La revue populaire : magazine littéraire illustré mensuel, 1 novembre 1908, Novembre
[" de ar raie Les jel tated platelet slated fala Re à Hi BRE.MR : PER go _ > - FA NOTRE * - EAN PAR ROMAN ® ROGER : (R-2>34 == : COMPLET LA MERE NOIRE DOMBRE CON 7, 3 Fe lot.aRevue Ret | .A & « nn pu Hi ile! la 1re ts opu ar IRN \\ \\ A A SNR ÿ pe SE ; \\ NS SU | it he fi! | ts Eu de V, \u2018 © i 5 J) A D fi at ps pi r Ci ; A j J EER 44: I ; agar Se EN REA TCE tery : ; co ) ge PRN CEE TK : : » = = pres N x se ce I Per 2 Ri o\u201d hi! - mn Qa nm Zo SC | NY - 7 gy I H a ee\u201d Wy i == 4 x ae = ro ' == = oF MAGAZINE ILLUSTRÉKOE \u2014 LITTÉRAIRE+ N \u2018 MENSUEL.Ny 4 SSP = = \u2014 ' ) ) mar SES & _- eps RT aE i a 20e) C à No.12 e POIRIER, BESSETTE oi.: : nt NOVEMBRE 1908 he Edits-Props., ¢ LE NUMERO AUX 15 J / i ETATS-UNIS i MONTREAL.in or, \\, 7 i Sept AIS fi (XS i Qu {Xl it, My | à it i it 4 4 Hl es Ai dt hl: 1 4 is AR ry ay 4:4 oN TR (53 Au Re: Qu (RH) Fn PSI COCO i vor (ND Th Ol th RHI HET (NRE HH i RT et hi \u2018 4 it i i i NN 00,00 | ; : ét \u2018 : : | \u2018 AM | ne ; i ; i UNE TAILLE SVELTE, | UN BUSTE BIEN ne \u2014 UNE JOLIE TOURNURE Voila le réve de toute jeune fille et de toute jeune femme ayant le souci de plaire a un fiancé ou a un mari, LES PILULES PERSANES \"5 tii hake TEHERAN (Perse) feront pour vous, Mesdames et.Mesdemoiselles,ce qu\u2019elles ont fait pour des milliers d'autres : elles effaceront les angles et feront uisparaitre les creux, développeront =) la poitrine et, -plus tard-tonifieront les \u2018muscles \u20ac t raffermiront les chairs.$1.00 Ia boite, 6 boites pour $5.00.\"Je suis venue à vous, j'ai vu le charme opérer et j \u2019ai vaincu la destinée - grâce à vos merveil enser Pilules Persanes - je suis mariée et bien mariee.Merci à Vous.\u201d MARIE-EDMEE.| SOCIÉTÉ DES PRODUITS PERSANS, TE ps DEPT.A, fait disparaître infailliblement PoILs ou DUVETS DISGRA- NTI- PO IL PERSAN CIEUX d » VISAGE, des BRas et des AISSELLFS.Pas de rougeurs Pas de Picutements.La peau reste blanche et ve- loutze.50c la boite.Echantillon : 10cts.SOGIETE DES PRODUITS PERSANS, Boite Postale, 1031, Montreal, Canada.LUS DE CONSTIPATION PLUS DE £ LON.DICESTIONS ARTICLES DE LUXE Plus de Maux de Tete .OBJETS D'UTILITE PLUS Dt TROUBLES D'INTESTINS ET DE FANTAISIE, Grace A \u2019'emploi de L\u2019EAU PURCATIVE : Nous avons ce qu'il y a de plus ce R | G A 9) nouveau et de plus varié comme Bijouteries : les objets lesplus appropriés aux besoins, aux caprices ou a la mode courante.Tout estde modèles récents, et il ye en a dans tous les prix.La plus active et la plus bienfaisante des EAUX PURGATIVES Pas de suites facheuses! 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GIBIER! Chasses splendides dans presque tout le territoire de la province de Québec, dans les districts d\u2019Ottawa, de la Gaspésie, de la Beauce, dans le comté de Terrebonne et dans la région du Saint-Maurice.Le gibier abonde dans les forêts et sur les grèves.Dans le Parc National, on trouve le caribou en grande quantité et les petits animaux à fourrures: Renard, Marte, Vison, Lynx, la Loutre, le Pékan, ete, etc, et l\u2019Ours, l\u2019Orignal, se rencontrent fréquemment.Gibier à plumes.\u2014Outarde canadienne, Canard, Bécasse, Bécassine, Perdrix, Pluvier, etc, en grande quantité et en beaucoup d\u2019endroits.Il est absolument défendu de chasser ou de tuer le Castor jusqu\u2019au 1er novembre 1908.Territoires de chasse ne dépassant pas 400 milles carrés à louer pour 10 ans, moyennant $1 par mille et au-dessus.Permis de chasse: $25.Pour les terres, les coupes de bois, les permis de chasse et de péche, s\u2019adresser au MINISTRE DES TERRES, MINES ET PECHERIES RIVIERES ET LAGS A - _ Mentionnez ce journal en achetant fu t \u2018 pe Br.Rt.Bi.Jie: .8 ; i Eh TON i RESON A Vai in OUTRE Tas RH H HY Hh CEE CERT Hr ii Ld Pui ren Sy - xd i Te ros Lo.ES Me pe a pce = ERIN, RSE - pes cu 43 RARE \u2014 airs \u2026- a ar = eit + \u2014 ar tran a \u2014\u2014 rm 05 anses rem fo + vm.to ro -\u2014- memes a \u2014 _- msn = Sonn ce 3 - \u2014 I ty ~~ 8 3 ; oy A \"h Li A A Na ry A \u2018 4 P ey 45 bo Wit PR 5 i Ë = > whl) seat i A û (Derni 0 5 A 7 fl > er - et Sedelmeyer.Ment .2e yy * d\u2019 A \u201c A ionne - TR FRET] une s - e rl .pe # ¢ \u201c© 3 a GE .i CRIN À fas a > e de 12 portrai i Ze Ae Les Portraits Celebres La iy; iy i: dans tous les recueils d\u2019art.pa 7 * 7% 1 4 > PR ts de femmes He ) a a a PEU % op 7 y 50 34 LA 2 % i hoi 2 i) 7, 2 ds À 07 J a pr \u201ci a i; A A ORTRAIT de Lady Cairnthers, par Romney.Provient de la Collect + : 5 Di Si i 7 7 % ; Sif 7 ion LA PA 82 Qu 0, 7760 LR ny 5.GH 7 2 a GA ith 7 i \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 \u2014 _ \u2014 a \u2014 e\u2014 - La Revue Parait tous les mois ABONNEMENT : Canada, numero: ~ ~ =~ 10 cts Un An : $1.00, - Six Mois : 50 cts Montreal et Etranger : Un An : $1.50 - Six Mois: 75 cts Par poste : Montreal et Etranger, le No 15 cts Poirier, Bessette & Cie Editeurs - Proprietaires, 198, Boulv.St-Laurent, MONTREAL Yol.1.No 12.Montreal, Nov.1908 L'ETE DE LA SAINT-MARTIN Quelquefois, sous un ciel au tiède Eurus ou- [vert, Novembre a ses soleils, été rapide et chauve, Où,\u2014parmi les rameaux, dont le feuillage [fauve S\u2019éclaircit \u2014apparaît le spectre de l\u2019Hiver- Alors, pour éviter ce front de deuil couver, L\u2019année, en folâtrant, dans les herbes se [sauve, Et tresse une couronne avec la pâle mauve, Et l\u2019œillet encor rose, et le thym encor vert.Telle, au soir de la vie, il semble que renaisse, Pour plusieurs une courte et seconde jeu- [nesse, Où le soleil d\u2019amour brûle comme à midi.Et le cœur qui dormait se hâtant de revivre, Chante à toutes les fleurs, son réveil, et s\u2019e- [nivre C revenus à la mémoire au cours de cette longue série de journées tièdes, enso- lées dont octobre a été fait.Ce n\u2019était pas encore l\u2019Eté de la Saint-Martin\u2014l\u2019Indian Summer, \u2014mais au moment où j'écris ces lignes, ES beaux vers de Deschamps me sont Populaire la série semble vouloir se prolonger jusqu\u2019à novembre.Les experts nous la promettent pour jusqu\u2019à décembre, puis, sans se faire trop prier, ne refusent pas de prophétiser qu\u2019il n\u2019y aura pas d'hiver.En attendant, parlons de cette saison hors-d\u2019œuvre qui vient enlever à l\u2019automne sa morosité, sa froidure humide et nous vaut quelquefois des primeurs de fruits à l\u2019époque où l\u2019on attend les.premières neiges.Les anciens, dit Paul Avril, fixaient le commencement de l\u2019hiver au mois de novembre, le calendrier et la science moderne l\u2019ont reporté officiellement au 22 décembre.En fait, cette date ne marque que la saison la ® plus rigoureuse, le \u201c plus creux\u201d du froid, comme on dit en certains pays.Mais encore une fois, avec les caprices des saisons, il faut s'attendre à tous les changements.ù vue.Aussi un curieux almanach du bon vieux temps, le Calendrier des Bons Laboureurs pour 1618, prenait-il, en devin avisé, ses précautions contre toutes les surprises : Si l\u2019hiver va droit son chemin Vous l\u2019aurez à la Saint-Martin S'il n\u2019arrête tant ne quant Vous l\u2019aurez à la Saint-Clément Et s'il trouve quelqu\u2019encombrée.Vous l\u2019aurez à la Saint-André Mais s\u2019il allait ce ne sais, ne l\u2019ai, Vous l\u2019aurai en avril ou may.x Ce n\u2019était pas compromettant, comme vous - voyez, mais quelle précision peut donner à ses prédictions du temps un pauvre faiseur d'almanach, lorsque la science officielle se déclare incapable de dire aujourd'hui le temps qu\u2019il fera demain.NIN Avant de devenir le saint évéque de Tours, Saint-Martin était un ceinturion romain, insouciant, brave, généreux, comme le sont tous les soldats de fortune.Or, un matin de novembre, qu\u2019il sortait d\u2019Amiens où sa légion avait ses quartiers d\u2019hiver, il rencontre dans la campagne un pauvre diable mourant de Hn Fu POSER di EIR CER w À GHhHAR CK HIN VIE 8 LA REVUE POPULAIRE Ë,froid.Pris de pitié, il partagea en deux son manteau d\u2019ordonnance et en donna la moitié au mendiant en lui disant: \u201c Je n\u2019ai ni or, ni argent, mais ce que j'ai je te le donne au nom de N.S.Jésus-Christ.\u201d A peine, ajoute textuellement la Légende dorée, le futur saint avait-ii prononcé le nom de notre Sauveur que la Nature tressaillit et, à travers les nuées qui brusquement s\u2019étaient entr\u2019ouvertes, resplendit tout à coup le plus magnifique soleil.En même temps se fit entendre du ciel une voix qui proférait ces mots: \u2018\u201c Puisque tu t'es montré miséricordieux pour le dernier des miens, j\u2019ai voulu te montrer un avant-goût des joies du Paradis.Il y aura, dans l\u2019autre vie, un printemps éternel pour ceux qui auront pris soin de mes pauvres ici-bas\u201d.Mais la tradition populaire veut de plus que pour que son élu ne pâtit pas de sa bonne action, Dieu ait fait luire le soleil jusqu\u2019à ce qu\u2019il se fat procuré un autre manteau.Depuis, pour perpétuer le trait de charité, chaque année, à la même date, l\u2019automne en train de passer la main à l\u2019hiver se déride et le ciel se fait clément à l\u2019humanité.NAS En France, dans certaines campagnes, à la Saint-Martin on fait grande consommation d\u2019ail et on boit le vin nouveau.Ce saint est même devenu le patron des marchands de volailles.Au Canada, c\u2019est à la St-Michel que se font la plupart des paiements à termes à la campagne.En France, c\u2019est à la Saint-Mar- tin.\u201c C\u2019est, dit M.Avril, d\u2019après une coutume immémoriale que les fermiers ruraux payent, le jour de la Saint-Martin, à terme échu, c\u2019est-à-dire l\u2019année achevée, le loyer de leurs terres.La date de cette échéance paraît d\u2019ailleurs la plus favorable parce que cette époque de l\u2019année, où toutes ses récoltes sont rentrées, et la plupart vendues, est celle où le fermier a par devers lui le plus d\u2019argent liquide.Les foires de la Saint-Martin amênent aussi beaucoup de paysans à la ville.Lorsque le fermier ne paie pas, le propriétaire est en droit de pratiquer sur le domaine la saisie-brandon pour empêcher.son débiteur de vendre désormais aucune récolte.La désignation originale de cette procédure vient de ce que l\u2019on dresse, dans les champs saisis, de longs piquets portant à leur sommet une botte de paille.C\u2019est un reste de nos vieux usages judiciaires qui tend d\u2019ailleurs de plus en plus à disparaître.\u201d D\u2019ARGENSON.Roman Compiet L\u2019Eté de la St-Martin .D\u2019Argenson La peur des morts .G.Court Un grand artiste n'est plus .E.-Z.Massicotte Labour d\u2019automne .D.Potvin Photographie d\u2019amateur .Mistigris Le revenant de Toine .G.DeGuise Novembre (vers).Faucher de St- Maurice Sommaire de la REVUE POPULAIRE : Nov.1908 La Mere Noire ve- Et autres articles en vers et en prose 8\u20ac par Roger Dombre La carte postale illustrée .Tristia (vers).Co.La volonté chez enfant .oe Tante Pierrette Histoire de revenants .Frollo Loups garous .XXX Comment ils font des hommes .S.Lauzanne .P.Brulat .P.Voyer .A.Dreux La peur .Pour Décembre La Revue Populaire de Noël | Numére de Gala J a 4 Q Chrydanthemeds à 1 à Je voudrais m\u2019endormir quand naît le chrysanthème, 4 Afin que mon linceul soit paré de ses fleurs \u2026 Auæ étranges cheveux, tout humides des pleurs : De l'automne expirant et de ceuüæ que l\u2019on aime.Ô E = E Sur mon front mort, ses ors, pleins de chaudes lueurs.E Adouciraient l\u2019effroi de l\u2019étreinte suprême ; 4 ki La lèvre des vivants m\u2019effleurerait quand même 4 Et les petits enfants regarderaient sans peurs.$ ' O.chrysanthèmes, fleurs éteintes et bizarres! : Reflet de mon esprit aimant et tourmenté; : : Comme j\u2019ai craint la foule et l\u2019éclat des fanfares.pr Votre âme chaste a fui les clameurs de l\u2019été! 4 Et vos parfums amers, mais sans fiel, sans envie, $ Laisseront à ma mort comme un goût de ma rie.E ; h- ORY] =v + rE.> SET Ty = Par Ed Cd js SE ro JRL Es 3 dq ve \"2 a A Dés x7, AR eb AR Xa ra.2 ei bt oe RS a js 4 ss td rN 4 HEE ES Lo cr Ce) «fre \u201ca yx ry A Rl) HIF ad: a 262.a a x) Td a) Let À Ca 2 A1, Fa a\u201d .EAN I, ES yr or (1 > pi LD p 5 Lr LR US 2e 2e 0, 3 ib oe © = ort Les p 8 [ Bs PARRY) TE, ic LA £ ZA 7: 1 Li 35; PA 7 PL} Ce hy Sa v1 x 4 Les A i) \u20ac alr ju 2 EN 2 LL \u2014, Lex CSSS LE Las.STE = sf [=] {4 CA - We Sil [3 ~¥, Ly + RT Soa FE a at Cry 7 JR tery ny 33 a a Ca .\u2014 FFE & \u201d ww; ; 2 AX À g 2 33 VRS D de kD ; J % fn Ne] q \"2.43 os iad pe\" eS LP al se (x a i 4 ho API ov HY AA od Ta ER ay Fin LY.\u201c i eton Pe 139 [XA Cu Ia PE J 1e _ £2 &F es 72534 017 Le er LING ve as AN = AE LS CA vi = fT 3 deg, La Û MS a BL a AS es ave 3 LA a] LT Lt oR A Or à 3 a HE 4 à Lan ta > kd an EE\u201d | TA a Ed 2 > ERE 3 be 2 ee 2 e.7 == Tp rd PL One A (I FET 1 rm ed a am dn ae or \u2014 He Per > 53 {TER Ths au, Patte ol i; CT bd | LE Lex) \u201ceb 04 ry sos VE LE ae = ou ATR pd 4s {tH Le Sh 5, 1 ald A Ces \u2014 \u201cCHP ee \u201cwy dd BAR on LE 2 on Lex TH, EY GR - se : \u2014\u2014 x # = LE a = ae.AT TE sy CN su ++ = a * = ; 2 J hd vy Le ma re ping] rd SA [4 ee ___ ce Ixy 23 o , 25 R nd 3 Là 147] Xi re 5e ~ by ey gs TUT No 2 LS X Es LA ge [4] 2 $.= A LE Wot EN a \u201c2 a = Fin 3) tas A) 73e = _v od - 14 Les\u201d 1% Wh J.« Lh xd RAND Rg À; Le XC 9 \u2018n ye r- SR Po CN 5 Py 12} GE ne = Re, I Rn = > oy RORY Sor, an XJ cp ~ 2 == te -4 \u2014 es ALY iw, eo £x mess 1 \u201c7 \u2014 tr TS es xs cab Sha Rh == 2S a RR fe AY = SES, 233 , \u201cax a A1 G 1 > wl TAN Xo > \u2014 ban an xe 07 (oa y CVs te 077 _ HN Qu 4 Que Na ~~ 8 = eS EN a Enter cn a a ca Coo Fe bn hl] es > 23] Fes x ca ===> RC =.\u2014\u2014 sem SN \u2014 Ne er eid [4 AP; fh cs a ERY 4296 - 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Le ciel est d\u2019un bleu pâle, vaporeux à l\u2019horizon : dans le lointain, une ligne foncée de montagnes ; puis, se rapprochant et devenant d\u2019un vert de plus en plus clair, les collines plantées de hêtres, de che- nes et de peupliers.Mais non, c\u2019est bien l\u2019automne; quelques arbres ont pris \u201c des teintes rouillées, et, de temps en temps, des peupliers jaunis, une feuille s\u2019envole, une feuille morte, pauvre petite chose délicate et fragile, veinée de bleu et de bronze, qui tourbillonne.C\u2019est bien l\u2019automne.\u2026.D\u2019une fenêtre de la ferme, je vois monter un troupeau là-bas, le long du sentier d\u2019une fondrière: les vaches vont, de leur allure lente, s'arrétant de temps en temps, pour mordre à quelque plante sauvage, puis repartent, la bouche pleine.La-haut, sur le pâturage, le feuillage de petits bouleaux rougeoie.Et tous trois sont partis: le vieux maître et les deux.grands bœufs roux.Ils passent la barrière de la ferme ; d\u2019un pas lent, presque déjà fatigué, ils traversent la longue route que jonchent les feuilles semées par le vent.Là-bas, une plaine nue, desséchée, où les mauvaises herbes et les débris de chanvre ont survéeu à la moisson dernière, et à l\u2019horizon de laquelle se profilent de blonds mamelons: c\u2019est le champs du labeur.De chaque côté, l\u2019œil attristé plonge, sans s\u2019égarer, dans des lointains mélancoliques.Six heures du matin; l\u2019air est froid, mais ferme et pur.Le soleil d\u2019octobre répand par éclair- OISE COR cies ses ardeurs impuissantes à travers les -nuages qui sillonnent l\u2019étendue du ciel gris rayé de vols de corbeaux.Et tous trois sont à l\u2019œuvre: le vieux maître et les deux grands bœufs roux.Depuis une heure déjà, tous trois tournent la glèbe avec une sorte de lenteur active: c\u2019est le sol qui s\u2019entr\u2019ouvre, le sillon qui se creuse et, de chaque côté, le guérêt qui s'élève en minuscules collines.Les deux - grands bœufs, au bout du sillon, reviennent sur leurs pas.1Is marchent avec effort, mais d\u2019un cœur intrépide; leur tête résignée s\u2019incline sous le joug.L\u2019écume de leur mufflle exhale une vapeur qui s\u2019évapore' aux yeux tièdes du matin; leurs bons grands yeux contemplent le sol.A les.voir de loin, un charme onduleux règne dans leurs mouvements paisibles et l\u2019on dirait que leur belle robe brune marquée de taches blanches, est en rapport avec les tons du ciel et de la terre.Lui, le vieux maître, sent naître en lui une secrète allégresse ; il semble qu\u2019une aile légère soulève son cœur.Il chante.C\u2019est un hymne à lui, un chant d'amour à la nature qu\u2019il respire, de reconnaissance au Dieu bon qui lui communique sa vertu.Et tous trois sont de retour : le vieux maître et les deux grands bœufs roux.La journée est close et le travail est fini.Le vieux laboureur, appuyé sur le dos de ses compagnons roux, regarde derrière lui l'œuvre avancée.C\u2019est le soir: la nature se voile doucement d\u2019un agreste mystère ; et voilà que des ombres s\u2019étendent ; elles croissent, elles descendent des collines en longs sillons.On rentre sous le toit rustique.Aux vives et pétillantes ardeurs des sarments qui PR 12 LA REVUE flamboient, la lumiére incertaine s\u2019épand sur le foyer, tandis que le fond de l\u2019humble logis est dans l\u2019ombre.Il se repose le vieux fermier, le bon travailleur.La table est mise ; la soupe fume, le banquet sourit; l\u2019essaim des petits enfants s\u2019ébat: le contentement s\u2019épanche du cœur et règne, à l\u2019entour.Tout au fond de l\u2019étable, dans l\u2019obscurité, il y a de la paille froissée, un cliquetis de chaî- POPULAIRE pavé humide: les deux grands bœufs roux prennent aussi le repas du soir.O travail des champs, tu es le symbole de celui de ame! Enfant de ce monde terrestre, apprends à, faire ta journée de labeur; fends cette terre qui ne sera point ingrate, creuse ton sillon et, dans son sein entrouvert, un peu plus tard, tu jetteras l\u2019es- Ti \\ nes et le bruit mat d\u2019un pied lourd sur le pérance.= ses > ruse er = \u2014 = ; C 4 = AES)\" A EN N=): a AS do HE WN \\ JA £1 E \"= = L 8 Cth Nam Ny \u201c7 I fo 0 ND WW - =: (2) > 2 Tureur Doutoureuse 123 = Je n'ai rien qui me la rappelle! pe ) ; Pas de portrait, pas de cheveux.W 5 A Je n'ai pas une lettre d\u2019elle! = 2/7 Nous nous détestions tous les deux EN, 4 =; J\u2019étais brutal et langoureux.= AT Elle était ardente et cruelle: HES HF: Amour d\u2019un homme malheureux, 1 Pa Pour une maîtresse infidèle ! ] « ) } Un jour, nous nous sommes quittés, E = ; N\\A 7 Après tant de félicités, Hi k = Tant de baisers et tant de larmes, ¥ 12 = je Comme deux ennemis rompus, \u20ac.4E Que la haine ne soutient plus â (= Et qui laissent tomber leurs armes.i 257); H.BECQUE.E = i É =, crue sue y À nl ti a NY il hig JAUNE NI = Za ; ly, h | y | ®& > y 7 = de FTN N= | pag « COURRIER DE LA FAMILLE a \u20ac ta mére.La Fille.l'Enfant par Tante Pierrette.La Volonté chez l\u2019Enfant N apprend à vouloir comme on apprend à penser, dit Huguet, dans I\u2019Ecole Maternelle, seulement l\u2019éducation de la volonté est bien plus délicate que celle de l\u2019intelligen ce.Il peut être plus ou moins difficile de mettre l\u2019esprit en état de recevoir la lumière, mais qu\u2019une fois elle l\u2019ait frappé, elle s'impose à lui, et il ne lui fait pas de résistance.Un enfant peut passer deux ans & apprendre a lire, une fois qu\u2019il a appris, il n\u2019y a plus à y revenir, c\u2019est fini.Avec la volonté, ce n\u2019est jamais fini, et il faut toujours y revenir, justement parce qu\u2019elle est la volonté, c\u2019est-à-dire une puissance personnelle, libre, qui ne se soumet qu\u2019à elle-même, et d\u2019autant plus capricieuse que la raison est moins développée.C\u2019est ce qui arrive chez nos élèves.Le sentiment de la personnalité est évidemment rudimentaire chez le petit enfant, mais il existe, et suit, dans son évolution progressive, la même marche que le développement de la sensibilité et de l\u2019intelligence.Dès l\u2019instant qu\u2019il ne se confond pas avec ses camarades, l\u2019idée de sa personnalité, de son moi, a fait éclosion.On peut dire qu\u2019elle est bien et dûment constatée le jour où, ne parlant pas encore, il reconnaît son nom prononcé devant lui, ce qui arrive vers la fin de la première année.On objecte l\u2019habitude des enfants de parler d\u2019eux à la troisième personne, et l\u2019usage tardif qu\u2019ils font du pronom personnel je, moi.Nous croyons que cela tient à ce que les personnes qui les entourent leur parlent toujours ainsi.Ils répètent par imitation, et d\u2019autant.plus volontiers que l\u2019imagination naissante y trouve son compte, le petit enfant qui s\u2019entend désigner et se désigne lui-même par un nom propre, se voit agir en quelque sorte; les conversations, si l\u2019on peut employer ce mot, sont comme de petits drames où les personnages, l\u2019enfant, le père-et la mère, prennent un caractère objectif et jouent un rôle.Mais l\u2019être dont il est question c\u2019est bien lui-même, il le sait et n\u2019a pas besoin du vocable moi pour le savoir ; sa personnalité s\u2019affirme de jour en jour avec plus de décision, et les progrès accomplis à cet égard à partir de la troisième année sont frappants.Ils se manifestent de différentes manières.L\u2019enfant n\u2019aime pas à être seul, mais au milieu de compagnons de son âge ou de personnes plus Agées ; il n\u2019aime pas être confondu dans la foule; il tient à avoir une place à part, des objets à son usage, un petit monde à lui qu\u2019il se crée ou dont il s'empare, qu\u2019il s\u2019approprie enfin de quelque manière : tendance à utiliser dès la première enfance, pour l\u2019éducation des sens et les premiers exercices manuels, et en vue des habitudes d\u2019ordre, de soin, de conservation.Quand l\u2019élève défend ses jouets contre les entreprises de ses petits voisins, il atteste sa personnalité en défendant ce qu\u2019il considère comme son bien, sà propriété.L\u2019ins- tinet de la propriété n\u2019est pas la même chose que le respect de la propriété: ce respect, l\u2019enfant ne l\u2019a pas, car tout en ne voulant pas qu\u2019on touche à ses jouets, il touche volontiers à ceux des autres.C\u2019est que la per- TH; TH ITH I 4,0 + lh fit i t Ry a hn {AN 4 hee ET ht nA ; . NANT RANT 14 LA REVUE POPULAIRE sonnalité dégénére facilement en égoisme : elle ne se contente pas de la part qui lui est légitimement faite, elle veut tout absorber, se mettant ouvertement en lutte avec les tendances sympathiques; si elle triomphait, elle les détruirait, de méme que celles-ci réduiraient à néant la personnalité, si elles étaient sans contrepoids, La jalousie que montrent les enfants n\u2019a pas d\u2019autre origine.Les enfants gâtés sont ceux dont on a laissé grandir la personnalité sans mesure, sans règle et sans frein.Redoublons de zèle pour avoir le moins possible de ces enfants dans nos classes.Dans le Gris L'automne est revenu, les feuilles détachées \u2018 S\u2019en vont, tourbillonnant, mourir sur les tombeaux.Au loin, lugubrement, croassent les corbeaux ; i.Et jécoute le vent sur les herbes fauchées.Dans mon esprit songeur, en longues chevauchées, Passent les souvenirs des jours qui furent beaux: Auæ ronces de l\u2019oubli, je cueille leurs lambeaux En foulant, sous mes pas, les inertes jonchées.| Sur les rives du lac, au charme langoureux, /) Le crépuscule étend son manteau vaporeux: N De lourds nuages gris traînent dans le ciel pâle.I\\ A Comme l'écho plaintif d\u2019un funeste convoi, Dans les ombres du soir, j'entends le dernier râle D\u2019un rêve de bonheur que j'avais fait pour toi! + A.LAROCHE._- a La Carte Postale Illustrée Par PIERRE VOYER EUT-ETRE ce qui se passe ailleurs se voit-il également parmi nous.Or, il paraît que dans les grands pays où la carte postale illustrée eut le plus de vogue, elle est maintenant en défaveur.Ce ne serait pas encore la débâcle, non, la situation serait assez critique pour que les premiers intéressés, les fabricants et les marchands, songent à trouver sans retard d\u2019énergiques et de très prompts remèdes.Ceux-ci.Le Matin, de Paris, s\u2019est fait leur interprète.Dans un premier article, il constate qu\u2019il n\u2019est plus aujourd\u2019hui de village, si petit, où l\u2019on ne trouve une collection de cartes postales illustrées.Aussi est-il devenu impossible de s\u2019éloigner même de denx lieues sans être obligé d\u2019envoyer quelques- unes de ces vignettes qui timbrées du obn côté, celui de la \u2018\u201c vue\u201d font la joie des collectionneurs.Ce n\u2019est plus seulement une mode, une manie passagère et :imitée à quelques individus ; c\u2019est une habitude de vie, chère à tout un peuple.Et l\u2019on en voit une manifestation frappante sur le quai des gares, au départ des trains.Jadis, après s'être embrassé - tendrement, on échangeait des vœux de bonne santé et on se promettait un prochain retour.À l\u2019heure présente, on n\u2019entend plus qu\u2019une seule et même phrase.Ceux qui restent, d\u2019un air suppliant, disent \u201cN'oubliez pas de m\u2019envoyer des cartes!\u201d Ceux qui partent assurent, d\u2019un ton aimable : \u201c Comptez sur moi, je vous enverrai des cartes!\u201d Pour tyrannique que soit devenue cette coutume, elle n\u2019en est pas moins heureuse en ses effets.Quoi que pensent des censeurs moroses et attardés, la carte postale n\u2019a point tué la correspondance par lettre.Tel qui se sentira transporté d'enthousiasme devant un beau site naturel n\u2019en noircira pas moins des pages s\u2019il se connaît un ami complaisant pour les live.Mais l\u2019être fruste et fermé à qui autrefois il en coûtait de tracer trois lignes sur une feuille de papier, enverra régulièrement des \u201cbonjours\u201d et des \u2018\u201c amitiés sincères \u201d au recto d\u2019une carte postale illustrée.Il est une autre considération qui doit nous faire cultiver cette habitude: l\u2019industrie de la carte illustrée s\u2019est développée d\u2019une fa- con, pourrait-on dire, gigantesque.Comme il devait arriver, la fabrication de cette chose légère et gracieuse, de peu de valeur matérielle, mais d\u2019une exécution soignée fut, dès le début, l\u2019apanage et la \u2018gloire de la main- d\u2019œuvre francaise.Des ateliers s\u2019élevèrent de tous côtés; pour produire ce petit morceau de carton illustré, il fallut employer des milliers de travailleurs: opérateurs, clicheurs, imprimeurs, enlumineurs; pour le vendre on eut recours à des légions de placiers et de courtiers.La carte illustrée fait ainsi vivres des milliers de gens.Elle est donc plus qu\u2019une sim- A 4 4 Be ES \" i} 16 LA REVUE ple bagatelle ; elle mérite qu'on s'intéresse à sa prospérité.Or voici que depuis quelque temps on entend dire qu\u2019un malaise, \u201csi ce n\u2019est encore une crise, pèse sur le marché de la carte postale.Les chiffres de vente qui, pendant plusieurs années, avaient suivi une progression constante, semblent s\u2019arrêter.Ne peut-on craindre qu\u2019ils ne décroissent?Et n\u2019est-il pas temps d\u2019enrayer ce mouvement en arrière?* * * Pour tirer toute la chose au clair, le Matin a chargé un de ses représentants d\u2019interroger un M.Alcide Bréger, lequel est président de la Chambre syndicale de la carte illustré.\u2014Vous tombez à propos, a dit M.Bréger, car je viens d\u2019adresser au ministre des postes une longue lettre où je lui expose la situation difficile du commerce de la carte illustrée et les moyens propres, selon moi, à y remédier.La carte souffre actuellement de plusieurs maux; d\u2019abord, c\u2019est la surproduction.L\u2019engouement insensé du début a suscité des milliers de producteurs.Les cartes illustrées furent offertes par milliers au public; naturellement, comme la faculté d'achat restait limitée, des stocks considérables demeurèrent invendus.Il en résulta une première dépréciation.Devant cela, des fabricants avides de gain tentèrent d\u2019accaparer la clientèle en produisant des cartes à bon marché, mais grossië- res et laides.Comme le beau détermine moins souvent le public, il faut l\u2019avouer, que le bon marché, ces gâcheurs discréditèrent la carte.Un grand nombre de nos confrères, qui répugnaient à fabriquer de la camelote, s\u2019y résignèrent pour pouvoir lutter.Cela ne POPULAIRE les empêcha pas d\u2019ailleurs de sombrer, et ces déconfitures sont une autre cause du malaise que je vous signale.Je connais d\u2019importantes maisons qui, n\u2019ayant pu faire honneur à leurs engagements, furent déclarées en faillite ; les stocks considérables qu\u2019elles avaient conservés furent vendus à la criée à des prix invraisemblables, dix francs le mille, si ce n\u2019est encore moins.Ces cartes furent achetées par des camelots et des.soldeurs.Elles inondent les marchés publics; on vous les propose dans la rue: \u201cDix sous la douzaine \u201d, le passant pressé les achète, insoucieux de leur défectuosité.Et voilà pourquoi nous nous inquiétons aujourd\u2019hui de l\u2019avenir de notre commerce.* ¥ +# Je crois qu'à ces causes de la décadence de la carte postale illustrée, il faut ajouter l\u2019immoralité qui s\u2019est introduite dans les sujets d\u2019illustration.Autrefois, des gens des deux sexes, qui ne se connaissaient pas et ne se connaitront jamais, des gens qui étaient loin les uns des autres aimaient à échanger des cartes postales illustrées : correspondance aimable, sans conséquence autre que d\u2019augmenter la collection de chacun et d\u2019activer l\u2019industrie de la carte illustrée.Or, des malfaisants ont mêlé à leurs envois des illustrations blessantes, grossières, et cette correspondance a décru rapidement.Nous l\u2019avons constaté au Samedi; d\u2019autres confrères ont également noté le fait.Done, dans la série des moyens de sauver la carte postale illustrée, insistons pour qu\u2019on exerce plus de surveillance que jamais sur le côté moral, gravure et texte. WW 3 à Lac Sainte-Adèle (Ferme Longpré) Photographie d'Amateur Par MISTIGRIS E n\u2019est pas de Sain- te-Adèle que je veux a parler, bien que ces I photographies en viennent toutes qua- 52% tre.Et je ne puis 1 pourtant pas m\u2019en empécher.Vous ne savez peut-étre pas que si cette mignonne et originale paroisse était transportée, avec son site, ses autours et ses alentours, à l\u2019étranger, elle damerait le pion à une foule de nichoirs alpestres, pyrénéens ou adirondakais, qui vivent surtout de réclame, d\u2019engouement chauffé à froid par d\u2019habiles faiseurs.Vous ne savez pas cela parce que vous êtes des Canadiens, et que tout Canadien qui se respecte ignore les beautés sans rivales de son propre pays.Tout ce qui n\u2019est pas foreign le laisse froid.Et il a toujouæs la précaution de ne pas aller voir les paysages d\u2019attraits si divers du terroir, afin de les pouvoir décrier ou ignorer avec plus d\u2019aise.Sainte-Adèle a été fondée par un de nos plus grands politiques canadiens, feu A.N.Morin.Ce qui n\u2019est déjà pas banal.Dans son livre sur le Nord de Montréal, feu M.de Montigny, à mesure qu\u2019il approchait de Sainte-Adèle, sentait sa plume devenir encore plus alerte, puis plus poétique.Il avait peine à la faire redevenir l\u2019instrument sobre et réservé de l\u2019historien, du chroniqueur en voyage, en mission vraiment nationale.Il rendait aussi justice aux hommes qui ont fait Sainte-Adéle, \u201c hommes dévoués à la colonisation et éclairés dans l\u2019art de la culture\u201d.Et dans sa nomenclature apparaissait Monsieur le Dr Grignon, celui qui continue là-bas l\u2019œuvre commencée par Morin, celui dont j'ai eu grand bonheur à analyser, dans le SAMEDI, les travaux féconds et audacieux, le va-en-avant inlassable.Et dans une lettre que lui adressait, en 1894, le Dr Grignon, je lis ces lignes: \u201c Sans trop vouloir faire l\u2019éloge de Sainte- Adèle, je ne puis terminer sans dire que de tous ceux qui ont eu l\u2019avantage d\u2019apprécier les habitants de Sainte-Adèle, pas un seul ne nous a laissés sans témoigner le désir de revenir.\u201d Mais ce n\u2019est pas de Sainte-Adèle que je veux vous entretenir en ce court espace.= = =» C\u2019est de la photographie d\u2019amateur.Le goût s\u2019en répand, mais si lentement.S°\u2019il y avait un peu partout, dans notre pays, des Kkodakistes' consciencieux, la publication, l\u2019é- B.ou us pe 18 LA REVUE POPULAIRE Le petit-fils dans le jardin du grand-père change de leurs instantanés ferait merveille pour amener les gens à se rendre compte du beau pays que Dieu a mis sous leurs pieds, puis à aller les voir, les déguster, selon le mot de Brisson.On apprendrait à se mieux connaître, aussi.\u2018 Puis le kodak serait comme, l\u2019annaliste des paroisses, des familles, des événements trop fugitifs et dont la morale, la saveur, le piquant se perdent si lamentablement vite.En ce siècle de photographie à outrance, le kodak devrait être pour chacun de nous comme un secrétaire à écriture éloquente et fidèle, pouvant être lue par les plus illettrés.Il devrait être l\u2019instrument de mille et une Le grand-père satisfait de sa pêche du jour leçons de choses qui, autrement, passent improductives.Ne serait-il qu\u2019u nmoyen de récréation, le kodak devrait encore avoir le suffrage de tous, car c\u2019est un moyen distingué, intellectuel, presque animé.Et nos revues et nos magazines canadiens, faisant sélection dans la masse de vues envoyées de totues parts, seraient bientôt, comme aux Etats-Unis, autant de véhicules portant à la connaissance de tous les choses utiles ou agréables kodakées par queiques- uns.Ce que la REVUE PoPULAIRE fait aujour- d'hui pour quatre envois datés de Sainte- Adèle.Village de Sainte-Adéle picid La Mere Ne oive par ROGER DOMBRE ROMAN COMPLET : PREMIERE PARTIE I OU L\u2019ON VOIT UNE DEMOISELLE QUI N\u2019A PAS FROID AUX YEUX \u2014Mon Dieu! mon Dieu! nous sommes perdues!.\u2014 Mais non, ma tante, ils ont l'air très gentil.\u2014Tu trouves?\u2014 Mais oui.Voyons, ma tante, soyez juste : nous traversons une partie de la Sierra Mo- réna, ce qui est une imprudence, j'en conviens; deux femmes seules, à la tombée de la nuit, surtout après les renseignements qu\u2019on nous a donnés.Mais, cest moi qui suis coupable en cela, puisque c\u2019est moi qui l\u2019ai voulu.Ensuite, nous sommes attaquées par des bandits, notre cocher et notre valet de chambre nous abandonnent gentîment et nous commençons à trembler, ce qui est une chose assez naturelle, vu la situation où nous nous trouvons.Mais, voilà que ces bandits ne nous tuent pas.\u2014Jusqu\u2019à présent, du moins.\u2014Au contraire, ils nous traitent avec déférence, et.\u2014~Sachez, senorita, que nous ne tuons jamais, prononça une voix mâle et sonore, celle d'un homme masqué placé au fond de la voiture, en face de la comtesse de Kerlanié, celle que Mlle Yvonne de Kerlanié appelait \u201cma tante \u201d.\u2014Vous comprenez le français?dit la jeune fille; alors je vais parler en anglais.\u2014It is useless: I understand english quite well.Yvonne tourna vers sa tante son ravissant visage d\u2019espiègle.\u2014Fs stupendo! s\u2019écria-t-elle, maraviglioso ! des bandits parlant toutes les langues.\u2014lo capir italiano, répliqua avec flegme l'homme au masque.\u2014C\u2019est désolant, mein herr, reprit Yvonne en se tournant vers lui, mais je n'ai plus que l'allemand à mon service, car ma science de polyglotte n\u2019est pas très étendue.Comprenez- vous l\u2019allemand?\u2014Ya, fraulein.\u2014Mon Dieu, mais vous êtes un phénix, monsieur le brigand ; que savez-vous encore, outre l\u2019espagnol qui doit être votre langue maternelle ?\u2014Un peu d\u2019arabe et j'entends assez le russe, voilà tout.\u2014 Voilà tout,\u2019 vous êtes modeste.\u2014Yvonne! murmura la vieille dame qui demeurait morne et affaissée au fond de la voiture., \u2014Ma tante?\u2014Peux-tu bien rire et bavarder dans un pareil moment et avec de pareilles gens?Le bandit qui entendit ce compliment ne daigna pas le relever et ne sourcilla même pas.\u2014Mon Dieu, ma bonne tante, je parie parce que je m\u2019ennuie.Cette route est si longue! \u2014Nous sommes bientôt arrivés, mesdames, dit avec courtoisie l\u2019homme au masque.\u2014Chez vous?\u2014Chez moi.\u2014Et pourrons-nous trouver quelque chose à nous mettre sous la dent, au fond de votre caverne?car je suppose que vous allez nous conduire dans une caverne impénétrable ; ?) \u20184 Be: Ei 0 * ae rs 20 LA REVUE POPULAIRE cela se passe ainsi dans les romans de cape et d\u2019épée que lisait ma gouvernante.\u2014Vous trouverez un souper servi à votre arrivée, mesdames, bien indigne de vous peut- être, mais.\u2014On fait ce qu\u2019on peut, n\u2019est-ce pas?sayez sans crainte, nous ne sommes pas difficiles ; ma tante a un appétit d\u2019oiseau, et moi qui ai ce soir une faim de loup (c\u2019est curieux comme l\u2019air de vos montagnes creuse), je me contenterai d\u2019un petit pain viennois et d\u2019une aile de poulet.\u2014Yvonne, Yvonne, murmura de nouveau la comtesse.Peux-tu parler et avoir faim dans un pareil moment! \u2014 Mais, ma tante, ce n\u2019est pas ma faute ; d\u2019abord, pour avoir du courage il faut soutenir les forces physiques.J\u2019ai la conviction que ces messieurs ne nous: empoisonneront pas: qu\u2019y gagneraient-ils?\u2014Nous n\u2019avons jamais égorgé ni empoisonné personne, j'ai déjà eu l\u2019honneur de vous le dire, prononca la voix mâle et sonore.\u2014Ah! alors vous êtes celui qu\u2019on nomme Murino et qu\u2019on cherche partout à Séville à cette heure?\u2014Lui-même.\u2014Oh ! quelle chance de vous avoir rencontré! moi qui souhaitais tant voir l\u2019homme le plus célèbre de l\u2019Espagne ! Savez-vous qu\u2019on raconte sur vous des choses merveilleuses ?L'homme eut un sourire sous son masque, mais nul ne s\u2019en douta.\u2014Ma tante, reprit Yvonne en secouant la comtesse plongée dans de noires réflexions, vous n\u2019aurez plus peur j'espère : nous sommes aux mains de Pedro Murino, le fameux Mu- rino.\u2014Ciel! bon Jésus! bonnes âmes! gémit la vieille dame en joignant ses doigts gantés, nous sommes plus perdues que jamais?\u2014Mais non, ma tante, au contraire: monsieur est renommée pour être un bandit très aimable et de fort bonnes manières.\u2014 Mais il nous tuera parce que nous n\u2019avons pas d\u2019argent à lui donner.\u2014Bah! on lui fait une réputation plus terrible qu\u2019il ne mérite.\u2014 Yvonne, tu parles en enfant étourdie, je ne te comprends pas.\u2014Voyons, ma petite tante chérie, pardon- nez-moi si je vous ennuie et ne me grondez pas.Ne vaut-il pas mieux vous distraire et vous amuser pour vous donner du courage, que de me morfondre en plaintes superfiues ?c\u2019est ça qui ne serait pas digne d\u2019un Kerla- nié.; \u2014Oui, tu as raison, tu as raison ; tu es une vaillante, toi, mignonne, tu es une vraie Kerlanié ; moi, je tremblais pour toi, mais à te voir si sereine et si brave, je me rassure.C\u2019est que je me sens si faible, mon enfant, si débile pour te défendre! i \u2014Ma tante, nous n\u2019aurons pas besoin de nous défendre: j'ai la langue assez bien pendue pour riposter & don Murino.Ce dialogue se tenait à voix basse, et le bandit paraissait n\u2019en rien entendre.Tout à coup, Yvonne dit à Murino: \u2014Peut-on dormir?Et, sans attendre la réponse, elle s\u2019installa commodément, la tête entre les coussins, - et ne tarda pas à s\u2019assoupir, tandis que sa tante, désespérée, égrenait son chapelet entre ses doigts tremblants.Dans l\u2019intérieur de la voiture, pour surveiller les prisonnières, il n\u2019y avait que Murino, le chef; mais sur le siège deux autres bandits faisaient bonne garde; l\u2019un d\u2019eux conduisait.Ainsi que l\u2019avait dit Mlle de Kerlanié, les deux serviteurs avaient pris la fuite, épouvantés à l\u2019aspect des voleurs.Enfin on toucha au but du voyage: Murino ouvrit la portière et sauta par terre; puis il porta à ses lèvres un sifflet d\u2019argent dont il tira un son prolongé.Aussitôt, une demi-douzaine d'hommes masqués et munis de lanternes entourérent les captives.: \u2014Madame, veuillez descendre et vous aussi, mademoiselle, dit Murino, en leur offrant la main.La comtesse repoussa cette main; Yvonne, au contraire, s\u2019y appuya avec sérénité.Son sourire espiègle reparut lorsque ses jambes engourdies touchèrent le sol.Elle frotta ses jolis yeux encore mi-clos.Et elle dit en promenant autour d\u2019elle un regard circulaire : \u2014 Mais c'est charmant ici: des hommes masqués, une lumière sinistre, un lieu sauvage, une caverne, car cest bien dans une caverne que vous nous conduisez, rien n\u2019y manque; c\u2019est absolument comme dans les romans de ma gouvernante.Ma pauvre tante a l\u2019air bien malheureuse.Bah! tout à l\u2019heure, LA MERE elle se consolera en dormant dans un lit moelleux, car j'espère que ces messieurs auront le bon goût de nous en offrir un.Les bandits, cependant, regardaient avec ébahissement cette prisonnière si crâne, qui venait là comme à une partie de plfisir.Avec la grâce accomplie d\u2019un gentilhomme rompu aux belles manières, Murino introduisit les dames dans la caverne, tandis que, sur son ordre, deux hommes y portaient leurs malles.\u2014En général, dit aimablement le chef, nous recevons nos.hôtes dans la grande salle du conseil ; pour cette fois, et afin que les senoras s\u2019y trouvent mieux, je mets mon appartement à leur disposition.\u2014 Vous êtes bien bon, monsieur,ne put s\u2018empêcher de dire Mlle de Kerlanié.\u2014 Yvonne, à quoi penses-tu donc?lui glissa la comtesse à loreille.Des gens qui en veulent à votre vie?.\u2014Non, ma tante.rectifia la jeune fille, à notre bourse seulement.Avec sa simplicité d\u2019enfant gâtée, Yvonne admirait tout.effleurait tout du bout du doigt.Enfin, elle se retourna vers Murino dont les yeux brillant sous les trous du masque, la suivaient partout avec intérêt.\u2014C'est plus beau ici que chez nous, dit- elle sans amour-propre.C\u2019est même très bien arrangé.Vous êtes un homme de goût, monsieur le bandit.\u2014J\u2019aime l\u2019art sous toutes ses formes, senorita, répondit l\u2019Espagnol.\u2014Et il ne vous est pas difficile de vous contenter, continua la comtesse avec mépris ; le métier que vous exercez vous permet de vous passer toutes vos fantaisies.\u2014C\u2019est vrai, fit Yvonne qui n\u2019admira plus rien.; Le bandit resta immuable sous son masque.Une table couverte de mets délicats fut dressée devant elles par un nègre du plus beau roir.\u2014Je ne toucherai à rien de cela ! s\u2019écria la comtesse non sans accorder un regard de regret à toutes ces bonnes choses; et toi, Yvonne, je te défends d\u2019y toucher aussi.\u2014 Mais, ma tante, j'ai faim.\u2014I1 vaut mieux souffrir la faim que se laisser empoisonner.\u2014Oh! empoisonner ! Murino se retourna à ces mots; il se NOIRE 21 rapprocha de la table et servit au hasard un peu de chaque met sur une assiette qu\u2019il présenta au nègre.\u2014Mange, lui dit-il, pour prouver à ces dames que cette nourriture est absolument inoffensive.Le jeune bandit eut un regard angélique et obéit.Rassurée, la comtesse osa toucher au potage, et elle le trouva si bon qu\u2019elle y revint.Enfin, tandis que la comtesse de Ker- lanié puisait un peu de courage au fond d\u2019un verre de délicieux Tokay, Yvonne grignotait d\u2019excellents fruits en faisant causer le nègre Tippo.; \u2014Et maintenant, que va-t-il advenir de nous?demanda tragiquement Mme de Ker- lanié en poussant son assiette.\u2014Ma tante, ce qu\u2019il plaira au ciel, répondit Yvonne qui croquait un gâteau.\u2014Toi, mignonne, tu vaux ton pesant d'or; tu ne crains rien.\u2014Je crains Dieu, cher Abner, et n\u2019ai point d'autre crainte.déclama la rieuse fillette.\u2014Ne plaisante pas.Ces brigands vont nous demander une rançon.-\u2014Que nous ne leur donnerons pas.\u2014Mais s'ils nous croient riches.\u2014Nous les tirerons de leur erreur, voilà tout.\u2014Mais s'ils persistent à vouloir de l\u2019argent?\u2014Autant nous demander de prendre la lune avec les dents.Nous les inviterons à venir voir votre vieux manoir de Kerlanié et quand don Murino constatera que nous sommes aussi pauvres que Job de douce mémoire, il nous fera un de ses saluts régence dont il a le secret, et tout sera dit.\u2014Tu vois tout en rose, toi, Yvonne.Et l\u2019excellente femme ajouta à part soi: \u2014Tant mieux, pauvre chérie! qu\u2019elle garde le plus longtemps possible son heureuse insouciance, mois je tremble, et pour elle seulement car je suis vieille, moi, mais elle!.\u2026 Enfin qui sait?Ce Murino a l\u2019air d\u2019être sous le charme; aussi, Yvonne ensorcellerait le diable même, je crois; ses caprices me font bien gémir quelquefois, mais on.ne peut s'empêcher de l\u2019aimer jusque dans ses défauts, la chère mignonne.Comme elle achevait ces réflexions, Mu- rino apparut de nouveau dans la salle. « 22 LA REVUE POPULAIRE Il avait changé de costume, et, quoique son visage fût toujours stristement masqué, on apercevait le haut de son front blanc que surmontait une forêt de boucles noires lustrées, et ses yeux de diamant qui scintillaient À travers les trous du loup de velours.\u2014Est-ce pour nous qu\u2019il a fait toilette?se dit la comtesse.Mais alors Yvonne a raison ; c\u2019est un bandit tout à fait gentilhomme.\u2014Allez-vous au bal, senor Murino?demanda malicieusement Mlle de Kerlanié.\u2014Vous l\u2019avez dit, senorita, je me rends à la fête que donne le gobernador de Grenade ; je venais m\u2019excuser de vous laisser ainsi ; je manque à tous mes devoirs de maître de maison, mais il m\u2019est impossible d'agir autrement.D'ailleurs, je crois que ma société vous eût plutôt fatiguées aujourd\u2019hui, car vous devez avoir besoin de repos après les émotions du voyage.Je vous enverrai pour votre service particulier la Mère Noire, la seule femme de ma bande, mais le plus dévoué de mes sujets; si elle est un peu maladroite comme soubrette, vous voudrez bien lui pardonner ; je suis sûr que vous en serez satisfaite sous tous les autres rapports.\u2014Envoyez-nous done la Mère Noire, répondit Yvonne.Comme il a bon air là-dessous ! se disait-elle, et comme je voudrais le voir démasqué ! \u2014Ainsi vous vous rendez au bal du gober- nador, monsieur le chef de brigands?reprit la comtesse, non sans ironie.Le bandit s\u2019inclina.\u2014Sans doute pour y dérober les joyaux des belles dames?Morino redressa sa taille superbe et laissa tomber ces mots de sa lèvre dédaigneuse : \u2014Non senora, mais pour y faire justice.\u2014Afin d\u2019y être reçu, il faut d\u2019urgence une carte d\u2019entrée signée du gobernador lui-même, et portant le nom de l\u2019invité.\u2014En effet, riposta Murino qui tira négligemment de sa poche un carré de carton rose.\u2014Seulement, ajouta-t-il, lorsque je vais dans le monde, ce qui m\u2019arrive quelquefois, j'emprunte le nom d\u2019un ami.\u2014Vos hommes s\u2019y rendent-ils avec vous?reprit la comtesse.\u2014 Non, aucun.\u2014C\u2019est évident, dit amèrement la vieille dame, il faut bien garder vos prisonnières en votre absence.\u2014Ce n\u2019est pas la peine, senora ; vous voudriez fuir que vous ne le pourriez ; vous vous égareriez infailliblement et ce serait fa- cheux pour vous.Non, mes hommes ne me suivent jamais dans le monde; ils ne sauraient s\u2019y tenir; ce sont de braves gens du pays.D'ailleurs, il leur faudrait courir un danger auquel je ne veux pas les exposer, et comme je suffis seul à la besogne, je les laisse ici.Yvonne tenait ses yeux attachés rêveusement sur Murino.\u2014Je ne serais pas.surprise, dit-elle tout à coup, si l\u2019on m\u2019apprenait que vous êtes de noble race.Il y a en vous du gentilhomme et rien que du gentilhomme.À part la façon dont il détrousse les voyageurs.grommela la comtesse.Si Mlle de Kerlanié eût soulevé le masque du bandit, elle eût remarqué l\u2019expression de douleur que ces paroles avaient amenée sur son beau visage.Mais elle ne s\u2019apercut pas méme du tressaillement qui avait secoué ce corps viril.A ce moment, la draperie de la salle fut écartée avec violence pour laisser passage à un animal énorme qui vint se jeter entre les jambes de son maître.\u2014 Miséricorde! qu\u2019est-ce que cela?s\u2019écria Mme de Kerlanié en reculant, terrifiée.Yvonne recula aussi, mais très peu; elle avait confiance en Murino, le sachant brave et fort.L\u2019animal qui venait de faire une entrée si inattendue n\u2019était rien moins qu\u2019un ours de la plus belle venue, gris, avec une tête et des pattes énormes; une malice singulière luisait dans ses petits yeux intelligents.\u2014Permettez-moi de vous rassurer et de vous présenter Coco, reprit Murino en appuyant sa belle main sur le gros museau de la bête.Coco, mon associé, ou plutôt mo caissier.\u2014Votre caissier?fit Yvonne étonnée.\u2014Eh! oui senorita; j'ai d\u2019immenses richesses amoncelées ici, et Coco garde tout cela; il est doux comme un mouton, mais malheur à qui oserait s'approcher de la salle aux trésors! \u2014À bon entendeur saiut, n\u2019est-ce pas ce que vous voulez dire?fit Yvonne railleuse.\u2014Non, dit-il en riant, je n\u2019ai jamais pensé att bs ed a 2 LA MERE qu'une femme et même deux femmes pussent forcer la porte de mon cabinet ; et d\u2019ailleurs n\u2019est-ce pas moi qui vous ai enseigné l'existence de mes richesses?\u201c Quant à vous, Coco, on va vous réintégrer dans votre domicile.J\u2019entends hennir Mazeppa, je ne voudrais pas faire attendre mon meilleur ami après Coco.\u2014Mazeppa est votre cheval préféré sans doute; je vois que vous aimez beaucoup les bêtes, monsieur Murino.\u2014Elles valent mieux que les hommes.\u2014C\u2019est un misanthrope, pensa Mme de Kerlanié.\u2014Peut-on voir Mazeppa?demanda la jeune fille qui s\u2019était hasardée à passer sa menotte blanche sur le poil frisé de Coco.\u2014C\u2019est un honneur que vous lui ferez ; venez à l'entrée de la caverne, la Mère Noire vous reconduira.Tandis que la comtesse les suivait en maudissant les fantaisies originales de sa nièce, Pours, qui était d'humeur folâtre ce jour-là, sautillait aux côtés de son maître, avec toute la grâce que lui permettait la nature.\u2014Senorita, dit aimablement le bandit qui marchait devant avec Mlle de Kerlanié, puisque je vais à la ville, n\u2019auriez-vous aucune commission à me donner?Mon installation est un peu primitive et il peut vous manquer bien des choses.\u2014Oh! qu\u2019importe pour un jour! car vous n'allez pas nous garder longtemps prisonnières, n\u2019est-ce pas?\u2014Cela ne dépend pas de moi.Ainsi, que puis-je vous rapporter ?\u2014Rien, merci.J\u2019ai envie d\u2019une chose, mais c\u2019est par trop difficile à faire venir ici: un piano; et puis.non, ne me rapportez rien, décidément, sauf des détails sur la fête.Murino salua très bas les deux dames, et, à la lueur des torches que tenaient plusieurs hommes, Yvonne et la comtesse purent le voir enfourcher un splendide étalon noir.A l\u2019entrée de la caverne, une grande fèm- me massive et très brune, vêtue de noir, cria, en esquissant en l\u2019air un signe de croix: \u201c Buono viaje, hijo !\u201d C\u2019était la Mère Noire.\u2014Addios, ama! cria Murino, prends bien soin de nos prisonnières.La comtesse et sa nièce, suivies de la NOIRE 23 grande femme brune, rentrèrent dans l\u2019appartement du bandit.La première grommelait : \u2014Ce beau monsieur va croire que nous l\u2019admirons, ma parole! Yvonne est aussi par trop enfant; que le ciel confonde ses caprices! c\u2019est déjà par sa faute que nous en sommes-14 ! La seconde pensait: \u2014Comme il a belle tournure à cheval! et comme le costume vénitien va bien à sa taille élégante ! La Mère Noire se disait : \u2014Voilà une petite colombe qui n\u2019a pas froid aux yeux.Mais mon chéri est au bal.il va peut-être y attraper un mauvais coup !.Jésus Maria! prenez soin de lui! II OU L\u2019ON VOIT UN BRIGAND QUI N\u2019A PAS MAUVAIS COEUR \u2014Ma bonne petite tante, dit Mlle de Ker- lanié à la comtesse, vous avez lair d\u2019étre fâchée contre moi; je vous le répète, nous n\u2019avons rien à craindre.Nous allons dormir d\u2019un doux sommeil entre deux draps très fins.\u2014Des draps volés!.quelle horreur! \u2014Alors, il n\u2019y a pas d\u2019autre ressource que de vous établir dans ce hamac.\u2014Alors.enfin, puisqu\u2019il le faut, j'aime encore mieux le lit, soupira la bonne dame ; mais qui m\u2019eût jamais dit que je passerais une nuit sous le toit d\u2019un chef de voleurs?\u2014Je vais vous aider à vous déshabiller.Voyons, ne tremblez pas et dormez paisiblement.Qui sait?demain nous apportera peut- être plus d\u2019agréments qu\u2019aujourd\u2019hui.\u2014Et lesquels?Enfin, il nous a au moins laissé nos malles?\u2014Il ne manquerait plus qu\u2019il les distribuât à ses bandits.Et d'abord, demain, je veux mettre ma robe bleue.\u2014Tu vas t\u2019habiller pour ces assassins?.\u2014Mais non, ma tante, c\u2019est pour mon propre plaisir.Vous comprenez, cette robe de voyage.\u2014Elle est bien bonne pour eux! si j'avais sous la main mes plus vieilles défroques je les endosserais ! \u2019 Peu de temps après, tandis que Mlle de 24 LA REVUE POPULAIRE Kerlanié peignait ses lourds cheveux d\u2019or, un léger ronflement annonça que la bonne dame était partie pour le pays des songes.Les pensées d\u2019Yvonne étaient riantes: \u2014Pourvu que cette nuit nous n\u2019ayons pas la visite du caissier de Murino! Cet ours a l\u2019air sociable, mais je ne m\u2019y fierais cependant pas.C\u2019est curieux, \u2018je ne me sens pas la moindre envie de dormir: c\u2019est peut-être la faute du café qui était excellent, mais un peu fort.Ces bandits vous ont un talent pour le préparer ! Soudain, elle apercut près de la porte de la salle une masse accroupie.\u2014Tiens, la Mère Noire! Est-ce qu\u2019elle va monter la garde ici toute la nuit?\u2014La senorita n\u2019a pas sommeil?\u2014Pas le moins du monde, causons.\u2014Vous êtes jeune et intrépide, vous.\u2014Votre Murino n\u2019est guère effrayant pour un chef de voleurs, répondit Yvonne, il paraît même très.très courtois, et, ma foi, presque bon.\u2014Ah! ma fille, que cela me fait de bien de vous entendre parler ainsi! TH y en a si peu qui disent cela, quoique Murino soit bien aimé du peuple espagnol.\u2014Vraiment ?\u2014Oui, et c\u2019est juste.Qui leur vient plus en aide que mon chéri?qui soutient comme lui les malheureux, les pauvres, les petits?\u2014Ah ! fit Yvonne.\u2014I1 partagerait avec un misérable jusqu\u2019à son dernier morceau de pain.\u2014C\u2019est très bien de sa part, murmura Mlle de Kerlanié, mais cela n\u2019empéche pas qu\u2019il fait l\u2019aumône avec l\u2019argent d\u2019autrui.\u2014Mon chéri n\u2019est pas un voleur! s\u2019écria la Mére Noire avec indignation; c'est un justicier.\u2014Comment cela?\u2014Un justicier.poursuivit I'Espagnole; il ne dépouillerait jamais un homme dont la fortune est médiocre ou a été amassée avec peine par le travail.Il est arrivé maintes fois que lorsqu\u2019un de ses prisonniers a prouvé qu\u2019il n\u2019était pas riche, Murino l\u2019a relâché.Il ne s\u2019attaque qu\u2019aux grands, aux avares, aux égoïstes ; il se venge et il venge les malheureux.Ce n\u2019est pas l\u2019amour de lor qui le pousse à agir ainsi.S'il le voulait, il pourrait avoir le monde à ses pieds, mais il le dédai- ne.\u20141I1 est bien dégoûté, dit Yvonne.® \u2014TIl a raison.Pourquoi a-t-il incendié le palais des Castro?Parce que les Castro ont fait jeter hors de leurs pauvres logis des malheureux qui ne pouvaient payer leur loyer.Pourquoi a-t-il retenu quinze jours captif don Gonzalès en lui réclamant cinquante mille pesetas de rançon?parce que Gonzalès refuse une obole au mendiant de la route, un morceau de pain au vagabond qui meurt de faim, et il nourrit ses chiens des viandes les plus succulentes.L'autre soir, le petit enfant des Lonriès pleurait à chaudes larmes parce qu\u2019il avait égaré les mules de son pêre: Murino s\u2019est mis en campagne et les lui a retrouvées; de plus, comme le petit n\u2019a pas à manger tous les jours, il a vidé sa bourse dans les mains du mignon qui a cru voir la face du Seigneur.Néanmoins, le nom de Murino est redouté dans la Sierra car il ne peut toujours empêcher ses hommes d\u2019arrêter les voyageurs.Et puis.ce qui est un jeu, un amusement pour ses bandits, est une vengeance pour Murino.Il a du plaisir à écraser la société qui l\u2019a rejeté de son sein.\u2014Pourquoi vous nomme-t-on la Mère Noire et quelle parenté vous unit à Murino?\u2014Je suis nommée ainsi parce que les hommes ne savaient comment m\u2019appeler et je n\u2019ai pas gardé mon nom.d\u2019autrefois quand je suis venue ici.Aucune parenté ne nous unit, mais j'ai été sa nourrice.\u2014Parlez-moi encore de lui, si vous n\u2019étes pas trop fatiguée.\u2014Je ne le suis pas.Je ne me couche jamais quand mon chéri court quelque danger loin de moi.\u2014Ah ! oui.il est en péril ; aussi quelle idée d'aller se mêler à une société qui n\u2019est pas la sienne?\u2014Les plus nobles sont ses égaux.\u2014Par la force, mais non par le sang.\u2014Par le sang aussi.\u2014Alors Murino est gentilhomme?oh! di- tes-le moi; je l'avais déjà deviné.Je sens qu\u2019il est un héros plus qu\u2019un malfaiteur, et qu\u2019une fatalité terrible seule l\u2019a entraîné à la vie qu\u2019il mène à présent.\u2014Vous l'avez dit.Mais je ne sais.\u2014Oh! je suis discrète, moi, et puis, conti- uua Yvonne avec enthousiasme, je m\u2019intéres- I be FE = \" Te = £2 = LA MERE se à ceux que le sort a injustement traités.La vieille femme rêvait.Enfin, elle reprit comme si elle se fût parlé à elle-même : \u2014Mon fils chéri est le descendant d\u2019une illustre famille éteinte aujourd\u2019hui, du moins en apparence puisqu\u2019on le croit mort; il porte un des plus grands noms d\u2019Espagne, et sa mère, française d\u2019origine, était aussi noble que son père ; mais ce nom je ne le dirai pas, je dois le taire.jusqu\u2019à quand?Le sais-je ?hélas! peut-être toujours.On était si heureux dans la villa de Grenade! Pedro grandissait si beau, si bon, si aimant, si brave! ah! qu\u2019il avait bien dans les veines le sang de ses aïeux ! Nous le gations tous, moi surtout; puis, son pére mourut et nos soins et notre tendresse, redoublèrent.Quand il eut dix- huit ans, il fut difficile de retenir ce beau seigneur qui aimait le mouvement, le danger ; la vie entre deux tristes femmes ne pouvait plus suffire à cet enfant franc et généreux comme l\u2019or, mais dont la jeunesse bouillonnait.Quelques mauvais sujets l\u2019entraî- nérent au jeu.Une nuit, Pédro sortit d\u2019une demeure brillante après y avoir perdu une grosse somme ; mais que lui importait?mes maîtres étaient si riches ! L\u2019ami qui l\u2019accompagnait avait gagné au contraire.\u2014\u201c Veux-tu me débarrasser de ma sacoche?demanda celui-ci à Pedro.Je vais finir la nuit au bal où je ne puis entrer aînsi accoutré : je la ferai reprendre demain chez toi.Tu rentres, n\u2019est-ce pas?\u2014Oui, ma mère serait inquiète si je tardais davantage.Et voilà comment, pour son malheur, mon cher enfant passa la sacoche de son ami Alonzo en bandouillère sur son épaule.Puis ils se serrérent la main et s\u2019éloignérent en chantant, chacun de son côté.Mais Pédro n\u2019avait pas fait vingt mètres de chemin qu\u2019un cri épouvantable retentit à l\u2019endroit où il avait quitté Alonzo.Il courut dans cette direction, son poignard à la main, mais quand il arriva, son ami gisait dans une mare de sang.Il était mort.Lorsque Pédro eût constaté le décès, la détresse dans l\u2019âÂme, il courut chercher la police.Au détour d\u2019une rue, il tomba dans une escouade de serenos qui, voyant fuir un homme, les mains*ensanglantées, l\u2019arrêtèrent immédiatement.\u2014C\u2019est affreux, dit Mlle de Kerlanié, on l\u2019a pris pour l'assassin.se OE LL HAHA ELLE SL re AA OISE NOIRE a 25 \u2014Pour l\u2019assassin et pour le voleur, car on le trouva porteur de, la sacoche du jeune Alonzo.On ne l\u2019écouta pas.On le tenait pour un mauvais sujet, il fréquentait une troupe d\u2019écervelés, et l\u2019on voulait faire un exemple, car récemment un meurtre analogue avait été commis dans la même ville.\u2014Est-ce qu\u2019il fut condamné à mort?\u2014Les preuves'n\u2019étant pas suffisantes, on le condamna à vingt ans de prison.Le désespoir s\u2019empara de notre enfant bien-aimé.Au lieu de recourir à Dieu et d\u2019attendre patiemment que la lumière se fît, il ne put supporter la captivité et s\u2019échappa un beau matin.Poursuivi de ville en ville, de village en village, il atteignit ainsi le bord de la mer; 1a, sur le point d\u2019étre pris, il joua sa vie et se jeta à la nage; c\u2019est ainsi qu\u2019il arriva à Ceuta.Quelque temps après, lorsqu\u2019il fut assez méconnaissable, il consentit à se mettre à la tête de quelques vagabonds ennemis aussi de la société, grands admirateurs de son courage, et il revint en Espagne où, depuis ce jour, il a exercé le métier de bandit ou plutôt, comme je l\u2019ai déjà dit, de justicier, de défenseur des opprimés et de redresseur des torts.Yvonne demeurait si bien songeuse que la Mère Noire la crut endormie: la vieille femme allait se retirer doucement lorsque la jeune fille la retint : \u2014Et sa mère, sa pauvre mère, qu\u2019est-elle devenue?\u2014Elle est bonne mais sévère sur le chapitre de l\u2019honneur ; elle sait que son fils n\u2019est pas mort, mais qu\u2019il s\u2019est fait le chef de brigands.elle l\u2019a renié.\u2014PBt il n\u2019a pas cherché à la revoir?\u2014Elle a quitté le pays et nul ne connaît le lieu de sa résidence actuelle.\u2014Tout cela est bien triste, oui, bien triste! soupira la jeune fille.Ses paupières blanches battaient.alourdies de sommeil ; sa jolie tête s\u2019inclina sur l\u2019oreiller de batiste fine, et la Mère Noire s\u2019éloigna sans bruit, dès qu\u2019elle entendit sa respiration douce et égale s'élever dans le silence de la nuit.Yvonne rêva que Pedro Mu- rino lui demandait sa main, et que l\u2019ours Coco bénissait leur union en versant des larmes d'attendrissement.La Mère Noire ne dormit pas. 26 .Pedro Murino vint retrouver ses hommes dans la matinée.Le soir de ce jour, les journaux racontaient qu\u2019à la fin du bal du gobernador deux invités s'étaient pris de querelle: l\u2019un d\u2019eux faisait partie de la police ; quant à l\u2019autre on ignorait son nom; la dispute avait fini par tourner au drame ; l\u2019officier de police ayant touché son épée, l\u2019inconnu s\u2019était jeté sur lui et l\u2019avait blessé grièvement ; ceci se passait à l\u2019aube dans les jardins mêmes du go- bernador ; en voyant tomber sou ennemi, l\u2019agresseur, qui portait un costume vénitien des plus riches, s\u2019était baissé pour murmurer À son oreille quelques paroles qui firent pousser au blessé une exclamation étouffée ; puis il avait disparu; on ne put retrouver sa trace.III OU PEDRO MURINO SE CONDUIT EN GALANT HOMME \u2014Bien vrai, ma tante, j'ai engraissé pendant ces trois jours passés sous le toit des bandits, disait Mlle Yvonne un beau matin.Et vous?\u2014 Moi, j'en ferai une maladie.\u2014Vous prenez les choses trop au tragique, ma tante ; vraiment nous ne pouvions tomber en de meilleures mains.Enfin, si votre foie vous fait souffrir, nous vous mènerons à Vichy.\u2014Oui, nous sommes assez riches, peut-être, pour nous payer une saison d'eaux! \u2014Qui vous dit que mon oncle ne gagnera pas son procès contre ce méchant Ayrton?\u2014Moi je n'augure rien de bon.Sans compter que ce Murino va nous demander une rançon que nous ne pourrons jamais payer.\u2014Jusqu\u2019à présent il n\u2019a rien exigé, et pourtant, hier, hier, il parlait de nous rendre notre liberté aujourd\u2019hui même.Enfin, voulez- vous que je lui parle?La comtesse hésitait; Yvonne était bien jeune pour une pareille négociation.Cependant la bonne dame céda aux instances de la fillette, qui, apercevant le nègre Tippo, le somma d\u2019aller à la recherche de son maître.Murino se rendit au désir de sa jolie captive, et tandis que la comtesse empilait ses effets dans ses malles, Yvonne entretint le bandit.\u2014Monsieur Murino, dit-elle de son ton mu- IT PO SEE CE) LA REVUE POPULAIRE sical et délibéré, je dois avant tout vous rendre justice ; vous nous avez fort bien traitées.Mais il faut que je vous confie quelle est notre situation.\u2014Ce n\u2019est pas nécessaire, mademoiselle, interrompit vivement Murino, je ne veux.\u2014Non, non, il faut mettre les points sur les à pour rester bons amis ; laissez-moi parler.Vous vous figurez peut-être que nous sommes venus en Espagne, mon oncle, ma tante et moi (car mon oncle est aussi de la partie, quoique vous ne l\u2019ayez pas vu), pour faire un voyage d\u2019agrément?Vous vous trompez: un parent éloigné, mort depuis peu, a eu la bonne inspiration de nous léguer sa petite fortune, une centaine de mille francs environ ; vous voyez que ce n\u2019est pas le pactole.Or, tout en bénissant sa mémoire, nous avons dû venir jusqu\u2019à Malaga où un certain Anglais du nom de Ayrton prétend avoir plus de droits que nous à l\u2019héritage du cousin Méry, et nous a intenté un procès.Ce procès trainant en longueur et menaçant de tourner à notre désavantage, ma tante et moi reprenions le chemin de la Bretagne, car la vie est chère dans votre pays, monsieur Murino, lorsque vous nous avez arrêtées et amenées ici.À présent nous ne savons quelle tournure prendront nos affaires: si nous héritons selon notre droit, nous vous enverrons la somme que vous exig.Un rugissement de la comtesse coupa la parole 4 Yvonne qui, un instant désarconnée, recouvra bien vite son sang-froid et poursuivit: \u2014Dans le cas contraire, senor Murino, nous ne pourrons rien vous donner, absolument rien, vous comprenez.Nous vivons d\u2019une manière très austère dans notre vieux manoir breton : des galettes de blé noir, un peu de viande, des fruits, du cidre, voilà notre ordinaire; le toit s'en va par morceaux, la tour du nord tombe en ruines et nous n\u2019avons pas de quoi faire les réparations nécessaires.Vous voyez que je vous expose notre position sans fausse honte ; après tout, pauvreté n\u2019est pas vice, et, si les Kerlanié n\u2019ont plus d\u2019argent, du moins ont-ils toujours gardé intact l'honneur de leur nom.Son petit discours fini, Yvonne coula un regard interrogatoire du côté de Murino.Mais ce visage demeurait impénétrable sous son i di LA MERE NOIRE 27 masque, quoique le cœur du jeune homme battit d\u2019une émotion étrange.\u2014Mademoiselle, dit-il enfin en s\u2019inclinant avec sa grâce courtoise, je dois vous affirmer à mon tour que je n\u2019ai jamais eu l\u2019intention d\u2019exiger de vous une rançon.\u2014 Vraiment?Au fait, ça ne m\u2019étonne pas, répondit Yvonne avec sérénité.Mais, alors, pourquoi nous avez-vous arrêtées et retenues prisonnières ?\u2014Je ne vous connaissais pas alors.Je vous le répète à présent, vous êtes libres.Je vous jure que vous n\u2019aurez plus rien à craindre jusqu\u2019à la fin du voyage.Je souhaite vivement la réussite de votre procès, mais, quoi qu\u2019il arrive, je ne veux rien recevoir de vous.\u201c Vous entendez, ma tante?cria Yvonne à la comtesse qui, à cette conclusion inattendue et satisfaisante, avait fermé ses malles avec un joyeux bruit de clés.Vous entendez?dans trois jours nous pouvons être en France et dans quatre à Kerlanié! Monsieur, nous vous remercions, ajouta-t-elle en tendant sa main fine au bandit.Murino ne prit point cette main, mais, mettant un genou en terre et soulevant un peu le bas de son masque, il la baisa avec respect.Yvonne coula un regard furtif vers sa tante qui s\u2019élançait vers la porte, pour commander la voiture du départ, et elle murmura plus bas à l\u2019oreille de Murino : \u2014Senor Murino je connais toute votre histoire et je vous plains plus que je ne vous blame; aprés tout j'aurais peut-être agi ainsi à votre place et je ne suis pas si sévère que ma tante et que le monde.Mais, vous devriez songer à vous amender, à changer de vie ; on ne fait pas son salut à travailler pour le diable.Enfin je n\u2019ai pas de conseil à vous donner, mais je trouve qu\u2019au fond vous valez mieux que ce que vous faites.\u2014Je garderai éternellement le souvenir de vos paroles, répondit Murino qui s\u2019inclina, très grave; et, qui sait.un jour peut-être en profiterai-je.\u2014Que Dieu vous entende! Me permettez- vous de vous laisser un petit objet qui vous protégera et vous rappellera vos captives de tout bandit que vous êtes; les Espagnols sont croyants en général, et votre mère devrait être une sainte femme.Voici mon petit souvenir.; Murino, très ému, prit la croix sur laquelle il appuya ses lèvres ; puis il la fit disparai- tre sous son habit avec la chaînette qui l\u2019attachait.\u2014Elle ine suivra partout et on ne me l\u2019arrachera qu\u2019avec la vie, dit-il simplement.De nouveau il ploya le genoux, et, cette fois, porta à sa bouche un pli de la robe d\u2019Yvonne ; puis il s\u2019éloigna sans ajouter une parole.Quand la comtesse vint à sa nièce, elle fut toute surprise de la trouver grave.\u2014Je savais bien qu\u2019elle jouait la comédie, pensa la bonne dame; elle avait aussi peur que moi, mais elle se surexcitait pour me donner du courage; à présent que nous voilà sauvées, c\u2019est la réaction; la pauvre petite n\u2019est plus la même.Ni la comtesse, ni Mlle de Kerlanié ne revirent Murino.Elles n\u2019étaient pas de retour depuis une semaine dans leur manoir, qu\u2019elles recevaient une nouvelle qui les comblait de joie: le comte de Kerlanié n\u2019avait pas eu besoin de continuer le procès: Ayrton avait tout à coup renoncé à la lutte, abandonnant tout entière la petite fortune du défunt, à laquelle il prétendait naguère avec tant d\u2019opiniâtreté.Ces biens, ajoutés à la maigre rente des Kerlanié, formaient un revenu modeste mais suffisant, et permettaient de relever les murs décrépits du manoir et de donner à Yvonne une petite dot.Mais ce que personne ne sut, et ce dont l\u2019Anglais se garda bien de se vanter, c\u2019est que, peu de jours avant sa renonciation À l'héritage, il avait trouvé sur sa table en rentrant chez lui, un billet conçu à la façon nihiliste, lui enjoignant de se désister au plus tôt de ses prétentions et d\u2019arrêter le procès, sous peine de se voir égorger dans la même semaine par les bandits de la sierra.L'avis était signé: Mu- rino.IV OU L\u2019ON VOIT DISPARAITRE NOTRE HEROS i « ol ' 7 0 RE gi: 00 t,t gi X France?reprit Yvonne de Kerlanié en tirant de son corsage une petite croix d\u2019or sur laquelle étaient gravées les initiales de son nom.Je suppose que vous croyez en Dieu, \u2014Le maître est tout changé depuis quel- E ques jours, disait la Baleine au Requin.his: \u2014Peines de cœur peut-être ! fi \u2014Toi, tais ton bec! fit un autre.La Ba- i OT Henne oy ; A { ca Us oN \u2018 Mn nw 4 hes a ct RR Tr Te SNL USE 28 leine a raison: le maitre a quelque chose ; il n\u2019a pas commandé d\u2019expédition depuis quelque temps.\u2014Ca c'est vrai; faut pas que ça continue trop longtemps, car je lui ferais voir le tour.\u2014Vas-tu me parler du chef, riposta un gars à tournure d\u2019athlète qui professait pour Murino un culte touchant à la vénération.\u2014Et qui te parle de dénigrer le maître, imbécile?Tu te fâches pour bien peu ; je dis que les jambes me démangent de courir la montagne.\u2014 C\u2019est ma pensée, opina le Requin.Personne ne nie que le maître soit un fameux lapin, mais il n\u2019y a pas de doute qu\u2019il est préoccupé rapport à quelque chose.\u2014Vas-y donc lui demander, ricana le colosse.\u2014N\u2019empêche que le temps passe et que la razzia commandée pour le palais des Hu- mantès n\u2019a pas eu lieu, grommela la Baleine.\u2014Si c\u2019est son goût de rester en paix ces jours-ci, nous n\u2019avons rien à dire.\u2014 Allons, camarades, aux dominos! Délices n\u2019est pas là ; qui tient la partie?A ce moment, Murino, à demi-couché sur le divan de sa chambre, rêvait silencieusement le front dans ses mains.La portière se souleva sans bruit, et la tête brune de la Mère Noire se montra par l\u2019ouverture.\u2014Encore seul et immobile! encore songer, encore souffrir! murmura-t-elle, 6 mon pauvre chéri! \u2014C\u2019est toi, Ama?viens ici.La vieille femme obéit.\u2014Tu veux toujours me cacher le secret de ton mal, reprit-elle, et tu as tort cependant ; moi qui t\u2019ai bercé dans mes bras, nourri de mon lait, je saurais peut-être te guérir.Murino secoua lentement la tête.Ses yeux étaient pleins de tristesse; son visage dépouillé du masque qu\u2019il ne portait qu\u2019au dehors ou devant les étrangers, gardait sur ses traits fiers et pure l\u2019empreinte d\u2019une mélancolie profonde.\u2014Veux-tu que je te dise ce qui cause ta douleur ?Et, sans attendre l\u2019autorisation, se penchant à l\u2019oreille du \u2018jeune homme, elle murmura quelques mots qui le firent tressaillir.\u2014Ama ! Ama ! tais-toi, fit-il avec une sorte d\u2019égarement, et en repoussant la vieille femme; tu es folle, tu ne sais pas ce que tu dis; LA REVUE POPULAIRE je souffre parce que suis las de la vie que je mène, que j'ai besoin de rentrer dans la société, de redevenir le Pedro d\u2019autrefois et que c\u2019est chose impossible ! \u2014Mais si, c\u2019est possible.Et, mystérieuse, glissant comme une ombre, elle alla fermer toutes les issues.Elle revint s\u2019accroupir aux pieds de ce maître chéri, et parla longtemps à voix basse.Mu- rino l\u2019écoutait, et à mesure que les paroles tombaient de ses lèvres flétries, le visage du jeune homme s\u2019éclairait.A la fin, il la releva, déposa sur ses joues ridées un baiser sonore et s\u2019écria : \u2014Ama! tu me rends la vie; tu m\u2019ouvres des horizons auxquels je ne songeais pas.Tu as raison: ce qui me tourmente, c\u2019est la nostalgie du monde, de la vie du passé à laquelle j'avais renoncé, Eh bien! oui, j'y veux goûter encore; je veux redevenir, au moins pour un temps, le gentilhomme que j'ai été.Murino renvoya l\u2019Espagnole et se mit à marcher à grands pas dans sa chambre en formant ses plans.Pendant trois jours, ses hommes le trouvèrent plus préoccupé encore.A la fin du troisième il les rassembla tous et leur fit part de sa décision: pour un an ou deux il quittait la montagne et la bande, une affaire importante l\u2019appelait hors de l\u2019Espagne.Pendant cette absence momentanée il demeurait le chef, et, à moins qu\u2019on ne reçut l'assurance de sa mort, nul n\u2019avait le droit de le remplacer.Les bandits savaient comment se conduire pendant ce temps, et .d\u2019ailleurs, ils auraient de quoi vivre et vivre même grassement.\u2014Le maître a quelque grosse vengeance à exécuter, se dirent les brigands.} Les bandits, cependant, paraissaienf atterrés, mais le maître n\u2019avait qu\u2019une volonté ; quand il avait parlé on s\u2019inclinait sans protester.D\u2019ailleurs, il était libre comme chacun d\u2019eux en particulier; aucun serment ne le liait à ses hommes, et l\u2019on savait que du jour où il lui prendrait fantaisie de quitter l\u2019association pour un temps, il le ferait sans que rien put l\u2019arrêter.Ce jour était venu.Néanmoins cette petite troupe fidèle à son chef adoré ne pouvait s\u2019en séparer sans souffrir réellement; Murino lui-même se sentait le cœur serré en leur faisant ses adieux.Il + \u20ac LA MERE leur laissa beaucoup d\u2019argent et n\u2019emporta que la simple sacoche qu\u2019il gardait en bandoulière renfermant des millions.Les brigands demeurèrent seuls, perplexes et attristés.Mais comme ils n\u2019étaient pas gens à creuser longtemps le même problème et qu\u2019ils avaient soif pendant les neuf dixièmes de la journée, ils défoncèrent un tonneau de vin pour fêter leur nouvelle fortune, et noyèrent bientôt dans l\u2019ivresse le souvenir de Murino.Et la Mère Noire?Elle aussi quittait la montagne, mais non pour suivre son hijo, car elle avait pris la route opposée, et son hijo lui avait dit en l\u2019embrassant et en lui remettant une bourse : \u2014Tu ne peux venir avec moi, Ama, ta présence me trahi®ait vite, rends-toi où je t'ai dit et travaille à me faire pardonner d'elle.Nul ne savait où ils allaient tous les deux.VY LES DELICES DU GENRE HUMAIN Il ne s'appelait pas Titus, mais on lui donnait le même surnom qu\u2019au doux empereur romain; en réalité il se nommait Marius Cambrin et avait vu le jour, au contraire de ses bruns compagnons, dans une misérable mansarde du Marais.Ce parisien possédait un singulier prestige sur ses camarades: il avait de l\u2019esprit, comprenait deux ou trois idiomes, débrouillait les situations les plus embarrassées, s\u2019insinuait partout, ne jouait presque jamais du couteau et savait faire cesser toutes les querelles.Grâce à la subtilité de son intelligence, il conservait sur la bande de Murino un tel empire, qu\u2019à défaut de ce dernier, on l\u2019eût jugé capable de gouverner les brigands de la Sierra et de s\u2019en faire obéir.Murino ne l\u2019aimait pas, mais n\u2019ayant aucune raison plausible pour le chasser, il le supportait dans sa petite troupe.Cette astuce répugnait au chef qui le considérait un peu comme un reptile malfaisant.Inutile de dire que si Cambrin ne pouvait lui rendre son dédain, il le haïssait du moins cordialement ; sa suprême ambition était de succéder au célèbre justicier.Aussi, le soir du jour où Pedro réunit ses hommes pour leur tenir le langage que nous savons, Délices s\u2019endormit au milieu des idées les plus NOIRE 29 riantes.Le lendemain, de bonne heure, tandis que ses compagnons, cuvant leur ivresse, ronflaient encore à poings fermés, il sortit au loin dans la campagne.Lorsqu'il rentra à la caverne entre onze heures et midi, son visage blême que les rayons du soleil ne parvenaient pas à brunir, rayonnait d\u2019une joie profonde ; il tenait à la main une étoffe de soie ponceau un peu maculée de terre.Réveillés pour la plupart, les bandits cherchaient alors à rassembler leurs souvenirs et frottaient énergiquement leurs yeux de charbon, encore ensommeillés sous les sourcils touffus.\u2014Hombre! cria la Vache enragée, .voilà Délices qui revient d\u2019expédition.\u2014Des nouvelles! des nouvelles! Lorsqu\u2019il se vit au milieu de ses compagnons prêts à l\u2019écouter, Délices parla en ces termes: \u2014Des nouvelles?oui, mes amis, j\u2019en ai.Je me promenais dans la campagne et ramassais des fleurettes.Et, devinez qui j'ai rencontré?\u2014Va toujours.\u2014J\u2019ai rencontré un corps inerte gisant au bord du torrent au pied de la Roche aux Truies.C\u2019est le maître! \u2014 Mort?\u2014À peu près.Je vous le disais hier et vous ne vouliez pas me croire: Murino s\u2019est tué, Murino avait assez de la vie qui, pourtant.\u2014Au fait! au fait! tu prêcheras demain.\u2014Murino repose à présent parmi les anges, 6 mes amis! répondit Cambrin.Il y eut un silence; les bandits étaient émus, ils avaient tant aimé leur chef! \u2014Qu\u2019as-tu fait de son corps?\u2014D\u2019abord je m\u2019apercus qu\u2019il n\u2019était pas tout à fait mort et qu\u2019il s\u2019agitait dans les angoisses de l\u2019agonie.\u2018\u201c Mon maître! oh! mon cher maître! m\u2019écriai-je en m\u2019agenouillant près de lui pour tenter de lui porter secours\u201d.Il leva sur moi un regard mourant et j\u2019approchai mon oreille de sa bouche pour recueillir ses dernières paroles.\u2014Que fit-il?\u2014T1 dit: \u201c Cambrin, tu es le plus intelligent de la troupe, l\u2019association ne doit pas mourir avec moi; tiens, prends mon écharpe et attache-la à ta poitrine, je te nomme mon successeur.Et maintenant roule mon corps 30 LA REVUE POPULAIRE dans le torrent, que la.terre n\u2019ait pas ma dépouille mortelle.\u201d J\u2019obéis comme vous le pensez, et je viens vous rapporter l\u2019expression de la suprême volonté du maître.Un murmure accueillit ces mots audacieux.\u2014Mes amis, s\u2019empressa d\u2019ajouter Cam- brin dit Délices, j'ai roulé le corps de Mu- rino jusqu\u2019à l\u2019abîme qui l\u2019a reçue dans ses ondes furieuses, mais vous remarquerez que je n\u2019ai pas ceint l\u2019écharpe ; je vous l\u2019apporte simplement comme souvenir de celui qui n\u2019est plus et que nous avons aimé.Je sais bien que nul n\u2019est digne de succéder à Murino ; quant à moi, ma modestie s\u2019y oppose; c\u2019est assumer sur une seule tête une trop grande responsabilité.L'association va donc se dissoudre.\u2014L\u2019association se dissoudre?\u2014Dame! que peut faire une armée sans général?\u2014Eh bien! sois notre chef, toi, Cambrin! Si Murino t\u2019a choisi pour le remplacer, c\u2019est qu\u2019il t\u2019en a jugé digne.Délices du genre humain eut un petit frémissement des paupières.\u2014Mes amis, répondit-il du ton le plus doux, vous n\u2019ignorez pas que j'ai les désirs des grandeurs; j'ai l\u2019âÂme tendre comme une femme et, si j'ai le génie des bons coups, l\u2019intelligence des affaires, j'aime la tranquillité et la vie facile.L\u2019adroit filou jouait de toutes les ficelles pour faire ressortir ses qualités tout en feignant la modestie.\u2014Toi, Cambrin, tu es un rusé renard! s\u2019écria la Chauve-Souris, sans en avoir l\u2019air, tu travailles pour ton saint.Cambrin avala cette couleuvre avec un sourire de martyr.\u2014Dieu m\u2019est témoin que mes intentions sont pures comme mon cœur, et que je n\u2019ai d\u2019autre but que le bien commun.Pour le prouver, je vote l\u2019élection de la Chauve-Souris; qu\u2019il soit un second Murino! La Chauve-Souris recula en grommelant ; il sentait que le parisien se moquait de lui; il se savait bon tout au plus à détrousser les passants et à boire.Des vociférations couvrirent la voix de Cambrin ; les bandits n\u2019auraient voulu pour un empire, de la Chauve- Souris pour chef.Le Parisien leur plaisait mieux, car pour ces ignorants il représentait le savant, le beau diseur, seul capable de leur ye OR RER RARE commander et de les diriger.Ils se groupèrent un instant à l\u2019écart du Parisien et dis- cutérent pendant quelques minutes.Cambrin savait que l\u2019affaire était dans le sac; il eut alors une pieuse pensée : \u2014Mes enfants, dit-il, j'ai quelque idée que nous pouvons ce soir exécuter un beau coup auquel j'ai déjà travaillé en sourdine ; je suis allé aux informations ; le supérieur des Alon- zistes de Cordoue doit traverser la montagne à la tombée de la nuit, emportant une partie des trésors de la communauté; or, ces moines n\u2019ont pas besoin de tant de richesses.Vous convient-il de saluer le saint prêtre au passage ?\u2014Hombre ! cria la Baleine tout le premier, touche-làä, tu es digne d\u2019§tre notre maitre.\u2014Vive Cambrin! cria toute la troupe.\u2014Caraï! grommela la Vache enragée, vas- tu pas nous payer quelque chose ?\u2014Un festin et deux tonneaux de fine.Ce furent de nouveaux hurras.Seul, la Chauve-Souris n\u2019avait pas ratifié l\u2019élection.\u2014Toi, je te retrouverai, pensa Délices.Trois jours après son élection, en sortant de sa tente, le chef heurta du pied un grand corps froid.\u2014Tiens! fit-il, cet imbécile de &hauve- Souris a tellement bu qu\u2019il en a crevé.Ce fut là toute l\u2019oraison funèbre du pauvre Chauve-Souris.Cambrin mentait en disant qu\u2019il avait revu Murino mourant et qu\u2019il avait recueilli son dernier soupir; il s\u2019était simplement rencontré sous sa main l\u2019écharpe rouge du bandit et voila tout.A quelque temps de là, l\u2019ours Coco, ancien caissier de Murino, fut trouvé mort à la porte de la salle aux trésors désormais vide.Coco avait regardé de travers ce nouveau maître qui prenait la place de son cher Pedro, qui couchait sur son lit et commandait à la troupe.\u2014Indigestion ! dit Cambrin.VI LA MERE DOIRE EST SANS ASILE La pauvre vieille se traînait sur les routes, quêtant son pain.Son hijo chéri lui avait dit: \u2018\u201c Ama, quand j'aurai disparu tu iras trouver ma mère ; elle te recevra et tu auras po! diy wel Bi; LA MERE NOIRE 31 chez elle le pain de ta vieillesse.La pauvre sainte femme ne voudra sans doute pas entendre parler de moi, car elle me renie toujours pour son fils; mais, au premier moment propice, tu lui feras savoir que je l\u2019aime toujours et que j'attends son pardon.\u201d La Mère Noire avait obéi à son cher Pedro.Mais voilà qu\u2019en arrivant à Madrid, elle trouva vide le palais appartenant aux Oria- no.Où était allée son ancienne maîtresse ?On ne savait; en France, croyait-on, pour échapper à la honte qui s\u2019attachait à son nom.La Mère Noire prit alors la route de France; c\u2019était bien long pour ses vieilles jambes ; aussi, lorsqu\u2019elle toucha à Bordeaux, la fatigue jointe aux privations en faisaient presque une infirme; sa vue s\u2019obscurcissait et ses pieds enflés ne la soutenaient plus guère.Des marchands forains qui se rendaient à Nantes la prirent avec eux, à condition qu\u2019elle ferait leur soupe.La Mère Noire accepta ; elle y voyait juste assez pour cuisiner un peu, et puis, il fallait bien vivre.Elle fit donc la route en voiture jusqu\u2019à Nantes, et quand elle se retrouva seul sur le pavé avec quelque monnaie, elle pouvait marcher.De Nantes elle voulait aller à Paris; quelque chose lui disait qu\u2019elle retrouverait là son ancienne maîtresse ; d\u2019ailleurs pour la pauvre femme peu ferrée en géographie, Paris était toute la France.Quand elle se renseigna sur la route qu\u2019il fallait prendre, un mauvais plaisant lui montra celle qui menait au nord, et un beau matin la Mère Noire se trouva en plein Morbihan.A ce moment on était en hiver, et, pour une Espagnole accoutumée aux brises chaudes du midi, le vent de mer était bien froid.Un jour, découragée, elle s\u2019affaissa au pied d\u2019une croix de pierre dressée au milieu dela route, taquinée par les gamins.\u2014J\u2019ai mal conseillé mon Pedro, sanglotait- elle, j'aurais dû ne pas lui souffler ces paroles qui l\u2019ont décidé à quitter la montagne ; nous étions plus heureux là-bas! Puis, sa nature généreuse reprenant le dessus, elle ajoutait, branlant sa tête brune \u201c Moi seule peut-être serais plus heureuse, mon chéri est sans doute mieux là où il est ; alors qu\u2019importe que je meure misérablement, moi; tout est bien comme cela!\u201d Tout à coup elle tressaillit: une voix très jeune, très fraîche et très harmonieuse s\u2019élevait à quelque distance, s\u2019efforçant de se faire grondeuse et menacante.\u2014Vous êtes de mauvais garçons, disait la voix, et je ne vous recevrai plus le jeudi au manoir.Ah! vous croyiez que je ne vous voyais pas?mais j'ai des yeux auxquels rien n'échappe.Maltraiter une malheureuse mendiante qui ne peut se défendre?c\u2019est plus que mal, c\u2019est lâche et inhumain ! J\u2019ai bien envie, Yan, de ne plus porter de vin vieux à ta grand\u2019mère si tu te montres si mauvais pour les pauvres gens ; et vous tous, vous mériteriez que je ne fisse plus rien pour vos familles, méchants garnements! Les voix suppliantes des écoliers s\u2019élevèrent en chœur.| \u2014Mam\u2019zelle Yvonne pardonnez-nous ; nous ne le ferons plus jamais, jamais! \u2014Allons, je veux bien vous croire, mais prenez garde de récidiver.Venez avec moi porter vos excuses à cette femme, et vous vous chargerez de son petit paquet pendant que Corentin courra à Kerlanié demander du pain, de la viande et du vin, car la malheureuse semble à bout de forces.Les enfants obéirent ; Corentin ne fit qu\u2019un bond jusqu\u2019au manoir, et l\u2019Espagnole entendit les pas des gamins et celui plus léger de la jeune fille, qui se rapprochaient d\u2019elle.\u2014D\u2019où êtes-vous et que cherchez-vous ?\u2014Hija! hija! ma jolie colombe! fit la mendiante dont les yeux affaiblis ne pouvaient reconnaître la captive de l\u2019an dernier, mais dont l\u2019ouïe retrouvait dans cette voix de cristal un écho du passé.Mlle de Kerlanié demeura une minute immobile, scrutant le visage noir et crevassé de la vieille Espagnole.Puis: \u2014La Mère Noire?.\u2014La Mère Noire, oui, mais la Mère Noire bien infortunée et misérable.Yvonne de Kerlanié éloigna les gamins, et, s\u2019asseyant sur la pierre : \u2014(Comment êtes-vous là, si loin de votre pays?Le senor Murino ne vous a donc pas gardée?\u2014Lui-même n\u2019est plus dans la montagne.\u2014Ah! et où est-il donc?\u2014Le sais-je?Il ne me l\u2019a pas dit.\u2014Et il ne vous a pas emmenée?C\u2019est mal.\u201411 était convenu que je retournerais chez sa mêre pour tenter de la fléchir; mais mon ° STE x eu gk: wh jt.pi Ni ht 000 32 ancienne maîtresse a quitté l'Espagne elle aussi, et, ne sachant où aller, je me suis dirigé vers la France; de Nantes, je voulais me \u2018rendre à Paris, mais on m\u2019a mal renseignée puisque j'en suis encore bien loin; et puis, je suis vieille, à moitié aveugle, à peine bonne à jeter dans ce fossé.\u2014Ne parlez pas ainsi.Quels moyens d\u2019existence avez-vous?\u2014Aucun ; je mendiais, je ne parle presque pas français, personne ne veut me donner de travail; je pense que bientôt je mourrai de faim et de misère.\u2014Cela ne sera pas.Je ne suis pas très riche, mais il y a une place au manoir pour la brave femme qui m\u2019a soignée alors que j'\u2019étais dans la serre avec ma tante.Inutile de parler de ce temps passé devant les étrangers, n\u2019est-ce pas?Vous aurez chez nous le pain et le lit assurés jusqu\u2019à ce que vous soyez en état de continuer.Tenez, voilà Co- rentin qui nous apporte un panier bien garni; vous allez pouvoir vous restaurer un peu avant de me suivre à la maison.\u2014 Dieu de bonté! quel ange!.Je vais donc avoir un toit où reposer mes vieux os! C\u2019est elle, oh! c\u2019est bien elle avec sa tournure fine et vive, son visage blanc dont je ne distingue plus très bien les traits, et son accent si doux.La vieille femme mangea et but, ce qui lui rendit quelque vigueur pour aller au manoir.Comme elles approchaient de la maison, la comtesse, qui regardait la campagne, dit à son mari: \u2014Bien! voila encore cette incorrigible Yvonne qui nous amêne une vagabonde; et celle-ci doit être une bohémienne car elle est étrangement accoutrée.Je me demande comment feront les pauvres du pays quand notre \u2018 Yvonnette sera à Paris, ce qui ne tardera pas, puisque sa cousine de Fines l\u2019y appelle afin de l\u2019établir plus avantageusement ?Quant à moi, quelque désir de bien faire que j'aie, je ne me sens pas le courage de continuer la tâche charitable mais lourde que ma nièce a commencée.Mais l'inquiétude de la bonne dame se changea en véritable effroi lorsque Mlle de Kerlanié lui présenta l\u2019ancienne servante du bandit Murino.\u2014Une vieille connaissance, dit-elle.La comtesse eût volontiers renvoyé la .TR SE LA REVUE POPULAIRE \u201c vieille connaissance \u201d sur les grands chemins, et désinfecté ensuite sa maison ; mais elle avait coutume, ainsi que son mari, de s\u2019incliner devant toutes les décisions de sa nièce idolâtrée.La vieille fit une longue maladie et Mme de Kerlanié, qui avait un cœur d\u2019or, ne parla pas de la renvoyer.L\u2019Espagnole entrait à peine en convalescence lorsque Mlle de Kerlanié partit pour Paris.\u2014On m\u2019envoie là-bas pour me marier, dit la fillette à la vieille femme; je ne suis cependant pas bien pressée, je n\u2019ai pas dix- neuf ans, mais j'ai découvert le pot aux roses; ma tante de Fines a sous la main un sujet hors ligne, paraît-il; néanmoins, comme il n\u2019est pas dit que le sujet me plaise, a moi, qui suis la principale intéressée la-de- dans, je risque fort de revenir l\u2019été prochain Mile de Kerlanié comme devant.En tous cas, je ne suis pas fâchée de passer l\u2019hiver à Paris.Quant à vous, Mère Noire, restez en paix ici, et seulement lorsque vous serez tout à fait rétablie, vous reprendrez vos projets ; puisque vous ne voulez pas m\u2019apprendre le nom de votre ancienne maîtresse, libre à vous de le garder; je comprends vos scrupules, mais j'aurais pu vous aider dans vos recherches.Souvenez-vous que vous ne gênez pas ici, et que si vous vous trouvez encore sans gîte pour vos vieux jours, je vous prendrai chez moi une fois que je serai mariée.si je me marie.DEUXIEME PARTIE I FORT RICHE ET MAL ELEVEE \u2014Je vous affirme que c'est d\u2019Aleriel.\u2014Mais on nous a annoncé sa mort il y a trois mois.\u2014C\u2019était faux ; il n\u2019est pas le seul de ceux qui sont allés au Tonkin, qui ait passé pour défunt et qui ait apparu un beau jour plus vivant que jamais.\u2014C\u2019est vrai, mais c\u2019est drôle.\u2014On dit même qu\u2019il a gagné.\u2014Comment cela?\u2014En esprit, en grâce; il est plus homme du monde que ne l\u2019était feu Roger d\u2019Aleriel.\u2014Il vous a raconté ses aventures?\u2014Vaguement.Il n\u2019aime pas cela. a gis thosutndtinddtithtus LA MERE \u2014Je le conçois.\u2014Néanmoins, c\u2019est un bon parti, car sa fortune s\u2019est triplée; un ami lui a légué, dit- on, de grosses sommes.\u2014Voilà un heureux mortel.\u2014Pardieu ! les jeunes filles ne font pas les dédaigneuses lorsqu\u2019on leur parle du beau ténébreux, et les mères le couvent des yeux avec tendresse et.jalousie.\u2014I1 va être le lion du jour.\u2014D\u2019autant plus que le voila sérieux.\u20141I1 a bien fait, car il était assez triste sujet au temps jadis.\u2014Quand on a vu la mort de si près, je comprends qu\u2019on ait un peu plus de plomb dans la cervelle.Celui qui occupait de cette façon pour ainsi dire tout le salon de la baronne de Fines, était donc le marquis Roger d\u2019Aleriel.On avait raison de l\u2019admirer: il n\u2019y avait peut-être pas à l\u2019heure actuelle sous le ciel parisien, un aussi beau garçon que ce jeune homme au visage régulier.Il jouait fort bien de la mandoline ; et, lorsqu\u2019on lui demandait en riant s\u2019il avait dans les veines du sang espagnol, il répondait : \u201c J\u2019ai beaucoup habité l'Espagne.\u201d Ce qu\u2019on savait de sa vie passée était étrange ; orphelin de bonne heure, Roger d\u2019A- leriel semblait n\u2019avoir rien de plus pressé que de dévorer du patrimoine fort joli.Par bonheur, la guerre du Tonkin l\u2019appela sous les drapeaux.Blessé au combat de Bak-Nihn, il passa pour mort; la nouvelle se répandit à Paris qu\u2019il avait succombé en touchant la France au retour de Chine.Bientôt on n\u2019en parla plus.; Et voilà qu\u2019un beau matin il réapparaissait à Paris, bel et bien ressuscit et mieux portant que jamais; le joli hôtel de la rue de l\u2019Universit se rouvrit; les anciens domestiques qui le servaient avant sa mort, étant dispersés, Roger d\u2019Aleriel en prit de nouveaux.Ses amis avaient raison : Roger était bien changé: de fou, il revenait sage; d\u2019égoïste, charitable; de léger, sérieux; de débauché, sobre.Toujours est-il qu\u2019on l\u2019enviait parce qu\u2019il était riche, on l\u2019admirait parce qu\u2019il était beau, et on le craignait parce qu\u2019il était brave et fier.Cet hiver-là, on s\u2019amusait énormément à Paris; c\u2019est pourquoi M.et Mme de Kerlanié avaient envoyé leur NOIRE 33 nièce chérie, Yvonne, à leur vieille amie, la baronne de Fines.Yvonne était maintenant une véritable jeune fille qui ne s\u2019asseyait plus sur les tables et ne jouait plus à cache-cache.Ce soir-là elle pérorait, assise sur le bras d\u2019un fauteuil, au milieu de quelques jeunes gens; non, certes, pour le seul plaisir de pérorer, mais parce qu\u2019elle s\u2019amusait beaucoup en se remémorant certaine phase de son existence.\u2014Figurez-vous, disait-elle, que ce bandit gentilhomme nous a traitées comme des princesses du sang; nous avons passé dans sa caverne trois journées délicieuses.Pour mon compte je m\u2019y suis divertie plus que dans mes meilleures parties de plaisir.\u2014Est-elle conteuse! Seigneur, est-elle conteuse ! s\u2019exclama une bonne amie qui ne pouvait souffrir la protégée de la baronne.\u2014Non, madame, Mlle de Kerlanié n\u2019est pas ce que vous dites, prononça derrière les médisantes une voix mâle très distincte.Les jalouses se retournérent, décontenancés de se trouver face à face avec le marquis - d\u2019Aleriel, l\u2019homme dont elles craignaient le plus le blâme et le dédain.\u2014Prouvez donc que Mlle Yvonne n\u2019invente pas ce qu\u2019elle raconte, répliqua cependant, avec une pointe d\u2019aigreur, la plus hardie de ces dames.Roger d\u2019Aleriel redressa sa haute taille et laissa négligemment tomber ces mots de ses lèvres dédaigneuses : - \u2014J\u2019ai vu Murino.\u2014Murino, le fameux bandit espagnol?Celui par lequel Yvonne de Kerlanié prétend avoir été si bien traitée et même captivée, puis rendue à la liberté?\u2014Lui-même ; et il m\u2019a raconté exactement la même chose que narre Mlle de Kerlanié, car il a gardé le souvenir de cette rencontre.Cette réponse brève mais catégorique fit baisser le nez aux incrédules; et la voix de cristal de la jeune calomniée continuait à s'élever dans le grand salon; ses auditeurs riaient et la baronne dévorait des yeux sa favorite qu\u2019elle trouvait adorable.Yvonne de Kerlanié était done mal élevée, c\u2019était une chose reconnue ; qu\u2019elle fût aussi riche qu\u2019on le disait, nous ne l\u2019assurerons pas; mais mal élevée, oui certainement, puisque ces dames n\u2019avaient qu\u2019un cri pour le dire.Jugez donc! une demoiselle qui ne dé- .; a > Id 34 Gano Gti go (it à ane pitta LAC LE ET OO CAE CIN OU RARE RE A CEE Faia ! pie i ee 23 SEE i 34 LA REVUE POPULAIRE guisaiît pas sa pensée! qui tournait le dos à ceux qui lui déplaisaient, et qui tendait la main sans vergogne à ceux qu\u2019elle devinait bons et droits comme elle; même (oh! horreur!) aux gens qui n\u2019étaient pas de son rang.Et elle courait les rues dès les huit heures du matin en compagnie d\u2019une femme de chambre!.On oubliait d\u2019ajouter qu\u2019alors Mlle de Kerlanié se rendait à la messe ou dans quelque mansarde de malheureux où elle apportaît, avec des provisions et des vêtements chauds, ses douces paroles et son sourire semblable à un rayon de soleil.Mais voilà ; du côté féminin on ne l\u2019aimait pas; les mamans qui avaient des filles à marier craîgnaient pour celles-ci la rivalité de cette Bretonne qui attirait tout à elle avec ses espiègleries de mauvais ton et son regard trop franc.Celles qui avaient des fils à établir avaient une peur horrible de Mlle de Kerla- nié: Dieu! qu\u2019eussent-elles ait avec un diable pareil pour bru?.Diable qui eût pris, bien sûr, les rênes du gouvernement et relégué la belle-mère au second plan?Telle était l\u2019opinion du monde à l\u2019égard d\u2019Yvonne, ce qui n\u2019empêchait pas celle-ci de s\u2019amuser de tout son cœur.II COMMENT ON FAIT L\u2019HISTOIRE Oh! on savait très bien la faire autour du marquis! outre qu\u2019on racontait sur lui quantité d\u2019anecdotes et d\u2019aventures qu\u2019il eût été fort surpris d\u2019apprendre, il ne pouvait s\u2019absenter quelque temps ou se rendre plusieurs fois dans la même maison, sans que sa conduite fût commentée de mille façons.Déjà on l\u2019avait marié trois fois.Mais il faut bien parler de quelque chose ; et, comme à présent le héros du jour était ce beau marquis ressuscité après une tragique disparition, il était tout naturel qu\u2019il servît de cible à ces dames.On aurait pu ajouter alors, qu\u2019il venait bien souvent et bien volontiers, voir la baronne de Fines, et qu\u2019il demeurait de longues heures auprès de l\u2019excellente femme, suivant d\u2019un regard charmé la gracieuse silhouette d\u2019Yvonne de Kerlanié allant et venant dans le salon, car on sait que la jolie Bretonne n\u2019aimait pas beaucoup à rester tranquille.Au fait, peut-être bien TAPER TR 0 RR REA T RE EE TER PER VE PORTO en jasait-on ; en tous cas les deux intéressés ne s\u2019émouvait guère des on dit.Et puis, on en racontait bien d\u2019autres sur le lion parisien, histoires merveilleuses qui faisaient ouvrir de grands yeux aux créduies et hausser les épaules aux incrédules.Entre autres choses, ce nabab nourrissait journellement une centaine de pauvres, et jetait l\u2019or à pleines mains.III UNE FEMME BIEN A PLAINDRE Yvonne de Kerlanié visitait assidûment une vieille dame espagnole, la duchesse d\u2019O- riano, qui parlait mal le français et qui ne souriait guère.Comment ce jeune caractère se plaisait-il auprès de cette femme austère de laquelle on ne connaissait rien?Yvonne savait seulement que la duchesse avait éprouvé de grands chagrins et perdu un fils adoré, dans la fleur de sa jeunesse; on savait aussi qu\u2019elle possédait une belle fortune et était généreuse.Elle ne recevait.jamais et ne faisait d\u2019exception que pour Mlle de Kerlanié, qui n\u2019avait rien caché de sa simple vie de jeune fille à sa vieille amie, mais Mme d\u2019Oriano ne parlait jamais d\u2019elle-même.Une fois seulement, Yvonne osa prononcer le nom du mari et du fils perdus si malheureusement.La duchesse pâlit alors et ne dit que cela : \u201cMon mari est depuis longtemps auprès de Dieu, je prie tous les jours pour lui.Quant à mon fils, il a besoin de plus de prières encore, et j'ai eu le cœur deux fois brisé quand il me quitta.\u201d Au milieu du salon, trônait le buste de marbre du feu duc d\u2019Oriano ; mais le portrait de l'enfant, du Pedro chéri autrefois, demeurait sans cesse voilé d\u2019un crêpe.Mme d\u2019Oria- no pleurait quand elle s\u2019agenouillait devant le buste, mais elle détournait du tableau ses yeux devenus soudain durs et pleins d\u2019indicible amertume.IV LE TIC DE M.DELICES Ils étaient une demi-douzaine de bandits autour d\u2019une table chargée de bouteilles vides.A cette heure déjà avancée, le cabaret, à peu Di bai Ti LA MERE près désert, restait à peine éclairé par une vieille lampe à pétrole.Cette lueur tremblot- tante laissait voir deux ivrognes qui avaient glissé sur le sol, le cabaretier qui dormait, et des hommes à figures sinistres.Celui qui paraissait leur chef ne leur ressemblait pas.Les autres lui témoignaient une sorte de soumission mélangée de gouaillerie impertinente ; ceux-ci avaient pour eux la vigueur musculaire, celui-là l\u2019intelligence et la ruse.\u2014 Voyons, nous \u2018 laisserez-vous souper, m'sieur Délices! cria Sans-Chic, un gros, qui regardait d\u2019un œil méprisant les traits gréles du chef.Nous avons travaillé toute la journée et veillé trois nuits pour attraper une méchante obole: nous avons le gosier sec, et le besoin de dormir se fait sentir.M.Délices leur conseilla avec douceur de surmonter les exigences de la nature.(Il venait de très bien souper dans un excellent restaurant du Palais-Royal).\u2014 Si encore il nous payait grassement ! murmura Verre-de-Punch.\u2014Ne craignez rien, mes enfants, répondit M.Délices, non seulement vous aurez une bonne aubaine, mais l\u2019affaire est si simple que vous ne courrez aucun risque.\u2014Ça me batte alors, fit Mistigris, un gamin de seize ans.Ça me gante, siffla Marron-glacé.\u2014 Vous, m\u2019sieu Délices, dit encore Sans- Chic, votre tic n\u2019est pas de tuer.\u2014Ma délicatesse s\u2019y oppose, répondit le roussot avec une grimace de dégoût.\u2014Vous préférez les détours, les moyens tortueux, les armes qui blessent au moral.Moi, j'aime pas ces manières-là ; ça m\u2019humilie à mes propres yeux.On a sa fierté, après tout.\u2014T'aimes done mieux risquer la guillotine et mourir à la fleur de ton âge?fit Mistigris plein d\u2019admiration pour ce caractère.Moi je préfère le tic du maître.\u2014Mes agneaux, reprit M.Délices, croyez que je n\u2019agis jamais que pour le bien public.Je m'intéresse trop à vous pour exposer vos précieuses existences.\u2014Oui, va donc, blagueur d\u2019Espagnol! on sait que tu ne demañdes qu\u2019à nous teindre.\u2014Si vous nous trompez, ajouta Sans-Chic, c\u2019est nous qui vous chaufferons un fameux bouillon ! NOIRE 35 \u2014Mes amis, reprit Délices, vous me calomniez.D'ailleurs, je ne force personne à me servir.\u2014Allons, dites-nous de quoi qu\u2019il s\u2019agit.\u2014Mes agneaux, je serai bref, et, une fois mon plan exposé, vous pourrez souper jusqu\u2019à demain si le cœur vous en dit.Il y a à Paris un homme qui me gêne.Cet homme ne possède pas mes secrets.C\u2019est au contraire moi qui ai les siens.S\u2019il savait que je connais toute sa vie à jour, il ne porterait plus la tête si haut.Cet homme appartient à la jeunesse dorée de Paris.Je ne dis pas quelles sont mes raisons.Je le hais, cela suffit.\u2014Et vous voulez qu\u2019on le supprime?demanda Mistigris comme à regret.Mais s'il est répandu que ça dans le beau monde, y ne sera pas commode à faire disparaître.\u2014Ce n\u2019est pas ce que je veux.Je veux d\u2019abord le déshonorer.Il faut que les trois plus intelligents d\u2019entre vous s\u2019attellent à une certaine besogne : qu\u2019ils s\u2019attachent à ses pas, s\u2019'infiltrent chez lui, fassent jaser les domestiques afin qu\u2019aucun de ses faits et gestes ne m\u2019échappe.Je dois, pour le démasquer ensuite, connaître ses actions, ses désirs, ses projets, ses affections.Est-ce compris ?\u2014Compris.Histoire d\u2019espionnage, grogna Sans-Chic.Moi j'en suis pas.\u2014Bah! quand y faut gagner sa vie, faut pas faire la petite bouche, dit Marron-glacé.Le nom du particulier?Verre-de-punch, Mistigris et moi nous arrangerons l\u2019affaire.Délices hésitait encore.\u2014Si ce n\u2019était pas lui, pourtant?pensait- il.Eh! que risqué-je?Si ce n\u2019était pas lui je saurai toujours bien tirer mon épingle du jeu.\u2014Et puis, c\u2019est pas tout, reprit Verre-de- punch qui avait l\u2019esprit positif, qu\u2019est-ce que vous donnez pour ça, m\u2019sieu Délices ?Délices jeta sur la table trois billets de cent francs, et, d\u2019un air détaché, replacça une bourse pleine d\u2019or dans son gousset.\u2014Je vous en remettrai cing fois autant quand la tâche sera accomplie.Les bandits firent la grimace.\u2014Quinze cents francs?Vous trouvez que c\u2019est peu pour une simple affaire de.renseignements.Mettons que je n\u2019ai rien dit alors.Je m\u2019adresserai & une agence qui me prendra moins cher.Les trois hommes empochèrent l\u2019argent : 36 LA REVUE POPULAIRE \u2014Puisque nous avons promis, nous tenons; mais l\u2019affaire n\u2019est pas très amusante.\u2014Dans cette vallée de larmes tout n\u2019est pas plaisir.commença le sentimental Roussot.\u2014Oh ! pas de poésie, cria Sans-Chic.Et à présent soupons! Délices les laissa en tête-à-tête avec une soupe à l\u2019ail, et, remontant son collet jusqu\u2019à sa bouche, il sortit et arpenta la rue d\u2019un pas rapide.Il avait laissé deux adresses : la sienne et celle de l\u2019homme qu\u2019il voulait perdre.Mistigris la lut à haute voix: Marquis d\u2019Aleriel, rue de l\u2019Université.\u201d \u2014Nom d\u2019une pipe! le marquis d\u2019Aleriel ! plus souvent que je lui ferais du mal.I] m\u2019a tiré un jour des mains de ce grand gredin de Quarteron.On se rappelle ça.Au fond, un grand seigneur est souvent une canaille, mais celui-là est un bon, j'en mettrais mon bras au feu.J\u2019aurais pas dû me laisser embobiner dans cette expédition-là.Mais aussi, pouvais-je deviner?Bon, j'ai qu\u2019une chose à faire: chercher à savoir; veiller, non puor nuire au marquis d\u2019Aleriel mais pour le défendre au besoin contre cette vipère appelée : Délices.Quinze jours auparavant, M.Délices descendait le boulevard de la Madeleine, lorsqu\u2019il vit venir un homme jeune, mais avec une distinction hors ligne;s ce promeneur nonchalant ressemblait trait pour trait à un fameux bandit d\u2019Espagne que Délices avait eu pour chef et qui se nommait: \u2018\u201c Murino\u201d.Celui-ci passa tout contre Délices.\u2014C\u2019est lui, décidément, se dit l\u2019ex-voyou parisien.Et dès lors, la jalousie et la haine, plus que la curiosité, le poussèrent à chercher à savoir.C\u2019est pourquoi il se dirigea un beau jour vers le cabaret des Braves-Gens, n\u2019ignorant pas qu\u2019il y trouverait des sujets dévoués pour mener à bonne fin son œuvre de démon.Vv LES IMPRESSIONS D'YVONNE \u201c Mon cher oncle et ma chère tante, \u201c Pour être franche, je dois dire que je m\u2019amuse beaucoup à Paris; le temps y coule comme s\u2019il était bien pressé, et cependant il me semble que je ne vous ai pas vus depuis un siècle.Cela tient sans doute, d\u2019abord à ce que je vous aime bien.La Mère Noire, que devient-elle?Sa vue s\u2019est-elle un peu améliorée?et qu\u2019en dit notre bon ami le docteur Perreire?Dites quelque chose de ma part à la pauvre vieille; elle m\u2019aime tant! A présent, venons-en au principal, que votre vieille amie, la baronne de Fines, ne vous écrira pas elle-même, vn qu\u2019elle professe une sainte horreur pour la plume.Donc, on m\u2019a demandé quatre fois en mariage à Mme de Fines, ma tante par procuration, puisque vous lui avez passé vos pouvoirs sur votre nièce et pupille.Refusés tous quatre.\u201c Nous nous réunissons tous les mercredis chez Mme de Fines, et votre folle de nièce s\u2019en donne !\u2014Tiens! à quoi done servirait la jeunesse, si ce n\u2019est à s'amuser?On dit dans le monde que je suis une toupie, parce que j'aime la valse: le grand mal! Oui, certes, mesdames, je l\u2019aime et je m\u2019en vante.Cela vaut mieux que de médire et de calomnier comme vous le faites sur la banquette où les cavaliers ne vont plus vous chercher.Mais les on dit me laissent tout à fait tranquille.Le bruit a couru aussi que je suis fière et veux me donner le luxe de refuser plusieurs prétendants ; que je leur tiens la dragée haute, ete, ete.pas si sotte que de prendre le premier venu! Je ne suis pas de ces péronel- les qui aspirent tellement au mariage qu\u2019elles se précipitent dans les bras du premier qui les demande, quittes à s\u2019en mordre fortement les doigts plus tard.Saint Paul a dit: \u201cFemmes, soyez soumises à vos maris.\u201d Je veux bien suivre son conseil, mais encore me faut-il un mari à mon goût.Aussi, j'attends paisiblement que mon cœur parle; si l\u2019on ne me demande plus, je resterai fille, et cela pourrait bien arriver car je ne suis pas riche, quoi que se figure le monde ;.puis, mon caractère laisse souvent à désirer, car je le sais bien et je ne me fais pas illusion ; je ne suis pas tous les jours sage, ni sérieuse ; mais dans mes bons moments je deviens réellement très gentille.Avant de vous dire adieu, chère tante et cher oncle, il faut que je vous dépeigne un des nouveaux amis de Mme de Fines.Nouveau n\u2019est plus guère l\u2019adjectif qui lui convient, car il est devenu très assidu chez nous.Il se nomme le comte Roger d\u2019Aleriel; il est mort au retour d\u2019une expédition au Tonkin et est ressuscité en touchant le sol de la France.Vous ne me com- LA MERE prenez peut-être pas très bien?Cela veut dire qu\u2019il a passé pour défunt et a reparu un jour plus brillant que jamais et tout à fait guéri.Il est vraiment beau et distingué, un peu même la coqueluche des dames, ce qui se comprend : un revenant si aimable! Il y a surtout une certaine Mme Cartel et sa fille Eugénie qui en paraissent fort engouées ; mais le marquis d\u2019Aleriel ne les regarde même pas, ce qui les désespère ! À vrai dire, la mère est une oie et la fille une dinde.\u201cMais il est bien temps que je vous em- .brasse au lieu de me laisser aller à la moquerie, défaut que j\u2019exècre chez tout le monde en général et chez les jeunes filles en particulier, car il dénote toujours une nature mesquine et peu élevée.Aussi adieu, adieu et adieu, ou plutôt au revoir, car je ne passerai pas un nouveau mois sans courir vous embrasser à Kerlanié, ou sans vous voir arriver à Paris.Je suis contente et prie Dieu que vous m\u2019imitiez en cela.\u201c Votre YVoNNETTE.\u201d P.S.\u2014N\u2019oubliez pas un mot de ma part à la Mère Noire et une caresse à Troubadour qui doit gémir dans son écurie de ne plus me voir.J\u2019ai donc oublié de vous dire que le marquis d\u2019Aleriel a une belle voix grave et douce que je me figure toujours avoir entendue autrefois, je ne sais où, ce qui ne peut être puisque je ne le connais que de cette année.VI UNE JEUNE FILLE QUI N\u2019EST PAS A PLAINDRE Elle arriva comme un coup de vent, après avoir traversé l\u2019antichambre, à la barbe des domestiques qui, ahuris, regardèrent filer Mlle de Kerlanié.\u2014Entrez! fit la duchesse, de son accent triste, un peu plus vif, car elle reconnaisait la manière de frapper de sa jeune amie.Un gentil ouragan surgit, referma la porte et vint, tout haletant, s\u2019agenouiller sur un coussin aux pieds de Mme d\u2019Oriano.\u2014Il y a du nouveau, enfant?et il y a longtemps qu\u2019on ne vous a vue, dit celle-ci.\u2014Oh! madame, que je suis heureuse ! \u2014Heureuse de quoi, fillette?\u2014Il m\u2019a demandé en mariage.\u2014Qui cela, il?fit la duchesse en souriant.\u2014M.de Guénédan.HAO tirer dit NOIRE 37 \u2014M.de Guénédan?\u2014Au fait, vous ne pouvez le connaître, vous vivez si retirée.\u2014Vous ne m\u2019en aviez jamais parlé jusqu\u2019à présent, mignonne.\u2014Si, une fois, madame., 3 \u2014 Ft qu\u2019avez-vous répondu ?.\u2014Jai dit oui, sans hésiter.\u2014Vous êtes donc bien sûr de lui?\u2014Oui, répondit la jeune fille avec netteté.Puis, elle s\u2019installa commodément pour entreprendre le panégyrique de Lionel de Gué- nédan.\u2014 Il est Breton comme moi, reprit-elle.On ne peut pas dire qu\u2019il soit très beau, beau par exemple comme le marquis d\u2019Aleriel; mais dans notre siècle, la beauté physique chez un homme n\u2019est que secondaire, et on a bien raison.Par exemple, Lionel est d\u2019une dis- tinetion parfaite, d\u2019une noblesse indiscutable.Enfin, il m\u2019aime beaucoup et il est à croire qu\u2019Yvonne de Kerlanié ne le rendra pas malheureux.\u2014Je le crois aussi, fit la duchesse avec un sourire.Mais tenez, Yvonne, pour vous dire toute ma pensée, j'aurais cru que le marquis d\u2019Aleriel vous faisait la cour et que cela ne vous était pas désagréable.Vous m\u2019en aviez parlé une fois, et un écho du monde, arrivant jusqu\u2019à ma solitude, m\u2019apprenaiît que mes prévisions étaient partagées.\u2014Le marquis d\u2019Aleriel ne fait la cour à personne, murmura Yvonne en secouant sa tête blonde tout à coup songeuse ; à personne vraiment, et je ne sais pourquoi, car en définitive, on lui fait beaucoup d\u2019avances.Eh bien! moi, continua-t-elle après .une pause, je n\u2019aimerais pas épouser Roger d\u2019A- leriel ; il me fait peur.Décidément, avec l\u2019autre, je serai heureuse.\u2014Qui peut dire qu\u2019une vie est heureuse avant d\u2019avoir vu son dernier jour?soupira la duchesse.Yvonne sourit avec l\u2019adorable confiance de son âge.\u2014Oh! fit-elle, à nous deux, nous saurons les petites peines qui viendront se mettre à la traverse de notre félicité.\u2014Vous habiterez Kerlanié?\u2014Au moins une bonne partie de l\u2019été: Lionel aime la campagne et la mer.\u2014Que Dieu vous garde tous les deux, dit- elle, car vous méritez du bonheur. RETIRE 38 LA REVUE POPULAIRE Puis elle se leva ; un valet de chambre lui annonçait la visite des Petites Sœurs des pauvres.\u2014Mignonne, dit-elle à Mile de Kerlanié, vous plaît-il de m\u2019attendre ici un instant ?J\u2019ai une ancienne garde-robe à faire voir aux bonnes sœurs auxquelles elle peut profiter ; j'en ai pour un petit quart d\u2019heure.VII OU L\u2019ON VOIT QUE LE DEFAUT DE CURIOSITE EST SOUVENT PUNI Yvonne n\u2019était pas une fille romanesque.Lorsqu'elle se fut répété que son fiancé avait beaucoup de qualités, elle bailla de toute la force de sa bouche rose, et se dit que quinze minutes sont encore longues à passer dans la solitude.Elle se mit alors à faire des yeux l'inventaire du salon.Soudain, son regard tomba sur le portrait voilé de crêpe qui faisait pendant à celui du mari de la duchesse.\u2014Tiens! pensa-t-elle, si je m\u2019assurais s\u2019il ressemble à sa mère?Je voudrais le considérer, ce cher fils mort ou perdu, dont on cache l\u2019image, comme s\u2019il n\u2019était plus digne\u2019 des regards maternels.Ce disant, la curieuse grimpa lestement sur le tabouret du piano, enleva ses gants qu'elle retint entre ses dents, et décrocha le voile qui recouvrait le portrait.Alors elle poussa un cri de stupeur et demeura chancelante sur son piédestal improvisé.\u2014 Roger, Roger d\u2019Aleriel! murmure-t-elle d\u2019une voix sourde.Et de fait, la peinture, finement touchée par un artiste de talent, représentait à la fois le fils de la duchesse d\u2019Oriano et le marquis d\u2019Aleriel.Yvonne de Kerlanié devait creuser longtemps ce mystère.Pour le moment, elle replaça le crêpe sur l\u2019image dont la vue l\u2019avait stupéfiée, et elle redescendit du tabouret.Lorsque la duchesse d\u2019Oriano rentra au salon, elle fut étonnée de trouver Yvonne comme sortant d\u2019un songe.\u2014L/enfant aura dormi un peu pendant ma courte absence, pensa-t-elle, elle est mal réveillée encore.Non, l\u2019enfant n\u2019avait pas dormi; elle ressassait seulement dans sa tête blonde une énigme qui la tourmentait.Elle ne prolongea guère plus sa visite et, toujours distraite, elle embrassa la vieille dame et quitta l\u2019hôtel d\u2019Oriano, emportant avec elle le rayon de soleil dont elle venait de l\u2019égayer, et un secret qu\u2019elle ne voulait confier à personne.Non vraiment, à personne, pas même à son fiancé, cet heureux Lionel de Guénédan qui croyait, pourtant, posséder toutes ses pensées.Ce même soir, justement, la duchesse d\u2019O- riano, revenue à sa noire solitude, retira, pour la première fois depuis bien longtemps, le crêpe qui voilait le portrait de l'enfant perdu.Elle le considéra profondément, les yeux secs, mais remplis d\u2019une expression de douleur poignante.\u2014Mon Pedro! mon fils! Où est-il à présent, où est-il?Entre onze heures et minuit, Mlle de Ker- lanié, après une bonne soirée passée aux côtés de son futur de jour en jour plus empressé, se glissa frissonnante entre ses draps de batiste fine, avec la ferme résolution de s\u2019endormir tout de suite en récitant son chapelet.Mais allez donc clore les paupières d\u2019une jeune fille qui a vu, quelques heures auparavant, une chose surprenante, mystérieuse, incompréhensible!.A minuit et demi, Mlle de Kerlanié était plus éveillée que cinq petits chats; devant ses yeux grands ouverts, passaient tour à tour la vision d\u2019un bel étranger au visage grave et pâle, et celle d\u2019un tout jeune homme à la figure douce et fière; images se ressemblant à tel point qu\u2019Yvonne se dit en manière de conclusion : \u2014La duchesse aura eu deux enfants ; celui du portrait, qui est mort, et un autre, l'aîné, qu\u2019elle aura renié parce que.\u2014Oui, au fait, pourquoi ?\u2014A moins que les deux ne soient qu\u2019un seul et même personnage.Mais alors.ce Roger d\u2019Aleriel?.je n'y -comprends rien.Au fait, je suis bien bonne de m\u2019inquiéter de cela! Laissons en paix les Oriano et tous les Aleriel du monde qui m\u2019importent peu.murmura-t-elle.Mais elle eut beau dire, le lendemain matin en rouvrant, au soleil, ses yeux espiègles, sa première pensée fut pour le bon Dieu, sa seconde pour Lionel de Guénédan, sa troisième pour la belle peinture décorant un panneau du salon de la duchesse.Mme de Fines remarqua, ce jour-là, que, contre son ordinaire, la jeune fille demeurait parfois silencieuse et comme absorbée; Lionel de Guéné- dan fit la même observation.Ma foi! .jou poli LA MERE \u2014Elle est un peu fatiguée par la vie très mouvementée qu\u2019on mène forcément avant le mariage, pensérent-ils, heureusement que c\u2019est bientôt fini; les parents de Kerlanié vont arriver et la cérémonie aura lieu sans tarder.VIII ENTRE BRAVES GENS Sans-Chic, Verre-de-punch et Marron-glacé jouaient aux cartes, dans la grande salle de la taverne: Auæ braves gens.À terre, étendu tout de son long, le gavroche Mistigris somnolait béatement la bouche entr\u2019ouverte.Le petit homme roux que nous connaissons déjà, tant par ses hauts faits que par son double nom de Cambrin et de Délices, entra en ce moment.A l\u2019arrivée du nouveau venu et à l\u2019exclamation des habitués de la taverne, d\u2019autres buveurs relevèrent la tête, et l\u2019un d'eux murmura d\u2019une voix étranglée à l\u2019oreille de son voisin : \u2014Caramba! on dirait le Parisien!.Tu sais, la Baleine?celui que nous appelons : Délices.Celui qui fut notre maître jusque.La Baleine répondit à la véhémente apostrophe par un juron plus énergique encore; et, frappant la table d\u2019un coup de poing qui eût écrasé un bœuf : \u2014FHijo del demonio! tu as dit vrai, c\u2019est bien lui; et habillé comme un monsieur, s\u2019il vous plaît; il doit avoir de la galette.Or, comme nous sommes à sec depuis que l\u2019idée nous est poussée de venir voir ce satané Paris, c'est le cas de nous aboucher à lui.Viens, ca, le Requin; viens aussi, toi.la Vache enragée! Et, joignant l\u2019action à la parole, il secoua Tudement nos anciennes connaissances, le Requin et la Vache enragée, que nous retrouvons plongés dans une demi-ivresse, l\u2019un sur la table, l\u2019autre dessous; ce dernier à peine en état de comprendre.Il se frotta les yeux et obéit; l\u2019habitude du péril et de la crainte de la police lui rendit promptement son sang-froid.D\u2019un coup d\u2019œil les trois amis envisagèrent leurs voisins de table, et s'assurèrent qu\u2019ils ne semblaient pas de meilleurs compagnie qu\u2019eux.Le Requin s'avança, tout frétillant, le sourire aux lèvres et tordant sa rude moustache.: NOIRE 39 \u2014Ah! ça, c\u2019est toi, Cambrin dit les Délices du genre humain?Comment va, ma vieille, depuis le temps qu\u2019on s\u2019est vus?A l\u2019aspect des anciens bandits de la sierra, surgis soudain à ses côtés, quand il les croyait à cent lieues de là, celui-ci pâlit.\u2014Hein ! que ca lui cause de plaisir de retrouver des frères! Délices eût voulu les jeter par la fenêtre.Néanmoins, il comprit qu\u2019il fallait faire bonne contenance, et, se redressant par un effort énergique, il feignit la plus vive joie.\u2014Tiens! tiens! tiens! la Baleine! et le Requin ! et la Vache enragée donc! Comment êtes-vous ici, et depuis quand?\u2014Ma foi! depuis quelques mois; il nous a pris l\u2019envie de connaître Paris; mais nous commencions à nous en mordre les doigts, car les affaires ne vont pas, mais nous te retrouvons, Délices, et tu vas nous pistonner.Parions que tu apportais à ces messieurs (ici le Requin salua courtoisement les convives de la table No 1) une excellente affaire à laquelle nous pourrons participer.T\u2019es cossu, ma parole! t\u2019as quasiment l'air d\u2019un bourgeois qui va se marier.\u2014Mes amis, vous vous trompez, je ne suis pas si heureux que cela.le commerce ne va pas non plus de mon côté.je.\u2014Ah! tu sais, y ne faut pas nous la faire à nous, répliqua la Baleine avec un rire bon enfant.Aboule-nous tout de suite quèques cents francs pour que nous nous astiquions un peu ; et puis, donne-nous de l\u2019ouvrage.Eh! là-bas, les camarades, nous nous invitons à la danse, et vous n\u2019y perdrez pas car nous avons plus d\u2019un bon tour dans la manche; Délices doublera les appointements, voilà tout.Les bandits parisiens regardèrent avec quelque respect la solide encolure de ces hardis Espagnols prompts à la lutte et froids devant le danger ; ils calculérent que l\u2019union faisait la force, mieux valait ne pas repousser la coopération de ces gaillards.\u2014Nous trouverons bien moyen de nous faire la part du lion, se dirent-ils à l\u2019oreille.Et le pacte fut scellé et arrosé de nombreuses bouteilles.Cependant Cambrin réclama le silence et demanda quels étaient les renseignements obtenus sur le personnage désigné quelques jours auparavant.| \u2014Ma foi! dit Marron-glacé, je ne sais 40 LA REVUE POPULAIRE qu\u2019une chose, c'est que le particulier est riche comme Crésus.Il demeure rue de l\u2019Université; un chic hôtel ousqu\u2019il y a beaucoup de domestiques faciles à débaucher, vu que le maître n\u2019est pas regardant.\u2014 Comment sais-tu cela, Marron-glacé ?\u2014Dame! j'ai fait jaser la cuisinière, une solide luronne.\u2014Et depuis combien de temps le marquis, auquel je m'intéresse, habite-t-il cet hôtel, et où était-il auparavant?\u2014Pour ca, je peux le dire aussi: le marquis n\u2019habite son hôtel de la rue de l'Université que depuis un an tout au plus.\u2014Et avant?\u2014Ah! 13 s\u2019arrête histoire.\u2014Ben! que ca nous fait, le reste?cria Sans-Chic.L\u2019important est de savoir que le particulier est riche.\u2014Riche à millions, je vous dis, et pas avare; il a de grosses sommes, mal serrées dans un secrétaire qu\u2019un petit enfant ouvrirait en forçant un peu.\u2014Va toujours ; des millions, as-tu dit, Mar- ron-glacé?C\u2019est notre affaire! Et la tâche est facile! Combieh de domestiques en tout?\u2014 Outre la commère, y a un cocher et un valet de chambre toujours prêts à jouer, et plus souvent au cabaret qu\u2019à leur poste.Il y avait un maître d\u2019hôtel, jadis, mais il est parti.\u2014Donce, conclut l\u2019orateur électrisé par son succès, je soumets mon plan à monsieur Délices: le marquis passe la plupart de ses soirées dans le monde.Un jour que le temps sera propice, on éloigne de l\u2019hôtel la cuisinière sous un prétexte quelconque, puis, deux d\u2019entre nous grisent le cocher et le valet de chambre; moi je me charge d\u2019endormir le concierge; nous pénétrons dans la maison et faisons rafle de tout.Un hurrah fut crié, mieux hurlé.Seul, Délices du genre humain n\u2019applaudissait pas aux succès du bandit.Ses hommes parlaient de piller l\u2019hôtel Aleriel; ce n\u2019était pas ce qu\u2019il voulait, Il avait besoin de renseignements précis sur les antécédents du marquis, et voilà qu\u2019on ne parlait que de ses richesses et de sa négligence à les défendre.Et maintenant que les six drôles formaient leur plan et comptaient sur une riche prise, il n\u2019y avait plus moyen de les détourner de ce projet.Il le tenta cependant : \u2014Mes amis voulut-il dire, le sac de l'hôtel Aleriel est dangereux, le quartier n\u2019est pas si propice que vous le croyez aux expéditions de ce genre.Laissons en repos les richesses de ce monsieur avec lequel j'ai une autre affaire à régler.\u2014 Mon garçon, si tu as peur, nous n\u2019avons pas peur, grommela Verre-de-punch.\u2014Alors pourquoi donc que tu nous rassembles ici, farceur?demanda le Requin.\u2014 Mais, je vous ai payés pour me servir?\u2014La bonne tête, dit Marron-glacé! Nous t\u2019avons rapporté plus de renseignements que tu n\u2019en devais avoir.Fais-en ce que bon te semble de ces renseignements, et laisse-nous tenter la fortune.Agacé, M.Délices s\u2019éloigna, prétextant une affaire importante ; il laissa donc les voyous français et les brigands espagnols fraterniser ensemble, et il alla seul recueillir quelques détails plus précis sur Aleriel.IX MISTIGRIS FREQUENTE LE BEAU MONDE Lorsque M.Délices eut disparu, le jeune Mistigris sortit de son assoupissement prolongé, se frotta les yeux et bâilla.\u2014Té! l\u2019gamin qui se réveille! s\u2019écria Sans- Chic; viens boire un coup.\u2014Y mériterait qu\u2019on le laisse à sec.grommela Verre-de-Punch.( La moutarde monte au nez de Mistigris que personne ne soutenait; il adressa un discours bien senti aux habitants de la taverne, et quitta la salle, jurant de n\u2019y plus remettre les pieds.Il tint parole; seulement, il n\u2019avait rien perdu des complots formés tout à l\u2019heure par les brigands, car Mistigris ne dormait jamais que d\u2019un œil, et il repassa leurs moindres phrases dans sa mémoire.\u2014M.d\u2019Aleriel est un bon, se dit-il, les camarades lui en veulent, je ne sais pas pourquoi, sans doute parce qu\u2019il est riche, et m°sieu Délices pour une autre raison moins bonne encore, c\u2019est certain.Eh bien! foi de Mistigris! je travaillerai contre eux, et le marquis n\u2019aura rien à craindre tant que je serai debout.Le brave petit homme vécut un peu à l\u2019aventure les jours qui suivirent; il ne continua de fréquenter que le Requin.Par lui, Mistigris apprit tout ce qui se tramait contre RUN ue i LA MERE son bienfaiteur; il sut ainsi que le sac de l\u2019hôtel était remis à trois semaines plus tard.Pendant ce temps, Yvonne de Kerlanié devenait Mme de Guénédan pour son plus grand bonheur et pour celui de son époux.Le vieux ménage breton vint s\u2019établir pendant une dizaine de jours chez la baronne de Fines; la Mère Noire ne fut pas laissée à Kerlanié, elle eût été trop triste de ne pas voir marier sa chère demoiselle Yvonne.Quand nous disons: voir, nous ne nous trompons qu\u2019à demi; la cécité de la Mère Noire, due à une simple paralysie momentanée, commençait à se dissiper graduellement.Un jour, sans y prêter attention, Yvonne, qui étalait sur un lit sa robe de mariée, pro- nonca le nom de la duchesse d\u2019Oriano.La Mère Noire qui l\u2019aidait à ses préparatifs, poussa un cri de stupeur et laissa tomber les souliers de satin blanc qu\u2019elle allait enfermer dans leur boîte.\u2014Qu\u2019y a-t-il?fit Mlle de Kerlanié en se retournant.Apercevant le visage décomposé de l\u2019Espagnole: \u2014Qu\u2019avez-vous?êtes-vous malade, pauvre femme?\u2014Non, non, pas malade, bégaya la Mère Noire; mais vous avez dit.la duchesse d'Oriano.: \u2014Oui.Eh bien! , \u2014C\u2019est.c\u2019est ma maîtresse.Et la vieille Espagnole, les jambes trem- bläntes par l\u2019émotion, se laissa choir sur un fauteuil.\u2014La maîtresse de la Mère Noire était la mère de Murino, le bandit des Sierras, pensa Yvonne.Or Murino était donc.est donc un Oriano.Cette réflexion la rendit songeuse; mais, revenant soudain a la vieille femme: \u2014Seriez-vous contente de la revoir?\u2014Oh! fit l'Espagnole en joignant les mains, bien sûr que je serais heureuse ! Je la croyais morte et je ne la cherchais plus.Mais je voudrais la revoir dès aujourd\u2019hui.Elle ajouta plus bas et timidement : \u2014 Peut-être a-t-elle de ses nouvelles.Mlle de Kerlanié comprit son désir.\u2014Je vous y ferai conduire aujourd\u2019hui même, dit-elle, et.-après mon mariage, \u2018vous pourrez aller vivre auprès d\u2019elle.L\u2019entrevue eut lieu entre l\u2019ancienne maî- NOIRE 41 tresse et la servante, et nul ne sut ce qui se dit là; mais, au retour, la Mère Noire parut plus sombre encore et les joyeux préparatifs de la fête prochaine ne parvinrent pas à la dérider.Puis, toute à son bonheur, Yvonne partit quelques heures après avec Lionel de Guénédan pour le voyage de noces en Italie, oubliant qu\u2019elle avait offert à la Mère Noire d\u2019aller vivre à l\u2019hôtel d\u2019Oriano.Mais la Mère Noire se garda de*le lui rappeler ; elle ne désirait plus revoir la duchesse et lui gardait rancune, nous ne savons pourquoi.Trois semaines environ après ces événe- ments, les jeunes époux rentrèrent à Paris où ils retrouvèrent les grands-parents de Kerlanié qui, cédant aux instances de la baronne de Fines, prolongeaient leur séjour à Paris.La Mère Noire était donc toujours à son poste, et, chose singulière, elle ne désirait pas retourner à la campagne; une secrète intuition lui disait qu\u2019elle respirait le même air que son hijo.Dès leur arrivée, les Guénédan eurent beau- .coup à faire: visites, dîners, fêtes même.Yvonne rentrait d\u2019ailleurs à Paris quelques jours plus tôt que ne le comportaient leurs plans de voyage ; ne fallait-il pas assister au bal travesti du marquis d\u2019Aleriel.Yvonne devait se costumer en almée, et nul ne s\u2019en doutait, hors Mme de Fines, les Kerlanié et son mari.Elle se promettait de s\u2019amuser beaucoup et d\u2019intriguer bien des amis; et voilà que le matin même de la fête, tandis que, très affairée, elle conférait avec les couturières et les femmes de chambre, elle recut la missive suivante qu\u2019elle ouvrit et lut non Sans étonnement, missive qui avait coûté bien des sueurs au pauvre Mistigris: \u201c Madame si je sai pas bienécrir cé pas mafote car jé pas fréganté leséchole vu que jé roullé toutmavie lépavé de paris mé la prézante épourvoudire que tout mové gar que jesuie je tâche de détruir le malle que fémon patron msieu délice un bien mové zomme allé madame éjevien vouprévenir quon va cesoir piyé lôtel de msieu dalériel pendans qui do- nera safétte c\u2019et dez expagnols et des com- marades à moi qui ferons le cou.Que msieu daleriel face donc bienatencion à ses safères et Alui;.jé zécéyé delavërtir luimème mé y ne ma pas ressu étant trézocupé ; ossi je vouzécrie parseque jéz aprie que vouzètte sa 42 LA REVUE POPULAIRE plusintime conécence et que vouzétte tre bonne ondie.Moi jefé ça parseque msieu da- leriel y ma rendu cervice danz unocazion que joubliré jamé cé pourquoi que jy redie qui face bienatencion que les cammarrades y zen veule à son bien et à sa vie si y riposte, je suie avec bien durespèque madame votre tré- zobéican cerviteure.\u201c MISTIGRIS.\u201d Mme de Guénédan ne sourit méme pas de cette lettre naive.Elle demeura si longtemps songeuse, que la couturière et la femme de chambre durent lui rappeler que le temps pressait.Elle trouvait qu\u2019une trame bien mystérieuse enveloppait ce pauvre d\u2019Aleriel ; et, malgré elle, dans sa tête à la mémoire très fidèle, elle faisait un rapprochement entre le fils perdu de Mme d\u2019Oriano dont le portrait demeurait voilé au salon de la duchesse, et ce Murino que la Mère Noire avait suivi dans les Sierras.\u2014J\u2019avertirai ce soir même Roger d\u2019Aleriel, ce me sera facile en arrivant de bonne heure pour le bal, et, si je puis l\u2019interroger auparavant sur sa vie passée, je pourrai peut- être tirer de lui quelque éclaircissement.Mais il faut auparavant que je parle de tout cela à mon mari qui doit tout savoir.Ce sera difficile : Lionel est très occupé jusqu\u2019au dîner ; ensuite nous n\u2019aurons guère le temps de causer.Yvonne avait raison en pensant qu\u2019elle n\u2019aurait pas le loisir de parler avec M.de Guénédan avant le départ.Ce fut, en effet, chose impossible; pendant le trajet seulement, elle dit à son mari: \u2014J\u2019aurais voulu vous entretenir d\u2019une chose fort importante que je ne puis vous cacher et que, comme légiste, vous peuvez juger mieux que personne.Nous n\u2019en avons pas le temps à présent ; mais ce soir, pendant la fête, quoi que vous me voyiez faire, ayez confiance en moi.\u2014J\u2019ai une foi entière en vous, Yvonne.Elle le remercia du regard et ils touchèrent à l'hôtel Aleriel.Comme elle allait gravir les marches de l\u2019escalier, un gavroche qui avait ouvert la portière de son coupé, lui glissa rapidement à l\u2019oreille : ~ \u2014Madame, c\u2019est pour minuit que l\u2019affaire est arrangée; y doivent se rendre ici masqués et déguisés, tromper la surveillance des domestiques et entrer dans sa chambre pour piller le secrétaire et le coffre-fort.\u2014Tu es Mistigris?demanda la jeune femme au gamin.\u2014Oui, madame, pour vous servir.\u2014 Viens me trouver demain chez moi, entre onze heures et midi.\u2014On y sera.Bonsoir, madame, et bien du plaisir.Mistigris disparut dans l\u2019ombre et Mme de Guénédan, méconnaissable sous son gracieux costume d\u2019almée, fit son entrée.X PENDANT QU\u2019ON DANSE La fête était merveilleuse ; les journaux de Paris devaient en parler longuement le lendemain.quoique le marquis d\u2019Aleriel n\u2019aimät pas à occuper le public de ses faits et gestes.Heureusement qu\u2019Yvonne de Guénédan avait prévenu son mari, autrement celui-ci eût été fort intrigué de voir la sémillante almée accaparer sans façon le bras du beau signor vénitien et l'emmener loin de la cohue joyeuse, dans un délicieux coin de la serre où personne ne pouvait les importuner.Là, elle s\u2019assit et fit place à côté d\u2019elle à son cavalier.; \u2014 Quel honneur pour moi, charmante almée, commença Roger d\u2019Aleriel.Un léger coup d\u2019éventail appliqué sur son bras l\u2019interrompit aussitôt.\u2014Ne vous trompez pas, répondit Mme de Guénédan sans se donner la peine de déguiser sa voix; nous ne sommes pas ici pour débiter des fadeurs.J\u2019ai à voùs parler sérieusement.Roger d\u2019Aleriel tressaillit; si quelqu'un pouvait connaitre son secret et deviner sa double personnalité, c\u2019était certainement Yvonne de Kerlanié, I'ex-captive de Murino le bandit.\u2014Qu\u2019avez-vous à me dire, madame?\u2014 Marquis, on en veut à votre bourse et peut-être à votre vie.\u2014Bah tous les riches y sont exposés.\u2014 Mais, ce soir même, vous ne savez pas que cinq à six voleurs doivent s\u2019introduire- chez vous vers minuit et dévaliser votre secrétaire.\u2014La tâche leur est facile ; j'ai des valeurs défendues par une simple serrure. LA MERE NOIRE \u2014Il faut, reprit Yvonne très sérieuse, qu\u2019avant minuit vous vous postiez aux abords de vos appartements avec des armes et avec vos gens, afin de surprendre les malfaiteurs.Mon mari pourra vous prêter main-forte ; et puis, vous avez encore le temps dé prévenir la police.\u2014Je suffirai seul à la besogne.\u2014Je n\u2019ai pu vous avertir plus tôt, reprit Mme de Guénédan toute pensive; c\u2019est seulement cette aprés-midi que j'ai été moi-méme informée.Je n\u2019ai pas eu le loisir de délibérer avec mon mari, sans cela il vous eût tout dit à ma place.\u2014Je vous remercie, madame, dit-il, peu de femmes auraient montré en cette occasion le sang-froid et la délicatesse que vous montrez.Mais permettez-moi une question, qui donc vous a si bien renseignée ?\u2014ÜUn pauvre gavroche qui vous doit de la reconnaissance.Tenez, voici la lettre que j'ai reçue il y a quelques heures.Roger lut.\u2014Ah, murmura-t-il, sans quitter la lettre des yeux, il y a trois Espagnols dans le nombre.' Et Yvonne remarqua que ses mains tremblaient.\u2014Quelle heure est-il?demanda-t-elle.\u2014Onze heures et demie.\u2014Alors il est temps de vous poster là- haut; il se peut que ces gens viennent plus tôt qui ne l\u2019ont comploté, dit-elle en se levant.e XI EL MAESTRO Très affairés, les domestiques passaient les glaces ou recevaient les voitures des invités retardataires.Le suisse avait fort à faire à garder l\u2019entrée de la cour; et encore, avait-il laissé passer cinq ou six individus masqués qui s\u2019étaient faufilés à la suite de quelques couples aristocratiques.Roger d\u2019Aleriel put donc monter tranquillement l\u2019escalier de service conduisant au premier étage, pour gagner ses appartements sans être vu.Il savait trouver, selon toute probabilité, une petite troupe d\u2019escrocs dans son cabinet et dans sa chambre, et pourtant il n\u2019avait pas peur quoiqu\u2019il ne fât pas armé.Yvonne ne s\u2019était pas abusé.Mistigris n\u2019avait pas menti; ils étaient Ià cinq hommes 43 masqués et couverts d\u2019un domino noir; le sixième gardait les portes.Deux d\u2019entre eux tenaient des lanternes, trois fouillaient les meubles.L'homme en sentinelle n\u2019eut pas le temps de pousser un cri de surprise à la vue du nouvel arrivé; d'un geste éloquent, Aleriel lui imposa silence; puis, il effleura du doigt un bouton électrique, et aussitôt un jet de lumière éclatante se répandit dans la pièce, faisant pâlir celle des bougies dont s\u2019éclairaient les voleurs.Ce fut au milieu de cette lueur irradiante qu\u2019apparut Aleriel, appuyé fièrement au chambranle de la porte, pâle mais intrépide, les bras croisés, et magnifique dans son costume de seigneur vénitien.Des six poitrines jaillit un cri.\u2014Le marquis! rugirent trois voix.\u2014Le maître! firent les trois autres.Et cette exclamation était plutôt de la joie.Trois masques roulèrent sur le tapis, et la Baleine, le Requin et la Vache enragée se jetèrent aux genoux de Roger.Lui, les reconnut tout de suite.\u2014Pardon! pardon! pardon.râlaient les Espagnols, non dans la crainte d\u2019être punis, mais de repentir d\u2019avoir touché au Maître.Pendant ce temps, les autres se disaient à l\u2019oreille : \u2014 Quels lâcheurs! sont-ils idiots! C'était pourtant bien simple de lui tordre le cou comme à un pigeon, à ce damné marquis.Qu\u2019est-ce qu'il leur prend donc à ces brutes d'Espagnols ?Aleriel se redressa de toute sa hauteur : \u2014 Saviez-vous qui j'étais?demanda-t il.* \u2014Non, sur notre salut! s\u2019écria la Baleine.Nous croyions travailler chez le marquis d\u2019A- leriel ; si nous avions su! Roger leur fit signe de se relever et, montrant la porte à Sans-Chic, à Verre-de-Punch et à Marron-glacé : \u2014Vous, dit-il, sortez, reprenez le chemin par lequel vous êtes venus, et ne vous avisez plus de reparaitre chez moi: Je pourrais vous faire saisir par la police; j'aime mieux vous laisser libres! Allez.Ils ne se firent pas répéter l\u2019ordre et s\u2019enfuirent à toutes jambes.Cependant, Murino regardait avec un calme imperturbable ses anciens sujets qui flottaient entre la joie de retrouver leur chef et la honte d\u2019avoir été pris en flagrant délit de vol chez lui.ANT TRE ARR H LU hl fil 4 i .i AS fs vs \u2018 4 44 | LA REVUE POPULAIRE \u2014Aussi.murmura le Requin du ton d\u2019un enfant qui cherche à s\u2019excuser, pourquoi nous avoir abandonnés, maître?nous vous croyions mort.Délices nous affirmait avoir recu de votre bouche mourante vos derniers adieux ; nous le croyions! \u2014Et Délices a pris ma place?\u2014Oui, le gredin ! le fourbe! Murino réfléchissait.\u20141I1 est certain, reprit-il comme se parlant à lui-même, il est certain que je les ai délaissés bien longtemps.\u2014Mes enfants, dit-il! à voix plus haute, mon temps ne m\u2019appartient pas ce soir.Je vais donc vous dire en deux mots ce que j'ai a vous apprendre: Murino n\u2019existe plus ; vous me comprenez bien, n\u2019est-ce pas?n\u2019existe plus.Vous allez tous les trois quitter Paris et la France, vous irez où vous voudrez, en Amérique, tenter fortune, si bon vous semble; en attendant, voici pour vous aider à vivre, et à vivre en honnêtes gens, si possible.Il leur jeta à chacun quelques liasses de billets de banque pris dans le secrétaire que les bandits n'avaient pas eu le loisir de vider.\u2014Et maintenant, adieu; je ne vous méprise ni ne vous en veux, car vous avez été mes fidèles sujets.Je vous répète seulement : renoncez au vol et devenez honnêtes ; le sommeil et le jour vous en seront plus légers.Une certaine émotion glissa, fugitive, sur ces visages de bronze; les trois Espagnols plièrent le genou et effleurèrent de leur rude moustache le bord du vêtement vénitien.Puis, ils sortirent, murmurant : \u2014J1 est toujours le même: noble et généreux.Sur le seuil de la porte, la Vache enragée se retourna : \u2014Maître, dit-il rapidement: Cambrin est ici, à Paris; Cambrin, dit les Délices?Eh bien ! gardez-vous de lui; nous ne valons pas grand\u2019chose, nous autres, mais il vaut encore moins, lui! Aleriel écouta le bruit de leurs pas décroître dans l\u2019escalier, puis il s\u2019en alla à \u2018son tour, très songeur.Quand il reparut dans les salons, il chercha des yeux l\u2019almée, lui fit un signe imperceptible; il se dirigea vers elle, l\u2019invita à valser et, se courbant très bas: \u2014Ils sont venus, madame, et je les ai expédiés en peu de temps, comme vous voyez.\u2014Si vite, et tout seul?Ils se turent un instant; les troupes trop nombreux s\u2019enchevétraient un peu les uns dans les autres; on riait, on s\u2019excusait et l\u2019on dansaît toujours.Puis: \u2014Je voudrais vous poser une question, madame, une question qui exige la franchise la plus entiêre.\u2014Dites, monsieur ?\u2014Ce costume vénitien et.et toute ma personne enfin, ne vous rappellent-ils rien?\u2014Si, dit-elle enfin, e reconocido et senor Murino.\u2019 Elle s\u2019arréte, voyant le visage soudain décomposé de son cavalier.\u2014Pardon, reprit-elle, mais ce secret est entre nous seuls et mon mari auquel je ne cache rien; je puis vous assurer de sa discrétion absolue.\u2014Je n\u2019en doute pas, répondit-il.Maintenant, laissez-moi vous affirmer une chose : c'est que le bandit Murino est mort, tout a fait mort; il ne reste plus que le marquis Roger d\u2019Aleriel et celui-ci est plus digne d'estime.\u2014J\u2019ai à Paris, dit Yvonne, une vieille amie que je vénère et que je plains, car elle est bien malheureuse; elle est veuve et elle a perdu, il y a plusieurs années, un fils unique et adoré ; cette vieille amie se nomme: I« duchesse d'Oriano.| Aleriel imprima à sa danseuse une telle secousse que celle-ci en demeura meurtrie.\u2014 Marquis, lui dit-elle avec compassion, allez vous asseoir un instant.\u2014Non, madame, j'ai mes devoirs de maître de maison ; il faut que je soutienne mon rôle jusqu\u2019au bout.Dites-moi seulement, par pitié, où habite.ma mère.\u2014Elle habite en son hôtel, rue de Varenne, numéro 47, répondit Yvonne.\u2014 Merci.Et il ajouta, comme se parlant à lui-même: \u2014Si près l\u2019un de l\u2019autre et si loin tout ensemble ! Comme il reconduisait la jeune femme à sa place, il lui glissa encore à l\u2019oreille : \u2014Et.la Mère Noire, ma vieille nourrice, est-elle chez Mme d\u2019Oriano?\u2014La Mère Noire est chez moi.Je l\u2019ai recueillie il y a environ un an et demi à Ker- 0e 4 4 mm ee rn TS pe \u2014 \u2014 + ee \u2014. es LA MERE lanié, avant de, venir à Paris pour me marier.T1 dit seulement en saluant : \u2014Demain soir, je me présenterai chez ma mème pour tenter une dernière fois d\u2019obtenir son pardon; ensuite, si vous le permettez, Roger d\u2019Aleriel vous fera une visite; il vous doit bien des détails que vous ignorez encore.Elle eut un gracieux mouvement de tête et s\u2019éventa avec sérénité tandis que le marquis allait inviter une nouvelle danseuse.XII MERE IMPLACABLE La foule vidait lentement l\u2019hôtel d\u2019Aleriel.Bientôt le bruit des dernières voitures se perdit dans le lointain.Assis, le front dans ses mains pour ne pas voir cette tristesse qui l\u2019entourait, Roger d\u2019A- leriel réflchissait.Au milieu de la grande mélancolie qui noyait son âme, surnageait une double espérance : il conserverait sans doute l\u2019amitié des Guénédan, ces cœurs larges et bons; puis, su mère lui ouvrirait peut-être ses bras.\u2014J\u2019irai la trouver demain, dit-il.Il gagna alors un cabinet retiré où il s'étendit sur un divan, et murmura avec lassitude : \u2014Paris m\u2019ennuie, cette maison me déplaît ; cette fête sera mon adieu à la vie mondaine.Mle n\u2019aura pas duré longtemps, ma vie mondaine, et elle ne m\u2019aura pas consolé.Je dansais sur un volcan; des amis (à part les Guénédan) je n\u2019en avais que parce que ma bourse leur était ouverte; mes serviteurs espionnaient ma solitude; des voleurs en voulaient à mon or; mes anciens sujets de la Sierra m\u2019ont reconnu ; le nom que je porte à présent, je ne puis l\u2019offrir à aucune femme sous peine de la tromper ; ainsi, les joies si douces du foyer auxquelles j\u2019aspire de toute mon âme, me demeurent fermées.Ah! je suis bien malheureux ! et c\u2019est payer trop cher un mouvement de rébellion contre la société et sa justice inique.Pendant ce temps, sous le toit paisible des Guénédan on ne dormait pas encore.Yvonne racontait à son mari l\u2019histoire surprenante de Pedro d\u2019Oriano, dit Murino le bandit, devenu, elle ne savait par quelle nouvelle péri- NOIRE 45 pétie, marquis d\u2019Aleriel.Lionel de Guénédan secoua lentement la tête.\u2014De tout cela il résulte, dit-il, que nous avons dansé chez un ancien chef de brigand cette nuit même; et nous le recevons chez nous intimement.Yvonne se retqurna tout d'une pièce.\u2014Eh! oui, et c\u2019est juste; nous réparons l'injustice du sort envers ce pauvre jeune homme, \u2014Je vois que ma petite femme est toujours un don Quichotte en jupons, prête à défendre contre le monde le premier opprimé venu.\u2014Pedro d'Oriano est un vrai gentilhomme, s'écria-t-elle avec chaleur; vous-même, Lionel, avouez que vous vous intéressez à lui?\u2014(Comme légiste, peut-être; son histoire me captive; mais il n'en est pas moins un.\u2014Tais-toi; il en souffre tout le premier ; mais, ne jugeons pas trop avant de connaître sa vie entière; il nous donnera un de ces jour les détails que nous ignorons.Pauvre Pedro! comment sa mère va-t-elle le recevoir?Elle soupira.puis reprit : \u2014FEt la Mère Noire! il faut que je la prévienne; elle est dans le cas de mourir de joie en apprenant que son hijo est à Paris.Ce ne fut que le lendemain soir que Roger d\u2019Aleriel alla sonner à l\u2019hôtel Oriano, le cœur battant.le pouls affolé, la sueur aux tempes.\u2014Mme la duchesse ne recoit pas.lui répondit le domestique.\u2014Remettez-lui cette carte et elle me recevra.dit le marquis d\u2019un ton si péremptoire que le valet s'exécuta.\u2019 La duchesse se disposait à faire ses prières, car elle se couchait de bonne heure, lorsqu\u2019on lui annonça une visite; elle ouvrit la bouche pour répondre qu\u2019elle ne recevait pas, lorsqu\u2019elle se ravisa en regardant l'écriture qui s\u2019y trouvait au-dessous du nom d\u2019Aleriel.\u2014Un ami de ma chère petite Yvonne, mur- mura-t-elle; si tard, qu\u2019est-ce que cela veut dire?La mignonne m\u2019enverrait-elle un messager pour m\u2019apprendre quelque nouvelle fà- cheuse?Et elle donna ordre qu'on introduisit la visiteur dans son boudoir.Un pas se fit entendre, un homme parut, courbant très bas sa haute taille.Il était beau, d\u2019une beauté magnifique et noble, mais il portait sur son RI 46 LA REVUE POPULAIRE front la marque d\u2019une grande émotion.Sans qu\u2019elle sût pourquoi, le cœur de Mme d\u2019O- riano se mit à battre à coups précipités ; que lui rappelait donc ce visage sérieux et pâle?\u2014Ma m.madame, dit le visiteur, ne me reconnaissez-vous pas?; Il parlait en espagnol ; auson de cette voix jadis si chère, la duchesse releva la tête et une teinte cendrée se répandit sur sa figure flétrie.Elle se prit à trembler, et sa main vacillante haussa l\u2019abat-jour de la lampe.Sous cette lueur plus claire apparurent les traits bouleversés de Pedro d\u2019Oriano.\u2014Mon fils.mon Pedro!.balbutia la duchesse en se levant toute droite.Mais ses faibles jambes chancelaient et elle dut retomber sur son fauteuil.Son premier cri avait été: \u201c Mon fils!\u201d mais elle n\u2019ouvrit pas les bras.Le jeune homme, cependant, avait mis un genou en terre, et, la tête inclinée toujours, il suppliait.\u2014Ma mère, vous consentez donc à me recevoir enfin, enfin ! Mais la duchesse, par un effort violent, domina son émotion; ses sourcils, demeurés noirs sous les cheveux blancs, se plissèrent ; sa lèvre redevint hautaine et dure; elle répondit, quoique tout son cœur s\u2019élancât vers ce fils tant adoré autrefois : , \u2014Non, monsieur, je ne vous connais pas.Quand un Oriano a failli, chez nous, il est rejeté de la famille comme un membre gangrené est retranché d\u2019un corps sain.Pedro s\u2019attendait peut-être un peu à cet accueil subi déjà une fois ou deux.Toujours agenouillé, il répliqua, mais avec plus d\u2019amertume.\u2014Vous me repousserez donc toujours ?Vous ne songez donc pas à toutes les tortures que j'ai endurées, à toutes les injustices qui m\u2019ont aigri, au délaissement dont j'ai été l'objet.même de votre part?\u2014J\u2019aurais ouvert mes bras tout grands, et consolé sur mon cœur le fils accusé faussement; j'aurais souffert avec lui, je serais morte avec lui dans sa prison, si ce fils eût attendu patiemment que Dieu manifestat son innocence ; mais je renie celui qui, jetant au vent tout honneur, toute fierté, a fui comme un malfaiteur qu\u2019il n\u2019était pas, pour le devenir réellement, pour se faire bandit, pour terrifier les villes et les campagnes, donnant ainsi raison a ses accusateurs.Ne me parlez plus de ce fils, car il est mort du jour où il a déserté, où il est devenu Murino, chef de brigands, \u2014Ah! fit Pedro qui se releva cette fois, vous êtes une mère impitoyable; vous ne voulez pas comprendre que les lenteurs du procès m\u2019énervaient, que la prison me rendaient fou, que, n\u2019ayant pas de preuves à fournir, je désespérais de voir mon innocence reconnue: que la fatalité était contre moi- même et que, prenant en haine les hommes et leur justice trompeuse, je me suis levé contre eux en vengeur.\u2014La vengeance n'appartient qu\u2019à Dieu.\u2014Ah! vous êtes moins clémente que Lui.Dieu sait, au moins, que je suis un homme et non un ange; que j'avais vingt ans et le sang bouillant quand cette maudite histoire est arrivée.Peut-être si j'avais eu dix ans de plus, aurais-je envisagé avec plus de calme l\u2019atroce accusation dont j'étais l\u2019objet ; peut- être me serais-je laissé condamner, même avec résignation, quoique innocent.Mais j\u2019étais si jeune et si ardent! Pour être libre, j'ai bravé cent fois la mort, supporté mille souffrances; oh! vous ne pouvez vous imaginer ce que j'ai enduré pendant des mois ! Certes, Murino était un bandit, comme vous dites, mais, je le répète, il était plus encore justicier; mes mains sont pures de sang et je n\u2019ai jamais touché aux biens d\u2019un honnête homme.Ah! je vois trop que vous ne me comprenez pas; vous avez honte de ce nom de Murino que j'ai troqué contre celui de mes pères.Eh bien! moi je n\u2019en rougis pas! Et vous, vous me repoussez encore aujour- d\u2019hui que je reviens après tant d\u2019années de séparation.La duchesse, touchée enfin, ouvrit ses bras; son fils allait s\u2019y précipiter, lorsqu\u2019une pensée soudaine vint à l\u2019esprit de la vieille dame.\u2014Avant de vous embrasser, dit-elle, je désire savoir pourquoi vous vous êtes affublé de ce titre de marquis d\u2019Aleriel qui ne vous apartient pas.\u2014Pour tout le monde, en effet, du moins le monde parisien, je suis le marquis d\u2019Aleriel.\u2018\u2014Comment avez-vous fait pour cela?Il faut des papiers, des titres.\u2014Je les possède.\u2014Volés alors?s\u2019écria Mme d\u2019Oriano.\u2014Vous voulez ma confession entière?Je q it LA MERE NOIRE 47 vais tout vous avouer; ma mère doit tout savoir, dût-elle m\u2019accabler plus encore de son mépris.Il y a plus de deux ans que j'ai quitté l\u2019Espagne.Mes hommes m\u2019ont cru mort; je pouvais, en tout autre pays, me faire passer pour un gentilhomme; je voyageai, et c\u2019est ainsi qu\u2019au retour d\u2019un trajet de Corse à Marseille je me liai avec le marquis Roger d\u2019Aleriel.Par hasard, nous nous ressemblions au point de tromper ceux qui nous voyaient; il me raconta sa vie qui n\u2019était pas des plus édifiantes, et obtint la permission de stationner à Velescure, dont l\u2019air très doux le tentait.Mais le pauvre garçon s\u2019abusait sur son état et il mourut peu après entre mes bras, dans la maisonnette solitaire où il avait voulu se retirer.Inutile de vous détailler les moyens que je pris pour me substituer au mort; il me fut facile de me faire au front une cicatrice analogue à celle qu\u2019il avait à la tête; de plus, j'avais beaucoup maigri et pâli, à cause des veilles imposées pour soigner mon ami, qui, en mourant, me légua tous ses biens, non pour payer mes soins, mais parce qu\u2019il ne laissait pas un parent derrière lui et préférait voir sa fortune passer en mes mains qu\u2019en celles de l'Etat.Vous voyez donc que cet argent je ne l'ai pas volé, il est bien à moi; j'ai lu le testament qui me le donnait ; je n\u2019ai pris que le titre et le nom, et cela encore sans préméditation aucune.J\u2019avais juré à Roger de faire un bon usage de ses richesses ; lorsque j\u2019eus entre les mains le papier qui me les conférait, je me dis qu\u2019il-me faudrait signer les actes de l\u2019héritage ou de mon nom d\u2019Oriano, ou de celui de Murino.C\u2019est alors et seulement devant le cadavre de mon ami que me vint l\u2019idée de la substition; le domestique idiot et la servante septuagénaire qui vivaient avec nous ne pouvaient s\u2019apercevoir de rien; depuis quelques jours Roger semblait aller beaucoup mieux; une crise le foudroya presque subitement; je paraissais presque aussi malade que lui; dans ce petit pays isolé, je pus opérer le changement.Après cela, je voyageai encore un peu, puis je parus à Paris et je pris possession de l\u2019hôtel d\u2019Aleriel qui, en définitive, m\u2019appartenait.Je vous jure, madame, que du fond de sa tombe, celui dont j'ai pris la place ne peut que me pardonner: j'ai fait tout pour que désormais, on respectât un nom qu\u2019il n'avait su faire respecter ; les pauvres le bénissent à présent, ce marquis d\u2019Aleriel ; je n\u2019ai commis aucune action dont je doive rougir depuis que j'ai endossé pour ainsi dire la personnalité de mon ami défunt.\u2014Ne dites pas cela, interrompit la duchesse ; votre vie actuelle est une hypocrisie vivante puisque vous trompez le monde.\u2014Ne me rappelez pas cela, madame ; j'en souffre jour et nuit.Cette idée est mon châtiment.Bien las de mon existence passée, las de ma fortune, de mon bien-être que je partage cependant avec beaucoup, il me vient parfois à l\u2019esprit un riant tableau de paix et de pureté : je me vois aux côtés d\u2019une femme aimée et aimable, jouant avec un baby rose et blanc dont les innocentes caresses effaceraient de mon âme le souvenir des heures mauvaises.\u2014Avez vous, par hasard, jeté les yeux sur quelque honnête et douce jeune fille?\u2014Une seule jeune fille a attiré mes regards et fait battre mon cœur, mais elle l\u2019ignore.\u2014Et qui est-elle?\u2014Lionel de Guénédan a une sœur.murmura Pedro, une sœur de vingt-deux à vingt- trois ans, un ange de vertu et de bonté.\u2014Ils ne se doutent de rien?\u2014Les Guénédan sont mes seuls amis, je ne leur ai jamais soufflé mot de mon désir.\u2014Quand ils sauront ce que.\u2014Ils savent tout.\u2014Et ils ne vous ont pas méprisé.\u2014Non, du moins jusqu\u2019à présent.\u2014Cela ne m\u2019étonne pas d\u2019Yvonne, murmura Mme d'Oriano comme malgré elle, mais son mari! \u2014Lione] de Guénédan est légiste ; il sait que quand la justice se trompe, cela cause de grands malheurs.\u2014NSavez-vous, reprit la vieille dame toujours sans pitié, que pour ce seul fait de contracter une union sous un nom qui n\u2019est pas le vôtre, vous seriez passible du bagne.et le mariage serait annulé.\u2014Je le sais, aussi n\u2019ai-je jamais manifesté l'intention de me marier.\u2014Tout cela est fort triste, monsieur, dit la duchesse, vous avez, par votre faute, apporté la désolation dans nos deux vies.Je vous en supplie, ne faites pas d\u2019autres victimes.Pedro se pencha bien bas, bien bas, et bai- RCA EI BIRREHEHREY HNIC NIN] BT CMRP IIE YE Re Lh Sr Le 48 LA REVUE POPULAIRE | sa un pli de sa robe.Elle le repoussa, quoique faiblement.\u2014Ecoutez-moi, reprit-elle enfin, je ne'trahirai pas votre imposture; c\u2019est peut-être une lAcheté de ma part, mais j'ai pitié de vous.Néanmoins, je ne vous reconnais pas pour mon fils; j'aurais peut-être ouvert mes bras à.Murino; je ne puis le faire au faux marquis d\u2019Aleriel.Pedro s\u2019éloigna avec un sanglot aux lèvres.Seule, la duchesse pleura plus que lui.Une fois dans la rue Pedro marcha droit devant lui, au hasard, la tête en feu, les yeux pleins de larmes qui ne coulaient pas.Au bout de deux heures d\u2019une course aveugle, à l\u2019aventure, il rentra cependant, mais pour passer une nuit blanche et désolée.XIII LA CHUTE DE M.DELICES Trois jours après, Roger d\u2019Aleriel prenait un billet pour Genève.Il avait tout raconté aux Guénédan.Lionel de Guénédan lui donnait le meilleur conseil à suivre: voyager.Il choisit la Suisse pour le but de ses pérégrinations.En prenant congé d\u2019Yvonne et de son mari, Roger dit à la première, en lui montrant une petite croix d\u2019or: ; \u2014Vous vous êtes montrée mon ange gardien, madame, dès l\u2019heure où votre premier bon conseil a frappé mon esprit, où le don de cette croix m\u2019a ramené à des pensées plus chrétiennes.Maintenant, veuillez prier pour moi car j'en ai besoin plus que jamais.Yvonne et Lionel n\u2019avaient pas rougi de serrer la main de çet ancien chef de bandits, qui gardait l\u2019Âme grande à travers sa demi- dégradation.Une consolation était laissée à Roger: il emmenait la Mère Noire.Nous croyons n\u2019étonner personne en disant que la pauvre vieille faillit mourir de joie en retrouvant son hijo bien-aimé.Seulement, l\u2019Espagnole n\u2019était pas de force à suivre le jeune homme dans ses excursions; il devait l\u2019établir à Genève d\u2019où il rayonnerait alentour.Un incident survenu à la gare même assombrit un peu la quiétude qui commen- cait à ressaisir Aleriel; après avoir installé sa vieille compagne, il se dirigea vers le buffet, se fit servir un verre de limonade ; comme 1l le portait à ses lèvres, il leva les yeux et aperçut, planté devant lui, un petit homme grêle et roux qui s\u2019écria : \u2014Tiens! le patron! don Murino! Y a-t-il longtemps qu\u2019on ne s\u2019est vu! Comme ça vous rajeunit de se rencontrer! Quoi! don Muri- no, vous ne reconnaissez pas votre ancien ca marade, Cambrin dit Délices?Et, bon enfant, il ajouta : \u2014En avons-nous fait ensemble des farces dans la sierra?Nous avons donc eu, tous les deux, la même idée de nous installer à Paris?Seulement, c\u2019est vous qui avez la chance! vous voyagez comme un député! pas vrai?vous.\u2014Passez votre chemin, dit froidement le marquis à Cambrin, vous croyez vous adresser 4 un autre.Mais comme le petit homme roux continuait son discours, Aleriel le saisit au collet et le rejeta au loin.Cet acte accompli, il monta en wagon ol il se mit a lire.\u2014Les Guénédan ont bien fait de me conseiller de quitter Paris, pensa-t-il, je n\u2019y serais plus en sûreté.Cambrin se releva en geignant, contusionné et furieux.Néanmoins, Cambrin n\u2019était pas homme à abandonner la partie.Cette nature dépravée et orgueilleuse ne pouvait pardonner au marquis d\u2019Aleriel sa fortune splendide, l\u2019estime dont on l\u2019entourait, et surtout le châtiment injurieux qu\u2019il venait de lui administrer.Il ne demandait pas à obtenir de lor pour qu'Aleriel achetât son silence; non, avant tout, il voulait voir dans la poussière celui qui s\u2019était maintenu jusqu\u2019à présent sur un piédestal qu\u2019il ne méritait pas.A cette même époque, le jeune ménage Guénédan quitta Paris à son tour pour s\u2019établir en Bretagne.Ce fut là que Dieu envoya à Yvonne un magnifique bébé qui reçut le nom de Pierre.L\u2019automne s\u2019écoulait au milieu d\u2019une félicité parfaite, mais, lorsqu\u2019arriva novembre, Yvonne, qui restait un peu languissante, devint plus pâle et perdit son entrain.\u2014I/hiver n\u2019est pas gai à Kerlanié, dit-elle un jour à son mari qui l\u2019interrogeait anxieusement; et puis les cheminées fument, et le vent souffle dans le vieux manoir.Lionel de Guénédan craignait pour elle la saison, mauvaise en Bretagne, et guère plus tT =\u2026\u2014 = Es = \u2014 LA MERE clémente à Paris.De l\u2019avis du médecin, il l\u2019emmena dans le midi avec le bébé qui pros pérait à vue d\u2019œil et avec Suzanne de Gué- nédan, son unique sœur.Yvonne et Suzanne se chérissaient d\u2019une affection toute fraternelle; aussi la gentille villa que la petite famille loua pour l\u2019hiver à San-Remo, abrita-t- elle un bonheur fait d\u2019amour et de tendresse.Les deux belles-sœurs se fortifiaient chaque jour davantage; Pierre promettait de devenir un homme robuste.Suzanne était une belle et délicate jeune fille aux cheveux châtains, au teint pâle et aux traits sérieux ; elle avait une piété et une douceur d\u2019ange, et tout le monde l\u2019aimait.Tous les matins'à la messe de huit heures où elle se rendait seule, elle remarquait un grand et beau jeune homme à l\u2019air profondément triste qui la saluait très bas à la sortie.XIV SUZANNE Et voilà qu\u2019un dimanche à l\u2019office, Yvonne, qui n\u2019avait jamais les yeux dans sa poche, pinca légèrement le bras de son mari, et lui montra, du bout de son livre, une grande femme noire qui égrenait son rosaire dans une chapelle latérale.\u2014La Mère Noire! \u2014Où ca?Là, vers l\u2019autel de Saint-Joseph.\u2014Tiens! tiens! tiens! voilà du nouveau.Ici, la Mère Noire?Au sortir de l\u2019église, Yvonne se précipita au-devant de l\u2019Espagnole qui lui baisa les mains et lui apprit qu\u2019au retour de son voyage en Suisse, le marquis, dégoûté de Paris et du monde, s\u2019enfermait pour tout Phiver dans sa villa de San-Remo si abandonnée depuis longtemps.Dans sa naïveté, la Mère Noire jubilait à l\u2019idée de trouver réunis autour d\u2019elle tous ceux qu\u2019elle aimait.Mais Lionel de Guénédan fronça le sourcil; ce voisinage lui plaisait médiocrement ; il se disait que l\u2019intimité avec -un ancien chef de brigands n\u2019était chose convenable ni pour sa jeune femme, ni pour sa sœur, ni enfin pour un futur magistrat, et il fit entendre à Yvonne qu\u2019ils n\u2019attireraient pas le marquis chez \"eux.De son côté, Roger d\u2019Aleriel était un homme trop délicat pour ne pas deviner ce NOIRE 49 sentiment chez ses amis.Dieu sait cependant, s\u2019il souhaitait prendre place au milieu de ce petit cercle de famille si bon et si reposant ! Et non seulement afin de revoir Mme de Guénédan et d\u2019écouter les sages conseils de son mari mais une troisième figure, douce et pure, l\u2019attirait vers cet intérieur charmant.Suzanne qui ne savait rien de l\u2019étrange vie qu\u2019avait menée ce voisin.Les deux villas étaient proches l\u2019une de l\u2019autre, cependant, et il eût été si facile de voisiner! De la fenêtre de sa chambre, par-dessus les mimo- \u2018sas, Suzanne plongeait jusque dans le jardin du marquis.Elle le voyait fréquemment se promener à grands pas, le front baissé, et la jeune fille qui, pourtant, n\u2019était pas curieuse en général, se demandait quelles pensées amères tourmentaient cette âme sombre.\u20141I1 est bien malheureux ! lui avait dit un jour Yvonne.Et la pauvrette, toujours accessible à la \u2018pitié, priait Dieu chaque soir pour l\u2019étranger au front pâle.Aleriel souffrait plus que jamais, et sa souffrance était moins définie; son activité ordinaire était tout à fait tombée.Aleriel efit aimé prendre dans ses bras le mignon petit garçon, se purifier, pour ainsi dire, sous le regard de ces yeux limpides, sous la caresse de ces lèvres d\u2019anges, de cette voix innocente ! Mais non, il lui fallait vivre en paria, sans oser franchir la haie qui le séparait de ses anciens amis, et passer son temps dans la mélancolique contemplation de l\u2019immensité bleue ou noire.Pour unique compagne de sa solitude, la Mère Noire, triste fantôme qui vieillissait en reflétant sur elle la souffrance de son maître.Pour serviteurs, un cuisinier indifférent, un valet de chambre insouciant, et Mistigris, ce garçonnet trop éveillé qui courait s\u2019ébattre au vil lage voisin quand la tristesse de la villa lui pesait trop.Un matin que la duchesse d\u2019Oriano prenait son café en parcourant ses journaux, un article de la Epoca attira son regard; elle le lut avidement, palit, poussa une exclamation de surprise.Puis, elle ramassa le journal qui avait glissé à ses pieds, et, les yeux voilés de larmes, elle relut encore et par deux fois.\u201cUn grave événement vient d\u2019agiter le pays tout entier: on se souvient qu\u2019il y a quelques années, un jeune homme de la haute 5 E, À Er ki Ra LIA Bt Qu.ge 50 LA REVUE POPULAIRE aristocratie de Séville, don Luis de Jijès, fut trouvé assassiné un soir où il avait gagné une somme assez ronde.On se rappelle également qu\u2019un de ses amis, don Pedro d\u2019Oria- no, ayant été trouvé près du cadavre par les sérénos, fut accusé du meurtre.Don Pedro n\u2019eut pas le courage d\u2019attendre la fin du procès dont l\u2019issue était peu douteuse, car toutes les preuves étaient contre lui, et il s\u2019enfui de sa prison sans qu\u2019on pût le retrouver, ni jamais avoir de ses nouvelles.Or, récemment, il mourut un pauvre diable à l\u2019hôpital de Madrid.Ce misérable, du nom de Salvador Reiz, confessa, avant de mourir, devant \u2018le prêtre et devant quelques magistrats, qu\u2019il était le meurtrier de don Luis de Jijès et qu\u2019il l\u2019avait tué à la seule fin d\u2019accaparer la somme que celui-ci venait de gagner au jeu.De plus, il avait laissé accuser un innocent à sa place; mais, au moment de paraître de- rant Dieu, sa conscience se réveillait et il avouait tout, afin d\u2019obtenir miséricorde.Séville prononce avec enthousiasme la réhabilitation de don Pedro d\u2019Oriano.Nous regrettons de toute notre ame que ce malheureux accusé injustement, ne puisse se voir ici-bas rendre justice.\u201d Ainsi, le nom d\u2019Oriano n\u2019était plus enta ché d\u2019une affreuse accusation ?Pedro pouvait rentrer dans la société la tête haute?Oui, mais Murino?.Oh! si le malheureux enfant avait eu la patience d\u2019attendre! Mais voilà! quelques années comptent trop dans la vie d\u2019un jeune homme plein de fougue ! Néanmoins, la duchesse éprouva un grand soulagement et une grande pitié en même temps pour le rebelle.Elle remercia Dieu d'avoir mis fin À l\u2019erreur des juges, puis, elle acheta deux exemplaires du même journal, et en envoya un à Yvonne de Guénédan, l\u2019autre au marquis d\u2019Aleriel.Suzanne et les jeunes et joyeux époux prenaient leur repas de midi dans une petite salle à manger qui riait toujours avec ses stores roses.Comme le café était servi et que Lionel et sa femme s\u2019attardaient à dépouiller leur courrier, Suzanne se leva en disant : \u2014T] faut que nounou déjeune à son tour; je vais garder, là-haut, monsieur bébé qui ne me paraît pas en veine de sagesse au- jourd\u2019hui.\u2014Vous avez un gros courrier ce matin, Lionel?demanda Yvonne.\u2014Non, et vous, Yvonne?\u2014Moi?une lettre de Kerlanié; ils vont tous bien.grâce à Dieu! Mais je ne sais qui peut m\u2019envoyer la Epoca.\u2014Voyez, il y a là un article souligné.Yvonne commença la lecture du paragraphe que nous connaissons déjà : \u201c Un grave événement vient d\u2019agiter, ete.\u201d Elle lut d\u2019abord, ne s'appliquant qu\u2019à bien prononcer, puis plus vite et tout émue, tandis que son mari, empoigné aussi, se penchait par-dessus son épaule pour savoir plus promptement.Quand ils eurent fini, le journal tomba des mains de la jeune femme qui se leva et se mit à danser une sarabande au milieu de la salle 4 manger; l\u2019Yvonne d\u2019autrefois reparaissait encore de temps à autre, quoiqu\u2019on l\u2019appelât madame et.quoiqu\u2019elle fût maman.\u2014Réhabilité, enfin! enfin! Mais M.de Guénédan hochait la tête.\u2014Réhabilité.eh! certainement, mais trop tard, gronda-t il; à présent qu\u2019il a mené la vie d\u2019un bandit.\u2014Le pessimiste! il ne se réjouit même pas de ce qui arrive! Monsieur l\u2019avocat, si Pedro a mené la vie d\u2019un bandit pendant deux ans environ, à qui la faute, s\u2019il vous plaît?Il s\u2019est levé contre la société parce que la société l\u2019a écrasé sous une fausse accusation.Il est certain que ce n\u2019était pas là donner un bel exemple de résignation chrétienne ; mais.qui sait! j'aurais peut-être agi de même, à sa place.Lionel sourit de cet enthousiasme juvénile qui lui montrait à nu, une fois de plus, l\u2019excellent cœur de sa femme.Elle le regarda sourire, puis, le secouant soudain : \u2014Comment! vous êtes encore là?.et à quoi faire, grand Dieu?.à me considérer ! vous ne faites que ça depuis des mois.Courez, mais courez-done vite annoncer la nouvelle à Pédr.au marquis, notre voisin! Lionel de Guénédan obéit en riant.Il trouva Roger le front sur la vitre, triste toujours; à côté de lui, sur le parquet, gisait, le journal la Epoca.A cette vue, l'avocat s\u2019'arréta net.\u2014Ah! vous savez déjà ?\u2014Je sais, oui, répondit Aleriel.Mais vous- même.?= 7 yy 3 Pigg y my ¥ ly fi Paty XR ie me in LA MERE \u2014Nous avons reçu également la Epoca ; la duchesse, sans doute, nous l\u2019a envoyé.Il s\u2019approcha du jeune Espagnol et lui prit affectueusement le bras: \u2014Voyons, mon ami, qu\u2019y a-t-il?pourquoi demeurez-vous si sombre après une telle nouvelle?Ne devriez-vous pas vous réjouir?\u2014Me réjouir, moi?et pourquoi?Et comme Guénédan le regardait, sans comprendre, il ajouta avec passion : \u2014Oh! quatre ans plus tôt! quatre ans plus tôt, quelle ivresse c\u2019eût été! Mais maintenant qu\u2019Oriano est devenu Murino, à quoi sert la réhabilitation?Oh! malheureux, malheureux que je suis! Si je ne sentais ma mère si près de moi, sous le même ciel (et je Paime toujours tant, malgré sa sévérité), je fuirais au bout du monde car en France, tout, jusqu\u2019au pur regard de mes amis, m\u2019est un°sujet de honte et de remords.\u2014Mon ami, pour parler ainsi, il faut que vous ayez dans l\u2019Âme un secret plus douloureux encore que celui que nous connaissons.N'est-ce pas, vous avez jeté les yeux sur quelque douce créature dont vous n\u2019osez demander la main?Pedro rougit et ne répondit pas.Guénédan avait trop de délicatesse pour pénétrer ce nouveau mystère ; il reprit seulement : \u2014Mais pourquoi perdre courage?Que sa- vez-vous si une heure ne sonnera pas pour vous où vous oublierez tous les mauvais jours?Allons, suivez-moi; Mme de Guéné- dan m'a chargé de vous ramener coûte que coûte ; et n\u2019oublions pas la Mère Noire.e Un sourire attendri effleura le visage de Pedro.Au moment de franchir le seuil avec l\u2019avocat, il se ravisa et murmura d\u2019un air confus à l'oreille de son compagnon : \u2014 Mlle Suzanne sait-elle.File ne sait rien de votre passé, répondit Guénédan, et je ne serais pas bon lé giste si je ne tâchais de lui arranger une jolie petite histoire qui expliquera votre changement de nom et de titre; car vous allez redevenir Pedro d\u2019Oriano, j'espère bien?\u2014Je n\u2019agirai que selon la volonté de ma mère, dit le jeune homme, dont le front avait reconquis une sérénité inaccoutumée.Yvonne jeta à son mari un regard reconnaissant en le voyant revenir bras dessus bras dessous avec son voisin, et suivi de la Mère Noire.Suzanne descendit bientôt de la NOIRE 51 chambre où le petit Pierre avait fini par s'endormir pour une heure ; elle était fraîche comme une fleur, et son visage s\u2019épanouit lorsqu\u2019elle vint tendre la main au marquis, Elle portait sur son bras le cher bébé qu\u2019elle remit à sa mère pour écouter le discours que lui débita son frère, afin de lui apprendre que Roger d\u2019Aleriel, en vertu d\u2019un héritage étranger devenait désormais le duc d\u2019Oria- no.La soirée s\u2019écoula délicieusement entre les quatre amis.Pour la première fois, Pedro se sentait le cœur léger.Lorsque, vers minuit, il prit congé de ses amis, Yvonne lui dit : \u2014Donc, j'espère que vous allez remercier Dieu qui a enfin rétabli les choses dans l\u2019ordre voulu; il vous a éprouvé auparavant, c\u2019est vrai, mais cette épreuve était pour votre bien.Pedro allait répondre peut être par une parole amère, mais le doux accent de Suzanne le prévint.\u2014Nous prierons tous pour vous ce soir, senor Pedro, de même que nous nous associons à votre bonheur.Et l\u2019Espagnol, en rentrant chez lui avec la Mère Noire qui avait passé une radieuse après-midi à dorloter l\u2019héritier des Guéné- dan, l\u2019Espagnol laissa une prière flotter sur ses lèvres devant la beauté divine de la nuit avec l\u2019écho de la douce parole demeurée dans son oreille.Xv AU FEU! Au moment où Pedro s\u2019apprêtait à partir pour Paris afin d\u2019y retrouver sa mère, elle apparaissait à San-Remo.\u2014J\u2019ai voulu te prouver que je ne me souviens plus du passé, lui dit-elle en l\u2019embrassant.Que Pedro d\u2019Oriano reprenne désormais son nom et son rang dans ma maison.Par exemple, elle exigea qu\u2019on allât s\u2019établir sur une terre étrangère, ne voulant habiter ni l\u2019Espagne ni la France.Il obéissait avec un exprimable déchirement, car, dans ce petit coin de San-Remo, il laissait tout son cœur; mais la santé de la duchesse devint tout à coup très chancelante, et le médecin lui défendit tout voyage d\u2019ici quelques mois.Elle n\u2019eut pas trop à se plaindre de ce retard, car elle puisa une source de distrac- 3 52 LA REVUE POPULAIRE tions dans la société de ses voisins les Gué- nédan.Elle se prit de véritable passion pour Suzanne et pour le baby.Aussi, l\u2019hiver pas- sa-t-il rapidement.Pedro eût voulu ne jamais quitter ce coin de terre où il oubliait les mauvais jours; où, lorsqu\u2019il était tenté de songer encore à de noires choses, deux yeux gris, purs et profonds, d\u2019un seul regard ramenaient la paix dans son cœur.Mais à mesure que l\u2019heure de la séparation approchait, Pedro recouvrait toute sa tristesse d\u2019autrefois; il semblait fuir plutôt que rechercher la société de ses amis.Il eut cependant la consolation de se les attacher par les liens d\u2019une reconnaisance éternelle.Un soir que le ménage Guénédan et Suzanne étaient à Vintimille d\u2019où ils ne devaient guère revenir avant minuit, le feu prit À la villa et gagna promptement la chambre où dormait le petit Pierre.Affolée, la nourrice regardait tout flamber sans faire un mouvement même pour sauver son nourrisson, tant la peur la paralysait.Par bonheur, de ses fenêtres, Pedro apercut une lueur rouge au-dessus de la maison voisine; y courir à l\u2019instant, pénétrer dans l'escalier et arracher aux flammes l\u2019enfant déjà à demi asphyxié, fut l\u2019affaire de quelques minutes.Il entraîna la nounou au dehors, et, tandis que les autres domestiques donnaient des soins au pauvre petit et à la malheureuse femme, il organisa de prompts secours et se rendit bientôt maître du feu.Ensuite, il emmena chez lui Pierre et la nourrice pour qu\u2019ils y prissent du repos, et après que sa mère eût pansé ses brûlures, car le généreux gentilhomme ne s\u2019était pas épargné dans le sinistre, il alla au-devant des absents afin de les préparer à la nouvelle de l\u2019accident.Yvonne pâlit en apprenant le danger qu\u2019avait couru son fils; son mari alla en avant afin de constater les ravages occasionnée par le feu.Seule, Suzanne devina le dévouement de Pedro, et, lui tendant la main, elle dit: \u201c Merci \u201d avec émotion.Cependant, le jeune homme n'avait point parlé de lui, et, dans son exquise modestie, oubliait de signaler la part qu\u2019il venait de prendre à l\u2019action.Mais les témoins de ce drame tragique eurent soin.de réparer cette négligence, et lorsque le ure et la mère furent tout à fait rassurés sur le sort du cher bébé, ils exprimèrent au sauveur une gratitude qu'ils devaient conserver toute leur vie.En attendant que les désastres fussent réparés, la duchesse ne voulant point qu\u2019ils allassent à l\u2019hôtel, les Guénédan s\u2019installèrent à la villa Aleriel.XVI OU MERE NOIRE CHANTE \u2018\u2018 NUNC DIMITTIS \u201d \u2014Madame, j'ai deviné depuis longtemps que votre fils m'aime sincèrement, profondément; alors pourquoi n\u2019ose-t-il pas demander ma main?\u2014Mon enfant, répondit la duchesse, mon Pedro a le cœur bien placé: s\u2019il ne parle pas.c'est qu\u2019il se sent indigne de vous.\u2014Mais si je le trouve digne de moi.n\u2019est- ce pas bien encourageant pour lui?fit Suzanne de Guénédan avec une divine expression de bonté compatissante.\u2014Si je vous disais, mignonne, que.qu'il y a une tache dans sa vie et qu'il mourrait plutôt que de vous offrir un nom qui a été souillé à votre insu.\u2014Je l'ai deviné aussi, et je me suis dit que, s'il y a une faute dans son passé, il l\u2019a bien effacée par des années d\u2019une conduite héroïque.Ne suis-je pas le témoin journalier de ses actions charitables, de son dévouement chevaleresque, de son affection respectueuse pour sa mère, de sa fidélité envers ses amis?\u2014Alors, dit la duchesse en la regardant avec une tendresse ineffable, si votre frère vous y autorise, il vaut mieux que vous appreniez de la bouche même de mon Pedro pourquoi il ne peut prétendre aux douces joies du mariage.C'est à la suite de cet entretien que le jeune duc, assis à côté de Mlle de Guénédan devant la mer de saphir, fit le récit des aventures que nous savons.I! parlait avec une douceur grave et triste, sans rien omettre de ce qui pouvait l\u2019accabler aux yeux de la jeune fille; mais ces yeux si beaux se remplissaient de larmes et n\u2019exprimaient point le dédain.En terminant, il ajouta, en pressant avec force ses mains froides l\u2019une contre l'autre : \u2014À présent que vous savez tout, comprenez pourquoi je n\u2019ai pas le droit de m'asseoir à ce festin de bonheur auquel est convié tout homme?pourquoi je ne veux pas entraîner LA MERE dans ma honte une femme que j'aimerais ?Je n\u2019aurais pas le droit, non plus, de lever la tête devant mes fils, je ne pourrais leur enseigner les principes d\u2019honneur qui trempent les âmes.Et, cependant, n\u2019ai-je pas assez souffert?A présent que vous savez tout, vous me méprisez, n\u2019est-ce pas?et Dieu sait cependant que vous êtes la dernière personne dont je supporterais le dédain! \u2014Pauvre Pedro! dit-elle enfin, non, je ne vous-méprise pas; je vous plains parce que vous avez souffert ; je vous excuse parce que je sais les détails de cette vie que vous avez.ternie d\u2019une rébellion.Je ne me souviens plus que des heures de paix que nous avons passées ensemble, des belles actions que je vous ai vu accomplir, des qualités qu\u2019on remarque en vous.Il eut envie de s\u2019agenouiller vers elle et de baiser le bord de ses vêtements; mais il se contenta de lui dire: \u2014 Vous êtes un ange du ciel; que Dieu ait pitié de moi! Maintenant, je puis mourir en paix après ce que je viens d\u2019entendre.\u2014Et, continua Suzanne en relevant vers lui son doux visage illuminé par un rayon surhumain, je suis assez heureuse de l\u2019affection de Pedro d\u2019Oriano pour lui dire: ne craignez rien, et appuyez désormais votre vie sur la mienne; vous êtes capable de la purifier tout à fait en faisant beaucoup de bien.\u2014Qu'avez-vous dit?balbutia-t-il.\u2014J\u2019ai dit, répéta Suzanne avec son beau sourire calme, que Dieu m\u2019a envoyé à vous, sans nul doute, pour vous rendre le bonheur perdu et réparer l\u2019injustice du monde envers un innocent.Pedro chancela comme si cette adorable surprise fût trop grande pour ses forces.\u2014Qu\u2019avez-vous?\u2014Rien, trop de joie, répondit-il.Ah! Dieu est trop bon pour moi, oui, trop bon! Tout a coup, une ombre passa sur sa figure.\u2014Vous dites cela, fit-il avec amertume, parce que vous n\u2019avez que de la miséricorde au cœur.et que vous cherchez toujours un nouveau dévouement à accomplir.\u2014Non.répliqua-t-elle d\u2019une voix ferme.je parle aînsi parce que Dieu a marqué nos deux destinées au même livre.et que je suis assurée du bonheur que nous nous donnerons NOIRE \u2026 53 mutuellement.Allons trouver votre mère, il faut qu\u2019elle soit la première à nous bénir.La duchesse n\u2019eut pas de mot pour remer cier Mlle de Guénédan de l\u2019allégresse qu\u2019elle apportait dans son existence attristée, mais elle l\u2019attira à elle et mit sur son front un baiser plus que maternel.Quant à Yvonne et à son mari, nous devons avouer qu\u2019ils ne s\u2019étonnèrent pas beaucoup ; d\u2019ailleurs, depuis la nuit où Pedro avait sauvé leur fils, ils oubliaient qu\u2019un Murino eût existé, et on les eût fort indignés en leur disant que le duc d\u2019Oriano n\u2019avait pas toujours mérité le titre de gentilhomme.La Mère Noire somnolait à la lingerie de la villa lorsque Mlle de Guénédan, suivie de Pedro, lui toucha légèrement le bras.\u2014Ama ! réveille-toi! s\u2019écria celui-ci.Suzanne lui tendit sa joue fraîche : \u2014Mère Noire, embrassez votre future mafî- tresse.\u2014Quoi?.qué es?.fit-elle, n\u2019osant pas deviner, tant était beau ce qu\u2019elle espérait.\u2014Ama ! elle sera bientôt ma femme.La Mère Noire poussa un cri de triomphe et se leva toute droite.\u2014Dieu a donc exaucé mes prières?enfin, je n\u2019ai plus rien à souhaiter ici-bas.Il y a des bonheurs qui ne se racontent pas; et Pedro nageait d\u2019autant plus dans la félicité, qu\u2019il avait souffert longtemps.Mais il y a aussi des bonheurs voilés d\u2019une larme; celui-ci allait avec son nuage: un deuil planait sur la petite villa de marbre blanc.XVII DELICES N\u2019A ENCORE PAS DE CHANCE N\u2019oublions pas que notre ami Mistigris était entré au service de l\u2019ex-marquis d\u2019Ale- riel.Il devait rester toujours fidèle à son maître, d\u2019autant plus qu\u2019il adorait Mlle Suzanne; mais, de tous ses anciens défauts, il en gardait un qui causa un malheur irréparable: Mistigris avait la langue longue.Un jour que le duc l'envoya a Nice, le gavroche se rencontra nez à nez avec Délices.- \u2014Eh! m'\u2019sieu Délices! qué que vous dites de ma, belle livrée?ici?\u2014Ah ! voilà, j'ai une mission de confiance dont on m\u2019a chargé.\u2014Tiens! qu\u2019est-ce que tu peux bien ag 54 LA REVUE POPULAIRE \u2014'Ton maître habite Nice! \u2014Non, San-Remo; et il se nomme m\u2019sieu le marquis d\u2019Aleriel.avec un autre titre et un autre nom après, car y a toute une histoire en sa faveur.\u2014Moi qui croyais qu\u2019il s\u2019enterrait dans la solitude pour pleurer ses péchés.\u2014Elle est gentille, sa solitude! Une maman qui le dorlote, une ancienne nounou qui l\u2019adore ; des amis qui le gâtent, et pour le bouquet, une jolie petite fiancée du meilleur monde qui deviendra ma maîtresse d\u2019ici un mois.\u2014Tiens! tiens! il se marie d\u2019ici un mois! marmottait Délices qui voyait se dresser la matière d\u2019une magnifique vengeance.Peu de jours après, Suzanne de Guénédan fut appelée au salon par un singulier visiteur: un petit homme roux à l\u2019air cauteleux qui affirma avoir un secret important à lui confier.\u2014Mademoiselle, dit Cambrin, je viens vous sauver à la fois la vie et l\u2019honneur.\u2014Ma vie et mon honneur ne sont pas en danger, que je sache.\u2014Eh ! justement vous ne savez rien ; c\u2019est pourquoi je viens vous avertir pendant qu\u2019il en est temps encore.Vous allez vous marier, mademoiselle, n\u2019est-ce pas?\u2014Oui, monsieur, dit Suzanne qui, cette fois, crut avoir affaire à un fournisseur original venant offrir ses services.\u2014Savez-vous bien qui vous épousez ?\u2014 Oui, monsieur, répliqua-t-elle avec amabilité ; j\u2019épouse prochainement M.le duc Pedro d\u2019Oriano.Cambrin roula des yeux stupéfaits.\u2014Si l\u2019on peut dire murmura-t-il.Le bandit a pris un troisième nom.\u2014Mademoiselle, reprit-il, remerciez-moi de vous avertir à temps: celui que vous alliez épouser est un ancien chef de voleurs, et la vie qu\u2019il mène maintenant même est pleine d\u2019hypocrisie.Suzanne comprit alors le but de la visite de ce misérable; elle se leva toute droite, fière et blanche, et d\u2019un ton net: \u2014Je connais le passé tout entier de M.d\u2019Oriano, dit-elle; je sais qu\u2019une aberration de sa jeunesse l\u2019a jeté pendant deux années @Gors du droit chemin, mais il avait subi une condamnation injuste, et ce jugement l\u2019avait poussé À la révolte.Aujourd\u2019hui l\u2019er- i reur des tribunaux espagnols a été reconnue et Murino réhabilité; jestime et jaime le noble gentilhomme que rien ne m\u2019empêchera d\u2019épouser.A ces mots, Mlle de Guénédan pressa un bouton électrique et dit au domestique qui se présenta : \u2014Reconduisez!.Cambrin s\u2019en allait sur la route brûlante, piétinant dans la poussière, insensible à l\u2019adorable spectacle que la mer déroulait sous ses yeux.Il mijotait une suprême vengeance, et, cette fois-ci, usant des grands moyens, il était sûr de ne pas manquer son coup; le châtiment (car il appelait cela un châtiment), serait plus terrible encore en tombant à l\u2019improviste, comme la foudre en plein bonheur, en pleines fiançailles.Rempli de cette pensée consolante, il alla s'étendre sous les pins où chantait le vent sonore et aux pieds desquels moutonnait la mer.Il dormit d\u2019un sommeil paisible.Lorsqu\u2019il se réveilla il faisait sombre et le temps avait changé ; le ciel était gris et bas, l'air pesant.\u2014Les éléments sont pour moi, se dit Cam- brin, tout m\u2019est propice! Il passa devant la grille de la ville: Gué- nédan et y jeta un rapide coup d\u2019'ceil: c\u2019était un tableau charmant que celui que formaient en ce moment les deux familles réunies sur la terrasse.Yvonne et la duchesse causaient ensemble, Suzanne et Pedro également, et M.de Guénédan jouait avec son fils qui se roulait sur un tapis disposé sur le sol; de temps à autre, il l\u2019enlevait sur son genou et le faisait trotter ou galoper selon le caprice du petit homme.Couchés paresseusement sur le sable, deux gros chiens bâillaient en montrant de respectables crocs, ou bien ils donnaient un coup de langue amical au minois rose du bébé lorsque celui-ci s\u2019avisait de tirer leurs longs poils.Un instant, ils aboyèê- rent avec fureur: ce fut lorsque l\u2019homme à la figure chafouine passa devant la grille.\u2014IIls en ont bien pour une heure encore à bavarder ensemble, pensa Cambrin qu\u2019irritait le spectacle de cette union et de ce bonheur tranquille.N\u2019importe, j\u2019attendrai.Et il se posta dans le massif de sophoras qui séparait.les deux propriétés; il put sy introduire facilement, les Oriano, en se ren- LA MERE dant chez leurs voisins, laissaient leur porte fermée simplement au loquet.\u2014Seulement, se disait le misérable, ces chiens m\u2019embêtent ; s'ils vont me flairer là et me trahir!.Il attendit en effet une heure environ, puis il percut un bruit de pas qui s\u2019approchaient.Les Oriano rentraient chez eux, la mère soutenue par le bras de son fils.Depuis plusieurs jours, Cambrin étudiait les faits et gestes des deux familles; il savait que si la duchesse rentrait de bonne heure, Pedro se promenait fort tard dans son jardin en fumant des cigarettes ; la nuit vient encore vite en février.C\u2019était ce moment qu\u2019il attendait.Au bout d\u2019une vingtaine de minutes en effet, Cambrin vit une ombre s\u2019avancer dans l\u2019allée la plus découverte; mais il rugit de colère en la reconnaissant : cette ombre dessinait la forme massive de la Mère Noire.La vieille femme, qui souffrait d\u2019une oppression chronique, venait chercher au dehors un peu d\u2019air pur avant de gagner sa chambre.Cambrin réfléchit une seconde.Il s\u2019avanca au-devant d\u2019elle, le chapeau à la main, et sans tenter de se dérober à sa vue.Nous savons que, si les yeux de la Mère Noire ne valaient pas ceux d\u2019Yvonne, ils étaient en bonne voie de guérison ; elle aperçut un homme venant au-devant d\u2019elle, mais ne put le reconnaître.Elle fit un bond en arrière et se signa : \u2014Qui est cet homme?\u2014Un ancien de la sierra, répondit Cam- brin sans élever la voix.\u2014Quel est son nom?\u2014Cambrin.Allons, la mère, nous n\u2019avons pas de temps à perdre, courez me chercher votre maître et qu\u2019il vienne me trouver ici même, seul.Un grand danger le menace et je viens l\u2019en avertir; encore une fois, hâtez- vous.\u2014Que n'entrez-vous dans la maison ?\u2014Je risquerais ma peau si j'étais vu par ici; je vous le répète, votre maître a des ennemis.\u2014Alors attendez-là.\u2014Surtout, ne lui dites pas que c\u2019est Cam- brin qui le demande; il me déteste je ne\u2018sais pourquoi; il ne voudrait pas m\u2019entendre et tout serait perdu.Quoiqu\u2019elle eût beaucoup vécu, la Mère Noire conservait un certain fond de.crédu- NOIRE 55 lité, et, quand il s'agissait de son hijo, elle ne consultait plus la prudence.Elle n\u2019alla pas bien loin avant de rencontrer Pedro qui venait fumer au jardin.et elle l\u2019entraîna vers le massif de sophorus en lui disant : \u2014Vite; cet homme à quelque chose d\u2019important à vous communiquer; il faut l\u2019écouter.Mais comme elle n\u2019était pas tout à fait rassurée, elle suivit sans bruit son Pedro et se dissimula contre le taillis sombre.\u2014Que me voulez-vous?demanda brusquement l\u2019Espagnol à Cambrin.\u2014Te dire que l\u2019heure du châtiment a sonné pour toi, vil imposteur, répondit le misérable, qui leva un couteau catalan finement aiguisé.La lune s\u2019était voilée comme à dessein pour l\u2019issue de ce sanglant drame; Cam- brin ne vit pas où il avait enfoncé son arme, mais il sentit qu\u2019il l\u2019avait plongée duns la chair, et un jet de sang lui mouilla le visage.Il entendit un soupir, puis un cri de fureur, et vit tomber une lourde masse.Il détala aussitôt, sûr de n'être point pourchassé dans cette demeure silencieuse et déjà close.\u2014Ah! povera, povera Ama!.gémit une voix d\u2019homme.Puis vibrante : \u2014Mistigris, à moi!\u2014Amène du monde! Peu d\u2019instants après l\u2019ancien gavroche, précédant deux ou trois serviteurs munis de lanternes, trouvait son inaître qui soutenait dans ses bras la Mère Noire mourante.Ils transportèrent celle-ci à la maison, et, avertis en hâte, les Guénédan y accoururent aussi.Tous les soins furent vains, et l\u2019on n'eut qu\u2019à envoyer chercher le prêtre qui administra les derniers sacrements à la pauvre vieille.Elle gardait toute sa raison et se voyait mourir sans terreur.\u2014J\u2019ai conservé à sa mère, à sa flancée et à ses amis mon chéri, disait-elle ; je suis heureuse d\u2019avoir reçu le coup à sa place.Que faisait sur la terre une pauvre vieille femme comme moi?tandis que mon Pedro a devant lui la jeunesse et le bonheur ;je sais que je ne serai pas oubliée et qu\u2019on priera pour moi.Pedro pleurait en embrassant sa figure froide que l\u2019agonie rendait grisâtre sous le hâle.Cambrin que l\u2019on n\u2019avait pas songé à poursuivre, reçut son châtiment au moment où il se croyait saîn et sauf. 56 LA REVUE POPULAIRE Comme il fuyait sur la route, les chiens de la villa Guénédan, qui avaient flairé sa trace, le saisirent et l\u2019étranglèrent; on trouva son cadavre le lendemain matin dans la poussière.Un mois plus tard, les deux riantes demeures, veuves de leurs habitants, restaient closes devant les flots bleus et sous le brûlant soleil d\u2019été.Sur la grève, dorment les restes de la Mère Noire; la tombe est caressée par les vagues folles, et, l\u2019hiver prochain, la nouvelle duchesse d\u2019Oriano et son heureux époux y viendront prier.RS ICE Pensée d'Automne L\u2019an fuit vers son déclin, comme un ruisseau qui passe, Emportant du couchant les fuyantes clartés ; Et, pareil à celui des oiseaux attristés, Le vol des souvenirs s\u2019alanguit dans l\u2019espace.L\u2019an fuit vers son déclin, comme un ruisseau qui passe.Un peu d\u2019âme erre encore auæ calices défunts Des lents volubilis et des roses-trémières ; Et, vers le firmament des lointaines lumières, Un rêve monte encor sur l\u2019aile des parfums.Un peu d\u2019âme erre encore aux calices défunts.Une chanson d\u2019adieu sort des sources troublées.S\u2019il vous plaît, mon amour, reprenons le chemin Où, tous deux, au printemps, et la main dans la main, Nous suivions le caprice odorant des allées; Une chanson d'adieu sort des sources troublées.Une chanson d\u2019amour sort de mon coeur fervent, Qu'un éternel avril a fleuri de jeunesse, Que meurent les beaux jours! que l\u2019âpre hiver renaisse! Comme un hymne.joyeux dans la plainte du vent, Une chanson d\u2019amour sort de mon coeur fervent, Une chanson d\u2019amour vers ta beauté sacrée, Femme, immortel été! Femme, immortel printemps! Soeur de l\u2019étoile en feu qui, par les cieux flottants, Verse en toute saison sa lumière dorée.Une chanson d'amour vers ta beauté sacrée, Femme, immortel été! Femme, immortel printemps! » La Peur des Morts Par G- COURT OVEMBRE ! Glas du vent sous les arceaux jaunis des branches.Glas des cloches dans les vieux campaniles.En rondes dans les clairiéres, les feuilles détachées tourbillonnent et bruissantes s\u2019amoncellent au creux des chemins.Autour du voyageur attardé le soir de la Toussaint, les âmes en peine\u2014que la légende nous dit hanter les carrefours et s\u2019accrocher aux haies des aubépines et des buis\u2014tournent en cercle sur la lande, macabre danse ! Novembre! Plaintes des sapins balancés par la bise et qui gémissent.telles des âmes de trépassés, pendant que lugubre hulule le hibou et que le chien au clair de lune hurle À la mort.Ci-gît l'été sous le pesant manteau des frondaisons flétries, des floraisons fanées.De la terre moîte s'élève l\u2019âÂcre senteur des pourritures et dans la solitude des bois dépouillés et mélancoliques, résonnent les coups de bec du pivert sur l\u2019écorce, évoquant les coups de marteau de l\u2019apprenti insoucieux et hâtif sur les clous d\u2019un cercueil.Novembre! mois des sèves épuisées et de l\u2019agonie des fleurs, des teintes mourantes et des pâles soleils.Novembre, mois des morts! Sur l\u2019écran endeuillé du souvenir se projettent les fronts emperlés d\u2019agonie et les cireux visages d\u2019être chers: nos disparus.Et alors se réveillent les émotions endormies au creux de l\u2019âÂme, les derniers adieux.les ultimes prières, le cortège, la fosse béante.\u2026 Mais combien différentes ces émotions et ces impressions, chez nous peuples christianisés, de celles des païens d\u2019autrefois et d\u2019aujourd\u2019hui.Certes la Mort, la Camarde aux orbites vides, aux mâchoires crénelées, effraie! mais le mort lui-même\u2014le cadavre ou l\u2019esprit qui le gouvernait et lui survit\u2014 n\u2019est plus chez les civilisés l\u2019objet de constantes terreurs, de mesures défensives si ce n\u2019est en de rares contrées où, survivance de cultes abolis et d\u2019antiques superstitions, la Peur des Morts a survécu angoissante et tenace.C\u2019est d\u2019elle que nous parlerons: de son origine et de ses bizarres et multiples manifestations dans le passé et de nos jours.Origine \u2014L\u2019homme ne finit point tout entier à la tombe, c\u2019est l\u2019universelle croyance.L\u2019âme lui survit sous différents noms: l\u2019esprit.le lare, le mâne, l\u2019ombre.Ce qui survit encore, d'après certains peujles, c\u2019est un deuxième corps invisible.fluidique pour ainsi dire, que l\u2019on appelle le ** double \u201d.le \u201ccorps astral.\u201d L\u2019esprit séparé du corps peut reve- unir parmi les vivants, c\u2019est le Revenant, considéré souvent comme une sorte de divinité malfaisante qui cherche à entraîner dans la mort d\u2019autres êtres, esprit méchant et rancunier.Son existence par delà la tombe est, pour nombre de peuples, à peu près analogue à celle que, vivant, il menait sur la terre.De là, les libations, les offrandes au mort; les ustensiles, les bijoux et les armes que l\u2019on dépose dans les tombeaux ; l\u2019immolation de la veuve, des serviteurs, des animaux domestiques, pour que l\u2019esprit, satisfait, ne vienne pas tourmenter ses proches, leur réclamer le nécessaire et souvent le su- perfiu.Mais, de même qu\u2019avec le Ciel il est des accommodements, il en est aussi avec MM.les Revenants.C\u2019est ainsi que les Chinois, au lieu de flamber à l\u2019intention du défunt, son mobilier et les objets qui lui sont nécessaires dans l\u2019Au-Delä, se contentent de les brûler en effigie, simplement dessinés sur des morceaux de papier.C\u2019est économique! 3 Bec >3 1 ; ¥ hs 3] as fg ROTA CUE oy a URLS SECTE Lr LA PEUR DES MORTS \u2018 59 A la maison mortuaire.\u2014La Peur des Morts \u201cvient donc de la croyance à la Survie.Cette peur est tellement grande que le moribond, lui-même, est déjà cause d\u2019effroi.Avant que le malade ait rendu le dernier soupir, les Tchouvaches l\u2019enlèvent de sa couche, l\u2019empaquettent avec soin, le déposent bien ficelé dans un coin et lui tournent la figure contre la paroi.Chez les Indiens Royanas, ce sont les femmes qui sont chargées de faire vivement déguerpir l\u2019Âme des moribonds hésitante au départ.Quand un malade entre en agonie, les femmes lui closent la bouche et les yeux, l\u2019enroulent dans son hamac, puis pèsent sur lui avec énergie, jusqu\u2019à ce qu\u2019il rende le dernier soupir.On éteint immédiatement les lumières, l\u2019on fait fumer les tisons.L\u2019Âme ainsi maltraitée et enfumée, s\u2019enfuit dare-dare sur le toit.Il faut à tout prix l\u2019en déloger: on l\u2019empeste en répandant des immondices sur le seuil et aux alentours de la cabane.L\u2019âÂme, sensible aux mauvaises odeurs autant qu\u2019au mauvais procédé, s\u2019en- sauve alors pour toujours.Les Ojibeways procèdent différemment.Dès qu\u2019un des leurs tombe malade, parents et amis s\u2019en saisissent, l\u2019emportent au loin et le jettent dans un trou; après quoi ils s\u2019enfuient à toutes jambes.Rentrés au village, ils se barricadent dans leur wigwam.Que si, par aventure, le malade récalcitre, revient à la vie et à son logis, tous se persuadent que le Grand-Es- prit l\u2019a renvoyé dans sa tribu pour quelque mystérieuse mission.Il peut alors en paix fumer son calumet.Quand la Mort est entrée dans une maison, il faut, à tout prix, l\u2019empêcher de faire de nouvelles victimes.Aussi le premier soin de la famille du défunt est-il, en Styrie ,de remonter vivement horloges, montres et pendules.Leur mouvement, symbole de la vie, leur tic-tac qui rappelle les battements du cœur, font craindre que leur arrêt ne soît signe funeste pour d\u2019autres membres de la famille.La Mort, pouvant se mirer dans les glaces et profiler son masque macabre contre la tête d\u2019une coquette au miroir, en mainte région on couvre les glaces d\u2019un voile, ou bien on les retourne contre la paroi.Il ne faut pas non plus trop pleurer les morts, car les regrets trop sincères peuvent mettre l\u2019esprit du mort en dangereuse sympathie avec les vivants: \u201c Toute larme qui tombe sur le refroidi, coûtera la vie À quelque chrétien\u201d, disent les Bavarois.Le Zoulou auquel on annonce la mort d\u2019un parent ou d\u2019un ami, se hâte d\u2019égorger un veau pour \u201cse préserver du chagrin \u2019\u201d, autrement sa douleur pourrait lui coûter la vie!\u2014Les Bagas-Forehs ont trouvé le moyen de tout concilier! pleurer leurs morts et nonobstant les empêcher de revenir.Le défunt, heureux d\u2019être véhémentement regretté, a hâte cependant de s\u2019enfuir pour ne plus revenir.Voici comment ils opê- rent.On asseoit le corps du mort sur un tronc d\u2019arbre contre la paroi de sa case, puis on le cale solidement à droite et à gauche avec des branches fourchues : parents et amis sont accourus.Alors commencent d\u2019homériques invectives contre le défunt de ce qu\u2019il abandonne ainsi les siens.Sa femme s\u2019avance et lui fait d\u2019amers reproches que Jules Leprince a consignés : \u2018\u201c\u201c Ainsi, c\u2019est entendu, tu me quittes; tu ne veux plus vivre avec moi?D'où te vient cette décision?N\u2019ai-je pas été toujours pour toi une épouse accomplie?Ne t\u2019ai- je pas donné autant d\u2019enfants que tu le désirais?Ton riz et ton poisson n\u2019étaient-ils pas cuits à point?Que peux-tu donc me reprocher?Rien, n\u2019est-ce pas?Alors, pourquoi t\u2019en vas-tu?Lâche, traître, tu ne partiras pas sans avoir reçu la correction que mérite une pareille conduite.\u201d Alors, l\u2019épouse tendre, mais courroucée, rosse son mari et lui rend,.en une fois, les coups que jadis elle en re- cut: les bons comptes font les bons amis! A leur tour, les enfants s\u2019avancent et demandent à leur père les raisons qu\u2019il avait de les quitter ainsi: ils étaient bons fils, soumis et prévenants.Ils frappent alors le père ingrat avec une ardeur adéquate à leurs sentiments.Parents et amis leur succèdent.Ils injurient le disparu, giflent, boxent et cognent son cadavre.L'esprit, tout bosselé et clopinant, s\u2019en va au pays des Mânes sans désir de retour, battu mais content.Le moyen le plus radical d\u2019empêcher un mort de revenir, c\u2019est de mutiler son cadavre.Autrement, l\u2019esprit qui animait le corps pourrait y rentrer temporairement, et l\u2019on aurait alors le Revenant ou le Vampire.Le Vampire est le mort qui, ne pouvant trouver de repos dans la tombe où il conserve toutes les apparences de la vie, sort de nuit pour aller se repaître du sang de quelque victime, breuvage nécessaire pour entretenir son existence 60 LA REVUE POPULAIRE posthume.Pour s\u2019en débarrasser, il faut rouvrir la tombe et d\u2019ordinaire lui percer le cœur avec une arme rougie au feu ou consacrée par des prières spéciales.Cette croyance persiste encore en Bohême, en Pologne, en Russie \u2014Les Alipons arrachent le cœur à leurs morts et leur coupent la langue pour se garer de leurs maléfices.Les Achantis plongent un couteau dans la gorge du défunt.Les Zapotèques, population du Mexique, préhistorique, coupaient également la tête à leurs morts et la peignaient ensuite en rouge.Je ne cite que pour mémoire MM.les sauvages qui\u2014vrais croque-morts, au sens réaliste du mot\u2014 se libèrent de toute crainte en croquant le mort.Il est bon d\u2019ajouter que cette coutume de manger les morts vient, chez certains peuples, non de la peur des revenants, mais du désir de s\u2019incorporer le courage et les qualités du disparu.Les Kamtchadales ne mangent point leurs morts, mais les abandonnent à la porte de leur demeure, proie convoitée par les chiens errants.Les esprits malins peuvent ainsi tranquillement faire connaissance avec leur nouveau camarade et l'emmener sans tourmenter les vivants; cependant que lés chiens dévorent le cadavre, grand avantage pour le mort \u201cparce que, prétendent ces bons sauvages, ceux qui sont dévorés par ces animaux en ont d\u2019excellents dans l\u2019autre monde.\u201d Avis aux chasseurs ! Sans mutiler le cadavre, comme d\u2019aucuns le font, certains peuples se garantissent des incursions du mort vers son ancienne demeure, tout uniment en le ficelant solidement.C\u2019est simple, encore fallait-il y penser.Les Corinthiens lient le corps de la tête aux pieds, l\u2019entortillent d\u2019un fil en trois places importantes.Certains Australiens ratatinent le squelette sur lui-même.Les jambes repliées sont étroitement attachées au corps.Les mains et la tête elle-même sont également prises dans un enchevêtrement de solides cordelettes.À moins d\u2019être Robert-Houdin en personne, impossible au mort de se déficeler.Chez les Aztèques, le mort est toujours représenté ligotté, empaqueté, les jambes ramenées devant le tronc, les genoux sous le menton.Cette transformation du mort en colis se retrouve encore en d\u2019autres pays de civilisation différente.Nous lisons notamment dans le livre chinois \u201c des récompenses et des peines\u201d qu\u2019un nommé Si-Tchang, ayant fait ERR mourir sa femme par de mauvais traitements, craignit qu\u2019elle ne revint par la suite troubler la quiétude céleste de ses rêves opiacés.Pour la contrecarrer dans ses fantaisies posthumes, il lia les mains au cadavre et couvrit son visage avec un pot de terre avant de l\u2019ensevelir.Quand la ficelle ne suffit pas, on prend un clou.Lorsqu\u2019un Chinois a des raisons de craindre que le mort ne soit point content de ses funérailles, parce que les rites n\u2019ont pas été observées ou pour tout autre motif, il enfonce un clou dans la terre, à hauteur de la tête, pour fixer I'dme dans le tombeau.Après lui avoir ainsi rivé son clou, il mange en paix son riz.Les Egyptiens emmaillottaient leurs morts de bandelettes.Les Juifs faisaient de méme, ainsi que nous le voyons dans le récit de la résurrection de Lazare: \u2018 Lazare, viens dehors, \u2018s\u2019écrie J.-C.Aussitôt, celui qui était mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes.Jésus leur dit: déliez-le et lais- sez-le aller.\u201d Les Aymaras ensachaient leurs morts.Les corps étaient enfermés dans des sacs très épais, tissés avec les feuilles du tortora.Pour la figure une ouverture assez grande était laissée.Dans les chambres mortuaires, on plaçait en cercle un certain nombre de morts qui pouvaient ainsi causetter ensemble, s\u2019entretenir de leurs impressions anthumes et de leurs vieux rhumatismes.D\u2019autres précautions sont encore prises contre le cadavre, non point, celles-là, par peur du revenant, mais par crainte du \u201c mauvais œil\u201d et de la mort elle-même.Le cadavre a la réputation d\u2019avoir le \u201c mauvais œil\u201d.De plus, la Mort, entité redoutable, est entrée en lui.Il s\u2019agit de l'empêcher d\u2019en sortir, de I'y murer.La Mort pourrait s\u2019évader par les yeux, le nez, la bouche ou les oreilles du défunt.Quand le mort reste à visage découvert, c\u2019est aux vivants de se cacher les yeux derrière un voile.Les Niassij vont plus loin et, au retour du cimetière, ils s\u2019enferment et restent quatre jours dans une complète obscurité.On craint encore le cadavre parce qu\u2019aux alentours rôde la foule des esprits accourus aux devants de l\u2019esprit libéré par la mort.Il faut à tout prix éloigner tous ces diablotins bien capables d\u2019entraîner avec eux quelques- uns des assistants.Aussi en nombre de pays, c\u2019est-autour du défunt, dans la chambre fu- LA PEUR DES MORTS 61 néraire, une musique infernale.Flûtes, fifres et tambourins n\u2019auront de cesse que le défunt ne soit en terre.Les Hébreux, comme presque tous les peuples anciens, avaient la même coutume.Une ordonnance rabbinique obligeait même les plus pauvres d\u2019entre les Juifs, à avoir au moins deux joueuses de flûtes et une pleureuse aux funérailles.Le récit de la résurrection de la fille de Jaïre, en l\u2019évangile, nous montre cet usage pratiqué au temps de Jésus-Christ : \u201c Et lorsque Jésus fut venu dans la maison du chef de la synagogue et qu\u2019il eut vu des joueurs de flûte et une foule tumultueuse.\u201d Cette croyance que les esprits venus aux devants du néo-trépassé ne s\u2019éloignent qu\u2019au vacarme assourdissant des instruments est encore répandue de nos jours, chez nombre de peuples.Le départ pour le cimetière \u2014 Quand il s\u2019agit d\u2019enlever de la maison le corps pour procéder aux funérailles, mille précautions sont à prendre.Il faut, avant tout, dépister le mort au cas où, changé en revenant, il lui prendrait la fantaisie de refaire en sens inverse le chemin du cimetière.Pour lui embrouiller la mémoire topographique, on se garde bien, en plus d\u2019un pays, de le faire sortir par la porte.On l\u2019extrait de sa hutte par la fenêtre, ailleurs on le hisse par le toit, le plus souvent, on l\u2019inocule à travers une ouverture percée à cette fin dans la paroi de la tente de la case ou de la maison et que l\u2019on rebouche soigneusement.Les Samoyèdes tirent le mort la tête la première hors de la tente, à travers une ouverture pratiquée pour la circonstance, convaincus que \u201cs\u2019ils faisaient passer le cadavre par la porte, il reviendrait bientôt chercher quelque autre membre de la famille\u201d.Au Laos, un mort ne doit jamais sortir de chez lui ni par la porte, ni même par la fenêtre; il faut démolir un coin de la maison pour lui livrer passage.En Grèce, on n\u2019enterrait que de nuit : défense était faite de porter un mort en terre après le lever du soleil.De même que chez nous, au jeu de ColinfMaillard, on fait tourner trois fois sur lui-même le joueur aux yeux bandés pour le désorienter, au Siam dans le même but, avant de porter un mort au bûcher, on lui fait faire en courant, trois fois le tour de sa demeure.L\u2019esprit est alors comme un pigeon-voyageur qui a perdu le Nord.Dans l\u2019Inde méridionale, pour ne pas que le mort reconnaisse son chemin à la trace des pas dans le village, le cortège s\u2019élance à travers les rues, en passant sur de longues bandes de toile blanche que des coolies étendent sur le sol, les unes à la suite des autres, en ayant soin de les rouler après le passage du cortège, pour les reporter de nouveau en avant.Au Laos, sur le trajet que doit suivre le convoi funèbre, les habitants dressent devant les maisons, de hautes palissades de bambous et relèvent toutes Iles échelles, pour que l\u2019esprit du défunt et les esprits qui l\u2019accompagnent, n\u2019aient point la fantaisie d\u2019entrer chez eux pour s\u2019y livrer à des plaisanteries d\u2019un goût naturellement macabre et à des cabrioles aussi dommageables que posthumes.En maint pays, on accompagne le cortège d\u2019un vacarme de sifflets, de gongs, de tams-tams et de tambourins, de lances et d\u2019épées brandies contre des boucliers.C\u2019est pour intimider la démonaille accourue de tous les points de l\u2019horizon.Assourdis par le tintamarre, les esprits qui n\u2019aiment, paraît-il, que le bruit qu\u2019ils font eux- mêmes dans les placards et les greniers, s\u2019éloignent alors avec leur houvelle recrue, laissant cheminer en paix le cortège.La sépulture.\u2014Que de précautions encore, une fois arrivés au lieu de la sépulture! II faut à tout prix que le mort reste dans son nouveau logis et ne retourne pas au village avec les vivants.En maint canton bavarois, sitôt la civière déchargée, les chevaux repartent à toute vitesse.Le Samoyède juge plus prudent de sacrifier sur la tombe les rennes qui ont traîné le cadavre.On les y laisse avec le harnais.Chez les Javanais, l\u2019assistance s\u2019enfuit aussitôt le cadavre déposé.Les Ar- goviens envoient après le cercueil, plusieurs seaux d\u2019eau.Dans l\u2019Amérique du Sud, une fois le mort en terre, les Indiens lancent une nuée de flèches, tirent des coups de fusil pour effrayer l\u2019esprit du mort et les autres esprits et les empêcher de revenir au village avec le cortège.Dans maint pays, on charge les tombes de lourdes pierres.Nombre de peuples font sur la tombe un grand amas de terre, un tumulus.Les Karons de la Nou- velle-Guinée allument sur le lieu de la sépulture, un bon feu de bois.L'esprit, qui aime la fraîcheur, se le tient pour dit et se terre dans les profondeurs.Les Négritos de ~ 62 LA REVUE POPULAIRE Malacca ne s\u2019embarrassent pas tant de précautions.Il leur suffit d\u2019enterrer leurs morts au loin du village pour qu\u2019ils ne puissent entendre le chant du coq, réveille-matin des vivants et des morts.Les esprits ont, en effet, l\u2019ouïe très fine! et le kokoriko matinal des coqs n\u2019est pas leur seul trouble sommeil.Le son d\u2019une voix humaine, articulant les syllabes de son nom, peut guider un mort vers son ancien foyer.Aussi, malheur à l\u2019imprudent qui prononce le nom du défunt ! C\u2019est devenu coutume universel de taire le nom du disparu.Malgaches, Peaux-Rouges, Sibériens s\u2019en gardent.Les Australiens\u2014 lorsqu\u2019ils y sont obligés\u2014ne le prononcent qu\u2019à voix basse \u2018 pour que l\u2019esprit ne les entende pas\u201d.Les Samoyèdes ont le cœur sur la main.On y va chez eux à la bonne franquette et les morts eux-mêmes sont de bonnes pâtes de morts se laissant prendre par les bons sentiments.Lorsqu'ils ont descendu un des leurs dans la fosse, un sorcier fait appel à ses sentiments généreux.Il l\u2019exhorte, en gambadant, à ne pas tourmenter ceux qu\u2019il laisse sur terre, à leur abandonner ses ustensiles, ses poteries ,ses rennes ainsi que les endroits où il avait coutume de faire des chasses fructueuses.Après quoi, regambades, regrimaces et rehurlements, puis sacrifice des rennes qui ont amené le cadavre; si le mort voulait malgré tout revenir, il ne le pourrait plus.Dans plus d\u2019un pays, le retour du cimetière est encore l\u2019occasion de mainte superstition, toujours dans le but d\u2019empêcher l\u2019esprit du mort de s\u2019en revenir au milieu des siens.Des Peaux-Rouges, et en Europe même: des Croates, jettent des cailloux derrière eux.Les Araucans emportent à l\u2019enterrement, de la cendre chaude et la déversent au retour sur la route, afin que le revenant, qui a la plante sensible, s\u2019y brûle les pieds.Certains Juifs, jettent derrière leur dos, des touffes d'herbes.Les Guinéens barrent le chemin du retour avec des fagots d\u2019épines, des bambous en palissades.Souvent, chez les Peaux-Rouges, la veuve, au retour des funérailles de son mari est suivie par un guerrier qui agite des branches au-dessus de sa tête, en vue d\u2019éloigner le fantôme du mort.Moins galants, les Néo-Hébridais de Mallicolo envoient cha- \u201c que soir la veuve coucher sur la tombe de son ex-mari \u201cafin qu\u2019il ne s\u2019ennuie pas seul\u201d.La veuve couche ainsi à la belle étoile jusqu\u2019à ce qu\u2019elle se remarie,\u2014ce qui, d\u2019ailleurs, ne tarde guère! Le retour \u2014En revenant du lieu de la sépulture, il faut prendre grand soin de se purifier! Il semble, en effet, que d\u2019avoir touché le cadavre, ou seulement de l\u2019avoir vu ou accompagné, quelque chose de lui s\u2019est attaché après vous, qui peut mettre en dangereuse sympathie avec le disparu et peut-être vous entraîner vers lui dans la mort.Aussi la coutume des purifications est-elle universelle.Presqu\u2019universelle aussi, la coutume de se tenir à l\u2019écart des autres vivants, pendant un certain temps, quand on a vu et touché un cadavre.Il est des religions qui vont jusqu\u2019à défendre à certaines catégories de personnes, de toucher un cadavre.Toucher un cadavre, .en effet, cest se mettre en rapport, d\u2019une certaine façon, avec le monde malfaisant des esprits.C\u2019est se trouver en mauvaisé compagnie, c\u2019est contracter une souillure.De nos jours encore, les Israélites appelés Cohen\u2014 on appelle de ce nom les descendants des prêtres et des lévites\u2014ne peuvent pas toucher à un mort.Les modes de purification varient à l\u2019infini.On purifie surtout par le feu, par le sang et par l\u2019eau.Chez les Samoyèdes, le veuf ou la veuve se lave\u2014événe- ment sensationnel !\u2014et se parfument avec du musc avant de prendre place au repas des funérailles.Ce je ne sais quoi du mort, émané de lui, dilué dans l\u2019ambiance et flottant autour des objets familiers, est dangereuse pour qui fait usage de quoi que ce soit lui ayant appartenu.Dans la maison du défunt, après l\u2019enterrement, les Egyptiens battent tapis, divans et coussins.Ils font basculer tous les meubles, les mettent un moment sens dessus dessous, pour jeter à terre si possible, d\u2019impalpables germes de mort.Beaucoup de peuples détruisent complètement ce que possédait le disparu.Les Tovas déchirent les vêtements, brisent les ustensiles et les poteries, flambent le mobilier.Souvent on abandonne pour un temps ou pour toujours, la hutte ou la maison mortuaire.Les déménagements étant coûteux, les Canaques brûlent la case du défunt pour éviter d\u2019avoir à décamper.Spe let 72 == | ANA WM fre fl Lee 24 po | | A ensvn SH ÿ |) A il | Re | (1 A L VS AEN ES i NN 5 3) I x HN GE | Q M + \\ fe >, = ¥ \\ a SES \\ ( he IN 7% wv W Da 5 [2 a Ÿ hg ; / S NN IN Va {| | Ÿ > à #7 mm, a VS i | | = WR 4 7 | if I | (2 I A) | i | re 3\" We ji | i 7 ui po I, IN AN a és, & mg ki AN aN 3) % ZZ] T4 FAN SM | j | ) = AY 45 vu 4 | a Ti / ÿ ) 7 | \\\\ \\ \\ == \\ er) (MON > Al y EI 1) \\ Xi SN WW a 77 =) x I ZB VY 1 na i 1 a Lg \"J 74 7 JAA Oc 4 TE 3 oY uf iN Al 4 = y/ A y ; > À J # VB 5 J g 2 Q DH Ai 7 ; \u20ac br > N= = PL fa = a > SZ A A, q va Je ; Sa SA 22 77 5 ES F 7 © yi Ce i eo $= Sy LA) a Zl = A Lure pe 2 , BX NE a 7 Zz = \\ N 3) CA 7 4 RES = ci À 7 A Wid 0 A D al AU = TA OI A Et LA p> 4 VM 7, \\ 5) | == PA 7 J KA À 3 \\ ; = ) 8 A À A 4 Uf tl J (Ue.seu a =~ > 2 Ze) (AS Pan LI ==! Ps ol \u20ac Ho 7 | I ng Cd ALTE oh, AY / ESS LÉ LIC) i ¥ 5% Celles.qui font tapisserie ee 2 LE GULTE DES MORTS .On sait l\u2019effet que produit sur la pensée l\u2019encens qu\u2019ou brûle dans les églises, pendant que l\u2019orgue remplit la voûte du temple de ses voix profondes.Il est pourtant quelque chosa de plus religieux, de plus puissant, de plus solennel que les voix harmonieuses de l\u2019orgue: c\u2019est le silence des tombeaux.Il est un parfum plus enivrant, plus religieux que celui de l\u2019encens; c\u2019est celui des chévre:feuilles, qui: croissent sur les tombes sur lesquelles l\u2019herbe a poussé épaisse et drue en même temps, et moins vite que l\u2019oubli dans le coeur des vivants.Quand le soir, au coucher du soleil, seul dans un cimetière, ou commence à frissonner au bruit de ses propres pas; quand on respire cette odeur du chèvre-feuille, il semble que tandis que le corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, la pervenche blueue, la violette des morts, et le chèvre-feuille, il semble que l\u2019âÂme immortelle s\u2019échappe, s\u2019exhale en parfum céleste et remonte au-dessus des nuages.La vie est bien changée du jour où l\u2019on a déposé dans la terre le corps d\u2019une personne aimée; que de choses vous inquiètent auxquelles vous n\u2019aviez jamais songé ! C\u2019est une image qui ne reste pas toujours à vos côtés, mais qui vous apparaît tout-à-coup au moment le plus inattendu, et ca vient vous glacer au milieu d\u2019un plaisir ou d\u2019une fête, qui arrête ou tue un sourire qui allait fleurir sur les lèvres.Il ne faut, pour l\u2019évoquer et la faire apparaître, qu\u2019un mot qui était familier au mort, qu\u2019un son, qu\u2019une voix, qu\u2019un air que l\u2019on chante au loin et dont le vent vous apporte une bouffée : il ne faut que l\u2019aspect et l\u2019odeur d\u2019une fleur pour qu\u2019on revois à l\u2019instant cette triste et chère image ,et qu\u2019on ressente au coeur comme une pointe aiguë, la douleur des adieux et de l\u2019éternelle séparation.De ce jour on a une partie de soi-même dans la tombe; de ce jour on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu\u2019en s\u2019échappant et au risque d\u2019être à chaque instant ressaisi et ramené au cimetière.; En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu\u2019on aimait avec eux, et les fleurs cultivées ensemble et les chagrins subis ensemble, toutes choses qui nous rappellent les morts et nous parlent d\u2019eux. 4 Temps de Boucherie Un cas extraordinaire ICHOU est assurément le meilleur charcutier de touteesa contrée ; pas un ne sait comme lui saigner proprement 7 i un cochon, faire d\u2019aussi % ceil bon boudin et de si ex- SF quises saucisses.Bref, à Sy {x dix lieues à la ronde, ;on ne connaît que Pi- chou.Et cependant, chose bizarre, au mois d\u2019avril de l'an passé, Pichou avait en quelques jours perdu complètement sa gaîté et, cas plus extraordinaire encore, Pichou avait énormément maigri.Est-ce que, pensez-vous, un concurrent serait venu lui enlever sa clientèle?OL! pour cela, rassurez-vous; Pichou ne craint pas plus les concurrents que les cris aigus de ses nombreuses victimes.Alors, quelle était donc la cause de ses nombreux soucis?° Un simple chien! Le croiriez-vous ?Et cependant rien n\u2019est plus vrai ; ce n\u2019était qu\u2019un misérable chien, un grand efflanqué de chien jaune, Filoche, le chien du père Patu, le vieux berger, qui tracassait Pichou depuis quelque temps au point de lui faire perdre sa robuste santé et sa gaîté pétulante.Ne vous figurez-vous pas que cette maudite bête lui avait dérobé, en quelques semaines, dans trois fermes différentes, les trois superbes foies des cochons qu\u2019il avait tués! Et il était devenu rusé, l\u2019animal.Lorsque Pichou, selon son habitude, avait déposé le foie saignant dans un baquet rempli d\u2019éau fraiche afin de le rendre plus ferme, Filpche arrivait en tapinois et, profitant.d\u2019un moment d'inattention du charcutier, il s\u2019élan- cait d\u2019un bond jusqu\u2019au baquet, plongeait sa tête dans l\u2019eau froide et en retirait le fois appétissant et rose pour s\u2019enfuir avec son larcin.Tout cela était fait si rapidement que lorsque, attiré par un léger bruit, Pichou tournait brusquement la tête, c\u2019était pour voir une boule jaune filer comme une flèche et disparaître en un clin d'œil.En vain Pichou lâchait-il alors la plus bèl- le bordée de ses jurons, le voleur n\u2019en courait que de plus belle pour aller savourer en un coin ignoré le fruit de sa victoire.Ce petit drame en un acte s\u2019étant renouvelé trois fois, vous pensez si cela avait fait des gorges chaudes dans le pays et ses alentours.Pichou refait par un chien! ah! ah! la bonne histoire! Et de voir les faces narquoises des paysans le regarder d\u2019un œil moqueur, le malheureux Pichou était tombé malade.Il était assis, ce soir-là, derrière son comptoir, tout à ses tristes réflexions, lorsque parut sur le seuil de la porte le grand Jean- Pierre, le plus gros fermier du village; il venait quérir le charcutier pour le lendemain matin, de très bonne heure, afin de transformer en saucisses et en jambons un superbe porc, une bête qui pesait pour le moins trois cents.\u2014FEt comme un pareil animal doit avoir un foie qui n\u2019est certes pas à délaigner, s\u2019agira de ne point le laisser s\u2019envoler,\u2014ajouta maître Jean d\u2019un petit air entendu.Cette fois, c\u2019en était trop.Pichou devint - très pâle, puis cramoisi, puis verdâtre, et quand il eut passé par toutes les couleurs de 5 \u2019 N f E | A 3 7 3 A vu 1) 66 LA REVUE POPULAIRE l\u2019arc-en-ciel, il put enfin bégayer quelques mots.\u2014Si pareil fait m\u2019arrive, répondit-il, je paie trois grands brocs de vin, le soir au diner.\u2014Marché conclu! fit le fermier en s\u2019éloignant.Pichou dormit mal ,cette nuit-là.Dès l\u2019aube, muni de ses longs couteaux, il était à la ferme.On lui amena la bête et, Jorsqu\u2019il eut accompli le sacrifice coutumier, il retira du corps du cochon trépassé un foie si gros qu\u2019il n\u2019en avait jamais vu de pareil.; Il jeta un regard inquiet autour de lui et, tranquillisé par la solitude la plus complète, il plongea comme à l\u2019ordinaire, le foie dans un baquet rempli d\u2019eau claire et fraîche.Je ne dois pas vous cacher que, cette fois, il avait eu la sage précaution de déposer ce récipient sur une planche qui le séparait d\u2019au moins deux métres de la terre ferme.Toutes ses opérations terminées, Pichou eut un sourire de satisfaction; il n\u2019avait pas vu même l\u2019ombre de Filoche et il allait pouvoir triomphalement déposer sur la longue table de la ferme le porc bien saigné, à la chair blanche, et, dans un grand plat de terre, le foie gonflé, superbe, qu\u2019on mangerait le soir au dîner.Il allait courageusement charger le tout sur ses épaules, lorsque, dans l\u2019embrasure d\u2019une petite porte de la cour, il aperçut une forme jaune, humble, courbant l\u2019échine et sS\u2019avançant en rampant vers lui: c\u2019était Filoche.Une violente colère s\u2019empara du charcu- _ tier; il eût volontiers criblé cet intrus de tous les projectiles qui se trouvaient sous sa main, mais il voulut mieux assouvir sa vengeance.Le laissant donc approcher de très près, il plongea son bras dans le baquet, en retira le foie ruisselant d\u2019eau qu\u2019il saisit à pleines mains, et, le brandissant tel un trophée au nez du malheureux Filoche : \u2014Ah! canaille de chien! voleur! bandit ! dit-il d\u2019une voix sourde, tu le vois, ce foie que tu dévores des yeux! tu le vois et tu le sens, vorace! Eh bien, ajouta-t-il, en lançant un formidable coup de pied dans la direction du pauvre animal, tu ne l\u2019auras.Pichou n\u2019acheva pas; son pied droit, lancé d\u2019une magistrale façon, ne rencontra que le vide et, secoué d\u2019en haut par je ne sais quelle force mystérieuse et inattendue, il perdit complètement l\u2019équilibre et s\u2019assit brusquement à terre.Il en vit deux cent trente-six chandelles et, pendant cinq bonnes minutes, resta comme hébété ; et il y avait de quoi, je vous assure, car lorsque Pichou parvint enfin à se relever, il put tâter ses cuisses meurtries de ses deux mains, celles-ci étant toutes deux entièrement vides; le foie, comme les précédents, s\u2019était volatisé.° Eh ! oui, mes amis, Filoche ayant très faim et voyant se balancer au-dessus de son odorat un morceau de chair fraîche qui, à n\u2019en pas douter, devait sentir très bon, la tentation avait été trop forte; il avait bravement sauté et, ayant fortement implanté ses crocs dans l\u2019objet de sa convoitise, il avait tenu bon et n\u2019avait pas lâché.Maintenant il était si loin que Pichou ne songea pas un instant à le rattraper., Pauvre Pichou! il s\u2019arrachait les cheveux de désespoir.Les trois brocs de vin, ma foi, il n'y songeait guére, mais qu\u2019allait-on dire de lui dans le pays?Sa réputation était a jamais compromise.Justement, maître Jean, sortant de l\u2019écurie, se dirigeait vers lui; il se sentit perdu.Mais comme le danger inspire parfois des traits de génie, Pichou eut une idée lumineuse.: Il laissa donc le fermier s'approcher et s\u2019extasier sur la beauté du cochon : \u2014En vérité, cest une belle bête, disait ce dernier d\u2019un air satisfait.Quelle belle fricassée pourra-t-on faire rien qu\u2019avec le foie! \u2014Eh! maître Jean, répondit Pichou, j'ai déjà défunté bien des cochons, mais, sauf vot\u2019 respect, c\u2019est le premier que je vois qui n\u2019en avait pas!. cétirieiie Lhe ities é Dovembre Par Faucher de St-Maurice Novembre étend sur nos campagnes Son manteau chargé de frimas ; Et sur le flanc de nos montagnes, L\u2019orme blanchit sous les verglas, Soyez réveuses, jeunes filles; Ce mois vous dit où vous courez ; Regardez ces vertes charmilles ; Elles passent.vous passerez! Là-bas, dans les bois, pas une aile N\u2019habite les douæ nids d\u2019oiseaux ; L\u2019on ne voit plus que la sarcelle Errante encore sous nos roseaux ; Bientôt, elle aussi, du grand fleuve, Quittera les talus glacés ; Comme elle, enfants, au jour d\u2019épreuve Vous aussi, vous nous quitterez.A grains serrés tombe la neige, Au loin siffle le vent du Nord, Voyez, là-bas, un long cortège, Cheminer vers le champ des morts; Vieillards qui marchez vers la tombe, Courbés sur vos bâtons ferrés, Recueillez-vous, la feuille tombe, Le gazon meurt et vous mourrez. LE RIDEAU Mme D\u2019ARBOIS Vous êtes sûre que cette lettre est pour moi?(S\u2019adressant au pudblic:) Je ne suis pourtant à Paris que depuis une heure ! (Elle s'approche de la lampe et regarde l\u2019adresse de la lettre.) \u2018\u201c Madame d\u2019Arbois\u201d.C\u2019est bien moi.Tiens! je crois reconnaître l'écriture.(Elle revient près de la porte et dit à la cantonade:) C\u2019est bien pour moi.Je n\u2019ai plus besoin de vous.Ah! vous me monterez un thé demain matin, à neuf heures.UNE VOIX DE FEMME Bien, madame.Mme D\u2019ARBOIS Fermons d\u2019abord ma porte.à double tour!.Mettons aussi le verrou.Et, maintenant, lisons ! alle s\u2019asseoit près du guéridon, ouvre la lettre et regarde la signature.C\u2019est bien lui! (Avéc dépit.) Encore! (Elle lit.) \u201c Madame, depuis le jour où vous m\u2019avez pardonné la folie que j'ai commise.\u201d (Interrompant la lecture.) Je lui conseille de me rappeler ce jour-là! Un audacieux qui ose pénétrer chez moi, ou plutôt chez ma tante, ét s\u2019y cacher comme un malfaiteur!\u2026 Enfin, jai pardonné! (Elle reprend la lettre et lit:) \u201c Depuis le jour oll vous m\u2019avez pardonné.vous reconnaitrez que j'ai tenu na parole et que j'ai cessé de vous importuner ; mais je n\u2019avais promis ni de cesser de vous aimer, ni de tenter de vous revoir\u201d.Où veut-il en venir?.\u2018\u201c\u201c Apprenez donc que, ce matin, j'ai pris, en même temps que vous, le train qui vous emmenait de Château-Chinon à Paris\u201d.Comment! il était dans le (Effrayée.) Hein?.Le Rideau train?.\u2018\u201cCaché discrètement dans un compartiment qui n\u2019était pas le votre, hélas!.\u201d (Souriunt.) Je crois bien! j'_étais montée dans celui des dames seules, où je me suis même terriblement ennuyée ! (Lisant.) \u201cJ'avais du moins la consolation de penser que je voyageais avec vous, auprès de vous, et que si un accident arrivait.\u201d (Iisant.) \u201c.Que si un accident arrivait, j'aurais peut-être la bonne fortune de périr avec vous!\u201d (Souriant de nouveau.) Grand merci!.Ces amoureux ont des idées! (Lisant.) \u201cNe soyez pas surprise si, demain, vous rencontrez, \u2014à distance respectueuse, rassurez-vous,\u2014l\u2019homme qui vous a voué sa vie entière.\u2014 ROBERT DE MONTBRIZAC.\u201d Elle se lève.Ah! mais cette insistance devient une persécution !.Gageons qu\u2019il est descendu comme moi à l\u2019Hôtel-de-France et que, demain, la première personne qui me saluera dans l\u2019escalier, ce sera M.Robert de Montbrizac! Il mériterait que, dès l\u2019aube, je quittasse cet hotel pour un autre!.Et ce serait ennuyeux pour moi, car on est ici plein d\u2019attentions à mon égard.Aussi je n\u2019y sens presque chez moi, et en sécurité.Ce qui n\u2019empêche pas, cependant, que je vais regarder sous mon lit tout-à-l\u2019heure._ Je regarde toujours sous mon lit quand je voyage, depuis le jour où j'ai lu dans un journal qu\u2019une jeune veuve, comme moi, entrant le soir dans une chambre d\u2019hôtel, comme moi, et prête 4 se mettre au lit, apercut, caché sous ce lit, un voleur qui n\u2019attendait que le moment où elle allait s'endormir pour l\u2019assassiner.\u2026 Brr! je frissonne quand je songe que moi aussi, je pourrais trouver un assassin ! Ordinairement jemméne ma femme de Ram \u2014\u2026 eos 4 LE RIDEAU 69 chambre avec moi, quand je m\u2019absente.Mais, ce matin, cette malheureuse Justine ne s\u2019a- vise-t-elle pas d\u2019être malade! Je ne pouvais pourtant pas retarder mon voyage, puisqu\u2019il s\u2019agissait du mariage d\u2019une cousine, qui a lieu demain, et j'ai dd partir seule, voyager seule, ce qui n\u2019est pas gai du tout! Elle ôte, tout en parlant, son manteau de voyage, son chapeau, ses gants, qu\u2019elle dépose sur le guéridon.M.de Montbrizae, mon persécuteur, aurait-il raison, et le veuvage, qui a pourtant de si bons côtés, aurait-il ses inconvénients?Car, enfin, si j'avais un mari, je ne voyagerais pas seule et, par suite, je n\u2019aurais pas peur.Oui, mais ce monsieur procède par trop cavalièrement!.Non, je n\u2019oublierai jamais la singulière facon dont il me fit sa demande en mariage! C\u2019était dans un bal donné par ma tante, à sa maison de campagne; entre deux valses, M.de Montbrizac s\u2019approche de moi, et: \u2014Madame, me dit-il, avec le vif accent du Midi, savez-vous ce que c\u2019est que le coup de foudre?Et comme je ne comprenais pas: \u2014C\u2019est cet amour subit, irrésistible, qui s'empare de nous et nous attache, à première vue, à la femme que nous aimerons notre vie entiére!.Eh bien! cet amour, madame, je viens® de le ressentir en vous voyant!.Et j'ai l\u2019honneur de vous demander votre main! \u2014Ma main?lui répondis-je, stupéfaite mais je vous connais à peine!.\u2014Parfaitement juste! reprit-il.Je vais donc me présenter à vous.Robert de Montbrizac, ex-capitaine aux chasseurs d\u2019Afrique, trente-trois ans, un mètre quatre- vingts au-dessus du sol\u2026 Le fait est que c\u2019est un homme superbe! Et il ajouta : \u2014Bon caractère, parfaite santé!.Très brun, comme vous pouvez voir.Aimez- vous les bruns, chère madame?\u2014Mon mari était blond, basardai-je.\u2014Alors, je disais bien: vous aimez les bruns!.Pour plus amples informations, vous pouvez consulter Mme votre tante.Elle me connaît depuis mon enfance, et vous dira que je suis un galant homme.* Et il me quitta en me menaçant d\u2019une prochaine visite.Mais, partant deux jours après, je comptais bien ne plus revoir cet original.Ah! bien, oui!.Le lendemain, je rentrais de la promenade, très fatiguée.Avant le dîner, je m\u2019étais retirée dans le petit salon pour me reposer.Comme j'étais seule, je m\u2019étais étendue sur le canapé et j'allais m\u2019assoupir, quand un léger bruit me réveille.J\u2019ouvre les yeux, et je vois le rideau de la fenêtre se soulever et, derrière ce rideau, M.de Montbrizac, qui avait osé.Elle regarde le rideau de la fenêtre qui vient de s\u2019agiter.Tiens! on dirait que celui-ci a remué aus- sil.(Souriant.) Est-ce qu\u2019il serait encore là?.Ces militaires sont capables de tout!.Allons! je suis folle, et ce rideau n\u2019a pas bougé ! Le rideau s\u2019agite de nouveau.Mais si! il a remué, positivement! (Ælle s\u2019approche rapidement du rideau.) Ah!.(Plus bas.) Le capitaine est là!.Il n\u2019y a plus à en douter!.J\u2019aperçois l\u2019extrémité de ses bottes sous le rideau! Elle revient vers le rideau, dont elle s\u2019était éloignée.\u2014Monsieur, je vous préviens que je vais appeler ! Non.Pas de scandale.C\u2019est moi qui serais compromise.\u2014 Sortez, monsieur!.mais sortez donc! Il ne bouge pas.Si ce n\u2019était pas lui?.Sa lettre me disait de me rassurer.(Elle reprend la lettre.) Tiens! il y à un \u201c post- scriptum\u201d!.(Elle tourne la page et lit.) \u201c Quelques mots encore, madame, qui vous diront à quel point je redoute de vous déplaire.Ma première pensée avait été de descendre comme - vous à 1l\u2019Hôtel-de-France.C\u2019est, d\u2019ailleurs mon hôtel ordinaire.\u201d (Avec un grand geste.) C\u2019est bien lui qui est 1a! (Lisant.) \u201c Mais j'ai résisté à cette pensée\u201d.(Mouvement de stupeur.) Hein?.(Lisant.) \u201c Ce n\u2019est que demain, dans la mairie où l\u2019on mariera votre parente, que j\u2019es- 70 LA REVUE père avoir le bonheur de vous entrevoir.\u201d Demain?.Alors, ce n'est pas lui!l.Mais qui donc est là?(Flle montre la fenêtre.) Qui?.Oui, qui?.Un voleur!.Je suis perdue.mon Dieu!.perdue!.Mais j'y songe! Cet Lomme ne tient à ma mort que pour me voler.Eh bien! je vais lui offrir ma bourse.et pour peu qu\u2019il lui reste quelque délicatesse, il s\u2019empressera de l\u2019accepter\u2026 Elle s\u2019adresse au rideau.\u2014Je sais que vous êtes là, monsieur le voleur, mais n\u2019ayez aucune crainte.Je ne veux pas vous faire arrêter, au contraire! Vous êtes sans doute moins coupable que ne pourraient le croire des esprits superficiels.Des malheurs, la misère, la souffrance vous ont aigri contre la société et poussé au.à la révolte.Aussi je veux vous faire une proposition.avantageuse pour tout le monde: je veux vous offrir mon sac de voyage, avec tout l\u2019argent qu\u2019il renferme.Je vous jure que tout l\u2019argent que j'ai emporté de Chiteau-Chinon est contenu dans mon sacl.Elle pose son sac sur une chaise placée entre le guéridon et la fenétre.\u2014Tenez, je me retourne pour que vous puissiez le prendre sans être vu par moi! Elle se détourne et ferme les yeux ; puis, l\u2019instant d\u2019après, elle se retourne vers la fenêtre et regarde: le sac est toujours sur la chaise.TH ne l\u2019a pas pris! Geste de désespoir.\u2014Mais que voulez-vous donc alors, monsieur le voleur?Un léger bruit.Grand Dieu! j'ai entendu grincer un ins- POPULAIRE trument de fer!.C\u2019est son arme qu\u2019il prépare!.La mort est là ! (Affolée de peur et s\u2019agenouillant.) Au nom du ciel ,ne me faites nas trop de mal, monsieur l'assassin! (De sa voix la plus douce.) Soyez ui gentil petit assassin ! On frappe à la porte.Ai-je bien entendu?.On a frappé!.C\u2019est le salut! ; VOIX DE FEMME, (au dehors) Pardon, madame.Mme D\u2019ARBOIS Je ne me suis pas trompée!.Voilà quel- qu\u2019un!.Je respire! , Elle courut vers la porte.LA Voix Madame a dû voir dans sa chambre, près de 1a fenêtre, une paire de bottes.Mme D\u2019ARBOIS Que dit-elle?.Des bottes?.La Voix Oubliées par un voyageur.Mme Dp\u2019ArBors Ce serait?.Si j\u2019osais!.Du courage ! Elle va soulever le rideau et jette un cri de surprise.Personne.que les bottes du voyageur ! LA Voix Madame les trouve-t-elle?.Mme Dp\u2019ARrBoIS Oui, oui!.Sauvée, mon Dieu!.Mais c\u2019est égal : je ne voyagerai plus seule!.Jai eu trop peur!.Demain, j\u2019accorde ma main à M.de Montbrizac! + Loups - Garous grandes peurs quand nous étions petits.Qu\u2019était-ce qu\u2019un loug-garou, nous n\u2019en savions rien ; mais le mystère ajoutait encore à l\u2019appréhension : d\u2019abord, le nom de cette bête énigmatique sonne mal; il a quelque chose de menaçant; il ressemble au hurlement d\u2019un animal méchant, tapi au fond d\u2019un bois.Et puis, qu\u2019y a-t-il de plus effrayant qu\u2019une bête qu\u2019on Da jamais vue?Eh ! bien, il y a des loups-garous; il y en a eu jadis, il y en aura toujours.Mais, qu\u2019est-ce qu\u2019un loup-garou ?Nous sommes très renseignés sur ce point par une étude, aussi pittoresque que documentée, récemment publiée par M.le docteur G.Dumas, dans la Revue du Mois.Le loup-garou, dans les idées sataniques du XVIe siècle comme dans les superstitions antiques, peut être tantôt un malheureux transformé en loup par le maléfice d\u2019un sorcier, tantôt un sorcier véritable qui s\u2019est vendu à Satan comme ses confrères et qui, entre plusieurs avantages, a obtenu le pouvoir de se transformer en loup pour satisfaire plus facilement la haine féroce qu\u2019il porte à l\u2019humanité chrétienne et pour honorer plus commodément le diable par le sang.En 1581, raconte M.Dumas, Burgot, dit le grand Pierre, et Michel Verdung compa- + \"EST un mot qui nous causait a tous de rurent devant l\u2019inquisiteur Bodin.Ils étaient - poursuivis comme magiciens et accusés de s\u2019être transformés en loups-garous.Pierre confessa que, depuis dix-neuf ans, il appartenait à la secte des adorateurs du diable.À l\u2019époque de la foire de Poligny (diocèse de Besançon), tandis qu\u2019il gardait son troupeau, un orage l\u2019avait dispersé et avait jeté la consternation dans le pays.Pierre, affolé, ne savait où retrouver ses moutons, lorsqu\u2019il rencontra trois cavaliers vétus de noir; le dernier, ayant appris de lui son embarras, lui promit, s\u2019il voulait se donner à lui, de le placer chez un maître qui le rendrait très heureux, en ajoutant qu\u2019il n\u2019aurait plus à craindre ni les loups ni quelque autre dommage.Et, pour lui inspirer confiance, il lui proimit de lui faire retrouver le bétail égaré et de lui donner beaucoup d\u2019argent.Pierre.accepte la proposition et s\u2019engage à revenir au même lieu dans trois ou quatre jours.I retrouve son troupeau et, le troisième jour, il revient vers le cavalier qui lui dit: \u201c Je suis le serviteur du roi des enfers, mais n\u2019aie pas peur.\u201d Pierre fléchit le genou, rend hommage au diable, renonce aux grâces du baptême, à l\u2019amour de Dieu, à la Vierge, aux saints et baise la main du diable qui lui semble froide comme celle d\u2019un cadavre.Dès lors, il cesse de réciter le Credo, fuit les cérémonies du culte et, pendant deux ans, n\u2019a qu\u2019à se louer de son pacte ; bientôt, pourtant, il l\u2019oublia et reprit le chemin de l\u2019église, sans doute sous l\u2019influence du remords, lorsqu\u2019un autre sorcier, Verdung, ayant reçu ses confidences, l\u2019engagea à renouveler le traité qu\u2019il avait conclu sous la condition que son diable lui procurerait l\u2019argent qu\u2019il lui avait promis.\u201c Michel Verdung, dit Bodin, mena Burgot au bord du Chatel-Charlou, où chacun (des assistants) avait une chandelle de cire verte qui faisait la flamme bleue et obscure, et faisaient les danses et sacrifices au diable.\u201d C\u2019est après cette entrevue que chacun des deux compères obtient de son diable protecteur le privilège de se transformer en loup après s\u2019être graissé d\u2019un onguent magique.\u201c S\u2019étant oints, dit Bodin, furent retournés en loups, courant d\u2019une légèreté incroyable ; puis ils étaient changés en homumnes et souvent rechangés en loups; ils confessèrent aussi: à savoir Burgot, avoir tué un jeune garçon avec les pattes et dents de loups et qu\u2019il le voulait manger n\u2019eût été que les paysans lui donnèrent la chasse.et Michel ou CO nn 72 LA REVUE Verdung confessa aussi avoir tué une jeune fille cueillant des pois en un jardin; et que tous deux avaient encore mangé quatre filles, et remarqua le temps, le lieu, l\u2019âge particulièrement des enfants et qu\u2019en touchant d\u2019une poudre ils faisaient mourir les personnes.\u201d Burgot déclara que lorsqu\u2019il couraît le loup-garou, il se voyait avec les quatre pieds et le poil d\u2019un loup.Il fut brûlé ainsi que son compagnon sans qu\u2019on ait pu réunir contre eux d\u2019autres preuves que leurs aveux, qui furent souvent contradictoires.NAN En 1573, vers la fin de l\u2019automne, les villageois des environs de Dôle étaient autorisés, par un arrêt du parlement, à donner la chasse à un loup-garou.Quelques mois plus tard, on arrêtait dans un fourré et presque en flagrant délit, un loup-garou mangeur d\u2019enfants du nom de Gilles Garnier.\u201cIl avait, nous dit l\u2019arrêt, étant en forme de loup, attaqué une jeune fille de dix à douze ans, dans une vigne près du bois de la Serre et il l\u2019avait tuée et occisé sur place, tant avec ses mains semblant pattes qu\u2019avec ses dents; et après l\u2019avoir traînés avec les dites mains et dents jusqu\u2019au près dudit bois de la Serre, l\u2019avoir dépouillée et mangé de la chair des cuisses et bras d\u2019icelle et, non content de ce, en avoir porté à Apolline, sa femme.\u201d Quelques jours plus tard, ce même Gar- nier, étant encore en forme de loup, prend une fille au même endroit, l\u2019étrangle, la meurtrit de cinq plaies avec ses mains et dents et n\u2019est empêché de la dévorer que par l\u2019arrivée de trois personnes.Quinze jours après la Toussaint, c\u2019est un enfant mâle de dix ans que le loup-garou étrangle dans une vigne entre Grédisant et Menoté; il mange de la chair des cuisses, des jambes, du ventre et arrache une jambe du tronc.Enfin il se fait prendre à Pérouze, toujours dans la même région, au moment où il se prépare à manger un enfant de dix ans qu\u2019il vient d\u2019étrangler, les gens qui l\u2019arrêtent constatent d\u2019ailleurs en le voyant qu\u2019il est sous forme d\u2019homme et non de loup.Le singulier, l\u2019extraordinaire c\u2019est que lors- POPULAIRE qu\u2019on prenait ces pauvres gens et qu\u2019on les interrogeait, ils affirmaient pouvoir prendre, à leur fantaisie, la forme d\u2019un loup, \u201cou d\u2019une autre bête à leur choix \u201d\u2014l\u2019un d'eux raconte que son père est lycanthrope, comme lui, qu\u2019ils ont \u201ccouru\u201d ensemble et mangé une fille\u2014une femme atteste s\u2019être séparée de son mari parce qu\u2019un jour \u201celle l\u2019a vu rendre par la gorge des pieds de chiens et dese mains de petits enfants\u201d, et qu'elle n\u2019a plus douté qu\u2019il ne fût loup-garou.Eh bien, tout cela c\u2019est une maladie, \u2014une maladie qui fait encore aujourd\u2019hui des victimes: c\u2019est le délire hypocondriaque et mélancolique.De toutes les observations notées par le docteur G.Dumas, nous n\u2019en citerons qu\u2019une seule empruntés à M.Janet: Une malade de la Salpêtrière atteinte d\u2019hystérie, était sortie de l\u2019hôpital et avait passé un après- midi de liberté au Jardin des Plantes.Elle fut impressionnée par la vue des animaux féroces dans leurs cages, en particulier par la vue d\u2019une lionne qu\u2019elle contempla longtemps.Son émotion fut si grande quand elle entendit rugir cette lionne qu\u2019elle tomba en crise et dut être ramenée à l\u2019hôpital.Là elle ne reprit pas complètement connaissance, mais elle entra dans un état délirant bien singulier, qui se prolongea pendant huit jours.Quoiqu\u2019elle ne parlât aucunement, il était facile de voir qu\u2019elle se croyait métamorphosée en lionne.Elle marchait constamment à quatre pattes et cherchait à bondir sur les chaises et sur les lits; elle faisait entendre des grognements et des rugissements.Ne pouvant, malgré son désir, dévorer les gens en réalité, elle alla ouvrir un tiroir, en tira des photographies, de préférence des photographies d\u2019enfants et se mit consciencieusement à les manger.Quand elle revint à la raison, elle oublia toute cette période, mais mise en état hypnotique, elle la retrouvait très bien ; elle expliquait comment elle était obsédée par l\u2019idée de faire la lionne tout en sentant bien qu\u2019elle ne l\u2019était pas complètement.Et voilà comment on devient loup-garou.La seule différence qui existe entre les cas d\u2019aujourd\u2019hui et ceux du moyen âge\u2014diffé- rence appréciable, j'en conviens,\u2014c\u2019est qu\u2019on ne brûle plus les malades, on les soigne.Et ceci, vraiment, est tout de même un progrès. 4 AFENS x owe .m0 7 res is EE °° = coco re pre be) he i grep CS TT a.a rere aR UD LARA FT TS TTL LY sia tt Histoires de Revenants Par Frollo I.Y A un conte délicieux de Dickens où un pauvre homme, qu\u2019on laisse loger pour rien dans dit hantée, voit, en effet, appa- une vieille maison parce qu\u2019on la raître un revenant.Domptant son effroi, sachant qu\u2019il ne trouverait ailleurs aucun gîte, il prend le parti d\u2019entamer une petite conversation avec le spectre.\u2014Quel plaisir, lui dit-il, pou- vez-vous éprouver à \u201crevenir\u201d dans une maison aussi délabrée et aussi triste, ol vous ne rencontrerez qu\u2019un pauvre diable comme moi?.Que vous êtes peu curieux! Il y a tant de demeures élégantes ou luxueuses, où vous produiriez une bien plus vive sensation, car, enfin, je m\u2019habituerai bientôt à vous, et vous ne me causerez plus nul émoi.\u2018 Et le revenant, se rendant à ce raisonnement, disparaît pour longtemps, au moins, laissant tranquille l\u2019hôte de la bicoque.Tous les revenants n\u2019ont pas cette docilité.Il en est qui sont infiniment plus tenaces et dont on ne peut se débarrasser.Du moins, ce sont les communications faites aux sociétés de \u201c recherches psychiques \u201d qui d\u2019assurent.Ces sociétés recueillent avec soin toutes les histoires de phénomènes mystérieux, d\u2019apparitions, de manifestations de 1!\u201c au-delà \u201d, ou, pour parler plus exactement, de manifestations déroutant les idées communément établies sur l\u2019ordre physique et moral.Elles ne sont pas composées, d\u2019ailleurs, que de gens crédules.Il y a, parmi leurs membres, des curieux pensant seulement, sans conclure, qu\u2019on ne peut pas négliger des témoignages très nombreux sur ces faits étranges.M.Camille Flammarion, notamment, reçut des monceaux de lettres où des personnes, vraisemblablement de bonne foi, lui confiaient ce qu\u2019elles avaient vu ou ce qui leur était arrivé.Les unes avaient en le pressentiment de la mort d\u2019un parent ou d\u2019un ami, en apercevant tout à coup son image.D\u2019autres, non enclines à admettre le surnaturel, pourtant, avaient reçu des avertissements sinon du fantôme, mot démodé, à laisser au répertoire des vieux mélodrames, du moins du \u201c double\u201d d\u2019anciens compagnons oubliés ou d\u2019in- dividues qu\u2019ils savaient, à ce moment, très éloignés d\u2019eux.D\u2019autres disaient qu\u2019ils n\u2019avaient pu trouver aucune explication à des bruits singuliers, bruits de pas, dans la chambre où ils se trouvaient, bruits d\u2019objets remués, bruits de portes ouvertes et fermées, Sans que nul se trouvât pour avoir imprimé ces mouvements.En Angleterre, on prête encore plus d\u2019attention à ces bizarres communications.M.Myers consacrait, il y'a peu de temps, un énorme volume à ces ré cits, dont le moins extraordinaire n\u2019était pas l\u2019histoire du musicien d\u2019orchestre qui était soudainement apparu, un jour, à un compositeur.Le musicien lui avait fait un grand salut et lui avait tendu sa partie d\u2019orchestre\u2014 qui s\u2019était d\u2019ailleurs évanoui dans l\u2019air.Une heure plus tard, le compositeur apprenait que l'instrumentiste était mort.Hallucinations?C\u2019est encore que le seul mot que la raison ait trouvé pour interpréter ces \u2018\u201c apparitions \u201d, rapportées, en nombre de titiele iL LOH 74 LA REVUE cas, par des personnes évidemment sincères, et persuadées de leur réalité.Une idée, sous l\u2019empire d\u2019une certaine excitation nerveuse, peut arriver à devenir vision, à prendre une forme.Cependant, dans beaucoup de circonstances, il y a des \u201c visions \u201d chez des personnes qui, 4 les en croire, ne pensaient nullement au merveilleux.Quoi qu\u2019il en soit, voici un dernier lot d\u2019histoires singulières et trou- blantes\u2014récentes manifestations des esprits.En plein Londres, rue Saint-James, dans une maison où il vient de s\u2019installer, un avocat entend marcher derrière lui; il se retourne et ne voit personne.Un peu inquiet, car il a soigneusement visité toutes les pièces, il entre dans le salon où du feu avait été allumé.Voulant chasser la désagréable sens:1- tion qu\u2019il éprouve, il pousse résolument un fauteuil près de la cheminée.Le fauteuil, qui faisait vis-à-vis, se met alors en mouvement, d\u2019une façon exactement semblable.Pour le coup, il ressent une vive émotion.Machinalement, comme pour se défendre, il saisit une chaise.Une autre chaise se soulève d\u2019elle- même.Il semble qu\u2019il ait un compagnon invisible qui répète tous ses gestes.Epouvanté, il sortit en hâte et alla coucher à l\u2019hôtel.Le lendemain, pourtant, il eut un peu honte de sa pusillanimité et se résolut à.passer la nuit dans la maison qu\u2019il avait quittée précipitamment.Les mêmes phénomènes se reproduisirent: tout ce qu\u2019il faisait était immédiatement répété.Sans oser d\u2019abord avouer pour quelle raison, 11 résilia sa location.Rien de pareil ne lui arriva dans une autre maison.\u2019 A Londres, également, une jeune femme eut une étrange surprise.Elle venait de se mettre au lit\u2014c\u2019était aussi la première nuit de son installation-\u2014après avoir baissé les stores.Tout à coup, ces stores se relevèrent et se baissèrent une vingtaine de fois.Puis, terrifiée, elle entendit, selon son expression, \u201c comme le piétinement que feraient plusieurs hommes sans chaussures \u201d, après quoi il lui sembla qu\u2019on comptait de l\u2019argent.Dans une petite ville du nord de l\u2019Ecosse, deux sœurs dormaient dans une chambre, où aucun phénomène ne s\u2019était jamais produit, quand la plus jeune se réveilla soudain.Elle entendait aussi des pas, puis elle apercut, a la clarté de la veilleuse, une ombre qui, bien- tot, se précisa: c\u2019était un vieillard, en robe POPULAIRE \u201c de chambre et coiffé d\u2019un bonnet de nuit, qui rôdait dans la pièce et ouvrait les tiroirs des meubles.Sa sœur eut la même vision et crut qu\u2019un voleur s\u2019était introduit dans la maison.Faute d\u2019une autre arme, elle se saisit des pincettes et en voulut porter un coup au mystérieux vieillard: elle ne rencontra que le vide.Plus braves que d\u2019autres, les deux jeunes femmes, après l\u2019évanouissement de l\u2019apparition, ne s\u2019inquiétèrent pas trop, cependant.La nuit suivante, l\u2019ombre revint et ouvrit de nouveau les tiroirs, où rien ne manquait après son passage.Elles finirent par s\u2019habituer à sa visite, en souriant même du bonnet de nuit de ce spectre, accoutrement insolite pour un fantôme, et elles l\u2019attendaient avec tranquillité.Au bout d\u2019une quinzaine de jours, il disparut.Combien d\u2019autres histoires analogues ! C\u2019est, à North-Shieds, dans une maison de la rue Stevenson, une femme qui, bien qu\u2019elle soit assure d\u2019être seule, entend le bruit d\u2019une crécelle d\u2019enfant, puis une voix d\u2019un timbre étrange crie trois fois: \u201c Pleurez, pleurez, pleurez!\u201d Dans une autre maison, tous les habitants voient successivement, en plein jour, passer silencieusement une femme qu\u2019ils ne connaissent pas.Un autre récit est plus plaisant.Une dame aperçoit tout à coup, au pied de so nlit, un homme, en costume d\u2019ouvrier, avec une cravate rouge.Elle éveille son mari, reposant à côté d\u2019elle, et celui-ci ne voit rien.Trois jours plus tard, arrive une voiture de charbon de terre.La dame, surprise, demande qui l\u2019a commandée.Le voiturier lui répond que c\u2019est un homme en costume d\u2019ouvrier, avec une cravate rouge, venu de sa part.Celui-là, c\u2019est le spectre obligeant et prévenant! Je sais une histoire, toute récente, à laquelle, du moins, on put donner une explication, et peut-être en est-il ainsi de beaucoup de prétendues apparitions.Dans un château voisin d\u2019Avesnes, une chambre passait pour être hantée.On ne croyait pas beaucoup à cette légende ; cependant, on se gardait d\u2019habiter cette chambre.Un jeune officier de dragons fut l\u2019hôte du château.Il entendit parler de la chambre \u2018\u201c hantée \u201d, s\u2019'amusa de l\u2019histoire et voulut coucher là.Le lendemain matin, il descendit fatigué et de mauvaise humeur., \u2014Est-ce béte, dit-il au maitre de la maison, Ut nse © pRB UES ELL Dts ae Sh oli aan nice ce Es otitetibUL tig HISTOIRES DE REVENANTS 75 po : ç de m\u2019avoir fait ces farces toute la nuit ! On lui jura que personne n\u2019avait bougé et 4, Vous ne m'avez pas effrayé, mais vous m\u2019a- De s\u2019était introduit dans sa chambre.L\u2019offi- & vez empêché de dormir! © cier examina alors soigneusement la pièce, la * 3 .: a il s\u2019avisa que le papier de tenture, très nl \u2014 Quelles farces ?et 1 2 4 A pap .\u2019 À Mai ; ; .ancien, dégageait des émanations pouvant td .ons ces plaisanteries, vraiment un peu donner d\u2019affreux cauchemars.Le surnaturel ny des.OnStes, consistent à me faire croire à était réduit à une cause toute matérielle.Il iy es revenants.N'était-ce pas vous et VOS en serait vraisemblablement de même si on | I amis qui vous étiez enveloppés de draps pour allait bien au fond \u2018de tous ces récits mer- E let simuler des fantômes ?veilleux.i: Ton, E \"In i à Ja É tent 5 ème dent enr juin.5! : lela 4 lle i: ue, aire Oy HAL re wl 3 Flim =\" JE tg R = y n w me 4 = ~ ly EN! 2) » Ny A (OR TC : , = ane SC 8° 0 Be Ne ; i i ; A add Cee WE ! ï a EA ?% ° , ; C 3 ; Tr : ë E ,t = f: Mg Zi LES QUATRE SAISONS À \u20ac |: E ba A | (PTE : Vers inédits Foe = E {one Zz > 8 ( ) Fe.£ E ee #2 2H A UF F wd #7; 4j) Si je vois un sourire à ta lèvre, ô ma chère, aN0E E - > É C\u2019est le printemps, j'espère.EN E x )à 641) Si ton coeur s\u2019éprend et s\u2019enfiamme à son tour?= i Of Eté, saison d'amour! LW ) \u2018 ; + = É| Quand je prends un baiser sur ta bouche mi- 2 = E a ON 2 [gnonne, (F765 4 IN MER | Je cueille, c'est l'automne; 247, ul LN ME |: e cueille, c\u2019est l'automne, MES 4 \u2019 44 || Mais si de la froidure se montre dans ton air, A 3 É Je tremble, c\u2019est l\u2019hiver.LF AE j i i = Ë .= = \\ = 7 b: ile Gt rs 3 ~ Ti I kr iw RAW Sith if si li mi È A ar 7 py | \u2018 RIE: TT hs { iles Wim 115 4?F } y mA ANE CSN pa fs ¥ pi À Le == \u201ctm = apa J Ww bi.; J ve nee, = SRR ARYAN Sing), ARMY = uD ; i dns bi.Ki: pit i we E pe pui a raie ; a i i\u201d k pi Hii ui LA GHANSON DE L'AUTOMNE nante comme une \u2018\u2018 Rêverie \u201d\u201d de Schumman.D\u2019aucuns en apprécient la beauté un peu triste, d\u2019autres ne l\u2019entendent qu\u2019avec regret.L\u2019automne! On a tant de raisons d\u2019aimer cette saison ou de la redouter.N°\u2019est-elle pas la mort de l\u2019été, le prélude de l\u2019hiver, le signal d\u2019une bataille à recommencer après un repos généralement goûté pendant un mois illuminé de soleil?Et pourtant, l\u2019automne a des charmes incontestables.Ces charmes, il faut avoir une nature un peu spéciale pour les goûter.Je ne crois pas que les gens du Sud, très habitués au soleil, puissent en ressentir tous les agréments.Cependant, l\u2019automne transforme presque du tout au tout la la campagne et la ville.La campagne devient toute jaune et rousse, couleur \u2018\u201c soleil couchant.\u201d\u2019 Dans les champs, sur les coteaux, on procède aux vendanges, tandis que retentit encore, au loin, les coups du fusil des chasseurs.Les jours sont plus courts et les horizons délicieusemrat nuancés comme de vieilles étoffes.Une brume rosée semble sortir des terres, tandis que Î:s arbres perdent une à une leurs feuilles jaunies et que la nature semble expirer toute entière.C EST une chanson douce, un peu mélancolique, lente, pre- \u20ac Oui, dans ces jours d\u2019automne out la nature expire, IA ses regards voilés, je trouve plus d\u2019attraits.C\u2019est l\u2019adieu d\u2019un ami, c\u2019est le dernier soupir Des lèvres que la mort va fermer pour jamais., Lamartine, dans ces quatre vers, exprime parfaitement l\u2019impression ressentie aux premiers jours de l\u2019automne.Ils ont été beatucoup de poètes à aimer et à chanter l\u2019automne.Car les poètes sont d\u2019un naturel triste et je crois qu\u2019il faut être d\u2019un naturel triste et contemplatif pour bien sentir le charme de la fin septembre et octobre.O fin d\u2019automne, hivers, printemps, trempés de boue, Endormeuses saisons, il faut que je vous loue D\u2019envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau D\u2019un linceuil vaporeux et d\u2019un vague tombeau.220207000007 O OS CCC TE NS NN NS NS En Amérique Comment ils Font des Hommes Par S.Lauzanne On m'avait dit : \u2014 Allez donc voir Columbia University c\u2019est très curieux! J\u2019allai voir Columbia University, et c\u2019est vrai que c\u2019est très curieux.L\u2019AIma Mater n\u2019a pas échappé à la loi générale qui régit cet étrange pays et qui veut que tout ici tienne un peu du caravansérail, que tout ait un peu l\u2019aspect du capharnaum.Columbia University s\u2019étend là-bas, au nord de New-York, et elle comprend quinze, vingt bâtiments, je ne sais plus.Elle a ses églises, sa bibliothèque, ses jardins, son bureau de poste et de télégraphe, son salon de coiffure, ses réfectoires, ses pavillons, ses faubourgs.Ce n\u2019est pas une université : c\u2019est une ville.Ce n\u2019est pas un collège: ce sont douze collèges, greffés les uns sur les autres.Il y a le Columbia collège ou école d\u2019humanités ; il y a une école de droit, une école de médecine et de chirurgie, une école de mines et d\u2019engineering, une école des beaux-arts, où l\u2019on enseigne l\u2019architecture, la musique et le dessin, une école de sciences politiques, une école de pharmacie, une école de philosophie, une école de sciences mathématiques, une école de professeurs, une école spéciale pour l\u2019été, une école d\u2019enseignement technique pro- fessionnel\u2014de telle sorte que, lorsque vous avez passé par Columbia University, vous pouvez être médecin, avocat, dentiste, professeur, chimiste, ingénieur, pharmacien, graveur, philosophe, ténor, peintre, mécanicien, architecte, chirurgien, botaniste, électricien.Vous pouvez même être tout cela à la fois, et, comme cela n\u2019est pas encore assez, à partir de l\u2019an prochain, vous pourrez être reporter, car M.Pulitzer, prince de la finance et de la presse, a donné cinq millions de francs pour qu\u2019on ajoute une école de plus à toutes les écoles de Columbia : l\u2019école du journalisme.- 5 % = J\u2019ai visité le dédale.Je me suis perdu dans le labyrinthe.Je ne vous parlerai ni de l\u2019école de droit, ni de l\u2019école des beaux-arts, ni de l\u2019école de médecine, ni d\u2019aucune école, parce que les amphithéâtres où l\u2019on fait les avocats, les artistes et les savants, les chaires où l\u2019on façonne les cerveaux se rassemblent au fond dans tous les pays et sous toutes les latitudes.Mais je vous parlerai d\u2019un bâtiment qui, à Columbia University, occupe une place d'honneur.Je vous en parlerai, parce que celui-là on ne le retrouve pas ail- leurs\u2014on ne le trouve surtout pas en France!\u2014et qu\u2019on y fait des hommes.Il s\u2019agit du gymnase.Lia, tous, sans exception, doivent passer.Il peut y avoir des étudiants dispensés de cours ou d\u2019études :il n\u2019y ena pas de dispensés de gymnase.Quels que soient l\u2019Âge ou la profession future, il faut suivre les cours d\u2019assouplissement.Les professeurs eux-mêmes, deux fois par semaine, sont invités à déposer leur dignité avec leur jaquette au vestiaire, et, sous la direction des moniteurs, à venir faire jouer leurs muscles ! Mais aussi quelle merveilleuse salle de gymnastique! Il y a là un espace énorme avec tous les agrès, tous les mécanismes, tous les appareils que le génie de l\u2019homme a pu inventer et accumuler; puis, autour de 78 LA REVUE l\u2019amphithéâtre, il y a une piste circulaire avec virages relevés, où l\u2019on pourrait donner des courses de bicyclettes, mais où on se contente de donner des courses à pied ; puis, il y à une infinité de salles où l\u2019on travaille plus spécialement l\u2019escrime, la boxe, le bâton, que sais-je?, Trente par trente, les étudiants défilent du matin au soir dans l\u2019amphithéâtre, et, avec une gradation savante, on leur fait faire tous les exercices qui leur assoupliront le corps, qui leur donneront l\u2019apparence athlétique qu\u2019a toute la race.En un coin de l\u2019amphithéâtre, il y a même un piano, et, 6 prodige! le professeur de gymnastique en personne s\u2019y asseoit: c\u2019est, paraît-il, pour mettre un peu de grâce dans toute cette force, c\u2019est pour ajouter le rythme à la souplesse!.Une fois l\u2019exercice terminé, les étudiants, été comme hiver, passent à la douche ou à la piscine Encore une merveille, ces salles de douche et surtout cette piscine! Des dalles éblouissantes de propreté, de l\u2019espace, des dégagements, une température tiède et toujours égale.Dans l'immense réservoir d\u2019eau, des jeunes gens sont là, en train de nager sous les lueurs électriques des lampadaires, qui scintillent au plafond blanc.Cependant.je remarque tout autour de la piscine des multitudes de petites cabines où il y a autant d\u2019appareils a douche, et je remarque qu'aucun étudiant n\u2019a le droit de se baigner dans la piscine sans s'être au préalable baigné dans la douche.Pourquoi.juste ciel, ce double bain?\u2014 Pourquoi ?me dit sévèrement mon guide.Mais, monsieur, pour qu\u2019on ne salisse pas l\u2019eau\u2019.Et maintenant, parlons gros sous.Une pareille institution a naturellement un budget qui roule sur des dizaines de millions.Celui de 1907 s\u2019est soldé comme suit: francs Recettes .8,836,870 Dépenses .9,419,665 POPULAIRE Soit un déficit de 582,795 francs\u2014une vétille! Ce déficit a été comblé en vingt-quatre heures par le don d\u2019un anonyme.La plupart des recettes sont d\u2019ailleurs constituées par des dons en argent: en 1907, il n\u2019y a pas eu moins de 6,802,950 francs de dons.Depuis \u20181901, l\u2019université a reçu très exactement 46,041,810 francs.Depuis sa fondation, elle a encaissé pas loin d\u2019un milliard.Elle dispose d\u2019un capital qui s'élève à près de 25 millions, qui est constitué partie en immeubles, partie en valeurs mobilières, et qui produit annuellement plus d\u2019un million d\u2019intérêts.La générosité des donateurs est inépuisable; elle est parfois fantastique.C\u2019est ainsi que la bibliothèque de Columbia University est un cadeau de Seth Low, l\u2019ancien maire de New-York, et ce cadeau s\u2019est élevé à la bagatelle de 15 millions de francs.Oui, j'entends bien ; vous dites: \u201c Seth Low a donné 15 millions, mais c\u2019était pour lui une goutte d\u2019eau.\u201d Erreur, Seth Low possédait en tout 45 millions, et, pour que Columbia University eût une bibliothèque, il a donné d\u2019un seul coup le tiers de sa fortune! Il est juste d\u2019ajouter que c\u2019était un citoyen à la manière de l\u2019antique.Faisant un jour ses comptes, il s'aperçoit que le Trésor ne l\u2019a pas taxé, comme impôt, autant qu\u2019il aurait dû l\u2019être.Alors, sur-le-champ, il envoie au Trésor un chèque qui représente tout l\u2019arriéré, avec les intérêts calculés à 5%.Quand il donna à Columbia University sa magnifique bibliothèque, il demanda simplement qu\u2019on inscrivit, au seuil, sur les dalles mêmes que les étudiants fouleraient aux pieds, cette phrase : \u2019 SETH Low, Fils d\u2019un marchand de Ncw-York, a donné cette bibliothèque.\u201cFils d\u2019un marchand de New-York.\u201d Voilà encore le secret d\u2019une des forces de cette race.Elle est fière des marchands, ses ancêtres, comme d\u2019autres s\u2019enorgueillissent d\u2019avoir eu un duc dans leur lignée!.ST ou EE a fon.va à irtie ki.ing} Ny lite La \"ui, eg Les Ames de Plougrescant doit rester dans un état intermédiaire l\u2019homme qui meurt de mort violente entre la vie et la mort jusqu\u2019à ce que se soit écoulé le temps qu\u2019il avait naturellement à vivre.Pendant ce temps le défunt ne cesse de hanter les lieux auxquels l\u2019a violemment arraché son mauvais destin.C\u2019est ainsi que les marins péri en mer reviennent dans leurs 0 EST une antique croyance bretonne que .villages, et ce sont leurs voix désespérées que lon entend, la nuit, quand la vague s\u2019engouffre, avec un bruit sauvage, dans ces profondes fissures du littoral que l\u2019on appelle là- bas des enfers.Il y a quelques années je passai les derniers jours de l\u2019automne non loin d\u2019un des plus fameux de ces enfers, celui de Plou- grescant, à l\u2019embouchure de la rivière de Tréguier.Ce qui m\u2019avait attiré dans ces pa-\u2019 rages du Trégor, c\u2019est sans doute le charme de ce coin de terre, où la mer est\u2019 plus nuancée, les verdures plus intimes, les êtres plus aimables et d\u2019intelligence plus déliée que partout ailleurs en Bretagne, mais surtout le voisinage de l\u2019homme qui, dans ses romans, ses poèmes et ses admirables recueils de traditions populaires a le plus profondément pénétré l\u2019âÂme bretonne.M.À.L.habite en été, avec sa famille, le petit village de Port-Blanc, entre Penos et Buguélèz.C\u2019est, au bord d\u2019une grève, trois humbles, trois grises maisons paysannes, dont il a fait percer les murailles et qu\u2019il a ainsi converties en un commode, un pittoresque logis.Je ne fus pas long à me sentir, comme on dit, en confiance avec lui.Et je garde un souvenir rare et délicieux de quelques promenades que nous fîmes ensemble à travers cette campagne, où il n\u2019est pas de pierre, de maison, de chemin de traverse qui ne rappelle à son esprit une superstition, une croyance, une tradition locales.Il préparait alors la seconde édition de ce beau livre de Folk-lore.La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, où il a consigné tout ce que lui ont raconté sur les mystères de l\u2019au-delà, pendant dix années de pérégrinations à travers l\u2019Armor, les pê- cheurs, les paysans, les colporteurs, les chanteurs de complaintes.De temps à autre, il réunissait chez lui, le soir, tous les gens du village pour les entendre causer et noter leurs récits.Je me montrai curieux d\u2019assister à l\u2019une de ces veillées.Il eut la bonne grâce de me promettre qu\u2019il en organiserait une pour me plaire.Ce fut une soirée inoubliable, et à laquelle j'arrivai admirablement préparé par une longue marche dans la nuit.Le hameau de Buguélèz, où j'avais pris pension, est séparé de Port-Blanc par une bonne lieue.Le plus court chemin pour se rendre d\u2019un village à l\u2019autre est de suivre un de ces sentiers de douanier, qui tantôt se perdent dans les galets et les sables et tantôt courent à flanc de falaise dans les éboulis et les ajoncs.Je me mis en route après dîner.Un vent du nord-ouest poussait inlassablement au-dessus de ma tête d\u2019immenses nuages, si légers que la clarté de la lune pouvait éclairer les choses au travers; la mer, qui s\u2019était retirée, brillait au large sur les récifs; le bruit lointain d\u2019une carriole arrivait jusqu\u2019à moi, et, quand je passais dans l\u2019ombre de ces termes solitaires qu\u2019on appelle des manoirs, je respirais délicieusement le parfum de ces buissons de roses qui sont l\u2019ornement des courtils bien abrités du vent de mer et qui fleurissent dans l\u2019arrière- saison.A cette heure attardée, dans ce paysage de 80 LA REVUE POPULAIRE solitude et de mélancolie, tout ce que je voyais, tout ce que j\u2019entendais me rappelait quelque propos de M.L.et je sentais sans effort les liens profonds qui unissent l\u2019imagination bretonne à cette nature toute frémissante de je ne sais quelle horreur sacrée.J'arrivai au Port-Blanc, tout grisé d\u2019une vague poésie.Chez M.L., dans la cuisine, étaient déjà rassemblés tous les gens du village, des femmes, des enfants et un inconnu auquel je fus aussitôt présenté: M.L.M., maître de conférences à l\u2019Ecole des hautes études, et déjà célèbre pour ses travaux sur l\u2019histoire des religions.Tout le monde était suspendu aux lèvres d\u2019une vieille femme, dont les habits misérables faisaient un contraste surprenant avec l\u2019aristocratie de ses gestes, le timbre de sa voix parfaitement noble et mesurée.On l\u2019eât prise volontiers pour quelque fée déguisée si elle n\u2019avait témoigné tant de goût pour, un petit pot de tabac à priser posé devant elle dans la cendre de la cheminée.J\u2019appris que c\u2019était Lise Bellec, une couturière à la journée.Elle fit rire l\u2019auditoire aux larmes en racontant l\u2019histoire du vieux de Tourch et de Thérèse, la petite servante.Ce vieux de Tourc&h avait enjôlé le bon Dieu pour obtenir de faire son purgatoire dans son ancienne demeure, à Keranniou.On ne l\u2019y voyait pas, mais on l\u2019entendait toujours grommeler dans quelque coin.Il se plaisait surtout à taquiner Thérèse, une jeune servante entrée dans la maison depuis sa mort, et pour laquelle il s'était pris d\u2019affection, sans doute parce qu\u2019elle riait à gorge déployée du matin au soir, peut-être aussi parce qu\u2019elle était très bonne pour les sept enfants qu\u2019il avait laissés, et dont plusieurs étaient encore en bas age.Quel mort facétieux! Il montait la garde autour des pommes qu\u2019on entassait à Ke- ranniou, au bas bout de la maison, derrière des claies de paille dressée.Si Thérèse voulait en prendre pour les enfants, elle devait s\u2019armer d\u2019une gaule, munie à son extrémité d\u2019une épingle, pour les piquer à travers la claie.Mais, souvent, le vieux s\u2019emparait du bout du bâton.La petite servante tirait à elle de toutes ses forces.Brusquement, le vieux lâchait tout, et Thérèse s\u2019en allait à la renverse.Ou bien il égarait ses moutons dans la lande, ou bien il lui donnait une forte tape quand elle montait sur le banc-tossel pour se glisser dans le lit clos.A partir d\u2019un certain moment, on n\u2019entendit plus parler du vieux.Il attendait, dit-on, que son dernier enfant le conduisit au paradis par la main.Après Lise Bellec, Maria-Cinthe Toulou- zaec prit la parole.Elle n\u2019avait pas l\u2019élégance de Lise, mais son débit avait plus de mouvement et de passion.Elle nous raconta une histoire personnelle, une de ces innombrables histoires d\u2019intersignes où l\u2019on voit des gens avertis d\u2019une mort par des signes mystérieux.Etant enfant, une nuit, elle entendit quatre rames qui frappaient l\u2019eau en cadence, et des étrangers qui semblaient parler quatre langues différentes.Elle sortit.Ces mots arrivèrent à son oreille: Hourra.Sinemara.Dali.Ariboué.Mais personne sur la plage, et nul canot sur la mer.Le lendemain.à l\u2019heure du souper.le frère de Marie-Cinthe poussa un cri.On a donc suspendu aux poutres de la viande saignante?dit-il en levant les yeux au plafond.\u2014Tu, auras trop bu, répliqua Marie-Cinthe.\u2014Damen! voyez plutôt.Ce ne sont pourtant pas des gouttes d\u2019eau que j'ai là.Il avait posé sa main à plat sur la table, et l\u2019on y voyait trois larmes rouges, trois larges gouttes de sang frais tombées on ne savait d\u2019où.Or, dans le même temps, Guillaume, le frère aîné de Marie-Cinthe, qui faisait son service dans la marine de l\u2019Etat, mourait à Karidal-des-Indes.Ce récit était conté avec une précision de détail, une conviction, une énergie qui impressionnèrent l\u2019auditoire.Et le sentiment que cette histoire s\u2019était passée à quelques pas de là, dans une maison voisine, au bord de cette même grève, en cetté même saison, tandis que le même vent et que la même mer que nous entendions en ce moment gémissaient au dehors, donnait à ce récit singulier un accent de réalité indicible.Les hommes en oubliaient presque de tirer sur leurs petites pipes noires, les femmes de priser, et les Led \u2014_ ~¥ ) bas 1e ° LES AMES DE enfants se serraient contre nous avec un véritable effroi dans les yeux.Ainsi se succédèrent jusqu\u2019à minuit les contes les plus étranges.À minuit, on but une dernière bolée, et tout le monde se sépa- TAM.A.L.et son ami M.me firent un bout de conduite.\u2014Croyez-vous, leur demandai-je, que vos Bretons croient vraiment à la réalité des histoires qu\u2019ils racontent?Ce vieux de Tourc'h, ce mort qui continue d'habiter sa maison et qui tourmente la petite servante, ces gouttes de sang qui tombent on ne sait d'où sur une main.ne sont-ce pas là des contes de nourrices dont ne sont dupes ni ceux qui les racontent ni ceux qui les écoutent?M.L.m\u2019interrompit vivement.\u2014N\u2019en croyez rien, me dit-il.Ce sont des histoires vivantes, aussi réelles pour les gens que vous avez vus rassemblés chez moi, ce soir, que notre présence en ce lieu.Ces légendes, qui n\u2019intéressent que notre imagination de lettrés, sont la vie même de leur esprit.Et toutes ces croyances qui nous semblent pleines de poésie, mais absurdes, elles conduisent toutes leurs actions, toutes leurs pensées.Ce fut à peu près sur ces mots que nous nous séparâmes.Le lendemain, je quittai la douce Bretagne pour un long voyage en Europe et de PS < a WN A PLOUGRESCANT 81 longtemps je n\u2019eus pas de nouvelles de M.L.Dans une petite ville de Hongrie, j\u2019appris l'effroyable accident de mer où périrent un grand nombre des siens, et parmi eux M.M., ce professeur.que j'avais rencontré au Port-Blanc.\u2019 Quelques mois plus tard, je recevais cette Légende de la mort, à laquelle mon ami travaillait depuis dix ans.Le volume était accompagné de ce mot: \u2014Vous souvenez-vous de la conversation que nous eûâmes ensemble sur le chemin de Buguélèz.Vous sembliez douter que nos Bretons crussent encore à leurs superstitions.Si vous lisez l\u2019introduction que j\u2019ai mise à la légende, vous serez renseigné.J'ouvris le volume et je lus: \u201c Lorsque la barque eut sombré, M.fut emporté par un courant sur un récif.Mais ce fut en vain qu\u2019il remplit toute la nuit de ses cris l\u2019étroit estuaire où le bateau avait coulé.Personne ne vint à son secours.La côte était cependant assez rapprochée pour qu'il pût distinguer non seulement les maisons, mais jusqu\u2019aux ombres des gens derrière les vitres encore éclairées.Puis, les unes après les autres, les lumières s\u2019éteignirent.Et ce ne fut qu\u2019à l\u2019aube que l\u2019on recueillit cette épave.Une femme de pêcheur, à qui je fis le reproche de n\u2019avoir pas secouru mon ami, me répondit en baissant la tête: \u201c Oh! nous entendions bien ses appels! Mais nous croyions que c\u2019étaient les âmes de l\u2019enfer de Plougrescant qui hurlaient.\u201d SEN (guet X SSSR A Be E i J J Gristia (Vers inédits) A mon ami N.Oh! ce réve d'avoir des caresses de lèvres Enivrantes, d\u2019aimer fortement, plein le coeur, De vivre en la gaieté d\u2019un grand amour vainqueur De pâlir avec joie en la flamme des fièvres.D\u2019entendre, comme toi, par les soirs, des serments .Eternels qu\u2019on enfouie en son âme d\u2019avare, Bagues d\u2019or enfermées en l\u2019écrin des vingt ans; Mais ce rêve me fuit et dans les loins s\u2019égare.\u2026.Mon âme est un abîme où le vide hideuæ Se balance, j\u2019ai froid et je suis las de vivre.Il semble que mon coeur se cuirasse de givre, Et sans espoir, je vais le vent dans les cheveux.Haletant sous le fouet des sarcasmes du monde, Je marche ensanglantant la terre du chemin, Mendiant d\u2019idéal, vers un noir lendemain Très morne, où me conduit mon âme vagabonde.Albert DREUX.Montréal, Octobre 1908. mari TS _ si = crater .=e Preah tm al pe eon mv me pt\u201d Lie \u201cLe pe TET PII rr Pen = todd bg hod 4 423 Ras Sa yi 3 : = 5 Po ace = = a a = Ac as Spr 2 Se = re Ty Ze pe de me a Ce 2 - FETED Tae x = J Ce Ë z Ë É É = 75 Z = = = = Es : ets Le fo E > Fe .CEILS ï \" 1.3 eh IY Vite + - \" i 6 a hel Hi nit ve TE L Yi Ti DEN \u201c i Pre N \u201c+ a - 3 Bs Fer w A A \" eu List À .is Les 3 i.a + a: .= 5 _ .dT ii : \u201ca as Fu Ve 38 °8 na = oy 3 is Bie \u2026 < j nu Ad se Se fom > 3 15 assicotte ps \u201c 7 # si oh il ws 5 3 i ws a ED nu pu 4 hy Re Edmond J.M a === .> I Si 3 .: 1 RE 4 de \" NRI JULIEN Xt 0, SAL HE PRE » 4 o or ig 2 ~ 2 oF | FEN + of , a * ; * Me vu i NT \u201c ae, ¢ + ; RS \u2026 - v.of SA, v.=> il \u2018 vu & te i, +) D\u2019après un dessin 8 ; to Wit I Hh *% =, \" \"4 3 x 15 i L de a oy [Rk 4 te he 9 vi by Ty - a k hd fi = WW de 21 tas = f j sf SENS fied + i Ni : EON, \u201ca sd Bd pd wh i 8 & 4 ¥ 4 =, fe.+ Tr.13 at \u201cI, 0 ni wih ) me Sh Ve + \u201c re je + Ÿ RS pe Ue | \u2018 af ih he t Re 15 + ee.' | - 5) ESN) Ba I i ta x Le I ie (XT pc pa y \u2014 Ik x AN + 0\" À CEE ; Sey Ved , + qe 6 - at Jl ™ 7 1 | a | = £&- > £ =, Jo fly 3 8 (33 ; De 4% | La, 3 >< Jr = or TEE 3 p= = PETRA Es ct = PRES Sv \"= Ro cu MR Bi Eee = ac = ES 2 \u2014\u2014 TR \"ta SACS res, rer ETSY 2 Fe tt 2 = RRR TS pas etre m1 IS me CRIE EE hope cree Re oH + Atk Set - Se Somedi DU 14 NOVEMBRE POUR CONNAITRE LES CONDITIONS DE SON DEUXIEME GRAND CONCOURS GROS PRIX : Manteau near seal de $50.00 FE PRIX: Service de coutellerie à dépecer avec boite de luxe et plusieurs autres prix TO UT LE M 0 N | PEUT CONCOURIR | PEUT GAGNER CHANCE EGALE POUR TOUS LA REVUE POPULAIRE Mentionnez ce journal en achetant J FRED.MORETTI Tailleur Fashionable x Importe directement les dernières créations en Tissus pour Complets et Pardessus Coupe Irreprochable T'elephons Bell Main 2681 10, rue Notre-Dame Ouest, MONTREAL SALON RESERVE AUX DAMES Primeurs ! 1] SITLSOUIITI
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