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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Hors-série, été 2022
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2022, Collections de BAnQ.

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[" POSSIBLES HORS-SÉRIE (ÉTÉ 2022) L\u2019éveil Paroles wokes et débats DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/index.php/revuepossibles RESPONSABLES DU NUMÉRO : Raphaël Canet et Francis Dupuis-Déri COMITÉ DE RÉDACTION : Christine Archambault, Raphaël Canet, Dominique Caouette, Marie Cosquer, Régis Coursin, Gabriel Gagnon, Nadine Jammal, Anatoly Orlovsky, Jean-Pierre Pelletier, Jean-Claude Roc et André Thibault COORDINATION : Régis Coursin et Marie Cosquer RESPONSABLES DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION : Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier RESPONSABLE DE LA SECTION DOCUMENTS : Raphaël Canet RESPONSABLE DE LA PRODUCTION : Daniel Girard CONCEPTION GRAPHIQUE ET COUVERTURE : Pellerin Studio CORRECTION, RÉVISION et TRADUCTION : Christine Archambault, Nadine Jammal, Gaëlle Noémie Jan, Alexánder Martínez, Anatoly Orlovsky, Thomas Gareau Paquette, Jean-Pierre Pelletier MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux i e i  : Le Caïus du livre Ce numéro : 20$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.bé ô   ég  Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 bé ô   ég  Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 Montréal © 2022 Revue n i e POSSIBLES POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 3 TABLE DES MATIÈRES HOMMAGE Il est parti à l\u2019assaut du ciel : hommage à Pierre Beaudet 8 Raphaël Canet )ntellectuel engagé et militant : Réléchir, agir et provoquer le changement 17 Dominique Caouette SECTION I : L\u2019éveil Au-delà d\u2019une manipulation de l\u2019opinion publique 26 Raphaël Canet et Francis Dupuis-Déri L\u2019invention des Wokes par le nationalisme conservateur 32 Raphaël Canet et Léo Palardy Science et non-science dans le débat identitaire actuel 42 Learry Gagné Enjeux wokes et communauté : récit d\u2019une pratique 51 Rémi Laroche et Mariève Mauger-Lavigne Nous sommes wokes : auto-ethnographie critique par trois étudiantes américaines 60 Aeriel A.Ashlee, Bianca Zamora et Shamika N.Karikari La polémique au sujet des Wokes du point de vue des médias 69 Entrevue avec Vanessa Destiné La librairie Racines : des livres pour éveiller les consciences 77 Entrevue avec Gabriella Kinté Garbeau Faire face ensemble à la meute de loups 82 Entrevue avec Mélissa Mollen Dupuis La polémique au sujet des Wokes vue de France 88 Entrevue avec Rokhaya Diallo 4 TABLE DES MATIÈRES Le wokisme, maladie infantile des Nouvelles Lumières ?95 Jonathan Durand-Folco Wokisme : l\u2019excès de vertu n\u2019est pas une vertu 103 Rachad Antonius SECTION II Poésie/Création quelques guêpes 114 Anne-Marie Desmeules Apatride 115 Florence Noël Le support séculier de la matière 117 Léonel Jules Sept poèmes courts 119 Jorge Palma Traduits de l\u2019espagnol par Jean-Pierre Pelletier Héros 126 Pierrot-Ross Tremblay Les reines de la réserve II et Créateur est trans 128 Billy-Ray Belcourt Traduit de l\u2019anglais par Mishka Lavigne Autoportrait 133 Elisabeth Aitlarbi École secondaire 135 Laurence Bertrand Fable aux Kálibu (extrait) 139 Jean-Manuel boran-neñaiel Suivez Martin, Suivez Moses ! et Passage au printemps 142 George Elliott Clarke Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier et Anatoly Orlovsky POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 5 Mai 65 148 Laryssa Luhovy Trois poèmes 150 (Liberté aux abois, Échappée belle en poésie, Peuple évanescent) Mario Pelletier Tarzan et Jim la Jungle 155 Michael Morais Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier k HOMMAGE 8 PARTIE 1 Perspectives cartographiques HOMMAGE Il est parti à l\u2019assaut du ciel : hommage à Pierre Beaudet Par Raphaël Canet J\u2019ai connu Pierre Beaudet au milieu des années 2000.De retour du Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre (janvier 2005), je participais à un collectif de jeunes (et de moins jeunes) altermondialistes qui rêvaient d\u2019organiser un Forum social au Québec.Fougueux et portés par les vagues puissantes de mobilisation (nous avions toutes et tous participé au Sommet des peuples à Québec en avril 2001, puis manifesté contre la guerre en Irak en février 2003 et bientôt avec les étudiants au printemps 2005).Nous avions alors le vent dans les voiles et pensions, bien modestement, contribuer à la marche de l\u2019Histoire.Pierre nous a accueilli chez Alternatives  et,  même  si  nous  nous  méions  alors  des  structures  qui  tendaient à récupérer à leur compte l\u2019énergie instituante des mouvements, ce mariage fut heureux puisqu\u2019il a permis la réalisation du Premier forum social québécois (FSQ) en août 2007.Nous avons alors réussi, à notre petite échelle du village québécois d\u2019Astérix comme il disait souvent, à créer, un instant, la magie de la convergence des mouvements.Le FSQ, bébé québécois du FSM, ne fut qu\u2019une goutte d\u2019eau dans l\u2019océan immense des luttes altermondialistes, mais il fut pour moi, jeune immigrant sans racines ni réseaux, un formidable lieu d\u2019apprentissage des mobilisations au Québec.Et sur ce sentier de la découverte des luttes populaires, Pierre a toujours été un véritable guide.Durant les 15 années qui ont suivi, que ce soit à l\u2019École de développement international et mondialisation (EDIM) de l\u2019Université d\u2019Ottawa ou nous enseignions tous les deux, mais aussi dans les forums sociaux mondiaux organisés aux quatre coins du monde ainsi que dans les houleuses réunions du Conseil international du FSM, je l\u2019ai accompagné.Tout comme dans les aventures québécoises des Journées d\u2019Alternatives, des Nouveaux Cahiers du Socialisme, de la Grande transition, de Dialogue global ou du Réseau international pour l\u2019innovation sociale et écologique (RÏSE).Dans de multiples événements et projets d\u2019écriture, nous avons mené la bataille des idées et la guerre de position comme il aimait le dire, et, malgré l\u2019adversité grandissante, tenté de poursuivre l\u2019opiniâtre travail de la taupe qui creuse dans les sous-sols de l\u2019Histoire pour se frayer un chemin vers un monde meilleur.Il y avait quelque chose d\u2019exaltant à l\u2019écouter partager sa mémoire des luttes locales et internationales, à proiter de son immense érudition des mouvements sociaux pour mieux situer sa révolte et donner de la  perspective à l\u2019action.À la fois patriote et internationaliste, il savait lier la lutte pour l\u2019émancipation locale aux mouvements de solidarité internationale.Travailleur acharné, il croyait en l\u2019éducation populaire et, comme plusieurs autres, voyait dans l\u2019insurrection des consciences les graines de l\u2019espérance.Sa plus grande force résidait dans son humilité.Aux antipodes des professionnels de l\u2019encadrement dont l\u2019égo tend à occulter la vocation, il ne cherchait pas à se mettre en avant, mais plutôt au milieu. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 9 Certes, Pierre connaissait la game et savait livrer bataille.Mais il n\u2019était pas en quête de pouvoir.Il souhaitait avant tout transmettre, partager, accompagner\u2026 pour transformer.L\u2019extrait que vous allez lire s\u2019inscrit dans cet état d\u2019esprit.À partir des souvenirs de jeunesse du militant d\u2019extrême-gauche qu\u2019il était dans le Montréal des années 1970, Pierre Beaudet tend la main aux jeunes générations qui aujourd\u2019hui se mobilisent pour changer le monde. ae passage de lambeau nous invite à  réléchir aux déis qui confrontent les nouvelles radicalités. À apprendre du passé pour mieux construire  l\u2019avenir, lucide et clairvoyant.On a raison de se révolter (extrait) Par Pierre Beaudet bécoder et recoder l\u2019(istoire, c\u2019est à la fois simple et compliqué. nar une rélexion critique et ouverte,  il faut dénouer le nœud et surmonter les obstacles qui nichent au plus profond de nos âmes.Pour comprendre les expérimentations sociales radicales de l\u2019époque [les années 1970], pour en décortiquer les  traces,  il  est  nécessaire  de  se  livrer  à  un  travail  plus  di cile  et  de  ne  pas  s\u2019arrêter  d\u2019emblée  au  problème du code.Car de toute évidence, le langage de la gauche québécoise (et mondiale) de cette période est totalement décalé par rapport à celui d\u2019aujourd\u2019hui.Nous le constatons en nous relisant.Le ton de l\u2019époque a terriblement vieilli.Il est archaïque, dépassé, obsolète.En fait, si nous voulons vraiment comprendre, il nous faut réinterpréter.C\u2019est-à-dire relire le passé avec les yeux du présent.Ce n\u2019est pas évident.Gare au vertige ! Et, au bout du compte, cela en vaut-il la peine ?Je pense que oui.Pas seulement pour comprendre le passé.Mais pour mieux décrypter l\u2019avenir.La force du changement De bien des manières, les identités rebelles d\u2019aujourd\u2019hui s\u2019expriment dans un autre « code », elles réinventent justement la perspective d\u2019une transformation en profondeur.Appelons cela tout simplement la force de la vie, celle qui recrée des milliards de parcours à chaque instant du monde.Dans un mouvement social aux formes multiples, de formidables et nouvelles initiatives renomment les mots.Elles créent un nouveau langage.Et surtout une nouvelle pratique de la radicalité.Ce « nouveau » ne l\u2019est cependant jamais « totalement » : il exprime aussi des continuités, des traditions.Au fond, demeure un noyau dur, comme un petit diamant: le refus d\u2019un ordre social aussi injuste qu\u2019absurde, que nous appelons le capitalisme.Comment tout cela s\u2019articule-t-il ?Petites et grandes, des résistances se manifestent partout à travers la planète.Souvent invisibles voire ignorées, elles ne demandent la permission à personne pour 10 HOMMAGE s\u2019impliquer.De ces résistances naissent des mouvements.Puis, alliant la contestation à la proposition, des mouvements « pour » (alter) éclosent aux côtés des mouvements « contre » (anti).Le plus souvent, ils se mêlent les uns aux autres et agissent aujourd\u2019hui en interaction permanente.Depuis quelques années à peine, cette mouvance est devenue plus articulée.Notamment dans le sillon du Forum social mondial (FSM).Contrairement à une image répandue, ce grand réseau des réseaux est beaucoup plus qu\u2019un happening annuel ou une sorte de Woodstock de gauche.Des mouvements sociaux du monde entier, y compris du Québec, s\u2019y projettent à travers une grille d\u2019intelligibilité complexe. )ls constatent qu\u2019ils parlent des « langages » à la fois semblables et diférents. aes diférences  et ces ressemblances font se superposer de multiples temporalités : nous n\u2019écrivons pas sur une page blanche ! Elles se croisent aussi dans l\u2019évolution constante de sociétés qui s\u2019homogénéisent (sous le capitalisme) et se singularisent.Dans ce contexte, des mouvements, en apparence déconnectés les uns par rapport aux autres, prennent  l\u2019initiative  de  bâtir  des  passerelles.  Entre  autres  grâce  aux  ils  invisibles  de  l\u2019)nternet.  Sur  le plan intellectuel, ils commencent à saisir, à intégrer un itinéraire de rupture partielle, ambiguë, et apparemment sans horizon clair.Mais une chaîne gigantesque et impalpable de résistances, qui s\u2019organisent maille à maille à l\u2019échelle mondiale, prend forme sous nos yeux.nour  les  dominés  et  les  militants  d\u2019aujourd\u2019hui,  il  est  nécessaire  de  voir  les  choses  diféremment.  Pendant longtemps, c\u2019est-à-dire l\u2019essentiel du vingtième siècle, l\u2019horizon de la lutte était celui de la construction d\u2019une modernité autour de l\u2019État, qui devait être capté et éventuellement transformé.Des générations et des générations de militants et militantes ont œuvré sur ce registre, parfois avec beaucoup de  créativité,  parfois  sur un mode dogmatique. Aujourd\u2019hui,  cette  rélexion est dépassée.  aertes, la transformation de l\u2019État reste à l\u2019ordre du jour, mais vue diféremment.Alors  il  faut  reprendre  le il de  la  rélexion. Élaborer de nouvelles stratégies. Être créatif à un niveau  conceptuel et théorique.Nous ne sommes pas des robots, programmés pour avancer mécaniquement.Contrairement au passé, beaucoup d\u2019entre nous ont l\u2019intuition qu\u2019il faut éviter toute « méga » théorisation. Les grandes utopies des générations précédentes  pour simpliier disons le « socialisme »   ne peuvent plus prétendre structurer totalement la pensée et l\u2019horizon des luttes comme cela a été le cas dans notre passé proche et lointain.Ce qui ne veut pas dire pour autant qu\u2019il n\u2019y a pas de projet.Ce qui ne signiie pas non plus qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019horizon. Et ce qui ne veut même pas dire qu\u2019il n\u2019y ait plus de  « socialisme ».Tout est encore possible ! En fait, et c\u2019est très enrichissant, les radicalités contemporaines estiment qu\u2019il faut prendre garde aux projets « tout englobants », sans pour autant glisser dans un pragmatisme naïf.Parallèlement à un réinvestissement du social par le biais de résistances et la construction de micro-alternatives, il est aussi nécessaire de redéinir les nouvelles identités  au pluriel  de ce mouvement. aomme toujours, et  comme nous l\u2019avons fait en notre temps, le mouvement social s\u2019interpelle lui-même. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 11 L\u2019irruption des subalternes be  grandes  avancées  permettent  de  regagner  coniance  et  espérance.  Elles  font  écho,  sans  déterminisme, aux transformations profondes et de longue durée, à l\u2019œuvre dans nos sociétés, comme l\u2019explique si bien le sociologue états-unien Immanuel Wallerstein.Partout, les classes populaires continuent de crier « basta » aux dominants.Dans la rue bien-sûr, mais aussi dans l\u2019espace politique « réellement existant », en rejetant la voyoucratie qui essaie de dominer et d\u2019imposer le néolibéralisme.Combien d\u2019intifadas ont éclaté un peu partout durant ces dernières années ?Bref, comme cela se produit parfois dans l\u2019histoire, une convergence explosive se proile : les dominés  ne veulent plus, et les dominants ne peuvent plus.Sans cynisme ou désillusion, des masses immenses sont en mouvement pour transformer les termes du pouvoir, sans par ailleurs espérer naïvement un quelconque miracle venu d\u2019en haut.Tout cela, il faut le dire, s\u2019exprime à la fois comme une recherche et une exploration, en dehors des sentiers battus.Certes, tous (ou presque) en conviennent, il faut changer la nature du pouvoir.On ne peut plus accepter de se « replier » dans de chimériques et éphémères autonomies.Mais ce pouvoir doit  être  changé en  fonction de nos propres déinitions,  et  non pas  celles  de nos  adversaires. bans  cette lignée, le nouveau discours des mouvements sociaux se veut non complaisant \u2013 sans être cynique \u2013 face aux partis de gauche.La critique se veut constructive.De plus, et c\u2019est un soulagement, nous entendons de moins en moins les interminables chicanes d\u2019antan, visant à adouber le détenteur de la «  ligne  juste ». aette explosion de  la parole a pour efet de gommer tout complexe d\u2019infériorité.  )l  n\u2019y a plus de fausse coquetterie. « lous sommes la gauche », airment haut et fort ces mouvements.  Aujourd\u2019hui, l\u2019ensemble des organisations sociales et politiques participent à la construction de la gauche et du projet de transformation sociale, et non plus une ou quelques avant -gardes « éclairées », autoproclamées et auto-déinies.Attendre le Grand Soir ?Le rapport de forces entre dominants et dominés se fragilise et déséquilibre tous les prévisionnistes plus ou moins chevronnés, qu\u2019ils soient de gauche ou de droite.Devant ce vide analytique, certains veulent conclure trop vite selon moi, que nous sommes « au début » d\u2019un grand « retournement ».D\u2019après leurs analyses, le grand soir, le jour J, le point de rupture approchent.Nous connaissons bien la chanson pour l\u2019avoir chantée nous-mêmes, il y a 30 ans.Mais, tout comme à cette époque, la question reste mal posée.L\u2019enjeu n\u2019est plus le « déclin inévitable » du capitalisme (et son corollaire, la « victoire » inéluctable du socialisme), mais plutôt la mise sur pied d\u2019un ensemble d\u2019« options » et de « possibles ».Pour le penser en termes plus théoriques, c\u2019est une « sociologie des émergences » qu\u2019il faut décrypter, comme l\u2019écrit Boaventura de Sousa Santos. 12 HOMMAGE Le capitalisme contemporain n\u2019est probablement pas aussi « sénile » que d\u2019aucuns le prétendent.En dépit des avancées des mouvements sociaux, il faut par ailleurs constater la solidité du « système de tranchées », érigé par les dominants pour refouler les dominés.Et, dans ce contexte, attendre une sorte de happy end de la confrontation sociale, au bénéice des mouvements rebelles, semble périlleux.En fait, ce « catastrophisme » vient de loin dans l\u2019histoire de la gauche.La Deuxième comme la Troisième internationale ont instillé au sein du mouvement social l\u2019idée, héritée du siècle des Lumières, que la « modernité » et le « progrès », voire le socialisme, devraient nécessairement triompher.La Crise, la vraie Crise, la grande Crise, avec un C majuscule, allait survenir inéluctablement.En réalité, il n\u2019en fut rien et il n\u2019en est toujours rien.Le paradoxe, c\u2019est que celui dont nous nous sommes tant réclamés pour prévoir l\u2019efondrement du capitalisme avait déjà conclu que celui-ci se nourrissait des crises et se  redéployait à travers elles.Aujourd\u2019hui, le modèle néolibéral \u2013 qui est évidemment un construit politique et non pas une fatalité \u2013 pousse aux reconigurations des diverses élites dominantes. narallèlement, il « restructure » les classes  populaires et « moyennes », au Nord comme au Sud, quitte à condamner à la misère et parfois à la mort des centaines de millions de « non citoyens », majoritairement paysans.Pour ce faire, il exclut certaines couches sociales \u2013 une bonne partie des salariés « fordistes » qui ont proliféré à l\u2019époque keynésienne \u2013 tout en en incluant d\u2019autres (une petite minorité), notamment celles qui sont en mesure de rendre l\u2019ofre capitaliste solvable. pien n\u2019indique, malheureusement, que ce modèle ne soit pas « durable »,  sinon par l\u2019épuisement accéléré des ressources, un phénomène qui reste cependant souvent mal interprété par un certain écologisme catastrophiste.Le mouvement social mis au déi Face à tous ces bouleversements, le mouvement social demeure faible et fort à la fois.Il est fort de ses nombreuses victoires, qui ont forcé les dominants à reculer.Il est fort d\u2019avoir imposé ici et là de nouvelles avancées démocratiques. )l est faible car il n\u2019a pas encore réuniié les classes populaires autour  d\u2019un projet utopique et réalisable, un projet contre-hégémonique comme dirait Gramsci.Ses ambitions sont encore souvent contrecarrées par les tactiques de la droite.Pour se donner une nouvelle perspective, il faut parfois aussi dépoussiérer les vieux ouvrages.Relire Les Cahiers de prison d\u2019Antonio Gramsci par exemple.Non, ce n\u2019est pas pour faire revivre mes lubies italiennes.Mais « l\u2019intellectuel organique » du mouvement insurrectionnel de l\u2019Italie des années 1920 avait bien compris qu\u2019il fallait, encore et toujours, réinventer la perspective de la lutte.Il s\u2019opposait au discours qui  dominait  la  gauche  en  ce  temps-là  et  qui  s\u2019exprimait  par  une  béate  sanctiication  de  l\u2019expérience  bolchevique.Le « coup fumant » de la révolution russe, pensait-il, ne pouvait tout simplement pas être répété.La structure de classe à l\u2019ombre du capitalisme moderne était en mesure de résister aux coups de boutoir (contrairement à l\u2019État tsariste qui n\u2019avait pu tenir devant la rupture révolutionnaire). POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 13 Pour Gramsci, la Russie était l\u2019exception et non la règle, car l\u2019extraordinaire conjonction des forces à l\u2019œuvre entre l\u2019écroulement d\u2019un empire déclinant, la décomposition rapide de son armée et l\u2019éclatement de la paysannerie, couplée à l\u2019émergence d\u2019un mouvement social dynamique dans les centres capitalistes urbains, ne pouvait pas se « reproduire ». b\u2019une « guerre de mouvement ofensive  et jusqu\u2019au-boutiste », comme l\u2019avaient déinie les militants russes, le mouvement devait bifurquer pour  passer à une « guerre de position ».Aujourd\u2019hui comme à l\u2019époque, cette « guerre de position » implique un mouvement lent, un grignotage des positions de l\u2019adversaire, une longue série de combats durs, laborieux, et épuisants, aussi bien sur le plan des forces que sur le plan des idées.Dans cette vision, l\u2019État, contrairement à une perception bien ancrée, n\u2019est pas un « objet » ou un « lieu » à capturer tel un « palais d\u2019hiver ».C\u2019est un rapport multidimensionnel de forces à transformer.La vision erronée de l\u2019État en tant qu\u2019objet a dominé notre génération des années 1970.Il devient nécessaire aujourd\u2019hui de s\u2019en débarrasser.Le « catastrophisme » s\u2019est longtemps conjugué avec l\u2019« insurrectionnisme ».La violence révolutionnaire devait aider la société à « accoucher » de la transformation postcapitaliste.Ce qui a été interprété de façon mécanique par toutes sortes de projets substitutifs, y compris ceux que nous avons vécus au Québec (du FLQ aux marxistes-léninistes).Or, l\u2019autodéfense des masses est un ordre du jour réel et réaliste, surtout dans des circonstances exceptionnelles.On peut le voir au Mexique, au Népal, en Palestine et ailleurs.De bien des manières, la force du mouvement social repose sur son extériorité face à une temporalité politique immédiate, et sur sa déinition par l\u2019agir plutôt que sur la base de l\u2019adhésion à un programme  de transformation, qui délimite nécessairement l\u2019horizon des luttes.Le mouvement tire son énergie de sa proximité avec la galaxie des revendications et des résistances et du fait qu\u2019il ne tente pas de les « réduire » ou de les hiérarchiser. )l se redéinit perpétuellement par l\u2019inclusion de nouvelles identités de  lutte, en phase avec les bouleversements des rapports de force et des cycles du capitalisme.Dans son efort pour coaliser ces processus hétérogènes, le mouvement social parvient parfois à les fédérer sans  les réduire dans le cadre d\u2019évolutions nécessairement conjoncturelles, éphémères.Un million de « batailles de l\u2019eau » À l\u2019inspiration des formidables mobilisations de Bolivie s\u2019articulent des coalitions gagnantes qui enrayent la machine néolibérale avec de gros, et parfois de très gros, grains de sable et qui empêchent la privatisation et le pillage du bien commun.Dans ce pays de l\u2019Amérique andine, des communautés autochtones et paysannes ont bloqué la « révolution néolibérale » et décidé d\u2019envahir l\u2019espace politique.Personne ne sait encore, ni même les Boliviens eux-mêmes, sur quoi l\u2019expérience va déboucher. 14 HOMMAGE Mais la résistance est la première clé.Nous l\u2019avons vu en 2005, lors de la splendide grève réunissant 300 000 étudiants québécois contre la marchandisation de l\u2019éducation.Nous l\u2019avons vu aussi en France avec l\u2019opposition frontale des jeunes et des syndiqués au projet des contrats de première embauche  anE , dont le but ultime était de « lexibiliser »  dualiser  le marché du travail. nartout, des  masses nouvelles se mettent en mouvement, elles refusent leurs conditions d\u2019exclues et élaborent des alternatives qui permettront, à long terme, de reconstruire une société pour tous les vivants.Les  conditions dans  lesquelles  ces mouvements évoluent  sont évidemment di ciles,  en  raison de  la  violence et de l\u2019hostilité des dominants.Les mouvements sociaux constituent un processus à géométrie variable, qui exprime les transformations de la société et permet aux dominés de s\u2019exprimer.À la lumière de l\u2019expérience du Forum social, nous découvrons que ces mouvements peuvent, dans certaines conditions, s\u2019« agglomérer », sans fusionner ni  perdre  leurs  identités.  À  la  dichotomie  traditionnelle  entre  mouvements  sociaux  déinis  par  une  identité locale et mouvements sociaux « transnationaux » ou globaux, se substitue peu à peu une nouvelle  hybridation,  qui  permet  de  luidiier  les  résistances  et  favorise  une  plus  grande  interaction  entre ces mouvements.C\u2019est certainement une avancée par rapport à ce que nous avons vécu dans les années 1970.Nous étions alors rassemblés par le projet visant à centraliser les mouvements autour d\u2019une identité hiérarchisée.Le parti (et au sein du parti le « comité central ») avait préséance sur les mouvements.Ceux-ci étaient également hiérarchisés, le mouvement ouvrier étant le « plus important ».Aujourd\u2019hui, à travers les réseaux, les mouvements « déhiérarchisent ».Ils produisent à la fois des résistances locales et des résistances internationales.Ces luttes dures et de longue portée ouvrent un horizon immense.Pour cela, une recherche est en cours, à l\u2019intérieur même des mouvements la plupart du temps, pour reconigurer et adapter les structures qui rendent les actions possibles. ae n\u2019est plus un  secret ni un tabou, les mouvements de transformation sociale luttent aussi contre eux-mêmes.Tout en reproduisant les codes et les cultures qui s\u2019expriment dans les sociétés d\u2019où ils émergent, ils essaient de les subvertir.Pour les matérialistes que nous sommes, les humains poursuivent leur histoire, mais dans un monde qu\u2019ils n\u2019ont pas eux-mêmes créé.La société change.Des idées nouvelles émergent, à l\u2019encontre des idées dominantes et ainsi va l\u2019humanité.Révolution dans la révolution ?Je retiens 1 000 leçons des aventures de Mobilisation.À vrai dire, j\u2019en découvre de nouvelles presque chaque jour, dont une domine toutes les autres.Il faut engager une lutte opiniâtre, sans relâche, contre les hiérarchies qui empêchent les subalternes de s\u2019exprimer.Ces structures hiérarchiques sont profondément ancrées dans la culture de la gauche, dans la façon d\u2019articuler les revendications et les programmes.Mais aussi dans une certaine manière d\u2019être et d\u2019agir.Du coup, l\u2019horizontalisme POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 15 de plusieurs mouvements sociaux, et à plus grande échelle du FSM, peut paraître parfois excessif, voire paralysant.Il est important de briser le verticalisme, le oui-chef-isme, et le je-sais-tout-isme qui ont caractérisé plusieurs générations de mouvements.Sans pour autant tergiverser et transformer le mouvement social en une agora permanente.Les grandes mobilisations actuelles, impulsées par les « nouveaux » mouvements altermondialistes, écologistes, féministes, indigénistes, comme celles mises en œuvre par d\u2019« anciens » mouvements (syndicalistes, étudiants communautaires), sortent d\u2019une assez longue période de léthargie et se relancent à l\u2019ofensive.Si nous voulons mettre notre adversaire en déroute, il faut bouger ! Oui, il faut passer à l\u2019action.Mais sur la base d\u2019une analyse juste du rapport de forces.Et avec la modestie qui s\u2019impose.Donc pas d\u2019aventurisme, mais de l\u2019audace.Pas de moment cataclysmique, mais des ruptures multiples, qui permettent l\u2019accumulation des forces et la construction d\u2019une nouvelle hégémonie.Avons-nous appris de nos échecs ?Pouvons-nous garder le cœur de notre révolte légitime tout en l\u2019épurant de toutes ses scories, abus et méchancetés ?Pouvons-nous rester révoltés dans la lignée des grands révoltés de tous les temps, de Spartacus au Commandante Marcos en passant par Rosa Luxembourg et Louise Michel, tout en restant à l\u2019écoute du monde ?Pouvons -nous en même temps airmer notre  indignation et questionner nos convictions ? nouvons-nous enin comme  le disait mon  cher et grand ami disparu Michel Mill, « avoir la tête dans les nuages tout en restant les pieds sur terre » ?À toutes ces questions qui interpellent notre intelligence, notre espoir, notre générosité, notre courage notre patience, je réponds encore et toujours OUI ! Remerciements Ce texte est tiré de l\u2019épilogue de l\u2019ouvrage de Pierre Beaudet, On a raison de se révolter.Chronique des années 1970 (Montréal, Écosociété, 2008, pp.224-236).Nous souhaitons remercier chaleureusement les Éditions Écosociété de nous avoir permis de reproduire ici cet extrait.C\u2019est aussi une manière pour cette maison d\u2019édition clairement engagée dans la construction d\u2019un monde meilleur, de contribuer à l\u2019hommage qui est ici rendu à Pierre Beaudet.Références Beaudet, Pierre.2018.Un jour à Luanda.Montréal : Varia Québec.Beaudet, Pierre.2016.Quel socialisme ?Quelle démocratie ?La gauche québécoise au tournant des années 1970-1980.Montréal : Nota Bene. 16 HOMMAGE Beaudet, Pierre.2015.Les socialistes et la question nationale.Paris : L\u2019Harmattan.Beaudet, Pierre et Thierry Drapeau (dir.).2015.L\u2019internationale sera le genre humain.St-Joseph du Lac : M Éditeur.Beaudet, Pierre et Paul (aslam dir.Enjeux et déis du développement international.Ottawa : Presses de l\u2019Université d\u2019Ottawa.Beaudet, Pierre, Raphaël Canet et Amélie Nyugen dir.Passer de la rélexion à l\u2019action.Les grands enjeux de la coopération et de la solidarité internationale.St-Joseph du Lac : M Éditeur.Beaudet, Pierre.2012.Indianisme et paysannerie en Amérique latine, textes de Josée Carlos Mariategui.St- Joseph du Lac : M Éditeur.Martinez, Andrea, Stephen Baranyi et Pierre Beaudet (dir.).2011.Haïti aujourd\u2019hui, Haïti demain, regards croisés.Ottawa : Presses de l\u2019Université d\u2019Ottawa.Beaudet, Pierre, Raphaël Canet et Marie-Josée Massicotte (Dir.).2010.L\u2019altermondialisme, Forums sociaux, résistances et nouvelle culture politique.Montréal : Écosociété.Beaudet, Pierre.2009.Qui aide qui ?Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec.Montréal : Boréal.Beaudet, Pierre.2008.On a raison de se révolter.Chronique des années 1970.Montréal : Écosociété.Beaudet, Pierre.1995.Maintenant que nous sommes libres, l\u2019Afrique du Sud après l\u2019apartheid.Paris : L\u2019Harmattan.Beaudet, Pierre.1994.L\u2019Angola, bilan d\u2019un socialisme de guerre.Paris : L\u2019Harmattan. POSSIBLES AUTOMNE 2021 17 HORS SÉRIE 022 )ntellectuel engagé et militant : Réléchir, agir et provoquer le changement Par Dominique Caouette pencontrer nierre Beaudet ne laissait jamais indiférent \u2013 les mondanités étaient brèves et rapidement les  échanges devenaient riches en idées et soutenues irrémédiablement par un plan d\u2019action.Dans mon cas, ces premières conversations remontent à 1997 alors qu\u2019Alternatives était encore à ses débuts, mais déjà en plein essor. a\u2019était alors l\u2019époque de la « in de l\u2019histoire », l\u2019apogée du néolibéralisme et les balbutiements  d\u2019une  réponse  radicale et populaire qui  commençait  à  s\u2019articuler autour des  résistances aux diférents  projets d\u2019intégration économique, entre autres l\u2019ALÉNA, la ZLÉA, l\u2019APEC, et surtout l\u2019OMC.nierre avait déjà conscience des déis que ce nouveau contexte géopolitique et idéologique posait tant  pour la solidarité internationale que pour l\u2019action des ONG.Fort de son expérience de militance de gauche tant québécoise qu\u2019au-delà, il posait déjà un regard critique sur l\u2019institutionnalisation de l\u2019aide internationale et des écueils pour la solidarité entre les peuples.Cette préoccupation et son souhait de voir le monde de la coopération internationale évoluer pour être en synchronisme, ou même à l\u2019avant- garde de la résistance au néolibéralisme ambiant et envahissant, allait guider ses actions pour les deux prochaines décennies.Tout d\u2019abord au sein d\u2019Alternatives qui se déinira rapidement comme un nexus  et point de rencontre entre les mouvements sociaux locaux et globaux et les organisations de solidarité internationales, et puis dans le monde universitaire.Souvent perçu comme impatient et prêt à débattre avec les bien-pensants et professionnels de l\u2019aide et de la coopération, il était mené, je crois, par la conviction profonde qu\u2019il fallait remettre en question les pratiques établies et résister à l\u2019imposition par les agences de inancement et d\u2019aide internationale de cadres restreints et restrictifs de gestion. )l  préférait voir éclore de nouvelles formes d\u2019internationalisme et de pratiques émancipatrices, comme le souligne Raphaël Canet dans son texte.Au milieu des années 2000, Pierre fera le saut vers le monde universitaire en joignant l\u2019École de développement international et mondialisation à l\u2019Université d\u2019Ottawa où il place sa pratique d\u2019internationaliste engagé et d\u2019intellectuel organique, pour reprendre l\u2019expression consacrée, au cœur de ses enseignements.Cette expertise, unique à son parcours, allait rapidement être reconnue et  contribuer  de manière  signiicative  à  l\u2019essor  de  l\u2019École. b\u2019ailleurs,  il  devient  rapidement birecteur  adjoint de l\u2019École et coordinateur du baccalauréat, poste qu\u2019il occupera jusqu\u2019à 2017.Par la suite, il poursuit son expérience universitaire à l\u2019Université du Québec en Outaouais.Ce bond vers le monde universitaire allait lui permettre aussi d\u2019écrire et partager un savoir riche et incarné.On assiste en fait à un véritable tsunami de publications, parfois comme auteur, à d\u2019autres moments à titre de co-auteur ou co-directeur d\u2019ouvrage. L\u2019étendue et la densité intellectuelle de celles-ci sont le relet d\u2019années de  rélexions personnelles, de rencontres et de conversations avec d\u2019autres militants.es et intellectuels.les  18 HOMMAGE engagés.es tant ici qu\u2019un peu partout dans le monde.Autre élément unique à l\u2019habitus « Beaudetien » : ses écrits s\u2019inscrivent dans la pratique ou invitent à l\u2019action.Quelques titres sont évocateurs : « On a raison de se révolter »  , « nasser de la rélexion à l\u2019action »  , « L\u2019internationale sera le genre  humain ! » (2015).En  parallèle,  cette  période  proliique  est  aussi  marquée  par  un  authentique  efort  de  synthèse  pédagogique, tant en français qu\u2019en anglais, des travaux, approches et théories qui ont marqué et marquent encore les études du développement international.Le tandem « Introduction to International bevelopment »  mxford sniversity nress  et « Enjeux et déis du développement international »  nresses  de l\u2019Université d\u2019Ottawa), qui en sont à leur troisième et quatrième édition respectivement, en sont les exemples les plus probants.Ces ouvrages phares, dont la lecture est requise pour de nombreux de cours, sont aujourd\u2019hui incontournables pour quiconque cherchent à comprendre de manière érudite et critique la vaste nébuleuse que constitue le développement international.Enin,  on  ne  peut  que  saluer  et  souligner  un  autre  chantier  intellectuel  de  nierre,  qui  est  d\u2019avoir  systématisé  de  manière  rélexive  l\u2019histoire  particulière  et  la  manière  de  vivre  la  coopération  et  la  solidarité internationale au Québec.La conclusion de sa monographie « Qui aide qui ?Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec » (2009), retranscrite ci-dessous, reste tout aussi pertinente qu\u2019au moment de sa parution.Elle illustre bien, ce que Gramsci a écrit, et qui à mon avis était sa devise, agir avec « le pessimisme de l\u2019intelligence et l\u2019optimisme de la volonté ».Qui aide qui ?extrait Par Pierre Beaudet Que peut-on penser après avoir parcouru tant de questions compliquées ?Certes, on peut s\u2019abandonner à un sentiment de découragement.Dans un récent bilan sur la famine dans le monde, Oxfam International faisait état d\u2019une importante croissance de la pauvreté « extrême » dans le monde qui toucherait 2,7 milliards d\u2019humains, soit près de 50 % de la population mondiale.De ces pauvres, 400 ou 500 millions connaissent une famine quasi permanente.Concrètement, 24 000 personnes, en majorité des enfants, meurent de faim chaque jour ! Est ce acceptable ?En Afrique subsaharienne, dans de vastes parties de l\u2019Asie et en Amérique centrale, on n\u2019a pas besoin de chercher la misère, elle est partout.Elle nous envahit et nous déprime.En Inde, dans la province du Bihar (centre du pays), j\u2019ai vu des villages où les paysans sans terre sont traités comme des sous- humains, dans un état de famine permanente, soumis à des violences extrêmes.C\u2019est scandaleux et plus qu\u2019étonnant, car on dit de l\u2019Inde qu\u2019elle est « émergente », avec un taux de croissance élevé et un poids de plus en plus grand dans l\u2019économie mondiale.Toutefois, de l\u2019autre côté du miroir, la réalité, ce POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 19 sont des centaines de millions de personnes soumises à l\u2019injustice.Jusqu\u2019à quand une telle situation va- t-elle perdurer ?À côté de la misère, il y a la guerre. lotre monde semble engoufré dans un conlit qui risque d\u2019embraser  un vaste « arc de crises » en Asie et en Afrique et peut-être dans d\u2019autres régions du monde.L\u2019Irak, la Palestine et l\u2019Afghanistan ont été et demeurent des zones de violence extrême, mais à côté de ces cas bien documentés, il y a plus d\u2019une trentaine de conlits de grande envergure, qui font d\u2019innombrables  victimes.Cela, sans compter les situations dramatiques dans certains pays où on peut dire, sans trop craindre de se tromper, qu\u2019il est « minuit moins cinq ».Que va-t-il se passer avec cette prolifération des conlits ?S\u2019ajoute la crise environnementale.Sur la côte orientale de l\u2019Afrique, dans une vaste zone qui descend de la Somalie jusqu\u2019au Mozambique, 180 millions de personnes sont directement menacées puisqu\u2019elles sont afectées en même temps par la sécheresse croissante liée au réchaufement climatique et par la  montée des mers.Le même drame guette le Bangladesh, le Vietnam et plusieurs autres pays asiatiques.J\u2019ai travaillé pendant trente ans dans le domaine de l\u2019aide humanitaire, et une question lancinante ne me quitte plus : que faire pour changer cela ?Cette même angoisse étreint des dizaines de milliers de travailleurs humanitaires et d\u2019internationalistes qui, pourtant, chaque jour persistent et signent, dans une détermination qui  ne lanche pas. bans  les  jours de grisaille,  cependant,  nous nous demandons  parfois si nous ne sommes pas des Don Quichotte de l\u2019époque contemporaine ! De la solidarité au « développement » Si on regarde les choses un peu plus « calmement », on se pose d\u2019autres questions.D\u2019abord, il faut se souvenir du long parcours dont il est question dans cet essai.Au début, l\u2019aventure de la solidarité internationale était dans les mains de la société civile, laïque (et de gauche) et, surtout, missionnaire.Puis, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle est devenue chose d\u2019État, dans une perspective de coopération.Un temps, solidarité et coopération se sont croisées dans une sorte d\u2019« âge d\u2019or » où à peu près tout le monde, la gauche comme la droite, pensait que le tiers-monde allait s\u2019en sortir par le « développement ».Mais peu à peu, ce développement s\u2019est enlisé.Dans la partie du monde restée dans l\u2019orbite des pays occidentaux, le « décollage » prédit par Rostow et la Banque mondiale n\u2019est pas survenu.Au contraire, comme l\u2019ont expliqué les théoriciens de la dépendance, on s\u2019est enfoncé dans le même système qui a reproduit l\u2019inégalité.Dans les pays proches de l\u2019URSS, le bilan n\u2019a guère été plus reluisant.Par contre, il y a eu des exceptions.L\u2019une d\u2019elles, la plus notable, reste la Chine postrévolutionnaire, au début très dépendante de l\u2019spSS, mais qui peu à peu a pris son envol. En in de compte, l\u2019expérience  chinoise, aussi controversée qu\u2019elle soit, démontre que le développement n\u2019est ni la croissance 20 HOMMAGE économique ni l\u2019aide internationale, mais un processus complexe par lequel des sociétés s\u2019afranchissent  de la tutelle des autres, « autoréalisent » leur propre potentiel1.Aujourd\u2019hui, la Chine n\u2019est plus dépendante.Et avec moins de 6 % des terres cultivables du monde, cette société nourrit 22 % de la population mondiale.Ce n\u2019est pas un mince accomplissement, qui résulte de luttes et de résistances dans un pays qui, tout au long du XXe siècle, était menacé de dislocation par les grandes puissances.Certes, cette Chine est maintenant traversée par de nouvelles contradictions, entre les riches et les pauvres, entre la bureaucratie corrompue du Parti/État et les citoyens « ordinaires » et sous le poids de bien d\u2019autres fractures complexes.Sur le fond, l\u2019aventure de la Chine s\u2019est vécue d\u2019une manière et selon un processus que réclamaient les pays du tiers-monde à Bandoeng en 1955 : respect, souveraineté, dignité, coopération et aide mutuelle.Et c\u2019est aussi pour cela que les pays du tiers-monde, à l\u2019époque où ils pensaient changer le monde, voulaient la paix, la coexistence paciique, la non-ingérence et le droit de choisir leurs propres modèles  de développement économique.D\u2019hier à demain nour ceux qui sont sceptiques  à juste titre , il y a une sorte de réponse, ambiguë certes, mais airmative,  à la question qui se pose naturellement devant l\u2019ampleur des déis, voire des catastrophes. mn peut dire :  « oui, c\u2019est possible ! ». « mui, on peut sortir de la misère et de la dépendance ! ». Efectivement, autour de  nous, des sociétés semblent expérimenter un processus d\u2019émancipation à la fois semblable et diférent  de ce qui a été connu dans les années de l\u2019après -guerre.En Amérique latine notamment, au Brésil, au Venezuela, à Cuba, en Argentine, on voit des projets inédits qui repoussent le mal-développement et on voit aussi des eforts pour se solidariser avec les pays les plus pauvres de l\u2019hémisphère, comme la Bolivie,  l\u2019Équateur, Haïti.On a beau avoir le cœur endurci, c\u2019est quelque chose de rencontrer des pauvres des barrios de La Paz et des bidonvilles de Port-au-Prince sourire parce que, pour la première fois de leur vie, ils peuvent amener leur enfant voir un médecin ! Un jour, dans une favela du Brésil, un curé « rouge », élu municipal du PT, m\u2019a dit que pour lui, la révolution, c\u2019était de faire en sorte que chaque enfant ait un verre de lait par jour.C\u2019était modeste, mais en même temps tellement radical, dans le contexte brésilien en tout cas.aette  solidarité  qu\u2019on  sent  palpable  en  Amérique  latine  est  porteuse  et  relète  une  atmosphère  de changement social et de lutte pour la justice.Ce n\u2019est pas un hasard si des centaines de jeunes Québécois suivent chaque an les traces d\u2019un jeune médecin argentin appelé Che Guevara, à la recherche de solutions alternatives dans la Patria Grande des Amériques.1 Voir à ce sujet Yash Tandon, Ending Aid Dependency, Fahamu Books, 2008. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 21 Réformer l\u2019aide ?Avec de nombreux collègues des ONG et de l\u2019ACDI, j\u2019ai participé à tant de colloques, de séminaires, d\u2019études,  pour  regarder  comment  l\u2019Anb  pouvait  devenir  plus  eicace  et  répondre  davantage  aux  besoins des peuples.En 2007, les parlementaires à la Chambre des communes ont voté unanimement pour un projet de loi préparé par les ONG et approuvé par des représentants des quatre partis, et qui stipule que l\u2019aide canadienne doit d\u2019abord et avant tout contribuer à la réduction de la pauvreté et rester conforme aux normes internationales concernant les droits humains.C\u2019est la preuve qu\u2019on peut convaincre, expliquer, motiver. aertes, des beaux principes aichés à la pratique, le chemin est long.Si on doit comprendre une seule chose, c\u2019est que l\u2019aide, même lorsqu\u2019elle est bien utilisée, a un rôle modeste. aeux qui veulent concrètement aider devraient tout bonnement « réléchir à la manière de se  rendre utile » et de préparer la relève.Évidemment, le système actuel, tellement lourd, plein de conditions, dépendant des « experts » et des « assistants techniques »  trop  bien payés, ne va pas dans ce sens. ae qui ne signiie pas que l\u2019aide n\u2019a  pas de rôle à jouer.Ça dépend comment.Ça dépend quand.Ça dépend où.En réalité, le « système » (la « grosse machine ») est de moins en moins performant, nonobstant les eforts pour le réformer,  l\u2019améliorer,  le transformer, comme le propose année après année le aomité  d\u2019aide au développement de l\u2019OCDE.Réunis à l\u2019automne 2008 à Accra (au Ghana), les représentants des États et des organisations de la société civile ont constaté que les mêmes pratiques se perpétuent, notamment l\u2019imposition de conditions aux pays qui reçoivent de l\u2019aide, le manque de transparence, l\u2019aide « liée » et le fait qu\u2019une énorme proportion de l\u2019aide (plus de 30 %) revient aux pays riches (les salaires et les frais de l\u2019assistance technique).Présentement, rien n\u2019indique, du moins à court terme, que les gouvernements des pays du Nord seront en mesure d\u2019éradiquer ces pratiques.On voit de moins en moins de personnalités politiques au pouvoir ou proches du pouvoir faire de la bannière du développement et de l\u2019aide internationale un grand projet collectif.On peut se demander où sont passés les Gérin-Lajoie de ce monde.Reste la bonne volonté des agents et des agentes qui œuvrent dans les agences de développement, comme à l\u2019ACDI, et qui essaient, souvent dans des conditions surréalistes, de répondre honnêtement aux besoins des communautés que l\u2019aide est censée soutenir.Ces gens sont admirables et nous disent une chose : il faut continuer à se battre, notamment pour éviter que l\u2019aide au développement ne soit totalement détournée en fonction des impératifs politico-économico-militaires du moment.Avec tous ceux et celles qui travaillent sur le terrain, la lutte pour remettre le développement international sur ses pieds implique de revenir à une politique qui respecte des conventions internationales, dont l\u2019architecture reste le système de l\u2019ONU, irremplaçable et qu\u2019on doit défendre devant les assauts de l\u2019unilatéralisme états-unien et l\u2019arrogance des agences de inancement international. 22 HOMMAGE Le changement viendra d\u2019en bas Rien de tout cela n\u2019arrivera, à moins d\u2019une formidable pression de la société au Nord comme au Sud.Après tout, les avancées du développement il y a soixante ans n\u2019ont pas été un « cadeau » ni un « accident », mais le résultat de gigantesques mobilisations sociales animées par les syndicats et la social-démocratie dans plusieurs pays du Nord, et par les mouvements de libération nationale dans le tiers -monde.C\u2019est la même chose maintenant.On ne peut attendre de ceux qui détiennent le pouvoir et la richesse qu\u2019ils changent, à moins qu\u2019ils ne soient mis dans une situation où il faut changer, par nécessité plutôt que par vertu ! Quand les pauvres disent basta, c\u2019est le début de la transformation.Or la chose encourageante est que ce processus de mobilisation mondiale reprend vie, sous nos yeux, avec d\u2019autres formes, un autre langage, d\u2019autres objectifs.Le Forum social mondial, par exemple, ce grand « réseau de réseaux », est non seulement un mouvement de résistance contre les politiques dominantes actuelles, mais un laboratoire où s\u2019expérimentent de nouvelles avenues pour le développement social.Aujourd\u2019hui, ces initiatives sont appuyées et valorisées par des États et des gouvernements qui ont décidé, comme en Bolivie, au Brésil ou en Équateur, de réorienter les priorités vers les besoins des gens.Dans ce contexte, le rôle d\u2019 « incubateur » joué par les mouvements sociaux et les ONG devient encore plus important, pour proposer des stratégies alternatives, outiller les communautés, développer de nouveaux savoirs et lancer les débats.Les grandes mutations Depuis quelque temps, l\u2019économie mondiale traverse des turbulences, un peu comme si l\u2019« âge d\u2019or » de la mondialisation était du passé. bes crises inancières, boursières, alimentaires, environnementales  et militaires se succèdent.Dans une autre optique cependant, peut-être un peu plus philosophique, la crise peut être une grande mutation pour notre humanité, une occasion de repenser le monde.Du côté des mouvements sociaux, les propositions abondent.Concrètement, il faut remettre les institutions au service des objectifs du développement social et de la protection de l\u2019environnement.Il faut exclure du monde de la marchandise des « biens communs », nécessaires à la survie des humains, à commencer par la nourriture et l\u2019eau.Tout cela sera probablement impossible si on ne réduit pas, en même temps, les dépenses militaires, pour en réorienter les sommes vers le renforcement et la relance du secteur public.Quand on pense que la seule guerre en Irak a coûté 3 000 milliards de dollars2 ! Face aux déis  actuels du  tiers-monde, un programme d\u2019inspiration keynésienne est  tout  à  fait  dans  l\u2019ordre du possible.La suppression immédiate et totale de la dette, loin d\u2019être une catastrophe, relancerait la production et le commerce (une dette qui de toute façon a été payée plusieurs fois).La mise en place de nouvelles institutions internationales pour réguler l\u2019économie est un ordre du jour 2 Voir J.Stiglitz, The Three Trillion War: The True Cast of the )raq Conlict, W.W.Norton, 2008. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 23 dont on voit les embryons, notamment en Amérique du Sud (Banque du Sud, Alliance bolivarienne pour les Amériques, etc.), et qui implique la suppression ou la limitation des institutions comme la Banque mondiale et le FMI.Les nouvelles institutions dont on rêve pourraient être refondées et s\u2019appuyer sur celles qui existent au sein du système de l\u2019ONU et qui ont été mises en « veilleuse » ou dévoyées par les politiques néolibérales (on pense au PNUD, à la CNUCED, etc.).La réforme agraire, nécessaire face aux centaines de millions de paysans sans terre, l\u2019amélioration des conditions dans les bidonvilles où se concentre maintenant la majeure partie de la population dans le tiers-monde, l\u2019imposition de standards minimaux quant aux conditions de travail (et la suppression des zones d\u2019 exploitation intensives tournées vers les marchés extérieurs), des programmes proactifs pour garantir l\u2019égalité entre les hommes et les femmes, la protection des millions d\u2019enfants en leur garantissant la sécurité physique et légale, seraient autant de mesures qui permettraient non seulement de relancer l\u2019économie, mais d\u2019établir un monde plus juste, plus équitable.Entre-temps, l\u2019aide au développement doit être relancée, renforcée, réorientée en fonction des intérêts des pays du tiers-monde,« déliée » des impératifs économiques et politiques du Nord.Une partie importante de cette aide devrait être négociée avec les pays du Sud pour réparer les immenses dégâts environnementaux créés par des décennies de pillage des ressources.Les agences de développement international, telles que l\u2019ACDI, de même que les ONG, devraient faciliter ces processus, sans égard aux virages et changements politiques au sein de l\u2019Etat canadien.De la patience et de la détermination Tout au long de l\u2019« aventure » de la solidarité, et en particulier de la mienne, il y a eu beaucoup de déceptions, voire d\u2019échecs.Même en constatant les avancées ici et là, il n\u2019est pas évident de garder motivation et espoir.Appelons cela, comme le disait Gramsci, « le pessimisme de l\u2019intelligence et l\u2019optimisme de la volonté ».Mais au travers de tout cela, l\u2019impensable est parfois devenu réalité.Aujourd\u2019hui, l\u2019Afrique du Sud revit après des décennies de racisme et de colonialisme, en partie (mais pas seulement) parce que des centaines de milliers de personnes se sont mobilisées contre l\u2019apartheid, y compris au Québec.J\u2019ai eu la chance, non, le privilège d\u2019être un modeste participant dans cette grande lutte d\u2019émancipation.Plus récemment, les autochtones boliviens ont tenté de sortir de l\u2019enfer de l\u2019exclusion, avec l\u2019aide d\u2019une petite armée d\u2019internationalistes français, brésiliens, vénézuéliens et aussi de jeunes Québécois qui viennent des réseaux altermondialistes comme Alternatives, où j\u2019ai eu le bonheur de travailler. 24 HOMMAGE Au lépal,  des  paysans  sans  terre  considérés  comme des  «  sous-humains  »  par  l\u2019afreux  système de  castes s\u2019imposent au gouvernement et proposent un« grand compromis ».Je le sais, mes étudiants de l\u2019Université d\u2019Ottawa sont sur place, invisibles, généreux, dévoués, à l\u2019écoute.Ce sont des moments magiques, et il y en a bien d\u2019autres, qui maintiennent l\u2019espoir et la conviction.Remerciements Ce texte est tiré de la conclusion (chapitre 5) de l\u2019ouvrage de Pierre Beaudet, Qui aide qui ?Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec (Montréal, Boréal, 2009, pp.173-183).Nous souhaitons remercier chaleureusement les Éditions Boréal ainsi que les proches de Pierre de nous avoir permis de reproduire ici cet extrait. k SECTION I L\u2019éveil 26 SECTION I L\u2019éveil Au-delà d\u2019une manipulation de l\u2019opinion publique Par Raphaël Canet et Francis Dupuis-Déri Nos sociétés sont parcourues par de multiples formes d\u2019injustice et de discrimination qui les fracturent.Celles-ci sont en partie l\u2019héritage du monde monarchique et aristocratique issu d\u2019un passé lointain mais toujours inluent et dont nous avons conservé les parlements  the (ouse of aommons et the (ouse of  Lords , mais aussi  le produit plus direct de notre système  libéral actuel. Malgré  les principes oiciels  de liberté, d\u2019égalité et de solidarité et les droits formels qui y sont associés, les multiples hiérarchies croisées attribuent, souvent dès la naissance, des rôles et des avantages (des « privilèges ») de manière inéquitable en fonction de la place qui nous est assignée sur l\u2019échelle sociale.Ces systèmes de  domination  perdurent  en  igeant  cet  ordre  social  inégalitaire  dans  une  interprétation  naturelle,  rationaliste ou religieuse du monde.Ils aspirent ainsi à l\u2019éternité.mr l\u2019histoire ne peut se réduire au mythe. nar déinition, elle ne consiste pas en la reproduction ininie  du passé pour la simple et bonne raison que les institutions sociales sont des créations humaines, elles relèvent de la culture.Et les cultures s0nt vivantes, mouvantes, elles se décomposent et se recomposent au gré des aléas plus ou moins réléchis des histoires humaines et des rapports de forces sociopolitiques.  Car si nous évoluons individuellement et collectivement dans un univers de contraintes, nous sommes toujours en mesure de faire des choix et c\u2019est ce qui ouvre l\u2019éventail des possibles.bonner du sens à l\u2019histoire, c\u2019est interpréter le passé pour agir sur le présent ain de construire l\u2019avenir.  Tout n\u2019est pas contraint ni déterminé, et la liberté individuelle et collective est porteuse d\u2019espoir.Cela crée du mouvement et anime la logique d\u2019émancipation qui vise justement à dépasser les systèmes de domination en luttant contre les oppressions et les discriminations au lieu de les reproduire.Mais pour cela, il faut en prendre conscience et les rendre manifestes, visibles, mesurables, incontestables.La discipline historique et plus largement les sciences sociales peuvent y contribuer, comme le souligne Thomas Piketty : « Si l\u2019on souhaite atteindre l\u2019égalité réelle, il est urgent de développer des indicateurs et des procédures permettant de combattre les discriminations genrées, sociales et ethno-raciales, qui en pratique sont endémiques un peu partout, au Nord comme au Sud » (Piketty 2021, 253).Les sciences sociales soucieuses d\u2019émancipation peuvent alors alimenter l\u2019action, que celle-ci soit révolutionnaire, réformiste ou conservatrice.N\u2019oublions pas que même le Prince est la plupart du temps conseillé\u2026 rous les mouvements sociaux ont pour premier objectif de difuser leurs idées pour éveiller la conscience  du plus grand nombre à la réalité telle qu\u2019ils la perçoivent.C\u2019est pour cela que la communication a toujours été l\u2019une de leur première action, que ce soit sous forme d\u2019un journal, d\u2019un manifeste, d\u2019aiches,  de tracts, de bannières, de slogans, de pièces de théâtre, de chansons, de radios  libres, de graitis, de  tattoos et, aujourd\u2019hui, de médias sociaux.C\u2019est vrai pour les mouvements progressistes révolutionnaires et réformistes, comme le mouvement ouvrier et syndical, le féminisme, l\u2019écologisme, l\u2019antiracisme, POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 27 l\u2019altermondialisme\u2026 C\u2019est aussi vrai pour les mouvements conservateurs et réactionnaires, en passant par le libéralisme, le républicanisme et le nationalisme toutes tendances confondues.La réalité présente ou passée, ou plutôt la perception que nous en avons, devient alors l\u2019enjeu de luttes.C\u2019est ce que nous vivons aujourd\u2019hui autour de la question woke.Ce concept, comme tant d\u2019autres avant lui qui ont aussi été dénigrés et même ridiculisés par les forces conservatrices et réactionnaires (socialiste, anarchiste, féministe, internationaliste, intersectionnalité, décolonial, etc.) est apparu pour déchirer le voile d\u2019ignorance qui dissimule les formes d\u2019oppression qui continuent de nous diviser.Mais le concept nourrit la controverse car tout le monde n\u2019a pas intérêt à voir la réalité de la même manière, puisque cela suppose de questionner certaines inégalités en termes de pouvoir, d\u2019avantages statutaires et de classe, de ressources matérielles et symboliques, et éventuellement d\u2019instaurer des mesures réparatrices.La question woke en est venue à mobiliser savants et politiques, activistes et moralistes et même à faire bouger les lignes entre progressistes et conservateurs, mais aussi au sein même du camp progressiste, si souvent en proie à des luttes internes.Chacun avance ses arguments, opposant la vraie réalité aux fausses interprétations, les faits à l\u2019idéologie, l\u2019objectivité scientiique à la subjectivité  militante, la morale à la politique.De l\u2019émergence du mot\u2026 )l est toujours risqué d\u2019essayer d\u2019identiier la « première fois » au sujet des discours et des actions d\u2019un  mouvement social.Cela dit, certains considèrent tout de même que le terme « woke » apparait une première fois en 1942 dans le premier volume de Negro Digest, sous la plume de J.Saunders Redding, le premier professeur afro-américain d\u2019une des prestigieuses universités de la Ivy League, qui avait étudié à l\u2019Université Brown.Son père lui avait dit qu\u2019il devrait y « faire deux fois plus et deux fois mieux que ses camarades de classe » (Berry 1992, 2), en raison de la couleur de sa peau.Malgré cela, Redding était politiquement modéré, partisan de l\u2019approche intégrationniste et critique du mouvement des droits civiques, qu\u2019il considérait trop radical.Qu\u2019importe, en 1942 il signe un texte sur les syndicalistes blancs de la Wright Aeronautical Factory, qui protestaient contre l\u2019embauche d\u2019Afro-américains, et cite à ce sujet un membre de la Negro United Mine Workers : « Je dois te dire, mon vieux, que se réveiller est  sacrément  plus  di cile  que  de  s\u2019endormir,  mais  nous  allons  rester  éveillés  [stay  woke]  encore  longtemps » (Redding 1942, 43).Pour d\u2019autres, le premier usage contemporain du mot se retrouve dans l\u2019essai de l\u2019Afro-américain William Melvin Kelley, publié dans le New York Times le 20 mai 1962, « If you\u2019re woke, you dig it », au sujet des Beatniks et du jazz à Harlem (Ruiz 2021 et Butterworth 2021).Puis en 1972, le dramaturge afro- américain Barry Beckham signe sa pièce Garvey Lives !, au sujet du nationaliste noir Marcus Garvey qui sera produite par la troupe Black Theater à l\u2019Université Brown.Un des personnages s\u2019y exclame : « J\u2019ai dormi toute ma vie.Mais maintenant que monsieur Garvey a fait ce travail avec moi, j\u2019vais rester éveillé [stay woke].Et je m\u2019en vais l\u2019aider à réveiller [wake up] d\u2019autres gens noirs ».La chanteuse Erykah Badu 28 SECTION I L\u2019éveil l\u2019a popularisé dans sa chanson Master Teacher en 2008 : « I stay woke [\u2026] I am known to stay awake » et elle a lancé en 2012 sur Twitter un message de solidarité avec les anarchoféministes russes du groupe Pussy Riot, appelant à « stay woke » (Mirzaei 2019 et Romano 2020).C\u2019est cependant la mobilisation du mouvement Black Lives Matter qui l\u2019a largement popularisé, en lançant sur le média social Twitter l\u2019expression #StayWoke, après l\u2019acquittement du vigilantiste George Zimmerman qui a tué en 2012 le jeune afro-américain Trayvon Martin et la mort d\u2019un autre Afro- américain en  , Michael Brown, aux mains de la police de Ferguson. Le mot « woke » fait inalement  son entrée dans  les dictionnaires mxford et Merriam-Webster en  , qui  le déinit ainsi  :  éveillé ou  conscient, en particulier aux discriminations raciales et aux injustices sociales.Le rappeur Meek Mill reprend l\u2019expression en 2018, dans son album Legends of the Summer.\u2026à sa récupération Mais  par  un  étrange  renversement  de  situation,  ce  sont  inalement  les  voix  réactionnaires  qui  vont  le  plus  populariser  ce  mot,  mais  en  l\u2019essentialisant  et  en  inversant  son  usage.  En  efet,  dans  cette  perspective, le terme va cesser de désigner un état d\u2019esprit (être éveillé aux discriminations), pour en venir à caractériser un groupe social en particulier (les Wokes).Et ceux-ci ne sont plus seulement des antiracistes, mais aussi et surtout des « racistes anti-blancs » qui ne respecteraient pas la liberté d\u2019expression, entre autres problèmes.Ainsi, celles et ceux qui critiquent les Wokes se placent dans la position de la victime accablées par les antiracistes qui les empêcheraient de parler, d\u2019où l\u2019idée qu\u2019« on ne peut plus rien dire » aujourd\u2019hui quand on est une personne blanche. nuis inalement, par extension,  le mot « woke » désignera toutes les forces progressistes \u2014 y compris les féministes, les trans et les écologistes \u2014 que les réactionnaires veulent dénoncer, d\u2019abord aux États-Unis, puis au Québec (entre autres par les agitateurs de Québécor comme Joseph Facal et Mathieu Bock-Côté), puis en France et dans bien d\u2019autres pays (voir l\u2019introduction de Dupuis-Déri 2022).Ce mot est alors synonyme ou remplace des expressions dénigrantes telles que « rectitude politique », « social justice warriors » et « islamo-gauchistes », entre autres (Rose 2020).Preuve de son importance nouvelle dans le débat partisan, le terme est désormais repris au plus haut niveau de l\u2019État.En octobre 2021, par exemple, le ministre de l\u2019Éducation français Jean-Michel Blanquer a déclaré dans les médias que le « wokisme » est « un nouvel obscurantisme » et qu\u2019« il faut savoir regarder ce qui vient saper la démocratie et la République : le wokisme fait clairement cela ».Puis il a ajouté que son rapport à l\u2019Histoire « est délétère.Casser des statues, faire le procès de tous les personnages historiques [.] est une démarche absurde et dangereuse.Cela veut dire l\u2019abolition du passé.Ce sont des choses qu\u2019on voit dans George Orwell.Ce sont des choses qui préparent les marches vers le totalitarisme » (Le Figaro étudiant 2021). POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 29 Plus sobrement mais de manière toute aussi pernicieuse, le premier ministre du Québec, François Legault, a fourni aux  journalistes sa propre déinition de « woke », après avoir accolé cette étiquette  au député solidaire Gabriel Nadeau-Dubois : le Woke est celui « qui veut nous faire sentir coupables de défendre la nation québécoise [et] de défendre ses valeurs » (Pilon-Larose 2021).De la question woke à celle du vivre-ensemble Ce questionnement n\u2019est pas nouveau et fut posé à chaque fois que les mouvements en lutte pour l\u2019émancipation ont conduit à l\u2019irruption de nouveaux sujets politiques, jadis invisibles et soumis, au sein du corps social (serfs, esclaves, ouvriers, femmes, autochtones, colonisés\u2026).À chaque fois, les tenants de l\u2019ordre établi ont manifesté à hauts cris leur désarroi devant l\u2019impensable, perdre leur suprématie et se voir imposer une véritable égalité, perçue alors comme un terrible totalitarisme de simples « minorités » : Accepter que le ressenti psychologique le plus délirant accède au statut de droit est un chantage que l\u2019État semble aujourd\u2019hui prêt à accepter, cédant à la mode idéologique et entérinant son propre déclin tout en trahissant la représentation nationale pour imposer à la population des points de vue ultra-minoritaires.(Szlamowicz 2022, 117).Car la pensée décoloniale, comme l\u2019islamisme, a ses raisons propres de s\u2019en prendre à l\u2019Occident : imposer son identité culturelle et conquérir une place politique dominante (Szlamowicz 2022, 182).Remarquons malgré tout avec Rokhaya Diallo que : La promotion d\u2019une ixité culturelle devrait pourtant nous alerter.La volonté de se complaire dans le projet d\u2019un monde statique et intangible alors que les périodes les plus riches de notre histoire sont intrinsèquement liées à des mouvements humains est délétère.(Collectif 2022, 11).En  fait,  s\u2019ouvrir  à  l\u2019autre  ne  signiie  pas  s\u2019oublier  soi-même  et  faire  plus  de  place  ne  conduit  pas  nécessairement à perdre la sienne.Mais inclure et partager peut évidemment être perçu comme très menaçant pour certains, qui à force de résister sont nécessairement bousculés.C\u2019est pourtant moins douloureux que ce qu\u2019endurent bien des catégories sociales discriminées, exploitées et exclues depuis des générations.Tout cela dépend de la manière dont on voit les choses, de sa propre expérience, de son rapport spéciique à la réalité.  Au fond, la question demeure éminemment politique.Comment pouvons-nous bâtir des sociétés qui reconnaissent l\u2019égale dignité de toutes ses composantes sans pour autant opposer majorité et minorités ?aomment construire un  rapport à  l\u2019histoire qui permette de combattre  les discriminations sans iger  les identités ?Comment penser notre relation à la diversité dans une logique de complémentarité plutôt que de concurrence, et y voir une force collective plutôt qu\u2019une fragmentation mortifère ?Quel 30 SECTION I L\u2019éveil dialogue entre l\u2019universel et le particulier pouvons-nous établir ain de cheminer vers une dynamique de  rassemblement plutôt que de division ?C\u2019est à toutes ces questions que ce numéro spécial de la revue Possibles propose d\u2019ofrir des éléments  de  réponses  en mobilisant  la  rélexion  conceptuelle  et  épistémologique,  le  regard  critique,  l\u2019analyse  de discours, le récit de pratique, l\u2019auto-ethnographie et l\u2019expression d\u2019expériences personnelles sous formes d\u2019entrevues.Comme autant de perspectives visant à nous éclairer sur le chemin long et tortueux de l\u2019émancipation individuelle et collective.Notes biographiques : Raphaël Canet est professeur au département de sociologie du Cégep du Vieux Montréal.Francis Dupuis-Déri est professeur au département de science politique de l\u2019UQAM.Références : Berry, Faith (Dir.).1992.A Scholar\u2019s Conscience: Selected Writings of J.Saunders Reedings, Lexington : University Press of Kentucky.Butterworth, Benjamin.« What does woke mean ?Origins of the term, and how the meaning has changed », ) News UK, juin.Collectif.2022.Hot Dog.Chroniques dystopiques du grand déraillement.Paris : Nique Les éditions.Dupuis-Déri, Francis.Panique à l\u2019Université : rectitude politique, wokes, et autres menaces imaginaires.Montréal : Lux.Le Figaro étudiant.« Selon Jean-Michel Blanquer, le wokisme est une forme d\u2019obscurantisme », Le Figaro étudiant, 25 octobre.Mirzaei, Abas.« Where woke came from and why marketers would think twice before jumping on the social activism bandwagon », The Conversation, septembre.Piketty, Thomas.2021.Une brève histoire de l\u2019égalité.Paris : Seuil.Pilon-Larose, (ugo.« Legault donne sa déinition du terme woke », La Presse, septembre.Redding, J.Saunders.1942.« A negro speaks for his people », Negro Digest 1 (repris dans Atlantic Monthly, mars 1943). POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 31 Romano, Aja.« A history of wokeness : stay woke \u2014 how a Black activist watchword got co-opted in the culture war », Vox, octobre.Rose, Steve.« (ow the word woke was weaponized by the right », The Guardian, janvier.Ruiz, Michael.« What does woke mean ?», Fox News, décembre.Szlamowicz, Jean.Les moutons de la pensée.Nouveaux conformismes idéologiques.Paris : Les éditions du Cerf. 32 SECTION I L\u2019éveil L\u2019invention des Wokes par le nationalisme conservateur Par Raphaël Canet et Léo Palardy Les mots « woke » et « wokisme » ont récemment envahi l\u2019espace public, médiatique et politique francophone au Québec et en France.Héritage des luttes anti-esclavagistes et du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, le mot « woke » était originellement conçu comme une arme d\u2019émancipation.Il a d\u2019ailleurs été réactualisé avec la même visée politique par le mouvement Black Lives Matter qui a repris le lambeau de la lutte antiraciste au milieu des années    nolicar  . Stimulant  le rapprochement entre la pensée décoloniale et les luttes intersectionnelles (race, classe, genre) du mouvement féministe de la troisième vague, le wokisme a permis aux minorités de s\u2019unir autour d\u2019une perception et d\u2019une expérience partagées des discriminations désormais entendues comme systémiques et portant atteinte aux fondements même de la démocratie libérale (Behrent 2021).Ce phénomène a cependant provoqué une virulente réaction de courants plus conservateurs qui dénoncent l\u2019atteinte à la liberté d\u2019expression (cancel culture) et la menace que la reconnaissance de la diversité ferait peser sur des valeurs qu\u2019ils jugent universelles (Girard 2021).Les termes « woke » et « wokisme » ont alors subi une inversion de sens pour se couler dans la logique du pouvoir dominant.Et c\u2019est paradoxalement \u2013 en apparence, nous y reviendrons \u2013 un événement, survenu à Ottawa en septembre 2020, qui a lancé la controverse au Québec autour de ces notions.Ce qui est devenu « l\u2019afaire Lieutenant-buval » a en efet conduit plusieurs professeurs de l\u2019sniversité d\u2019mttawa à se porter  publiquement à la défense de la liberté académique et du respect de l\u2019institution, minée selon eux par les « idéologues » et autres « ennemis de l\u2019intérieur » qui la peuplent.L\u2019un d\u2019eux n\u2019hésite d\u2019ailleurs pas à dénoncer la « gauche constructiviste identitaire » qui n\u2019a pas su bien lire Mathieu Bock-Côté, « l\u2019un des rares au Québec à avoir vu venir avec lucidité (et à s\u2019en inquiéter publiquement depuis des années) la dérive en voie de nous emporter.» (Charbonneau 2022, 132) Ces termes font aujourd\u2019hui controverse et nous proposons d\u2019en analyser la dimension politique.nlus précisément, nous cherchons à savoir quel est le projet politique qui proite le plus de l\u2019emphase  médiatique qui est actuellement mise sur ces notions au Québec ?Pour éclairer ce débat, nous avons procédé à une analyse quantitative et qualitative du discours médiatique à partir de l\u2019étude systématique d\u2019un corpus de près de   articles parus entre   et   dans diférents quotidiens et un magazine  québécois.Qui écrit quoi et où ?Les articles qui constituent notre corpus correspondent à l\u2019ensemble des textes contenant l\u2019occurrence « woke », publiés dans la presse écrite francophone québécoise avant le 30 septembre 2021.Le POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 33 premier article trouvé remonte au 28 septembre 2016.Le corpus que nous avons amassé sur cette période de 5 ans comprend un total de 489 articles.Parmi ceux-ci, certains textes se répètent parce qu\u2019ils sont reproduits à l\u2019identique dans plusieurs médias pour en accroître l\u2019audience.Cependant, puisque c\u2019est avant tout l\u2019audience des textes produits qui nous guide, nous avons travaillé à partir du nombre total d\u2019articles publiés (489) et non du nombre de textes originaux (318).124 auteurs et autrices (chroniqueurs et journalistes) sont à l\u2019origine de ces textes qui ont été publiés dans 9 journaux et un magazine : le Journal de Montréal, le Journal de Québec, La Presse, Le Devoir, Le Soleil (Québec), L\u2019Actualité, Le Nouvelliste (Trois-Rivières), Le Droit (Gatineau) et La Voix de l\u2019Est (Granby).La majorité des articles a été publiée dans le Journal de Montréal (35 %), suivi du Journal de Québec (34 %), de La Presse (16 %) et du Devoir   % . Et, dans une proportion très peu signiicative, suivent Le Soleil (1 %), L\u2019Actualité (0,6 %), Le Nouvelliste (0,4 %), Le Droit (0,4 %) et La Voix de l\u2019Est (0,2 %).Ainsi, 97 % des textes ont été publiés dans seulement   des   journaux et magazines identiiés, soit le Journal de Montréal, le Journal de Québec, La Presse et Le Devoir.Cette concentration médiatique est d\u2019autant plus accrue que le Journal de Montréal et le Journal de Québec appartiennent tous deux à la même entreprise (Québecor).Notons par ailleurs que 69 % des articles présents dans le corpus sont tirés de ces deux quotidiens.Ce groupe de presse est donc de loin l\u2019entité qui a eu le plus de poids dans la couverture médiatique du phénomène « woke » au Québec.Parmi les 124 auteurs et autrices que l\u2019on retrouve dans l\u2019ensemble de notre corpus, 5 se situent au-delà du seuil de 5 % de l\u2019ensemble du corpus.Toutes ces personnes sont des chroniqueurs et chroniqueuses du Journal de Montréal et du Journal de Québec.Il s\u2019agit de Richard Martineau (auteur de 11 % des articles du corpus), Denise Bombardier (10 %), Mathieu Bock-Côté (10 %), Joseph Facal (7 %) et Sophie Durocher (6 %).Dans leur ensemble, les articles rédigés par ces 5 auteurs et autrices représentent 45 % du corpus, bien qu\u2019ils ne représentent que 4 % de celles et ceux ayant écrit sur la question.Nous avons surnommé ce groupe les Big Five.Nous avons catégorisé chacun des articles en fonction de l\u2019opinion globale qui s\u2019en dégageait à propos du phénomène woke.Nous avons donc classé de manière subjective les articles en trois grandes catégories relatives à leur vision du wokisme : négative, positive ou neutre.Puis, nous avons calculé la proportion des articles du corpus correspondant à chacune de ces catégories.Il en résulte que selon notre appréciation, 65 % des articles du corpus projettent une vision négative du phénomène woke,  % d\u2019entre eux en projettent une vision neutre et, inalement,   % d\u2019entre eux en projettent une vision  positive.Les articles de notre corpus projettent donc majoritairement une vision négative du wokisme.Est-ce à dire que l\u2019ensemble de la presse québécoise véhicule une image négative du phénomène ?Parmi les articles du Journal de Montréal, 82 % projettent une vision négative du wokisme, 16 % une vision neutre et, inalement,   % une vision positive. a\u2019est encore plus tranché pour les articles du Journal de Québec, dont 82 % projettent une vision négative du wokisme, 17 % une vision neutre et 1 % une vision positive.On retrouve plus de nuances parmi les articles de La Presse.58 % d\u2019entre eux projettent une 34 SECTION I L\u2019éveil vision neutre du wokisme, 23 % une vision négative et 19 % une vision positive.En ce qui concerne le journal Le Devoir, une tendance similaire se dessine.52 % des articles qui y sont publiés projettent une vision neutre du wokisme, 36 % une vision négative et 12 % une vision positive.En ce qui concerne les autres publications, leur faible représentativité statistique au sein de notre corpus rend di cile l\u2019analyse.  aomment expliquer un traitement si diférencié d\u2019un même phénomène social entre les divers journaux ?  L\u2019hypothèse que nous pouvons formuler réside en deux points : la nature des textes publiés et leur nombre.Les   auteurs et autrices les plus proliiques de notre corpus ne rédigent pas des articles journalistiques  mais plutôt des chroniques d\u2019opinion.Or, ces opinions sont tranchées.96 % des articles des Big Five projettent une vision négative du wokisme et 4 % d\u2019entre eux projettent une vision neutre du wokisme.Aucun article ne véhicule une vision positive du phénomène.Dans cette perspective, il ne semble nullement  abusif  d\u2019airmer  que  les  Big Five  exercent  une  inluence  considérable  sur  la  controverse  sociale autour de ces notions.Et ce, d\u2019autant plus que les journaux dans lesquels ces personnes expriment régulièrement leurs opinions cumulent le plus grand lectorat de la presse quotidienne québécoise, soit plus de 4 millions de personnes (Centre d\u2019études sur les médias 2022).Qui sont les Wokes ?oue signiient les termes « woke » et « wokisme » pour les   chroniqueurs et chroniqueuses inluents du  groupe Quebecor ?Pour le savoir, nous avons procédé à l\u2019analyse qualitative à l\u2019aide du logiciel Nvivo des 110 textes originaux qu\u2019ils ont publiés pour l\u2019essentiel entre septembre 2020 et septembre 2021.L\u2019une des caractéristiques qui revient le plus souvent pour déinir les Wokes, c\u2019est qu\u2019ils sont de gauche.  Que celle-ci soit « radicale », « extrême » ou « identitaire », le jugement est très sévère à son égard.« a\u2019est une gauche haineuse, sectaire, intolérante, fanatique, et qui proite de la complicité d\u2019une partie  de la caste médiatique et est particulièrement puissante dans le monde universitaire, où elle fait régner la loi de la censure.Elle représente aujourd\u2019hui la principale menace à la démocratie et à la liberté d\u2019expression » (Bock- Côté 2020b).Cette gauche est cependant « nouvelle » et doit être distinguée de la « vraie » gauche, celle qui « défendait les petits travailleurs, pas les handicapés racisés non binaires et bispirituels qui ne représentent que 0,005 % de la société ! » (Martineau 2021b). POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 35 Les Wokes sont antiracistes.Or, ce positionnement a priori émancipatoire ne l\u2019est pas pour les Big Five, bien au contraire.Il s\u2019agirait plutôt d\u2019une forme de « racisme inversé » visant à discriminer la majorité blanche en dénonçant ses prétendus privilèges.Comme l\u2019écrit Denise Bombardier, « l\u2019expression \u201cVous, les Blancs\u201d est devenue pour des militants antiracistes la façon simple et directe de nous insulter et surtout de nous culpabiliser en tant que responsables de tous les crimes de la terre » (Bombardier 2021a).Et dans la continuité, les Wokes sont aussi décoloniaux.Mais là encore, nous sommes face à « une folie », « un délire », qui airme que « la société se diviserait en dominants et dominés, et la recherche  académique [\u2026] doit servir à libérer les opprimés et à faire cheminer les oppresseurs.» (Facal 2021) Les Wokes sont aussi féministes et, plus largement, adeptes des théories du genre, ce qui les porterait à la critique facile du « mâle blanc occidental ».« Pour les militants wokes, l\u2019humanité est une pyramide.En bas, il y a les hommes blancs hétéros de plus de 50 ans, responsables de tous les maux qui ont accablé le monde depuis le Big Bang.Et en haut, les transgenres noires lesbiennes de moins de 30 ans » (Martineau 2021a).Les Wokes sont généralement jeunes, plus proches des milléniaux que des boomers auxquels ils ont tendance à s\u2019opposer.Mais il s\u2019agit là encore d\u2019une « jeunesse perdue, nationalement indiférente, et hypnotisée par le wokisme »  Bock-aôté  d .nar ailleurs, les Wokes sont organisés. lous aurions afaire à un « courant », « un mouvement » composé  de « militants » qui défendent une cause et déploient des stratégies pour la promouvoir.Le danger est menaçant selon Denise Bombardier pour qui : le mouvement woke, qui sévit en Occident, a d\u2019abord envahi des campus nord-américains.Et d\u2019autres élites à la remorque de cette nouvelle religion rêvent de déconstruire la civilisation blanche.Ces idéologues, qui donnent presque aux communistes d\u2019antan des allures de bons mononcles, ne sont plus des grenouilles de bénitier maoïstes, mais des ségrégationnistes racialisés qui s\u2019appliquent à mettre au dépotoir de l\u2019histoire universelle la civilisation gréco-romaine dont l\u2019Occident se réclame.(Bombardier 2021b) L\u2019enjeu se révèle donc de taille car ces « croisés du 21e siècle » partis à l\u2019assaut de la civilisation occidentale paradoxalement!   sont  sous  inluence.  )ls  font  partie  d\u2019une  «  secte  »,  d\u2019une  nouvelle  «  religion  »,  émettent des « fatwa », suivent un « catéchisme » et n\u2019hésitent pas à recourir aux « autodafés » ou autres méthodes de « l\u2019Inquisition ».Nous assisterions au : déploiement d\u2019un nouveau fanatisme idéologique qui n\u2019a plus rien de marginal [et qui] témoigne de l\u2019inluence dans le monde intellectuel d\u2019une nouvelle gauche sectaire venue des États-Unis.Elle intimide sur les réseaux sociaux et cherche à ruiner la réputation de ceux qui ne se soumettent pas à ses dogmes.Son arme : les accusations de racisme, de sexisme, de transphobie.On l\u2019appelle la gauche woke.C\u2019est une gauche religieuse.Elle voit un blasphème dans le fait de la contredire.(Bock-Côté 2020a) Les Wokes auraient une grande inluence dans les milieux de l\u2019éducation, des médias et de la culture, ce  qui semble motiver les virulentes attaques des Big Five.Tour à tour Radio-Canada, Télé-Québec, Le Devoir, l\u2019ONF, ainsi que les universités Concordia, d\u2019Ottawa et l\u2019UQAM sont vilipendés pour leurs supposées 36 SECTION I L\u2019éveil accointances avec les Wokes.« La gauche woke n\u2019est pas composée que de militants radicaux un peu grotesques [\u2026] elle est dominante dans les départements de sciences sociales, dans les organismes culturels et à la radiotélévision fédérale.Son vocabulaire colonise le langage public, et partout s\u2019impose son obsession raciale, qui veut diviser l\u2019humanité entre \u201cBlancs\u201d et \u201cracisés\u201d.» (Bock-Côté 2021a) Ces institutions sont pointées du doigt pour leur soumission à la « rectitude politique » qui se manifeste par la « censure » et les atteintes à la liberté d\u2019expression.Dans la sphère politique aussi, les Wokes auraient leurs partisans.Nous les retrouvons à tous les paliers de gouvernement.Justin Trudeau, Gabriel Nadeau-Dubois et Valérie Plante occupent le devant de la scène, mais le Parti Vert et le NPD peuvent aussi être ciblés.Il est clair cependant que, selon nos chroniqueurs et chroniqueuses, le premier ministre du Canada constitue la cible de choix, son nom apparaît 43 fois dans notre corpus.Que veulent les Wokes et quelle réponse politique leur adresser ?Essentiellement, selon les Big Five, les Wokes souhaitent la disparition de la nation québécoise, francophone et enracinée dans l\u2019histoire.Ils sembleraient lui préférer le « Canada postnational multiculturaliste anglophone et woke » (Bock-Côté 2021b).Et pour y parvenir, ils propagent à travers les médias et les universités, avec la complicité complaisante du fédéral et des partis politiques de gauche, « l\u2019idéologie diversitaire » et le « racialisme », ain de fragmenter la communauté nationale et de donner  mauvaise conscience à la majorité blanche.« Le racialisme prôné par les wokes déconstruit les nations.[\u2026] Cette vision explique pourquoi cette nouvelle idéologie souhaite faire tomber les frontières.Elle remet en cause la souveraineté des États.[\u2026] La révolution racialiste est annoncée.Elle inclut la déblanchisation de l\u2019Occident.En d\u2019autres termes, la guerre aux Blancs \u201ccolonialistes\u201d est en marche » (Bombardier 2021c).Le traitement médiatique du phénomène woke par les chroniqueurs et chroniqueuses du Journal de Montréal nous ramène ainsi aux fondamentaux du nationalisme canadien-français centrés sur le combat pour la survivance d\u2019une identité nationale culturellement déinie  aanet  . Le « poids du ouébec  est appelé à régresser dans le Canada, et même les plus grands discours sur le respect de la nation québécoise ne réussiront pas à faire oublier que notre peuple y est condamné à la marginalisation, puis à l\u2019extinction démographique.Le Canada nous condamne structurellement à la minorisation, la folklorisation, puis la disparition » (Bock-Côté 2021c).C\u2019est ici que nous pouvons voir l\u2019usage politique qui peut être fait de ce traitement médiatique très partial du phénomène woke.En efet, ce qui s\u2019inscrit en creux de notre analyse, c\u2019est que le premier ministre du ouébec, François  Legault, s\u2019impose pour nos Big Five comme un rempart qui pourrait contrer la déferlante woke.Son nom apparaît d\u2019ailleurs 61 fois dans notre sous-corpus, la plupart du temps associé à un vocabulaire plutôt complaisant. En efet, ce dernier «  rassure », «  impressionne », «  fait preuve de modération »,  POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 37 « fait très bonne igure »,  il est « un bon capitaine », « un chef national », un « bon père de famille ».  « François Legault demeure aux yeux de la majorité le guide, le protecteur et le chef d\u2019État de la période la plus douloureuse du Québec moderne » (Bombardier 2021d).La récupération du wokisme par le nationalisme conservateur Comme nous le soulignions en introduction, l\u2019emphase médiatique mise sur le phénomène woke au Québec débute véritablement en septembre 2020 suite à l\u2019Afaire Lieutenant-Duval qui éclate à l\u2019Université d\u2019Ottawa, donc en Ontario.Ce paradoxe n\u2019est qu\u2019apparent puisqu\u2019avant d\u2019être une ville située dans la province voisine, Ottawa est la capitale de l\u2019État fédéral canadien.Elle est donc une cible de choix pour toute rhétorique nationaliste émanant du Québec.Nous pouvons alors formuler l\u2019hypothèse que l\u2019sniversité d\u2019mttawa, érigée en cheval de rroie du mouvement woke au pays, ofrait  une occasion en or au mouvement nationalisme conservateur pour passer à l\u2019ofensive.  Ain  d\u2019explorer  cette  hypothèse,  concentrons-nous  sur  la  fréquence  des  articles  publiés  entre  le  1er septembre 2020 et le 30 septembre 2021.Nous pouvons observer sur notre courbe, deux moments de forte croissance de la production médiatique autour du phénomène woke, en février et septembre 2021.Le 13 février 2021, sur sa page facebook, le premier ministre prend position dans le débat entourant la liberté d\u2019expression et la liberté académique, adoptant explicitement la ligne éditoriale des chroniqueurs et chroniqueuses du Journal de Montréal.On voit qu\u2019une poignée de militants radicaux essaient de censurer certains mots et certaines œuvres.On voit arriver ici un mouvement parti des États-Unis et franchement, je trouve que ça ne nous ressemble pas.[\u2026] Et puis ça ne se limite pas aux campus.À l\u2019automne, j\u2019en ai moi-même fait l\u2019expérience quand des militants ont essayé de censurer mes suggestions de lecture parce que j\u2019avais recommandé un livre de Mathieu Bock-Côté, qui portait justement sur les dérives du politiquement correct.[\u2026] Si on commence à s\u2019autocensurer par peur de se faire insulter, ou si on ne défend pas quelqu\u2019un qui est victime de ça, on joue le jeu des radicaux.Je comprends que ça puisse faire peur, mais on doit se tenir debout, rester fermes.Plus on sera nombreux à refuser de céder à l\u2019intimidation d\u2019une minorité de radicaux, plus la peur reculera.(Legault 2021) Le 15 septembre 2021, durant la période des questions à l\u2019Assemblée nationale, en réponse aux propos du chef de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, qui comparait le premier ministre à Maurice Duplessis dans sa volonté de s\u2019autoproclamer « père de la nation québécoise », François Legault a riposté en ces termes : « Le chef de Québec solidaire nous parle de Maurice Duplessis.Il avait beaucoup de défauts, mais il défendait sa nation.Il n\u2019était pas un \u201cwoke\u201d comme le chef de Québec solidaire » (Journal des débats 2021).Encore une fois, la ligne semble clairement tracée par le premier ministre entre les défenseurs de la nation québécoise et les Wokes, et cette ligne qui divise la société en vient aussi à structurer le champ de la politique partisane.Nous pouvons ainsi noter une certaine raisonance 38 SECTION I L\u2019éveil entre le traitement médiatique du phénomène woke et les sorties publiques du premier ministre Legault.Conclusion : la stratégie de l\u2019homme de paille Au terme de cette analyse, il n\u2019est pas abusif de dire que les Big Five occupent une place hégémonique dans le traitement médiatique du wokisme au Québec et qu\u2019ils produisent massivement un discours négatif à l\u2019égard du mouvement woke. )ls réagissent aux événements et difusent une interprétation de  la réalité sociale axée sur la polarisation et le clivage identitaire dont la portée politique est manifeste puisque leur message structure désormais le discours politique dont le premier ministre s\u2019est fait le promoteur.Sommes-nous ici devant une spéciicité proprement québécoise ? pien n\u2019est moins sûr. lous sommes  plutôt face à la résurgence d\u2019une vieille technique de disqualiication politique qui a repris de la vigueur  à l\u2019ère de la révolution numérique.Pour s\u2019en convaincre, il n\u2019y a qu\u2019à faire un détour par la France et la controverse qui y a fait rage autour de la notion « d\u2019islamo-gauchisme » (Torrekens 2021).Ce néologisme tend à être utilisé dans les médias sociaux comme un instrument de lutte idéologique à des ins de stratégie politique. aomme le souligne  le chercheur David Chavalarias, ce type de dénomination émergente indique la volonté de créer une nouvelle catégorie dans l\u2019imaginaire collectif, passage obligé pour faire accepter de nouveaux récits de référence et pour façonner de manière durable de nouvelles représentations, croyances et valeurs.[\u2026] Nous sommes donc sur un terme utilisé pour ostraciser et dénigrer un groupe social particulier tout en en donnant pour l\u2019opinion publique une image anxiogène et associée à un danger imminent.Son utilisation a pour but de polariser l\u2019opinion publique autour de deux camps déclarés incompatibles entre lesquels il faudrait choisir : d\u2019un côté les défenseurs du droit et des valeurs républicaines, de l\u2019autre les traîtres aux valeurs françaises et alliés d\u2019un ennemi sanguinaire.(Chavalarias 2021) Legault VS GND Legault sur la liberté d\u2019expression Affaire Lieutenant-Duval POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 39 Et le chercheur démontre, statistiques à l\u2019appui, que lorsque les autorités politiques (dans ce cas- ci trois ministres du gouvernement d\u2019Emmanuel Macron) reprennent la notion, ils contribuent très signiicativement à accroître son emprise sur l\u2019imaginaire collectif.   Ces techniques de manipulation de l\u2019opinion publique s\u2019inspirent des méthodes de l\u2019Alt-right qui a largement alimenté la polarisation aux États-Unis, créant ainsi un terreau fertile au développement du trumpisme  McLamore et slu?   ; Lynch  . )l y a donc de quoi s\u2019inquiéter lorsqu\u2019au ouébec le  premier ministre, soit la plus haute autorité de l\u2019État, recourt à ce type de manœuvre.Pour conclure, comment ne pas s\u2019interroger sur la stratégie politique poursuivie par ce type de pratique axée sur la polarisation et la division sociale plutôt que sur le dialogue et le rassemblement ?Ne pouvant nous réduire à l\u2019explication purement électoraliste à court terme, nous optons plutôt pour l\u2019hypothèse de la stratégie de l\u2019homme de paille si habilement détaillée par Frédéric Bérard dans son récent ouvrage (Bérard 2022).Celle-ci pourrait se résumer brièvement comme suit : si tu ne veux pas agir, regarde ailleurs.Plutôt que de faire face aux véritables problèmes, crées-en un de toutes pièces.Ce constat d\u2019un cynisme lucide ferait presque rire si la situation n\u2019était pas si tragique lorsqu\u2019elle s\u2019applique à nos dirigeants politiques qui, non seulement tentent de justiier leur inaction sur des enjeux  fondamentaux en détournant le regard, mais contribuent eux-mêmes à construire cet homme de paille (les Wokes) qui nous permet collectivement et confortablement de fermer les yeux sur les véritables déis de notre temps :  la justice sociale  lutter contre les inégalités et les discriminations  et la justice  environnementale (lutter contre les changements climatiques).Notes biographiques : Raphaël Canet est professeur au département de sociologie du Cégep du Vieux Montréal.Léo Palardy est étudiant en Sciences humaines, proil innovation sociale au aégep du tieux Montréal.Références : Behrent, Michael C.« Rélexions sur la question woke », Esprit : - .Bérard, Frédéric.2022.L\u2019homme de paille.L\u2019instrumentalisation du racisme, des libertés publiques et de Monsieur Patate.Montréal : Éditions Somme Toute.Bock-Côté, Mathieu.a.« Courage contre la secte woke ! », Journal de Montréal, décembre.Bock-Côté, Mathieu.2020b.« Bilan politique d\u2019une année merdique », Journal de Montréal, 30 décembre. 40 SECTION I L\u2019éveil Bock-Côté, Mathieu.2021a.« Quand l\u2019université trahit sa mission », Journal de Montréal, 16 février.Bock-Côté, Mathieu.b.« Ô Canada ?c\u2019était d\u2019abord notre hymne national ! », Journal de Montréal, juin.Bock-Côté, Mathieu.2021c.« Les conservateurs et le Québec », Journal de Montréal, 9 septembre.Bock-Côté, Mathieu.d.« J\u2019aurais pu être woke, et fédéraliste! », Journal de Montréal, septembre.Bombardier, Denise.2021a.« un discours intolérable », Journal de Montréal, 2 février.Bombardier, Denise.2021b.« Sexe et idéologie en pandémie », Journal de Montréal, 14 avril.Bombardier, Denise.2021c.« l\u2019incontournable Mathieu Bock-Côté », Journal de Montréal, 16 avril.Bombardier, Denise.2021d.« L\u2019exploit de François Legault », Journal de Montréal, 8 mai.Canet, Raphael.2003.Nationalismes et société au Québec.Montréal : Athéna éditions.Centre d\u2019études sur les médias.Presse quotidienne, janvier.En Ligne : https://www.cem.ulaval.ca/ economie/propriete/presse-quotidienne/ (Page consultée le 29 juin 2022).Charbonneau, François.2022.« Le beau rôle », dans : A.Gilbert (Dir.).Libertés malmenées.Chronique d\u2019une année trouble à l\u2019Université d\u2019Ottawa, pp.- .Montréal : Leméac.Chavalarias, David.2021.« «Islamogauchisme» : le piège de l\u2019alt-right se referme sur la macronie », Politoscope, 21 février.En ligne : https://politoscope.org/2021/02/islamogauchisme-le-piege-de-lalt-right-se- 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POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 41 McLamore, Quinnehtukqut et 1zden Melis Ulu?.Social Representations of Sociopolitical Groups on r/The_Donald and Emergent Conlict Narratives: A Qualitative Content Analysis , Analyses of Social )ssues and Public Policy 20(1): 508-535.Policar, Alain.« De woke au wokisme : anatomie d\u2019un anathème », Raison présente : - .Torrekens, Corinne.2021.« Islamo-gauchisme, histoire d\u2019un glissement sémantique », AOC, 22 février.En ligne : https://aoc.media/analyse/2021/02/21/islamo-gauchisme-histoire-dun-glissement-semantique/ (Page consultée le 29 juin 2022). 42 SECTION I L\u2019éveil Science et non-science dans le débat identitaire actuel Par Learry Gagné Le mouvement woke,  largement déini  comme une  sensibilité  aux discriminations dans nos  sociétés  et une volonté de s\u2019y attaquer à la source, est la cible de très nombreuses critiques d\u2019intellectuels qui n\u2019acceptent pas de se faire traiter de xénophobes, même indirectement.Dans ce texte, je propose d\u2019aborder ce qui me semble être la critique la plus fondamentale du wokisme, soit l\u2019accusation d\u2019« anti- scientisme ».C\u2019est selon moi une stratégie qui permet aux « anti-wokes » d\u2019invalider a priori les arguments de la gauche identitaire plutôt que d\u2019avoir à en débattre.Anti-scientisme Le constat est clair : les critiques du wokisme se donnent le rôle de défenseur de la Science contre une clique révolutionnaire qui veut jeter à terre les fondements du raisonnement scientiique à l\u2019université.  On peut distinguer trois éléments fondamentaux de la science telle qu\u2019interprétée dans la littérature anti-woke.Celle-ci a pour fondement la raison, elle exige une méthode rigoureuse, et elle porte sur des faits empiriques.Face à l\u2019exigence de raison, le wokisme est coupable de sentimentalisme.Il « préfère la satisfaction des sens à l\u2019exercice de la raison » (Simard 2021, 154), il « privilégie l\u2019hystérie morale en lieu et place de l\u2019argumentation raisonnée » (Poulin 2020).Pour François Charbonneau (2022, 124), la grande majorité des  professeurs  en  sciences  sociales  sont  «  investis  émotionnellement  »  dans  leurs  recherches;  ils  pensent pouvoir changer le monde.Même si les objectifs des Wokes peuvent s\u2019avérer louables, comme la lutte contre la discrimination, ils sont « emportés par l\u2019indignation moralisante » (Mouterde 2021).En gros, les Wokes sont incapables de raisonner correctement.rout  le  monde  connaît  la  base  de  la  méthode  scientiique.  bans  les  débats  publics,  on  oppose  fréquemment celle-ci à  l\u2019idéologie et à  la religion. Les Wokes n\u2019échapperont pas à ces classiications.  Pour David Rand (2021, 132-133), la méthode woke se compare à une « parareligion moderne » dont les caractéristiques sont le dogmatisme, l\u2019infalsiiabilité, le manichéisme et le culte de la personnalité.  )l en  va de même pour la « bien-pensance » chez Patrick Moreau (2021, 157-158) (vérité unique, inquisitions, interdits), et la « gauche identitaire » chez Michel Roche (2021, 201) (obsession pour les symboles, réinvention du passé).La vérité peut soit se découvrir par le libre débat d\u2019idées, soit être imposée par une autorité.Il va de soi que cette dernière méthode se révèle  incompatible avec  la pratique scientiique. aomme on peut s\u2019y  attendre, les propositions du wokisme seront traitées comme des tentatives d\u2019imposition unilatérale POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 43 de la vérité.Les Wokes déclament des « vérités morales littéralement sacrées et donc indiscutables » (Mouterde 2020).C\u2019est un « rejet des normes et principes de la rationalité » où les positions sont « décrétées à l\u2019avance seules acceptables » (Baillargeon 2019, 29).Pour le Woke, « rendre le monde meilleur  »  signiie  «  présenter  mes  convictions  personnelles  comme  des  vérités  incontestables  »  Boucher  et  nrévost  ,  .  Et  inalement,  «  Être Woke,  c\u2019est  se  croire  en  éveil  pendant que  les  autres sommeillent, et cela implique d\u2019avoir reçu une révélation pendant que la masse serait en proie à l\u2019aliénation » (Poulin 2020).La liberté d\u2019expression, et son corollaire, la liberté universitaire1, est une condition sine qua non de la possibilité de dévoilement de la vérité.Nous ne traiterons pas ici de la liberté de prononcer certains mots, par exemple le « mot en N ».Il s\u2019agit d\u2019un tout autre débat, de nature politique plutôt qu\u2019épistémologique.Selon Moreau (2021, 60), les « idéologues » refusent l\u2019égalité du droit de parole, et par conséquent, refusent « la recherche en commun de la vérité ».Pour Jean-Marie Lafortune et Hans Poirier (2019, 250), « [L]es avantages collectifs liés à l\u2019avancement des connaissances formelles, pour  la  communauté  scientiique  et  la  société,  l\u2019emportent  sur  le  désagrément  individuel  d\u2019être  choqué ».Vouloir corriger les inégalités d\u2019accès au discours, c\u2019est « introduire un préjugé idéologique » et « s\u2019approprie[r] les règles du jeu »; il faut laisser celles-ci à « l\u2019institution de la démocratie »  rhériault  2022, 233 et 240).Le  troisième  élément  de  la  méthode  scientiique  porte  sur  l\u2019observation  de  faits  empiriques.  mn  reproche au wokisme d\u2019abandonner les faits pour s\u2019intéresser aux fausses idoles que sont les relations de pouvoir (la posture postmoderne), les symboles (la posture constructiviste), et les valeurs (la posture prescriptiviste).Nonobstant le fait que ces trois postures soient a priori des domaines valides de recherche comme on le verra plus loin, les accusations ne manquent pas. Les Wokes « n\u2019identiient  qu\u2019une seule cause à l\u2019oppression, la colonisation, et qu\u2019une seule motivation au savoir, la volonté de dominer » (Paquerot 2022, 339).Pour Gilbert, Prévost et Tellier (2022, 34), il existe deux visions de l\u2019université, et la mauvaise est un « nouvel ordre social basé sur les diférences individuelles et qui  s\u2019expliquent par des rapports de domination ».Selon Marc Chevrier (2021, 40), les Wokes mettent sur le même plan la science et « les superstitions, les croyances spirituelles, les traditions culturelles, les coutumes ancestrales, les expériences de soi subjectives, etc.».Le 30 janvier 2020 paraissait dans Le Devoir un « Manifeste contre le dogmatisme universitaire » où est jugée la « gauche postmoderne » apparemment dominante dans nos institutions.On y lit à propos des professeurs membres du culte : « Leurs opinions sont présentées comme des faits, et les faits sont délogés au statut de «construction sociale» ».1 Formellement, la liberté universitaire est la liberté des professeurs permanents d\u2019engager les recherches de leur choix sans entrave des pouvoirs, mais dans le débat actuel, elle est de moins en moins discernable de la simple liberté d\u2019expression. 44 SECTION I L\u2019éveil Application au racialisme Ce qui fait sans doute la particularité du wokisme est sa défense des minorités soumises à la domination.Et la forme de domination qui a retenu le plus l\u2019attention médiatique un peu partout en Occident, incluant au Québec, est la question raciale.Pour ce qu\u2019on appelle la « gauche identitaire », les « races » sont à la fois des construits sociaux et des réalités efectives, c\u2019est à dire que l\u2019ethnie n\u2019est pas à concevoir au  niveau biologique mais bien à celui des perceptions et des catégorisations socio-politiques2.C\u2019est un mouvement de gauche dans la mesure où, selon ses tenants, c\u2019est le colonialisme occidental qui a créé les catégories raciales que l\u2019on connaît aujourd\u2019hui et qui suscitent toujours le débat.Face à cela, on peut déplorer leur emploi de deux manières : airmer que la question ne se pose même pas car ce ne  sont pas des catégories valides; ou admettre leur validité, mais comme le relent d\u2019un passé raciste qui  n\u2019existe plus.Il y a d\u2019abord ceux qui rejettent l\u2019explication biologique, avec raison, mais qui la collent au wokisme, comme aharles LeBlanc  ,  -  qui airme que pour les Wokes, la couleur de peau constitue une  caractéristique fondamentale de l\u2019humanité, ou encore Rachad Antonius (2021, 115) pour qui le rapport victimaire aux esclaves du passé présuppose « une essentialisation de ces identités sur des bases biologiques ».Ensuite il y a ceux qui accusent le wokisme de raviver des catégories d\u2019une époque révolue, et ainsi faire violence tant à l\u2019Histoire qu\u2019à la morale.Pour Nelson Charest (2022, 317), le passé colonial n\u2019est plus efectif aujourd\u2019hui, mais les Wokes insistent pour le ramener. sne théorie particulière stipule  que l\u2019Occident, en en appelant de ses valeurs humanistes, aurait fait son mea culpa colonial et que le problème serait ainsi réglé.Non seulement la « science occidentale » n\u2019est pas responsable d\u2019injustices qui ont toujours partout existé, mais elle fournit la possibilité d\u2019une auto-critique (Vecoli 2021, 323-324).Et grâce à cette faculté, les génocides et les camps de rééducation seraient « inconcevables » de nos jours en Occident.L\u2019« universalisme humaniste », soit la croyance en une seule humanité sans domination divine, est un corollaire de l\u2019approche scientiique qui rejette la notion de « race ». )l est largement considéré comme  une des principales valeurs occidentales.Comme le mentionne explicitement le premier article de la Déclaration des droits de l\u2019homme de 1789, « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».Les critiques du wokisme vont couramment se ranger du côté de l\u2019universel, contrairement au particularisme identitaire du wokisme.Pour Tellier (2022, 262-263), « suggérer qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019une race humaine est pour certains tenants de l\u2019EDI [équité, diversité et inclusion] une grave insulte ».Et pour Vecoli (2021, 321-322), l\u2019universalisme humaniste donne la capacité de se mettre dans la peau de l\u2019autre, essentiel en science historique pour comprendre et expliquer, ce que la gauche identitaire refuse en pratiquant un « subjectivisme radical ».   La justiication des ethnies sur des bases strictement biologiques, chose courante au  e siècle et dans la première moitié du siècle suivant, constitue elle-même un construit social de la part des dominants servant à « objectiver » leur racisme. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 45 Critique de la critique En tentant d\u2019établir une frontière entre ce qui est de la science et ce qui n\u2019en est pas, l\u2019anti-wokisme fait preuve d\u2019une compréhension naïve de l\u2019épistémologie.Il entretient des illusions entre autres sur la neutralité axiologique des propositions en sciences sociales, sur le pouvoir révélateur du libre marché des idées, et sur le positivisme et l\u2019empirisme en sciences sociales.Ces illusions exigent un refus non seulement de l\u2019Histoire (cet idéal a-t-il déjà existé ?), mais aussi de siècles de débats intellectuels.On ne règle pas ces questions en se contentant de citer Mill, Weber, et nopper. a\u2019est ininiment plus complexe  que cela.Le principe voulant que la vérité émane du libre débat d\u2019idées, où toutes les opinions se valent, relève d\u2019une vision simpliste de l\u2019agora.D\u2019abord, celle-ci ignore les structures de pouvoir à l\u2019œuvre dans toute situation de débat intellectuel.Comme l\u2019a remarqué Iris Marion Young (1996, 120-136) au sujet de l\u2019idéal de démocratie délibérative, il n\u2019y a pas de discussion « d\u2019égal à égal » dans la vraie vie.Chacun arrive dans l\u2019agora avec ses diférences de pouvoir, de situation, voire de talents oratoires. nour Young, les débats  gagnent en qualité lorsqu\u2019on préserve la diversité plutôt que de chercher à l\u2019éliminer.On peut établir des parallèles avec la recherche de la vérité dans le champ de la recherche : le militantisme décolonial a sa place dans un débat qui, plus souvent qu\u2019autrement, ne s\u2019éloigne pas trop d\u2019un statu quo hérité d\u2019une époque où il était imprudent de critiquer l\u2019entreprise coloniale.Et même si on s\u2019engage dans le libre débat, quelle garantie avons-nous que la vérité, ou moins ambitieusement  des  idées  de  qualité,  en  jaillira ?  L\u2019expérience  de  l\u2019)nternet  devrait  être  suisante  pour nous montrer qu\u2019une agora qui permet à  tous de s\u2019exprimer et qui ofre même  l\u2019anonymat, ce  qui permet de masquer les diférences, peut partir dans tous les sens. Les vertus épistémiques du libre  débat ont été pensées il y a longtemps, dans un cadre où le débat intellectuel était réservé à une classe relativement homogène et polie, soit l\u2019homme blanc de bonne famille.Alors que pour J.S.Mill, la liberté d\u2019expression doit être quasi-absolue pour assurer le choc des opinions nécessaire à l\u2019émergence de la vérité, nous préférons à notre époque des limitations pour préserver la dignité des interlocuteurs et le respect mutuel (Canto-Sperber 2016).Milton Friedman, apôtre du libre marché total, représente un bon exemple de dérive possible du « marché des idées ».Friedman s\u2019oppose à l\u2019intervention de l\u2019État contre les discriminations, car dans un marché libre, la boutique discriminante aura accès à un bassin de clients en principe moindre que son compétiteur non discriminant.Par conséquent, ce premier devra abandonner ses pratiques ou faire faillite.Donc, à long terme, la discrimination disparaîtra toute seule (Friedman 1962, 93-95).Mais ce n\u2019est pas ce qui se passe aujourd\u2019hui, ni même à son époque.L\u2019écart entre les attentes du débat libre et les résultats concrets est on ne peut plus criant.Ce qui fait sens pour le débat sur des enjeux sociaux le fait tout autant pour la recherche du vrai en sciences sociales. 46 SECTION I L\u2019éveil La prétention à l\u2019universel de l\u2019anti-wokisme s\u2019avère problématique à plusieurs égards.Réglons d\u2019abord le cas de l\u2019universalisme humaniste exprimé dans la Déclaration des droits de l\u2019homme et du citoyen de 1789.J\u2019espère qu\u2019il apparaît évident pour tout le monde que l\u2019Occident n\u2019a jamais sérieusement appliqué l\u2019article 1 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l\u2019utilité commune ».Les choses ont évolué, mais disons que le texte de 1789 n\u2019a été pris à la lettre que vers les années 1980, soit 200 ans plus tard, et encore.Nous ne nous attarderons pas plus longtemps sur ce point.Plus intéressant pour notre propos est l\u2019origine de l\u2019universalisme.Une thèse assez répandue est, que ce soit dans le domaine moral, culturel, ou scientiique, ce qui est considéré comme universel est en fait  la préférence ou l\u2019intérêt d\u2019une classe dominante imposé à autrui sans paraître comme un rapport de forces.Pierre Bourdieu a savamment étudié ce phénomène : [L]\u2019universalisme abstrait sert le plus souvent à justiier l\u2019ordre établi, la distribution en vigueur des pouvoirs et des privilèges \u2013 c\u2019est à dire la domination de l\u2019homme, hétérosexuel, euro-américain (blanc), bourgeois -, au nom des exigences formelles d\u2019un universel abstrait (la démocratie, les droits de l\u2019homme, etc.) dissocié des conditions économiques et sociales de sa réalisation historique ou, pire, au nom de la condamnation ostentatoirement universaliste de toute revendication d\u2019un particularisme et, du même coup, de toutes les «communautés» construites sur la base d\u2019une particularité stigmatisée (femmes, gays, Noirs, etc.) et suspectes ou accusées de s\u2019exclure des unités sociales plus englobantes («nation», «humanité») (Bourdieu 2003, 103-104).L\u2019universalisme humaniste dont il est question ici serait donc une conception proprement occidentale dont on aurait évacué  les « conditions économiques et  sociales de sa  réalisation historique » ain de  (se) convaincre de la nécessité de ses principes moraux, car ce qui distingue les principes universels est qu\u2019« aucun homme ne [peut] les nier ouvertement sans nier en lui-même son humanité » (Bourdieu 1994, 166).Une autre opération de déclassement du wokisme consiste à refuser le statut de discipline universitaire légitime  aux  théories  critiques,  que  ce  soit  le  postmodernisme  réel  ou  imaginé;  Folco  ,  le  constructivisme, les cultural studies,  et  autres  études  queers,  noires,  etc.  )l  y  a  une  diférence  entre  critiquer le postmodernisme, et le rejeter en bloc en tant qu\u2019idéologie malsaine.C\u2019est un fait maintes fois vériié historiquement, que certaines entreprises scientiiques ont été marquées signiicativement  par des jeux de pouvoir, et rien ne prouve que cela ne soit plus possible aujourd\u2019hui.Ça vaut la peine d\u2019adopter une posture critique face à la science telle qu\u2019enseignée à l\u2019université, surtout dans les sciences humaines et sociales. aela n\u2019implique pas un nihilisme. En outre, on ne peut airmer à la fois  que la pratique scientiique implique la possibilité de critique sans barrières, et empêcher de critiquer la  structure de savoir scientiique universitaire. Le champ scientiique et la méthode scientiique ne sont  pas la même chose. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 47 aes  théories  dites  critiques  émanent  d\u2019une  liberté  universitaire  efective.  ae  sont  des  domaines  d\u2019études relativement nouveaux rendus possibles par un champ de recherche qui s\u2019ouvre aux idées alternatives.Il n\u2019est pas question de « domination » ou de « renversement » du champ, ces domaines coexistent avec ceux plus traditionnels.Vouloir les éliminer parce qu\u2019ils se veulent transgressifs et par conséquent destructeurs revient à souhaiter revenir à une époque où les savoirs étaient sous contrôle d\u2019une classe dominante.Par exemple, les études queers sont « à la mode » non pas parce qu\u2019on n\u2019y avait pas songé avant, mais bien parce que la permission d\u2019en faire un objet d\u2019étude distinct à l\u2019université ne fut accordée que tout récemment (Nicolas 2021).Comment alors réconcilier la liberté universitaire comme principe fondamental à la recherche de la vérité, et l\u2019exclusion de pans entiers de recherche en sciences humaines et sociales ? Simplement en qualiiant  ces derniers d\u2019anti-science, d\u2019idéologie ou de religion.Ce qui n\u2019est possible que si l\u2019on universalise une institution particulière (l\u2019Université occidentale comme lieu et condition de pratique privilégié de la Science) en la déshistoricisant et en s\u2019aveuglant sur le contexte de son existence.La norme universitaire traditionnelle se transmute en fondement de la Science, et ce qui est en-dehors devient hors-science.nourtant, cette posture scientiique des anti-Wokes cesse d\u2019être neutre et objective dès lors où s\u2019exerce  un jugement sur ce qu\u2019est de la science et ce qu\u2019est de l\u2019idéologie, et que ce jugement se fonde sur des conceptions naïves et a-historiques de la science.La critique du wokisme n\u2019est plus à déterminer si ses méthodes sont appropriées, si ses partisans penchent trop à gauche, ou s\u2019ils versent dans un militantisme inapproprié.Il s\u2019agit ici d\u2019une authentique exclusion à la fois de l\u2019université et du débat public par un déclassement radical de leurs manières de voir la société.De plus, comme on se permet de mettre dans la catégorie woke à peu près n\u2019importe quoi, on se donne les moyens d\u2019exclure quiconque menace l\u2019ordre universitaire établi.Prenons un exemple de déclassement sélectif : dans un texte dialogique, Maxime nrévost airme qu\u2019« un désaccord  fondamental existe entre Mathieu Bock-Côté et moi » à propos de l\u2019immigration, « mais Mathieu Bock- Côté n\u2019a pas toujours tort et n\u2019est pas constamment animé de mauvaises intentions ».Cette approche nuancée  n\u2019est  possible  qu\u2019ayant  déclaré  Bock-aôté  interlocuteur  légitime.  nourquoi  ofre-t-il  cette  politesse à lui, mais pas aux Wokes ?Quel est le critère de sélection ?Dans l\u2019ouvrage collectif qui s\u2019en prend intégralement aux Wokes, Identité, « race », liberté d\u2019expression, sur les 20 articles de 22 auteurs, un seul répond à des arguments de personnalités qu\u2019on pourrait appeler des Wokes québécois, celui de Micheline Labelle (2021) à propos d\u2019Émilie Nicolas et de Dalie Giroux.Tous les autres, sans exception, monologuent derrière des Wokes imaginaires, exception faite de Robin DiAngelo (2018) de temps à autre, une cible immanquable pour l\u2019anti-wokisme international. 48 SECTION I L\u2019éveil Conclusion En conclusion, si les Wokes sont exclus de l\u2019agora à cause de leur incapacité à débattre de manière rationnelle, et que  les minoritaires qui revendiquent une voix se font qualiier de woke, qui va parler  pour eux ? Les penseurs « scientiiques » vont leur présenter le nouveau contrat social une fois signé ?  C\u2019est un peu cela qui s\u2019est passé avec l\u2019inclusion de clauses non discriminatoires dans les constitutions nationales.Ces clauses rendant illégal le racisme, celui-ci disparaît de facto de la société.Ceux qui en décèlent toujours les traces bien vivantes font partie de ces Wokes qui refusent la vie en commun.Donc, au fond, on passe de la vieille société universaliste où seul l\u2019homme blanc avait droit de cité, à une nouvelle société universaliste plus inclusive, mais dont les modalités sont établies par l\u2019homme blanc.Alors que les groupes traditionnellement exclus ont obtenu des gains importants dans le champ politique et dans la société en général au Québec ces dernières années, les luttes pour se tailler une place dans le champ intellectuel se voient exacerbées par le mouvement anti-woke.Note biographique : Learry Gagné est philosophe et chercheur indépendant, spécialisé en épistémologie des sciences sociales.Références : Antonius, Rachad.2021.« Une question de méthode.Les carences argumentaires de la culture de l\u2019annulation », dans : R.Antonius et N.Baillargeon (Dir.).Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, pp.103-125.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Baillargeon, Normand.2019.« Malaise dans la conversation démocratique », dans : N.Baillargeon (Dir.).Liberté surveillée, pp.11-36.Montréal : Leméac.Boucher, Geneviève et Maxime Prévost.2022.« Dialogue de l\u2019éveil.Les études littéraires à l\u2019ère du militantisme identitaire », dans : A.Gilbert (Dir.).Libertés malmenées.Chronique d\u2019une année trouble à l\u2019Université d\u2019Ottawa, pp.- .Montréal : Leméac.Bourdieu, Pierre.1994.Raisons pratiques.Paris: Seuil.Bourdieu, Pierre.2003.Méditations pascaliennes.Paris: Seuil.Canto-Sperber, Monique.2016.« Liberté d\u2019expression et quête de la vérité », Raisons politiques 63 : 103-112.Charbonneau, François.2022.« Le beau rôle », dans : A.Gilbert (Dir.).Libertés malmenées.Chronique d\u2019une année trouble à l\u2019Université d\u2019Ottawa, pp.- .Montréal : Leméac. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 49 Charest, Nelson.2022.« L\u2019école et la suspension of disbelief », dans : A.Gilbert (Dir.).Libertés malmenées.Chronique d\u2019une année trouble à l\u2019Université d\u2019Ottawa, pp.- .Montréal : Leméac.Chevrier, Marc.« Les corruptions de la chaire.Rélexions sur l\u2019université à partir de Max Weber », dans : R.Antonius et N.Baillargeon (Dir.).Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, pp.27-45.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.DiAngelo, Robin.2018.Fragilité blanche.Paris: Arènes.Durand Folco, Jonathan.2020.« Le dos large de la Gauche Postmoderne », Ekopolitica, 5 février.En ligne: http://www.ekopolitica.info/ / /le-dos-large-de-la-gauche-postmoderne.html Page consultée le juillet 2022).Friedman, Milton.1962.Capitalism and Freedom.Chicago: University of Chicago Press.Gilbert, Anne, Maxime Prévost et Geneviève Tellier.2022.« Notre crise d\u2019Octobre », dans : A.Gilbert (Dir.).Libertés malmenées.Chronique d\u2019une année trouble à l\u2019Université d\u2019Ottawa, pp.- .Montréal : Leméac.Labelle, Micheline.2021.« En eaux troubles : regards sur le parcours d\u2019une certaine gauche et de ses alliés et alliées », dans : R.Antonius et N.Baillargeon (Dir.).Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, pp.63-82.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Lafortune, Jean-Marie et (ans Poirier.« La liberté universitaire comme forme spéciique d\u2019autocontrainte », dans : N.Baillargeon (Dir.).Liberté surveillée, pp.245-264.Montréal : Leméac.LeBlanc, Charles.2021.« Racialisme et ressentiment », dans : R.Antonius et N.Baillargeon (Dir.).Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, pp.221- 240.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Moreau, Patrick.2021.« La guerre des mots », dans : R.Antonius et N.Baillargeon (Dir.).Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, pp.47-60.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Mouterde, Pierre.2020.« La rectitude politique est aussi un poison pour la gauche », Le Devoir, 5 février.Mouterde, Pierre.« A propos de la chasse aux sorcières menée contre les wokes », Presse-toi à gauche!, mars.En ligne : https://www.pressegauche.org/A-propos-de-l-histoire-et-de-la-chasse-aux-sorcieres- menees-contre-les-woke Page consultée le juillet .Nicolas, Émilie.2021.« Entre civilisés », Le Devoir, 6 mai.Paquerot, Sylvie.2022.« Retour sur les fondements de la crise : les failles de la théorie postcoloniale », dans : A.Gilbert Dir.Libertés malmenées.Chronique d\u2019une année trouble à l\u2019Université d\u2019Ottawa, pp.- .Montréal : Leméac.Poulin, Alexandre.2020.« Prendre congé de la gauche identitaire », Le Devoir, 9 décembre. 50 SECTION I L\u2019éveil Rand, David.2021.« Les Lumières absentes de la pensée Woke », dans : R.Antonius et N.Baillargeon (Dir.).Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, pp.127-145.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Roche, Michel.2021.« La gauche identitaire dans les eaux côtières du mépris de classe », dans : R.Antonius et N.Baillargeon (Dir.).Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, pp.187-204.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Simard, Claude.2021.« La bien-pensance postmoderne : un état d\u2019esprit grégaire de l\u2019exhibition et du ressenti », dans : R.Antonius et N.Baillargeon (Dir.).Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, pp.147-168.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Tellier, Geneviève.2022.« Comment l\u2019industrie de l\u2019EDI a contribué à créer une gouvernance universitaire woke », dans : A.Gilbert Dir.Libertés malmenées.Chronique d\u2019une année trouble à l\u2019Université d\u2019Ottawa, pp.260-283.Montréal : Leméac.Thériault, Joseph Yvon.« Le déclin des institutions de la liberté : la liberté d\u2019expression sur les campus UQAM », dans : N.Baillargeon (Dir.).Liberté surveillée, pp.227-243.Montréal : Leméac.Vecoli, Fabrizio.2021.« Liberté académique et histoire des religions : un témoignage », dans : R.Antonius et N.Baillargeon (Dir.).Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, pp.313-330.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Young, )ris Marion.« Communication and the Other: Beyond Deliberative Democracy », dans : S.Benhabib Dir., Democracy and Diference.Princeton : Princeton University Press, pp.- . POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 51 Enjeux wokes et communauté : récit d\u2019une pratique Par Rémi Laroche et Mariève Mauger-Lavigne « Ce n\u2019est pas à coups d\u2019arguments qu\u2019on peut transformer l\u2019expérience d\u2019une vie, changer des décisions, modiier des convictions.» James Baldwin, La prochaine fois, le feu.Les faits L\u2019idée de former un groupe de discussion nous est venue dans le contexte du Concours philosopher, dont l\u2019édition 2021-2022 a été organisée par le Cégep du Vieux Montréal (CVM).Durant six mois, les douze participant.es du groupe se sont réunis pour des rencontres bimensuelles et, outre le travail de rédaction, ont aussi pris part à plusieurs activités connexes (présence d\u2019invité.es comme Martine Delvaux lors des séminaires, participation à une grande soirée de discussion avec des étudiant.es et enseignant.es du Collège Jean-de-Brébeuf, du Cégep de Granby et du Collège Montmorency \u2013 Philopolis, soirée micro-ouvert chapeautée par Philémon Cimon et conférence de Joséphine Bacon).Discuter avec des étudiant.es ain de répondre à la question « L\u2019avenir est-il \u2018Woke\u2019 ?» ne laissait pas présager ce que nous allions vivre.Nous vous racontons cette expérience à partir de notre point de vue d\u2019enseignant.e.Le 15 décembre 2021, les douze participant.es du groupe se sont réunis pour la première fois dans le local dédié aux activités théâtrales du collège.Les lumières furent tamisées, quelqu\u2019un eut l\u2019idée d\u2019allumer de vieilles lampes, les chaises allaient simplement être disposées en cercle au milieu de la salle. )l n\u2019en fallait pas plus pour nous lancer dans une première activité de rélexion ayant pour sujet  l\u2019interprétation de l\u2019aiche promotionnelle.  « Le penseur, c\u2019est l\u2019étiquette de la légitimité, ceux qui la veulent et les autres.La question woke est au centre de cette polarisation.Est-ce que c\u2019est vraiment nécessaire que notre opinion soit légitimée quand le penseur de Rodin représente la haute culture artistique et philosophique ?Le penseur représente la recherche de la vérité, donc être Woke pourrait aussi représenter la recherche de la vérité.Mais quel genre de vérité ?Commune ?Individuelle ?» 1 L\u2019engagement des étudiant.es fut, lors de cette première rencontre, exemplaire mais dès le lendemain, l\u2019enthousiasme a cédé  le pas à une angoisse difuse, mêlant à  la  fois craintes et attentes. nenser  les  1 Toutes les citations en italique proviennent des étudiant.es du groupe de discussion et sont tirées du site Internet mis à leur disposition tout au long de l\u2019année. 52 SECTION I L\u2019éveil enjeux wokes aujourd\u2019hui n\u2019est-ce pas en soi une manière de transgresser les frontières structurant le monde de l\u2019enseignement ?Pourquoi un groupe de discussion ?Pourquoi ne pas nous en tenir au cadre institutionnel de la salle de classe, sous l\u2019autorité d\u2019un.e professeur.e ?Quel usage pourrons-nous faire des mots ?Toute lecture sera-t-elle admise ?Quelle forme prendra la discussion ?La question du Concours Philosopher s\u2019avéra, dès sa présentation, en parfaite adéquation avec l\u2019actualité politique.Pas une journée ne se passait sans que les journaux alimentent le débat au sujet de  la  signiication  du  mot  « woke ».  sn  débat  qui  trouvera  des  échos  jusqu\u2019au  narlement  lorsque  François Legault et Gabriel ladeau-bubois s\u2019invectivèrent. Être woke était devenu une insulte au cœur  du système parlementaire.Il nous fallait donc prendre du recul et nous exercer à mener des analyses philosophiques en pleine tempête médiatique.Et surtout, il nous fallait considérer le fait que l\u2019idée de cet éveil implique des sentiments d\u2019injustices sociales, des aspirations à l\u2019autodétermination, ainsi que l\u2019expression de sensibilités partagées par les étudiant.es qui participaient aux activités du groupe.De la rélexion à l\u2019action ou l\u2019inverse Dès le départ, comme enseignant.es nous nous sommes donnés comme principe de ne pas imposer nos idées et nos attentes, ni d\u2019organiser de manière rigide nos rencontres à partir de l\u2019image de ce que devrait être un parfait groupe de discussion.Nous voulions créer un espace où les étudiant.es pourraient conduire les discussions à leur guise, en acceptant que, parfois, nous allions avancer dans le brouillard.L\u2019idée de nous inscrire dans la logique du discours philosophique nous habitait, les personnes réunies avaient un certain plaisir à solliciter des concepts abstraits, théoriser, expliquer et surtout se questionner. Mais  il  fallait  aussi  apprendre à entrer en  relation,  car pour que  la  signiication donnée  aux opinions personnelles soit prise en considération, il importait par-dessus tout de reconnaître, au sens fort que recouvre cette attitude, la personne qui prenait la parole.À mesure que l\u2019esprit du groupe  se  développait,  il  devenait  évident  que  la  simple  recherche  d\u2019arguments  ain  d\u2019appuyer  une  prise de position ne suirait pas à nourrir  les échanges. oue les problèmes relatifs aux enjeux wokes  nécessitaient un autre type d\u2019engagement.Il nous est rapidement apparu évident que la notion d\u2019éveil implique son expérimentation pour être comprise, qu\u2019il faut du temps et de la coniance pour que ce qui  s\u2019éprouve en soi-même puisse résonner chez les autres. los habitudes dans la rélexion et la discussion  allaient être revues, peu importe le degré de militantisme de chacun.e.Au terme de quelques discussions, les étudiant.es ont réclamé une suggestion de lecture en commun.C\u2019est par La prochaine fois, le feu de Baldwin que nous sommes véritablement entré.es dans les enjeux wokes.Il y avait certes l\u2019idée de situer le fait d\u2019être woke dans un contexte historique et social particulier, soit celui des Noirs américains aux États-Unis dans les années soixante, il y avait certes aussi, l\u2019envie de trouver une déinition du mot « woke ». Mais, nous ne savions pas à quel point cette œuvre de Baldwin,  par ses questions et les grands thèmes qui s\u2019y trouvaient, nous habiterait tout au long de la session. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 53 Ce vibrant témoignage nous mettait sur la piste de la portée politique et sociale d\u2019une expérience personnelle, en plus d\u2019ouvrir à tous les enjeux davantage épistémologiques, car quelle peut être la validité d\u2019un tel récit ?Nous avions ressenti sa colère, sa douleur, entendu son cri du cœur et même eu accès à une certaine forme de violence s\u2019articulant avec un profond sentiment d\u2019amour des autres, de  son  prochain.  Au  il  de  la  discussion,  en  creusant  la  notion  d\u2019amour,  dans  son  sens  religieux  et  philosophique, la question de la communauté est apparue : qu\u2019est-ce qui crée une communauté ?Qu\u2019est- ce que se sentir appartenir à une communauté ?Comment articuler individualité et communauté ?Existe-t-il un faux sentiment de communauté ?Pendant un moment, nous étions en intimité avec Baldwin, il nous amenait dans sa subjectivité, son individualité, mais du même coup, il nous ramenait à la communauté, à l\u2019Autre et aux autres.De cette lecture, les grands thèmes de nos discussions futures ont émergé. lous avons commencé à réléchir à la tension entre ce qui relève de la subjectivité et la  recherche d\u2019objectivité, entre l\u2019expérience sensible chargée d\u2019émotion et le processus de rationalisation ainsi que la question plus large de la communauté en tant que telle comprenant son articulation avec l\u2019individu.Dès lors que les intervenant.es dans la discussion commencèrent à ressentir la portée de leurs propres questionnements en même temps que la portée du questionnement des autres, nous avons assisté à la constitution d\u2019un processus d\u2019enquête ayant des visées communes.Tous les groupes de discussion n\u2019arrivent pas à atteindre ce point de basculement, surtout dans le contexte d\u2019un concours.Nous croyons que c\u2019est la lecture de Baldwin qui provoqua cette transformation en mettant le feu au local de théâtre.Au beau milieu du cercle de discussion, il y avait l\u2019émotion et il nous a semblé que l\u2019immensité des revendications sociales sous-jacentes à tout son récit ont dérobé le sol du 8e étage bien bétonné sous nos pieds.« Le mouvement woke est indissociable du concept de l\u2019afectivité.Plusieurs enjeux woke portent une énorme charge émotionnelle puisqu\u2019ils sont ancrés dans un passé d\u2019inégalités touchant les valeurs et les expériences afectives vécues des individus.Cette subjectivité peut souvent être di cile à communiquer, mais surtout, le fait d\u2019accepter la subjectivité des autres comme quelque chose de rationnel est rare dans notre société.» \u2013 Gaëlle Libéralisme et impasses nour  les discussions à venir, un.e étudiant.e doit organiser et mener  la  séance, en planiiant d\u2019abord  une préparation à donner aux autres, et ensuite une manière d\u2019amener la discussion, des questions à poser et des enjeux à traiter.Nous avons entrepris ce cycle avec la lecture d\u2019un chapitre du livre Après le libéralisme de John Dewey.aette  lecture,  beaucoup  plus  abstraite  que  la  précédente,  a  eu  pour  efet  de  mener  les  étudiantes à explorer la critique du libéralisme, en même temps que d\u2019orchestrer le développement d\u2019un langage et d\u2019un univers théorique commun se situant autour de la notion d\u2019impasse.Il importe de 54 SECTION I L\u2019éveil comprendre,  en  lien avec  l\u2019idée d\u2019impasse, qu\u2019il  était di cile,  tout  au  long de  l\u2019aventure, de  séparer  ce qui relevait de l\u2019expérience du groupe, des théories étudiées et, plus concrètement, de la place que nous occupons au sein de la société libérale. bans son propos, bewey nous démontre la di cile, voire  impossible, articulation entre la dimension proprement économique du libéralisme, soit la poursuite et la maximisation de son intérêt individuel dans un ordre de droits et de libertés, et la dimension plus politique, où  il  s\u2019agit, par diférents moyens  publics,  institutions, État, etc., de tenter de faire corps  socialement et d\u2019opérer en fonction du bien commun.Tout le monde comprend, au sein du groupe de discussion, que ce qui est décrit par Dewey renvoie explicitement à ce que nous tentons de nommer et d\u2019exprimer, c\u2019est-à-dire un certain malaise avec l\u2019évolution de nos vies en société.Nous comprenons aussi que le libéralisme cristallise, en les naturalisant, une série de droits et de privilèges qui font écran à la possibilité même de mener plus avant nos critiques.Le sentiment d\u2019impasse que cherche à décrire le philosophe américain, en lien avec les luttes politiques associées au prolétariat, ressemble à s\u2019y méprendre, à première vue du moins, à celui que recouvre la posture woke qui émane de nos discussions.bewey  donne  à  voir  comment  le  développement  des  idées  libérales,  par-delà  l\u2019inluence  de  l\u2019utilitarisme, est en dialogue avec le courant romantique, mettant de l\u2019avant, cette fois-ci, une tension entre un rapport au monde plus intuitif, artistique, émotif et une pensée fondée sur la rationalité.sne transformation des signiications du libéralisme qui, encore une fois, semble décrire ce que nous  vivons en tant que lutte entre la quête de sens et les institutions libérales.Nous sommes bien là au cœur de notre propos et de notre enquête.Ce qui tend à s\u2019esquisser, suivant Dewey, c\u2019est la puissance de récupération par l\u2019idéologie libérale en mutation, des aspirations individuelles et collectivistes cherchant l\u2019émancipation, le retour à la nature, l\u2019expression de la subjectivité, etc.Ne serions-nous que le pâle relet de ces  luttes plus anciennes ? Est-ce  là notre propre  impasse ? « pevenons à  l\u2019(istoire »,  dira Simon pendant la séance de discussion ! Oui, mais est-ce la bonne voie ?On ne sait plus.L\u2019impasse repose sur le constat que le recours à des mesures sociales et législatives pour réguler le passage de la liberté inscrite dans la loi à la liberté réelle « revient de fait, à une justiication des violences et des  inégalités de l\u2019ordre établi » (Dewey 2014, p.94) Il se fait tard, et il y a autre chose qui nous taraude l\u2019esprit, les revendications contemporaines du mouvement woke ne semblent pas procéder d\u2019une visée communautaire.Et pourtant elles dérangent plus qu\u2019il ne devrait même si on suit Dewey jusqu\u2019au bout.Pourquoi ?Les deux rencontres suivantes auront pour thème les liens que nous entretenons avec la modernité, la science, le rationalisme et la technologie.Quels sont nos récits à ce sujet ?Quelles morales adopter ?lous réléchirons en nous  inspirant d\u2019une série d\u2019entretiens avec Éric Sadin réalisés par rhinkerview,  ces émissions-débats françaises publiées sur YouTube.L\u2019atmosphère est détendue même si le questionnement qui nous anime dérange et préoccupe.Sadin nourrit la polémique : « Des instances à nous dire la vérité par la technique induisent nos comportements.Primauté de la surveillance ! Pollution de l\u2019espace public ! a\u2019est la in d\u2019un monde commun ! Le pacte de coniance n\u2019existe plus ! nopulisme ! »  (Sadin 2021).Mais d\u2019une certaine manière, nous savons tout ça.Nous le vivons.La pandémie n\u2019a fait POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 55 qu\u2019exacerber la réalité techno-libérale.Nous savons que la science ne se réduit pas à la technique : la science est aussi une culture de l\u2019émerveillement face à la Nature.L\u2019impasse ici revient au fait de n\u2019avoir comme seul recours l\u2019établissement d\u2019une morale pour retrouver le sens des valeurs et notre humanité.Nous ne sommes pas satisfait.es.Le discours se répète ! Soyons plus utopiques.Et s\u2019il y avait quelque chose à ressaisir dans un monde plus artisanal et plus communautaire ?Revenons à l\u2019esprit du potager, à la permaculture; et si on fabriquait nos propres objets, nos outils, nos vêtements ? lous respirons. Ça  fait plaisir.Nous rêvons.« Et si les problèmes contemporains ne sont pas séparables de celui de notre modèle de la science, qui est dans une recherche ininie d\u2019une vérité qu\u2019elle se refuse d\u2019atteindre déinitivement et qui procède par l\u2019objectivation de ce qu\u2019elle étudie pour le comprendre et agir sur lui ! Et si les problèmes contemporains ne sont pas séparables de l\u2019idéal de la domination de l\u2019être humain sur la nature, de l\u2019esprit sur le corps, de la raison sur le désir.Est-ce qu\u2019une nouvelle perspective critique, qui problématise plus ou moins complètement la modernité en soi, peut être porteuse d\u2019une nouvelle voie ?» \u2013 Édouard.Qu\u2019est-ce que le miel ?Les impasses du libéralisme ont eu pour efet de nous diriger vers d\u2019autres grilles d\u2019analyse pour réléchir  aux enjeux wokes et du même coup, à la Modernité.Or, nos catégories théoriques pour penser le réel étant devenues caduques, il nous fallait désormais trouver une autre manière d\u2019aborder la question.Suivant  la  volonté  des  participant.es  de  diversiier  les  points  d\u2019entrée  dans  la  question woke,  nous  sommes allé.es du côté du cinéma d\u2019animation pour chercher de nouvelles pistes de rélexion. lous  avons donc écouté Drôle d\u2019abeille  (ickner, Smith  , ilm dans lequel la critique marxiste du travail  et de la société capitaliste est présentée de manière allégorique. lotre analyse du ilm nous a ramenés  à de nouvelles impasses : quelque chose dans la posture woke échappe à la notion de classe sociale, au problème de l\u2019accumulation primitive et à la rationalisation capitaliste.Nous nous demandions s\u2019il ne fallait pas inventer de nouvelles manières de penser, au-delà du caractère objectivant des conditions matérielles d\u2019existence et d\u2019une perspective matérialiste.Bien avant les studios d\u2019animation DreamWorks, des abeilles avaient été mises en scène par Mandeville dans sa Fable des abeilles (1714).Suivant Mandeville, l\u2019expression des vices privés de chacun, si elle est minimalement encadrée par des institutions, mène au bien public, que Mandeville nomme prospérité.Est-ce que cette prospérité peut régler tous les problèmes soulevés par les personnes wokes ?Assurément non.Nous étions pris dans la ruche, à essayer d\u2019en sortir, et il semblait que les concepts nous manquaient.En étant tous et toutes dans l\u2019impasse, à mener l\u2019enquête ensemble, la magie du collectif a opéré et nous avons trouvé une porte de sortie.Les étudiant.es ont formulé les questions suivantes : au fond, si on se détache de la science, quels récits créer ?Quelles histoires valoriser ?Comment s\u2019attacher à ces histoires ?Quelle interprétation du monde peut-on avoir alors ?Nous étions réellement au cœur des enjeux wokes en même temps que face au problème de l\u2019avenir à penser. 56 SECTION I L\u2019éveil « Il y a bientôt deux ans, juste avant la mort de George Floyd, j\u2019ai reçu le roman Americanah de l\u2019autrice nigériane Chimamanda Ngozi Adichie pour mes 17 ans.Les mots me manquent pour dire à quel point ce roman a changé ma vie.» \u2013 Pascale La  séance  suivante,  dans  un  heureux  hasard  de  planiication,  portait  sur  les  dangers de l\u2019histoire unique, une idée élaborée par l\u2019autrice Chimamanda Ngozi Adichie, qui situe le développement de nos préjugés et du racisme dans la difusion de récits homogènes et monolithiques  Adichie  . À l\u2019aide  du Tedtalk de l\u2019autrice nigériane, les langues se sont déliées.Les étudiant.es ont pensé leur propre intersectionnalité, leur propre récit.Ce qui aurait pu avoir l\u2019air d\u2019une séance de thérapie collective s\u2019est transformé en un véritable laboratoire woke : partant de leur expérience personnelle, ils ont théorisé la diférence, l\u2019oppression, le regard de l\u2019autre, la conscience de l\u2019autre,  les souvenirs  ceux du passé, de  leur école secondaire), le narratif que l\u2019on se crée sur soi-même, ce que les autres racontent sur nous, les catégories et les étiquettes qu\u2019on plaque et qui sont plaquées sur nous, le besoin de reconnaissance, l\u2019appartenance mouvante à un groupe, l\u2019altruisme, la bonté, etc.Les lampes tamisées ont encore fait leur efet : tout le monde était à l\u2019aise, en coniance, et surtout, engagé.es. Le passage de la subjectivité  à la théorisation, médié par le groupe, était devenu naturel.Nous étions en train d\u2019assister à un précieux moment, un moment qu\u2019on pourrait véritablement qualiier de woke, mais surtout un moment qui témoignait d\u2019une forme de bienveillance, dans son sens  le plus profond : la reconnaissance mutuelle de l\u2019autre, le respect de son individualité, de sa diférence,  et la recherche commune de « moyens sociaux » pour que chacun puisse rencontrer l\u2019idéal d\u2019autodétermination en évitant l\u2019écueil de l\u2019atomisation libérale telle que nous l\u2019expérimentons dans la vie quotidienne.Ce que nous avions entrevu, inspiré par la lecture de Baldwin et Dewey, était en train de se réaliser.« Lorsque la question de notre avenir se laisse poindre à l\u2019horizon du temps, la raison et les passions déferlent à l\u2019intérieur de notre conscience.L\u2019anticipation de cet avenir se retrouve ainsi biaisée si on se laisse entraîner sans recul car la vision que l\u2019on projette est celle de notre conscience.Ainsi l\u2019avenir devient comme le relet de notre propre compréhension du présent.» \u2013 Noam L\u2019enjeu woke Il faut se rappeler que cette expérience se déroule en parallèle avec la publication d\u2019une foule d\u2019articles, de prises de paroles et de débats au sujet des Wokes.Or, force est de constater qu\u2019il y a un décalage entre la représentation des Wokes et l\u2019expérimentation que nous en avons fait.Selon nous, la représentation médiatique fait écran à la profondeur et à la portée de ce terme.En plus d\u2019être déformée, l\u2019image de ce phénomène que nous renvoient les médias est très limitée et unidimensionnelle.Appauvrir les mots en les galvaudant et en réduisant constamment leur sens à la plus simple expression, c\u2019est appauvrir du même coup la pensée et notre expérience du monde. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 57 En fait, à travers la démarche d\u2019enquête commune, les étudiant.es ont pu apprendre à penser le réel et la société dans toute leur complexité et leur profondeur.Il a été reproché aux mouvements qualiiés  de  woke  leur  absence  de  diversité  d\u2019opinion  et  comme  corollaire,  une  communauté  à  la  pensée monolithique, voire idéologique.Lors de nos échanges à l\u2019oral, les discussions portaient sur des hypothèses énoncées, et ensuite nuancées, questionnées, et éventuellement rejetées ou acceptées.Il y avait certes certains présupposés communs, mais jamais nous avons eu l\u2019impression d\u2019assister au renforcement d\u2019une posture idéologique.Il est important de savoir à quel point, lorsqu\u2019est venu le temps de mettre leur pensée sur papier et de procéder à la rédaction d\u2019un texte, les étudiant.es ont réinvesti  leurs idées en suivant une rélexion personnelle. Ainsi, si «  jupon idéologique » il y a,  les  préceptes qui dépassent sont ceux d\u2019une conscientisation des injustices sociales, mais aussi l\u2019idée selon laquelle il faut accepter d\u2019avancer à coup d\u2019incertitudes et de remise en question des catégories.En se donnant du temps pour réléchir, être woke ne signiie plus une catégorie idéologique, mais plutôt une  activité intellectuelle.La caricature de la mouvance woke repose aussi sur l\u2019idée selon laquelle les individus qui la défende sont fragiles, hypersensibles, et dans un besoin irrépressible de contrôler l\u2019environnement dans lequel ils prennent la parole.Toute la culture de l\u2019annulation serait en adéquation avec ces prémisses, car elle permet, au demeurant, d\u2019exclure  les mots et  les gens qui ofensent et qui blessent. lous concédons  aisément que la notion de sensibilité nous a accompagnés, mais selon deux modalités distinctes : d\u2019abord  elle  s\u2019est manifestée  sous  la  forme d\u2019un outil  pour  la  rélexion  ;  elle  a  alimenté  la  rélexion  rationnelle et ensuite, elle a permis la connexion entre les membres du groupe.Cette connexion renforçait  constamment  l\u2019alternance  entre  des  idées  plus  intuitives  et  afectives  et  d\u2019autres  plus  rationnelles et abstraites.La sensibilité a été un puissant moteur, car non seulement elle permettait de faire advenir  les idées, mais elle rendait ces idées signiiantes et toujours potentiellement discutables  avec les autres.Cet outil a permis de placer au centre du cercle des sujets de discussion qui interpellaient et engageaient, mais toujours dans un cadre rationnel, rigoureux et honnête intellectuellement.Avec leur énergie un peu volée à du temps de travail salarié et scolaire, les étudiant.es ont pensé, analysé et nommé des réalités, pour ensuite innover en tentant de conceptualiser, d\u2019explorer et de mettre en pratique de nouvelles manières de comprendre le monde humain.« L\u2019autodestruction n\u2019est pas l\u2019idée de se manger soi-même, mais plutôt de manger les autres, car ils ne sont pas comme nous.» \u2013 Milli Partant de cette sensibilité comme outil, les membres du groupe ont également fait mentir l\u2019ensemble des  critiques  qui  réduisent  le  mouvement  woke  à  des  revendications  identitaires  aux  ramiications  ininies et à la nomenclature changeante. ae qui touche l\u2019identité aura été discuté dans la perspective  de l\u2019autodétermination et de l\u2019autodéinition. lous n\u2019avons pas eu afaire à des étudiant.es incapables  de se sortir de leur propre subjectivité, bien que nous ayons quand même été au cœur des rélexions  identitaires puisque l\u2019enjeu woke est indissociable du devenir de l\u2019individu et de son épanouissement personnel.Il va de soi que le besoin de repenser les catégories identitaires s\u2019est fait sentir. 58 SECTION I L\u2019éveil Les nouveaux concepts qui émergent pour penser la société, les nouveaux mots qui existent dans l\u2019espace public, les nouvelles relations possibles et les idées qui en font vaciller d\u2019autres sont probablement les raisons pour lesquelles ceux qui se disent anti-woke ont peur.Entre ce mouvement de pensée et l\u2019action, il n\u2019y a qu\u2019un pas.Or, une vision caricaturale et conservatrice du monde peut di cilement  freiner  l\u2019élan  de  cette  pensée  en marche.  lous  comprenons  donc  que  des  étudiant.es  qualiié.es de wokes puissent susciter la crainte, car ils sont redoutablement intelligent.es et perspicaces,  mais d\u2019un autre côté, il n\u2019y a rien de moins menaçant : ils opèrent dans une perspective bienveillante et dans le lieu de la rencontre, de la relation et de la réciprocité, soit celui de la communauté.« Je souhaite une connexion avec la nature, une connexion avec nous-même et une connexion avec les autres ain de mettre le doigt sur ce dont nous avons vraiment besoin.» \u2013 François L\u2019importance de la communauté L\u2019éveil, événement, démarche ou processus, ne s\u2019est pas produit comme nous nous y attendions.Bien que cet état de conscience nécessite le développement d\u2019une vie intellectuelle rigoureuse, il est apparu que c\u2019est le sentiment d\u2019être placé devant des impasses sociales qui a engendré cet état d\u2019éveil.L\u2019idée ici n\u2019a rien d\u2019originale mais elle gagne en profondeur si ce sentiment d\u2019être devant une impasse relève de l\u2019appartenance à une communauté, si ce sentiment, peu agréable au départ, n\u2019est pas le simple fait d\u2019une épreuve individuelle mais bien le produit d\u2019une expérience vécue en partage, c\u2019est- à-dire communiquée dans la durée.La rigueur, en ce sens, devient le souci de donner à entendre et à comprendre ce qui est ressenti et vécu par et pour la communauté.En réalité, nous constations la rigueur intellectuelle par la capacité du groupe à saisir et à accepter la transformation du rapport entre les diverses positions idéologiques et le libre jeu des opinions, sorte de passage entre un militantisme réactif à un militantisme d\u2019épanouissement.Tandis que le militantisme réactif repose davantage sur l\u2019opposition à un milieu donné et la justiication d\u2019une prise de position, le  militantisme d\u2019épanouissement repose sur l\u2019écoute et sur l\u2019amitié en son sens le plus large, c\u2019est-à-dire ce par quoi il devient possible de parler de soi et des autres en même temps dans le but de faire advenir des changements sociaux.À notre sens, l\u2019exercice de la pensée critique et créative ne se comprend qu\u2019à travers l\u2019appartenance à une communauté et que réciproquement, il n\u2019y a pas de communauté sans l\u2019acceptation de ce qui s\u2019y exprime en acte et en pensée.Pour nous, cet esprit de communauté aura été le fruit d\u2019une expérience conirmant que la réalisation de soi correspond à la réalisation d\u2019un désir de  transformation sociale.« Lorsque les monstres seront entendus / Nos messages rendus visibles / Nos identités coloriées / Noir sur blanc, nous nous trouverons / )mpossible de nous efacer / Les créatures, nous nous lèverons / Tranquillement, mais assurées / Sans marcher, nous danserons / Et notre valse sera acceptée.» \u2013 Andy POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 59 Notes biographiques Rémi Laroche enseigne la philosophie au collégial depuis 2007.Il est actuellement professeur au Cégep du Vieux-Montréal.Mariève Mauger-Lavigne enseigne la philosophie au collégial depuis 2015.Elle est actuellement professeure au Cégep du Vieux-Montréal.Références Adichie, Chimamanda Ngozi.Le danger de l\u2019histoire unique.Tedtalk [video].En ligne : https://www.ted.com/talks/chimamanda_ngozi_adichie_the_danger_of_a_single_story ?language=fr (Page consultée le 9 juillet 2022).Baldwin, James.La prochaine fois, le feu.Paris : Gallimard.Dewey, John.Après le libéralisme ?Ses impasses, son avenir.Paris : Flammarion.(ickner, Steve et Simon J.Smith.Drôle d\u2019abeille [ilm].Laroche, Rémi et al.2022.L\u2019avenir est-il « Woke » ?: groupe de discussion \u2013 CVM.WordPress.Mandeville, Bernard.2017 [1714].La fable des abeilles.Paris : Pocket.Sadin, Éric.La in d\u2019un monde en commun ?Youtube [vidéo].En ligne : https://www.youtube.com/ watch ?v=su(XQfpBTxM&ab_channel=Thinkerview Page consultée le juillet . 60 SECTION I L\u2019éveil Nous sommes wokes : auto-ethnographie critique par trois étudiantes américaines Par Aeriel A.Ashlee, Bianca Zamora et Shamika N.Karikari Ce texte est une version écourtée de l\u2019article « We Are Woke: A Collaborative Critical Autoethnography of Three \u2018Womxn\u2019 of Color Graduate Students in Higher Education » paru en 2017 dans le International Journal of Multicultural Education \u2013 IJME (19(1), 89\u2013104).Nous remercions chaleureusement les autrices ainsi que la rédactrice en chef de la revue, la professeure Sherry Marx, de nous permettre d\u2019en reproduire ici une version française inédite.Traduit de l\u2019anglais par Patrick Cadorette.Être woke n\u2019est pas qu\u2019une idéologie politique, C\u2019est une existence irréductible Un remède contradictoire, de guérison et de douleur.La culture d\u2019une profonde et nécessaire conscience de la survie qui pourfend la suprématie blanche patriarcale et blesse le cœur \u2013 ouvre les esprits.Nos yeux ne se referment jamais.Nos voix ne se taisent jamais.Nous sommes courageuses, nous sommes féroces, nous sommes épuisées.Et pourtant, nous persistons.Nous sommes vivantes.Nous sommes ici.Nous sommes WOKE.Pourquoi nous écrivons Le poème placé en exergue, que nous avons composé ensemble, relète notre agentivité collective et  la solidarité qui nous unit au sein d\u2019un système d\u2019éducation raciste et sexiste.Bien que nos identités raciales soient distinctes, en tant que femmes asio-américaine, latina et afro-américaine, respectivement, nous avons formé \u2013 par nécessité \u2013 une famille de sœurs universitaires racisées.En tant qu\u2019étudiantes diplômées ayant entamé nos études aux cycles supérieurs au même moment, dans le même programme et dans le même établissement du Midwest à prédominance blanche, nous avons gravité les unes vers les autres pour survivre.Nous écrivons ensemble parce que nous voulons nous rendre hommage mutuellement.Nous écrivons  ensemble  pour  reléter  le  pouvoir  extraordinaire  que  nous  possédons  individuellement  et  collectivement, pouvoir que notre sororité nous a révélé.Nous écrivons ensemble pour nous adresser aux autres étudiantes diplômées de couleur, pour les assurer qu\u2019elles ne sont pas seules, valider leur présence  et  les  encourager  à  persister.  aet  article  décrit  un  processus  :  notre  processus  rélexif  et  libérateur, en tant qu\u2019étudiantes diplômées de couleur, pour résister à l\u2019oppression intersectionnelle de la tour d\u2019ivoire et airmer notre démarche collective vers la conscience woke. En relatant nos histoires,  POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 61 nous voulons inspirer d\u2019autres sœurs universitaires racisées, révéler leurs vérités et faire communauté avec elles pour combattre la toxicité de la domination et de l\u2019oppression qui sont inhérentes à l\u2019institution universitaire.Nous employons le cadre interprétatif de l\u2019intersectionnalité pour déconstruire l\u2019oppression que nous rencontrons en tant que femmes de couleur, car nos identités raciales et de genre sont imbriquées et s\u2019inluencent mutuellement. Kimberlé arenshaw a créé le terme « intersectionnalité » pour décrire « la  situation des femmes de couleur, placées à la fois dans des systèmes de subordination qui se recoupent et aux marges des mouvements féministe et antiraciste » (Crenshaw 1991, 1265).La conceptualisation de l\u2019intersectionnalité mise de l\u2019avant par Crenshaw est issue des études en droit, mais a depuis été appliquée à d\u2019autres disciplines, dont le domaine de l\u2019éducation (Ladson-Billings, 1998).L\u2019application du terme de Crenshaw à nos expériences en tant qu\u2019étudiantes diplômées de couleur wokes nous permet de comprendre plus profondément l\u2019interrelation du racisme et du sexisme dans le contexte universitaire.lous  déinissons  la  conscience  woke  wokeness) comme une conscience critique des systèmes d\u2019oppression imbriqués.Plus précisément, être une personne woke consiste à incarner une conscience particulière, une identité politique irréductible qui reconnaît l\u2019oppression telle qu\u2019elle existe dans les expériences individuelles et collectives.En tant que femmes de couleur dont les histoires sont profondément marquées par la colonisation, nous croyons qu\u2019en se revendiquant d\u2019une Amérique post- raciste et post-sexiste, nos oppresseurs cherchent en fait à nous aveugler, à nous réduire au silence et à nous rendre complaisantes à l\u2019égard des iniquités existantes en matière de pouvoir.Nous croyons que le fait d\u2019être Woke, pour une femme de couleur, en airmant l\u2019existence d\u2019un système d\u2019oppression, lui  confère un certain capital contre ce système.Une femme woke n\u2019a pas besoin de maîtriser le langage pour nommer l\u2019oppression : elle connaît l\u2019oppression et en rejette le caractère profondément injuste.Nous rattachons la conscience woke, l\u2019état d\u2019éveil, aux concepts de conscience critique et d\u2019épistémologie du point de  vue  formulés par des universitaires  féministes de  couleur.  L\u2019airmation  d\u2019un point de vue féministe exige un processus de conscience critique des systèmes de domination et  sert  à  revendiquer  sa  propre  agentivité  ainsi  que  sa  libération  cognitive  Anzaldúa    ;  Lorde   ; Souto-Manning et pay  . En nous appuyant sur le concept d\u2019« étranger·ère·s de l\u2019intérieur » (outsiders within) mis de l\u2019avant par Patricia Hill Collins (2000, 11), en tant que femmes de couleur dans le contexte particulier des cycles d\u2019études supérieures, nous avons une perspective spécialisée \u2013 bien que souvent déconsidérée \u2013 éclairée par notre expérience directe aux marges du monde universitaire.De la même manière que certaines femmes revendiquent une identité politique en tant que féministes, nous revendiquons une identité politique en tant que femmes de couleur wokes.À titre d\u2019exemple : « En tant que positionnement politique, les féminismes chicanos contestent et sapent le patriarcat qui  est  imbriqué à diférents  systèmes  comme  le  racisme,  l\u2019homophobie,  l\u2019inégalité des  classes et  le  nationalisme dont  l\u2019objet est d\u2019afaiblir  le pouvoir d\u2019agir de certaines personnes et de les contraindre  au silence, » (Arredondo, Hurtado, Klahn, Najera-Ramirez et Zavella 2003, 2).Maria Stewart déclare : 62 SECTION I L\u2019éveil « Ô, sœurs d\u2019Afrique, réveillez-vous! Ne dormez plus, ne sommeillez plus, mais distinguez-vous.Montrez au monde que vous êtes dotées de capacités nobles et sublimes » (citée dans Loewenberg et Bogin  ,  . En airmant l\u2019importance d\u2019une communauté de sœurs de couleur wokes dans le  contexte universitaire, nous appelons nous aussi à une décolonisation épistémologique et spirituelle.En proposant une identité politique et personnelle regroupant des femmes de couleur qui ressentent et savent expliquer leur propre expérience de l\u2019oppression, nous voulons rendre hommage aux idéologies féministes des femmes de couleur d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui.L\u2019auto-ethnographie critique collaborative est pour nous un acte de résistance.En tant que processus, elle  ofre  aux  chercheuses  la  possibilité  de  s\u2019engager  dans  un  examen  collectif  des  autobiographies  individuelles pour mieux comprendre un phénomène socioculturel (Chang, Ngunjiri et Hernandez, 2013).« Le terme \u201cethnographie critique collaborative\u201d désigne également une pratique ethnographique engagée dans la remise en question des limites des rapports de pouvoir entre la chercheuse ou le chercheur et le sujet de la recherche dans le but précis d\u2019entraîner un changement social » (Bhattacharya 2008, 306) [\u2026] Cet article relève ainsi d\u2019une forme de militantisme critique visant à contester et à déstabiliser les pratiques racistes et patriarcales en matière d\u2019éducation.Notre souhait est que nos écrits puissent renforcer l\u2019approche critique et favoriser le développement d\u2019une communauté de soutien pour les étudiantes diplômées de couleur aux cycles supérieurs [\u2026].La conscience woke révélée La chaleur est étoufante par cet après-midi de juin. lous nous réunissons dans l\u2019aire de repos de notre  département pour passer en revue nos histoires respectives, à la recherche de thèmes qui pourraient révéler de nouvelles perspectives sur le processus consistant à devenir woke et à rester woke en tant qu\u2019étudiantes de couleur aux cycles supérieurs.Nous avons passé d\u2019innombrables heures dans cet espace l\u2019année dernière.Pourtant, ça n\u2019est qu\u2019aujourd\u2019hui, assises autour d\u2019une table de ce salon avec nos chères sœurs universitaires, que nous ressentons pour la première fois que cet espace est le nôtre.Plutôt que de murmurer pour ne pas déranger les autres, plutôt que de douter de notre appartenance à ce lieu en tant que corps de femmes cisgenre de couleur, nous dégageons une énergie palpable et manifestons notre sentiment d\u2019appartenance à ce lieu.Mutuellement renforcées par la présence et les histoires de nos sœurs, nous avons le courage de nous exprimer librement et de prendre notre place dans cet espace.C\u2019est un geste radical.C\u2019est un acte de résistance.Nous avons été socialisées tout au long de notre vie à minimiser notre présence et à douter de notre intelligence légitime, à rester dans l\u2019ombre de la suprématie blanche masculine. Aujourd\u2019hui, c\u2019est diférent. Ensemble, en écoutant, en guérissant, en apprenant les unes des  autres, nous  incarnons  la coniance. lous rions fort et parlons sans gêne. lous airmons et honorons  mutuellement notre conscience woke. a\u2019est cela que signiie d\u2019être woke et de le rester.  [\u2026] nar notre analyse  rélexive,  nous avons  collectivement  cerné  trois  thèmes  centraux  relatifs  à  la  résistance et à la persistance des étudiantes de couleur wokes aux cycles supérieurs : 1.l\u2019importance POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 63 centrale d\u2019un·facteur de conscientisation comme élément déclencheur pour devenir et rester woke;  .  la dualité de la conscience woke, qui est à la fois un facteur de soufrance et de guérison ;  . la nécessité  de trouver et de cultiver une communauté de sœurs universitaires racisées.Le facteur de conscientisation woke Le premier thème que nous avons dégagé concerne ce que nous appelons « le facteur de conscientisation » (agent of Wokeness), soit de la conscience critique.En relayant nos histoires respectives sur les choses ou les personnes qui ont facilité notre éveil, nous avons constaté que nos facteurs de conscientisation pouvaient être un milieu d\u2019apprentissage contextuel, un personnage historique ou une personne en particulier.Le facteur de conscientisation de Shamika a été le cumul de ses apprentissages.Au premier cycle de ses études universitaires, elle a découvert la théorie critique de la race, qui est devenue le fondement de son éveil et a donné une voix à son histoire personnelle.Le fait de s\u2019inscrire à un cours sur la race, l\u2019ethnicité et l\u2019éducation donné par une professeure noire, et où la majorité des étudiant·e·s étaient racisé·e·s, a été un autre facteur important de son éveil.L\u2019expérience consistant à former une majorité raciale dans le contexte universitaire fait partie intégrante de sa conscientisation.Dans une entrée de son journal écrite au cours du premier semestre de ses études aux cycles supérieurs, Bianca médite sur l\u2019importance de se référer à une grande militante comme facteur de conscientisation.Ain de maintenir et de préserver son éveil dans un contexte universitaire nouveau et di cile, Bianca  écrit : « La semaine dernière, j\u2019ai délibérément repris la citation d\u2019Audre Lorde, \u201cles outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître\u201d, parce qu\u2019elle vise les féministes blanches qui emploient des tactiques racistes et classistes pour invisibiliser les expériences des femmes de couleur.Je n\u2019ai pas l\u2019impression que les femmes blanches de ma classe comprennent que nos expériences genrées sont également racisées, ni les graves conséquences que cette imbrication entraîne.» (Extrait du journal intime de l\u2019autrice, le 1er octobre 2015).[\u2026] Le facteur de conscientisation d\u2019Aeriel était aussi une personne, mais plutôt qu\u2019une militante connue, comme pour Bianca, c\u2019était un membre du corps professoral.Elle explique : « En tant que femme de couleur dans le monde universitaire, un milieu qui n\u2019a été conçu ni pour moi ni pour ma communauté, j\u2019ai eu de la di culté à être qui je suis vraiment, à prendre mon oxygène, à revendiquer  mon espace et à utiliser pleinement ma propre voix.Jusqu\u2019à ce que je rencontre le Prof.J.En travaillant et en apprenant au contact de ce brillant et honnête universitaire critique, j\u2019ai connu un puissant éveil.Le Prof.J.n\u2019a pas peur de nommer les réalités de la suprématie blanche dans le milieu de l\u2019éducation, et il rappelle constamment à ses étudiant·e·s de chérir leur humanité.» (Extrait du journal intime de l\u2019autrice, le 10 juin 2016).La pédagogie critique et transgressive du Prof.J.\u2013 homme noir universitaire \u2013 inspire et active l\u2019éveil racial d\u2019Aeriel. Bien que leurs expériences en tant qu\u2019universitaires difèrent sur  le plan du genre, le genre masculin du Prof.J.ne l\u2019empêche pas fondamentalement d\u2019agir comme agent de conscientisation woke.[\u2026] 64 SECTION I L\u2019éveil La dualité de la conscience woke Une fois que les femmes de couleur sont réveillées par un facteur de conscientisation, nous devons nous préparer à la tension durable et souvent épuisante consistant à simultanément chérir et détester notre conscience woke.Le second thème qui a surgi de notre prise de conscience est son caractère dualiste : c\u2019est une praxis d\u2019existence simultanément propre à n0us décourager et à renforcer notre pouvoir d\u2019agir.La conscience woke agit comme une sorte d\u2019armure protectrice : notre conscience critique peut servir d\u2019outil de survie en nous donnant le pouvoir de nommer et de contester activement nos expériences vécues d\u2019oppression.Mais de la même manière qu\u2019une armure, la conscience woke est lourde à porter et init par nous peser, causant de la fatigue physique et psychologique. La dualité de la  conscience woke est qu\u2019elle peut à la fois nous guérir et nous inliger de la soufrance.En se remémorant une expérience qu\u2019elle a eue un jour en marchant dans une rue de l\u2019université, Shamika  partage  ses  rélexions  sur  la  douleur  que  peut  entraîner  la  conscience  woke.  aet  après- midi-là, sur le campus, trois hommes blancs à bord d\u2019une camionnette lui avaient lancé des insultes racistes. Sur le coup, elle avait été ébranlée par cette manifestation lagrante de racisme. Même si les  administrateurs ont voulu voir en cet incident un regrettable événement isolé, sa conscience woke ne lui laissait aucun doute sur le fait que ce geste s\u2019inscrivait dans un système plus large de suprématie blanche et patriarcale, au sein duquel son identité en tant que femme noire était attaquée.La douleur qu\u2019a provoquée ce geste raciste s\u2019est imprimée de manière permanente dans son cœur et lui rappelle constamment que la conscience woke peut faire mal.Les blessures que causent les incidents de ce genre s\u2019enveniment et se transforment en honte et en insécurité intériorisées quant à notre place dans le monde de l\u2019enseignement supérieur, lesquelles inluent en retour sur notre bien-être physique et émotionnel. bans l\u2019histoire d\u2019Aeriel, elle se souvient  comment  l\u2019airmation de  sa  conscience woke  sur rwitter  l\u2019a exposée à un déferlement de menaces  en  ligne,  ce  qui  a  afecté  son  fonctionnement  physique  et  psychologique  en  tant  qu\u2019étudiante.  bes  gestes qu\u2019elle avait jusque-là le sentiment de pouvoir gérer, comme de s\u2019orienter sur un campus où elle est l\u2019une des rares personnes asiatiques, lui sont devenus insoutenables.Également épuisée par le caractère brutal de sa conscience woke, Bianca écrit : « J\u2019ai eu l\u2019impression d\u2019être suivie par un homme blanc un peu plus âgé au marché où je faisais mes courses.J\u2019ai essayé de me délester de ma \u201cparanoïa\u201d.Après avoir réussi à me convaincre que je n\u2019étais pas suivie, j\u2019ai pu reprendre mon calme au rayon des cosmétiques.Soudainement, l\u2019homme blanc s\u2019est approché de moi et m\u2019a dit comment il aimait mes \u201ccheveux bruns, ma peau brune et mon corps\u201d.Pendant deux semaines après cela, je n\u2019ai circulé qu\u2019entre mon appartement, l\u2019université et mon travail.Je ne voulais pas être en public.Ces expériences de misogynie  raciste ont afecté ma santé mentale et ma capacité à me concentrer  sur mes  travaux  scolaires et sur ma recherche.» (Extrait du journal intime de l\u2019autrice, le 1er juin 2016).À l\u2019inverse, la conscience woke peut être une source de force, de guérison et de libération.Par exemple, Bianca a puisé dans sa conscience woke la capacité de renforcer son agentivité et son pouvoir d\u2019agir. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 65 Le fait d\u2019être éveillée aux conditions manifestes et déguisées du racisme et du sexisme dans le milieu universitaire lui a permis de cerner la source de sa douleur oppressante et d\u2019y résister.« Le fait de nommer l\u2019idéologie raciste et misogyne de mes pairs est une tactique de résistance que j\u2019utilise dans le contexte universitaire.Dans ma tête, je désigne les pairs blanc·he·s endormi·e·s s comme \u201cle gars blanc [son nom]  ou  la ille blanche [son nom]  en raison des remarques ethnocentristes ou sexistes  extrêmement problématiques qu\u2019iels font en classe.J\u2019étais consciente de qui était assis où, de qui disait quoi, et je voyais clair dans les paroles et les actions des colonisateur·rice·s qui avaient en fait pour fonction d\u2019opprimer les femmes et les hommes de couleur de ma cohorte.» (Extrait du journal intime de l\u2019autrice, le 1er juin 2016).Shamika estime elle aussi que sa conscience woke lui permet, en repoussant les limites imposées par un milieu universitaire centré sur les hommes blancs, de renforcer son pouvoir et celui des autres en tant que producteur·ice·s légitimes de savoirs.« Je continue à résister à la notion selon laquelle les écrits universitaires ne sont valorisés que lorsqu\u2019ils émulent la production des universitaires blancs.J\u2019ai utilisé ma propre voix pour écrire de la façon qui me convenait.Cette forme de résistance me redonnait un peu de pouvoir, mais je continuais à croire que le monde universitaire ne serait jamais pour moi.Jusqu\u2019à ce que je trouve des auteur·ice·s qui relétaient mon expérience. )maginez seulement combien  d\u2019universitaires à la peau noire ou brune existeraient dans ce milieu si seulement on leur avait présenté des universitaires qui leur ressemblent dès les premiers stades de leur parcours.Imaginez à quel point le monde universitaire pourrait être diférent ! »  Extrait du journal intime de l\u2019autrice, le   juin  .La conscience woke d\u2019Aeriel lui a donné la force nécessaire pour produire une étude indépendante examinant les vies de Grace Lee Boggs et de Yuri Kochiyama, deux femmes de couleur wokes asio- américaine.[\u2026] Bien que la conscience woke soit essentielle à notre libération en tant qu\u2019étudiantes de couleur aux cycles  supérieurs,  nous  voulons  éviter  d\u2019en  dresser  un  portrait  trop  romantique.  Être Woke  est  un  antidote qui nous permet de guérir des systèmes d\u2019oppression.Et pourtant, dans cette guérison, nous ouvrons nos yeux et nos esprits à une profonde douleur.Il est nécessaire de comprendre cette dualité de la conscience woke pour en saisir pleinement toute la complexité.[\u2026] La communauté comme élément essentiel du maintien de la conscience woke Pour supporter le fardeau de la dualité de la conscience woke, la communauté est absolument essentielle.Le caractère primordial de notre communauté de sœurs universitaires racisées pour notre survie est le troisième thème \u2013 peut-être le plus important \u2013 qui s\u2019est dégagé de l\u2019analyse de nos histoires et de nos expériences en tant qu\u2019étudiantes diplômées de couleur aux cycles supérieurs.Bien que nous soyons toutes sur notre propre trajectoire d\u2019éveil, nous reconnaissons le besoin collectif de solidarité.Nous reconnaissons l\u2019importance de la communauté, parce nous avons toutes constaté un 66 SECTION I L\u2019éveil manque à cet égard à plusieurs moments de nos parcours académiques respectifs.Chacune de nous, à un moment ou à un autre, a ressenti le désir de trouver des personnes qui nous comprendraient, des communautés où nous pourrions nous reconnaître et où nous nous sentirions vraiment chez nous.Mais puisque nous avons choisi d\u2019occuper des espaces majoritairement et historiquement blancs et dominés par des hommes, comme les études supérieures, il peut s\u2019avérer di cile de trouver une communauté.  [\u2026] aollectivement, notre présence transforme le monde universitaire; ça n\u2019est que lorsque nous formons  une communauté que nous découvrons notre force commune.En communauté, nous produisons des  savoirs  qui  ne  seraient  pas  possibles  autrement.  aela  nous  est  bénéique  en  tant  que  femmes  universitaires de couleur, mais c\u2019est aussi bénéique à  l\u2019université, qui proite de nos contributions à  ces nouveaux savoirs.De plus, le fait de former une communauté avec d\u2019autres femmes wokes de couleur participe d\u2019un processus d\u2019auto-guérison et de libération.Nous sommes en mesure de mettre en commun les histoires d\u2019échecs et de triomphes qui nous unissent et nous redonnent un pouvoir qui nous est autrement refusé.[\u2026] Conclusion [\u2026] Bien que les étudiantes de couleur aux cycles d\u2019enseignement supérieur ne soient toujours pas nombreuses, nous avons commencé à faire bouger les choses.Cette auto-ethnographie critique collaborative représente un rejet de l\u2019isolement cyclique qui nous est imposé.En nous unissant en tant que famille sororale universitaire au-delà des lignes raciales, les co-autrices de cet article incarnent ce que Grace Lee Boggs décrit comme un élément essentiel à la création d\u2019un mouvement : « Des personnes aux idées et aux parcours très diférents doivent se regrouper autour d\u2019une vision »  Boggs  1998, 251).Notre vision est d\u2019inspirer et d\u2019encourager d\u2019autres femmes de couleur inscrites aux cycles supérieurs d\u2019études universitaires.Cet article est pour nous une sorte de déclaration de rejet des chaînes de la misogynie, du patriarcat et du racisme qui nous ont trop longtemps maintenues dans une position opprimée.Pour reprendre les mots inspirants d\u2019une autre héroïne universitaire woke de couleur, la Professeure Cheryl Matias : « Puis, je me suis soudainement rappelé pourquoi j\u2019étais entrée dans le monde universitaire \u2013 pour l\u2019amour, pour l\u2019espoir, par détermination à transformer la douleur du racisme » (Matias 2015, 67).C\u2019est notre vision, notre objectif, notre vocation depuis notre arrivée dans le contexte universitaire \u2013 transformer la douleur de l\u2019oppression intersectionnelle du racisme et du sexisme qui alige les femmes de couleur dans le milieu de l\u2019enseignement supérieur. lous voulons être les agentes  de conscientisation et d\u2019éveil qui permettront à d\u2019autres femmes de couleur inscrites aux cycles supérieurs de devenir woke à leur tour.Nous reconnaissons la tension et la dualité que comporte la conscience woke et pourtant, nous persistons.Au sein de notre communauté universitaire de sœurs wokes racisées, nous trouvons du réconfort et puisons le courage nécessaire pour rester woke tout POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 67 au long de ce cheminement.Dans le contexte de la rhétorique d\u2019isolement cyclique visant les femmes de couleur dans le milieu universitaire, il faut beaucoup de force et une bonne dose de férocité pour nous retrouver.Mais lorsque nous y parvenons, lorsque nous nous retrouvons, lorsque nous entrons en dialogue et lorsque nous écrivons ensemble, notre potentiel, notre pouvoir collectif, est tout simplement époustoulant. lous sommes wokes.  Notes biographiques Aeriel A.Ashlee est professeure adjointe dans le programme de Conseil et développement de l\u2019étudiant (CCSD) à l\u2019Université d\u2019État de St.Cloud (États-Unis).Bianca Zamora est directrice associée de l\u2019École des sciences humaines et sociales de l\u2019Université Stanford (États-Unis).Shamika N.Karikari est directrice associée du département de l\u2019éducation et du développement des résidents de l\u2019Université de Cincinnati (États-Unis).Références Arredondo, Gabriela F., Aida (urtado, Norma Klahn, Olga Najera-Ramirez et Patricia Zavella Dir.Chicana feminisms: A critical reader.Durham : Duke University Press.Anzaldúa, Gloria.1987.Borderlands = La frontera.San Francisco : Aunt Lute Books.Bhattacharya, (imika.« New critical collaborative ethnography », dans : S.N.(esse-Biber et P.Leavy Dir.(andbook of emergent methods, pp.- .New York : Guilford.Boggs, Grace Lee.1998.Living for change: An autobiography.Minneapolis : University of Minnesota Press.Chang, (eewon, Faith W.Ngunjiri et Kathy-Ann C.(ernandez.Collaborative autoethnography.Walnut : Left Coast Press.Collins, Patricia (.Black feminist thought: Knowledge, consciousness, and the politics of empowerment.New York : Routledge.Crenshaw, Kimberle W.« Mapping the margins: )ntersectionality, identity politics, and violence against women of color », Stanford Law Review : - .Ladson-Billings, Gloria.« Just what is critical race theory and what\u2019s it doing in a nice ield like education?» International Journal of Qualitative Studies in Education 11(1) : 7-24. 68 SECTION I L\u2019éveil Loewenberg, Bert J.et Ruth Bogin.Black women in nineteenth-century American life: Their words, their thoughts, their feelings.University Park : Penn State University Press.Lorde, Audre.1984.Sister outsider: Essays and speeches.Trumansburg : Crossing Press.Matias, Cheryl E.« «) ain\u2019t your doc student : The overwhelming presence of whiteness and pain at the academic neoplantation », dans : K.J.Fasching-Varner, K.A., Albert, R.W., Mitchell et C.M.Allen (Dir.).Racial battle fatigue in higher education: Exposing the myth of post-racial America.Lanham : Rowman & Littleield.Souto-Manning, Mariana et Nichole Ray, N.« Beyond survival in the ivory tower: Black and brown women\u2019s living narratives ».Equity & Excellence in Education : - . POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 69 La polémique au sujet des Wokes du point de vue des médias Entrevue avec Vanessa Destiné Vanessa Destiné est animatrice et chroniqueuse dans divers médias québécois.Titulaire d\u2019un baccalauréat en communications et en coopération internationale de l\u2019Université de Montréal, elle a débuté sa carrière comme journaliste et recherchiste dans la salle de nouvelles de Radio-Canada en 2015.Milléniale engagée, elle s\u2019intéresse de près aux enjeux féministes et interculturels ainsi qu\u2019à la culture web.On peut la lire dans La Presse, Le Devoir et Urbania, l\u2019entendre sur la Première chaîne et la voir sur les ondes de Radio- Canada, Télé-Québec, de ARTV.L\u2019entrevue a été réalisée par Francis Dupuis-Déri.[NDLR : Le texte qui suit contient « le mot en N », utilisé intégralement par la personne interviewée.Nous avons fait le choix de le garder pour rester idèle à l\u2019intention, soit dénoncer le racisme.] FDD.Considérant que le mot « woke » signiie en anglais « éveillée » où « prendre conscience », par exemple, du racisme qui mine nos sociétés, y a-t-il un moment où vous avez pris conscience d\u2019être une personne racisée ?VD.Il m\u2019a fallu beaucoup de temps, parce que j\u2019ai grandi à Montréal dans les années 1980 dans une famille de deux parents venant d\u2019(aïti. Mon père était très ier de l\u2019histoire d\u2019(aïti, mais il voulait qu\u2019on  habite dans un quartier où il n\u2019y avait pas trop de personnes noires, car il savait que le code postal pouvait nuire à mes chances de réussite.Je devais lui répondre en français quand il me parlait créole et il ne voulait pas que mes cheveux soient coifés selon des modes africaines. Bref, il fallait toujours essayer  d\u2019atteindre un équilibre entre la ierté de nos origines haïtiennes et l\u2019assimilation discrète à la majorité  québécoise.Nous vivions dans le quartier Villeray, qui comptait alors beaucoup d\u2019Italiens, de Portugais et de tietnamiens mais aussi des Sénégalais, des Marocains, des runisiens et des blancs pauvres bénéiciaires  de l\u2019aide sociale.Mon école primaire était très multiethnique, le métissage était la norme.J\u2019ai compris que ce n\u2019était pas la norme ailleurs quand je suis arrivée au secondaire, à l\u2019école privée où les autres élèves s\u2019étonnaient que mon ancienne enseignante d\u2019anglais fût originaire de l\u2019Inde.« Voyons donc, une femme indienne vous donne des cours d\u2019anglais, c\u2019est quoi cette afaire-là ?», disait-on alors.Mais mes premiers contacts avec le racisme ont été les insultes entendues dans la cour d\u2019école, dont le « mot en N », et je me suis déjà fait traiter de « guenon » par des élèves qui répétaient sans doute les propos de leurs parents.À cet âge, je ne comprenais pas encore que cela faisait partie d\u2019un système plus large qui cherche à nous déshumaniser.Mais ce n\u2019est pas à ce moment-là que je suis devenue « antiraciste » (un terme que je n\u2019aime pas vraiment, car je défends mon humanité et revendique le respect et le droit d\u2019être à ma place).En fait, 70 SECTION I L\u2019éveil j\u2019ai d\u2019abord été féministe au cégep grâce à la professeure Karine Prémont, qui enseignait la science politique et le présentait en classe comme un courant politique parmi d\u2019autres, tout en expliquant aussi que l\u2019égalité entre les hommes et les femmes devrait être au cœur de toutes nos préoccupations.Puis je me suis progressivement rendu compte que je ne me reconnaissais pas dans tous les discours féministes, notamment dans ceux de plusieurs féministes du groupe dominant qui semblaient aveugles aux enjeux du racisme.Le Québec n\u2019est pas plus raciste qu\u2019ailleurs, mais il y a toujours ici la tension d\u2019une minorité d\u2019origine canadienne-française au Canada dont plusieurs membres refusent d\u2019admettre qu\u2019elle est aussi une majorité sur le territoire provincial.Et puis, ces discours féministes mainstream ne m\u2019aidaient pas à saisir les contours du patriarcat, tel qu\u2019il s\u2019exerce dans la communauté noire.Il y a des trucs spéciiques à l\u2019intersection de la « race » et du genre.FDD.L\u2019inluence de l\u2019enseignement est importante dans cette prise de conscience, mais est-ce que l\u2019actualité ou des mouvements sociaux ont aussi eu une inluence ?VD.Mon véritable éveil au racisme, si je puis dire, est survenu avec la mort du jeune noir de Floride Trayvon Martin, tué en 2012 par un homme qui s\u2019était donné le rôle de patrouilleur dans son quartier, armes à la main, et qui a été innocenté ensuite par un tribunal.C\u2019était pour moi impensable qu\u2019il soit acquitté.Je sortais aussi du grand traumatisme de la grève étudiante de 2012 lors de laquelle j\u2019avais été choquée de constater que la police réprimait nos manifestations en toute impunité pendant que les médias nous dépeignaient comme une « bande de sauvages ».C\u2019est à ce moment que j\u2019ai commencé à m\u2019intéresser aux biais dans les médias, surtout quand il est question des contestataires, mais aussi des personnes noires.Je repensais à tout ce que mon père me racontait sur la révolution qui avait mené Haïti à l\u2019indépendance au tout début du 19e siècle, et à la manière dont on nous a volé notre histoire pour la réduire au récit du pays le plus pauvre des Amériques plombé par la corruption, les coups d\u2019État, les ouragans et autres calamités, sans jamais savoir comment se prendre en main.J\u2019en étais venue à croire que mon père entretenait un souvenir complètement romantisé qui le rendait aveugle à la triste réalité que les médias me rapportaient sans cesse.Maintenant, je sais que ce sont les médias qui rapportaient mal les choses.Je constatais par ailleurs que les médias francophones du Québec étaient très en retard en termes de représentation des personnes racisées, ou quant aux discussions sur le racisme.J\u2019ai commencé à comprendre que c\u2019était en partie parce qu\u2019il y avait des personnalités noires très établies, qui avaient souvent un parent blanc et qui avaient donc intégré les « codes » pour avoir accès aux bons réseaux, pour se fondre dans la majorité.Ces personnes ne dénonçaient pas le racisme, soit par solidarité avec leur parent blanc, soit par peur d\u2019être ostracisées.Elles reprenaient plutôt le discours du « peuple québécois le plus gentil et le plus ouvert de la planète ».Pourtant, mon père travaillait dans une shop et s\u2019y faisait rappeler à la journée longue qu\u2019il était noir et qu\u2019il pouvait « retourner dans son pays ». POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 71 Il est sans doute plus agréable pour la majorité blanche québécoise d\u2019entendre des personnalités noires comme Dany Laferrière parler de son expérience élitiste à l\u2019Académie française que d\u2019entendre les doléances du chaufeur de taxi ou de  la préposée aux bénéiciaires qui  travaille à  l\u2019hôpital de nuit et  qui rentre au petit matin en toussant dans son logement surpeuplé à Montréal-Nord.Je pense qu\u2019il y a des tensions entre les jeunes et la vieille génération, qui était consciente du racisme mais qui avait choisi plus ou moins consciemment de ne pas critiquer ouvertement, par peur d\u2019être perçue comme une menace pour la paix sociale, de provoquer ainsi du ressentiment chez la population blanche et de se voir fermer toutes les portes.Aujourd\u2019hui, les plus jeunes considèrent plutôt qu\u2019il faut avancer en contestant et qu\u2019on a déjà trop longtemps attendu, trop encaissé, trop enduré en silence.Pour en revenir aux médias, les journalistes vedettes, les reporters sur le terrain, les membres des comités éditoriaux et ceux qui attribuent les fonds pour les émissions de radio et de télévision sont tous ou presque des personnes blanches, souvent des hommes de 45-50 ans et plus qui vivent à Montréal, dans Outremont, ou à Saint-Lambert sur la Rive-Sud\u2026 FDD.Attention, j\u2019ai grandi à Saint-Lambert et mes parents y vivent encore dans le bungalow familial ! VD.Ah ! Tu comprends donc que ce sont des milieux très, très homogènes et privilégiés ! On ne vous déteste pas, on vous demande simplement de partager un peu de l\u2019espace que vous occupez, mais il semble que cette simple idée de partager fait peur à ces gens bien placés au sommet de nos institutions économiques, politiques, sociales et médiatiques.C\u2019est généralement là qu\u2019on commence à agiter des épouvantails pour nous présenter comme une menace à l\u2019ordre établi, pour faire croire que le problème, c\u2019est nous.FDD.On dit pourtant que les Wokes dominent les médias au Québec et prennent trop de place dans l\u2019espace public\u2026 VD.Ah ! Ce mot « woke » nous est arrivé des États-Unis par l\u2019entremise des médias, justement, en particulier de certains chroniqueurs du Journal de Montréal, qui l\u2019ont utilisé pour décrédibiliser les minorités ethniques et sexuelles et aussi les féministes dont ils seraient les pauvres victimes.C\u2019est aussi un mot utilisé par l\u2019alt-right aux États-Unis pour dénoncer la soi-disant dégénérescence morale de l\u2019Occident et les dérives dites « identitaires » associées au Parti démocrate.Ce mot agité comme un épouvantail pour faire peur vient remplacer d\u2019autres mots qui avaient la même fonction dans les discours réactionnaires, comme les « antifas » \u2014 les antifascistes \u2014 présentés comme une bande violente et dangereuse pour la société.C\u2019était bien pratique quand les médias braquaient leurs projecteurs sur ces « antifas » qui protestaient contre les manifestations de La Meute, il y a quelques années.Ça nous rappelle la manière dont on parlait des « casseurs » altermondialistes, plutôt que de la violence de la mondialisation néolibérale.Bref, il y a toujours un épouvantail qu\u2019on agite pour dénigrer les progressistes présentés comme un groupe monolithique qui menacerait l\u2019équilibre social.Or ce 72 SECTION I L\u2019éveil n\u2019est pas anodin que le mot « woke » soit repris et détourné de son sens originel au moment où les mobilisations de Black Lives Matter prennent de l\u2019ampleur.Les gens pensent que c\u2019est un « sport » être woke, que c\u2019est l\u2019fun.Moi sur le terrain ce que je vois c\u2019est que les personnes noires sont juste épuisées de devoir encore et encore expliquer pourquoi il est important et pertinent de parler de « racisme systémique » ou de pratiquer la « discrimination positive » : même le gouvernement du Québec n\u2019est pas capable d\u2019atteindre les cibles des quotas des seuils minimums\u2026 On a juste une vie à vivre et moi-même, je ne veux pas la passer en répétant toujours la même chose à des interlocuteurs de mauvaise foi qui refusent de lire les textes de base sur des sujets aussi fondamentaux\u2026 FDD.Comment réagir à l\u2019airmation voulant que ces enjeux existent aux États-Unis, mais qu\u2019il ne faut pas les importer ici, car l\u2019histoire du Québec est si diférente, tout comme le contexte actuel ?VD.J\u2019ai beaucoup entendu cette thèse durant la crise du « mot en N » à l\u2019université d\u2019Ottawa, de la part de gens qui disaient qu\u2019en français ce mot n\u2019a pas la même charge politique qu\u2019en anglais, comme si l\u2019histoire du Québec n\u2019était pas celle aussi de la France à l\u2019époque de ses colonies qu\u2019on retrouvait sur la moitié du globe et qui a pratiqué l\u2019esclavage pendant des siècles.Au Québec, on se fait croire qu\u2019on descend de gentils colons français qui entretenaient des relations harmonieuses avec les Autochtones, contrairement aux méchants Anglais, Espagnols et Portugais, mais pourtant, pendant que les colons défrichaient le Québec, mes ancêtres trimaient sous les coups de fouets dans les plantations de cannes à sucre pour le compte de la couronne française.FDD.)l y a une méconnaissance du fameux commerce triangulaire, soit des navires chargés d\u2019esclaves noirs partant de l\u2019Afrique pour les amener travailler dans les plantations françaises des Antilles et ensuite envoyer la matière première récoltée vers Paris, la métropole, pour enrichir la France\u2026 tb. mui, les Blancs ne savent pas que la fameuse leur de Lys qu\u2019on retrouve sur le drapeau du ouébec  n\u2019était pas seulement le symbole de la royauté française : c\u2019était aussi la marque qu\u2019on imprimait au fer rouge sur la peau des esclaves propriétés de la couronne française.C\u2019est un symbole de déshumanisation et de violence extrême.Je ne considère pas pour autant qu\u2019il faille la retirer du drapeau québécois, car elle a  ici une signiication diférente, mais  il  faut qu\u2019on soit capable d\u2019avoir une conversation ouverte  sur ce qu\u2019elle a pu aussi représenter dans d\u2019autres colonies.Ces colonies ont enrichi tout le royaume de France, incluant la Nouvelle France.Alors certes, l\u2019histoire de l\u2019esclavage aux États-Unis est particulière, mais il ne faut pas ignorer bêtement l\u2019histoire de l\u2019esclavage des colonies françaises. mn n\u2019est pas si diférents des autres pays esclavagistes  non plus.Par exemple, l\u2019Espagne, les Pays-Bas et le Portugal n\u2019ont pas vraiment fait la paix avec leur passé colonial.Mais à quoi sert de s\u2019enfermer dans le déni, dans l\u2019ignorance historique ?On a, par exemple,  airmé  dans  un  premier  temps  que  l\u2019esclavage  n\u2019avait  jamais  existé  au  ouébec,  puis  des  POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 73 historiens ont commencé à trouver de vieux registres et des annonces de recherche de fugitifs publiées dans les journaux. mn airme aujourd\u2019hui que ce n\u2019était pas pareil qu\u2019aux États-snis où c\u2019était carrément  un système économique, mais n\u2019est-ce pas encore une fois une stratégie d\u2019occultation, de minimisation, pour éviter de parler des vrais enjeux historiques, de notre histoire ?Je descends, comme bien d\u2019autres Afro-descendants au Québec, d\u2019une colonie de la couronne française où il y avait des esclaves.Mon nom de famille a été attribué à mes ancêtres par un propriétaire d\u2019esclaves et il me lie malgré moi à la France, comme les Gagnon, Gingras, Prévost et Tremblay.Au Québec, on connait aussi mal l\u2019histoire plus récente des communautés noires de la Petite Bourgogne, de Pointe-Saint-Charles, de Saint Henri dont les ancêtres travaillaient dans les trains ou des usines et où elles étaient victimes de discrimination, même si les Canadiens franco-catholiques d\u2019alors étaient aussi discriminés.Les archives nous apprennent aussi qu\u2019à Montréal se pratiquait la ségrégation dans plusieurs lieux : les hôtels, les bars, les cinémas.Avant de dire que l\u2019histoire du Québec n\u2019est pas identique à celle des États-Unis, encore faudrait-il réellement la connaitre, dans toute sa complexité et sa diversité.Pas juste celle des Noirs, celle des Autochtones, des Juifs, des Asiatiques, de ceux qu\u2019on appelait les WASP (white anglo-saxon protestants).FDD.Est-ce que ton père est ier de toi, de sa ille qui fait carrière dans les médias et s\u2019y airme comme une féministe noire ?VD.Oui, il est très content.Mais quand il a vu ma série Décoloniser l\u2019histoire1, il m\u2019a dit du même soule  qu\u2019il n\u2019aurait jamais cru voir cela un jour à la télévision québécoise et que je devais faire très attention, car  la majorité  blanche  pourrait m\u2019en  vouloir  de  parler  ainsi  de  racisme.  )l  a  peur  que  je  inisse  par  m\u2019aliéner une partie de la population et que je perde mes jobs, mais il a aussi peur que ma sécurité physique soit menacée.FDD.As-tu été la cible de menaces ?VD.Oui, notamment par l\u2019extrême droite qui a produit une vidéo sur moi qui a entraîné son lot de commentaires haineux.J\u2019ai aussi été ciblée à plus d\u2019une reprise par un chroniqueur hargneux.Et j\u2019ai reçu plusieurs menaces quand j\u2019animais une émission avec Dalila Awada chez Qub Radio.J\u2019en parlais à mes patrons et ils me répondaient simplement de ne pas y prêter attention, d\u2019ignorer tout ça, que ça allait passer si on n\u2019y réagissait pas.Tu parles ! Ces harceleurs sont toujours mobilisés, ils s\u2019organisent de plus en plus, ils deviennent plus bruyants et manifestent à Ottawa et à Québec, ils agitent des drapeaux nazis car oui, il y a des suprémacistes blancs ici.J\u2019ai aussi eu à gérer un stalker, un homme qui notait tout ce que je disais sur la diversité dans les médias en relevant les heures exactes où je prononçais les mots.Il a partagé un extrait sur les médias sociaux et a commencé à me harceler car il voulait me confronter en    Série  documentaire  difusée  en    sur  rélé-ouébec  portant  sur  l\u2019histoire  québécoise  et  canadienne  et  animée  par  Vanessa Destiné, Maïtée Labrecque-Saganash et Youssef Shoufan. 74 SECTION I L\u2019éveil personne.Il appelait chez mon employeur, ce qui est vraiment creepy.Jamais des collègues masculins plus polémistes que moi ne sont confrontés à des choses comme ça.FDD.Est-ce que tu parviens à voir dans les attaques dont tu es la cible une imbrication du racisme et de la misogynie ou de l\u2019antiféminisme, puisque tu es à la fois femme et noire, et que tu t\u2019exprimes publiquement contre le racisme et pour le féminisme ?VD.C\u2019est complexe, je ne sais jamais qu\u2019elle est la raison première de l\u2019attaque, racisme ou sexisme, puisque je ne suis heureusement pas dans leur tête.Mais je pense qu\u2019il y a encore une réticence dans la société à entendre des femmes parler d\u2019afaires publiques. Je me fais souvent lancer des insultes à  caractère sexiste sur les médias sociaux, y compris des appels au viol, indépendamment de ce que je dis ou du sujet que j\u2019aborde.Le problème, apparemment, c\u2019est que je suis une femme qui ose s\u2019exprimer dans l\u2019espace public, et on me rabaisse alors en tant que femme, on me ramène à un état d\u2019objet sexuel.Mais si je parle de racisme, c\u2019est sûr qu\u2019on va en plus me traiter de « négresse » ou d\u2019autres insultes racistes.Évidemment, des hommes noirs qui dénoncent le racisme peuvent aussi être insultés et menacés, mais je crois que les attaques sont plus intenses contre les femmes noires qui s\u2019expriment en public.Ils restent protégés par le patriarcat.Ils peuvent être insultés, instrumentalisés\u2026mais aussi avantagés ! J\u2019ai vu un homme noir être auteur invité dans quelques magazines féminins dans la foulée de la mort de George Floyd, alors que ces magazines n\u2019ont pas vraiment de journalistes racisées et n\u2019invitent presque jamais de femmes de couleur à faire leur couverture.Mais je ne suis pas trop pessimiste, dans la mesure où l\u2019efet conjugué des mobilisations autochtones,  de Black Lives Matter et des vagues successives de #MeToo a marqué toute la société incluant la sphère médiatique.Évidemment, à chaque petite avancée, les contre-attaques sont de plus en plus violentes, parce que les femmes et les minorités réduisent le fossé.C\u2019est comme l\u2019énergie du désespoir qui s\u2019exprime par des insultes sur le web et par une multiplication de chroniques dénigrantes et délirantes, sans oublier ces nationalistes québécois qui n\u2019acceptent pas qu\u2019on se préoccupe d\u2019enjeux beaucoup plus pressants que la souveraineté, comme la crise environnementale.FDD.Il ne faut pas non plus minimiser l\u2019impact ou la récupération du 11 septembre 2001 et l\u2019instrumentalisation de l\u2019)slam, puis les manœuvres électoralistes de Mario Dumont en avec les accommodements raisonnables, et la consolidation du nationalisme ethnique avec le « nous » de Pauline Marois conseillée par le sociologue Jacques Beauchemin\u2026 VD.Oui, et sans oublier non plus les attentats traumatisant contre Charlie Hebdo et le Bataclan, à Paris, qui ont eu un grand impact ici en raison de notre proximité culturelle avec la France.Mais ces nationalistes revanchards ne devraient pas s\u2019enfermer ainsi dans une sorte de ressentiment.J\u2019aimerais tellement qu\u2019ils prennent le temps de se demander sérieusement pourquoi leur projet ne rallie pas la POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 75 majorité de la majorité, en particulier les jeunes blancs qui devraient être l\u2019avenir de la nation selon le discours pure laine\u2026 Il y a beaucoup de nationalistes qui prétendent que l\u2019on piétine « leur » Québec, « leur » culture, « leurs » valeurs, comme s\u2019ils avaient un monopole sur le territoire et ses aspirations.a\u2019est un peu incompatible avec la vision des milléniaux. aela ne signiie pas que je considère que c\u2019est la  mort du projet nationaliste, mais il faut le repenser avec de nouveaux paramètres et se rappeler qu\u2019on peut être nationaliste sans être indépendantiste. Moi, par exemple, je suis très ière d\u2019être québécoise  et de vivre au Québec, mais je ne vais pas militer activement en faveur de l\u2019indépendance parce que ma génération est née dans l\u2019éclatement des frontières\u2026 FDD.\u2026on disait la même chose de la génération altermondialiste, vers l\u2019an ! VD.Oui, mais il y a eu la révolution numérique aussi et nous avons encore plus accès à la réalité des autres peuples sur la planète.À quoi ça rime d\u2019entretenir la fausse idée selon laquelle l\u2019islam menacerait le mode de vie majoritaire au Québec ou en France\u2026comme on entretenait la peur des méchants communistes pendant la guerre froide en disant qu\u2019ils allaient détruire la famille, l\u2019éducation, la nation.On a nos deux garages, nos grosses voitures, nos laveuses-sécheuses, notre chalet, mais les islamistes seraient sur le point de prendre le contrôle du Québec ?Voyons, c\u2019est délirant\u2026 nour  en  revenir  aux  générations,  je  constate  déjà  des  diférences  de  préoccupations  entre  ma  génération et celle des Z, et je me dis que je dois rester à l\u2019écoute, ouverte, prête aussi à laisser de la place aux  jeunes, à  laisser ma place.  )l  faut bien accepter de passer  le lambeau, puisque que nos  intérêts changent forcément avec  le temps et qu\u2019on init par avoir de plus en plus des angles morts,  même quand on reste engagé politiquement et socialement.C\u2019est ça, le progressisme ! Il faut accepter de mettre son ego de côté pour comprendre que telle lutte va peut-être se faire sans moi, et c\u2019est bien correct comme ça.FDD.Mais tu es si jeune ! VD.Certes.Il y a aussi un autre enjeu qui me préoccupe à titre de transfuge de classe : le risque d\u2019être déconnectée de la réalité des membres les plus marginalisés de nos communautés.Par exemple, quand je fais mes tournées dans les écoles, je réalise que bien des jeunes ne savent pas qui est Danny Laferrière, Will Prosper, Fabrice Vil ou Émilie Nicolas, car ils ne lisent pas Le Devoir ou La Presse.Ils ont bien d\u2019autres priorités et ils connaissent surtout des sportifs, des chanteurs, en particulier des rappeurs, ou même des inluenceurs sur les réseaux sociaux. )l y a aussi beaucoup de personnes très impliquées  dans la vie communautaire de leur quartier mais dont on n\u2019entend jamais parler sur les ondes des grandes radios publiques et privées.Ce sont leurs véritables stars, leurs représentants, les gens en qui ils se reconnaissent, par qui ils se sentent vus et entendus.Parfois, je me dis que des gens comme moi, avec ma formation universitaire qui touchait aux relations interculturelles, passent la plus grande partie de leur temps à parler avec des Blancs, à éduquer des personnes blanches, à vous éveiller, à vous faire devenir wokes\u2026 un terme rendu tellement dépossédé de son intention. 76 SECTION I L\u2019éveil C\u2019est drôle, je me rappelle que quand ce mot commençait à s\u2019imposer dans le discours public, les Blancs essayaient maladroitement  d\u2019expliquer  sa  signiication  en  discutant  entre  eux,  sans  jamais  penser  à  sonder les personnes noires d\u2019ici, sans jamais comprendre le lien qui unit les Afro-descendants dans les pays occidentaux.Tout le monde peut s\u2019approprier ce mot, mais le plus important reste d\u2019être conscient du jeu de récupération politique et de la manière dont il est aujourd\u2019hui utilisé pour dénigrer les féministes, les antiracistes, les minorités sexuelles par des chroniqueurs qui sont eux-mêmes des idéologues et militants éveillés depuis longtemps, et très conscients de leurs agendas et autres intérêts qu\u2019ils défendent avec acharnement sans que ça ne soit jamais présenté comme du militantisme. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 77 La librairie Racines : des livres pour éveiller les consciences Entrevue avec Gabriella Kinté Garbeau Née à Montréal en mars 1989, Gabriella Kinté Garbeau a milité dans le mouvement étudiant et dans plusieurs collectifs antiracistes et contre la brutalité policière, en plus d\u2019œuvrer pendant des années comme intervenante sociale.Elle a ouvert en 7 la librairie Racines, à Montréal, qui ofre des livres d\u2019auteur-e-s racisé-e-s.L\u2019entrevue a été réalisée par Francis Dupuis-Déri.FDD.Depuis , environ, plusieurs font usage du mot « woke » pour discréditer et dénigrer le mouvement antiraciste en particulier et les mouvements progressistes en général.Comment réagissez-vous à pareil discours ?GKG.Quand je vois ce mot dans un titre d\u2019article d\u2019un magazine chez le dentiste ou dans le Journal de Montréal, je n\u2019ai pas envie de lire plus avant, car je sais déjà que ça ne sera pas sérieux et qu\u2019il s\u2019agit surtout d\u2019une tentative dédouaner le Québec de toute forme de racisme, en laissant entendre qu\u2019on n\u2019est pas comme les États-Unis et qu\u2019il n\u2019y aurait pas ici aussi de racisme systémique.Je me désole donc  de  constater  toutes  ces  tribunes  qu\u2019on  ofre  à  des  polémistes  qui  ont  récupéré  ce mot  et  en  ont détourné le sens pour le transformer en insulte contre des gens qui ne défendent même pas des positions très radicales.Par exemple, tu es un « woke » si tu dis tout simplement que ça ne te dérange pas qu\u2019une enseignante musulmane porte le voile à l\u2019école.FDD.Vous venez de parler de cette rengaine qui veut que l\u2019histoire des États-Unis n\u2019est en rien comparable à celle du Québec, si on parle de racisme.Pouvez-vous préciser ce que vous pensez d\u2019une telle airmation ?GKG.Je crois qu\u2019on répète ça ici soit par ignorance pure et simple, soit pour se rassurer et se réconforter.Il y a en a qui pensent qu\u2019on ne peut pas reprocher au peuple québécois d\u2019être lui-même oppresseur et raciste, simplement parce qu\u2019il a dû lui-même vivre dans la misère pendant si longtemps et qu\u2019il a été dominé par les Anglais.Pourtant, l\u2019un n\u2019empêche pas l\u2019autre\u2026 Il y en a aussi qui sont au courant de certains faits historiques, mais qui considèrent inalement que ça n\u2019a pas vraiment d\u2019importance, par  exemple parce qu\u2019il y avait moins d\u2019esclaves ici qu\u2019aux États-snis. À chaque fois, il s\u2019agit inalement de  minimiser les problèmes, de les écarter et de se fermer les yeux\u2026 FDD.)l s\u2019agit donc de ne pas être « woke », c\u2019est-à-dire éveillé à la réalité du racisme ?GKG.Oui, et de refuser d\u2019accepter que le Québec ait pu développer ses propres formes de racisme systémique, et donc de refuser de prendre ses responsabilités historiques et politiques et inalement  d\u2019accepter de devoir changer. 78 SECTION I L\u2019éveil FDD.Comme le mot « woke » fait référence à l\u2019éveil ou à la prise de conscience face au racisme, quand avez-vous eu conscience du racisme au Québec ?GKG.  a\u2019est  di cile  pour  moi  d\u2019identiier  un  moment  précis,  car  il  s\u2019agit  plutôt  d\u2019une  accumulation  d\u2019expériences pour lesquelles je ne pouvais pas nécessairement faire usage de mots précis pour les décrire ou les expliquer.J\u2019ai appris l\u2019expression « racisme systémique » plus tard dans ma vie, par exemple, et j\u2019ai alors commencé à l\u2019utiliser pour qualiier la réalité dans laquelle j\u2019ai évoluée. nlusieurs  personnes plus âgées dans ma famille n\u2019utiliseront pas cette expression précisément, mais elles connaissent très bien le racisme systémique d\u2019expérience.On va se raconter en famille des anecdotes ou discuter d\u2019exemples concrets, et on va parler de « racisme systémique » sans utiliser l\u2019expression elle-même.Par exemple, on va m\u2019expliquer que j\u2019ai moins de moins de chance qu\u2019une personne blanche d\u2019être appelée en entrevue pour un emploi intéressant ou par un propriétaire pour me louer un logement.FDD.Est-ce que votre choix d\u2019ouvrir une librairie spécialisée en auteur-e-s racisé-e-s relevait justement d\u2019un désir d\u2019éveiller les consciences, d\u2019ofrir des mots pour parler de certaines réalités ?GKG.Il y a beaucoup de lieux dans les communautés noires qui sont très importants et dynamiques, mais il s\u2019agit souvent de lieux religieux.Quand j\u2019étais jeune, par exemple, on allait souvent à l\u2019église qui était un lieu très important pour la communauté, où on se rencontrait après la messe et où on parlait de de toutes sortes de choses, on se donnait des nouvelles.Je considérais cela très important, mais l\u2019aspect religieux ne m\u2019intéressait pas.Je me disais qu\u2019on devrait avoir un endroit où on pourrait se rencontrer, se parler et organiser des évènements, et je voulais aussi créer mon propre emploi ! Je n\u2019en pouvais plus à l\u2019époque de travailler dans le réseau communautaire dans des conditions très précaires en étant si mal payée, malgré tout le travail efectué.J\u2019ai travaillé comme intervenante auprès des jeunes, de personnes en situation d\u2019itinérance, des femmes en maison d\u2019hébergement, et je suis certaine que ce travail est important.J\u2019espérais pouvoir changer les choses dans les organismes communautaires ou dans le système de l\u2019intérieur, et c\u2019était beaucoup plus di cile que je ne l\u2019avais envisagé, voire impossible. Même dans des collectifs militants autonomes,  il y avait des situations très compliquées et très di ciles, entre autres pour les femmes. Je suis tombée  enceinte puis je me suis dit, lors de mon congé de maternité, que je ne retournais plus sur ce terrain et que je j\u2019allais faire autre chose.J\u2019ai alors eu cette idée de lancer une librairie, peut-être aussi parce que je m\u2019étais impliquée dans le collectif du Salon du livre anarchiste de Montréal pendant quelques années.J\u2019avais retenu de mon expérience au Salon du livre anarchiste qu\u2019il était très intéressant de faire découvrir des lectures stimulantes et surtout d\u2019en parler collectivement, mais force est de constater qu\u2019il n\u2019y avait pas beaucoup de personnes racisées qui venaient au salon.Il ne s\u2019agit pas que tout le monde soit d\u2019accord en tout, mais au moins qu\u2019on entende parler d\u2019une diversité d\u2019idées, y compris d\u2019idées plus radicales.C\u2019est alors que j\u2019ai décidé d\u2019ouvrir cette librairie, parce POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 79 que je voulais créer un lieu de rencontre et d\u2019échange, mais aussi parce que j\u2019ai beaucoup d\u2019ami-e-s qui écrivent et publient et que je voulais qu\u2019on dispose d\u2019un lieu pour leur permettre de parler de leurs œuvres, car les livres c\u2019est puissant.Il y a beaucoup de visiteurs de la librairie qui sont déjà éveillés, qui savent déjà ce qu\u2019ils veulent et qui désirent approfondir certains sujets.Mais même eux peuvent s\u2019éveiller à de nouvelles réalités, grâce aux livres.Parfois, il s\u2019agit simplement de se promener dans les rayons et de lire les titres des livres pour élargir sa conscience de la complexité de la réalité.Par exemple, on connait bien le problème du racisme en général, mais on n\u2019a jamais entendu parler de la notion de racisme environnemental, et là, on tombe sur un livre qui traite de ce sujet.Il y a aussi beaucoup de personnes blanches qui visitent la librairie quand on en parle dans les médias, parfois par white guilt (culpabilité blanche), je crois bien, en se disant : « Oh ! mon Dieu : qu\u2019est-ce que je peux faire ?Tiens ! Je vais acheter des produits dans un commerce noir.» Il y a aussi ces personnes qui veulent apprendre à connaître nos réalités, puis il y a les universitaires qui cherchent des livres pour leurs études ou leurs recherches.Il y a aussi beaucoup de jeunes familles qui veulent tout simplement que leurs enfants puissent lire des livres jeunesse diversiiés.FDD.Vous aviez ouvert la librairie dans Montréal-Nord, puis vous avez déménagé pendant la pandémie sur la Plaza Saint-(ubert, dans un quartier de la Petite Patrie habité par une forte majorité blanche de classe moyenne.Est-ce que cela a eu un impact sur la clientèle ?GKG.Ce déménagement n\u2019est pas une mauvaise chose, car ça nous permet de rejoindre de nouvelles personnes.Mais nous avons perdu cette ambiance du début, alors que des gens venaient à la librairie pas pour acheter des livres, mais pour y passer du temps, rencontrer des gens, se parler.On sortait même les sofas dehors pour créer l\u2019ambiance d\u2019un barber shop, où on se raconte des histoires, on se donne des nouvelles, on parlait de tout et de rien, on critiquait toutes sortes de choses, on débattait de politique et c\u2019était vraiment plus intéressant.Même si le local est beaucoup plus petit maintenant et que le quartier est diférent, je pense qu\u2019il y a le potentiel que ça redevienne éventuellement ainsi, et  qu\u2019en émerge de beaux projets et de nouvelles alliances, juste en parlant de tout et de n\u2019importe quoi, de la vie, pour inalement établir des liens et lancer des projets.FDD.Le fameux mot « woke » est-il un sujet de discussion dans la librairie ?GKG.Non, pas vraiment, si non pour faire des blagues ironiques, en imitant un personnage imaginaire qui incarnerait le méchant woke ! FDD.Je sais que c\u2019est une question compliquée et qui appelle à faire des choix di ciles, mais si vous aviez à recommander ici 2 ou 3 titres pour favoriser la prise de conscience sur le racisme pour des personnes blanches, quels seraient-ils ?Et - autres titres \u2013 ou les mêmes \u2013 pour stimuler la 80 SECTION I L\u2019éveil rélexion de personnes noires ?En sachant, bien évidemment, qu\u2019il y a en tellement d\u2019autres tout aussi importants\u2026 GKG.Je suggérerais The skin we\u2019re in : A year of Black resistance and power, de Desmond Cole, NoirEs sous surveillance : esclavage, répression et violence d\u2019État au Canada, de Robyn Maynard, et Until we are free : Relections on Black Lives Matter in Canada, un ouvrage collectif dirigé par Rodney Diverlus, Sandy Hudson et Syrus Marcus Ware.FDD.Dans la mesure où votre librairie a un objectif antiraciste ouvertement identiié, est-ce que vous subissez des attaques ?GKG.Oui, certainement ! Il y a des gens qui entraient directement dans la librairie pour « débattre » ou nous insulter, mais c\u2019est plus rare aujourd\u2019hui.On reçoit des insultes et des menaces sur le site web de la librairie et parfois j\u2019en reçois qui me sont personnellement adressées. Et puis, les attaques s\u2019intensiient  surtout quand je suis invitée dans les médias, et j\u2019en suis même venue à considérer qu\u2019il était normal de se faire insulter et menacer en tant que libraire de la librairie Racines.Mais ça ne devrait pas être normal ! Puis un jour, j\u2019ai partagé avec des proches des menaces et des insultes que j\u2019avais reçues d\u2019un monsieur blanc sur internet, qui m\u2019a traité du « mot en N » et qui a déclaré qu\u2019il allait venir brûler la librairie.J\u2019avais archivé des captures d\u2019écran de ses propos et on m\u2019a dit que c\u2019était grave, que je devrais sans doute porter plainte.Je me suis donc résignée à me présenter à un poste de police, pour la première fois de ma vie. Le policier qui m\u2019a reçu ne savait pas du tout comment réagir.  )l a inalement été cherché un  autre agent, qui est allé chercher un oicier qui a trouvé inalement un policier qui m\u2019a dit : « b\u2019accord,  on va prendre votre plainte\u2026 » Après enquête, la police a découvert que cet homme menaçait d\u2019autres personnes.Il va y avoir un procès et en attendant, il n\u2019a pas le droit de s\u2019approcher de la librairie.FDD.Vous êtes parfois invitée à parler dans des écoles ?Est-ce là encore une possibilité d\u2019éveiller les consciences ?GKG.Oui, d\u2019une certaine manière, mais je crois bien que certaines écoles où j\u2019ai pris la parole ne vont pas me réinviter, parce qu\u2019on veut trop souvent entendre des gens qui vont présenter la vie en rose, de manière trop optimiste et trop positive, ou qui répète « Moi, j\u2019ai réussi et si vous y mettez du vôtre, tout  le monde  peut  réussir !  ».  J\u2019ai  l\u2019impression  qu\u2019on  protège  trop  les  jeunes  de  sujets  di ciles  et  qu\u2019on n\u2019a pas envie de parler de racisme de manière à souligner les problèmes.Pourtant, j\u2019aime parler aux jeunes parce que les jeunes sont tellement intelligents.Même s\u2019ils n\u2019utilisent pas des expressions comme « racisme systémique », ils reconnaissaient déjà les diférences entre chaque personne. Je sais  aussi que même si je suis moi-même une personne noire, j\u2019avais bien des préjugés quand j\u2019étais jeune sur les autres groupes ethniques, et on peut parler avec ces jeunes de leurs préjugés et essayer de les déconstruire, ensemble. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 81 FDD.Vous avez participé à des manifestations du mars contre la brutalité policière, à Montréal, vous avez même été l\u2019une des personnes arrêtées dans l\u2019encerclement de masse en et vous avez été la représentante d\u2019une plainte collective d\u2019environ autres personnes arrêtées.GKG.Ce n\u2019était pas un choix, mais la conséquence des discussions collectives, quand on a réalisé qu\u2019il n\u2019y avait personne d\u2019autre disponible ou d\u2019adéquate pour défendre cette cause, qui a évidemment été gérée surtout par l\u2019équipe d\u2019avocates.Moi, j\u2019avais du temps, je n\u2019avais pas de casier criminel, j\u2019étais « clean », je me suis donc portée volontaire mais aussi parce que je considérais qu\u2019il est important de laisser une trace des injustices que l\u2019on subit, même si ultimement on ne gagne pas devant les tribunaux.FDD.Mais c\u2019était donc aussi important pour vous de participer à la manifestation du 15 mars contre la brutalité policière, qui a plutôt mauvaise presse dans les médias, et même avant la première vague de Black Lives Matter.GKG.Oui, j\u2019y allais, même si je sais qu\u2019il y a beaucoup de personnes de ma communauté qui trouvent cette manifestation importante et aimeraient y participer, mais qui ne peuvent pas prendre le risque de s\u2019y faire arrêter parce qu\u2019elles ont déjà d\u2019autres problèmes à gérer, ou qui hésitent parce que c\u2019est un événement où il y a presque uniquement des personnes blanches, des punks et des anarchistes blancs.Mais à cette époque-là, mon réseau comptait pour moitié des personnes blanches radicales et pour moitié des personnes noires de tous les horizons.J\u2019étais donc à l\u2019aise de naviguer entre ces deux mondes, je considérais que tout le monde devrait s\u2019opposer à la brutalité policière et je me disais que je pourrais aussi transposer dans ce milieu certaines de mes préoccupations sur le racisme, par exemple.FDD.Vous êtes aussi la mère d\u2019un jeune garçon, et on sait que les mères noires sont inquiètes à raison pour leur ils, parce que sa vie peut être pleine d\u2019embuches et de risques, y compris face à la police\u2026 GKG.Oui, j\u2019ai même participé à un micro ouvert sur ce sujet, quand j\u2019étais enceinte, dont le titre était « Lettre à mon ils ». Mon ils est encore très jeune, mais il a déjà des locks et je sais bien que ça augmente  ses risques, puisque je me rappelle m\u2019être moi-même fait interpeller par des policiers quand je portais des locks. aela dit, ce n\u2019est pas toujours évident de faire les meilleurs choix pour son ils. nar exemple,  je choisis ce que je considère être les meilleures activités pour lui, mais on réalise en s\u2019y présentant qu\u2019il sera le seul enfant racisé\u2026 mn répète souvent que Montréal est très diversiiée et « multiethnique »,  mais ce n\u2019est pas vrai dans tous les secteurs, dans toutes les activités. Mon il est très jeune et il a donc  déjà eu des expériences problématiques, mais il ne comprend pas encore nécessairement que c\u2019est du racisme.Quant aux mères, on est inquiètes, on se questionne, on ne peut pas toujours les protéger en les isolant de tous les risques éventuels.On ne peut que les aimer.Mais on ne peut pas laisser la police et les racistes nous enlever le bonheur de fonder une famille. 82 SECTION I L\u2019éveil Faire face ensemble à la meute de loups Entrevue avec Mélissa Mollen Dupuis Mélissa Mollen Dupuis est une igure reconnue de la lutte autochtone au Québec.D\u2019origine innue, elle a grandi à Mingan (Ekuanitshit) sur la Côte-Nord.Réalisatrice, animatrice de radio et militante pour les droits des Autochtones, elle est la co-initiatrice, avec Widia Larivière, de la section québécoise du mouvement Idle No More (2012).Elles deviendront toutes deux les porte-paroles de ce mouvement au Québec.Elle est responsable de la campagne Forêts pour la fondation David Suzuki et anime l\u2019émission « Kuei ! Kwe ! » sur Radio-Canada Première depuis 2021.L\u2019entrevue a été réalisée par Raphaël Canet.RC.Est-ce que tu te considères comme une personne victime de discriminations, et si oui, sous quelles formes se manifestent-elles ?MMD.Je fais partie d\u2019un groupe qui est discriminé depuis la création du Canada.Mais j\u2019ai des privilèges inhérents du fait que, comme on dit, je suis « white passing », j\u2019ai l\u2019air d\u2019une Québécoise et ça fait que les gens m\u2019écœurent moins.Mais je n\u2019ai pas été élevée dans un milieu uniquement blanc.J\u2019ai été élevée dans un milieu innu et j\u2019ai vu la discrimination.Quand tu vois comment certaines personnes font subir de la discrimination aux membres de ta famille ou à des gens de ta communauté, tu ne la vis pas directement, mais tu vis les attaques, les idées préconçues, le fait que les gens nous ont ignorés pendant si longtemps.Je n\u2019ai pas vécu personnellement d\u2019évènements du type « on me spot dans la rue direct et on me crache du venin », mais j\u2019ai été présente quand ça se faisait pour des Innus.Aussi, en recherche d\u2019emploi, juste porter mon CV, du fait que j\u2019ai un nom innu et que je n\u2019ai que des expériences de travail dans les communautés, je me suis fait dire : « ça ne sert à rien, ils n\u2019emploieront jamais une Innu ».Et c\u2019est vrai, je n\u2019ai jamais eu de job en dehors de ma communauté quand j\u2019étais étudiante.Donc, je le sais, je l\u2019ai vécu, pas de la même manière que quelqu\u2019un de clairement racisé peut le vivre, mais ça m\u2019a vraiment sensibilisée aux discriminations, d\u2019être woke, justement, allumée sur les enjeux qui nous touchent ainsi que les autres communautés autour de nous.C\u2019est un réveil.C\u2019est le siècle des lumières ! RC.Donc toi, personnellement, tu ne considères pas avoir été victime de discrimination fondée sur des critères disons « racisants » ?MMD.Pas directement.On nous spot et il y a une énergie qui change dans une pièce, mais quand tu as l\u2019air « white passing », tu le vois, tu fais partie du groupe.Mais tu vois aussi comment l\u2019autre groupe est traité, tu sais c\u2019est à cause de quoi, ce n\u2019est pas mystérieux.Ma mère est très racisée, elle a l\u2019air d\u2019une )nnue, et on voit bien la diférence. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 83 RC.Est-ce que tu te considères discriminée sur la base d\u2019autres identités ?MMD.Oui, par rapport à la diversité corporelle aussi.J\u2019ai toujours été une femme de taille forte, et ça  fait une grosse diférence dans  les  interactions que  tu as avec des hommes ou avec des  femmes  qui ne font pas partie de ce groupe et ne vivent pas cette réalité.Mais il y avait quand même une diférence marquée du fait d\u2019être une femme grosse quand j\u2019étais en  interaction avec des Blancs par  rapport aux Innus.Ça m\u2019a enseigné très jeune qu\u2019il y a une problématique de discrimination qui existe au Québec dans certaines communautés dominantes.Je ne dis pas que c\u2019est généralisé, cependant, c\u2019est une expérience qui a été vécue de façon répétitive.J\u2019essaie de ne jamais généraliser à l\u2019ensemble des ouébécois blancs, on doit iltrer au travers, mais c\u2019est di cile car c\u2019est une réalité que nous vivons  depuis qu\u2019on est nés.RC.Te sens-tu aussi discriminée en tant que femme ?MMD.Ça, c\u2019est une autre réalité.J\u2019ai eu la chance d\u2019être une femme qui a grandi dans un milieu innu, donc je n\u2019ai pas hérité de la même perspective sur l\u2019identité des femmes.En revanche, j\u2019ai acquis la perspective d\u2019être une femme autochtone au Canada avec 15 % de plus de risque que n\u2019importe quelle autre femme d\u2019être victime d\u2019une agression sexuelle, d\u2019une agression violente ou d\u2019en mourir, donc, c\u2019est certain que cette statistique-là était réelle dans mon milieu.Mais le fait d\u2019être une femme, je n\u2019ai jamais été élevée avec l\u2019idée que c\u2019était de moindre valeur. J\u2019ai vu que nous avions des di cultés, mais  j\u2019ai été élevée avec l\u2019idée que nous étions très fortes.Si nous sommes encore là aujourd\u2019hui, c\u2019est que nous sommes faites avec du matériel solide ! Dans ma culture, les femmes étaient très présentes.C\u2019est un système patrilinéaire chez les Innus, mais la présence de ma grand-mère, ma mère, mes tantes, c\u2019étaient toutes des femmes que je trouvais vraiment fortes, qui étaient très présentes dans la communauté, qui étaient très en action.Alors pour moi, l\u2019identité d\u2019être une femme c\u2019était une identité d\u2019action, d\u2019être en protection de sa communauté.RC.Donc, l\u2019identité femme chez les )nnus n\u2019était pas vécue de manière aussi discriminante que l\u2019identité de femme autochtone au Canada.Ça dépend de l\u2019environnement dans lequel tu es ?MMD.On dirait que la discrimination contre les Autochtones était tellement forte que la discrimination que je voyais par rapport à mon rôle de femme est passée en second.Tu réagis aux discriminations réelles, vivantes et physiques.Quand tu es occupée sur un front, tu n\u2019as pas le temps de t\u2019occuper d\u2019un autre front. Les gens voient enin la quantité de fronts sur lesquels nous nous battons en tant que  personnes autochtones.Si tu rajoutes les fronts féminins, la diversité corporelle\u2026 à un moment donné, tu inis par choisir ta guerre.  Mais la diversité corporelle à un moment je suis venue à pouvoir en faire abstraction, parce que pour l\u2019instant, il n\u2019y a pas de loi qui t\u2019empêche de faire des choses ou qui dit que tu dois exister autrement 84 SECTION I L\u2019éveil parce que tu es grosse.Mais pour l\u2019identité racisée ou l\u2019identité sexuée, tu peux voir des discriminations légales.Donc ça, c\u2019est un tout autre concept.Pour l\u2019instant, c\u2019est surtout sur ces deux questions-là que je me concentre.Et quand je parle d\u2019identité sexuée, je parle aussi pour la communauté trans, les personnes qui sont two spirits, en solidarité aussi avec l\u2019identité des femmes, il y a un travail de support qui doit aussi être fait.RC.C\u2019est plutôt la discrimination institutionnelle qui t\u2019intéresse ?MMD.Je ne pourrai jamais empêcher quelqu\u2019un d\u2019être raciste ou d\u2019être plein de préjugés, mais par contre, je peux m\u2019en protéger.Et si les lois et la société ne sont pas intervenues pour rendre illégal le fait de se promener avec des croix gammées, c\u2019est là-dessus qu\u2019il faut que je travaille en premier.On ne peut pas entrer dans la tête des gens, mais on peut éduquer ceux qui ne savent pas, ceux qui ont participé ou qui font partie d\u2019un système dont ils ignorent les impacts.Ce sont ces personnes-là que j\u2019essaye le plus de toucher.Ceux qui sont convaincus que nous sommes inférieurs, que nous ne valons pas grand-chose, que nous avons perdu la guerre (qu\u2019on n\u2019a pas perdue d\u2019ailleurs), je ne peux rien faire contre eux. La récente polémique autour des vaccins est le meilleur exemple de la di culté à  convaincre certaines personnes.Les racistes convaincus, je ne peux pas travailler sur eux, mais je peux me protéger d\u2019eux, comme une femme peut se protéger contre un abuseur.Par contre, le système est présentement totalement déséquilibré et quand nous parlons de racisme systémique et que le premier ministre dit qu\u2019il n\u2019y en a pas, c\u2019est là-dessus que j\u2019ai vraiment un pouvoir de transformer quelque chose en tant que membre de la société.Il y a quelque chose qu\u2019on peut travailler à partir de ce genre de déclaration.Il y a tellement de gens qui se réveillent par rapport à ces réalités-là aujourd\u2019hui, mais qui continuent à avoir des opinions contradictoires.C\u2019est sûr, la problématique a été ignorée pendant des décennies.RC.Justement, que penses-tu de la mouvance woke et comment peut-elle aider à lutter contre ce racisme systémique ?MMD.Ce que j\u2019aime dans une mouvance, c\u2019est que ce n\u2019est pas comme une philosophie ou un parti politique.La mouvance woke c\u2019est comme un raz-de-marée, une vague, tu ne peux pas l\u2019empêcher.Elle emporte tout. a\u2019est certain que les gens ne peuvent pas donner une déinition claire de ce qu\u2019est la  mouvance woke, de comment ça se manifeste dans les institutions, sur la place publique, dans les médias sociaux.Ce qu\u2019on appelle le « wokisme », c\u2019est-à-dire d\u2019être plus réveillé à l\u2019égard des discriminations que le voisin, ça rassemble beaucoup de choses.Il y a les personnes qui embarquent sur la vague parce qu\u2019elles ne veulent pas faire partie de l\u2019autre groupe, mais qui ne sont pas bien informées sur les enjeux.Il y a des gens qui sont déjà impliqués dans les luttes raciales ou dans les luttes envers d\u2019autres formes de discrimination et qui ne font que renommer une réalité existante. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 85 La mouvance woke peut aider à transformer l\u2019esprit des gens, les mentalités.Un peu comme Idle No More à l\u2019époque.On est arrivés en 2012 comme une vague et, à un moment donné, la vague retourne à l\u2019océan et une autre vague vient.On le voit à chaque mouvance.Pour moi, ça a commencé avec la crise d\u2019Oka, ça m\u2019a réveillée, et c\u2019est retourné dans l\u2019océan.Ensuite, il y a eu la vague Occupy, puis les Carrés rouges, puis Idle No More.Et ça a continué avec La planète s\u2019invite au Parlement et les Friday for Future, Mères au front et ça va toujours continuer.Actuellement nous avons la vague woke, c\u2019est le mouvement d\u2019une société qui dit qu\u2019il y a un problème et qu\u2019on doit changer quelque chose, une société qui se réveille.L\u2019ambition qu\u2019il y a derrière la mouvance woke, c\u2019est de vouloir régler les problèmes jusqu\u2019à l\u2019extrême.Et cela fait paniquer des gens.On observe des réactions similaires à celles durant la mouvance pour les droits civiques aux États-Unis : « Qu\u2019est-ce qui se passe ?Les gens vont maintenant venir s\u2019asseoir avec nous dans l\u2019autobus ?Ils vont manger dans nos restaurants ?» Aujourd\u2019hui, on ne se poserait plus vraiment ce genre de question.Alors je me dis qu\u2019avec la force de la mouvance qu\u2019on voit aujourd\u2019hui, peut-être que dans cinquante ans, les gens ne se poseront même plus la question de la reconnaissance des discriminations actuelles.Toutes ces mouvances ouvrent des discussions sur les droits humains et leur pleine réalisation.Je ne veux pas dire que tout ce qui est véhiculé par ces mouvances est bon.Il y a des excès de zèle.Ce que je dis en revanche, c\u2019est que la vague, l\u2019action de voir qu\u2019il y a un problème dans nos sociétés et de vouloir y réagir, elle est bénéique.  Ce qui manque actuellement dans la conversation woke, c\u2019est un sentiment de communauté.Parce qu\u2019avant, une mouvance sociale venait changer une communauté, alors que présentement à cause des médias sociaux, les gens se replient dans des groupes virtuels, en ligne, et en viennent à se détacher des gens avec lesquels ils vivent au quotidien et à s\u2019opposer aux autres groupes qui ne pensent pas comme eux.Il n\u2019y a plus de conversation possible.Or, ce que je vois dans cette vague-là, c\u2019est que tout le monde y gagne.Ceux qui pensent qu\u2019ils vont perdent, c\u2019est qu\u2019ils ne sont pas dans l\u2019idée de la communauté mais plutôt centrés sur eux-mêmes en tant qu\u2019individu. a\u2019est peut-être une question de proits ou de  pouvoir personnel et c\u2019est cela qu\u2019ils craignent de perdre et désirent conserver.Cette réaction est perceptible dans  le discours disant qu\u2019on va « efacer  les Blancs ». a\u2019est absurde,  si  tu penses qu\u2019en  faisant apparaitre quelqu\u2019un, tu vas disparaitre, ça nous renseigne plus sur l\u2019estime de toi que sur le danger que je représente ! Il peut aussi y avoir une ambiguïté sur le terme.Pour beaucoup de personnes qui ont eu une éducation très eurocentrée, l\u2019idée d\u2019être réveillé renvoyait au Siècle des Lumières, avoir accès aux connaissances pour faire partie d\u2019une classe sociale supérieure et améliorer son sort.Aujourd\u2019hui, on n\u2019a jamais eu autant accès aux connaissances, on a Google au bout des doigts, on a tous les moyens de s\u2019illuminer dans cette perspective-là.Moi, quand je parle de woke, c\u2019est dans une autre perspective.Ce n\u2019est pas d\u2019être allumé par de nouvelles connaissances, mais plutôt d\u2019être réveillé face aux dangers.Comme dans toutes les villes aux États-Unis où, quand tu es une personne afro-américaine, tu ne t\u2019arrêtes pas, tu restes woke, tu restes réveillée, tu gardes l\u2019œil ouvert sur le danger, tu es tout le temps sur tes gardes.los perspectives sur le même mot sont diférentes à cause de nos identités, à cause du racisme.  86 SECTION I L\u2019éveil Je dis souvent qu\u2019être woke, ça veut dire faire attention quand on voit un homme qui nous approche.C\u2019est comme lever le « red lag », ça veut dire être réveillée, alerte, voir venir le danger. La diférence,  c\u2019est que maintenant, plutôt que de vivre cette crainte uniquement de manière individuelle et de se protéger soi-même, on a décidé de se coaliser en tant que groupes de femmes, en tant que groupes de femmes autochtones, en tant qu\u2019hommes autochtones, qu\u2019hommes noirs, que femmes noires et de repérer les « red lags » en groupe.Dans les sociétés, le danger n\u2019est pas tant au niveau des individus, le grand méchant loup, mais plutôt au niveau collectif, quand il y a une meute de loups.Les gens n\u2019aiment pas savoir qu\u2019ils sont la meute de quelqu\u2019un d\u2019autre, ça les choque.Ils disent « moi, je n\u2019ai jamais fait ça.Je n\u2019ai jamais attaqué une femme, etc.», mais étaient-ils là quand elle avait besoin d\u2019eux ?Étaient-ils là quand ce danger a été nommé ?Si vous ne voyez pas ça, il y a une forme d\u2019aveuglement volontaire.C\u2019est toute l\u2019histoire de Joyce Echaquan qui ressort.Ça n\u2019a pas été inventé, ça n\u2019a pas été fait en cachette, ça s\u2019est passé dans un hôpital, mais ça se passe aussi dans des postes de police, dans des écoles, dans des institutions, et vous découvrez à peine aujourd\u2019hui que ça a eu lieu.C\u2019est ça, être woke, c\u2019est de se réveiller face à une situation injuste qui existait et se poursuit, c\u2019est se réveiller face à un danger, que peut-être tu as eu le privilège de ne pas vivre au même niveau et c\u2019est aussi de montrer que, justement, ces dangers ne sont pas également répartis.Tranquillement, les gens s\u2019en rendent compte et même ceux qui n\u2019étaient pas intéressés par le sujet ou qui étaient dans le déni.Remarquez l\u2019absence des personnes autochtones dans les médias, dans les institutions d\u2019éducation.La faible représentation des femmes dans le milieu scientiique. mn a des scientiiques hommes parce qu\u2019il  manque de scientiiques femmes, pourquoi ? narce que ça fait moins de   ans que les femmes ont le  droit d\u2019accéder à ces rôles-là, à ces études-là, à être médecin par exemple.Toutes ces perspectives, on peut ne pas les connaître ni en avoir conscience, mais une fois qu\u2019elles s\u2019expriment, il faut savoir écouter et apprendre.Écouter la perspective de l\u2019autre et si cela devient agaçant parce qu\u2019on a l\u2019impression qu\u2019on en a déjà assez parlé, alors il faut se dire qu\u2019on vient d\u2019ouvrir la boîte de Pandore et que la garder fermée, c\u2019est encore pire parce que ça la fait grandir.Il y a tout cela qui me dérange dans la conversation actuelle sur le wokisme.Plutôt que d\u2019en parler ouvertement, on nous accuse d\u2019être des Wokes.Alors, les gens, qu\u2019est-ce qu\u2019ils font ?Ils ne parlent pas du sujet de fond, ils parlent du mot « woke », ils parlent de ce que c\u2019est que d\u2019être woke.C\u2019est le nouveau mot à la mode.Le mot « woke » est en train d\u2019être armé parce qu\u2019ils ne peuvent plus utiliser les mots classiques et qu\u2019ils doivent être créatifs pour se distinguer et rejeter l\u2019idée de l\u2019autre.Et que le premier ministre le fasse, ce n\u2019est pas rien.Les Wokes qu\u2019il critique, ce sont des membres de la société pour laquelle il s\u2019est engagé à être le premier ministre.Si tu commences à créer des classes à part et que tu ne penses qu\u2019il n\u2019y a pas de racisme systémique, il y a un réel problème. Je dis tout le temps : qui est-ce qui proite de quoi ?  POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 87 RC.Comment vois-tu la suite des choses, es-tu optimiste ou pessimiste face à l\u2019avenir ?MMD.C\u2019est certain que si je ne regardais que ceux qui sont obstinés, ceux qui polémiquent, ceux pour qui c\u2019est le pain et le beurre quotidien, je serais déprimée.Parce que c\u2019est triste qu\u2019ils aient accès à toute cette tribune médiatique pour s\u2019en servir comme ça.Comment pouvez-vous avoir une tribune d\u2019une telle envergure et ne pas vouloir améliorer la vie des gens ?Ça, c\u2019est vraiment déprimant.Mais quand je tourne le regard vers les citoyens, ça change tout.Quand je regarde les jeunes, je suis aux anges.Quand je pense que mes enfants n\u2019auront pas à vivre dans le même genre de société que celle dans laquelle j\u2019ai vécu quand j\u2019étais jeune, et dans laquelle ma mère a vécu quand elle était jeune et dans laquelle ma grand-mère a vécu\u2026 je vois la transformation.Quand il y a dix ans, nous avons lancé Idle No More, nous demandions aux gens s\u2019ils connaissaient les onze nations avec lesquelles ils partageaient le territoire.C\u2019est la question de base, vous connaissez les douze mois de l\u2019année, vous pouvez bien apprendre le nom de onze nations autochtones qui vivent au Québec.Et pourtant, ce n\u2019était vraiment pas évident.Aujourd\u2019hui, je vois des jeunes qui arrivent dans les manifs et dans mes rencontres, non seulement, ils connaissent les onze nations, mais ils connaissent aussi les enjeux autochtones, ils sont impliqués et ils pensent à reconnaître et à faire participer des membres des communautés autochtones dans leurs projets.C\u2019est là où ça nous aide vraiment, quand les gens pensent à nous, qu\u2019ils parlent pour nous, d\u2019une façon non pas dominante, mais d\u2019une façon collaborative et ouverte, dans l\u2019idée que ça n\u2019a pas de bon sens que nous ayons passé les 500 dernières années sans nous parler.Juste la discussion, par exemple, autour des langues autochtones avec Samian.Une fois dépassées les premières réactions de panique morale autour du français, on a vu des organisateurs d\u2019événement comme Les Francouvertes  airmer  :  « On va faire participer des artistes en langues autochtones et on va les reconnaître au même niveau que le français ».Avant, on avait l\u2019impression de pagayer tout seuls, alors que maintenant, on a des gens qui se solidarisent et qui viennent pagayer avec nous.Les gens se rendent compte qu\u2019on est déjà vulnérables et ils viennent se vulnérabiliser avec nous et ça, je dois dire que ça me fait du bien.Parfois, j\u2019ai besoin de sentir que nous ne sommes pas tout seuls à porter le canot.Les gens seront de plus en plus nombreux jusqu\u2019à ce qu\u2019il n\u2019y ait plus nécessairement d\u2019Autochtones présents, mais que la lutte soit portée par la communauté allochtone.Sans avoir besoin de déterrer ton arrière-arrière-grand-père autochtone, tu le fais parce que c\u2019est quelque chose d\u2019humain à faire.Tu n\u2019as rien à y gagner, tu n\u2019auras pas de reconnaissance, tu ne brilleras pas plus, mais tu vas faire briller quelqu\u2019un d\u2019autre et ça, c\u2019est ce qui me motive chaque jour, quand je rencontre ces gens et qu\u2019ils me disent : « Merci de travailler avec nous.Merci de nous aider à déblayer le chemin et d\u2019être woke, d\u2019être réveillée, d\u2019être allumée avec nous et de te rendre compte de ce contre quoi on se bat ».C\u2019est une des raisons de mon engagement auprès de la fondation David Suzuki.Sans environnement, sans territoire, il n\u2019y en a pas de droits autochtones, il n\u2019y a même pas de droits humains.La première chose qu\u2019on perd quand on abandonne nos ressources, ce sont les droits humains.Protéger nos ressources et défendre nos droits, je vois ça comme une solution d\u2019avenir et je trouve que ça va bénéicier à tout le monde, pas seulement aux communautés autochtones. 88 SECTION I L\u2019éveil La polémique au sujet des Wokes vue de France Entrevue avec Rokhaya Diallo Rokhaya Diallo est l\u2019une des igures publiques et médiatiques les plus connues en France sur les enjeux du racisme et du féminisme.Elle a réalisé des ilms, dont Les marches de la liberté (2013) et Où sont les Noirs (2020), signé plusieurs essais, dont Racisme : mode d\u2019emploi (Larousse, 2011) et Ne reste pas à ta place ! (Marabout, 2019) et elle coanime depuis 2018 le podcast Kife ta race avec Grace Ly, qui compte environ une centaine d\u2019épisodes, dont « Sexualité(s) et islam, à l\u2019intersection des luttes », « Laïcité et république, une histoire à relire », « Femmes non-blanches, mères à tout prix ?».Sa voix trouve aussi des échos aux États-Unis, dans les médias et dans les universités.L\u2019entrevue a été réalisée par Francis Dupuis- Déri.FDD.Comme vous le demandez à vos invité-e-s en ouverture de votre podcast Kife ta race, je me permets de vous demander où vous situez-vous sur le plan racial ?pb. Je m\u2019identiie comme une femme noire.FDD.On sait que le mot « woke » signiie « éveillé », comme dans « avoir l\u2019esprit éveillé » ou la « conscience éveillée »\u2026 Pour votre part, quand \u2013 et comment \u2013 avez-vous pris conscience de votre condition de personne racisée ?RD.Enfant née à Paris en 1978, j\u2019avais conscience de la couleur de ma peau, que je considérais marron, mais ça n\u2019avait pas de signiication particulière, c\u2019était une couleur comme une autre. Assez jeune, cela  dit, j\u2019étais attentive aux personnages noirs à la télévision, notamment parce qu\u2019ils étaient souvent ridicules.Dans mon contexte familial, on entendait parler de racisme, mes parents étaient clairement hostiles à l\u2019extrême droite, à Jean-Marie Le Pen et au Front national et aussi à la droite de Jacques Chirac.J\u2019ai grandi dans le 19e arrondissement de Paris (connu pour son parc des Buttes-Chaumont) et je suis ensuite arrivée à la Courneuve en Seine-Saint-Denis (banlieue pauvre parisienne) au début de mon adolescence.Dans ces quartiers nous étions nombreux à être des enfants d\u2019immigrés, et nos origines posaient donc peu question.C\u2019est au cours de mes études universitaires à Paris II Assas et, par la suite, que j\u2019ai pris conscience du fait qu\u2019on me parlait de plus en plus souvent comme si je n\u2019étais pas française. a\u2019est inalement assez tard dans ma vie que j\u2019ai dû me déinir explicitement comme française,  pour rectiier les a priori qui m\u2019associaient à un ailleurs que je ne connaissais pas nécessairement.J\u2019ai commencé à recevoir régulièrement des félicitations quant à la qualité de mon français.Tout ça m\u2019a vraiment révolté. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 89 FDD.Qu\u2019est-ce que cela a changé pour vous ?RD.C\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles je me suis engagée, parce que des gens me faisaient comprendre que pour eux, je ne pouvais être légitimement Française.Ou encore parce qu\u2019on me fétichisait.Mais je suis d\u2019abord entrée dans le collectif féministe Mix-Cité, à une époque où j\u2019avais davantage conscience du sexisme que du racisme, parce que j\u2019avais notamment dès la seconde au lycée reçu dans mes cours de SES (Sciences économiques et sociales) des informations sur les inégalités de genre.Or, j\u2019ai pris rapidement mes distances, car je ne me reconnaissais pas du tout dans leur position d\u2019hostilité aux femmes musulmanes qui portent le voile, et d\u2019incompréhensions quant aux politiques islamophobes qui commençaient à voir le jour.La plupart de ces militantes n\u2019avaient aucun lien ni familiarité avec l\u2019Islam ce qui me choquait d\u2019autant plus que je suis moi-même musulmane, même si on ne m\u2019attribue pas spontanément cette religion.Il y avait un discours très moral sur l\u2019antiracisme, y compris chez toutes ces personnes qui étaient contre le voile, sans vraiment savoir pourquoi.Je demandais : « mais vous connaissez des Musulmanes ?Vous leur parlez ?», mais non\u2026 C\u2019était un discours tout à fait farfelu, hors sol, y compris dans le milieu militant de gauche, où j\u2019ai vraiment pris conscience du racisme.J\u2019étais alors aussi intéressée par le mouvement altermondialiste, mais surtout par des lectures, comme Noami Klein, Aminata Traoré et Viviane Forrester.Puis je me souviens de l\u2019organisation d\u2019un débat sur la  dette  de  l\u2019Afrique  avec ArrAa  l\u2019Association pour  la  taxation des  transactions  inancières  et  pour  l\u2019action citoyenne), dans le 18e arrondissement, où l\u2019assistance était principalement composée de personnes blanches. Alors que nous réléchissions aux enjeux des pays du Sud endettés, ces intellectuels  progressistes n\u2019ont jamais songé à associer les personnes d\u2019origine africaine de l\u2019arrondissement à leurs projets, à leurs événements.Pourtant les personnes migrantes d\u2019Afrique qui vivaient dans cet arrondissement étaient en premier lieu concernées par la question de la dette dans leurs pays, en particulier les populations maliennes, nombreuses dans ce coin de Paris.Je me souviens que des militants  d\u2019ArrAa  nous  ont  opposé  une  in  de  non-recevoir  en  rétorquant  « mais ce n\u2019est pas notre public ! ».Par ailleurs, on me posait trop souvent la question de ma provenance (« Tu viens d\u2019où ?») alors que je n\u2019étais concrètement (et physiquement) jamais « venue » en France hexagonale, puisque j\u2019y suis née.ouand  je inissais par  évoquer mes origines  sénégalaises  il  y  avait  toujours quelqu\u2019un qui me parlait  d\u2019un voyage dans un autre pays africain ou qui évoquait une langue qui n\u2019était pas celle de mes parents, comme si tous les Noirs étaient culturellement identiques.Bref, je ne me suis jamais sentie à ma place, ni chez les féministes qui critiquaient toujours le voile, ni chez les altermondialistes qui me folklorisaient. 90 SECTION I L\u2019éveil FDD.Donc vous avez vécu un premier éveil \u2013 pour revenir à la notion de woke \u2013 face au racisme comme étudiante, puis un deuxième éveil cette fois face au milieu progressiste français.RD.Exactement, mais c\u2019est arrivé à peu près au même moment, alors que je sortais de l\u2019adolescence, que j\u2019étais aux études et que je m\u2019intéressais de plus en plus à la politique.Puis il y a eu des chocs, dans l\u2019actualité : une autre « polémique » au sujet du voile en   qui m\u2019a permis de conirmer qu\u2019il y  avait des voix inaudibles, inexistantes et que c\u2019étaient toujours les mêmes personnes qui parlaient des personnes minorées, sans jamais les fréquenter et avec des discours vraiment racistes.J\u2019étais alors membre d\u2019ATTAC et je militais pour le « Non » au référendum sur la Constitution européenne, qui s\u2019est tenu en mai 2005 : nous avons gagné, mais cela n\u2019a rien changé.Peu après, j\u2019ai été choquée par la manière dont on a traité les « émeutes de banlieue ».Elles n\u2019ont jamais été discutées pour ce qu\u2019elles étaient vraiment, c\u2019est-à-dire des révoltes, car on préférait les dépolitiser, alors que c\u2019était tout de même lié à la mort de deux adolescents poursuivis par la police.Même la gauche traditionnelle refusait de voir qu\u2019il y avait quelque chose de très clair au départ, préférant déplorer qu\u2019il n\u2019y ait pas de porte- parole, de représentation politique.a\u2019était enin la montée de licolas Sarkozy, alors ministre de l\u2019)ntérieur de Jacques ahirac et qui, dans  sa manœuvre pour accéder à la présidence, tenait les médias dans sa main.Il a été présenté comme un sauveur lors de son accession au pouvoir en 2007 et ce rouleau compresseur m\u2019a vraiment marquée.Tous ces événements ont provoqué chez moi un véritable tournant politique par rapport à la politique française.FDD.Suite à ce deuxième éveil, vous décidez donc de poursuivre votre militantisme, mais non plus dans l\u2019altermondialisme ou avec les féministes majoritaires, mais directement sur le front de l\u2019antiracisme.RD.Exactement, et j\u2019ai participé en 2007 à la fondation d\u2019une nouvelle association, Les Indivisibles, juste avant l\u2019élection de Sarkozy.Nous menions une veille dans les médias pour dénoncer les propos racistes des journalistes et des politiques.Nous voulions rappeler qu\u2019être Français ne dépend pas de votre apparence physique ou d\u2019un rapport à la religion.Nous organisions la cérémonie des Y\u2019a bon Awards, en référence à la célèbre publicité coloniale de Banania.Il s\u2019agissait de critiquer le racisme avec humour, sous la forme de la pop culture.On référençait des déclarations ou commentaires racistes pendant l\u2019année, et c\u2019est avec ce collectif que je suis devenue visible dans l\u2019espace politique et médiatique.FDD.Est-ce que votre expérience du racisme se croise avec celle du sexisme et est-ce qu\u2019on vous attaque tout à la fois parce que vous êtes une femme, une personne noire, une musulmane.En d\u2019autres mots, est-ce imbriqué, ou distinct ?RD.Disons que cet engagement avec Les Indivisibles m\u2019a apporté de la visibilité publique et médiatique et je me suis alors souvent retrouvée dans des débats télévisés, par exemple, où j\u2019étais la seule femme, POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 91 la seule non blanche et la plus jeune. )l m\u2019était donc di cile de savoir pour quelle raison spéciique on  me respectait moins que les autres, on me prenait moins au sérieux, on m\u2019interrompait plus souvent.Je crois inalement que c\u2019est l\u2019imbrication de toutes ces facettes de mon identité qui faisait que ma parole  portait moins et que j\u2019étais la cible d\u2019une hostilité croisée.En tant que femme, on m\u2019adresse aussi des menaces de viol, ce qui ne serait pas le cas pour un homme noir. aela dit, le fait d\u2019être une personne noire qui parle de racisme ampliie la haine. b\u2019ailleurs, l\u2019insulte  que je vois le plus exprimée à mon égard sur les médias sociaux, c\u2019est « Elle n\u2019a qu\u2019à rentrer chez elle, en Afrique, si elle n\u2019est pas contente ! ».Une anecdote en est d\u2019ailleurs assez révélatrice.Je devais entrer dans un studio pour  intervenir dans une émission de radio et une consœur m\u2019a conié qu\u2019une  chroniqueuse parlait en mal de moi, me reprochant d\u2019intervenir continuellement dans le Washington Post pour « nous insulter ».Mais qui est ce « nous », si je parle de la France de manière critique ?Cette femme considère apparemment que je ne fais pas partie du « nous » de la France.En tant que personne noire,  je devrais  sans doute plutôt  exprimer mon  ininie gratitude,  et non me montrer  critique. sne  personne blanche peut critiquer la France, évidemment, mais pas une femme non blanche.On me reproche aussi d\u2019être arrogante, ou d\u2019être « bourgeoise », par exemple lorsque je porte une robe de gala au festival de Cannes, comme s\u2019il était antinomique d\u2019être noire et bourgeoise.Je comprendrais que des marxistes expriment un tel reproche, mais là c\u2019étaient des gens de droite, qui n\u2019ont que faire habituellement des inégalités de classe.Or, même si ce n\u2019est pas ma classe sociale d\u2019origine, je sais que je suis maintenant bourgeoise, comme d\u2019ailleurs toute la classe journalistique à laquelle j\u2019appartiens.Mais moi, je suis non-blanche, ce qui semble rendre moins légitime mon appartenance à cette classe, même si ceux qui me critiquaient ainsi n\u2019étaient pas spécialement marxistes\u2026 Il y a donc une aversion disproportionnée du fait que je suis Noire, surtout qu\u2019il n\u2019y a pas beaucoup de personnes noires en France hexagonale dans l\u2019espace public, dans les médias, qui portent explicitement un discours antiraciste et féministe.Ensuite, mes discours sur l\u2019islamophobie sont très mal reçus et me valent le plus de critiques de personnalités connues.Certains comme Éric Zemmour, qui savent que je suis musulmane, m\u2019accusent même de pratiquer la taqiya, un mot arabe qui désignerait l\u2019art de la dissimulation chez les islamistes et qui renvoie à cette posture suspicieuse qui prétend déceler en chaque personne musulmane une propagandiste islamiste.Bref, ce sont mes sorties contre l\u2019islamophobie, ou contre le racisme d\u2019État, qui me distinguent et me valent d\u2019être accusée d\u2019être une ennemie de la France.FDD.Lors du colloque « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », en janvier , inancé par un fonds de réserve du ministre de l\u2019Éducation, Jean-Michel Blanquer, la sociologue Nathalie (einich avait exigé « qu\u2019un enseignant ne puisse proférer que la Terre est plate ou qu\u2019il existe un racisme d\u2019État » ! Le Nevé ; Delaporte et Goanec RD.Elle décide ce qui relève de la science ou pas, y compris dans des domaines où elle n\u2019y connaît rien.En France, on nie aussi le racisme systémique, mais la notion de racisme d\u2019État est rejetée sous 92 SECTION I L\u2019éveil prétexte qu\u2019il faudrait un régime d\u2019Apartheid, comme il y avait en Afrique du Sud.Or il y a ici cette religion républicaine qui considère comme un blasphème toute critique de la république, en raison de ce fantasme d\u2019une république parfaite qui serait inattaquable, car elle porterait en elle toutes les valeurs.FDD.Même si on défend du même soule l\u2019héritage des Lumières, qui valorisait la pensée critique, si je ne m\u2019abuse.Mais apparemment pas l\u2019autocritique, faut-il croire\u2026 Comment évaluez-vous la situation en France quant aux discours publics au sujet de la « menace woke » ?RD.Je connaissais ce terme dans le contexte des États-Unis, avant qu\u2019il devienne un outil pour se moquer des progressistes et pour les disqualiier, mais  il est subitement arrivé en France au début de l\u2019année  2021 et tout de suite comme un terme négatif, sans même qu\u2019il y ait de retournement, de renversement.Et tout à coup, tout le monde à droite et à l\u2019extrême droite l\u2019a adopté, comme les journalistes de Valeurs actuelles puis les candidats à la présidentielle comme Éric Zemmour, Marine Le Pen, Valérie Pécresse, mais aussi du côté des socialistes comme Anne Hidalgo.Or, en France, personne ne se revendiquait du « wokisme » et c\u2019est donc une accusation sans coupable, si on peut dire.Cette charge contre les Wokes ou même les féministes intersectionnelles en France est une réaction avant l\u2019action, c\u2019est-à-dire avant qu\u2019il y ait réellement des études sur le genre et sur le racisme dans les universités, qu\u2019on prétend pourtant déjà envahies.J\u2019exagère, évidemment, puisqu\u2019il y a bien quelques spécialistes de ces questions dans quelques départements universitaires en France, mais on ne leur accorde presque pas de tribunes dans l\u2019espace public, contrairement à ce qu\u2019on peut voir aux États- Unis.En France, il s\u2019agit donc, en quelque sorte, d\u2019une attaque préventive.FDD.Pourquoi pensez-vous qu\u2019en France, les réactionnaires ont eu besoin d\u2019importer des États-Unis ce mot repoussoir, alors qu\u2019ils disposaient déjà des termes « islamo-gauchistes », et « social justice warriors » ?RD.Et les décoloniaux ! Mais bon, le terme « islamo-gauchiste » avait été à ce point discrédité, y compris par le CNRS qui avait rejeté et ridiculisé le projet de la ministre de l\u2019Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, de lancer une enquête sur le sujet, qu\u2019il a fallu trouver une autre chose, et voilà que sont apparus les Wokes.Si ces gens reprochent constamment à leurs adversaires d\u2019importer une grille de lecture de la société des États-Unis, c\u2019est pourtant exactement ce qu\u2019ils font.Et une fois de plus, ils reprennent la  version  dénigrante  d\u2019un  terme  \u2013  ici  le  wokisme  \u2013  redéinit  par  l\u2019extrême  droite  américaine  pour  l\u2019appliquer au contexte français, qui n\u2019a rien à voir.Je trouve aussi scandaleux qu\u2019ils reprennent la notion de « racialiste », qui désigne un processus actif de domination dans le cadre colonial, pour faire croire dans un retournement gravissime que ce sont les minorités qui sont racistes. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 93 FDD.Pensez-vous qu\u2019on importera aussi en France la polémique au sujet de la « critical race theory » qui fait rage aux États-Unis.RD.Peut-être pas dans ces termes, mais on lance déjà des polémiques au sujet de l\u2019enseignement sur le racisme à l\u2019école, même si tout cela est en grande partie fantasmé. Éric Zemmour, par exemple, airmait  dans son programme présidentiel qu\u2019il veut empêcher l\u2019enseignement de l\u2019antiracisme et des questions LGBTQIA+ dans les écoles.FDD.Comme vous êtes associée aux États-Unis au centre Gender+ Justice )nitiative, à Georgetown University, et que vous y intervenez souvent sur des campus, quelles sont selon vous les principales diférences entre la France et les États-Unis au sujet de l\u2019antiracisme et des Wokes ?RD.La question raciale aux États-Unis est formulée ouvertement dans l\u2019espace public, y compris dans la littérature et dans les médias. Je vois ainsi une diférence importante au sujet de ces débats dans les  médias, avec par exemple la chaîne CNN, que l\u2019on peut évidemment critiquer mais où on peut entendre des positions diverses ou l\u2019existence d\u2019une chaîne comme MSNBC, inenvisageable en France.Aux États-Unis, on retrouvera une diversité de points de vue sur le racisme, par exemple, y compris parmi les personnes invitées de gauche.On ne connaît pas d\u2019équivalent en France, où les médias sont tous beaucoup plus à droite et où même les gens de gauche qu\u2019on y invite s\u2019opposent souvent au voile, au mouvement Black Lives Matter, aux prétendues néo-féministes et aux pseudo-wokes.D\u2019ailleurs, les polémiques sur l\u2019Islam en France sont bien souvent initiées par la gauche, même communiste, depuis les années 1980.FDD.Le concept de woke est-il aujourd\u2019hui toujours pertinent pour alimenter la lutte contre les discriminations, ou est-il devenu contre-productif ?pb. Je ne suis pas pour laisser nos adversaires déinir les termes du débat, puisqu\u2019ils cherchent à nous  déposséder de bien des mots.Je veux pouvoir par exemple me revendiquer de l\u2019universalisme, dans mes termes.Et donc je ne suis pas prête à rejeter le terme « woke », à y voir un objet de honte, simplement parce qu\u2019il a été importé en France par des anti-wokes.Je n\u2019ai pas de souci, comme je l\u2019expliquais dans un débat avec Mathieu Bock-aôté, à m\u2019identiier au wokisme, puisque cela signiie être consciente et  même éveillée, ce que je préfère à être endormie, tout de même ! Je crois aussi qu\u2019il faut révéler l\u2019absurdité de leur position.Il faut expliquer que si on rejette le « décolonial », c\u2019est qu\u2019on accepte ce qui est « colonial » ! Entre les deux mots, mon choix et fait, sans hésitation.De même, on nous reproche notre angélisme.N\u2019est-ce pas mieux qu\u2019être diabolique ?Bref, il faut revenir au sens premier des mots, renverser les termes du débat pour les remettre sur leurs pieds, en tirer  les conclusions politiques qui s\u2019imposent et airmer, évidemment, qu\u2019il faut être décoloniale,  éveillée, universaliste, etc. 94 SECTION I L\u2019éveil FDD.Surtout que le colonialisme en France existe encore dans une forme euphémisée, avec les Territoires d\u2019outre-mer, intégrés oiciellement et administrativement à l\u2019État français, mais qui n\u2019existent ainsi qu\u2019en raison de la politique coloniale française\u2026 RD.Exactement, et d\u2019ailleurs non seulement les oublie-t-on toujours, mais les politiques s\u2019en désintéressent, comme on peut le constater lors des campagnes présidentielles.C\u2019est désespérant, mais c\u2019est le passemblement national qui les courtisent avec le plus d\u2019eicacité.FDD.Pour terminer, êtes-vous plutôt optimiste ou pessimisme, quant à l\u2019avenir ?RD.Plutôt optimiste à moyen terme, mais ça va être très dur dans les prochaines années, y compris à gauche où on accepte toutes les contradictions parce qu\u2019on a tellement peur de perdre le vote des racistes.Mon espoir réside dans la génération qui vient, la jeunesse qui s\u2019intéresse à la culture, à l\u2019écologie et à des valeurs progressistes qui efraient encore leurs parents.Références : Le Nevé, Soazig.« Le wokisme sur le banc des accusés lors d\u2019un colloque à la Sorbonne », Le Monde, janvier.En ligne : https ://www.lemonde.fr/societe/article/ / / /le-wokisme-sur-le-banc-des-accuses- lors-d-un-colloque-a-la-sorbonne_6108719_3224.html.(Page consultée le 01 juillet 2022).Delaporte, Lucie et Mathilde Goanec.2022.« Un vrai-faux colloque à la Sorbonne pour mener le procès au wokisme », Mediapart, janvier.En ligne : https ://www.mediapart.fr/journal/france/ /un-vrai-faux- colloque-la-sorbonne-pour-mener-le-proces-du-wokisme.Page consultée le juillet . POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 95 Le wokisme, maladie infantile des Nouvelles Lumières ?Par Jonathan Durand-Folco Le terme « woke » est sur toutes les lèvres depuis deux ans et pourtant, peu de gens parviennent à saisir sa signiication mystérieuse, inquiétante et évasive. Les courants proches de la droite nationaliste,  du populisme conservateur et de l\u2019extrême-droite utilisent généreusement cette étiquette péjorative pour démoniser la « gauche postmoderne », le mouvement LGBTQ+, le « marxisme intersectionnel », l\u2019efacement  du  genre  de Monsieur  patate,  la  cancel culture, Justin Trudeau, la présence accrue de personnes noires dans les ilms de bisney et de super-héros, ou autres phénomènes du genre.Ce terme, issu de l\u2019argot afro-américain et popularisé dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, signiiait à l\u2019origine une forme d\u2019« éveil » ou de prise de conscience des injustices sociales et raciales. )l fut  ensuite récupéré et remodelé par les milieux conservateurs qui l\u2019ont associé aux social justice warriors, l\u2019« empire du politiquement correct » et autres épouvantails du « régime diversitaire ».D\u2019un simple mot circulant dans les milieux progressistes américains, le terme « woke » fut rapidement transformé en idéologie repoussoir \u2013 le « wokisme » \u2013instrumentalisant des faits divers sur les médias sociaux et les campus universitaires pour promouvoir une panique morale aux États-Unis, au Canada, au Québec et en France.La « Peur rouge » véhiculée jadis par le maccarthysme et le duplessisme fait place à la « Peur woke » version Trump, Zemmour ou Legault.La fabrique d\u2019un épouvantail ?La construction du wokisme comme bouc-émissaire apparaît donc comme le rebranding d\u2019un phénomène ancien.Le Woke devient le symbole par excellence des excès égalitaristes de la « modernité » qui sévirait à diférentes époques : mai  , révolution bolchévique, pévolution française, etc. Selon le chroniqueur  néo-conservateur Mathieu Bock-Côté : Le wokisme représente une fanatisation militante du politiquement correct [\u2026].À travers cela, c\u2019est un désir de puriication qui s\u2019exprime, comme si celui qui se soumet à ce rite espérait renaître à lui-même éclairé par la révélation diversitaire, désormais délivré de ses préjugés [\u2026].Il n\u2019est pas absolument nouveau, loin de là : le wokisme représente pour moi une nouvelle manifestation de la tentation totalitaire inscrite au cœur de la modernité, et qui s\u2019est manifestée en , en et à la in des années \u2026 (Bock-Côté 2021) Est-ce que le wokisme est un simple mythe fabriqué par la droite réactionnaire pour condamner pêle- mêle l\u2019ensemble des luttes féministes, antiracistes, queer et décoloniales de notre époque ?N\u2019y a-t-il pas aussi, parfois, certaines formes de dogmatisme, de sectarisme et de « course à la radicalité » dans les milieux militants ?N\u2019existe-t-il pas des interprétations simplistes de l\u2019analyse intersectionnelle ou une moralisation à outrance des comportements individuels ?Peut-on constater la présence d\u2019une 96 SECTION I L\u2019éveil certaine orthodoxie dans les critiques légitimes parfois rejetées dans le camp du « privilège », de la « manipulation » ou des « agressions » ?Ne voit-on pas se manifester certaines formes abusives de call out, d\u2019annulation ou d\u2019ostracisme ?Bref, y a-t-il un fond de vérité derrière la critique conservatrice du phénomène, ou s\u2019agit-il d\u2019un épouvantail fabriqué de toute pièce ?Une histoire de radicalisme rigide Nous soutenons ici une thèse simple mais controversée : le terme « woke » présente une double signiication, l\u2019une étant idéologique et polémique, l\u2019autre révélant un problème bien réel de certaines  pratiques militantes.Le premier usage renvoie à une étiquette péjorative, une insulte, visant à décrédibiliser l\u2019adversaire. nar exemple, le premier ministre du ouébec François Legault a qualiié Gabriel  Nadeau-Dubois de « woke » en septembre 2021 en pleine séance de l\u2019Assemblée nationale, ce terme désignant selon lui ceux qui veulent « nous faire sentir coupables de défendre la nation québécoise » (Pilon-Larose 2021).Or, le chef de Québec solidaire apparaît très peu « woke » comparativement aux militant·e·s du Collectif antiraciste décolonial qui a reçu un blâme du parti de gauche suite à certains propos et gestes controversés (Crête 2021).De son côté, le chef du Parti conservateur du Québec, Éric buhaime, a aussi qualiié François Legault de « chef des wokes »1, montrant qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une notion vide et relative.Tôt ou tard, on devient tous le Woke de quelqu\u2019un d\u2019autre.Outre cet usage polémique, des comportements sur les médias sociaux et dans certains milieux militants témoignent également d\u2019un malaise face à la montée de pratiques toxiques contribuant à la polarisation, la multiplication de reproches, accusations, harcèlement, lynchage public et/ou ostracisme.Des livres récents comme Joie militante, We Will Not Cancel Us ou Le conlit n\u2019est pas une agression proposent des analyses ines de ces tendances mortifères tout en adoptant les outils des nouvelles théories critiques.  Les militant·e·s carla bergman et lick Montgomery désignent ce phénomène multiforme et di cile à  cerner par l\u2019expression « radicalisme rigide ».Ce quelque chose, c\u2019est l\u2019appréhension vigilante des erreurs chez soi et les autres, le triste confort de pouvoir ranger les événements qui surgissent dans des catégories toutes faites, le plaisir de se sentir plus radical.e que les autres et la peur de ne pas l\u2019être assez, les postures anxieuses sur les réseaux sociaux avec les hauts des nombreux « likes » et les bas de se sentir ignoré.e, la suspicion et le ressentiment en la présence de quelque chose de nouveau, la façon dont la curiosité fait se sentir naîf.ve et la condescendance fait se sentir juste.[\u2026] Mais surtout, ce quelque chose est une hostilité à la diférence, à la curiosité, à l\u2019ouverture et à l\u2019expérimentation.Il n\u2019est pas possible de décrire totalement ce phénomène, parce qu\u2019il est en constante évolution et qu\u2019il se redistribue sans cesse.Il ne peut pas se réduire à certaines personnes ou certaines attitudes.[\u2026] Personne n\u2019est immunisé.[\u2026] )l circule en permanence, nous inluençant à notre insu, et nous menant vers toujours plus de rigidité, de fermeture et d\u2019hostilité.(bergman et Montgomery 2018) 1 Pour voir l\u2019extrait vidéo : https ://www.facebook.com/xavier.camus.9/videos/450350773530737/ POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 97 Une maladie de la gauche postmoderne ?Ainsi, le « wokisme » représente la forme contemporaine de ce durcissement des pratiques militantes.Mais le radicalisme rigide ne se limite pas à une idéologie particulière : il renvoie moins à un système d\u2019idées qu\u2019à un ensemble de pratiques et de relations au monde, à des manières d\u2019entrer en interaction avec autrui de façon plus ou moins stérile ou hostile.Loin de se résumer aux théories postmodernes, intersectionnelles ou postcoloniales, le wokisme représente plutôt une inlexion des nouvelles pensées  critiques qui sont réappropriées comme des armes pour « marquer des points » dans le champ militant et exercer du pouvoir sur autrui par une sorte d\u2019intransigeance morale et politique, consistant à adopter la « ligne juste » et à performer sa radicalité.Nous sommes encouragé.es \u2013 et nous nous encourageons souvent les un.es les autres \u2013 à porter nos positions politiques et nos analyses comme des badges, des marqueurs de distinction.Quand la politique devient quelque chose que nous avons, comme la mode, elle doit toujours être visible pour fonctionner.Les actions doivent être rendues publiques, les positions doivent être prises, et nos vies quotidiennes doivent être démontrées bruyamment aux autres.Chacun.e est encouragé.e à calculer ses engagements politiques sur la base de la façon dont ceux-ci seront perçus, et par qui.La politique devient un spectacle qu\u2019il faut jouer, une performance.Ceci atteint des sommets en ligne, où partager les bonnes choses en employant les bons mots semble être la seule façon qu\u2019ont les gens de s\u2019appréhender.(bergman et Montgomery 2018) Ce que la droite appelle « gauche bien-pensante » ou « vertu ostentatoire » renvoie donc à un phénomène réel.Mais la droite « jette le bébé avec l\u2019eau du bain » en mélangeant pêle-mêle un ensemble d\u2019idées, de revendications et d\u2019actions légitimes par ailleurs, en adoptant une posture vertueuse et surplombante visant à conserver le statu quo (ou à restaurer un ordre ancien) tout en combattant les luttes pour l\u2019égalité, la dignité et l\u2019émancipation.Bref, il est tout à fait possible de rejeter l\u2019épouvantail du wokisme qui sert de prétexte pour diaboliser la gauche en général, tout en critiquant certaines dérives et pratiques toxiques qui sévissent efectivement dans le camp de la gauche.Vladimir Ilitch Lénine avait d\u2019ailleurs inventé le terme « gauchisme » pour critiquer cette « maladie infantile du communisme ».Le gauchisme désignait pour lui une posture puriste de révolutionnaires refusant de participer aux syndicats, aux élections et au jeu parlementaire.Utilisant ce terme polémique, Lénine cherchait d\u2019abord à discréditer une frange militante qu\u2019il considérait comme zélée.« aes gens s\u2019appliquent à inventer quelque chose de tout à fait original et, dans leur zèle à rainer, ils se  rendent ridicules.» (Lénine 1920) Le dirigeant révolutionnaire aurait sans doute eu les mêmes réactions aujourd\u2019hui  s\u2019il  avait  eu  afaire  à  certains  discours  et  attitudes  d\u2019activistes  « wokes  ».  léanmoins,  il  n\u2019aurait  pas non plus  rejeté  en bloc  la  gauche  intersectionnelle,  laquelle permet de  rainer  le  cadre  d\u2019analyse de la lutte des classes en l\u2019articulant à d\u2019autres systèmes d\u2019oppression.Le radicalisme rigide existait au début du 20e siècle, tout comme dans les groupes révolutionnaires des années 1970, et il prend aussi un nouveau visage en mobilisant les armes théoriques de son temps.C\u2019est pourquoi le radicalisme rigide version « woke » constitue peut-être la maladie infantile du progressisme au 21e siècle. 98 SECTION I L\u2019éveil L\u2019hypothèse des Nouvelles Lumières Une autre hypothèse que nous aimerions formuler est que l\u2019émergence des nouvelles pensées critiques \u2013 qu\u2019elles soient néo-marxistes, anarchistes, féministes, antiracistes, décroissancistes, intersectionnelles, véganes, queer ou décoloniales \u2013 s\u2019inscrivent toutes au sein d\u2019un mouvement historique plus large.Le phénomène des « Wokes », entendus ici comme l\u2019ensemble de celles et ceux qui prennent conscience des multiples systèmes de domination et cherchent activement à les démanteler, tant dans l\u2019ordre du discours qu\u2019au niveau des institutions et des pratiques, se situe à la fois en continuité et en rupture avec le mouvement des Lumières du 18e siècle.Cela peut paraître curieux, car les réactions idéologiques les plus fortes face à la montée des Wokes se réclament justement de l\u2019héritage des Lumières, du républicanisme, de la laïcité, de la modernité et de l\u2019universalisme.Une ritournelle bien connue martèle que la pensée républicaine et universaliste serait profondément incompatible avec les tendances particularistes, « communautaristes », « postmodernes », « indigénistes », « identitaires » et autres étiquettes négatives de la mouvance woke.L\u2019une viserait l\u2019universel, l\u2019égalité pour tous, alors que l\u2019autre militerait d\u2019abord pour la reconnaissance d\u2019identités particulières, amenant une « dictature des minorités », efritant  la nation,  les acquis de  la  modernité et la cohésion sociale.La gauche anti-woke (version L\u2019Aut\u2019gauche2 ou Printemps républicain3) tout comme la droite populiste partagent cette rhétorique.Or, un examen plus attentif du phénomène « woke » et des nouvelles théories critiques permet de jeter un regard tout autre sur la question.En mettant l\u2019accent sur les dimensions fécondes de ce mouvement plutôt  que  sur  les  dérives  sectaires  du  radicalisme  rigide,  il  est  possible  d\u2019identiier  des  points  de  connexion inédits avec le mouvement des Lumières.Comme l\u2019Histoire ne se répète jamais à l\u2019identique, il faut donc identiier les similarités et les diférences entre ces deux époques ain de mieux faire ressortir  la spéciicité des louvelles Lumières qui bouleversent diférentes dimensions de la société actuelle.Qu\u2019est-ce que les Lumières ?Il s\u2019agit d\u2019abord d\u2019un mouvement philosophique, culturel, littéraire et scientiique émergeant au  e siècle et atteignant son apogée lors de la Révolution française de 1789.ae mouvement it la promotion de multiples idées et valeurs comme le rationalisme, l\u2019individualisme,  le libéralisme et la tolérance, et critiqua vigoureusement l\u2019obscurantisme, l\u2019autorité de l\u2019Église, l\u2019absolutisme et la monarchie.S\u2019opposant à diverses formes d\u2019oppression religieuses et politiques, les adeptes de ce mouvement, qui étaient pour la plupart des élites éduquées (philosophes, littéraires, scientiiques, etc. croyaient fortement à l\u2019idée du progrès sur le plan moral, technologique, économique  et culturel.Combattant fortement les superstitions, pratiques et traditions héritées des siècles passés, les Lumières se réunissaient dans les salons, académies et autres espaces publics à l\u2019abri des puissances 2 Réseau citoyen à prétention politique lancé par un manifeste publié en janvier 2018 par Roméo Bouchard et Louis Favreau.https ://lautjournal.info/20180122/lautgauche 3 Mouvement politique créé en France en février 2016 pour défendre la laïcité et la montée de l\u2019islamisme politique.https ://www.printempsrepublicain.fr POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 99 établies, ain de développer une pensée critique visant à créer une « société rationnelle » basée sur les  principes de liberté, d\u2019égalité et de fraternité.Loin de se limiter à la France, l\u2019esprit des Lumières pris forme simultanément dans le monde anglais et écossais (Enlightenment) et en Allemagne (Auklärung).Dans son célèbre essai Qu\u2019est-ce que les Lumières ?, Emmanuel Kant résume le mouvement de la façon suivante : Les Lumières c\u2019est la sortie de l\u2019homme hors de l\u2019état de tutelle dont il est lui-même responsable.L\u2019état de tutelle est l\u2019incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d\u2019un autre.On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuisance de l\u2019entendement mais à une insuisance de la résolution et du courage de s\u2019en servir sans la conduite d\u2019un autre.Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières.(Kant 1784, 43).L\u2019idée centrale des Lumières réside dans le principe d\u2019autonomie, soit le fait de se donner à soi-même sa propre loi sous la conduite de sa raison, mobilisant la connaissance comme facteur d\u2019émancipation.La loi ne doit plus reposer sur la coutume ou la tradition, mais être justiiée rationnellement ou rejetée  comme arbitraire.Cette lutte contre l\u2019irrationnel s\u2019accompagne du désir de construire une société juste basée sur le contrat social, c\u2019est-à-dire une entente rationnelle entre citoyens considérés comme fondamentalement libres et égaux.La critique de l\u2019organisation sociale du 18e siècle découle d\u2019abord de cette exigence aigüe de rationalité, laquelle devient synonyme d\u2019esprit critique face aux pouvoirs établis qui sont incapables de passer l\u2019épreuve de la justiication rationnelle.Une étrange similarité be  nos  jours,  un  mouvement  multidimensionnel,  issu  de  diférentes  luttes  pour  la  justice  sociale,  semble prolonger cette même aspiration à la liberté et à la construction d\u2019une société débarrassée de ses préjugés.La thèse de Bock-Côté, selon laquelle la pensée woke réactualiserait la dynamique égalitariste au cœur de la modernité, n\u2019est peut-être pas dénuée de réalité.Le thème de la tolérance s\u2019incarne  aujourd\u2019hui  dans  la  promotion  de  la  diversité  et  de  la  diférence.  Le  libéralisme  favorisant  l\u2019épanouissement de soi, la possibilité de faire ses propres choix et de disposer librement de son corps se renouvelle sous les impulsions du féminisme, des mouvements trans et non-binaires.Si le rationalisme dans sa forme brute n\u2019est pas directement repris par les Wokes, la promotion de la « rationalité critique » comme alpha et oméga de l\u2019interprétation du monde social constitue le socle de ce mouvement.La croyance viscérale dans le progrès moral constitue aussi le cœur des luttes contemporaines contre les discriminations, les violences sexuelles, l\u2019exploitation du travail humain, des animaux et des écosystèmes.Les luttes contre les oppressions religieuses et politiques sont aujourd\u2019hui moins centrées sur le pouvoir de l\u2019Église ou du Roi, que sur les pouvoirs idéologiques de la culture dominante et des systèmes politiques non-inclusifs et pseudo-démocratiques.Combattant fortement les préjugés, pratiques et traditions hérités des siècles passés, la Raison critique vise maintenant à favoriser des 100 SECTION I L\u2019éveil interactions humaines, des espaces et des institutions basées sur le Consentement, nouvelle mouture sans cesse actualisée du contrat social.Les « salons » où les philosophes pouvaient discuter en toute liberté à l\u2019abri des pouvoirs dominants ont laissé place aux « safe spaces », communautés en ligne, réseaux militants et revues spécialisées qui nourrissent de nouveaux contre-publics subalternes.Le mouvement woke prend forme dans les pointes les plus avancées du savoir et du monde universitaire, d\u2019où les frictions sur les campus, les débats sur la liberté académique et autres champs disciplinaires qui deviennent de véritables terrains de luttes.Le wokisme ne se limite pas au champ militant, mais s\u2019empare aussi des champs médiatique, politique, économique, littéraire et scientiique. nensons aux nouveaux partis de gauche qui adoptent des postures  féministes, antiracistes et/ou décoloniales, ou aux partis libéraux-centristes qui épousent facilement la rhétorique de l\u2019inclusion.Pensons à la critique renouvelée du capitalisme, mais aussi aux pratiques d\u2019équité, diversité et inclusion (EDI) dans les petites, moyennes et grandes entreprises ainsi que dans les administrations publiques.Pensons au développement des médias alternatifs et au déplacement des lignes d\u2019acceptabilité sociale dans les médias traditionnels.Pensons à toute la littérature et aux arts où s\u2019incarne les thématiques « woke » : poèmes, romans, zines, performances artistiques, photographies, ilms indépendants ou méga-productions hollywoodiennes qui expriment mille et une facette de cette  « nouvelle sensibilité », de façon plus ou moins radicale ou supericielle.Il s\u2019agit ni plus ni moins d\u2019une révolution culturelle et philosophique, laquelle ne s\u2019est pas encore concrétisée sous la forme d\u2019une révolution politique et économique.Aujourd\u2019hui, un penseur comme Kant habitant aux États-snis aurait sans doute airmé : « Stay woke ! Les luttes pour la justice sociale et l\u2019égalité raciale, c\u2019est la sortie des humains de l\u2019état d\u2019oppression dont ils sont eux-mêmes responsables.Stay woke ! Aie le courage de te servir de ta propre raison et ton expérience située pour te libérer.Telle est la devise des Wokes.» Une guerre entre les deux Lumières Bien sûr, plusieurs remarqueront une diférence notable entre l\u2019esprit des Lumières du  e siècle et les Nouvelles Lumières du 21e siècle.Les premières adhéraient à une certaine idée du Progrès, à la liberté économique basée sur la Propriété, et à la supériorité de la Science sur d\u2019autres formes de savoirs et formes de vie considérées comme « arriérées ».Les nouvelles pensées critiques, issues des courants poststructuralistes, du black feminism et des philosophies postcoloniales ont mis en évidence que cette vision du monde était largement eurocentrique, évolutionniste, patriarcale, capitaliste et coloniale.Les Nouvelles Lumières ne viennent pas seulement du Vieux Continent, mais de féministes afro-américaines, de communautés autochtones du Canada et d\u2019Amérique latine, de philosophes indiens et africains.Une très large partie de la « pensée woke » vise à attaquer les prémisses et préjugés de la raison occidentale, laquelle se réfracte dans d\u2019innombrables sphères d\u2019activité au niveau économique, politique, juridique, artistique et culturel. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 101 Les Lumières traditionnelles se sont bien accommodées de l\u2019esclavage en Afrique et dans le « Nouveau monde », de l\u2019absence du droit de vote des femmes, et d\u2019une idée de la maîtrise rationnelle de la nature qui justiiait l\u2019exploitation éhontée du vivant. a\u2019est là l\u2019un des premiers points de divergence qui alimente  la guerre entre les anciennes Lumières et les nouvelles : les Lumières occidentales et bourgeoises du 18e siècle sont aujourd\u2019hui perçues comme une tradition arbitraire et une orthodoxie à déconstruire, au même titre que l\u2019Église d\u2019autrefois. Le prétendu universalisme des premières Lumières ne relétait en réalité que  la perspective particulière et les intérêts d\u2019hommes blancs, européens, éduqués et moyennement aisés qui cherchaient à construire un « monde rationnel » qui reproduirait in ine leurs privilèges sous couvert de liberté, d\u2019égalité et de fraternité.Le slogan « décider entre hommes en Occident » exprimerait bien cette pseudo-universalité des Lumières. mr, cela signiie-t-il que  les louvelles Lumières et  les Wokes seraient  foncièrement hostiles à toute forme d\u2019universalisme ?Rien n\u2019est moins sûr, et la question reste ouverte.Conclusion S\u2019il est vrai que certaines interprétations postmodernes et relativistes proches des identity politics pointent vers un rejet pur et simple de l\u2019universalisme, plusieurs igures des louvelles Lumières adhèrent  plutôt à une forme alternative d\u2019« universalisme », débarrassée des préjugés de la modernité occidentale, capitaliste, patriarcale et coloniale.Frantz Fanon et Aimé Césaire rejetaient déjà l\u2019universalisme abstrait du républicanisme français s\u2019accommodant bien du système colonial, embrassant plutôt une forme d\u2019« universalisme radical » ou « décolonisateur ».Le philosophe Massimiliano Tomba parle de son côté d\u2019un « universel insurgent » qui renvoie à une contre-histoire de la modernité, associée à la révolution haïtienne, la Commune de Paris, la révolution russe, la révolution espagnole de 1936, ou la révolte zapatiste d\u2019aujourd\u2019hui.Plusieurs courants postcoloniaux et décoloniaux parlent d\u2019un universalisme critique, d\u2019universels (au pluriel), de pluriversels, etc.Dans tous les cas, une ligne commune revient : il s\u2019agit de critiquer l\u2019idée qu\u2019une tradition particulière européenne, américaine ou occidentale  aurait le monopole de l\u2019universel et déinirait donc une forme  dominante de société juste, de modèle civilisationnel ou de conception de la vie bonne à laquelle toutes les communautés et peuples du monde devraient se conformer.Cet éclatement, pluralisation ou décentrement de l\u2019universel, qui est moins un rejet qu\u2019une réactualisation critique du projet universaliste, représente la marque distinctive des Nouvelles Lumières qui prolonge et dépasse à la fois le mouvement critique du 18e siècle.Des auteur·e·s comme Mame-Fatou Niang, Alain Policar et Julien Suaudeau ont récemment publié des ouvrages montrant « comment l\u2019idéal universaliste a été détourné pour préserver des hiérarchies sociales, mais mérite encore d\u2019être poursuivi » (Escola 2022), en rappelant ici que l\u2019universel n\u2019est pas un fait accompli, mais une tâche à réaliser.Une nouvelle conception de la « raison » émerge, rejetant certaines rigidités de la raison objectiviste, positiviste, naturaliste, eurocentrique et bourgeoise des vieilles Lumières.Au lieu de critiquer l\u2019ordre établi à partir d\u2019une conception monolithique de la Raison, les Nouvelles Lumières proposent une 102 SECTION I L\u2019éveil auto-critique de la raison, permettant de critiquer les préjugés sociaux enfouis dans celle-ci.Par le fait même, elle ne rejette pas en bloc la rationalité au proit d\u2019une posture subjectiviste, émotionnelle et/ ou narcissique.Elle propose une conception alternative de la rationalité comme dialogue et processus, une raison incarnée, enchâssée dans l\u2019expérience située, les relations sociales, l\u2019histoire, le territoire et le vivant, qui émerge progressivement comme socle de la critique de l\u2019ordre social dominant.Les Nouvelles Lumières pourront-elles créer un ordre nouveau ?Peut-être, à condition d\u2019éviter le sectarisme du radicalisme rigide et ses « errances wokistes ».Note biographique : Jonathan Durand Folco est professeur adjoint à l\u2019École d\u2019innovation sociale Élisabeth-Bruyère à l\u2019Université Saint-Paul, Ottawa.Ses travaux de recherche portent sur la démocratie participative, la politique municipale, les communs et la transition écologique.Il est l\u2019auteur du livre À nous la ville ! Traité de municipalisme (Écosociété, 2017), co-auteur du Manuel pour changer le monde (Lux, 2020) et a dirigé l\u2019ouvrage Montréal en chantier : les déis d\u2019une métropole pour le XX)e siècle (Écosociété, 2021).Références : Bergman, Carla et Nick Montgomery.« The stiling air of rigid radicalism », Joyful Militancy, juin.En ligne : https ://joyfulmilitancy.com/ / / /the-stiling-air-of-rigid-radicalism/ Page consultée le juin 2022).Traduction française disponible sur : https ://organisez-vous.org/defaire-le-radicalisme-rigide/ Bock-Côté, Mathieu.« Rélexions sur le wokisme », Le Journal de Montréal, juillet.En ligne : https :// www.journaldemontreal.com/ / / /relexions-sur-le-wokisme Page consultée le juin .Crête, Mylène.« Conlit à Québec solidaire : le collectif antiraciste et décolonial blâmée », Le Devoir, mai.En ligne : https ://www.ledevoir.com/politique/quebec/ /conlit-a-quebec-solidaire-manon- masse-coniante Page consultée le juin .Escola, Fabien.2022.« Sauver l\u2019universalisme, malgré ses dévoiements », Mediapart, 18 février.En ligne : https ://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/ /sauver-l-universalisme-malgre-ses-devoiements (Page consultée le 06 juin 2022).Kant, Emmanuel.1991 [1784].Réponse à la question : Qu\u2019est-ce que les Lumières ?.Paris : Flammarion.Lénine, Vladimir Ilitch.1920.La maladie infantile du communisme.Le gauchisme, Marxists Internet Archive.En ligne : https ://www.marxists.org/francais/lenin/works/ / /g .htm Page consultée le juin .Pilon-Larose, (ugo.« Mais qu\u2019est-ce qu\u2019un woke, inalement ?», La Presse, septembre.En ligne : https ://www.lapresse.ca/actualites/politique/ - - /debat-entre-legault-et-nadeau-dubois/mais-qu- est-ce-qu-un-woke-inalement.php Page consultée le juin . POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 103 Wokisme : l\u2019excès de vertu n\u2019est pas une vertu Par Rachad Antonius Je voudrais proposer ici une rélexion critique sur les limites de la dimension émancipatrice de ce qu\u2019on  appelle le « wokisme », limites qui découlent de certaines des méthodes, des procédures analytiques et des moyens employés par ses partisans.Mon propos vise à analyser les postures, les raisonnements, les glissements de sens qui inissent par être contre-productifs dans les luttes pour la justice sociale, et  dont le résultat inal a été de rendre suspecte, aux yeux de personnes se situant dans un large éventail  politique, toute entreprise qui se réclame du « wokisme ».Mais pourquoi donc ?Il y a deux perspectives principales qui sont critiques du wokisme.La première, que j\u2019adopte, se situe en appui aux luttes pour la justice sociale, et elle est globalement de gauche, mais elle est critique de l\u2019usage inadéquat de certaines accusations de « racisme » ou de « transphobie », surtout lorsqu\u2019elles sont accompagnées d\u2019actions pour « faire taire ».La deuxième perspective est celle des groupes hégémoniques, qui voient d\u2019un mauvais œil la contestation de l\u2019ordre établi.Ils vont alors se saisir de chaque dérapage pour accentuer son danger.Et leur critique sera d\u2019autant plus eicace que les dérapages se multiplient. aette situation permet, en  retour, un discours démagogique, en provenance de la gauche, qui associe toute critique des dérapages associés à la posture « woke » à une posture de droite et à une « panique morale ».Les promoteurs de ce discours démagogique estiment alors qu\u2019ils ont l\u2019autorité morale de faire taire, au nom de la vertu inclusive.En conséquence, cette partie de la gauche peut devenir elle aussi une menace à la liberté d\u2019expression.Dans cette logique, il est arrivé que plusieurs institutions d\u2019enseignement, ou encore de grandes institutions médiatiques regardent ces excès d\u2019un œil favorable, pour diverses raisons qui méritent une analyse séparée.Quand Verushka Lieutenant-Duval (dorénavant VLD), qui se positionne en faveur des luttes pour l\u2019égalité, se fait traiter de raciste par une de ses étudiantes parce qu\u2019elle a utilisé le fameux « mot en N » pour illustrer des stratégies de retournement du stigmate, que les réseaux sociaux s\u2019enlamment et l\u2019agressent en se fondant sur de fausses informations, il y a là un dérapage qui ne sert  pas la cause des luttes pour la justice sociale.Mais ceci en soi n\u2019est pas trop préoccupant : il y a une longue tradition de radicalisation des luttes étudiantes pour la justice sociale.On ne peut pas reprocher à des jeunes de 19 ans de faire ce qu\u2019on fait souvent à leur âge : contester, y compris en commettant des excès.Le problème survient quand l\u2019institution, sous couvert d\u2019appui aux luttes pour la justice sociale, appuie des actions de censure, et valide, à tort, les accusations de racisme contre l\u2019enseignante avant d\u2019avoir examiné adéquatement si ces accusations tiennent la route.Le problème s\u2019accentue quand des universitaires se mettent de la partie et traitent de racistes ceux et celles qui demandent que justice soit faite. 104 SECTION I L\u2019éveil Voilà pourquoi il est urgent que les forces contestataires de l\u2019ordre dominant restent critiques et vigilantes face aux dérapages qui discréditent leurs luttes.Origine du terme « woke » Le terme trouve son origine dans les luttes contemporaines pour la justice sociale aux États-snis. Être  « woke » (éveillé en slang afro-américain) c\u2019est : a) être conscient des injustices sociales, surtout fondées sur la « race », et surtout quand elles sont masquées par un discours dominant qui se veut universaliste, et encore plus quand on les subit soi-même, et b) en fonction de cette prise de conscience, prendre position contre une hégémonie culturelle des dominants en développant les outils conceptuels contre- hégémoniques, et en menant des actions pour la contester.Depuis que les Cultural Studies ont ouvert la voie au dépassement des analyses marxistes classiques centrées sur l\u2019économie, les mouvements qui luttent pour la justice sociale aux États-Unis et ailleurs ont développé des perspectives qui font une large place à la culture et aux représentations hégémoniques dans la reproduction des inégalités, représentations qu\u2019il faut, dans cette approche, absolument remettre en question pour ouvrir des perspectives de luttes libératrices plus radicales.C\u2019est dans ce sens, par exemple, que la Critical Race Theory vise à rendre visibles les logiques raciales qui ne disent pas leur nom et qui se déguisent en postures universalistes.D\u2019autres paradigmes avoisinants ont éclairé les luttes contre la domination : la critique de l\u2019Orientalisme inaugurée par Edward Saïd, puis les études subalternes, postcoloniales et décoloniales ont constitué des outils conceptuels précieux.Il s\u2019agissait surtout d\u2019inverser le regard, de déconstruire les présupposés qui plaçaient les dominants dans une posture morale supérieure ainsi que les concepts qui sous-tendaient ces présupposés.« Looking White People in the Eye », titre d\u2019un livre phare de Sherene Razack, symbolisait la démarche qui a accompagné la consolidation, à partir des années 1990, d\u2019un courant qui avait des racines plus anciennes et qui s\u2019est développé en paradigme majeur : les études sur la blanchité.Dans ce contexte, le terme « woke » a désigné une posture d\u2019éveil, de prise de conscience des injustices raciales qui, fondées surtout sur des facteurs économiques, s\u2019expriment aussi par le regard posé sur les subalternes à partir d\u2019une position de privilège des groupes dominants, largement européens, donc classés « blancs ».Si ce regard des dominants sur les dominés exprime des inégalités économiques et un accès diférentiel  au pouvoir  social,  au prestige, aux privilèges et à une posture de  supériorité  dans les interactions quotidiennes, il permet aussi de les reproduire.Ce sont les Cultural studies qui ont montré comment ce regard contribue à la reproduction des inégalités économiques, surtout dans leur dimension raciale.C\u2019est la posture militante inspirée de ces conceptions qui en est venue à caractériser ce qu\u2019on a désigné par une posture woke.S\u2019appuyant sur un certain nombre de théories dites « critiques » par leurs partisans,  la posture woke a  tiré son attrait et son eicacité, et donc son sens positif, de  la capacité  POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 105 d\u2019identiier et de nommer des rapports de pouvoir qui s\u2019expriment et qui sont reproduits dans et par le discours.Surenchère et déni mr,  pour  diverses  raisons,  les  postures  wokes  ont  ini  par  donner  lieu  à  des  surenchères  et  à  des  dérapages qui les ont discréditées et qui sont responsables de l\u2019usage péjoratif du terme « woke », et pas seulement aux yeux de la droite.Une partie de la gauche estime qu\u2019il n\u2019y a rien là, qu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une « panique morale » de la droite qui voit d\u2019un mauvais œil la contestation de ses privilèges.C\u2019est du moins le point de vue qui a été exprimé par une quarantaine d\u2019universitaires, estimant que l\u2019afaire  Lieutenant-buval avait été largement exagérée par la difusion disproportionnée sur les grands médias  (Collectif 2021).Nous estimons, bien au contraire, qu\u2019il y a un problème sérieux, même s\u2019il n\u2019est pas existentiel.Il n\u2019est pas dit qu\u2019il ne faut identiier un problème et établir des balises que si le problème est mortel. )l ne l\u2019est  pas, mais il faut le nommer et identiier les efets négatifs des approches wokes sur les luttes pour la  justice sociale.Le fait que la droite veuille exploiter les dérapages découlant des postures wokes ne signiie pas que de tels dérapages n\u2019existent pas. Les conséquences de ce phénomène sont bien plus  étendues et pernicieuses que ne veulent l\u2019admettre ceux et celles qui sont dans le déni.Cette posture de déni étant plutôt généralisée au sein de la gauche militante, il est peut-être utile de commencer par la déconstruire d\u2019abord en soulignant la signiication de l\u2019afaire Lieutenant-buval, puis  en montrant qu\u2019elle est loin d\u2019être la seule afaire de ce type.  Afaire Lieutenant-Duval L\u2019importance de  l\u2019afaire tLb ne résulte pas d\u2019une répétition en boucle dans  les grands médias, mais  elle découle plutôt des dynamiques qui ont  été mises  au  jour par  cette  afaire. pappelons que dans  un cours qu\u2019elle dispensait, Mme Lieutenant-Duval avait utilisé le fameux « mot en N », dans une visée pédagogique, pour  illustrer  le concept de « resigniication subversive ». Suite à  la plainte d\u2019une  étudiante, un mouvement de protestation a vite pris des proportions inattendues.Le cours lui a alors été retiré, sans qu\u2019on lui demande sa version des faits.La haute direction de cette université prestigieuse a endossé des postures injustes et discriminatoires, apparemment au nom d\u2019une supposée vertu inclusive.Les collègues de VLD qui ont voulu prendre sa défense ont été insultés, agressés et menacés, et de nombreux autres collègues ont appuyé ces moyens de pression, traitant les premiers de racistes.Que ceux et celles qui en doutent prennent la peine de lire son témoignage, ainsi que ceux des collègues agressés, dans l\u2019ouvrage collectif Libertés malmenées (Gilbert, Prévot et Tellier 2022).On peut y voir comment la « microagression » supposée attribuée par le recteur Frémont à Mme Lieutenant-Duval a 106 SECTION I L\u2019éveil justiié, aux yeux de nombreux collègues universitaires, des macro-agressions bien réelles contre tous  ceux et celles qui ont dénoncé les accusations injustes dont elle a fait l\u2019objet.On aurait tort d\u2019écarter ce cas comme un fait isolé, qui donnerait l\u2019impression d\u2019être important simplement par sa répétition ad ininitum dans les grands médias.Tant par le traitement dont il a fait l\u2019objet par l\u2019ensemble de la haute direction d\u2019une institution prestigieuse, que par les réactions haineuses qu\u2019il a suscitées, ce cas est révélateur d\u2019un malaise profond qu\u2019on ne peut pas se permettre de rejeter du revers de la main.be nombreuses autres afaires de ce type ont eu lieu. nlusieurs ont été mentionnées dans l\u2019ouvrage cité  (Gilbert, Prévot et Tellier 2022, 35 et suivantes).J\u2019ai moi-même été le témoin indirect de trois histoires similaires à l\u2019UQAM, et j\u2019ai pu interroger les premiers concernés.Ces incidents et de nombreux autres n\u2019ont pas été médiatisés soit parce qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019afaires plus locales et de moindre importance, ou  que leurs victimes ne souhaitaient pas afronter le dénigrement et les insultes dont tLb et ses collègues  ont fait l\u2019objet.Ces histoires ne concernent pas seulement la liberté universitaire.Rappelons qu\u2019une personne qui se dit « femme trans », mais qui a les muscles et l\u2019ossature d\u2019un homme a été autorisée par une instance sportive supérieure à compétitionner avec des femmes, améliorant soudainement sa position relative dans le classement des athlètes en natation, et que les personnes qui ne trouvaient pas cela équitable ont été traitées de « transphobes », tout comme l\u2019a été J.K.Rowling dans d\u2019autres circonstances.Les personnes trans ont droit au respect de leur dignité et à la reconnaissance de leur identité, telles qu\u2019iels la  ressentent  profondément  dans  leur  être.  Mais  cette  reconnaissance  signiie-t-elle  que,  dans  une  activité où l\u2019anatomie joue un rôle majeur comme la natation, une personne ayant un corps d\u2019homme doit pouvoir compétitionner avec des personnes ayant des corps de femmes ?Cette histoire illustre parfaitement les dérapages dont nous parlons.La densité des os et le volume des muscles ne sont pas des constructions sociales, et leurs moyennes difèrent de façon signiicative en fonction du sexe  anatomique.Un système sportif qui n\u2019en tiendrait pas compte et qui n\u2019aurait qu\u2019une seule catégorie de compétitions se rendrait coupable de discrimination systémique.Glissements de sens et limites de validité Mais comment expliquer ces dérapages ?Et qu\u2019est-ce qui constitue un dérapage ou une surenchère injustiiée ? )l est risqué de proposer des explications avant d\u2019avoir fait le tour du phénomène, mais je  crois pouvoir identiier certains des processus qui ont mené à ces prises de position, la logique interne qui les a permises et qui se fonde sur des concepts et des paradigmes qui ont été sollicités en dehors de leur domaine de validité. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 107 J\u2019ai  essayé d\u2019identiier,  dans des publications  récentes  Antonius et Baillargeon   ; Antonius    deux aspects de ces dérapages, dans lesquels : a) la posture morale remplace souvent la posture analytique, et b) les concepts (racisme et phobies diverses) sont étirés bien au-delà de leurs limites de validité.Cela a pour conséquence que des personnes, qui se sentent à tort ou à raison atteintes dans leur dignité, se sentent le droit de vouloir faire taire les discours qu\u2019elles jugent agressants, autorisant du coup des actions injustiiées de censure. a\u2019est cela qui m\u2019amène à airmer que la posture woke, au  départ libératrice, est devenue contre-productive dans les luttes pour la justice sociale.Un des aspects fondamentaux de la logique qui a permis ces dérapages est le suivant.Pour pouvoir mettre sur pied un mouvement populaire qui vise à combattre les inégalités, il faut des principes mobilisateurs.L\u2019un des plus fondamentaux consiste à résister aux sirènes de « l\u2019égalité supposée » et prendre conscience du fait que le statut de défavorisation ou de marginalisation dans lequel une personne se trouve n\u2019est pas surtout dû à ses particularités, mais que ce statut a une dimension systémique.Aux États-Unis, le clivage étant surtout racial, c\u2019est au racisme que s\u2019appliquait avant tout cet aspect systémique.La traite esclavagiste et l\u2019exploitation de ses victimes ont été fondamentales dans l\u2019histoire de l\u2019accumulation capitaliste américaine, et les clivages raciaux continuent de structurer la société étatsunienne.Le racisme systémique est donc devenu un élément fondamental dans les mots d\u2019ordre autour desquels les mobilisations pour l\u2019égalité se faisaient.En conséquence, ce sont ceux et celles qui bénéiciaient du statut de « blanc » qui se sont trouvés à  jouer  le  rôle de classe dominante. L\u2019aspect  systémique et structurant des facteurs proprement économiques de production des inégalités a été subordonné, dans certaines analyses, aux dimensions raciales, même si on reconnaissait l\u2019importance de la notion de « classe » (Lilla 2018).Il ne s\u2019agit pas ici de nier les corrélations qui sont observées entre les inégalités de race et de classe, mais de remettre en question la réduction des inégalités à leur dimension raciale, et l\u2019essentialisation des groupes concernés par ces rapports.Le ver est dans le fruit Un petit ver se glissait donc dans le fruit, qui allait muer avec le temps et devenir une énorme chenille : la prise de conscience de l\u2019aspect systémique du statut de victime allait devenir une obsession pour la victimisation, elle-même fondée sur l\u2019identité plutôt que sur le privilège réel.La posture « d\u2019éveil » qui permettait de renverser le regard permettait aussi d\u2019étendre les statuts de privilégié et de victime bien au-delà de leurs limites de validité.Dans cette perspective, le lien entre privilège et identité est subrepticement passé du statut de corrélation, résultant de continuités historiques et de la force d\u2019inertie des systèmes, à celui de principe organisateur.C\u2019est ainsi que le statut de victime s\u2019est mis à coïncider avec des frontières identitaires, ignorant tant les processus créateurs d\u2019inégalités au sein des divers groupes identitaires, que les processus qui déconstruisaient les clivages identitaires au sein des strates sociales constituées par les individus qui bénéicient des privilèges réels. 108 SECTION I L\u2019éveil Mais d\u2019autres tendances existent aussi aux États-Unis.J\u2019avais retenu du passage à l\u2019UQAM, il y a quelques années, de l\u2019avocate et militante antiraciste Maya Wiley1, l\u2019idée selon laquelle les facteurs qui reproduisent présentement les inégalités au sein de la majorité blanche sont ampliiés dans le cas des  Afro-américains, reproduisant et exacerbant du coup leur marginalisation, et s\u2019ajoutant aux processus qui découlent du racisme proprement dit.Il faut donc agir simultanément sur les processus clivants au sein de la majorité blanche et sur les clivages qui reproduisent l\u2019ordre racialisé dominant chez nos voisins du Sud, si on veut faire une lutte eicace à toutes les inégalités.  Mais c\u2019est surtout la première tendance qui a été importée dans l\u2019aire canadienne en provenance du territoire yankee, et qui a servi à poser des diagnostics sur la reproduction des inégalités systémiques.Dans les pays subalternes de l\u2019Empire US, les élites politiques et économiques adoptent les solutions néolibérales  parce  qu\u2019elles  font  leur  afaire,  et  elles  les  présentent  comme  étant  utiles  pour  le  bien  commun.Parallèlement, les groupes progressistes canadiens qui contestent l\u2019ordre établi ont adopté eux aussi les visions proposées par les courants antiracistes étatsuniens, et ont transposé au cas canadien les analyses sur  l\u2019efet structurant de  la traite esclavagiste. sn empire est un empire\u2026 a\u2019est ainsi que des  diagnostics posés aux États-Unis sur la reproduction des inégalités ont été importés ici, contaminant les analyses que l\u2019on pouvait faire sur la dimension identitaire des positions de privilège ou de marginalisation, et suscitant des controverses autour d\u2019un certain nombre de questions où l\u2019aspect identitaire intervenait.Genre, racisme, islamophobie Ces controverses se sont cristallisées principalement autour de trois questions : la question du genre, la question du racisme et en particulier celle de l\u2019usage du « mot en N », et celle de l\u2019islamophobie.Sur chacune de ces questions, un clivage sépare une gauche idéologique qui se pose en référence, d\u2019une gauche moins dogmatique, qui souscrit à une posture d\u2019appui à la justice sociale et à la contestation de l\u2019ordre dominant, mais qui se distancie des courants les plus audibles et les plus présents dans les organisations de gauche2.Les débats autour du wokisme traversent ces  trois questions et permettent d\u2019identiier  les principes  sous-jacents autour desquels les controverses se développent.Les pratiques polémiques et idéologiques de ceux et celles qui se revendiquent du wokisme rendent ce terme plutôt inopérant au niveau analytique.Pour chacune de ces questions, une posture au départ solide dérape, car elle étire des concepts et des théories au-delà de leurs limites de validité.1 Aujourd\u2019hui l\u2019une des candidates de gauche à la mairie de New-York.   )l va sans dire que le terme « gauche » mérite clariication. aertains déiniront le terme de façon dogmatique et déclareront  comme n\u2019étant pas de gauche ceux et celles qui ne pensent pas comme eux.Nous employons le mot « gauche » ici dans un sens large : les personnes qui veulent un ordre social plus juste, plus inclusif, qui ne reproduise pas les processus créateurs d\u2019inégalités et de racisme, et qui travaillent à changer la situation ou qui sont solidaires des mouvements qui luttent contre l\u2019ordre existant.Les valeurs et les postures normatives qui découlent de ce positionnement général font l\u2019objet de débats, dont celui qui sous-tend la présente discussion. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 109 Le privilège inconscient de la blanchité Pour des militantes comme Robin Diangelo (2020) qu\u2019il n\u2019est plus nécessaire de présenter ici, il fallait faire réaliser aux dominants, c\u2019est-à-dire les Blancs, non seulement qu\u2019ils avaient des privilèges, mais qu\u2019ils avaient souvent intériorisé, sans en être conscients, des conceptions du monde qui permettaient à ces privilèges d\u2019être reproduits.Et que même en ne faisant pas partie de la classe dominante, mais en étant associé à elle par la « race », on bénéiciait de privilèges qu\u2019un solide examen de conscience devait  permettre de reconnaître, pour pouvoir ensuite développer des pratiques inclusives.Dans la pratique du discours antiraciste, la « blanchité » du pouvoir est passée du statut de corrélation historique, dont  les efets  se  font  toujours  sentir à  cause des continuités  institutionnelles, à  celui de  principe organisateur. aeci a eu pour conséquence de déinir les groupes en présence, les clivages qui  les opposent et les dynamiques de reproduction et de contestation du pouvoir avant tout en termes raciaux, amalgamant des groupes aux intérêts divergents, mais partageant une même couleur de peau, blanche, brune ou noire.Mais cette réduction de la place occupée dans la hiérarchie du pouvoir à la couleur de la peau s\u2019est quand même faite avec une certaine subtilité.Les analyses fondées sur la blanchité incluent souvent des précisions sur le fait que la concordance entre blanchité et pouvoir n\u2019est pas mécanique, et que s\u2019il y a des subalternes qui font partie du pouvoir, ils sont politiquement blancs.Mais au niveau des luttes politiques sur le terrain, ces nuances sont vite oubliées et ont dira aux Blancs, comme l\u2019a fait le recteur Frémont de l\u2019Université d\u2019Ottawa et ancien Président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), qu\u2019ils ne peuvent se prononcer sur ce qui constitue une microagression.Le statut de Blanc a été essentialisé dans son discours.Ceci ne veut pas dire que le concept de blanchité et toutes les analyses qui viennent avec sont inutiles.Loin de là.Le paradigme de la blanchité éclaire des aspects importants des rapports de pouvoir dans les sociétés postcoloniales (Guillemette 2020).Ce que je veux questionner, c\u2019est l\u2019essentialisation de ce concept et son extension abusive, qui entraînent des conclusions bien plus fortes que ce qui en découle réellement.La cancel culture : une menace sérieuse La liberté d\u2019expression en milieu universitaire se réalise par la possibilité d\u2019exprimer des idées dans les termes et dans les contextes que l\u2019on choisit.La menace à cette liberté prend des formes directes comme indirectes.Il est généralement clair, par exemple, que les universitaires qui appuient les droits du peuple palestinien subissent plusieurs types de pressions : des pressions pour les faire taire, leur exclusion des lieux de parole d\u2019autorité, et la propagation de concepts qui enferment leurs discours dans la catégorie de « discours haineux ». nar exemple,  la déinition du terme antisémitisme proposée par  l\u2019Alliance internationale pour la mémoire de l\u2019Holocauste (IHRA), adoptée par le Canada et par certaines provinces et municipalités, inclut l\u2019antisionisme comme une forme d\u2019antisémitisme et donc de racisme, 110 SECTION I L\u2019éveil dans le but de délégitimer les discours critiques des politiques israéliennes.Les tentatives d\u2019interdire les campagnes de boycott, désinvestissement et  sanctions  BbS  ont été  justiiées à de nombreuses  reprises par l\u2019allégation voulant que les étudiants juifs sur les campus se sentent personnellement blessés et atteints dans leur dignité quand )sraël, auquel ils s\u2019identiient, est ainsi visé et accusé d\u2019être  un État d\u2019apartheid.Dans ce cas, la menace vient du « haut », c\u2019est-à-dire des lieux de pouvoir.Mais les pressions peuvent aussi venir de la base militante (généralement sur d\u2019autres questions que celle de la Palestine, qui a tout de même un large appui au niveau populaire).S\u2019il ne faut pas oublier l\u2019énorme diférentiel de pouvoir entre les deux sources de pressions, il n\u2019en demeure pas moins que les  méthodes de la cancel culture \u2014 ou « culture du bannissement » \u2014 exercent des pressions bien réelles.La volonté de faire taire certains discours en les assimilant à des « phobies » (trans-, grosso-, homo- , islamo-, judéo-, etc.) et à des discours haineux s\u2019exprime par des pressions diverses faites sur des enseignantes et des enseignants \u2014 même quand ce sont des personnes alliées \u2014 quand elles ou ils ne respectent pas les lignes idéologiques et conceptuelles tracées par les groupes militants les plus audibles.Nous avons déjà évoqué le « mot en N ».Comment analyser son histoire, sa récupération subversive et ses connotations multiples (quelquefois positives), si on exerce des sanctions contre les enseignantes et les enseignants qui osent le prononcer ?Comment comprendre la littérature de Dany Laferrière, de Léopold Senghor et de bien d\u2019autres si on ne peut pas citer les mots qu\u2019ils utilisent eux-mêmes ?Comment analyser la posture du professeur Claude Dauphin qui a publié un texte intitulé « Je suis nègre et ier de l\u2019être », sans pouvoir citer ce titre ?Doit-on traiter de racistes les personnes qui pensent que, dans certaines circonstances, l\u2019usage de ce terme est utile pour l\u2019analyse des luttes pour l\u2019égalité ?Classer l\u2019usage de ce terme comme relevant toujours d\u2019une posture suprémaciste de droite est une erreur.Mais ce type de pressions s\u2019applique aussi à d\u2019autres questions telles que celle de l\u2019islamophobie, sur laquelle nous avons tenté de poser un regard critique (Antonius 2017).Mentionnons à titre d\u2019illustration le cas de Nadia El-Mabrouk3, que beaucoup à gauche considèrent « islamophobe », autrement dit une « self-hating Muslim », de la même façon que les sionistes traitent de « self-hating Jews » les Juifs qui contestent les politiques israéliennes et qui appuient la lutte des Palestiniens.3 Nadia El Mabrouk a publié plusieurs chroniques dans La Presse et elle s\u2019est souvent exprimée dans les grands médias.À cause de ses opinions critiques, elle a été désinvitée à une conférence qu\u2019elle devait donner lors d\u2019un colloque syndical (Fortier 2019). POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 111 Des efets pervers pour la gauche Les courants progressistes auraient tort à mes yeux d\u2019être complaisants envers cette culture du bannissement ou de minimiser son importance. Les pressions qui en découlent peuvent avoir un efet  paralysant,  surtout au  sein de  la gauche. Elles ont déjà un efet négatif  sur notre  capacité  collective  d\u2019analyser les enjeux des luttes pour l\u2019égalité, car elles ne permettent pas la confrontation de diférents  points de vue, confrontation absolument nécessaire pour que le savoir progresse en sciences sociales et pour que le débat progresse dans le champ politique.Ensuite, la défense de la liberté de penser, surtout en milieu universitaire, est une valeur essentielle de la gauche, car c\u2019est un outil indispensable dans la lutte contre l\u2019hégémonie de la droite.Abandonner ce principe entraîne une perte de crédibilité pour les courants qui ne s\u2019opposent pas à la culture du bannissement et qui minimisent, ou appuient, les dérapages qui se font en son nom.Enin, c\u2019est surtout la parole de gauche, et non celle de droite, qui est menacée par le « droit de faire  taire » au nom du statut de victime ofensée. Les voix de droite trouvent d\u2019autres tribunes, avec plus de  visibilité, et avec l\u2019avantage moral d\u2019avoir « résisté à la censure ».Les voix critiques au sein de la gauche n\u2019ont pas ce même privilège et sont exclues de bien des conversations, au prétexte que ces voix ne sont pas « vraiment » de gauche4.Ce sont elles qui se retrouvent muselées quand elles veulent débattre de certaines orientations au sein de leur propre mouvance.Cette situation entrave la capacité de la gauche de réléchir à des solutions égalitaires et progressistes à des problèmes bien réels, ofrant à la droite le  crédit de les nommer et donnant, du coup, un avantage aux solutions autoritaires ou excluantes que propose cette dernière.Je conclurai cette prise de position en proposant que les luttes pour la contestation des discours hégémoniques gagnent à être faites en dehors du paradigme du wokisme.À mon humble avis, ce terme n\u2019est plus récupérable, car ses promoteurs l\u2019ont trop étroitement lié à des prises de position indéfendables du point de vue des luttes pour la justice sociale, et pas seulement aux yeux de la droite.Note biographique : Rachad Antonius est professeur associé à l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM).4 La publication de ce texte, qui va sans doute à contre-courant des autres textes de ce numéro, est un contre-exemple à cette tendance, et je remercie les codirecteurs de m\u2019avoir invité à l\u2019écrire alors qu\u2019ils sont bien conscients de nos divergences.Mais je peux témoigner qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une exception. 112 SECTION I L\u2019éveil Références : Antonius, Rachad.2021.« La liberté universitaire est menacée, et pas seulement par la droite », Relations, (813) : 12.En ligne : cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/la-liberte-universitaire-est-menacee-et-pas- seulement-par-la-droite/ (Page consultée le 10 juillet 2022).Antonius, Rachad.2017.« Islamophobie : regards critiques sur l\u2019usage du concept ».Conférence présentée au Colloque international « )nterculturalité, communication et migrations transnationales », )Xe Forum de Migrations, Universidade Federal do Rio de Janeiro, 16-20 octobre.En ligne : classiques.uqac.ca/ contemporains/antonius_rachad/Islamophobie_regards_critique/ Islamophobie_regards_critique_texte.html (Page consultée le 10 juillet 2022).Antonius, Rachad et Normand Baillargeon (Dir).2021.Identité, « race », liberté d\u2019expression.Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Collectif.2021.« Rapport de la Commission sur la liberté universitaire : un cas exemplaire de panique morale », Pivot, 22 décembre.En ligne : pivot.quebec/2021/12/22/rapport-de-la-commission-sur-la-liberte- universitaire-un-cas-exemplaire-de-panique-morale/ (Page consultée le 10 juillet 2022).Diangelo, Robin.2020.Fragilité blanche : ce racisme que les blancs ne voient pas.Paris : Les Arènes.Fortier, Marco.2019.« La professeure El-Mabrouk refuse d\u2019aller au colloque de l\u2019Alliance », Le Devoir, 30 janvier.En ligne : ledevoir.com/societe/education/546634/la-professeure-el-mabrouk-n-ira-pas-au-colloque- de-l-alliance (Page consultée le 10 juillet 2022).Gilbert, Anne, Maxime Prévost et Geneviève Tellier (Dir.).2022.Libertés malmenées.Chronique d\u2019une année trouble à l\u2019Université d\u2019Ottawa.Montréal : Leméac.Guillemette, Mélissa.2020.« Whiteness studies : ces travaux qui exposent le privilège des Blancs », Québec Science, novembre.En ligne : https ://www.quebecscience.qc.ca/societe/whiteness-studies/ Page consultée le 10 juillet 2022).Lilla, Mark.2018.La gauche identitaire : l\u2019Amérique en miettes.Paris : Stock. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 113 SECTION II Poésie / Création 114 SECTION II Poésie/Création quelques guêpes Par Anne-Marie Desmeules nous nous reposons sans dormir au cœur gélatineux d\u2019une nouvelle rivière que vois-tu au sommet de cette échelle ?arrives-tu à décoder l\u2019intention des volutes de pollen ?qu\u2019entends-tu de leur phrasé vert pomme alors qu\u2019elles lottent à regret vers l\u2019aval ?ressens-tu toi aussi leur désir contraint de végétaliser chacune de ces berges ?vois-tu la matière obsessionnelle ramiier ses tentacules entre toutes choses ?questionne-t-elle la culture où nous proliférons en élevages d\u2019angoisse au risque de sombrer dans le sommeil sans possibilité de reprendre pied ?Note biographique Anne-Marie Desmeules habite Lévis, où elle se consacre à un doctorat en études littéraires à l\u2019Université Laval.Elle est l\u2019autrice des livres de poèmes Envies (à paraître), Nature morte au couteau, Le tendon et l\u2019os (Prix du Gouverneur général et Prix des libraires) et Cette personne très laide qui s\u2019endort dans mes bras. Elle mène depuis   diférents projets de spectacles littéraires et musicaux. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 115 Apatride Par Florence Noël le poète chante de biais dans la tempête sa bouche s\u2019enlamme de vent tiède et le pied timide trébuche d\u2019une écorchure il tire le parchemin pour ses chimères et Dieu Lui-même l\u2019écoute et baisse le son des grands désordres tectoniques ou militaires mais rien n\u2019y fait le pied enlé le poète court à nos pertes court à nos pertes court tout empâté d\u2019une tendresse apatride 116 SECTION II Poésie/Création Note biographique Belge, née en 1973, Florence Noël a une formation en histoire, en orientalisme, en théologie et en didactique.Elle est actuellement enseignante dans le secondaire après avoir exercé des métiers dans les Nouvelles Technologies de l\u2019Information et dans la Gestion électronique documentaire.En marge de diverses activités professionnelles, elle s\u2019investit depuis plus de vingt ans à promouvoir la poésie francophone sur le web (Ecrits-vains, Francopolis, \u2026) et en revue (DiptYque).Autrice de poésie et de nouvelles, son travail d\u2019écriture se nourrit régulièrement de collaborations avec d\u2019autres artistes.Lauréate du Prix Delaby-Mourmaux pour son recueil de poésie Solombre (2019), elle continue à publier régulièrement : son recueil Assise dans la chute immobile des heures (illustré par Gwen Guégan, Dinant, Bleu d\u2019Encre, 2021) suit Branche d\u2019acacia brassée par le vent (fuit mouvements), publié en 2020 aux éditions Le Chat polaire, à Louvain-La-Neuve.Elle est membre de l\u2019Association des Ecrivains Belges, de l\u2019Association Royale des Artistes et Ecrivains de Wallonie et du Grenier Jane Tony. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 117 Le support séculier de la matière Par Léonel Jules 2022.Acrylique / collage, 24 x 18 po.L\u2019œuvre de Léonel Jules se structure à partir de simples éléments picturaux \u2013 la couleur, la texture et les formes intemporelles de la représentation visuelle.Les efets de ces composantes se conjuguent au geste spontané pour exprimer le rythme.L\u2019artiste cherche à instaurer un système particulier de composition fondé à la fois sur l\u2019agencement improvisé des matériaux et sur une combinatoire symbolique.Selon Dany Laferrière, ami du peintre, « Léonel [\u2026] est inluencé par le rythme des villes, leur métissage et mélange de cultures.[\u2026] )l inluence le monde, le monde l\u2019inluence.» L.Jules, démarche artistique 118 SECTION II Poésie/Création Note biographique Léonel Jules est peintre en art contemporain canadien, vivant au Québec.Diplômé de l\u2019Université du ouébec en beaux-arts  programme enseignement , il efectue des recherches en histoire et sémiotique  de  l\u2019art.  Après  avoir  reçu de  nombreux prix  et  bourses,  il  se  consacre  à  la  peinture  et  à  la  difusion  des arts.Il a conçu « Art-Média », une émission de télévision, devenue Archive montréalaise de l\u2019art contemporain \u2013 bifusion Art-Média.  POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 119 Sept poèmes courts Par Jorge Palma Traduits de l\u2019espagnol par Jean-Pierre Pelletier HE VISTO He visto en los ojos de un niño, lo que ha dejado la guerra.He visto en los ojos de un indigente, lo que ha hecho un sistema perverso.He visto en los ojos de una mujer violada lo que ha hecho el patriarcado.He visto en los ojos de un muerto, lo que nadie se atreve a mirar: el silencio del mundo.La indiferencia visceral de sus iguales.La aplastante pobreza espiritual en una tierra yerma acariciada cada tanto por un rayo de sol.J\u2019AI VU J\u2019ai vu dans les yeux d\u2019un enfant ce que la guerre a laissé.J\u2019ai vu dans les yeux d\u2019un sans-abri, ce qu\u2019a fait de lui un système pervers. 120 SECTION II Poésie/Création J\u2019ai vu dans les yeux d\u2019une femme violée ce qu\u2019a fait le patriarcat.J\u2019ai vu dans les yeux d\u2019un mort, ce que personne n\u2019ose regarder : le silence du monde.L\u2019indiférence viscérale de ses semblables.L\u2019écrasante pauvreté spirituelle sur une terre aride caressée de temps en temps par un rayon de soleil.TÙ Y YO EN MEDIO DE LA GUERRA Es lo que te digo, tú y yo no conocemos nada sobre las estrellas, pero podemos hablar de lo que hace sobre nuestra vida la guerra.Sabemos lo que falta en las cocinas y lo que seguramente faltará, lo que no tendremos por mucho tiempo y lo que no volveremos a tener a menos que los volvamos a encontrar en el cielo.No hay tiempo, amor mío, para tristezas.Debemos juntar en una funda algo de ropa, el pan grande que ayer salió humeante de la cocina de hierro, y llevar las fotos de los padres, para seguirlos honrando, más allá de este tiempo de oscuridad y hollín.Hazte por favor, Angela, las trenzas que tanto me gustan. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 121 TOI ET MOI AU MILIEU DE LA GUERRE C\u2019est ce que je te dis, toi et moi on ne connaît rien aux étoiles, mais on peut parler de l\u2019efet de la guerre sur notre vie.On sait ce qui manque dans les cuisines et ce qui manquera sûrement, ce qu\u2019on n\u2019aura pas pour longtemps et ce qu\u2019on n\u2019aura plus jamais à moins de le retrouver au ciel.Pas le temps pour la tristesse, mon amour, il faut rassembler quelques vêtements dans une housse, le grand pain qui est sorti hier fumant du poêle en fer, et prendre les photos des parents, pour continuer à les honorer, au-delà de ce temps d\u2019obscurité et de suie.Fais-toi, je t\u2019en prie, Angela, les tresses que j\u2019aime tant.SOY UN EXTRANJERO Soy un extranjero en tu tierra, Abraham, buscando a tientas lo que no está escrito en los libros.Soy un extranjero en el cielo, también en la tierra.Y apenas, de tanto en tanto, me aproximo al misterio. 122 SECTION II Poésie/Création Con la humana ambición de un mortal, quisiera saber esta noche cuántas estrellas habitan el irmamento.Y guardarme en un bolsillo una luminaria, como reliquia de esta pregunta mayor.Mientras tanto, a tientas, camino con la esperanza y la fe de un peregrino.JE SUIS EN ÉTRANGER Je suis un étranger dans ton pays, Abraham, qui cherche à tâtons ce qui n\u2019est pas écrit dans les livres.Je suis un étranger sur la Terre comme au ciel.Et à peine, de temps en temps, je m\u2019approche du mystère.Avec l\u2019ambition humaine d\u2019un mortel, je voudrais savoir ce soir combien d\u2019étoiles habitent le irmament.Et garder dans une poche un luminaire, comme relique de cette grande question.Pendant ce temps, je chemine à tâtons, avec l\u2019espérance et la foi d\u2019un pèlerin.TENGO MIS MANOS Tengo mis manos todavía.Y pies ligeros para atravesar lo que resta del cielo. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 123 Mi madre dice que el jardín del Edén late paciente bajo un colchón de ojivas nucleares y que un reloj de manecillas oxidadas tuerce el tiempo mientras entretiene a la muerte parada sobre los párpados del mundo.Tengo mis manos libres para orar, y pies ligeros para atravesar lo que resta del cielo.J\u2019AI MES MAINS J\u2019ai encore mes mains.Et des pieds légers pour traverser ce qui reste du ciel.Ma mère dit que le jardin d\u2019Éden bat patiemment sous un matelas d\u2019ogives nucléaires et qu\u2019une montre aux aiguilles rouillées tord le temps tout en divertissant la mort debout sur les paupières du monde.J\u2019ai les mains libres pour prier, et des pieds légers pour traverser ce qui reste du ciel.TODAS LAS COSAS ALCANZAN EL ESTADO NATURAL DE LA CONCIENCIA Un rayo de sol dormido sobre la hoja de un álamo es más poderoso que un ejército de 100 mil hombres.Mi mano derecha, detenida ahora, sostiene un viejo lápiz, pronto para inalizar este poema.Es verdad: un rayo de luz es más poderoso que un ejército de 100 mil hombres. 124 SECTION II Poésie/Création TOUTES LES CHOSES ATTEIGNENT L\u2019ÉTAT NATUREL DE LA CONSCIENCE Un rayon de soleil endormi sur la feuille d\u2019un peuplier est plus puissant qu\u2019une armée de 100 000 hommes.Ma main droite, maintenant immobile, tient un vieux crayon, pour terminer bientôt ce poème.C\u2019est vrai : un rayon de lumière est plus puissant qu\u2019une armée de 100 000 hommes.VENDRAN POR NOSOTROS Vendrán por nosotros cuando terminen de guardar la última semilla.Cuando terminen de talar el ultimo árbol.Cuando terminen de sacar la última gota de petróleo.Todavía hay aire.Y el cielo, en esta parte, es puro.Eso es una mariposa, hijo.ILS VIENDRONT NOUS CHERCHER Ils viendront nous chercher quand ils auront terminé de sauvegarder la dernière graine.ouand ils auront ini d\u2019abattre le dernier arbre.ouand ils auront ini d\u2019extraire la dernière goutte de pétrole.Il y a encore de l\u2019air.Et le ciel, dans cette région, est pur.a\u2019est un papillon, mon ils. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 125 UNA SOLA Al inal, todo volverá a su estado natural.Y veremos sin arrugas lo que hemos sido siempre: un solo linaje de una punta a la otra del cielo.UNE SEULE À la in, tout reviendra à son état naturel.Et nous verrons sans rides ce que nous avons toujours été : une seule lignée d\u2019un bout à l\u2019autre du ciel.Note biographique Poète, nouvelliste, journaliste culturel, Jorge Palma est né 1961 à Montevideo (Uruguay).Il a travaillé dans diférents médias tant écrits que parlés. )l a animé des ateliers d\u2019écriture  prose et poésie . )l est  l\u2019auteur depuis les années 1980 de nombreux livres dont une demi-douzaine de poésie, en plus d\u2019avoir participé à des anthologies du continent et d\u2019ailleurs.Il a été traduit et publié en plusieurs langues et pays, à Londres, à Munich, à Ramallah (Palestine), à Hong Kong, au Nigéria, en Italie, en Amérique latine, tant dans des revues papier qu\u2019électroniques.Il a été invité à plusieurs festivals de poésie dans le monde, dont la 35e édition du Festival international de poésie de Trois-Rivières (Québec) en 2019. 126 SECTION II Poésie/Création Héros (À Maikan) Par Pierrot Ross-Tremblay Au temps des ténèbres Conscience brasier Notre amour sincère Est ce bras impérieux Apte à déchoir Le magistral despote Le regard franc écache le mirage Ce cœur est émeute Probe légion Notre soif de grâce S\u2019épanche à la dignité de tous Nous ne baisserons pas le front Au risque de périr de la honte b\u2019avoir ofert aux césars Les perles de notre honneur Ces lueurs scintillantes Au fond des yeux d\u2019enfants Sont les diamants de notre guerre Ces sourires notre dodem Ceux qui ont été nous entendent La mémoire est complète Et ceux qui viennent nous regardent )mpitoyables, les grifes acérées Prêts à larguer nos amarres fourbes Allons, émissaires de candeur Portager la parole des muets aux sourds POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 127 Note biographique Pierrot Ross-Tremblay a œuvré pour diférentes organisations canadiennes et internationales avant de  rejoindre le Département de sociologie de l\u2019Université Laurentienne, à Sudbury.Avec Nipimanitu, il ofre  une poésie spirituelle et mystique, un chant qui puise aux sources de la métaphysique innue et appelle à la transformation radicale du regard que nous portons sur le monde.Référence Ross-Tremblay, Pierrot.2018.« Nipimanitu (L\u2019esprit de l\u2019eau) ».Sudbury : ©Éditions Prise de parole.Extrait : pp.21-22.Reproduit avec l\u2019autorisation de l\u2019auteur et l\u2019éditeur : licence enqc-424- 5d53aef936604403aaf7a794-5d53af6d1cc99e2ac52c5d6e-0001 accordée le 14 août 2019 à Anatoly Orlovsky. 128 SECTION II Poésie/Création Les reines de la réserve II et Créateur est trans Par Billy-Ray Belcourt Traduit de l\u2019anglais par Mishka Lavigne THE REZ SISTERS II after tomson highway cast: girl of surplus.girl who is made from fragments.she who can only be spoken of by way of synecdoche.she whose name cannot be enunciated only mouthed.mother of that which cannot be mothered.mother who wants nothing and everything at the same time.she who gave birth to herself three times: 1.the miscarriage.2.the shrunken world.3.the aftermath.sister of forest ire. sister who dwells in the wreckage. she who forages for the right things in the wrong places.nothing is utopia and so she prays to a god for a back that can bend like a tree splitting open to make room for the heat.aunt of the sovereignty of dust.aunt of that which cannot be negated entirely.she who is magic because she goes missing and comes back.she who walks upside down on the ceiling of the world and does not fall.kookum of love in spite of it all.kookum who made a man out of a memory.she who is a country unto herself.father of ash.father of a past without a mouth.he who ate too much of the sunset. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 129 LES REINES DE LA RÉSERVE II d\u2019après tomson highway personnages : ille rapiécée. ille faite de fragments. celle dont on ne peut parler qu\u2019en synecdoques.celle dont on ne peut crier le nom haut et fort, seulement le murmurer du bout des lèvres.mère de ce qui ne peut être materné.mère qui veut tout et rien à la fois.celle qui a donné naissance à sa propre personne trois fois : 1.la fausse couche.2.le monde rétréci.3.le contrecoup.sœur feu de forêt.sœur qui se tient au cœur des décombres.celle qui cherche les bonnes choses aux mauvais endroits.rien n\u2019est utopie, donc elle prie un dieu de lui donner un dos capable de se courber comme un arbre qui se fend pour laisser place à la chaleur.tante souveraine de poussière.tante de ce qui ne peut être complètement oublié.celle qui est magie parce qu\u2019elle disparaît et réapparaît.Celle qui marche tête en bas sur le plafond du monde et qui ne tombe pas.kookum d\u2019amour malgré tout.kookum qui a créé un homme à partir d\u2019un souvenir.celle qui est un pays en soi.père de cendres.père d\u2019un passé sans bouche.celui qui a trop mangé de couchers de soleil. 130 SECTION II Poésie/Création THE CREATOR IS TRANS the creator is trans and the earth is a psychology experiment to determine how quickly we mistake a body for anything but a crime scene the product of older crime scenes.there is a heaven and it is a place called gay.gay as in let\u2019s hold up a world together.gay as in happy to make something out of nothing and call it love or anything that resembles a time in which you don\u2019t have to be those shitty versions of yourself to become who you are now.one day i will open up my body to free all of the people i\u2019ve caged inside me.i want to visit every tim hortons in northern alberta so that homophobes can tell me sad things like i love you your hair looks nice you have nice cheekbones until someone kills me and then the creator will write my eulogy with phrases like freedom is the length of a good rim job and the most relatable thing about him was how often he cried watching wedding videos on youtube.homonationalism, amirite?my grandma thought there was a portal to the other side in her basement but it was all of the women she had ever met praying in a circle that she would give birth to a world without men only women made from other women\u2019s heartbreak. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 131 CRÉATEUR EST TRANS créateur est trans et la terre est une expérience de psychologie pour déterminer à quel point on prend un corps pour autre chose qu\u2019une scène de crime qui serait le produit de scènes de crime plus anciennes.le paradis existe et c\u2019est un endroit qui s\u2019appelle gay.gay au sens de portons ensemble un monde à bout de bras.gay au sens d\u2019heureux de créer quelque chose à partir de rien et d\u2019appeler ça de l\u2019amour ou n\u2019importe quoi qui ressemble à un moment où tu n\u2019as pas besoin d\u2019être une version merdique de toi-même pour devenir la personne que tu es maintenant.un jour j\u2019ouvrirai mon corps pour libérer toutes les personnes prisonnières à l\u2019intérieur de moi.je veux visiter tous les tim horton\u2019s du nord de l\u2019alberta pour que les homophobes puissent me dire des choses tristes comme je t\u2019aime t\u2019as de beaux cheveux t\u2019as de belles pommettes jusqu\u2019à ce que quelqu\u2019un me tue et alors créateur écrira mon éloge funèbre avec des phrases comme la liberté, ça dure le temps d\u2019une bonne rim job et la chose qui était la plus attachante chez lui c\u2019était toutes les fois où il pleurait en regardant des vidéos de mariage sur youtube.homonationalisme, dis-tu ?ma grand-mère pensait qu\u2019il y avait un portail vers l\u2019au-delà dans son sous-sol mais c\u2019étaient plutôt toutes les femmes qu\u2019elle a connues assises en cercle pour prier qu\u2019elle donne naissance à un monde sans hommes que des femmes un monde fait du chagrin des autres femmes. 132 SECTION II Poésie/Création Notes biographiques Billy-Ray Belcourt est de la Première Nation crie de Driftpile.Il a obtenu un doctorat en études anglophones et cinématographiques de l\u2019Université de l\u2019Alberta.Il a été boursier Rhodes en 2016 et il est titulaire d\u2019une maîtrise en études des femmes de l\u2019Université d\u2019Oxford.En 2016, il a été nommé comme l\u2019une des six voix autochtones à surveiller par CBC Books.Il est lauréat du Prix de poésie P.K.Page Founders 2017.Son premier recueil, This Wound is a World, dont les textes reproduits ici sont extraits, a remporté en   le prestigieux nrix national de poésie Gri n, le nrix toix autochtones  ()ndigenous Voices Award) et le Prix Robert Kroetsch de la ville d\u2019Edmonton, en plus d\u2019avoir été nommé meilleur recueil de 2017 par CBC Books et désigné inaliste du nrix du Gouverneur général en  . Son  deuxième recueil, NDN Coping Mechanisms: Notes from the Field, a remporté le Prix de poésie Stephan G.Stephansson en 2020, tandis que son troisième livre, A History of my Brief Body, inaliste du nrix du  Gouverneur général en 2020, a été désigné bestseller national #1 au Canada et voté meilleur livre de l\u2019année par le journal Globe & Mail.Mishka Lavigne est autrice de théâtre et traductrice théâtrale et littéraire.Elles est deux fois lauréate du Prix littéraire du Gouverneur général : en 2021 pour Copeaux, une création poétique développée avec le metteur en scène Éric Perron et produite à Ottawa en 2020 (également gagnante du Prix littéraire Jacques-Poirier en 2021), ainsi qu\u2019en 2019 pour Havre, un texte traduit en anglais et en allemand, créé à la Troupe du Jour de Saskatoon en septembre 2018, puis au POCHE/GVE à Genève en janvier 2019.Antérieurement, elle a écrit Cinéma, produit par le Théâtre la Catapulte, en 2015, et Vigile, produit par le Théâtre Rouge Écarlate et le Théâtre du Trillium en 2017.Son texte en anglais, Albumen, a été créé à Ottawa en mars 2019 et a connu une première australienne en juillet 2019.Elle a aussi signé plus d\u2019une douzaine de traductions théâtrales, vers le français et vers l\u2019anglais, ainsi qu\u2019une traduction de la poésie de Rosanna Deerchild pour les Éditions David à Ottawa.Références Belcourt, Billy-Ray.2017.This Wound is a World.Calgary : Frontenac Publishing House.Extraits : pp.15, 24.Traduction française : Lavigne, Mishka.2019.« Cette blessure est un territoire ».Montréal : ©Triptyque, Groupe Nota bene.Extraits : pp.18-19, 34-35.Texte reproduit avec l\u2019autorisation de l\u2019auteur et des éditeurs (Frontenac Publishing House Ltd.pour l\u2019original, via l\u2019agente littéraire Stéphanie Sinclair de aookeMcbermid Agency )nc. ; Groupe lota bene  pour la traduction : licence enqc-11-5416168-8100496-5109170 accordée le 18 novembre 2020 à Anatoly Orlovsky). POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 133 Autoportrait Par Elisabeth AITLARBI 2018.Huile sur toile, 120 x 80 cm. 134 SECTION II Poésie/Création Note biographique Elisabeth AITLARBI, artiste peintre française, vit et travaille dans son atelier non loin de Toulouse dans le Sud de la France.Après un bref passage aux Beaux-Arts de Marseille, elle choisit de poursuivre son apprentissage et sa pratique auprès de grands maîtres de la peinture contemporaine.« Loin de l\u2019improvisation,  son  œuvre  est  réléchie,  intuitive,  solidement  construite,  dans  des  mises  en  scène  soignées, témoignant de l\u2019expression de sa réalité intérieure ». POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 135 ÉCOLE SECONDAIRE Par Laurence Bertrand Ce matin nos sacs pleins de repas surgelés demandaient asile à notre ventre nous grimpions dans quelques mensonges cueillir des bleuets nos plaisanteries boudaient la gravité nous rêvions déjà aux après-midis orange quand nos chaises se réfugient contre les pupitres et font résonner l\u2019absence *** Nous avons rencontré une nouvelle venue illette de notre âge brodée de plages étrangères ses veines ressemblaient aux traversées barbelées par-dessus ses côtes de poubelles renversées diférents secrets rouillaient et ne comprenaient pas notre langue 136 SECTION II Poésie/Création ses mains dépliaient les tanières chatons immenses de l\u2019oubli la faim multicolore allongeait ses racines en elle chasses au trésor sous ses paupières *** Première récréation avant-midi au creux des hanches octobre entre nos os sédentaires les marelles vomissaient leurs chifres et nos balançoires rendaient fous les nuages la illette plantait nos pommiers dans ses rires où nous accrochions nos guirlandes d\u2019Halloween sous ses ongles les dictateurs de son pays se pendaient elle essayait de nous raconter les cabanes imprudentes construites par ses amis ses montagnes ses villages enrhumés de nombreux avions là-bas souriaient aux gorges des bombardements *** POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 137 En après-midi ses bégaiements ne nous captivaient plus nous repoussions l\u2019accolade de son soleil trop squelettique pour nous derrière elle armées de soupirs tambours de roulements d\u2019yeux *** Seule elle bottait un ballon de soccer les carrés blancs noirs devenaient des épées qui engoufraient les derniers otages de sa famille ses boucles comme une lumineuse ièvre un tableau taciturne elle bottait ses souvenirs ses cauchemars intraduisibles ses ecchymoses et leurs cachots froissés nacrés de haine seuls ils coulaient sur ses joues *** 138 SECTION II Poésie/Création Mais ce soir après les cours en silence nous repensons à elle imaginons les étoiles ces grelots cadavériques fouettant son ciel migratoire Note biographique Laurence Bertrand fait une maîtrise en Études littéraires.Son mémoire porte sur la représentation des tabous dans la poésie pour enfants et la poésie de l\u2019enfance.Elle a publié des poèmes dans diverses revues, entre autres dans Le Sabord et Les écrits.Laurence a remporté quelques prix littéraires, dont la bourse Hector-De-Saint-Denys-Garneau et la mention du Prix Piché de Poésie (avec son recueil À la dérive de nos soifs, paru aux Éditions d\u2019art Le Sabord).En dehors des études et de l\u2019écriture, elle est correctrice et participe avec bonheur à des comités de lecture de revues étudiantes.Note Le poème « École secondaire », initialement publié en 2020 à la revue Le Crachoir de Flaubert, est reproduit ici avec l\u2019autorisation du Crachoir et de l\u2019autrice © Laurence Bertrand. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 139 Fable aux Kálibu (extrait) Par Jean-Manuel Doran-Peñaiel Et Colomb découvrit l\u2019Amérique Abya Yala no more Ahora tu nombre es América Qu\u2019on lui coupe les tresses Un arbre à la fois Violer l\u2019Amazonie, mise à nue Des gouttes de sang, d\u2019érable, sur le littoral Ne parle pas, Abya, je ne comprends pas ta langue Ici c\u2019est le Nouveau Monde Rien n\u2019existait avant l\u2019Europe Ni histoire ni culture Montre-nous tes bibliothèques, pectiions les faits Pas de livres ?Coupez leurs langues, Taisez leurs chants, Étranglez leurs mouvements : Autodafé L\u2019horreur tintinnabule ses hauts bois Kálibu sait l\u2019apoplexie Dare-dare )l laire l\u2019arnaque  Voit la terre perdre pied Villages déracinés Des noms rayés L\u2019apocaliste Kálibu court En cavale vers le dernier murmure Il est trop tard 140 SECTION II Poésie/Création La ceinture déléchée  L\u2019odeur du sang Du salpêtre Alors le caribou poursuit sa course La mémoire dans le panache Ravalée Six pieds soutanes On creuse la neige Génocide enfoui À Kamloops, à Inukjuak La mémoire est nature Le Grand Huron du Québec L\u2019Algonquoie des neiges Le Carcajuujjuaqu L\u2019Atikamésange Le Mohakastor Le Malécerf Le Naskapic-bois Le Mic-Maquereau Le Crizzly L\u2019Innourse polaire L\u2019Abénakálibu Se souviennent Nous avons déplumé Quetzalcóatl Avant de décarapacer l\u2019île de la Tortue Et aujourd\u2019hui On veut dépanacher les caribous POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 141 Note biographique Jean-Manuel Doran-Peñaiel est un artiste multidisciplinaire : poète, artiste visuel, comédien et musicien.En 2018, il remporte le Prix Gabriel-Villemure pour son texte Manifeste d\u2019un monde libre.En 2019, son essai Tribunal sans frontières est sélectionné pour une adaptation scénique par le Théâtre Le Clou.En 2021, il obtient le premier prix du concours international Poésie en liberté pour son poème Coup de théâtre, ce qui lui vaut une publication dans un recueil aux éditions Unicité et une lecture publique à naris. En  , à   ans, il accède au stage inal du concours d\u2019entrée à l\u2019École nationale de théâtre du  Canada en écriture dramatique avec sa pièce Évanesprits. 142 SECTION II Poésie/Création Suivez Martin, suivez Moses ! et Passage au Printemps Par George Elliott Clarke Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier et Anatoly Orlovsky Follow Martin, follow Moses !1 By Daniele Manin*2 I.Damn all undammed Venice ! \u2014 unless the Arsenalotti hearken to, mirror, the luminous, tumultuous Arson \u2014 Revolution \u2014 American, French, Haitian, and now the Danish Caribbean, St.Croix \u2014 before the dreary Enlightenment dims \u2014 and no Liberty lives \u2014 except on bullet subsistence.1848, there is still such Light \u2014 the insurgent Lustre that eclipses stars.II.Eye St.Croix \u2014 the illuminating Insurrection of Moses Robert and Martin Williams: 1 Editor\u2019s Note: George Elliott Clarke is the true author of this text, whereas Daniele Marin is its ictional author persona.2 Editor\u2019s Note: the following footnote, preixed by the asterisk, is part of Clarke\u2019s text.* In 1848, Daniele Marin led a (temporarily) successful uprising against the Austrians then controlling Venezia, Italia.He found inspiration in the slavery-abolishing rebellions led by Moses Robert and Martin Williams, that same year, in the Danish West Indies. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 143 To bray conch-shells and bash bells as alarm, to marshall 8,000 slaves to toss ire all about Fort Frederik, a spindly keep of kindling.(Negresses brought dry cane leaves to fuel the torching).In the breakneck twilight, cross the Atlantic, there was turmoil of troops, turbulent men ejaculating shot, blasting of black gunpowder, but also the seizure of dark rum and dark cofee, an end to the wasting and fasting of the blacks, thanks to exquisite, comprehensive Purging.When Moses and Martin were inally seized, heads chopped, their searing blood was its own light \u2014 a rainbow fallen down to bones.III.Now here, where Austrian dogs bark and Austrian bitches howl, to gnaw on Venice\u2019s carcass, I cry, \u201cViva San Marco !\u201d I want volcano-galled air \u2014 just as in the Danish West Indies.Liberty is never premature.[Strait of Gibraltar / Passio Per Formentera, décembre mmxii] 144 SECTION II Poésie/Création Suivez Martin, suivez Moses !3 Daniele Manin*4 I.Maudit soit Venise maudite sans digue ! \u2014 à moins que les Chantiers navals n\u2019écoutent, ne mirent le Brasier voulu, si lumineux, tumultueux \u2014 la Révolution \u2014 américaine, française, haïtienne et à présent \u2014 aux Antilles danoises, à Sainte-Croix \u2014 avant que ne s\u2019assombrissent les tristes Lumières et qu\u2019aucune Liberté ne vive \u2014 sauf si les balles n\u2019assurent sa subsistance.1848, une telle Lumière existe encore \u2014 le Lustre de l\u2019insurrection qui éclipse les étoiles.II.Un œil sur Sainte-Croix \u2014 sur l\u2019éclairante Insurrection de Moses Robert et Martin Williams : Faire mugir les conques marines faire résonner les cloches comme des alarmes, mener 8 000 esclaves à foutre le feu au Fort Frederik, une tour fuselée de tisons.(Les négresses apportèrent des feuilles de canne desséchées pour alimenter le feu.) 3 NdE : George Elliott Clarke est l\u2019auteur réel de ce texte, qui comporte la désignation de Daniele Marin comme son auteur ictif.4 NdE : La note suivante, précédée de l\u2019astérisque, fait partie du texte de Clarke.* En 1848, Daniele Marin mena un soulèvement (temporairement) réussi contre les Autrichiens qui contrôlaient alors Venezia, Italia.Il trouva son inspiration dans les insurrections, survenues la même année, qui visaient l\u2019abolition de l\u2019esclavage \u2013 les révoltes menées par Moses Robert et Martin Williams dans les Antilles danoises. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 145 Au crépuscule casse-cou, à la traversée de l\u2019Atlantique, il y eut des troubles au sein des troupes, hommes turbulents éjaculant des tirs, explosions de poudre à fusil noire, mais aussi la saisie de rhum brun et de café noir, la in de la spoliation et du jeûne des Noirs, grâce à une Purge complète, exquise.ouand Moses et Martin furent enin capturés, la tête tranchée, le sang qui brûlait était sa propre lumière \u2014 l\u2019arc-en-ciel efondré jusqu\u2019aux os.III.Là où les Autrichiens aboient et les chiennes d\u2019Autriche hurlent, pour ronger la carcasse de Venise, je crie : « Viva San Marco ! » je veux de l\u2019air raviné par les volcans \u2014 tout comme aux Antilles danoises.La Liberté n\u2019arrive jamais trop tôt.[Détroit de Gibraltar / Passio per Formentera, décembre5 mmxii] 5 NdT : en français dans l\u2019original 146 SECTION II Poésie/Création Transit to Spring Spring is comin, so slow \u2014 after the ponderous Winter, oppressin; and Freedom is closer \u2014 though still a ways of; so we anxious pray a chance to vamoose \u2014 when, where, there is Warmth, the sun, exploding, cheering, welcoming our belated homecoming, icy shackles, melting.\u2026 [New Brunswick (New Jersey) 12 mars mmxiv] POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 147 Passage au printemps Le printemps s\u2019en vient, si lentement \u2014 après le lourd Hiver, accablant ; puis la Liberté se rapproche \u2014 même si elle est encore loin ; alors nous prions, tout inquiets, c\u2019est l\u2019occasion de décamper \u2014 là où il y a de la Chaleur, c\u2019est le soleil qui explose, acclame, accueille notre retour tardif, les chaînes de glace, qui fondent\u2026 [Nouveau-Brunswick (New Jersey) 12 mars6 mmxiv] Note biographique ouatrième poète-lauréat de roronto  -  et septième poète oiciel du narlement du aanada  - 2017), George Elliott Clarke est un auteur renommé, titulaire de huit doctorats honoriiques, membre de  l\u2019Ordre du Canada et gagnant de plusieurs prix, dont celui du Gouverneur général, ainsi que le Premiul Poesis  poumanie , le nrix de poésie Eric (ofer  États-snis  et le prestigieux nrix d\u2019excellence Martin  Luther King Jr.Professeur de littérature afro-canadienne à l\u2019Université de Toronto, Clarke a également enseigné à Harvard, Duke et McGill.Son œuvre a fait l\u2019objet de l\u2019anthologie Africadian Atlantic: Essays on George Elliott Clarke (2012).Référence Clarke, George Elliott.2017.Canticles I: mmxvii, pp.54-56, 65.Oakville, Canada : ©Guernica Editions Inc., tous droits réservés.Texte reproduit avec l\u2019autorisation de l\u2019éditeur.6 NdT : en français dans l\u2019original 148 SECTION II Poésie/Création Mai 65 Par Laryssa Luhovy 1965.Huile sur masonite, 61 x 91 cm.« [L\u2019artiste] propose une peinture discursive et presque surréaliste qui lui permet d\u2019airmer avec plus de vigueur son appréhension de l\u2019espace, d\u2019en faire sentir et d\u2019en expérimenter pleinement l\u2019émotivité, [\u2026] chaque tableau étant pour elle une naissance et une renaissance.» Jules Arbec, critique d\u2019art émérite voir documentaire de Michel Moreau, Jules le magniique .« La peinture de Laryssa Luhovy vise à produire une sensation d\u2019euphorie chez le spectateur.Au risque de susciter la controverse, je dirais qu\u2019elle ofre dans ses tableaux une vision personnelle du paradis.Pour les Modernes, l\u2019art fut considéré comme une version laïque de la religion, et celui de Laryssa correspond à cette description que Rothko a donné de sa peinture.Dans tel archétype chrétien orthodoxe, la beauté illustre la justice et la vérité ; ce moule de pensée remonte à Platon en passant par Plotin.L\u2019innocence, di cile à atteindre ici, en société, est illustrée par la peinture de Laryssa.» André Seleanu, membre de l\u2019Association internationale des critiques d\u2019art (AICA), trad.de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 149 Note biographique Laryssa Luhovy, née à Ternopil, en Ukraine, a vécu en Belgique avec sa famille jusqu\u2019en 1950.Diplômée de l\u2019École des Beaux-Arts de Montréal et titulaire d\u2019une maîtrise en arts plastiques de l\u2019Université George-Washington (Washington, D.C.), elle a travaillé en Égypte, au Maroc, au Yémen du Nord, en Corée du Sud et au Sri Lanka.Par la suite, l\u2019artiste vit et œuvre à New York de 1979 jusqu\u2019à son retour à Montréal en 1983.Elle se fait connaître grâce à une douzaine d\u2019expositions individuelles, ainsi qu\u2019à de nombreuses expositions collectives, autant à Montréal, au Québec et ailleurs au Canada, qu\u2019aux États-Unis et en Europe.Récipiendaire de multiples prix d\u2019excellence aux É.-U., membre du jury de l\u2019Association lavalloise pour les arts plastiques (2000), Laryssa Luhovy fait l\u2019objet de critiques d\u2019art élogieuses dans Vie des Arts, Art Focus et autres publications spécialisées.Ses œuvres font partie de diverses collections privées à travers le monde, ainsi que de collections permanentes, dont celle du Musée canadien des civilisations.http://www.laryssaluhovy.com/ .Photographie.Portrait de Laryssa par Yurij Luhovy 150 SECTION II Poésie/Création Trois poèmes Par Mario Pelletier LIBERTÉ AUX ABOIS Où donc est notre liberté en ce monde en quel for intérieur se replier pour échapper à l\u2019encerclement et quel ange ou quel dieu pour notre salut peut nous emporter hors des temps maudits loin des tentacules proliférants de la cyber-dictature La pollution étend ses métastases la planète gronde en ses profondeurs éclate en furie d\u2019ouragans et tsunamis on n\u2019entend pas la sourde lamentation des animaux qui s\u2019éteignent par milliers et des enfants violés broyés dénaturés partout l\u2019ininie plainte subliminale des morts qui ne sont plus honorés et des vieux parqués dans des asiles sans pitié on ne sait plus où donner de la tête dans ce siècle goulag perdues les ailes de l\u2019enfance et la boussole de l\u2019histoire en nous crient des poètes aveugles enfermés dans des odyssées autistes cernés par des vautours d\u2019insigniiance et plus un centimètre d\u2019espace pour la pensée qui tourne sur elle-même dans un cachot qui s\u2019épaissit sous les masses de plomb de la non-pensance. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 151 ÉCHAPPÉE BELLE EN POÉSIE Mais je viens d\u2019ailleurs j\u2019ai nostalgie d\u2019autres temps d\u2019un ailleurs irréductible j\u2019appartiens à des espaces irrépressibles on ne me cernera pas dans l\u2019éphémère dans la caducité accélérée dans l\u2019obsolescence programmée je prends la clé des champs immortels hors des cachots cybernétiques la poésie est la porte dérobée du cœur et de l\u2019esprit à court d\u2019oxygène l\u2019échappée belle vers l\u2019horizon liberté que poésie ne meure sous les miradors webs qu\u2019elle parte sur des chevaux de légende iler toutes crinières dehors aux vents lunaires rejoindre le sabbat des anges fols où soirs et matins se résolvent dans un même crépuscule en lammes qu\u2019elle soit l\u2019avant et l\u2019après de ce qui ne fut jamais qu\u2019elle coure à rebours de crépuscules à relux d\u2019enfance et d\u2019ailleurs qu\u2019elle soit soulante musique à bouche d\u2019étés fauves alcool violent de tropiques matraqués de soleil la parole enchantée peut encore ouvrir des temps et des espaces vierges que n\u2019a connus nulle mémoire où nul imaginaire n\u2019a pénétré et le poète y entrer sur la pointe de ses pieds ailés orilamme au poing comme l\u2019ange des conquêtes et lors y courir mille enfances ressuscitées des blés d\u2019azur battant ses yeux de coureur ivre il sera la lèche et le vent l\u2019arc du ciel équinoxe l\u2019envers et l\u2019antan de tout le présent et l\u2019avenir de jamais quand l\u2019or rouge des soirs mystiques frappe d\u2019éternité l\u2019instant et que poésie embrase toutes les vies qu\u2019elle claque tous nos claviers d\u2019astral fou qu\u2019elle orgasme en fractales d\u2019explosions psychédéliques avant que la mort pose son doigt glacé sur nos lèvres. 152 SECTION II Poésie/Création PEUPLE ÉVANESCENT Sur des tympans subconscients un esprit frappeur hante l\u2019amnésie collective bourdonnement immémorial puce à l\u2019oreille intemporelle termite des langues de bois le vieux fantôme colonial dans le placard des débarras n\u2019est pas claquemuré pour de bon il dure à mort le conquérant le grand patron si bien assimilé à soi commandeur intériorisé pétriié dans l\u2019os mental des générations épine dorsale d\u2019emprunt tenant la cire molle de notre existence de père et mère en ille et ils ilantes ombres caméléons de moins en moins distinctes sur la grisaille de la démission et nous autres maintenant conits dans la farce grasse et ralliés dans l\u2019éructation du sacre simulacre clinquant d\u2019une force perdue nous ni racistes ni sexistes ni populistes ni phobes en rien sauf en christianophobie nous bien dressés en rectitude multiculturaliste et tout aplatis en repentance suicidaire enrôlés dans la bien-pensance totalitaire comme on passe l\u2019arme à gauche nous plus étrangers à nous-mêmes qu\u2019à tout autre défendant avec ardeur ce qui nous tue et pourfendant ce qui nous constitue avec une furie d\u2019apatrides patricides rélexe inné du membre fantôme colonial tout ce qui est autre vaut plus que soi le survenant l\u2019emporte sur l\u2019habitant dans nos murs s\u2019accumulent les chevaux de Troie POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 153 notre parole est minée d\u2019idées reçues et de slogans explosifs foudroyant le discours et la discussion stigmatisant terrorisant coupant les têtes guillotinant l\u2019esprit nous autres plus que jamais aliénés anglaisés dans la décadence US ego-portraiturés jusqu\u2019à la singerie dans des admiroirs sans in succession de Narcisses par milliards dans les ondes Internet engloutis nous de ce pays impossible par deux fois repoussé de peur n\u2019ayant plus ni nation ni couleur ni histoire colonisés plus que jamais par l\u2019Empire des banksters et du dollar faussaire pulvérisés dans le globalisme archicolonisés par inconscience de sans-mémoire déracinés du sol natal englués dans la Toile concentrationnaire insigniiantisés néantisés fêtant de festivals de rire et de poutine notre descente allègre au charnier des peuples disparus. 154 SECTION II Poésie/Création Note biographique Mario Pelletier est un poète, romancier, essayiste et historien québécois, auteur d\u2019un vingtaine de livres.Il a été notamment journaliste et critique littéraire au quotidien Le Devoir.Parmi ses publications les plus remarquées depuis dix ans se trouvent La pierre de Satan, roman métahistorique paru en 2021 aux éditions Les heures bleues, Chants de nuit pour un jour à venir (dont les poèmes ci-dessus sont extraits) et Le soule de l\u2019apocalypse, recueils de poésie parus aux Écrits des Forges en 2020 et 2018, puis Au temps des loups de Staline, roman inspiré d\u2019une histoire vécue lors de la Révolution russe, publié chez Fides en 2012.Note Ces trois poèmes, inédits lorsqu\u2019ils étaient initialement soumis à la revue, ont par la suite été intégrés au recueil Chants de nuits pour un jour à venir, publié en 2020 par les Écrits des Forges.Ces poèmes sont reproduits ici avec l\u2019autorisation de l\u2019auteur et de l\u2019éditeur.©Tous droits réservés, Écrits des Forges / Mario Pelletier. POSSIBLES HORS SÉRIE 2022 155 Tarzan et Jim la Jungle Michael Morais Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier Tarzan and Jungle Jim rolled into one Bundle of beefy arms and legs Punching and kicking respectively Fighting for the much coveted prize The King of Jungleland would emerge The victor of reign supreme In the ever impressionable Mind of the young.Rumor has it Tarzan\u2019s already been caught Posing in a leather breechcloth Hanging from a swinging vine & grinning from ruddy cheek to cheek With a lot more than liquor on his breath For a new brand of frosted cereal Guaranteed not only to make kids eat But to feel superior To their darkskinned neighbors From the next school district. 156 SECTION II Poésie/Création Tarzan et Jim la Jungle roulés en une seule Boule de bras et de jambes bien baraqués Se donnent l\u2019un l\u2019autre des coups de poing et des coups de pied Se battent pour le prix très convoité Le Roi de la Jungle sortirait Le vainqueur du règne suprême Dans l\u2019esprit à jamais Malléable des jeunes.La rumeur veut que Tarzan se soit laissé prendre À poser dans un pagne en cuir Accroché à une liane qui oscille Et à sourire d\u2019une joue rougeaude à l\u2019autre Ayant beaucoup plus en bouche qu\u2019une haleine avinée Pour une nouvelle marque de céréales givrées Qui incitera les gamins à les manger Tout en se sentant supérieurs À leurs voisins à la peau foncée.Note biographique Le poète, dramaturge et interprète d\u2019avant-garde Michael Morais (New York 1945 \u2013 Montréal 1991) a galvanisé la scène new-yorkaise de la poésie et du théâtre dans les années 1960, et ce, jusqu\u2019au milieu des années 1970, avant de déménager à Montréal en 1976.Dans la lignée de Langston Hughes, Gil Scott- Heron et les poètes de la génération « Beat », Michael Morais a continué à créer et à jouer jusqu\u2019à sa mort en 1991, survenue à l\u2019âge de 45 ans.Référence Morais, Michael.2022.FREE: Uncut poems, stories, art and drama by Michael Morais, une anthologie (dont ce poème est extrait) publiée sous la direction de ©Jody Freeman, p.117.Montréal, Canada : ©Éditions Naine Blanche \u2013 White Dwarf Editions, tous droits réservés.Texte reproduit avec l\u2019autorisation de l\u2019éditeur et de Mme Freeman. 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