point nommé.Alors qu\u2019une nouvelle crise du logement sévit à Montréal depuis quelques années, il est urgent d\u2019en comprendre les causes profondes.Louis Gaudreau, sociologue de formation et professeur à l\u2019École de travail social de l\u2019UQAM, e?ec- tue ici une analyse complète du système québécois et canadien de l\u2019habitation, guidée par une lecture ?ne de Marx, de David Harvey et de Christian Topalov, ce dernier signant d\u2019ailleurs l\u2019excellente préface.Son essai plonge ainsi tout autant dans les origines de la propriété foncière au Moyen-Âge européen que dans la crise des subprimes de 2008, le tout suivant une trame chronologique.Tout au long de son analyse, l\u2019auteur suit essentiellement la circulation du capital dans le marché de l\u2019habitation en reprenant les trois étapes identi?ées par 46 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 rECENSIONs \u2022 LivrEs Marx \u2013 le ?nancement, la production et la consommation \u2013 qu\u2019il expose dès le premier chapitre.Le deuxième chapitre ajoute à ce cadre initial un compte-rendu des transformations du droit de propriété durant la Révolution industrielle, qui se répercutent jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Par la suite, Gaudreau nous accompagne dans un récit détaillé de la naissance des ban- lieues-dortoirs, en s\u2019attardant notamment au rôle de l\u2019État et des promoteurs privés qui se positionnent généralement en « activistes rentiers » (p.154) en tentant d\u2019agir sur les conditions de promotion de l\u2019habitat privé par divers moyens (achat de terres, lobbying, corruption).Au chapitre 4, intitulé « De l\u2019autoconstruction à la promotion immobilière.La production capitaliste du logement », l\u2019auteur se fonde sur les résultats d\u2019une enquête qu\u2019il a réalisée avec Marc-André Houle et Gabriel Fauveaud, dans le cadre des travaux du Collectif de recherche et d\u2019action sur l\u2019habitat.Cette enquête a démontré que le développement résidentiel dans le sud-ouest de Montréal repose entre les mains d\u2019une douzaine de promoteurs.Plus encore, les projets développés sont directement axés sur les besoins des actionnaires et des fonds d\u2019investissement pour leur permettre de générer une marge de pro?t substantielle.Comme l\u2019écrit Gaudreau, « l\u2019entreprise aussi fortement capitalisée a?che très peu d\u2019intérêt pour les projets de petite taille et les immeubles comportant peu de logements, comme les plex de deux ou trois étages qui composent depuis longtemps la trame résidentielle des quartiers centraux de Montréal » (p.296-297).Une analyse très ?ne de la spéculation et de la ?nanciari- sation de l\u2019immobilier conclut l\u2019ouvrage.Dans le mode de production capitaliste, force est de constater que ce sont principalement les promoteurs, les banques et les rentiers qui possèdent le pouvoir de façonner le territoire et de déterminer les formes de l\u2019environnement bâti, y compris l\u2019habitat.Ce livre l\u2019explique bien.S\u2019il est assez dense et relativement long, il reste très accessible pour quiconque veut comprendre les soubassements juridiques, économiques, politiques et urbanistiques de l\u2019habitat en contexte nord-américain.Écrit dans une langue limpide, il constitue quasiment un manuel.Le promoteur, la banque et le rentier se positionne ainsi comme un incontournable en sociologie du logement québécoise, aux côtés des ouvrages de Marc H.Choko, de Damaris Rose et de Pierre Hamel.Julien Simard Le Pacte des catacombes.« Une Église pauvre pour les pauvres » LUIS MARTÍNEZ SAAVEDRA ET PIERRE SAUVAGE Paris, Éditions Lessius, 2019, 294 p.L a signature d\u2019un pacte, le 16 décembre 1965, dans les catacombes de l\u2019église Sainte-Domitille de Rome, à l\u2019issue du concile Vatican II, est l\u2019un des préludes méconnus à la théologie de la libération et à l\u2019enchâssement de l\u2019option préférentielle pour les pauvres dans l\u2019enseignement social de l\u2019Église.Braquant les projecteurs sur ce document prophétique, le théologien chilien Luis Martínez Saavedra et le jésuite et historien belge Pierre Sauvage en font une analyse riche, éto?ée et passionnante.L\u2019ouvrage est divisé en trois parties.Signée par Pierre Sauvage, la première fait la genèse du Pacte des catacombes.Peu après avoir convoqué le Concile, le pape Jean XXIII prononce un discours remarqué dans lequel il plaide en faveur d\u2019une Église servante et pauvre, dépouillée des symboles de la puissance et de la richesse.Cet appel trouve un écho favorable auprès d\u2019un certain nombre de pères conciliaires, particulièrement auprès d\u2019évêques sud- américains comme le Brésilien Hélder Câmara et le Chilien Manuel Larraín, bien au fait des ré?exions tiers- RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 47 mondistes et décoloniales émergentes sur la pauvreté et le sous-développement du continent.Le Belge Charles- Marie Himmer, le Palestinien Maxime V.Hakim et le Québécois Gérard-Marie Coderre se joignent bientôt à eux, constituant le groupe « Jésus, l\u2019Église et les pauvres ».Fortement inspirés par le prêtre- ouvrier français Paul Gauthier, les membres de ce groupe tentent sans succès de convaincre le nouveau pape Paul VI et la majorité conciliaire de donner chair à l\u2019appel de Jean XXIII.Ils se réunissent dans les catacombes de Sainte-Domitille pour y signer le fameux pacte dans lequel ils s\u2019engagent solennellement à adopter un mode de vie, un style pastoral et un engagement social incarnant en paroles et en actes l\u2019option préférentielle pour les pauvres.Un an et demi après la clôture du Concile, Paul VI donne suite aux interpellations du groupe, de même qu\u2019aux ré?exions novatrices du dominicain Louis-Joseph Lebret sur le sous-développement, en apposant sa signature à l\u2019encyclique Populorum progressio, qui fait de la solidarité sociale, de la coopération internationale et de la redistribution de la richesse des piliers de l\u2019enseignement social de l\u2019Église.Plus courte, mais non moins dense, la deuxième partie du livre, signée par Luis Saavedra, est consacrée aux ancrages bibliques, patristiques et théologiques de l\u2019option préférentielle pour les pauvres.La troisième partie, cosignée par les deux auteurs, traite pour sa part de l\u2019in?uence durable du Pacte sur les évêques latino-américains.Le rôle de Hélder Câmara a ici été décisif, tout comme celui des conférences épiscopales de Medellín (1968) et de Puebla (1979), qui ont créé les conditions favorables à l\u2019essor de la théologie de la libération dans les années 1970 et 1980.Les auteurs font aussi la démonstration d\u2019une résistance tenace des évêques et des théologiens progressistes face aux censures et purges romaines contre la théologie de la libération, de la conférence de Santo Domingo en 1992 à celle d\u2019Aparecida en 2007, où se signale le jésuite Jorge Bergoglio, archevêque de Buenos Aires et futur pape François.L\u2019apparent renouveau du christianisme social depuis le début de son ponti?cat doit ainsi être pensé sous le signe de la continuité plutôt que de la rupture.Les chrétiennes et chrétiens sociaux ressortiront galvanisés par la lecture de cet ouvrage.L\u2019esprit des historiens du catholicisme québécois fourmillera de questionnements en découvrant les prélats d\u2019ici ayant signé le Pacte des catacombes.Il est assez signi?catif que l\u2019évêque de Saint-Jean-Longueuil (Gérard-Marie Coderre) et son homologue de Saint-Jérôme (Émilien Frenette) fassent partie des signataires, ces derniers et leurs successeurs (Bernard Hubert et Charles Valois) ayant joué un rôle décisif dans le déploiement d\u2019une pastorale ouvrière et ayant accordé une attention soutenue aux mouvements populaires dans leur diocèse et dans l\u2019Église catholique du Québec.Frédéric Barriault Une profonde blessure.Les abus sexuels dans l\u2019Église catholique JEAN-GUY NADEAU Montréal, Médiaspaul, 2020, 408 p.L a question des abus sexuels au sein de l\u2019Église catholique n\u2019a pas ?ni de faire des vagues.J\u2019ai déjà recensé dans Relations le livre de Marie-Jo Thiel, L\u2019Église catholique face aux abus sexuels sur des mineurs (no 808, mai-juin 2020), et celui de Frédéric Martel, Sodoma (no 803, juillet-août 2019), touchant les agressions pédophiles.Ce livre de Nadeau se démarque par l\u2019insistance qu\u2019il met sur la sou?rance des victimes, constituant en cela un heureux complément aux deux livres susmentionnés.Jean-Guy Nadeau est un expert en théologie pratique.Professeur honoraire à l\u2019Institut d\u2019études religieuses de l\u2019Université de Montréal, il a consacré sa carrière à la pastorale auprès des personnes en sou?rance, notamment dans le milieu de la prostitution.Il s\u2019intéresse aux abus sexuels dans l\u2019Église depuis une bonne dizaine d\u2019années et il a collaboré avec le Centre pour la protection de l\u2019enfance de l\u2019Université grégorienne, à Rome.Jusqu\u2019ici, la réaction o?cielle des milieux catholiques, surtout de la hiérarchie, à l\u2019égard des abus sexuels a été de nier les faits ou de dire qu\u2019ils sont rares (ou comparables à d\u2019autres milieux), d\u2019en atténuer la portée, d\u2019invoquer le délai de prescription, de se prétendre victime de salissage, ou encore de demander pardon aux victimes tout en essayant d\u2019abord de prendre soin des malheureux prédateurs.Nadeau rompt avec ces préoccupations cléricales en posant la question : qu\u2019en est-il de la sou?rance des victimes ?Dans tous les milieux, dans toutes les sociétés, il y a des abus sexuels sur des personnes fragiles, principalement des enfants.L\u2019auteur s\u2019attarde à montrer combien le caractère sacré des abuseurs \u2013 religieux et religieuses, mais surtout des prêtres, dits hommes de Dieu \u2013 est particulièrement odieux.Le prêtre abuseur utilise son prestige sacerdotal rECENSIONs \u2022 LivrEs 48 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 recenSions \u2022 livres (son statut, ses connaissances, mais surtout son pouvoir sacral) pour assujettir et culpabiliser sa victime, la rendre incapable de se défendre.Nadeau montre l\u2019ambiguïté du discours des papes, surtout celui de Jean-Paul II, qui préférait ne pas voir, n\u2019écoutant même pas ceux qui pouvaient l\u2019éclairer.Si Benoît XVI a fait face courageusement à la question et est intervenu avec rigueur, sa clé d\u2019interprétation des défaillances de son clergé \u2013 le caractère érotique de notre époque \u2013 demeure problématique.Quant au pape François, il se montre aussi hésitant à certains moments, probablement à la suite de renseignements biaisés reçus de son entourage.Le chapitre 2 (« Il a pris mon âme ») est particulièrement beau.Le chapitre 5 (« Faut-il pardonner ?») est quant à lui novateur et éclairant, car l\u2019obligation est souvent faite aux victimes de pardonner en référant vite à certaines paroles de Jésus.Autre façon subtile de culpabiliser la victime.L\u2019auteur montre bien que la justice doit prévaloir sur le pardon.Justice d\u2019abord, pardon ensuite, s\u2019il y a lieu.J\u2019ai parfois eu l\u2019impression que l\u2019auteur se défendait quelque peu.On lui a probablement reproché d\u2019aborder un tel sujet.Pourtant, le livre n\u2019est ni agressif ni vindicatif.À plusieurs reprises, Nadeau dit apprécier le leadership des évêques canadiens en?n ouverts à la question.Il en veut surtout à la théologie dans laquelle les prêtres ont été formés, pour ne pas dire déformés \u2013 théologie du corps idéaliste, absence de psychologie, conception sacrale du prêtre comme autre Christ, conception pyramidale de l\u2019Église.C'est sans oublier le cléricalisme, cette valorisation excessive du rôle des clercs aux dépens de celui des laïcs \u2013 et qui est ?nalement la cause principale des abus.Le livre se conclut sur un ton mi-joyeux, mi-amer : « Néanmoins, nous avançons.Péniblement, pièce par pièce, et toujours trop lentement pour les victimes, nous avançons vers plus de vérité, plus de respect, plus de justice.[\u2026] À cet égard, l\u2019Église a pratiquement rattrapé la société civile de plusieurs pays, et l\u2019a même dépassée pour d\u2019autres.Mais rien de tout cela n\u2019est vraiment acquis [\u2026].J\u2019espère que la crise, ce temps de révolution, de discernement et de conversion, ne s\u2019éteindra pas » (p.384).André Beauchamp On retrouve 24 images à MONTRÉAL ET ENVIRONS Cinémathèque québécoise / Librairie Alire Longueuil / Librairie de Verdun Verdun / Librairie Drawn & Quaterly / Librairie du Square rue Saint-Denis et Outremont / Librairie le Port de Tête / Librairie L\u2019Euguélionne / Librairie Monet / Librairie Zone Libre QUÉBEC ET EN RÉGIONS Librairie Pantoute Saint-Roch et Vieux-Québec / Librairie Alpha Gaspé / Librairie En marge Rouyn-Noranda / Librairie J.A.Boucher Rivière-du-Loup / Librairie Point de suspension Chicoutimi / Librairie Les Bouquinistes Chicoutimi / Librairie Marie-Laura Jonquière / Librairie Sélect Saint-Georges / Librairie Tchèque ça ! Amqui PARIS Librairie du Cinéma du Panthéon 15, rue Victor Cousin Et plusieurs autres à travers le Québec et le Canada v i e n t d e p a r a î t r e Numéro 197 COMMANDE ET ABONNEMENT EN LIGNE REVUE24IMAGES.COM PROFITEZ DE L\u2019OFFRE AUX LECTEURS DE LA REVUE RELATIONS 5 NUMÉROS POUR LE PRIX DE 4 Contactez : philippegajan@revue24images.com Numéro 193 Numéro 194 Numéro 195 Numéro 196 Les Rose Réalisation : Félix Rose Production : ONF et Babel Films Québec, 2020, 127 min.P eut-on humaniser un personnage historique quali?é de « terroriste » par des milliers de gens ?Ce documentaire répond par l\u2019a?rmative avec un courage et une audace qui lui ont d\u2019ailleurs valu de nombreuses critiques dès sa sortie.On a reproché notamment au cinéaste Félix Rose de vouloir romancer la vie et les actes de son père, Paul Rose, un membre de la cellule Chénier du Front de libération du Québec (FLQ) qui, en octobre 1970, a kidnappé et tué le ministre Pierre Laporte.Or, le documentaire ne cherche aucunement à réécrire l\u2019histoire \u2013 les membres de la cellule Chénier ayant toujours assumé leur responsabilité dans leur action politique.Il ne cherche pas non plus à se cacher des critiques, reproduisant dès les premières minutes du ?lm des extraits d\u2019émissions de la station CHOI Radio X de Québec dénonçant l\u2019intention du député Amir Khadir de « glori?er un terroriste » en présentant une motion à l\u2019Assemblée nationale, en mars 2013, pour commémorer la mort de Paul Rose.À lui seul, ce segment rappelle la nécessité d\u2019un tel ?lm.En présentant les Rose sous un angle plus humain \u2013 le frère de Paul, Jacques, occupe une place prépondérante dans le ?lm, qui prend la forme de conversations avec son neveu Félix \u2013, le réalisateur nous replonge dans l\u2019atmosphère politique bouillonnante du Québec du début de la Révolution tranquille.Cette époque \u2013 les années 1960-1970 \u2013, faut-il le rappeler, est marquée par la décolonisation et par les luttes de libération nationale à travers le monde.Habilement construit autour d\u2019images d\u2019archives minutieusement sélectionnées, le ?lm énonce des vérités qui dérangent et qui contrastent profondément avec l\u2019image idéalisée qu\u2019on se fait aujourd\u2019hui de cette période certes émancipatrice, mais aussi tumultueuse, les mouvements politiques tant ouvriers qu\u2019indépendantistes subissant la répression du pouvoir en place.Jacques Rose rappelle notamment à son neveu l\u2019épisode de La cabane du pêcheur qui eut lieu en Gaspésie, à l\u2019été 1969.Les frères Rose et deux autres jeunes idéalistes tentaient d\u2019y animer un lieu contre-culturel et de sensibiliser les pêcheurs gas- pésiens à leur condition d\u2019ouvriers exploités.Ils furent chassés de Percé par la police et par des ?ers-à-bras engagés par la mairie.Désillusionnés et frustrés, ils ont ensuite amorcé leur marche sur le sentier de la violence pour tenter de rallier le Québec ouvrier à leur vision d\u2019un Québec libre et socialiste, à l\u2019instar de leurs héros d\u2019Afrique et du Moyen-Orient.À travers des conversations avec d\u2019autres membres de la famille Rose, on redécouvre ainsi le caractère extrêmement violent de la Loi sur les mesures de guerre, qui fut la réponse des autorités aux actes violents du FLQ en octobre 1970.En visionnant le ?lm, il est facile d\u2019établir des liens avec notre époque.L\u2019empire étasunien tremble sous le poids de la montée d\u2019un inquiétant fascisme incarné par le trumpisme et sa tentative de putsch du 6 janvier dernier.L\u2019extrême- droite revient en force en Europe trois quarts de siècle après la Seconde Guerre mondiale.La pandémie de COVID-19 engendre des incertitudes qui rendent de grands pans des populations vulnérables à la propagande haineuse, un peu comme le ?t la Grande Dépression des années 1930.La ?nanciarisation des économies, le néocolonialisme industriel et la crise climatique ont réveillé, durant les dernières décennies, de grands mouvements de luttes anti-impérialistes qui ont conduit nombre de leaders de la gauche au pouvoir, surtout en Amérique latine.Au Canada, les Premiers Peuples font face à l\u2019oppression d\u2019un État sourd à leurs revendications pourtant entièrement légitimes et qui cherche toujours à les déposséder davantage, avec l\u2019assentiment tacite d\u2019une population blasée.Dans cet esprit, le documentaire peut être vu comme une clé pour comprendre tant les raisons qui ont poussé Paul Rose et ses camarades à s\u2019engager dans la lutte armée que la nécessité, encore aujourd\u2019hui, d\u2019envisager des modes de lutte qui transcendent l\u2019actuelle tendance à « l\u2019extrême-centre », selon l\u2019expression du philosophe Alain Deneault, tendance qui permet à un système capitaliste injuste et écocide de se maintenir.De la même manière, il permet d\u2019observer maintes luttes passées et actuelles, ici et ailleurs, sous un autre angle : celui de mouvements politiques propulsés par des populations en détresse.Ainsi, Jacques raconte à Félix sa jeunesse passée aux côtés de Paul dans le quartier ouvrier de Jacques-Cartier, à Longueuil, et la dure vie d\u2019une famille ouvrière dont les générations se sont succédées sous le joug des patrons anglais d\u2019une usine à sucre n\u2019o?rant qu\u2019un salaire de crève-faim et le diabète comme cadeau de retraite.Il importe donc de louer l\u2019improbable collaboration de l\u2019O?ce national du ?lm qui, avec Babel Films, a soutenu la réalisation de ce documentaire d\u2019une importance insoupçonnée, en a?rontant lui aussi de nombreuses critiques.Qu\u2019on le veuille ou non, Les Rose nous rappelle nombre de vérités dérangeantes tant passées qu\u2019actuelles et l\u2019ONF, comme société publique, remplit ici son mandat avec brio.Martin Forgues RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 49 rECENSIONs \u2022 doCumENTaIrE L\u2019auteure est romancière, anthropologue et musicienne «C elle qui apporte la bonne nouvelle.» Voilà ce que signi?e ton prénom en arabe.Je me souviens de notre toute première rencontre.Je parlais de Hannah Arendt lors d\u2019une table ronde.Tu écoutais attentivement, une magni?que boucle d\u2019oreille longue et singulière ornait ton visage, accentuant ta coi?ure asymétrique et tes mèches argentées.Je m\u2019étais ?xée à ton regard pétillant d\u2019intelligence comme à un ancrage, en essayant de coudre en dix minutes une ré?exion cohérente sur la solidarité, la politique, la liberté et les rapports di?ciles qu\u2019entretient le Québec avec l\u2019Autre.Nous nous sommes rencontrées à un moment où, au sein des groupes et des communautés luttant pour la justice sociale, une ré?exion riche, parfois tendue, s\u2019intensi?ait sur les approches et les méthodes, voire sur la dé?nition même de l\u2019engagement social.Comment agir, où, avec qui et avec quel langage ?Peut-on être à la fois intellectuelle et militante ?Militante et fonctionnaire ?Fonctionnaire et littéraire ?Revendiquer des espaces sécuritaires pour s\u2019exprimer entre personnes issues d\u2019une même lutte, d\u2019un même groupe, d\u2019une même communauté et rester solidaire avec les alliés qui ne font pas partie de ces groupes ?Pour ma part, je me questionnais sur mon rôle et sur ma place en tant qu\u2019universitaire.Tu terminais ton doctorat.Nous nous sommes croisées souvent par la suite.Nous avions toujours l\u2019impression d\u2019entamer une conversation et de ne jamais pouvoir la terminer.Il y avait trop à dire, trop à penser.Comme cette longue conversation que l\u2019on poursuit depuis des années sur l\u2019écriture et la vie intime des femmes arabes.Cette part si belle, si complexe que l\u2019on radie dès qu\u2019une femme arabe met les pieds dans l\u2019espace public et prend la parole.Je savais que j\u2019avais devant moi une femme vivante, empathique, une intellectuelle, une passionnée.Une femme de conviction qui laisserait une marque profonde partout où elle s\u2019engagerait.Urbaniste, géographe et médiatrice, tu as arpenté la ville, travaillant au sein de quartiers qui font battre le cœur de Montréal \u2013 Parc-Extension, Montréal- Nord, Côte-des-Neiges, Notre-Dame- de-Grâce.Tu as tissé avec les communautés des liens profonds, des amitiés, des solidarités.Quand je pense à toi Bochra, je te vois toujours avec les autres.Présente, à l\u2019écoute, ou en pleine animation.Tu prends la parole sans jamais la monopoliser, tu agis en tendant la main aux autres.Partout où il y a un enjeu qui touche à une personne vulnérable, tu es là.Ton parcours remet en question bien des idées préconçues sur le croisement de la pensée et de l\u2019action, et la porosité des frontières entre universités, milieux communautaires et institutions gouvernementales.Ce n\u2019est pas une position facile.Les personnes qui bougent et qui font ?des barrières suscitent à la fois admiration et malaise.Au moment où j\u2019écris ces mots, on vient d\u2019annoncer ta nomination au poste de Commissaire à la lutte au racisme et aux discriminations systémiques à la Ville de Montréal.Je ne peux m\u2019empêcher de penser à d\u2019autres femmes racisées qui ont eu l\u2019audace d\u2019occuper des postes publics et que l\u2019on a vilipendées.Je crains ce ré?exe viscéral des sociétés : punir les femmes qui osent exprimer une volonté de changer les structures sociales et qui osent agir pour faire advenir ce changement.On connaît la cassette par cœur : on interroge leurs compétences, les réduit à leur identité, sexe, religion, couleur de peau.On méprise leur intelligence, on dépeint leur engagement comme étant radical, ou on minimise la portée de leur action, l\u2019importance de leur fonction.On fait circuler des photos de ces femmes dépourvues de leur sourire.Il y aura même des membres des communautés au sein desquelles elles ont travaillé qui ne comprendront rien à leur décision d\u2019accepter tel poste ou d\u2019avancer sur la scène publique.D\u2019autres débattront de leur salaire.Qu\u2019une femme issue d\u2019un groupe minoritaire, archi diplômée et expérimentée soit rémunérée équitablement pour son grand savoir et ses compétences, cela dérange encore, semble-t-il.L\u2019écriture est toujours en décalage par rapport à l\u2019actualité.Quand tu liras cette lettre, Bochra, la controverse entourant ton entrée en poste sera déjà du passé, mais l\u2019avenir reste à imaginer.Alors, j\u2019aimerais t\u2019imaginer ainsi : tu t\u2019appropries tes fonctions, tu commences à bâtir de bonnes relations.Des idées qui te tiennent à cœur depuis le début de ton parcours se concrétisent.Surtout, tu découvres des choses que tu ne savais pas.Tu continues à grandir ; tu apprends aussi de tes erreurs.Et tu as droit à l\u2019erreur, comme n\u2019importe quel être humain.Personne ne pourra éradiquer le racisme systémique en un an, dix ans ou même trente ans : on ne peut qu\u2019entamer le chemin, éclairer la voie, marquer des repères et marcher collectivement dans la pénombre, les mains dans les mains, vers la lumière.Ton plan d\u2019action pour aider la Ville à briser les ré?exes et les mauvaises habitudes qui perpétuent le racisme systémique commence à peine à prendre forme.Il évolue, se transforme, se peau- ?ne.Avec ton équipe tu fais deux pas en avant puis un arrière, pour mieux avancer.Après une longue journée de remue- méninges avec des leaders communautaires, des représentants des corps policiers, des cadres et des fonctionnaires, tu rentres à la maison.La revue Relations t\u2019attend dans ta boîte aux lettres.Tu enlèves tes souliers et ton chapeau de commissaire.Tu arranges les ?eurs que tu as achetées en chemin, avant de t\u2019installer pour lire.Le téléphone sonne.Ce sera un souper impromptu entre amis ! Tu danses, tu ris et tu manges.Tu redeviens simplement Bochra.Celle qui apporte la bonne nouvelle.À la jeune femme en début de parcours à qui tu ouvres la voie.Et à la femme qui a enduré le sexisme et le racisme au travail comme dans la vie et qui se dit, « ce n\u2019était pas en vain.» Yara El-Ghadban Bochra 50 RELATIONS 812 PRINTEMPS 2021 LE cArNET Les études religieuses : un monde à découvrir ! Dès cet été.Cours à distance.Nous sommes disponibles pour vous : ier@umontreal.ca Visitez-nous : ier.umontreal.ca Voici les cours offerts à l\u2019Institut d\u2019études religieuses au trimestre d\u2019été 2021 ! \u2022 Introduction aux grandes religions (en ligne) \u2022 Bible juive / Ancien Testament (en ligne) \u2022 Enjeux religieux contemporains \u2022 Religions, violence et paix \u2022 Figures de la mystique \u2022 Pluralité religieuse : Enjeux sociaux et culturels Début des cours : 3 mai L\u2019actualité du jour, choisie et résumée pour vous Du lundi au samedi, découvrez l\u2019essentiel de l\u2019actualité Le Courrier L\u2019infolettre du matin du soir ABONNEZ VOUS ledevoir.com/infolettres "]
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