L'Action française., 1 octobre 1921, Le problème économique - assurances et mutualités
[" Le problème économique ASSURANCES ET MUTUALITES Les quelques notes, fort rapides et très incomplètes, que voici ne font qu'\u2019illustrer et fortifier d\u2019exemples nouveaux des principes déjà posés dans les articles précédents.Tous ont marqué lAmportance de donner à notre vie nationale une solide substructure économique.Les uns ont fait voir les retards que nous infligea l\u2019insuffisance de capitaux, tandis que d\u2019autres insistaient sur le mal que nous a fait \u2014 et que nous fait encore, hélas ! \u2014 le mauvais emploi de nos capitaux.Car, s\u2019il fut un temps où nous subissions une pauvreté qui, pour être génante, n\u2019avait rien de déshonorant, nous avons atteint aujourd\u2019hui la période du placement dangereux.Nous n\u2019utilisons pas à notre plein avantage les ressources qui nous appartiennent; nous faisons travailler au bénéfice du concurrent, quand ce n\u2019est pas de l\u2019ennemi, des capitaux qui sont le fruit de nos efforts, de notre épargne, et qui devraient logiquement renforcer notre armature économique.\u2014 C\u2019est un ppint que met particulièrement en relief la question des assurances et mutualités.On peut envisager celles-ci sous plus d\u2019un aspect.Ainsi l\u2019assurance contre l\u2019incendie, le chômage ou la maladie est d\u2019abord facteur de protection contre un risque appréhendé.L'assurance sur la vie est, en même temps qu\u2019un élément de protection, un stimulant à l'épargne.Beaucoup de jeunes gens cherchent dans la salutaire contrainte que leur impose une suite d\u2019échéances à rencontrer un moyen de fortifier leur volonté d\u2019économie.Les sociétés de secours mutuel, par leurs cercles, par les contacts qu\u2019elles établissent entre leurs membres, ajoutent au facteur proprement économi- ASSURANCES ET MUTUALITÉS 579 que des forces d\u2019ordre moral dont l\u2019action est considérable et mérite qu\u2019on en tienne grand compte, spécialement en pays de populations mixtes.Mais assurances et mutualités, quel que soit leur caractère particulier, ont ce trait commun d\u2019être des accumulateurs de capitaux, de formidables accumulateufs.C\u2019est ainsi qu\u2019on estime présentement à dix millions la somme des primes annuellement perçues, dans la seule province de Québec, par les seules compagnies d\u2019assurance sur la vie.Dans une étude publiée ici même, en août 1917, par un spécialiste, M.-J.-N.Cabana, on rappelait que, d\u2019après le rapport officiel de l\u2019année précédente, 1916, les recettes-primes des seules compagnies d\u2019assurance sur la vie s\u2019étaient élevées pour cette année-là à quarante-neuf millions de piastres.(Ceci couvrait naturellement le Canada tout entier).À la page VIII du premier volume du rapport du surintendant fédéral des assurances pour 1918, nous constatons par ailleurs que les compagnies d'assurance contre le feu disposant d\u2019autorisations fédérales ont perçu cette année-là, dans notre pays, plus de trente-cinq millions en primes ($35,954, 405).À quoi il faudrait ajouter, pour être complet, les quatre millions perçus par les compagnies jouissant d\u2019autorisations provinciales (Exactement $4,185,851, page XXXI du même rapport).Nous voici déjà avec des chiffres qui dépassent de beaucoup les quatre-vingts millions.Si Pon y ajoute les diverses autres compagnies d\u2019assurance et les sociétés de secours mutuel, on arrive à un total annuel de primes qui dépasse sensiblement les cent millions.Le rapport que nous venons de citer indique, en effet, au chapitre des assurances contre les accidents, une recette-primesannu- elle de plus de seize millions.Ces chiffres, si l\u2019on tient compte de la population du pays, sont déjà très considérables, mais il faut toujours se 580 L'ACTION FRANÇAISE rappeler qu\u2019ils n\u2019expriment qu\u2019une recette annuelle et que le goût et l'habitude de l\u2019assurance sont en constante croissance.Ainsi le total des primes d\u2019assuraces-vie spécialement enregistrées par les autorités fédérales, est passé, pour la période 1875-1916, de $2,882,387 à $48,093,105, accusant un total pour ces quarante-deux années de $637,913,145.Et les chiffres de l\u2019assurance-incendie, pour la même catégorie, ne sont guère moins éloquents.Ils passent de $1,785,539 en 1869 à $35,954,405 en 1918, et accusent pour cette période de cinquante années, un total de $517,940,495.On devine facilement à quels chiffres énormes peuvent alors s\u2019élever avec le temps les réserves dont disposent \u2014 grâce à l\u2019accumulation des excédents de recettes et des intérêts indéfiniment capitalisés \u2014 les compagnies d\u2019assurance et les mutualités.Dans l\u2019étude que nous citons précédemment, M.Cabana disait : \u201cUne seule compagnie américaine a accumulé de cette façon, en 75 ans, plus de 8610,000,000, une autre, en 51 ans, 8541,000,000.Ces sommes \u2014 plus ou moins considérables selon l'importance des compagnies et mutualités \u2014 celles-ci, on le suppose bien, ne les'gardent pas en pièces sonnantes ou en beaux billets de banque, que les directeurs vont de temps à autre contempler.Elles les rejettent dans la grande circulation économique.Les directeurs des assurances et mutualités deviennent ainsi, en quelque sorte, les courtiers, les agents de placement de la multitude des assurés et sociétaires dont ils ont recueilli les primes et cotisations.Et c\u2019est ici que la question prend un aspect particulièrement intéressant.Car ces directeurs ne sont point des automates, sans coeur et sans âme.Ce sont des êtres de chair et d\u2019os, qui ont une volonté capable de choisir, une race, des croyances, une patrie, des intérêts, des passions \u2014 et se gardent généralement de l\u2019oublier.Ils sont obligés de suivre, dans le ASSURANCES ET MUTUALITÉS 581 placement de ces millions, certaines règles déterminées - (il est des placements, par exemple, qui leur sont interdits), et ils ont d\u2019abord, sans doute et dans l\u2019ensemble, le souci de tirer de leurs placements le maximum d\u2019avantages pour la société qu\u2019ils représentent.Mais dans ces conditions même, quelle liberté leur reste, et quels formidables moyens d'action! Si vous voulez savoir de quelle façon ils en usent habituellement, donnez-vous la peine de feuilleter dans les rapports du surintendant fédéral des assurances la liste des valeurs achetées et détenues, des placements faits, par les différentes compagnies.Vous y verrez comment le trop rudimentaire développement de notre système d'assurances et de mutualités fait servir au progrès de villes et d\u2019institutions anglaises des millions de piastres fournis par l\u2019épär- gniste canadien-français.Vous devinez aussi que, dans la plupart des cas pareillement, ces millions serviront à assurer du travail aux gens d\u2019autres races.Tout se tient dans ce domaine, et il n\u2019est pas jusqu\u2019aux banques qui ne subissent indirectement le contre-coup de cette situation.M.Cabana affirmait qu\u2019au 31 décembre 1915, sur les $7,992,000 figurant dans les banques de notre pays au crédit des assurances-vie, $13,000 seulement (dont $12,000 fournies par la Sauvegarde) avaient été confiées aux banques canadiennes-françaises.Nous serions surpris que la situation se fût substantiellement améliorée depuis lors, et c\u2019est autant d'argent de source française, pour une partie, dont le placement se trouve ainsi entre des mains anglaises.Cette question de l\u2019emploi des fonds exigerait, à elle seule, une étude considérable.Pour en montrer l\u2019importance et la portée, nous nous contenterons de donner ici quelques chiffres d\u2019ensemble.On jugera peut-être qu\u2019ils suffisent à faire réfléchir.Ainsi, les compagnies canadiennes d\u2019assurance sur la vie ont perçu, dans la province, depuis cinq 582 L'ACTION FRANÇAISE années, d\u2019après un tableau que nous communique un spécialiste, $25,613,272,.40 de recettes-primes.Cela doit représenter un cinquième ou un sixième de leurs recettes totales.Or, il est à peine trois d\u2019entre elles dont les prêts aux municipalités et commissions scolaires de la province de Québec atteignent le dixième de leurs prêts du même genre dans l\u2019ensemble du pays.Il en est même qui n\u2019ont pas fait dans la province de.Québec un seul placement de ce .genre; et, parmi celles-là, une compagnie qui a recueilli, chez nous, en primes, durant ces cinq années, plus de quatre millions de piastres.En feuilletant les rapports du surintendant fédéral des assurances \u2014 c'est celui de 1916 qui nous tombe sous.la main \u2014 on constate d\u2019ailleurs que la même compagnie ne paraît pas avoir fait un seul prêt de ce genre de ce côté-ci de l\u2019Outaoùais.Le rapport atteste en même temps qu\u2019elle n\u2019a pas un sou de dépôt dans une banque française et qu\u2019elle ne semble point posséder une action de compagnie à direction française.On n\u2019y dit rien du choix de ses prêts hypothécaires, mais il serait étonnant qu\u2019il eût été dirigé par des principes très différents.Cet exemple, sans doute, est extrême, mais il illustre les possibilitéset, spus une forme aiguë, fait voir la tendance du système.Cette tendance est naturelle, on la pourrait presque dire fatale et nous ne songeons pas le moins du monde à reprocher aux financiers anglais, ou anglo-canadiens, qui dirigent ces grandes compagnies de faire intervenir, dans le placement des capitaux dont ils disposent, leurs goûts et leurs conceptions personnels.Ceux qui les leur ont confiés devaient prévoir qu\u2019il en serait ainsi.Nous rappelons simplement qu\u2019un patriote de chez nous a dit, en une formule lapidaire : Une race, pour être forte, doit être maîtresse des institutions qui reçoivent ses épargnes, et que l\u2019expérience démontre trop clairement la justesse de ses vues.Nous rap- ASSURANCES ET MUTUALITÉS 583 pelons aussi qu\u2019en matière d'utilisation patriotique de l\u2019argent, nous pourrions prendre chez les Anglais plus d\u2019une bonne leçon.Cette dure expérience nous incitera-t-elle à une profonde et salutaire réaction ?Nous voudrions l\u2019espérer.Il nous suffirait, en tout cas, d\u2019examiner les statistiques des institutions canadiennes-françaises déjà existantes pour deviner les services que rendrait à notre race, tout en assurant aux intéressés immédiats les mêmes avantages personnels, le groupement de nos épargnes sous une direction conforme à nos propres sentiments.Par elle, les millions que versent chaque année aux assurances et mutualités les épargnistes canadiens-français iraient fortifier nos municipalités, nos commissions scolaires, nos congrégations religieuses, nos corporations épiscopales, grands facteurs de progrès moral, intellectuel et même économique, les institutions enfin qui travaillent pour nous et dans la ligne de nos traditions.Indirectement, notre épargne ainsi canalisée et patriotiquement employée assurerait du travail à tout un peuple d\u2019ouvriers canadiens-français qui, à leur tour, pourraient devenir des épargnistes.L\u2019écart, visible pour les plus myopes, entre l\u2019importance de nos versements aux assurances et mutualités, le chiffre et l\u2019importance des institutions canadiennes-françaises qui travaillent sur ce terrain, marque l'étendue du domaine qui s\u2019offre à l\u2019action des patriotes \u2014 et des techniciens; car, ici comme ailleurs, il faut soigneusement allier le zèle et la compétence.Réflexions finales, qui s'appliquent directement à la question des assurances et mutualités, mais peuvent aussi porter au delà : Que nous n\u2019ayons pas davantage et mieux compris que, selon l\u2019expression dont se servait ici même un homme d\u2019af- 584 L'ACTION FRANÇAISE faires connu, -M.Beaudry Leman, \u201cl'orientation donnée au placement par les hommes de finance est extrêmement importante au point de vue des grands intérêts moraux, nationaux et matériels d'un pays, d\u2019une race ou d\u2019une collectivité quelconque,\u201d c\u2019est assurément l\u2019une des causes de notre faiblesse économique.Que cette incompréhension, que ce dédain pratique des relations de l\u2019économique avec le moral etle national soit allé au point que, suivant une autre expression du même auteur, des gens \u201cqu: poursuivent un idéal s'imposent des sacrifices et des privations dans la poursuite d\u2019une\u201d \u201cidée ne songent même pas à seconder l\u2019effort de leur volonté et de leur intelligence par les ressources matérielles dont ils disposent,\u201d \u201cne songeni même pas à regarder si ces ressources matérielles ne sont pas employées dans un sens diamétralement opposé au leur,\u201d c\u2019est un fait dont il serait malheureusement facile de citer trop d'exemples; et c\u2019est l\u2019état d'esprit qu\u2019il faut s\u2019attacher à détruire.Mais cette enquête même, les concours et les félicitations qu\u2019elle a valus à l\u2019Action française attestent un progrès, une volonté de mieux faire.Il serait fou de désespérer.Il importe seulement de voir clair, de travailler avec intelligence, avec gersévérance et méthode, à réparer le temps perdu.L\u2019effort sera parfois très rude, mais il en vaut la peine.Omer Héroux Ad Le problème économique.L'\u2019Action française publiera en novembre un article de M.le docteur Gendreau, de l\u2019Université de Montréal.Le mois suivant, M.l\u2019abbé Groulx, notre directeur, tirera les conclusions générales de l\u2019enquête.i\" Ru - NA "]
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