L'action nationale, 1 février 2020, Février
[" 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, professeur (UQAC) ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action reuves es québécoises | ARTS VISUELS CIEL VARIABLE - ESPACE - ESSE - INTER -|LE SABORD - PLANCHES - ¥IE DES ARTS - ZONE OCCUPEE CINÉMA 24 IMAGES - CINÉ-BULLES - CINEMAS - SEQUENCES CRÉATION LITTÉRAIRE ENTREVOUS - ESTUAIRE - EXIT LES ÉCRITS - MŒBIUS - XY2.LA REVUE DE LA NOUVELLE CULTURE EY SOCIÉTÉ À BÉSORD! - L'ACTION NATIONALE Cent L'INCONVÉNIENT - LIBERTÉ - NOUVEAU PROJET - NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISHE - RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES 3 RELATIONS HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-AUX-DIAMANTS - CONTINUITÉ St HISTOIRE QUEBEC - MAGAZINE GASPÉSIE LITTERATURE LES CAHIERS DELECTURE IV, =A] LETTRES QUÉBÉCOISES - LURELU - NUIT BLANGHE - SPIRALE THÉÂTRE na ET MUSIQUE CIRCUIT - JEU REVUE DE THÉÂTRE - LES CAHIERS DELASORM | 770 SE Ixy THEORIES ET ANALYSES ANNALES D'HISTOIRE DE L'ART CANADIEN EP 7 > | ! ÉTUDES LITTÉRAIRES - INTERMÉDIALITÉS - TANGENCE - VOIX ET IMAGES | ce PAS \u2018 < RTT NE \u201cY 4 ; » >.; LR 2 Socidlé da SE \u2018 1 3 185 périndiques EEE Ps ia à cullurels émabécor Éditorial Les grenouilles dans la marmite - Robert Laplante 4 Articles Faut-il abolir ÉCR ?- Joëlle Quérin 9 La souveraineté : enjeu principal du XXIe siècle numérique - Mathieu Gauthier-Pilote 21 Dossier FRANÇAIS : REPRENDRE L\u2019INITIATIVE Statut temporaire L\u2019article 72 de la Charte de la langue française saboté par les autorisations particulières - Anne Michèle Meggs 32 Les cégeps français à Montréal : le début de la fin ?- Frédéric Lacroix 44 Écoles francophones hors Québec La mort en direct pour l\u2019article 23 de la Charte canadienne - Christian Gagnon 73 Restaurer le français langue officielle - François Côté et Guillaume Rousseau 85 Pour une nouvelle dynamique Québec-Acadie - Jean-Marie Nadeau 89 Lectures Note critique Bobo pas content - Jenny Langevin 100 Primeur Mon octobre 70\u2019 « Mon adhésion au FLQ » - Robert Comeau 105 Recensions Serge Cantin 121 La distance et la mémoire Pierre Mouterde 126 Les impasses de la rectitude politique Robyn Maynard 131 NoirEs sous surveillance Sommaire 4 Éditorial Robert Laplante Les grenouilles dans la marmite Il faut se rendre à l\u2019évidence, les Québécois ont une aptitude inouïe à composer avec l\u2019échec.Cela a toujours été vrai, mais les choses ont pris une tournure inédite depuis le référendum volé de 1995.Volé ?Les notables souverainistes ont mis des années avant de laisser prononcer le constat dans leur entourage.Le bougonnage de Lucien Bouchard, hostile à tout combat national et plus enclin à s\u2019en prendre à son peuple qu\u2019à le guider sur les voies du dépassement, suffisait alors à faire comme si se résigner pouvait nous accorder le certificat de sainteté requis pour oser, un jour, se dresser contre Ottawa.Le gouvernement canadian a eu le champ libre et il ne s\u2019est pas privé d\u2019en profiter.Le plan B a été d\u2019une efficacité redoutable.Asphyxie financière, guerre juridique et offensive de propagande visant à brouiller tout le registre symbolique ont réduit le mouvement indépendantiste à errer comme un spectre dans un champ de ruines.Un malheur ne venant jamais seul, quinze ans de saccage sous l\u2019égide du tandem toxique Charest-Couillard auront transformé le Québec en terreau éminemment fertile pour accroître l\u2019efficacité des moyens déployés par l\u2019état canadian afin de réaliser son objectif stratégique fondamental : briser la capacité de cohésion nationale.Réingénierie, corruption en tout genre et dans nombre de domaines, sabotage et destruc- 5 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 tion des institutions de dialogue social, sans rien oublier des juges « post it » et autres stratagèmes de recrutement de mercenaires, auront largement contribué à détruire la capacité de notre peuple de se représenter comme une nation en construction.Le Canada, ses agents et institutions, ses représentations contaminent plus que jamais le débat public.La mainmise du gouvernement fédéral sur les principales institutions culturelles, sa capacité d\u2019instrumentaliser l\u2019univers médiatique, en plus de sa mainmise sur les leviers stratégiques de la recherche et de l\u2019éducation supérieure ont dressé des écrans opaques sur les enjeux nationaux.L\u2019espace public est un espace d\u2019occupation.Les cafouillages sur la politique d\u2019immigration, les menaces orchestrées contre la loi 21, les manœuvres d\u2019intimidation en vue de réduire à l\u2019insignifiance les velléités du gouvernement Legault en matière de politique linguistique ne renvoient à rien d\u2019autre qu\u2019à une difficulté de plus en plus insurmontable de tenir, dans le Québec et sur le Québec, un débat public dont les paramètres restent autocentrés.Respect d\u2019une constitution pourtant illégitime et tramée dans le piétinement des règles du droit, injonction à soumettre à la Charte canadienne des droits et libertés la volonté de l\u2019Assemblée nationale, imprécations orchestrées par toute une brigade de gardiens de la vertu diversitaire érigée en dogme indépassable, la liste des manœuvres de déréali- sation de l\u2019existence nationale est aussi longue que dévastatrice.Déboussolé, anesthésié par sa propre propension à toujours minimiser ses pertes et à s\u2019imaginer trouver les moyens de moyenner, le Québec de 2020 est furieusement tenté, encore une fois, de prendre les vessies de la démission pour les lanternes autonomistes.En matière de langue, les petits pas ne conduiront nulle part. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 À l\u2019heure où les statistiques sur l\u2019état de la langue sont savamment tournées pour brouiller les diagnostics \u2013 aussi bien à Statistiques Canada qu\u2019à l\u2019Office québécois de la langue française \u2013 il sera difficile de mener le débat sur le renforcement de la politique linguistique sur des termes solidement ancrés dans la réalité de ce que le Québec est en train de devenir.Les jovialistes canadian prêts à tout cautionner pour éviter de voir ce que nous coûte le régime, les démissionnaires drapés dans les oripeaux du pragmatisme et, plus inquiétant encore, les incrédules dont toute la propagande a endurci un optimisme frelaté vont former un contingent bruyant.Les mises en garde vont fleurir : il ne faudrait pas dramatiser, au royaume de la bonne entente la pensée magique est reine.Pourtant, tous les signaux sont au rouge.Dans la plupart des institutions clés la logique de minorisation a enclenché la spirale d\u2019effondrement institutionnel.Quiconque a visité un hôpital montréalais le ressent immédiatement, le bilinguisme y suinte partout.Les cégeps y sont dangereusement engagés, comme le démontre l\u2019implacable article de Frédéric Lacroix.La carte électorale en voie de « westislandisation » rapide confirme l\u2019emprise de la minorité de blocage qui, à coup de votes « soviétiques », redit que son ultime priorité est de soutenir les gardiens de l\u2019ordre canadian ; l\u2019anglicisation galopante du système d\u2019éducation, le surfinancement des institutions anglophones qui ne servent d\u2019abord qu\u2019à faciliter les choses à ceux qui se détournent du Québec français ; quels que soient les lieux où le regard se porte, le constat est le même : la majorité se comporte comme une grenouille dans une marmite lentement chauffée et bientôt portée, dans la plus complète léthargie, à l\u2019ébullition.L\u2019insécurité existentielle pointe néanmoins et elle est ressentie dans suffisamment de couches sociales pour que le gouvernement Legault se sente obligé de paraître faire quelque chose. 7 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Le dossier de la présente livraison s\u2019ajoute aux milliers de pages déjà consacrées à la situation de la langue.Le combat est toujours à recommencer.Rien n\u2019est jamais acquis parce que le régime ne respecte rien.Mais rien de ce que nous avons accompli ne peut être considéré comme pérenne.La sécurité relative qu\u2019avait laissée entrevoir la loi 101 aura eu des effets toxiques : la propension collective à toujours minimiser chacun de ses reculs a désormais dressé comme un obstacle de plus à la représentation de notre condition collective.Non seulement la loi 101 émasculée est un échec, mais s\u2019y référer est devenu un véritable traquenard.Les Québécois qui, plus ou moins confusément, font l\u2019expérience d\u2019une minorisation croissante ont peine à nommer le mal qui les ronge.La conscience nationale flageolante empêche la perception même de l\u2019urgence.Au moment où l\u2019élite canadian a choisi de se donner comme utopie de porter à 100 millions la population du Canada en ouvrant toutes grandes les frontières, le laxisme institutionnel et les faux-fuyants ne feront que maquiller la démission collective.Il faut désormais convaincre une majorité de Québécois et de Québécoises qu\u2019il n\u2019y a aucun moyen d\u2019assurer la pérennité du français en restant dans le Canada.Pis encore, il n\u2019y a pas de politique linguistique qui tienne si, collectivement, nous ne nous affranchissons pas du faux sentiment de sécurité que le mélange de laxisme, de démission délibérée et de déstabilisation planifiée a incrusté dans les représentations collectives au point de saper le potentiel de mobilisation requis pour entreprendre le moindre redressement.Il faudra du courage.De la ténacité.Et de l\u2019abnégation.Plus qu\u2019à aucun autre moment de notre histoire.Nous les aurons.q w- om Lassurance d\u2019une culture québévaise forte et te et vivante dass S S ae 0 fall ST aid ee Fe, rere de soutenir US re FN 1314 Fh fEng wi EET adel TY I ali | ov \u2014\u2014__\" NTT 13 Atti ' Fry 8 LL ELE L J [Vi LT TTP Sr \u2014\u2014\u2014 Ls TI [YE -SN HE NL ari 1800 943-2519 | www.ssjbcq.quebec eRassemblement pourun PAYS Souverain HA Québec notre seule patrie 4 www.rps.quebec LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETÉ NATIONAL DU QUEBF FRANÇAISE \u2014 \u2014 v «i he) i de io Mauricie SRE n-Baptiste WAN ES Te pren 9 Articles Joëlle Quérin* Faut-il abolir ÉCR ?Conférence prononcée au colloque de l\u2019Institut de recherche sur le Québec (IRQ) le 2 novembre 2019 (mise à jour janvier 2020) En octobre dernier, dans le cadre d\u2019un cours sur les problèmes sociaux que je donnais au Cégep de Saint-Jérôme, j\u2019ai présenté en classe le débat de l\u2019émission Zone franche sur l\u2019encadrement du port de signes religieux1.Pendant le visionnement, les étudiants devaient répondre à une série de questions qui se rapportaient aux interventions de chacun des huit participants au débat.J\u2019ai observé mes étudiants pendant la diffusion.Leur perplexité était palpable.On aurait dit que c\u2019était la première fois qu\u2019on leur présentait cet enjeu comme un débat dans lequel plusieurs points de vue étaient légitimes.Leurs yeux s\u2019écarquillaient chaque fois qu\u2019un défenseur de la loi 21 présentait son point de vue.Après le débat, j\u2019ai pris le temps de faire un retour avec eux sur chacune des questions auxquelles ils devaient répondre.Afin d\u2019apaiser les angoisses existentielles des 1 https://zonevideo.telequebec.tv/media/47646/laicite/zone-franche * Professeure de sociologie, Cégep de Saint-Jérôme 10 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 plus anxieux, je les ai assurés qu\u2019ils n\u2019avaient pas besoin de mémoriser les noms et les points de vue spécifiques de chacun des huit participants en prévision de l\u2019examen, simplement d\u2019être en mesure d\u2019expliquer, de façon générale, quels étaient les grands points de vue qui s\u2019affrontaient dans ce débat.Ils n\u2019ont pas eu l\u2019air complètement rassurés.Une étudiante a levé la main et m\u2019a dit : « Madame, je comprends l\u2019histoire de la fille qui veut pouvoir porter son voile au travail.Mais les arguments de l\u2019autre côté, je ne les comprends pas.» Cette jeune fille, par ailleurs curieuse, studieuse, inscrite dans un programme collégial contingenté, qui a vécu toute sa jeune vie au Québec où elle a suivi 10 ans de cours d\u2019Éthique et culture religieuse, ne disposait pas des repères conceptuels pour comprendre les arguments en faveur de la loi 21.Pour situer le débat dans son contexte, j\u2019ai fait un retour historique sur les douze dernières années.J\u2019ai parlé, entre autres, de la crise des accommodements raisonnables et de la commission Bouchard-Taylor.Je leur ai expliqué que cette crise avait commencé avec le jugement Multani de la Cour suprême du Canada, qui avait autorisé le port du kirpan à l\u2019école.Je leur ai demandé s\u2019ils savaient à quelle religion on pouvait associer le kirpan.Je pensais, au moins, qu\u2019ils pourraient répondre à cette question.Pour les aider, je leur ai dit que c\u2019était la religion du chef du NPD, qui était alors en pleine campagne électorale.J\u2019ai eu des réponses du type : Islamique ?Musulman ?Arabe ?J\u2019avais devant moi des étudiants avec plein de bons sentiments à l\u2019égard des minorités religieuses, mais sans réelle culture religieuse.J\u2019avais devant moi la génération ÉCR. 11 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Les constats posés dès 2009 On peut difficilement blâmer les étudiants pour cette situation.Dans l\u2019étude que j\u2019avais publiée en 2009, à l\u2019invitation de l\u2019IRQ, je constatais déjà que le cours ne visait pas à transmettre des connaissances sur les religions, mais plutôt à indiquer aux élèves comment se comporter en présence de la diversité religieuse de la société2.Plusieurs indicateurs pointaient alors dans cette direction.En premier lieu, les documents ayant mené à l\u2019adoption du programme indiquaient déjà les intentions de ceux qui en faisaient la promotion.Du rapport Proulx sur la place de la religion à l\u2019école, publié en 1999, au rapport Bouchard- Taylor en 2008, en passant par les avis du Comité des affaires religieuses du ministère de l\u2019Éducation, une série de documents pressaient le gouvernement de mettre en place un cours qui permettrait de sensibiliser les élèves à la diversité religieuse, au vivre-ensemble.À partir de 2006, dans le contexte de la crise des accommodements raisonnables, ces appels se faisaient de plus en plus insistants.Le comité Fleury, en particulier, voyait dans un éventuel cours ÉCR un moyen de sensibilisation aux accommodements3, alors que la commission Bouchard-Taylor recommandait au gouvernement de faire une « promotion énergique » du cours afin de « développer les aptitudes nécessaires au vivre-ensemble, dans le contexte d\u2019une société diversifiée4 ».2 http://irq.quebec/wp-content/uploads/2015/03/ECR.pdf 3 Québec.Comité consultatif sur l\u2019intégration et l\u2019accommodement raisonnable en milieu scolaire.Une école québécoise inclusive : dialogue, valeurs et repères communs.Québec.Ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport, 2007, p.41 4 Québec.Commission de consultation sur les pratiques d\u2019accommodement reliées aux différences culturelles.Fonder l\u2019avenir : le temps de la conciliation, 2008, p.260. 12 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Les universitaires qui avaient participé à l\u2019élaboration du programme et qui l\u2019avaient défendu dans leurs écrits tenaient le même discours.Dans un ouvrage paru en 2007, consacré à ÉCR, Georges Leroux soutenait que le programme devait faire en sorte que tous adhèrent à la décision de la Cour suprême sur le port du kirpan à l\u2019école5.Dans une entrevue qu\u2019il avait accordée à Jean-Pierre Proulx, parue dans la revue Formation et profession, Leroux affirmait également que le programme devait « inculquer le respect absolu de toute position religieuse6 » et servir de « thérapie7 » aux Québécois.Ces orientations étaient confirmées par le programme ministériel lui-même.Dès le préambule du programme, il est indiqué que la formation en culture religieuse ne vise pas à « présenter l\u2019histoire des doctrines et des religions8 ».Conformément à l\u2019approche par compétences, qui structure l\u2019ensemble du curriculum, tout le programme d\u2019ÉCR est construit autour de trois compétences, qui ne sont pas des compétences d\u2019ordre intellectuel comme lire, écrire ou compter, mais des compétences idéologiques, qui sont inculquées à petites doses tout au long du parcours scolaire.La compétence centrale du programme, « Pratiquer le dialogue », doit mener à « l\u2019adoption d\u2019attitudes et de comportements favorables au vivre-ensemble9 ».5 Leroux, Georges.Éthique, culture religieuse, dialogue : Arguments pour un programme.Montréal : Fides, 2007, p.45-46 6 Leroux, Georges.« Orientation et enjeux du programme d\u2019éthique et de culture religieuse », Formation et profession, mai 2008,p.9 7 Ibid., p.13 8 Québec.Ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport.Le programme d\u2019éthique et culture religieuse.Programme d\u2019enseignement primaire, juillet 2007, p.277.9 Ibid., p.304 13 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Le programme inclut également une compétence spécifique au volet « culture religieuse », intitulée « Manifester une compréhension du phénomène religieux ».Dans la présentation de cette compétence, on indique qu\u2019au terme du premier cycle du primaire, on s\u2019attend à ce que l\u2019élève « nomme des comportements appropriés à l\u2019égard de la diversité10 ».À la fin du deuxième cycle du primaire, il « nomme diverses façons de penser, d\u2019être ou d\u2019agir et des comportements appropriés à l\u2019égard de la diversité11 ».À la fin de ses études secondaires, on s\u2019attend à ce qu\u2019il « démontre une connaissance approfondie de certains comportements qui conviennent à l\u2019égard de la diversité12 ».Il y a donc une gradation des attentes envers les élèves, qui doivent intérioriser progressivement le mode d\u2019emploi ministériel sur la manière de se comporter face à la diversité religieuse.Mais où se trouvent les connaissances à travers ce charabia pédago-idéologique ?En annexe ! À la toute fin du programme, on retrouve des tableaux dans lesquels sont énumérés les grands thèmes à aborder comme « Moi, un être vivant unique », « des représentations de l\u2019origine du monde » ou encore « des pratiques alimentaires et vestimentaires ».Le programme ne prescrit aucun contenu spécifique par rapport à ces thèmes.On a simplement inclus une colonne d\u2019« exemples indicatifs » parmi lesquels les enseignants et les auteurs de manuels peuvent sélectionner les contenus de leur choix.10 Ibid., p.301 11 Ibid., p.302 12 Québec.Ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport.Le programme d\u2019éthique et culture religieuse.Programme du premier cycle et du deuxième cycle du secondaire, p.23 14 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Parmi les représentations de l\u2019origine du monde suggérées, notons la présence du récit chrétien de la création, avec Adam et Ève, de la tortue des spiritualités autochtones, du récit du yin et du yang\u2026 mais pas la théorie du Big Bang, qui est pourtant la seule appuyée par la science.Cette théorie apparait néanmoins dans certains manuels, mais toujours comme un récit parmi d\u2019autres, qui n\u2019a pas plus de légitimité que le créationnisme.Que s\u2019est-il passé depuis ?Ce cours est enseigné depuis plus de 10 ans.Il n\u2019a été ni évalué, ni révisé, mais on en sait maintenant un peu plus à son sujet, puisqu\u2019il a fait l\u2019objet de deux jugements de tribunaux et de plusieurs publications académiques.La première contestation judiciaire est venue de parents catholiques de Drummondville, qui souhaitaient voir leurs enfants exemptés du cours.Que l\u2019on appuie ou non ces démarches d\u2019exemptions individuelles, qui s\u2019apparentent ironiquement à des accommodements raisonnables, la décision de la Cour suprême, rendue en 2012, demeure instructive.En rejetant la demande d\u2019exemption, la juge Marie Deschamps, au nom de ses collègues, a notamment accusé les parents à l\u2019origine de la contestation de « rejeter la réalité multiculturelle de la société canadienne et méconnaître les obligations de l\u2019État québécois en matière d\u2019éducation publique13 ».Une telle déclaration confirme que le cours fait bel et bien la promotion du multiculturalisme.La deuxième contestation est venue du collège Loyola, une école privée catholique qui s\u2019est rendue, elle aussi, jusqu\u2019à la Cour suprême, en 2015.Le collège voulait offrir son propre 13 S.L.c.Commission scolaire des Chênes, 2012 CSC 7, [2012] 1 R.C.S.235, p.6 15 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 cours d\u2019ÉCR, qui abordait le christianisme de façon plus approfondie, mais surtout, qui présentait les autres religions à partir d\u2019une perspective chrétienne, ce qui n\u2019est pas particulièrement étonnant de la part d\u2019une école confessionnelle.La cour a coupé la poire en deux : elle a autorisé le collège à présenter le christianisme à sa façon, mais l\u2019a obligé à respecter les orientations ministérielles en ce qui a trait à la présentation des autres religions14.En plus de ces deux jugements rendus au cours des dernières années, le cours ÉCR a fait l\u2019objet de plusieurs publications académiques.Entre autres, un ouvrage collectif publié en 2010 sous la direction de Jacques Cherblanc et Dany Rondeau a permis à nouveau de constater la convergence idéologique entre les défenseurs du cours, qu\u2019ils soient issus des facultés de sciences de l\u2019éducation, des sciences sociales ou du réseau de l\u2019éducation15.Tous insistent sur l\u2019importance du cours pour favoriser le « vivre-ensemble », l\u2019« ouverture à l\u2019autre » et le « pluralisme ».Les connaissances à transmettre sont encore une fois les grandes absentes de toute cette réflexion sur les visées du cours.Le chapitre rédigé par le théologien Fabrice Blée est particulièrement éclairant.Il affirme que « ce qui caractérise plus fondamentalement le programme, c\u2019est sa portée politique16 », que « le programme est innovateur et prometteur, moins par 14 École secondaire Loyola c.Québec (Procureur général) 2015 CSC 12 15 Cherblanc, Jacques et Dany Rondeau (dir.) La formation à l\u2019éthique et à la culture religieuse : un modèle d\u2019implantation de programme.Québec, les Presses de l\u2019Université Laval, 2010, 242 p.16 Blée, Fabrice.« Pour une laïcité ouverte aux religions ».dans Cherblanc, J.et D.Rondeau, Op.cit., p.197 16 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 les éléments de contenu sur les religions qu\u2019il propose que par l\u2019esprit dans lequel entend les transmettre17 » et même que le cours « entend induire un changement radical des mentalités à la grandeur du Québec18 ».En 2016, c\u2019était au tour de Georges Leroux de publier un deuxième ouvrage entièrement consacré à ÉCR.Il y réaffirme que le cours « représente l\u2019engagement normatif le plus substantiel du Programme de formation de l\u2019école québécoise19 », autrement dit, le cours le plus idéologique de tout le programme.Il soutient également que « seule cette éducation nous protégera à l\u2019avenir de l\u2019intolérance20 ».Il rappelle que le cours ÉCR n\u2019est pas « un cours d\u2019histoire ou de sociologie des religions, présenté selon une approche encyclopédique21 », puisque « ce sont les finalités sociales et politiques du programme qui prévalent22 ».Les adversaires du cours ont également développé leurs arguments, notamment dans l\u2019ouvrage collectif La face cachée du cours Éthique et culture religieuse, dirigé par Daniel Baril et Normand Baillargeon23.L\u2019un des apports les plus importants et les plus originaux de cet ouvrage est certainement l\u2019étude de Nadia El-Mabrouk et Michèle Sirois sur les stéréotypes sexistes et culturels dans les manuels d\u2019ÉCR au 17 Ibid., p.198 18 Ibid., p.217 19 Leroux, Georges.Différence et liberté : Enjeux actuels de l\u2019éducation au pluralisme.Montréal, Boréal, 2016, p.324 20 Ibid., p.88 21 Ibid., p.34 22 Ibid., p.249 23 Baril, Daniel et Normand Baillargeon (dir.).La face cachée du cours Éthique et culture religieuse.Montréal, Leméac, 2016, 293 p. 17 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 primaire24.En analysant de façon minutieuse les manuels utilisés dans les écoles primaires québécoises, les auteures ont démontré que les religions y étaient présentées de façon stéréotypée et toujours positive.Le côté sombre des religions, en particulier les inégalités entre les hommes et les femmes, est passé sous silence.El-Mabrouk et Sirois constatent également que les manuels accordent une très grande importance aux signes religieux, qui sont présentés comme des obligations pour le croyant et qui ne peuvent pas être remis en question.En particulier, le voile apparait comme un marqueur identitaire fondamental de l\u2019islam.Les femmes musulmanes y sont représentées presque toujours avec un voile et parfois même un voile intégral.Les manuels regorgent de fillettes voilées et souriantes.Le message envoyé à l\u2019ensemble des élèves est qu\u2019une musulmane porte nécessairement un voile, ce qui contribue à exercer une pression sur les élèves musulmanes pour le porter et, sur les autres élèves, pour l\u2019accepter.La contribution de François Doyon à cet ouvrage25 m\u2019interpelle particulièrement comme enseignante au collégial.Mon collègue du département de philosophie constate que, depuis la mise en place du cours, il doit déconstruire chez ses étudiants deux croyances antiphilosophiques qui sont véhiculées par le cours ÉCR : le relativisme, selon lequel toutes les convictions religieuses sont d\u2019égale valeur et ne peuvent pas être soumises à la critique, et la valorisation de la foi, soit l\u2019idée qu\u2019« il est bon de croire sans preuve26 ».24 El-Mabrouk, Nadia et Michèle Sirois.« Stéréotypes sexistes et stéréotypes culturels dans les manuels d\u2019ECR du primaire », dans Baril, D.et N.Baillargeon, op.cit., p.121-148 25 Doyon, François.« les vertus antiphilosophiques du cours ÉCR » dans Baril, D.et N.Baillargeon, op.cit., p.67-87 26 Ibid., p.67 18 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Tout cela est bien embêtant pour des enseignants de cégep comme lui, qui doivent donner le cours Philosophie et rationalité et qui se font accuser d\u2019intolérance, de racisme et de fermeture à l\u2019autre, parce qu\u2019ils osent aborder les croyances d\u2019un point de vue rationnel.Sachant que Georges Leroux plaide depuis plusieurs années pour un arrimage entre ÉCR et les cours de philosophie au collégial27, il y a matière à inquiétude.10 ans d\u2019ÉCR : Quel bilan ?Quel bilan peut-on tirer de ces dix années d\u2019enseignement d\u2019ÉCR ?Essentiellement, que le caractère idéologique du cours a été confirmé, tant par les tribunaux que par les universitaires, tant par ses défenseurs que par ses adversaires.Il s\u2019agit d\u2019un véritable endoctrinement, que l\u2019on constate dans le programme comme dans les manuels scolaires, et dont on voit les effets dans les cégeps.Plusieurs sondages récents témoignent du clivage entre la génération ÉCR et les autres.En novembre 2018, un sondage Léger Marketing révélait que les milléniaux étaient la seule génération à considérer de façon majoritaire qu\u2019il était acceptable pour un enseignant de porter un signe religieux28.En mai 2019, le président de la CSN, Jacques Létourneau, a d\u2019ailleurs invoqué l\u2019évolution de la société et l\u2019arrivée d\u2019une nouvelle génération de militants pour justifier la décision de la centrale syndicale de s\u2019opposer à la loi 21, alors qu\u2019elle avait appuyé six ans plus tôt la Charte des valeurs du Parti 27 Leroux, Georges.Différence et liberté, Op.Cit., p.102 28 Clavel, Émilie.« Sondage Léger : le port de signes religieux est \u201cinacceptable\u201d chez les enseignants, selon 61 % des Québécois », HuffPost, 10 décembre 2018. 19 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 québécois, qui était pourtant bien plus musclée29.Plus récemment, dans le cadre de la campagne électorale fédérale, les résultats de la Boussole électorale de Radio-Canada révélaient que la tranche d\u2019âge des 18-24 ans était la plus fortement opposée à la loi 2130.Chez les répondants de cette tranche d\u2019âge, il y avait trois fois plus d\u2019opposants que de partisans de la loi.Après l\u2019adoption de la loi 21, le gouvernement Legault se retrouvait donc dans une situation contradictoire, et me semble-t-il, absolument intenable.D\u2019un côté, il venait d\u2019interdire le port de signes religieux de la part des employés de l\u2019État en position d\u2019autorité et, de l\u2019autre, il continuait de faire la promotion d\u2019un cours qui fabrique depuis plus de dix ans une génération accommodante, qui voit dans cette interdiction une manifestation d\u2019intolérance et de fermeture à l\u2019autre.Jusqu\u2019à récemment, le ministre de l\u2019Éducation, Jean- François Roberge, ne semblait pas particulièrement pressé de s\u2019attaquer à ÉCR.Après avoir défendu le cours en décembre 2018 en entrevue aux Francs-Tireurs31, il avait ouvert la porte à une révision du programme en février 2019 afin d\u2019y accorder une plus grande place à l\u2019athéisme32.À l\u2019automne 2019, le ministre s\u2019était à nouveau prononcé en faveur d\u2019une révision du cours, cette fois-ci, afin d\u2019y intégrer une autre patate chaude : le nouveau programme d\u2019Éduca- 29 Gagnon, Lysiane.« Règlement de comptes », dans La Presse, 18 mai 2019.30 https://boussole.radio-canada.ca/canada/ 31 http://lesfrancstireurs.telequebec.tv/episodes/42605 32 Bélair-Cirino, Marco.« Jean-François Roberge veut remanier le cours ECR », le Devoir, 27 février 2019. 20 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 tion à la sexualité33.On pouvait alors s\u2019attendre à se retrouver avec un cours ÉCR 2.0 qui aurait toujours les mêmes fondements idéologiques, mais dans lequel on parlerait un peu d\u2019athéisme et de sexualité.Le ministre a finalement annoncé l\u2019abolition du programme et son remplacement par un nouveau cours d\u2019éducation à la citoyenneté.Celui-ci serait articulé autour de huit thèmes : participation citoyenne et démocratie ; éducation juridique ; écocitoyenneté ; éducation à la sexualité ; développement de soi et des relations interpersonnelles ; éthique ; citoyenneté numérique ; culture des sociétés34.Bien que le risque demeure de voir ces thèmes instrumentalisés à leur tour au profit d\u2019une idéologie, il convient de saluer le courage du ministre, qui a pris la décision qui s\u2019imposait : abolir, enfin, le cours d\u2019Éthique et culture religieuse.q 33 Fortier, Marco.« La sexualité, une \u201cvraie\u201d matière », Le Devoir, 31 août 2019.34 http://www.education.gouv.qc.ca/parents-et-tuteurs/consultations- sur-le-programme-detudes-ethique-et-culture-religieuse/ 21 Articles Mathieu Gauthier-Pilote* La souveraineté : enjeu principal du XXIe siècle numérique** Aujourd\u2019hui, il n\u2019est pas un domaine de l\u2019activité humaine qui échappe à la déferlante numérique, qui est passée en quatrième vitesse dans les années 1990 avec le branchement à Internet de pratiquement toutes les organisations et de tous les ménages des nations dites développées, dont la nôtre.Les bienfaits de l\u2019ordinateur branché à Internet étant aussi facilement perceptibles et quasi irréversibles que ceux de l\u2019électricité, personne ne songe déjà plus à proposer de revenir en arrière, malgré les désordres et les reculs tout aussi perceptibles que la transition numérique nous impose.Dans le désordre et la confusion, au rythme effréné du progrès technologique et de la course mondiale aux nouveaux marchés, des logiciels \u2013 que le commun des mortels, intellectuels compris, ne sait ni lire ni écrire \u2013 se sont installés au beau milieu de nos vies, dans la sphère de notre intimité, à l\u2019interface de nos interactions interpersonnelles et sociales.Quelques grandes sociétés privées, qui détiennent la propriété sur plusieurs de ces logiciels opaques, les exploitent à leur avantage dans une nouvelle économie marchande de la donnée, non régulée bien sûr, qui s\u2019est bâtie au mépris com- * Président de FACiL ** Texte produit dans le cadre de la soirée-débat des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO) du 28 novembre 2019 sur le thème « Les technologies numériques et l\u2019indépendance ». 22 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 plet des libertés, des droits et des intérêts des utilisateurs d\u2019appareils numériques, individuels et collectifs, où qu\u2019ils soient sur Terre.En quelques décennies, des constitutions et des lois nationales sont devenues caduques face à des phénomènes qui se déroulent hors les frontières, « dans les nuages », autant dire dans le brouillard\u2026 Une déferlante numérique, donc, dans tous les secteurs du privé, tous les secteurs du public, propulsée par des entités multinationales hors la loi qui, avec leurs produits et leurs « services » en ligne, défient les États jusque dans leurs fonctions régaliennes : battre monnaie, défendre le territoire, assurer la sécurité intérieure, authentifier les personnes, établir le cadastre, préserver le patrimoine, décider du statut des langues de l\u2019administration, etc1.Ainsi, avons-nous vu surgir au cours des dernières années, parmi les enjeux les plus incontournables du nouveau siècle, celui de la souveraineté, qui figure en tête de liste, notamment autour des questions de l\u2019applicabilité du droit des États sur Internet, du pouvoir immense exercé par les multinationales américaines Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (GAFAM), du contrôle et de la protection des données, de la surveillance de masse \u2013 commerciale et étatique \u2013 qui attaque nos libertés fondamentales.Partout à travers le monde, des États s\u2019efforcent de répondre au défi par des politiques visant à restaurer leur souveraineté érodée dans le cyberespace, nouveau territoire de conflictualités.Des instances internationales, l\u2019ONU en tête2, 1 CERNA, La souveraineté à l\u2019ère du numérique.Rester maîtres de nos choix et de nos valeurs, oct.2018.http://cerna-ethics-allistene.org/ digitalAssets/55/55708_AvisSouverainete-CERNA-2018.pdf 2 Un Forum sur la gouvernance d\u2019Internet (FGI), instauré sous l\u2019égide de l\u2019ONU, se réunit annuellement depuis 2006.https://www.intgovforum.org/multilingual/fr/ 23 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 recherchent les voies de consensus pour que le droit international y soit appliqué, dans un esprit de paix et de coopération, par les États-nations : les droits des personnes et des peuples doivent être les mêmes en ligne ou hors ligne.Les désaccords entre États sont cependant très loin d\u2019être résolus et la militarisation d\u2019Internet n\u2019est pas à veille de ralentir.Dans les régimes autoritaires et capables de l\u2019être \u2013 Chine et Russie \u2013, une réponse simple est venue assez tôt : faire sécession de l\u2019Internet mondialisé, en le « nationalisant » en quelque sorte.Seul l\u2019État national ou de grandes entreprises domestiques (les chinoises Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi, les russes Yandex, Mail.ru) doivent pouvoir pister, profiler, surveiller et contrôler les citoyens : dehors les USA et adieu les sphères intimes et privées des personnes3.Tout va plus vite quand il n\u2019est pas nécessaire de composer avec les libertés et les droits des citoyens.L\u2019action de l\u2019Europe libérale est venue plus lentement, accélérée heureusement par les révélations d\u2019Edward Snowden de l\u2019été 2013.Sous l\u2019impulsion du couple franco-allemand, l\u2019Union européenne a répondu à l\u2019enjeu de la souveraineté numérique en tentant notamment de favoriser l\u2019émergence de fournisseurs de services infonuagiques nationaux sur son « Marché intérieur numérique » (Digital Single Market), en mettant à jour le cadre juridique concernant l\u2019hébergement et le traitement des données (le RGPD, applicable depuis mai 2018) et en se donnant des normes de sécurité supérieures à celles proposées à l\u2019international par l\u2019ISO.En attendant la réforme de la fiscalité internationale \u2013 et l\u2019affaiblissement des souverainetés criminelles ?\u2013, la France et l\u2019Autriche taxent le chiffre d\u2019affaires des géants du numé- 3 Sénat français, Rapport fait au nom de la commission d\u2019enquête sur la souveraineté numérique, Tome I, 1er octobre 2019, p.21-28.https://www.senat.fr/notice-rapport/2019/r19-007-1-notice.html 24 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 rique au niveau national.Nous saurons en juin 2020 ce qu\u2019il aura été possible de négocier à l\u2019OCDE pour adapter la fiscalité à la numérisation de l\u2019économie.Défendre sa souveraineté devant Internet : qu\u2019une affaire de nations puissantes ?Non.Des États bien plus petits que la France ou l\u2019Allemagne, notamment l\u2019Estonie, la Finlande et l\u2019Islande, montrent que le secteur public peut prendre en charge des pans entiers de sa propre « transformation numérique » et tirer la société dans une direction compatible avec la protection de la vie privée et l\u2019enrichissement collectif lorsque la volonté et les moyens politiques sont au rendez-vous4.Dans les États-nations où le peuple n\u2019est pas rien, la définition du problème à résoudre est forcément complexe et les solutions débattues sont multiples, incomplètes, contradictoires et lentes à s\u2019instaurer.Plus complexe le problème, car il faut tenir compte de plus d\u2019acteurs qui revendiquent des espaces d\u2019autonomie en plus d\u2019une participation directe au pouvoir politique, mais aussi parce qu\u2019il n\u2019est pas et ne sera pas possible de construire durablement des espaces de souveraineté ou d\u2019autonomie dans le monde numérique, pour les personnes, les peuples, les États, les entreprises, les organismes de la société civile, etc., uniquement par des réformes politiques et institutionnelles.Il faudra s\u2019intéresser non seulement à ce qui est écrit dans nos conventions, nos accords, nos constitutions, nos lois et nos règlements, mais aussi à ce qui est écrit dans le code informatique à la source des logiciels qui participent de la régulation et du contrôle des humains dans la société numérique5.4 NIFO, Digital Government Factsheets, 2019.https://joinup.ec.europa.eu/collection/nifo-national-interoperability-framework-observatory/ digital-government-factsheets-2019 5 Lawrence Lessig, « Le code fait loi \u2013 De la liberté dans le cyberespace », Framablog, 22 mai 2010.https://framablog.org/2010/05/22/code-is- law-lessig/ 25 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Depuis plus de 30 ans, la philosophie du logiciel libre nous enseigne que le domaine de liberté protégé par les licences des logiciels libres \u2013 qui ont des auteurs sans avoir de propriétaires \u2013 est devenu essentiel à la préservation des libertés qui sont au fondement de la société démocratique.C\u2019est tout le processus de fabrication des logiciels qui doit devenir « transparent », au sens où il doit être soumis aux mêmes principes démocratiques que la fabrication de la loi.Le numérique ne sera jamais émancipateur s\u2019il ne devient pas l\u2019affaire de tous6.Dans ces batailles complexes qui se jouent pour une large part sur la scène internationale, dans les rapports entre États indépendants, que peut le Québec fédéré ?Que peuvent les Québécois ?Le Québec et les Québécois peuvent dès maintenant agir pour éviter d\u2019être toujours, quasi systématiquement, à la remorque des GAFAM qui décomposent le vivre-ensemble national ou de l\u2019État fédéral canadien qui cherche à en construire un pardessus et contre le nôtre.Un État démocratique, fédéré ou pas, peut difficilement servir le public s\u2019il doit d\u2019abord renoncer aux libertés qui lui permettent de maîtriser son informatique.C\u2019est déjà beaucoup pour un État de ne pas entrer dans la dépendance de quelques grandes entreprises privées \u2013 étrangères ou domestiques \u2013 qui détiennent le contrôle et l\u2019expertise sur le développement et l\u2019opération de ses systèmes informatiques vitaux, mais ça ne suffit pas.Au service d\u2019un souverain collectif dont chaque membre individuel compte pour quelque chose, l\u2019État démocratique du XXIe siècle doit appliquer une politique qui accompagne l\u2019ensemble de la société dans sa transition vers un monde numérique favorable à la liberté des personnes et des peuples.6 Philosophie du projet GNU, lancé par Richard Stallman en 1983.https://www.gnu.org/philosophy/philosophy.html 26 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 À l\u2019intérieur du cadre provincial, nous pouvons dès maintenant nous doter d\u2019une politique globale sur le numérique \u2013 une politique qui ne relèvera pas du ministère de l\u2019Économie et qui traitera d\u2019autres choses que de « croissance » et d\u2019« innovation ».L\u2019Éducation nationale et l\u2019Enseignement supérieur peuvent transmettre des savoirs et des savoir- faire librement appropriables par tous qui façonneront chez nous une culture numérique émancipatrice.Nous pouvons donner la priorité au logiciel libre et aux standards ouverts de façon générale dans tous les projets numériques financés par le public.Nous pouvons mettre sur pied un Conseil supérieur du numérique ; nos lois de protection de la vie privée peuvent être réformées ; nous pouvons bâtir nos propres infrastructures de réseaux décentralisées ; choisir d\u2019héberger nos données nous-mêmes, sur notre sol, avec de l\u2019équipement que nous contrôlons au mieux grâce à des logiciels qui ne trahissent pas leurs utilisateurs ; collaborer avec nos partenaires de la Francophonie pour élaborer une vision commune de la souveraineté nationale à l\u2019ère du numérique, notamment en rapport avec la diversité culturelle, etc.En sommes, nous pouvons dès maintenant tâcher d\u2019acquérir les compétences que nous devrons nécessairement déployer lorsque, devenus indépendants, nous aurons la pleine liberté d\u2019agir dans tous les champs de compétence actuellement partagés entre fédéral et provincial.q 27 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Aller plus loin 1.La souveraineté à l\u2019ère du numérique.Rester maîtres de nos choix et de nos valeurs (2018, 36 p.) : h t tp ://cerna-eth ics -a l l is tene.org/dig i ta lAssets/55/55708_ AvisSouverainete-CERNA-2018.pdf 2.Rapport 2018 sur l\u2019état de la Francophonie numérique (2018, 318 p.) : https://www.francophonie.org/sites/default/files/2019-09/rapport- 2018-etat-francophonie-numerique.pdf 3.Rapport fait au nom de la commission d\u2019enquête sur la souveraineté numérique (2019, 253 p.) : https://www.senat.fr/rap/r19-007-1/r19-007-11.pdf 3.1 En complément de ce rapport, l\u2019intervention de l\u2019April, de la Quadrature du Net et de l\u2019ISOC France \u2013 des associations amies de FACiL \u2013 lors de la commission d\u2019enquête en question : https://april.org/souverainete-numerique-commission-d-enquete-du- senat-libertes-numeriques-audition-conjointe-de-la-qu Le jargon de l\u2019informatique peut difficilement être évité sur les questions du numérique.Il y a pire, les libristes et les hackeurs répondent au jargon officiel par le leur, car ils contestent les idéologies dominantes dans l\u2019industrie.FACiL a produit un glossaire (bien incomplet) pour aider à s\u2019y retrouver un peu : https://wiki.facil.qc.ca/view/Glossaire_de_l%27informatique_libre Ce glossaire sera particulièrement utile pour déchiffrer la plupart de nos publications : https://facil.qc.ca/publications 28 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 FACiL fait partie d\u2019un mouvement international dont les figures peut-être les plus incontournables sont Richard Stallman (informaticien, à l\u2019origine de la FSF) et Lawrence Lessig (juriste, à l\u2019origine de Creative Commons), deux américains dont les publications sont (vous l\u2019aurez compris) librement disponibles en ligne et pour une bonne partie disponibles en traduction française.A.Articles (si on a pas beaucoup de temps) https://www.gnu.org/philosophy/philosophy.html https://framablog.org/2010/05/22/code-is-law-lessig/ B.Conférences filmées (manque de temps + trop fatigué pour lire) https://facil.qc.ca/fsm2016-grande-conf-logiciel-libre https://www.ted.com/talks/lawrence_lessig_laws_that_ choke_creativity?language=fr C.Livres (situation optimale côté temps et énergie mentale) https://framabook.org/richard-stallman-et-la-revolution-du-logiciel- libre-2/ http://codev2.cc Beaucoup de libristes et de hackeurs se reconnaissent dans le mouvement des communs et y participent directement.Sur les communs numériques, je recommande cette conférence de 2016 avec la politologue Valérie Peugeot et l\u2019économiste Ianik Marcil : https://facil.qc.ca/sqil2016-communs-numeriques www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 Fernand Daoust (1926-2020) Un homme droit dans ses appartenances Un homme fier de ses héritages Un passeur pour la vie du français Hommage et reconnaissance Dossier FRANÇAIS : REPRENDRE L\u2019INITIATIVE Dossier FRANÇAIS : REPRENDRE L\u2019INITIATIVE Statut temporaire L\u2019article 72 de la Charte de la langue française saboté par les autorisations particulières - Anne Michèle Meggs 32 Les cégeps français à Montréal : le début de la fin ?- Frédéric Lacroix 44 Écoles francophones hors Québec La mort en direct pour l\u2019article 23 de la Charte canadienne - Christian Gagnon 73 Restaurer le français langue officielle - Jean-Louis Baudouin 85 Pour une nouvelle dynamique Québec-Acadie - Jean-Marie Nadeau 89 32 Français : reprendre l\u2019initiative Anne Michèle Meggs* Statut temporaire L\u2019article 72 de la Charte de la langue française saboté par les autorisations particulières Il y a une perception tenace qui règne au Québec voulant que l\u2019obligation de l\u2019enseignement primaire et secondaire en français, pour tous sauf les « anglophones de souche », assurera la pérennité du français au Québec1.On met tous nos œufs dans le panier que constitue le principe énoncé par l\u2019article 72 de la Charte de la langue française : « L\u2019enseignement se donne en français dans les classes maternelles, dans les écoles primaires et secondaires sous réserve des exceptions prévues au présent chapitre2 ».S\u2019il est vrai que de plus en plus d\u2019enfants allophones se trouvent dans les écoles françaises et que le secteur anglais au Québec a vu sa part de l\u2019ensemble des élèves au Québec baisser depuis le sommet de 15,7 % en 1971, cette part en 2015 est exactement la même qu\u2019en 1991, c\u2019est-à-dire 9,6 %.Comment cela se peut-il ?La réponse se trouve dans 1 « Les allophones, qu\u2019on se le dise, sont de plus en plus francophones.Le fait d\u2019envoyer leur progéniture à l\u2019école française \u2013 à 89 % en 2015 c.20 % en 1976 \u2013 explique en grande partie pourquoi les nouveaux arrivants parlent de plus en plus français à la maison, dans l\u2019espace public et aussi au travail.» Francine Pelletier, Le Devoir, 17 avril 2019.2 QUÉBEC.Charte de la langue française : RLRQ, chapitre C-11, à jour au 31 décembre 2018, [Québec], Éditeur officiel du Québec, 2019.* Ex-directrice de la planification, ministère de l\u2019Immigration, de la Diversité et de l\u2019Inclusion. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 33 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e le même article 72 : « sous réserve des exceptions prévues au présent chapitre ».Nous proposons d\u2019examiner une de ces exceptions ou autorisations particulières \u2013 celle accordée aux enfants à statut temporaire \u2013 ses effets et sa pertinence en 2020.Cette exception est prévue à l\u2019article 853 : Les enfants qui séjournent au Québec de façon temporaire peuvent, à la demande de l\u2019un de leurs parents, être exemptés de l\u2019application du premier alinéa de l\u2019article 72 et recevoir l\u2019enseignement en anglais dans les cas ou les circonstances et selon les conditions que le gouvernement détermine par règlement.Ce règlement prévoit également la période pendant laquelle l\u2019exemption peut être accordée, de même que la procédure à suivre en vue de l\u2019obtention ou du renouvellement d\u2019une telle exemption.On reviendra à ce fameux règlement.Dans une étude récente de l\u2019Office québécois de la langue française (OQLF), on constate qu\u2019entre 1990 et 2001, le pourcentage d\u2019enfants inscrits à l\u2019école publique anglaise au Québec grâce à un permis de séjour temporaire était de 4,8 %.Ce pourcentage a plus que doublé à 11,4 % pour la cohorte de 2002 à 2015 \u2013 19 062 élèves pour une moyenne de près de 1 500 par année4.De toutes les autorisations particulières \u2013 les autres concernent les difficultés graves d\u2019apprentissage ou des raisons graves familiales ou humanitaires \u2013 le séjour temporaire est de loin la disposition invoquée le plus souvent pour accéder aux écoles anglaises au Québec.3 CLF.art.85.4 OQLF.Langue et éducation au Québec 1.p.18. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 34 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Portrait des temporaires dans les écoles anglaises \u2013 un grand vide Il n\u2019existe pas de portrait public de l\u2019état de la situation ou du parcours des enfants qui profitent de l\u2019exception de séjour temporaire.Ils peuvent venir d\u2019ailleurs au Canada ou de l\u2019étranger.Les estimations de migrations interprovinciales de Statistique Canada ne sont pas utiles pour savoir combien d\u2019enfants d\u2019autres provinces sont inscrits dans les écoles anglaises grâce à l\u2019article 85.Il est permis de présumer que, depuis quelques années, la plupart des bénéficiaires de l\u2019exemption sont les ressortissants étrangers au Québec grâce à un permis de séjour temporaire émis par le gouvernement canadien, seul responsable de l\u2019immigration temporaire.Le ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur ne publie pas de statistiques détaillant les caractéristiques des élèves qui bénéficient de cette autorisation particulière.Grâce à l\u2019étude de l\u2019OQLF, on perçoit le progrès important dans le nombre par cohorte, mais on n\u2019y détaille pas le niveau d\u2019enseignement.Combien de ces enfants sont au niveau primaire ?Il est important de le savoir parce que c\u2019est l\u2019enseignement primaire de l\u2019enfant ou d\u2019un des parents qui détermine l\u2019admissibilité générale à l\u2019école anglaise publique au Québec (et non la langue maternelle ou le statut d\u2019immigration ou de citoyenneté).On ne connaît pas leur parcours.Combien de temps restent-ils au Québec ?Combien commencent avec un statut temporaire, mais éventuellement décident de s\u2019établir ?Quelle est la provenance de ces enfants ?Quelle proportion se trouvent dans les écoles anglaises sur l\u2019île de Montréal ?Dans la couronne ?Dans les autres régions ?Une curiosité à noter, qui ne se réfère pas au statut des élèves, mais plutôt à la langue maternelle, se trouve dans le rapport de l\u2019OQLF.Parmi tous les élèves admissibles à l\u2019école anglaise, L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 35 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e la proportion de langue maternelle française a augmenté de 9,9 % en 1986 à 23,4 % en 2015.En fait, 74 % des élèves francophones admissibles aux écoles anglaises en profitent et ils forment 20,3 % de l\u2019effectif des écoles anglaises.Comment tant d\u2019élèves de langue maternelle française peuvent-ils être admissibles à l\u2019école anglaise 40 ans après l\u2019adoption de la Charte ?Est-ce que l\u2019immigration temporaire offre une partie de l\u2019explication ?Les réponses à toutes ces questions permettraient d\u2019évaluer l\u2019ampleur et la nature du phénomène.Immigration temporaire \u2013 un chemin de plus en plus populaire Puisque l\u2019immigration temporaire est du ressort exclusif du fédéral, la source de toutes les données disponibles sur le sujet est Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).Elles sont rendues accessibles sur le portail de Gouvernement ouvert du gouvernement canadien5.Grâce à une demande spéciale auprès du IRCC, le ministère de l\u2019Immigration, de l\u2019Intégration et de la Francisation (MIFI) publie occasionnellement un portrait plus détaillé de l\u2019immigration temporaire au Québec.Le plus récent a été publié en 2018 et couvre la période 2012 à 20176.Une mise à jour de quelques graphiques se trouve dans le recueil des statistiques préparé pour les consultations en 2019 sur les seuils d\u2019immigration7.Les chiffres présentés sont tirés de ces sources.5 CANADA.Faits et chiffres 2017 \u2013 Aperçu de l\u2019immigration \u2013 Résidents temporaires.[https://ouvert.canada.ca/data/fr/dataset/2bf9f856-20fe- 4644-bf74-c8e45b3d94bd#wb-auto-6] (consulté le 18 janvier 2020) 6 Ministère de l\u2019Immigration, de la Diversité et de l\u2019Inclusion.2012-2017 L\u2019immigration temporaire au Québec.2018.[http://www.mifi.gouv.qc.ca/publications/fr/recherches-statistiques/Portraits_Immigration_ Temporaire_2012_2017.pdf ] (consulté le 18 janvier 2020) 7 Ministère de l\u2019Immigration, de la Diversité et de l\u2019Inclusion.Consultation publique 2019.La planification de l\u2019Immigration au Québec pour la période 2020-2022.Recueil de statistique sur l\u2019immigration au Québec. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 36 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Les calculs sur les temporaires se font de deux façons \u2013 le nombre de titulaires présents pendant l\u2019année (parce qu\u2019il y en a qui sont sur le territoire pendant quelques semaines seulement) et le nombre présent sur le territoire au 31 décembre de chaque année.Peu importe la méthode de calcul, l\u2019immigration temporaire a augmenté significativement au Québec ces dernières années.Entre 2013 et 2018, tous programmes temporaires confondus8, il y a eu une hausse de 26 % du nombre de titulaires de permis présents au Québec et une hausse de 45 % du nombre présents au 31 décembre.Encore plus pertinent à notre analyse est le nombre de temporaires qui deviennent permanents parce que s\u2019ils ont des enfants dans le système d\u2019éducation anglais, il y a de fortes chances qu\u2019ils veuillent les garder dans le système anglais.Ici aussi les chiffres sont parlants.On constate que le nombre de titulaires de permis de séjour au Canada dans le Programme de mobilité internationale (PMI) qui ont obtenu leur résidence permanente a augmenté de 233 % entre 2008 et 2017 ! Malheureusement, ces données ne sont pas publiées par province.Parmi les personnes de la catégorie Étudiants internationaux, 1 015 était au niveau primaire en 2017, comparativement à une moyenne de 605 pour les cinq années précédentes.On ne sait pas combien étaient inscrits dans le secteur anglais.La France est de loin le pays de provenance le plus important des deux plus grands programmes d\u2019immigration temporaires, le Programme de mobilité internationale et les 8 Il y a trois programmes d\u2019immigration temporaire au Canada, le Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET), le Programme de mobilité internationale (PMI) et les Étudiants internationaux (ÉI).Les demandeurs d\u2019asile ont également un statut temporaire, mais ne sont pas admissibles aux écoles anglaises en vertu de l\u2019article 85 et ne sont pas inclus dans les données sur l\u2019immigration temporaire compilées par le Québec. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 37 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Étudiants internationaux.Voilà une source potentielle qui expliquerait tous ces enfants de langue maternelle française qui se trouvent dans les écoles anglaises.L\u2019immigration temporaire est également très populaire avec les politiciens.Depuis 2005, tous les plans stratégiques du ministère de l\u2019Immigration du Québec comprennent un objectif de d\u2019augmenter le nombre ou la proportion de personnes à statut temporaire sélectionnées.Les dernières années la cible a été largement dépassée.En 2018, 57 % des personnes sélectionnées par le Québec avait préalablement un statut temporaire, une augmentation de 10 points de pourcentage par rapport à l\u2019année précédente9.Le gouvernement de la CAQ dit même vouloir négocier avec le fédéral le contrôle du Programme des travailleurs étrangers temporaires.Les porte-paroles des employeurs réclament une croissance importante d\u2019immigration temporaire.De leur perspective, un de ses avantages est le fait que les candidates et candidats ne sont pas assujettis aux exigences associées à la sélection permanente, notamment la connaissance du français.Ils prétendent que le processus de traitement des demandes de statut temporaire, relativement plus court que celui pour une demande d\u2019immigration permanente, permettrait de résoudre les problèmes de pénurie de main-d\u2019œuvre.Le phénomène de l\u2019immigration temporaire et de la « per- manentisation » des temporaires étant en croissance, n\u2019est-il pas pertinent d\u2019examiner ses conséquences potentielles sur la pérennité de la langue française et en particulier sur la dynamique linguistique du système scolaire au Québec par le recours à l\u2019article 85 ?9 Ministère de l\u2019Immigration, de la Francisation et de l\u2019Intégration.Rapport annuel de gestion 2018-2019.page 15. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 38 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Un contexte législatif, règlementaire et juridique qui crée les « ayants droit » Comme on a déjà évoqué, l\u2019article 72 de la Charte établit le principe général de l\u2019enseignement public en français au Québec tout en ouvrant la porte à des exceptions.Il faut rappeler que l\u2019exception la plus importante se trouve dans l\u2019article suivant, l\u2019article 73, souvent appelé la « clause Canada ».L\u2019article 73 stipule que si l\u2019enfant ou un des parents a reçu « la majeure partie » de son enseignement primaire en anglais au Canada, il est admissible à l\u2019enseignement public en anglais au Québec.L\u2019élève devient ce qui est communément appelé un « ayant droit », un statut qui est transmis ensuite à ses frères et sœurs et à sa progéniture.L\u2019article 85 offre une exception particulière aux personnes résidant au Québec temporairement, « selon les conditions que le gouvernement détermine par règlement ».C\u2019est le « Règlement sur l\u2019exemption de l\u2019application du premier alinéa de l\u2019article 72 de la Charte de la langue française qui peut être accordée aux enfants séjournant au Québec de façon temporaire (C.11, r.7) » qui précise l\u2019application de l\u2019article 85.Il définit quels temporaires peuvent y avoir accès et pour combien de temps.Le ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur interprète le règlement sur son site comme suit : L\u2019autorisation temporaire de recevoir l\u2019enseignement en anglais accordée à l\u2019enfant, est valide pour la période de validité du document d\u2019immigration délivré au parent ou à l\u2019enfant ou pour la durée de leur séjour temporaire déclarée sous serment jusqu\u2019à un maximum de 3 ans.Elle cesse d\u2019avoir effet le 30 juin de l\u2019année scolaire au cours de laquelle se termine le séjour temporaire du parent ou de l\u2019enfant. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 39 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Par ailleurs, l\u2019autorisation de recevoir l\u2019enseignement en anglais peut être renouvelée pourvu que soient remplies les mêmes conditions que celles exigées pour la demande initiale.Toutefois, dans le cas d\u2019un ressortissant étranger qui demande le statut de réfugié pour lui ou pour son enfant, ou qui choisit de s\u2019installer en permanence au Québec et qui obtient un certificat de sélection du Québec, l\u2019autorisation ne pourra pas être accordée à son enfant ou, le cas échéant, cessera d\u2019avoir effet le 30 juin de l\u2019année scolaire au cours de laquelle le certificat de sélection est délivré10.Selon le règlement donc, quand le statut de temporaire prend fin ou quand la personne est sélectionnée par le Québec dans le cadre d\u2019un programme d\u2019immigration permanente, l\u2019enfant n\u2019a plus droit à l\u2019enseignement en anglais et doit passer à l\u2019école française.Comme déjà mentionné, le ministère de l\u2019Éducation ne publie pas de données sur le nombre d\u2019enfants de temporaires dans les écoles anglaises qui font cette transition vers l\u2019école française.En mars 2002, Jean Dorion, ancien directeur de cabinet du ministre responsable de l\u2019application de la Charte de la langue française, Gérald Godin, a écrit dans cette même revue que c\u2019était « la \u201cclause Canada\u201d et les exceptions pratiquées par le Québec lui-même, [qui] ont ouvert l\u2019école anglaise à suffisamment d\u2019enfants pour expliquer à eux seuls, [ce qui était alors] la baisse continue de la part du secteur français11 » dans le système d\u2019éducation au Québec.Il fait notamment référence à l\u2019accès des résidents temporaires à l\u2019école anglaise.Il souligne que : 10 Ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur.Admissibilité à l\u2019enseignement en anglais.[http://www.education.gouv.qc.ca/ parents-et-tuteurs/admissibilite-a-lenseignement-en-anglais/ admissibilite/#c1822] (consulté le 15 janvier 2020) 11 DORION, Jean.« Le recul de l\u2019enseignement en français au Québec ».L\u2019Action nationale.Vol.XCII.No 3.mars 2002.page 29. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 40 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Le charme discret de cette autorisation temporaire, c\u2019est qu\u2019elle mène directement à l\u2019admissibilité permanente à l\u2019école anglaise pour toute la famille de l\u2019enfant bénéficiaire, si les parents changent leur projet, s\u2019établissent ici pour de bon et deviennent citoyens canadiens.Ainsi le veut la clause Canada12.Il est clair qu\u2019en 2002, Dorion s\u2019est buté au même mur quant à la disponibilité des données, se lamentant « que souvent on ne cherche pas ce qu\u2019on craint de trouver13.Le gouvernement Landry a compris le danger inhérent à cette exception et a inscrit en 2002 dans la loi 104 modifiant la Charte de la langue française, un article prévoyant que les périodes de fréquentation scolaire passées dans les écoles publiques anglaises en vertu d\u2019une autorisation particulière accordée en vertu de l\u2019article 85 ne soient pas « prises en compte pour établir l\u2019admissibilité d\u2019un enfant à l\u2019enseignement dans le réseau scolaire anglophone financé par les fonds publics14.» Cet article de la loi 104 s\u2019appliquait aussi aux « écoles passerelles » et aux autres exceptions prévues pour les enfants avec les difficultés d\u2019apprentissage ou dans situations graves d\u2019ordre familial ou humanitaire.L\u2019article 85 a donc été traité par la Cour suprême dans la décision sur les écoles passerelles en 2009.Dans sa décision, la Cour précise que : La protection accordée par la Charte canadienne n\u2019établit aucune distinction entre le type d\u2019enseignement reçu par l\u2019enfant, le caractère public ou privé de l\u2019établissement d\u2019enseignement ou encore la source de l\u2019autorisation en vertu de laquelle l\u2019enseignement dans une langue est dispensé (§ 32).12 Ibid.page 36.13 Ibid.page 37.14 Nguyen c.Québec (Éducation, Loisir et Sport).Jugement de la Cour suprême.Recueil [2009] 3 RCS 208.22 octobre 2009.para.2. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 41 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Le temps passé dans l\u2019école anglaise par les temporaires doit être inclus dans le calcul pour déterminer si l\u2019enfant a reçu « la majeure partie de son enseignement primaire en anglais » le rendant admissible au système anglais en vertu du « clause Canada ».La cour a également décidé que les mesures contestées de la loi 104 « sont excessives par rapport aux objectifs visés et ne satisfont pas à la norme de l\u2019atteinte minimale » (§ 41).Un aspect positif de cette décision est la réaffirmation de la position de la Cour suprême selon laquelle l\u2019article 72 de la Charte « exprime un choix politique valide » (§ 38) ; un deuxième est la déclaration que « le mécanisme des autorisations spéciales continue de relever entièrement du gouvernement du Québec » (§ 45).Pourtant, la Cour poursuit Pourtant, elle poursuit en précisant : « Celui-ci peut donc accorder des autorisations qui excèdent le cadre de ses obligations constitutionnelles, mais il ne peut, ce faisant, nier les droits qui découlent de ces autorisations et qui sont garantis par la Charte canadienne » (§ 45).Essentiellement, la Cour répond pour l\u2019exemption accordée aux temporaires qu\u2019on ne peut avoir le beurre et l\u2019argent du beurre.Si on donne les autorisations particulières pour l\u2019accès à l\u2019école anglaise, on court le risque de multiplier les « ayants droit » pour les années à venir.Conclusion : mettre fin aux autorisations particulières Jean Dorion dans son article de 2002 fait état des raisons politiques et économiques pour inclure dans la Charte originale des exceptions au principe de l\u2019école française pour tous.Pourtant il signale avec justesse, par rapport à l\u2019exception pour les temporaires, que « quand le Québec ouvre à des ressortissants allemands, japonais, italiens, suédois [\u2026] l\u2019accès à un enseignement public et gratuit en anglais, il leur accorde un passe-droit que leurs propres pays leur refuse- L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 42 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e raient et nous refuseraient également15 ».Il souligne également que l\u2019idée originale était d\u2019autoriser l\u2019accès pour une période « limitée ».« Fixée à trois ans par le gouvernement Lévesque, la limite est passée à six ans sous Robert Bourassa puis à la scolarité entière (11 ans) sous Lucien Bouchard16.» Avec la « clause Canada », on se rend compte qu\u2019elle peut même donner lieu à des générations d\u2019« ayants droit », une situation qui ne peut être contournée par un simple révision de calcul.Cette autorisation peut avoir d\u2019autres effets secondaires néfastes : \u2022 Elle incite les commissions scolaires anglophones à recruter les élèves temporaires ou les parents temporaires en vue de maintenir ou d\u2019accroître la clientèle leurs écoles.\u2022 Elle pousse les entreprises à invoquer l\u2019accès à l\u2019école anglaise comme avantage lors du recrutement du personnel temporaire de l\u2019étranger.\u2022 Elle encourage des recruteurs professionnels peu scrupuleux à faire venir les étudiants mineurs dans les écoles anglaises.\u2022 Elle crée de l\u2019iniquité entre des personnes immigrantes permanentes et temporaires, et entre francophones de la France et du Québec.Il est toujours préférable de baser les décisions relatives aux politiques publiques sur une analyse compréhensive de la 15 DORION.page 36.16 DORION.page 35. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 43 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e problématique visée.Dans ce cas, depuis 40 ans, les gouvernements successifs ont préféré ne pas évaluer les effets à long terme des autorisations particulières à l\u2019école anglaise prévues dans la Charte.Nous avons pu par contre déceler des tendance dans le pourcentage et dans le nombre d\u2019élèves qui bénéficient de l\u2019article 85, dans le virage politique et économique vers l\u2019immigration temporaire et dans le nombre de temporaires qui obtiennent la résidence permanente.On sait ce que la Cour suprême a reconnu le pouvoir du gouvernement du Québec d\u2019accorder ou non des autorisations particulières, mais a lancé une alerte quant aux conséquences de telles ouvertures.Ce qui est fait depuis 40 ans est fait.Ce serait une folie d\u2019essayer de rétroactivement retirer les droits acquis grâce à l\u2019article 85.Mais, en dépit des réactions prévisibles du lobby anglophone et des porte-paroles des employeurs, il est temps de revenir au principe de base articulé par l\u2019article 72 de la Charte \u2013 que la langue d\u2019enseignement au Québec est le français \u2013 et de tout simplement mettre fin à des autorisations particulières, en particulier celle pour les personnes à statut temporaire.q 44 Français : reprendre l\u2019initiative Frédéric Lacroix* Les cégeps français à Montréal : le début de la fin ?Quand la situation était encore gérable, elle fut négligée, et maintenant qu\u2019elle est catastrophique, nous appliquons trop tard les remèdes qui, utilisés à temps, auraient conduit à la guérison.Winston Churchill Au Québec, l\u2019offre de places d\u2019étude et de programmes dans la langue de la minorité anglophone est abondante à tous les niveaux scolaires.Qui plus est, la part relative du réseau anglophone s\u2019accroit au fur et à mesure que l\u2019on gravit les échelons du système d\u2019éducation québécois.Ainsi, on retrouve dans le réseau anglophone 9,3 % des places d\u2019études aux niveaux préscolaire, primaire et secondaire1, 19 % au niveau collégial2 et 25,4 % au niveau universitaire3.1 Données du ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur pour l\u2019automne 2018.Réseau public et privé subventionné.Calculs de l\u2019auteur.2 Données du ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur pour l\u2019automne 2018 (MEES).Les données 2018 sont provisoires.Les données sont pour « l\u2019effectif collégial » dans les trois niveaux scolaires dans le jargon du MEES.Étudiants inscrits au réseau public et privé subventionné, étudiants temps pleins, inscrits au Diplôme d\u2019étude collégial (DEC), formation ordinaire.Calculs de l\u2019auteur.3 Données du ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur pour l\u2019automne 2018.Calculs de l\u2019auteur.* Ph.D. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 45 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Ceci alors que les anglophones constituaient 8,1 % de la population du Québec en 20164.On remarque que, malgré les contraintes d\u2019accès au réseau primaire et secondaire de langue anglaise mises en place par la Charte de la langue française, la proportion de places au primaire et secondaire (9,3 %) y est légèrement supérieure à celle de la population anglophone d\u2019âge scolaire de 0 à 14 ans (9,2 %)5.Si on calcule le ratio entre le nombre de places d\u2019étude en anglais et le pourcentage de la population de langue anglaise au Québec, on obtient 1,01 (9,3/9,2) aux niveaux préscolaire, primaire et secondaire, 1,9 (19/10,2) au niveau collégial et 2,5 (25,4/10,2) au niveau universitaire6.Appelons ce ratio, qui indique si le nombre de places d\u2019études est distribué de façon équitable (ce qui serait un ratio de 1) entre les groupes linguistiques francophones et anglophones au Québec, le « ratio d\u2019équité ».Ce ratio d\u2019équité indique qu\u2019alors que le préscolaire, primaire et secondaire draine seulement un excédent de 1 % d\u2019élèves relativement au pourcentage d\u2019anglophones de 0 à 14 ans dans la population, ce qui est relativement peu, la situation est toute autre au niveau postsecondaire ; le réseau anglophone attire alors 1,9 fois le poids de la population 4 Langue maternelle, recensement 2016 de Statistique Canada.https:// www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-630-x/11-630-x2018001-fra.htm 5 Rappelons que les clauses scolaires de la Charte ne s\u2019exercent pas sur la langue maternelle de l\u2019enfant, mais sur plusieurs critères objectifs telle la majorité des études primaires effectuées en anglais au Canada, combinés à un critère subjectif lié à une « volonté authentique » de faire partie de la minorité anglophone.Ce dernier ajout subjectif, bien sûr, nous vient de la décision sur les écoles passerelles par la Cour suprême du Canada.6 J\u2019utilise ici le poids relatif des anglophones par groupe d\u2019âge scolaire tel que fourni par Statistique Canada : 0-14 ans pour le primaire et secondaire, 15-19 ans pour le cégep et 20-24 ans pour l\u2019université.Cela assure un peu plus de précision dans le calcul des ratios d\u2019équité que l\u2019utilisation de la population globale. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 46 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e anglophone de 15-19 ans au collégial et deux fois et demie le poids de la population de 20-24 ans au niveau universitaire.Pourquoi cette distribution relative des places d\u2019étude estelle importante ?Parce que pour une langue, la loi du nombre est déterminante.Plus le nombre de locuteurs est grand et plus ils sont concentrés dans l\u2019espace (c\u2019est là la variable dominante), plus est forte la vitalité d\u2019une langue, c\u2019est-à-dire plus grande est sa capacité à conserver et recruter de nouveaux locuteurs.L\u2019inverse étant aussi vrai : la baisse du nombre de locuteurs s\u2019accompagne généralement d\u2019une baisse de vitalité linguistique.Qui plus est, c\u2019est le nombre relatif de locuteurs qui est déterminant ; plus une langue domine en termes de nombre de locuteurs relativement à une autre langue, plus son rapport de force et sa vitalité seront importants.C\u2019est pour cette raison que les statistiques linguistiques sont souvent analysées en termes relatifs (pourcentage de francophones, pourcentage d\u2019anglophones, etc.).Dans le cas du réseau scolaire, l\u2019analyse de la répartition des places selon la langue d\u2019enseignement nous renseigne directement sur le rapport de force entre l\u2019anglais et le français.Dans le cas du préscolaire, primaire et secondaire, comme les clauses scolaires de la Charte s\u2019exercent, le rapport de force entre les langues n\u2019est pas libre de s\u2019exprimer.C\u2019est pour cela qu\u2019il est instructif de voir ce qui se passe au post- secondaire, là où règne le « libre-choix », c\u2019est-à-dire que ce sont les forces du « marché » linguistique qui s\u2019expriment.Outre cela, le ratio d\u2019équité permet de mettre en lumière un autre fait crucial ; comme, au Québec, les écoles, collèges et universités sont financés grosso modo au prorata du nombre d\u2019élèves ou de places d\u2019études, ceci signifie que L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 47 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e les institutions de la minorité anglophone sont également financées au prorata du ratio d\u2019équité calculé plus haut.Les universités anglophones, par exemple, reçoivent environ 25 % du financement total destiné aux universités par le gouvernement du Québec.Comme l\u2019argent est limité et que les enveloppes budgétaires sont des vases communicants, cela veut dire que les universités de langue française reçoivent seulement 75 % des budgets destinés aux universités.Comme les francophones, langue maternelle, constituaient 78 % de la population du Québec en 2016, cela veut dire que les universités de langue française recevaient une part de financement inférieure au poids démographique des francophones.Si le financement était accordé de façon à refléter l\u2019objectif de la politique linguistique québécoise qui est de faire du français la « langue commune », les institutions francophones devraient normalement récolter un financement correspondant au poids démographique du groupe francophone et allophone mis ensemble, soit 91,8 % du total (78 % +13,8 %).C\u2019est loin d\u2019être le cas.La répartition des fonds publics aux universités dessert la majorité francophone au Québec.La question des cégeps Le raisonnement pour les universités vaut aussi, bien sûr, pour les cégeps.Le réseau collégial anglophone recevait en 2018 19 % des fonds totaux destinés à ce secteur, soit 1,9 fois le poids démographique des anglophones de 15-19 ans.Les cégeps français reçoivent seulement 81 % des fonds au collégial, ce qui est loin de la part de 91,8 % qui devrait normalement leur revenir.Cependant, comme il n\u2019existe pas de cégeps allophones, cela signifie que le financement de places en anglais (19 %) au niveau collégial correspond L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 48 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e presque au poids démographique du groupe anglophone (8,1 %) et allophone (13,8 %) mis ensemble (soit 21,9 %).L\u2019anglais est nettement avantagé.La proportion de places d\u2019étude en anglais dans les institutions postsecondaires québécoises dépasse largement la proportion d\u2019anglophones en âge de poursuivre des études à ce niveau.Dans les universités anglophones du Québec, une proportion importante des places excédentaires (mais pas toutes) sont occupées par des étudiants étrangers (internationaux) ou par des étudiants canadiens hors Québec.Il n\u2019en est cependant pas ainsi dans les cégeps, cette institution étant spécifiquement québécoise et exerçant peu d\u2019attraits dans le cheminement scolaire d\u2019un étudiant étranger.La majeure partie des places d\u2019études en anglais dans les cégeps anglophones sont occupées par des anglophones, des francophones et des allophones du Québec.Tout le Québec Comme les clauses scolaires de la Charte cessent de s\u2019appliquer après le niveau secondaire et que le libre-choix recommence à jouer, il est intéressant de suivre l\u2019évolution des inscriptions au cégep dans les réseaux anglophones et francophones.Ceci donne des indications précieuses et précises sur la dynamique des langues au Québec.J\u2019ai obtenu du ministère de l\u2019Éducation des données sur l\u2019effectif collégial au cégep par région géographique, par langue d\u2019enseignement et langue maternelle.La figure 1 donne la proportion des places d\u2019étude en anglais au niveau collégial pour tout le Québec. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 49 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e On peut constater que la place relative occupée par le cégep anglais est en augmentation depuis 1995.Ainsi, depuis 1995, le cégep anglais est passé de 14,9 % des effectifs à 19 % des effectifs en 2018, une augmentation de 4,1 points de pourcentage.En termes absolus, cela représente 6941 étudiants de plus en 2018 qu\u2019en 1995 dans le réseau anglophone.Pendant ce temps, puisque les deux réseaux sont des vases communicants, la taille relative du secteur de langue française s\u2019est bien sûr contractée de 4,1 points de pourcentage.En termes absolus, cela représente une baisse de clientèle globale de 5436 étudiants en 2018 par rapport à 1995 pour le secteur français.Il est aussi intéressant de noter que la moyenne historique de répartition des places d\u2019étude entre les réseaux est de 85 % pour le secteur français (donc 15 % pour le secteur anglophone7) sur la période 1970-2018.Depuis 1996 au Québec, il existe un déficit de fréquentation du réseau français par rapport à la moyenne historique, écart qui se creuse à chaque année sur la période 1995-2018 pour atteindre 4 points de pourcentage (19 %-15 %) en 2018.Si la fréquentation relative était restée stable, soit à 85 % pour le cégep français sur la période 1995-2018, puisque 4 997 902 places d\u2019étude ont été occupées dans les cégeps français et anglais durant cette période, il y aurait eu 4 248 216 places d\u2019étude dans les cégeps français durant cette période, au lieu de seulement 3 158 462, soit 749 685 de plus8.7 Ce qui correspond toujours à une surpondération du poids du réseau anglophone relativement au poids de la population anglophone au Québec, notons-le.8 Il s\u2019agit de « places d\u2019étude », donc de l\u2019effectif collégial à l\u2019automne sur 3 ans et non pas d\u2019étudiants individuels.Chaque place d\u2019étude est susceptible d\u2019être occupée 2 ou 3 fois (dépendant du programme) par le même étudiant dépendant du nombre de fois qu\u2019il s\u2019inscrit à l\u2019automne dans un même programme. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 50 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Étant donné le fait que la majorité des immigrants reçus au Québec s\u2019installent dans la région de Montréal et que c\u2019est aussi là que résident la majorité des anglophones du Québec, il est particulièrement intéressant de se pencher, pour comprendre le rôle des institutions dans la dynamique des langues, sur ce qui se passe dans cette région de contact entre anglophones, allophones et francophones.Mais d\u2019abord, afin de bien cerner la situation montréalaise, procédons par soustraction ; que se passe-t-il au Québec à l\u2019extérieur de l\u2019ile de Montréal ?C\u2019est ce que présente la figure 2.On y remarque que depuis 1996, il y a une nette tendance à la hausse pour ce qui est de la fréquentation des cégeps anglais hors de Montréal.Sur la période 1995-2018, cela représente globalement une hausse de 1181 étudiants en 2018, par rapport à 1995.Cela s\u2019explique principalement par une hausse de fréquentation dans les cégeps anglophones hors Montréal comme le Champlain Regional College (Saint-Lawrence) à Québec qui a connu une hausse notable d\u2019inscriptions, passant de 704 étudiants en 1995 à 932 étudiants en 2018, ou le Champlain Regional College (Saint-Lambert), qui est passé de 2291 étudiants en 1995 à 2997 étudiants (gain de 706 étudiants) en 2018.La tendance à la hausse des inscriptions dans le réseau collégial anglais n\u2019est pas un problème strictement mon- tréalais.Elle s\u2019exprime partout où il y a des institutions de langue anglaise. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 51 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Figure 2 : Proportion des places d\u2019étude en anglais au niveau collégial pour tout le Québec moins Montréal, étudiants au DEC, temps plein, réseau public et privé subventionné, filière préuniversitaire et technique.Montréal La proportion des places dans le réseau anglais sur l\u2019ile de Montréal est donnée à la figure 3 pour les secteurs préuni- versitaire et technique combinés.Figure 3 : Proportion des places d\u2019étude en anglais au niveau collégial à Montréal, étudiants au DEC, temps plein, réseau public et privé subventionné, filière préuniversitaire et technique. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 52 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e On constate que la hausse globale de fréquentation des cégeps anglophones à Montréal est de 6 points de pourcentage sur la période 1995-2018 (39,9 % des places en 2018).Cela représente une hausse de 5 760 étudiants en 2018 par rapport à 1995.Pour fins de comparaison, notons que Dawson College, le plus gros cégep au Québec, accueillait 5 399 étudiants dans ses programmes préuni- versitaires en 2018.Du côté français, en 2018, les cégeps avaient gagné 303 étudiants par rapport à 1995.La hausse générale de clientèle des cégeps à Montréal durant cette période (55 984 étudiants en 1995 comparativement à 62 047 étudiants en 2018) favorise presque exclusivement les cégeps anglais, qui bénéficient de 95 % (303/[5 760 +303]) de la hausse globale de clientèle.Regardons maintenant ce qui se passe du côté de la filière des études collégiales qui mène aux études universitaires, soit le préuniversitaire (le « cégep général ») Les données pour le préuniversitaire seulement (excluant les techniques) sont présentées à la figure 4.La hausse de fréquentation du secteur anglais est de 7,2 points de pourcentage sur la période 1995-2018.Cela représente une hausse de 3532 étudiants en 2018.Du côté français, les cégeps ont perdu 1001 étudiants en 2018 par rapport à 1995.On constate à la figure 4 que, si la tendance se maintient, le rythme de progression du réseau anglais est tel que le poids relatif du secteur préuniversitaire de langue française dans l\u2019ile de Montréal passera sous la barre du 50 % dès l\u2019automne 2021. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 53 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Figure 4 : Proportion des places d\u2019étude en anglais au niveau collégial à Montréal, étudiants au DEC, temps plein, réseau public et privé subventionné, filière préuniversitaire.Le tableau 1 présente les inscriptions dans les programmes préuniversitaires et techniques à Montréal pour les années 1995 et 2018.Tableau 1 : Nombre d\u2019étudiants inscrits dans les programmes préuniversitaires et techniques à Montréal sur la période 1995-2018 Préuniversitaire Technique Préuniversitaire et technique Français 1995 19 365 17 624 36 989 Anglais 13 048 5 947 18 995 Français 2018 18 364 18 928 37 292 Anglais 16 580 8 175 24 755 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 54 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Le tableau 2 présente la variation des inscriptions sur la même période.Tableau 2 : Variation dans les inscriptions dans les programmes préuniversitaires et techniques à Montréal sur la période 1995-2018 Variation préuniversitaire 1995-2018 Technique 1995-2018 Bilan global 1995-2018 Français -1001 +1304 +303 Anglais +3532 +2228 +5760 On constate au tableau 2 que c\u2019est uniquement la hausse d\u2019inscription dans les techniques qui permet au secteur français d\u2019afficher un bilan légèrement positif sur la période 1995-20189.La perte dans les programmes préuni- versitaires est significative (-5,1 % des effectifs).Notons que les cégeps anglais affichent une solide hausse à la fois au préuniversitaire (+27 %) et dans les techniques (+37,5 %).On peut également calculer la moyenne historique de répartition des places en français au collégial préuniversitaire à Montréal.La valeur moyenne sur la période 1970-2018 est de 57,2 %.En 2018, le secteur français était 4,9 points de pourcentage en bas de sa moyenne historique.Cela est présenté à la figure 5.9 Notons que si on considère seulement le réseau collégial public (en excluant le privé subventionné), alors le réseau des cégeps français a perdu globalement 247 étudiants en 2018 comparativement à 1995 (préuniversitaire et technique).Le réseau public est donc en contraction d\u2019effectifs en termes absolus en 2018 comparativement à 1995.Ceci malgré la hausse générale de clientèle sur cette période. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 55 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Figure 5 : Écart entre la proportion des places d\u2019étude en français au niveau collégial à Montréal et la moyenne historique de cette proportion, étudiants au DEC, temps plein, réseau public et privé subventionné, filière préuniversitaire.On constate à la figure 5 que depuis l\u2019an 2001, le cégep français est passé sous la barre de sa fréquentation historique des 48 dernières années (1970-201810).La tendance à la baisse est présente depuis 2001 et s\u2019accélère nettement depuis 2013.10 La période 1970-1995 est omise à la figure 5. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 56 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Composition linguistique de la clientèle des cégeps anglais et français La répartition de la clientèle des cégeps anglais de l\u2019ile de Montréal est indiquée à la figure 6.Figure 6 : Répartition des places d\u2019étude en anglais au niveau collégial à Montréal selon la langue maternelle (francophones, anglophones, allophones), étudiants au DEC, temps plein, réseau public et privé subventionné, filière préuniversitaire.On notera tout d\u2019abord que les anglophones sont minoritaires depuis 2001 dans les institutions qui leur sont destinées.Le pourcentage d\u2019allophones atteignait 37,8 % en 2018 tandis que le pourcentage de francophones y atteignait 20,7 %.Peu après la création des cégeps, en 1971, le secteur collégial anglophone comptait pour 12,7 % des places d\u2019études au Québec.La même année, le recensement indiquait qu\u2019il y avait 13,1 % d\u2019anglophones au Québec.Le ratio d\u2019équité au collégial en 1971 était donc de 1,03.Le pourcentage d\u2019anglophones dans la population a depuis baissé régulièrement alors que le pourcentage d\u2019allophones est en augmentation L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 57 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e constante.Il y a donc eu une substitution de clientèle dans les cégeps anglais ; les allophones sont allés occuper les places d\u2019études laissées vacantes dans les cégeps anglais suite à l\u2019émigration hors Québec des anglophones au cours des décennies suivantes.Le financement des cégeps anglais n\u2019a jamais été réajusté pour tenir compte de la baisse de clientèle anglophone.On peut estimer, en se basant sur les données de recensement de Statistique Canada, que si le financement des places d\u2019études avait été ajusté selon le poids de la population anglophone depuis 1970, les cégeps anglais auraient disposé de 675 399 places d\u2019étude sur la période 1970-2018 au lieu de 1 198 518, soit une différence de 523 119.Les cégeps français auraient disposé de 6 412 884 places d\u2019étude au lieu de 5 889 765 (également une différence de 523 119).La figure 7 présente les mêmes données pour les cégeps français.Figure 7 : Répartition des places d\u2019étude au cégep français au niveau collégial à Montréal selon la langue maternelle (francophones, anglophones, allophones), étudiants au DEC, temps plein, réseau public et privé subventionné, filière préuniversitaire. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 58 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e On constate que le pourcentage d\u2019allophones dans les cégeps français est également en croissance sur la période 2000- 2018.Cependant, les allophones sont toujours moins présents dans les cégeps français (33,8 % en 2018) que dans les cégeps anglais (37,8 %).Notons aussi le très faible pourcentage d\u2019anglophones qui choisissent le cégep français : en 2018, ils occupaient seulement 1,3 % des places dans les cégeps français à Montréal.Plus de demandes d\u2019admission au cégep anglais et moins au cégep français J\u2019ai également obtenu les demandes d\u2019admission aux cégeps de la région de Montréal via le Service d\u2019admission du Montréal métropolitain (SRAM).Sur la période 2013-2017, les demandes d\u2019admission au premier tour ont crû de 3,85 % pour John Abbott et de 2,4 % pour Vanier College11.Dawson College et Marianopolis, qui gèrent eux-mêmes à l\u2019interne leurs demandes d\u2019admission, ont refusé de me fournir les chiffres.Le même exercice effectué pour les cégeps français permet de constater que sur la période 2013-2017, les demandes d\u2019admission ont diminué de 11,1 % pour Maisonneuve, de 13,1 % pour Bois-de-Boulogne, et de 12,8 % pour Vieux-Montréal.Les demandes d\u2019admission au premier tour dans le réseau anglais à Montréal sont en croissance, tandis que les demandes d\u2019admission dans le réseau français sont en nette décroissance.La chute des demandes d\u2019admission dans les gros cégeps français de Montréal est particulièrement sévère.Également, le nombre de demandes au premier tour dans les cégeps anglais dépasse souvent le nombre de places 11 http://lautjournal.info/20180813/vers-le-demantelement-du-reseau- des-cegeps-de-langue-francaise-montreal L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 59 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e d\u2019études disponibles.Par exemple, pour Vanier College, en 2017, il y avait 6448 demandes au premier tour, mais seulement 3536 étudiants ont occupé des places d\u2019études en première année cet automne-là.Pour comprendre ceci, il faut savoir que le Conseil du trésor du Québec contingente de façon indirecte les cégeps anglais en ne finançant pas des places d\u2019étude en anglais de façon strictement proportionnelle au nombre de demandes d\u2019admission d\u2019étudiants éligibles au premier tour12.Les cégeps anglais sont ainsi contraints de refuser un certain nombre d\u2019étudiants annuellement.Cela laisse croire que les cégeps anglais écrèment les premiers tours des demandes d\u2019admission à Montréal et sélectionnent les étudiants les plus performants académiquement.Pourquoi le cégep anglais est-il si populaire ?Une importante étude commandée par la Centrale des syndicats du Québec13 (ci-après : « Le choix anglicisant ») concernant les facteurs orientant les francophones et les allophones vers le cégep anglais a été publiée en 2010.Cette étude a regroupé 3100 étudiants dans les cégeps, surtout sur l\u2019ile de Montréal.L\u2019échantillonnage de l\u2019étude s\u2019est fait de façon aléatoire sur un très grand nombre d\u2019élèves ; les résultats présentés sont donc statistiquement significatifs14.12 Cette formule de contingentement n\u2019est malheureusement pas publique.13 Patrick Sabourin, Mathieu Dupont, et Alain Bélanger, « Le choix anglicisant : Analyse des facteurs orientant les francophones et les allophones dans le choix d\u2019un cégep sur l\u2019ile de Montréal », Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA), décembre 2010.http:// www.irfa.ca/site/publications/le-choix-anglicisant/ 14 Valeurs de p inférieure à 0,05.Voir la section de méthodologie de l\u2019étude. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 60 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Les résultats de cette étude sont majeurs.Une des conclusions en était que la langue parlée à la maison est plus déterminante dans le choix du cégep anglais que la langue d\u2019enseignement au secondaire.Ainsi, le fait de ne pas parler français à la maison était le facteur principal qui menait au choix du cégep anglais : 34 % des allophones scolarisés en français au secondaire choisissaient le cégep anglais tandis que 94 % des allophones scolarisés en anglais au secondaire faisait le même choix.Cependant, les allophones qui ne parlaient ni anglais ni français à la maison choisissaient le cégep anglais dans une proportion de 45 %, soit dans une proportion nettement plus importante que ceux scolarisés en français (34 %).Formulons-le ainsi : le français comme langue d\u2019enseignement n\u2019est pas un remède à l\u2019absence de français à la maison.Ce résultat est absolument fondamental.Sans surprise, les allophones « francotropes » (provenant des pays de la francophonie ou de pays latins) choisissent le cégep anglais dans une proportion de 24 % seulement alors que les allophones non francotropes le choisissent dans une proportion de 76 %.Chez les francophones, la principale raison mentionnée de choisir le cégep anglais est le désir d\u2019améliorer la maîtrise de cette langue15.15 Notons que de nombreux indices (par exemple, les résultats académiques) laissent croire que ce sont les francophones qui maîtrisent déjà le mieux l\u2019anglais qui se dirigent vers le cégep anglais. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 61 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Figure 8 : Choix du cégep anglais selon la langue parlée à la maison et la langue maternelle (« Le choix anglicisant », figure 3.416).Les cégeps anglais comme foyers d\u2019anglicisation Autre fait crucial : le cégep anglais semble constituer un choix de vie définitif.Les étudiants interrogés dans l\u2019étude « Le choix anglicisant » indiquent qu\u2019après le cégep, ils souhaitent s\u2019inscrire à des études universitaires en anglais.La figure 9 indique que 91 % des allophones au cégep anglais avaient l\u2019intention de s\u2019inscrire ensuite à l\u2019université en anglais (McGill et Concordia) tandis que ce n\u2019était le cas que de 18 % des étudiants allophones au cégep français.Les francophones inscrits au cégep anglais suivaient ce comportement de près avec une intention de 80 % de s\u2019inscrire à McGill et Concordia ensuite.16 Patrick Sabourin et al., op.cit. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 62 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Figure 9 : Langue projetée des études universitaires selon la langue maternelle et la langue d\u2019enseignement (source : « Le choix anglicisant », figure 3.1317).La plupart des étudiants inscrits au cégep anglais projetaient de travailler en anglais suite à leur graduation (72 % des allo- phones, 54 % des francophones).Au cégep français, seuls 10 % des francophones et 15 % des allophones projetaient la même chose.Il est à noter qu\u2019outre l\u2019intention de travailler en anglais suite à la graduation, les étudiants au cégep anglais qui travaillaient durant leurs études travaillaient beaucoup moins en français et utilisaient beaucoup moins le français comme langue d\u2019usage publique que les étudiants inscrits au cégep français.Le choix du cégep anglais avait aussi une forte influence sur la langue de socialisation des étudiants : ainsi, seuls 15 % des 17 Patrick Sabourin et al, op.cit. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 63 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e allophones inscrits au cégep anglais avaient des amis francophones alors que c\u2019était le cas pour 85 % des allophones inscrits au cégep français.Enfin, la langue d\u2019enseignement au cégep était corrélée avec les habitudes de consommation culturelle ; moins de 5 % des étudiants au cégep anglais disaient écouter des films en français alors que c\u2019était le cas pour 60 % de ceux inscrits au cégep français.Globalement, le cégep anglais est donc un milieu de vie anglicisant.Récapitulatif Le réseau collégial de langue anglaise est financé 1,9 fois plus que le poids de la population de langue anglaise au Québec.Globalement, le pourcentage de places d\u2019étude en anglais au collégial est en augmentation constante depuis 1995.Il a atteint 19 % des places en 2018, soit 4 points au-dessus de la moyenne historique sur la période 1970-2018.La tendance à la hausse pour le cégep anglais se fait sentir hors de Montréal également.Depuis 1971, il y a eu une substitution de clientèle dans les cégeps anglais ; les allophones sont allés occuper les places d\u2019étude laissées vacantes suite à l\u2019émigration hors Québec des anglophones.Le financement des cégeps anglais n\u2019a jamais été réajusté pour tenir compte de la baisse de clientèle anglophone.Si un financement équitable des places d\u2019études au collégial avait été mis en place dès 1970, c\u2019est plus d\u2019un demi-million de places d\u2019étude supplémentaires dont les cégeps français auraient bénéficié. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 64 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e À Montréal : \u2022 Pour le préuniversitaire plus le secteur technique : La hausse de fréquentation des cégeps anglophones est de 6 points de pourcentage sur la période 1995-2018 (39,9 % des places en 2018).Cela représente 5 760 étudiants en 2018.Les cégeps français ont gagné seulement 303 étudiants en 2018 par rapport au niveau de 1995.\u2022 Pour le préuniversitaire seulement : la hausse de fréquentation du secteur anglais est de 7,2 points de pourcentage sur la période 1995-2018.Cela représente une hausse de 3532 étudiants en 2018.Du côté français, les cégeps ont perdu 1001 étudiants en 2018 par rapport à 1995.\u2022 Les cégeps anglais enregistrent une importante hausse de fréquentation à la fois dans le préuniversitaire et dans les techniques.\u2022 Les cégeps français ont connu une importante perte dans le préuniversitaire et une hausse dans les techniques (mais de moindre ampleur que du côté anglais).\u2022 La baisse de fréquentation des cégeps français s\u2019accélère depuis 2013.\u2022 Les anglophones sont minoritaires dans leurs cégeps depuis 2001.\u2022 Les demandes d\u2019admission au cégep anglais augmentent tandis que celles au cégep français diminuent.Les cégeps anglais écrèment le premier tour et acceptent probablement proportionnellement plus d\u2019étudiants plus performants académiquement que les cégeps français au préuniversitaire. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 65 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e \u2022 La langue parlée à la maison est un facteur plus important dans le choix du cégep anglais que la langue de scolarisation au secondaire.\u2022 L\u2019inscription au cégep anglais est un choix de vie cohérent avec l\u2019intention de s\u2019inscrire à Concordia et McGill ensuite et de travailler en anglais ; ce n\u2019est pas, le plus souvent, une immersion de courte durée destinée à acquérir une meilleure maîtrise de l\u2019anglais pour ensuite étudier et travailler en français.Même chez les francophones.Conclusion On se rappellera que c\u2019est la commission Gendron qui, la première, établit l\u2019objectif de faire du français la « langue commune ».La Charte de la langue française le reprit explicitement en 1977.Cet objectif est censé être au cœur de la politique linguistique québécoise.Mais la situation des cégeps dans la région de contact de Montréal révèle que cet objectif a été abandonné par le gouvernement du Québec.L\u2019étude « Le choix anglicisant » a démontré dès 2010 que la langue parlée à la maison était un facteur plus important dans le choix du cégep anglais que la langue de scolarisation au secondaire.Si l\u2019objectif de la politique linguistique québécoise était toujours de faire du français la langue commune, cette information aurait dû normalement mener à une profonde remise en question de celle-ci.La politique d\u2019immigration, par exemple, aurait dû faire l\u2019objet d\u2019une remise en cause radicale.Pourquoi ?Parce que nous savons maintenant que Camille Laurin et les concepteurs de la Charte de la langue française, hélas, ont perdu leur pari : ceux-ci pensaient que l\u2019application des clauses scolaires de la Charte au présco- L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 66 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e laire, primaire et secondaire conduirait naturellement les allophones à se franciser et à s\u2019inscrire ensuite dans le réseau français au postsecondaire.Si la Charte a pu avoir un certain effet d\u2019entraînement à cet égard, cet effet de la langue de scolarisation au primaire et au secondaire est inférieur à celui de la langue parlée à la maison.Du reste, cela ne devrait pas trop nous surprendre ; c\u2019est un problème qui se manifeste aussi dans les écoles françaises hors Québec ; l\u2019augmentation de nombre d\u2019étudiants n\u2019ayant pas le français comme langue maternelle transforme, paradoxalement, certaines écoles françaises en Ontario, par exemple, en foyers d\u2019anglicisation18.On sait que de nombreux allophones qui parlent français à la maison ont été sélectionnés selon leur connaissance du français par la politique d\u2019immigration.On peut donc conclure que la politique d\u2019immigration du Québec, en sélectionnant plus d\u2019allophones francotropes à partir des années soixante-dix, a un plus grand impact sur les inscriptions dans les cégeps français que les clauses scolaires de la Charte de la langue française.La scolarisation en français au secondaire constitue, pour un grand nombre d\u2019allophones, surtout les anglotropes, une immersion française forcée ; dès qu\u2019ils le peuvent, ils quittent le réseau français.Cela est évident quand on consulte les statistiques d\u2019inscription au cégep (figures 6 et 7) et que l\u2019on regarde le ratio d\u2019équité de répartition des places à travers les échelons du système d\u2019éducation québécois : dès que la Charte cesse d\u2019agir et que le libre-choix recommence à jouer dès la fin du secondaire, un déséquilibre important en faveur de l\u2019anglais dans la répartition des 18 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/779830/ecoles-francophones-ontario L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 67 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e places d\u2019étude se manifeste.Malgré la Charte, le rapport de force est toujours très nettement en faveur de l\u2019anglais sur le marché linguistique québécois.La question des cégeps est donc un puissant révélateur des incohérences de la politique linguistique québécoise.Elle met en évidence les lacunes que provoque une politique linguistique sans lien serré avec la sélection de l\u2019immigration et sans considération pour les impacts sur les équilibres institutionnels induits par les mécanismes de financement ne tenant pas en compte le facteur linguistique.Il est aussi clair que la Charte et la politique d\u2019immigration, tel qu\u2019elles existent actuellement, ne freinent pas (et ne freineront pas) le déclin des cégeps de langue française à Montréal.Les données indiquent que si la tendance se maintient, le secteur collégial préuniversitaire de langue française sera minoritaire dès 2021 à Montréal.Cela se répercutera ensuite sur les universités de langue française, qui verront les inscriptions dans leurs programmes de langue française chuter.La solution actuellement mise de l\u2019avant par les directions d\u2019établissement consiste à angliciser l\u2019offre de programmes dans les universités et les cégeps de langue française afin d\u2019essayer de pallier la baisse et d\u2019attirer de la clientèle.L\u2019anglicisation des HEC, par exemple, est fulgurante et menace, à terme, la survie des programmes de langue française dans cette institution19.Confrontée à une baisse des inscriptions, l\u2019UQAM a décidé de fermer son campus dans l\u2019ouest de Montréal, pourtant ouvert depuis 20 ans20.Même chose au cégep : des programmes préuni- 19 https://www.journaldemontreal.com/2017/01/04/langlais-denonce-a-hec 20 https://etudier.uqam.ca/campus/ouestdelile L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 68 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e versitaires bilingues viennent d\u2019être autorisés au cégep de Saint-Laurent21.D\u2019autres sont en développement au cégep de Sainte-Foy22 (pour faire concurrence à Saint-Lawrence) et à Bois-de-Boulogne23.Le cégep Mérici à Québec a commencé à offrir des programmes « bilingues » il y a quelques années.Même l\u2019université Laval à Québec souhaite offrir plus de cours en anglais24.Nous assistons actuellement à la « bilinguisation » d\u2019institutions autrefois de langue française, c\u2019est-à-dire, en fin de compte, à l\u2019anglicisation du réseau postsecondaire français à Montréal (mais aussi à Québec).Cela n\u2019est pas sans rappeler la situation qui a cours pour les francophones hors Québec, qui ne disposent le plus souvent que d\u2019institutions « bilingues », institutions qui servent de foyers d\u2019anglicisation.L\u2019étude « Le choix anglicisant » indique que les cégeps anglais agissent comme des foyers d\u2019anglicisation à Montréal.Ceci est d\u2019ailleurs corroboré par les données du recensement de 2016, qui a mis en évidence une nette accélération de l\u2019angli- cisation des francophones à Montréal, accélération qui se manifeste surtout chez les plus jeunes25.Ainsi, en 2016, l\u2019ile de Montréal comptait 44 270 francophones anglicisés.21 https://www.cegepsl.qc.ca/programmes/sciences-humaines-francais- anglais/ 22 https://www.journaldequebec.com/2017/09/11/le-cegep-de-sainte-foy- veut-miser-sur-langlais 23 https://www.ledevoir.com/societe/education/501946/les-cegeps- bois-de-boulogne-et-dawson-souhaitent-s-associer-pour-offrir-un-dec- bilingue 24 https://www.journaldemontreal.com/2018/09/26/lul-pourrait-offrir- plus-de-cours-en-anglais 25 http://lautjournal.info/20180611/hausse-de-langlicisation-des- francophones-montreal L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 69 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Si la « bilinguisation » des institutions françaises se poursuit, il est prévisible qu\u2019elles commenceront bientôt à tenir elles aussi le rôle de foyers d\u2019anglicisation à Montréal.Vu sous cet angle, on pourrait dire que la région de Montréal est en train de basculer dans une dynamique linguistique de type « hors Québec ».Avec sa politique de financement au postsecon- daire, le gouvernement du Québec finance, massivement, la minorisation de la majorité francophone au Québec.À cet égard, la désinformation propagée par l\u2019Office québécois de la langue française (OQLF), qui écrivait dans son rapport quinquennal de suivi de la situation linguistique de 2019 la phrase suivante concernant les cégeps : « les collèges francophones attirent de plus en plus les élèves de langue maternelle autre et de langue maternelle anglaise26 », est trompeuse.Pas que la phrase soit fausse en soi, mais elle n\u2019est pas pertinente.Elle ne nous informe aucunement sur la dynamique des langues qui a cours dans le réseau postse- condaire à Montréal.Également, dans son étude sur les cégeps parue en 2017, l\u2019OQLF écrivait : « Aussi, même si elle n\u2019encadre pas la langue d\u2019enseignement au collégial, la Charte de la langue française, en réglementant la langue d\u2019enseignement au primaire et secondaire, a pu favoriser le choix du français au collégial, autant chez les nouveaux inscrits de langue maternelle tierce qu\u2019auprès de ceux qui ont le français comme langue maternelle27 ».Il est ahurissant de constater que l\u2019Office écrit cela sur la même page où elle cite l\u2019étude « Le choix anglicisant », qui prouve noir sur blanc que c\u2019est 26 P 109 https://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/sociolinguistique/2019/ rapport-evolution-situation-linguistique.pdf 27 P 16 https://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/sociolinguistique/ 2017/20170331_etude2.pdf L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 70 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e d\u2019abord la langue parlée à la maison (donc, la politique de sélection des immigrants en bout de course), qui détermine la hausse d\u2019inscription des allophones au cégep français.Avec l\u2019aide, bien sûr, du contingentement effectué par le Conseil du trésor dans les cégeps anglais.Il est difficile d\u2019exagérer les conséquences que la hausse des inscriptions dans les cégeps anglais et l\u2019accélération de cette hausse depuis 2013 auront sur la dynamique linguistique à Montréal.Il est prévisible que le recul du français à Montréal, déjà grave, va s\u2019accélérer dans les années qui viennent.Une logique de minorisation de la majorité francophone est en quelque sorte programmée dans l\u2019architecture institutionnelle à Montréal et dans les modes de financement au prorata, sans égard à la langue, des places au postsecondaire.Il n\u2019est plus question de services à une minorité anglophone historique, mais bien du financement public de l\u2019érosion des institutions de la majorité.On peut se demander également si les francophones et allo- phones francotropes à plus faible capital social, qui viennent de milieux moins scolarisés ou qui sont parmi la première génération à aller à l\u2019université, auront toujours accès à des études postsecondaires qui exigeront une excellente maîtrise de l\u2019anglais comme condition de réussite académique28.On se rappellera qu\u2019après tout l\u2019UQAM a été créée pour permettre aux francophones un meilleur accès aux études universitaires.Notre élite politique a toujours prétendu que le prix politique à payer pour étendre les clauses scolaires de la Charte au 28 On comprend que cela se répercutera aussi vers le bas ; la clameur pour faire tomber les clauses scolaires de la Charte qui restreignent l\u2019accès aux écoles anglaises va se faire plus forte. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 71 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e niveau collégial était trop élevé et qu\u2019il fallait mieux, somme toute, garder le statu quo.Cela était une politique à courte vue.Le prix à payer pour ne pas étendre les clauses scolaires de la Charte au niveau collégial sera bien plus élevé ; le coût en sera l\u2019effondrement du réseau postsecondaire de langue française à Montréal et la fin de la prétention de faire du français la langue commune au Québec.Mais il faut insister : autant Camille Laurin s\u2019est trompé en pensant que le primaire et le secondaire obligatoire règle- raient la question de l\u2019intégration des allophones, autant on peut d\u2019ores et déjà penser qu\u2019étendre les clauses scolaires de la Charte ne sera pas une solution magique et pourrait, dans les faits, ne prolonger l\u2019immersion française forcée des allo- phones anglotropes que pour deux ou trois années de plus.Une « loi 101 au cégep » ou son équivalent, soit une réforme des modes de financement des institutions postsecondaires pour rétablir l\u2019équité dans l\u2019allocation des fonds publics, est cependant un minimum vital et urgent pour éviter l\u2019effondrement du réseau français à Montréal29.Il faut rétablir le financement des institutions anglophones au prorata du poids démographique des anglophones, et ne plus attribuer aux institutions anglophones la part des allophones qui devrait aller entièrement aux institutions francophones.Ce sera cependant une mesure de mitigation des effets d\u2019une immigration mal planifiée et mal gérée.Nous avons également besoin d\u2019une réforme majeure de la grille de sélection des candidats à l\u2019immigration, mesure qui aura 29 Un corollaire de ceci, bien sûr, est de s\u2019assurer que les institutions « françaises » enseignent en français.À l\u2019heure actuelle, rien ne les y oblige. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 72 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e des effets seulement à moyen terme (d\u2019où l\u2019urgence d\u2019une « loi 101 au cégep » ou son équivalent).La mécanique mise en évidence dans cet article explique une partie importante de l\u2019anglicisation observée dans les milieux de travail30 (les étudiants formés en anglais travaillant en anglais), les services publics31 (les étudiants dans les institutions anglophones utilisant majoritairement l\u2019anglais comme langue publique), les services de santé, etc.Il est illusoire de penser corriger les dégâts provoqués par une architecture institutionnelle qui nie fondamentalement la politique du français langue commune en essayant, par exemple, de légiférer sur la langue de travail ou sur la langue d\u2019utilisation des services publics, sans s\u2019attaquer aussi et d\u2019abord au problème en amont.Si nous choisissons collectivement de continuer à nous fermer les yeux et à ne pas agir, l\u2019anglais va s\u2019établir, probablement définitivement, comme langue commune à Montréal.q 30 https://www.oqlf .gouv.qc.ca/ressources/sociolinguistique/ etudes2012/20121126_langue_travail_QC2006.pdf 31 http://www.cslf.gouv.qc.ca/bibliotheque-virtuelle/communiques-de- presse/communique-de-presse/article/-a2efbb23cf/ 73 Français : reprendre l\u2019initiative Christian Gagnon* Écoles francophones hors Québec La mort en direct pour l\u2019article 23 de la Charte canadienne Les francophones de l\u2019Ouest canadien ont déjà essuyé un dur camouflet lorsqu\u2019en 2015 la Cour suprême du Canada les a déboutés dans la cause Caron-Boutet qui cherchait à faire reconnaître le bilinguisme législatif et juridique en Alberta et en Saskatchewan en vertu des promesses faites par Londres avant la création de ces provinces1.Mais c\u2019est une véritable gifle que toutes les communautés francophones minoritaires risquent d\u2019essuyer si la cause portée par les francophones de Colombie- Britannique contre leur gouvernement provincial encaisse pareille rebuffade.Actuellement en délibéré et attendue dans les semaines à venir, la décision du plus haut tribunal du pays pourrait bien équivaloir à la mise à mort de l\u2019article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés qu\u2019on nous louange depuis 1982 comme constituant un véritable rempart garantissant les droits scolaires des francophones du Canada anglais.Rappelons les faits.En mai 2010 à Vancouver, les parents de l\u2019école francophone Rose-des-Vents en ont eu assez de devoir faire endurer à leurs enfants une école faite de maisons mobiles raboutées, avec des classes mal insonorisées, souvent sans fenêtres et 1 Voir « La cause Caron », Christian Gagnon, L\u2019Action nationale, juin 2015.* Président de la Ligue d\u2019Action nationale L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 74 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e beaucoup plus petites que celles des écoles anglaises.L\u2019école n\u2019a ni gymnase ni espace vert, trop peu de vestiaires, une bibliothèque minuscule et seulement neuf toilettes pour 350 enfants et les enseignants, alors que l\u2019école a été conçue pour 200 élèves.Plus de 500 enfants d\u2019ayants droit vivent sur son territoire.L\u2019association des parents d\u2019élèves de l\u2019école a traîné le Conseil scolaire francophone de Colombie- Britannique (CSF) et son gouvernement provincial devant les tribunaux, invoquant l\u2019article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés qui, en principe, garantit aux minorités linguistiques le droit de faire instruire leurs enfants dans leur langue, dans des écoles primaires et secondaires publiques, et que cet enseignement soit de qualité équivalente à celle dont bénéficient les enfants de la majorité linguistique.L\u2019article 23 de cette charte imposée au Québec en 1982 ouvre cependant la porte à diverses interprétations en ajoutant les mots « lorsque le nombre de ces enfants le justifie ».Exaspéré d\u2019être ignoré par la province et estimant que le cas de l\u2019école Rose-des-Vents était loin d\u2019être isolé, le CSF a déposé, en parallèle et avec l\u2019appui de la Fédération des parents francophones de Colombie-Britannique (FPFCB), sa propre poursuite contre le gouvernement provincial concernant la vaste question du sous-financement public de l\u2019éducation en français.Une longue saga judiciaire était lancée.En octobre 2015, la Cour suprême de Colombie-Britannique donnait raison à Rose-des-Vents.Acharnée, la province a aussitôt interjeté appel.Multipliant les obstructions dans son autre procès contre le Conseil scolaire (CSF), la Colombie-Britannique en est venue en juin 2012 à invoquer \u2013 avec succès \u2013 une loi coloniale anglaise datant de 1731 pour faire déclarer irrecevables les milliers de pages soumises en preuve par le CSF parce qu\u2019elles étaient\u2026 en français.Et ce n\u2019était là que l\u2019une des 20 requêtes en justice, 9 tentatives d\u2019obstruction et 17 ordonnances émises par les avocats de L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 75 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Victoria.Entre-temps, en avril 2015, au terme de dix ans de revendications, la cause séparée de la misérable école Rose- des-Vents remportait encore une victoire, cette fois devant la Cour suprême du Canada.Mais cinq ans plus tard, la nouvelle école Rose-des-Vents se fait toujours attendre.Un site a été approuvé en mai 2018 et le montant de sa location est en négociation.Mais la taille et l\u2019emplacement de cette nouvelle école sont encore imprécis et l\u2019on évoque la vague échéance de sa construction pour 2021, si bien que les parents songent à retourner devant les tribunaux.Quant à la cause lancée par le CSF en 2016, après six ans d\u2019un mégaprocès parmi les plus longs de l\u2019histoire devant la Cour suprême de Colombie-Britannique, les francophones n\u2019ont finalement eu que très partiellement gain de cause.Certes, ils ont obtenu une enveloppe provinciale distincte en immobilisation de 52,7 millions $ sur trois ans pour leurs édifices scolaires.Cela fait en sorte que les francophones n\u2019auront plus à attendre que tous les besoins des anglophones soient comblés avant que vienne leur tour.Mais tandis qu\u2019ils réclamaient réparation pour 17 collectivités peu ou pas desservies en écoles françaises, la Cour ne leur en a concédé véritablement que 4.En somme, le tribunal a considéré que la province ne viole la Charte qu\u2019à l\u2019égard de trois écoles existantes, dont Rose-des-Vents.Et sur les 22 nouvelles écoles demandées (415 millions $), le jugement ne leur en a garanti qu\u2019une seule.En ce qui a trait aux quatre autres communautés où il a été reconnu que les exigences de l\u2019article 23 n\u2019étaient pas respectées, la Cour a jugé que de telles violations des droits des francophones étaient néanmoins « raisonnables et justifiables dans une société libre et démocratique » en vertu de l\u2019article 1 de cette même Charte.Par ailleurs, les territoires desservis par les écoles françaises étant bien plus grands que ceux des écoles anglaises, la Cour L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 76 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e a reconnu le sous-financement structurel du transport scolaire et a condamné le gouvernement britanno-colombien à verser 6 millions $ au CSF en dommage-intérêts.« Au bout du compte, conclut le politologue Rémi Léger de l\u2019Université Simon-Fraser, on demandait 400 millions $ pour tout et on n\u2019obtient que 6 millions $ pour le transport.»2 C\u2019est sans compter qu\u2019au jour du jugement, le CSF avait déjà déboursé plus de 17 millions $ depuis le début des procédures (18,5 millions $ en septembre dernier).À peine le verdict rendu, les hostilités reprenaient.Manifestement, ce petit gain des Franco- Colombiens était déjà insoutenable aux yeux du gouvernement provincial pour lequel il vaut mieux dépenser des sommes folles en honoraires d\u2019avocats chez McCarthy Tétrault plutôt que d\u2019allouer les mêmes sommes à la construction d\u2019écoles françaises décentes pour sa minorité linguistique.Cynique, la juge Loryl Russell s\u2019est même permis cette perle : « Les écoles de la minorité pourraient ralentir la vague d\u2019assimilation, mais elles ne feront que prolonger l\u2019inévitable.» Autrement dit, « Cessez donc, vous francophones, de nous embêter avec vos revendications et laissez donc l\u2019assimilation vous mener à l\u2019extinction.Le plus tôt sera le mieux ! » Charte canadienne ou pas, le taux d\u2019assimilation de 75 % par génération chez les francophones de Colombie- Britannique est donc là pour de bon.Pour des raisons diamétralement opposées, le CSF et la Colombie-Britannique en ont tous deux appelé du jugement Russell.En juillet 2018, la Cour d\u2019appel a donné raison à la Colombie-Britannique sur toute la ligne.Elle a étrangement jugé que la province n\u2019avait pas à verser de dom- mage-intérêts parce que le sous-financement du transport scolaire n\u2019a été déclaré inconstitutionnel\u2026 qu\u2019au moment 2 « Victoire partielle en Colombie-Britannique », Le Devoir, 27 septembre 2016. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 77 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e du jugement ! Est-ce l\u2019œuf ou la poule qui a vu le jour en premier ?Toujours est-il qu\u2019aux yeux de la Cour d\u2019appel, il aurait fallu que ce sous-financement du transport scolaire ait été reconnu inconstitutionnel avant que la faute ne soit commise.La Cour a aussi et surtout conclu que la Colombie-Britannique violait l\u2019article 23 dans plusieurs régions, mais qu\u2019en vertu de l\u2019article 1 de la Charte elle était en droit d\u2019invoquer des coûts excessifs pour ne pas construire toutes les écoles requises afin de répondre à la demande des ayants droit francophones.Tous ses gains venant de s\u2019envoler après huit ans de bataille, le CSF a interjeté appel devant la Cour suprême du Canada.Il faut réaliser qu\u2019à mesure que s\u2019éternisent ces recours judiciaires et que les années passent, la surpopulation de ces écoles, devenues françaises parce que si vétustes que les anglophones n\u2019en ont plus voulu, décourage bien des parents ayant droit.Tous n\u2019ont pas l\u2019entêtement de Suzana Straus, présidente de la FPFCB, dont les enfants ont fait chaque jour une heure et demie d\u2019autobus au primaire et deux heures au secondaire pour aller et revenir de l\u2019école3.De guerre lasse, cela mène les parents francophones à envoyer leurs enfants aux belles écoles anglaises toutes proches et toutes neuves.Et c\u2019est alors ce fameux « nombre de ces enfants » de l\u2019article 23 qui diminue.En effet, au Canada anglais, lorsque l\u2019enfant d\u2019un ayant droit n\u2019use pas de son droit à l\u2019école française, il est non seulement aux portes de l\u2019assimilation, mais perd aussi son statut d\u2019ayant droit pour ses descendants, ce qui n\u2019est pas le cas pour les anglophones du Québec en vertu de la loi 101.Financièrement, les gouvernements provinciaux du Canada anglais ont donc tout intérêt à faire durer les choses.3 « L\u2019avenir de l\u2019éducation en français devant la Cour suprême », onfr.tfo.org, 26 septembre 2019 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 78 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Une autre injustice subie par trop de francophones est celle résultant de la façon dont les provinces dépensent l\u2019argent que leur envoie Ottawa pour l\u2019enseignement dans la langue de la minorité officielle.L\u2019objectif du programme fédéral est d\u2019améliorer la qualité des milieux éducatifs de la minorité.Mais l\u2019argent peut servir à la fois à l\u2019enseignement en français langue première et aux programmes d\u2019immersion française pour les jeunes anglophones.Les provinces s\u2019engagent à faire une contribution équivalente a celle du fédéral.Pendant des décennies, il a été impossible de savoir si les provinces respectaient leurs promesses.Cette situation est loin d\u2019être nouvelle.Déjà en 1996, une étude de la Commission nationale des parents francophones (CNPF) intitulée « Où sont passés les milliards $ ?» établissait que les 5 milliards $ versés par Ottawa à son Programme des langues officielles dans l\u2019enseignement de 1970 à 1988 avaient surtout été destinés aux anglophones du Québec et aux écoles d\u2019immersion du Canada anglais (62 %) par opposition aux francophones du Québec et du Canada (38 %).À eux seuls, les francophones hors Québec avaient dû se contenter d\u2019un maigre 28,5 %.Comme le disait Paul Ruest, ex-recteur du Collège universitaire de Saint-Boniface, « le programme a une faiblesse extraordinaire : plus il y a de gens qui veulent apprendre le français comme langue seconde, moins il y a d\u2019argent pour les francophones ».Mais en septembre dernier est intervenu un protocole d\u2019entente qui permettra à l\u2019avenir de savoir comment seront distribués les centaines de millions versés tous les ans aux provinces.Cependant, avant même de savoir si l\u2019argent fédéral va vraiment là où il est destiné et si les provinces ajoutent leur part à la cagnotte, le partage des sommes convenues entre Ottawa et les ministres provinciaux de l\u2019éducation témoigne de la même préférence à financer l\u2019immersion des anglophones majoritaires plutôt qu\u2019à lutter contre l\u2019assimilation des francophones minoritaires. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 79 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Fonds fédéraux octroyés aux provinces et territoires pour l\u2019enseignement dans la langue de la minorité et l\u2019enseignement de la langue seconde \u2013 2013-2014 à 2017-2018 (en dollars) Provinces et territoires Langue de la minorité Langue seconde Total Terre-Neuve-et- Labrador 1 301 551 2 639 295 3 940 846 Île-du-Prince- Édouard 1 545 732 1 076 602 2 622 334 Nouvelle-Écosse 3 896 725 3 761 355 7 658 080 Nouveau- Brunswick 16 236 833 5 465 859 21 702 692 Québec 46 525 473 18 406 662 64 932 135 Ontario 54 992 678 24 090 634 79 083 312 Manitoba 6 774 749 5 540 451 12 315 200 Saskatchewan 2 693 018 4 039 526 6 732 544 Alberta 5 310 966 8 894 859 14 205 825 Colombie- Britannique 6 036 572 10 067 846 16 104 418 Yukon 1 235 800 977 100 2 212 900 Territoires du Nord-Ouest 1 382 850 772 885 2 587 555 Nunavut 772 885 649 746 1 422 631 Total 148 705 832 86 814 640 235 520 472 Source : Protocole d\u2019entente relatif à l\u2019enseignement dans la langue de la minorité et à l\u2019enseignement de la langue seconde 2013-2014 à 2017-2018 entre le Gouvernement du Canada et le Conseil des ministres de l\u2019Éducation (Canada) https://www.cmec.ca/docs/programsInitiatives/olp/protocol/ Protocol-2013-2018-FR.pdf En effet, si l\u2019on utilise comme indicateur du bon traitement des minorités la part des sommes fédérales versées à l\u2019enseignement de la langue première plutôt qu\u2019à l\u2019immersion offerte à la majorité, on constate que le Nouveau-Brunswick, L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 80 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e seule province bilingue, remporte la palme avec 74,8 % des deniers fédéraux promis aux écoles des Acadiens.Suivent de près les anglophones du Québec (71,7 %) et les Franco- Ontariens (69,5 %).C\u2019est ensuite la dégringolade pour les dix autres provinces et territoires, quatre provinces étant même autorisées à dépenser davantage en immersion des anglophones qu\u2019en éducation pour leur minorité francophone.Cette distribution des dépenses laisse transparaître la volonté de satisfaire une clientèle électorale anglophone friande de classes d\u2019immersion plutôt que de secourir des communautés francophones fragiles, mais électoralement non rentables.Or, de l\u2019aveu même de la ministre responsable des langues officielles Mélanie Joly, le taux de bilinguisme chez la majorité anglophone hors Québec stagne à 9 % depuis 30 ans.La raison en est que le taux de rétention de cet apprentissage n\u2019est pas au rendez-vous parce qu\u2019après être passés par un programme d\u2019immersion ces enfants retournent, pour la plupart, vivre dans un environnement dont la langue française est pratiquement absente.Et de toute évidence, L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 81 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e lesdits enfants devenus adultes ne seront pas parmi ceux qui demanderont à recevoir des services gouvernementaux en français.Tout populaires qu\u2019ils soient, les programmes d\u2019immersion servent donc beaucoup à donner bonne conscience à une certaine classe politique qui meuble ses discours du nombre d\u2019inscrits en immersion, même si cela aggrave le sous-financement des écoles des francophones minoritaires soumis aux ravages de l\u2019assimilation.S\u2019ajoute à cet enjeu la propension des conseils scolaires francophones à combler leurs déficits en admettant en grand nombre dans leurs écoles des enfants anglophones qui ne sont pas des ayants droit.L\u2019ancien conseiller scolaire Basile Dorion a d\u2019ailleurs obtenu en juin dernier un financement du Programme fédéral de contestation judiciaire pour poursuivre l\u2019Ontario et trois conseils scolaires francophones.Il leur reproche d\u2019accepter trop d\u2019anglophones dans leurs écoles.« Les parents [francophones] n\u2019envoient pas leurs enfants à l\u2019école pour les faire angliciser.En fait, c\u2019est ce qui arrive.Nos écoles deviennent des écoles de français langue seconde »4, déplore-t-il.Le bilan du demi-siècle d\u2019existence de la Loi canadienne sur les langues officielles est à l\u2019avenant.Au Canada hors Québec, la part des personnes parlant le plus souvent le français à la maison est passée de 4,3 % en 1971 (676 000 individus sur un total de 15 541 000) à 2,3 % en 2016 (619 000 francophones sur 26 701 000 personnes).Cela signifie que, pendant que la population du Rest of Canada (ROC) augmentait de près de 72 %, celle des francophones hors Québec diminuait de plus de 8 %, creusant un indéniable gouffre de décroissance des francophones.Et Statistique Canada 4 « De l\u2019argent pour une contestation contre «l\u2019anglicisation des écoles françaises » », ici.radio-canada.ca, 20 juin 2019 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 82 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e prévoit qu\u2019il ne restera plus que 1,8 % de francophones dans le ROC de 2036, consacrant dans ces provinces \u2013 à l\u2019exception notable du Nouveau-Brunswick \u2013 leur marginalisation électorale déjà patente.On peut ajouter à ce déséquilibre systémique le fait que l\u2019offre des trois universités anglophones québécoises (626 millions $ en 2018) dépasse largement les besoins de notre minorité anglaise historique, au point où on y anglicise en grand nombre nos allophones.Pendant ce temps, le gouvernement de Doug Ford se faisait longuement prier d\u2019accorder 12 maigres millions de dollars par an à ce qui serait la toute première université franco-ontarienne.L\u2019entente finalement conclue juste avant le dernier scrutin fédéral avec la ministre Joly fait en sorte que c\u2019est Ottawa qui versera 16 millions $ à chacune des 4 prochaines années tandis que Toronto fera de même les 4 années suivantes, si l\u2019entente survit jusqu\u2019en 2023\u2026 Une telle entente est une invitation fédérale faite à toutes les autres provinces anglophones à se délester de ses responsabilités à l\u2019égard de ses minorités francophones.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019approche l\u2019annonce du jugement de la Cour suprême du Canada dans la cause du CSF contre la Colombie-Britannique.Cette cause a acquis une envergure pancanadienne, la Colombie-Britannique ayant reçu l\u2019appui d\u2019un véritable front commun anti-article 23 formé de l\u2019Alberta, de la Saskatchewan, de la Nouvelle-Écosse, de Terre-Neuve-et-Labrador ainsi que des Territoires du Nord- Ouest, tous inscrits comme intervenants au procès.Lors des audiences des 25 et 26 septembre derniers, les juges soufflaient le chaud et le froid.Aux avocats de la Colombie- Britannique, Rosalie Silberman Abella (Ontario) lançait, « Pour moi, cela n\u2019a pas de sens que vous utilisiez les coûts comme raison d\u2019enfreindre l\u2019article 23 ».Mais à l\u2019inverse, Malcom Rowe (Terre-Neuve-et-Labrador) a repris les mots L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 83 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e de la Cour d\u2019appel qui ont fait mordre la poussière au CSF en disant, « Il faut utiliser le bon sens quand vient le temps de mettre en œuvre l\u2019article 23.» La Cour pourrait cependant adhérer majoritairement aux mêmes arguments qui l\u2019ont conduite à donner raison aux parents de l\u2019école Rose-des- Vents.Qu\u2019en penseront les juges québécois Richard Wagner, Suzanne Côté et Nicholas Kasirer ?S\u2019il fallait que, même en dehors de toute période de crise financière, le plus haut tribunal du pays en vienne à accepter que la violation des droits constitutionnels des francophones soit justifiée par les coûts prétendument excessifs d\u2019un réseau scolaire francophone d\u2019une qualité équivalente à celle du réseau anglophone, tous les francophones du Canada ne pourraient faire autrement que d\u2019en conclure que l\u2019article 23 est désormais inopérant et que la Charte canadienne ne les protège plus.Irréprochable en matière de respect des droits scolaires de sa minorité anglophone, le Québec pourrait-il alors diminuer son financement de l\u2019éducation en anglais ?Habituellement, une constitution sert à s\u2019assurer que la minorité (par exemple, le Québec, seule province francophone) ne se fasse pas toujours tout imposer par la majorité (dans notre cas, le Canada anglais).Or, en ce pays, c\u2019est paradoxalement la constitution elle-même qui a été imposée à la minorité.Voilà des décennies que des juristes et démographes craignent qu\u2019au terme d\u2019un constant déclin, il soit un jour déclaré par L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 84 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e un tribunal canadien que « le nombre de ces enfants » de l\u2019article 23 ne « justifie » plus l\u2019établissement d\u2019un réseau scolaire francophone digne de ce nom.Une défaite du CSF lancerait le signal que ce moment de notre histoire est arrivé.Nos Québécois fédéralistes inconditionnels, pour qui l\u2019unité canadienne aura toujours préséance sur le sort des francophones, se donneraient aussitôt pour mission de nous convaincre que cette défaite n\u2019est pas si grave, car même si le CSF a consacré près de 20 millions $ aux dix longues années de ce combat judiciaire, il ne voulait pas vraiment gagner.La vérité serait pourtant tout autre.Lorsqu\u2019on a prêté une forte somme à une personne et que, malgré notre insistance et le nombre des années, cette personne ne nous a pas remboursé, on doit un jour s\u2019admettre douloureusement à soi-même qu\u2019on s\u2019est fait avoir.Concernant le bilinguisme officiel canadien, les Québécois devraient aussi en tirer de telles conclusions, et cesser d\u2019être ceux qu\u2019on nous décrit comme « n\u2019aimant pas la chicane ».Mais si le plus haut tribunal du pays nous épargne cette jurisprudence toxique et donne raison au CSF, les francophones de Colombie-Britannique et des autres provinces anglophones pourront retourner négocier avec ces gouvernements qui, depuis toujours, ne les tolèrent qu\u2019à la condition qu\u2019ils soient en déclin.Et pendant ce temps, les Anglo-Québécois continueront de bénéficier d\u2019un tel excédent d\u2019édifices scolaires que le gouvernement du Québec a récemment dû transférer deux écoles à moitié vides de l\u2019est de Montréal au secteur francophone débordé.Et dans quelques années, les francophones des autres provinces, exaspérés par la lenteur de leur gouvernement à tenir compte de leur victoire judiciaire, songeront comme les parents de l\u2019école Rose-des-Vents à retourner devant les tribunaux.Et cela, aucune réforme de la Loi sur les langues officielles ne le changera.q 85 Français : reprendre l\u2019initiative François Côté et Guillaume Rousseau Restaurer le français langue officielle* En septembre 2011, était déposé à l\u2019Assemblée nationale du Québec l\u2019avant-projet de loi instituant le nouveau Code de procédure civile.Peu après, des avocats de Montréal ont entrepris d\u2019analyser cet avant- projet de loi afin d\u2019y trouver des erreurs dans la version traduite en anglais, le cas échéant.Suite à une analyse ayant couvert près de la moitié des 800 articles de cet avant-projet de loi, ils ont conclu qu\u2019environ 20 % de ces articles présentaient des problèmes de forme (terminologie, divergence avec la version française, ambigüité, etc.)1.Dans ce contexte, le bâtonnier du Québec et la bâtonnière de Montréal ont écrit au ministre de la Justice afin d\u2019inciter le gouvernement du Québec à passer de la traduction à la corédaction des lois2.En annexe de cette lettre était joint un avis juridique de l\u2019honorable Michel Bastarache, ancien juge à la Cour suprême du Canada.Dans cet avis, M.Bastarache concluait que le processus d\u2019adoption des lois québécoises 1 Karine MCLAREN, « La version anglaise du Code de procédure civile du Québec : une atteinte aux droits linguistiques ?», (2015) 2 R.D.L.59, p.61.2 Lettre de Louis Masson et Elizabeth Green à Jean-Marc-Fournier, 17 novembre 2011.* Extrait de l\u2019ouvrage de François Côté et Guillaume Rousseau, Restaurer le français langue officielle.Fondements théoriques, politiques et juridiques pour une primauté du français langue du droit, Institut de recherche sur le Québec, 2020 Restaurer le français langue officielle Jean-Louis Baudoin L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 86 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e n\u2019était pas conforme à l\u2019article 133 de la Loi constitutionnelle de 18673, puisque cet article exigerait que ces lois soient corédi- gées, donc rédigées en anglais et en français simultanément, plutôt que d\u2019être rédigées en français et ensuite traduites en anglais4.Puis, en 2015, Karine McLaren, alors étudiante à la maîtrise en droit à l\u2019Université de Moncton, a publié un article dans lequel elle reprend et étoffe la thèse de l\u2019ancien juge5.Cet article évoque les 20 % d\u2019articles contenant des problèmes dans la version anglaise de l\u2019avant-projet de loi instituant le nouveau Code de procédure civile, mais aussi les 5000 modifications à la version anglaise du Code civil qui auraient été recommandées en raison d\u2019erreurs de traduction6.À la lumière de cet avis et de cet article, en avril 2018, le Barreau du Québec et le Barreau de Montréal ont entrepris un recours judiciaire pour contester la validité de toutes les lois québécoises, parce qu\u2019elles n\u2019auraient pas été suffisamment adoptées en anglais.En mai de la même année, en assemblée générale extraordinaire, des membres du Barreau du Québec ont adopté une résolution demandant à ce Barreau de cesser cette contestation.Au cours de cette assemblée, de nombreux juristes ont remis en question l\u2019interprétation très large de l\u2019article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867 sur laquelle reposait ce recours.3 Loi constitutionnelle de 1867, 30 & 31 Vict., c.(R.-U.).4 Michel BASTARACHE, « Avis juridique au sujet de l\u2019obligation du gouvernement du Québec d\u2019adopter simultanément les versions française et anglaise des lois », 27 juillet 2011.5 Karine MCLAREN, « La version anglaise du Code de procédure civile du Québec : une atteinte aux droits linguistiques ?», (2015) 2 R.D.L.59.6 Karine McLAREN, « La version anglaise du Code de procédure civile du Québec : une atteinte aux droits linguistiques ?», (2015) 2 R.D.L.59, p.73.Voir aussi : Barbara McCLINTOK, \u201cTwentieth anniversary of the Civil Code of Quebec: the English translation of the Civil Code of Quebec: a controversy \u201d, The Journal of Specialised Translation, Issue 23\u2014January 2015. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 87 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Malgré cela, en juin 2019, le président de l\u2019Assemblée nationale et la Procureure générale ont signé une entente avec le Barreau du Québec et le Barreau de Montréal.Sans aller jusqu\u2019à la corédaction, cette entente prévoit la poursuite des démarches entreprises sous le gouvernement précédent visant à rendre le processus d\u2019adoption des lois québécoises plus bilingue.Concrètement, il s\u2019agit notamment de favoriser la collaboration constante avec des « juristes anglophones » et d\u2019embaucher des juristes « ayant une parfaite maîtrise de la langue anglaise », un « traducteur » et un « réviseur7 ».À sa face même, les mesures prévues par cette entente ne pourront régler les problèmes soulevés par le Barreau du Québec et le Barreau de Montréal.Le recours de ces derniers était fondé sur l\u2019avis de Michel Bastarache, selon qui seule une corédaction est conforme à l\u2019article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867.Or, en vertu de cette entente, les lois québécoises continueront d\u2019être traduites plutôt que d\u2019être corédigées.Quant à la qualité de la version anglaise des lois, si les mesures prévues à cette entente sont de nature à l\u2019améliorer quelque peu, il est clair qu\u2019elles ne suffiront pas à régler un problème de l\u2019ampleur de celui soulevé, soit la présence de milliers d\u2019erreurs dans la version anglaise de deux lois.Sans parler que l\u2019ensemble des autres lois québécoises contiennent sans doute elles aussi des milliers d\u2019erreurs similaires dans leur version anglaise.En plus de ne pas régler ces problèmes soulevés par le Barreau du Québec et le Barreau de Montréal, l\u2019entente n\u2019affecte en rien les problèmes graves que ces barreaux n\u2019ont pas soulevés.En bilinguisant davantage le processus d\u2019adop- 7 Cour supérieure, « Entente entre les parties », Barreau du Québec et Barreau de Montréal c.Jacques Chagnon, François Paradis, en sa qualité de président de l\u2019Assemblée nationale du Québec, et la Procureure générale du Québec, 27 juin 2019. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 88 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e tion des lois québécoises, elle a même pour effet de diminuer la portée du principe du français seule langue officielle du Québec.Et elle repose sur la prémisse que la version anglaise des lois doit avoir la même force que la version française, alors que seule cette dernière est débattue par les élus et par conséquent dotée d\u2019une pleine légitimité démocratique.Pourtant, il existe une autre solution qui, elle, réglerait ces problèmes : accorder une primauté à la version française des lois lorsqu\u2019il y a divergence avec la version anglaise.Autrement dit, étendre la règle de l\u2019article 8 de la Charte de la langue française aux lois et à la législation déléguée visés par l\u2019article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867.Et une règle semblable pourrait être applicable aux jugements.Afin, de démontrer la solidité de cette solution, la présente étude en analyse en profondeur les fondements théoriques, politiques et juridiques.Théoriques, parce qu\u2019il s\u2019agit de situer cette question de la langue des lois, et plus largement celle de la langue de la justice qui y est liée, dans la perspective d\u2019une politique linguistique globale.C\u2019est pourquoi nous débutons par une revue de la littérature scientifique relative à ce que doit être une bonne politique linguistique, c\u2019est-à-dire une politique à même de protéger la langue la plus vulnérable tout en respectant les droits de chacun.Politiques, parce que la question de la langue est politique, notamment en ce qu\u2019elle est liée à la démocratie et à la tradition civiliste propre au Québec.Juridiques, parce qu\u2019une solution a beau être la meilleure sur le plan de la théorie et de la politique, encore faut-il qu\u2019elle soit possible sur le plan juridique.q 89 Français : reprendre l\u2019initiative Même si on a souvent l\u2019impression que les peuples québécois et acadien sont des peuples ennemis, l\u2019analyse permet de conclure que l\u2019on est plus amis.Mais il est vrai que le peuple québécois souffre d\u2019ignorance et d\u2019indifférence face au peuple acadien.En contrepartie, le peuple acadien souffre de ressentiment allant jusqu\u2019au « Québec bashing ».Les deux peuples doivent s\u2019amender en conséquence en corrigeant leur tir.Tout en récapitulant certains faits qui nous ont caractérisés, ce texte vise surtout à visualiser de futurs rapports plus conviviaux et plus solidaires.C\u2019est dans cet esprit que j\u2019ai senti le besoin d\u2019écrire un livre intitulé « Québec-Acadie : fini le niaisage ! », aux Éditions de la francophonie.Le dernier sondage Léger Marketing est venu valider mon analyse en ce sens que le Québec aime majoritairement l\u2019Acadie, mais il ne la connaît pas.Les relations Québec-Acadie n\u2019ont pas toujours été au beau fixe, surtout dans les années 70-80.La plupart du temps, les gouvernements canadien et québécois ont utilisé l\u2019Aca- die comme « chair à canon constitutionnelle », surtout le gouvernement fédéral.On a souvent utilisé l\u2019Acadie afin Jean-Marie Nadeau* Pour une nouvelle dynamique Québec-Acadie * Essayiste et patriote acadien. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 90 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e d\u2019amenuiser des revendications québécoises.On a qu\u2019à penser au concept de société distincte.Mais là où ce fut le plus flagrant, c\u2019est probablement sur la scène internationale.Quand le Québec voulait un siège comme gouvernement participant à l\u2019ACCT (Agence de coopération culturelle et technique, actuelle OIF soit l\u2019Organisation internationale de la francophonie), le gouvernement fédéral y apposait une fin de non-recevoir.Finalement, autour de l\u2019année 1980, le Canada céda aux demandes répétées du Québec en acceptant qu\u2019il fasse partie de l\u2019ACCT comme gouvernement participant et en offrant derechef le même statut au gouvernement du Nouveau-Brunswick.Même si l\u2019Acadie a été utilisée comme matière marchande dans cette opération, il est difficile de reprocher à l\u2019Acadie d\u2019avoir profité de cette occasion pour rentrer dans la cour des grands de la francophonie mondiale.Mais le ressentiment québécois face à cette situation s\u2019est vite estompé, le gouvernement du Québec ayant été le maitre d\u2019œuvre pour que le Sommet de la francophonie de 1999 se tienne à Moncton.On peut facilement en déduire que le Québec et le Nouveau-Brunswick (donc l\u2019Acadie) sont maintenant des alliés au sein de l\u2019OIF.On ne doit plus carburer aux ressentiments entre nos deux peuples.Notre histoire parallèle a été à la fois parsemée de grands moments comme d\u2019embûches.Mais dès 1881, le peuple acadien a su exprimer son unicité à l\u2019intérieur de la francophonie canadienne.À une proposition de faire du 24 juin la fête nationale de tout le Canada français réuni sous un même toit organisationnel, l\u2019Acadie a plutôt choisi le 15 août comme fête nationale, choisissant de s\u2019assumer comme peuple à part entière afin d\u2019intégrer la grande famille fran- co-nord-américaine et canadienne.Par la suite, l\u2019Acadie s\u2019est L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 91 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e dotée d\u2019autres symboles comme un drapeau, un hymne national, une organisation comme la Société nationale de l\u2019Acadie (SNA) qui sont venus consolider et valider cette chère identité qui lui est propre.La meilleure contribution du Québec à l\u2019Acadie a été l\u2019arrivée du Père Camille Lefebvre en 1864, quand il est venu fonder le Collège Saint-Joseph à Memramcook.D\u2019ailleurs, on parle de renaissance acadienne à partir de cette année-là.Pour ce qui est des relations Québec-Acadie au cours de la première moitié du siècle dernier soit jusqu\u2019en 1960, elles se sont principalement réduites au niveau des sociétés civiles.La plus importante instance de collaboration a été à l\u2019intérieur de la société secrète de l\u2019Ordre de Jacques-Cartier, communément appelé la Patente.Sans celle-ci, nous n\u2019aurions probablement pas eu le déclenchement de chacune de nos révolutions tranquilles de 60, avec l\u2019élection du gouvernement Lesage au Québec et celle de Louis Robichaud au Nouveau-Brunswick.Grâce en grande partie à la Patente justement, différentes organisations rassembleuses ont éclos durant cette période.On n\u2019a qu\u2019à penser à l\u2019ACFAS (Association canadienne francophone pour l\u2019avancement des sciences), au Conseil de la vie française, à l\u2019ACELF (Association canadienne pour l\u2019éducation en langue française), et autres.Par ailleurs, Le Devoir et la Société Saint-Jean-Baptiste ont lancé sporadiquement des campagnes de financement d\u2019organismes acadiens, dont le quotidien L\u2019Évangéline, mais c\u2019était trop peu.Cependant, plusieurs de nos représentants de l\u2019élite acadienne ont pu bénéficier de l\u2019enseignement progressiste du Père Georges- Henri Lévesque de l\u2019Université Laval.Le gouvernement du Québec s\u2019est par ailleurs doté d\u2019un premier modeste secrétariat à la francophonie canadienne dès 1963. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 92 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Ensemble, nos deux peuples ont traversé des turbulences identitaires autour des États généraux du Canada français de 1967-68.De canadienne-française, la population du Québec choisissait de devenir québécoise.Il faut relater que la délégation acadienne aux États généraux avait voté en majorité pour le droit du Québec à l\u2019autodétermination.C\u2019est pourquoi il est difficile d\u2019accepter qu\u2019un ressac anti-québécois soit ressorti de cet événement.Mais on doit en grande partie à Pierre-Elliot Trudeau la responsabilité d\u2019avoir nourri les ressentiments anti-québécois même chez les Acadiens et les Canadiens français.Après la tenue de la commission Laurendeau-Dunton et l\u2019adoption de la Loi sur les langues officielles (1969), le gouvernement fédéral se positionnait comme pourvoyeur et bailleur de fonds en chef pour l\u2019épanouissement des communautés francophones et acadiennes hors Québec, mais aussi pour la communauté anglophone en situation minoritaire au Québec.Donner des fonds n\u2019est pas neutre.Ça commandait un certain comportement, la plupart du temps opposé aux intérêts québécois autonomistes.Mais, le Québec n\u2019était pas sans taches dans tout ce brouhaha.Par exemple, le Parti québécois considérait les Acadiens et les Canadiens français strictement comme des individus en voie d\u2019assimilation, leur avenir étant de déménager au Québec pour survivre en français.On n\u2019a commencé à nous considérer comme des communautés aux visées collectives légitimes qu\u2019à partir de 1985, avec Pierre-Marc Johnson.Il a fallu attendre les années 1990 avant que le Québec considère l\u2019Acadie comme peuple.Cette politique a permis par exemple la création de l\u2019école de médecine de Moncton avec l\u2019Université de Sherbrooke ou encore la tenue aux deux ans de grands rendez-vous éco- L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 93 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e nomiques Québec-Acadie qui viennent célébrer les 7 milliards $ en échanges économiques entre le Québec et le Nouveau-Brunswick seulement.C\u2019est l\u2019équivalent réuni de ce que le Québec a comme échanges économiques avec la France (3 milliards $) et avec la Grande-Bretagne (4 milliards $).Sachons mettre les faits en perspectives.La première réelle politique québécoise sur la francophonie canadienne ne date que de 1995 sous Louise Beaudoin.Pour la première fois, on parlait de partenaires égaux.On a délié un peu les cordons de la bourse.De grands rassemblements du Canada français ont été convoqués par Québec sur de grands sujets allant de la promotion du français à l\u2019éducation ou la santé.Malheureusement, il n\u2019y a pas eu de tels rassemblements depuis 2012 et c\u2019est pourquoi l\u2019annonce d\u2019un tel rassemblement pour juin 2020 est hautement appréciée et prometteuse.On doit faire plein de projets réformateurs qui sauront raviver la dynamique Québec-Acadie, s\u2019y adjoignant le Canada français.Premièrement, le Québec doit organiser de façon pérenne aux 2 ou 3 ans ces grands rassemblements de la francophonie canadienne.Tout combattant de la langue française, qu\u2019il soit fédéraliste, indépendantiste, commu- nautariste, francophile devrait y trouver son compte.En fait, le seul choix politique commun que l\u2019on peut faire ensemble, c\u2019est l\u2019épanouissement du fait français, tout en prenant les moyens pour assurer la pérennité de nos deux peuples et celles des communautés canadiennes- françaises.À chacun ses choix politiques, mais ces grands rassemblements doivent transcender les velléités idéologiques de chacun.En dehors du secteur de pêches où la camaraderie entre pêcheurs gaspésiens et acadiens est des plus belle et exem- L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 94 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e plaire, il y a le secteur des municipalités où, au plan organisationnel, ça va bien.L\u2019Union des municipalités du Québec et l\u2019Association francophone des municipalités du Nouveau- Brunswick ont des liens soutenus et conviviaux.Mais là où le bât blesse, c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a aucun jumelage entre municipalités d\u2019Acadie et du Québec : pour moi, c\u2019est scandaleux et incompréhensible.Pendant ce temps-là, plusieurs municipalités acadiennes sont jumelées avec des municipalités de France et de Louisiane.L\u2019importance des jumelages intermunicipaux, c\u2019est que ça rapproche les populations locales, donc les sociétés civiles.On pourrait se servir de ces jumelages afin de relancer avec envergure les échanges interscolaires qui ont pourtant déjà existé.On doit commencer par la jeunesse afin de favoriser entre nos deux peuples une meilleure connaissance et une appréciation mutuelle.Il serait envisageable de s\u2019assurer que les livres d\u2019histoire du Québec abordent l\u2019histoire acadienne.Du côté acadien, on aborde déjà l\u2019histoire du Québec dans le cadre des cours d\u2019histoire du Canada français.Les Rendez-vous économiques Québec-Acadie, qui se tiennent aux deux ans en alternance entre le Nouveau- Brunswick et le Québec, doivent être maintenus et même intensifiés.Le chiffre d\u2019affaires entre nos deux provinces est de 7 milliards $ de dollars annuellement, comme on le disait plus haut, et il monterait jusqu\u2019à 15 milliards $ si on incluait les trois autres provinces de l\u2019Atlantique.Ce sont des ligues majeures, mais il reste du travail à faire pour sensibiliser les milieux d\u2019affaires québécois afin de s\u2019assurer qu\u2019ils font affaire en français en Acadie.Le grand défi en ce domaine, c\u2019est de convaincre les grands médias à couvrir ces assises. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 95 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Cette campagne de sensibilisation doit se faire sur le territoire québécois.Et même si des gens d\u2019affaires québécois ne font pas directement des affaires en Acadie, ils pourraient jouer un rôle indirect.Par exemple, dans les commerces d\u2019autos, il faudrait que les franchisés québécois des grandes marques sensibilisent leurs collègues en Atlantique pour qu\u2019ils s\u2019assurent qu\u2019il y ait de la documentation en français lors d\u2019une transaction.Si on peut vendre des voitures en français au Québec, ça devrait être possible ailleurs au Canada.Il n\u2019est pas normal qu\u2019en Acadie l\u2019on doive attendre quelques jours avant d\u2019avoir de la documentation en français.Cette pratique devrait être étendue à toutes les autres sortes de commerce.Ce faisant, les milieux d\u2019affaires québécois en Acadie deviendraient ainsi des alliés de notre épanouissement en français, et non pas des complices de notre assimilation.On doit se réjouir de la signature d\u2019un contrat entre Hydro- Québec et Énergie Nouveau-Brunswick qui permettra au Nouveau-Brunswick de se nourrir à l\u2019énergie propre québécoise.Il faudra envisager à l\u2019avenir, sur de nouvelles bases, une autre offre d\u2019Hydro-Québec pour acheter à moyen terme Énergie Nouveau-Brunswick.Une telle offre devrait cette fois-ci comporter un temps limite.On peut toujours se demander si cette offre n\u2019aurait pas été acceptée si c\u2019est Hydro One qui l\u2019avait faite il y a quelques années.Ce dont l\u2019Acadie a besoin, c\u2019est d\u2019être aimée et connue au Québec dans son ensemble.Le milieu artistique acadien occupe de façon exponentielle sa place à l\u2019intérieur de la faune artistique québécoise.Il est reconnu que la culture est toujours à l\u2019avant-garde des sociétés.Il faut que l\u2019Acadie moderne, vivace et vivante, soit mieux comprise au Québec à l\u2019image de ce que la population québécoise apprécie de nos artistes.Il faut que le Québec comprenne par exemple que la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick est dotée d\u2019un véritable pouvoir politique, L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 96 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e puisqu\u2019elle représente près de 32 % de la population.Ce pourcentage est suffisant pour faire et défaire des gouvernements.Pour mieux faire connaître l\u2019Acadie au Québec, il faut multiplier les moments de rencontres.Comme on dit, « l\u2019occasion crée le larron ».Outre les grands rassemblements ci-haut mentionnés, il pourrait être intéressant que les grands partis politiques invitent tous les quatre ans, lors de leurs assises annuelles, la présidence de la Société nationale de l\u2019Acadie afin qu\u2019elle puisse faire à la fois l\u2019état de la nation acadienne et énoncer des projets de collaboration souhaitables entre nos deux peuples.Il est louable de constater que tous les partis politiques québécois fassent consensus sur la réalité acadienne.Il serait aussi intéressant que le premier ministre du Québec fasse le tour officiel de chacune des capitales en Atlantique tous les quatre ans pour à la fois rencontrer les instances gouvernementales et les sociétés civiles acadiennes.Ce faisant, les gouvernements provinciaux seraient obligés de faire un bilan de leur façon de traiter leur communauté acadienne.Pour ce qui est des sociétés civiles, le simple fait de rencontrer le premier ministre de la seule province francophone au Canada serait à la fois un honneur et un encouragement à persévérer dans notre langue.Lors de ces pérégrinations, le premier ministre québécois devrait avoir dans sa besace l\u2019accord de réciprocité quant au traitement des communautés en situation minoritaire, comme René Lévesque l\u2019avait proposé à plusieurs occasions.Sur le plan fédéral, il devrait y avoir un caucus mixte Québec\u2013 Acadie-Canada français des députés et sénateurs fédéraux afin de traiter explicitement des dossiers linguistiques.Contrairement à la Patente, ces discussions pourraient se tenir à ciel couvert.Il pourrait aussi y avoir un caucus des députés provinciaux. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 97 F r a n ç a i s : r e p r e n d r e l \u2019 i n i t i a t i v e Le Québec ne doit pas laisser le fédéral occuper presque tout le terrain du subventionnement des initiatives d\u2019épanouissement des communautés francophones et acadiennes.Le Québec s\u2019est doté d\u2019un budget de plus d\u2019un million de dollars annuels pour de telles opérations.Ce n\u2019est pas assez.Actuellement, l\u2019Acadie de l\u2019Atlantique est en train de développer le concept d\u2019Assemblée nationale acadienne, ou on élirait au suffrage universel nos dirigeants et dirigeantes.Qui a-t-il de menaçant à doter l\u2019Acadie de plus de pouvoirs démocratiques pour mieux gérer ses propres affaires ?L\u2019Acadie a actuellement la maturité politique et la volonté de s\u2019assumer démocratiquement à part entière.Il serait pertinent que dans un avenir rapproché un Congrès mondial acadien se tienne au Québec, soit en Gaspésie ou en Nouvelle-Acadie, du côté de la Montérégie.Il y aurait lieu de multiplier des lieux communs de recherches scientifiques, tant en sciences sociales qu\u2019en sciences appliquées.Face aux défis en immigration que nous avons en Acadie, il serait important que nos instances d\u2019immigration collaborent plus.J\u2019aime bien les peuples acadien et québécois, et c\u2019est pourquoi je me suis permis de les bien châtier dans mon livre.On doit se débarrasser des niaisages entre nous, comme lorsque Denise Bombardier prédit notre disparition pure et simple, afin de se comporter en peuples adultes.Il en est de même des « deaducks » de René Lévesque ou des « cadavres encore chauds » d\u2019Yves Beauchemin.Le seul avantage au dénigrement, c\u2019est que ça suscite un réveil en Acadie et au Canada français.Mais l\u2019Acadie n\u2019a pas le monopole de l\u2019assimilation rampante.Le Québec est aussi menacé.Trouvons donc une praxis de collaborations solidaires qui permettront que l\u2019on grandisse en autonomie de part et d\u2019autre.q Abonnez-vous maintenant et obtenez le numéro Automne 2019 gratuitement en attendant celui du printemps Les Cahiers de lecture, c\u2019est un magazine entièrement consacré aux essais québécois.Des comptes rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, des entrevues, des extraits en primeur, 40 pages grand format couleur qui vous permettent de partager le point de vue de lecteurs aguerris.3 parutions par année 30 $ par an \u2013 75 $ pour trois ans taxes et expédition comprises Voir nos coordonnées page 144 Lectures Note critique Bobo pas content - Jenny Langevin 100 Primeur Mon octobre 70\u2019 « Mon adhésion au FLQ » - Robert Comeau 105 Recensions Serge Cantin 121 La distance et la mémoire Pierre Mouterde 126 Les impasses de la rectitude politique Robyn Maynard 131 NoirEs sous surveillance Lectures 100 Note critique Jenny Langevin* Bobo pas content Mark Fortier Mélancolies identitaires.Une année à lire Mathieu Bock-Côté Montréal, Lux Éditeur, Collection Lettres libres, 2019, 176 pages Le 5 novembre 2019, le cahier « Lire » du journal québécois Le Devoir proposait un grand entretien avec Mark Fortier, éditeur à la maison d\u2019édition de gauche LUX, sociologue et essayiste.L\u2019homme venait en effet de commettre un essai intitulé Mélancolies identitaires : une année à lire Mathieu Bock- Côté, un livre qui en dit long sur l\u2019état décadent de l\u2019écosystème intellectuel québécois d\u2019aujourd\u2019hui, après presque 60 années de monopole idéologique libéral progressiste.La couverture est sans équivoque.On y voit un collage de dizaines de dessins représentant des visages affublés de masques à gaz.À l\u2019ouverture du livre et à sa lecture, on se rend compte que nos appréhensions étaient les bonnes : l\u2019ouvrage est du niveau de la scatologie intellectuelle.Procès d\u2019intentions, mauvaise foi, insultes voilées, le tout lié par un ton parfois méprisant, parfois ironique, et par l\u2019étalage de longues digressions servant à faire bien paraître l\u2019auteur : voilà la substantifique moelle de Mélancolies identitaires.* Auteure et blogueuse, https://jennylangevin.wordpress.com 101 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Le livre en lui-même est pourtant une pièce étrangement fascinante.Non pas parce qu\u2019il est brûlant de vérité \u2013 il est plombé d\u2019assertions grossièrement fausses.Non pas qu\u2019il soit original \u2013 il est d\u2019une banalité ahurissante.Non pas que Mark Fortier fasse preuve d\u2019un style à couper le souffle \u2013 il écrit comme on s\u2019imagine que s\u2019envoyaient des insultes quelques courtisans guindés dans les salons jadis, avec une hypocrite politesse.Non.Mélancolies identitaires est intéressant parce qu\u2019il révèle l\u2019existence d\u2019un sain changement de paradigme intellectuel au Québec.Parce que son caractère disgracieux nous indique qu\u2019une vraie force d\u2019opposition se lève enfin pour faire face aux ahuris de cette gauche bon chic bon genre prête à gober toutes les billevesées issues des départements de sciences sociales des campus américains.Son pouvoir est d\u2019autant plus réel que la mesquinerie des réactions de ses adversaires se révèle abondante.En effet, à lire cet essai et l\u2019entretien qui s\u2019en est suivi dans les pages du Devoir, on comprend que Fortier, et par extension tous les lecteurs qu\u2019il vise et qui lui seront organiquement sympathiques, perdent tous leurs moyens face à l\u2019apparition, au Québec, du contradicteur vigoureux, sérieux et scolarisé qu\u2019est Mathieu Bock-Côté.Est-ce parce que la parole du sociologue nationaliste conservateur résonne fort chez les régionaux et autres « de souche », majoritaires au Québec, que ceux qui sentent l\u2019avantage de la partie politique leur échapper trouvent approprié, pour nourrir le débat d\u2019idées, de le comparer à un cachalot ou à un ver de terre ?Les insultes voilées qui parsèment l\u2019ouvrage de Mark Fortier et le fait qu\u2019un éditeur ait accepté de publier ce genre de livre en dit très long sur un phénomène de plus en plus courant au sein de la gauche métropolitaine bien pensante, celui du mépris que celle-ci entretient de plus en plus ouvertement envers les majorités nationales enracinées et les intellectuels qui portent leur point de vue dans l\u2019espace public. 102 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 La puissance de la parole de Bock-Côté dérange.Elle réveille en effet toute une frange citoyenne québécoise \u2013 la frange majoritaire \u2013 avant tout nationaliste, souverainiste, déçue du bilan de 50 ans de régimes progressistes, inquiète pour l\u2019avenir du peuple qui l\u2019a vu naître et permis de devenir ce qu\u2019elle est aujourd\u2019hui.Une catégorie citoyenne déprimée et endormie depuis l\u2019échec politique cuisant qu\u2019a représenté la défaite référendaire souverainiste de 1995, hostile au multiculturalisme, dérangée par l\u2019anglicisation des jeunes générations et par leur désengagement face à la question nationale.Jusqu\u2019à tout récemment, au Québec, aucune voix sérieuse ni aucune option politique vigoureuse ne permettait à la population d\u2019échapper à l\u2019hégémonie des libéraux progressistes.Aujourd\u2019hui, elle a retrouvé une voix politique, certes imparfaite, mais plus satisfaisante que les infinies versions du même qui lui étaient proposées depuis des décennies.Elle a aussi trouvé un intellectuel capable de défendre les idées qui lui sont chères devant des hordes hostiles de prétendus savants aux discours en apparence différents, mais essentiellement semblables.Comme dans tous les pays où pareille situation advient, où les populations se rebiffent et appuient des voix intellectuelles et politiques qui proposent autre chose que la soumission aux diktats libéraux progressistes admis comme moralement supérieurs par le camp détenteur de l\u2019hégémonie idéologique, les masques tombent et les véritables élites, qui ne sont pas toujours celles que l\u2019on croit, se révèlent au grand jour.La panique les emporte.Habituées de régner sans partage sur l\u2019esprit général, tranquilles, silencieuses, elles se réveillent comme un bambin en pleine rage de dents et se mettent à hurler, rompant violemment leur souveraine quiétude par de stridents cris. 103 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Leurs arguments se mettent soudain à se désarticuler.Leurs propos à sentir les égouts.Leur amour vertueux de l\u2019Autre, de ce qui leur est étranger, de leurs adversaires se transforme en mépris et en désir de discréditer et de faire taire.On perçoit tout cela dans le court essai de Mark Fortier sur Mathieu Bock-Côté.Présentant d\u2019emblée son année à le lire comme un défi nécessairement pénible pour tout esprit en santé, l\u2019auteur bobo oscille entre les insultes (Bock-Côté est un ignorant, p.42), les affirmations fausses concernant sa pensée politique (Bock-Côté exulterait devant l\u2019élection de Bolsonaro, p.27), les déductions ridicules à son sujet (Bock-Côté serait un papiste, p.155).Il intercale tout cela de chapitres anecdotiques tantôt faisant l\u2019apologie des fillettes voilées (p.51-54), tantôt relatant négativement une rencontre avec Slavoj Zizek (p.61-67), tantôt crachant sur la mémoire de Lionel Groulx (p.152-154) prétendant que ce dernier était favorable à Franco, Salazar et Mussolini, \u2013 rien n\u2019est moins vrai.Une de ces digressions anecdotiques mérite toutefois que l\u2019on s\u2019y attarde.Racontant son enfance avec un oncle vétéran français nommé Henri (p.85-102), l\u2019auteur nous entraîne dans une histoire touchante, bien sentie et élégamment écrite.Une belle surprise dans un marécage autrement peu ragoutant.En guise de préambule à cet hommage à son oncle, Mark Fortier nous avertit que c\u2019est un texte de Mathieu Bock-Côté sur les abominations de la Grande Guerre qui lui a inspiré ce chapitre.On découvrira plus tard toute la saloperie dont est capable le cerveau enragé d\u2019un disciple du statu quo intellectuel pour délégitimer ses ennemis lorsque, quelques chapitres plus loin, on constatera que cet hommage n\u2019était pas gratuit et n\u2019avait en fait comme objectif que de se servir de la mémoire de son oncle pour assimiler la pensée de Bock-Côté à la montée du fascisme en Europe. 104 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Le livre de Mark Fortier est à plusieurs égards une insulte à l\u2019intelligence, mais, pire encore, un crachat hautain au visage de ceux, nombreux, qui lisent et apprécient les textes et les interventions médiatiques de Mathieu Bock-Côté et qui, plus largement, partagent en tout ou en partie ses constats, ses analyses et ses lectures de la situation politique et sociale qu\u2019est la nôtre.Fortier nous permet donc de voir précisément quelles sont les failles de cette gauche québécoise, ramollie intellectuellement par l\u2019absence d\u2019adversaires, habituée de s\u2019autoconcurrencer dans sa course effrénée vers la pureté idéologique et de plus en plus psychorigide dans ses convictions et ses obsessions.Le paysage intellectuel québécois est donc indubitablement en mutation.C\u2019est ce que nous apprennent les cris d\u2019orfraie poussés par la plume émoussée de Mark Fortier.Face à Mathieu Bock-Côté et à l\u2019émergence d\u2019une pensée conservatrice s\u2019opposant de manière frontale au dogme progressiste, les gardiens du temple perdent leur sang-froid.Le spectacle est à la fois affligeant et jouissif.C\u2019est bien là la seule raison valable de lire ce livre et encourager l\u2019éditeur qui a cru pertinent d\u2019encombrer les librairies du Québec de celui-ci.Pour l\u2019espoir que porte inconsciemment en elle sa petite œuvre, l\u2019espoir de voir les réels ennemis de l\u2019intelligence citoyenne s\u2019effondrer dans leurs propres déjections, remercions Mark Fortier.Il donne si bien l\u2019exemple ! q 105 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Primeur Mon octobre 70\u2019 « Mon adhésion au FLQ » Robert Comeau Extrait en primeur de l\u2019ouvrage de Robert Comeau à paraître le 11 mars 2020 Chapitre 3 Mon adhésion au FLQ 106 L\u2019Action nationale - Février 2020 Mon adhésion au FLQ Chapitre 3 de Mon Octobre 70.La crise et ses suites, par Robert Comeau avec Louis Gill, vlb éditeur, 2020 Mon premier contact avec un militant du FLQ a eu lieu à l\u2019automne 1969, dans mon bureau de l\u2019UQAM, durant ma première session d\u2019enseignement universitaire.Un étudiant à qui j\u2019avais enseigné au collège Sainte-Marie m\u2019a dit, après une brève entrée en matière, qu\u2019il avait beaucoup apprécié mon cours.Je me souvenais très bien de lui, car il était venu me remercier à la fin de mon cours, au printemps précé- dent, ce qui n\u2019était pas une pratique courante.Il m\u2019a ensuite demandé si j\u2019étais prêt à aider le FLQ.Plutôt étonné, je lui ai demandé à mon tour comment il souhaiterait que je le fasse.Par un soutien financier destiné à acquérir « du matériel », m\u2019a-t-il répondu.J\u2019étais flatté que ce militant d\u2019origine ouvrière me fasse suffisamment confiance pour solliciter mon appui à l\u2019action de militants engagés.Je n\u2019ai pas réfléchi longtemps et je lui ai dit de revenir le lendemain.Je n\u2019ai pas envisagé un instant les conséquences à long terme de mon acquiescement, ce que mon père m\u2019aurait sans doute reproché par une de ses formules préférées : « Plein de voiles, mais pas de gouvernail ! ».Au cours de l\u2019automne, comme la préparation de mes cours et mon implication au Cap Saint-Jacques1 me demandaient beaucoup de temps, ma participation aux autres activités a été plus modeste.Au printemps 1970, après la fin des cours, j\u2019ai revu l\u2019étu- 1 Le Cap Saint-Jacques était l\u2019un des comités d\u2019action politique réunis dans le Front d\u2019action politique des salariés de Montréal (FRAP), qui a mené la lutte contre le parti du maire Jean Drapeau en pleine crise d\u2019Octobre. 107 L\u2019Action nationale - Février 2020 diant en question qui m\u2019a présenté son meilleur ami, impliqué comme lui dans le FLQ.Puis, peu à peu, j\u2019ai connu leurs amis et leurs contacts sûrs.Un regroupement souple de réseaux informels Le FLQ auquel je me suis joint au printemps de 1970 était un regroupement souple de réseaux sans structures ni règles de fonctionnement centralisé, et n\u2019avait en conséquence ni représentant officiel ni porte-parole élu, et encore moins de chef.Il n\u2019y avait pas d\u2019adhésion formelle avec engagement à respecter des règles.Tout était implicite.Cela n\u2019a pas toujours été le cas dans l\u2019histoire du FLQ.À divers moments, il y a eu des propositions d\u2019un fonctionnement plus structuré, sur la base de cellules étanches chapeautées par un comité central.Ce fut le cas lors de la première vague du FLQ, en 1963, et de sa deuxième, celle du groupe Vallières- Gagnon, en 1966.C\u2019est le groupe Vallières-Gagnon qui est allé le plus loin dans la voie de la proposition d\u2019un fonctionnement se rapprochant du « centralisme démocratique » des organisations de type bolchevique.Il l\u2019a exposé en détail dans la revue L\u2019Avant-garde, créée en janvier 1966 comme « l\u2019organe officiel du Comité central du FLQ », une publication, précisait-il, qui s\u2019adressait « d\u2019abord aux cadres révolutionnaires [et se donnait pour but] surtout d\u2019assurer l\u2019unité de pensée et d\u2019action de tous les groupes et de toutes les unités ».L\u2019Avant-garde se voulait un organe d\u2019information, de formation et de diffusion, « mais seulement à l\u2019intention de personnes déjà dans l\u2019action et dont on est aussi sûr que de soi2 ».2 Tiré de Le FLQ : un projet révolutionnaire.Lettres et écrits felquistes (1963-1982).Textes rassemblés par Robert Comeau, Daniel Cooper et Pierre Vallières, Montréal, VLB éditeur, 1990, p.53. 108 L\u2019Action nationale - Février 2020 Dans un texte intitulé « Exposé sur les structures du mouvement », paru en mars 1966 dans le numéro 2 de L\u2019Avant-garde, Pierre Vallières, sous le pseudonyme de Jean-Claude Tétrault, a décrit la structure pyramidale que le FLQ devait en principe mettre sur pied, sous la responsabilité d\u2019un Comité central et d\u2019un exécutif élus « par un Congrès national réunissant périodiquement les principaux responsables nationaux et régionaux » de ses divers réseaux.Le Congrès avait aussi la responsabilité « de se prononcer sur une plate-forme politique ».Chaque militant était intégré dans une cellule, idéalement de trois personnes, sous la responsabilité d\u2019un « chef de groupe ».Il n\u2019est pas illusoire de penser que c\u2019est la référence à ce modèle pyramidal centralisé, que le SPVM ne pouvait pas ne pas connaître, qui a pu l\u2019amener à se fixer sur l\u2019idée selon laquelle le FLQ de 1970 était sous l\u2019emprise d\u2019un chef qu\u2019il fallait s\u2019évertuer à dépister, et à traquer assidûment après s\u2019être convaincu qu\u2019on l\u2019avait identifié.J\u2019y reviendrai.Dans le même texte, Vallières précisait : Les structures du FLQ ne sont pas des créations gratuites, elles sont commandées par les exigences concrètes de l\u2019efficacité, de la sécurité et de l\u2019intégration du peuple à la lutte [elles] ne forment pas une camisole de force et ne constituent pas un cadre préfabriqué pour l\u2019action.Elles ne tombent pas du ciel.Elles se font, se transforment, se développent et se perfectionnent à mesure que l\u2019action progresse, que le recrutement augmente, que les opérations s\u2019étendent.[Elles n\u2019ont pas pour fonction] d\u2019enrégimenter des hommes et d\u2019en faire des robots.[Elles visent au contraire à] permettre une toujours plus grande mesure de responsabilité et d\u2019autodétermination personnelles3.3 Ibid., p.81-82. 109 L\u2019Action nationale - Février 2020 Je ne suis pas en mesure de dire si la structure pyramidale décrite par Vallières a trouvé une application réelle à un moment ou à un autre de l\u2019histoire du FLQ.Personnellement, j\u2019en doute.Une chose est sûre en tout cas, le FLQ de 1970 n\u2019avait rien de cette structure-là.Un regroupement en cellules (Libération, Chénier et Viger), sans direction centrale et sans « chefs de groupe » désignés comme tels, s\u2019est constitué dans le cadre des événements d\u2019Octobre, ce qui n\u2019exclut pas qu\u2019un militant en particulier ait pu exercer une influence déterminante au sein d\u2019une cellule.Ce fut certainement le cas de Jacques Lanctôt dans la cellule Libération et de Paul Rose dans la cellule Chénier.Ce sont d\u2019ailleurs les divergences des orientations stratégiques quant à l\u2019urgence de passer à l\u2019action et les tensions entre Lanctôt et Rose à l\u2019intérieur du groupe Lanctôt-Rose, fondé en 1969, qui ont mené à une scission du groupe au début de septembre 1970 lors d\u2019une réunion d\u2019une dizaine de membres du FLQ dans la maison de la rue Armstrong, à Saint-Hubert où le ministre Pierre Laporte allait être séquestré en octobre et à la création des cellules Libération et Chénier4.La cellule Viger, dont je faisais partie et dont la composition élargie a pu atteindre une douzaine de militants, ne tenait pas de réunions auxquelles tous ses membres auraient été tenus de participer.Tel ou tel membre du groupe accomplissait des tâches en fonction des besoins, des circonstances et de ses disponibilités.En ce qui me concerne, j\u2019ai rédigé ou retranscrit quatre communiqués du FLQ, dont j\u2019ai aussi assuré la livraison dans les médias, en liaison indirecte avec les cellules Libération et Chénier dont je n\u2019ai jamais vu les membres et dont j\u2019ignorais où ils étaient cachés.4 Voir Jacques Cossette-Trudel, « L\u2019histoire séquestrée », dans Octobre 1970 : Le Québec en otage, Liberté, vol.32, no 5, octobre 1990, p.35-36, et Louis Fournier, FLQ.Histoire d\u2019un mouvement clandestin, Lanctôt Éditeur, 1998, p.285-286. 110 L\u2019Action nationale - Février 2020 On a aussi vu naître, dans les mois qui ont suivi la crise d\u2019Octobre, entre le début de 1971 et la fin de 1972, une pléiade de fausses cellules qui étaient de pures créations de Carole Devault, la taupe de la section antiterrorisme du Service de police de la Ville de Montréal infiltrée dans la cellule Viger, et de son contrôleur, Julien Giguère.Nous y reviendrons.J\u2019étais entouré de jeunes à peine moins âgés que moi (j\u2019avais 25 ans), qui rêvaient de passer à l\u2019action pour changer la société sans avoir développé de projets précis ou de long terme.Tous avaient en eux un vif désir d\u2019en finir avec les esprits rétrogrades et antisyndicaux et avec le système qui générait l\u2019enrichissement des exploiteurs et l\u2019appauvrissement des travailleurs.Ils militaient tous, dans des comités de citoyens, dans des syndicats, ou au Mouvement de libération du taxi où ils avaient connu Jacques Lanctôt ou Marc Carbonneau.Un autre étudiait en droit.Nous avions tous l\u2019expérience des manifestations.Certains en gardaient des marques, ayant reçu des plombs dans le dos ou dans les jambes lors de la très violente manifestation de la Murray Hill à Montréal le 7 octobre 1969.Beaucoup étaient passés par l\u2019UQAM où, depuis son ouverture en septembre 1969, une véritable révolution culturelle avait cours en sciences humaines.Le Front de libération populaire (FLP)5 et 5 Le FLP était l\u2019un des deux regroupements de gauche issus de la dissolution du RIN en 1968, l\u2019autre étant le Comité Indépendance- Socialisme (CIS).Le FLP a d\u2019abord été dirigé par Andrée Feretti, puis par le chargé de cours en science politique de l\u2019Université McGill Stanley Gray, qui a été très actif dans l\u2019organisation de l\u2019opération McGill français avec le felquiste François Mario Bachand ; cette manifestation a réuni 15 000 personnes le 28 mars 1969 à Montréal.Le CIS, de tendance marxiste, était en lien avec des militants de Parti Pris.Il comportait une aile intellectuelle et une aile activiste, dont faisait partie François Mario Bachand.Il ne faut pas confondre le Front de libération populaire (FLP) avec le Mouvement de libération 111 L\u2019Action nationale - Février 2020 le Mouvement syndical politique (MSP)6 organisaient beaucoup de manifestations, et leurs idées rejoignaient celles du FLQ.Notre groupe s\u2019agrandissait avec l\u2019arrivée de connaissances, d\u2019amis sûrs, sans enquête ou décision d\u2019une direction centrale.Nous étions bien loin de ce que j\u2019avais imaginé.Il n\u2019y avait pas de congrès ou de réunions formelles pour prendre des décisions et des votes sur des projets ou des textes.Nous nous rencontrions dans les bars, à des terrasses, ou dans des parcs, le plus discrètement possible et en petits groupes.Nos mesures de sécurité étaient minimales, et je dirais aujourd\u2019hui qu\u2019elles étaient dérisoires.À la fin d\u2019une rencontre, nous résumions le consensus et les actions à mener ; nous fixions le jour et l\u2019heure du prochain rendez-vous pour éviter de nous convoquer par téléphone.Dans les cas urgents, nous utilisions les téléphones publics.J\u2019écrivais le moins possible.Je n\u2019ai rien noté de cette époque dans mes carnets de notes et mes agendas.En très petits groupes de trois ou quatre, nous discutions de la pertinence des actions mises sur la table, des risques, de leur faisabilité, des ressources néces- populaire (MLP), né en 1965 de la jonction de divers groupes indépendantistes dont les principaux sont Parti Pris et Révolution québécoise.Pierre Vallières a été le premier permanent du MLP, dont la ligne d\u2019action était celle de la réalisation de l\u2019indépendance sous l\u2019impulsion des travailleurs, en rupture avec la ligne de l\u2019appui tactique, dans une première étape, à la bourgeoisie nationale francophone que défendait jusqu\u2019alors Parti Pris.6 Le MSP était un noyau d\u2019étudiants radicaux issu de l\u2019Union générale des étudiants du Québec (UGEQ) avec l\u2019appui du FLP et du CIS.Il s\u2019est développé dans la mouvance de la contestation étudiante, qui a culminé en France avec les événements de mai 1968 et, aux États- Unis, avec l\u2019apogée de la mobilisation du mouvement Students for a Democratic Society. 112 L\u2019Action nationale - Février 2020 saires, des modalités et des personnes disponibles et désireuses d\u2019y participer.Cela exigeait souvent la surveillance prolongée des lieux visés avant l\u2019intervention.Personne ne commandait ces opérations.Le climat des rencontres était toujours assez joyeux.Nous préférions l\u2019action aux longs palabres théoriques, rappelant le mot d\u2019ordre du Che : « El deber de todo revolucionario es hacer la revolución7 ! ».Nous nous moquions des déclarations de politiciens qui croyaient venir à bout du Front en achetant des délateurs.Nous sous-estimions les moyens dont disposaient les forces policières, même si nous parlions beaucoup des mesures de sécurité.Certains, plus sérieux ou disciplinés dans leur engagement révolutionnaire, ne prenaient pas d\u2019alcool.Ils n\u2019étaient pas représentatifs du groupe à cet égard.Au fond, j\u2019ai commencé à m\u2019impliquer avec ce groupe de façon graduelle, sans adhésion officielle au FLQ.Je n\u2019ai pas adhéré à une cellule en particulier.C\u2019est venu plus tard.J\u2019étais tombé à la bonne place au bon moment dans un milieu qui partageait le même idéal que moi et le même besoin d\u2019agir pour nous débarrasser d\u2019un régime que nous jugions corrompu, injuste, antidémocratique et répressif à l\u2019égard des indépendantistes et des progressistes.L\u2019offensive du printemps 1970 Pendant la campagne électorale d\u2019avril 1970, les libéraux de Robert Bourassa et l\u2019Union nationale de Jean-Jacques Bertrand avaient tenté d\u2019associer le PQ au FLQ dans une authentique campagne de peur fédéraliste.Aux élections du 29 avril, le Parti libéral a été élu 7 « Le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution ». 113 L\u2019Action nationale - Février 2020 avec 44 % des voix et le PQ n\u2019a fait élire que 7 députés, même s\u2019il avait obtenu 23 % des suffrages.Il apparaissait clair pour nous que la voie électorale ne permettrait jamais à une formation indépendantiste de gagner.La réaction ne se fit pas attendre.Dès le 7 mai, une série d\u2019attentats à la bombe commença et dura tout l\u2019été.Le FLQ voulait faire libérer tous les prisonniers politiques qui lui semblaient n\u2019avoir commis qu\u2019un seul crime, celui d\u2019avoir voulu libérer leur patrie.Je me souviens des sept bombes du 31 mai à Westmount.Le FLQ avait visé des résidences de riches hommes d\u2019affaires anglophones et un immeuble de la Financial Collection Agency, alors que Québec-Presse dénonçait les moyens d\u2019extorsion et les taux d\u2019intérêt exorbitants des compagnies de finance qui volaient les plus pauvres écrasés par les dettes.Ces gestes avaient amené le ministre de la Justice, Jérôme Choquette, à offrir une prime de 50 000 dollars aux éventuels délateurs, soit près de 350 000 dollars en dollars d\u2019aujourd\u2019hui.À l\u2019été, j\u2019ai appris que le groupe de Paul Rose préparait une opération d\u2019envergure de son côté, tout comme le groupe de Jacques Lanctôt.À la fin de l\u2019été, on nous a dit de cesser nos activités, de nous faire discrets, car il ne fallait pas nuire à l\u2019offensive d\u2019automne qui se préparait.Ni Jacques Lanctôt ni Paul Rose n\u2019avaient recruté les membres du groupe avec lequel j\u2019allais participer à des actions.Je ne savais pas qui, des camarades avec qui j\u2019étais en contact, communiquait avec Lanctôt, à part Nigel Hamer.J\u2019étais un peu à la marge, centré sur mon travail d\u2019enseignant.Pour les militants, cela représentait peut-être un avantage : je n\u2019avais jamais été arrêté, je n\u2019avais pas été impliqué dans des actions violentes et je n\u2019étais pas allé à la 114 L\u2019Action nationale - Février 2020 Maison du pêcheur à Percé, en 19698.Assez naïvement, je me croyais moins surveillé que les autres.Je n\u2019étais pas dans la clandestinité et je voyais toujours beaucoup d\u2019étudiants à mon bureau, qui n\u2019avaient aucun lien avec le Front.Malgré les apparences, je n\u2019avais pas de contacts non plus avec le groupe de Robert Hudon, ancien militant de l\u2019Armée de libération du Québec en 1963- 1964.Au début de l\u2019UQAM, en 1969, quelqu\u2019un du registrariat m\u2019avait proposé d\u2019aller présenter les programmes d\u2019études à des prisonniers pour les inciter à venir étudier à l\u2019université en demandant des permissions.Dans l\u2019exécution de ce mandat, j\u2019ai fréquenté la prison de Cowansville où j\u2019ai rencontré Robert Hudon qui y était incarcéré.J\u2019ai discuté avec lui, mais sans connaître ses intentions quant au FLQ.Hudon a par la suite obtenu la permission de suivre un de mes cours d\u2019histoire.Or un jour, en classe à la pause, quelqu\u2019un est venu me trouver, tournant le dos aux étudiants.S\u2019étant identifié comme policier, il m\u2019a demandé : « où est Robert Hudon ?».J\u2019ai répondu que je n\u2019en avais aucune idée, ce qui était vrai.J\u2019en ai déduit qu\u2019un policier en civil assistait à mon cours, sans doute pour surveiller Hudon.Je dois préciser qu\u2019avant comme durant la crise d\u2019Octobre qui était sur le point d\u2019éclater, je connaissais à peine Jacques Lanctôt.Même si je l\u2019avais rencontré à quelques reprises, je n\u2019étais pas dans son cercle rapproché.Je pense que c\u2019est à la fin de l\u2019été 1970 qu\u2019il y a eu une grande réunion au parc des Voltigeurs, à 8 Lieu de rassemblement ayant pour but de promouvoir l\u2019indépendance du Québec, fondé par les frères Rose et Francis Simard, qui a attiré de nombreux jeunes venus de partout au Québec.Un film, réalisé par Alain Chartrand, en a été produit en 2012. 115 L\u2019Action nationale - Février 2020 Drummondville, mais je ne me souviens plus de qui était présent à ce pique-nique de militants du FLQ.Je ne connaissais pas non plus le groupe de la Rive-Sud qui allait enlever le ministre Laporte.Ce n\u2019est qu\u2019en 1982 que j\u2019ai rencontré Francis Simard pour la première fois.Après sa sortie de prison, il s\u2019était inscrit à mon cours sur l\u2019histoire du mouvement ouvrier québécois et canadien.J\u2019ai entretenu dès lors une amitié serrée avec lui, qui a duré jusqu\u2019à sa mort, le 10 janvier 2015.Je n\u2019ai jamais rencontré Jacques Rose ni Bernard Lortie et je n\u2019ai connu Paul Rose qu\u2019un an avant son décès en 2013 alors qu\u2019il sollicitait mon aide pour la publication de ses écrits déposés chez Victor Lévy-Beaulieu qui tardait à les publier.Au printemps 1970, je n\u2019ai pas eu l\u2019impression de me joindre à une grande organisation.Je pensais plutôt travailler avec un petit groupe, sans grands moyens.Je n\u2019ai jamais eu de contact avec les autres réseaux.Avant d\u2019y adhérer, j\u2019imaginais que le FLQ était un mouvement bien structuré avec une direction, des cellules, un comité central, un peu comme un parti communiste.Rien de tout cela ne correspondait à la réalité.J\u2019ai assez vite compris que tout le monde avait intérêt à faire paraître le FLQ comme étant plus puissant qu\u2019il ne l\u2019était.Les militants, bien sûr, mais le gouvernement aussi trouvait son intérêt à exagérer la menace pour justifier sa répression.Surtout, il fallait se donner des moyens, acquérir du matériel, louer des espaces, procéder à des vols de banques \u2013 que nous appelions des « expropriations » \u2013, acquérir de la dynamite (le gouvernement a rapidement resserré la loi pour rendre l\u2019accès à la dynamite plus difficile sur les chantiers de construction). 116 L\u2019Action nationale - Février 2020 Quand Charles Gagnon est sorti de prison en février 1970, il a dit que le FLQ avait accompli une tâche énorme et que, sans lui, le Parti québécois n\u2019aurait jamais vu le jour.Il ajoutait que, comme le PQ ne ferait jamais la révolution, le FLQ restait indispensable et qu\u2019il était plus fort que jamais pour mener la lutte de l\u2019indépendance qui était pour lui fondamentalement une lutte anti-impérialiste9.J\u2019ai pu échanger à quelques reprises avec Gagnon.Sans connaître la nature du travail qu\u2019il faisait, je connaissais le type d\u2019organisation qu\u2019il préconisait alors.En juin 1966, dans L\u2019avant-garde, « l\u2019organe du Comité central du FLQ », il avait produit un texte ayant pour titre : « Violence, clandestinité et révolution10 ».Je n\u2019ai lu ce texte que plus de vingt ans plus tard, en préparant, en collaboration avec Pierre Vallières et Daniel Cooper, le recueil FLQ : un projet révolutionnaire.Lettres et écrits felquistes (1963-1982) dans lequel nous l\u2019avons inclus11.À sa demande alors qu\u2019il était sur le point de mourir, je l\u2019ai également inclus dans le premier des trois tomes de ses Écrits politiques12, intitulé Feu sur l\u2019Amérique.Le 26 mai 1970, quand Pierre Vallières est sorti de prison après plus de trois ans et demi de détention, il a réaffirmé son appartenance au FLQ.Comme Charles Gagnon l\u2019avait fait, il a déclaré que l\u2019action 9 Voir Charles Gagnon « Le PQ ne peut promouvoir les intérêts des travailleurs », réponse à L\u2019urgence de choisir, de Pierre Vallières, parue dans Le Devoir des 5 et 6 janvier 1972.Ce texte est reproduit dans Charles Gagnon, Feu sur l\u2019Amérique.Écrits politiques, Vol.I, op.cit., p.185-199.10 Cahier no 4, p.3-14.11 Op.cit., p.101-120.12 Op.cit., p.11-30. 117 L\u2019Action nationale - Février 2020 révolutionnaire ne se résume pas à poser des bombes et qu\u2019il ne croyait pas au terrorisme individuel, mais qu\u2019il soutenait la violence révolutionnaire intégrée dans une stratégie précise, dans un large front de libération nationale.Un triste moment de l\u2019offensive du printemps 1970 fut la mort de Jeanne d\u2019Arc Saint-Germain, une employée du ministère de la Défense, dans l\u2019attentat à la bombe du 24 juin contre son quartier général à Ottawa.Cette mort posa pour moi avec acuité la question de la légitimité de la violence.Personne ne voulait s\u2019en prendre à des innocents.Il y avait déjà eu, le 5 mai 1966, la mort de Thérèse Morin, employée de l\u2019usine de chaussures La Grenade, et celle du jeune militant du FLQ Jean Corbo, tué dans l\u2019explosion de la bombe qu\u2019il tentait de poser à l\u2019usine de la Dominion Textile dans le quartier Saint-Henri de Montréal le 14 juillet de la même année.Je n\u2019en discutais pas dans mes échanges avec le groupe.Je gardais mes interrogations pour moi.Je relisais alors L\u2019homme révolté et j\u2019étais préoccupé par cette phrase de Camus : « Un but qui a besoin de moyens injustes n\u2019est pas un but juste.» Mais les textes de Fanon et de Sartre me semblaient justifier mon choix d\u2019une violence révolutionnaire répondant à la violence du système, tout comme cette phrase, extraite du numéro de novembre 1963 de Parti Pris : « La seule morale qui tienne se fonde dans la réalité de la lutte révolutionnaire : est moral ce qui contribue à notre libération13.» 13 Parti pris, vol.1, no 2, novembre 1963, p.2-3. 118 L\u2019Action nationale - Février 2020 Une adhésion progressive On m\u2019a souvent demandé de dire comment j\u2019avais adhéré aux idées du FLQ.J\u2019ai toujours trouvé difficile de répondre à cette question, parce que les choses se sont faites progressivement.Je m\u2019y intéressais depuis longtemps.Déjà, en 1963, je découpais les articles de journaux en lien avec les divers réseaux du FLQ.Quand j\u2019ai commencé à appuyer financièrement des camarades du Front, puis à prêter ma plume ou mon auto et à participer à mes premières actions subversives pour le FLQ au printemps 1970, comme des vols de dynamite, il y avait un bon moment que j\u2019admirais le courage et la détermination des partisans qui avaient osé passer à l\u2019action.Je connaissais bien l\u2019histoire du FLQ et j\u2019admirais particulièrement le courage de Charles Gagnon et de Pierre Vallières.Pour moi, le FLQ apparaissait comme une étape vers une organisation plus importante.Un peu comme l\u2019avait formulé Pierre-Paul Geoffroy dans une lettre de prison de 1970 : « Nous sommes en fait l\u2019amorce d\u2019une plus grosse amorce qui, elle, fera sauter la dynamite14.» Je cherchais aussi à me prouver qu\u2019on pouvait être à la fois marxiste et militant du FLQ.Il me semblait important de démontrer que notre action qualifiée de « terroriste » s\u2019enracinait plutôt dans le marxisme.Je cherchais une analyse politique pour fonder mon intuition que nous avions raison de nous révolter.Je reprenais la pensée de Gagnon, qui estimait que le FLQ, redéfini comme une organisation d\u2019avant- garde pour les travailleurs, était indispensable.Il disait 14 Un extrait de cette lettre est reproduit dans la préface de FLQ : un projet révolutionnaire, p.9. 119 L\u2019Action nationale - Février 2020 que « le rôle du FLQ consist[ait] à appuyer les revendications des comités populaires, revendications qui entraîner[aient] un durcissement du pouvoir et, conséquemment, une prise de conscience chez les travailleurs de leur existence en tant que classe exploitée ».Gagnon rappelait la nécessité de la clandestinité et de l\u2019alliance avec les autres mouvements latino-américains et afro-américains pour renverser l\u2019empire capitaliste américain.Tout cela me laissait croire à la nécessité d\u2019accéder à un niveau d\u2019organisation beaucoup plus développé.À partir de ce constat, je ne voyais pas de conflit entre travailler au Cap Saint-Jacques pour la création d\u2019un parti et agir simultanément au sein du FLQ pour la libération nationale.Je cherchais donc à concilier marxisme et action terroriste.Mais les universitaires marxistes que j\u2019avais rencontrés pour leur demander si cette forme d\u2019action était compatible avec notre lutte de libération m\u2019ont tous rapidement répondu, citations savantes à l\u2019appui, que le marxisme l\u2019excluait totalement pour un pays comme le Canada.Je demeurais sceptique, à la lumière de ce qui se passait en Amérique latine.En août 1970, lors d\u2019une Journée internationale de solidarité avec les prisonniers politiques tenue à Montréal à laquelle participaient des représentants du Front national de libération du Vietnam, de la résistance palestinienne, des Black Panthers et de divers mouvements de libération latino-américains, le discours de clôture a été prononcé par Pierre Vallières.Il a déclaré que la meilleure façon de prouver notre solidarité avec les camarades incarcérés du FLQ était de poursuivre leur action révolutionnaire jusqu\u2019à la victoire finale, « pendant quarante ans, s\u2019il le faut ». 120 L\u2019Action nationale - Février 2020 De son côté, Charles Gagnon déclarait en septembre, lors d\u2019une conférence à Vancouver, qu\u2019« un processus révolutionnaire était en cours au Québec » et qu\u2019on s\u2019acheminait vers « une confrontation prochaine ».Gagnon était alors présenté par certains médias comme le « président du FLQ ».Il venait pourtant de fonder en août, avec d\u2019anciens militants du Comité Vallières-Gagnon, une nouvelle organisation désignée comme les « Partisans du Québec libre » dont l\u2019objectif était de combattre pour « un Québec indépendant et socialiste » et pour la « révolution québécoise » et d\u2019amorcer à cette fin un processus d\u2019unification des forces progressistes.Indépendamment de Vallières et de Gagnon et de son nouveau groupe, se préparait au sein du FLQ ce qui allait devenir « les événements d\u2019Octobre ».Ne sous-estimant en rien le mouvement, le président du Parti québécois, René Lévesque, s\u2019était clairement exprimé sur le sujet dans une entrevue diffusée le 22 août par la Canadian Press.À la question : « Est-ce que l\u2019indépendance du Québec peut vraiment se réaliser démocratiquement ?», il avait répondu : Il est possible qu\u2019éventuellement la réponse soit non.C\u2019est possible, mais nous ne pouvons pas accepter ça.Je pense que la dernière chance démocratique sera la prochaine élection.Et si on assiste à la même manipulation des élections [\u2026], alors il est évident que la minorité consciente aura la tentation presque irrésistible de foutre en l\u2019air (« blow up ») le système.Mais je crois honnêtement qu\u2019il y a encore une chance15.Force est de constater que ses espoirs auront été déçus.15 Cité par Louis Fournier, op.cit., p.281. 121 Recensions Serge Cantin La distance et la mémoire.Essai d\u2019interprétation de l\u2019œuvre de Fernand Dumont Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2019, 426 pages Qui lit encore Fernand Dumont ?Quelle est donc cette prose, pas tout à fait philosophique et pas tout à fait sociologique non plus, qui s\u2019énonce souvent au « je » et entremêle réflexion théorique, analyses de la société québécoise et expériences vécues par l\u2019auteur ?D\u2019un abord difficile, la prose dumontienne, en outre, ne sent-elle pas le soufre : « culture », « nation », « mémoire », etc., n\u2019a-t-on pas affaire là à un auteur que l\u2019air du temps enjoint de considérer avec suspicion voire de tenir à distance ?Serge Cantin, lui, lit encore Fernand Dumont.Il n\u2019a, en fait, jamais cessé de le lire depuis un séminaire que, jeune étudiant en philosophie, il a suivi avec l\u2019auteur du Lieu de l\u2019homme.Certes, le propos de Dumont ne se laissait pas saisir aisément \u2013 mais Cantin a alors eu l\u2019intuition qu\u2019il avait affaire non seulement à des propositions intrigantes ou pertinentes, mais à rien de moins qu\u2019une œuvre en cours d\u2019élaboration.Une œuvre, c\u2019est-à-dire une interrogation sans cesse relancée, qui tourne, en spirale, autour d\u2019un objet qui ne se laisse approcher que d\u2019une pluralité de perspectives, tout en semblant refuser de livrer tous ses secrets à qui l\u2019approche. 122 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Mais serait-ce trop dire que Serge Cantin a alors découvert, plus encore qu\u2019une œuvre, un maître ?Un (bon) maître ne se donne pas des disciples pour les conserver ; au contraire, il les élève pour qu\u2019ils puissent se risquer à penser par eux-mêmes.Il peut alors arriver un moment où le disciple émancipé entend dire tout ce qu\u2019il doit à son maître.Mais proposant une interprétation de l\u2019œuvre du maître, se manifeste alors ce phénomène étrange : on ne sait, lisant l\u2019ouvrage qui en résulte, ce qui appartient en propre à l\u2019un et à l\u2019autre, tellement les proses du maître et du disciple émancipé s\u2019entrelacent, comme si elles ne formaient qu\u2019un seul tissu.Comme le relève Jacques Beauchemin dans sa préface, l\u2019œuvre de Fernand Dumont paraît au lecteur attentif d\u2019une « extraordinaire cohérence ».Partout, un même style, inimitable : une signature propre en somme.Cette signature, Serge Cantin la fait ressortir \u2013 mais de telle façon qu\u2019il lui confère, opérant une sorte de « libération » du texte dumontien, rien de moins qu\u2019un surplus de sens, me semble-t-il.Osons l\u2019écrire : après cet ouvrage de Serge Cantin, nul ne pourra plus lire Fernand Dumont comme avant ; lisant Dumont, on aura l\u2019interprétation de Cantin en tête, non certes pour toujours la confirmer, mais pour se mesurer à elle.Quelle est donc, en substance, cette interprétation ?Tout part, suivant Serge Cantin, d\u2019une impasse, qu\u2019il convient de surmonter.En en traçant les paramètres, Serge Cantin schématise assurément \u2013 mais pas au point d\u2019être injuste, me semble-t-il.On a, d\u2019un côté une manière d\u2019approcher l\u2019œuvre de Dumont qui insiste sur ses « intentions fondamentales » (J.-P.Warren), lesquelles seraient très tôt formulées.Dumont serait l\u2019auteur d\u2019une œuvre née d\u2019une expérience singulière, celle du déchirement de qui constate 123 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 que s\u2019intéressant aux choses de l\u2019esprit, il s\u2019éloigne d\u2019un milieu d\u2019origine modeste avec lequel il peut de moins en moins communiquer.Son œuvre serait une longue méditation sur cette expérience, jamais dépassée.À l\u2019inverse, on a opposé à cette lecture que Dumont était le penseur de l\u2019universel, que les concepts qu\u2019il avait élaborés n\u2019avaient d\u2019autre sens que de dépasser l\u2019expérience singulière thématisée comme émigration.En somme, ou bien Dumont est l\u2019homme de l\u2019expérience vécue, par définition singulière, ou bien il est l\u2019homme de l\u2019universel, qui cherche à s\u2019élever par-delà le singulier.Fausse logique du « ou bien\u2026 ou bien » diagnostiquait déjà Hegel \u2013 dont la philosophie, quoiqu\u2019elle ne soit évoquée explicitement qu\u2019à une ou deux reprises, hante tout l\u2019ouvrage de Serge Cantin.Dumont n\u2019est pas le penseur du singulier contre l\u2019universel \u2013 ou de l\u2019universel contre le singulier.Toute sa pensée, au contraire, est la mise en œuvre d\u2019une « dialectique » entre ces deux pôles que seule la pensée abstraite oppose : on ne peut en rester à une image de la pensée comme expression d\u2019une expérience singulière qu\u2019en faisant abstraction de l\u2019universel, et à une image de la pensée de la pensée comme expression de l\u2019universel coupé de la singularité qu\u2019en faisant abstraction de l\u2019expérience singulière qui est son socle.La pensée abstraite est une pensée appauvrie.C\u2019est cette dialectique entre le singulier et l\u2019universel qui est disposée au cœur de l\u2019œuvre de Fernand Dumont : la « culture première » renvoie à l\u2019expérience vécue, ce sont les mœurs, les traditions, les coutumes, etc., qui sont le plus souvent irréfléchies ; la « culture seconde » (les arts, la littérature, les sciences de l\u2019homme, les idéologies) renvoie à l\u2019exercice de la réflexivité.Tout l\u2019enjeu est de penser le rapport établi entre elles : on peut concevoir que la culture seconde admet son « enracinement » dans la culture première, ce qui 124 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 veut dire qu\u2019elle cherche à la réfléchir sans rompre radicalement avec elle.Au sens hégélien, il s\u2019agit tout à la fois de surmonter, mais en conservant le noyau matriciel de ce qui a été surmonté (c\u2019est le sens de l\u2019aufhebung).Mais on peut aussi concevoir que la culture seconde ou la réflexivité ne se conquiert que contre la culture première, qu\u2019en en faisant abstraction.C\u2019est une tendance de la culture moderne depuis Descartes que de valoriser le « déracinement » : pour penser, il faudrait commencer par douter de tout ce que l\u2019on a reçu (congédier la culture première), la réalité indubitable étant celle du sujet pensant, qui n\u2019a de sens qu\u2019en niant son enracinement primordial.Ces considérations n\u2019ont rien d\u2019abstrait pour Dumont.Elles s\u2019arriment plutôt à la société québécoise : après avoir voulu se fonder sur une culture seconde qui n\u2019avait d\u2019autre sens que de figer la culture première, catholique et française, cette société n\u2019a-t-elle pas voulu, à partir de 1960, rompre radicalement avec la « survivance », aboutissant par là à une fondation étayée sur une culture seconde abstraite, sans rapport aucun avec l\u2019expérience passée et donc supposée universelle ?Avec le risque, selon Dumont, d\u2019une perpétuation sous de nouveaux dehors de la survivance dont témoigne la séparation persistante entre la culture et la politique, la première étant présumée suffire à assurer le salut de la société québécoise.La dialectique est un « pari », garanti par rien.Ce pari, pour Fernand Dumont, a été dès son commencement celui du christianisme.Quel est le sens de l\u2019Incarnation, sinon d\u2019indiquer le bien-fondé d\u2019une participation au monde profane, mais pour l\u2019arrimer, en le transfigurant, à une dimension qui le transcende ?Le drame de l\u2019Église catholique a été l\u2019impossibilité pour elle de s\u2019en tenir au dialogue entre l\u2019expérience première, vécue, et l\u2019institution censée dire son sens, la seconde étouffant la première. 125 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 La situation du Québec contemporain n\u2019est donc pas exceptionnelle : tout au contraire, le Québec participe d\u2019un drame historique, selon lequel la société occidentale, héritière de la chrétienté, est aux prises avec un legs qui valorise une culture seconde, abstraite, censée gouverner l\u2019expérience première du monde.Un legs, autrement dit, qui indique sinon que la dialectique est un échec, du moins qu\u2019elle est susceptible de connaître des « aventures » (Merleau-Ponty).Gilles Labelle Professeur à l\u2019École d\u2019études politiques Université d\u2019Ottawa 126 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Pierre Mouterde Les impasses de la rectitude politique Montréal, Les Éditions Varia, 2019, 167 pages Longtemps l\u2019auteur a éprouvé des sentiments contradictoires devant la rectitude morale et politique.D\u2019une part, l\u2019obligation venue des campus étatsuniens, qui conduit les interlocuteurs à dire les choses par métaphore et à adopter une posture morale, l\u2019importunait.D\u2019autre part, dans la tendance à dénoncer le mal-fondé du phénomène, il voyait la marque distinctive des droites, qui en faisaient le vecteur de leur défense de la liberté d\u2019expression.Il a décidé de s\u2019engager dans l\u2019analyse de la bien- pensance actuelle quand il a constaté qu\u2019elle dominait une partie de la gauche et minait de l\u2019intérieur ses projets de transformation sociale.En effet, à l\u2019examen des mots et des discours, il est légitime de demander « si la gauche \u2013 tout au moins ses courants hégémoniques \u2013 n\u2019est pas en train de perdre quelque chose de son sens critique premier, voire de son élan subversif et révolutionnaire des origines » (p.14).Cet appel à la vigueur de l\u2019esprit critique n\u2019écarte pas l\u2019importance des mots.Sur ce plan, l\u2019auteur abonderait dans le sens d\u2019un autre philosophe, Alain Deneault, puisque ce dernier entend redonner, aux mots, leur richesse sémantique.Quand il s\u2019agit de faire société, les mots, que l\u2019on cherche à définir en philosophie et en littérature, sont fondamentaux.Ainsi, l\u2019étymologie et la signification d\u2019un concept plurivoque comme « économie » montrent qu\u2019il faut l\u2019associer au mot « écologie » ; de là, le titre du court essai (L\u2019économie de la nature, 2019), où le philosophe Deneault s\u2019emploie à lui redonner ses droits pour subvertir les fondements du savoir afin de mieux appréhender le réel. 127 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Pour sa part, Pierre Mouterde attire notre attention sur une attitude opposée à celle que nous avons quand, tel Alain Deneault, nous visons à connaître la fonction décisive des mots pour mieux expliquer, comprendre et transformer les conditions de notre vie contemporaine.Accepter les injonctions de la rectitude politique, cela veut dire se soucier uniquement de « l\u2019impression que l\u2019on donne » par les mots que l\u2019on choisit.Car ce qui compte dans cette démarche \u2013 « pensez aux politiciens qui sont passés maîtres dans l\u2019art de l\u2019utiliser \u2013 c\u2019est toujours finir par se dire au- dedans de soi-même : \u201cJe n\u2019ai pas dit un mot de trop, les apparences sont sauves\u201d ; la rectitude politique, c\u2019est toujours, qu\u2019on le veuille ou non, le culte des apparences et la moralité mise étroitement à son service » (p.20).Or, pour résoudre un problème, il ne suffit pas de participer à une opération de camouflage en donnant, aux éléments de la situation, un nom nouveau.Changer un mot pour le rendre moralement acceptable, de fait, cela ne modifie en rien une situation et ne permet certes pas de régler un problème complexe.Comme le faisait remarquer un membre du personnel d\u2019un hôpital de la ville lors du récent lancement de l\u2019ouvrage à Montréal : le fait que la Direction exige du personnel l\u2019emploi de termes exprimant le respect envers les patients n\u2019améliore pas du tout leur réalité difficile, quel que soit leur âge.Car pour pallier les carences des diverses institutions, il s\u2019agit de changer non seulement les mots, mais aussi les choses\u2026 Le mot n\u2019est pas la chose, et à l\u2019oublier, la rectitude politique finit toujours par se cantonner à la superficie des phénomènes, par s\u2019enfermer dans des logiques de l\u2019immédiat et de ce qu\u2019on appelle le présentisme, cette manière d\u2019appréhender « le temps présent » en le déliant de tout héritage passé et de tout projet pour l\u2019avenir.Or, en politique, le temps long 128 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 est décisif, puisque c\u2019est à travers lui que l\u2019on peut penser faire advenir dans le réel du temps et de l\u2019histoire les transformations économiques ou sociales désirées (p.35-37).En somme, la dimension critique s\u2019impose dès l\u2019amorce du livre.L\u2019auteur relate le chemin difficile qui l\u2019y a conduit et il expose, avec justesse, sa critique, du point de vue de la gauche populaire.Car l\u2019affaire est plus pernicieuse qu\u2019il n\u2019y paraît.L\u2019inquiétude des militants de gauche vis-à-vis de la mise en cause des droits collectifs, héritage par excellence de leur philosophie politique, aide à comprendre les ravages du bien-penser convenu : avec lui, c\u2019est toute la dimension collective des luttes politiques qui se dégrade.La politique n\u2019est plus [\u2026] cette forme à travers laquelle s\u2019exprime la souveraineté d\u2019un peuple en marche ou encore les volontés grandissantes des classes populaires ou subalternes.Elle est de plus en plus ce mode de gestion technocratique de populations dont on cherche [\u2026] à transmuer le statut revendiqué de peuples et de citoyens en celui de serviles consommateurs (p.34).En effet, en imaginant la république d\u2019un Québec souverain, nous constatons, nous, de gauche, que nos pratiques politiques ne reflètent plus notre combat pour arriver à façonner le monde dans lequel nous vivons.Après la chute du mur de Berlin, nous fûmes nombreux à nous inquiéter de la réduction des alternatives sociopolitiques face au déploiement néolibéral.Désormais, il faut réfléchir sur ceci également : sommes-nous pris « dans les rets de la rectitude politique » ?Tendons-nous « à faire l\u2019impasse sur tout le reste » ?« D\u2019abord sur la profondeur de la société elle-même, la complexité des mécanismes de domination, [\u2026] l\u2019intrication des facteurs structuraux en cause : économiques, sociaux, politiques, culturels » et autres (p.34) ? 129 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 La politique, la société, l\u2019égalité femmes-hommes ou la vie culturelle, autant de domaines dont traite l\u2019auteur dans cet examen large de l\u2019empire de la rectitude politique.Le chapitre « Sous le signe du mea-culpa ! » aborde un sujet névralgique pour saisir la dérive qui guette le monde de l\u2019art : la vague de rectitude qui a frappé le Québec lors des épisodes touchant un chanteur étranger (2011) et un cinéaste décédé (2016), avant de déferler sur le dramaturge et metteur en scène Robert Lepage.« Victime ou complice de la rectitude politique ?» demande Mouterde.On se rappelle les événe- ments de l\u2019été 2018 : SLAV, avec ses chants d\u2019esclaves présentés dans le cadre du Festival international de jazz, suscite une polémique parce qu\u2019un spectacle portant sur l\u2019esclavage est joué par des comédiens et des choristes ncs ; les artistes deviennent ainsi coupables d\u2019appropriation culturelle.Quelques années auparavant, Betty Bonifassi avait pourtant enregistré un CD où elle interprétait ces chants d\u2019esclave ; cette prestation d\u2019une artiste accomplie avait alors été excellemment reçue.Peu après, une seconde polémique touche un autre projet de Robert Lepage, concocté cette fois-ci avec la célèbre dramaturge Ariane Mnouchkine, les deux créateurs voulant présenter le drame historique des Autochtones dans un spectacle à grand déploiement, Kanata.En entrevue, Mnouchkine dira plus tard que, dans ce genre de débat, ce sont les extrémistes qui empêchent le dialogue.Sans délibération, il devient impossible de dissiper l\u2019incroyable malentendu ou, du moins, de cerner le dissentiment et d\u2019éviter la victimisation réciproque : « ils veulent voler nos larmes ! » (la collectivité) ; « Ces larmes, nous voulions les partager » (les créateurs).Pourquoi victime ou complice de la rectitude politique ?C\u2019est que le fondateur d\u2019Ex Machina décida de présenter des excuses, on ne sait pourquoi.Dans cet imbroglio, il n\u2019est pas question du sort bien terre à terre des Autochtones, du réel 130 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 de leur condition, ni non plus de la place du pouvoir néo- colonial, mais de la façon dont les uns et les autres jouent leur partition selon les règles de la rectitude politique.Et là on ne peut que le rappeler : le scandale s\u2019est produit sous un gouvernement \u2013 celui du libéral Justin Trudeau \u2013 champion toute catégorie du politically correct, au sens où comme jamais avec lui se manifeste cette schizophrénie si révélatrice, ce double langage si caractéristique entre le dire et le faire, le domaine culturel et celui de l\u2019économique, les gestes à portée symbolique et les actions pratiques et concrètes ; multipliant les uns, sans jamais bouger ou se risquer sur les autres, promoteur de facto d\u2019un formidable immobilisme, mais qui ne dit jamais son nom (p.89).L\u2019ouvrage de Pierre Mouterde appelle à la discussion et met en évidence moult interrogations inhérentes à cette approche délétère dans notre société postmoderne.Par exemple, il pointe les contradictions de certains courants de gauche tentés de se rabattre sur des visions communautaristes.En tant que véritable démocrate, l\u2019auteur insiste sur la nécessité, pour les uns et les autres, d\u2019en débattre avec rigueur, donc sans ensevelir tout discours adverse, notamment dans le débat sur la laïcité, sous un tombereau d\u2019arguments tendant à prendre la forme d\u2019une intimidation morale.En guise de chapitre conclusif, il propose l\u2019édification d\u2019un système global, qui ne se réduit ni au moralisme ni à une atomisation sociale éliminant toute solidarité.Afin que la nation puisse surmonter la crise de la bien-pensance, ne faut-il pas savoir passer de la parole aux actes, du raccourci moraliste à la politique, seule capable de traduire nos défis communs et notre aspiration à la liberté et à l\u2019égalité dont il faut revivifier les mots et le projet ?France Giroux Retraitée, philosophie, collège Montmorency et UQAM 131 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Robyn Maynard (traduit de l\u2019anglais par Catherine Ego) NoirEs sous surveillance : esclavage, répression, violence d\u2019état au Canada Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2018, 350 pages C\u2019est maintenant connu de tous : le Canada est un pays mul- ticulturaliste et jamais en reste pour se lancer dans une nouvelle bataille pour la défense des marginalisés de ce monde.Ce que l\u2019on connaît moins, ce sont les conséquences de cette doctrine sur le corps social.Le dernier ouvrage de Robyn Maynard, Canadienne anglaise se décrivant comme « activiste noire », peut nous en donner une petite idée.Cette égérie de la mouvance antiraciste accumule les luttes pour la reconnaissance des minorités, montrant là toute la désagrégation du tissu social causée par l\u2019idéologie canadian.Tout au long de son essai, elle ne semble, à aucun moment, s\u2019intéresser au point de vue de ceux qu\u2019elle dégrade continuellement.Les policiers, les juges, les agents frontaliers sont calomniés comme des bourreaux perpétuant l\u2019œuvre raciste de leurs pères : leurs versions des faits ne l\u2019intéressent nullement.Dès l\u2019introduction, on apprend, sans surprise, que Maynard s\u2019identifie à la mouvance intersectionnelle, affirmant que « [t] rès souvent, les débats sur le racisme étatique anti-Noir.e.s [sic] présupposent qu\u2019il vise surtout les hommes.» (p.20-21) Autrement dit, il y aurait de multiples oppressions auxquelles certaines personnes seraient confrontées.Robyn Maynard parle en l\u2019occurrence de la femme noire et du trans noir, qui vivraient à la fois le sexisme, la transphobie et le racisme, sans jamais être réellement défendus par leurs organisations de défense de droits respectives.À lire son ouvrage, on comprend que, pour elle, au contraire de René Lévesque, le Canada, c\u2019est le goulag.Au premier chapitre, l\u2019auteure fait un récapitulatif de l\u2019histoire de l\u2019esclavage en Amérique du Nord.Elle parle entre 132 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 autres des loyalistes noirs qui s\u2019étaient fait promettre l\u2019égalité par rapport aux autres citoyens britanniques, complé- menté d\u2019une terre après leur lutte pour la Couronne.Après la guerre, ils auraient immigré au Canada pour, certes, trouver la liberté, mais être victimes de racisme et ne pas obtenir leur terre promise pour la plupart.Une situation similaire se serait produite après la guerre de 1812.Ces aspects de l\u2019histoire canadienne ainsi que l\u2019avènement de la première émeute raciale au pays en 1784 font conclure à Maynard que « [l]a nation et l\u2019identité nationale du Canada se sont érigées sur la suprématie blanche » (p.47) Rien de moins.Dans ce même chapitre, au sujet de Montréal, elle affirme qu\u2019en 1941, 80 % des femmes noires adultes travaillaient comme domestiques sous des conditions exécrables, et ce, dans « des foyers blancs » (p.57).Mais de quels Blancs parle-t-on ici ?Car c\u2019est là que la lecture antiraciste de Maynard fait défaut : en englobant tous les peuples occidentaux sous le seul vocable de « Blanc », on ne fait plus la nuance, pourtant fondamentale, entre un Canadien anglais et un Canadien français.On devine, par exemple, que les dites domestiques ne travaillaient pas pour les ouvriers canadiens-français, alors exploités par leurs patrons anglophones.Ensuite, dans le deuxième chapitre, Maynard aborde le programme actuel de recrutement de domestiques antillaises, qui seraient sous-payées et vivraient sous la crainte de l\u2019expulsion, ainsi que les travailleurs temporaires dans le domaine agricole.Le troisième chapitre aborde le fameux thème du profilage racial dans la police, qui consisterait à cibler plus souvent les Noirs que les Blancs lors d\u2019arrestations, d\u2019interventions et d\u2019emprisonnements.Elle relate notamment l\u2019histoire de Bony Jean-Pierre, tué accidentellement par la police de Montréal en 2016.Si les tirs injustifiés contre une 133 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 personne sont parfaitement condamnables, nous sommes tout de même en droit de nous poser la question à savoir si le profilage racial est un phénomène réellement problématique.En 2008, le sociologue américain Paul Hollander notait qu\u2019après les attentats du 11 septembre 2001, les policiers dans les aéroports faisaient des fouilles aléatoires chez les passagers afin de détecter s\u2019ils n\u2019étaient pas des terroristes potentiels.Par crainte de se faire accuser de profilage racial, on pouvait les voir fouiller des dames octogénaires, bien connues, en effet, pour être les premières à joindre les rangs djihadistes avec enthousiasme.Dans ce cas précis, Hollander affirmait que le profilage a l\u2019avantage d\u2019être simplement plus efficace (The Only Super Power, 2008).Poursuivant sur sa lancée, Robyn Maynard dénonce la surre- présentation des Noirs dans les prisons, et affirme que l\u2019avènement de la lutte anti-drogues par l\u2019ex-premier ministre du Canada Brian Mulroney cachait, dans les faits, une stratégie politique raciste.Citons l\u2019auteure : « [\u2026] la guerre contre les drogues enclenchée dans les années 1980 visait un but politique très précis.[\u2026] l\u2019objectif consiste à donner un sens au chaos provoqué par les répercussions économiques et sociales du colonialisme » (p.128).Le cinquième chapitre aborde un terme peu connu de « miso- gynoire » qui se définirait par l\u2019invisibilité de la haine contre les femmes noires.À l\u2019aide de ce concept, l\u2019auteure déplore plusieurs images stéréotypées, notamment celle de la femme noire monoparentale qui fraude le service d\u2019assistance sociale ou encore celle de la mule au compte des trafiquants de drogue.Elle s\u2019inquiète des femmes noires qui se sentent obligées de rester avec un mari violent, étant donné l\u2019état de pauvreté dans lesquelles elles se trouvent, et des travailleuses qui trimbalent l\u2019épée de Damoclès de l\u2019expulsion, qui les oblige à se taire face à des conditions de travail intolérables. 134 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 Le sixième chapitre concerne le thème de l\u2019immigration.L\u2019auteure dénonce les durées abusives de détention de migrants illégaux, par exemple dans le cas de Michael Mvogo, incarcéré pendant presque une décennie pour simple possession de drogue d\u2019une valeur de 10 $.La version des faits de la police affirmait que la difficulté à confirmer son identité empêchait une expulsion en bonne et due forme.Une excuse qui ne satisfait pas notre auteure, voyant là un prétexte pour ne pas avouer qu\u2019ils voyaient le migrant comme un « danger qu\u2019il aurait représenté pour la société » (p.230).Elle dénonce de même ce qu\u2019elle voit comme une panique généralisée, soutenue par les médias, contre les criminels noirs nés à l\u2019étranger, ainsi que contre les femmes noires accouchant de « bébés passeport » en sol canadien afin d\u2019obtenir leur citoyenneté.Dans le septième chapitre, Maynard s\u2019en prend à l\u2019Open Door Society de Montréal, qui encourageait les adoptions interraciales dès les années 1950, croyant bien faire pour mieux intégrer les Noirs.L\u2019auteure n\u2019y voit qu\u2019un préjugé quant à l\u2019infériorité des familles noires, et ne semble indiquer aucune compréhension devant cette manifestation de bonne foi de l\u2019organisme.Plus loin, elle semble glisser vers un essentialisme qui la pousse à critiquer les adoptions transraciales actuelles, où elle relate les propos d\u2019un organisme qui y voyait carrément un génocide culturel.Bonjour le vivre-ensemble ! Le dernier chapitre s\u2019ouvre sur une psychologisation à outrance de policiers qui seraient intervenus trop brutalement envers une fillette noire d\u2019une école primaire à Mississauga en 2016.Sans preuve ou propos relayés, elle n\u2019explique cette violence que par « l\u2019omniprésence d\u2019un racisme anti-Noir.e.s [sic] profondément enraciné », montrant que pour « la société blanche et [l]es institutions éta- 135 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2020 tiques, les enfants noirs ne sont pas des enfants : ce sont des êtres dangereux possédant des facultés surnaturelles [\u2026] » (p.282).Elle écrit plus loin, avec forte modération, que « [d]ès sa fondation, le système éducatif public canadien s\u2019est explicitement imposé comme un outil de promotion de la suprématie blanche [\u2026] » (p.286).C\u2019est sur ces propos qu\u2019elle finit par conclure son ouvrage, en appelant à un « changement radical », notant que « la plupart des dimensions essentielles de l\u2019esclavage persistent aujourd\u2019hui » (p.309).On lira donc l\u2019ouvrage de Robyn Maynard comme une vaste enquête, certes, bien documentée, mais dont la lunette idéologique est telle qu\u2019elle nous empêche de saisir les subtilités des défis auxquels font encore face les Noirs au Canada aujourd\u2019hui.Ce réquisitoire qui se veut un appel à la révolte contre l\u2019ordre établi n\u2019est, au fond, qu\u2019un encensoir parmi tant d\u2019autres de l\u2019idéologie multiculturaliste canadienne et de sa vedette Justin Trudeau qui y verra probablement une occasion de plus de sortir les mouchoirs à la Chambre des communes.Philippe Lorange Étudiant en science politique et philosophie à l\u2019Université de Montréal w BLOC Québécols LE és À a AD EU 1 ¢ la Chambre des communes gy 100, rue Richelteu, bureau 210 450 357-9100 Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec J58 645 christine.normandin@parl.gc.ca | Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher-Les Patriotes-\u2014Verchères 1625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) 13X 1P7 Téléphone : 450 652-4442 Courriel : xavier.barsalou-duval@parbgc.ca GABRIEL STE-MARIE #4 Député fédéral de Joliette \"ON > a N5 BLOC Q = A J ee 450 752-1940 ) gabriel ste-marie@parl gc.ca Infonuagique publique La tête dans les nuages Le dossier exceptionnel de L\u2019Action nationale sur l\u2019usage des données massives (Mai 2019) Gazoduq Saguenay, le gaz et le non-sens La référence dans ce dossier capital pour la défense de nos intérêts et de notre territoire (Juin 2019) Immigration Qui contrôle quoi ?Démêler les termes d\u2019un enjeu crucial (Septembre 2019) L\u2019identité constitutionnelle autochtone Une synthèse claire et étoffée sur l\u2019évolution du droit des Premières Nations (Octobre 2019) Brexit et Catalogne Les voies inconnues Une analyse fouillée et des entrevues inspirantes (Novembre-Décembre 2019) Maurice Séguin Le sens de l\u2019héritage Les actes du colloque Maurice-Séguin dans L\u2019Action nationale (Mars-Avril 2019) Tous nos numéros sont en vente à la boutique internet de L\u2019Action nationale : actionnationale.quebec (taxes et expédition par la poste comprises) 15 $ 12 $ 12 $ 12 $ 12 $ 15 $ en héritage Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec plus d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars à laquelle vous avez souscrit il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 L\u2019Action 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca MEMBRES BÂTISSEURS de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Isabelle Laporte Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Pierre Karl Péladeau Cécile Vanier \u2020 MEMBRES GRANDS BÂTISSEURS de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 TABLEAU D\u2019HONNEUR DES DONATEURS ET LÉGATAIRES DE LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.MEMBRES BÂTISSEURS ÉMÉRITES plus de 50 000 $ François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc René Blanchard Réjane Blary Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Édouard Cadotte Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire André Dubuc Richard Dufresne Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Jean-Claude Gagnier Raymond Gagnier Jean-Pierre Gagnon Léopold Gagnon Marcel Gaudreault Romain Gaudreault André Gaulin Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Yves Gilbert Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Germain Jutras Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Gérald Larose Alain Lavallée Denis Lazure \u2020 André Leduc Maurice Leduc Émile Lemaire Jacques Libersan Pierre Lincourt Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilles Ouimet Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Hélène Pelletier-Baillargeon Claude Pilote Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Réjean Talbot Michel Taillefer Claudette Thériault Frédéric Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Florent Villeneuve Madeleine Voora CLUB DES 100 ASSOCIÉS 1000 $ à 1499 $ MEMBRES BIENFAITEURS 1500 $ à 4999 $ Gabriel Arsenault Robert Ascah André Baillargeon Jacques Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Paul Carrier Charles Castonguay Normand Cossette Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Benoit Dubreuil Harold Dumoulin Lucia Ferretti Leopold Gagnon Yvon Groulx \u2020 Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Georges Lacroix Isabelle Lamarche Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Denis Monière Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Alain Prévost Richard Rainville Antoine Raspa Ivan Roy Paul-Émile Roy \u2020 Hélène Savard-Jacob Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 Marcelle Viger André Watier Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les 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Vice-présidente Anne-Michèle Meggs Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Denis Monière Isabelle Le Breton Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Jacques C.Martin Martine Ouellet Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Simon-Pierre Savard-Tremblay Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx \u2020, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2020 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 90 $ 150 $ (78,28 $ + taxes) (130,46 $ + taxes) Abonnement de soutien 190 $ 300 $ Étudiant 55 $ 90 $ (47,84 $ + taxes) (78,28 $ + taxes) Institution 150 $ 250 $ (130,46 $ + taxes) (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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