Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Droit d'auteur non évalué

Consulter cette déclaration

Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Hiver 2021-2022, No 815
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichier (1)

Références

Relations, 2021-12, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
[" 815 HIVER - GRAND ENTRETIEN AVEC GILLES VIGNEAULT ARTISTE INVITÉ Alexis Aubin La jeunesse qu\u2019on exclut DÉBAT FAUT-IL LÉGALISER TOUTES LES DROGUES ?1 1 , 9 5   $ P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 1 2 2 relations / 815 / hiver 2021-2022 DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti, Catherine Caron GRAPHISME tatou.ca ILLUSTRATIONS Sandrine Corbeil, Clément de Gaulejac, Jacques Goldstyn, Moridja Kitenge Banza, Natascha Niederstrass, Christian Tiffet RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Dominique Bernier, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Denise Couture, Eve-Lyne Couturier, Mireille D\u2019Astous, Claire Doran, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Robert Mager, Julie Perreault, Rolande Pinard, Jean-Claude Ravet, Louis Rousseau COLLABORATEURS ET COLLABORATRICES André Beauchamp, Bernard Hudon, Lorrie Jean- Louis, Valérie Lefebvre-Faucher, Jean-Claude Ravet, Ouanessa Younsi IMPRESSION HLN su du papie ec clé co te a t  % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Québec ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.La revue privilégie la rédaction épicène.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) 460, rue Sainte-Catherine Ouest, bureau 716, Montréal (Québec) H3B 1A7 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT ET BOUTIQUE EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1 006 003 784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN  - ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-72-3 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-73-0 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: - , poste  relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca ARTISTE INVITÉ ALEXIS AUBIN Alexis Aubin a étudié en communications à l\u2019Université de Montréal et la photographie au collège Marsan.Pour lui, les médias ont le pouvoir de sensibiliser et d\u2019informer sur les déis auxquels nous devons faire face collectivement.C\u2019est dans cette optique qu\u2019il inscrit son travail de photojournaliste et de communicateur pour des organismes humanitaires, s\u2019appliquant à documenter les effets des oppressions systémiques et des conlits sur les populations civiles.Depuis maintenant   ans, il partage sa vie entre l\u2019Amérique du Nord et l\u2019Amérique du Sud, où il réalise de nombreux projets.Les photographies présentées dans ce dossier de Relations sont tirées de deux séries.La première, intitulée Évincés, documente l\u2019éviction des jeunes locataires des lofts Moreau, à Montréal, en septembre 2013.Ce lieu de création, situé dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, sera par la suite rénové puis reloué à des locataires mieux nantis.La deuxième série, intitulée Pour Johanne, se concentre sur Jean-Félix, un jeune consommateur d\u2019opioïdes traversant de nombreuses di cultés \u2014 deuil, accident, vols, incarcération, thérapie, etc.Bien que toutes les dimensions de l\u2019exclusion dont fait état ce dossier ne soient pas représentées dans ces images, notamment celle vécue par les jeunes racisés et autochtones, Alexis offre ici un regard photographique rare au Québec en lien avec ce thème, et il nous fait plaisir de contribuer à le faire connaître. Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale p og essiste fo dé et soute u pa les Jésuites.Depuis  a s, elle œuv e à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.P h o t o : M i c h e l H u n e a u l t SOUTENEZ NOTRE ENGAGEMENT POUR UNE SOCIÉTÉ JUSTE : ABONNEZ-VOUS ! REVUERELATIONS.QC.CA 815 HIVER - 3 relations / 815 / hiver 2021-2022 SOMMAIRE 5 Éditorial OH MY GOD! Catherine Caron 6 Dans l\u2019œil de Goldstyn Jacques Goldstyn 7 Débat FAUT-IL LÉGALISER TOUTES LES DROGUES ?Line Beauchesne avec François Gagnon et Réal Morin 10 Espoir ESPOIR POUR LES PEUPLES AUTOCHTONES DU CHILI 11 Carnet LE PÈRE ET LA MORT de Ouanessa Younsi 12 Dossier LA JEUNESSE QU\u2019ON EXCLUT Emiliano Arpin-Simonetti LA COMMISSION ET LE RAPPORT LAURENT, UNE OCCASION MANQUÉE Table ronde avec Emmanuelle Bernheim, Jade Bourdages et Mélanie Bourque JEUNES RACISÉS : DE LA STIGMATISATION À LA CRIMINALISATION Karl Beaulieu DÉFIS ET ASPIRATIONS DE LA JEUNESSE EEYOU Tania Larivière PASSER DU CONTRÔLE À L\u2019ACCOMPAGNEMENT DES JEUNES MARGINALISÉS Céline Bellot POUR UNE ÉCOLE INCLUSIVE Marjorie Vidal et Marc-André Deniger L\u2019EXCLUSION POLITIQUE DES JEUNES, UNE VIEILLE HISTOIRE Francis Dupuis-Déri ACCUEILLIR LA DIVERSITÉ DE GENRE Charles-Antoine Thibeault DU POSITIF DANS LE NÉGATIF ?NON ! QUOIQUE.Marie-Chloé Veillette 39 Aux f rontières BONJOURRRRRRRE ! Lorrie Jean-Louis 42 CONCOURS «?JEUNES VOIX ENGAGÉES?» CONJUGUER INTERCULTURALISME ET ANTIRACISME POUR REPENSER LE VIVRE-ENSEMBLE David Carpentier 45 Regard LES MONNAIES LOCALES POUR UNE SOCIÉTÉ DE POSTCROISSANCE Christoph B.Stamm 49 La série CHANGER DE CARBURANT MAIS PAS DE MOTEUR Arnaud Theurillat-Cloutier 52 Ailleurs IRAN : LA DOUBLE RÉPRESSION Niloofar Moazzami 56 Grand entretien LE VEILLEUR AU MILIEU DE LA BRUME Entrevue avec Gilles Vigneault 62 En quête de sens LA PORTÉE ÉMANCIPATRICE DU CANDOMBLÉ AU BRÉSIL Farah Cader 65 Sur les pas d\u2019Ignace PERCÉES FÉMINISTES DANS LES ŒUVRES JÉSUITES Roxana Dulón 66 Chronique littéraire N\u2019oublie pas celle qui veille JE PENSE À TOI Valérie Lefebvre-Faucher 69 Culture LIVRES DOCUMENTAIRE 74 L\u2019art dans la cité LE BONHEUR DU MÉTISSAGE Paméla Kamar Le Centre justice et foi convie les chercheuses et chercheurs de même que les membres de la mouvance sociale chrétienne à la toute première édition des Rendez-vous de la Mémoire du christianisme social au Québec.Panel, ateliers, discussions et é?e io s co u es seront au cœur de cet événement.POUR PLUS DE DÉTAILS ET POUR S\u2019INSCRIRE, VOIR : PREMIÈRE ÉDITION DES RENDEZ-VOUS DE LA MÉMOIRE DU CHRISTIANISME SOCIAL AU QUÉBEC 8 décembre 2021, de 19 h à 21 h (sur la plateforme Zoom) 4 relations / 815 / hiver 2021-2022 ENTbE DEUX NUMÉbOS, bESTONS CONNECTÉS?! DÉCOUVREZ LES NOMBREUX CONTENUS DE NOTRE TOUT NOUVEAU SITE WEB : Deux nouvelles séries de balados ! En dialogue Des rencontres surprenantes en lien avec nos dossiers thématiques N\u2019oublie pas celle qui veille Notre chronique littéraire lue par son autrice, Valérie Lefebvre-Faucher Une nouvelle section Actualités régulièrement mise à jour avec de nouveaux articles et billets de blogue Nos archives de 2000 à aujourd\u2019hui, toujours en accès illimité pour nos abonnées et abonnés POUR NE RIEN MANQUER DE NOS PUBLICATIONS ET ACTIVITÉS, SUIVEZ-NOUS SUR LES MÉDIAS SOCIAUX OU ABONNEZ-VOUS À NOTRE INFOLETTRE ! revuerelations.qc.ca 5 relations / 815 / hiver 2021-2022 ÉDITORIAL OH MY GOD ?! Catherine Caron La question «?était loadée?».C\u2019est en ces mots que le premier ministre François Legault fulminait au sujet de la question-torpille posée par Shachi Kurl au chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet, lors du débat télévisé en anglais de la campagne électorale fédérale1.De la part d\u2019un fervent nationaliste qui prétend que la langue française au Québec est ce qu\u2019il y a de plus important, c\u2019est gênant.Mais ê e e cette pé iode de débats su le p ojet de loi  ui odiie la Cha te de la la 7ue 6 a çaise p ése té pa le gouvernement caquiste et dont l\u2019adoption est certaine, cela ne semble faire sourciller personne.Après tout, on entend régulièrement des francophones parler de leur bingewatching de séries télé, dire qu\u2019ils ont multi-taské toute la journée ou cherché des employés qui ont des skills pour leur team.C\u2019est sans parler de toutes ces personnes labbergastées par divers phénomènes qu\u2019elles trouvent de plus en plus awkward.Peu de francophones échappent à une certaine anglophilie au Québec.Si, jadis, la domination anglaise expliquait la nature colonisée du parler québécois, aujourd\u2019hui, alors que nous sommes certes «?maîtres chez nous?», l\u2019inluence de l\u2019hégémonie culturelle anglosaxonne reste manifeste, ici comme ailleurs.La musique et les séries américaines abreuvent une bonne partie de la population, du salon de coifure jusqu\u2019aux cercles médiatiques et universitaires.Leur inluence sur la langue s\u2019entend, à la faveur d\u2019une mondialisation qui étend la présence de l\u2019anglais dans les activités commerciales, académiques et j\u2019en passe.Certes, le français, l\u2019anglais, voire d\u2019autres langues peuvent ici s\u2019entrecroiser de manière créative dans le hip-hop ou le slam, par exemple, et il importe qu\u2019une langue ne soit ni calquée, ni igée, mais bien vivante et féconde.Toutefois, ne devrions- nous pas nous questionner davantage sur ce que cela signiie lorsque nous n\u2019arrivons plus à nous dire, à nous exclamer et à jurer dans notre propre langue plutôt qu\u2019en disant WTF?Quand nous pensons que notre langue ne nous ofre jamais le bon mot et que nous préférons puiser à l\u2019anglais \u2014 et non pas à d\u2019autres langues \u2014 dans une relation sans réciprocité?Plusieurs s\u2019imaginent même que l\u2019anglais est plus simple, une idée fausse que le linguiste Claude Hagège démolit de main de maître dans Contre la pensée unique (Odile Jacob, 2012), appelant à protéger la diversité des langues du monde contre l\u2019hégémonie de la nouvelle lingua franca.L\u2019attitude insouciante, voire décomplexée de nombreux francophones à l\u2019égard de l\u2019anglais, y compris chez ceux et celles qui veulent pourtant protéger les langues minoritaires, est la toile de fond inavouée du projet de loi 96.Il n\u2019y a donc rien d\u2019étonnant à ce que ce projet, malgré ses mérites, n\u2019ofre à certains égards qu\u2019une défense de façade du français.Incapable d\u2019agir sur ce qui en nous-mêmes ne résiste pas à l\u2019attrait de l\u2019anglais dans nos vies, cette défense agira faiblement sur nos résistances vacillantes face à la persistance d\u2019un impérialisme culturel anglo-saxon.Mais du côté des caquistes, il ne s\u2019agit pas de se regarder dans le miroir et de confronter la majorité francophone à son anglophilie courante, à son engouement élitiste pour les cégeps anglophones ou au taux alarmant d\u2019analphabétisme qui prévaut dans notre société pourtant si riche.Il s\u2019agit plutôt de braquer les projecteurs sur les autres, sans lier suisamment le souci de la langue aux enjeux plus larges de la culture et des conditions de vie et, surtout, sans admettre à quel point les francophones au Québec participent à leur lente assimilation vers l\u2019anglais.Certains de ces «?autres?» ont bien fait valoir en commission parlementaire qu\u2019il est pourtant possible d\u2019agir pour la sauvegarde du français au Québec, tout en respectant l\u2019esprit d\u2019ouverture à l\u2019égard des personnes immigrantes qu\u2019a insulé à la loi 101 son concepteur, Camille Laurin, avec une «?vision essentiellement humaniste [\u2026] d\u2019une langue commune au sein d\u2019une société plurielle2?».On sacriie cet esprit lorsqu\u2019on vise à interdire des usages possibles d\u2019autres langues que le français dans nos hôpitaux par exemple, et bien qu'il y ait des exceptions, pour communiquer avec des personnes immigrantes en besoin d\u2019aide et d\u2019empathie.L\u2019Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador est quant à elle allée plus loin, exigeant avec raison le respect intégral des droits constitutionnels et fondamentaux des peuples autochtones, qui incluent le droit, partout où ils vivent dans la province, d\u2019étudier dans leur langue maternelle, qu'il s'agisse de leur langue ancestrale ou seconde (le français ou l\u2019anglais donc).Ces voix seront-elles entendues?On peut en douter.Enfermés dans un nationalisme à la sauce comptable, rares sont les caquistes qui prendront même connaissance de ces interpellations, malheureusement.Si d\u2019aventure ils le faisaient, parions qu\u2019ils pousseraient un Oh my god?! bien senti.- Voir Le Devoir du 11 septembre 2021.- Lire le mémoire déposé à la commission parlementaire sur le projet de loi 96 par la professeure Jill Hanley, avec d\u2019autres chercheurs et chercheuses. relations / 815 / hiver 2021-2022 DANS L\u2019ŒIL DE GOLDSTYNN ?7 relations / 815 / hiver 2021-2022 FAUT-IL LÉGALISEb TOUTES LES DbOGUES?Dans le contexte de la crise des surdoses d\u2019opioïdes, le projet de décriminaliser toutes les drogues actuellement prohibées pour usage personnel fait son chemin au Canada.Il est appuyé par différentes instances de santé publique et même certains corps de police, dans une optique de réduction des éfaits.Mais cette esure est-elle suisa te pour bie e rayer les problè es liés au arché oir des drogues ?Comme avec le cannabis, la légalisation serait-elle une meilleure solution pour encadrer la production, la circulation et la consommation de drogues, en réduisant à la fois les multiples violences qui y sont liées, les intoxications et les surdoses ?Cette avenue ne risque-t-elle pas de provoquer une commercialisation abusive entraînant la consommation à la hausse ?Le débat est lancé.1 Il faut ett e i à la p ohibitio actuelle des d ogues Line Beauchesne L\u2019auteure, professeure titulaire au Département de criminologie de l\u2019Université d\u2019Ottawa, a notamment publié Les drogues : e jeux actuels et réflexio s ouvelles sur leur régulatio (Bayard, 2018) et La légalisatio du ca abis au Ca ada : e tre co ercialisatio et prohibitio  2.0 (Bayard, 2020) D\u2019emblée, une précision de vocabulaire s\u2019impose avant d\u2019aborder le sujet complexe de la légalisation des drogues actuellement prohibées.La légalisation signiie la création par le gouvernement d\u2019un environnement sécuritaire de consommation avec des réglementations sur la production, la mise en marché des produits, et des programmes de prévention et de traitement pour prévenir ou répondre à différents problèmes de consommation.Ces réglementations sur la production, comme on l\u2019a vu avec le cannabis, se traduisent par une diversiication des produits, mais également par la modiication des formes de consommation vers des usages plus à même d\u2019être gérés par les consommateurs et consommatrices grâce à de l\u2019information et des étiquetages appropriés.La légalisation n\u2019a donc rien à voir avec la décriminalisation de la possession personnelle de drogues qui est demandée actuellement par certains groupes.Cette décriminalisation signiierait que l\u2019on ne criminaliserait plus les personnes usagères, mais qu\u2019on maintiendrait leur obligation de s\u2019approvisionner sur le marché illégal où ni la qualité, ni la concentration des produits ne sont contrôlés.Si cela peut avoir des bienfaits en diminuant la répression, c\u2019est toutefois une option juridique très limitée en matière de santé publique.Des drogues de meilleure qualité Avec la légalisation, il est certain que les drogues vendues actuellement sur le marché illégal n\u2019auraient pas grand-chose à voir avec ce qui circulerait sur un marché réglementé.Par exemple, lors de la prohibition de l\u2019alcool, c\u2019était de l\u2019alcool à 90 % qui était le plus souvent vendu, ou encore de l\u2019alcool frelaté (appelé moonshine)?; il n\u2019y avait pas de traic de vin, de bière et encore moins de bière à 0,05 % d\u2019alcool.L\u2019alcool frelaté a disparu avec le retour d\u2019une légalisation réglementée qui a permis l\u2019arrivée sur le marché de produits moins nocifs présentant des concentrations en alcool variées et des étiquetages clairs permettant de les gérer adéquatement, surtout quand les concentrations en alcool sont plus élevées.Enin, les modes de consommation d\u2019alcool eux-mêmes étaient plus nocifs durant la prohibition, parce qu\u2019on consommait clandestinement et plus rapidement.Le retour à la légalité a permis d\u2019apprendre à consommer l\u2019alcool de manière plus sécuritaire grâce à la prévention et à des réglementations appropriées1.DÉBAT 8 relations / 815 / hiver 2021-2022 On peut s\u2019attendre à des changements similaires adve- nant la légalisation réglementée des drogues actuellement prohibées  : les produits frelatés disparaîtraient et des formes de consommation plus douces pourraient voir le jour, dans un contexte où il serait plus aisé d\u2019apprendre à consommer de manière sécuritaire grâce à de la bonne prévention.Il est très important de comprendre cette mutation des produits en circulation dans un marché réglementé, car ceux qui circulent sur le marché illégal et les modes de consommation qui y prévalent sont façonnés par les règles de ce marché.Certaines habitudes culturelles de consommation de drogues se modiieraient avec une ofre de produits plus sécuritaires, comme cela se produira avec le cannabis dans les années à venir.Pour cela, il faudra que des campagnes d\u2019information jouent bien leur rôle auprès des consommateurs.Lutter contre les inégalités Il faut souligner également que, tout comme la pandémie de COVID-19, la prohibition ne cause pas les inégalités sociales mais les rend plus visibles.Certaines personnes, voire certaines populations, sont plus vulnérables et à risque de développer des relations problématiques avec les drogues, qu\u2019elles soient légales (alcool, médicaments prescrits ou non) ou illégales, car cela vient répondre à des mal-être individuels ou collectifs.La solution n\u2019est pas la prohibition, mais la réduction de ces inégalités et l\u2019augmentation de la prévention et des soins.Bien sûr, passer d\u2019une prohibition nuisible en matière de répression et de santé publique à la légalisation n\u2019est pas une mince afaire, comme on l\u2019a vu avec le cannabis.Les réglementations sont complexes à mettre en place pour éviter la commercialisation à tout crin, mais également une espèce de prohibition 2.0 où les consommateurs et consommatrices demeureraient la cible d\u2019une stigmatisation qui permet de fermer les yeux sur les vulnérabilités personnelles ou de certains groupes sociaux.Ces enjeux sont majeurs et demandent des correctifs plus profonds, de même que des investissements conséquents dans les politiques sociales.En somme, la légalisation des drogues ne mettra pas in aux consommations problématiques liées aux vulnérabilités individuelles et aux inégalités sociales, qui doivent être l\u2019objet de politiques sociales et économiques plus larges, incluant la prévention et les soins.Elle peut toutefois permettre de réduire les problèmes de consommation liés à l\u2019incapacité d\u2019accéder à des produits sécuritaires de même que la stigmatisation des personnes utilisatrices de drogues2.Surtout, la légalisation vise à réduire les dommages causés par la répression ( judiciarisation de milliers de personnes qui vivent les multiples conséquences négatives d\u2019un casier judiciaire, violation des droits humains au nom de la lutte contre la drogue, etc.), la violence du marché illégal des drogues (luttes entre factions du crime organisé pour des territoires, ou menaces à l\u2019égard de citoyens)3 de même que la corruption des institutions et le blanchiment d\u2019argent (dans les hautes sphères du marché)4.2 Il faut che che des oies e t e les e cès de p ohibitio et les e cès de co e cialisatio François Gagnon et Réal Morin5 Les auteurs, respectivement conseiller scientifique spécialisé et médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive à l\u2019Institut national de santé publique du Québec, signent ce texte en leur nom personnel Le titre d\u2019un article de Line Beauchesne, publié il y a plus de 30 ans, posait une question éloquente pour l\u2019objet de débat qui nous concerne : «?De la criminalisation à la légalisation des drogues : de Charybde en Scylla?» (Criminologie, vol. 22, no 1, 1989).L\u2019expression fait référence à deux monstres de la mythologie grecque et signiie aller vers un péril en tentant d\u2019en éviter un autre.En l\u2019occurrence, deux conséquences deviendraient en partie évitables dans un régime où toutes les drogues seraient légalisées  : des décès liés à l\u2019absence de contrôle de la qualité des drogues et la criminalisation de personnes pour possession simple.Or, un tel régime pourrait paver la voie à ce qui aurait des conséquences très importantes pour la santé de la population si des précautions ne sont pas prises  : la commercialisation de masse de ces substances6.Les exemples des industries du tabac et de l\u2019alcool illustrent bien les efets potentiellement délétères de la commercialisation de masse que pourrait entraîner la légalisation.Au Québec, on a attribué 2850 décès prématurés à l\u2019industrie de l\u2019alcool en 2014.Celle du tabac n\u2019est pas en reste, avec une moyenne annuelle de plus de 13?000  décès dans la province.Toutes les évaluations de coûts sanitaires et sociaux disponibles mènent d\u2019ailleurs au même constat : ces deux industries génèrent des coûts sociaux et de santé largement supérieurs à ceux engendrés par les industries, légales ou non, qui se sont bâties autour des autres substances. relations / 815 / hiver 2021-2022 DÉBAT Certes, de nombreuses mesures ont permis de reprendre un contrôle relatif de l\u2019industrie du tabac \u2014 cette industrie d\u2019ailleurs connue pour avoir longtemps caché délibérément les résultats de ses propres recherches démontrant les méfaits de ses produits.Celle-ci déploie toutefois actuellement de grands eforts pour maintenir, voire accroître ses parts de marché, que ce soit par la vente de produits de vapotage ou le développement de marchés dans des juridictions où les niveaux de revenu et les contrôles étatiques sont plus faibles.Quant à l\u2019alcool, il fait l\u2019objet d\u2019un marketing intense et de plus en plus libéralisé, sous les pressions de l\u2019industrie, depuis au moins 30 ans.En outre, on ne devrait jamais oublier que ce sont d\u2019abord les personnes les plus défavorisées qui subissent les efets négatifs des succès commerciaux de ces deux industries.Tout cela n\u2019est toutefois pas une raison suisante pour éviter d\u2019explorer diverses voies alternatives au régime de prohibition des drogues en vigueur.Diverses initiatives peuvent servir de phares pour ce faire, qu\u2019elles se situent dans un registre de légalisation ou de décriminalisation.Ve d e pou aut e chose ue les p oits Même si cela est parfois diicile à concevoir aujourd\u2019hui, la légalisation n\u2019a pas à être synonyme d\u2019une commercialisation axée sur la recherche de proits et de croissance avant tout.L\u2019histoire économique du Québec recèle de nombreux exemples d\u2019entreprises dont les objectifs sont ou ont été autres.On peut penser aux entreprises collectives privées du secteur de l\u2019économie sociale, ou encore à des sociétés d\u2019État telles que la Commission des liqueurs (l\u2019ancêtre de la Société des alcools) et la Société québécoise du cannabis (SQDC).Dans son rapport annuel  2021, la SQDC précise d\u2019ailleurs que sa mission consiste à «?assurer la vente du cannabis [\u2026] dans une perspective de protection de la santé, ain d\u2019intégrer les consommateurs au marché licite du cannabis et de les y maintenir, sans toutefois favoriser la consommation?» (p. 7).Les coopératives de cannabis autorisées à distribuer uniquement à leurs membres (en Uruguay, mais aussi en Espagne et en Belgique, notamment) sont pour leur part des exemples d\u2019entreprises d\u2019économie sociale.Le contrôle de leurs activités présente certains déis pour les autorités publiques, comme l\u2019atteste l\u2019expérience espagnole, mais ceux-ci ne sont probablement pas insurmontables.Le principal déi ne paraît d\u2019ailleurs pas bien diférent de celui concernant les sociétés d\u2019État : le contrôle des dérives commerciales7.Décriminaliser la possession et contrôler la qualité des substances Plusieurs initiatives récentes ont permis de réduire la cri- minalisation des personnes qui consomment des drogues à l\u2019intérieur de cadres de prohibition généraux.On peut en distinguer deux types.Au Portugal, d\u2019abord, un changement législatif a fait en sorte qu\u2019un policier interceptant une personne en possession d\u2019une drogue à des ins de consommation personnelle a pour seule option de l\u2019enjoindre à se présenter devant une «?Commission de dissuasion de la toxicomanie?».Cette instance procède alors à une évaluation de sa situation et peut l\u2019inciter à utiliser certains services d\u2019aide et de soins ou lui servir un simple avertissement.Un second type d\u2019approche vise la réduction des méfaits et se traduit par une retenue dans l\u2019application des sanctions criminelles, sans nécessiter de changement de loi.On peut penser ici aux services de distribution de matériel de consommation, aux services d\u2019injection supervisée ou de logements à «?bas seuil?», notamment8.Un des services de réduction des méfaits peu implantés au Québec et méritant peut-être une attention plus sérieuse est celui dit d\u2019évaluation de la qualité des substances (drug checking).Nonobstant les limites et les déis qu\u2019elle pose, l\u2019implantation de tels services à large échelle pourrait-elle contribuer à rendre l\u2019approvisionnement clandestin plus sécuritaire?La question mérite d\u2019être soulevée.* Quoi qu\u2019il en soit, utiliser le droit criminel pour sanctionner la possession de drogues à des ins de consommation personnelle est sans doute une stratégie douteuse.D\u2019autres voies existent dans les registres de la légalisation et de la décriminalisation.Ces voies possèdent vraisemblablement le potentiel de s\u2019éloigner de Cha- rybde sans tomber sur Scylla.- Gregory Taylor, La consommation d\u2019alcool au Canada, rapport, Agence de santé publique du Canada, 2016.- Commission globale sur les drogues, rapport La perception du problème mondial des drogues.Vaincre les préjugés vis-à-vis des personnes qui consomment des drogues, 2017.- Commission globale sur les drogues, rapport La guerre aux drogues, 2011.- Commission globale sur les drogues, rapport L\u2019application des lois sur les drogues.Viser les responsables du crime organisé, 2020.- Avec la collaboration d\u2019Annie Montreuil et Jacinthe Brisson, respectivement co seillè e scie tii ue spécialisée et co seillè e scie tii ue à l\u2019INSPQ.- Voi le site Web du p ojet Coûts et é6aits de l\u2019usa7e de substa ces au Ca ada  .- Voir L\u2019évolution des pratiques commerciales de la Société des alcools du Québec, INSPQ, .- Les services de logements à bas seuil d\u2019accessibilité sont des offres de logements permanents supervisés dont l\u2019occupation n\u2019est pas conditionnelle à l\u2019abstinence en matière de consommation de drogues. 10 relations / 815 / hiver 2021-2022 ESPOIR POUR LES PEUPLES AUTOCHTONES DU CHILI Pour la première fois dans l\u2019histoire du Chili, c\u2019est une convention constitutionnelle élue au suffrage universel, en mai , qui rédige la nouvelle Constitution du pays.Autre première, c\u2019est une femme mapuche, Elisa Loncón, qui en assume la présidence.C\u2019est là un événement historique d\u2019une grande portée politique et symbolique, car la Constitution actuelle, héritée de la dictature de Pinochet (1973-1989), n\u2019accorde aucune reconnaissance aux peuples autochtones, spoliés et méprisés depuis si longtemps.Bien qu\u2019ayant grandi dans un village pauvre du Sud du Chili, Elisa Loncón a réussi un parcours universitaire impressionnant  elle détient deux doctorats et est professeure de linguistique à l\u2019Université de Santiago.Au lancement des travaux de la Convention, le   juillet dernier, c\u2019est dans sa langue \u2014 le mapudungun \u2014 qu\u2019elle a commencé son discours, saluant tous les peuples du Chili, qui compte dix ethnies autochtones formant  % de la population.Son peuple, les Mapuches, a une longue histoire de résistance \u2014 contre les Incas, puis contre les conquérants espagnols et, enin, contre l\u2019oppression de l\u2019État chilien.Aux côtés des Collas, des Quechuas et des Aymaras, du nord, ou encore des Rapa Nui de l\u2019île de Pâques, entre autres, les Mapuches placent leurs espoirs dans ce processus constituant pour que le Chili reconnaisse enin pleinement l\u2019autonomie des peuples autochtones et leurs droits \u2014 territoriaux, sociaux, culturels, linguistiques, etc.En ce sens, les Constitutions de Bolivie et d\u2019Équateur, qui posent les bases d\u2019un État plurinational, pourraient leur servir d\u2019inspiration.La Convention constitutionnelle chilienne rassemble  citoyens et citoyennes, dont  Autochtones pour  peuples, ce qui reste peu .Présents depuis plusieurs siècles au nord du pays, les afro-descendants n\u2019y ont toutefois aucun siège.Paritaire, l\u2019assemblée est composée d\u2019une majorité de collectifs qui ne sont ailiés à aucun parti politique établi, signe de la volonté de transformation sociale radicale portée par le vaste mouvement de contestation qui a secoué le Chili en 1.Cette convention constitutionnelle en est d\u2019ailleurs un des fruits les plus prometteurs.- Li e Ma ie-Ch isti e Do a , « Chili  les cha tie s d\u2019u e ouvelle dé oc atie », Relations, no  , p i te ps  .« NOTRE TRAVAIL EST DE TRANSFORMER LE CHILI EN UN PAYS PLURINATIONAL, INTERCULTUREL QUI NE BAFOUE PLUS LES DROITS DES FEMMES ET QUI PROTÈGE LA TERRE-MÈRE ET L\u2019EAU.» Elisa Loncón Elisa Loncón, élue présidente de la Convention constitutionnelle du Chili lors de sa session inaugurale, le  juillet , à Santiago.Photo : PC/Esteban Felix ESPOIR LE PÈbE ET LA MObT C\u2019 est toujours en juillet que la mort surgit, comme un couteau dans le dos de l\u2019été.Un cri très bas, en pleine nuit  : Ouanessa\u2026 Ouanessa.Comme s\u2019il t\u2019appelait d\u2019outre- tombe, ton père hurle ton nom à petite voix.Endormie, tu ne saisis pas tout de suite.Tu penses entendre ton ils.Mais il n\u2019emploie jamais ton prénom.Alors tu comprends que ton père va périr chez toi, comme s\u2019il n\u2019avait pas d\u2019autre demeure, lui, l\u2019immigrant, étranger partout et à lui-même.Tu te précipites au rez-de-chaussée.Ton père étoufe, comme s\u2019il se noyait dans ta maison.Tu lui tiens la main, le rassures, répètes les seuls mots que tu connais : je suis là, tout en composant le 911 en tremblant.De la main droite tu mesures son taux d\u2019oxygène avec le saturo- mètre, que tu gardes tel un bijou, pour les rares occasions.Auprès du répartiteur du 911 tu prends un ton de médecin, cela te rassure de savoir que le trépas advient avec un chifre \u2014 taux de saturation en oxygène : 64 %.Alors le répartiteur priorise l\u2019ambulance, tout en demandant si ton père est bleu.Bleu?Tu ne sais pas.Tu lui réponds qu\u2019il est arabe, et que les arabes ne deviennent pas tout à fait bleus.Tu résumes en disant il est en train de mourir sans savoir la couleur de la in.Tu raccroches, en tenant toujours la main de ton père.Il respire mal, mal.Tu lui fais le bouche-à-bouche.À ton père.Tu ne peux pas le laisser crever sans faire ta part pour sa vie.Les pompiers arrivent.Tu leur racontes l\u2019histoire de l\u2019humanité  : vivre, mourir.Ils lui donnent de l\u2019oxygène, tout en parlant avec des codes.Cette nuit les chifres te rassurent mieux qu\u2019un poème.Puis les ambulanciers débarquent comme des dieux.Débute une chorégraphie du soin, parfaitement rythmée au son de la détresse.Tu alternes entre sang-froid et pleurs comme si en toi quelqu\u2019un coupait les veines, puis les recollait.Ton père devient un corps branché à des ils, qu\u2019on attache sur une civière.Sa cage thoracique se soulève comme celle d\u2019un enfant dans les bras d\u2019une mère.Il cherche à lutter pour la vie simple, celle qui goûte le café, celle où on reste le père de quelqu\u2019un.Tu remercies les pompiers et les ambulanciers, qui ferment la portière en amenant ton père, que tu aurais dû apprendre plus tôt à aimer.Tu leur demandes à quel hôpital ils l\u2019amèneront.Le plus proche.On veut qu\u2019il se rende.Il faut arriver avant la mort.Tu enfourches ton vélo.Tentes de rattraper l\u2019ambulance qui, comme une étoile ilante, disparaît dans le noir.La ville est remplie de fêtards qui ignorent la vraie nuit, celle où les poumons se taisent et où le cœur casse.Lorsque tu arrives à l\u2019urgence, ton père est déjà en réanimation.Salle numéro 1.Tu es soulagée, tu te dis que la numéro 2 doit être moins eicace.Un agent de sécurité t\u2019invite à patienter sur un banc.C\u2019est donc ici que tu passeras la nuit à attendre de savoir si ton père est mort ou ressuscité.Près de l\u2019ambulance, tu as récité en boucle le Notre Père, en pensant que cela valait la peine de prendre une chance, et le mot père résonnait en toi comme une histoire que tu n\u2019as pas suisamment lue.Tu penses à la chance de ton père, car s\u2019il avait été chez lui, il serait déjà décédé.Tu cherches des signes à la place des morts.Avant que tu ne quittes pour l\u2019hôpital, ton conjoint t\u2019a dit que tu as sauvé la vie de ton père.Or, tu ignores si elle est sauvée, tu espères, tu pries, en te jugeant un peu ridicule de joindre tes mains ensemble, comme te l\u2019avait montré ta grand-mère.Mais sans unir tes paumes tu as peur que Dieu ne te croie pas.Tu restes sur le banc, tu y resteras toute ta vie s\u2019il le faut.Si ton père meurt et que tu es partie dormir, tu ne pourrais pas te le pardonner.Et le fœtus en toi non plus.Alors tu attends ton père, le seul que tu aimes.Et s\u2019il sort vivant de la mort, tu te promets que tu le lui diras.11 relations / 815 / hiver 2021-2022 CARNET Ouanessa Younsi L\u2019auteure est poète et psychiatre P h o t o : F r a n ç o i s M e l l e t 12 relations / 815 / hiver 2021-2022 LA JEUNESSE QU\u2019ON EXCLUT Alors que le rapport de la commission Laurent sur la protection de l\u2019enfance et de la jeunesse en appelait récemment à instaurer une «?société bienveillante?» pour les jeunes, qu\u2019en est-il vraiment?Quel avenir ofre-t-on à toute une partie de la jeunesse au Québec, celle à qui le système ne sourit pas, qu\u2019on marginalise, voire criminalise au lieu de l\u2019inclure?Quelle place accorde-t-on à la jeunesse militante que l\u2019on refuse d\u2019écouter sous prétexte qu\u2019elle est trop verte, trop woke, trop radicale ou trop diférente?Ce dossier nous met face à la jeunesse qu\u2019on exclut et face au miroir qu\u2019elle nous tend.13 relations / 815 / hiver 2021-2022 DOSSIER Sur le toit des lofts Moreau, avec à l\u2019arrière-plan le château d\u2019eau, s bole de l\u2019i euble, juillet , photo tirée de la série Évincés.Photo : Alexis Aubin Emiliano Arpin-Simonetti \u2022 \u2022 \u2022 S i la jeunesse éternelle est une obsession contemporaine, ce fantasme a bien peu à voir avec les déis et enjeux propres à cette période transitoire de la vie, remplie d\u2019ambiguïtés et aux contours luctuants.Dans les faits, il faut l\u2019avouer, on se soucie peu de la jeunesse réelle.Celle qui doit composer avec les exigences de plus en plus complexes qu\u2019on impose comme préalables à la vie adulte dans nos sociétés productivistes.Celle qui doit apprendre à décoder ce qu\u2019on attend d\u2019elle à travers les signaux contradictoires qu\u2019on lui envoie sans cesse, tout en apprivoisant ses désirs en pleine efervescence, ses craintes, ses tiraillements, ses fureurs.Celle, en somme, qui cherche sa place à tâtons dans le monde déroutant que nous lui transmettons.Cette indiférence mâtinée d\u2019inquiétude à l\u2019égard de la jeunesse laisse souvent place à une crainte plus ou moins difuse dès lors qu\u2019il est question de celle qui peine à se conformer à la norme, de celle qui la refuse et la conteste, ou de celle qui n\u2019y est tout simplement pas incluse.Cette peur se nourrit de représentations négatives \u2014 du jeune membre de gang à la jeune fugueuse en passant par les jeunes wokes, trans, ou non binaires \u2014 et sert trop souvent d\u2019alibi à tout un attirail de moyens de contrôle tantôt subtils et placés sous le signe de la bienveillance, tantôt contraignants, voire carrément répressifs.Or, ce rélexe nous exempte collectivement d\u2019une profonde remise en question concernant l\u2019étroitesse de la voie qui mène à l\u2019inclusion.C\u2019est donc à cette jeunesse qu\u2019on exclut et au miroir qu\u2019elle nous tend que nous avons voulu nous intéresser dans le présent dossier, à rebours d\u2019une société qui la voit au mieux comme un problème à gérer, au pire comme une menace à l\u2019ordre social.D\u2019autant que nombreux sont les exemples récents qui révèlent notre faillite à son égard.La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent, en est un.Les multiples problèmes qu\u2019elle a mis en lumière au sein du système censé protéger la jeunesse sont connus depuis longtemps \u2014 les principales solutions aussi \u2014, mais la volonté politique de s\u2019y attaquer réellement semble toujours faire défaut.La réponse timide du gouvernement caquiste au rapport Laurent l\u2019illustre bien, comme le soulignent les chercheuses Jade Bourdages, Emmanuelle Bernheim et Mélanie Bourque dans le présent dossier.Mais les constats critiques qu\u2019elles dressent à l\u2019égard du rapport lui-même sont aussi troublants.Trop peu entendus sur la place publique, ils lèvent le voile sur une forme d\u2019aveuglement face aux causes structurelles des problèmes : la pauvreté, le classisme et le racisme \u2014 systémique ou ordinaire \u2014, entre autres.Ils rappellent aussi qu\u2019à défaut d\u2019en tenir compte, nous sommes condamnés à reproduire et même à ampliier l\u2019exclusion vécue par les jeunes qui passent par le système de protection de la jeunesse.Le rôle de la police à l\u2019égard des jeunes racisés ou Autochtones est un autre problème très actuel qui concourt à leur prise en charge pénale et à leur exclusion.La campagne électorale municipale qui vient de se terminer l\u2019a bien montré.À écouter les principaux candidats, mais aussi la ministre de la Sécurité publique, la métropole québécoise serait assiégée par des bandes armées de jeunes Noirs, Arabes ou hispaniques ayant perdu tout repère moral.Compte tenu de la méiance que nourrissent ces représentations insidieuses à l\u2019égard de l\u2019ensemble des jeunes racisés \u2014 et en particulier au sein des corps de police \u2014, on se serait attendu à un peu de retenue.Surtout, on n\u2019observe que peu ou pas de recul critique concernant les sources de la violence et de la criminalité, et encore moins concernant le fait que les solutions policières promises risquent d\u2019aggraver un proilage policier largement documenté.Les jeunes Noirs et racisés de certains quartiers risquent ainsi d\u2019être encore plus ciblés pour des infractions qui n\u2019ont rien à voir avec les crimes par armes à feu, alimentant une dynamique qui les stigmatise, les ju- diciarise et les rend au inal encore plus vulnérables au décrochage scolaire et au risque de tomber dans la criminalité.Enin, alors qu\u2019elle devrait être le lieu où l\u2019on vise à égaliser les chances pour tous les jeunes, quelle que soit leur provenance sociale, ethnique, voire géographique, l\u2019école reproduit encore trop souvent les inégalités.La pandémie l\u2019a cruellement exposé, alors que les exigences du téléenseignement ont d\u2019emblée exclu les jeunes moins favorisés (par manque d\u2019accès à l\u2019équipement informatique nécessaire, ou à un espace et à un soutien adéquats pour étudier à la maison).Nombreux aussi sont ceux et celles qui dénoncent la ségrégation scolaire qui résulte du fait que le réseau privé et les écoles publiques à projet particulier se réservent les élèves les plus favorisés, laissant le réseau public régulier, déjà en manque chronique de ressources, absorber le nombre exponentiel d\u2019élèves faisant face à des diicultés diverses.Entre crispations et espoir Ces quelques exemples montrent à quel point les jeunes vivant déjà des diicultés et des situations d\u2019exclusion naviguent dans un système fait d\u2019institutions qui n\u2019arrivent pas (ou très mal) à leur donner une chance et produisent de l\u2019exclusion de manière systémique.La gestion néolibérale qui prévaut dans nos services publics depuis quelques décennies y est certes pour beaucoup.Des services sociaux à la Direction de la protection de la jeunesse 14 relations / 815 / hiver 2021-2022 en passant par l\u2019école et les organismes communautaires, le détournement des missions sociales de l\u2019État, l\u2019austérité budgétaire et la nouvelle gestion publique ont laissé le personnel à bout de soule et en manque d\u2019efectifs presque chronique, avec de graves conséquences pour les populations ayant moins de ressources.Mais cela montre aussi le rapport crispé et ambigu que notre société entretient avec la transformation sociale, que l\u2019émergence des nouvelles générations incarne forcément, ne serait-ce que dans l\u2019imaginaire.L\u2019hystérie anti-woke qui s\u2019est emparée du Québec (et d\u2019autres pays occidentaux) témoigne bien de la crainte qu\u2019inspire une partie de la jeunesse actuelle et les valeurs qui lui sont associées \u2014 bien que ces dernières, de l\u2019écologie à l\u2019antiracisme en passant par la luidité du genre, ne lui soient en rien exclusives.Le fait que le terme woke soit avant tout utilisé pour discréditer certaines luttes par des personnes qui occupent des positions de pouvoir (du premier ministre aux chroniqueurs surexposés des grands médias) montre bien sa fonction fourre-tout et réactionnaire.Mais malgré les moyens de moins en moins subtils déployés pour assurer la reproduction des structures sociales actuelles, la jeunesse qui lutte arrive à susciter beaucoup d\u2019espoir de changement, et ce, au sein de tous les groupes d\u2019âge.C\u2019est que la jeunesse, comme le disait Bourdieu, n\u2019est souvent qu\u2019un mot, qui sert à délimiter le partage du pouvoir dans diférents champs de l\u2019espace social.Ainsi, le mouvement des grèves mondiales pour le climat lancé par Greta Thunberg, les mouvements de jeunes contre les armes à feu aux États-Unis ou encore le printemps étudiant de 2012, pour ne donner que ces exemples, donnent lieu à des mobilisations intergénérationnelles qui suscitent l\u2019espérance d\u2019un monde plus vert, plus juste, plus solidaire et plus ouvert au pluralisme.Diicile, dans un dossier comme celui-ci, de passer sous silence la situation des jeunes Autochtones.Les dynamiques d\u2019exclusion auxquelles ils et elles font face sont multiples et découlent de nombreux facteurs, à commencer bien sûr par la marginalisation que leur impose la structure coloniale des États canadien et québécois, sans oublier les conséquences encore actuelles de la politique génocidaire des pensionnats.Cela dit, même si la situation difère d\u2019une nation à l\u2019autre et même d\u2019un milieu de vie à l\u2019autre, ces jeunes constituent une force qui permet d\u2019envisager l\u2019avenir diféremment, d\u2019autant que la démographie joue en leur faveur : chez certains peuples, comme les Eeyou et les Inuit, les moins de 24 ans représentent plus de la moitié de la population.Consciente de ses racines et de plus en plus outillée et déterminée à prendre son avenir en main, cette jeunesse permet d\u2019espérer que nos relations avec les Premiers Peuples sur ce territoire que nous avons en partage avanceront sur le terrain d\u2019une véritable égalité.Pour cela, quel que soit notre âge, il faudra que nous ayons le courage de regarder dans le miroir grossissant que nous tend la jeunesse d\u2019aujourd\u2019hui, et en particulier celle qui nous confronte aux failles de notre modèle de société.Il en va de notre capacité collective d\u2019afronter les déis \u2014 nombreux et périlleux \u2014 de demain.Il en va, surtout, de la dignité et de la liberté de ces jeunes personnes.Moment de détente entre deux dé é age e ts, jui , photo tirée de la série Évi cés.Photo : Alexis Aubin 15 relations / 815 / hiver 2021-2022 DOSSIER Table ronde avec : Emmanuelle Bernheim, professeure titulaire à la Section de droit civil de la Faculté de droit de l\u2019Université d\u2019Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en santé mentale et accès à la justice Jade Bourdages, professeure au Département de travail social de l\u2019UQAM Mélanie Bourque, professeure titulaire au Département de travail social de l\u2019UQO.Amorcés le 30 mai 2019, les travaux de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent, ont permis d\u2019entendre une grande variété de témoins, d\u2019experts et d\u2019expertes ainsi que des citoyennes et des citoyens au cours de ses audiences et forums régionaux.Son rapport, déposé le 4 mai 2021, contient une soixantaine de recommandations sur des aspects allant des changements législatifs en matière de droit de l\u2019enfance à l\u2019importance de miser sur la prévention, en passant par la gouvernance et l\u2019intervention de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).Plusieurs ont salué la mise en lumière de nombreux problèmes bien connus : organisation du travail déiciente au sein de la DPJ?; manque de ressources des organismes communautaires?; ravages de la réforme Barrette dans le système de santé et de services sociaux, etc.Mais l\u2019absence d\u2019une rélexion davantage structurelle sur les inégalités sociales de même que sur l\u2019approche et les pratiques de la DPJ lui attire aussi de sérieuses critiques, trop rarement entendues.Pour les aborder de manière plus approfondie, nous en avons discuté avec trois chercheuses spécialisées en la matière1.LA COMMISSION ET LE bAPPObT LAUbENT, UNE OCCASION MANQUÉE relations / 815 / hiver 2021-2022 Comment avez-vous accueilli le rapport Laurent ?Identifie-t-il selon vous les bons problèmes concernant la protection de la jeunesse et propose-t-il les bonnes solutions ?Jade Bou dages  : Pour répondre à ces questions, il faut revenir au contexte ayant mené à la création de la Commission.On a tendance à réduire celui-ci au cas de la illette de Granby décédée tragiquement.Or, ce triste événement est malheureusement un cas parmi d\u2019autres de négligence, de maltraitance et de décès qui ne sont pas rapportés dans les médias et que le système de protection de l\u2019enfance actuel est incapable de prévenir.C\u2019est aussi un cas parmi d\u2019autres de lésions de droits dans les pratiques mêmes de nos institutions publiques telles que la DPJ.Ce système de protection traverse en fait une énorme crise de légitimité.Ce constat vaut aussi ailleurs qu\u2019au Québec : il y a eu des commissions d\u2019enquête dans la plupart des États qui ont un système de protection comparable au nôtre.Les problèmes conjoncturels, les conditions de travail pénibles du personnel ou encore la réforme Barrette n\u2019ont fait qu\u2019exacerber un problème de fond situé bien en amont et qui n\u2019est pas dû à une «?simple?» question de gestion technocratique.On peut lire entre les lignes du rapport Laurent un constat d\u2019échec à cet égard, mais jamais il n\u2019est rendu explicite.Au contraire, on fait comme si la DPJ n\u2019avait rien à se reprocher, si ce n\u2019est qu\u2019elle doit en quelque sorte se «?moderniser?» pour s\u2019ajuster à la complexi- ication des enjeux.Pourtant ce n\u2019est pas ce qui a été dit durant les audiences, bien au contraire.Alors que plusieurs témoignages ont soulevé le fait que la DPJ n\u2019arrive pas à faire convenablement son travail, on aurait pu s\u2019attendre à ce que le rapport recommande de réduire ses mandats qu\u2019elle n\u2019arrive plus à remplir.Or, c\u2019est l\u2019inverse qui se produit  : on demande par exemple de conier à la DPJ la responsabilité de la prévention.Ce que je reproche à ce rapport, c\u2019est qu\u2019il fait l\u2019économie d\u2019une rélexion de fond.À aucun moment les inalités des pratiques d\u2019intervention n\u2019y sont interrogées.On a raté une occasion historique d\u2019aller au fond des choses, parce que malgré les limites de l\u2019exercice, c\u2019est très rare des commissions d\u2019une telle envergure.Le rapport traite de la protection de l\u2019enfance et de la jeunesse comme si c\u2019était un système détaché des autres sphères d\u2019activité de notre vie sociale et de l\u2019ensemble de la société.On ne veut pas voir les liens qui les relient.Par exemple, si le rapport soulève le problème de la sur-représentation des enfants autochtones parmi les jeunes placés à la DPJ, aucun lien n\u2019a été fait avec notre histoire coloniale et les cadres normatifs qui déterminent encore aujourd\u2019hui nos pratiques.Méla ie Bou ue : Ce problème de fond renvoie directement à la nouvelle gestion publique mise de l\u2019avant depuis des décennies et aux soi-disant bonnes pratiques qu\u2019elle impose et qui se résument souvent à des recettes technocratiques applicables à toutes les sauces, axées sur l\u2019eicacité comptable et technique, mais peu centrées sur la réalité humaine et sociale.C\u2019est vrai que ce contexte afecte directement les conditions de travail et la possibilité même de l\u2019exercer correctement, comme l\u2019indique le rapport.Mais tous les problèmes ne découlent pas uniquement de là.Il y a aussi la manière dont le travail social se pratique et la culture qui prévaut au sein de l\u2019institution qui doivent être prises en compte.Si le travail social peut donner aux gens du pouvoir sur leur vie, il peut aussi leur en enlever lorsqu\u2019il est très normatif et ne prend pas en compte les conditions de vie des personnes.C\u2019est aussi ce qui est en cause dans le cas de la DPJ.C\u2019est de cela dont il aurait fallu parler.Mais le caractère indépendant de la Commission a été grandement édulcoré en dirigeant les consultations et forums citoyens dans un sens précis au lieu d\u2019être sans contraintes.On pouvait donc déjà imaginer ce qui allait apparaître dans le rapport, et ce, dès le début des travaux de la Commission.E a uelle Be hei  : Quand des gens voulaient parler d\u2019enjeux spéciiques qui sortaient du cadre préétabli, soit on les rappelait à l\u2019ordre en leur rétorquant que ça ne concernait pas le mandat de la commission d\u2019enquête, soit ils n\u2019étaient tout simplement pas invités à témoigner.Pour ce qui est des recommandations du rapport, on connaît déjà celles qui seront mises en œuvre par le gouvernement, puisqu\u2019elles ont été annoncées avant même sa sortie (comme le mandat de prévention assumé par la DPJ et la création d\u2019une direction nationale).Quant aux recommandations juridiques, ce sont des mesures peu engageantes.Quels changements dans les pratiques pourraient découler de la création d\u2019une charte des droits des enfants, par exemple?En opposant les enfants et leur famille, le rapport fait complètement l\u2019impasse sur les droits des familles et sur les droits des enfants en tant que membre de leur famille, accentuant un problème déjà existant.Mais j\u2019aimerais revenir sur l\u2019occasion manquée évoquée par Jade d\u2019avoir une approche plus structurelle, systémique, des problèmes.Comme trop souvent, on tente d\u2019éteindre des feux plutôt que de les prévenir, d\u2019en chercher la source.On ne peut aborder le dysfonctionnement du système de la protection de l\u2019enfance et de la jeunesse sans prendre en compte l\u2019ensemble de la société.La raison pour laquelle des enfants et des familles sont pris en charge repose en grande partie sur l\u2019état lamentable des services sociaux et sur le manque criant de ressources et de inancements qui y sont alloués, laissant ces familles dans une situation toujours plus précaire.À cela s\u2019ajoute le manque de services scolaires, de soutien aux enfants en diiculté?; la liste peut être longue.On aura beau améliorer le travail de la DPJ, si on ne fait rien en matière 17 relations / 815 / hiver 2021-2022 DOSSIER de services sociaux, de lutte contre la pauvreté, on manque complètement le bateau.Je crains qu\u2019à cause de cela, la commission Laurent n\u2019ait inalement que peu d\u2019utilité.On sait par ailleurs très bien que parmi les familles dont la DPJ s\u2019occupe actuellement, plusieurs parents sont eux- mêmes des «?enfants de la DPJ?».Rien dans le rapport nous indique que ce constat d\u2019échec va changer, si le gouvernement s\u2019obstine à ne pas investir davantage dans les services sociaux.Et c\u2019est manifestement le cas.Pourtant, le rapport insiste beaucoup sur la faillite de la réforme Barrette, sur les effets néfastes de la réduction de services sociaux, et surtout, sur l\u2019importance de la prévention.N\u2019est-ce pas là une façon d\u2019aller en amont du problème, de pointer ses causes structurelles ?M.B. : Toute la question de la prévention dépend de ses prémisses : une prévention qui tient compte des inégalités aura des efets directs positifs sur la santé et les conditions de vie des personnes visées.Mais ce n\u2019est pas de ce type de prévention dont parle le rapport?; il s\u2019agit plutôt d\u2019une approche qui consiste à cibler de manière précoce les familles à risque.J.B.  : Et de quelles familles parle-t-on sinon, des familles pauvres, racisées, marginalisées, étiquetées comme plus enclines à la violence, à la négligence, aux abus sexuels, etc.?C\u2019est vrai que c\u2019est ce qui ressort des statistiques de la DPJ, mais c\u2019est tout simplement parce que ce sont précisément ces familles que notre société et la DPJ ciblent et qui demeurent l\u2019objet d\u2019une surveillance constante de nos institutions publiques.M.B. : Par ailleurs, il est vrai que le rapport soulève le fait qu\u2019il y a moins de ressources, moins de temps d\u2019intervention pour les familles qui se retrouvent à la DPJ et plus de familles laissées à elles-mêmes avec les conséquences terribles que cela entraîne.Mais la question est de savoir comment on fait face à cette situation, quels services on veut privilégier?En mettant l\u2019accent sur le ciblage et le dépistage précoces de familles cataloguées comme étant à risque \u2014 par exemple en recommandant d\u2019imposer une déclaration obligatoire de grossesse au Québec \u2014, on fait l\u2019impasse sur les services qui doivent leur être oferts et qui ne le sont pas.De plus, et c\u2019est ce qui est étonnant du rapport, on va carrément contre l\u2019avis de la plupart des témoignages d\u2019intervenantes et d\u2019intervenants qui identiiaient clairement que l\u2019un des problèmes majeurs de la DPJ est le fait qu\u2019elle soit devenue la première porte d\u2019entrée des services de protection de la jeunesse, alors qu\u2019elle doit rester un service de dernier recours.Avec la prévention par ciblage précoce, on va dans le sens contraire.On veut qu\u2019elle embrasse plus large, tout en tournant le dos à des problèmes Sam se préparant à déménager, juillet , photo ti ée de la série Évincés.Photo : Alexis Aubin 18 relations / 815 / hiver 2021-2022 DOSSIER relations / 815 / hiver 2021-2022 récurrents  : l\u2019absence d\u2019accueil dans les CLSC et l\u2019insui- sance des ressources communautaires pour répondre aux besoins des familles pauvres, entre autres.On ne mentionne nulle part dans le rapport qu\u2019il faut travailler en lien avec les ministères de la Santé et des Services sociaux, du Travail ou encore de l\u2019Éducation, par exemple, pour améliorer les conditions de vie de ces familles, pour développer de meilleures politiques familiales, etc.C\u2019est bien beau d\u2019accentuer la première ligne, en favorisant des interventions et des accompagnements, mais si on ne précise pas les inalités de nos pratiques, on est dans l\u2019intervention préventive et le ciblage précoce (qui sert, soyons francs, le seul contrôle des populations) plus que dans la prévention.Tout ceci risque seulement de mener à plus de ciblage et de proilage.E.B. : Pour ce qui est de la prévention précoce en protection de la jeunesse, on n\u2019est pourtant pas en terrain inconnu avec ces enjeux.Elle se pratique ailleurs depuis des décennies \u2014 notamment en Angleterre \u2014 et elle est très bien documentée : ses conséquences sont catastrophiques.On est en plein dans une logique de contrôle.La théorie de l\u2019intervention par ciblage précoce est très ancienne.L\u2019idée qui la sous-tend, c\u2019est que la pauvreté et la délinquance se transmettent de génération en génération et que si on retire les enfants de leur milieu pour les conier à des familles issues de milieux plus aisés, on peut couper ce cycle.C\u2019est en partie ce qu\u2019on a voulu faire en coniant les enfants autochtones à des familles blanches, sans parler du racisme sous-jacent à une telle mesure.Ce qui est le plus préoccupant dans cette approche, c\u2019est que les familles n\u2019ont aucun droit.Nulle part dans le rapport il n\u2019est dit qu\u2019elles en ont.Les familles sont présentées comme si elles devaient se soumettre docilement à ce qui est déterminé comme étant le meilleur intérêt de l\u2019enfant \u2014 sans vraiment le déinir par ailleurs.On n\u2019envisage même pas que pour un enfant, l\u2019idéal serait de rester dans son milieu familial, même s\u2019il n\u2019est pas parfait, et qu\u2019en soutenant la famille on pourrait en arriver à une situation favorable à l\u2019enfant.Est-ce si évident que l\u2019intérêt de l\u2019enfant est d\u2019être sous tutelle et d\u2019être adopté?Pas si on se ie aux témoignages entendus lors de la Commission, en tout cas.Voulons-nous vraiment aller vers le modèle anglais, qui permet d\u2019enlever des droits aux parents dès l\u2019annonce de la grossesse?Lorsqu\u2019un enfant est retiré de sa famille, les parents ont six mois pour démontrer qu\u2019ils sont capables d\u2019en ravoir la garde.Pour ce faire, on observe leurs moindres faits et gestes dans des maisons sous surveillance ou lors de rencontres supervisées.Au bout de six mois, s\u2019ils n\u2019ont pas réussi à convaincre de leurs capacités parentales, leurs liens avec l\u2019enfant se voient déinitivement rompus.Cette approche évacue ce qui, selon moi, est capital dans la prévention, à savoir les causes structurelles.Or, pour revenir à la DPJ, il n\u2019y a aucune obligation pour elle d\u2019ofrir des services aux familles.En efet, les décisions judiciaires recommandent que les parents accèdent à une multitude de services (sociaux, de santé, scolaires, etc.), et non que ces services leur soient oferts.Le fait que les services soient indisponibles pour diférentes raisons fait en sorte que la situation familiale n\u2019évolue pas dans le sens voulu par la Cour.Mais la protection de la jeunesse étant une course contre la montre, l\u2019indisponibilité des services équivaut dans les faits à une incapacité des familles de démontrer leur bonne volonté et donc de récupérer la garde de leurs enfants.J.B. : Pour revenir à la question des inalités de l\u2019intervention, un problème qui est ressorti très fortement durant les audiences est celui de l\u2019instabilité dans les services de la DPJ : des jeunes se font changer de famille d\u2019accueil de multiples fois.Or, quand on lit le rapport, ce ne sont pas tant les services qui sont en cause mais les familles biologiques : ce serait à cause d\u2019elles que les enfants vivent cette instabilité.Dans le chapitre intitulé «?Garantir aux enfants une famille pour la vie?», on met ainsi de l\u2019avant une réforme législative, au nom de l\u2019intérêt de l\u2019enfant, mais au détriment des droits des familles, ain de permettre à l\u2019enfant d\u2019être adopté plus rapidement par la famille d\u2019accueil.À première vue, cela pourrait paraître vertueux, si ce n\u2019était qu\u2019on vise en fait à donner carte blanche à la DPJ pour intervenir et à éliminer les obstacles qui limitent tant bien que mal le ciblage précoce.Si ces recommandations sont appliquées, ce sera à la famille qui se fait enlever son enfant de prouver dans un temps très court qu\u2019elle est capable d\u2019en avoir la garde.Si elle échoue, elle perdra tous ses droits sur l\u2019enfant.On recule 100 ans en arrière, même si le phrasé pour justiier ces mesures coercitives est plus sophistiqué qu\u2019à une autre époque.C\u2019est vrai que des jeunes ont dit ne pas vouloir retourner dans leur famille biologique en raison de l\u2019instabilité que cela occasionnait, mais pour plusieurs c\u2019est parce qu\u2019ils savaient que s\u2019ils revivaient des problèmes avec leur famille, ils ne pourraient plus revenir ensuite au même service de la DPJ qui, entretemps, aurait pris en charge d\u2019autres enfants.Il y a une foule d\u2019exemples de ce genre qui montrent que le rapport ne relète pas ce qui a été relevé dans les audiences.Pour n\u2019en donner qu\u2019un dernier : personne n\u2019y demandait la création d\u2019une nouvelle direction nationale comme celle qui a été recommandée et qui a été créée par le gouvernement.Ce qui était demandé, c\u2019est un ombudsman capable d\u2019enquêter réellement sur les pratiques de la DPJ.Quelqu\u2019un d\u2019indé- 20 relations / 815 / hiver 2021-2022 pendant qui relèverait directement de l\u2019Assemblée nationale et non du gouvernement, et dont les pouvoirs et les décisions seraient contraignants en matière d\u2019imputabilité.M.B. : Aux audiences, on demandait aussi de ramener la DPJ à des dimensions régionales, de redonner du pouvoir aux institutions locales, pour qu\u2019elles aient plus de marge de manœuvre dans leurs interventions.Non seulement le rapport, en recommandant «?un leadership fort?», ne le fait pas, mais avec la nomination d\u2019une direction nationale, il rajoute une instance de surveillance et de contrôle et renforce la centralisation.Il est clair qu\u2019à cet égard, il fait écho à la tendance actuelle qui est de centraliser la gouvernance.On veut que tous les pouvoirs soient conférés à une personne pour qu\u2019elle puisse tout contrôler d\u2019en haut \u2014 sans jamais être tenue imputable dans le cas de lésions de droits, par exemple.Ce genre de réforme structurelle vise la plupart du temps à réduire les services oferts, et ça init par rendre les conditions de travail intenables.Déjà, la DPJ soufre d\u2019un véritable exode.Dans certains services, la moyenne d\u2019âge est de 23  ans.Cela a pour conséquence, outre le manque d\u2019expérience du personnel, que la transmission des savoirs \u2014 expérientiels et relationnels et non livresques \u2014 des plus anciens aux plus jeunes tout frais sortis de l\u2019université, ne se fait pas.On se rabat sur la théorie et les directives venues d\u2019en haut.De plus, les intervenants et intervenantes ont trop de familles à charge, rendant impossible un accompagnement convenable.Ils et elles sont constamment confrontés à des dilemmes éthiques qui les déchirent intérieurement, notamment face aux approches technocratiques préconisées.Dans certains services, les intervenantes passent 70 % de leur temps dans la reddition de compte et 30 % dans l\u2019intervention.C\u2019en est scandaleux.E.B.  : On demeure dans une logique néolibérale d\u2019organisation des services, une réforme Barrette 2.0 appliquée à la DPJ, en quelque sorte, mais à la diférence que cette fois-ci elle serait prétendument légitimée par des forums citoyens et professionnels tenus dans le cadre de la Commission.Le rapport donne-t-il des outils adéquats pour tendre vers une « société bienveillante pour les jeunes », comme le titre l\u2019appelle de ses vœu ?J.B. : Je dirais que la bienveillance peut très bien s\u2019accommoder du contrôle.C\u2019est précisément une des choses qu\u2019on refuse de s\u2019avouer avec la DPJ  : qu\u2019elle n\u2019est pas dans un paradigme d\u2019intervention, d\u2019accompagnement, d\u2019émancipation des familles, mais dans une approche très policière, au fond.On veut protéger le public de ces enfants qui ont de «?gros troubles de comportement?».Et quand on appose cette étiquette à des jeunes, ce qui arrive, c\u2019est qu\u2019on ne va pas au théâtre avec eux, par exemple, on ne fait pas des activités stimulantes et enrichissantes avec eux.C\u2019est un autre des nombreux points soulevés dans les audiences qui n\u2019apparaît pas dans le rapport que celui de toutes les pratiques coercitives présentes à la DPJ, dont les nombreuses formes de pratiques de contention.Pour contourner la loi qui les interdit, la DPJ les nomme autrement.Elle parlera par exemple de «?salle de rélexion?» plutôt que de salle d\u2019isolement.Il est scandaleux que le rapport Laurent n\u2019en parle pas.Cette omission traduit encore une fois un présupposé selon lequel les pratiques de la DPJ sont irréprochables, que les problèmes en son sein ne sont que d\u2019ordre technique, organisationnel.Les historiennes et les historiens auront fort à faire pour montrer, à partir des verbatim des audiences, l\u2019écart entre les témoignages et ce qui en a été retenu par la Commission.E.B. : Je trouve qu\u2019il y a une certaine hypocrisie dans le titre du rapport, «?Une société bienveillante pour nos enfants et nos jeunes?».Il faut rappeler qu\u2019on ne parle pas de n\u2019importe quels jeunes ici.Arrêtons de faire semblant.Les enfants des riches se retrouvent peu à la protection de la jeunesse, même ceux qui sont négligés ou qui se font battre tous les soirs.Ce sont les jeunes de familles pauvres, marginalisées, racisées, autochtones, etc., que l\u2019on cible comme un problème à régler de manière coercitive.Or, dans une grande proportion de cas, les problèmes des familles viennent principalement du manque d\u2019accès à certaines ressources.Dans une décision judiciaire que j\u2019ai lue, on demandait le placement de l\u2019enfant parce que les parents, sur l\u2019aide sociale, avaient eu recours à une banque alimentaire.Selon la DPJ, cela prouvait que la famille était négligente parce qu\u2019elle avait échoué à équilibrer son budget?! Le tribunal, heureusement, a refusé la demande.Mais ce genre d\u2019argumentaire est souvent utilisé.Or, ces pratiques ne sont pas questionnées du tout dans le rapport.Si on était si bienveillants que ça, on demanderait que la DPJ intervienne pour permettre aux parents d\u2019avoir de quoi donner à manger à leurs enfants, pas pour leur retirer l\u2019enfant lorsqu\u2019il n\u2019a pas de quoi manger.Voilà ce qui se passe lorsqu\u2019on évacue les causes structurelles.La négligence coupable de nos institutions publiques comme la DPJ, c\u2019est de faire comme si on ignorait qu\u2019une crise du logement, un salaire trop bas ou un chèque d\u2019aide sociale trop maigre sont ce qui empêche une famille d\u2019équilibrer son budget?! Propos recueillis par Emiliano Arpin-Simonetti et Jean-Claude Ravet - Pou p olo 7e la éle io , voi le dossie de la evue Nouvelles pratiques sociales u\u2019elles o t co-di i7é  J.Bou da7es, M.Bou ue, (. Be hei di ., « Les s stè es de p otectio et les d oits de la jeu esse da s tous leu s états  e7a ds c iti ues et t a s6o atio s e acte », vol.  , o , auto e  à pa aît e .21 relations / 815 / hiver 2021-2022 DOSSIER Nous assistons actuellement à la remontée d\u2019une panique morale à l\u2019égard de la jeunesse racisée à Montréal et dans d\u2019autres grandes villes, qui s\u2019articule cette fois autour de la violence par armes à feu.Une panique morale se déinit comme une crainte, nourrie par certains discours à l\u2019égard d\u2019un sous-groupe social, démesurée par rapport au risque qu\u2019il représente réellement.Depuis quelques mois, les jeunes hommes noirs et les personnes racisées de certains quartiers sont en efet démonisés dans les discours de certains policiers et politiciens qui se sont imposés dans l\u2019espace public, notamment en raison du traitement médiatique des récentes fusillades dans la région de Montréal.La presse a en efet contribué à en faire une «?crise des armes à feu?», ce qui semble exagéré compte tenu des données rendues publiques par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM)1.Ces diférents acteurs et actrices ont parlé de ladite crise en des termes l\u2019apparentant à une épidémie ou à un cataclysme.Ce faisant, ils et elles ont contribué à cristalliser un sentiment de perte de valeurs communes et de dépossession territoriale aux dépens de groupes de jeunes personnes racisées, dépeintes comme violentes et dangereuses.En parallèle, plutôt que d\u2019être prise en compte dans sa complexité, l\u2019insécurité urbaine que vit la population des quartiers pauvres inspire souvent un discours démagogique que l\u2019on peut qualiier de populisme pénal.Les discours présentant Montréal comme une ville non sécuritaire se sont multipliés et nos politiciennes et politiciens ont sauté sur l\u2019occasion d\u2019asseoir leur légitimité en faisant l\u2019apologie de mesures axées sur le contrôle et la surveillance, normalisant les discours «?tough on crime?».Dans ce contexte, les stratégies misant d\u2019abord sur la prévention du crime ont été mises en suspens, alors que la punition est apparue comme la principale option pour faire face au problème de la violence armée.Les approches qui privilégient la transformation sociale, l\u2019expertise locale, la prévention ainsi que le dialogue avec les communautés concernées ont été écartées.Ces vieux rélexes en matière de lutte contre la criminalité, qu\u2019on ne peut qualiier que d\u2019idéologiques, pavent inévitablement la voie à une reproduction du cycle répressif dans les quartiers pauvres et racisés de Montréal, en plus d\u2019occulter les enjeux structurels qui sous-tendent cette violence.Il importe de situer cette panique morale dans son contexte sociohistorique, soit la montée du paradigme de la ville néo- libérale et sécuritaire.Au tournant des années  1980, nos sociétés sont confrontées aux délocalisations, à une désin- dustrialisation ainsi qu\u2019à l\u2019efritement de l\u2019État-providence, laissant entre autres en marge les personnes racisées et issues de l\u2019immigration.Ces années ont aussi été marquées par de nouvelles pratiques en matière de gouvernance urbaine visant une privatisation des espaces publics ainsi qu\u2019une explosion des techniques de contrôle et de surveillance de la population.Ainsi, les espaces de la ville sont dorénavant compris avant tout comme des lieux de consommation et d\u2019investissement : leur utilisation se restreint davantage à ces ins et des moyens sont mis en place pour JEUNES bACISÉS : DE LA STIGMATISATION À LA CbIMINALISATION Discours médiatiques et politiques dominants se conjuguent aux savoirs experts et à des pratiques policières pour stigmatiser une jeunesse racisée que l\u2019on associe sans nuances aux gangs de rue.Une logique qui nourrit un cycle d\u2019exclusion, de criminalisation et de répression plutôt que d\u2019ouvrir des portes à ces jeunes.Karl Beaulieu L\u2019auteur est candidat à la maîtrise en criminologie à l\u2019Université de Montréal 22 relations / 815 / hiver 2021-2022 invisibiliser les corps qui sont jugés indésirables, déviants et non proitables, notamment ceux des personnes pauvres et des personnes racisées.Dès lors, les «?gangs?» de jeunes hommes racisés sont rapidement érigés en problème social à combattre de manière répressive.Raciser et dépolitiser la délinquance juvénile C\u2019est plutôt dans ce contexte qu\u2019émerge le concept de «?gang de rue?».Au Québec, il est d\u2019abord utilisé par les médias, à partir des années 1980?; il sert surtout à désigner les groupes de jeunes Noirs à travers un lexique importé des États-Unis.Ainsi, il agit rapidement comme marqueur de diférenciation d\u2019une criminalité qui permet la diabolisation des corps noirs dans l\u2019espace public.En efet, les crimes commis par des «?gangs?» de jeunes Noirs seraient plus lucratifs, plus violents et relèveraient d\u2019un caractère plus structuré que ceux commis par les groupes de jeunes Blancs.Ainsi, ces échanges et emprunts conceptuels continuels entre médias, policiers et politiciens ont consolidé la pro- blématisation d\u2019une présence des «?gangs de rue?» dans nos villes dites sécuritaires?; il faudra peu de temps pour que le concept s\u2019impose aussi comme objet de savoirs experts.L\u2019ensemble des études réalisées sur le phénomène traduit néanmoins un manque de consensus quant à l\u2019objet qu\u2019il désigne, voire un lou conceptuel.L\u2019utilisation objectivante du concept a pour efet de déplacer l\u2019objet de l\u2019intervention.Plutôt que de cibler les comportements délinquants, on cible en efet des attributs physiques et sociaux ainsi que des quartiers précis, dans lesquels on relègue les communautés marginalisées.En d\u2019autres mots, le concept de «?gang de rue?» suscite une association de clichés entourant le style vestimentaire, les choix musicaux et les codes sociaux qui marquent l\u2019individu.Cette situation crée nécessairement une image stéréotypée du membre de gang de rue, de sorte que plusieurs jeunes personnes racisées se voient rapidement accolée cette étiquette pour ce qu\u2019elles sont et où elles sont, plutôt que pour ce qu\u2019elles font.De plus, le concept opère une forme de dépolitisation des conditions de vie ainsi que des processus de marginalisation auxquels ces jeunes font face2.Adapté principalement à une lecture policière, le concept de «?gang de rue?» évacue les causes sociales et politiques qui expliquent en partie la délinquance juvénile, telles que le racisme systémique et la pauvreté.Le terme gang de rue lui-même évoque une prise de l\u2019espace de la rue plutôt que les barrières physiques, matérielles et sociales auxquelles se butent les jeunes dans nos sociétés actuelles.Au Québec, la criminologie et la psychoéducation ont été les principales disciplines à produire du discours sur les gangs de rue.Ces disciplines ont été particulièrement marquées par la multiplication des études dites «?evidence-based?» ou basées sur des «?données probantes?», études qui visent à produire des connaissances pragmatiques venant appuyer des programmes d\u2019intervention «?qui ont fait leurs preuves?».Les recherches qui s\u2019inscrivent dans cette optique des «?meilleures pratiques?» prétendent généralement être plus rigoureuses, en empruntant un lexique issu des sciences Pour Johanne 07, er ove b e .Photo : Alexis Aubin DOSSIER 23 relations / 815 / hiver 2021-2022 naturelles.Elles ont ainsi tendance à analyser la délinquance juvénile comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une pathologie et à faire abstraction du contexte so- ciohistorique, des inégalités sociales et raciales, tout en présentant les études critiques comme une «?tentative de détruire les savoirs criminolo- giques?».Répondant trop souvent aux impératifs néolibéraux, ces disciplines ont généralement fait la promotion de mesures répressives, plutôt que d\u2019insister sur l\u2019importance de l\u2019investissement dans les programmes sociaux.C\u2019est plutôt dans des solutions durables qui visent la transformation sociale et qui s\u2019attaquent aux causes structurelles de la délinquance juvénile \u2014 telles que la pauvreté et le racisme \u2014 qu\u2019il faut s\u2019engager.En somme, les stéréotypes associés aux gangs de rue par lesquels sont décrits de nombreuses jeunes personnes racisées contribuent à construire un sentiment d\u2019insécurité au sein de la population, qui en vient à réclamer une solution policière.C\u2019est encore davantage le cas lorsque ces stéréotypes sont véhiculés par des acteurs «?socialement accrédités?» tels que les «?experts?».Pourtant, la surconcentration de ressources policières ainsi que le surdéploiement policier dans les territoires en périphérie ont pour efet de criminaliser davantage la jeunesse racisée et de miner la légitimité policière auprès de ces populations, en plus d\u2019exacerber les tensions et discriminations raciales dans les quartiers où vit cette jeunesse3.De surcroît, la déinition large et stéréotypée du «?membre de gang de rue?» rend quiconque se retrouvant dans ces quartiers potentiellement suspect d\u2019appartenir à un gang?; la catégorie de «?gang?» devient en soi un outil de proilage, de surveillance et de contrôle, ce qui contribue à expliquer la hausse des pratiques d\u2019interpellation dans les quartiers Montréal- Nord (une hausse de 126 %) et Saint-Michel (91 %) quelques années à peine après le début de la lutte contre les gangs de rue, en 20054.L\u2019échec des mesures répressives Au Québec, nous nous sommes lancés dans l\u2019imitation de modèles mis en place aux États- Unis, pays pourtant reconnu pour être entré en guerre contre sa jeunesse depuis les années Reagan.Ces modèles misent principalement sur une plus grande surveillance dans certains quartiers ciblés?; sur des dispositifs de contrôle implantés dans les écoles, les organisations communautaires et d\u2019autres lieux de socialisation?; sur des interpellations répétitives, etc.Cela s\u2019est traduit par une augmentation de la Pour Johanne 08, jui .Photo : Alexis Aubin 24 relations / 815 / hiver 2021-2022 judiciarisation des jeunes Noirs pour des crimes non reliés aux armes à feu, tels que la possession simple de drogue ou d\u2019autres comportements qu\u2019on retrouve pourtant dans des proportions semblables chez les jeunes Blancs, selon les sondages auto-révélés5.De plus, nous assistons actuellement à la militarisation des interventions policières dans les quartiers du Nord-Est de Montréal, entre autres, avec l\u2019augmentation de l\u2019arsenal et l\u2019usage d\u2019unités tactiques comme l\u2019escouade permanente ELTA, créée en décembre 2020 pour lutter contre le traic des armes à feu.Ce genre d\u2019escouade spéciale, qui s\u2019inspire de la police étasunienne, est inquiétant parce qu\u2019une plus grande opacité caractérise ses pratiques.Qui plus est, il y a fort à craindre que ce type de déploiement policier ait pour efet de creuser les inégalités raciales en matière d\u2019interpellations du SPVM, alors que les personnes noires sont déjà, en moyenne, 4 à 5 fois plus souvent interpellées par la police que les personnes blanches6.Les travaux du professeur Ted Rutland suggèrent d\u2019ailleurs que 75 % des personnes interpellées par l\u2019escouade Quiétude du SPVM, créée en 2019 pour lutter contre la circulation d\u2019armes illégales, sont noires, alors que moins de 30 % des infractions reprochées concernent les armes à feu.Or, non seulement la mise sur pied d\u2019escouades policières qui se veulent agressives échoue-t-elle à prévenir la criminalité par armes à feu, mais certaines études démontrent qu\u2019elles résultent parfois en une multiplication de crimes majeurs, ce qui justiie à son tour une plus forte présence policière.Il faut comprendre que l\u2019efectivité policière est étroitement liée à la légitimité dont jouit la police dans une communauté.La violence physique et structurelle inligée par les escouades militarisées dans les quartiers marginalisés aura donc au inal pour efet d\u2019insécuriser la population encore davantage et de miner la légitimité policière.Finalement, ce cercle vicieux, pourtant encouragé par les partisans des «?meilleures pratiques?», enferme les communautés en question dans des solutions répressives qui ont pour efet de reproduire les inégalités socio-économiques qu\u2019elles vivent.Viser la transformation sociale C\u2019est donc dans des solutions durables qui visent la transformation sociale et qui s\u2019attaquent aux causes structurelles de la délinquance juvénile \u2014 telles que la pauvreté et le racisme \u2014 qu\u2019il faut s\u2019engager.Ces solutions sont déjà connues et réclamées depuis fort longtemps par les acteurs et actrices des quartiers visés, bien au fait de ces enjeux, et consistent à investir massivement dans les quartiers pauvres et racisés de Montréal, notamment dans les services sociaux.Par exemple, les parents devraient pouvoir être accompagnés dans l\u2019éducation de leurs enfants et être aidés inancièrement pour le faire.Des espaces de socialisation destinés aux jeunes, qui font trop souvent défaut dans les quartiers du Nord- Est, devraient être mis en place et des activités sportives et culturelles devraient être proposées à ces jeunes.Il faut aussi investir massivement dans les organismes communautaires qui soutiennent les jeunes et qui arrivent à créer des liens de coniance durables et signiicatifs directement dans leur milieu de vie.Sortir les écoles des logiques carcérales et policières devrait aussi être une priorité  : les jeunes Noirs sont efectivement plus à risque de voir leurs écoles policées.Étant plus exposés à la présence policière, ils en viennent aussi à recevoir des sanctions plus sévères et plus longues que les jeunes Blancs, plus spéciiquement pour des gestes qui mériteraient une approche pédagogique plutôt que répressive (comme manquer un cours ou intimider quelqu\u2019un).En d\u2019autres mots, nos écoles devraient troquer les policiers contre des intervenants sociaux qui favorisent les apprentissages des jeunes et qui suscitent leur participation à la collectivité, plutôt que leur exclusion scolaire (et sociale).Enin, il faudrait aussi améliorer la mobilité dans et vers les quartiers du Nord-Est de Montréal  : cela contribuerait à les désenclaver et à faire cesser leur stigmatisation dans l\u2019espace public \u2014 pour peu qu\u2019on en présente aussi des représentations plus positives et conformes à la réalité.À terme, les possibilités sociales deviendront plus attrayantes que la criminalité aux yeux des jeunes et nous serons en mesure de mieux répondre à leurs besoins de protection, de valorisation et d\u2019appartenance, sans qu\u2019ils aient à s\u2019engager dans des activités criminelles.En ce sens, il faut s\u2019engager dès maintenant dans un dialogue avec les membres des communautés visées et refuser les discours qui nous placent collectivement devant l\u2019urgence d\u2019agir avec des solutions de courte vue.- Voir Ted Rutland, « Montreal\u2019s gun crime \u201ccrisis\u201d isn\u2019t real », Ricochet,  juillet 2021 [en ligne].- Benoît Déca -Secou s « Des adolesce ts te o ise t le o d de la ville   l\u2019é e 7e ce édiati ue du discou s su le 7a 7 de ue au Québec - », Criminologie, vol., o , auto e , p.  - .- A.-M.Livi 7sto e, M.Meudec et R.Ha i , « Le p oila7e acial à Mo t éal, e66ets des politi ues et des p ati ues o 7a isatio elles », Nouvelles pratiques sociales, vol., o , auto e , p.  - .- Mathieu Charest, Mécontentement populaire et pratiques d\u2019interpellations du SPVM depuis 2005 : doit-o ga de le cap ap ès la te pête ?, Mise à jour des do ées - .Sectio eche che et pla iicatio , Se vice de police de la Ville de Montréal, août 2010.- Ted Rutla d, « P oili 7 the Futu e  The Long Struggle against Police Racial P oili g i Mo t eal », A e ica Re ie of Ca adia Studies, vol., o , 2020, p.270-292.- V.Armony, M.Hassaoui et M.Mulone, Les interpellations policières à la lu iè e des ide tités acisées des pe so es i te pellées.A al se des do ées du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et élaboration d\u2019indicateurs de sui i e atiè e de p oilage acial, appo t e is au SPVM, août .DOSSIER 25 relations / 815 / hiver 2021-2022 Avant d\u2019aller plus loin, si on s\u2019intéresse aux jeunes Autochtones, il faut savoir à quel point leur lieu d\u2019origine inluence les déis auxquels ils et elles font face et la manière de les aborder.Selon qu\u2019on vive en réserve ou en communauté, en milieu urbain (comme à Val-d\u2019Or, Chibougamau ou même Joliette) ou dans les grands centres (comme Montréal et Québec), il s\u2019agit de trois réalités très diférentes pour les jeunes Autochtones?; des réalités qui, bien souvent, se vivent en vase clos, déconnectées les unes des autres.La manière d\u2019aborder les enjeux y est aussi très diférente.En tant qu\u2019Algonquine de Val-d\u2019Or qui a grandi en territoire cri, à Oujé, et qui a fait ses études universitaires à Québec, j\u2019ai un pied dans ces diférents mondes, ce qui me permet de faire des liens mais aussi de comprendre et de rendre compte de la réalité des jeunes qui vivent dans les communautés.Ensuite, une autre précision me semble importante avant d\u2019aller plus loin  : il faut rappeler que la nation crie est elle-même un cas à part par rapport aux autres Premières Nations du Québec.C\u2019est en partie lié au fait qu\u2019on y parle davantage anglais, mais aussi en raison de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, qui nous confère une structure de gouvernement diférente de celle de la plupart des autres nations, n\u2019étant pas soumise à la Loi sur les Indiens.Il faut en tenir compte lorsqu\u2019on se compare aux autres.Malgré ces distinctions, je constate beaucoup de similarités en ce qui concerne les DÉFIS ET ASPIbATIONS DE LA JEUNESSE EEYOU Tania Larivière La jeunesse autochtone au Québec et au Canada est extrêmement dynamique et en plein essor : dans les réserves et communautés, elle représente bien souvent la majorité de la population.Elle n\u2019en demeure pas moins confrontée à d\u2019importants déis et contraintes, dans un contexte où les conséquences du colonialisme se font toujours sentir.Pour en avoir un aperçu, nous avons demandé à Tania Larivière, chargée de projets spéciaux au Conseil des jeunes de la nation crie, de nous décrire la réalité des jeunes de sa génération qui habitent Eeyou-Istchee \u2014 le territoire cri \u2014 et les solutions qu\u2019ils et elles mettent de l\u2019avant pour afronter l\u2019avenir en dépassant les diférentes formes d\u2019exclusion.relations / 815 / hiver 2021-2022 grands enjeux qui touchent les jeunes.Parmi ceux-ci, il y a d\u2019abord l\u2019éducation.En réserve, les écoles n\u2019arrivent pas toujours à ofrir le même niveau qu\u2019ailleurs.Les cours de mathématiques ou de sciences avancées, par exemple, ne sont pas toujours disponibles.Les jeunes qui vont poursuivre des études postsecondaires dans les grands centres urbains partent donc désavantagés par rapport à leurs pairs.C\u2019est oublier le fait que si le cursus est certes un peu adapté à la culture crie, le cadre scolaire, lui, ne l\u2019est pas forcément.Apprendre dans une salle de classe une culture qui se vit en grande partie sur le territoire est un peu contradictoire.Se plier aux structures scolaires tout en respectant les nôtres ne se fait pas aisément.Tout cela et bien d\u2019autres facteurs a donc un efet sur la persévérance scolaire.Ce n\u2019est pas la capacité des jeunes qui fait défaut : il y a un énorme potentiel, mais ce cadre n\u2019est pas toujours très stimulant et plusieurs sont rapidement démotivés.Et ce, pas uniquement dans les ilières qui mènent aux études postsecondaires : c\u2019est aussi le cas dans nos programmes de diplômes d\u2019études professionnelles (DEP), qui sont tout aussi importants pour le développement de nos communautés.Surtout, le décrochage scolaire n\u2019est pas sans lien avec d\u2019autres déis, en particulier celui de la surpopulation des logements, qui est commun à presque toutes les communautés autochtones.En efet, il n\u2019est pas rare de voir des familles de 12 personnes habiter la même maison (avec la mère, la grand- mère, les petits-enfants, etc.).Or, qu\u2019il s\u2019agisse de logements sociaux oferts par les conseils de bande ou d\u2019habitations privées, leur construction est plus compliquée et moins rapide dans nos communautés qu\u2019ailleurs, par manque d\u2019accès aux ressources et surtout à la main-d\u2019œuvre.D\u2019où l\u2019importance de former des gens comme des électriciens, des charpentiers, etc., dans nos programmes de DEP.L\u2019enjeu de la formation et de garder les jeunes sur les bancs d\u2019école est donc crucial à plusieurs niveaux si on souhaite briser diférents cycles d\u2019exclusion qui s\u2019alimentent mutuellement.Car les logements surpeuplés, le faible niveau d\u2019éducation et aussi le manque d\u2019activités pour les jeunes (à part le hockey, mais ce n\u2019est pas pour tout le monde?!) ne sont pas sans lien avec les problèmes d\u2019abus d\u2019alcool et de drogue qui afectent nos communautés.Pour tenter d\u2019y remédier, que ce soit à travers la structure du Conseil jeunesse de la nation crie (CJNC) ou non, il y a beaucoup de jeunes chefs de bande et de conseillers locaux qui essaient de mettre sur pied des programmations pour les jeunes, des événements, des ateliers, etc., pour les intéresser et les garder occupés de manière plus constructive.Mais comme les problèmes de consommation seront toujours là, on commence aussi à parler de plus en plus de réduction des méfaits plutôt que de lutte contre les drogues \u2014 une approche qui ne fait qu\u2019accroître la judiciarisation des jeunes, déjà plus élevée que la moyenne dans les communautés autochtones.Dans un esprit similaire, il y a dans toutes les communautés une salle de cour qui prévoit diférentes approches traditionnelles de guérison basées sur le territoire, qui permettent de ramener aux sources les personnes judiciarisées, dans des campements ou des retraites de 21 jours sur le territoire, par exemple.Il y a des suivis un peu plus humains qui tiennent davantage compte du contexte et qui cherchent des moyens de réhabilitation qui sont adaptés culturellement.C\u2019est une de nos belles réussites, qui montre par ailleurs qu\u2019il existe chez les jeunes une grande volonté de se réapproprier la culture traditionnelle.Surtout, le décrochage scolaire n\u2019est pas sans lien avec d\u2019autres dé?s, en particulier celui de la surpopulation des logements, qui est commun à presque toutes les communautés autochtones.Il y a en efet une grande demande pour diférentes activités sur le territoire, comme les expéditions en canot, en raquettes, le séchage et le fumage des poissons, etc.Pour mettre en place ces activités, au CJNC, on travaille beaucoup avec les aînés bien sûr, mais les jeunes aujourd\u2019hui ont aussi les compétences et l\u2019expertise requises pour transmettre ces savoirs.Pour donner un exemple, à Eastmain, les jeunes qui s\u2019occupent du programme de pêche ont tous moins de 30 ans et savent tout ce qu\u2019il faut savoir en la matière.Malheureusement, ce rôle de transmission culturelle n\u2019est pas assez reconnu : on a encore l\u2019idée que les experts, ce sont les aînés.Il faut reconnaître ce rôle et arrêter de ro- mantiser la vie d\u2019avant, qui était une vie très diicile même si on était plus près de la nature.Il est vrai cependant que les temps ont changé extrêmement vite.L\u2019arrivée d\u2019Internet, des nouvelles technologies et même des motoneiges est très récente dans notre histoire.Ce nouveau contexte demande beaucoup d\u2019ajustements et entraîne d\u2019importantes remises en question, en particulier chez les jeunes qui se posent beaucoup de questions sur ce qui est «?authentique?» ou pas dans leurs pratiques.Ces questionnements afectent directement l\u2019identité, l\u2019appartenance, et ont un efet déterminant sur ce qu\u2019on veut pour le présent et pour l\u2019avenir.Malgré tout, avec notre génération vient une certaine prise de conscience qu\u2019on arrive à maintenir notre identité même si on doit s\u2019adapter à la nouvelle réalité.Sans nier le passé, il faut maintenant composer avec le contexte actuel.?DOSSIER 27 relations / 815 / hiver 2021-2022 Ce nouvel élan n\u2019est pas étranger aux excuses oicielles du gouvernement canadien, à la Commission de vérité et réconciliation et, avant elle, à la Commission royale sur les peuples autochtones, en 1991.Ces événements ont entre autres permis d\u2019ouvrir la discussion sur le traumatisme des pensionnats.Accepter que cela fait partie de notre histoire nous permet de savoir comment envisager l\u2019avenir et de mieux comprendre les dynamiques à l\u2019œuvre dans nos interactions avec les diférents paliers de gouvernement, les institutions et le monde extérieur.On comprend mieux certains rélexes de repli sur nous-mêmes, par exemple.On commence ainsi à avoir plus d\u2019ouverture à parler des enjeux, à vouloir éduquer les gens qui sont autour de nous \u2014 incluant les allochtones \u2014 à propos de notre histoire, etc.On commence aussi à élever davantage la voix devant les injustices.Avec notre génération vient une certaine prise de conscience qu\u2019on arrive à maintenir notre identité même si on doit s\u2019adapter à la nouvelle réalité.Les déis auxquels nous sommes confrontés sont importants, mais la nouvelle génération en est consciente à bien des égards et saura y faire face, en sachant que nos héritages culturels, linguistiques, mais aussi politiques devront être adaptés pour pouvoir se transmettre.Elle pourra aussi compter sur le poids du nombre, car la moitié de la population crie a moins de 24  ans.C\u2019est toute cette génération qui devra entre autres se charger de la renégociation de la Convention de la Baie-James, qui sera inévitable dans une trentaine d\u2019années, notamment en raison de la forte croissance de la population, des efets des changements climatiques, etc.Il faudra lui faire coniance, même s\u2019il y aura sans doute des désaccords et des tensions.N\u2019oublions pas, aussi, que Billy Diamond n\u2019avait que 24 ans lorsqu\u2019il a négocié la Convention de la Baie-James pour les Cris.Propos recueillis par Emiliano Arpin-Simonetti PASSER DU CONTRÔLE À L\u2019ACCOMPAGNEMENT DES JEUNES MARGINALISÉS Céline Bellot L\u2019auteure est professeure à l\u2019École de travail social de l\u2019Université de Montréal et directrice de l\u2019Observatoire des profilages Depuis quelques décennies, l\u2019allongement de la jeunesse comme temps de la vie s\u2019est accompagné de logiques de protection comme le maintien dans le domicile familial et la prolongation des études, mais il offre également une plus grande possibilité de réaliser des expérimentations sociales, politiques, culturelles et identitaires.Toutefois, tous les jeu es e bé éicie t pas de ce co te te et des co ditio s de vie permettant ce genre d\u2019explorations en lien avec leur devenir.Au contraire, les inégalités se creusent lorsqu\u2019il s\u2019agit de transiter vers une vie d\u2019adulte autonome, et encore plus depuis le début de la pandémie de COVID-19.Ainsi, paradoxalement, ce sont les jeunes les plus précaires \u2014 ceux et celles dont les conditions de vie pendant l\u2019enfance les o t a e és à viv e des di cultés pe so elles, 6a iliales et scolaires qui peuvent se poursuivre bien au-delà de la majorité \u2014 qui sont davantage soumis aux injonctions d\u2019une autonomie rapide en matière de logement, de revenus, etc.Ce sont aussi ces jeunes qui sont les plus susceptibles d\u2019être pris en charge par des institutions contrôlantes, voire répressives.Judiciarisation et précarisation des jeunes Les données sur la judiciarisation des Premières Nations au Québec, par exemple, montrent que les personnes autochtones viva t e co u auté so t de à  6ois plus judicia isées que les personnes non autochtones, en particulier les jeunes de oi s de  a s issus des communautés innues et al- gonquines1.Le plus souvent, on reproche à ces jeunes des infractions relatives au non-respect de leurs conditions de probation et de libération \u2014 souvent inadaptées à leur contexte socioculturel et géographique.Ainsi, ce sont principalement des infractions liées à l\u2019administration de la justice qui imposent à ces jeunes un parcours vers la vie adulte marqué par la surveillance des autorités policières et judiciaires, des allers-retours en prison et un allongement de leur période de p obatio .Ce c cle sa s i 6ab i ue leu e clusio au-delà même des conditions générales de vie délétères auxquelles doivent faire face les Premières Nations en raison du poids de l\u2019histoire coloniale qui se poursuit encore aujourd\u2019hui.Les jeunes Autochtones ne sont pas les seuls à vivre un passage à la vie adulte souvent soumis au contrôle judiciaire ; 28 relations / 815 / hiver 2021-2022 c\u2019est aussi le cas des jeunes Noirs et d\u2019autres jeunes racisés, qui sont soumis à une surveillance policière, à des interpellations et à des arrestations d\u2019une façon disproportionnée comparativement aux jeunes issus de la majorité blanche.Ainsi, en 2010, une étude co cluait ue les jeu es Noi s avaie t de à  6ois plus de is ues d\u2019être arrêtés par la police de Montréal, selon les quartiers où ils vivaient2.Mal7 é les politi ues de lutte co t e le p oila7e acial et les multiples enquêtes sur les discriminations systémiques à Montréal comme au Québec, force est de constater que le poids de ces discriminations pèse lourd sur le devenir des jeunes Autochtones et racisés.La commission Laurent a quant à elle montré comment les jeunes pris en charge par le système de la protection de la jeunesse étaient peu accompagnés dans leur transition vers la vie adulte, se faisant la 7ue pa le s stè e le jou de leu s  a s.L\u2019)tude lo 7itudi ale sur le devenir des jeunes placés au Québec et en France3 a en outre évélé ue  % des jeu es so tis des ce t es jeu esse o t co u des épisodes d\u2019iti é a ce da s les   ois suiva t leu so tie.Ces expériences d\u2019itinérance, au-delà de l\u2019insécurité qu\u2019elle leur fait viv e, a77 ave t leu s di cultés pe so elles et e de t di cile l\u2019accès à des possibilités d\u2019insertion par l\u2019emploi ou l\u2019éducation qui pourraient faciliter leur entrée dans la vie adulte.Si les illes appa aisse t oi s da s les do ées judiciai es ou de la protection de la jeunesse, celles qui s\u2019y retrouvent doivent relever des déis e co e plus i po ta ts, ota e t e aiso des e pé- riences de victimisation et de violences qu\u2019elles ont eu à vivre.Sortir des modes dominants d\u2019intervention Pour les jeunes vulnérabilisés par leur appartenance identitaire ou par leurs expériences de l\u2019enfance et de l\u2019adolescence, le passage à la vie adulte rime donc avec contrôle, répression et galère, effritant tour à tour les liens qui pourraient les soutenir dans leur devenir adulte.Les modes d\u2019intervention qui les entourent reposent le plus souvent sur une gestion des risques qui alimente le contrôle de leurs comportements, la punition de leurs expérimentations, la surveillance de leurs relations, de leurs déplacements et de leurs activités.Placés sous la surveillance d\u2019institutions comme la police, la justice, la protection de la jeunesse, ou l\u2019aide sociale, ces jeunes doivent tantôt suivre des parcours imposés, tantôt faire preuve d\u2019une totale auto- o ie, sa s bé éicie d\u2019u cad e bie veilla t ui acco pa7 e leu chemin vers la vie adulte.En nourrissant les logiques d\u2019exclusion, ces modes dominants d\u2019intervention réduisent au silence les forces, les talents et les aspirations de ces jeunes, limitant la portée des esu es d\u2019aide do t ils et elles pou aie t pou ta t bé éicie .Accompagner plutôt que contrôler le passage à la vie adulte des jeunes marginalisés et vulnérabilisés \u2014 en soutenant leur formation, leur scolarisation, leur accès à un logement, aux soins de santé et aux services sociaux dont ils et elles ont besoin pour favoriser une réelle égalité des chances \u2014 est la voie à suivre si l\u2019on souhaite construire une société plus inclusive, plus solidaire et plus égalitaire où chaque jeune compte vraiment.- Po t ait de la judicia isatio des P e iè es Natio s au Québec : l\u2019a o ce d\u2019un virage nécessaire, appo t de la CSSSPNQL, .- Léonel Bernard et Christopher McAll, La surreprésentation des jeunes Noirs montréalais, appo t de eche che, CR(MIS, .- Ma ti Go ette, Céli e Bellot, Ale a d e Bla chet, Ra6ael Sliva-Ra i ez, Stabilité éside tielle, i stabilité éside tielle et iti é a ce des jeu es uit- tant un placement substitut pour la transition à la vie adulte, (DJeP, (NAP, CRJ, novembre 2019.Pour Johanne 10, ai .Photo : Alexis Aubin DOSSIER relations / 815 / hiver 2021-2022 On commence à avoir assez de distance pour faire un bilan des efets de la pandémie sur les résultats scolaires, et une tendance mondiale apparaît : cette période sans précédent a accru les écarts entre élèves.Celles et ceux qui étaient en avance avant la pandémie le sont encore plus maintenant et celles et ceux en diiculté ont pris davantage de retard.Ce constat montre à nouveaux frais l\u2019urgence de mener une rélexion critique sur le rôle de l\u2019école face aux inégalités sociales, ain d\u2019en inir avec certaines idées reçues qui concourent à les reproduire.IDÉE REÇUE NO   : La compétition public-privé est saine La compétition entre les secteurs public et privé est un enjeu central dans le système d\u2019éducation actuel.Un de ses aspects les plus manifestes est la liberté de choisir son établissement, qui est entretenue entre autres par le Palmarès scolaire réalisé par l\u2019Institut Fraser, un think tank de droite, et débattue chaque fois qu\u2019on soulève la question du inancement des établissements privés1.Or, au grand jeu de la compétition, ce sont les écoles privées qui s\u2019en sortent le mieux, d\u2019une part en procédant à une sélection qui se fait au détriment des élèves plus défavorisés, d\u2019autre part en ne favorisant pas la mixité scolaire, puisqu\u2019elles ne sont pas tenues au respect des principes d\u2019égalité et de mixité.Pour s\u2019en convaincre, il n\u2019y a qu\u2019à voir le faible nombre d\u2019élèves en di culté qu\u2019elles accueillent.Cette compétition nuit au développement d\u2019une école inclusive et égalitaire, car elle génère un système à deux, voire trois vitesses.En tête de peloton, on trouve des écoles privées élitistes qui reproduisent une forme d\u2019endogamie sociale sur la base de la sélection scolaire.En deuxième ligne : des écoles publiques qui, pour rester dans la course, cherchent à attirer et retenir les meilleurs élèves, en mettant en place des processus de sélection dans des programmes pédagogiques particuliers, comme les programmes internationaux ou les parcours enrichis, reproduisant à leur tour une forme de ségrégation scolaire.En queue de peloton se retrouvent des écoles dites régulières, où les programmes particuliers se font plus rares, en particulier dans les milieux défavorisés, et qui accueillent une diversité d\u2019élèves sans faire de sélection.IDÉE REÇUE NO   : La mixité scolaire nuit aux élèves Un des efets combinés de la compétition public-privé est la plus grande homogénéité des groupes, la sélection scolaire faisant en sorte que les élèves obtenant les meilleurs résultats se retrouvent entre eux dans des écoles privées ou dans les programmes particuliers des écoles publiques les mieux notées.Les «?moins bons?» se retrouvent, pour leur part, regroupés dans des classes dites régulières, quand ils et elles ne sont pas dirigés vers des classes de cheminement particulier destinées aux élèves en diiculté.Ce regroupement par niveau (fort ou faible) est lié à l\u2019idée selon laquelle la mixité scolaire, ou l\u2019hétérogénéité des groupes, nuirait aux bons élèves?; autrement dit, que les élèves plus faibles scolairement tireraient le niveau général vers le bas.Or, des études démontrent le contraire, à savoir que la mixité est un atout pour réduire les inégalités.Elle a un efet positif POUb UNE ÉCOLE INCLUSIVE Marjorie Vidal et Marc-André Deniger L\u2019autrice et l\u2019auteur sont respectivement chercheuse postdoctorale au Département d\u2019éducation et de formation spécialisées de l\u2019UQAM et professeur au Département d\u2019administration et fondements de l\u2019éducation de l\u2019Université de Montréal Alors qu\u2019elle devrait être le lieu qui permet aux jeunes de sortir de l\u2019exclusion, l\u2019école contribue trop souvent à reproduire les inégalités sociales.Une ré?exion critique s\u2019impose pour valoriser des approches plus inclusives.Pour Johanne 03,  jui .Photo : Ale is Aubi 30 relations / 815 / hiver 2021-2022 sur le rendement scolaire : les élèves de statut économique défavorisé gagnent ainsi à être scolarisés dans des milieux plus favorisés et ceux et celles venant de milieux mieux pourvus ne voient pas leur rendement diminuer dans les milieux plus hétérogènes2.Cette mixité favorise aussi des attitudes positives chez les élèves, notamment à l\u2019égard de leurs pairs en situation de handicap ou en di culté d\u2019adaptation ou d\u2019apprentissage.À l\u2019échelle internationale, les pays ayant aboli toute forme de sélection et d\u2019homogénéisation (la Finlande en première de classe) sont ceux qui possèdent les systèmes scolaires les plus équitables et les plus performants3.IDÉE REÇUE NO   : La réussite scolaire repose entièrement sur le mérite des élèves Dans le domaine de l\u2019éducation, le mérite est un principe central selon lequel l\u2019école a pour rôle de valoriser les élèves «?méritants?», à savoir celles et ceux qui ont fourni les eforts nécessaires ou qui ont fait preuve de bonne volonté pour réussir.Or, le fait d\u2019envisager l\u2019éducation à travers le seul prisme du mérite pose plusieurs problèmes.Cette approche tend tout d\u2019abord à restreindre l\u2019école à sa fonction de sélection des «?bons élèves?», mettant de côté tout le volet de la socialisation.Le mérite tend également à individualiser la réussite, mais surtout l\u2019échec scolaire, puisque dans cette perspective l\u2019élève est seul responsable de ses résultats.Or, les inégalités scolaires découlent en grande partie des inégalités socio-économiques et culturelles, incluant les inégalités ethnoculturelles ou encore celles pouvant être liées au racisme.Ainsi, le niveau d\u2019instruction de la mère, le capital social, la maîtrise de la langue, le rapport au savoir, par exemple, constituent autant de sources potentielles d\u2019inégalités qui sont présentes dès l\u2019entrée à l\u2019école.Les écarts se creusent donc très tôt dans le parcours des élèves et se cristallisent à travers le choix de l\u2019école, la composition des groupes-classes, la qualité des options et des ilières scolaires, jusqu\u2019à l\u2019orientation vers le marché du travail.IDÉE REÇUE NO   : L\u2019école met tous les élèves sur un pied d\u2019égalité L\u2019idée selon laquelle les élèves seraient égaux à l\u2019école est bien ancrée parmi le personnel enseignant.Pourtant, la sociologie de l\u2019éducation montre qu\u2019au contraire, l\u2019école n\u2019est pas neutre.Certaines approches organisationnelles et pédagogiques peuvent contribuer à exclure des élèves de milieux défavorisés et/ou issus de l\u2019immigration.Elles contribuent à reproduire une norme pouvant nuire aux élèves qui n\u2019en comprennent ni les règles, ni le sens.Il s\u2019agit par exemple de pratiques qui mettent l\u2019accent sur l\u2019instruction et la réussite académique au détriment de la réussite éducative \u2014 notion beaucoup plus large, qui en plus des savoirs académiques, inclut les savoir-être nécessaires à la vie en société et les compétences utiles pour l\u2019insertion professionnelle.Sont également considérées comme normatives les pratiques qui privilégient le français et les mathématiques en négligeant les arts, la musique, etc., ou encore celles qui insistent sur l\u2019évaluation sommative (l\u2019atteinte des objectifs), aux dépens de l\u2019évaluation formative, qui renseigne sur la progression des apprentissages.?DOSSIER 31 relations / 815 / hiver 2021-2022 Les enseignants et les enseignantes sont aussi porteuses de représentations normatives qui peuvent les conduire à catégoriser certains élèves en fonction de leur comportement en classe, de leur maîtrise de la langue, de leurs interactions, etc.Or, si un enseignant sous-estime le potentiel d\u2019un élève de milieu défavorisé ou d\u2019une origine ethnoculturelle particulière4, et qu\u2019il diminue ses attentes à son égard, l\u2019élève risque de s\u2019ajuster en conséquence, ce qui aura un efet néfaste sur son comportement et ses résultats scolaires.Cet élément central et bien connu de la dynamique de la relation pédagogique est couramment appelé l\u2019efet Pygmalion.Il nuit grandement au développement d\u2019une école inclusive.IDÉE REÇUE NO   : L\u2019école ne peut rien faire face aux inégalités Cette liste n\u2019est pas exhaustive et d\u2019autres idées reçues persistent en éducation.Elles concernent par exemple la taille du groupe d\u2019élèves, l\u2019âge, le genre et l\u2019ancienneté des enseignantes et des enseignants, les styles d\u2019enseignement, la médicalisation des diicultés scolaires, etc.Elles peuvent contribuer à minimiser le rôle de l\u2019école dans la réduction des inégalités.Pourtant, il existe plusieurs approches scolaires innovantes pour que les écoles puissent être inclusives et mieux s\u2019adapter à la diversité de leur public.Dans son avis intitulé Pour une école riche de tous ses élèves, publié en 2017, le Conseil supérieur de l\u2019éducation en recense un certain nombre.Parmi les plus prometteuses, mentionnons l\u2019approche par les capacités proposée par l\u2019économiste et philosophe Amartya Sen.Cette approche ofre un changement de perspective sur la diversité en nous forçant à tenir compte de la réalité des élèves selon une approche globale qui inclut les ressources des élèves, leur environnement et leurs interactions avec celui-ci.À cet égard, le coninement a révélé ce qui se cache derrière la fracture numérique, que ce soit l\u2019accès à l\u2019informatique (ordinateurs, connexion Internet, bande passante, etc.), les espaces de travail à la maison (quand il y en a), le soutien familial, ou encore les compétences inégales en littératie numérique.Quand on comprend que le ministère de l\u2019Éducation a octroyé un budget pour le seul matériel informatique, on réalise qu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une goutte d\u2019eau dans la mer des inégalités sociales.- Voi le débat « L\u2019)tat doit-il cesse de i a ce l\u2019école p i- vée ?», Relations, no  , ai .- Voir Gabriel Rompré, Co fé e ce de co pa aiso s i te a- tio ales : appo t CSE-CNESCO : la i ité sociale à l\u2019école, Québec, Co seil supé ieu de l\u2019éducatio Pa is, Co seil atio al de l\u2019évaluatio du s stè e scolai e, .- Voi Pauli e Givo d, « Le e 6o ce e t de la i ité sociale à l\u2019école a-t-il un impact sur l\u2019équité des résultats d\u2019apprentis- sa7e ?» otes de la sé ie PISA à la loupe, °  , )ditio s OCD(, Pa is, .- Li e Ya a (l-Ghadba , « Mada e X », Relations, no  , été  .Courte pause entre deux déménagements, septe b e , photo tirée de la série Évincés.Photo : Alexis Aubin 32 relations / 815 / hiver 2021-2022 L\u2019EXCLUSION POLITIQUE DES JEUNES, UNE VIEILLE HISTOIbE Lancé par la jeune Suédoise Greta Thunberg, le mouvement de grève scolaire pour le climat et l\u2019ampleur qu\u2019il a prise pourraient laisser croire qu\u2019il est tout à fait exceptionnel que les élèves fassent grève.Or, l\u2019histoire des grèves d\u2019élèves, malheureusement méconnue, compte des milliers de cas dans le monde1.Aux États-Unis, par exemple, il y a eu de très nombreuses grèves d\u2019élèves pour ou contre la ségrégation raciale, mobilisant parfois plusieurs dizaines de milliers d\u2019élèves.Plus récemment, des élèves de high schools ont manifesté par centaines de milliers contre les armes à feu à la suite de fusillades dans des écoles et avec le mouvement Black Lives Matter.Et un peu partout sur la planète, des élèves ont fait grève dans le contexte de la pandémie de COVID-19.Au Québec, des élèves juifs ont fait grève à Montréal, en 1913, contre une enseignante antisémite, et d\u2019autres pour obtenir des vêtements et du lait pour des camarades de familles sans-emploi pendant la crise économique des années 1930.En 1947, un boycottage qu\u2019on a appelé la «?grève du chocolat?» \u2014 contre une hausse subite et injustiiée du prix des tablettes de chocolat \u2014 s\u2019est déroulé partout au Canada et des jeunes ont même envahi des parlements provinciaux pour se faire voir et entendre?! Mais la grève d\u2019élèves la plus importante qu\u2019a connue le Québec a eu lieu en 1999, alors que les activités parascolaires étaient annulées à cause du conlit opposant le gouvernement au syndicat de l\u2019enseignement.En guise de protestation, les jeunes grévistes ont bloqué à plusieurs reprises des ponts et des routes à Montréal, à Québec et ailleurs, et la police a procédé à des centaines d\u2019arrestations.Rappelons par ailleurs que plusieurs écoles secondaires ont aussi fait grève lors des grèves étudiantes de 2005 et 2012 pour défendre l\u2019aide inancière publique aux études postsecondaires et lutter contre la hausse des droits de scolarité.Plus récemment au Canada, des élèves ont fait grève en 2019, en Alberta, pour s\u2019opposer à un projet de loi du gouvernement conservateur qui prévoyait la divulgation aux parents de l\u2019identité des élèves membres de la Gay-Straight Alliance.Sur les pancartes des grévistes, on pouvait lire «?Love is love?» et «?Les jeunes ont le droit à leur vie privée à l\u2019école?».Des protestations ont aussi éclaté au sujet des codes vestimentaires, jugés à raison sexistes par les élèves.Discréditer et réprimer Historiquement, ces grèves d\u2019élèves ont souvent été ridiculisées par la presse.En 1938 au Québec, par exemple, la presse rapportait les propos de l\u2019abbé Adélard Des- rosiers, principal de l\u2019École normale Jacques-Cartier, formant les futurs enseignants : « [L\u2019] » e 6a t \u2019a a t pas de libe té p op e, e peut s\u2019allie à d\u2019aut es enfants également soumis à leurs parents, pour déclarer ce qu\u2019on appelle u e 7 ève.[\u2026] Ils 6o t si ple e t acte de évolte et d\u2019i su- bo di atio à l\u2019auto ité lé7iti e.[\u2026] O e 6ait pas aut e e t da s les soviets usses ! Que l\u2019o eco aisse le d oit de 7 ève da s os écoles, et demain, ce sera l\u2019anarchie partout2.» Francis Dupuis-Déri L\u2019auteur est professeur au Département de science politique de l\u2019UQAM La longue histoire des grèves scolaires montre bien l\u2019autonomie des jeunes en tant que sujets politiques.Elle montre aussi, toutefois, à quel point nos sociétés cherchent à marginaliser et à brider l\u2019action politique de la jeunesse, de peur de perdre le contrôle.33 relations / 815 / hiver 2021-2022 DOSSIER Une vingtaine d\u2019années auparavant, la presse avait publié un texte intitulé «?Il n\u2019y a plus d\u2019enfants?», au sujet d\u2019une grève scolaire en Irlande : « Ils se so t s di ués [\u2026].Ils o t u p o7 a e de eve dicatio s [\u2026] U e demi-journée de congé hebdomadaire de plus La supp essio de la la 7ue celti ue da s l\u2019e sei7 e e t La suppression des livres publiés par des maisons qui emploient des ouvriers non syndiqués.[\u2026] les écoliers grévistes ont saccagé une école dont les élèves, réfractaires à leurs idées, préféraient s\u2019en tenir bien sagement à l\u2019étude [\u2026] De griefs en griefs, de grève en grève, les écoliers en arriveraient à réclamer la suppression de l\u2019enseignement .» Les polémistes d\u2019aujourd\u2019hui ne sont pas plus tendres avec le mouvement des jeunes pour le climat.Certains titres de chroniques dans les journaux sont à la fois sensationnalistes et insultants  : «?Sainte Greta, priez pour nous?!?» (Richard Martineau), «?Greta Thunberg, la prophétesse?» ou «?Génération surangoissée?» (Mathieu Bock-Côté).En France, le polémiste Alain Finkielkraut a carrément insulté Greta Thunberg, et son complice Pascal Bruckner signait un billet d\u2019humeur intitulé «?Greta Thunberg ou la dangereuse propagande de l\u2019infantilisme climatique?» (Le Figaro, 9 avril 2019).Le polémiste d\u2019extrême droite Éric Zemmour évoquait même les «?Khmers verts4?», en référence à la dictature cambodgienne qui a fait environ 1,5 million de morts.Greta Thunberg en génocidaire, rien de moins?! Cette panique face à une jeunesse soi-disant hors de contrôle s\u2019explique en partie parce que l\u2019enfant est perçu, en Occident, comme «?une version hyperbolique du problème du gouvernement des êtres humains?», pour citer Alain Renaut, l\u2019auteur du livre La libération des enfants (Calmann-Lévy, 2002, p. 240).D\u2019où les analogies classiques au sujet des femmes ou des peuples «?primitifs?» qui sont comme des enfants, et qu\u2019il faudrait gouverner pour leur propre bien.Des termes ont été forgés pour désigner ce phénomène, dont «?suprémacisme adulte?» ou «?adultisme?», comme le dit Caroline Caron de l\u2019Université du Québec en Outaouais, mais aussi l\u2019«?adophobie?», qui est le titre d\u2019un essai du sociologue Jocelyn Lachance (PUM, 2016).Quelle que soit l\u2019importance de la cause, bien des directions d\u2019école tentent d\u2019endiguer la contestation, que ce soit en essayant de manipuler les jeunes en les cooptant pour des initiatives dirigées et contrôlées par les adultes, en les étourdissant par des promesses d\u2019agir qui ne sont jamais tenues, ou en ayant tout simplement recours à la répression.Ainsi, la direction de la polyvalente des Monts, à Sainte-Agathe- des-Monts dans les Laurentides, a suspendu deux élèves ayant demandé \u2014 en vain \u2014 qu\u2019une assemblée de vote de grève soit organisée au sujet du mouvement pour le climat.Ils ont inalement organisé une assemblée de manière autonome, ce qui leur a valu une suspension.«?[P]our des gens qui demandent une démocratie, c\u2019est vraiment exagéré?», a conié un des élèves sanctionnés aux médias.En efet, la répression par les adultes des mouvements d\u2019élèves contrevient à l\u2019idéal démocratique et à la rhétorique oicielle qui prétend accorder tant d\u2019importance à l\u2019engagement citoyen chez les jeunes.Tout cela est bien beau en théorie, mais les adultes ne veulent pas perdre le contrôle.Une autonomie politique à reconnaître Hors de tout doute, les grèves d\u2019élèves démontrent la capacité d\u2019action autonome des jeunes, hors du cadre \u2014 pensé par et pour les adultes \u2014 de la «?démocratie?» à l\u2019école, comme les fameux conseils d\u2019élèves qui restent toujours sous le contrôle d\u2019adultes pouvant les manipuler.Pour plusieurs élèves, avoir la possibilité d\u2019agir collectivement est une expérience enivrante, surtout si c\u2019est sans la permission de la direction, et même en opposition à celle-ci.Comme le disait aux médias Hugo, élève de 3e secondaire de l\u2019école Le Vitrail à Montréal en marge des débrayages organisés en appui au mouvement de grève étudiante de 2005 : «?Ce qu\u2019on veut prouver, c\u2019est qu\u2019on est capable de s\u2019organiser.?» (La Presse, 9 mars 2005).Il est di cile d\u2019évaluer avec précision les résultats de ces grèves d\u2019élèves, qui restent souvent sans lendemain par manque de ressources et donc de capacité de mobilisation.Qu\u2019adviendra-t-il, alors, du mouvement de la jeunesse pour le climat, dont la cause est si importante?Saura-t-il déjouer les manœuvres visant à le marginaliser et à le faire taire, et avoir le même efet que certaines grèves d\u2019élèves qui ont contribué à provoquer un véritable mouvement populaire et mené au renversement de régimes, comme l\u2019apartheid en Afrique du Sud dans les années 1980 et comme celui du dictateur Jean-Claude Duvalier en Haïti, en 1985?34 relations / 815 / hiver 2021-2022 Cette histoire des grèves d\u2019élèves ne mériterait- elle pas, enin, de leur être enseignée en classe?Il s\u2019agirait de leur faire prendre conscience que la «?démocratie?» n\u2019est pas seulement une afaire d\u2019adultes et ne se limite pas à déposer dans l\u2019urne un bulletin de vote marqué d\u2019un simple X.Or les adultes, qui prétendent valoriser la démocratie, oseront-ils prendre ce risque?- Pou e savoi plus su ce sujet, voi F.Dupuis-Dé i, « His- toi e des 7 èves d\u2019élèves du seco dai e au Québec  dé oc atie et co lictualité », Revue des sciences de l\u2019éducation, vol.  , o ,  p.  - et « L\u2019école co t e la dé oc atie  les 7 èves d\u2019élèves au seco dai e », Cahiers Verbatim, vol.VII, P esses de l\u2019U ive sité Laval, , p.  - .- « La 7 ève se co ti ue à l\u2019école o ale J.-Ca tie », L\u2019Illustration nouvelle,  ja vie .- « Ch o i ue  il \u2019 a plus d\u2019e 6a ts », La Presse,  septe b e .- ) ic Ze ou , « U bab -boo e au pa s des Kh e s ve ts », Le Figaro,  ja vie .Ba iè e déplo ée p ès des lofts Mo eau, août , photo tirée de la série Évincés.Photo : Alexis Aubin DOSSIER 35 relations / 815 / hiver 2021-2022 ACCUEILLIR LA DIVERSITÉ DE GENRE Charles-Antoine Thibeault L\u2019auteur est musicothérapeute, étudiant au doctorat en service social à l\u2019Université de Montréal et coordonnateur du projet Grandir Trans pour la Chaire de recherche du Canada sur les jeunes transgenres et leurs familles Depuis septembre 2018, tous les samedis, un groupe de jeu es t a s et o bi ai es de à  a s se éu it à l\u2019occasion d\u2019une activité de thérapie par les arts que j\u2019anime.Iels1 aco te t leu s di cultés, leu s i uiétudes et, su tout, iels rigolent, dessinent, peignent, chantent ou même sculptent.L\u2019activité se déroule en milieu d\u2019après-midi pour laisser ces jeunes être des ados et dormir en avant-midi ; chaque personne participe quand elle le souhaite et les parents ne sont pas admis.Ces jeunes personnes sont avant tout des adolescents et des adolescentes qui traversent des étapes de développement par lesquelles toutes et tous passent dans la vie.Le corps change, les amitiés prennent une place majeure, il y a découverte de la sexualité, et les questions relatives à l\u2019avenir deviennent plus importantes.Dans le cas des jeunes qui participent au groupe, s\u2019ajoutent à ces changements, déjà déconcertants pour plusieurs, un besoin constant et persistant d\u2019exprimer leur genre à l\u2019extérieur des normes sociales associées à celui qui leur a été assigné à la naissance.Iels expérimentent ainsi une « incongruence de genre », selon le terme utilisé par l\u2019Association américaine de psychiatrie, qui s\u2019accompagne typiquement d\u2019une dysphorie de genre, c\u2019est-à-dire d\u2019un inconfort.Ce dernier peut être causé par des caractéristiques sexuelles primaires (organes génitaux) ou secondaires (pilosité, timbre de la voix, musculature, etc.), par les rôles sociaux (être un frère ou une sœur, un père ou une mère, etc.), ou même par l\u2019identité de genre i sc ite su les papie s oiciels bulleti s de otes, pe is de conduire, contrat de cellulaire, etc.).Cet inconfort peut rendre di cile le ai tie de ses obli7atio s p o6essio elles, pe - sonnelles, sociales ou légales.Les di cultés au uelles 6o t 6ace les jeu es t a s et o binaires sont toutefois loin de se limiter à ces expériences de alaise, pa 6ois t ès p o6o d.Il suit de les écoute pa le de leurs expériences scolaires et familiales pour constater de nombreux cas de discrimination et d\u2019inconfort social.Alors que les violences dans les vestiaires sont de loin les situations les plus discutées dans les médias, d\u2019autres plus insidieuses marquent le quotidien de ces jeunes.Pensons, par exemple, à un débat organisé dans le cadre du cours d\u2019éthique et culture religieuse sur les droits des personnes trans.Imaginez l\u2019expérience stigmatisante, voire traumatisante que ça peut être pour un jeune écoutant certains de ses camarades débattre de ses droits fondamentaux \u2014 et les contester pour les besoins de l\u2019exercice.Il n\u2019en faut pas plus pour en décourager plusieurs de se présenter en classe le lendemain matin.Une telle situation, moins médiatisée, a pourtant un réel impact sur la santé mentale de ces jeunes, risquant d\u2019entraîner de l\u2019anxiété, de la dépression, le décrochage scolaire, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide ; des réalités que vivent davantage que les autres les jeunes trans et non binaires.Ainsi, avant même de repenser, par exemple, l\u2019infrastructure des toilettes et des vestiaires (qui sont aussi, soit dit en pensant, des lieux d\u2019insécurité et de discrimination pour les jeu es cis7e es, soit celles et ceu s\u2019ide tiia t au 7e e ui leur a été assigné à la naissance), il est beaucoup plus urgent de commencer par accueillir la diversité d\u2019expression du 7e e ai ée pa les jeu es t a s et o bi ai es.La co - passion, l\u2019empathie, l\u2019accueil sans jugement et sans remise en question de la diversité des formes d\u2019expression de son identité de genre sont des attitudes essentielles à développer dans notre société.Il est primordial de laisser les personnes expérimenter tout en les protégeant le mieux possible des situations de discrimination, comme on doit d\u2019ailleurs le faire à l\u2019égard de tout enfant2.Dans la thérapie par les arts comme dans d\u2019autres, il est reconnu que l\u2019intervention auprès d\u2019une population marginalisée ne s\u2019arrête pas à la porte du bureau du ou de la thérapeute, qu\u2019il est important de reconnaître et d\u2019interpeller aussi les institutions, les organisations ou les individus qui ajoutent un poids au fardeau que porte cette population.Que l\u2019on pense aux systèmes d\u2019éducation et de santé, aux pharmacies, aux boutiques de vêtements ou aux services de téléphonie, pour ne donner que quelques exemples, l\u2019existence même des personnes trans et non binaires n\u2019y est pas toujours reconnue, et encore moins accueillie et respectée.La reconnaissance et le respect des droits de ces personnes requiert un véritable changement de société.Cela passe par des changements institutionnels, mais aussi sur le plan des e talités.Je vous laisse do c su cette éle io  : et vous, êtes-vous une personne prête à accueillir ces jeunes dans leur différence ?- « Iels » est u ouveau p o o eut e utile ici pou eléte la diversité de genre des personnes.- Li e A ie Pulle Sa s6aço et De ise Medico, Jeunes trans et o bi ai es.De l\u2019acco pag e e t à l\u2019ai atio , Montréal, Éditions du remue-ménage, 2021.relations / 815 / hiver 2021-2022 Justi e veilla t su l\u2019u e de ses colocatai es,  juillet , photo ti ée de la sé ie Évincés.Photo : Ale is Aubi Je m\u2019étais toujours demandé ce que l\u2019univers nous réservait.Pensez-y?! Si l\u2019on vit autant d\u2019embûches, c\u2019est sûrement pour une raison bien précise, non?Pourtant, dans ma vie, je ne voyais pas de raison valable.Du haut de mes 16 ans, j\u2019essayais de me persuader que quelque part, quelque chose de bien m\u2019attendait.En vain.\u2014 Espèce de lesbienne dégueulasse?! Je ne regardai même pas cet énergumène qui venait de passer près de moi.L\u2019école était devenue en grande partie ma tombe dont les élèves, plus idiots les uns que les autres, creusaient un peu plus le trou qui m\u2019était destiné.Je mis les mains dans mes poches ain de faire paraître physiquement le fait que je n\u2019en avais absolument rien à faire de leurs commentaires récurrents\u2026 Alors que psychologiquement, je mourais à petit feu.Chaque jour se ressemblait.Je me levais en espérant un jour meilleur.Malheureusement, je ne pouvais ainsi me bercer d\u2019illusions.Je ne pouvais pas non plus demander à notre société de m\u2019accepter du jour au lendemain.Moi, une lesbienne masculine.Une ille garnie de tatouages et de piercings.Une marginale.C\u2019était impossible.Des coups de coude, des coups de poing, des commentaires désobligeants, des rires méchants, de la nourriture lancée sur moi\u2026 Et j\u2019en passe.Et, bien entendu, je me couchais le soir en espérant ne pas me réveiller le lendemain.Ces jeunes en quête de puissance et de cibles à détruire commençaient sérieusement à avoir raison de moi.Et malheureusement, ils le savaient très bien.Arrivée à la cafétéria, je m\u2019attendais à ma normalité de tous les jours  : des injures ainsi que de la nourriture lancée sur la pauvre ille que j\u2019étais.Faits qui arrivèrent, mais je ne pus vraiment comprendre ce qui se passa par la suite\u2026 Une ille aux longs cheveux blonds se leva, renversant du même coup sa chaise qui tomba dans un bruit sourd.Les poings serrés, les larmes aux yeux et la gorge nouée, elle cria : \u2014 Non, mais?! Vous vous prenez pour qui à la in?C\u2019en est assez?! Lâchez-la?! La quasi-totalité de l\u2019école était bouche bée.Moi y compris.Que se passait-il?Je n\u2019osais bouger d\u2019un centimètre.C\u2019était Marie, la ille la plus populaire de l\u2019école, celle que tout le monde aimait et admirait.Sans dire quoi que ce soit d\u2019autre, elle s\u2019avança vers moi.Ses traits délicats s\u2019étaient adoucis et ses lèvres formaient un des plus beaux sourires jamais vus.Elle me prit la main doucement en déposant un baiser sur ma joue.Ce geste ne put que me déstabiliser.Elle se pencha vers moi et me susurra à l\u2019oreille : \u2014 Je suis là maintenant\u2026 Ça va aller.Pour une raison que j\u2019ignorais, je la crus instantanément.Les larmes aux yeux, je la remerciai du regard.Après tout, peut- être que demain serait mieux inalement.* Les aut es te tes p oduits da s le cad e de ce p ojet so t dispo ibles su le site Web de la Maiso Dauphi e  DU POSITIF DANS LE NÉGATIF?NON?! QUOIQUE\u2026 La Maison Dauphine à Québec vient en aide aux jeunes de la rue depuis près de 30 ans.Ce texte a été écrit dans le cadre d\u2019un atelier d\u2019écriture qu\u2019elle a réalisé avec ces jeunes, en partenariat avec le Centre Louis-Jolliet.* Marie-Chloé Veillette DOSSIER 37 relations / 815 / hiver 2021-2022 38 relations / 815 / hiver 2021-2022 PROCHAIN NUMÉRO Aussi dans e numé o : En dé at : Comment agir face aux complotistes ?Un and ent etien avec Amzat Boukari-Yabara La suite de not e sé ie sur l\u2019écologie politique radicale Aux ontiè es avec Lorrie Jean-Louis La h oni ue litté ai e de Valérie Lefebvre-Faucher, accompagnée des œuvres de Natascha Niederstrass Le Ca net de Ouanessa Younsi Face à l\u2019i e se ague de dé o - ciatio s d\u2019ag essio s se uelles ui défe le au Québec co e ailleu s \u2014 du ou e e t #MoiAussi au sca dales toucha t l\u2019Église catholi ue e passa t pa la lutte co t e les fé i icides \u2014, oso sous e fi di e collecti e e t : plus ja ais ça ?Où e est ot e co p éhe sio des appo ts de pou oi et des co ceptio s de la asculi ité et de la se ualité sous-jace ts à ta t de iole ces ph si ues, ps chologi ues et spi ituelles ?Co e t e a e ces iole ces ?Quelles a a cées espé e pou les icti es, ui so t e g a de ajo ité des fe es, ais aussi des e fa ts et des ho es ?NOTRE PROCHAIN DOSSIER SE PENCHERA SUR CES QUESTIONS ET BIEN D\u2019AUTRES, AU CROISEMENT TROUBLE DE LA SEXUALITÉ, DU CORPS ET DU POUVOIR.CE NUMÉRO DU PRINTEMPS SERA DISPONIBLE EN KIOSQUES, EN LIBRAIRIES ET EN VERSION NUMÉRIQUE LE 4 MARS.D\u2019ICI LÀ, SUIVEZ-NOUS SUR LES MÉDIAS SOCIAUX ET DÉCOUVREZ NOS NOUVEAUTÉS SUR NOTRE SITE WEB : . BONJOUbbbbbbbE?! Nous faire entendre les voix ignorées, voire insoupçonnées, de personnes qui vivent l\u2019exclusion autour de nous : telle est la mission que l\u2019écrivaine Lorrie Jean-Louis se donne dans cette nouvelle série de quatre textes qu\u2019elle nous propose.Dans ce deuxième texte, elle va à la rencontre d\u2019Ahmed, camelot pour le magazine L\u2019Itinéraire.Lorrie Jean-Louis L\u2019auteure a publié La fe e ce t couleurs (Mémoire d\u2019encrier, 2020) Ce texte sera traversé par l\u2019inénarrable.Parce que la voix ne ment pas, comme me l\u2019a déjà dit un artiste de théâtre.Parce qu\u2019il y a des choses qui cassent la voix, parce qu\u2019elles ont brisé les cœurs, même l\u2019âme.Si vous passez un jour par la station de métro Parc, à Montréal, vous entendrez peut-être la voix et le BONJOURRRRRRRE mémorable d\u2019un homme qui y vend le magazine L\u2019Itinéraire : c\u2019est Ahmed.Ahmed est camelot pour L\u2019Itinéraire depuis dix ans maintenant.Dans les statistiques qu\u2019on aime nous brandir comme un avant- goût de scientiicité, le portique de la vérité, il entre sûrement dans la catégorie «?sous le seuil de la pauvreté?».C\u2019est un événement tragique qui l\u2019a amené là.Ce sont ses mots.Il dira même très tragique en y faisant référence.Avant de prononcer le mot qu\u2019on pressent, que je connais trop bien, dont j\u2019aimerais que la réalité qu\u2019il désigne soit loin derrière, il le laisse entrer dans la conversation : le racisme.Ahmed a été victime de racisme.À deux reprises il s\u2019est rendu aux urgences.Il a failli mourir.Après cet événement tragique qu\u2019il ne me décrira pas, par pudeur, il a plongé dans une profonde dépression.Il a failli y perdre l\u2019esprit.Il poursuivait alors une formation professionnelle comme assistant inirmier.Il en était au onzième mois sur les quinze que dure cette formation quand il a été gravement atteint dans son âme, tel qu\u2019il le dit.Il ajoute avec une honnêteté déconcertante qu\u2019il ne croyait pas qu\u2019on puisse être raciste tout en travaillant dans le domaine de la santé.Ahmed n\u2019est pas né au Québec.Son pays d\u2019origine est la Côte d\u2019Ivoire.Pour moi, ça explique son innocence.Car quand on naît au contraire dans une société où le racisme existe, on sait qu\u2019il peut être partout : autant dans les gestes les plus banals que dans les plus importants.Par exemple, un homme qui tenait une porte pour une femme devant moi \u2014 et que j\u2019ai remercié étant passée tout juste derrière elle \u2014 a déjà tenu à me dire que ce n\u2019était pas pour moi qu\u2019il tenait la porte.Je l\u2019ai laissé à sa voix.Je me suis dit que s\u2019il s\u2019entendait, cela lui suirait pour constater qu\u2019il était au comble de la petitesse.La honte serait là, à l\u2019attendre.Bien sûr, c\u2019était un vœu pieux.Mais revenons à Ahmed, le camelot.Un événement dramatique pendant sa formation d\u2019assistant inirmier l\u2019a donc mené à l\u2019hôpital à deux reprises et l\u2019a presque rendu fou.Il attendait alors la in de la longue enquête devant juger du tort qu\u2019on lui avait fait, menée par la Commission scolaire Marguerite- Bourgeoys, lorsqu\u2019il a croisé L\u2019Itinéraire sur sa route.Il devait s\u2019occuper à autre chose qu\u2019à nourrir une rage qui le rongeait.Il parle de cette revue comme d\u2019un refuge, d\u2019un abri pour toute personne qui, si elle n\u2019a pas failli se retrouver à la rue, s\u2019est retrouvée hors du monde, brisée.Pour Ahmed, faire partie de L\u2019Itinéraire est une façon de lutter contre le Le désespoir ne fait pas de bruit.Mais Ahmed, lui, a ce lourd silence après son BONJOURRRRRRRE chargé de gaité.relations / 815 / hiver 2021-2022 AUX FRONTIÈRES POUR VOIR LE MONDE À TRAVERS LES YEUX DES PERSONNES EXCLUES, DEPUIS LEUR CÔTÉ DES FRONTIÈRES ARBITRAIRES QUI FRACTURENT NOS SOCIÉTÉS. Moridja Kitenge Banza, Je crois savoir comment il me voit #1, 2020, crayon de couleur sur carton archive, 50 x 40 cm 40 relations / 815 / hiver 2021-2022 racisme, de conscientiser les gens, comme il le dit avec précision.L\u2019Itinéraire a été une halte qu\u2019il n\u2019a pas quittée, c\u2019est devenu un havre.Lorsqu\u2019il a commencé à vendre le magazine, la police intervenait souvent à la station Parc.Ahmed chantait à tue-tête, même en punjabi.Il a reçu plusieurs amendes.Il paraît qu\u2019il dérangeait le monde.Or, s\u2019il y a une chose qui est vraie dans l\u2019anonymat léthargique des grandes villes, c\u2019est qu\u2019il ne faut pas briser le silence, car c\u2019est dramatique pour l\u2019ordre du monde qui nous gouverne.Si certaines personnes croient sincèrement que le silence est un signe, voire un gage de paix, je me dis que le désarroi du monde est bien mal compris.Le désespoir ne fait pas de bruit.Mais Ahmed, lui, a ce lourd silence après son BONJOURRRRRRRE chargé de gaité.Heureusement, la clinique de l\u2019organisme Droits Devant lui a permis de contester et de faire annuler toutes ses contraventions.Il m\u2019apprend qu\u2019elle vient en aide aux personnes démunies ou sans-abri, à «?des gens comme ça?», c\u2019est-à-dire celles et ceux dont on ne laisse pas la voix cheminer jusqu\u2019à nous.La pauvreté est un crime.Le saviez-vous?Entre éclats de rire et hésitations, je questionne Ahmed sur son sentiment d\u2019appartenance à la société.Il doit découper sa réponse en deux.Il ne pense pas en éprouver pour la société québécoise prise comme un ensemble, mais il me parle de ses clients et clientes idèles qui sont d\u2019ici et de toutes origines et qui l\u2019encouragent depuis maintenant dix ans.Ces personnes sont son secours stable.Il s\u2019est reconstruit un lieu à lui, habitable, autour d\u2019une clientèle idèle et avenante parmi laquelle des amitiés se sont tissées.L\u2019Itinéraire représente pour lui un lieu où il a pu aller à la rencontre de sa propre humanité.Il aime le contact avec les autres.Il veut rendre les humains «?humains à nouveau?».Il croit qu\u2019ils ont perdu quelque chose d\u2019essentiel.Avant la pandémie, Ahmed faisait des câlins à tout le monde, me dit-il.C\u2019est à la station de métro Parc qu\u2019il a aussi commencé à faire du slam.Dans la joie, les langues se délient.Aujourd\u2019hui, il se sent accepté dans le quartier.Il parle de ses clientes et de ses clients comme des «?gens de cœur?» ou des «?êtres de lumière?».C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui l\u2019a aidé à maintenir le cap à L\u2019Itinéraire.Plusieurs lui ont donné de l\u2019attention, des encouragements.Pour Ahmed, c\u2019est une bulle et il s\u2019y sent bien.C\u2019est diicile, mais il y arrive.Je sais que pour traverser la vie sur un il ténu on regarde souvent ailleurs pour se donner du courage, pour ne pas tomber.Il me parle d\u2019un homme dont je ne connaissais pas le travail  : Prem Rawat, ambassadeur de la Paix.Il n\u2019a pas ce titre oiciel, mais il multiplie les actions à l\u2019international pour difuser un message de paix : entrevues, émissions de radio, partenariats avec des groupes de la société civile.Ahmed m\u2019en parle comme de celui qui lui a permis de se connaître, d\u2019entrer en relation avec lui-même et de faire la paix avec cette colère indomptable qui le rongeait.Ahmed me raconte une parabole de Rawat : un enfant demande au sage pourquoi un jour les gens sont bons et le lendemain, ils sont mauvais.Qu\u2019est-ce qui fait que l\u2019un gagne et que l\u2019autre perd?Le sage répond : celui qui gagne, c\u2019est celui que tu nourris en toi-même.Ahmed ajoute que nous savons que nous devenons bons par ce que nous savons faire et en le pratiquant le plus souvent possible.Ce n\u2019est pas simple, mais avec de la persévérance, les démons de l\u2019amertume et de la colère se découragent, semble-t-il.En guise de remerciement pour cet échange généreux, j\u2019explique à Ahmed pourquoi je me suis intéressée à lui.Il y a quelques années, j\u2019étais enceinte.Nous entrions lui et moi dans le même wagon sur le quai de la station de métro Parc.Je devais avoir environ sept mois de grossesse et personne ne me cédait sa place pour que je puisse me déposer avec mon ventre qui était déjà bien lourd.Un inconnu, Ahmed, s\u2019est mis à faire un bruit léger et, surtout, il a dit bien fort : «?Tant que personne ne donne sa place à cette femme, je vais continuer à faire du bruit.?» Il veillait bruyamment sur moi?! Quelqu\u2019un s\u2019est alors levé et m\u2019a cédé sa place.J\u2019étais ravie par cet inconnu.C\u2019était comme s\u2019il me donnait à boire alors que j\u2019étais assoifée.Après lui avoir ofert mon meilleur sourire, je me suis promis à moi-même que je ne devais jamais l\u2019oublier.C\u2019est pour moi un devoir d\u2019humanité : ne jamais oublier qui nous a tendu la main.Ahmed ne se souvient pas de m\u2019avoir déjà croisée.Il me dit : «?Étrange la vie.?» Et nous arrêtons d\u2019enregistrer nos voix.41 relations / 815 / hiver 2021-2022 AUX FRONTIÈRES 42 relations / 815 / hiver 2021-2022 CONJUGUEb INTEbCULTUbALISME ET ANTIbACISME POUb bEPENSEb LE VIVbE-ENSEMBLE \u2022 \u2022 \u2022 David Carpentier Le débat public sur l\u2019aménagement du pluralisme dans la société québécoise a connu un tournant important dans les dernières années.Depuis la commission Bouchard-Taylor et le débat sur la laïcité, on était habitué à la grande médiatisation et à la politisation des enjeux liés à l\u2019expression du religieux dans l\u2019espace public.Or, s\u2019ajoutent à ces discussions la question du racisme \u2014 que d\u2019aucuns voudraient quali?er de systémique \u2014 et celle concernant la manière dont les institutions et les politiques publiques contribuent ou non à sa perpétuation.Alors que les gouvernements successifs semblent hésiter entre l\u2019inaction et la négation2, force est de constater que ce tournant met en cause les fondements de l\u2019interculturalisme tels qu\u2019ils ont été ré?échis par plusieurs ?gures nationalistes issues de l\u2019école de pensée du libéralisme politique.De plus en plus associé à un discours sur la nation blanche par ses détracteurs, l\u2019interculturalisme contribuerait à dissimuler et à maintenir les systèmes d\u2019oppression du racisme et du colonialisme.Sa préoccupation pour la pérennité d\u2019une nation francophone en Amérique du Nord ferait l\u2019économie \u2014 voire carrément ?\u2014 d\u2019une analyse permettant de déconstruire les processus d\u2019exclusion des groupes racisés3 et marginalisés.Cette critique porte ainsi un projet radical d\u2019égalité et de justice qui devrait se re?éter davantage, aux yeux de ceux et celles qui la portent, dans la conception de la nation que met de l\u2019avant l\u2019interculturalisme.L\u2019i te cultu alis e : u e p opositio libé ale Des intellectuels tels que Gérard Bouchard, Alain-G.Gagnon et François Rocher ont contribué à populariser, surtout à partir de 2007, l\u2019idée que le David Carpentier, doctorant en science politique à l\u2019Université d\u2019Ottawa, est l\u2019heureux gagnant de l\u2019édition 2021 de notre concours d\u2019écriture «?Jeunes voix engagées?», dans la catégorie Analyse.Voici le texte qui lui a valu une bourse de 500 dollars1.P h o t o : J e s s y P a q u e t - M é t h o t 43 relations / 815 / hiver 2021-2022 CONCOURS gouvernement du Québec devrait reconnaître formellement l\u2019interculturalisme comme son modèle d\u2019intégration des personnes immigrantes et de gestion de la diversité ethnoculturelle.Ce concept est présenté comme une voie mitoyenne entre, d\u2019une part, le modèle assimilationniste français qui écraserait les diférences au proit d\u2019une identité nationale commune et, d\u2019autre part, le modèle multi- culturaliste anglo-saxon qui valoriserait plutôt l\u2019expression des particularismes ethnoculturels, religieux et linguistiques dans l\u2019espace public.Pour le sociologue et historien Gérard Bouchard, qui a grandement contribué à conceptualiser l\u2019interculturalisme, notamment dans son essai L\u2019interculturalisme  : un point de vue québécois (Boréal, 2012), ce dernier assurerait un équilibre entre les aspirations identitaires légitimes d\u2019une majorité historique d\u2019origine canadienne-française et un pluralisme respectueux des minorités ethnoculturelles.Les notions d\u2019équilibre, de réciprocité et de dialogue entre la majorité culturelle et identitaire dite «?fondatrice?» et les minorités ethnoculturelles sont au cœur de l\u2019intercultu- ralisme, qui s\u2019appuie sur l\u2019idée centrale de contrat moral.Ce dernier fait référence aux droits et aux responsabilités respectives de la société d\u2019accueil et des personnes immigrantes.Il repose sur trois principes : le partage du français comme langue commune de la vie publique?; le respect des principes fondamentaux de la démocratie libérale, reconnus dans les chartes?; et le droit et le devoir de toute personne de participer et de contribuer à la vie économique, sociale, culturelle et politique du Québec.Ces principes déinissent la notion de culture publique commune, laquelle serait dynamique, tout comme sont évolutives les valeurs communes de la société, parmi lesquelles on peut retrouver l\u2019égalité de genre, la laïcité et la primauté de la langue française.La primauté de cette dernière fait généralement consensus dans l\u2019opinion publique et constitue le socle sur lequel l\u2019interculturalisme libéral et l\u2019idée de citoyenneté québécoise reposent.Par ailleurs, cette approche révèle aussi une conception particulière du rôle de l\u2019État, dont l\u2019intervention est vue comme étant légitime et souhaitable ain de veiller à l\u2019épanouissement d\u2019une identité québécoise francophone et laïque.Une critique différentialiste En s\u2019inspirant des études postcoloniales et du pluralisme radical, une critique dite diférentialiste de l\u2019intercultura- lisme libéral a été formulée par des personnes comme Paul Eid, Darryl Leroux et Daniel Salée.Selon cette perspective, qui s\u2019intéresse aux «?rapports de pouvoir qui participent aux processus d\u2019exclusion sociale, de racialisation et de reproduction du statut des groupes dominants4?», l\u2019inter- culturalisme libéral serait problématique puisqu\u2019il véhicule une conception de la nation centrée sur l\u2019expérience qu\u2019en font les membres de la majorité.Cette expérience particulière tend à être présentée comme universelle dans le discours public et serait imposée aux autres à travers les idées de culture publique et de valeurs communes.Le discours public portant sur ces valeurs \u2014 la laïcité et l\u2019égalité de genre, par exemple \u2014 participerait à la construction de représentations des personnes immigrantes et racisées comme posant une menace pour la nation québécoise et ses principes progressistes.Pensons aux femmes musulmanes souvent représentées comme de potentielles victimes, sans agentivité, que l\u2019État doit «?sauver?».Ou encore aux hommes musulmans souvent suspectés d\u2019homophobie et de sexisme.Selon une critique diférentialiste, l\u2019interculturalisme et l\u2019accent qu\u2019il met sur la notion de réciprocité contribueraient aussi à dissimuler les rapports de pouvoir entre les diférents groupes composant la société.Il demeurerait silencieux sur la propension qu\u2019a la majorité à réairmer épisodiquement son hégémonie culturelle et à déterminer seule les conditions du vivre-ensemble.À cet efet, la centralité de la langue française dans le discours public portant sur une «?intégration réussie?» serait problématique puisqu\u2019elle occulterait l\u2019importance d\u2019autres barrières nuisant à la participation des personnes immigrantes ou Illust atio  : Sa d i e Co beil Démasquer la pseudo révolution transhumaniste Une critique écologique et politique de ce mouvement qui souhaite changer l\u2019être humain pour mieux ne pas changer notre modèle de société.écosociété Nicolas Le Dévédec \u2013 Le mythe de l\u2019humain augmenté.Une critique politique et écologique du transhumanisme 160 pages \u2013 collection « Théorie » 44 relations / 815 / hiver 2021-2022 racisées à la collectivité.La géographe Délice Mugabo souligne en ce sens que «?parler français ne protège pas une personne noire de Montréal de la violence5?» et que la prépondérance de cet enjeu linguistique contribue à l\u2019invisibilisation du racisme.Elle conteste l\u2019idée dominante selon laquelle la société québécoise serait post-raciale et que la racialisation ne constituerait pas un facteur explicatif de l\u2019accès inégal aux biens sociaux et aux ressources.Réconcilier l\u2019interculturalisme avec sa critique Cette critique radicale de l\u2019interculturalisme libéral montre que la recherche d\u2019un équilibre entre les aspirations iden- titaires de la majorité et le respect de la diférence des minorités demeure diicilement réalisable tant que la majorité refuse de reconnaître son statut hégémonique et les responsabilités qui en découlent.Plutôt que de motiver la condamnation de l\u2019interculturalisme et de sa conception de la nation de manière déinitive, ces critiques ont surtout le potentiel de les ouvrir davantage à leurs propres promesses d\u2019inclusion et de solidarité.En se décentrant de l\u2019expérience de la nation faite par les membres de la majorité, l\u2019interculturalisme pourrait devenir un vecteur d\u2019émancipation pour tous les Québécois et les Québécoises, indépendamment de leurs marqueurs identitaires.Deux pistes de rélexion peuvent inspirer la réconciliation de l\u2019interculturalisme avec sa critique diférentialiste.D\u2019abord, l\u2019édiication d\u2019une culture publique commune et d\u2019une citoyenneté québécoise doit devenir compatible avec l\u2019objectif de démantèlement des systèmes d\u2019oppression du racisme et du colonialisme.Il importe de réairmer que les personnes immigrantes et racisées ont toute la légitimité nécessaire pour participer aux discussions sur les critères de l\u2019appartenance à la communauté politique.Nous gagnerions collectivement à recadrer le débat sur la diférence ain qu\u2019elle ne soit plus présentée dans le discours public comme une menace à la cohésion sociale et à l\u2019identité québécoise \u2014 qui est pourtant en constante mutation.Ensuite, l\u2019interculturalisme libéral doit placer en son centre une perspective antiraciste, laquelle peut se traduire concrètement par la production d\u2019une rélexion critique sur la «?blanchité?» et la reconnaissance du caractère systémique du racisme.La voie empruntée par la Ville de Montréal, qui a mené en 2018 une consultation sur le racisme et la discrimination systémiques, est un exemple à suivre si l\u2019on souhaite éviter qu\u2019une absence de prise en considération sérieuse du racisme ne contribue à une forme de désintégration sociale.La diiculté qu\u2019éprouvent plusieurs personnes racisées \u2014 souvent même celles qui sont nées ici6 \u2014 témoigne de cette désafection, qui constitue aujourd\u2019hui la plus grande limite au développement d\u2019une citoyenneté québécoise.C\u2019est seulement par l\u2019engagement d\u2019un véritable dialogue qu\u2019on arrivera à la dépasser.- Nous e e cio s Valeu s obiliè es Desja di s et la Ba ue atio ale du Ca ada pou leu soutie i a cie .- L\u2019opinion publique et les pressions politiques ont fait reculer le gouver- e e t libé al de Philippe Couilla d, e , co ce a t la te ue de la Co - mission de consultation sur le racisme et la discrimination systémique, et le 7ouve e e t ca uiste de F a çois Le7ault e6use à ce jou de eco aît e l\u2019e iste ce du acis e s sté i ue au Québec.- La racialisation est un processus par lequel un groupe en vient à être comp is co e co stitua t l\u2019é uivale t d\u2019u e « ace biolo7i ue ».- F a çois Roche et Bob W.White, « L\u2019i te cultu alis e uébécois da s le co te te du ulticultu alis e ca adie », )tude de l\u2019I stitut de eche che e politiques publiques, no  , , p.  - .- D.Mugabo, « Black i the cit : o the use of eth icit a d la guage i a antiblack landscape », Identities, vol.26, no , , p.- Li e Vick F a7asso-Ma uis, « Se se ti Ca adie ou Mo t éalais\u2026 ais pas Québécois », Le Devoir,   a s . LES MONNAIES LOCALES POUb UNE SOCIÉTÉ DE POSTCbOISSANCE Les monnaies locales gagnent à être connues et développées, car elles peuvent servir de levier pour la transition socioécologique.On peut les voir comme des utopies réelles dans le sens où les groupes qui les mettent en place, dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui, créent des institutions sociales pour le monde de demain.\u2022 \u2022 \u2022 Christoph B.Stamm L\u2019auteur, sociologue, est chargé de cours à l\u2019Université de Montréal et membre de la Chaire de recherche sur la transition écologique de l\u2019UQAM Depuis quelques années, on observe une importante dynamique de création de monnaies locales citoyennes en Belgique, en Suisse et en France, un pays où il y a aujourd\u2019hui environ 80 monnaies locales en circulation.Le phénomène a aussi gagné le Québec, en particulier dans la capitale nationale, qui compte une des initiatives les plus abouties en la matière  : le BLÉ.Lancé en 2018 par l\u2019association Monnaie locale complémentaire-Québec, plus de 50 commerces font aujourd\u2019hui partie de son réseau.Mais qu\u2019est-ce qu\u2019une monnaie locale exactement?Les monnaies locales sont des moyens de paiement alternatifs ou complémentaires qui circulent dans un territoire relativement restreint parmi un réseau d\u2019adhérents et d\u2019adhérentes.Tout dépendant de qui les initie, elles visent diférents objectifs, parfois diicilement compatibles : sauver les commerces locaux, dynamiser l\u2019économie régionale en accélérant les lux monétaires, lutter contre la thésaurisation de la monnaie avec une monnaie qui perd de sa valeur au il du temps (monnaie fondante), soutenir l\u2019économie réelle en freinant la spéculation, etc.On peut aussi viser à se réapproprier la monnaie, à réduire les distances parcourues par les marchandises, à créer des liens, à accroître la solidarité et à augmenter la résilience des communautés, ou encore à renforcer le sentiment d\u2019appartenance à une région.Les monnaies locales servent, en outre, de vecteur pour sensibiliser la population à ces enjeux.Un effet positif sur l\u2019économie régionale Si les monnaies locales peuvent donc poursuivre diférentes inalités, elles visent souvent à promouvoir une activité économique régionale et à servir de levier pour la transition socioécologique qui s\u2019impose dans nos sociétés en raison des crises climatique et écologique.On parle de monnaies alternatives dans le sens où elles constituent un moyen de paiement alternatif La création des monnaies locales témoigne à la fois de la volonté de trouver des leviers pour réencastrer l\u2019économie dans le social et du constat que des réformes du système monétaire et ?nancier dominant sont hors de portée des personnes qui désirent réellement les mettre en branle.Le BLÉ, une monnaie locale en circulation à Québec.Photo : MLC-Québec 45 relations / 815 / hiver 2021-2022 REGARD et qu\u2019elles portent souvent un projet sociétal alternatif aux systèmes monétaires dominants.Elles sont aussi appelées monnaies complémentaires pour indiquer leur complémentarité avec les monnaies nationales.Lorsqu\u2019elles sont créées et gérées par des regroupements de citoyens et de citoyennes et non par des entités politiques ou des associations commerciales, il est question de monnaies locales citoyennes.La majorité des monnaies locales créées récemment sont initiées par des associations proches de l\u2019économie sociale et du mouvement vert.S\u2019il existe diférents modes de création monétaire, les personnes ou entités qui mettent en place une monnaie locale procèdent majoritairement en convertissant la monnaie nationale à un taux de 1 pour 1.Dans l\u2019objectif d\u2019inspirer la coniance et de créer de la légitimité auprès des utilisateurs et utilisatrices, la monnaie nationale ainsi obtenue est déposée sur un compte en banque pour une éventuelle reconversion.La monnaie créée est habituellement émise sous la forme de billets de papier et aussi, de plus en plus souvent, sous forme électronique.Une monnaie non convertible serait toutefois plus intéressante, car plus autonome de la monnaie nationale et permettant une réelle création monétaire.Elle pourrait être garantie par des promesses de biens et de services venant des producteurs en plus d\u2019être mise en circulation par ces derniers.Mais pour diverses raisons, il est rare que ce mécanisme soit choisi.La logique potentiellement transformatrice d\u2019une monnaie locale n\u2019est pas à négliger.En efet, puisqu\u2019une telle monnaie peut uniquement circuler à l\u2019intérieur du périmètre restreint d\u2019une région déinie, les fuites monétaires à l\u2019extérieur de cette région sont limitées.L\u2019activité économique régionale se trouve ainsi renforcée.Les circuits courts sont également favorisés, notamment dans le domaine de l\u2019alimentation.Les personnes qui utilisent une monnaie locale obligent les commerces et les entreprises qui l\u2019acceptent à la faire circuler en l\u2019utilisant à leur tour à l\u2019intérieur du périmètre désigné.Ces derniers peuvent payer leurs fournisseurs, une partie des salaires ou encore certaines taxes en monnaie locale, si leur municipalité participe au réseau.Dans le cas des monnaies locales convertibles, il importe de faire en sorte que la monnaie locale émise ne soit pas immédiatement échangée en monnaie nationale, ce qui l\u2019apparenterait à des bons d\u2019achat, tels que ceux créés dans plusieurs villes au Québec ain de soutenir l\u2019achat local pendant la pandémie de COVID-191.C\u2019est la raison pour laquelle les associations monétaires posent souvent une entrave à la reconversion, qui prend habituellement la forme de frais de 3 % à 5 % imposés sur la somme reconvertie en monnaie nationale.Les monnaies non convertibles sont plus contraignantes à cet égard.La question de la reconversion ne se pose pas, mais la participation au circuit monétaire peut paraître plus risquée.Un outil pour une société de postcroissance Parmi les monnaies locales en circulation aujourd\u2019hui, plusieurs s\u2019inscrivent dans le courant d\u2019une transition socioécologique.Les associations émettrices visent à démocratiser l\u2019économie par une réappropriation citoyenne de la monnaie, à promouvoir une économie de proximité équitable et à favoriser des activités économiques à faible impact écologique.La monnaie locale est également vue comme un moyen de fédérer les agriculteurs biologiques de proximité, les acteurs de l\u2019économie sociale et solidaire et les artisans.Les organisations et entreprises qui adhèrent à ces «?monnaies de transition?» s\u2019engagent habituellement à respecter une charte de valeurs allant dans ce sens.Par ailleurs, la monnaie nationale obtenue lors du nantissement peut être investie dans des initiatives qui correspondent aux valeurs portées par les participants d\u2019un réseau.On peut penser à des crédits sans intérêts pour les organisations membres ou encore à des projets locaux de production d\u2019électricité à faible impact environnemental.La monnaie locale peut également être combinée avec un crédit mutualisé interorganisationnel.En bref, l\u2019objectif est de contribuer au réencastrement de l\u2019économie dans le social et dans l\u2019environnement biophysique.Ce dernier processus favorise la préservation de la biodiversité et une forte réduction de la consommation d\u2019énergie et de matière.Selon les tenants du développement durable, cette réduction est possible tout en augmentant la taille de l\u2019économie (la promesse d\u2019un découplage absolu entre la croissance économique et le métabolisme social).Cependant, une telle «?croissance verte?» relève du mirage.La perspective de la postcroissance est plus pertinente, voire plus réaliste, car elle abandonne l\u2019objectif d\u2019une croissance ininie encore vue comme possible et souhaitable.Elle intègre les limites biophysiques, pose des objectifs alternatifs, tels que l\u2019équité et l\u2019autonomie, et esquisse des voies à suivre.Dans ce sens, les initiatives de transition socioécologique doivent tendre vers une société de postcroissance si elles veulent apporter des solutions viables.Pour esquisser la place des monnaies locales dans une telle perspective, il faut être particulièrement attentif à certaines des qualités qu\u2019on leur prête, comme celles d\u2019augmenter la circulation monétaire et de faire croître l\u2019économie locale.Tout d\u2019abord, la monnaie sera amenée à jouer un rôle moins important dans une économie de postcroissance.Le travail réalisé en échange d\u2019une contrepartie monétaire s\u2019y trouvera réduit (on parle alors de réduction du temps de travail) et partiellement remplacé par des activités de subsistance individuelles et collectives telles que l\u2019autoproduction, la réparation, l\u2019éducation ainsi que les usages communs de certains biens, espaces et terres agricoles.Ces activités, situées à une échelle locale, incluent des activités de reproduction sociale (soins, éducation) et devraient être partagées de manière égalitaire.Les monnaies relations / 815 / hiver 2021-2022 alternatives du type système d\u2019échange de proximité et les monnaies basées sur le temps pourraient être utilisées dans le cadre de ces activités.La particularité de ces dernières est de valoriser chaque service fourni de façon égale.Au Québec, les Accorderies sont un exemple d\u2019organisme qui utilise une monnaie-temps pour comptabiliser l\u2019échange de services entre membres individuels.Un style de vie plus sobre, sur le plan de la mobilité, des loisirs et de l\u2019habitation, notamment, diminue également la nécessité de l\u2019échange marchand.À l\u2019échelle régionale, l\u2019approfondissement du réseau d\u2019une monnaie de transition doit aller de pair avec une démocratisation des autres domaines de l\u2019économie.Cependant, une économie régionale renforcée ne doit pas s\u2019additionner à la dynamique nationale ou internationale.Elle doit plutôt remplacer une partie des lux économiques nationaux ou internationaux, notamment liés au fait qu\u2019aujourd\u2019hui, les pays nantis ont tendance à délocaliser des activités industrielles et agricoles très polluantes vers d\u2019autres pays.À l\u2019opposé, la régionalisation visée pourrait réduire les efets négatifs d\u2019une activité sur l\u2019environnement, plutôt que de les externaliser vers d\u2019autres territoires.Par ailleurs, du moment que ces efets néfastes se rapprochent des citoyens et des citoyennes, on peut penser qu\u2019ils et elles seront beaucoup plus actifs pour y remédier.Par ricochet, cela réduirait l\u2019exploitation et la destruction dans le Sud global et dans des régions aujourd\u2019hui appelées «?périphériques?», permettant de penser des formes de démondialisation solidaire2.En outre, parce que certaines activités économiques ne peuvent tout simplement pas être régionalisées, même si elles devraient également être organisées selon une perspective de postcroissance, l\u2019idée émerge de créer une monnaie internationale qui serait adossée à la capacité de régénération des écosystèmes \u2014 et dont la création serait ainsi limitée.Cela reste cependant fort improbable pour le moment et, en attendant, la création monétaire actuelle ne répond à aucun critère de soutenabilité.Des déis de co ceptio Dans le travail de conception d\u2019une monnaie de transition, au moins cinq grands enjeux se posent.Il y a d\u2019abord la di cile détermination de la taille optimale du territoire et du bassin de population ciblé.Les monnaies locales en France visent des populations se situant entre 10?000 et plusieurs millions d\u2019habitants.L\u2019Eusko, par exemple, la monnaie dont la circulation est la plus importante, couvre un bassin de 300?000 habitants dans le pays basque français.La taille du territoire doit être suisamment grande pour permettre la relocalisation d\u2019activités économiques à une échelle régionale.Mis à part de nombreux services et activités artisanales, ce sont les circuits de l\u2019alimentation (du blé au pain par exemple) qu\u2019on devrait pouvoir régionaliser.Dans une région agricole, le bassin de population d\u2019une monnaie pourrait être relativement restreint, mais la situation est plus compliquée dans les grandes régions très urbanisées.Un deuxième aspect clé est celui du choix des prestataires (les producteurs de biens et de services) qui font partie de la communauté de paiement.Veut-on faire de la monnaie un outil pour mieux mettre en réseau les prestataires qui se trouvent déjà dans une démarche axée sur la postcrois- sance ou cherche-t-on également à y intégrer des acteurs plus conventionnels?Un troisième enjeu est la question de l\u2019utilisation, car si de plus en plus de personnes partagent les valeurs portées par les monnaies de transition, il y a un pas supplémentaire à franchir pour les utiliser au quotidien et dans la durée.Des incitatifs peuvent aider : dans le cas des monnaies convertibles, les associations émettrices peuvent encourager l\u2019utilisation en ofrant des rabais modestes lors de la conversion, ou en ofrant la possibilité de convertir Employée d\u2019un commerce de Québec où une monnaie locale \u2014 le dollar solidaire \u2014 est utilisée.Photo : MLC-Québec 47 relations / 815 / hiver 2021-2022 REGARD 91,3 FM MONTRÉAL 100,3 FM SHERBROOKE 89,9 FM TROIS-RIVIÈRES 89,3 FM VICTORIAVILLE 104,1 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM périodiquement et de façon automatisée un certain montant de monnaie nationale en monnaie locale.Ensuite, il y a l\u2019enjeu de la participation des municipalités et des entités politiques locales.Les associations de monnaies locales peuvent chercher à obtenir leur soutien de diférentes façons, tout en tentant d\u2019éviter d\u2019être soumises à une trop grande inluence.L\u2019adoption de la monnaie locale pour difé- rents paiements (billets d\u2019entrée, taxes, transports en commun, etc.) constitue un premier niveau d\u2019engagement de la part des autorités locales qui va au-delà d\u2019un soutien symbolique.Elles peuvent aussi s\u2019en servir pour payer diférents fournisseurs.Un deuxième niveau d\u2019engagement serait qu\u2019elles se mettent à verser une partie des subventions et même des salaires en monnaie locale.Dans le cadre d\u2019un plan visant à atténuer les conséquences de la pandémie sur le tissu économique local par exemple, les municipalités et régions pourraient proposer un rabais sur le taux de conversion de la monnaie nationale en monnaie locale.Finalement, un des déis importants est celui de la pérennisation de l\u2019association créatrice d\u2019une telle monnaie.L\u2019organisation d\u2019un réseau monétaire dynamique demande un engagement soutenu dans la durée, réalisé le plus souvent par des personnes bénévoles.Il est quelque peu ironique que les créatrices et créateurs de monnaie puissent manquer de ressources, mais le risque d\u2019abandon et d\u2019épuisement peut les toucher, tout comme les militantes et les militants d\u2019autres initiatives de transition.Pour pallier ce problème, on pourrait entre autres revendiquer que l\u2019État ofre des bourses pour les actrices et les acteurs de la transition socioécologique ou songer à mettre en place un service civique de transition écologique d\u2019une durée de six mois à une année pour les jeunes adultes.La création des monnaies locales témoigne à la fois de la volonté de trouver des leviers pour réencastrer l\u2019économie dans le social et du constat que des réformes du système monétaire et inancier dominant sont hors de portée des personnes qui désirent réellement les mettre en branle.Ces initiatives font partie d\u2019une vaste mosaïque de mouvements et de collectifs qui expérimentent une diversité de pratiques de transition so- cioécologique, fournissant un apport original à la rélexion et à la pratique des alternatives monétaires.- Pa e e ple la ca pa7 e « Ça va bie achete à D u o dville », la cée pa la Société de développe e t éco o i ue de D u o dville ou la ca - pa7 e « Je choisis CDN », o 7a isée pa la Société de développe e t co e - cial Côte-des-Nei7es.- Voi le dossie « Pou u e dé o dialisatio heu euse », Relations, º  , novembre-décembre 2017.48 relations / 815 / hiver 2021-2022 REGARD CHANGEb DE CAbBUbANT MAIS PAS DE MOTEUb Loin du Green New Deal proposé par l\u2019aile gauche du Parti démocrate et par le Sunrise Movement aux États-Unis, le plan Biden pour le climat consiste en une opération trompeuse.\u2022 \u2022 \u2022 Arnaud Theurillat-Cloutier L\u2019auteur, enseignant de philosophie et doctorant en sociologie, est co-auteur de Pour une écologie du 99 % (Écosociété, 2021) Le président des États-Unis, Joe Biden, ilant à toute allure au volant d\u2019un camion Ford F-150 électrique.La scène, ilmée en mai dernier dans le cadre de la tournée oicielle du nouveau président pour annoncer son plan d\u2019investissement dans les infrastructures, résume bien la nouvelle version du rêve américain : électriier le pays, ain que tout puisse changer sans que rien ne change.Autrement dit, préserver le capitalisme et son mode de vie impérial.Rien à voir avec le Green New Deal poussé par le Sunrise Movement, ce mouvement social animé par de jeunes activistes pour la justice climatique et repris par la représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez et par Bernie Sanders1.Ce plan, en exigeant la conversion du pays aux énergies renouvelables dans un délai de 10 ans tout en assurant une garantie d\u2019emploi à un salaire juste pour toutes et tous, se présentait comme une réforme non réformiste.Avec le plan Biden pour le climat, on assiste plutôt à une timide réforme par le haut visant à préserver les derniers remparts de légitimité d\u2019une classe dirigeante menacée.Il était facile pour Biden de se présenter comme le grand sauveur du climat, après les quatre années de règne du climatonégationniste Donald Trump.Mais le négationnisme climatique a changé de forme.Il ne consiste plus à refuser stupidement l\u2019évidence, scientiiquement démontrée, du réchaufe- ment climatique, mais à l\u2019accepter tout en refusant de s\u2019attaquer à l\u2019industrie fossile.Aux États-Unis, à moins de vivre dans une bulle narcissique à l\u2019instar de Donald Trump, l\u2019inaction devenait intenable pour la classe politique.Durement touchés par l\u2019ouragan Katrina et par des tempêtes tropicales récurrentes, par les inondations en Floride, par les incendies en Californie et par le froid extrême qui a paralysé les centrales électriques du Texas en février 2021, sans compter les canicules meurtrières qui se multiplient, les États-Unis ne pouvaient garder la tête dans le sable plus longtemps.En grande pompe, avec tambours et trompettes, Biden a donc pris des décisions sur la question du climat dès les premiers jours de son mandat : ralliement à l\u2019Accord de Paris, mise en échec du pipeline Keystone XL et moratoire sur tout nouveau bail concernant l\u2019extraction de pétrole et de gaz sur les terres fédérales publiques.Ceci est le deuxième de quatre articles sur l\u2019écologie politique adicale, ses déis et ses mutations.Une série à suivre au il de os p ochai s numéros.2?de?4 ?relations / 815 / hiver 2021-2022 L A SÉRIE Biden a réussi à charmer\u2026 et à occulter tout ce qu\u2019il faisait d\u2019inavouable derrière les projecteurs : soutien à un projet d\u2019extraction de pétrole en Alaska, maintien du projet du Dakota Access Pipeline contre les droits des peuples autochtones2, octroi de 207 permis de forage en mer (entre février et avril 2021), etc.Sans oublier, comble de l\u2019ironie, l\u2019approbation de 1179 demandes de permis de forage sur les terres fédérales (aussi entre février et avril 2021), non loin du record de 1400 approbations établi par Trump.Bref, rien pour transformer le royaume natal du Big Oil en république du Sunrise.Décarboniser sans toucher au veau d\u2019or Ne pourrait-on pas cependant applaudir le vaste plan d\u2019infrastructures de Biden, qui vise en particulier à dé- carboniser l\u2019économie du pays?Certes, un changement mérite d\u2019être salué : il devient enin possible de parler de politiques climatiques qui ciblent la production (l\u2019ofre) plutôt que la seule consommation (la demande).En efet, dans un pays structurellement dépendant des carburants fossiles, on aura beau implorer les individus de prendre des douches plus courtes et d\u2019éteindre leurs lumières, cela changera peu de choses.Comme ailleurs dans le monde, les plus gros pollueurs restent les entreprises, pas les individus.Dans une économie capitaliste, en particulier celle des États-Unis, le 99  % n\u2019a aucun pouvoir signiicatif sur l\u2019orientation de l\u2019économie.Il peut choisir de ne pas consommer de la viande pour des raisons écologiques, mais il a très peu de pouvoir sur l\u2019organisation du territoire, la qualité des denrées produites et la source d\u2019énergie utilisée, par exemple.Tout cela relève en grande partie du 1 % de la population qui accapare la majorité des richesses et du pouvoir des entreprises capitalistes.Et gare à celui qui voudrait y toucher?! Au moment d\u2019écrire ces lignes, les détails du plan de décar- bonisation de l\u2019administration Biden étaient encore débattus, mais l\u2019objectif ultime est d\u2019atteindre la carboneutralité d\u2019ici 2050.La première étape : décarboniser le réseau électrique d\u2019ici 2035.Ce plan mise essentiellement sur des mécanismes faisant appel à la logique de la carotte et du bâton, mais on peut parier qu\u2019il maintiendra intact le pouvoir des grands intérêts privés dans le domaine de l\u2019énergie.Ain d\u2019inciter le marché de l\u2019électricité à réduire ses émissions de gaz à efet de serre, le Clean Electricity Performance Program prévoit de rémunérer les compagnies qui font suisamment de progrès et d\u2019imposer des pénalités aux autres.Il s\u2019agit pour une compagnie de réussir à augmenter de 4 points de pourcentage par année sa part d\u2019énergie renouvelable vendue pour accéder à une subvention.Mais le diable est dans les détails, car aucun seuil minimal ne limite l\u2019accès à ce inancement.Ainsi, un fournisseur d\u2019électricité qui n\u2019aurait au départ que 1 % d\u2019énergie renouvelable à son actif et tout le reste en énergie fossile recevra quand même de l\u2019argent public s\u2019il parvient à atteindre 5 % d\u2019énergie renouvelable vendue l\u2019année suivante.Les centrales au charbon \u2014 qui ont grandement contribué aux changements climatiques tout en polluant pendant des décennies, et en connaissance de cause, l\u2019air des quartiers pauvres où vivent en particulier des personnes raci- sées, auront ainsi la chance de se refaire une virginité.Ces centrales, dont les nuisances sociales et écologiques ont atteint des sommets, en plus des menaces qu\u2019elles font 50 relations / 815 / hiver 2021-2022 Illust atio  : Clé e t de Gaulejac planer sur l\u2019avenir, n\u2019auraient-elles pas dû être expropriées, tout simplement, ain de pouvoir les fermer plus rapidement au pro- it de l\u2019énergie éolienne ou solaire?Seule une véritable révolution verte, menée par une large mobilisation sociale, pourrait porter cette revendication aussi juste que nécessaire.La deuxième partie du plan de Joe Biden comprend des milliards de dollars en crédits d\u2019impôt sur une période de dix ans.Cela inclut un crédit d\u2019impôt pour les énergies renouvelables, un autre pour le stockage d\u2019énergie (notamment dans des batteries), mais aussi pour la capture et le stockage du carbone.Le programme prévoit verser 50 dollars la tonne pour les projets qui stockent le carbone de manière permanente (la multinationale écocidaire ExxonMobil réclamait 100 dollars la tonne).Mais les compagnies pétrolières pourront tout de même se réjouir d\u2019obtenir 35 dollars la tonne en stockant le CO2 de manière temporaire, avant de l\u2019utiliser pour extraire davantage de pétrole?! Dans le monde, la pratique de la récupération assistée du pétrole (enhanced oil recovery en anglais) constitue le deuxième usage le plus important du carbone séquestré.C\u2019est une opération proitable que celle de bénéicier de subventions pour émettre encore davantage de carbone.Déchanter et construire En clair, le plan de Biden ne touche pas à la propriété des entreprises énergétiques  : il socialise les coûts de la transition et garantit les proits privés.Par ailleurs, il ne comprend aucune mesure de réduction de la consommation d\u2019énergie.Cela est pourtant nécessaire, car les énergies renouvelables sont intermittentes et l\u2019électricité diicile- ment stockable, sans compter que les panneaux solaires et les éoliennes exigent un espace important et l\u2019intensiication de l\u2019extraction minière (en particulier dans le Sud global).Ce plan ne contient rien, surtout, pour fermer graduellement l\u2019industrie des carburants fossiles et assurer la transition professionnelle des travailleurs et des travailleuses de ce secteur.Les réserves encore abondantes de cette industrie représentent pourtant une menace qu\u2019on devrait considérer aussi dangereuse que celle que pose la bombe nucléaire.Aucun pouvoir démocratique sensé ne laisserait entre des mains privées un tel pouvoir de destruction massive.Les faiblesses de ce plan de transition sont- elles surprenantes?À bien des égards, pas du tout.Après la crise inancière et économique de 2008, l\u2019administration Obama s\u2019était vantée d\u2019avoir réalisé le plus grand investissement de l\u2019histoire dans les énergies propres.En réalité, elle a parallèlement contribué à faire croître l\u2019extraction du pétrole aux États-Unis, Trump n\u2019ayant pas eu grand-chose à faire ensuite à ce chapitre.Pourquoi une telle incohérence?Parce que même avec les meilleures intentions du monde, le président des États-Unis n\u2019est pas maître en sa demeure.Obama a fait face aux menaces de «?grève?» des grands détenteurs de capitaux.Biden fait face aux mêmes pouvoirs.Seule une vaste mobilisation sociale, doublée d\u2019un gouvernement prêt à poser des gestes de rupture, pourrait établir un certain contre-pouvoir.Comment construire ce contre-pouvoir?Les partisans du Green New Deal, tel que proposé par le Sunrise Movement, ont bien compris que ce ne sont ni les catastrophes, ni la peur qui poussent à l\u2019action.Ain de contrer la crise climatique et écologique, il faut redonner du pouvoir aux gens sur leur vie, en démarchandisant des besoins de base comme le transport public et l\u2019électricité et en démocratisant le pouvoir économique (en matière d\u2019énergie et de gestion des entreprises).Tel est le projet d\u2019une écologie politique du 99 %.- Voi Ro7e Rashi, « La S uad co t e l\u2019establishment du Pa ti dé oc ate », Relations, no  , p i te ps  .- Li e Lee a Mi iie, « Les 7a die s de l\u2019eau et de la te e », Relations, no  , ai-jui .Ce plan ne contient rien, surtout, pour fermer graduellement l\u2019industrie des carburants fossiles et assurer la transition professionnelle des travailleurs et des travailleuses de ce secteur.51 relations / 815 / hiver 2021-2022 L A SÉRIE IbAN : LA DOUBLE bÉPbESSION Les dures sanctions économiques imposées à l\u2019Iran par les États-Unis et la répression des mouvements de protestation par le régime de Téhéran s\u2019alimentent mutuellement\u2026 au détriment d\u2019une population à bout de soule.\u2022 \u2022 \u2022 Niloofar Moazzami L\u2019auteure est doctorante au Département de sociologie de l\u2019UQAM Dans la nuit du 14 novembre 2019, le gouvernement iranien fait une déclaration qui met le feu aux poudres dans le pays.Il annonce une augmentation de 50 % du prix subventionné de l\u2019essence \u2014 prix dont bénéicie la population iranienne jusqu\u2019à un certain seuil de consommation \u2014 et de 300 % du prix non subventionné.Pour riposter contre cette augmentation, la population prend massivement la rue presque partout dans le pays.Les manifestations se transformant en émeutes, les autorités coupent l\u2019accès à Internet pendant une semaine.Fait nouveau, ce sont des individus appartenant à la classe la plus pauvre de la société qui se soulèvent, et ce, sans aucune incitation de la part des partis politiques.Tandis que le pays s\u2019enlamme pendant quelques jours, des centaines de personnes sont tuées1.Un an et demi plus tôt, le 8 mai 2018, le président des États-Unis, Donald Trump, annonçait le retrait américain de l\u2019accord de Vienne sur le programme nucléaire iranien et il rétablissait des sanctions économiques d\u2019une intensité sans précédent dans l\u2019histoire des sanctions américaines contre l\u2019Iran.L\u2019accord de Vienne, conclu en 2015 après 12 ans de négociations, vise à empêcher l\u2019Iran de développer l\u2019arme nucléaire et à mettre in aux sanctions internationales contre l\u2019Iran.Pour mémoire, celles-ci commencèrent en 1979 sous la présidence de Jimmy Carter, dans la foulée de la crise des otages américains.Les puissances européennes et l\u2019ONU n\u2019ont pas manqué d\u2019y prendre part par la suite.C\u2019est en 1995, à la faveur d\u2019un contrat signé avec la Russie, que l\u2019Iran a repris les activités de son programme nucléaire, qui avaient été interrompues après la révolution de 1979.Dès 2002, les États-Unis, sous George W.Bush, accuseront le pays de chercher à se doter de l\u2019arme nucléaire, ce qui fait planer depuis sur la population iranienne la menace permanente d\u2019une guerre avec le pays de l\u2019oncle Sam.L\u2019Agence internationale de l\u2019énergie atomique, en juin 2017, a assuré que l\u2019Iran respectait ses engagements liés à l\u2019accord de Vienne.Le président Trump a néanmoins retiré son pays de l\u2019accord, contestant cette information, mais sans donner de preuve.L\u2019Iran a signé le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) en 1968, qui donne le droit d\u2019enrichir de l\u2019uranium uniquement à des ins civiles.Par contre, en réaction aux sanctions qui lui sont imposées, il a mis in à l\u2019application du protocole additionnel du TNP, en février 2021, TÉHÉRAN IRAN MER CASPIENNE IRAK AFGHANISTAN ARABIE SAOUDITE QATAR OMAN KOWEïT TURKMÉNISTAN TURQUIE ÉMIRATS ARABES UNIS ARMÉNIE AZERBAÏDJAN PAKISTAN La crise économique résultant des sanctions engendre une grave pauvreté dans le pays et une pénurie de médicaments accentuée par la crise sanitaire actuelle.52 relations / 815 / hiver 2021-2022 Manifestants iraniens bloquant une route lors d'une manifestation contre l'augmentation du prix de l'essence à Ma iva , le ove b e .Photo : PC/ Sala pi /ABACAPR(SS.COM ce qui réduit grandement la surveillance de ses installations.C\u2019est une des raisons expliquant les eforts diplomatiques faits cet automne pour ressusciter l\u2019accord de Vienne.Des sanctions massives Pendant sa présidence, Trump a ainsi ajouté de nouvelles sanctions économiques à un rythme presque hebdomadaire contre l\u2019Iran, et ce, jusqu\u2019à la in de son mandat.Sont visés : les Gardiens de la révolution islamique, les industries militaire, nucléaire et pétrolière.Suivent les banques nationales, le secteur inancier, l\u2019industrie du transport maritime, le commerce international et le secteur des assurances.Cela conduit à la paralysie économique du pays, aux pénuries de matériaux et de denrées en tous genres et, au inal, à la misère croissante dans laquelle vit une grande partie de la population civile iranienne.De surcroît, le 3 janvier 2020, les États-Unis assassinaient au moyen d\u2019un drone Qassem Soleimani, le commandant des forces armées iraniennes à Bagdad.Pourquoi tout cela?Pour imposer un nouvel accord nucléaire qui interdirait à l\u2019Iran de posséder des armes nucléaires?Pour apporter la démocratie au peuple iranien?Pour le «?libérer?» du régime?Bien que les spéculations soient ouvertes, il m\u2019apparaît clair qu\u2019il y a une corrélation entre la répression internationale, sous la forme de sanctions économiques imposées à l\u2019Iran ou d\u2019actions militaires menées par les États-Unis et leurs alliés, et la répression nationale, menée par le gouvernement islamique.Le régime islamique et l\u2019impérialisme américain Avant d\u2019aller plus loin, il est important de rappeler que l\u2019Iran a connu des régimes politiques autoritaires durant presque toute son histoire, des régimes s\u2019appuyant sur les 53 relations / 815 / hiver 2021-2022 AILLEURS immenses ressources du pays (y compris le pétrole) pour assurer leur stabilité.La trop brève accalmie démocratique de 1951 a brutalement pris in, comme on le sait, avec le coup d\u2019État commandité par les États-Unis et la Grande-Bretagne en 1953.Ce coup a renversé le premier ministre démocratiquement élu, Mohammad Mosadegh, qui avait nationalisé le pétrole du pays, et l\u2019a remplacé par le général Fazlollah Zahedi, soutenu par le Shah d\u2019Iran.Pareille ingérence occidentale a entretenu chez la population iranienne l\u2019impression de subir des rapports coloniaux permanents vis-à-vis de l\u2019Occident.Cette impression a augmenté depuis la révolution de 1979, qui a mis in au régime monarchique et porté les militants islamistes au pouvoir.L\u2019impossibilité d\u2019une démocratie réelle dans le pays se traduit toujours aujourd\u2019hui, sur le plan institutionnel, par l\u2019absence de partis politiques et de syndicats indépendants ainsi que par un contrôle discrétionnaire exercé par l\u2019État, au nom de l\u2019islam politique, sur toutes les publications, y compris les journaux, les livres et les autres productions culturelles (le cinéma, le théâtre, la musique, etc.).Par la suite, pendant les huit ans de la guerre entre l\u2019Iran et l\u2019Irak (1980-1988), le pays a été victime d\u2019une vaste destruction qui a entraîné près d\u2019un million de morts.Cette guerre a été d\u2019autant plus injuste que l\u2019Irak a bénéicié du soutien des Occidentaux tandis que l\u2019Iran se battait seul.Cet isolement international a eu pour efet de renforcer la position du nouveau régime islamique.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019a été adoptée la première Constitution post-révolution qui a accordé d\u2019importants pouvoirs au Guide suprême en tant que représentant de Dieu sur terre, à vie (poste occupé d\u2019abord par Khomeiny, puis par Khamenei).Le Guide suprême supervise ainsi toutes les lois et politiques du pays?; il sert de médiateur entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire?; il peut démettre le président de ses fonctions et proposer son remplaçant?; il dirige les forces militaires?; il peut déclarer la guerre comme la paix?; enin, il a autorité tant sur la radio et la télévision nationales que sur les principaux journaux.Les parlementaires ont donc en bonne partie les mains liées, bien que l\u2019Iran soit formellement une république.Selon la Constitution, tous les quatre ans, le pays tient une élection présidentielle (à laquelle les femmes ne peuvent être candidates) et une élection législative pour désigner les membres du Parlement.Cependant, les candidates et les candidats doivent être approuvés par le Conseil des gardiens de la Constitution, lequel est composé de 12 membres, soit six clercs nommés par le Guide suprême et six juristes, aussi des clercs, élus par le Parlement.Les mobilisations anti-gouvernementales Dans ce contexte, depuis la in des années 1990, l\u2019Iran connaît plusieurs soulèvements populaires revendiquant une réforme.Par exemple, en 1999, de vastes manifestations, majoritairement organisées par les mouvements étudiants, ont secoué le pays après que le gouvernement ait fermé un journal réformiste?; il agissait en représailles à la suite de la publication d\u2019une lettre évoquant l\u2019assassinat politique d\u2019écrivains de gauche et de militants politiques par le Service du renseignement, en novembre 1998.Les manifestations dans les rues en faveur de la démocratie et de la liberté d\u2019expression \u2014 d\u2019abord à Téhéran puis dans huit autres grandes villes \u2014 se sont prolongées pendant six jours et la violence des protestataires s\u2019accentua proportionnellement à celle des forces de l\u2019ordre.Au cours de la sixième journée, la répression de la police antiémeute fut brutale, et 1500  personnes furent emprisonnées.Dix ans plus tard, le 12 juin 2009, au moment de l\u2019élection présidentielle, la victoire du conservateur Mahmoud Ahmadinejad pour un deuxième mandat (et contre deux candidats réformistes) suscite aussi une mobilisation massive et une dure répression.Tandis que des milliers de manifestantes et de manifestants demandent «?Où est mon vote?», environ 10?000  personnes sont arrêtées et 70 sont tuées?; les leaders du mouvement sont placés en résidence surveillée et toute communication au sujet du mouvement est interdite pendant quelques semaines.Selon le sociologue Farhad Khosrokhavar, ce mouvement reposait sur une alliance entre des réformistes islamiques et laïques s\u2019opposant aux fondamentalistes religieux et radicaux, Pareille ingérence occidentale a entretenu chez la population iranienne l\u2019impression de subir des rapports coloniaux permanents vis-à- vis de l\u2019Occident.54 relations / 815 / hiver 2021-2022 dans l\u2019objectif de sortir de la crise politique engendrée par un gouvernement fondamentaliste2.Ce soulèvement, tout comme celui de 1999, se limitait aux grandes villes et mobilisait principalement les milieux étudiants, de la fonction publique et des mouvements de femmes, tous majoritairement issus de la classe moyenne.En comparaison, le soulèvement de 2019 est le fait des classes populaires et se distingue par son caractère spontané et violent.Dès l\u2019annonce de la hausse du prix de l\u2019essence, les manifestations ont commencé et ont rapidement dégénéré en émeutes.Les incendies de mosquées, de banques et d\u2019édiices gouvernementaux dans diférentes villes, puis la riposte des forces gouvernementales qui ont arrêté un grand nombre de personnes tout en attribuant le soulèvement aux puissances étrangères, ont monopolisé l\u2019attention de la population sans toutefois qu\u2019elle ne puisse s\u2019informer auprès de médias indépendants.De l\u2019avis du sociologue Gérard Mauger, ce genre de mouvement populaire constitue une dénonciation momentanée de l\u2019injustice généralisée qui règne dans le pays, d\u2019un régime qui abandonne ses citoyens à leur sort, les empêche de manifester et ajoute l\u2019odieux à l\u2019injure en tentant de faire croire que les émeutiers sont des agents à la solde de l\u2019impérialisme ou d\u2019Israël3.La crise politico- économique qui en résulte et la tendance du gouvernement à occulter tous les problèmes en prétextant qu\u2019ils sont tous liés aux sanctions économiques imposées par l\u2019Occident révèlent sa position de plus en plus fragile et sa crédibilité en chute libre au sein de la population.Les contradictions des sanctions occidentales Outre la guerre économique menée contre l\u2019Iran, la menace d\u2019une vraie guerre n\u2019est jamais loin non plus.Que l\u2019on pense à l\u2019Afghanistan, à l\u2019Irak, à la Lybie ou à la Syrie, la région a déjà connu plus que son lot de guerres désastreuses, amenées par l\u2019Occident, toutes prolongées en guerres civiles.L\u2019intellectuel Edward Saïd invite à «?[\u2026] ne pas sous-estimer le type de vision simpliiée du monde qu\u2019une poignée relativement restreinte de membres civils du Pentagone a formulée pour la politique américaine s\u2019appliquant dans l\u2019ensemble des mondes arabe et islamique, une vision dans laquelle la terreur, la guerre préventive et le changement unilatéral de régime \u2014 soutenus par le budget militaire le plus gonlé de l\u2019histoire \u2014 sont les idées principales débattues sans in et de façon appauvrissante par des médias qui s\u2019attribuent le rôle de produire des soi-disant \u201cexperts\u201d qui valident le discours dominant du gouvernement4?».Ces propos s\u2019appliquent parfaitement à la situation actuelle  : les élites étasuniennes disent vouloir apporter la démocratie à la région, mais sans la moindre connaissance ou référence aux besoins, aspirations et revendications des gens ordinaires directement concernés.Par la guerre économique, les États-Unis et leurs alliés prétendent combattre le régime iranien, mais dans les faits ce sont les Iraniens et les Iraniennes qui paient le prix des sanctions par des privations quotidiennes de produits de première nécessité.La crise économique résultant des sanctions engendre une grave pauvreté dans le pays et une pénurie de médicaments accentuée par la crise sanitaire actuelle.Dans ce contexte, les gens n\u2019ont pas le loisir de penser aux questions de démocratie, de liberté et d\u2019égalité.Pourtant, ils se lèvent tout de même pour protester.Et si on leur accordait un répit, ils seraient tout à fait aptes à choisir pour eux-mêmes et à changer leur destin politique.Ils n\u2019ont pas besoin de l\u2019intervention de commanditaires pour prendre leurs décisions.Le chercheur et écrivain Gilbert Achcar voyait dans les évé- nements qui ont eu cours après le 11 septembre 2001 un affrontement entre deux barbaries5.La situation en Iran est de cet ordre, la population étant confrontée d\u2019un côté à la peur d\u2019un conlit militaire avec l\u2019Occident et, de l\u2019autre, à un régime qui empêche la liberté, la libre expression démocratique et la justice sociale \u2014 deux barbaries qui engendrent une terreur permanente et qui creusent les inégalités sociales.- ( t e et  pe so es selo les sou ces.Voi « Special Repo t : I a \u2019s leade o de ed c ackdo o u est \u2013 Do hate e it takes to e d it », Reuters,  déce b e , [e li7 e].- F.Khos okhava , « Le ouve e t ve t.Fi et suite », Vacarme, , vol.  , °  , , p.  - .- G. Mau7e , L\u2019émeute de novembre 2005.Une révolte protopolitique.Brois- sieu , )ditio du C o ua t, .- (.Saïd, « O ie talis O ce Mo e », De elop e t a d Cha ge, vol., o , , p.t aductio lib e .- G. Achca , Le choc des ba ba ies : te o is es et déso d e o dial, e éd., Sai t-Joseph-du-Lac, M )diteu , .Le président Trump montrant sa signature sur un décret imposant de nouvelles sa ctio s à l\u2019I a , le  jui .Photo : Maiso -Bla che Jo ce N.Bo7hosia / Wiki edia Co o s  55 relations / 815 / hiver 2021-2022 AILLEURS LE VEILLEUb AU MILIEU DE LA BbUME Le 27 octobre dernier, Gilles Vigneault fêtait ses 93 ans.Poète, chansonnier et conteur, il enchante depuis des décennies le Québec avec ses mots, ses chansons, sa musique et son imaginaire.Par eux, il nous aide à vivre, à croître et à croire en la dignité humaine ainsi qu\u2019à ainer les liens qui nous unissent à la Terre, au territoire et aux autres.Il nous aide aussi à assumer notre responsabilité à l\u2019égard du monde dont il chante la beauté et la fragilité comme nul autre.Relations l\u2019a rencontré chez lui à Saint-Placide.Les thèmes de l\u2019attention à la nature et du respect qu\u2019on lui doit t ave se t vot e œuv e, dès les a ées  9 .Ils se p ése te t aujourd\u2019hui à nous comme un défi urgent, car il en va en quelque sorte de l\u2019ave i de l\u2019hu a ité.rtes-vous co scie t d\u2019avoi été u p écu seu ?Gilles Vigneault : Ce serait prétentieux de le penser.Il y a toujours chez un artiste la possibilité qu\u2019il dise des choses qui sont à peine la proposition d\u2019un sentier mais qui vont éveiller chez ceux et celles qui l\u2019écoutent le désir d\u2019en faire une voie de passage essentielle.C\u2019est le don de l\u2019artiste d\u2019ouvrir des chemins à son insu.Car il sent les choses au plus près de la vie.Il est porté par plus grand que soi, la parole.Cela me fait penser au portage \u2014 un art que connaissent à merveille les Autochtones et qui consiste à porter son canot d\u2019un plan d\u2019eau à un autre sur des pistes dans la forêt \u2014 et à une expérience de jeunesse qui m\u2019a marqué profondément.Ce devait être en 1952, dans la région de Chibougamau, en plein bois.Il me fallait rejoindre un lac, le canot sur le dos.Je me croyais sur un chemin de portage, mais en fait j\u2019étais perdu.J\u2019ai eu la chance de rencontrer un Ati- kamekw.Avec le peu d\u2019innu de Natashquan que je connaissais, j\u2019ai pu établir le contact, j\u2019ai dit : Nipish Apue \u2013 Nipish c\u2019est l\u2019eau et Apue, le thé.On a pris le thé ensemble.Il a vite compris que j\u2019étais perdu.En se moquant un peu de moi, il m\u2019a montré la piste de portage que des arbres nouvellement poussés avaient masquée, puis il a continué son chemin.Je lui dois sûrement si ce n\u2019est la vie au moins de m\u2019avoir évité une belle frousse.Il a été pour moi le poète qui sauve, par sa seule présence fortuite, parce qu\u2019il habite comme nul autre la Terre et son mystère.J\u2019y ai fait écho dans Chant du portageur.G a d e t etie a ec GILLES VIGNEAULT relations / 815 / hiver 2021-2022 P h o t o : J e a n - C h a r l e s L a b a r r e Pour le portageur, la Terre Est un énorme animal Tout un monde de mystère Que l\u2019homme le plus moral Traite mal On n\u2019a, pour nommer l\u2019espace Qu\u2019un pas qui passe De l\u2019eau à l\u2019eau Je ne suis qu\u2019un mot qui danse Sur ton silence Comme un canot (Extrait de Chant du portageur) Cela dit, je dois avouer, concernant les Autochtones, que l\u2019un des premiers mots que j\u2019ai appris en est un qu\u2019on n\u2019a pas de raison d\u2019apprendre en premier quand on est tout petit?! C\u2019est Nil mauat kestun, qui veut dire «?J\u2019ai pas peur de toi?».Il fait écho à la peur de l\u2019autre qui niche au fond de soi et qui contamine la relation.Les adultes la transmettent aux enfants.À ce propos, j\u2019ai une autre anecdote qui a été pour moi une sacrée leçon.Dès l\u2019âge de cinq ans, j\u2019avais l\u2019habitude d\u2019aller les matins sur la grève pour voir ce que la mer avait charrié et pour repérer des bois de marée, des madriers ou des planches pas trop abîmés pouvant servir pour la maison.Un matin j\u2019arrive sur la côte, il y a un garçon innu de mon âge qui s\u2019amuse?; on se regarde, il me salue en disant kwei kwei, je lui réponds la même chose, puis il ajoute : Nil mauat kestun.Il part ensuite à courir après moi, alors je me sauve à la belle épouvante?; qu\u2019est-ce qu\u2019il veut me faire?Puis à un moment donné j\u2019arrête sec, par orgueil?; il arrête de même, et je le vois qui rit.Cette fois, c\u2019est moi qui cours après lui.On a couru comme ça un temps, puis on s\u2019est mis à jouer ensemble.Ce jour-là, le mur de la peur entre les Autochtones et moi est tombé.J\u2019ai appris qu\u2019ils ne sont pas plus dangereux que moi.La peur de l\u2019autre est la source de bien des désagréments.C\u2019est un véritable danger que l\u2019on porte en soi.Elle est la principale cause des préjugés dont soufrent encore aujourd\u2019hui les Autochtones.Elle fait naître la violence qui est au fond une façon de se défendre d\u2019une peur qui remonte très souvent à l\u2019enfance.Il faut pouvoir s\u2019en guérir.Dans une de mes nouvelles chansons qui a pour titre Le Veilleur, je raconte l\u2019histoire d\u2019un inconnu, un quêteux d\u2019autrefois, qui arrive dans un champ et y élève une tour sur un petit côteau, diicile à labourer, avec les pierres qu\u2019il sort du sol ayant obtenu la permission du cultivateur.Du haut de cette tour, il traque les moindres traces de danger à l\u2019horizon.À ceux qui passent par là, il dit : «?Dormez en paix, je veille la nuit.?» Et à ceux qui lui demandent ce qu\u2019il fait les soirs de brume, il répond : «?Attention ami, la brume est bonne pour savoir d\u2019où le danger vient.?» C\u2019est qu\u2019il a appris que le véritable ennemi est intérieur.C\u2019est la peur, la vieille peur humaine, la mienne, la tienne, la sienne, au fond de soi.Il faut trouver les moyens de combattre cette peur, comme l\u2019a fait un de mes beaux-frères, Ticamp, qui travaillait dans le commerce de la fourrure et tenait un magasin où on retrouvait les denrées nécessaires au quotidien.C\u2019était un homme supérieurement intelligent.Il avait dû quitter l\u2019école après sa 5e  année pour suivre son père.Il s\u2019était dit que s\u2019il était pris à gagner sa vie dans le bois, il avait intérêt à apprendre l\u2019innu.Il s\u2019est donc fait un petit lexique, qui est vite devenu un dictionnaire, et même une espèce de grammaire.C\u2019était le moyen qu\u2019il avait trouvé pour tuer la peur en lui.C\u2019était un sage.Un jour que j\u2019étais dans son magasin, j\u2019entendis des Innus éclater de rire à s\u2019en tenir les côtes.Ticamp leur dit alors dans leur langue, comme il me l\u2019a expliqué plus tard : «?Attention, j\u2019ai tout compris ce que vous avez dit, et c\u2019est pas trop poli, mais c\u2019est pas méchant?», et ça riait de plus belle, non plus de Ticamp, mais d\u2019eux-mêmes.«?À l\u2019avenir, ajouta-t-il, vous saurez que je vous entends, je vous dis ça par honnêteté pour pas qu\u2019on se déteste un jour.?» Ils ne riaient plus, ils se sont regardés puis l\u2019un deux lui a dit : «?Tu es comme nous, un homme, un Innu.?» Le respect s\u2019était établi par les liens de la parole et du cœur.Ç\u2019a été une leçon pour moi.Il ne faut négliger ni la parole ni le cœur.Quand Ticamp est mort à 59  ans, les Innus l\u2019ont beaucoup pleuré.C\u2019EST UNE FAÇON POUR MOI DE DIRE QUE LA LANGUE EST VITALE.C\u2019EST UNE MANIÈRE NON SEULEMENT D\u2019APPRÉHENDER LE MONDE MAIS AUSSI DE LE RÉPARER.?57 relations / 815 / hiver 2021-2022 GRAND ENTRETIEN Vous avez déjà dit de la langue française u\u2019elle était u pa s i té ieu .C\u2019est i po ta t pou vous ?G.V. : La langue, c\u2019est majeur.Car parler ce n\u2019est pas simplement communiquer, c\u2019est apprendre à se connaître, en mettant des mots à des émotions, parfois douloureuses.Par elle, on défait la peur brin par brin \u2014 un sentiment, une crainte, une incertitude.Parler, c\u2019est faire communauté, c\u2019est créer des ponts.Dans mon nouvel album, intitulé Comme une chanson d\u2019amour, qui sera peut- être le dernier, vu mon âge, on retrouve une chanson d\u2019amour à la langue française que j\u2019ai écrite il y a longtemps, Parlez-moi d\u2019un peu d\u2019amour, qui est devenue Langage mon doux pays.J\u2019arrive à toi de partout C\u2019est de ta peau qu\u2019il fait doux C\u2019est de ton soule qu\u2019il vente Ta parole me construit Ton silence me nourrit Tout ce que tu dis m\u2019invente [\u2026] J\u2019ai l\u2019âge du mot saison J\u2019habite le mot maison Je vieillis du mot semaine Passager du mot chemin Le mot mort me tue demain Les mots chaîne et fer m\u2019enchaînent Puis plus loin en hommage à la langue vernaculaire : M\u2019épivarder, m\u2019ébarlouir Avoir souleur, m\u2019aplangir Puis m\u2019asseoir à la brunante Palabrer sur le suroît Étaler par tous les froids M\u2019ont fait une âme hivernante [\u2026] Langage, mon doux pays Toi qui fais mes aujourd\u2019huis Ne ressembler qu\u2019à moi-même C\u2019est chez toi que je sais mieux Donner mon feu et mon lieu Et dire à chacun : je t\u2019aime C\u2019est une façon pour moi de dire que la langue est vitale.C\u2019est une manière non seulement d\u2019appréhender le monde mais aussi de le réparer.Ce n\u2019est pas la tâche qui manque?! À cet égard, ce serait une bonne chose à mes yeux que tous les Québécois et toutes les Québécoises, toutes origines confondues, apprennent une langue autochtone, au moins une.Car ces langues ont beaucoup à nous apprendre sur la manière d\u2019être gardien et gardienne de la Terre.C\u2019est bien sûr une bonne chose que les Autochtones eux-mêmes se réapproprient leur langue, qu\u2019on leur a appris à désapprendre.Un grand nombre sont devenus des Blancs en quelque sorte, trop blancs, et ont pris nos défauts?; il faut dire qu\u2019on les leur a inculqués de force.On a de gros mea culpa à faire.Le paternalisme de la Loi sur les Indiens, par exemple, est dégoûtant, on a tout faussé en les traitant comme des enfants.Et les enfants, en plus, on les a maltraités.C\u2019est honteux.Les Français sont arrivés ici avec une attitude de conquérants?; il fallait que la terre, la forêt, leur appartiennent.Les Autochtones, au contraire, appartenaient à la terre, à la forêt.Il a donc fallu les soumettre, eux et la terre.Cette attitude, cette mentalité arrogante, tellement opposée à celle des Autochtones, c\u2019est toujours la nôtre.Elle a façonné notre monde qui commence à craquer.On s\u2019est complètement trompé.Et on a trompé les autres, à la grandeur de l\u2019Amérique et même du monde.On a de l\u2019ouvrage devant nous pour apprendre à vivre humainement sur Terre.Proches de la terre.Vous disiez dans Avec nos mots  : « Nous serons gardiens de la terre/ Chacu de ous se a ce peuple et ce pays/ Demandez aux pierres/ Demandez au bois/ Chacu est chez soi/ Su la Te e.» Vot e dé a che a tisti ue \u2019estelle pas profondément imprégnée du ega d autochto e ?G.V. : C\u2019est ce que m\u2019a dit en efet la poétesse innue Joséphine Bacon \u2014 cela m\u2019a beaucoup touché \u2014 quand je lui ai montré mes nouvelles chansons portant sur les éléments de la vie.Elles parlent de choses auxquelles bien souvent on ne porte pas attention mais qui ne sont pas moins vitales.Sur l\u2019eau, par exemple  : «?Je suis la 58 relations / 815 / hiver 2021-2022 mère des mères/et votre premier berceau [\u2026] Je suis le nuage et le glaçon/je suis la musique et la chanson/de toute l\u2019histoire humaine.?» Et sur l\u2019air : «?N\u2019oubliez pas que je suis le maître de la vie et de la mort.?» Et sur la terre  : «?sous la terre/pas de bruit/ vrai pays/sédentaire/sous l\u2019orteil/des racines/imaginent/le soleil/cette lamme/ vive encore/hors du corps/c\u2019est mon âme?».J\u2019ai eu un grand plaisir à les faire.Pour moi l\u2019art, la poésie et la chanson, en particulier, sont une façon de révéler la beauté de l\u2019ordinaire, de la vie quotidienne.Dans un monde où règnent en maître l\u2019argent, les valeurs monétaires et utilitaires, on l\u2019oublie trop souvent.On perd l\u2019essentiel et ça permet de regarder de haut les petites gens.La poésie de Joséphine Bacon, d\u2019une sensibilité extraordinaire, a cette capacité de nous apprendre à voir les choses libérées de leur aspect utilitaire.Chez elle, le vent par exemple, ce n\u2019est pas que de l\u2019air qui se déplace, c\u2019est aussi le soule intérieur.Nous parlions de réparer le monde, la poésie nous permet de le faire en saisissant la beauté du monde, l\u2019invisible, l\u2019immatérialité de la vie, l\u2019âme des choses, des êtres.Pour moi la poésie c\u2019est un besoin vital de beauté et de fabriquer la beauté.Sans autre but que de l\u2019ofrir, émerveillé, en don à d\u2019autres en disant  : Regarde ce que les mots viennent de faire?! Les contes ont cette vertu de faire apparaître l\u2019extraordinaire dans l\u2019ordinaire.La Murale réalisée par Laurent Gascon dans le cad e d\u2019u e sé ie de huit œuv es u\u2019o peut découvrir à Montréal.Photo : art_inthecity/Flickr relations / 815 / hiver 2021-2022 GRAND ENTRETIEN trilogie de Félix Leclerc, Adagio, Allegro et Andante, a été pour moi une révélation à cet égard.Félix m\u2019apprenait que la poésie pouvait être présente non seulement dans les chansons, ce que je savais déjà, mais aussi dans les simples récits.Le premier contact de l\u2019enfant avec l\u2019art, la poésie, a lieu dans le berceau, quand sa mère lui chante une chanson.Cette première chanson peut rester dans son cœur jusqu\u2019à la in de ses jours.C\u2019est pourquoi longtemps j\u2019ai chanté la chanson que m\u2019a mère me chantait quand j\u2019étais petit.Écrite par Louis Ratisbonne je crois, elle dit : «?Petit oiseau je t\u2019écoute/qu\u2019ils sont jolis tes refrains.?/Viens te poser sur ma route/moi je t\u2019aime et tu me crains.?/Un quart d\u2019heure, un instant même/si tu venais dans ma main/tu comprendrais que je t\u2019aime/et tu reviendrais demain.?» Elle dit la naïveté de l\u2019enfant, qui parle à l\u2019oiseau, d\u2019égal à égal, un être vivant que certains considèrent inférieur, mais qui nous est supérieur par d\u2019autres qualités.En même temps, l\u2019oiseau évoqué devient un mot qui vole, un mot avec des ailes qui ouvre le monde de l\u2019imaginaire, de l\u2019âme.Nous pa lio s des élé e ts de la vie.Dans votre œuvre la mort en fait de toute évide ce pa tie.Que ep ése te- t-elle pou vous ai te a t à 9  a s ?Dans la chanson Les Éléments , vous dites : « Pou u\u2019ap ès les adieu du corps / L\u2019âme se fasse arbre qui vole / Pou ue la Vie ait la Pa ole / Il 6aut la o t.» G.V. : Mourir, c\u2019est dans l\u2019ordre des choses.Pas trop vite bien sûr.J\u2019aimerais bien vivre jusqu\u2019à 100 ans comme ma mère qui avait 101 à sa mort.Chose certaine, à 93 ans, je peux me permettre d\u2019attendre la mort en paix, sereinement.Certains disent que c\u2019est l\u2019inverse de la vie, comme la nuit pour le jour, mais peut-être pas tant qu\u2019on pense.Pour moi la mort c\u2019est une belle aventure.La vie qui continue.Les jeunes aujourd\u2019hui me semblent souvent à la recherche d\u2019exploits inouïs, de déis nouveaux?; ils les recherchent dans l\u2019imaginaire de la science-iction, sans savoir qu\u2019il y a une aventure palpitante et extraordinaire dans la foi, la foi dans l\u2019âme et dans la continuité de la vie dans la mort.C\u2019est la in du monde quand on meurt mais c\u2019est le commencement d\u2019un autre.Cette foi me tient en vie, debout, tous les matins.Elle Photo : Jea -Cha les Laba e relations / 815 / hiver 2021-2022 aide à croire en l\u2019autre, croire en soi, croire à plus grand que soi, croire qu\u2019un rien, une rencontre comme la nôtre, par exemple, puisse faire grandir quelqu\u2019un d\u2019autre.C\u2019est constructif, c\u2019est du bâtissage, la foi.En français, le verbe croire se conjugue à certains modes et à certains temps comme le verbe croître, c\u2019est un beau hasard de la langue, grammaticalement et étymologiquement anecdotique, certes, mais tout de même très signiicatif  : car je dis souvent que la foi me fait grandir.Il faut y mettre du sien.Le doute en fait partie, le doute est un poète, un constructeur.Le poète doute tout le temps.Du choix des mots, de leur sens, s\u2019il faut les dire, ou les taire.Douter, c\u2019est rester à la disposition de la vie.Un de mes ils, qui est poète, a écrit : «?Rien de plus sûr que le doute.?» Je trouve ça beau.Être athée ne préserve pas de croire.Il y en a même qui croient beaucoup.À l\u2019argent, par exemple, mais s\u2019ima- ginent-ils à quel point ils croient sans croître?Qu\u2019est-ce que cela signiie?Un poème que je viens d\u2019écrire se termine ainsi : «?c\u2019est la première foi?».La première foi, c\u2019est la coniance.Quand j\u2019étais petit, j\u2019avais peur des morts?; mon oncle Dominique, qui était un vieux sage, m\u2019avait dit à l\u2019occasion de la veillée mortuaire de sa mère, ma grand-mère du côté maternel : «?J\u2019ai vu que t\u2019as peur.D\u2019abord, sache que ta grand-mère t\u2019aimait beaucoup, elle n\u2019est pas là pour te faire peur.Tu vas y aller maintenant qu\u2019il n\u2019y a personne dans le salon, tu vas mettre ta main sur son front, pis tu vas lui demander d\u2019ôter ta peur, pis tu reviens me voir, mais reste là une minute au moins, le temps de lui dire bonjour, de lui faire ta demande sans oublier de lui dire merci.?» Depuis, je n\u2019ai plus eu peur des morts.J\u2019aime passer du temps au cimetière à Natashquan.J\u2019aime l\u2019atmosphère.Je m\u2019arrête bien sûr sur la tombe de mes parents, mais aussi sur celles de vieux amis qui n\u2019ont pas eu la chance d\u2019être aussi bien traités que moi.J\u2019ai toujours été troublé par le fait que la plupart d\u2019entre eux n\u2019avaient jamais vu leur nom écrit en lettres imprimées comme il l\u2019est sur leur pierre tombale, que seuls les autres voient.Je me dis qu\u2019ils méritaient davantage.Cette conviction m\u2019a fait faire 50 chansons qui sont des histoires en rapport avec des personnes mortes, mais certaines aussi encore vivantes.J\u2019y ai agrandi leur vérité pour qu\u2019on la voie de loin.Une façon de leur rendre hommage.Qu\u2019est-ce ue vous ai e iez avoi légué au Québec à vot e dépa t ?G.V. : Que les enfants ne considèrent pas seulement l\u2019avenir, mais aussi ce qu\u2019ont laissé ceux et celles qui sont passés avant eux.Ce qui compte ce n\u2019est pas seulement l\u2019avenir, mais la transmission.Car une société se bâtit par ses liens.Eux aussi auront à transmettre à d\u2019autres le peu qu\u2019ils auront appris de la vie.Pour cela il faut qu\u2019ils aient le goût de devenir eux-mêmes.Qu\u2019ils croient en la parole.Il y a une parole dans l\u2019Évangile que j\u2019aime beaucoup, on la dit à chaque messe avant la communion : «?Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir mais dis une parole et je serai guéri?» \u2014 en latin on disait «?et mon âme sera guérie?».Elle fait partie de la Grand Messe que j\u2019ai eu le plaisir de composer avec Bruno Fecteau qui en a fait la musique : «?\u2026 d\u2019une seule parole, d\u2019un seul mot que tu diras ma maison sera plus belle [\u2026] et mon âme guérira?».La parole est source de vie.C\u2019est le petit legs que j\u2019espère laisser : avoir été une petite courroie de transmission qui nous relie aux vivants et aux morts.Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet GRAND ENTRETIEN relations / 815 / hiver 2021-2022 LA PObTÉE ÉMANCIPATbICE DU CANDOMBLÉ AU BbÉSIL Les pratiques religieuses et féministes sont parfois perçues comme incompatibles.Au nombre des expériences qui bousculent cette perception, le Candomblé ouvre des perspectives méconnues qui sont émancipatrices pour les femmes noires au Brésil.Farah Cader L\u2019auteure est postdoctorante en sciences des religions Le Candomblé est né entre 1530 et 1549, au Brésil, de la volonté des esclaves de descendance africaine de préserver leurs héritages spirituels alors que le colonisateur portugais les forçait à se convertir au catholicisme.Encore aujourd\u2019hui, il est vu négativement dans le pays en raison des pratiques africaines (transe, vaudou et sacriices animaliers) qui lui sont associées.Cette volonté de retourner à une africanité initiale, revalorisée par les adeptes depuis la in des années 1980, est aussi le pilier d\u2019une vision de la religion émancipatrice pour les femmes.Ces dernières y trouvent la possibilité d\u2019assumer des rôles spirituels d\u2019importance et de multiplier les expériences de vie possibles.Le Candomblé met de l\u2019avant une conception monothéiste de la religion avec un Dieu créateur de tout, incluant la nature, qui a son âme propre, et où plusieurs divinités (12 principalement) sont aussi vénérées.Ces éléments sacrés sont repris à l\u2019intérieur de chacun des rituels religieux (rites de passage et cérémonies hebdomadaires) pour expliquer, fondamentalement, la vie humaine.En outre, chaque être humain, associé à une divinité à la naissance par un prêtre ou une prêtresse, est considéré comme ayant été formé par Dieu dans la boue avec les quatre éléments de la nature, et c\u2019est à cet état naturel que son enveloppe corporelle retournera après son décès.Par reconnaissance pour la vie humaine, sont honorés la nature, les divinités et le dieu créateur lors des cérémonies du vendredi dans les maisons de temples, les terreiros, qui peuvent avoir une teinte difé- rente selon les racines afro-brésiliennes des participants et participantes.Pour ce faire, les adeptes du Candom- blé, divisés en sept stades religieux (de débutant à chef religieux), exécutent des chants, des airs tapés au tambour, des danses et des ofrandes pour permettre aux initiés d\u2019entrer en transe et de recevoir les orixás, c\u2019est- à-dire les divinités qui font le pont entre Dieu, les autres divinités et les personnes pratiquantes.Une pratique secrète et réprimée Oiciellement, le Candomblé est pratiqué par 1,5 % de la population brésilienne, même si cela pourrait s\u2019approcher davantage de 8 % d\u2019adeptes selon certaines sources.Les personnes qui s\u2019y identiient sont discriminées, voire battues dans la rue, ce qui en pousse plusieurs à le pratiquer en secret.Malgré la in de l\u2019esclavagisme et, par conséquent, de l\u2019imposition du catholicisme, d\u2019autres vont toujours à l\u2019Église, soit comme façade, soit parce qu\u2019elles pratiquent parallèlement les deux religions.Il est donc diicile d\u2019avoir un estimé précis du nombre d\u2019adeptes1.À Salvador de Bahia, ville où le Candomblé est le plus répandu au Brésil, il y a près de deux fois plus de femmes que d\u2019hommes qui pratiquent cette religion, qui permet la prêtrise des femmes.Ainsi, environ 68 % des prêtres sont des femmes.Il est important de noter qu\u2019au moment de la in de l\u2019esclavagisme, durant la deuxième moitié du XIXe siècle, les femmes esclaves ont pu racheter leur valeur «?monétaire?» avant les hommes, parce que la valeur qu\u2019on leur avait assignée était moindre.Cela explique pourquoi ce sont des femmes qui ont fondé les trois premiers terreiros.Les femmes se sont dès lors démarquées dans la reconstruction et la transmission des normes culturelles, religieuses et ancestrales afro-brésiliennes.Depuis, elles ont assuré la passation orale du savoir religieux.relations / 815 / hiver 2021-2022 Dans un contexte où les femmes noires sont gravement marginalisées et discriminées au Brésil, le Can- domblé leur offre une certaine protection et même un outil d\u2019émancipation, car il est, entre autres, associé à la matrilinéarité, à un regard différent sur le célibat et la maternité ainsi qu\u2019à l\u2019acceptation et à la valorisation des lesbiennes.Le Candomblé repose en efet sur la matrilinéarité comme mode de iliation.L\u2019héritage matériel se faisant du côté de la mère, les hommes reçoivent ainsi le leur de leurs oncles maternels.Plus qu\u2019un système d\u2019héritage, la matrilinéarité sous-entend la valorisation des mères, symbolisant les sources africaines.Bien que cette posture puisse sembler réductrice pour les femmes, qui paraissent ainsi quelque peu condamnées à être déinies comme des mères avant tout, elle vise à airmer un ancrage africain vu comme émancipateur face au racisme et aux discriminations présentes dans le reste de la société brésilienne.Ouverture à l\u2019homosexualité Lors de mes recherches sur le terrain à Bahia, les femmes que j\u2019ai rencontrées m\u2019ont également airmé que si la maternité était souvent considérée comme un devoir minimal en vue de la préservation de la race humaine (minimum d\u2019un enfant), elle pouvait aussi être interprétée selon le vécu des femmes, rendant acceptables le célibat et la contraception.En outre, les personnes, tant les femmes que les hommes, célibataires ou n\u2019ayant pas d\u2019enfant peuvent être des proches aidants ou des parents spirituels, signe de la liberté dont jouissent les adeptes.L\u2019homosexualité, surtout féminine, telle qu\u2019étudiée par l\u2019anthropologue Andrea Stevenson Allen2, est également bien acceptée et bien perçue au sein du Candomblé.Le nombre important de lesbiennes dans certains terreiros l\u2019atteste.Cette vision positive de l\u2019homosexualité repose sur la croyance en une forte complémentarité des parties féminines et masculines à l\u2019intérieur de la personne homosexuelle, souvent plus que ne peut l\u2019atteindre une personne hétérosexuelle, qui a elle aussi une part de féminin et une de masculin.Par exemple, on considère qu\u2019une femme lesbienne possède d\u2019emblée un équilibre entre sa féminité et sa masculinité.Cette conceptualisation rendrait aussi acceptable le changement de sexe pour les adeptes de cette pratique religieuse.Dans ce bref portrait de ses éléments plus émancipateurs, le Candomblé ressort comme un espace de préservation et d\u2019airmation positive de l\u2019africanité, au sein duquel les femmes noires ont un rôle central.Ces dernières assument non seulement des rôles de direction spirituelle fondamentale, mais bénéicient grâce au Candomblé d\u2019une plus grande liberté concernant leurs choix de vie ou leur orientation sexuelle, défaisant au passage certains des stéréotypes et blocages traditionnels présents dans d\u2019autres religions en matière de conciliation religion- féminisme.- I stituto B asilei o de Geo7 aia e (statística, « Tableau populatio », [ ece se e t e li7 e], .- Voi A.Steve so Alle , « B ides ithout Husba ds : Lesbia s i the Af o-B azilia Religio Ca do blé », T a sfo i g a th opolog , vol.20, no 1, a s , p.- .Illustration: Christian Tiffet.relations / 815 / hiver 2021-2022 EN QUÊTE DE SENS L\u2019actualité du jour, choisie et résumée pour vous Du lundi au samedi, découvrez l\u2019essentiel de l\u2019actualité Le Courrier L\u2019infolettre du matin du soir ABONNEZ VOUS ledevoir.com/infolettres relations / 815 / hiver 2021-2022 PEbCÉES FÉMINISTES DANS LES ŒUVbES JÉSUITES Roxana Dulón L\u2019auteure, collaboratrice des jésuites, est directrice d\u2019un bureau régional de la Fondation Action culturelle Loyola, en Bolivie Après des études supérieures en gestion et en géographie économique, puis un long parcours au sein d\u2019ONG spécialisées en développement rural et pé- riurbain, j\u2019ai rejoint il y a trois ans l\u2019une des œuvres sociales jésuites les plus anciennes de Bolivie  : la Fondation Action culturelle Loyola (ACLO).Depuis 55 ans, cet organisme veille à l\u2019éducation et à la défense des droits des secteurs appauvris de la population autochtone et paysanne et des classes populaires urbaines.Il gère aujourd\u2019hui un réseau de stations de radio dans le sud de la Bolivie.Quand j\u2019ai dit à mes amis quel était mon nouveau travail, la réponse de plusieurs a été : «?Mais qu\u2019est-ce que tu vas faire dans une institution d\u2019hommes et de curés?» Cela m\u2019a amenée à passer en revue les déis qui m\u2019attendaient, les stratégies que je devrais mettre en œuvre, les objectifs à atteindre et les valeurs féministes que je portais, discernant leur pertinence dans une œuvre sociale de l\u2019Église catholique.Je suis devenue la première femme directrice de l\u2019un des bureaux régionaux de l\u2019ACLO, à la suite d\u2019une décision du conseil d\u2019administration (qui compte parmi ses membres des femmes et des personnes laïques).Parmi les éléments qui ont justiié cette décision, on retrouvait explicitement la dette de l\u2019institution envers les femmes.Il ne me restait qu\u2019à gagner le soutien de mes nouveaux collègues.Une fois en poste, ma tâche consistait à débusquer et à éliminer les inégalités fondées sur le genre.Pour y arriver, je me devais d\u2019intégrer ces objectifs transversaux dans la conduite de tous les projets et de toutes les actions de l\u2019organisme, comme cela se fait dans les organisations séculières.Cependant, ces approches ne sont pas très courantes au sein des institutions ecclésiales, connues pour être généralement conservatrices et donc promptes à reproduire des pratiques et des stéréotypes patriarcaux.Mon déi était donc de revoir, d\u2019analyser et de rendre visibles nos propres normes, procédures, usages et pratiques qui reproduisent des relations de pouvoir.J\u2019ai commencé par analyser les écarts salariaux entre les hommes et les femmes, en repérant clairement, chifres à l\u2019appui, l\u2019existence d\u2019inégalités salariales.Ce constat révélait aussi la moindre place qu\u2019occupent les femmes et les espaces de pouvoir réel qui sont les leurs.Pour changer les choses, nous devions donc rendre visibles le type de langage et les images sexistes qui marginalisent les femmes dans la dénomination des postes, la rédaction de projets et, surtout, dans la communication informelle et radiophonique, qui est au cœur de l\u2019action de l\u2019institution.Contrairement à mon appréhension initiale, j\u2019ai rencontré des hommes et des femmes qui m\u2019ont aidée à amorcer des changements sur le plan quotidien autant que normatif.Ils et elles se sont mis à être plus sensibles au sexisme, au machisme, au classisme et aux autres formes de discrimination.Nous avons trouvé ensemble des moyens de changer les règles de telle sorte que tous et toutes se sentent à l\u2019aise de travailler dans une institution mixte, où ils et elles jouissent des mêmes droits, tout en reconnaissant leurs situations et conditions diférentes.Nous avons aussi proposé et mis en place un code d\u2019éthique et un comité chargé de traiter des questions épineuses, comme le harcèlement au travail.J\u2019ai ainsi été témoin d\u2019un processus de discernement audacieux permettant de poser des questions liées au rôle, à la position et à l\u2019exercice du pouvoir concernant les femmes au sein de la Compagnie de Jésus.À l\u2019échelle de l\u2019Amérique latine et des Caraïbes, les secrétariats du secteur social ont encouragé la formation d\u2019un groupe sur le genre ain de tenir compte des enjeux propres aux femmes dans le processus décisionnel.Grâce à l\u2019appui d\u2019alliées à travers le monde, nous travaillons maintenant à mettre sur pied une commission intercontinentale des femmes.Après des années à revendiquer un changement de paradigme, c\u2019est la première fois que j\u2019ai la chance d\u2019assister à un véritable changement d\u2019une structure ecclésiale à l\u2019échelle mondiale.La route sera longue et di cile, mais nous sommes en marche.Et depuis mars dernier, une commission paritaire sur le rôle et les responsabilités des femmes dans la Compagnie de Jésus travaille à évaluer la place qu\u2019occupent les femmes à tous les niveaux dans les institutions jésuites et dans leur travail apostolique.Cette expérience, comme beaucoup d\u2019autres, montre que pour réaliser des changements dans une perspective féministe, il est important que les transformations soient initiées par des femmes selon les principes féministes?; et plus encore, qu\u2019il nous faut miser sur l\u2019égalité et la justice, que nous soyons des femmes ou des hommes, des personnes laïques ou religieuses.Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.relations / 815 / hiver 2021-2022 SUR LES PAS D\u2019IGNACE RÉFLEXIONS, ANALYSES ET TÉMOIGNAGES EN PROVENANCE DES ŒUVRES JÉSUITES DES QUATRE COINS DU MONDE. JE PENSE À TOI Dialogue poétique entre les mots de l\u2019autrice et éditrice Valérie Lefebvre-Faucher et les images de l\u2019artiste visuelle Natascha Niederstrass \u2022 \u2022 \u2022 J\u2019ai encore fait le rêve où nous cueillons des petits fruits, où nous faisons des conitures pour l\u2019hiver pendant que tu me conies tes visions.Tu me dis que l\u2019équilibre revient après le désastre.Tu me présentes tes anciens enfants.ça fait déjà un an on devrait faire un projet pour l\u2019été comment tu t\u2019en sors, toi, avec tout ça?Ce soir t\u2019es loin, mais je ne comprends pas l\u2019absence.Et je ne veux pas vériier à quel point c\u2019est immatériel, être ensemble.Mets de la musique, imite la chaleur des mains.Mange beaucoup d\u2019ail, écris-moi.Ça me fait plaisir de te lire.Je t\u2019envoie dans les airs un baiser qui rejoint l\u2019essaim.Tu viendras, une fois, en vélo jusque dans Villeray.Je te ferai un pouding chômeur.J\u2019imagine les chutes.Ma mort, la tienne.L\u2019événement de ta mort passe en boucle sur mon écran depuis que j\u2019ai fait ta connaissance.Je vis et revis ce choc, que tu sois tout près ou pas, en vie ou pas.J\u2019hallucine ta soufrance, ta in, et ce cinéma perpétuel prouve que je suis bien vivante, de t\u2019aimer et d\u2019avoir peur.Il ne t\u2019aide pas?; il fait seulement des avions de papier dans nos ventres pour nous emporter loin de la terre maison.J\u2019ai pensé à ton père et à la rue de ton enfance?; je pratique des chansons pour ta fenêtre.Je suis convaincue d\u2019être le spectre qui lotte au-dessus de ton lit et soule, maladroite, dans ton cou.Dis, quand reviendras-tu?C\u2019est moi ce soir qui me rends au chevet, au berceau de mousse et de drap qui ne te contient pas.Le vent soulé par l\u2019incendie caresse nos visages, se confond avec le lux des actualités, le soufre des légendes.Ton sourire me distrait des apocalypses.Il n\u2019y a plus de neige qui tienne.Veux-tu prendre l\u2019air?Ta présence faiblit, comme elle l\u2019a toujours fait, mais tes yeux font des trous dans l\u2019univers.Des trous pour se saluer.Prends un bain, fais une sieste avec le chat au soleil, il te faudrait de la vitamine Dl\u2019angoisse a un cycle  : attends la prochaine boufée pour pousser n\u2019oublie pas de danser avec l\u2019air qui passe ouvre, vois-tu quelque chose?Peux-tu me dire ce qui compte vraiment, maintenant?La vie s\u2019éteint.Tout le temps.C\u2019est une chute qui reprend son élan.Sur nos disparitions régulières je peux me taire, me coucher et lotter.Mais sur leur précipitation?Mais sur la tienne?Je ne glisse jamais en toi pour sentir la douceur de la mort.Tu n\u2019es pas un lac, une odeur de forêt.Tu me réveilles, me rappelles à l\u2019âme lambeau.Je me battrais pour toi.Je voudrais nous rassurer mais je suis une ille faite en sursauts amoureuse des lancées, souvent je veux que tu te fâches, que les humains résistent que la vie se propulse et dévore les galaxies de ses grandes dents anarchistes.Je fais partie du cortège des pleureuses.Nos voix tiennent encore la note des foules aux poings levés, des abeilles, des moules cuites dans l\u2019océan.Des enfants pas vaccinés contre l\u2019Ebola.Je bats la mesure si fort que je n\u2019aide pas les cœurs à s\u2019éteindre en paix.J\u2019avance au rythme de la chanson de l\u2019aïeule dont j\u2019ai oublié le nom C\u2019est l\u2019humanité que je veille.As-tu bu ta tisane?Fais de grands rêves, je voudrais y être, dans cette union qui n\u2019a besoin que d\u2019un corps, à ce qu\u2019on en sait en dehors de l\u2019écran, en dehors du songe, tu as des gestes doux et précis tu as cueilli des graines et appris à coudre tu as ri jusqu\u2019à perdre la voix et fait des dessins de tous les nuages d\u2019hiver je t\u2019aime quand tu cries, quand tu pleures de colère, relations / 815 / hiver 2021-2022 N\u2019oublie pas celle qui veille quand tu rien quand tu trouves la dignité là où on ne voit plus que les miettes et les os mon miroir Gardons ensemble le rythme Tends tes petits doigts pas encore lancés, attrape ma passion pour l\u2019avenir Que nos départs s\u2019éparpillent, légers le contraire de l\u2019extinction Je ne me recueille pas sur la in, je parlerai tant que j\u2019aurai une bouche à moi et j\u2019espère même en trouver d\u2019autres pour porter tout cet air.Je tiens vos mains une à la fois, je dis essayons, faisons mieux, je ne t\u2019oublie pas je dis tout sauf «?Je ne peux rien faire.?» je ne te demande rien que cet abandon de ta nuque au frisson de beauté, et un souhait d\u2019éternité Pour traîner encore prenons soin du chemin.Je ne veux pas qu\u2019il rompe.Je pense à toi sur la route.Devant, derrière.Que peux-tu vouloir d\u2019autre qu\u2019une suite?Un équilibre fragile maintenu par l\u2019amour fou.Je n\u2019ai jamais protégé personne, mais je t\u2019écris pour croire en nous le plus longtemps possible Tu as déjà combattu?; tu sauras encore as-tu quelque chose à démolir, au cas où?à enserrer?fais une blague stupide, un rond de fumée expire Tu peux aussi lâcher les oiseaux et la rage, tout oublier de la cruauté Je ne retire pas ma main tendue.Prends-la si tu veux Il reste l\u2019image de ton sourire du midi.Prends-la si tu veux.As-tu encore peur?relations / 815 / hiver 2021-2022 CHRONIQUE LITTÉRAIRE Natascha Niederstrass, Poveglia, La camera segreta, , impression jet d\u2019encre, 50,8 cm x 71,1 cm. relations / 815 / hiver 2021-2022 QUAND L( PARADIS S\u2019APPAR(NT( À L\u2019(NF(R L\u2019 un des titres provisoires de cet essai était  Une histoire coloniale d\u2019aujourd\u2019hui.E i ir avec le ythe de l\u2019Éde africai mais le titre déinitif traduit plus exactement ce qu\u2019est et ce que n\u2019est pas ce livre  ni un manuel d\u2019histoire, ni un bilan, mais plutôt une analyse d\u2019une utopie persistante autour d\u2019un paradis perdu qui, en fait, n\u2019a jamais existé une Afrique intacte et pure, « un rêve », af- irme l\u2019auteur p.  .Expliquons-en les composantes.D\u2019abord, Guillaume Blanc rappelle qu\u2019au XVIe siècle, plusieurs explorateurs croyaient que l\u2019Éden existait quelque part sur Terre et qu\u2019il suisait de le chercher consciencieusement pour pouvoir le trouver.Cette quête d\u2019un hypothétique paradis perdu conduisait beaucoup de penseurs, d\u2019aventuriers et de décideurs à croire que ces horizons lointains seraient comme une porte vers un idéal, vers l\u2019harmonie parfaite sur Terre.Mais, reprend Guillaume Blanc, « cette Afrique n\u2019existe pas.Elle n\u2019a jamais existé, et le problème, c\u2019est que nous sommes convaincus du contraire » p.  .Et c\u2019est pourquoi bon nombre de personnes bien-pensantes, d\u2019organismes et d\u2019institutions internationales comme le World Wildlife Fund et l\u2019Union internationale pour la conservation de la nature tentent de protéger les forêts africaines et les immenses parcs de l\u2019Afrique centrale.Ce qui semble à première vue très louable cause en fait des di cultés disproportionnées, non pas pour les animaux et la végétation, mais chez les populations selon l\u2019auteur, ce processus constituerait une forme de « déshumanisation de l\u2019Afrique »  « mettre des territoires en parc, y interdire l\u2019agriculture, exclure les hommes, faire disparaître leurs champs et leurs pâturages pour créer un monde prétendument naturel, où l\u2019homme n\u2019est pas » p.  .C\u2019est le constat de ce livre  la renaturalisation forcée de l\u2019environnement de ces forêts et savanes se fait au détriment des populations elles-mêmes, et ce processus est orchestré par des organismes étrangers qui imposent ce modèle idyllique aux agriculteurs nés en Afrique, qui seront pénalisés ou déplacés parce qu\u2019ils auront voulu vivre de leurs terres.C\u2019est le cas par exemple en Éthiopie.L\u2019auteur démontre comment, encore de nos jours, la communauté internationale reprend sous une nouvelle mouture \u2014 au nom de la préservation de la nature \u2014 l\u2019esprit du colonialisme.Elle le fait selon un schème de valeurs dans lequel les milieux naturels seraient plus importants, ou du moins perçus comme étant plus vulnérables que les peuples qui habitaient ces zones désormais protégées  « Il y a environ  parcs nationaux en Afrique, et, dans la plupart d\u2019entre eux, les populations ont été expulsées pour faire place à l\u2019animal, la forêt ou la savane » p.  .Fort habilement, l\u2019excellent essai de Guillaume Blanc critique à la fois les politiques environnementales et, sans la pointer directement, l\u2019écologie profonde « Deep Ecology » qui risque de déshumaniser la nature en ce sens, l\u2019auteur illustre et prolonge ce qu\u2019avançait il y a presque  ans le philosophe Luc Ferry dans Le Nouvel ordre écologique (Grasset, 1992).Sa position est nuancée il prône non pas un abandon de ces immenses parcs naturels, mais plutôt un partage plus équitable, et surtout la in de la violence envers ces populations africaines désarmées qui, pour pouvoir se nourrir, ont le besoin légitime d\u2019exploiter les terres arables situées à proximité de leurs milieux de vie.L\u2019I ve tio du colo ialis e vert est un livre percutant, qui force la rélexion et remet en question nos certitudes, ce qui est le propre d\u2019un essai réussi.Ajoutons à ces qualités la clarté du propos et la justesse du jugement de Guillaume Blanc, qui dénonce des injustices tout en montrant que l\u2019enfer peut être pavé de bonnes intentions.Y es Labe ge relations / 815 / hiver 2021-2022 CULTURE + LIVRES L\u2019INVENTION DU COLONIALISME VERT.POUR EN FINIR AVEC LE MYTHE DE L'ÉDEN AFRICAIN GUILLAUME BLANC PARIS, FLAMMARION, 2020, 343 P. 70 relations / 815 / hiver 2021-2022 À LA D)COUV(RT( D\u2019UN( MASCULINIT) PLURI(LL( DANS LA BIBL( Q uel livre ! Vraiment quel livre que celui-là ! Fabuleux, révélateur, surprenant, étonnant, rare, singulier\u2026 et en même temps tellement pluriel.C\u2019est là, en effet, sa principale caractéristique, celle qui nous frappe du début à la in de la lecture une diversité pleine et entière, une profusion, un foisonnement presque à l\u2019excès.Profusion d\u2019auteurs et d\u2019autrices, au premier chef  on a voulu faire ici œuvre collective et, il faut le dire, on est servi.La liste des collaborations comprend plus d\u2019une vingtaine de spécialistes universitaires originaires d\u2019une douzaine de pays répartis sur trois continents.Et plus encore, on s\u2019est scrupuleusement appliqué pour que chaque chapitre soit écrit par un duo mixte, un homme et une femme, chacun et chacune d\u2019une confession chrétienne différente.Di cile de faire plus diversiié.Ces couples et un trio) improbables tantôt dialoguent, tantôt s\u2019interpellent, tantôt confrontent leur vision et leurs idées au sujet de telle ou telle igure masculine de la Bible des patriarches aux apôtres en passant par les prophètes) et sur le rôle de ces dernières dans l\u2019histoire du salut.De ces discussions-partages jaillissent de nombreuses étincelles qui arrivent à éclairer tant les splendeurs que la face cachée de ces personnages  leurs vulnérabilités, leurs imperfections, leurs misères, leur faillibilité \u2014 de là certainement l\u2019intérêt premier de l\u2019exercice.Ces multiples plumes permettent conséquemment une multiplication de points de vue, d\u2019horizons, d\u2019approches, de paradigmes et d\u2019angles d\u2019étude, puisés à autant de champs d\u2019expertise dans le domaine des sciences bibliques et de la théologie  exégèse, herméneutique, homéli- tique, sémiologie, philologie, critique littéraire, interprétation, actualisation\u2026 D\u2019où, bien sûr, une prolifération dans la ré- lexion  ça jaillit et rejaillit, ça gicle, ça fuse, ça éclate, ça éclabousse, ça déborde, ça part dans une myriade de directions, ça rebondit et ça revient\u2026 Il y en a vraiment pour tout le monde dans ce livre, un peu comme un restaurant qui offrirait sur l\u2019heure du midi, en plus des traditionnels poulet et poutine, bouffe-minute, buffets chinois, italien, indien, maghrébin, bar à salade et un assortiment complet de sushis.L\u2019image n\u2019est pas gratuite  ce livre est une réelle nourriture pour l\u2019esprit.Enin, c'est aussi de références que foisonne cet ouvrage  notes infra et intra, renvois, annotations, notices, souvent savantes et multilin- gues, etc.Ce livre nous est présenté comme la réponse aux nombreuses réactions positives qu\u2019avait suscitées U e Bible des fe es, paru en 2018 \u2014 et que je n\u2019ai malheureusement pas encore eu la chance de lire.Ce que je peux toutefois dire de ce pendant masculin, c\u2019est qu\u2019il faut être bien armé, bien équipé, bien outillé pour l\u2019aborder mais une fois cela bien établi, vous irez de découverte en découverte.Faisant l\u2019objet de portraits nouveaux, saisissants et adaptés à notre monde contemporain, plusieurs personnages bibliques masculins y sont dévoilés déculottés ?, « dé-stéréotypés » sans vergogne  Samson dévirilisé et presque délicat, David en roi peu assuré et c\u2019est tant mieux , Job qu\u2019on découvre père et mari, Joseph (père de Jésus) le plus sensible de tous, Jésus lui-même et encore son club des Douze, ainsi que Paul dont on se demande s\u2019il ne serait pas la mère des personnes croyantes\u2026 On ne tiendra pas rigueur aux auteurs et autrices de s\u2019en être tenus à ces seuls six personnages et d\u2019en avoir négligé certains ou laissé plusieurs de côté.Je pense notamment à Abraham (le père des croyants\u2026) ou aux autres patriarches, David l\u2019hyperdimen- sionnel ou d\u2019autres comme Naaman ou Jephté.On nous les réserve probablement pour un deuxième volume, après ce premier qui nous aura bien mis en appétit.Da id Fi es UNE BIBLE.DES HOMMES DENIS FRICKER ET ÉLISABETH PARMENTIER (DIR.) GENÈVE, LABOR ET FIDES, 2021, 243 P. 71 relations / 815 / hiver 2021-2022 CULTURE + LIVRES L(S CHASS(S AUX SORCIÈR(S, INSTRUM(NT DU POUVOIR CAPITALIST( D\u2019HI(R À AUJOURD\u2019HUI «?C omment se fait-il que les femmes, des corps desquelles toute personne qui ait jamais vécu est venue en ce monde, qui non seulement procréent, mais nourrissent les enfants et reproduisent jour après jour leur famille, soient la cible de tant de violences, jusqu\u2019à ces nouvelles chasses aux sorcières ?» p.Dans cet ouvrage, Silvia Federici répond à cette troublante question en montrant que les chasses aux sorcières du passé et celles qui resurgissent aujourd\u2019hui à différents endroits du monde sont loin d\u2019être le simple résultat d\u2019actes irrationnels et de pulsions sauvages.Elles sont un « règne de terreur » répondant à un objectif précis  la consolidation du système capitaliste.La première partie du livre retrace la genèse des chasses aux sorcières en Europe durant les XVIe et XVIIe siècles.Même si leurs circonstances d\u2019émergence sont multiples, Federici établit de façon convaincante les corrélations « entre le démantèlement de régimes collectivistes et la diabolisation de membres des communautés qu\u2019il affecte » p.  .Dans les régions du monde et les contextes spéci- iques où les chasses aux sorcières apparaissent, on observe en effet des récurrences.Elles se produisaient, par exemple, essentiellement dans les régions rurales et dans des espaces où les rapports économiques et sociaux étaient chamboulés par l\u2019expansion des logiques de marché.Ces régions subissaient une lagrante montée des inégalités et de la pauvreté.De plus, ce sont surtout les femmes pauvres, généralement indépendantes ou résistantes à la paupérisation, qui étaient visées.Ainsi, pour que s\u2019implante la « conception mécanisée du monde » qui accompagne le capitalisme, il fallait cibler celles qui en ralentissaient les ambitions.Federici rappelle qu\u2019en punissant les sorcières, les autorités punissaient, en fait, toute résistance contre la propriété privée.Dans la seconde partie de l\u2019ouvrage, l\u2019auteure avance qu\u2019une nouvelle guerre contre les femmes est en cours alors que les violences à leur encontre s\u2019inten- siient, notamment en Afrique et en Amérique latine.Les nouvelles formes d\u2019accumulation du capital, impliquant « l\u2019expropriation des terres, la destruction des liens communautaires et une intensiication de l\u2019exploitation du corps et du travail des femmes », en sont la toile de fond p.  .Elle y explique également que les chasses aux sorcières qui se produisent encore aujourd\u2019hui en Afrique se font dans un contexte de crise induite par les tentatives brutales de libéralisation et de mondialisation des économies africaines.L\u2019auteure montre là aussi des récurrences entre les différentes manifestations de ces violences extrêmes, qui se produisent généralement dans les régions riches en ressources naturelles, et là où la résistance au colonialisme est plus marquée.Les chasses aux sorcières en Afrique ont, de fait, débuté pendant la période coloniale « conjointement à l\u2019introduction des économies monétaires », modiiant les rapports sociaux et créant de profondes inégalités p.  .Au terme de l\u2019ouvrage, il devient clair que l\u2019éradication des chasses aux sorcières passe par la chute du capitalisme.Federici évoque en parallèle des stratégies de résistance porteuses que déploient les femmes  la construction de mouvements populaires, l\u2019ouverture de refuges gérés par des femmes, les actions directes comme les sit-in, etc.Elle insiste en outre sur le fait qu\u2019en plus de se mobiliser contre les violences, les féministes partout dans le monde doivent aussi dénoncer les institutions telles que la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, qui créent et maintiennent les conditions matérielles et sociales rendant possibles les violences à l\u2019encontre des femmes p.  .Silvia Federici incite ce faisant à mettre davantage en lumière les aspects structurels des chasses aux sorcières.Elle expose aussi leurs continuités dans l\u2019histoire, de même que les causes des multiples formes de violence que continuent de vivre au- jourd\u2019hui des millions de personnes, des paysans et paysannes expropriés dans les pays du Sud jusqu\u2019aux populations autochtones d\u2019Amérique du Nord.Dalila A ada UNE GUERRE MONDIALE CONTRE LES FEMMES SILVIA FEDERICI MONTRÉAL, ÉDITIONS DU REMUE-MÉNAGE 2021, 144 P. 72 relations / 815 / hiver 2021-2022 UN PROGRÈS R)ACTIONNAIR( L \u2019auteur, professeur de sociologie à HEC, Montréal, est spécialiste du transhumanisme.Il a publié précédemment La société de l\u2019a élioratio .La perfectibilité hu ai e, des Lu ières au tra shu- a is e Liber, \u2014 sa thèse doctorale.Le présent ouvrage en est en quelque sorte la continuité.Ce qui l\u2019occupe ici n\u2019est plus de déconstruire la généalogie du transhumanisme, comme il l\u2019avait fait en remontant aux philosophes des Lumières, mais de montrer qu\u2019il est une vaste entreprise de mystiication du réel, appuyée par de puissantes sociétés transnationales et une variété de penseurs provenant de divers champs du savoir universitaire.C\u2019est ce qu\u2019indique d\u2019ailleurs le titre du livre, le mot mythe étant à prendre dans le sens particulier que Roland Barthes lui donnait, à savoir comme composante essentielle de l\u2019idéologie dominante, servant à intérioriser celle-ci dans la conscience des gens, de telle sorte qu\u2019elle leur apparaisse « naturelle ».L\u2019intérêt particulier de l\u2019ouvrage réside dans sa démonstration convaincante \u2014 quoique parfois répétitive et incantatoire, ce qui peut devenir lassant \u2014 du caractère réactionnaire du progrès annoncé.Loin de représenter, comme il le prétend, une révolution civilisationnelle reposant sur les nouvelles technologies informatique, génétique, biomédicale, robotique, etc.porteuses de promesses de puissance, d\u2019émancipation et d\u2019autonomie individuelles, le transhumanisme vise plutôt à consolider le système économique actuel de même qu\u2019à accroître l\u2019emprise déshumanisante et aliénante de l\u2019idéologie néolibérale sur la société.L\u2019auteur articule son argumentation critique avec, entre autres, les rélexions élaborées par Walter Lippmann dans les années  - , sur la nécessité de rééduquer la population américaine pour l\u2019adapter aux nouvelles exigences de la production capitaliste, ou encore avec celles de Michel Foucault sur le biopouvoir, et celles, plus récentes, de Cornelius Castoriadis sur l\u2019imaginaire de la maîtrise.Ce faisant, il montre bien l\u2019étroit arrimage du transhumanisme avec les tendances fortes et préoccupantes du capitalisme étudiées par ces auteurs.Cela s\u2019incarne notamment dans une conception terriblement réductionniste et ap- pauvrissante de l\u2019être humain ravalé à l\u2019état de machine, à réparer et à améliorer dans l\u2019appropriation intrusive et biopolitique des corps, qui passe par leur quantiication, leur optimisation pharmaceutique ou par l\u2019implant de micro-puces ou encore dans ce que Danièle Linhart appelle la « surhumanisation managériale » et l\u2019intensiica- tion du travail.Le dernier chapitre aborde de front l\u2019enjeu majeur de la crise écologique.La conception de l\u2019être humain et les rapports au monde qui sous-tendent l\u2019idéologie transhumaniste \u2014 le productivisme et le capitalisme, avec la croissance ininie qu\u2019il suppose \u2014, contribuent à nous enfoncer dans la crise écologique, non seulement en en fermant les issues, mais en intensiiant ce qui la provoque.Cette idéologie le fait notamment en passant sous silence les causes sociales et politiques autant que culturelles de cette crise, ne se préoccupant que de l\u2019individu seul, décontextualisé, déterritorialisé, désincarné.Elle le fait aussi en faisant l\u2019éloge d\u2019une manière de vivre, d\u2019être et de faire qui accroît notre séparation d\u2019avec le vivant, une déconnexion qui est à la source du problème.Pour nous permettre de toute urgence de changer de cap, Le Dévédec plaide \u2014 trop sommairement \u2014 pour ce qu\u2019il appelle une écologie politique de la vie et du vivant, qui consiste en une réappropriation collective de notre capacité politique de décider de notre destin.Mais cette repolitisation doit se faire sans perdre de vue la condition terrestre de l\u2019être humain, la fragilité, la initude et les limites inhérentes à la vie ainsi que les liens étroits et indissociables qui nous unissent à la nature.Cette dimension collective de l\u2019agir aurait mérité d\u2019être plus développée.Peut-être le fera-t-il dans un livre subséquent ?On l\u2019espère.Pour qui voudrait d\u2019ores et déjà creuser ce thème connexe essentiel, un livre incontournable  celui de Miguel Benasayag et Bastien Cany, Le Retour de l\u2019exil.Repenser le bien co u (Le Pommier, 2021).Jea -Claude Ra et LE MYTHE DE L\u2019HUMAIN AUGMENTÉ.UNE CRITIQUE POLITIQUE ET ÉCOLOGIQUE DU TRANSHUMANISME NICOLAS LE DÉVÉDEC MONTRÉAL, ÉCOSOCIÉTÉ, 2021, 154 P. 73 relations / 815 / hiver 2021-2022 CULTURE \u2014 DOCUMENTAIRE H ommage indirect à la mémoire de son oncle Guy Cousin, igure marquante de la pastorale ouvrière menée dans Pointe-Saint-Charles dans les années  et 1970 par les Fils de la Charité, le documentaire de Manon Cousin donne la parole à plusieurs confrères, collaborateurs et collaboratrices de son oncle, offrant un riche éclairage sur cet épisode méconnu des luttes ouvrières québécoises.Parmi les témoignages recueillis, mentionnons ceux de nombreux autres membres des Fils \u2014 comme on les appelait communément \u2014, cette congrégation catholique d\u2019hommes voués à l\u2019évangélisation des plus pauvres  Ugo Benfante, Claude Julien et David Gourd, ainsi que d\u2019ex-novices comme Normand Guimond et Pierre Pagé.Manon Cousin donne aussi la parole à deux proches collaborateurs des Fils de la Charité, soit Serge Wagner, ancien directeur du Carrefour d\u2019éducation populaire qui a fait carrière dans le domaine de l\u2019alphabétisation des adultes, et Thérèse Dionne, ancienne travailleuse communautaire à la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles.Magniiquement mis en scène à grand renfort d\u2019extraits de ilms d\u2019archives, ce ilm brosse un portrait réaliste mais empathique des misères qui accablent alors les ouvriers du quartier.Il restitue aussi le vent d\u2019espoir et de changement qui soule sur le Québec de la Révolution tranquille et sur l\u2019Église au lendemain du concile Vatican II, à l\u2019heure même où se développe une pastorale sensible aux réalités et aux luttes des travailleuses et des travailleurs.Comme on le découvre au il du visionnement, la branche québécoise des Fils de la Charité fera de l\u2019insertion en milieu ouvrier et du travail en usine le cœur de sa présence pastorale au Québec.L\u2019idée n\u2019est pas nouvelle  comme leur homologue belge Joseph Cardjn, fondateur de la Jeunesse ouvrière catholique, les prêtres français Yvan Daniel et Henri Godin notent en le fossé grandissant entre l\u2019Église et les familles ouvrières.Et ce, au point de parler « d\u2019apostasie des masses » et de présenter la France urbaine et industrielle comme un « pays de mission ».Installés dans Pointe-Saint-Charles depuis le début des années  , les Fils de la Charité déploient une pastorale ouvrière novatrice à bien des égards.D\u2019abord, contrairement aux prêtres qui s\u2019établissent \u2014 souvent seuls \u2014 dans un logement en milieu ouvrier, les Fils le font en tant que co u auté et équipe pastorale.Et à l\u2019inverse de la plupart de leurs confrères prêtres, ils prennent rapidement la décision de se départir de leur presbytère pour aller s\u2019établir au cœur de la vie ouvrière, d\u2019abord dans un appartement situé au-dessus d\u2019une taverne, ensuite en plein cœur du pâté de maisons le plus démuni du quartier.C\u2019est d\u2019ailleurs dans leur ancien presbytère que logera d\u2019abord la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles.L\u2019arrivée des Fils de la Charité dans le quartier coïncide avec l\u2019essor de la théologie de la libération en Amérique latine, de même qu\u2019avec l\u2019internationalisation et la radicalisation des luttes ouvrières, à l\u2019heure des grandes grèves et du marxisme-léninisme.Les Fils sont partie prenante de ce désir de transformation radicale des structures sociales aliénantes qui maintiennent les ouvriers dans la pauvreté et l\u2019indignité.Refusant de se cantonner à une vision purement spirituelle de la foi chrétienne et du sacerdoce, ils s\u2019engagent dans les luttes syndicales et politiques en proposant des voies de rechange au capitalisme.Le documentaire oppose volontiers l\u2019Église d\u2019en bas \u2014 celle des populations ouvrières et du mouvement communautaire \u2014 à celle d\u2019en haut, incarnée par l\u2019archevêque de Montréal, Mgr Paul Grégoire et les catholiques bourgeois des beaux quartiers.Engluée dans des liturgies dépassées et dans un cléricalisme décomplexé, l\u2019Église d\u2019en haut y est dépeinte avec mépris, le tout appuyé par une trame sonore et des images pour le moins suggestives, sinon caricaturales  surplis, dentelles, chants grégoriens et génulexions.Inversement, l\u2019Église d\u2019en bas laisse place au rock québécois tonitruant, aux faubourgs ouvriers et à l\u2019action des militantes et militants de gauche.Un portrait qui n\u2019est certes pas sans fondement, d\u2019autant que c\u2019est l\u2019archevêque qui mit in brutalement à l\u2019expérience pastorale, révolutionnaire et communautaire des Fils de la Charité, en les chassant de Pointe-Saint-Charles et en les dispersant dans diverses paroisses de la métropole.Ode au christianisme social combattif et prophétique des années  et , Les Fils est un documentaire exceptionnel tant sur les plans esthétique et historique que cinématographique, à la fois pour la richesse des témoignages et documents d\u2019archives qu\u2019il met en valeur que pour la qualité de la réalisation et du montage.F édé ic Ba iault LES FILS.LES HUMANISTES DE POINTE-SAINT-CHARLES RÉALISATION : MANON COUSIN PRODUCTION : K-FILMS AMÉRIQUE, 2021, 96 MIN.R(GARD LUMIN(UX SUR D(S PRrTR(S OUVRI(RS Le g oupe Lava a lo s de l\u2019évé e e t MUZ  , p oduit pa Visio Dive sité, à Mo t éal.Photo : Ma c-A d é Lalibe té.74 relations / 815 / hiver 2021-2022 L\u2019ART DANS LA CITÉ N ous sommes le  juin , Place des Vestiges, dans le Vieux-Port de Montréal.Des dizaines d\u2019artistes s\u2019apprêtent à monter sur scène pour offrir au public le métissage de leurs rencontres musicales, dans le cadre d\u2019un concert qu\u2019organise Vision Diversité pour la Fête nationale du Québec.Des artistes québécois, d\u2019ici ou d\u2019ailleurs, qui se disent dans leur langue maternelle, mais aussi en français, dans cette langue qui les unit, les rassemble.Une kora africaine côtoie un sarod indien et une lûte andine qui se mêlent au violon, à la guitare et à la contrebasse.Un public friand de découvertes et de voyages, qui ne réalise pas toujours la richesse et la diversité du talent artistique local qui se déploiera sous ses yeux, est au rendez-vous.Tout est in prêt, jusqu\u2019à ce qu\u2019une convive indésirable s\u2019invite à la partie  la pluie.La foule, pourtant nombreuse, se disperse rapidement.Déception pour les organisateurs et les bénévoles après tant de travail, mais surtout pour les artistes.Nous décidons de retarder le début de l\u2019événement.Alors que je m\u2019affairais à couvrir du matériel fragile, ma mère, cofondatrice et partenaire de l\u2019organisme depuis sa création, me demande d\u2019aller dans la grande tente servant de loge aux artistes.La tête en mode « résolution de problèmes », j\u2019accours en croyant devoir éteindre un autre feu, puis je m\u2019arrête à l\u2019entrée de la tente, ébahie  les artistes, nombreux à cause du retard pris sur l\u2019horaire de la journée, sortent tour à tour leur instrument pour rejoindre le ja qui s\u2019est spontanément créé.Comme tout ce beau monde est heureux de se retrouver ! Et de mêler ses rythmes pour apporter un peu de soleil à cette triste journée.Les inluences se marient avec une précision étonnante, des solos jaillissent, des cris de joie fusent et la musique reprend de plus belle.À ce moment précis, j\u2019ai réalisé toute la magie des rencontres d\u2019artistes d\u2019univers différents, toute la complexité et la richesse du métissage des instruments, des voix, des rythmes.Ces artistes avaient besoin de temps et d\u2019occasions pour se rencontrer ou se retrouver, et c\u2019est ce que nous avions envie de leur offrir.Ce ja magique a en quelque sorte inspiré Création plurielle, un projet porté par un collectif d\u2019une dizaine d\u2019artistes prêts à sortir de leur zone de confort.Des musiciens, des conteurs, la slameuse Queen Ka, le chorégraphe et danseur Ismaël Mouaraki, entre autres, des gens aux univers et aux parcours complètement différents, à qui nous avons offert le temps et l\u2019espace pour s\u2019écouter, s\u2019inspirer mutuellement, créer et offrir au public le fruit de leur rencontre.Ensuite, le collectif Arometis est né et des créations et spectacles se sont multipliés, sous le même principe.Vers u o de diffé- rent a même réussi à voir le jour dans le contexte de la pandémie de COVID- , en juin dernier, réunissant sur la scène du Théâtre Outremont une vingtaine d\u2019artistes qui ont travaillé ensemble pendant des mois, en jonglant avec les contraintes sanitaires, mettant tout leur talent au service de la création.Les ja s musicaux existent depuis toujours à cet égard, nous n\u2019avons pas réinventé la roue.Mais il en est qui restent gravés dans nos mémoires et qui sont particulièrement marquants, viviiants et féconds.C\u2019est le temps qui permet les vraies rencontres.Le temps de se rencontrer, d\u2019essayer, de recommencer, de parler, d\u2019essayer encore, de discuter et de mieux se connaître.C\u2019est cela qui donne la possibilité d\u2019entrer dans l\u2019univers de l\u2019autre tout en respectant ses traditions.Il n\u2019y a rien de tel que de voir le bonheur dans les yeux des artistes, lorsqu\u2019avant même d\u2019avoir dit un seul mot, ils et elles partent musicalement à la découverte de l\u2019autre.\u2022 \u2022 \u2022 IL N\u2019Y A RIEN DE TEL QUE DE VOIR LE BONHEUR DANS LES YEUX DES ARTISTES, LORSQU\u2019AVANT MÊME D\u2019AVOIR DIT UN SEUL MOT, ILS ET ELLES PARTENT MUSICALEMENT À LA DÉCOUVERTE DE L\u2019AUTRE.LE BONHEUR DU MÉTISSAGE Paméla Kamar L\u2019auteure est directrice artistique de Vision Diversité Les études religieuses : un incontournable pour comprendre notre société ! ier.umontreal.ca Découvrez tous nos autres programmes d\u2019études : \u2022 Baccalauréat, majeure et mineure \u2022 Maîtrise et DESS \u2022 Doctorat NOUVEAU ! Baccalauréat Cultures, sociétés et religions.Visitez notre site pour obtenir les détails ! 0 rd 3 Je 5 3 AS uv 3 = x 2 0 ) > 4 Al Be eZ t18 ; 2 \\ 3 D A x ea) x = ARTS VISUELS LITTERATURE CREATION LITTERAIRE CULTURE ET SOCIETE HISTOIRE ET PATRIMOINE sodep revues culturelles CINÉMA, THÉÂTRE ET MUSIQUE québécoises THÉORIES ET ANALYSES SODEPRAC.CA "]
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.