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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Mars
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2022-03, Collections de BAnQ.

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- Samuel Bédard 44 La guerre en Ukraine : origine et enjeux pour la Russie - Michel Roche 56 Souvenir du Printemps érable Ce sera ton camp de base - Sylvain Deschênes 68 Primeur La nation qui n\u2019allait pas de soi Alexis Tétreault 155 Lectures Note critique Un Canada français normalisé ?- Carl Bergeron 168 Étienne-Alexandre Beauregard Le schisme identitaire Recensions Mario Polese 183 Le miracle québécois Daniel Payette 189 Constitution du Québec 101 Michel Biron et François Dumont 193 André Major : entretiens Noël Laflamme 199 Par qui nous nous anglicisons Présentation du dossier Collectif 74 La quête d\u2019une intégration optimale du transport collectif - Gérard Beaudet 78 Le REM contourne la gouvernance métropolitaine montréalaise - Florence Junca Adenot 88 Les principes de la planification des transports - François Pepin 99 Le REM de l\u2019Est à la manière des années 1960 - Gérard Beaudet 111 Le financement du Réseau express métropolitain - Michel Beaulé 121 CDPQ Infra et la privatisation sournoise du transport en commun - Minh Nguyen et Bertrand Schepper 134 REM de l\u2019Ouest et REM de l\u2019Est Culture du secret et déficit d\u2019acceptabilité sociale - Daniel Chartier 142 Être attentif aux leçons du passé Conclusion 153 Dossier REM de l\u2019Est : Les mirages 4 Éditorial Robert Laplante Le tragique, l\u2019accablement et le trivial La recomposition de l\u2019ordre du monde s\u2019accélère.Au moment d\u2019écrire ces lignes, début mars, la guerre en Ukraine s\u2019intensifie, semant horreur et dévastation.Comme toujours avec la guerre, la vérité est malmenée.Entre les grandes manœuvres de désinformation de la part de tous les camps, la couverture anecdotique des médias sociaux et la difficile distance critique des médias dits conventionnels, il n\u2019est pas facile de faire le tri.Quand les armes auront suffisamment parlé, les analyses deviendront sans doute mieux en prise sur la réalité et les enjeux des négociations qui finiront bien par avoir lieu.À moins que\u2026 Ce qui se révèle pourtant d\u2019ores et déjà avec une évidence tragique dans la résistance héroïque du peuple ukrainien, c\u2019est bien le rôle et la nécessité de l\u2019État-nation.Lui seul peut assurer la cohésion requise pour tenir devant la violence, pour donner un sens et une force à l\u2019élan citoyen et patriotique.Ceux et celles qui se réjouissaient et prophétisaient de le voir dissoudre dans la mondialisation en restent médusés.Le caractère inspirant du sentiment d\u2019appartenance leur semble tenir de l\u2019énigme d\u2019un autre temps.Une pléthore de reportages ne cesse de se demander comment peut s\u2019expliquer la résistance populaire ukrainienne.L\u2019attachement au territoire, à l\u2019histoire et à la culture semble de véritables mystères pour les dogmes de la mobilité apatride et du sans- 5 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 frontiérisme multiculturaliste.Les Québécois devraient pourtant s\u2019y retrouver dans cette preuve par la guerre que la nation n\u2019est pas une fumisterie idéologique.Elle donne le meilleur devant le pire de ce qu\u2019elle peut aussi inspirer dès lors qu\u2019il est question d\u2019empire et d\u2019expansionnisme.C\u2019est la première leçon de cette tragédie ukrainienne.Pendant que le Canada met tout en œuvre pour détruire l\u2019espace politique de notre existence comme nation, les Québécois ont du mal à comprendre que la minorisation qui s\u2019accélère les condamne à devenir d\u2019insignifiants spectateurs dans le théâtre du monde.Par une étrange et cruelle leçon de l\u2019histoire en marche dans les grandes plaines ukrainiennes, la guerre vient rappeler aux Québécois et Québécoises qu\u2019une question nationale ne disparaît pas parce qu\u2019on s\u2019en détourne.Sans l\u2019indépendance, sans notre État nous sommes condamnés non seulement à l\u2019impuissance, mais bien à l\u2019insignifiance : nous ne pourrons produire du sens à partir de notre expérience du monde.* * * Quand l\u2019histoire s\u2019accélère, les convergences du pire provoquent un angoissant maelstrom qui devient le plus difficile défi pour la pensée, le plus urgent devoir pour le politique.Au moment où la guerre ajoute aux malheurs du monde, le plus récent rapport du GIEC s\u2019abat sur les pays comme sur les consciences.La crise climatique s\u2019accélère au point de ne plus guère laisser d\u2019espace de défilade.Devant la tentation de la résignation et la soumission au fatalisme, les artisans de ce rapport se sont échinés à démontrer que des actions sont possibles pour conjurer le 6 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 pire, même s\u2019il est déjà trop tard pour éviter des dommages irrémédiables.Le GIEC dresse un programme d\u2019adaptation pour au moins préserver un espace d\u2019initiative pour mener les batailles encore gagnables.Pour le Québec, qui n\u2019est pourtant pas le seul à faire si peu et à se bercer d\u2019illusions, ce rapport dresse un constat dont il tarde à tirer la principale conclusion.Tant que nous resterons dans le Canada il sera impossible de faire notre part tout en tirant le meilleur des moyens à déployer pour adapter notre développement aux exigences d\u2019une économie plus sobre en carbone.C\u2019est une affaire de collision entre l\u2019intérêt national du Canada et notre modèle de développement.Nous sommes à la merci des choix canadian, des choix qu\u2019il ne veut et ne peut pas faire sans renoncer à ce qui constitue le cœur de son modèle de développement.Le Canada est un pétro-État qui cherche éperdument à se propulser dans la conjoncture que lui crée la guerre en Ukraine.Il conduit une politique qui entraîne le Québec dans des directions diamétralement opposées non seulement à son intérêt national, mais encore et surtout à la mise en place des solutions de développement qui pourraient constituer sa contribution à la construction du nécessaire nouvel ordre environnemental.Doté d\u2019un portefeuille d\u2019énergies renouvelables à peu près sans équivalent dans le monde, disposant de compétences exceptionnelles dans tous les champs de connaissance requis pour les mettre en valeur et possédant des masses critiques d\u2019entreprises qui ne demandent qu\u2019à prendre leur essor, le Québec pourrait se tailler un espace lui permettant de composer avec l\u2019impitoyable et mortifère géopolitique du pétrole.Il faudrait pour cela qu\u2019il agisse par lui-même, pour lui-même et avec le plein contrôle de ses moyens.Cet espace lui est interdit dans l\u2019ordre canadian.Pis encore, il 7 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 s\u2019en trouvera même dépossédé pour éviter qu\u2019il ne mobilise ses moyens dans des initiatives qui viendraient en contradiction avec les intérêts prioritaires du Canada.Nos impôts financent l\u2019acquisition du ruineux Transmountain, ils vont bientôt servir à relancer l\u2019expansion de l\u2019exploitation pétrolière au large de Terre-Neuve.Ils servent aussi à subventionner à bloc les pétrolières et les projets d\u2019expansion des gisements de sables bitumineux, sans parler de ce qui est subventionné dans les ministères et dans les think thanks pour imaginer un corridor énergétique dit « national » qui traitera le Québec comme un paillasson.C\u2019est une autre leçon à tirer immédiatement de la guerre en Ukraine : ce qu\u2019elle crée comme conjoncture pour le Canada ne peut être utile au Québec qu\u2019à la condition de comprendre que c\u2019est par la réponse nationale qu\u2019on peut assurer la sécurité et le développement.Notre État pourra et devra exister si nous voulons nous donner les moyens de composer avec les violences de développement que nous impose et nous imposera de plus en plus le Canada et son fédéralisme pétrolifère.En entravant la capacité du Québec à déployer ses réponses adaptatives, le modèle de développement canadian sape la capacité du Québec à redéployer son économie pour titrer son épingle du jeu dans la crise qui ira s\u2019amplifiant.Le Canada nous condamne à vivre dans l\u2019accablement perpétuel que provoqueront les catastrophes climatiques chez nous et le sentiment pénible et honteux de ne pouvoir faire notre part avec le reste du monde, à notre manière et sous nos propres couleurs.* * * 8 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Et pourtant la vie continue.Même s\u2019il peut paraître trivial au regard des malheurs de la guerre, le débat sur le REM de l\u2019EST nous rappelle pourtant à notre devoir civique.C\u2019est un projet qui pèsera lourd sur le développement de la métropole.Et à ce titre il pèsera également lourd dans ce qui peut constituer l\u2019expression de notre intérêt national, c\u2019est-à-dire dans la construction de ce qu\u2019il faut faire pour servir au mieux le bien commun.Force est de constater que, de ce côté, les choses vont plutôt mal.Le dossier réuni ici constitue un puissant plaidoyer, un appel à retrouver raison.L\u2019initiative de la Caisse de dépôt \u2013 même enrobée dans les bonnes intentions, même ancrée dans la reconnaissance d\u2019un évident besoin d\u2019une solution structurante pour l\u2019Est de Montréal \u2013 est mal fondée.Tout dans la manière dont est mené ce projet contribue à malmener les processus institutionnels les plus fondamentaux pour soutenir et enrichir le dynamisme dont la métropole a besoin.Les lacunes observées et rigoureusement documentées dans le présent dossier laissent craindre que, loin de contribuer à donner l\u2019élan requis pour la réalisation du potentiel de l\u2019Est, le REM ait un effet déstructurant, engendrant dysfonctions dans le fonctionnement du réseau de transport, d\u2019inextricables perturbations de gouvernance et des problèmes de financement qui saperont toute discussion sereine entre les diverses instances institutionnelles.C\u2019est sans parler sur les effets que sont susceptibles de provoquer ces distorsions sur les interrogations qu\u2019elles soulèvent déjà sur la Caisse comme instrument au service du développement du Québec.Trop d\u2019indices laissent déjà voir que les manieurs d\u2019argent y ont joué aux apprentis sorciers.Est-il trop tard ?Il est en tout cas temps qu\u2019un débat rigoureux se tienne.L\u2019issue des échanges permettra sûrement de 9 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 dresser l\u2019éventail des choix susceptibles d\u2019en faire le projet rassembleur qu\u2019il pourrait peut-être devenir.Ce n\u2019est pas seulement un enjeu d\u2019acceptabilité qui se pose ici.C\u2019est aussi \u2013 et peut-être d\u2019abord \u2013 un défi de conception de ce que devrait être l\u2019espace stratégique pour concilier les besoins de la métropole avec une réponse nationale forte pour que ce projet donne le ton.Les orientations à privilégier devraient \u2013 devront \u2013 servir à mieux cadrer, dans le domaine du transport aussi bien que du développement technologique, de l\u2019aménagement du territoire et de la politique industrielle une stratégie intégrée pour la transition écologique.On reconnaîtra que la complexité que cela révèle n\u2019a rien de trivial.On peut faire mieux avec le REM de l\u2019Est.u ASSIS L'assurance d\u2019une culture québécoise ASS Jorte et et vivante [13 temas, T7 Rocittd 8 re Le] STR pp ty HISTOIRE PATRIMOINE péri \"Here.de soutenir Noa r= TET OT-de là fe By dt [oi Tri = î lal Ml dd ONALE PET LS canin +! 1800 943-2519 | www.ssjbeq quebec D eRassemblement pourun PAYS SoUverain Québec notre seule patrie = www.rps.quebec LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETÉ FRANÇAISE NATIONAL DU QUESTS Fay fi ga hs de ia Mauricie Saint-Jean-Bapifste y WWW.complément 11 Articles François Morneau* Un cas de la bourgeoisie de  Victoriaville Mixité et alliances matrimoniales au sein des élites au XIXe siècle L\u2019histoire sociale révèle l\u2019importance des réseaux de sociabilité dans la création et la cohésion d\u2019un noyau élitaire autour duquel gravitent les notables.Le lien familial qu\u2019il soit de parenté directe ou par alliance constitue l\u2019un des principaux facteurs de cette cohésion.Quand on observe et étudie le maillage des gens d\u2019affaires avec leur milieu, on ne peut s\u2019empêcher de remarquer que celui-ci se fait majoritairement entre gens de bonne société et de même classe.Un mariage entre les enfants composant l\u2019élite ne peut que renforcer le pouvoir de ceux-ci.De plus, et contrairement à ce que nous pourrions penser, il est en effet fréquent qu\u2019un membre de l\u2019élite d\u2019origine francophone puisse épouser quelqu\u2019un de l\u2019élite anglophone.Les rapports entre anglophones et francophones au sein des élites sont fréquents et loin d\u2019être aussi conflictuels que ne l\u2019a laissé entendre l\u2019historiographie.Les deux communautés se côtoient fréquemment lors de réceptions et d\u2019activités sportives et leurs enfants s\u2019unissent dans les liens sacrés du mariage1.1  TREMBLAY,  Alex,  La mixité culturelle au sein des élites québécoises au XIXe siècle : l\u2019exemple de la famille Marchand, 1791-1900,  mémoire  de  maîtrise en histoire, Université Laval, Québec, 2014, page 1.*  Politologue. 12 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Afin de comprendre les mécanismes de promotion sociale qui mènent à la notabilité ou de saisir la cohésion du groupe des notables, il nous apparaît important de connaître les liens et les réseaux de parenté.Maude-Emmanuelle Lambert nous dit notamment dans son mémoire de maîtrise en histoire de l\u2019Université Laval que l\u2019insertion matrimoniale entre autres dans les réseaux de relations et de pouvoir peut jouer un rôle déterminant.Elle cite d\u2019ailleurs en exemple le cas d\u2019un membre de l\u2019élite de Rimouski.Le réseau social de Joseph St-Laurent a été façonné par des relations d\u2019affaires, mais aussi par les alliances matrimoniales qu\u2019ont contractées ses fils et ses filles.Le prestige social qu\u2019il a acquis au sein de la communauté rimouskoise lui a sûrement permis de « bien marier » ses fils et ses filles à des membres de l\u2019élite locale.Ainsi, à la fin de sa vie, Joseph St-Laurent peut compter dans son entourage plusieurs notables et Rimouskois influents2.Dans le cas qui nous préoccupe, examinons le parcours de quelques enfants de Paul Tourigny afin de pouvoir suivre leur ascension sociale au sein de l\u2019élite de Victoriaville.Ce que l\u2019on sait de l\u2019histoire est que M.Paul Tourigny fut, dès les années 1880, un important acteur du développement économique de Victoriaville.Il fut à la fois maire de Victoriaville, député provincial du comté, marchand important, spéculateur foncier, industriel et homme d\u2019affaire avisé.Il réussit au fil des ans à se constituer une véritable fortune et décéda en 1926 d\u2019une longue maladie.Ainsi, nous verrons rapidement que chaque enfant a su respecter sa condition sociale en mariant quelqu\u2019un de la même classe sociale.Les élites se rassemblent entre elles.2  LAMBERT,  Maude-Emmanuelle,  La petite bourgeoisie francophone en milieu périphérique : parcours historiques d\u2019une famille de marchands généraux de Rimouski, sur trois générations (1855-1945),  mémoire  de  maîtrise en histoire, Université Laval, 2005, page 48 13 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Rappelons-nous que le concept d\u2019élite renvoie à l\u2019idée de domination et de distinctif, mais aussi d\u2019excellence, de prestige et de pouvoir.MARIAGE DES ENFANTS DE PAUL TOURIGNY ENFANT CONJOINT (E) PROFESSION Corinne Rodolphe Pépin Médecin Laure Joseph Nathaniel Poirier Notaire Arthur Alphonsine Fréchette Fille d\u2019un commerçant Anne Esther François Moise Pelletier Médecin Berthe J.P.Henri Massicotte Médecin Conrad Mary Graindler Fille d\u2019un entrepreneur Roger Florence Bonner Fille d\u2019un ingénieur À la lecture de ce tableau, nous ne pouvons que constater l\u2019existence d\u2019importants liens matrimoniaux.Tous les enfants sont reliés par alliance (beau-frère, gendre) à au moins un autre membre du groupe.Cette situation révèle une certaine proximité entre les différents acteurs de la petite bourgeoisie francophone.En effet, il est avantageux pour un homme influent de marier sa fille à l\u2019un des siens, alors que le mariage peut faciliter l\u2019accès d\u2019un jeune homme à la notabilité notamment par l\u2019intégration au sein d\u2019un réseau d\u2019affaires.Il est donc clair que le choix de l\u2019époux ou de l\u2019épouse résulte, dans une certaine mesure, de la volonté de sa famille et de son réseau social.Les jeunes célibataires de l\u2019élite baignent toujours dans les mêmes réseaux qui leur présentent les candidats acceptables pour leur statut social.À cet égard, les enfants de Paul Tourigny ne font pas exception à la règle puisqu\u2019ils sont restés regroupés au sein de la même classe sociale.Il est de plus intéressant d\u2019observer qu\u2019un des garçons de Paul Tourigny était membre du clergé en étant prêtre.Il faut 14 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 se rappeler qu\u2019au début des années 1900, la venue d\u2019un de ses enfants au sein d\u2019une congrégation religieuse renforçait la respectabilité sociale de la famille.Lysandre Saint-Pierre nous mentionne d\u2019ailleurs à cet effet dans son mémoire de maîtrise en études québécoises, ce qui suit : L\u2019honorabilité que l\u2019élite retire de ses bonnes relations avec le clergé accroît sa distinction sociale et sa légitimité de s\u2019imposer comme modèle à suivre pour le reste de la population3.Combien de familles québécoises s\u2019honoraient d\u2019avoir un ou plusieurs membres des leurs dans les différentes communautés religieuses du Québec, cela était bien vu de donner un de ses enfants au Bon Dieu.Il est intéressant de constater que tous les enfants ont marié des personnes du même rang social.Les professions libérales sont nettement représentées avec notamment trois médecins et un notaire.Les hommes ont également épousé pour la plupart des filles de commerçant ou d\u2019entrepreneur.La conjointe de Conrad est d\u2019ailleurs d\u2019origine allemande et son grand- père était entrepreneur et propriétaire d\u2019un moulin.Le recensement de 1861 fait aussi mention de nombreux autres moulins.On retrouve notamment trois moulins à farine, trois moulins à scie, un moulin à carder et un moulin à fouler.Parmi les entrepreneurs, signalons Allan McDonald, Charles Provencher, Amable Beaudet, Cyrille Grindler et Antoine Michel4.3  SAINT-PIERRE, Lysandre, « Fais donc comme  les autres » :  formation  d\u2019une culture élitaire dans une petite ville en industrialisation, Joliette,  1860-1910, mémoire de maîtrise en études québécoises, Université du  Québec à Trois-Rivières, page 174 4  Aperçu  historique :  Gentilly,  Patrimoine  Bécancour,  http://www.patrimoinebecancour.com/uploads/apercu-historique-gentilly.pdf 15 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Il semblerait qu\u2019à l\u2019exemple de son frère Conrad, qui a épousé une jeune fille d\u2019origine allemande, Roger ait également épousé une jeune femme possiblement d\u2019origine anglaise, venant de la municipalité de Richmond dans les Cantons de l\u2019Est.Nous avons vu que son père était ingénieur mécanicien et nous savons de plus que Richmond était une jonction importante pour le trafic ferroviaire puisque deux compagnies y opéraient, soit la St.Lawrence and Atlantic Railway, en 1852, et la Quebec and Richmond Railway, en 1854.Beaucoup plus tard, en 1921, c\u2019est la Grand Trunk Railway qui prend la relève.Bien loin d\u2019être une exception, les mariages mixtes (entre Canadiens français et Britanniques) sont courants au sein des élites à Québec au XIXe siècle.\u2026 La plupart des grandes familles comptent au moins un mariage mixte en leur sein.\u2026 Donc, peut-on encore parler d\u2019élites distinctes alors que la plupart d\u2019entre elles comptent des notables issus d\u2019autres origines dans leur famille5.Dans le cas de mariages ethniques à l\u2019époque du XIXe siècle, l\u2019évêque autorisait le mariage à condition que le (ou la mariée) de religion non catholique ne puisse empêcher l\u2019autre conjoint et les enfants à venir lors de l\u2019union à pratiquer leur foi.Il ne faut pas oublier les élites \u2013 tant anglophones que francophones \u2013 sont toutes animées d\u2019un même désir de distinction sociale.Cela leur permet non seulement d\u2019afficher leur rang dans leurs activités quotidiennes, mais aussi d\u2019inscrire ces rapports de domination dans le subconscient collectif.5  TREMBLAY LAMARCHE, A. (2015). « Les mariages mixtes à Québec dans  les deux derniers tiers du XIXe siècle ». Cap-aux-Diamants, (121), 17\u201320 16 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Il faut aussi tenir compte que les réseaux de sociabilité et de parentèle sont également très importants quand vient le temps, pour les enfants, de trouver un partenaire de vie.Ils choisissent des partis acceptables en regard de leur statut social.Le bon mariage est une marque de distinction et un moment important de la reproduction sociale.u 17 Articles Stéphane Chalifour* La FNEEQ et la pédagogie « inclusive » Le problème avec la nouvelle gauche, me semble-t-il, réside précisément dans son ignorance de l\u2019histoire, avec pour conséquence le fait qu\u2019elle persiste à reproduire les figures les moins intéressantes de cette histoire : un sectarisme rampant, une obsession de la pureté idéologique, une idéalisation des groupes d\u2019exclus.Christopher Lasch1 Vous êtes sans doute nombreux, faute de temps ou d\u2019intérêt, à ne jamais lire les publications de la Fédération nationale des enseignants et enseignantes du Québec, voire à ne pas connaître l\u2019existence de l\u2019un de ses plus influents comités.Vous auriez pourtant intérêt à prendre connaissance de son dernier rapport.Sorte de « Think Tank » militant chargé de produire périodiquement des réflexions destinées à orienter les instances de notre organisation, École et société publie ainsi régulièrement des textes de fond sur les nombreux enjeux relatifs à la profession et à la condition enseignante.Résolument progressistes (j\u2019en suis), ses membres rédacteurs ont développé, au cours des dernières années, une production critique d\u2019une grande richesse sur des questions aussi déterminantes que la réussite, la marchandisation et l\u2019enseignement à distance que l\u2019on peut consulter aisément.1  Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, Une histoire de l\u2019idéologie du progrès et de ses critiques, Flammarion, 1991, p. 32.*  Professeur de sociologie, Collège Lionel-Groulx 18 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Comme toutes les organisations syndicales sensibles aux grandes questions sociales et politiques, la FNEEQ n\u2019est pas imperméable aux idéologies qui traversent le corps social et qui, d\u2019une époque à l\u2019autre, tendent à devenir hégémoniques tant au sein de l\u2019imaginaire militant que du discours de ses porte-paroles.À cet effet, les plus vieux d\u2019entre nous se souviendront d\u2019un temps \u2013 pas si lointain \u2013 où des groupuscules maoïstes investissaient les cégeps, les universités et les syndicats en défendant le plus sérieusement du monde les régimes sanguinaires de Pol Pot au Cambodge et celui d\u2019En- ver Hoxha en Albanie.Terreau fertile pour l\u2019« entrisme », les départements de sciences sociales, de philosophie et de littérature virent alors un nombre important de « camarades enseignants » succomber aux charmes du maoïsme et de la promesse d\u2019une société sans classe.On connaît la suite\u2026 Or, si les avant-gardes éclairées d\u2019aujourd\u2019hui ne nous parlent plus d\u2019un obscur paradis outre-frontière, elles ont tout de même conservé les mêmes réflexes tant dans leur posture morale que dans leurs stratégies.Je fais ici allusion non seulement à ce qui est devenu l\u2019affaire Lieutenant-Duval, mais à d\u2019autres cas révélateurs d\u2019un sérieux dérapage.On pourrait toujours excuser l\u2019intransigeance juvénile de jeunes exaltés en quête d\u2019absolu comme ces étudiants qui se permettent d\u2019intimider une professeure de l\u2019UQAM parce qu\u2019elle réfère aux déterminants sexués (masculin et féminin) en biologie.À Concordia, une autre collègue a reçu des plaintes parce que le mot « nègre » apparaissait dans une œuvre littéraire.Hélas, le néo- stalinisme semble s\u2019être étendu, depuis peu, à d\u2019autres sphères professionnelles en contaminant de bien moins jeunes.Une journaliste de la CBC fut ainsi suspendue parce qu\u2019elle a parlé du livre de Pierre Vallières lors d\u2019une réunion de production.Ailleurs, des humoristes, des artistes (Robert Lepage) et écrivains sont accusés de racisme, d\u2019« appropriation culturelle » ou de transphobie sans que l\u2019on 19 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 sache de quoi il en retourne.C\u2019est le cas de J.K.Rowling, auteure du célèbre « best-seller », Harry Potter, bannie récemment des célébrations entourant son œuvre parce qu\u2019elle a osé rappeler, qu\u2019à son humble avis, seules des femmes pouvaient avoir des menstruations, etc2.C\u2019est ce qui nous ramène au dernier rapport de la FNEEQ sur la liberté d\u2019expression.Défense de la liberté académique Présenté lors du Conseil Fédéral de décembre 2021, le rapport du Comité École et société3 fait suite à la crise provoquée par l\u2019affaire Lieutenant Duval dont l\u2019un des effets positifs fut de forcer les institutions d\u2019enseignement et les organisations syndicales à adopter des principes et politiques claires en matière de liberté académique.Tel était donc le mandat du comité FNEEQ qui, dans une réflexion dense et appuyée, revient sur la signification même de ce qu\u2019est la liberté académique et sur le fait qu\u2019elle constitue le socle fondamental de l\u2019acte pédagogique.Au rang des menaces à cette liberté, la FNEEQ dénonce avec raison le danger que représente l\u2019intrusion du secteur privé dans certains programmes et les dérives inhérentes à la marchandisation de l\u2019enseignement dont serait porteuse une certaine idéologie managériale.Il faut s\u2019inquiéter par ailleurs du caractère insidieux des velléités ministérielles en matière de réussite qui se traduisent depuis plusieurs années par des pressions à un encadrement plus étroit du corps enseignant « par une 2  https://www.lepoint.fr/people/j-k-rowling-boycottee-au-sein-de-sa- maison-d-edition-20-06-2020-2380962_2116.php.3  « Réflexion  sur  la  liberté  académique  incluant  les  enjeux  du  racisme  et de la discrimination systémique », Comité école et société, FNEEQ- CSN, décembre 2021. 20 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 armada de personnes conseillères pédagogiques ou tech- nopédagogiques » dont on connaît le baratin insignifiant sur les « pratiques novatrices4 ».Derrière les nobles intentions et les discours creux sur la nécessité de s\u2019adapter aux « besoins » des nouvelles « clientèles » se profile le spectre d\u2019une standardisation peu compatible avec l\u2019idée que l\u2019on se fait de la liberté académique et de l\u2019enseignement supérieur.Qui plus est, cette dynamique s\u2019accompagne de l\u2019exacerbation, chez les gestionnaires, d\u2019une « approche client » dont la traduction la plus explicite se révèle \u2013 chez les étudiants \u2013 dans le développement d\u2019une culture de la plainte (au sens juridique du terme) qui voit se démultiplier, dans l\u2019arbitraire le plus total, des demandes de révision de note, voire de contenus jugés offensants.Le maître mot à retenir est donc, d\u2019emblée, celui d\u2019indépendance ; d\u2019abord à l\u2019égard des groupes de pression, quels qu\u2019ils soient, des pouvoirs religieux (et de religions faudrait-il ajouter), des entreprises, de l\u2019État, mais aussi de l\u2019« opinion publique ».En somme, la liberté académique est consubstantielle à l\u2019autonomie professionnelle.« Une vision occidentale de la liberté académique5 » Dans sa première partie, le rapport du comité École et société ne soulève donc aucune objection.Il est ainsi tout à fait juste de souscrire largement aux principales recommandations qu\u2019il soumet aux instances et qui apparaissent 4  « Pour beaucoup,  la  liberté d\u2019enseigner  se  trouve ainsi  restreinte par  des approches hiérarchisées détachées de la réalité, adoptées par des  personnes qui n\u2019ont pas été formées à gérer du personnel enseignant.  Cette situation peut entraîner des abus et  laisser place à des conflits  de  personnes  qui  limitent  considérablement  la  liberté  d\u2019enseigner ».  Ibidem, p. 18-19.5  Tel est l\u2019intitulé du point 1.3 du rapport. Ibid. p. 28. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 à la toute fin des soixante-douze pages.C\u2019est toutefois la seconde partie du rapport qui étonne.On a en effet l\u2019impression, à sa lecture, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un dossier étranger en soi comme si le texte avait été écrit par d\u2019autres auteurs.Moins « syndicale » et nettement plus tendancieuse sur le plan idéologique, cette seconde partie nous amène tout doucement ailleurs, sur un terrain miné par de nombreuses contradictions.Sensibles comme nous le sommes tous et toutes aux injustices, aux inégalités et aux discriminations, les auteurs s\u2019inquiètent d\u2019abord du fait que le manque de représentativité au sein du corps enseignant puisse faire en sorte que, « dans un contexte de diversification des profils des étudiantes et des étudiants, certaines et certains ne se reconnaissent pas dans le corps enseignant ».Une plus grande représentativité \u2013 ajoute-t-on \u2013 serait « favorable à une meilleure compréhension des diverses réalités qui traversent la société tout en étant susceptibles de réduire de potentielles tensions6 ».Certes, que l\u2019on souhaite voir plus de néo-Québécois et d\u2019autochtones joindre les rangs des différents départements est sans doute un objectif fort louable.Prétendre cependant que le portrait actuel du corps professoral se traduit par une difficulté des étudiants d\u2019une autre couleur de peau à s\u2019« identifier » et qu\u2019une telle réalité soit génératrice de tensions paraît pour le moins péremptoire.Que veut dire pour un étudiant qui s\u2019apprête à entrer à l\u2019université (on ne parle pas d\u2019un petit enfant du niveau primaire) le fait de s\u2019identifier à un professeur ?De mémoire d\u2019étudiant, c\u2019était, me semble-t-il, le contenu du cours qui déterminait nos trajectoires bien davantage que l\u2019origine ethnique et culturelle du professeur dont on se foutait éperdument.6   Ibid. p. 26. 22 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 La surprise passée, le lecteur résolu vient à comprendre, peu à peu, de petits glissements à de grands raccourcis, ce qui anime fondamentalement les membres du comité.Parlant d\u2019une « vision occidentale » de la liberté académique (que serait au juste une vision asiatique ?) et ne s\u2019embarrassant d\u2019aucune nuance en matière de faits historiques, les auteurs soulignent que celle-ci s\u2019est inscrite « dans la modernité » : « système de valeurs, ajoute-t-on, porteur d\u2019inégalités dans sa valorisation de l\u2019individualisme, du capitalisme, de la propriété privée, et qui s\u2019est nourri du colonialisme, de l\u2019esclavage et du patriarcat », rien de moins.On comprendra qu\u2019un tel héritage « influence les rapports de pouvoirs dans nos sociétés et, conséquemment, dans le monde de l\u2019éducation et de l\u2019enseignement supérieur [sic]7 ».Aucune démonstration sérieuse n\u2019accompagne pour autant cette lecture de l\u2019histoire qui sert au contraire de préambule à la section trois du texte intitulée « Pédagogie non discriminante et sujets sensibles ».Brandissant les références à l\u2019UNESCO comme argument d\u2019autorité, les auteurs du rapport nous rappellent une grande vérité : enseigner, c\u2019est aussi s\u2019assumer comme figure d\u2019autorité, ce qui implique un sens aigu des responsabilités et du « bien-être des étudiants\u2026 sans discrimination fondée sur la race, la religion ou, le cas échéant, une incapacité8 ».7  Ibidem.  p.  29.  Sur  la  modernité,  voir :  Jacques  Attali,  Histoire de la modernité,  Robert  Laffont,  2013.  Jean-Marie  Domenach,  Approches de la modernité,  Ellipses,  1995.  Jean-Marc Piotte, Les neuf clés de la modernité, Québec-Amérique, 2007. Charles Taylor, Les sources du moi, la formation de l\u2019identité moderne, Boréal, 1998. Sur l\u2019esclavage, voir :  Olivier  Pétré-Grenouilleau,  Qu\u2019est-ce-que l\u2019esclavagisme ?,  Gallimard,  2014.8  Le  rapport  cite  ici  l\u2019étude  De  Savage  et  Finn,  La marche vers la déclaration de l\u2019UNESCO sur la liberté académique  publiée  en  1997.  Ibid. p. 36. 23 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 On doit reconnaître que les établissements d\u2019enseignement ne se situent pas à l\u2019écart de la société, et qu\u2019ils sont eux aussi traversés par des rapports de pouvoir et de domination qui imprègnent celle-ci.Comme enseignantes et enseignants, et comme syndicalistes, nous estimons avoir le devoir de lutter contre toutes les formes de discrimination et d\u2019inégalité.Pour ce faire, il faut reconnaître que, dans l\u2019exercice de nos fonctions, nous sommes parfois placés dans une situation d\u2019autorité symbolique et que des responsabilités viennent avec cette position.Considérer, en concordance avec une approche de réflexivité de notre pratique, les expériences ainsi que les volontés des groupes historiquement dominés et évaluer l\u2019opportunité de modifier tant nos contenus que nos pratiques d\u2019enseignement fait partie de celles-ci [sic]9.À l\u2019instar des idéologues du pédagogisme qui sévissent dans nos institutions et des apologistes du socioconstructivisme, le comité École et société nous invite, à son tour, à « évaluer nos pratiques » au nom, cette fois, de la réalité des « groupes historiquement dominés ».Référant « aux pédagogies alternatives, actives, intégrales et libertaires », dont celle du controversé Rudolf Steiner (1861-1925)10, les auteurs nous incitent ainsi à nous ouvrir aux pédagogies « inclusives » en nous inspirant de l\u2019œuvre du grand pédagogue brésilien, Paolo Freire, devenu célèbre après la publication, en 1968, d\u2019un livre culte11.Freire, chef de file de l\u2019éducation populaire en Amérique latine, attendait de l\u2019enseignement qu\u2019il permette aux apprenants de décoder le monde dans lequel ils vivent.Pour lui, les populations dites opprimées ne peuvent se sortir de l\u2019oppression que par elles-mêmes, par le biais d\u2019une conscientisation portée par le savoir coconstruit par les « apprenants » (unissant enseignant- 9  Extrait d\u2019un mémoire FNEEQ-CSN publié en 2020 cité dans le dernier  rapport, École et société, 2021, op. cit. p. 37.10  https://www.lapresse.ca/actualites/education/201304/13/01- 4640636-methode-waldorf-une-pedagogie-controversee.php 11  Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, Maspéro, 1975. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 es et étudiant-es dans un seul processus de découverte dialogique du monde).C\u2019est ainsi que les éducatrices et éducateurs ont le rôle crucial de s\u2019assurer que leur enseignement ne reproduit pas de dynamiques d\u2019oppression, notamment en se détachant de pédagogies que Freire qualifie de « bancaires », soit la présentation unidirectionnelle (de l\u2019enseignant-e vers l\u2019apprenante « réceptacle ») de savoirs « figés », qui perpétuent le système plutôt que d\u2019ouvrir à une réflexion critique porteuse de changements\u2026 Le principal outil utilisé dans la pédagogie non discriminatoire de Freire est le dialogue, soit une quête sincère de la vérité qui ne peut se faire autrement qu\u2019en reconnaissant aux apprenantes et aux apprenants la même capacité à comprendre et interpréter le monde qu\u2019aux éducatrices et aux éducateurs : « Personne n\u2019éduque personne, personne ne s\u2019éduque soi-même, les êtres humains s\u2019éduquent entre eux, médiatisés par le monde ».Dans cette optique, une relation égalitaire unit les « appre- nant-es » (enseignant-es et étudiant-es) dans une seule et même relation de découverte du monde, ce qui les conduit au dévoilement constant des inégalités sociales ou des systèmes d\u2019oppression (ce qui rejoint, d\u2019ailleurs, la définition de la liberté académique de l\u2019UNESCO concernant l\u2019importance de la non-discrimination).Une liberté académique qui sert à perpétuer un système générateur d\u2019oppressions reviendrait en quelque sorte à un détournement de la liberté académique, un endoctrinement qui nous sort de cette quête sincère de vérité et de la mission émancipatrice de l\u2019éducation\u2026 Et citant Freire à nouveau : Adhérer à la cause des opprimé.es et se considérer propriétaire du savoir révolutionnaire, qui doit donc être offert ou imposé au peuple, revient à maintenir le statu quo.Se dire engagé.e pour la libération et être incapable de communier avec le peuple, que l\u2019on continue de considérer comme absolument ignorant, est une erreur affligeante12.12  Rapport FNEEQ-CSN, décembre 2021, op.cit. p. 40-41. 25 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Que l\u2019on nous vante les mérites d\u2019une théorie pédagogique élaborée, il y a cinquante ans, dans l\u2019un des pays les plus inégalitaires du monde soumis, de surcroit, au joug d\u2019une dictature militaire peut paraître pour le moins excessif.De même, qualifier nos « apprenants » d\u2019« opprimés » en parlant de la « mission émancipatrice » de l\u2019École est par ailleurs franchement désincarné.Qu\u2019à cela ne tienne, l\u2019important c\u2019est d\u2019y croire.Pourtant, dans les années 1990, d\u2019autres militants de la FNEEQ faisaient l\u2019éloge de l\u2019œuvre de Hannah Arendt.Dans La crise de la culture, (1975)13, la philosophe faisait à cet égard une critique décapante de ces pédagogies antiautoritaires et prétendument égalitaires.Or, vous ne trouverez aucune référence à cette sommité dans le présent rapport.Autre temps, autres mœurs\u2026 Poursuivons ! C\u2019est du même souffle, et sans trop se soucier d\u2019être ou non en dissonance, que les auteurs nous préviennent d\u2019un étrange biais dont nous serions les porteurs inconscients : En effet, aucune enseignante ni aucun enseignant ne souhaite insulter ses élèves ou ses étudiantes et ses étudiants, instaurer un climat de peur ou de non-respect dans sa classe, pas plus qu\u2019elle ou il ne propose des lectures ou autre documentation dans le but de discriminer des gens.Toutefois, s\u2019il est relativement facile de ne pas insulter directement les élèves ou les étudiantes et les étudiants devant nous, il est quand même possible de heurter sans le vouloir.C\u2019est l\u2019essence même du racisme systémique : les individus comme tels ne sont pas nécessairement racistes, mais le système dans lequel ils évoluent peut l\u2019être et introduire ainsi des biais inconscients14.13  Hannah Arendt, La crise de la culture, Gallimard, Folio, 1989.14   Rapport FNEEQ-CSN, 2021, op.cit. p. 30. 26 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Traduisons : il existe un démon invisible (le racisme systémique)15.C\u2019est quelque chose d\u2019inconscient (même si Freud a été évacué de toute forme de discours sérieux depuis plus de cinquante ans).Nul ne peut savoir s\u2019il en est affecté sauf les membres d\u2019une minorité opprimée.Ceux- là sont naturellement immunisés.Cet échafaudage théorique un peu bancal donne ainsi le ton à ce qui va suivre.Reprenant les mots d\u2019un langage très en vogue dans les facultés d\u2019éducation (et pourtant très contesté), on évoque une « vision transversale » et « révolutionnaire » des différents savoirs qui serait propre à ce nouveau « paradigme » inhérent à la pédagogie « non discriminante16 ».la pédagogie « non bancaire » proposée par Freire (qui s\u2019oppose à une éducation où le « maître » dépose des savoirs dans le crâne des élèves ou étudiant-es sans que ces personnes puissent participer à l\u2019élaboration de ce savoir) vise à permettre une pleine émancipation des humains.Dès que l\u2019objectif d\u2019une relation pédagogique est l\u2019accumulation d\u2019un savoir sans traitement par les élèves ou les étudiantes et étudiants, cette pédagogie ne permet pas l\u2019émancipation humaine17.Désireux de nous instruire des nouvelles réalités, on nous bassinera ensuite de quelques savantes définitions tirées d\u2019un lexique qu\u2019est à rédiger le « comité interculturalité, discrimina- 15  « Tel  qu\u2019il  est  évoqué  par  les  activistes  néo-antiracistes,  le  \u201cracisme  systémique\u201d n\u2019est ni  conscient ni  visible.  Il  constitue  l\u2019arrière-monde  raciste  d\u2019une  société  a-raciste  ou  antiraciste,  apparence  trompeuse  cachant une essence démoniaque. Ce  racisme est  tellement \u201csubtil\u201d,  pernicieux et sournois qu\u2019il n\u2019est ni observable, ni même définissable,  ni  a  fortiori  mesurable :  il  se  confond  avec  l\u2019air  qu\u2019on  respire,  avec  \u201cl\u2019environnement\u201d  social,  sa  présence  est  magique ».  Pierre- André  Taguieff, L\u2019imposture décoloniale, science imaginaire et pseudo- antiracisme, De l\u2019observatoire, 2021. p. 8.16   Rapport FNEEQ-CSN 2021, op.cit. p. 42.17   ibid. p. 42. 27 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 tion et racisme systémiques au travail et éducation (IDRSTE) de la FNEEQ [sic] ».Stupéfait ou non, vous y apprendrez plein de choses sur des concepts aussi percutants que ceux de « culture du bannissement », « safe space », « intersection- nalité », « traumavertissement » et « microagression » : Les microagressions apparaissent habituellement dans les interactions entre personnes appartenant à des groupes sociaux différents.Le terme désigne des agressions qui ne sont pas « visibles » ou perçues comme une agression volontaire.Par exemple, la microagression repose sur le fait d\u2019associer de manière répétitive tel groupe racisé à telle caractéristique, ce qui fait appel à des représentations sociales stéréotypées, et donc souvent « tenues pour acquises », mais qui sont en réalité stigmatisantes ou insultantes, et qui entretiennent l\u2019idéologie raciste.Le comité IDRSTE ressort le fait que ce caractère stigmatisant ou insultant des microagressions, perçu comme négligeable pour les personnes du groupe dominant ou majoritaire, peut causer du stress, du mal-être, même quand il s\u2019agit d\u2019un acte qui se croit bien intentionné18.Militante antiraciste et femme de gauche, Verushka Lieutenant-Duval sera sans doute contente de lire ce qui suit : Il y a une surenchère conduisant à ne considérer comme de la cancel culture que les positions égalitaires de gauche, que d\u2019aucuns appellent identitaires ou wokes.D\u2019une part, il y a l\u2019assimilation d\u2019un contenu à de la censure ou à de la « cancellation », alors que le fait de manifester ou de contester n\u2019est pas de la censure (comme nous venons de le voir, il faut être en position de pouvoir pour censurer)\u2026 La culture du bannissement peut aussi devenir un outil d\u2019instrumentalisation pour la droite intellectuelle et affaiblir les voix plus progressistes de la gauche : c\u2019est surtout la parole de gauche, et non celle de droite, qui est menacée par le « droit de faire taire » au nom du statut de victime offensée.Les voix de droite trouvent d\u2019autres tribunes, avec plus de visibilité, 18  ibid. p. 48 28 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 et avec l\u2019avantage moral d\u2019avoir « résisté à la censure ».Dans tous ces cas, on assimile des manifestations de désaccord à de la culture du bannissement dans le but de les « canceller19 ».Ne nous leurrons pas, l\u2019impératif d\u2019ouverture qui s\u2019impose à nous dictera à terme une forme de rééducation.En atteste tout le discours autour des sujets dits « sensibles » concomitants à l\u2019arrivée dans nos classes de jeunes aux identités fragiles et fragmentées20.Si la liberté académique, et les sujets sensibles en particulier, ne peuvent interférer avec les décisions strictement pédagogiques de l\u2019enseignante ou de l\u2019enseignant, ces derniers devraient néanmoins « tenir compte de la subjectivité des gens à qui elle ou il enseigne, de leur avis ou de leurs sensibilités » la relation pédagogique « ne devant pas se faire à sens unique21 ».Le comité École et société s\u2019inscrit clairement ici dans une vaste mouvance visant à instruire les « dominants » contre leurs préjugés inconscients22.C\u2019est ce qui justifie l\u2019élaboration de glossaires en tout genre et de formations sur l\u2019inclusivité (souvent obligatoires) dont les intentions, aussi nobles soient-elles, frisent parfois l\u2019endoctrinement voire 19  Pour certains auteurs ou autrices, insister sur le militantisme étudiant  comme  atteinte  à  la  liberté  académique  constitue  une  distraction,  voire  « une  fausse  représentation  de  ce  qu\u2019est  vraiment  la  liberté  académique  et  de  ce  qui  doit  être  fait  pour  la  protéger  (Simpson  et  Srinivasan, 2018, p. 186) ». Ibid. p. 23 et 44.20 ibid. p. 51.21  Ibid. p. 53.22  Le  rapport  recommande  que  la  FNEEQ  revendique  des  budgets  spécifiques  pour  des  formations  et  des  conférences  en  lien  avec  les  sujets  sensibles,  pour  les  enseignantes  et  les  enseignants,  mais  également pour les étudiantes et les étudiants, en vue d\u2019activités tant  institutionnelles que pédagogiques (dans les classes). 29 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 la sottise.Il suffira, pour s\u2019en convaincre, de consulter le contenu de ce qui ressemble de plus en plus à un business de la rectitude23.La FNEEQ n\u2019étant en reste sur cette question, ses membres sont ainsi appelés à méditer les réflexions de son comité sur toutes ces méthodes « très actuelles » pour « outiller » les enseignantes et les enseignants face aux sujets sensibles, gage, dit-on, d\u2019une relation pédagogique « sécurisante » permettant une discussion sincère avec leurs étudiants sur ce qui pourrait les offenser [sic] ».Car, ce qui ébranle, c\u2019est la prise de conscience que le racisme ou le sexisme n\u2019est pas seulement une question d\u2019intention, qu\u2019abolir les structures de domination nécessite plus qu\u2019une bonne volonté de la part des dominants.Ce qui déstabilise, c\u2019est la réalisation de notre participation (involontaire) au maintien des inégalités\u2026 Est-ce possible que, malgré ses efforts, certains aspects de son enseignement perpétuent les systèmes discriminatoires de notre société actuelle ?Cette question est centrale à tout enseignement qui se veut non discriminatoire.Si nous ne pouvons pas offrir un espace sécuritaire aux personnes marginalisées, il faut au moins pouvoir leur promettre de nous engager à développer des outils, à créer des activités, à revoir nos références, à lire davantage et à réviser nos contenus pour mieux les accompagner dans l\u2019affrontement des préjugés et la déconstruction des rapports de pouvoir.Ce réflexe de constante remise en question permet de prendre conscience de ses biais inconscients et de prendre du recul par rapport à son bagage, au modèle éducatif auquel on a été exposé et qui 23  Outre  le  lexique du Comité  interculturalité, discrimination et  racisme  systémiques au travail et éducation, le Comité orientations et identités  sexuelles  nous  propose,  de  son  côté,  un  glossaire  que  vous  pouvez  consulter dans un document  intitulé « LGBTQ12NSBA+ Les mots de  la diversité liée au sexe et à l\u2019orientation sexuelle », FNEEQ-CSN, 2017,  https://fneeq.qc.ca/wp-content/uploads/Glossaire-final-21082017.pdf 30 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 a façonné, à son insu ou pas, sa façon d\u2019enseigner.En cela, il est essentiel que la personne enseignante puisse développer sa pratique réflexive tout au long de son parcours24.On peut se demander sincèrement à qui s\u2019adressent nos camarades du comité École et société et quels sont les membres qu\u2019ils souhaitent représenter au juste ?À l\u2019évidence, les postulats idéologiques sur lesquels ils se fondent les conduisent à faire des présomptions grossières et dangereuses.Ainsi, outre le caractère infantilisant des énoncés sur la maladresse congénitale et structurelle dont les professeurs seraient responsables, la posture générale des auteurs paraît par ailleurs fort peu orthodoxe quant au rapport entre l\u2019autonomie professionnelle et les pratiques pédagogiques.Après ceux de nos experts patentés, faudra-t-il maintenant nous taper les bons conseils et les sermons de militants éclairés par de nouvelles certitudes ?Que peut bien vouloir dire \u2013 en effet \u2013 une « pédagogie inclusive » pour des collègues qui enseignent la loi de la gravité, l\u2019atome, la cellule ou le tableau périodique ?Comment le fait de tenir compte des nouvelles réalités démographiques et culturelles, comme vecteurs de sensibilités subjectives à considérer, se traduira- t-il en santé animale ?Le simple fait de tenter de répondre rationnellement à ces questions en dit long sur notre société.Rassurons-nous, au royaume du relativisme, il y a déjà des esprits bienveillants qui s\u2019y sont engagés25.24 Les  auteurs  du  rapport  citent  abondamment  les  travaux  de  G.  Pagé,  « Pouvoir, inconfort et apprentissage : les cours féministes peuvent-ils  et  doivent-ils  être  des  espaces  préfiguratifs  et  sécuritaires ?  Éthique en éducation et en formation, No 7, Automne 2019, pp. 8\u201329. FNEEQ- CSN-2021, op. cit. p. 54-56.25  L\u2019heure est à la déconstruction tous azimuts et au « décolonialisme ».  https://www.concordia.ca/fr/actualites/nouvelles/2019/09/20/trois- chercheurs-de-concordia-collaborent-a-la-mobilisation-des-savoirs- autochtones-dans-l-etude-de-la-physique.html 31 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Déconnexion Les auteurs de ce rapport ont beau être très critiques à l\u2019endroit de la modernité, il n\u2019y a rien de plus occidental et de moderne \u2013 justement \u2013 que d\u2019épouser, au nom du bien, du sens de l\u2019histoire et du progrès, des thèses à la mode quitte à tordre les faits.Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas un hasard si le comité École et société nous parle d\u2019un « nouveau paradigme26 ».Comme nous l\u2019avons fait remarquer un peu plus haut, la figure de l\u2019étudiant semble réduite au statut multiforme de victime : le professeur devenant quant à lui, à son corps défendant, le représentant, plus ou moins assumé, d\u2019un ordre social raciste, islamophobe, homophobe, transphobe, grossophobe et ainsi de suite27.Outre un manichéisme outrancier, cette thèse repose sur des prémisses sociologiques qui « essentialisent » les identités contribuant à enfermer chacun dans ses particularités (racisé, trans, cisgenre, gai, lesbienne, blanc, etc.).Le monde social ne serait plus alors qu\u2019un vaste espace dominé par une logique binaire confinant les uns et les autres à des rôles (majoritaires-minoritaires) qui leur échappent.Réduite à un lieu de pouvoir, la classe devient ainsi un prolongement de la sphère politique comme si « l\u2019élaboration d\u2019un cours était en lien avec les injustices liées au traitement de la différence ».Certains collègues constatent d\u2019ailleurs avec raison qu\u2019en liant l\u2019identité à une stricte question « de pouvoir ou d\u2019absence de pouvoir », cette grille d\u2019analyse laisse entendre que l\u2019enseignement comme la pédagogie ne peuvent être dissociés du groupe social 26  Rapport FNEEQ-CSN, 2021, op. cit. p. 42.27  On critiquait plus tôt l\u2019individualisme moderne alors qu\u2019on nous invite  à tenir compte de la sensibilité et des émotions de nos étudiants. Sur  le statut de victime, voir : Stéphane Chalifour, « L\u2019agonie des cégeps »,  La Presse, 22 mai 2017 32 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 auquel appartient le professeur28.De telles suspicions ne sont pas seulement délirantes, elles sont en contradictions avec la nature même du syndicalisme.Le problème est que certains militants « décoloniaux » ont réduit l\u2019idée de pouvoir exclusivement aux rapports de domination, devenus la grille incontournable à partir de laquelle les individus sont catégorisés selon qu\u2019ils appartiennent au groupe dominant ou aux groupes dominés.C\u2019est là une interprétation politique du pouvoir, dont le transfert dans le milieu universitaire a eu pour effet de percevoir le professeur non plus comme celui qui éveille et forme l\u2019individu au moyen de connaissances dispensées, mais avant tout comme le membre d\u2019un groupe social, culturel, religieux ou de couleur, c\u2019est-à-dire appartenant à la catégorie sociale dominante ou dominée.Et comme on a pu l\u2019observer dans les controverses entourant l\u2019usage du mot « nègre », c\u2019est sur la base de l\u2019importance accordée à la couleur de peau et à l\u2019héritage historique qui lui est associé que les étudiants ont justifié l\u2019interdiction pour une enseignante blanche de le prononcer : il ne serait plus indifférent à la nature et à la fonction de l\u2019enseignement que le professeur soit blanc ou noir, femme ou homme, transgenre ou queer ! L\u2019identité elle-même serait de nature politique en ce sens qu\u2019elle serait liée à un pouvoir ou à une absence de pouvoir.Le savoir et l\u2019enseignement du professeur ne pourrait donc pas être dissocié de ce que celui-ci est, en tant qu\u2019individu ou en tant qu\u2019un membre d\u2019un groupe social\u2026 Faire des rapports asymétriques de pouvoir entre la majorité et les minorités la grille d\u2019interprétation de toutes les activités de la vie sociale, c\u2019est brouiller les lignes entre les sphères de la vie humaine qui sont, par nature et selon leur fonction, distinctes, comme la sphère politique et le milieu universitaire.28  Amadou Sadjo Barry, « La sensibilité à la différence et le respect de la  liberté académique », Argument, 2022, op. cit. p. 23. 33 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Le paradoxe Pour de multiples raisons, notre époque voit se fondre, en un même mouvement, une culture à la fois morale et psychologique : les rapports sociaux étant marqués, toutes sphères confondues, par une espèce de travail thérapeutique destiné à soulager les dominés29.Si la question sociale renvoyait à la consistance objective des classes, c\u2019est désormais l\u2019expérience individuelle et subjective du ressenti qui tient lieu de vérité ultime, d\u2019où la montée de ce discours sur l\u2019offense et les sujets sensibles.En s\u2019imposant comme dimensions déterminantes de l\u2019identité, le vécu et les affects viennent donc forcément jouer sur la manière dont les individus se représentent à la fois le monde et l\u2019autre.Cette prépondérance de la dimension affective se traduit conséquemment par l\u2019exacerbation des clivages et la montée de nouvelles formes de radicalité.De gauche comme de droite, le populisme n\u2019est pas étranger au phénomène.Cela dit, il est tout à fait légitime et nécessaire de s\u2019insurger contre les injustices et les discriminations, quelles qu\u2019elles soient.Les événements récents nous enseignent, à cet égard, que la lutte contre le racisme et la haine n\u2019est pas achevée.L\u2019indignation collective suscitée par le sort des communautés autochtones, au Québec comme au Canada, est néanmoins le signe de ce que le sociologue, Norbert Élias, décrivait comme un phénomène d\u2019élévation du seuil des sensibilités.Les mouvement #Metoo et #Blacklivesmatter s\u2019inscrivent visiblement dans cette même dynamique.29 Je renvoie le lecteur intéressé à des écrits récents : Stéphane Chalifour  et  Judith Trudeau, « Des  identités plaintives »,  in Rachad Antonius et  Normand  Baillargeon,  Identité, Race, liberté d\u2019expression,  PUL,  2021.  Des mêmes auteurs, « L\u2019identité contre  la nation », Nouveaux Cahiers du socialisme, Numéro 24, automne 2020. 34 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Or, il est intéressant de rappeler ici le paradoxe de Tocqueville (1805-1859).Le grand philosophe notait en effet, il y plus d\u2019un siècle, que dans les sociétés plus égalitaires, comme le sont les sociétés de démocratie libérale, « plus une situation s\u2019améliore (liberté, revenus\u2026), plus l\u2019écart avec la situation idéale (inégalités, pauvreté, corruption) est ressenti subjectivement comme intolérable par ceux-là mêmes qui bénéficient de cette amélioration ».En d\u2019autres termes, plus un phénomène est rare (violence, racisme, viol, etc.), moins ses manifestations résiduelles seront tolérées30.Il ne s\u2019agit pas de relativiser la condition réelle des catégories d\u2019exclus, mais de situer les progrès à poursuivre dans un contexte plus global d\u2019un continuum historique (celle de la marche de la démocratie) en évitant les simplifications et autres arguments spécieux.Au final, ce qui agace dans ce rapport, c\u2019est le ton prescriptif d\u2019une avant-garde de prédicateurs qui nous parle de pédagogie comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une science.Si l\u2019ouverture à l\u2019autre constitue une qualité humaine fondamentale immanente à notre profession, elle ne saurait fonder \u2013 en soi \u2013 un contenu de cours ni même s\u2019imposer comme une finalité pédagogique.La classe n\u2019est ni un programme politique ni un champ de bataille.Que nos militants éclairés défendent la liberté académique comme il se doit, nous nous en réjouissons.Qu\u2019ils laissent cependant la pédagogie aux bons jugements des professeurs qui sauront décider de ce qui est délicat ou non.u 30  Alexis  de  Tocqueville,  De la démocratie en Amérique,  Folio,  1986.  Norbert  Élias,  La dynamique de l\u2019Occident,  Pocket  2003.  Sur  Metoo,  Stéphane  Chalifour  et  Judith  Trudeau,  « Metoo  et  la  poursuite  du  processus de civilisation », Le Devoir, 3 mars 2018. 35 Articles Mario Dion* À la recherche des mythes  fondateurs Les femmes de la Nouvelle-France avant les Patriotes du Bas-Canada ?Comme Jean Lamarre, je suis resté perplexe devant les deux articles de Gérard Bouchard sur les mythes fondateurs du Québec1.Contrairement à celui-ci, je ne suis pas sociologue et encore moins historien.Si M.Bouchard a écrit pour « surprendre », j\u2019ose surprendre à mon tour en essayant de me fonder sur d\u2019autres « faits dûment établis » pour offrir d\u2019autres avenues possibles, sans prétendre fermer la complexité des questions soulevées par M.Bouchard.M.Bouchard pose une bonne question : pourquoi l\u2019absence de lieux, d\u2019épisodes qui mobilisent périodiquement les esprits pour faire revivre les grands idéaux associés aux débuts de la Nouvelle-France ?Avons-nous des figures vraiment inspirantes pour les Québécois d\u2019aujourd\u2019hui ?Certes, l\u2019histoire de la Nouvelle-France est en grande partie une histoire française.Il démontre bien que la France pense uniquement à ses intérêts.Les aristocrates séjournent provisoirement en prenant bien soin de s\u2019enrichir.Les marchands ne voulaient rien savoir du peuplement.L\u2019Église veut 1  Gérard  Bouchard,  « Mythes  fondateurs  du  Québec :  une  mémoire  orpheline », Le Devoir, 8 janvier 2022, « Mythes fondateurs du Québec :  les patriotes », Le Devoir, 15 janvier 2022 et Jean Lamarre, « Un mythe  fondateur qui repose sur l\u2019\u201cirréussite\u201d », Le Devoir, 22 janvier 2022.*  Chargé de cours à l\u2019Université du Québec en Outaouais, travail social. 36 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 aliéner les « sauvages » par le christianisme.Finalement, la seule alternative, nous dit-il, est de « cultiver les idéaux de Marguerite Bourgeoys et de Marie de l\u2019Incarnation.Ce passé a du mal à pénétrer notre imaginaire ».La question est de se demander pourquoi ce passé de religieuses et de laïcs2 comme Jeanne Mance ne pénètre pas nos imaginaires modernes.Est-ce que « les idéaux » de ces femmes sont trop catholiques, trop féminins, trop « dans les nuages mystiques », pas suffisamment virils comme ceux des patriotes ?N\u2019ayant aucun « énoncé noble », aucune « direction d\u2019action », aucun « acte sacrificiel », aucun « pari sur l\u2019avenir » pour reprendre ici les critères de M.Bouchard ?Ces femmes sont-elles à ce point déconnectées des « habitants » pour être des « étrangères » du peuple ?N\u2019ont-elles pas joué un rôle fondamental dans l\u2019incubation d\u2019une culture, de notre culture actuelle ?Finalement, ces femmes sont-elles trop sous le verrou pour être libres dans ce Nouveau Monde ?Peut-on penser qu\u2019il y a des idéaux qui se cachent dans cette société que lord Durham disait sans histoire et sans littérature ?Si nous avons une approche élitiste et littéraire3, il est clair qu\u2019on ne trouvera pas des écrits modernes dans les propos des fondatrices du Québec.Elles n\u2019avaient pas devant elles la constitution américaine, les écrits de Bolivar et de bien d\u2019autres.Justement, les « éléments principaux propres à fonder le devenir d\u2019un peuple » (Bouchard, 8 janvier 2022) se cantonnent-ils seulement dans des écrits qui peuvent nous parler aujourd\u2019hui ?Oui, on peut admirer le caractère moderne des dispositions des patriotes, mais encore.2  Au sens moderne du mot et non au sens du droit canon.3  M.  Bouchard  ne  dit-il  pas  la  même  chose  que  Lord  Durham  en  affirmant :  « Pour  ce  qui  est  des  idéaux,  notre  véritable  histoire  commence avec l\u2019après-Conquête » ? 37 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 « L\u2019histoire n\u2019est jamais neutre, mais lorsqu\u2019elle reçoit un objectif expressément militant \u2013 quelle que soit la militance \u2013 elle devient naturellement encline à l\u2019héroïsation4 ».Si M.Bouchard est inspiré par les patriotes et « la foi qui les animait », peut-on être inspiré par un groupe de femmes qui ne pensent pas uniquement à leur intérêt ?Elles ne repartent pas en France pour mourir dans la tranquillité.Au contraire, elles épousent le peuple corps et âmes.« Dans les conditions les plus ingrates », elles ont fait avancer le peuplement et fondé des villes, une société.Elles ont soigné, alphabétisé, géré le quotidien et elles se sont montrées fortes devant le haut clergé.Les idéaux « modernes » ne sont pas dans leurs écrits, ils sont gravés dans leurs pratiques audacieuses.« On doit garder à l\u2019esprit les conditions qui les ont conduites » à faire tant avec si peu, la cause qu\u2019elles « ont épousée et le prix qu\u2019elles ont payé pour leurs idéaux ».N\u2019ont-elles pas les « éléments principaux propres à fonder le devenir d\u2019un peuple » (Bouchard, 15 janvier 2022) ?Évidemment, leurs pratiques ne peuvent pas être aussi transparentes que les écrits patriotiques, pour nous, comme modernes, mais peut-on les lire autrement ?L\u2019hypothèse de départ est d\u2019affirmer que la religion en général, et la confession catholique en particulier, agit comme un voile opaque sur l\u2019histoire de ces femmes qui embrume le regard des modernes que nous sommes.Comme M.Bouchard, on retient de ces femmes le mysticisme, les histoires de sainteté hystérique, les illuminations de la Vierge et j\u2019en passe.Effectivement, il est difficile de voir autrement quand on a souffert pendant des siècles d\u2019une Église omnipotente.On pense qu\u2019il n\u2019y a pas de liberté.Est-il possible dans cette noirceur ecclésiale de voir l\u2019apport social de ces femmes ?4  Fernande  Roy,  « Une  mise  en  scène  de  l\u2019histoire :  La  fondation  de  Montréal à travers les siècles », Montréal 1642-1992. Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, Volume 46, no 1, été 1992, 7\u201336 38 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Si l\u2019hypothèse peut avoir un sens, alors on peut regarder autrement ces femmes.Comment ?Je n\u2019ai pas les outils intellectuels de M.Bouchard sur le plan historique.Je ne serai sûrement pas dans le « politically correct » des confréries d\u2019historiens.Mais certains historiens affirment que l\u2019histoire peut se présenter comme « la mémoire plurielle d\u2019une humanité plurielle ».Quels sont les faits qu\u2019on pourrait mettre en perspective pour montrer que malgré l\u2019analphabétisme du peuple et la quasi-absence des écrits, il y a des traces fortes de rêves bien réels dans les pratiques de la fondation d\u2019une ville comme Montréal ?Comment lire ces pratiques avec d\u2019autres lunettes ?Pour ce faire, je veux seulement évoquer la pratique de Jeanne Mance, en laissant le côté dévot qui semble bloquer notre regard.Jeanne est une femme laïque.Les deux caractéristiques sont importantes.Elle évolue dans une société patriarcale et ecclésiale.C\u2019est une jeune femme qui, sans appartenir à la plèbe, n\u2019a pas les moyens financiers pour se lancer dans la fondation d\u2019une ville.Par son dynamisme, elle finit par rencontrer une autre femme laïque, Madame de Bullion, qui a de l\u2019argent comme veuve et qui a de l\u2019ouverture pour ce Nouveau Monde.Le projet de fondation se développe dans le cadre de la Société Notre-Dame.Contrairement au dire moderne, ce n\u2019est pas une société privée, mais ce qu\u2019on pourrait appeler aujourd\u2019hui une OSBL qui compte, pendant ses quelques années d\u2019existence, environ 50 membres.Il y a des rencontres régulières, ce qui laisse croire qu\u2019il y a des débats et un partage d\u2019opinions sur la manière dont la Société doit s\u2019engager dans la fondation du village de Ville-Marie.Selon le répertoire du patrimoine culturel du Québec, l\u2019objectif de cette association est de « créer une nouvelle société 39 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 chrétienne où cohabiteraient Français et Amérindiens ».Les gens de la Société s\u2019adjoignent deux nouveaux membres, Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance.Alors que le premier est un officier choisi pour gouverner l\u2019île de Montréal, la seconde s\u2019est jointe au groupe dans l\u2019intention d\u2019y fonder un hôpital.Le 17 mai 1642, Jeanne Mance et Maisonneuve débarquent à Montréal avec environ 35 habitants.Dès les débuts, Jeanne Mance assure l\u2019intendance de la colonie, en gère l\u2019approvisionnement et dirige l\u2019hôpital qu\u2019elle a fondé, en plus d\u2019accueillir des membres de la communauté algonquine.En 1650, Maisonneuve est démoralisé face aux attaques incessantes des Iroquois.Jeanne Mance le convainc de faire une grande séduction (Grande Recrue) en France.En 1653, il revient avec 177 colons, dont 13 femmes parmi lesquelles on retrouve Marguerite Bourgeoys.Ces colons vont assurer la survie de Montréal.Jeanne Mance va mourir en terre mon- tréalaise et Maisonneuve va retourner mourir en France.C\u2019est grâce à la détermination de madame Mance que la pérennité de Montréal est assurée.On pourrait affirmer qu\u2019elle est la véritable gouverneure de cette colonie, sans avoir le titre.Que retenir de ce bref rappel historique pour aujourd\u2019hui ?D\u2019abord, le projet de la fondation de Montréal n\u2019est pas en fonction des intérêts de Paris.Ce n\u2019est pas un projet marchand pour « maintenir le réseau d\u2019approvisionnement en fourrures ».Ce n\u2019est pas un projet militaire contre les Iroquois ou les Anglais.Le fort de Ville-Marie est toujours en mode défensif et accueille des Algonquins.Le projet se veut inclusif pour les blancs et les autochtones.Jeanne Mance a un grand intérêt pour le peuplement contrairement aux marchands et à la royauté de Paris.Jeanne n\u2019est pas privée de liberté.Au contraire, peu de femmes laïques auraient eu le privilège de fonder un vil- 40 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 lage en France et avoir du pouvoir face au gouverneur et à l\u2019ensemble de l\u2019organisation de la Société.Certes les conditions de vie étaient misérables, mais la relative égalité de ces conditions est loin des inégalités de la métropole.Derrière ces pratiques, il y a des idéaux qui ne sont pas des idéaux uniquement européens.Peut-on penser que derrière ces pratiques, il y a des idéaux qui pourraient nous parler comme ceux des Patriotes ?Contrairement aux Patriotes, Jeanne Mance n\u2019a pas échoué.C\u2019est grâce à son leadership que le peuplement a eu lieu à Montréal.Les « habitants » ont pu survivre et fonder une société.Malgré toutes les contraintes ecclésiales, militaires, marchandes, malgré l\u2019analphabétisme et les contraintes de pouvoir, les « habitants » ont construit une société distincte.Si la majorité n\u2019est pas retournée en France, c\u2019est que ces premiers Québécois5 ont trouvé que, malgré les embuscades, il y avait plus de liberté ici qu\u2019ailleurs.Voilà pour la liberté ! Avec Jeanne Mance et ces premiers Québécois montréalais, il y a « une volonté de se gouverner soi-même ».Cette gouvernance est fortement organisée par une femme laïque.Minoritaire au milieu d\u2019hommes et d\u2019ecclésiastiques, elle utilise son « autonomie financière » pour en imposer.Les premiers habitants se mettent à l\u2019agriculture et au développement local.Elle se sert d\u2019un « capital étranger » pour construire des « capitaux locaux », surtout des ressources humaines qui serviront à accueillir d\u2019autres capitaux dans l\u2019histoire de la Ville.On est devant une réelle volonté de se gouverner ! 5  « Au Québec, cinq personnes d\u2019origine \u201cfrançaise\u201d rassemblées dans  un appartement, on appelle ça : une famille québécoise ». Publicité du  Gouvernement du Québec, 2022. 41 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Il n\u2019y a pas d\u2019égalité des droits dans le monde de Jeanne Mance.C\u2019est une invention qui ne fait pas partie des idéologies de son temps.Par contre, le projet de Jeanne Mance est de « créer une nouvelle société chrétienne où cohabiteraient Français et Amérindiens ».Oublions le voile chrétien.Viser la cohabitation des colons avec les Amérindiens n\u2019est pas anodin.Il s\u2019agit de donner naissance à des Québécois.Il faut se rappeler que les Amérindiens sont considérés comme des humains dans cette visée, ce qui n\u2019est pas acquis pour plusieurs Européens.Ils sont souvent vus comme des animaux et, quand on les amène en France, on en fait littéralement des animaux de cirque.Pour Jeanne Mance, les Amérindiens sont des êtres humains.Voilà une reconnaissance importante pour l\u2019époque.Bien plus, ils ont droit à l\u2019éducation6, à la santé, etc.Dans les faits, leur statut d\u2019être humain leur confère les mêmes droits que les autres habitants qui s\u2019intègrent à la communauté de Ville-Marie.Évidemment, il s\u2019agit de « droits » conditionnels à l\u2019adoption de la religion chrétienne.Il en était de même chez les Autochtones, si vous voulez vivre avec eux, vous deviez vous soumettre à leur manière de vivre7.Il n\u2019y a pas de séparation de l\u2019Église et de l\u2019État au sens que nous l\u2019entendons aujourd\u2019hui.Cependant, en système de chrétienté, il y a toujours eu des formes de séparations entre l\u2019Église et l\u2019État.Ici, il faut se référer à la pratique de la fondation de Montréal.Les ecclésiastiques ne semblent pas jouer un rôle déterminant.Montréal est fondamentalement un projet initié par des laïcs et gouverné par des laïcs et principalement des femmes.6  Marguerite  Bourgeoys  aura  la  tâche  de  l\u2019éducation  des  jeunes  filles  autochtones.7  Plusieurs lèveront la main pour dire que les communautés autochtones  étaient  beaucoup  plus  flexibles  que  les  communautés  européennes.  Oui,  les  communautés  d\u2019origines  européennes  ont  des  normes  beaucoup plus restrictives et elles sont beaucoup plus hiérarchisées. 42 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Certains avancent une vision plus large de la démocratie que celle envisagée au XIXe siècle8.C\u2019est une OBSL qui est à l\u2019origine de Montréal et ce sont des membres d\u2019un organisme démocratique qui décident de le faire.Des femmes y participent et on donne des responsabilités majeures à une jeune femme laïque.C\u2019est très moderne comme modèle ! La majorité des organismes communautaires au Québec sont gérés par des femmes laïques.Si le mouvement communautaire au Québec a gagné une telle crédibilité, c\u2019est grâce à son mode démocratique et à la présence, très largement majoritaire, des femmes dans leur gestion.Mes propos pourront apparaître farfelus à plusieurs.Il faut rappeler ici les conclusions de l\u2019historien Fernand Braudel pour qui les religions sont « des incubatrices de civilisations ».Le mot « incubation » est important.Il s\u2019agit d\u2019un temps long qui fait naître quelque chose qu\u2019on ne voit pas.Pour Braudel, le christianisme a permis « la désacralisation moderne, la sécularisation, l\u2019humanisme universaliste, le rationalisme et les droits de l\u2019homme9 ».Rien de moins ! Il me semble que derrière les dévotions d\u2019un type de christianisme, on peut constater que dans la fondation de Montréal et dans la pratique de madame Mance, il y a cette incubation d\u2019une société nouvelle.Jeanne Mance et les premiers habitants de Montréal remplissent ici toutes les conditions de M.Bouchard propres à 8  « La vision beaucoup plus large de la démocratie en termes de débat  public  nous  permet  aussi  de  comprendre  pourquoi  les  racines  de  la  démocratie  vont  bien  au-delà  des  limites  étroites  de  certains  récits et chroniques  rapportant des pratiques définies et considérées  maintenant comme des institutions spécifiquement démocratiques. »  Amartya Sen, La démocratie des autres, Payot-Rivage, 2005.9  Hermel Cyr, « Les civilisations et la mondialisation culturel », Le Devoir,  novembre 2021, p. B6 43 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 fonder le devenir d\u2019un peuple : des énoncés très nobles (non à la guerre10, non au mercantilisme, pour le vivre ensemble, pour la promotion de la santé et de l\u2019éducation, etc.), des directions d\u2019action, des héroïnes, des actes sacrificiels (plusieurs habitants sont morts pour garder cette bourgade vivante), ces paris sur l\u2019avenir (Jeanne Mance, la Québécoise, a parié sa vie, toutes ses finances, toutes ses énergies, pour que l\u2019avenir soit possible et viable).J\u2019ose ici reprendre encore les mots de M.Bouchard pour conclure mon propos.La fonction des mythes fondateurs, dans toute nation, est d\u2019assigner une direction, une vocation pour la postérité, et de susciter une solidarité en même temps que la fierté, le goût de prendre le relais.De ce point de vue, le modèle de « cette fondation » ne peut pas être plus honorable et digne d\u2019imitation.Ces ancêtres, modestes par leur condition, sont immenses par l\u2019élévation de leurs vues et la foi qui les animait11.10  Il suffit ici de rappeler que Jeanne Mance ne veut pas la guerre contre  les Amérindiens, elle veut des effectifs pour se défendre, pour protéger  le village naissant.11  Gérard  Bouchard,  « Mythes  fondateurs  du  Québec\u2026 »,  op.  cit.,  15 janvier 2022. 44 Articles Samuel Bédard* Plaidoyer pour un renouvellement  des catégories d\u2019analyse du  secteur minier Le fer de l\u2019AnseAu centre-ville de Sept-Îles, à deux pas d\u2019un comptoir laissé vacant par les promoteurs de la Mine Arnaud, se trouve une succursale régionale de la Société du Plan Nord.Véritable enclave technocratique dans une mer de grands industriels privés, cette ramification du ministère de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles dispose à l\u2019heure actuelle de moyens qui s\u2019avèrent ostensiblement limités.De l\u2019aveu même des Nord-Côtiers, cet austère bureau de projets constitue néanmoins l\u2019un des rares vestiges encore perceptibles du controversé programme de développement nordique, dix ans après sa mise en œuvre.Au-delà des berges qui enserrent la baie de Sept-Îles, tout semble indiquer que le legs du Plan Nord n\u2019est guère plus étincelant.Dans les trois autres secteurs initialement ciblés par le gouvernement libéral de l\u2019époque (Nunavik, Eeyou Istchee Baie-James et Saguenay\u2013Lac-Saint-Jean), force est de constater que l\u2019État québécois s\u2019est bien gardé d\u2019intervenir en ce qui concerne la capture de la rente minière.Plutôt que d\u2019encadrer formellement l\u2019activité des grands conglomérats présents sur le territoire national, les administrations qui se sont succédé dans la dernière décennie ont reconduit une logique erratique de développement, centrée sur l\u2019exportation massive de ressources non transformées.*  Doctorant en sociologie, UQAM. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 S\u2019il nous semble opportun d\u2019entamer une réflexion sur cet enjeu pourtant entaché d\u2019anachronisme, c\u2019est que les évé- nements des derniers mois ont eu pour effet de ranimer dans la mémoire collective certains pans de l\u2019imaginaire du Plan Nord.Nous n\u2019avons qu\u2019à penser à la tentative, à peine voilée, de l\u2019ex-premier ministre Jean Charest d\u2019accéder à la tête du Parti conservateur, à la controverse suscitée par le projet Énergie Saguenay ou encore au succès cinématographique rencontré par le plus récent long métrage de la réalisatrice Sophie Dupuis, consacré à l\u2019univers singulier des régions minières du Québec.L\u2019objectif n\u2019est pas, bien évidemment, de se livrer ici à une analyse coût-bénéfice exhaustive des retombées du Plan Nord, mais plutôt de réexaminer, de manière critique, les catégories d\u2019analyse conventionnelles de l\u2019activité minière à l\u2019aune des changements survenus dans ce secteur au cours de la dernière décennie.En matière de gestion des ressources naturelles, le préjugé favorable de la classe politique québécoise pour la doctrine économique du laissez-faire ne date assurément pas d\u2019hier.Dans le cas d\u2019une région industrialisée tardivement comme la Côte-Nord, la situation actuelle de dépendance aux marchés extérieurs de commodités perdure depuis plus d\u2019un demi-siècle.Dès la fin des années 1950, on pouvait effectivement lire, dans les pages du Devoir, les critiques les plus acerbes d\u2019André Laurendeau à l\u2019endroit du premier ministre Duplessis, vilipendé pour avoir cédé au rabais les concessions minières de l\u2019Ungava au grand capital américain.Or, en rétrospective, force est d\u2019admettre que cette politique du « bar ouvert » pratiquée par l\u2019Union nationale aura à tout le moins favorisé l\u2019établissement de milieux de vie relativement prospères à la frontière du 50e parallèle \u2014 ce qui contraste avec les pratiques actuelles du secteur minier, notamment en matière de navettage aéroporté (fly-in/fly-out). 46 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Suivant la découverte d\u2019importants gisements de minerai de fer situés à la frontière du Québec et du Labrador, la région de la Côte-Nord a entamé, durant la deuxième moitié du XXe siècle, un cycle de croissance rapide se traduisant par des bouleversements économiques importants.Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le village côtier de Sept-Îles est passé, en quelques années seulement, du statut de petit port de pêcheurs à celui de plaque tournante de l\u2019approvisionnement pour les aciéries de la « Rust Belt » américaine et des Grands Lacs.La morphologie particulière du territoire ayant alors permis à l\u2019Iron Ore Compagny ainsi qu\u2019à la Quebec Cartier Mining d\u2019établir des ports en eaux profondes et d\u2019assembler des centaines de kilomètres de voies ferrées, en plus d\u2019aménager une série de villes-champignons à la frontière de l\u2019écoumène.Conçus à l\u2019origine pour accueillir une portion significative du prolétariat québécois, ces lieux se sont en définitive révélés être des points de passage accéléré vers la classe moyenne.Dans ces villes créées de toute pièce par l\u2019industrie, l\u2019ascendant des compagnies minières sur l\u2019organisation des pratiques sociales était manifeste.Les politiques d\u2019encadrement de la main-d\u2019œuvre s\u2019étendaient de la fixation des règles d\u2019urbanisme à l\u2019organisation des fêtes d\u2019enfants.Cette forme renouvelée de paternalisme industriel se présentait, dès lors, comme la ramification locale d\u2019une plus vaste stratégie militaro-industrielle d\u2019approvisionnement, déployée à l\u2019échelle continentale, et impliquant notamment un élargissement de la voie maritime du Saint-Laurent, à la demande du président Eisenhower.Cette phase historique de développement, perpétrée, faut-il le rappeler, dans le mépris le plus complet de la souveraineté territoriale des Premières Nations, a correspondu, du moins jusqu\u2019au début des années 1980, à un relatif partage des gains de productivité.L\u2019effondrement des prix du fer, dans les mois précédant 47 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 le démantèlement partiel de Schefferville, en 1982, et la fermeture définitive de la ville de Gagnon, en 1984, a mis abruptement un terme à cette première vague d\u2019industrialisation du Moyen-Nord québécois.Il s\u2019en est suivi d\u2019une violente récession marquée par le déclin démographique et le chômage structurel.La mondialisation de l\u2019économie et l\u2019entrée sur le marché de pays producteurs émergents auront finalement raison de ce modèle territorialisé de développement d\u2019inspiration fordiste.Il faudra ensuite attendre jusqu\u2019au début des années 2000 avant que ne s\u2019entame un nouveau cycle d\u2019investissements miniers.Une hausse significative du prix des métaux, attribuable en partie à l\u2019industrialisation rapide de la Chine, persuade alors les acteurs financiers de l\u2019émergence d\u2019une période de croissance prolongée du secteur primaire.C\u2019est dans ce contexte que la Côte-Nord retrouve, au tournant des années 2010, son statut de « Klondike ».L\u2019ouverture imminente de nouvelles mines attira plusieurs centaines de travailleurs dans la région.Des travaux d\u2019envergures sont amorcés au même moment par le géant de la sidérurgie mondiale ArcelorMittal, afin d\u2019augmenter significativement les capacités de production des infrastructures minières de Fermont.C\u2019est également près de cette municipalité, située à plus de 500 km au nord de Sept-Îles, que se conclut, en 2011, l\u2019une des plus importantes transactions financières dans l\u2019histoire de l\u2019industrie.Au terme d\u2019une surenchère considérable, la mine du lac Bloom passa aux mains de la corporation américaine Cleveland-Cliffs pour une somme inédite de 4,9 milliards de dollars.Déterminées à profiter de la manne, les grandes institutions québécoises d\u2019investissement s\u2019engagèrent par la suite à financer la construction d\u2019infrastructures additionnelles de transport, d\u2019énergie et de stockage.Sur le front des relations 48 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 publiques, l\u2019élite politique emboîta le pas aux milieux d\u2019affaires en multipliant les représentations auprès l\u2019« over- class » de la finance mondiale.À ce moment précis, le Plan Nord apparaissait comme un projet sans failles, si ce n\u2019est du fait que, partout sur la planète, les ouvertures de nouvelles mines se multipliaient et que la saturation du marché était imminente.Sans grande surprise, l\u2019offre globale de minerai s\u2019est, par conséquent, mise à excéder rapidement la demande à partir de 2014, faisant ainsi chuter drastique- ment le prix des minerais extraits à travers le monde.De ce fait, les complexes miniers affichant les coûts de production les plus élevés ont été soudainement contraints d\u2019interrompre leurs activités, tandis que ceux ayant persisté ont dû réduire significativement la taille de leurs effectifs.Dans les communautés ciblées par le Plan Nord, ce fut de nouveau l\u2019hécatombe.Non seulement le plus récent cycle minier n\u2019a pas su engendrer la croissance économique attendue, mais nombre de municipalités, conseils de bandes et sous- traitants locaux se sont retrouvés aux prises avec d\u2019importantes dettes, contractées dans la foulée des développements anticipés.À l\u2019échelle nationale, on pressera rapidement l\u2019État d\u2019intervenir, conformément au principe d\u2019externalisation des coûts.Québec et Ottawa investirent alors à grands frais dans la réfection de sites laissés en plans par des compagnies en défaut de paiement, tandis qu\u2019Hydro-Québec révisa à la baisse ses tarifs consentis aux minières.Les syndicats furent également mis à contribution avec la réouverture de conventions collectives dument négociées, tout comme le gouvernement nouvellement élu du Parti Québécois, qui renonça quant à lui à sa réforme attendue de la Loi sur les mines.Or, en dépit de la profitabilité récente de certaines filières privilégiées d\u2019investissement, le Plan Nord dans son ensemble fut un échec sur toute la ligne du point de vue du dévelop- 49 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 pement régional.Cette seconde phase d\u2019industrialisation du Nord québécois n\u2019aura, en rétrospective, été d\u2019aucune commune mesure avec la première en ce qui concerne la territorialisation de la rente minière.Non seulement l\u2019intensification de l\u2019activité minière ne se traduit plus par l\u2019aménagement de nouvelles municipalités, mais la nature spéculative de ce secteur d\u2019activité tend à fragiliser plus que jamais le tissu économique des milieux de vie déjà existants.Comment expliquer un tel revirement de situation ?Certes, les facteurs souvent pointés du doigt que sont la concurrence des pays producteurs émergents, l\u2019automatisation de la production ou encore l\u2019absence d\u2019un système étoffé de redevances ont leur part de responsabilité.Or, il ne s\u2019agit que d\u2019explications partielles à la diminution progressive des retombées économiques locales du secteur minier québécois et à l\u2019augmentation concomitante des coûts qui lui sont associés.Le principal problème de ces types d\u2019analyses est qu\u2019elles reposent en grande partie sur une compréhension strictement libérale des mécanismes de marchés, qui ne tient pas compte de certains faits économiques importants, sur lesquels nous reviendrons.En règle générale, on tient effectivement pour acquis que la succession des phases répétées de croissances et de récessions qui caractérisent le secteur minier est le fait d\u2019une coordination décentralisée des échanges.Ainsi, grâce à la médiation du marché, les flux de matière en provenance d\u2019une multitude de producteurs concurrents parviendraient à satisfaire les besoins de consommateurs éparpillés, et ce, à un juste prix.De ce point de vue, il tombe donc parfaitement sous le sens que la rentabilité des producteurs miniers québécois \u2013 qui doivent composer avec l\u2019éloignement ainsi qu\u2019avec l\u2019existence d\u2019un cadre règlementaire rigide en matière d\u2019environnement et droits du travail \u2013 soit périodiquement mise à mal par la concurrence étrangère. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 La validité réputée d\u2019une telle conception a pour assise une théorie sous-jacente des cycles industriels, dont le processus type est le suivant : des déséquilibres temporaires du marché créent momentanément un excédent de la demande sur l\u2019offre.Une telle configuration exerce une pression à la hausse sur le prix des matières premières, ce qui motive la mise en valeur de sources additionnelles de minerais jugées auparavant non rentables.Au terme de quelques années, de nouvelles mines à haut risque financier entrent en production alors que les sites existants augmentent leur capacité, ce qui fait augmenter globalement l\u2019offre de métaux disponibles.Une fois atteint un certain seuil de saturation de la demande, les prix élevés ont tendance à se maintenir artificiellement pendant quelques années \u2013 en raison des délais prolongés entre la découverte d\u2019un gisement et l\u2019entrée en production d\u2019un site minier \u2013 avant de s\u2019effondrer.La récession qui s\u2019en suit permet un certain rééquilibrage des volumes et des prix, dans la mesure où les mines les moins performantes sur le plan financier sont contraintes d\u2019interrompre leurs activités.Aussi éclairante soit-elle, cette modélisation présente néanmoins certaines limites dans la mesure où elle ne dit rien des logiques d\u2019investissement et de contrôle qui caractérisent le tournant financier du capitalisme.Un détour par l\u2019économie politique permet, en revanche, de poser un regard critique sur les stratégies d\u2019accumulation qui prévalent dans l\u2019industrie minière et de fournir, par la même occasion, un apport complémentaire à la théorie des cycles énoncée précédemment.Un croisement des données relatives aux volumes de ressources minières annuellement produites suffit, dans un premier temps, à faire émerger trois considérations fondamentales pour comprendre les fluctuations du secteur minier, ainsi que l\u2019incidence de celui-ci sur les collectivités avoisinantes. 51 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 1.Malgré le nombre important de pays exportateurs, l\u2019essentiel du volume global de ressources extraites à travers le monde provient d\u2019un cercle restreint de grands pays producteurs, duquel le Canada demeure exclu.C\u2019est le cas notamment pour le fer, le cuivre, le nickel, l\u2019uranium ainsi que les éléments de terre rares.2.De façon analogue, la capacité de production globale de minerais se concentre encore davantage du point de vue des entreprises.Plutôt que d\u2019être régie par la libre concurrence, l\u2019offre de ressources minières mises en circulation s\u2019avère en réalité contrôlée par une poignée de grands conglomérats qui fixent les règles du marché, suivant une stratégie d\u2019intégration de type monopolistique.À titre d\u2019exemple, trois grandes entreprises assurent à elles seules plus de 40 % de la production mondiale de fer.3.La position marginale du Canada en termes de volumes de livraison, cumulée à l\u2019absence de filières intégrées de production, maintient le pays dans une position de dépendance vis-à-vis des grands producteurs dont il assure l\u2019approvisionnement.Cette configuration particulière prédétermine la forme d\u2019organisation corporative appropriée pour ce type d\u2019exploitation.Il s\u2019agit de la firme multinationale, qui opère en vertu d\u2019un rapport asymétrique entre les filiales qui procèdent à l\u2019exploitation minière, et le siège social, auquel elles sont subordonnées.Seul ce dernier exerce en définitive un contrôle sur les stratégies financières de l\u2019entreprise, et ce malgré la dispersion géographique des différents sites de production.En conservant ces remarques à l\u2019esprit, il devient possible d\u2019analyser sous un autre angle la trajectoire du plus récent 52 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 cycle minier.Il est notamment justifié de croire que, plutôt que de subir les fluctuations du cycle, comme elles le prétendent, les grandes multinationales du secteur minier profitent en réalité de la saturation des marchés.Le fait de surproduire délibérément sans égard aux pertes encourues permet effectivement aux producteurs en situation de monopole de consolider leur contrôle sur l\u2019offre.Cette pratique, qui consiste à inonder le marché de façon à faire chuter les prix au-dessous du seuil de rentabilité des entreprises concurrentes permet non seulement d\u2019acquérir des parts supplémentaires de marché, mais également de restructurer avantageusement les conditions générales d\u2019exploitation du minerai.D\u2019après David Harvey, la finalité de cette « contraction des profits » est de remédier à la stagnation en créant artificiellement « une sévère récession qui a pour effet de discipliner la force de travail, de réduire les salaires réels et de rétablir les conditions favorables aux profits1 ».Partant de ce principe, il devient possible d\u2019écarter au bout du compte, la notion de « libre » marché ce qui concerne le secteur minier.Pour appuyer davantage cette théorie, revenons au cas de la Côte-Nord et de sa principale ressource, le minerai de fer, dont la production compte pour plus de la moitié du total de la production canadienne.À l\u2019échelle internationale, le Canada se hisse pour sa part au huitième rang des producteurs de fer, avec une capacité équivalente à 2,3 % de la production globale2.C\u2019est ce qui explique que la production nord-côtière soit opérée par des filiales de minières et d\u2019acié- ristes en position de monopole (Rio Tinto, ArcelorMittal) et 1  Harvey, David (2020). Les limites du capital.Les prairies ordinaires, Paris,  [1981], p. 107.2  Basé sur les plus récentes données de Ressources Naturelles Canada.  https://www.rncan.gc.ca/nos-ressources-naturelles/mines-materiaux/ faits-mineraux-metaux/faits-sur-le-minerai-de-fer/20594 53 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 qu\u2019elle soit exportée intégralement vers l\u2019Asie.En reprenant l\u2019hypothèse de la contraction des profits, il devient dès lors possible de comprendre les raisons pour lesquelles les entreprises minières nord-côtières ont pu décrier la saturation des marchés tout en haussant simultanément leur production.Bien que dotée d\u2019une certaine autonomie comptable, la firme de type filiale, telle qu\u2019on la rencontre sur la Côte- Nord, demeure subordonnée à un siège, dont les stratégies d\u2019intégration financière priment sur la viabilité économique de ses ramifications régionales.Par conséquent, les pertes d\u2019emplois et autres conséquences désastreuses des récessions observables à l\u2019échelle locale n\u2019apparaissent, en définitive, que comme un moindre mal pour les multinationales du secteur minier.Cela est d\u2019autant plus vrai, compte tenu des extraordinaires leviers de négociation que procure une crise d\u2019un point de vue organisationnel, et des bénéfices susceptibles d\u2019être dégagés à plus long terme en matière d\u2019efficience et de rendement.Comme nous l\u2019avons brièvement évoqué, l\u2019effondrement, à l\u2019échelle globale, du plus récent cycle d\u2019investissement minier fut une occasion, pour les entreprises concernées, de réorganiser plus efficacement la production à l\u2019échelle locale.Dans le cas particulier de la Côte-Nord, les minières affiliées à de grandes sociétés étrangères ont, immédiatement après la crise, procédé à de nombreuses restructurations internes se traduisant par des mesures de réduction des effectifs, de compression des dépenses et de transfert de coûts.Elles se sont également servies de la conjoncture particulière pour obtenir de l\u2019État un ensemble de subventions et de décrets jugés déraisonnables en temps normal, ainsi que pour revoir à la baisse les charges fiscales imposées par les municipalités où se trouvent leurs installations. 54 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Quelques années après ce desserrement du cadre minier, salué à l\u2019époque par le Fraser Institue, plusieurs compagnies ont fait état dans leur rapport financier annuel, de niveaux de rentabilité supérieurs à ceux enregistrés avant la crise.Non seulement la récession a-t-elle engendré des retombées positives au point de vue comptable, mais elle a également permis de consolider des monopoles.Des concurrents comme Cleveland-Cliffs (et ses 400 employés) ont effectivement été rayés de la carte en 2014, quelques années seulement après avoir intégré le marché canadien, avant de voir leurs installations être rachetées au rabais par la minière Champion \u2013 aujourd\u2019hui reconnue comme l\u2019une des compagnies les plus florissantes de la province.À ces nombreux avantages stratégiques dont se saisissent les minières s\u2019ajoute la concurrence inter-filiales, dans la mesure où une crise permet d\u2019identifier puis de rationaliser plus facilement les maillons les plus faibles de la chaîne de production à l\u2019intérieur d\u2019une même firme multinationale.Voilà donc autant de facteurs encore insuffisamment documentés, mais qui permettent à tout le moins d\u2019expliquer en partie le fait que la croissance rencontrée par l\u2019industrie minière au cours de la dernière décennie ait généré pour les régions du Québec plus de nuisances que de bienfaits.En guise de conclusion, nous souhaitons mettre en exergue le fait qu\u2019il n\u2019existe pas de marché des ressources minières à proprement parler, et que les entreprises multinationales qui produisent ces ressources profitent du caractère cyclique de l\u2019industrie bien plus qu\u2019elles ne le subissent.Les fluctuations importantes de prix et de volumes en circulation représentent, pour le siège social, autant d\u2019opportunités de restructurer avantageusement l\u2019environnement économique immédiat de ses multiples filiales de production.Ce constat nous invite à accueillir avec énormément de scepticisme les récriminations de compagnies telles que Champion, 55 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 qui déclarait récemment, dans le cadre d\u2019une audience du BAPE, être contrainte par la concurrence internationale de déverser ses résidus miniers directement dans les lacs avoisinants, plutôt que de les remblayer directement dans la fosse.Cet appel à la vigilance vaut également pour les organisations syndicales et conseils de bande qui pourraient être tentés, comme le suggérait explicitement le ministre Pierre Fitzgibbon lors d\u2019un récent conflit de travail sur la Côte-Nord, « d\u2019être créatifs et d\u2019examiner la possibilité de fixer les salaires des travailleurs en fonction du prix du fer3 ».Le contexte actuel nous semble de ce fait être particulièrement propice à une réévaluation critique des catégories conventionnelles d\u2019analyse du secteur minier.Le cas de la Côte-Nord, exposé dans le cadre du présent article, sollicite une meilleure prise en compte des rapports de pouvoir et des logiques de contrôle qui configurent l\u2019activité minière \u2013 une industrie que l\u2019on considère à tort comme étant privée de toute agentivité.L\u2019étude comparée des déterminants de la production de fer, à l\u2019échelle locale, nationale et globale, a effectivement permis de mettre en relief l\u2019incapacité du secteur minier québécois à soutenir le développement économique régional compte tenu de son modèle d\u2019affaires particulier.Une décennie après l\u2019annonce du Plan Nord, nous ne saurions trop insister sur ce principe, considérant le « boom » actuel entourant le lithium et la volonté ferme du gouvernement Legault de faire du développement de cette filière le moteur de la relance post-pandémique.u 3  Cantin,  Alexandre  (2021).  Les  employés  d\u2019ArcelorMittal  ne  veulent  pas  arrimer  leur  salaire  au  prix  du  fer.  TVA  Nouvelles,  12  mai  2021.  https://www.tvanouvelles.ca/2021/05/12/les-employes-darcelormittal- ne-veulent-pas-arrimer-leur-salaire-au-prix-du-fer#cxrecs_s 56 Articles Michel Roche* La guerre en Ukraine : origine et enjeux pour la Russie L\u2019invasion de l\u2019Ukraine par l\u2019armée russe ne saurait être comprise sans une analyse approfondie des conséquences de l\u2019effondrement du régime soviétique.Un tel exercice exige une rupture avec le sens commun véhiculé dans les médias et, il faut bien le dire, par un certain nombre de spécialistes des relations internationales dont les connaissances à propos de la Russie se révèlent plutôt sommaires.La décision de Poutine \u2013 certes insensée \u2013 s\u2019expliquerait, nous dit- on, par son rêve de restaurer les frontières de l\u2019ex-URSS, sous-entendant par là qu\u2019il ne s\u2019arrêterait pas à l\u2019Ukraine.D\u2019autres vont plus loin, dans les deux sens du terme, en évoquant la possibilité qu\u2019il s\u2019aventure du côté de l\u2019ancien glacis, soit les pays autrefois membres du Pacte de Varsovie et faisant aujourd\u2019hui partie de l\u2019OTAN.Quelle que soit l\u2019explication, une seule conclusion s\u2019impose : la Russie serait une puissance expansionniste.En général, on remonte à 2014 pour rappeler que la Russie a commencé à s\u2019emparer de l\u2019Ukraine avec le retour de la Crimée et soutient les séparatistes du Donbass dans un but d\u2019expansion territoriale.D\u2019autres évoquent le conflit entre la Russie et la Géorgie au sujet de l\u2019Ossétie du Sud, en 2008, comme autre preuve des prétentions annexionnistes du président russe.*  Professeur, Université du Québec à Chicoutimi. 57 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 L\u2019effondrement du régime soviétique : un rappel des faits En 1985, Mikhaïl S.Gorbatchev était nommé au poste de secrétaire général du Parti communiste de l\u2019Union soviétique pour remédier au déclin affectant sévèrement son pays.Les réformes, de plus en plus audacieuses, impliquaient une révision complète de la politique étrangère soviétique.Il s\u2019agissait d\u2019en réduire les coûts pour mieux assurer le succès des transformations économiques, le fameux programme de perestroïka.La course aux armements, relancée avec force par Ronald Reagan, pesait très lourd sur les ressources de l\u2019État soviétique.C\u2019est pourquoi Gorbatchev a multiplié les initiatives de désarmement, allant jusqu\u2019à démanteler des catégories entières d\u2019armes nucléaires sans exiger de contrepartie.Il a également retiré les troupes soviétiques d\u2019Afghanistan.Sa popularité faisait mouche un peu partout dans le monde, et notamment en Europe centrale et orientale, alors qu\u2019il appelait ses homologues polonais, tchécoslovaque, est-allemand et autres à procéder à des réformes similaires aux siennes.Il n\u2019en fallut pas davantage pour mobiliser les peuples concernés et faire tomber les régimes en place, tout comme le Mur de Berlin, symbole de la division entre Est et Ouest.Désormais, les « pays frères » de l\u2019URSS pouvaient librement choisir leur voie de développement et façonner leurs institutions politiques.Si Gorbatchev avait fini par accepter formellement l\u2019expansion de l\u2019OTAN au territoire de l\u2019ancienne RDA dans le cadre de l\u2019Allemagne réunifiée, il n\u2019en était pas de même en ce qui a trait aux autres pays de l\u2019ancien « camp socialiste ».Les États-Unis, le Canada et différents spécialistes des relations internationales soutiennent qu\u2019en dépit des prétentions des autorités russes, il n\u2019existerait pas de preuve de promesse de non-élargissement de l\u2019OTAN et qu\u2019à ce titre, la Russie aurait tort de prétendre qu\u2019elle s\u2019est fait rouler.Effectivement, rien 58 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 dans les archives ne le démontre en caractères gras.Il n\u2019y a que cette fameuse déclaration de James Baker indiquant qu\u2019il n\u2019était pas question que l\u2019OTAN progresse d\u2019un pouce en direction de la Russie, déclaration réfutée plus tard par son patron, George H.Bush.Mais l\u2019histoire ne s\u2019interprète pas qu\u2019à partir des seuls documents d\u2019archives.Il y a aussi les témoignages de l\u2019époque, l\u2019état d\u2019esprit au moment où le Mur de Berlin est tombé, les comptes rendus des ambassadeurs et autres acteurs, etc.À l\u2019époque, Gorbatchev parlait de « l\u2019Europe, notre maison commune », base à partir de laquelle une nouvelle architecture de sécurité pouvait se mettre en place en Europe, en tenant compte des intérêts de tous les pays.Et les dirigeants de nos propres sociétés acquiesçaient aux propos du président de l\u2019URSS dans leurs rencontres privées et publiques.Puis, les difficultés s\u2019accumulant en URSS, le régime a commencé à perdre le contrôle, affaibli par les divisions de plus en plus profondes dans les cercles dirigeants et par la montée des nationalismes dans plusieurs républiques.Tout cela a abouti à l\u2019effondrement du régime soviétique et à l\u2019éclatement de l\u2019URSS en 15 nouveaux pays.Même les russophones d\u2019Ukraine ont appuyé l\u2019indépendance, à plus de 75 %.C\u2019est dans ce contexte que les États-Unis et leurs alliés ont commencé à se comporter en vainqueurs de la Guerre froide.Ils sont devenus de plus en plus offensifs, notamment dans les pressions faites sur la Russie pour accomplir sa transition au capitalisme au moyen d\u2019une thérapie de choc dévastatrice.Le PIB a reculé de plus de 50 %, l\u2019espérance de vie des hommes a chuté de cinq ans en l\u2019espace de cinq ans, le pays s\u2019est désindustrialisé, l\u2019économie est devenue essentiellement exportatrice de ressources naturelles, plus particulièrement d\u2019hydrocarbures.Bref, la Russie n\u2019est plus que l\u2019ombre de l\u2019URSS et son peuple a été profondément humilié. 59 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 La méfiance envers la Russie postsoviétique Cette conjoncture a incité les membres de l\u2019OTAN à procéder à un élargissement en direction des frontières de la Russie.Une douzaine de pays se sont ajoutés à l\u2019organisation, à commencer par la Pologne, la République tchèque et la Hongrie en 1999.Chaque fois que de nouveaux membres rejoignaient l\u2019OTAN, les dirigeants russes protestaient vivement.Mais la situation économique et sociale dramatique dans laquelle se trouvait le pays rendait l\u2019aide étrangère indispensable.Le président Boris Eltsine ne disposait guère de moyens autres que diplomatiques pour s\u2019opposer à cette expansion.L\u2019armée était en lambeaux.Le budget de l\u2019État, exsangue, équivalait à environ 40 % de celui de la Finlande.En 1999, le bombardement de Belgrade par l\u2019OTAN \u2013 sur la base d\u2019informations fausses \u2013 et la modification des frontières de ce qui restait de la Yougoslavie au mépris du droit international avaient courroucé les dirigeants russes et l\u2019opinion publique de leur pays.Ce geste servira plus tard de référence à Poutine sur la manière de se comporter sur la scène internationale lorsque les négociations n\u2019aboutissent pas\u2026 Compte tenu de la réaction des États-Unis à l\u2019époque où l\u2019URSS avait commencé à installer des missiles nucléaires à Cuba, comment réagiraient-ils si, aujourd\u2019hui, le Canada ou le Mexique décidait d\u2019adhérer à une alliance militaire dirigée contre eux ?Affirmeraient-ils que leurs voisins ont le droit de choisir l\u2019alliance militaire qui leur convient ?Feraient-ils preuve de retenue ?Devrions-nous en conclure qu\u2019ils ne chercheraient qu\u2019un prétexte pour agrandir leur territoire ?Cette obsession occidentale à faire progresser l\u2019OTAN exige des explications.La volonté des États-Unis de dissocier l\u2019Europe de la Russie et d\u2019empêcher cette dernière de redevenir une superpuissance compte évidemment parmi les explications les plus importantes du point de vue géostratégique. 60 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Mais il n\u2019y a pas que cela.Les recherches que j\u2019ai effectuées depuis 30 ans mènent à la conclusion suivante : la méfiance envers le peuple russe demeure bien ancrée dans l\u2019imaginaire de nos dirigeants et de nos sociétés.Cette méfiance s\u2019est traduite par des pressions internationales afin que les successeurs de Gorbatchev adoptent la thérapie de choc comme méthode rapide de transition au capitalisme dans le but de la rendre irréversible1.Les nombreux documents du G7, de l\u2019OCDE, du FMI et des gouvernements occidentaux en témoignent.Il s\u2019agissait de réaliser l\u2019essentiel de la transition avant que la population russe, nullement consultée au sujet de l\u2019avenir du pays, ne se mobilise et conteste le nouvel ordre qu\u2019on cherchait à établir.« Greater speed implies less time for discussion », soutenait Anders Aslund, l\u2019un des principaux conseillers étrangers du président Eltsine.Autrement dit, un changement rapide ne laisse pas le temps d\u2019élaborer une solution alternative.Par ailleurs, la démocratisation entreprise sous Gorbatchev avait abouti à l\u2019instauration d\u2019un régime accordant de très importants pouvoirs au parlement.Or, la contestation parlementaire des années 1992 et 1993 avait convaincu les dirigeants russes et leurs alliés internationaux \u2013 nos propres gouvernements \u2013 du danger que des élections pleinement démocratiques n\u2019amènent au pouvoir des forces plutôt critiques de cette transition rapide au capitalisme2.Encore une fois, on se méfie du peuple russe.On craint ses valeurs égalitaristes, son rejet de la privatisation des grandes entreprises, sa haine envers cette oligarchie qui s\u2019est constituée à 1  Michel  Roche,  « The  G-7  ans  \u2018Market  Reform\u2019  in  Russia:  \u2018Shock  Therapy\u2018  Against  Democracy »,  in  David  Mandel  (dir.),  The Former « State Socialist » World : Views From de Left,  Montréal/New  York/ Londres, Black Rose Books, 1996, p. 122-136.2  Michel Roche, Thérapie de choc et autoritarisme : la démocratie confisquée,  Paris, L\u2019Harmattan, 2000. 61 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 même le transfert frauduleux de la propriété publique entre quelques mains au moyen de la corruption et des contacts en haut lieu.En 1993, la confrontation entre la branche exécutive et le parlement s\u2019est soldée par la violence et l\u2019imposition d\u2019une constitution qui accorde l\u2019essentiel des pouvoirs au président.Ce geste a été chaudement appuyé par William « Bill » Clinton et ses alliés canadiens et européens.C\u2019est ainsi que l\u2019autoritarisme a fait son retour, quoique sous une forme foncièrement différente de celle de l\u2019époque soviétique.Plus tard, Poutine ne fera qu\u2019accentuer les traits autoritaires du régime.Le caractère bonapartiste du régime sous Vladimir Poutine Le président russe a maintes fois démontré la crainte que lui inspirent les mouvements de contestation, chez lui et dans les pays voisins.L\u2019oligarchie et cette classe de possédants enrichis par les privatisations ont d\u2019ailleurs d\u2019excellentes raisons de redouter les soubresauts politiques que faciliterait un régime moins autoritaire.Quelque 6000 Russes possèdent une fortune supérieure à 150 millions de dollars.En 1993, les sondages démontraient que les deux tiers de la population s\u2019opposaient à la propriété privée des grandes entreprises, contre seulement 20 % qui l\u2019appuyaient.Aujourd\u2019hui, les proportions demeurent semblables.En août 2021, le Centre Levada (maison de sondages et d\u2019enquêtes sociologiques indépendante de l\u2019État et considérée par lui comme « agent de l\u2019étranger ») a posé une question sur le « système économique le plus juste ».Ainsi, 62 % des répondants désignent la planification et la distribution par l\u2019État, contre 24 % qui optent pour le système fondé sur la propriété privée et l\u2019économie de marché3.En somme, si la 3  Center  Levada,  10  septembre  2021,  disponible  en  ligne :  https://www.levada.ru/2021/09/10/kakoj-dolzhna-byt-rossiya-v-predstavlenii-rossiyan/ 62 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 transition au capitalisme a abouti jusqu\u2019à un certain point dans la sphère de l\u2019économie, ce n\u2019est pas le cas dans celle de l\u2019idéologie4.Le peuple russe a accompli la révolution la plus marquante du XXe siècle.Elle a constitué l\u2019aboutissement de plusieurs années d\u2019agitation.L\u2019imaginaire de nos sociétés en a été bouleversé, que ce soit à travers le cinéma, la littérature, les politiques pour contenir la propagation du « communisme », le discours de l\u2019Église, et bien d\u2019autres choses.La persistance d\u2019une nostalgie bien réelle pour la période soviétique en Russie, sur fond d\u2019échec d\u2019une transition que ne parvient à masquer que temporairement les prix élevés des hydrocarbures, semble faire obstacle à l\u2019instauration de rapports équivalents à ceux que nos gouvernements entretiennent avec des pays plus « sûrs » comme la Pologne ou la République tchèque.En somme, la méfiance envers la Russie est une méfiance envers ce qu\u2019elle pourrait devenir ou redevenir.D\u2019où l\u2019intérêt à rapprocher l\u2019OTAN de ce pays, comme à l\u2019époque du fameux « cordon sanitaire » de l\u2019entre- deux-guerres entre l\u2019URSS et l\u2019Europe occidentale, destiné à contrer le bolchévisme.L\u2019arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine comme premier ministre en 1999 puis président en 2000 se produit au moment où la Russie a cessé de s\u2019enfoncer dans la crise et entamé une rapide remontée avec la hausse des prix du pétrole, dont la Russie est le deuxième exportateur mondial.Cette situation a permis d\u2019améliorer le budget de l\u2019État, d\u2019augmenter les salaires, bref, de sortir de la dépression des années 1990.La popularité du président a atteint des 4  Voir  Michel  Roche,  « Les  fondements  sociaux  de  la  dynamique  politique en Russie », in Michel Roche (dir.), Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie, St-Joseph-du-lac, M Éditeur, Syllepse,  Paris, 2015, p. 13-35. 63 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 sommets.Le pouvoir dispose désormais des ressources suffisantes pour mettre au pas les oligarques, ces personnalités très riches qui influençaient Boris Eltsine, ce dernier dépendant fortement de leur appui pour renflouer le budget de l\u2019État et assurer sa réélection en 1996, alors que le communiste Ziouganov était en voie de remporter la victoire.En plaçant à divers postes stratégiques les siloviki, c\u2019est-à-dire tous ceux qui ont d\u2019abord fait carrière dans l\u2019appareil répressif de l\u2019URSS et de la Russie postsoviétique, Poutine infère au régime un caractère bonapartiste, l\u2019État cessant d\u2019être la marionnette de l\u2019oligarchie.La relation s\u2019inverse.Le nouvel ordre social, plus que n\u2019importe où ailleurs, dépend de l\u2019État.Ce dernier reprend le contrôle ou une partie du contrôle de certaines grandes entreprises privatisées, contrariant parfois les projets de firmes étrangères, en particulier dans le pétrole.Poutine met en place ce qu\u2019il a appelé la « verticale du pouvoir », soumettant à la présidence l\u2019ensemble des institutions.Avec les siloviki, les intérêts géopolitiques deviennent particulièrement prégnants, parfois au détriment des intérêts des milliardaires, comme on le voit bien depuis l\u2019invasion de l\u2019Ukraine.Le caractère bonapartiste du régime russe actuel rend les actions de son président plus imprévisibles.Poutine profite de la manne pétrolière et gazière des années 2000 pour moderniser l\u2019armée, alors que l\u2019OTAN poursuit sa progression.Par exemple, en 2004, l\u2019Alliance atlantique ajoute la Slovénie, la Slovaquie, la Roumanie et, plus grave encore pour les dirigeants russes, la Lituanie, l\u2019Estonie et la Lettonie, trois anciennes républiques soviétiques dont les deux dernières partagent une frontière commune avec la Russie.Cette dernière s\u2019estime visée \u2013 et avec raison \u2013 par cette progression du système de défense occidental.Si l\u2019Ukraine en devenait membre, l\u2019OTAN ajouterait 1581 kilomètres supplémentaires de frontière commune avec la Russie.C\u2019est pourquoi, lorsqu\u2019un gouverne- 64 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 ment antirusse a pris le pouvoir à Kiev en 2014, dans des circonstances qui demeurent nébuleuses, la Russie s\u2019est emparée de la Crimée afin de ne pas perdre sa base navale stratégique sur la mer Noire.Geste condamnable ?Du point de vue du droit international, sans doute.Comme l\u2019ont été les interventions de l\u2019OTAN en Serbie, et en Libye, ou celle des États-Unis et de la Grande-Bretagne en Irak sur la base d\u2019un mensonge au sujet d\u2019armes de destruction massive.C\u2019est ainsi qu\u2019on voit les choses, du côté de la Russie.Pour la petite histoire, la Crimée était russe jusqu\u2019en 1954 lorsque Khrouchtchev, dans le cadre d\u2019un régime dictatorial, en a fait cadeau à l\u2019Ukraine.Depuis 1992, la population russe de la péninsule, largement majoritaire, voulait joindre la Russie, qui avait toujours refusé.Une guerre évitable En dépit de toute l\u2019analyse qui précède, l\u2019invasion de l\u2019Ukraine n\u2019était pas pour autant inévitable.Les principaux pays membres de l\u2019OTAN auraient pu accepter de négocier avec la Russie une nouvelle architecture de sécurité susceptible de satisfaire les intérêts de tout le monde, y compris l\u2019Ukraine.Cet entêtement est difficilement compréhensible.On sait par exemple que Biden éprouve des difficultés dans son propre pays et qu\u2019il ne peut donc pas perdre la face devant ses ennemis républicains.Faire le dur devant Poutine peut lui donner des points, en vue des élections de mi-mandat.Les États-Unis ont connu un désastre en Afghanistan : ils doivent rehausser leur image de superpuissance pour décourager d\u2019éventuels électrons libres comme l\u2019Iran et d\u2019autres pays d\u2019agir contre leurs intérêts.Il n\u2019en demeure pas moins que nos gouvernements se comportent avec ce pays d\u2019une telle manière que, de jour en jour, il ne peut que resserrer liens de la Russie avec la Chine.Or, 65 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 une alliance Chine-Russie serait autrement plus redoutable, d\u2019un strict point de vue sécuritaire, que de tenir compte des intérêts de la Russie qui se sent menacée par l\u2019OTAN.C\u2019est pourquoi j\u2019estime que la politique étrangère étatsunienne à l\u2019égard de la Russie, pleinement appuyée par le Canada, risque de renforcer le pays le plus puissant parmi ceux qui sont insatisfaits de l\u2019ordre mondial actuel : la Chine.L\u2019invasion de l\u2019Ukraine : un geste insensé Plus incompréhensible est la décision du président russe d\u2019envahir l\u2019Ukraine.Que peut donc gagner la Russie ?Il lui faudrait occuper un territoire peuplé de 44 millions d\u2019habitants dont la plus grande partie lui sera hostile, impliquant des coûts humains et financiers énormes, alors que la Russie est déjà terriblement fragilisée sur le plan économique.L\u2019invasion, destinée à assurer la sécurité que lui refusait l\u2019OTAN, va produire l\u2019effet contraire.L\u2019OTAN deviendra encore plus méfiante, ce qui relancera la course aux armements à des sommets.Un gouvernement fantoche en Ukraine subira la colère populaire.Une occupation permanente par l\u2019armée russe devra affronter guérillas et attentats.En annexant l\u2019Ukraine, si telle est l\u2019intention de Poutine, la Russie partagerait des milliers de kilomètres supplémentaires de frontières avec des pays membres de l\u2019OTAN (Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie), ce qui serait pire que la situation actuelle.Si on ne s\u2019empare que des territoires séparatistes prorusses, les autorités russes vont perdre un instrument de pression sur le gouvernement ukrainien qui pourra alors beaucoup plus facilement devenir membre de l\u2019OTAN, ce que Poutine cherche à éviter à tout prix.Alors qu\u2019il niait l\u2019existence d\u2019une nation ukrainienne, le président russe, en l\u2019attaquant, n\u2019a fait que la renforcer du point de vue identitaire, y compris chez de nombreux russophones. 66 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 L\u2019oligarchie, qui a déjà perdu des milliards de dollars avec les sanctions internationales imposées depuis 2014, n\u2019a aucun intérêt à se trouver encore plus isolée de l\u2019économie mondiale.Au cours des deux premières semaines qui ont suivi l\u2019invasion, les quelque 117 premières fortunes du pays auraient perdu entre 80 et 126 milliards de dollars.Une telle situation aura sans doute un impact sur la possibilité d\u2019une expression de plus en plus forte du mécontentement.La population russe est potentiellement hostile à une guerre contre l\u2019Ukraine.C\u2019est la raison pour laquelle le gouvernement russe interdit d\u2019utiliser les mots « guerre » ou « invasion » dans les médias : il faut utiliser l\u2019euphémisme « opération spéciale ».Si la presse électronique et écrite est sévèrement contrôlée (à de rares exceptions près), la jeunesse a plutôt tendance à se tourner vers les médias sociaux.À cela, on doit ajouter le téléphone : 11 millions de Russes ont de la famille en Ukraine.Le gouvernement ne pourra pas toujours cacher la vérité sur la réalité de cette guerre.C\u2019est pourquoi il a intérêt, depuis le début, à une victoire rapide.Le choc de l\u2019invasion a été vivement ressenti par la population russe.Poutine était perçu comme un froid calculateur ; c\u2019est maintenant beaucoup moins le cas, avec tout ce qui s\u2019abat sur la Russie.Plus l\u2019armée progresse, plus l\u2019opposition s\u2019affirme.Des pétitions ont circulé.En très peu de temps, l\u2019une d\u2019elles, intitulée « Non à la guerre », a recueilli plus d\u2019un million de signatures.Tous les jours, et en dépit de lois sévères et des arrestations massives, on signale des manifestations contre la guerre, mais aucune en appui à Poutine.Rien à voir, donc, avec l\u2019annexion de la Crimée en 2014, populaire à l\u2019époque et qui avait fortement contribué à rehausser le taux d\u2019approbation du président. 67 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Avec les difficultés économiques, augmente chaque jour le risque d\u2019une déstabilisation du régime.Le rouble s\u2019est effondré, nourrissant une inflation qui gruge le niveau de vie, déjà en baisse de 10 % depuis 2014, avant même que ne commencent les hostilités.Pour combattre la chute du rouble, la banque centrale a procédé à une hausse fulgurante des taux d\u2019intérêt, passés de 9,5 % à 20 %.Les sanctions imposées par les États ont été suivies de mesures douloureuses à l\u2019initiative de firmes multinationales.La Russie risque de sortir terriblement affaiblie de ce conflit.Le régime Poutine lui-même est menacé.Les soloviki prio- risent la puissance militaire, un rôle accru pour la Russie dans le monde, alors que les oligarques songent surtout à la prospérité de leurs affaires.Quant à la population, déjà si éprouvée par la crise des années 1990, la crise financière de 2008-2009 et la stagnation depuis 2014, elle aspire à la stabilité, à l\u2019amélioration de son niveau de vie, à des politiques sociales développées pour garantir sa sécurité économique, et non à ce que la guerre est en train de lui imposer.Si les siloviki sont divisés \u2013 ce qui est difficile à savoir pour l\u2019instant \u2013, j\u2019imagine mal comment Poutine pourra rester longtemps au pouvoir.Il est donc important de porter une grande attention à ce qui se passe en Russie parce que c\u2019est aussi sur ce terrain-là que se joue le destin de l\u2019Ukraine, de cette guerre, et de la reconfiguration ou non de l\u2019ordre international.u 68 Articles Sylvain Deschênes* Souvenir du Printemps érable Ce sera ton camp de base À Pauline Il y a dix ans, le Québec était le théâtre d\u2019un mouvement d\u2019une grande ampleur qu\u2019on a appelé Printemps érable pour marquer son identité toute particulière.C\u2019est pourtant notre cinéma qui nous annonçait la chose.Le 11 mars 2012, Québec Cinéma remettait ce qui s\u2019appelait encore des Jutras.Le film Monsieur Lahzar de Philippe Falardeau remportait les plus prestigieux prix avec l\u2019histoire d\u2019un réfugié algérien appelé à remplacer une enseignante dont le suicide en pleine classe a traumatisé les élèves.On apprendra à la fin que la femme du réfugié Lahzar, enseignante aussi, avait péri dans un incendie criminel en Algérie.Le film qui talonnait Monsieur Lahzar dans la récolte des prix nous venait de Sébastien Pilote.Dans Le vendeur, le représentant d\u2019un concessionnaire automobile du Saguenay poursuit opiniâtrement son œuvre de vendeur malgré un veuvage récent.Il perdra également sa fille après l\u2019avoir incité à ramener un véhicule à travers le Parc.Encore là, deux morts de femmes à chaque bout du film.Année éprouvante au cinéma québécois.*  Rédacteur infographiste. 69 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 On peut ajouter à ces deux œuvres les films s\u2019étant le « plus illustrés à l\u2019extérieur du Québec » cette année-là.Devant les deux concurrents précédents, c\u2019est Denis Villeneuve qui remporta le prix avec Incendies qui raconte la quête de deux jumeaux à la suite du décès de leur mère, alors que le film Curling de Denis Côté, en nomination lui aussi dans cette catégorie, nous montre un père monoparental trop protecteur isoler sa fille et n\u2019évoquer que vaguement la mère emprisonnée.La représentation de femmes mortes, en danger, séquestrées au cinéma n\u2019est pas de bon augure.Un observateur aguerri de la vie politique et culturelle se disait alors inquiet devant ces constats : c\u2019est la nation elle-même qui est en danger.* Il se trouve que la veille de la remise des prix de Québec Cinéma en 2012, c\u2019est le premier Prix collégial du cinéma qui était remis.Ce prix est né de l\u2019initiative de professeurs de cégeps désirant partager leur passion du cinéma québécois.Le comité de coordination s\u2019était associé à des professionnels du cinéma dont Micheline Lanctôt qui continue d\u2019appuyer l\u2019initiative.À sa première édition, le PCCQ a réuni les participants de 15 cégeps.En 2019, pour sa 8e édition, 53 cégeps étaient inscrits aux activités.Ce sont ainsi plus de 1000 étudiants de partout au Québec qui ont visionné les cinq films sélectionnés lors de projections-discussions animées.Ce n\u2019est ni Monsieur Lahzar, ni Le vendeur, ni Incendies qui ont eu la faveur des collégiens en 2012, mais un film atypique de Stéphane Lafleur intitulé ironiquement En terrains connus.Si au gala des professionnels, le film n\u2019avait obtenu qu\u2019une nomination pour sa bande sonore, il coiffa ainsi des 70 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 œuvres plus conventionnelles auprès des collégiens.Dans cette histoire loufoque, un antihéros particulièrement incapable de réussir quoi que ce soit est visité par « un homme du futur » qui a toutes les apparences d\u2019un vendeur d\u2019autos usagées.« Je viens du futur », annonce-t-il avant d\u2019ajouter : « Oh! Pas loin\u2026 Six mois ! ».Puis, reprenant une conversation naturelle : « On va avoir un bel été ! ».(Je rappelle que nous sommes alors en mars.) Enfin, il annonce le but de sa visite : la sœur de l\u2019antihéros est en danger.Il doit faire quelque chose pour la sauver ! Contre toute attente, l\u2019antihéros, toujours aussi obstiné dans son irréussite, réussira, on ne sait trop comment à part son obstination, à éviter le pire anticipé ! Et, effectivement, Pauline Marois échappera à un attentat réel six mois après l\u2019attribution du prix.* Il se trouve que Stéphane Lafleur, le réalisateur de ce film, est aussi l\u2019auteur-compositeur du groupe Avec pas d\u2019casque.En phase avec le mouvement, sa chanson « Intuition » accompagnait superbement les images du Printemps érable diffusées sur les réseaux sociaux au cours de ces « six mois »1.Le petit film se compose d\u2019images en noir et blanc, plutôt léchées, de gens arpentant les rues avec leurs casseroles.Après quelques secondes, le bruit des casseroles laisse doucement place à une mélodie à la fois grave et porteuse d\u2019espoir.Des visages, des mains, des sourires ; l\u2019émouvant synchronisme rythmique des contestataires; l\u2019indécision des uns, l\u2019exultation des autres ; l\u2019incrédulité émue ; les acclamations venues des fenêtres et 1  Casseroles \u2013 24 mai 2012, réalisé par Jérémie Battaglia avec « Intuition N.1 »  en trame de fond.[[http://vimeo.com/album/1952176/video/42848523 71 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 des balcons ; ceux qui marchent, ceux qui préfèrent s\u2019asseoir ; et peu à peu, les plans se font plus larges afin d\u2019embrasser les essaims qui affluent de toute part, montée en puissance musicale, jusqu\u2019à un plateau final, ramassé et cosmique2.Les paroles de la pièce vont comme suit : Tu diras Tu diras que c\u2019est l\u2019instinct qui t\u2019a Mené jusqu\u2019ici L\u2019intuition d\u2019un sentiment qui ne reviendra pas.Tu diras Tu diras que tous tes sens piochaient Du même bord D\u2019un même élan poussé par une force étrange.Tu diras Tu diras que c\u2019est l\u2019instinct qui t\u2019a Mené jusqu\u2019ici L\u2019imprudence comme elle se doit de temps en temps.Ce sera ton camp de base.Ce sera ton camp de base.Les conséquences de la participation massive à de vastes mouvements ne sont pas toujours immédiatement perceptibles, mais il est indéniable que ce type d\u2019événements marque profondément les plus jeunes quand ils s\u2019y commettent.Puisse cette expérience irremplaçable guider ceux et celles qui l\u2019ont vécue dans « un avenir proche » ! u 2  Érik  Bordeleau,  «Intuition  première :  la  force  étrange  du  printemps  québécois»,  Multitudes  50,  numéro  spécial  soulèvement  (automne  2012) https://www.multitudes.net/Intuition-premiere-la-force/ La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.1 877 647-1527 caissesolidaire.coop Dossier DOSSIER REM DE L\u2019EST : LES MIRAGES Présentation du dossier Collectif  74 La quête d\u2019une intégration optimale du transport collectif - Gérard Beaudet  78 Le REM contourne la gouvernance métropolitaine montréalaise - Florence Junca Adenot  88 Les principes de la planification des transports - François Pepin  99 Le REM de l\u2019Est à la manière des années 1960 - Gérard Beaudet  111 Le financement du Réseau express métropolitain - Michel Beaulé  121 CDPQ Infra et la privatisation sournoise du transport en commun - Minh Nguyen et Bertrand Schepper  134 REM de l\u2019Ouest et REM de l\u2019Est Culture du secret et déficit d\u2019acceptabilité sociale - Daniel Chartier  142 Être attentif aux leçons du passé Conclusion  153 Dossier REM de l\u2019Est Les mirages 74 REM DE L\u2019EST LES MIRAGES Collectif Présentation du dossier Les besoins en transport collectifs dans l\u2019Est de Montréal sont indéniables.La ligne verte du métro, inaugurée en 1976, n\u2019en dessert que partiellement le versant sud tandis que la ligne bleue, mise en service en 1986, n\u2019a toujours pas été prolongée au-delà de la station Saint-Michel, malgré les annonces de relance du chantier maintes fois réitérées.On comprend facilement l\u2019accueil enthousiaste fait à l\u2019annonce de la construction du REM de l\u2019Est.Il n\u2019en reste pas moins que, tant la manière de piloter le dossier que le choix des tracés et du mode ainsi que leurs impacts urbains et financiers, ont suscité chez plusieurs experts en transport, professionnels de l\u2019urbanisme et observateurs, des réserves et des inquiétudes.Réserves et inquiétudes d\u2019autant plus grandes que les promoteurs et certains défenseurs du projet semblent confondre célérité et précipitation.La formulation d\u2019appréhensions de divers ordres ne suffit toutefois pas à alimenter et fonder un débat ouvert.Aussi avons-nous souhaité tirer parti de la diversité de nos champs d\u2019expertise respectifs et de nos expériences professionnelles variées pour développer une réflexion critique qui dépasse le simple rejet du projet du REM de l\u2019Est.Le présent dossier est un des fruits des rencontres que nous avons tenues depuis quelques mois. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 75 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Nous affirmons d\u2019emblée que si le transport collectif vise à fournir un service à des usagers qui doivent se déplacer, encore faut-il qu\u2019il réponde de manière optimale à des besoins réels, qu\u2019ils soient déjà exprimés ou latents.Mais, ce qu\u2019on nomme, à compter des années 1990, le virage de la mobilité remet en question la manière usuelle de répondre aux besoins et de penser l\u2019articulation de l\u2019offre et de la demande.La mobilité concerne le déplacement, mais aussi les conditions de ce déplacement, qu\u2019elles soient sociales, économiques, technologiques ou physico-spatiales.C\u2019est pourquoi le déplacement est considéré comme une expérience globale qui concerne aussi bien l\u2019accès aux stations que l\u2019accessibilité économique, la qualité du service offert \u2013 fréquence et étendue des plages horaires \u2013 que le confort des usagers, les modalités d\u2019insertion des infrastructures dans les milieux urbains, leur impact sur les dynamiques socioéconomiques et les environnements bâtis.C\u2019est pourquoi urbanisme et transport doivent retrouver une complémentarité qui s\u2019est érodée tout au long du siècle dernier, et particulièrement après la Seconde Guerre mondiale.Or, de ce point de vue, le projet du REM de l\u2019Est ne répond pas aux impératifs du virage de la mobilité.Non seulement ne satisfait-il pas de manière optimale les besoins de l\u2019ensemble de la population et des travailleurs de l\u2019Est montréa- lais, mais il le fait dans l\u2019indifférence aux milieux d\u2019accueil des infrastructures, en optant d\u2019entrée de jeu pour un mode, au détriment des autres solutions et en privilégiant une mise en concurrence des composantes du réseau du TC contraire à l\u2019essence même d\u2019un service public.Le présent dossier s\u2019intéresse à différentes facettes de ce projet.Il vise, au vu de ses tenants et des aboutissants, à éclairer un indispensable débat, que la gouvernance opaque L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 76 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S mise en œuvre par ses porteurs, tant à la Caisse de dépôt et placement qu\u2019au gouvernement du Québec, a inhibé.Nous croyons fermement qu\u2019on peut faire autrement, pour le plus grand bénéfice des citoyens de l\u2019Est montréalais, mais aussi de l\u2019ensemble des citoyens de la région métropolitaine.Mais pour faire autrement il faut que la démarche du projet repose d\u2019entrée de jeu sur une réelle collaboration entre le gouvernement, la Ville de Montréal et les instances compétentes en matière de transport.C\u2019est là la seule avenue pour donner à ce projet majeur toute sa pertinence et en assurer tant l\u2019acceptabilité actuelle que sa valeur d\u2019avenir.Gérard Beaudet Urbaniste émérite Professeur titulaire, École d\u2019urbanisme et d\u2019architecture de paysage de l\u2019Université de Montréal Michel Beaulé Retraité du ministère des Transports du Québec où il a travaillé sur la gouvernance et le financement du transport collectif ainsi que sur les dossiers métropolitains Dinu Bumbaru Directeur des programmes, Héritage Montréal Daniel Chartier Architecte paysagiste Vice-président du Collectif en environnement Mercier-Est et responsable du dossier transport collectif Florence Junca Adenot, C.Q.Professeure associée en études urbaines, directrice du FORUM URBA 2015 UQAM,Ex-PDG de l\u2019AMT (1996-2003) L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 77 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S François Pepin Diplômé de Polytechnique et spécialiste en planification des transports collectifs depuis plus de 40 ans au sein d\u2019organismes publics et de la société civile Louise Roy, O.C.;O.Q; C.O.M Administratrice de sociétés Ex-PDG de la Société de transport de Montréal (1985-1992) Nous remercions Bertrand Schepper et Minh Nguyen d\u2019avoir accepté d\u2019apporter leur contribution.Celle-ci, comme toutes les autres, n\u2019engage que la responsabilité des auteurs. 78 REM DE L\u2019EST LES MIRAGES Gérard Beaudet* La quête d\u2019une intégration optimale du transport collectif CPDQ Infra, une filiale de la Caisse de dépôt et placement du Québec, soutient que le Réseau express métropolitain (REM) est intégré aux systèmes existants puisqu\u2019il est connecté au métro, aux trains de banlieue et aux autobus.Est-ce bien le cas ?Suffit-il d\u2019établir des points de correspondance pour parler d\u2019intégration ?Pour valider cette affirmation, il faut d\u2019entrée de jeu s\u2019intéresser à la nature et à la configuration de ces systèmes puis examiner les modalités de cette intégration.Pour ce faire, un retour en arrière est indispensable.Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des lignes de trains de banlieue irriguent de manière très inégale le grand Montréal.Les lignes reliant Hudson et Deux-Montagnes au centre-ville sont les mieux desservies.Ailleurs, le service est passablement limité, notamment en raison de la subordination du transport passager au transport des marchandises en vertu des lois et règlements qui régissent le transport ferroviaire au Canada depuis le XIXe siècle.La concurrence croissante que livre la route au ferroviaire dans les années 1960 incite par ailleurs le CP et le CN à se retirer progressivement du transport des passagers.S\u2019ensuit une détérioration rapide de la desserte de plusieurs localités par les trains de banlieue.*  Urbaniste  émérite,  professeur  titulaire,  École  d\u2019urbanisme  et  d\u2019architecture de paysage de l\u2019Université de Montréal. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 79 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S À la même époque, le réseau de tramway de la Compagnie de tramway de Montréal déploie ses 1 200 véhicules sur 55 lignes totalisant plus de 500 km de rails.Un maillage orthogonal passablement dense dessert le centre-ville et les quartiers centraux et comporte des antennes qui rejoignent Cartierville, le Sault-au-Récollet et Montréal-Nord ainsi que Pointe-aux-Trembles, tandis que deux autres antennes permettent à la Montreal Southern Counties Railway de desservir Montréal-Sud et Longueuil ainsi qu\u2019un chapelet de municipalités s\u2019échelonnant de Saint-Lambert à Granby.Si le tramway reste un mode de transport bien adapté à la morphologie des quartiers centraux et des banlieues de première couronne de la métropole, son heure de gloire tire à sa fin.Le lobby des constructeurs automobiles, des fabricants de pneus et des pétrolières étatsuniens, combiné à la croissance fulgurante du parc automobile, contribue au discrédit de ce mode de transport collectif et à la mise au rancart des flottes de tramways dans la plupart des villes.Bien que le Canada soit resté à l\u2019abri des pressions du puissant lobby étatsunien, la plupart des municipalités canadiennes emboîtent le pas, y compris Montréal, où le dernier tramway en service est retiré de la circulation en 1959.L\u2019autobus, qui a fait son apparition au début du XXe siècle règne presque sans partage.Malgré l\u2019engouement pour l\u2019automobile et l\u2019autoroute, les autorités montréalaises doivent reconnaître que seul un mode lourd permettrait d\u2019apporter une réponse adéquate aux besoins en transport collectif dans une métropole en pleine transformation.Un projet de métro, dans l\u2019air depuis les années 1920, est relancé au début des années 1960.L\u2019incapacité du maire de Montréal de s\u2019entendre avec le Canadien National pour un partage des voies et le refus des maires de banlieues de donner carte blanche à Montréal L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 80 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S sur leur territoire incitent Jean Drapeau à confiner le projet sur le territoire montréalais.La seule exception sera la ligne jaune, dont la construction est requise pour desservir Expo 67 et qui doit être prolongée jusqu\u2019à Longueuil, notamment pour des motifs de sécurité.Les 21 premières stations des lignes Orange et Verte sont ouvertes en 1966.Quant à la ligne Jaune, elle est inaugurée l\u2019année suivante.Des prolongements des deux lignes originelles sont réalisés au cours des années 1970 et 1980.La ligne Bleue est ouverte en 1986, tandis que la traversée de la rivière des Prairies et le prolongement de la ligne Orange en territoire lavallois sont complétés en 2007 et donnent au réseau sa configuration actuelle.Un réseau bricolé au gré des opportunités Annoncé une première fois en 1979, le prolongement de la ligne Bleue est réannoncé une quatrième fois en 2018.Entretemps, plusieurs projets de transport collectifs sont examinés et parfois mis en service, dont au premier chef la relance des principales lignes des trains de banlieue.Ces projets sont généralement davantage le résultat d\u2019initiatives ad hoc, voire d\u2019un bricolage, que d\u2019une planification rigoureuse1 : 1982 : prise en charge par les pouvoirs publics des lignes de trains de banlieue de Deux-Montagnes et Vaudreuil-Rigaud, dont les infrastructures et le matériel sont désuets ; 1990 : mise en place d\u2019un service temporaire de trains de banlieue vers Saint-Isidore sur la rive sud pour pallier la fermeture du pont Honoré-Mercier durant 1  L\u2019énumération qui suit est tirée de Gérard Beaudet (2022) Le transport collectif à l\u2019épreuve de la banlieue du Grand Montréal,  presses  de  l\u2019Université Laval, p. 97-99. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 81 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S la crise d\u2019Oka ; 1995 : rénovation majeure complète de la ligne Deux-Montagnes ; 1997 : remise en service de la ligne de train de banlieue de Blainville pour remédier temporairement aux problèmes de congestion dus à un chantier routier ; 1998 : annonce du prolongement \u2013 à l\u2019encontre des recommandations des experts \u2013 de la ligne Orange du métro vers Laval via la station Henri-Bourassa ; 1999 : lancement des études sur la construction d\u2019un SLR entre Montréal et la rive sud, un projet toujours en attente de décision en 2015 ; 2007 : prolongement de la ligne de train de banlieue Blainville jusqu\u2019à Saint-Jérôme qui était pourtant exclue du territoire de la Communauté métropolitaine créée en 2001 ; 2009 : annonce de la construction d\u2019un SRB dans l\u2019axe du boulevard Pie-IX dont on prévoit qu\u2019il sera inauguré en 2015, puis en 2017 et (re)puis en 2022 ; 2014 : modification du tracé de la ligne du train de l\u2019Est suite notamment au refus de la Ville de Laval d\u2019entériner le tracé privilégié ; 2016 : imposition par le gouvernement du Québec d\u2019un réseau électrique métropolitain (REM de l\u2019Ouest) qui n\u2019apparaissait au plan d\u2019aucune instance planificatrice régionale ; 2017 : proposition d\u2019une ligne rose par la candidate à la mairie de Montréal.2018 : campagne électorale oblige, le premier ministre Philippe Couillard se prononce en faveur du prolongement du REM vers Mirabel sur la rive nord, François Legault, aspirant au poste de premier ministre, favorise un prolongement jusqu\u2019à Chambly sur la rive sud et Jean-François Lisée propose le Grand Déblocage, sans le REM ; quant aux élus locaux, ils réclament la mise en œuvre de la ligne Rose, le bouclage de la ligne Orange, le prolongement de la ligne Jaune, la mise en service d\u2019un tramway sur le boulevard Taschereau (lien électrique est-ouest), ainsi que l\u2019ajout de voies réservées pour autobus, y compris le long de l\u2019autoroute 15 sur la rive nord. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 82 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S L\u2019élection d\u2019un gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) ne tempère guère les ardeurs ; de nouvelles requêtes sont formulées : demande d\u2019ajout d\u2019une liaison REM entre la gare Dorval desservie par VIA Rail et l\u2019aéroport Montréal- Trudeau et d\u2019une ligne de tramway entre Lachine et le centre-ville \u2013 projet assorti d\u2019une concession financière au profit du projet de tramway de la ville de Québec ; annonce de la construction du REM de l\u2019Est et évocation d\u2019une possible antenne sur le boulevard Taschereau ; demande des maires de la couronne nord d\u2019un corridor REM dans l\u2019axe de l\u2019autoroute 640, demande réitérée en juin 2021.La gouvernance du transport collectif dans la région métropolitaine n\u2019est pas en reste.Avant la création, en 2017, de l\u2019Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM), agence chargée de la planification et de la coordination de l\u2019offre et de son financement sur l\u2019ensemble du territoire métropolitain, et d\u2019EXO, 17 organismes se partagent les responsabilités en matière de transport collectif : l\u2019Agence métropolitaine de transport (AMT), responsable de 1996 à 2017 de la coordination de l\u2019offre et de l\u2019exploitation des trains de banlieue, la Société de transport de Montréal (STM), la Société de transport de Laval (STL), le Réseau de transport de Longueuil (RTL), neuf conseils intermunicipaux (CIT), un conseil régional (CRT), une ville et deux municipalités régionales de comté (MRC).Avant la constitution de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) en 2001, aucune instance de planification ne se déploie par ailleurs à l\u2019échelle métropolitaine et aucune mesure ne permet d\u2019articuler l\u2019urbanisme et la planification du transport.Adopté en 2011, le plan métropolitain d\u2019aménagement et de développement (PMAD) constitue la première tentative d\u2019apporter une réponse à ce problème.Cette articulation sera fondée sur le concept d\u2019aménagement relié au transport (Transit-oriented development). L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 83 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S L\u2019arrivée inopinée de CPDQ Infra C\u2019est dans ce contexte général qu\u2019a été dévoilé le projet de CPDQ Infra.Au départ, il s\u2019agissait essentiellement de régler le problème de la traversée du Saint-Laurent par le pont Champlain et de la liaison Brossard centre-ville, ainsi que celui de la desserte de l\u2019aéroport Montréal-Trudeau.En 2014, un service léger sur rails (SLR) est proposé par l\u2019Agence métropolitaine de transport.Le coût du projet \u2013 2 G$ \u2013, le choix d\u2019une technologie incompatible avec celles des autres composantes du réseau de transport collectif et le risque que la construction d\u2019une station terminale aux abords de l\u2019intersection des autoroutes 15 et 30 favorise l\u2019étalement urbain valent au projet de sévères critiques2.En 2015, le gouvernement du Québec demande à la Caisse de dépôt du Québec, qui a été impliquée financièrement dans le projet du SkyTrain de Vancouver, d\u2019examiner le dossier d\u2019une liaison Rive Sud\u2013centre-ville via le futur pont Samuel-de Champlain et d\u2019une desserte de l\u2019aéroport Montréal-Trudeau.Cette demande fait suite à la décision prise par le gouvernement Couillard de ne pas assumer de manière conventionnelle le financement et la mise en œuvre du projet.En avril 2016, le gouvernement annonce le projet d\u2019un réseau électrique (REM) dont la conception, le financement, la construction et l\u2019opération seront confiés à CPDQ Infra, la filiale de la Caisse créée en vertu d\u2019une loi adoptée spécifiquement à cette fin.Le projet prend rapidement une autre tournure.CPDQ Infra annonce la création d\u2019un réseau qui relie Brossard et le centre- ville, intègre la ligne du train de banlieue Deux-Montagnes, 2  Beaudet,  Gérard,  Michel  Gariépy,  Jacques  Roy  et  Franck  Scherrer  (2014)  « Pont Champlain : le SLR est-il la meilleure solution ? », La Presse+, 16 mai. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 84 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S et comporte une antenne parallèle à l\u2019autoroute 40 dans l\u2019ouest de l\u2019île et à partir de laquelle est desservi l\u2019aéroport.L\u2019acquisition à prix dérisoire du tunnel sous le mont Royal et de la ligne Deux-Montagnes permet à CPDQ Infra de faire main basse sur une des composantes les plus performantes du réseau des trains de banlieue.Le réseau express s\u2019étend sur 67 km et comporte 26 stations.En 2020, CPDQ Infra annonce la construction du REM de l\u2019Est.On ajoute ainsi au projet originel 32 km de voies et 23 stations.En février 2022, le premier ministre du Québec confirme qu\u2019une antenne du REM sera construite sur la rive sud entre Brossard et le CÉGEP Édouard-Montpetit à Longueuil, avec prolongement possible jusqu\u2019à Boucherville.Un détournement du bien commun Ce projet du REM et de ses trois déclinaisons \u2013 REM de l\u2019Est, de l\u2019Ouest et de Longueuil \u2013 n\u2019est d\u2019aucune manière le résultat d\u2019une planification intégrée réalisée selon les règles de l\u2019art en la matière.Il est la résultante passablement improvisée d\u2019une adhésion du gouvernement libéral de Philippe Couillard à une approche néolibérale de la gouvernance publique3.Conséquence de cette improvisation : aucune analyse critique de l\u2019offre de transport collectif, en particulier du point de vue de ses déficiences au regard des besoins en mobilité révélés par les enquêtes origines-destinations, ne sous-tend et ne permet de valider le bien-fondé des projets, tant en ce qui concerne les tracés que le mode retenu.Un tel exercice est pourtant la raison d\u2019être de l\u2019ARTM.Or, l\u2019annonce du REM de l\u2019Ouest a court-circuité le mandat de l\u2019organisme puisqu\u2019elle a devancé de quelques mois les 3  Beaudet, Gérard (2017) « Réseau électrique métropolitain : une baronnie  au cœur de la métropole », La Presse +, section Débats, 22 mai. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 85 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S premiers travaux de l\u2019Autorité.Quant au REM de l\u2019Est, il a été annoncé avant le dépôt du premier plan stratégique de l\u2019ARTM, dont la lecture montre que l\u2019autorité n\u2019avait manifestement pas été informée des intentions de CPDQ Infra, dont le projet n\u2019est évoqué qu\u2019à titre d\u2019une hypothèse parmi d\u2019autres.Et l\u2019ARTM n\u2019a pas davantage été impliquée dans le REM de la rive sud, alors qu\u2019elle l\u2019avait été dans le projet de tramway du boulevard Taschereau, subitement disparu de l\u2019écran radar4.Mais, comme CPDQ Infra n\u2019a de compte à rendre à personne, l\u2019organisme plane au-dessus de la Communauté métropolitaine, des 82 municipalités qu\u2019elle regroupe, de l\u2019ARTM, de la STM, de la STL, du RTL et d\u2019EXO.Les conséquences de l\u2019absence de vision globale et de l\u2019attribution de pouvoirs exorbitants à la filiale de la Caisse de dépôt sont nombreuses et extrêmement fâcheuses.On citera l\u2019ignorance du potentiel de correspondance avec les stations McGill et Édouard-Montpetit \u2013 finalement intégrée suite à de nombreuses pressions \u2013, le rejet du revers de la main du projet d\u2019une liaison Lachine centre-ville, décrétée non rentable, ainsi que la manière cavalière de traiter les préoccupations, les demandes et les doléances des municipalités, assujetties au surplus à d\u2019abusives ententes de confidentialité.C\u2019est cependant la mise en concurrence des composantes du réseau dans l\u2019Est de Montréal, au profit des intérêts financiers de CPDQ Infra, qui constitue la confirmation la plus désolante et la plus préoccupante de ce qui constitue un véritable détournement du bien commun.4  Beaudet, Gérard (2022) «?REM de Longueuil?: une fuite en avant irresponsable?», La Presse+, section Débats, 19 février. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 86 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Le prolongement du REM de l\u2019Est jusqu\u2019au centre-ville, le dédoublement conséquent du tracé de la ligne Verte sur plusieurs kilomètres, le positionnement des autres segments du REM en vue d\u2019un phagocytage \u2013 candidement reconnu par CPDQ Infra \u2013 du train de l\u2019Est, de la ligne Bleue du métro et du SRB Pie-IX et l\u2019obligation imposée à la STM de rabattre ses circuits sur les stations du REM montrent bien que la coordination entre les acteurs et l\u2019intégration des composantes du réseau de transport collectif vanté par les responsables de CPDQ Infra est une fiction.Cette mise en concurrence, contraire à l\u2019essence même d\u2019un réseau public de transport collectif, confirme qu\u2019on est plutôt confronté à un modèle d\u2019affaires plaqué sur le territoire dans l\u2019indifférence des besoins réels5.Le mode privilégié de manière exclusive \u2013 un train léger aérien \u2013, les tracés retenus et le mode de financement par kilomètres-passagers concourent tous au même objectif : optimiser le rendement de l\u2019investissement de la Caisse de dépôt.C\u2019est là le propre de la financiarisation des projets d\u2019infrastructures abordée dans le texte de Minh Nguyen et Bertrand Schepper.Une telle subordination du bien commun aux intérêts financiers d\u2019une institution qui n\u2019a de compte à rendre qu\u2019à elle-même est inacceptable.Quant à ceux qui croient que la rapidité d\u2019exécution du projet justifie de faire l\u2019impasse sur cette dérive, ils risquent de déchanter quand ils en mesureront les conséquences et devront en défrayer les coûts.Comme le fait valoir Florence Junca dans le texte qui suit, il est regrettable que les résultats des efforts consentis au cours des dernières décennies pour optimiser la gouvernance métropolitaine en aménagement du territoire et en 5  Beaudet, Gérard (2021) « REM de l\u2019Est : défendre un modèle d\u2019affaire  ou l\u2019intérêt public ? », La Presse+, section Débats, 26 mars. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 87 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S transport aient été en grande partie annihilés par les décisions strictement comptables et à courte vue du gouvernement Couillard.Mais, le retour à l\u2019improvisation qui en a résulté n\u2019est pas une fatalité.Il est encore temps de redonner à la CMM, aux villes et à l\u2019ARTM les responsabilités qui leur reviennent de plein droit.u 88 REM DE L\u2019EST LES MIRAGES Florence Junca Adenot* Le REM contourne la gouvernance métropolitaine montréalaise Depuis sa fondation, les réseaux de transport ont été l\u2019outil de développement économique et urbain de Montréal.Les réseaux de transports maritimes et ferroviaires ont assuré son développement et attiré de nombreux travailleurs.L\u2019arrivée du tramway électrique a quadrillé le territoire et permis, aux XIXe et XXe siècles, la construction des premières banlieues sur l\u2019île.Puis l\u2019arrivée de l\u2019automobile et les vastes chantiers de construction des ponts et des autoroutes, dans la deuxième partie du XXe siècle, ont à nouveau modifié la carte du développement urbain.La construction du métro dans les années 1960 a renforcé le centre-ville de Montréal, évitant son affaiblissement et les exodes vécus par les grandes villes américaines vers les banlieues.Le transport a joué un rôle clef dans le développement de Montréal et, inversement, l\u2019aménagement et l\u2019occupation du sol ont toujours été dépendants des choix de transport.Ces faits ont rendu de plus en plus importante l\u2019intégration des projets de transport aux choix de planification des territoires.Ils ont aussi, à chaque époque, mis en évidence les tensions entre les élus locaux, le gouvernement et les entreprises privées au regard des décisions à prendre, tensions que la représentativité territoriale et la capacité de payer alimentaient.*  Professeure associée en études urbaines, directrice du FORUM URBA  2015 UQAM,Ex-PDG de l\u2019AMT (1996-2003) L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 89 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S La difficile construction d\u2019une gouvernance métropolitaine Parler de gouvernance métropolitaine, c\u2019est rechercher l\u2019échelle territoriale et les entités les plus efficaces et représentatives pour planifier les grands services à la population, les organiser et les financer.La ville, pilotée par ses élus, s\u2019est définie depuis sa création comme le lieu d\u2019exercice des pouvoirs accordés par le législateur et de prise de décisions concernant leur financement via différents outils de taxation.Le gouvernement du Québec s\u2019est doté de fonctions de planification à l\u2019échelle de la province, en partageant certaines avec le Gouvernent fédéral, et en assurant la coordination des interventions des villes, le tout financé par ses pouvoirs de taxation.Les pressions pour trouver des lieux de coordination supra municipaux, à dimensions variables, sont venues des problèmes engendrés par la croissance urbaine et l\u2019étalement en périphérie, le développement des infrastructures routières, les problématiques environnementales, le partage équitable des coûts des services supramunicipaux, la concurrence entre les villes.Le palier municipal et le palier gouvernemental vont d\u2019abord résister à la mise en place d\u2019instances métropolitaines, mais ont dû s\u2019y résigner en raison des grands problèmes urbains dépassant les frontières des villes.Face à ces pressions, les gouvernements occidentaux créent, dès les années 1950, des structures dotées de compétences propres et de mécanismes de financement.L\u2019aménagement urbain et les transports en sont toujours la colonne vertébrale.Métro Toronto voit le jour en 1954, avec un conseil des 13 maires des municipalités concernées.Les compétences L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 90 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S sont : la planification du territoire, les transports publics, les déchets, la police, les infrastructures d\u2019approvisionnement en eau et de traitement des eaux usées, la voirie artérielle, l\u2019environnement.La Toronto Transit Commission (TTC) assure les services de transport collectif pour Toronto, tandis que le gouvernement contrôle Go Transit (trains de banlieue et autobus express).En France, des communautés urbaines apparaissent en 1966 dans les grandes villes.Par exemple, Lyon.Les collectivités locales du Grand Lyon sont regroupées en une communauté urbaine.Elle exerce un contrôle sur le Syndicat mixte des transports du Rhône et de l\u2019agglomération lyonnaise (SYTRAL), l\u2019autorité organisatrice lyonnaise des transports urbains.La gestion du réseau, propriété du SYTRAL, est déléguée à un consortium privé \u2013 le groupe Keolis.À Boston, le transport en commun est placé sous la juridiction directe et exclusive de l\u2019État du Massachusetts.Les maires sont confinés dans un rôle consultatif.L\u2019organisation du transport en commun dans cette région est centralisée entre les mains d\u2019une seule agence, la Massachusetts Bay Transportation Authority (MBTA).À Montréal, la Communauté urbaine de Montréal (CUM) regroupe, à compter de 1970, les 27 municipalités de l\u2019île de Montréal.Elle assume, entre autres, les compétences en aménagement du territoire, avec le mandat d\u2019élaborer un schéma d\u2019aménagement.La Commission de transport de la CUM (devenue STCUM, puis STM) agit, sous sa gouverne et son financement s\u2019étend à l\u2019échelle de l\u2019ile.Au nord de l\u2019île, Laval avait été créée cinq ans plus tôt par la fusion de 14 municipalités. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 91 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S À l\u2019échelle du Québec, le besoin de gérer l\u2019urbanisation et de mieux encadrer l\u2019aménagement du territoire, dans un contexte de fragmentation municipale, conduit en 1980 à la création des municipalités régionales de comté (MRC) regroupant plusieurs municipalités et comtés pour assumer la responsabilité de la planification de l\u2019aménagement de leurs territoires dans le cadre de la mise en œuvre de la Loi sur l\u2019aménagement et l\u2019urbanisme.Pendant ce temps, le gouvernement du Québec réorganise sa base territoriale en créant en 1966, les régions administratives du Québec (17 actuellement).Malgré certains progrès, la multiplication des structures qui se chevauchent, les incohérences fiscales et la poussée rapide et désordonnée de l\u2019urbanisation font en sorte que les métropoles cherchent encore des solutions pour renforcer la gouvernance métropolitaine La commission Pichette et la création d\u2019une ville région à l\u2019échelle du Grand Montréal Différentes commissions se sont attelées à la tâche pour trouver des solutions aux problèmes dépassant l\u2019échelle municipale.Les travaux des commissions Paquette (1955), Blier (1964) Sylvestre (1965) et Lemay (1965) n\u2019aboutissent pas à des réformes significatives.Le gouvernement du Québec créé, en 1992, le Groupe de travail sur Montréal et sa région (GTMR ou Commission Pichette) aux fins de mieux planifier, organiser et financer les services supramunicipaux dans les 105 villes de la région de Montréal (RMR). L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 92 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S En 1994, le GTMR recommande d\u2019implanter une instance apte à diriger la ville région, à l\u2019échelle des 105 villes pour en faire une entité efficace, prospère et vibrante, à vocation internationale et au service des citoyens de la région.Un conseil d\u2019élus municipaux délégués des 105 villes la dirigerait.Pour renforcer l\u2019unité, une seule région administrative serait formée et les MRC disparaîtraient.L\u2019instance métropolitaine proposée aurait comme responsabilités principales de : \u2022 planifier l\u2019aménagement du territoire, en consolidant le centre-ville et les autres pôles d\u2019activités, tout en délimitant les périmètres d\u2019urbanisation prioritaires ; \u2022 se doter d\u2019un système de transport régional performant et intégré et d\u2019une approche tarifaire permettant l\u2019accès à tous les réseaux de TC ; \u2022 établir, conjointement avec le gouvernement, un plan de transport couvrant TC, autoroutes, réseau routier artériel, infrastructures portuaires et aéroportuaires ; \u2022 protéger l\u2019environnement aux fins de lutter contre la pollution, protéger les milieux naturels et les espaces agricoles, décontaminer les sites pollués ; \u2022 promouvoir le développement économique, une culture et des arts rayonnants et une sécurité publique accrue.Située entre le palier municipal et le palier gouvernemental, cette ville région devrait baser sa gouvernance sur une vision partagée par les 105 villes et les acteurs concernés, et sur une approche ouverte, conciliante des processus décisionnels. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 93 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S La création de l\u2019AMT en 1996 : un premier pas vers une gouvernance métropolitaine des transports Dans la foulée du rapport du GTMR, et en raison du peu de services de transports collectifs à l\u2019extérieur de l\u2019ile de Montréal \u2013 alors que les déplacements sont en croissance et que 50 % de la population vit à l\u2019extérieur de l\u2019île de Montréal \u2013, de la diminution constante de l\u2019usage des TC depuis 1982 et de l\u2019incapacité des sociétés de transport à développer des services à l\u2019extérieur de leurs territoires, le gouvernement créé, en 1996, l\u2019Agence métropolitaine de transport (AMT).L\u2019AMT relève du ministre des Transports.Elle planifie, coordonne et intègre les services de transport collectif dans les 105 villes afin d\u2019augmenter l\u2019usage des TC et d\u2019améliorer l\u2019efficacité des corridors routiers.Elle exploite le réseau de trains de banlieue, les terminus et stationnements métropolitains, les voies réservées utilisées par plus d\u2019un transporteur et peut implanter des voies réservées sur le réseau artériel routier.La compétence de l\u2019AMT s\u2019étend sur le territoire de 105 municipalités et la réserve autochtone de Kahnawake, de treize municipalités régionales de comté (MRC), de deux conseils d\u2019agglomération et de quatorze organismes de transports régionaux.Ce qui explique la multitude des acteurs impliqués.Après une vaste consultation, le premier plan de transport métropolitain est adopté en 1998.Le transport en commun devient le vecteur d\u2019une construction métropolitaine autour d\u2019un référentiel commun plaçant les transports au cœur des enjeux métropolitains, même si l\u2019AMT est une agence gouvernementale, et non une instance métropolitaine. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 94 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S La CMM et la planification des transports et de l\u2019aménagement du territoire La Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) nait en janvier 2001.Son territoire est celui de l\u2019AMT, à l\u2019exclusion de la ville de Saint-Jérôme1.La CMM est un organisme de planification, de concertation, de coordination et de financement doté des compétences suivantes : l\u2019aménagement du territoire ; le transport en commun et le réseau artériel métropolitain, l\u2019environnement (déchets, eaux, atmosphère, milieux naturels), le développement économique ; le développement artistique et culturel, le logement social.Elle est dirigée par 28 élus municipaux provenant des 82 villes restantes après les fusions de 2000.La CMM est l\u2019échelle de prédilection pour aborder les nouveaux enjeux auxquels les villes font face : urbanisation galopante, changements climatiques, congestion routière, mondialisation de l\u2019économie, pollutions diverses, diversité culturelle, intégration sociale, etc.Après de vastes consultations, le plan métropolitain d\u2019aménagement et de développement (PMAD) est adopté en 2011.L\u2019exercice prouve sa pertinence quand les villes et la société civile travaillent vers un même objectif.Le PMAD propose une vision concertée pour créer des milieux de vie attrayants et dynamiques, aménagés selon les principes de développement durable.Les municipalités et MRC doivent intégrer les objectifs du plan dans leurs outils d\u2019aménagement locaux.Le PMAD comporte une orientation ambitieuse en transport collectif : atteindre 35 % de part modale TC d\u2019ici 2031.1  Située à une soixantaine de kilomètres au nord de Montréal, la ville de  Saint-Jérôme est desservie par une ligne de train de banlieue même si  elle n\u2019est pas incluse dans la CMM. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 95 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S L\u2019échelle métropolitaine s\u2019impose de plus en plus dans les débats urbains avec des indicateurs clairs des cibles à atteindre d\u2019ici 2031.Création de l\u2019Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) L\u2019organisation du transport collectif dans la région métropolitaine de Montréal est modifiée avec la création, en 2016, de deux organismes pour remplacer l\u2019AMT, l\u2019un dédié à la planification des services (ARTM), l\u2019autre à l\u2019exploitation de services régionaux (RTM).L\u2019ARTM devient la seule Autorité organisatrice de transport de la région (AOT).Elle planifie, finance, organise les services fournis sur le territoire des 83 villes par les 4 exploitants (RTM, STM, STL, RTL) en vertu de contrats qu\u2019elle leur accorde.Le nombre d\u2019organismes de transport passe de 14 à 4 avec l\u2019abolition des organismes responsables du transport collectif dans les couronnes suburbaines.La composition du conseil d\u2019administration de l\u2019ARTM (8 membres \u2013 dont 5 élus municipaux \u2013 nommés par la CMM et 7 membres indépendants désignés par le gouvernement) illustre la recherche d\u2019équilibre entre le palier local et le gouvernement.Dans les mandats qui lui sont octroyés, deux sont particulièrement importants : 1.Définir une vision cohérente à court et à long terme de l\u2019entretien, de l\u2019amélioration et du développement des services de transport collectif, en misant sur un système favorisant l\u2019intermodalité, la diminution de l\u2019empreinte carbone, et assurant l\u2019intégration tarifaire ; L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 96 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S 2.Mettre en place de sources et une politique de financement équitables entre les différents exploitants et suffisantes pour que les exploitants remplissent leurs missions.La CMM exerce un contrôle sur l\u2019ARTM en établissant les orientations pour son plan de développement des services.C\u2019est pourquoi l\u2019ARTM a développé son plan stratégique de développement des transports collectifs avec l\u2019objectif de part modale des TC de 35 %, en 2031.La CMM approuve le plan stratégique de développement des transports collectifs et la politique de financement, ainsi que les programmes d\u2019immobilisation des exploitants.L\u2019ARTM et la CMM représentent une avancée pour prendre des décisions concertées dans une perspective métropolitaine.Le gouvernement du Québec court-circuite la gouvernance métropolitaine en transport La loi sur les transports est modifiée en 2016 pour donner au gouvernement du Québec le pouvoir de décider du choix d\u2019infrastructures de transport collectif et d\u2019en confier la réalisation à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CPDQ).Le gouvernement définit les besoins à combler et les objectifs d\u2019intérêt public, tandis que la CDPQ étudie les solutions possibles et en soumet une au gouvernement qui, en vertu de l\u2019article 9.3 de la loi, peut conclure une entente avec la Caisse concernant la réalisation et la gestion d\u2019une infrastructure de transport collectif.L\u2019entente portant sur le REM de l\u2019Ouest prévoit les mécanismes d\u2019intégration d\u2019un tel projet aux systèmes de transport en commun appropriés, la cadre tarifaire, les mécanismes d\u2019indexation des paiements à verser à la société exploitante.La CPDQ a par ailleurs la pleine autorité pour la conception, L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 97 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S la réalisation et la gestion d\u2019un projet faisant l\u2019objet d\u2019une entente.Ainsi la CDPQ a choisi un système de métro léger automatisé, circulant sur une structure aérienne reposant sur les piliers comme mode privilégié.Malgré l\u2019importance du projet, aucune étude avantages/coûts n\u2019a été réalisée et le projet échappe à la directive du Conseil du Trésor portant sur la réalisation des infrastructures publiques.Un tel projet doit offrir un rendement commercial à la CPDQ.Le gouvernement du Québec et la CDPQ exercent leurs pouvoirs en contradiction avec les pouvoirs de l\u2019ARTM et des organismes publics de transport qui ont été constitués expressément pour planifier et organiser les services de transport collectif.Pire que cela, la loi concernant le Réseau électrique métropolitain (REM), adoptée en 2017, donne la préséance à CPDQ Infra sur les autorités de transport collectif, qui doivent ajuster leurs services pour répondre aux besoins du REM.De plus, aucun service de TC ne peut être organisé pour faire concurrence au REM dans les « bassins de non-concurrence ».L\u2019ARTM, pourtant créée pour renforcer l\u2019intégration des services de transport collectif à l\u2019échelle de la région métropolitaine, voit son mandat amputé d\u2019un de ses volets les plus stratégiques.En effet, les modifications législatives forcent l\u2019ARTM à favoriser l\u2019intégration des services des opérateurs de transport avec ceux du REM, en s\u2019assurant que des rabattements soient organisés en fonction des stations du REM et non en fonction des besoins des citoyens.Société exploitante du REM, CPDQ Infra décide du niveau de service offert et l\u2019ARTM doit s\u2019y conformer, alors que la RTM, la STM, le RTL et la STL doivent fournir les services demandés par l\u2019ARTM selon sa capacité de financer. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 98 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Les villes ont également été écartées du processus de planification et de réalisation du REM même si : \u2022 le mode choisi pour le REM est inapproprié en milieu urbain bâti et a de sévères impacts visuels, sonores, effets de barrière, etc.sur les milieux de vie ; \u2022 elles sont forcées d\u2019investir pour refaire des infrastructures urbaines nécessaires pour le REM et non prioritaires pour elles ; \u2022 elles vont devoir payer pour les services du REM, fardeau qui s\u2019ajoutera aux quelque 30 % du coût des services qu\u2019elles assument déjà.Enfin, notons que l\u2019entente portant sur la réalisation du REM de l\u2019ouest comporte d\u2019autres entorses sévères aux principes de saine gouvernance, comme sa durée (99 ans, renouvelable), le coût imposé au gouvernement pour racheter l\u2019infrastructure, le pouvoir de la CDPQ de vendre l\u2019infrastructure à qui bon lui semble.Autant d\u2019entorses qui mériteraient un autre débat, qu\u2019amorce le texte de Minh Nguyen et Bertrand Schepper.En agissant comme il le fait depuis 2017 dans le dossier du REM, le gouvernement saborde 25 années d\u2019un lent processus de construction d\u2019une région métropolitaine forte et dotée d\u2019un système de transport cohérent et intégré.Au moment où les métropoles concurrentes que sont Toronto et Boston sont parmi les mieux gouvernées en Amérique du Nord, on ne peut que s\u2019en désoler.u 99 REM DE L\u2019EST LES MIRAGES François Pepin* Les principes de la planification des transports** La planification du transport des personnes consiste à organiser les réseaux et services afin de répondre aux besoins de la population, tout en tenant compte des impacts sur la santé, sur l\u2019environnement et sur le développement socio-économique avec une vision et des objectifs clairs et mesurables.Chef de file au Québec, le ministère des Transports du Québec (MTQ) applique une approche de planification tenant compte de tous les modes et aussi des relations des transports avec l\u2019aménagement du territoire.La planification des transports au MTQ s\u2019inscrit dans une démarche assurant une cohérence avec la politique de mobilité durable 2030 du gouvernement du Québec.La planification des transports au Québec se traduit, entre autres, par les exercices : \u2022 d\u2019élaboration des politiques et plans stratégiques en matière de transport, notamment la Politique de mobilité durable ; *  Diplômé de Polytechnique et spécialiste en planification des transports  collectifs depuis plus de 40 ans au sein d\u2019organismes publics et de la  société civile.**  (Source : site internet du ministère des Transports du Québec, https:// www.transports.gouv.qc.ca/fr/ministere/Planification-transports/ Pages/planification-transports.aspx) L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 100 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S \u2022 d\u2019évaluation de l\u2019opportunité et des impacts des grands projets de transport et du développement de tous les modes de transport composant les réseaux.Enquêtes origine-destination Pour appuyer la prise de décision en planification des transports, le MTQ et les organismes municipaux de transport disposent des enquêtes origine-destination (O-D) régionales qui constituent la pierre angulaire de la connaissance de la demande en transport.Elles caractérisent les habitudes de déplacements des personnes d\u2019une région.Elles permettent d\u2019obtenir un portrait fiable de la mobilité.Ces enquêtes visent à : \u2022 mesurer la mobilité des personnes et son évolution ; \u2022 analyser le comportement et les choix des modes de transport des usagers ; \u2022 réaliser des prévisions de la demande en transport ; \u2022 alimenter des modèles de simulation des déplacements sur les réseaux.Les enquêtes origine-destination sont réalisées cycliquement dans chacun des principaux centres urbains du Québec, soit les régions de Montréal, Québec, Outaouais, Sherbrooke, Saguenay et Trois-Rivières.Modélisation des systèmes de transport des personnes La modélisation des systèmes de transport urbain est un des outils clés lors des exercices de planification.Les L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 101 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S modèles de simulation sont des systèmes d\u2019information qui exploitent des banques de données à référence spatiale, des statistiques, des méthodes et des logiciels spécialisés afin de représenter et d\u2019analyser l\u2019offre et la demande en transport.Une bonne utilisation des modèles de transport favorise une analyse structurée et rigoureuse des impacts des projets en fonction de divers scénarios.Ces modélisations permettent d\u2019entrevoir l\u2019évolution de la mobilité dans le temps et de comprendre les impacts à long terme des projets.Concepts généraux des modèles de transport Ces modèles supportent la planification des systèmes de transport dans les principales agglomérations urbaines du Québec précitées.Ces activités touchent principalement l\u2019analyse prospective de la demande en transport, la conception des plans de transport régionaux et la réalisation des études d\u2019opportunité et d\u2019impact pour les projets d\u2019infrastructures de transport.Les déplacements effectués sont associés à des impacts sur le système de transport et sa performance, qu\u2019on mesure par différents indicateurs : achalandage, temps de parcours, congestion, coûts de transport, émissions polluantes, etc.À court terme, un équilibre s \u2019établit entre la demande et l\u2019offre en fonction de la performance du système de transport.À moyen et long terme, des équilibres se créent aussi entre le système de transport et l\u2019aménagement du territoire, dont l\u2019utilisation du sol est le reflet.Ce sont ces équilibres qu\u2019on tente de comprendre et de projeter à l\u2019aide des modèles de transport urbain.Ceux-ci permettent donc d\u2019étudier et d\u2019évaluer les effets de scénarios d\u2019intervention relatifs au système de transport. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 102 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Exemples de scénarios Changements dans l\u2019offre \u2022 Nouvelle infrastructure \u2022 Nouveaux services de transport collectif \u2022 Nouvelle tarification ou péage Changements dans la demande \u2022 Demande future \u2022 Transfert modal \u2022 Activité économique \u2022 Développements urbains Aperçu méthodologique Sur le plan méthodologique, il faut savoir que l\u2019approche employée au Québec s\u2019écarte de ce qu\u2019on appelle « approche séquentielle classique » où les étapes de la génération, de la distribution, de la répartition modale et de l\u2019affectation des déplacements se suivent linéairement.En effet, les planificateurs québécois préconisent une méthode de modélisation qui s\u2019appuie sur la qualité et l\u2019envergure des enquêtes O-D.Cela permet des projections plus réalistes, car basées sur les vrais déplacements de la population.CDPQ-Infra n\u2019a pas démontré qu\u2019elle utilisait les données, les modèles et les méthodologies généralement reconnues au Québec.Les enjeux de la motorisation dans l\u2019Est de Montréal1 L\u2019examen des données des enquêtes O-D régionales 2013 et 2018 nous amène à faire les constats suivants : 1  (Source : enquêtes origine-destination 2013 et 2018 de ARTM). Enquête  Origine-Destination 2018 - ARTM L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 103 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Faible motorisation L\u2019Est de Montréal, qui compte pour 32 % de la population de l\u2019île de Montréal, présente un taux de motorisation de 0,46 automobile par personne, ce qui est inférieur à tous les secteurs du grand Montréal, exception faite des quartiers centraux.Déficit de mobilité L\u2019Est de Montréal, qui compte pour le tiers de la population de l\u2019île, ne génère que le quart des déplacements quotidiens, tous modes motorisés confondus.Cet écart est principalement dû au déficit d\u2019attraction de l\u2019Est en termes de secteurs de destinations et d\u2019emplois.Forte part modale des transports collectifs Après ceux du centre de Montréal, les citoyens de l\u2019Est sont les deuxièmes plus grands utilisateurs du transport collectif, avec une part modale de 27 % Pas de nouveaux services en transport collectif Le réseau de transport collectif de l\u2019Est a peu évolué au cours des 40 dernières années.Exception faite de la ligne Bleue en 1988 et de la ligne de train de banlieue Mascouche en 2014, aucun service rapide et structurant n\u2019y a été mis en service.Destination des déplacements Les déplacements quotidiens dans l\u2019Est, tous modes motorisés, se font à 55 % à l\u2019intérieur de ce territoire, dont 18 % en transport collectif.Si le reste des échanges se fait principalement vers le centre-ville (13 %] et avec les quartiers centraux desservis par le métro (13 %), les autres échanges s\u2019effectuent surtout avec les secteurs voisins, mais la part L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 104 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S du transport collectif est souvent faible, faute de liens directs vers les générateurs importants.Il faut souligner les volumes non négligeables de déplacements avec les secteurs de Lanaudière, Laval et Longueuil, mais avec de très faibles parts en transport collectif.Durée élevée des déplacements Les temps de déplacements en transport collectif pour les résidents et les travailleurs de l\u2019Est sont souvent supérieurs à 60 minutes.Cela est définitivement un incitatif à l\u2019utilisation de l\u2019auto personnelle, malgré les niveaux de congestion des grands axes routiers.Bref, ces enjeux ne font que justifier davantage la réalisation d\u2019un réseau structurant de transport collectif rapide pour desservir les besoins de mobilité de la population de l\u2019Est de Montréal.Répondre aux besoins de mobilité des gens de l\u2019Est de Montréal2 Choix du tracé pour l\u2019Est de Montréal La solution proposée par CDPQ-Infra est-elle la meilleure pour répondre aux besoins de la population de l\u2019Est ?Examinons certains de ses choix.Les tracés du REM proposés sont parallèles au SRB Pie-IX, à la ligne Verte du métro et aux bassins des lignes de train Mascouche et de la ligne Bleue du métro.Ce REM viendra- t-il compléter ces lignes pour améliorer la mobilité ou leur nuire en cannibalisant leurs usagers et leurs revenus ?2  Mémoire « Faire du REM de l\u2019Est un projet qui répond aux besoins de  mobilité des citoyens de l\u2019Est » | Trajectoire Québec L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 105 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S CDPQ Infra prévoit accueillir 133 000 passagers quotidiens, dont la quasi-totalité viendrait des autres services de transport collectif et non de l\u2019abandon de l\u2019auto.Quel est le transfert modal de l\u2019auto solo vers le transport collectif ?L\u2019axe nord-sud Le SRB Pie-IX en construction est à 2 km de l\u2019antenne nord du REM.L\u2019achalandage quotidien prévu de 70 000 passagers est-il toujours valable et une baisse de l\u2019achalandage causée par le REM rend-elle le SRB moins pertinent ?Un tracé plus à l\u2019est servirait-il mieux la population ?Les bus transportent quotidiennement 18 000 personnes sur chacun des boulevards Lacordaire et Langelier et 13 000 passagers dans l\u2019axe du boulevard des Galeries d\u2019Anjou.On peut donc légitimement poser la question suivante : pourquoi le REM sur Lacordaire ?Selon les chiffres mêmes de CDPQ-Infra, les études préliminaires démontrent des achalandages équivalents entre les corridors Lacordaire et Langelier.Or, le corridor Langelier aurait l\u2019avantage de combler une discontinuité du réseau artériel dans cet axe et de desservir le secteur résidentiel le plus dense de Montréal-Nord.L\u2019axe est-ouest Le tracé proposé du REM longe la ligne Verte entre Honoré- Beaugrand et le centre-ville à moins de 500 m sur 12 km.Un rabattement sur la ligne Verte ne serait-il pas une option plus satisfaisante puisque le métro offre une capacité résiduelle à l\u2019est de Berri-UQAM ?Cette option réglerait la problématique d\u2019intégration urbaine sur René-Lévesque.Si les réseaux sont complémentaires, a-t-on évalué les impacts sur la ligne de Mascouche dont la fréquentation, L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 106 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S déjà affectée par le REM de l\u2019Ouest, le sera aussi par le REM de l\u2019Est ?S\u2019il n\u2019est pas essentiel que le train de Mascouche se rende au centre-ville, pourquoi le serait-ce pour le REM de l\u2019Est ?La desserte des points d\u2019intérêts On comprend que le REM doive desservir les principaux générateurs que sont l\u2019hôpital Maisonneuve-Rosemont et le Collège Marie-Victorin.Mais pourquoi le REM passe-t- il à plus de 2 km du pôle d\u2019affaires des Galeries d\u2019Anjou, point de destination important de l\u2019Est de Montréal, et ce, au détriment de tous les efforts faits depuis cinq décennies par la municipalité, puis l\u2019arrondissement, pour confirmer le statut de sous-pôle métropolitain ?Rappelons que depuis plus 30 ans, les résidents de l\u2019extrême est demandent un lien sans correspondance vers les Galeries d\u2019Anjou.La ligne Bleue du métro ne répondra pas à ce besoin, car elle dessert les secteurs situés à l\u2019ouest.Le prolongement vers Rivière-des-Prairies Si le REM est vraiment conçu pour desservir la population de l\u2019Est, pourquoi le secteur Rivière-des-Prairies, avec 58 000 habitants, n\u2019est-il pas desservi, et pourquoi n\u2019y a-t-il que cinq stations à l\u2019est de Honoré-Beaugrand, alors que Pointe-aux-Trembles et Mercier-Est comptent 94 000 habitants ?D\u2019ailleurs l\u2019achalandage actuel des bus dans l\u2019axe Henri-Bourassa/Maurice-Duplessis/Perras à Montréal- Nord et Rivière-des-Prairies est de 32 000 passagers quotidiens alors que dans l\u2019axe de Pointe-aux-Trembles, on compte 25 000 déplacements par jour.Les deux quartiers présentent les mêmes caractéristiques géographiques, d\u2019utilisation du sol et de structure de réseau de bus.Alors pourquoi un REM vers Pointe-aux-Trembles et pas vers Rivière-des-Prairies ? L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 107 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Choix du mode pour l\u2019est de Montréal Un REM de 32 km à 10 milliards de dollars est-il la meilleure utilisation d\u2019une telle somme pour offrir de nouveaux services à la population de l\u2019Est ?La question est d\u2019autant plus pertinente que cet investissement engendrera très peu de transfert modal de l\u2019auto au TC.Quel est le gain réel pour la société ?Combien de kilomètres d\u2019une combinaison de REM, d\u2019Express, de SRB, de Tram Train ou de tramway peut-on offrir avec ce budget ?Le REM est-il vraiment le bon mode de transport ?Ces questions démontrent qu\u2019il faut concevoir un projet mieux adapté que le REM de l\u2019Est proposé et un projet qui soit complémentaire aux services existants de transports collectifs afin de mieux répondre aux besoins de mobilité de la population de l\u2019Est de Montréal.Principes à respecter pour tout projet de transport collectif Un bon projet de transport collectif est un projet qui : \u2022 répond aux besoins de mobilité de la population et donne accès aux générateurs de déplacement ; \u2022 est complémentaire aux services existants et renforce l\u2019écosystème de la mobilité tout en augmentant la part modale des TC ; \u2022 est efficace, abordable, attrayant et confortable ; \u2022 s\u2019intègre harmonieusement dans la trame urbaine ; \u2022 se planifie en concertation avec les milieux traversés ; \u2022 appuie le développement immobilier et économique des grands sites disponibles ; L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 108 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S \u2022 ne met pas en péril, financièrement, les services de TC et leur développement ; \u2022 présente le meilleur avantages/coûts.Antenne Est Dans un réseau intégré, l\u2019antenne Est peut se rabattre sur la ligne Verte du métro aux stations Radisson ou Assomption.Les sommes ainsi épargnées entre ce nouveau terminus et le centre-ville permettraient d\u2019investir encore plus dans l\u2019Est pour mieux répondre aux besoins de mobilité des citoyens.Pour l\u2019antenne Notre-Dame, une solution hybride avec une implantation en souterrain, en surface et aérienne selon les quartiers traversés est une piste à évaluer sérieusement tout en préservant une vitesse commerciale élevée.Le choix du souterrain a déjà été fait pour l\u2019antenne nord-sud.Cependant pour l\u2019antenne est-ouest, l\u2019utilisation des emprises de la rue Notre-Dame entre les rues Frontenac et Dickson et de Souligny entre Dickson et la 64e Avenue permet une implantation au sol en traversant les intersections en dépression ou en aérien, comme le fait l\u2019antenne Deux-Montagnes du REM du Nord-Ouest.Ce type d\u2019implantation entraîne des économies importantes en éliminant des tronçons de structures aériennes.Entre les rues Frontenac et de la Rousselière, on retrouve un total de 22 croisements sur une vingtaine de kilomètres comparé au REM vers Deux-Montagnes qui compte 20 carrefours entre les gares Du Ruisseau et Deux- Montagnes sur une distance d\u2019environ vingt kilomètres.Antenne centre-ville Quant au tronçon du centre-ville, s\u2019il s\u2019avère nécessaire de le construire, mentionnons que la plupart des métros légers modernes aériens en périphérie deviennent souter- L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 109 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S rains ou en tranchée couverte en centre-ville, notamment à Vancouver, Ottawa, Edmonton, Copenhague, Paris, etc.L\u2019intégration urbaine est ainsi facilitée et les conflits avec les rues transversales sont éliminés.Analyse complète des impacts du projet L\u2019arrivée d\u2019un réseau structurant augmente l\u2019offre et la qualité de service pour la population adjacente aux axes desservis en termes de vitesse et de fréquence.Cependant, on peut s\u2019interroger sur les impacts que subiront les populations demeurant dans des bassins parallèles aux axes du REM.Qu\u2019adviendra-t- il du niveau de service de la ligne Verte du métro, des lignes de bus est-ouest au sud de Sherbrooke, des lignes nord-sud de bus ?Le principal objectif du REM de l\u2019Est devrait être d\u2019améliorer la desserte de l\u2019Est, pas de la détériorer.Les enjeux de mobilité sur le territoire de l\u2019Est de Montréal le démontrent clairement : un réseau structurant rapide à capacité intermédiaire est essentiel pour améliorer les conditions de déplacements de la population et accélérer le développement économique et social de cette partie du territoire trop longtemps négligée.La proposition de CDPQ-Infra a le mérite de diminuer les temps de déplacements et d\u2019offrir une fréquence de service élevée.Cependant ces deux critères ne sont pas les seuls qui doivent être évalués afin de déterminer si le REM de l\u2019Est est vraiment le meilleur projet pour répondre aux besoins de mobilité des Montréalais et Montréalaises de ce secteur.L\u2019AMT utilisait une grille multicritères totalisant 15 critères associés au transport collectif et 13 critères associés à la collectivité.Non seulement CDPQ-Infra doit démontrer aux décideurs que la solution proposée répond de manière opti- L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 110 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S male aux critères associés au transport collectif, ce qui reste à faire, mais elle doit surtout démontrer à la population que son projet répond aux critères associés à la collectivité.Il faut que plusieurs solutions soient étudiées, comparées et expliquées pour que la population soit assurée que la solution retenue est celle qui répond le mieux à ses besoins de mobilité.C\u2019est là une règle élémentaire d\u2019une planification rigoureuse.u 111 REM DE L\u2019EST LES MIRAGES Gérard Beaudet* Le REM de l\u2019Est à la manière des années 1960 La planification des grandes infrastructures de transport collectif doit s\u2019articuler à une vision multiscalaire des besoins en mobilité de la population.Les enquêtes origine-destination constituent un outil privilégié d\u2019évaluation de ces besoins et de leur évolution.Une fois ces besoins connus, il faut déterminer dans quelle mesure ils sont satisfaits et si la réponse à d\u2019éventuels besoins non satisfaits ou latents passe par des ajustements de l\u2019offre existante ou par l\u2019ajout de nouvelles infrastructures.Dans le second cas, il faut déterminer, dans un premier temps, quel(s) serai(en)t le ou les tracé(s) qui, en complémentarité avec les composantes du réseau existantes, sont les plus susceptibles de répondre de manière optimale à la demande.On détermine ensuite le mode ou l\u2019agencement de modes le(s) mieux adapté(s) au contexte, pour se préoccuper finalement des modalités d\u2019implantation des infrastructures.La mobilité qu\u2019on cherche à satisfaire n\u2019est par ailleurs pas donnée une fois pour toutes.Son amplitude, son intensité et ses patrons peuvent varier, notamment dans le cas où un milieu est en cours de transformation ou est susceptible de l\u2019être, notamment suite à une démarche urbanistique ou à la *  Urbaniste  émérite,  professeur  titulaire,  École  d\u2019urbanisme  et  d\u2019architecture de paysage de l\u2019Université de Montréal. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 112 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S modification de l\u2019offre de service.C\u2019est pourquoi urbanisation et transport doivent être considérés en interface.Un examen sommaire du projet du REM de l\u2019Est montre que ce dernier ne répond pas aux règles de l\u2019art en matière de planification du transport collectif1.Il suffit, pour s\u2019en convaincre, de constater que le quartier Rivière-des-Prairies, malgré un nombre de résidents important et en croissance, est laissé pour compte, que le tracé du REM contrevient au principe de la complémentarité des composantes du réseau et que le mode retenu, prédéfini, engendre de très sérieuses nuisances.Le REM de CPDQ Infra : un produit financier Pour la Caisse de dépôt et placement du Québec, le REM est d\u2019emblée un produit financier.Il revient par conséquent à sa filiale, CPDQ Infra, de développer un modèle d\u2019affaires susceptible d\u2019en optimiser le rendement2.Cette tâche est menée sur la base des pouvoirs \u2013 exorbitants \u2013 qui lui ont été accordés par le gouvernement québécois et qui autorisent CPDQ Infra à imposer son modèle d\u2019affaires à l\u2019ensemble des intervenants en transport collectif et en urbanisme de la région métropolitaine.D\u2019un point de vue transport, ce modèle se décline en un mode exclusif \u2013 un train léger en grande partie aérien \u2013 dont l\u2019infrastructure est déployée de manière à maximaliser les retombées du mode de financement basé sur les passagers- 1  Pepin, François, Florence Junca Adenot et alii (2021) « La science de la  planification des transports a-t-elle été bafouée ? », La Presse+, section  Débats, 13 mars.2  Beaudet, Gérard (2021) « REM de l\u2019Est : défendre un modèle d\u2019affaires  ou l\u2019intérêt public ? », La Presse+, section Débats, 26 mars. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 113 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S kilomètres.D\u2019où des tracés qui visent moins à répondre aux besoins connus par les enquêtes origine-destination qu\u2019à capter le plus grand nombre de clients qui seront déplacés sur les plus grandes distances possibles.Cette manière de concevoir le transport collectif justifie, aux yeux des responsables de CPDQ Infra, une mise en concurrence des composantes du réseau.Or une telle mise en concurrence est contraire à ce qu\u2019est l\u2019essence même d\u2019un réseau de transport collectif public.Mais, comme CPDQ Infra a été placé d\u2019entrée de jeu au-dessus de la mêlée, personne n\u2019est en mesure de condamner cette approche et d\u2019obliger l\u2019organisme à se plier aux règles de l\u2019art.Le projet est par conséquent conçu en silo, en fonction d\u2019une logique sectorielle, et implanté sans tenir compte des contextes.De ce point de vue, le REM s\u2019inscrit dans la lignée des grands projets infrastructuraux des années 1950 et 1960 et dont le boulevard métropolitain et les percées autoroutières réalisées dans les quartiers centraux à l\u2019époque constituent autant d\u2019exemples.Cette manière de voir et de faire a de nombreuses conséquences du point de vue physico-spatial.L\u2019implantation d\u2019une infrastructure de transport comporte trois dimensions : le choix du tracé, celui du mode et les modalités d\u2019implantation.En subordonnant les deux premiers termes de cette équation à son plan d\u2019affaires articulé à un mode exclusif \u2013 un train léger aérien \u2013, CPDQ Infra soumet la cohérence du réseau multimodal grand-montréa- lais à ses intérêts financiers et ne répond pas de manière optimale aux besoins de l\u2019Est de Montréal, tant s\u2019en faut.Ce positionnement intransigeant \u2013 c\u2019est à prendre ou à laisser a-t-on insisté \u2013 engendre un grave problème d\u2019implantation dont les responsables tentent de nous persuader qu\u2019il sera résolu par une signature architecturale.Et on ne recule devant rien pour ce faire, d\u2019où l\u2019implication dans le dos- L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 114 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S sier d\u2019un architecte français manifestement engagé pour nous faire la leçon.Or, aucun des exemples évoqués par l\u2019architecte Jean-Paul Viguier dans le dossier publié dans La Presse+ du 22 novembre 20213 ne résiste à l\u2019analyse4.Le cas du Pôle de loisirs et de commerces Confluence à Lyon n\u2019est d\u2019aucune pertinence.Le problème à Montréal n\u2019est pas de franchir un corridor ferroviaire existant, mais d\u2019implanter une infrastructure linéaire de plusieurs kilomètres dans des milieux bâtis.S\u2019il y a comparaison entre Lyon et Montréal, c\u2019est du côté de l\u2019enfilade de la place Ville-Marie, de la gare Centrale et de la place Bonaventure en chevauchement de la tranchée où se trouvent les voies ferrées du CN qu\u2019il faut regarder.Et s\u2019il y a un enseignement à en tirer, c\u2019est que les tracés infrastructurels en tunnel sont de loin préférables.Les exemples du siège d\u2019Orange Monde à Issy-les-Moulineaux et de l\u2019immeuble résidentiel de Toulouse ne sont pas non plus pertinents.Il n\u2019est certes pas interdit de penser que le REM pourrait susciter la construction d\u2019ensembles immobiliers.Mais, là n\u2019est pas la question.On ne peut tout simplement pas réduire le projet de CPDQ Infra à une enfilade de bâtiments remarquables.On doit, en revanche, s\u2019inquiéter sérieusement de l\u2019impact du REM sur les environnements bâtis existants, remarquables ou pas.L\u2019exemple de la ligne B du métro de Rennes n\u2019est guère plus valable.L\u2019image proposée fait certes bonne impression.Le tronçon montré est élégant.Il n\u2019en reste pas moins que l\u2019emplacement choisi pour illustrer le projet fait bien 3  Tison, Marc (2021) « L\u2019architecte français qui croit au REM de l\u2019Est », La Presse+, 22 novembre.4  Beaudet, Gérard (2021) « REM de l\u2019Est : La démagogie de la signature  architecturale », La Presse+, section Débats, 23 novembre. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 115 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S paraître la signature architecturale.Or, ce n\u2019est pas le genre d\u2019environnement auquel seraient confrontés les designers du REM.Loin de faire bien paraître l\u2019infrastructure, les environnements bâtis \u2013 du moins la plupart d\u2019entre eux \u2013 subiront plutôt de nombreux inconvénients de sa proximité.L\u2019architecte mentionne également que « l\u2019objectif premier des infrastructures de transport n\u2019est plus de relier des secteurs qui se spécialisent dans une activité \u2013 affaires, commerce, industrie, habitation, loisirs \u2013, mais de faire surgir des lieux où toutes les fonctions sont accessibles en moins de 15 minutes, en utilisant le transport le mieux adapté au besoin de l\u2019instant5 ».Cette conception à la mode de la ville est certes attrayante.Sur le terrain, il y a cependant loin de la coupe aux lèvres.Une grande partie des voisinages desservis par le REM ont été aménagés selon un principe ségrégatif et présentent, pour bon nombre d\u2019entre eux, des densités qui contredisent cette conception, tout en étant dotés d\u2019une grande inertie.Et c\u2019est sans compter que les besoins en transport des résidents, des travailleurs, des étudiants et des consommateurs de l\u2019Est, bien que distribués dans des secteurs spécialisés, sont bien réels et ne sont que très accessoirement satisfaits par le REM.Les limites de la signature architecturale Contrairement à ce que soutiennent les responsables de CPDQ Infra, le projet du REM de l\u2019Est ne peut être réduit à un problème de design architectural.Ce sont fondamentalement les questions de tracé et de mode qui posent problème.CPDQ Infra a cependant tout intérêt à ce que nous ne soyons pas en mesure de le comprendre.C\u2019est à cela que sert l\u2019argument de la signature architecturale.5  Tison, Marc (2021), Op.Cit. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 116 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Plusieurs ministères et organismes publics, des organismes œuvrant en patrimoine, en environnement ou en santé publique, ainsi que de nombreux spécialistes en transport et professionnels de l\u2019aménagement ont souligné que le projet aurait de lourds impacts négatifs sur les environnements bâtis et engendrerait de nombreuses nuisances, et ce, peu importe la signature architecturale privilégiée.L\u2019implantation d\u2019une infrastructure aérienne dans l\u2019emprise du boulevard René-Lévesque a d\u2019emblée été vertement dénoncée.Après avoir soutenu qu\u2019un tracé en tunnel était indéfendable \u2013 il fallait craindre l\u2019effondrement de certains édifices, dixit le responsable du projet \u2013, on a admis qu\u2019un tronçon en tunnel était possible.Manifestement destinée à amadouer certains acteurs du centre-ville, cette concession n\u2019est guère convaincante.On voit en effet mal comment on pourrait autoriser la construction, entre les complexes Desjardins et Guy- Favreau, d\u2019un ouvrage de quelques centaines de mètres composé d\u2019un pan incliné en tranchée et d\u2019une rampe pour relier le tunnel et le tablier aérien.Montréal compte plusieurs exemples de rampes en tranchée et de rampes aériennes.Il suffit de s\u2019en approcher pour comprendre qu\u2019aucun design ne peut atténuer les impacts extrêmement négatifs de tels ouvrages sur leurs environnements.Et encore moins si on combine les deux.Les autres portions aériennes des tracés ne sont guère plus acceptables.Concevoir une station à implanter dans un milieu appelé à se transformer est une chose ; déployer un lourd tablier d\u2019une structure linéaire reposant sur des supports massifs dans un environnement bâti en est une autre.Sans rien dire de l\u2019impact visuel des caténaires d\u2019alimentation.Ce qui est désormais observable à Brossard, dans le Sud-Ouest de Montréal ou dans l\u2019Ouest de l\u2019île justifie L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 117 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S toutes les appréhensions au regard du franchissement de l\u2019axe monumental du boulevard Morgan, de la cohabitation en mode rapproché de l\u2019ouvrage avec plusieurs édifices d\u2019intérêt patrimonial disséminés le long du parcours ou de l\u2019impact d\u2019une insertion longitudinale ou transversale dans des unités de paysage urbain constitutives de l\u2019identité des quartiers concernés.Les environnements moins exceptionnels ne seront pas épargnés.Les structures aériennes constituent une nuisance visuelle et une barrière physique, même si l\u2019emprise au sol comporte peu d\u2019obstacles.Leur présence engendre presque inévitablement des espaces peu conviviaux à leurs abords immédiats et leur traversée au niveau du sol suscite un sentiment d\u2019inconfort.Les impacts négatifs sur les propriétés riveraines ne peuvent être compensés par des artifices de design.Les effets structurants supposés La rhétorique concernant les effets structurants du REM permet également de faire diversion.Plusieurs chantres du REM soutiennent que, si le projet comporte certains impacts négatifs, ceux-ci sont somme toute négligeables au regard des nombreuses retombées positives anticipées.En d\u2019autres termes, l\u2019Est de Montréal sera méconnaissable suite à la mise en service du REM.Cet avenir radieux serait en quelque sorte inscrit dans l\u2019ADN des grandes infrastructures de transport.Or, des observations empiriques montrent que ces effets structurants ne sont pas toujours au rendez-vous, tant s\u2019en faut.Dans un papier percutant publié au début des années 1990, l\u2019ingénieur et urbaniste Jean-Marc Offner a soutenu qu\u2019il s\u2019agit là, tant du point de vue empirique que théorique, d\u2019un mythe politique et d\u2019une mystification scientifique dont l\u2019intérêt tient L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 118 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S à la légitimité que l\u2019évocation de l\u2019effet structurant confère aux choix des décideurs et aux investissements consentis6.L\u2019évolution extrêmement contrastée des voisinages des stations de métro, dont certaines ont été inaugurées il y a plus de 50 ans, confère du crédit à cette affirmation.Aussi doit-on accueillir avec certaines réserves les prétentions de CPDQ Infra concernant les impacts déjà perceptibles de l\u2019implantation du REM de l\u2019Ouest.Si l\u2019arrivée du REM est pour quelque chose dans les dynamiques immobilières qui ont cours à Brossard, à L\u2019Île- des-Sœurs et dans l\u2019ouest de l\u2019île de Montréal, il n\u2019est pas inutile de rappeler que plusieurs phases du chantier de L\u2019Île-des-Sœurs et que les projets Bois-Franc et Nouveau Saint-Laurent ne sont guère redevables à la présence d\u2019accès au transport collectif.Quant au promoteur du projet Solar Uniquartier, il a affirmé qu\u2019il irait de l\u2019avant alors que la construction d\u2019un SLR n\u2019avait pas encore été confirmée.En d\u2019autres termes, CPDQ Infra peut tabler sur un dynamisme immobilier a priori \u2013 auquel le projet contribue en retour \u2013 pour faire valoir les effets structurants du REM de l\u2019Ouest.Ces effets supposément structurants tiennent par conséquent plus d\u2019une congruence \u2013 une coïncidence favorable \u2013 que d\u2019une relation de cause à effet.Une fois cette réserve admise, il est tout aussi utile de rappeler que l\u2019Est de Montréal est affecté par des contraintes lourdes qui interdisent d\u2019accorder inconditionnellement du crédit à la rhétorique des effets structurants.La contamination des sols, la présence d\u2019infrastructures lourdes, ainsi 6  Offner, Jean-Marc (1993),  « Les  \u201ceffets  structurants\u201d  du  transport :  mythe  politique,  mystification  scientifique »,  Espace géographique , vol.22, n° 3, p. 233-142. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 119 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S que le voisinage du port, de vastes secteurs industriels, de la seule carrière en exploitation sur l\u2019île, de l\u2019usine d\u2019épuration et du poste Bout de l\u2019île d\u2019Hydro-Québec, constituent en effet des nuisances qui limitent plus ou moins sérieusement les potentiels de redéveloppement.Si tant est que les effets structurants puissent être au rendez-vous, on doit finalement se demander en vertu de quel principe il faudrait en attribuer le monopole au REM.Tout mode de transport dit structurant judicieusement choisi et implanté peut avoir des impacts positifs.Et les impacts seront d\u2019autant plus positifs que les nuisances associées à un mode seront limitées.L\u2019évocation d\u2019effets structurants semble par ailleurs cautionner l\u2019absence d\u2019une vision du devenir de l\u2019Est montréalais.Tout se passe comme si une telle vision n\u2019avait aucune pertinence au regard des choix de tracés, de modes de transport et de modalités d\u2019implantation des infrastructures associées.Rien, par conséquent, ne relie le projet du REM de l\u2019Est défendu par CPDQ Infra à une quelconque vision aména- giste, si ce n\u2019est à l\u2019occasion de l\u2019évocation d\u2019un avenir meilleur, voire radieux.Or, il faut être conscient que l\u2019absence de vision est un choix et qu\u2019un tel choix par défaut, une fois soumis aux effets des décisions prises en matière de transport, pourrait se traduire par une évolution territoriale qui n\u2019est pas celles que les citoyens de l\u2019Est souhaiteraient.C\u2019est la raison pour laquelle les experts insistent tant de nos jours sur la nécessité d\u2019intégrer d\u2019entrée de jeu les questions d\u2019urbanisme et de transport.De ce point de vue, le REM de l\u2019Est est loin d\u2019être aussi remarquable que le soutiennent CPDQ Infra et d\u2019autres ardents défenseurs du projet.Loin de répondre aux besoins criants de l\u2019Est de Montréal, il sert davantage les intérêts L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 120 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S de la Caisse de dépôt et placement que ceux des résidents.Pire ! Ses coûts et l\u2019impact de la concurrence entre les composantes du réseau de transport collectif imposée sans vergogne par CPDQ Infra compromettent le développement d\u2019une offre optimale en transport collectif dans l\u2019Est de l\u2019île, mais aussi ailleurs sur le territoire de la Communauté métropolitaine.Soutenir que tout cela peut être corrigé par des artifices de design tient de la supercherie.u 121 REM DE L\u2019EST LES MIRAGES Michel Beaulé* Le financement du Réseau express métropolitain La première phase du projet de Réseau express métropolitain, ou REM de l\u2019Ouest, découle de la volonté du gouvernement du Québec de lancer un projet d\u2019infrastructure de transport sans emprunter et, partant, sans entacher sa cote de crédit, ainsi que de l\u2019intérêt, pour la Caisse de dépôt et placement du Québec, de réaliser au Québec des projets d\u2019infrastructures publiques essentielles dont elle pourrait tirer un rendement satisfaisant pour ses déposants.La société exploitante du REM financera ses activités d\u2019exploitation et d\u2019entretien, le coût de son capital ainsi que le coût de ses équipements en facturant l\u2019Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) selon les règles établies dans l\u2019entente sur l\u2019intégration du REM au réseau de transport collectif métropolitain.La facture annuelle prendra la forme d\u2019un tarif basé sur l\u2019achalandage du REM exprimé en passagers-kilomètres.Le tarif fixé dans l\u2019entente est de 0,72 $ par passager-km1 et sera indexé à compter du 1er janvier 2022.L\u2019entente contient un scénario de base 1  Entente relative à la fourniture et l\u2019intégration du service de transport collectif du Réseau express métropolitain au réseau de transport collectif de la région de Montréal, 26 mars 2018, art. 4.1.1, p. 24.*  Retraité du ministère des Transports du Québec où il a travaillé sur la  gouvernance et le financement du transport collectif ainsi que sur les  dossiers métropolitains. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 122 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S sur l\u2019évolution de l\u2019achalandage projeté du REM jusqu\u2019en 2042 exprimé en passagers-km2.Selon ce scénario, l\u2019achalandage progresserait en fonction de la mise en service des différents tronçons et atteindrait son rythme de croisière à partir de 2027 avec un achalandage prévu de 609 M de passagers-km.Cet achalandage de 609 M de passagers-km sera utilisé pour illustrer les effets de la facturation sur l\u2019ARTM, le gouvernement du Québec et les municipalités.Cet achalandage se traduit par une facture de 438 M$ (609 M X 0,72 $) soumise à l\u2019ARTM sur la base du tarif de 0,72 $ par passager-km (avant indexation).Pour acquitter la facture, l\u2019ARTM disposera de trois sources : les revenus tarifaires, une contribution des municipalités et une aide gouvernementale.Répartition des revenus tarifaires entre les réseaux En 2019, l\u2019ARTM a perçu des revenus tarifaires totalisant 940 M$.Lorsqu\u2019elle recevra la facture de 438 M$, l\u2019Autorité prévoit utiliser une part de 128 M$3 provenant des revenus tarifaires pour acquitter cette facture.Cette part de 128 M$ comprend notamment de nouveaux revenus, estimés à un peu plus de 10 M$, générés par les nouveaux utilisateurs attirés par le REM4.Parmi les revenus tarifaires disponibles, une tranche de 118 M$ devra donc être utilisée pour financer 2  Idem, annexe G, p.49.3  L\u2019ARTM  obtient  ce  résultat  en  utilisant  le  revenu  tarifaire  moyen  par  passager-km pour l\u2019ensemble des réseaux, soit 0,21 $/passager-km.4  Selon l\u2019étude d\u2019achalandage du REM, la clientèle comprendra 8 % de  nouveaux usagers. Ainsi, 92 % de la clientèle proviendra des services  existants, principalement du train de Deux-Montagnes et des circuits  d\u2019autobus dans l\u2019axe du pont Champlain. Source : Steer Davies Gleave,  Réseau électrique métropolitain - Sommaire des prévisions d\u2019achalandage,  février 2017, tableau 7-3, p. 51. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 123 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S le REM, ce qui contribuera à accroître le déficit à la charge des municipalités5.Quant aux revenus tarifaires totaux, ils passeraient de 940 M$ à 950 M$, grâce aux nouveaux usagers attirés par le REM.Contributions municipales au REM de l\u2019Ouest En 2019, l\u2019ARTM a perçu 809 M$ en contributions municipales pour financer les services de transport collectif.De ce montant, le gouvernement a établi qu\u2019une part de 30 M$ devait servir à couvrir le déficit des services remplacés par le REM.Le déficit des autres services s\u2019établissait donc à 779 M$.Le montant de 30 M$ constituera la contribution de base des municipalités au financement du REM.5  Le montant de 118 M$ semble plus élevé que  les revenus tarifaires produits  par les services remplacés par le REM. Une part du 118 M$ proviendrait par  conséquent  des  autres  services,  ce  qui  hausserait  le  déficit  des  organismes  responsables. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 124 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Deux autres tranches de contributions municipales s\u2019ajouteront : \u2022 une contribution égale à 15 % du coût additionnel lié au REM ; l\u2019ARTM a estimé que cette contribution sera de 42 M$ lorsque la facture transmise par le REM s\u2019établira à 438 M$ ; \u2022 une contribution indirecte résultant du partage des revenus tarifaires entre le REM et les autres réseaux et d\u2019autres facteurs.Ces autres facteurs à considérer incluent le coût d\u2019exploitation d\u2019équipements relevant de l\u2019ARTM (terminus adjacents à des stations du REM, équipements de perception dans les stations).Il y a aussi la diminution possible de subventions à l\u2019exploitation que reçoivent des sociétés pour avoir haussé la quantité des services offerts depuis une quinzaine d\u2019années, mais qui peuvent être réduites puisque les sociétés ajusteront leur offre à la baisse avec la venue du REM.À l\u2019opposé, des économies résulteront du remplacement de certains services par le REM (train de Deux-Montagnes, autobus dans l\u2019axe du pont Samuel- De Champlain) ; elles sont estimées ici à une cinquantaine de millions $.En somme, la facture additionnelle incombant aux municipalités pour le REM de l\u2019Ouest pourrait atteindre les 150 M$, et ce avant de tenir compte d\u2019effets difficiles à estimer que pourront subir certains services concurrencés par le REM (train de Vaudreuil) ou fortement perturbés par sa présence (train de Mascouche). L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 125 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Contribution gouvernementale permanente à l\u2019infrastructure du REM L\u2019arrangement financier entre le gouvernement et la Caisse se distingue d\u2019abord par son coût.En effet, si le montant investi dans le capital-actions du REM par CDPQ Infra (2 952 M$) avait plutôt été emprunté par l\u2019ARTM et remboursé par le gouvernement, le coût annuel du remboursement de cet emprunt aurait été de l\u2019ordre de 170 M$ sur la base des taux d\u2019intérêt récents (2,5 % ou 3 % pour 25 ans).Le montant plus élevé versé par le gouvernement sert par conséquent en quelque sorte à générer un rendement sur l » investissement de CDPQ Infra dans le capital-actions du REM.L\u2019arrangement entre le gouvernement et la Caisse se distingue aussi par sa durée.Selon cette entente avec CDPQ Infra, le gouvernement versera pendant 99 ans (avec prolongation possible pour un autre 99 ans) une contribution pour un équipement qui aura été entièrement payé au bout de 25 ou 30 ans.S\u2019il s\u2019agissait d\u2019un prolongement du métro, l\u2019emprunt effectué pour financer le coût des travaux serait entièrement remboursé au bout de 20 ans, incluant capital et intérêts, et les ressources financières du gouvernement redeviendraient disponibles pour financer d\u2019autres projets.Il en est de même dans certains PPP où l\u2019instance publique devient propriétaire de l\u2019infrastructure au terme d\u2019une période de 30-35 ans lorsque la contribution initiale du partenaire privé a été remboursée par des paiements effectués chaque année.En pratique, la formule convenue entre le gouvernement et la Caisse apparaît plus coûteuse pour le gouvernement que la formule usuelle du financement par emprunts.Le gouvernement s\u2019est en effet engagé à verser un montant L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 126 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S correspondant à 85 % du coût additionnel lié au REM, un montant que l\u2019ARTM a estimé à 238 M$ par an lorsque la facture transmise par le REM atteindra 438 M$.Ce montant correspond à peu près au rendement que la Caisse souhaite tirer de son investissement dans le REM.Note : La contribution au capital investi par CDPQ Infra a été estimée en additionnant des montants graduellement croissants au cours des cinq premières années d\u2019exploitation et le montant de 238 M$ par an au cours des 94 années suivantes.Application de la même formule au REM de l\u2019Est Le montage financier qui sera utilisé pour la réalisation du REM de l\u2019Est n\u2019est pas connu.Il en est de même pour le financement de ses dépenses d\u2019exploitation.Qu\u2019en serait-il si le REM de l\u2019Est était financé en utilisant la même formule que pour le REM de l\u2019Ouest ?Pareil exercice suppose que plusieurs hypothèses soient utilisées, étant donné que seules trois données sont connues : le coût estimé de réalisation (10 G$), l\u2019achalandage quotidien prévu (133 000) et le nombre de passagers-km au cours d\u2019une année (380 M). L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 127 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Selon l\u2019Entente relative à la fourniture et l\u2019intégration du service de transport collectif du Réseau express métropolitain au réseau de transport collectif de la région de Montréal intervenue entre l\u2019ARTM et la société responsable de la construction et de l\u2019exploitation du REM, celle-ci facturera annuellement à l\u2019Autorité un montant correspondant à 0,72 $ pour chaque passager-kilomètre.L\u2019ARTM prévoit recevoir une facture de 438 M$ en 2027.Au moment où le taux de 0,72 $/passager-km a été convenu, le produit de 438 M$ devait permettre à la société exploitante du REM de couvrir annuellement les coûts suivants : \u2022 127 M$ ($ de 2015) pour l\u2019exploitation et l\u2019entretien du réseau ; \u2022 236 M$ pour le rendement souhaité de 8 % sur le capital-actions (2 952 M$) détenu par la Caisse dans la société propriétaire du REM ; \u2022 des dépenses complémentaires (ex.réserve pour réparations majeures et remplacement d\u2019équipement) de l\u2019ordre de 75-80 M$ (ce qui équivaut à 1,25 % de la valeur totale du REM alors estimée à 6 000 M$).L\u2019application de ce modèle au REM de l\u2019Est prendrait en compte les coûts suivants : \u2022 70 M$ pour l\u2019exploitation et l\u2019entretien du réseau6 ; \u2022 400 M$ pour le rendement souhaité de 8 % sur le capital investi (5 000 M$) par la Caisse si celle-ci finance la moitié du coût prévu de 10 000 M$ ; ce montant serait 6  Le  coût  d\u2019exploitation  et  d\u2019entretien  du  REM  de  l\u2019Est  a  été  estimé  à  70 M$ ($ de 2015) au prorata de la longueur du réseau et du nombre de  stations par rapport au REM de l\u2019Ouest. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 128 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S réduit de 100 M$, pour s\u2019établir à 300 M$, si la cible de rendement était réduite à 6 % ; \u2022 des dépenses complémentaires (ex.réserve pour réparations majeures et remplacement d\u2019équipement) de l\u2019ordre de 125 M$ (1,25 % du montant estimé de 10 000 M$).Les coûts totaux à couvrir, de l\u2019ordre de 600 M$ (70 + 400 + 125), étant répartis sur un achalandage prévu de 380 M passagers-km en 2044, le taux facturé à l\u2019ARTM par la société exploitante pourrait être de 1,58 $ par pas- sager-km.Pour acquitter cette facture, l\u2019ARTM utiliserait les mêmes sources que pour le REM de l\u2019Ouest : des revenus tarifaires, des contributions municipales et une aide gouvernementale.Des revenus tarifaires seraient attribués au REM de l\u2019Est en utilisant le même ratio que pour le REM de l\u2019Ouest (0,21 $/ passager-km), ce qui permet d\u2019estimer cette part à 80 M$.Les revenus générés par les nouveaux utilisateurs attirés par le REM pourraient équivaloir à 5 M$, ce qui signifie qu\u2019environ 75 M$ seraient soustraits aux autres réseaux, créant ainsi un déficit additionnel.Quant aux contributions municipales (15 % du coût additionnel pour 75 M$, indirectes pour 90 M$), elles pourraient totaliser 165 M$.La contribution gouvernementale versée à l\u2019ARTM pourrait être de l\u2019ordre de 430 M$ par an.Or, d\u2019autres contributions gouvernementales s\u2019ajouteraient immanquablement puisque les données précédentes reposent sur l\u2019hypothèse que CDPQ Infra assumerait la moitié du coût de réalisation du REM de l\u2019Est. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 129 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Compétition pour l\u2019accès aux ressources gouvernementales En plus de la subvention versée à l\u2019ARTM pour couvrir 85 % du coût additionnel lié au REM, le gouvernement du Québec contribue 1 179 M$ à la réalisation du REM7.Toutes ces sommes proviennent du Fonds des réseaux de transport terrestre (FORT) et viennent s\u2019ajouter aux autres responsabilités du FORT.Le FORT, en effet, est l\u2019instrument utilisé par le gouvernement du Québec pour financer les dépenses d\u2019immobilisation dans le réseau routier du ministère des Transports du Québec ainsi que les aides financières au transport collectif.Ainsi, les infrastructures de transport sont financées au moyen de sources prélevées auprès des usagers de la route en application des principes utilisateur-payeur (l\u2019usager de la route paie pour l\u2019infrastructure routière) et bénéficiaire-payeur (l\u2019usager de la route profite indirectement du transport collectif).7  Le gouvernement a aussi versé 1 283 M$ au capital-actions du REM de  l\u2019Ouest. Cette contribution, bien que substantielle, n\u2019est pas prise en  compte dans ce texte. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 130 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Les sources de financement du FORT sont la taxe sur les carburants utilisés par les véhicules routiers, les droits d\u2019immatriculation des véhicules, une part des revenus générés par le Fonds vert et diverses autres sources.Le rendement de la taxe sur les carburants, principale source du FORT8, tend à plafonner et est même appelé à décroître en raison de l\u2019amélioration de la performance énergétique des véhicules et de leur électrification.À l\u2019opposé, les dépenses imputées au FORT sont en croissance surtout celles consacrées au transport collectif qui sont passées de 797,5 M$ en 2016-2017 à plus de 1 800 M$ au cours des trois exercices suivants.En 2017-2018, la hausse des dépenses consacrées au transport collectif découlait principalement des sommes versées pour la réalisation du REM et des compensations versées aux propriétaires de taxi à la suite de la déréglementation de leur industrie9.Il en résulte que le FORT enregistre des déficits depuis 2017- 2018, si bien que l\u2019excédent cumulé diminue rapidement.D\u2019ailleurs, des crédits budgétaires de 2 175 M$ ont dû être versés au FORT au cours de l » exercice 2020-2021 afin de compenser l\u2019aide financière d\u2019urgence accordée aux réseaux de transport collectif en contexte de pandémie et de maintenir le FORT en état de surplus10.Cet apport exceptionnel a représenté 38 % des revenus du FORT et a constitué son principal revenu en 2020-2021.8  51 % du total des sources en 2019-2020, en déclin par rapport à 66 %  en 2010-2011.9  Ministère des Transports du Québec, Rapport annuel de gestion 2017- 2018, p. 78. Les compensations versées aux propriétaires de permis de  taxi par le FORT auraient été d\u2019au moins 227 M$ en 2018-2019 (Budget  des dépenses 2020-2021, vol. 4 - Budget des fonds spéciaux, p. 170) et  d\u2019au moins 295,6 M$ en 2019-2020 (Budget des dépenses 2021-2022,  vol. 3 - Crédits et dépenses des portefeuilles, p. 20-22).10  Ministère des Transports du Québec, Rapport annuel 2020-2021, p. 46  et  48.  Ministère  des  Finances  du  Québec,  Comptes publics 2020-2021 \u2013 volume 2 \u2013 Renseignements financiers sur le fonds consolidé du revenu : fonds général et fonds spéciaux, p. 453. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 131 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Perspective La réalisation du REM de l\u2019Ouest a été présentée comme le plus grand projet de transport collectif au Québec depuis la construction du réseau initial du métro au cours des années 60.Le REM s\u2019annonce comme une infrastructure de qualité et sa venue accroîtra la quantité des services offerts, ce qui ajoutera à l\u2019attrait du transport collectif.Mais ces progrès ont un coût.Un coût qui a été minimisé, parfois même partiellement occulté.À titre d\u2019exemple, CDPQ Infra fait état d\u2019un coût de construction de 6,9 G$11, mais ce montant couvre seulement l\u2019infrastructure et les équipements du REM proprement dit.En incluant les ouvrages complémentaires financés par Hydro-Québec, les gouvernements du Québec et du Canada, Aéroports de Montréal, des municipalités et l\u2019ARTM, le coût probable atteint plutôt les 9,3 G$.Ainsi, le coût annuel du transport collectif dans la région de Montréal sera en hausse d\u2019environ 18 % en raison de ce seul projet alors que l\u2019accroissement de l\u2019achalandage s\u2019annonce marginal.Or, ce projet de grande envergure semble avoir été lancé sans analyse préalable de ses conséquences financières pour les différents partenaires, en particulier les municipalités, pour qui l\u2019impact financier a été minimisé.Peut-on souhaiter que la réalisation du REM de l\u2019Est, qui s\u2019annonce plus coûteuse que celle du REM de l\u2019Ouest, fasse l\u2019objet, avant la décision définitive, d\u2019une analyse préalable de ses conséquences financières ainsi que d\u2019une analyse avantages-coûts approfondie ?11  CDPQ Infra, Mise à jour - Réseau express métropolitain : Présentation aux médias, Juin 2021, p. 23. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 132 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S R É S E A U E X P R E S S M É T R O P O L I T A I N C O N T R I B U T I O N S D E S P A R T E N A I R E S À L A R É A L I S A T I O N D E S I M M O B I L I S A T I O N S ( e n m i l l i o n s $ ) T r o n ç o n s B r o s s a r d , D e u x - M o n t a g n e s , o u e s t d e l ' î l e e t a é r o p o r t R E M e t i n f r a s t r u c t u r e s c o n n e x e s T o t a l : e n v 9 3 1 0 M $ C D P Q I n f r a C a p i t a l - a c t i o n s 2 9 5 2 M $ R é v i s i o n d é c .2 0 1 9 2 3 0 M $ R é v i s i o n j u i n 2 0 2 1 3 5 0 M $ G o u v e r n e m e n I d u C a n a d a I n f r a s t r u c t u r e p o n t C h a m p l a i n 8 0 0 M $ ( 2 0 % d u c o û t d u p o n t ) B a n q u e d e l ' i n f r a s t r u c t u r e d u C a n a d a ( B I C ) P r ê t 1 5 a n s à 1 , 6 5 % 1 2 8 3 M $ A é r o p o r t s d e M o n t r é a l S t a t i o n d e l ' a é r o p o r t P E T 6 0 0 M $ H y d r o - Q u é b e c I n f r a s t r u c t u r e é l e c t r i q u e 3 3 8 M $ M u n i c i p a l i t é s M o d i f i c a t i o n s i n f r a s t r u c t u r e s l o c a l e s 2 0 5 M $ + ?G o u v e r n e m e n t d u Q u é b e c C a p i t a l - a c t i o n s 1 2 8 3 M $ C o m p e n s a t i o n p l u s - v a l u e f o n c i è r e 5 1 2 M $ I n f r a s t r u c t u r e s c o m p l é m e n t a i r e s ( t e r m i n u s , b r e t e l l e s d ' a c c è s à s t a t i o n s ) 3 9 2 M $ M e s u r e s d ' a t t é n u a t i o n e t c o m p e n s a t i o n s 2 7 5 M $ A u t o r i t é r é g i o n a l e d e t r a n s p o r t m é t r o p o l i t a i n ( A R T M ) É q u i p e m e n t s d e p e r c e p t i o n 5 1 M $ A c c è s a u x s t a t i o n s 3 9 M $ 8 0 0 M $ 3 5 3 2 M $ 2 4 6 2 M $ 3 3 8 M $ 9 0 M $ 1 2 8 3 M $ 6 0 0 M $ 2 0 5 M $ L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 133 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S R É S E A U E X P R E S S M É T R O P O L I T A I N C O N T R I B U T I O N S D E S P A R T E N A I R E S A U F I N A N C E M E N T D E L A P H A S E E X P L O I T A T I O N + G E S T I O N ( e n m i l l i o n s $ ) T r o n ç o n s B r o s s a r d , D e u x - M o n t a g n e s , o u e s t d e l ' î l e e t a é r o p o r t P r o m o t e u r s v o i s i n s d e s s t a t i o n s ( e n v 2 0 M $ / a n ) G o u v e r n e m e n t d u Q u é b e c ( 2 3 8 M $ / a n ) M u n i c i p a l i t é s ( 7 2 M $ / a n ) A u t o r i t é r é g i o n a l e d e t r a n s p o r t m é t r o p o l i t a i n ( A R T M ) R E M - G e s t i o n d e s i n f r a s t r u c t u r e s e t d u s e r v i c e , e n t r e t i e n , r e n d e m e n t s u r l e c a p i t a l i n v e s t i R e m b o u r s e m e n t d u p r ê t d e l a B I C D u r é e : 1 5 a n s R e n d e m e n t s u r c a p i t a l d e C D P Q : c i b l e d e 8 % p a r a n E x p l o i t a t i o n + E n t r e t i e n E m p l o y é s e t f o u r n i s s e u r s ( 1 2 7 M $ / a n ( $ 2 0 1 5 ) ) R é s e r v e p o u r m a i n t i e n d ' a c t i f s R e d e v a n c e d e t r a n s p o r t R e d e v a n c e d e t r a n s p o r t ( e n v 2 0 M $ / a n ) ( m a x 6 0 0 M $ o u 5 0 a n s ) F a c t u r e d e 0 , 7 2 $ / p a s s a g e r - k m ( i n d e x é ) ( S c é n r é f é r e n c e p o u r 2 0 2 7 : 6 0 9 M p a s s - k m = 4 3 8 M $ / a n ) 8 5 % c o û t a d d i t i o n n e l l i é a u R E M 3 0 M S ( $ 2 0 1 5 ) e t 1 5 % c o û t a d d i t i o n n e l l i é a u R E M R e v e n u s t a r i f a i r e s s e l o n r é p a r t i t i o n c o n v e n u e e n t r e l e s r é s e a u x A R T M U s a g e r s ( 1 2 8 M $ / a n ) ( g é n é r é s p a r R E M e t a u t r e s r é s e a u x ) 134 REM DE L\u2019EST LES MIRAGES Minh Nguyen et Bertrand Schepper* CDPQ Infra et la privatisation sournoise du transport en communLe 13 janvier 2015, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) annonçait, conjointement avec le gouvernement du Québec, la signature d\u2019une entente qui allait permettre la mise en œuvre d\u2019un nouveau mode de financement des infrastructures collectives1.La CDPQ créait alors une filiale nommée CDPQ Infra et, un peu plus d\u2019un an plus tard, celle-ci présentait son premier grand projet d\u2019investissement, le Réseau électrique métropolitain (REM).S\u2019ensuit en novembre 2020 le projet du REM de l\u2019Est.CDPQ Infra procède aussi à l\u2019étude d\u2019une antenne sur la Rive-Sud et d\u2019un prolongement du REM vers Laval.Dans cet article, nous étudions le modèle de financement de CDPQ Infra et ses incidences sur le transport en commun.Nous présenterons d\u2019abord les différentes structures entourant le REM et le REM de l\u2019Est, pour ensuite montrer que ces projets sont motivés par la recherche de profit pour la CDPQ, ce qui va à l\u2019encontre des visées du transport en commun et en transforme le mode de propriété.Nous concluons que ce mode de financement des infrastructures publiques constitue un abandon par l\u2019État de son rôle dans 1  Premier  Ministre  du  Québec,  « Le  gouvernement  du  Québec  et  la  Caisse de dépôt et placement du Québec proposent un nouveau mode  de réalisation de projets d\u2019infrastructures structurants dans l\u2019avenir ».  Communiqué de presse, 13 janvier 2015.*  Chercheur-associé et chercheur à l\u2019IRIS. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 135 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S le développement du transport collectif et ouvre la porte à une forme de privatisation des services publics.CDPQ Infra : public ou privé ?Au moment du lancement de CDPQ Infra et du projet du REM de l\u2019Ouest, Michael Sabia, alors PDG de la CDPQ, a utilisé l\u2019expression « partenariat public-public » pour souligner l\u2019originalité du modèle qui voyait le jour, l\u2019opposant ainsi à celui de partenariats public-privé (PPP).Or, si d\u2019un point de vue communicationnel, cette opposition suggérait que le projet du REM serait avant tout public, la réalité est beaucoup plus complexe.Dans les faits, avec ce type de projet, la CDPQ semble se substituer directement à l\u2019État.Normalement, le gouvernement joue un rôle essentiel dans le domaine des transports, qu\u2019il soit collectif ou non.Il est à la fois le commanditaire, le régulateur et l\u2019animateur du secteur.Le type de montage financier privilégié par le gouvernement a une influence sur le mode de propriété de ce dernier.Par le passé, le transport en commun était entièrement financé par des fonds publics et faisait partie de la gamme de services offerts aux citoyens et aux citoyennes.Un gouvernement qui souhaitait mettre en place un projet de transport en commun avait recours à l\u2019endettement pour financer la construction d\u2019infrastructures.La finalité du modèle était de mutualiser les investissements en transport pour garantir à l\u2019ensemble de la population l\u2019accès à des moyens de déplacement.Or, depuis quelques décennies, la tendance dominante en administration publique est de diminuer les investissements publics afin de réduire le poids de la dette, d\u2019améliorer le ratio dette/produit intérieur brut (PIB), de protéger les cotes de crédit des gouvernements et de donner une fausse impression de saine gestion publique. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 136 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S C\u2019est là qu\u2019intervient la CDPQ.Cet investisseur institutionnel a pour double mandat de faire fructifier l\u2019épargne de ses déposants et de contribuer au développement économique du Québec.Pour ce faire, la CDPQ investit sur les marchés boursiers, dans l\u2019immobilier et, de plus en plus, dans des projets d\u2019infrastructure au Québec et ailleurs \u2013 d\u2019où son intérêt pour le projet du REM et du REM de l\u2019Est.Figure 1 : Structure décisionnelle des projets entourant le REM Sources : CDPQ et CDPQ Infra De son côté, et comme on peut le voir dans la figure 1, CDPQ Infra développe des projets d\u2019infrastructures à la demande du gouvernement, et prend en charge le financement, la planification, la construction et l\u2019exploitation de ces projets tout en s\u2019assurant de procurer des rendements aux déposants.Le montage financier des projets de CDPQ Infra est ainsi conçu pour produire de la plus-value pour la Caisse, qui en est ultimement la propriétaire.En effet, il s\u2019agit d\u2019une société par actions dont l\u2019actionnaire de contrôle est L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 137 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S la CDPQ2, ce qui en fait une société privée.Une telle entité est-elle la mieux placée pour assurer une offre adéquate de transport en commun ?Selon la Banque du Canada, un projet d\u2019infrastructures publiques doit avoir pour objet « le maintien, l\u2019amélioration, le remplacement, l\u2019ajout ou la démolition d\u2019un immeuble ou d\u2019un ouvrage de génie civil appartenant à un organisme public ou utilisé pour la prestation des services publics de l\u2019État3 ».La finalité des infrastructures publiques (par exemple prolonger une ligne de métro) est intimement liée à celle du service public (par exemple : fournir un moyen de transport à la population d\u2019une ville).Si la construction d\u2019une infrastructure est motivée par la recherche de profit, alors elle ne peut être considérée comme une infrastructure publique.Transport public ou privé ?Le projet de la CDPQ Infra se distingue toutefois des partenariats public-privé classiques, comme nous le verrons dans un instant.Rappelons d\u2019abord qu\u2019un PPP est un montage financier servant à faire financer par le privé des projets du secteur public.L\u2019État transfère ainsi la responsabilité de trouver le capital pour réaliser ces projets à une société privée ou un consortium d\u2019entreprises.L\u2019infrastructure est ensuite louée au public, qui verse des paiements annuels unitaires aux partenaires privés.Ces contrats sont généralement accordés à des entreprises de construction et peuvent durer plus de 30 ans.Au terme du contrat, les clefs de l\u2019infrastructure financée en PPP sont remises à l\u2019État.2  CDPQ-Infra,  Faits  saillants  de  l\u2019entente,  p.2,  en  ligne,  https://www.cdpqinfra.com/sites/cdpqinfrad8/files/2019-10/faits-saillants_entente.pdf 3  LégisQuébec,  Loi  sur  les  infrastructures  publiques,  Publications  Québec, en ligne, http://legisquebec.gouv.qc.ca/fr/showdoc/cs/I-8.3. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 138 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Plusieurs scandales entourant les PPP ont révélé que les gouvernements dépensaient beaucoup plus pour ces projets que ce qu\u2019ils valaient, une situation qui profite aux entreprises privées et qui s\u2019explique, entre autres, par le fait que les partenaires privés ne bénéficient pas des taux d\u2019intérêt avantageux consentis au secteur public.De plus, l\u2019État hérite souvent d\u2019infrastructures qui doivent être mises à niveau faute d\u2019avoir été entretenues convenablement tout au long de la durée du contrat.Comme pour les PPP, en faisant appel à CDPQ Infra pour financer les projets du REM et du REM de l\u2019Est, le gouvernement répond à un besoin en matière de transport en commun sans que le coût prévu n\u2019apparaisse entièrement dans les comptes publics.Cependant, si au terme du contrat, une infrastructure financée en PPP revient à l\u2019État, la réalité est tout autre pour les infrastructures réalisées en partenariat avec CDPQ Infra.En effet l\u2019entente signée avec le gouvernement du Québec stipule que « les biens corporels et ouvrages acquis, construits ou exploités demeurent ou deviennent propriété de la Caisse4 ».Le REM pourrait tout de même être acheté par l\u2019État, puis- qu\u2019« une option d\u2019achat à la juste valeur marchande sera octroyée au Gouvernement afin de permettre la rétrocession des biens corporels et ouvrages.L\u2019achat des actifs par le Gouvernement sera à sa discrétion5.» Pourtant, rien ne garantit que le prix que devra débourser l\u2019État sera avantageux, puisque CDPQ Infra ne détient « aucun document6 » 4  Gouvernement du Québec et CDPQ, Entente en matière d\u2019infrastructure publique : Principes directeurs,  paragraphe  3.5.1  en  ligne,  https://www.cdpqinfra.com/sites/cdpqinfrad8/files/2019-10/version-integrale_ entente.pdf 5  Ibid. paragraphe, 3.5.2 6  CDPQ,  Demande accès à l\u2019information,  30  novembre  2016,  en  ligne,  https://www.cdpq.com/sites/default/files/medias/pdf/fr/reponse- demande-acces-info-30nov2016-2.pdf L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 139 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S concernant le prix de revente du REM au gouvernement.De plus, si le REM ne s\u2019avère pas rentable, ou tout simplement que CDPQ Infra souhaite s\u2019en départir, le gouvernement du Québec aura la possibilité de faire une offre d\u2019achat avant d\u2019autres acheteurs privés, mais s\u2019il refuse d\u2019acheter au prix désigné par CDPQ Infra, alors celle-ci pourra revendre le REM à n\u2019importe quel investisseur privé.La revente comportera donc toujours un risque pour l\u2019État.De plus, contrairement au Réseau de transport métropolitain dont la mission est, rappelons-le, d\u2019améliorer la mobilité collective dans la région métropolitaine de Montréal, la CDPQ et CDPQ Infra n\u2019ont pas cette responsabilité.Au moment de la transformation de l\u2019Agence métropolitaine de transport (AMT) en Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM), organisme qui a pour « mandat de planifier, financer et organiser les services de transport collectif sur le territoire de la métropole », il a d\u2019ailleurs été stipulé que n\u2019« étant pas considérés comme des organismes publics de transport, CDPQ Infra et le consortium responsable de l\u2019exploitation du REM ne seraient pas assujettis au nouveau régime de gouvernance instauré par la Loi modifiant principalement l\u2019organisation et la gouvernance du transport collectif dans la région métropolitaine de Montréal7.» Michael Sabia avait renchéri à l\u2019époque en affirmant : « Nous [CDPQ Infra] ne sommes pas responsables de la planification du transport pour l\u2019île de Montréal.Ce n\u2019est pas notre métier, ce n\u2019est pas notre responsabilité8.» CDPQ Infra pourra certes collaborer avec l\u2019ARTM, mais sa relation avec l\u2019agence de transport sera contractuelle et négociée en fonction de la rentabilité que représente le REM.7  Projet de réseau électrique métropolitain de transport collectif : Rapport d\u2019enquête et d\u2019audience publique,  Bureau  d\u2019audiences  publiques  sur  l\u2019environnement, 2016, p. ix.8  Jocelyne Richer, « La Caisse n\u2019a pas à gérer le transport en commun, dit  Sabia », Le Devoir, 26 avril 2016 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 140 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Notons d\u2019ailleurs que puisque CDPQ Infra détermine les trajets et les coûts de construction des infrastructures, elle peut choisir le tracé qui sera le plus rentable pour elle en laissant au public les tracés les moins rentables, ce qui à terme affectera les revenus requis du public et mènera à une hausse des tarifs publics9.En clair, la CDPQ sort grande gagnante du projet, car elle peut modeler le projet en fonction du retour sur investissement qu\u2019elle souhaite obtenir, peut bénéficier de paiements gouvernementaux importants et pourrait conserver la propriété d\u2019actifs qu\u2019elle n\u2019aura financés que partiellement.Le secteur public en ressort pour sa part affaibli : l\u2019État n\u2019a pas l\u2019assurance que le service sera pérenne ni qu\u2019il sera adapté aux besoins de la population, tandis que les municipalités et les sociétés de transport perdent du pouvoir et des fonds pour assurer leur mission.Cela ne peut que mener à plus long terme à une perte de services abordables pour les usagers et les usagères.Rajoutons enfin que, selon un document de travail de l\u2019ARTM révélé par le quotidien La Presse en février 2022, le REM de l\u2019Est aura des impacts négatifs sur l\u2019écosystème du transport en commun à Montréal, notamment en raison de la mise en place d\u2019« une concurrence et une redondance avec deux importants services du réseau structurant existant de transport collectif disposant de capacité résiduelle à l\u2019horizon 2031 ».Selon l\u2019ARTM, « la ligne verte du métro subirait une perte nette de 15 000 passagers qui basculeraient vers le tronçon Notre-Dame/René-Lévesque du projet du REM de l\u2019Est, en période de pointe du matin ».Autrement dit, 9  Comme ça été le cas de la ligne de Deux-Montagnes, lors de la mise en  place des trajets du REM. Voir, Bertrand Schepper, CDPQ et le REM, un  projet qui démantèle le réseau de transport en commun de Montréal,  Mars  2017,  p.7  en  ligne,  https://iris-recherche.qc.ca/publications/ cdpq-et-le-rem-un-projet-qui-demantele-le-reseau-de-transport-en- commun-de-montreal/ L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 141 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S le REM de l\u2019Est va non seulement faire \u2013 à un système de transport public déjà bien établi, mais il risque carrément de le cannibaliser.En somme, le modèle mis en place par la CDPQ entraîne une forme de dépossession permanente du service de transport en commun.La mise en œuvre des projets de transport collectif par CDPQ Infra ouvre la porte à un mode de réalisation des infrastructures guidé par l\u2019impératif de rentabilité qui s\u2019éloigne de la logique de mutualisa- tion des risques promue par le financement conventionnel.Pour toutes ces raisons, le montage financier derrière le REM et le REM de l\u2019Est effectué par CDPQ Infra apparaît comme une forme sournoise de privatisation du transport en commun public.u 142 REM DE L\u2019EST LES MIRAGES Daniel Chartier* REM de l\u2019Ouest et REM de l\u2019Est Culture du secret et déficit d\u2019acceptabilité sociale La reddition de compte, ainsi que des argumentaires rigoureux, transparents, justifiant les grandes décisions sociétales sont des piliers de la démocratie.À cette fin, depuis un demi-siècle, le Québec et la Ville de Montréal se sont dotés d\u2019instances indépendantes qui scrutent les politiques publiques et actions dans divers domaines \u2013 Vérificateur général, commissions parlementaires, conseils \u2013 ou qui permettent à la population d\u2019avoir voix au chapitre dans certains dossiers \u2013 Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement (BAPE), Office de consultation publique de Montréal (OCPM), Ombudsman\u2026) Le présent texte examine les deux projets de Réseau express métropolitain pour évaluer si les actions de CDPQ Infra et du gouvernement du Québec répondent à des exigences en matière de transparence et de rigueur.Le BAPE du REM de l\u2019Ouest, 2016-2017 Le REM de l\u2019Ouest est lancé alors que l\u2019insertion d\u2019un mode de transport collectif léger sur le pont Samuel-de-Champlain fait consensus.La mise en place de cette nouvelle traversée est le prétexte que saisit le gouvernement pour demander à *  Architecte  paysagiste.  Vice-président  du  Collectif  en  environnement  Mercier-Est et responsable du dossier transport collectif. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 143 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S la Caisse de dépôt et placement du Québec de créer aussi un lien rapide entre le centre-ville et l\u2019aéroport de Dorval.Pour réaliser cette mission, le gouvernement Couillard confère à cette institution des privilèges et des pouvoirs exceptionnels, dont celui de créer CPDQ Infra.Une proposition formelle est rapidement rendue publique.Avant et pendant les audiences obligatoires du BAPE sur le Projet de réseau électrique métropolitain de transport collectif (REM), de nombreux intervenants dénoncent l\u2019absence généralisée de documents cruciaux.Ils révèlent aussi les profondes failles qui sous-tendent le projet de REM.Enfin, ils prédisent des conséquences néfastes de ce modèle d\u2019affaires pour les prochaines 99 ou 198 années.Prenant acte des lacunes du projet, le rapport du BAPE éreinte ce dernier dans sa conclusion : La commission d\u2019enquête a mené ses travaux alors que toute l\u2019information relative au projet, dont certains éléments essentiels à une décision gouvernementale éclairée et un débat public bien informé, n\u2019était pas disponible.Devant l\u2019absence d\u2019information complète et détaillée sur plusieurs enjeux, que plusieurs questions soulevées par la commission sont restées sans réponse, notamment sur les aspects financiers, écologiques, de justification en matière de fréquentations, d\u2019impact sur l\u2019aménagement du territoire et de gouvernance, la commission considère qu\u2019il serait prématuré d\u2019autoriser la réalisation du projet de REM avant que l\u2019ensemble de ces informations soit disponible.La commission juge qu\u2019elles sont essentielles à une compréhension des nombreux enjeux soulevés par ce projet et à une prise de décision éclairée, décision qui, pour la commission d\u2019enquête, devrait être en adéquation avec les principes inscrits dans la Loi québécoise sur le développement durable1.1  https://www.bape.gouv.qc.ca/fr/dossiers/reseau-electrique- metropolitain-transport-collectif/documentation/p 217 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 144 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Malgré les critiques et les questions restées sans réponses, le Gouvernement du Québec et la Ville de Montréal choisissent plutôt de foncer dans l\u2019aventure.Pour justifier son appui inconditionnel au projet, le maire Coderre affirme même que « Le BAPE, ce n\u2019est pas le pape2 », confondant précipitation et efficacité.La qualité architecturale et urbanistique La nature de l\u2019infrastructure \u2013 un tablier de béton reposant sur d\u2019imposants piliers \u2013 en inquiète plus d\u2019un.Pour en amoindrir les effets négatifs éventuels, le BAPE recommande de « [\u2026] mettre en place un comité multidisciplinaire d\u2019experts afin de discuter de la qualité architecturale, urbanistique et paysagère du projet de réseau électrique métropolitain et de proposer des moyens d\u2019en améliorer l\u2019intégration architecturale3 » Peu après, CDPQ Infra annonce la création d\u2019un Comité consultatif sur l\u2019intégration urbaine et architecturale du REM ajoutant que « [\u2026] nous souhaitons nous assurer que le REM s\u2019ancre harmonieusement dans la métropole4\u2026 ».Il est impossible de connaître la portée des analyses et des recommandations de ce comité, comme le rappelle l\u2019éditorialiste Robert Dutrisac du journal Le Devoir : La portée des ententes de confidentialité que doivent signer les membres de ce comité sur l\u2019intégration urbaine pose problème.[\u2026] ces ententes ne doivent 2  Hugo Duchaine, « Le BAPE, ce n\u2019est pas le pape », Journal de Montréal,  27 janvier 2017.3  https://www.bape.gouv.qc.ca/fr/dossiers/reseau-electrique- metropolitain-transport-collectif/documentation/ p. 186 4  h t t p s : / / r e m .i n f o / f r / c o m m u n i q u e s / c o m i t e - c o n s u l t a t i f - int%C3%A9gration-urbaine-architecturale L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 145 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S pas entraver le processus de consultation ni réduire au silence ad vitam æternam les élus et les experts consultés [\u2026]5.Aujourd\u2019hui, les Montréalais et les Québécois visitant Griffintown, l\u2019Ouest des îles de Montréal et de Laval ou empruntant l\u2019autoroute A-10 constatent avec effroi que les belles promesses de qualité architecturale et paysagère sont demeurées à l\u2019état de promesses.Loi et règlement non modifiés pour le REM de l\u2019Est Une des recommandations centrales du rapport du BAPE est : [\u2026] qu\u2019au regard de ses responsabilités de planification et d\u2019exploitation d\u2019une infrastructure de transport collectif, CDPQ Infra inc.devrait être soumise aux mêmes obligations de reddition que les transporteurs publics assujettis à l\u2019Autorité régionale de transport métropolitain6.On passe outre.La mise en scène accompagnant le lancement du projet de REM de l\u2019Est le 15 décembre 2020 lui confère des airs d\u2019invincibilité.L\u2019importance des sommes engagées et les discours appelant au renouveau de l\u2019Est frappent les imaginations.La couverture média est dithyrambique.Mais, l\u2019éblouissement initial se transforme vite en un désenchantement de plus en plus profond, au fur et à mesure que sont révélés non seulement les vices apparents du projet de REM de l\u2019Est, mais aussi ceux de son modèle d\u2019affaires.L\u2019annonce du REM de l\u2019Est survient le lendemain de la date à laquelle les citoyens et les organismes peuvent sou- 5  Robert Dutrisac, « REM de l\u2019Est: apprendre de ses erreurs », Le Devoir,  16 mars 2021.6  https://www.bape.gouv.qc.ca/fr/dossiers/reseau-electrique- metropolitain-transport-collectif/documentation/ Page 224 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 146 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S mettre leurs mémoires sur le Plan stratégique de l\u2019Autorité Régionale de Transport Métropolitain (ARTM).Ce plan propose un système structurant pour l\u2019Est.Le REM n\u2019est qu\u2019une option parmi d\u2019autres, dont le tramway, principale promesse faite par la CAQ pour l\u2019Est de Montréal avant les élections provinciales de 2018.Les cachotteries de CDPQ Infra jusqu\u2019au dévoilement de son projet plombent autant l\u2019acceptabilité sociale du plan stratégique de l\u2019ARTM que celle du REM de l\u2019Est.Des spécialistes qui éreintent le projet L\u2019annonce du REM de l\u2019Est est faite tout juste avant le temps des Fêtes.Les conversations et les médias sont alors obnubilés par une montée des cas de Covid et l\u2019incertitude concernant les nouveaux vaccins.Quelques réserves paraissent avant Noël 2020.Par exemple, le Collectif en environnement Mercier-Est (CEM-E), même s\u2019il se réjouit de l\u2019ampleur des investissements projetés en transport collectif dans l\u2019Est, rejette néanmoins le mastodonte de béton et d\u2019acier qui écrasera ce quartier.C\u2019est à partir de la mi-janvier que les médias diffusent, d\u2019abord sporadiquement, puis de plus en plus fréquemment, des commentaires négatifs sur le caractère rébarbatif des structures hors sol du REM.Initialement, ces critiques ciblent essentiellement le caractère inacceptable du projet au centre-ville de Montréal.Puis, les voix discordantes se font entendre sur un territoire plus large et sur une plus grande diversité d\u2019enjeux.CDPQ Infra et le gouvernement mettent sur pied un comité d\u2019experts dont le mandat initial semble aussi restreint que celui du REM de l\u2019Ouest.Les pressions s\u2019accentuent pour que le mandat soit élargi et le rapport rendu public. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 147 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S Des promesses sont faites, qui ne pourront être jugées qu\u2019après analyse du rapport, tant pour son contenu que ses omissions.La population demande à être entendue.CDPQ Infra annonce des séances de questions et de réponses, ainsi que des rencontres thématiques, en mai 2021.Mais, les participants doivent inscrire privément leurs questions sur le site de CDPQ Infra.Dès la première séance, plusieurs participants sont fort étonnés par les sujets retenus et surtout par la formulation des questions.Après avoir partagé leurs questions, plusieurs participants constatent que parmi ces dernières, très rares sont celles qui sont exprimées intégralement et que plusieurs sujets stratégiques n\u2019ont pas du tout été abordés.D\u2019un autre côté, les questions faciles à argumenter se multiplient sous des formes vaguement apparentées.En juin, six consultations se tiennent dans les arrondissements traversés.Les animateurs tentent de centrer les débats sur les modalités d\u2019intégration des stations du REM à leur voisinage.Lors du débat sur Mercier-Est, les participants interrompent à répétition les animateurs pour exprimer un désaccord, voire un refus d\u2019un REM aérien, tant sur la rue Sherbrooke que dans l\u2019emprise Souligny\u2013Dubuisson.Tous déplorent le positionnement des stations aux extrémités du quartier.Plusieurs suggèrent alors un tracé souterrain.En plénière, les animateurs s\u2019attardent principalement aux stations et à leurs abords, évoquant à peine l\u2019opposition au projet de train aérien.À la fin de ce processus, le 21 juin, CDPQ Infra annonçait : « Un bilan exhaustif sera publié dans les prochaines semaines incluant l\u2019ensemble des discussions ainsi que les réponses aux questions qui ont été posées dans les groupes L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 148 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S de discussions7 ».Plus de six mois s\u2019écoulent et aucun compte-rendu n\u2019est rendu public sur ces débats ou sur les opinions émises par les citoyens.Si ce bilan était finalement déposé, il serait clairement déphasé avec l\u2019opinion publique.En juillet 2021, CDPQ Infra publie une compilation des questions des « citoyens », qui n\u2019identifie pas les auteurs de celles-ci.On peut donc s\u2019interroger autant sur la paternité des questions que sur leur formulation.Par exemple, l\u2019amorce d\u2019une de mes questions s\u2019y retrouve intégralement, mais, affublé d\u2019une deuxième partie où un tracé « souterrain » devient « au-dessus de la voie du CN8 ?» Au cours du processus tenu en mai et juin, puis dans la synthèse des « questions-réponses » parue en juillet, les réponses de CDPQ Infra demeurent évasives.Les données factuelles fournies sont rares.La réponse usuelle est que les éclaircissements demandés seront fournis lors des audiences du BAPE, en 2022.CDPQ Infra invitait les citoyens et organismes à déposer leurs mémoires sur le REM de l\u2019Est avant le 30 juin.Là encore, malgré la demi-année écoulée, aucun document déposé910 11 n\u2019a été mis en ligne par CDPQ Infra, contrai- 7  https://www.cdpqinfra.com/sites/cdpqinfrad8/files/2021-07/Point%20 de%20presse_Bilan%20de%20la%20phase%20consultative.pdf page 4 8  https://www.cdpqinfra.com/sites/cdpqinfrad8/files/2021-07/ Ques t ions%20et%20re%CC%81ponses_REMde l%27Es t_ consultations2021.pdf page 50 9  https://trajectoire.quebec/sites/default/files/upload/document/ p u b l i c a t i o n / M % C 3 % 8 9 M O I R E % 2 0 - % 2 0 R E M % 2 0 D E % 2 0 L%27EST%20VWEB.pdf 10  https://collectifeme.ca/rem-de-lest-memoire-soumis-dans-le-cadre- des-consultations-de-cdpq-infra/ 11  https://www.oaq.com/wp-content/uploads/2021/07/OAQ_ Consultations_REM_Juin2021.pdf L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 149 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S rement à la pratique normale.Bref, lors de cette ronde de « consultations », les dés sont pipés encore plus lourdement qu\u2019on pouvait appréhender12.D\u2019autres surprises attendent les observateurs.Depuis le dévoilement du REM de l\u2019Est, CDPQ Infra répétait que l\u2019on ne pouvait créer un REM souterrain au centre-ville, évoquant des risques d\u2019écroulement ou de tassement de bâtiments.En septembre 2021, il annonce pourtant un corridor de transition entre REM aérien et REM souterrain au centre-ville.Dans ce cadre, sont dévoilées des études antérieures qui contredisent les assertions initiales relatives aux impacts d\u2019un tracé en tunnel.Quelques jours plus tard, Michel C Auger signe, dans La Presse, une chronique intitulée « Peut-on encore croire CDPQ Infra13 ?».Philippe Mercure renchérit avec un éditorial « La Caisse joue sa réputation avec le REM14 » dans lequel il écrit : Quand la Caisse nous dit qu\u2019il est impossible de percer un tunnel sous le centre-ville ou d\u2019installer des caténaires plus élégantes au-dessus des trains, on ne sait plus si ça veut dire que c\u2019est réellement impossible, ou simplement que ça ne rentre pas dans le modèle concocté par l\u2019institution pour obtenir le rendement souhaité.Ça montre à quel point la confiance est ébranlée.12  Lettre ouverte que j\u2019ai rédigée et que La Presse et le journal Métro ont  publiée en mai 2021   https://plus.lapresse.ca/screens/3781126a-1d1e-4f1b-ae72- c75862f4550d__7C___0.html 13  Michel C. Auger, « Réseau express métropolitain. Peut-on encore croire  CDPQ Infra ? », La Presse+, 7 septembre 2021.14  Philippe  Mercure,  « La  Caisse  joue  sa  réputation  avec  le  REM »,  La Presse+, 10 mars 2022. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 150 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S La montée de la méfiance, puis de la grogne citoyenne Dès que les mesures sanitaires le permettent, à partir de juillet 2021, des membres du CEM-E et des alliés abordent des citoyens au sujet du REM de l\u2019Est.Ces derniers ignorent régulièrement la présence d\u2019un REM en hauteur dans le quartier et personne de connaît le modèle d\u2019affaires qui le sous-tend.À la fin de l\u2019été, de nombreux citoyens ont déjà un regard critique sur le REM de l\u2019Est ou conviennent rapidement que c\u2019est un projet inadéquat.Des centaines d\u2019affiches contre un REM aérien apparaissent devant les maisons et les commerces du quartier.La manifestation tenue le samedi 20 novembre 2021 rassemble plus de 300 personnes.Le lundi suivant, le premier ministre Legault annonce que les récriminations des citoyens ont été entendues et que le projet sera modifié\u2026 (mais, pas trop) ! La timide résistance du début fait boule de neige.Le discours de CDPQ Infra est longtemps resté inflexible.Le 25 janvier 2022, le tracé dans Mercier-Est est néanmoins déplacé de l\u2019axe Sherbrooke vers l\u2019emprise Souligny -Dubuisson.La CDPQ Infra clame alors que la consultation a porté fruit\u2026 six mois après que les citoyens eurent exprimé leur refus d\u2019un REM hors sol tant sur Sherbrooke que Souligny et sans la moindre référence à la déclaration du premier ministre.Le déplacement du REM vers l\u2019emprise Souligny-Dubuisson n\u2019ayant pas fait baisser la grogne, une nouvelle opération de relations publiques s\u2019amorce dans un environnement politique tendu en raison des rapports de l\u2019ARTM et de la STM décrivant le projet de REM comme nuisible pour le réseau global de transport collectif.À Québec, on tente de discréditer les deux organismes. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 151 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S BAPE 2022 Depuis décembre 2020, CDPQ Infra répète que le BAPE qui se tiendrait au printemps 2022 est la clef de l\u2019acceptabilité sociale du projet de REM de l\u2019Est.Mais, pour qu\u2019une participation éclairée des organismes et des citoyens soit possible, il aurait fallu que les données objectives et les documents de planification aient été rendus publics depuis longtemps.En lieu et place, il faut attendre, attendre\u2026 en se demandant quelle sera la qualité et la transparence des documents soumis à la population.On peut prévoir que la consultation attendue va être une véritable course contre la montre.Les citoyens et les experts disposerons-ils de toutes les études requises, contrairement à ce qui s\u2019est passé lors des audiences du BAPE de 2016-2017 ?Les promesses non tenues de CDPQ Infra, les recommandations ignorées du BAPE, les affirmations douteuses au cours du présent processus, les relations chaotiques avec les citoyens, tout cela rappelle que CDPQ Infra bénéficie d\u2019un cadre légal qui lui confère des privilèges démesurés.Cela lui permet de s\u2019entourer d\u2019une ceinture de confidentialité opaque, la loi n\u2019ayant pas été changée, tel que le rapport du BAPE le demandait pourtant.Si le passé est garant de l\u2019avenir, ce processus risque d\u2019être une grande déception.La grande différence, c\u2019est que les citoyens voient désormais le REM de l\u2019Ouest, triste résultat d\u2019un processus bien trop opaque.Laurel Thompson, du mouvement citoyen Trainsparence, a résumé les enjeux et les conséquences de cette opacité dans son livre Le train qui nous a dupés.D\u2019autres bilans doivent être dressés, tant pour le REM de l\u2019Ouest que pour celui de l\u2019Est. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 152 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S La population sera-t-elle écoutée avant que s\u2019amorce la construction d\u2019un deuxième mastodonte de béton et d\u2019acier qui s\u2019ajoutera à l\u2019autoroute métropolitaine, ce triste héritage d\u2019une certaine vision du progrès d\u2019il y a 60 ans ?On est en droit de l\u2019exiger, car comme le souligne ce passage d\u2019un ouvrage sur l\u2019acceptabilité sociale, L\u2019omniprésence des questions d\u2019acceptabilité sociale dans les débats publics, au Québec, et plus largement dans le monde, témoigne de la fin d\u2019une époque, celle où il était permis aux promoteurs, qu\u2019ils soient publics ou privés, de développer comme ils l\u2019avaient prétendument toujours fait et surtout comme ils n\u2019avaient pas le choix de le faire : sans consulter et sans tenir compte ni de l\u2019environnement, ni de la population, ni des valeurs qui lui sont chères, comme le respect, la transparence et la démocratie15.u 15  Batellier, Pierre et Marie-Ève Maillé (2017) Acceptabilité sociale : sans oui, c\u2019est non, éd. Écosociété, p. 239. 153 REM DE L\u2019EST LES MIRAGES Conclusion Être attentif aux leçons du passé Au début des années 1960, on projetait construire une autoroute surélevée dans l\u2019emprise de la rue de la Commune.Le projet était dans l\u2019air depuis quelques années et les ingénieurs responsables soutenaient que c\u2019était la seule solution possible.Le Vieux- Montréal en aurait été sérieusement affecté et les vestiges de la fondation de Montréal, aujourd\u2019hui mis en valeur par le musée Pointe-à-Callières, auraient assurément été détruits.Quelques professionnels de la ville et du port de Montréal et deux architectes-urbanistes, Blanche Lemco van Ginkel et Sandy van Ginkel, n\u2019entendaient pas se contenter d\u2019être témoins du désastre.Les van Ginkel se sont lancés dans une critique sans compromis du projet et ont osé proposer une alternative.Mal leur en prit.Les ingénieurs les ont menacés de poursuite pour pratique illégale du génie, au motif que seuls les ingénieurs pouvaient décider du tracé d\u2019une infrastructure.Heureusement, le bon sens a prévalu et l\u2019autoroute a été construite en tranchée au nord du Vieux-Montréal.Deux décennies plus tard, un important promoteur immobilier dévoile un projet d\u2019un édifice commercial et d\u2019une salle de concert devant être implanté rue McGill College.L\u2019immeuble doit empiéter sur l\u2019emprise de la rue, ce qui aurait irrémédiablement obstrué en partie le corridor visuel à l\u2019extrémité duquel se profile le mont Royal.Contre toute attente, Héritage Montréal et la Chambre de commerce L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 154 R E M D E L \u2019 E S T \u2013 L E S M I R A G E S unissent leurs efforts pour contrer ce projet soutenu par un Jean Drapeau assuré d\u2019être dans son bon droit et qui n\u2019entend pas céder.Une consultation publique, menée en bonne et due forme et en dépit de l\u2019opposition du maire de Montréal, oblige l\u2019administration municipale et le promoteur à retraiter.Le gâchis est évité et la perspective exceptionnelle, vantée par les promoteurs de la place Ville-Marie dès la fin des années 1950, pourra finalement être mise en valeur.Au même moment, le gouvernement canadien entend faire du vieux port une réplique de celui de Toronto, livré en pâture aux promoteurs immobiliers.Les Montréalais ont une autre vision des choses.Ils souhaitent un espace public \u2013 une fenêtre sur le fleuve \u2013 qui donne accès au Saint- Laurent et où le patrimoine portuaire est mis en valeur.Les critiques du projet défendu par le gouvernement fédéral s\u2019amplifient, mais les responsables font la sourde oreille.Une mobilisation citoyenne, qui s\u2019étendra sur quelques années, permettra de faire prévaloir le point de vue citoyen.Montréal peut aujourd\u2019hui se targuer d\u2019avoir un Vieux-Port dont on reconnaît internationalement les mérites.Ces expériences montrent que prendre son temps, ce n\u2019est pas perdre son temps, surtout quand les enjeux d\u2019un projet sont de première importance et que l\u2019ensemble de ses retombées, qu\u2019elles soient bonnes ou mauvaises, est appelé à être durable.Le dossier du transport collectif dans l\u2019Est montréalais est assurément un de ceux-là.Or, comme c\u2019est habituellement le cas, la précipitation avec laquelle on procède avec le REM de l\u2019Est est, de toute évidence, bien mauvaise conseillère.C\u2019est pourquoi un temps d\u2019arrêt s\u2019impose pour revoir la conception tronquée du transport collectif qu\u2019on cherche à imposer.u Primeur La nation qui n\u2019allait pas de soi Alexis Tétreault extrait de La nation qui n\u2019allait pas de soi Alexis Tétreault à paraître le 29 mars 2022 156 L\u2019Action nationale - Mars-Avril 2022 Le néonationalisme historique : l\u2019impératif du pays Je n\u2019ai jamais été plus convaincu [\u2026] que le plus grand et le plus irrémédiable malheur pour un peuple c\u2019est d\u2019être conquis.Alexis de Tocqueville Il est possible de dégager une constante dans la manière qu\u2019ont eue les Canadiens français de s\u2019appréhender historiquement et politiquement.Nous avons évoqué la mythologie politique de la vulnérabilité.Vient le temps d\u2019en brosser le portrait et d\u2019en ébaucher l\u2019archétype, le noyau dur idéologique.De Garneau à Groulx en passant par Mercier et même Durham, le mythe de la vulnérabilité rend d\u2019abord intelligible l\u2019emplacement de la nation canadienne- française dans l\u2019Amérique anglo-saxonne.La nation est minoritaire et, donc, condamnée à subir la loi du majoritaire.Ce sujet majoritaire s\u2019incarne de différentes manières selon les auteurs.Le « pouvoir anglais » de Garneau, la « majorité anglaise » de Mercier ou la « Confédération » de Groulx sont les différents masques d\u2019un même pouvoir anglo-saxon qui impose sa domination à une minorité (ontologique puis numérique) de Canadiens français.Cette situation politique et démographique force le Canada français à trouver dans le désir de perdurer, le moteur de son agir politique, sans quoi il est condamné à s\u2019assimiler à la majorité canadienne-anglaise.Être minoritaire, c\u2019est être condamné à résister à la mino- risation-assimilation qu\u2019impose l\u2019environnement politique et démographique : telles sont les principales caractéristiques de la mythologie de la vulnérabilité. 157 Primeur \u2013 La nation qui n\u2019allait pas de soi Une filiation manifeste est observable entre notre définition de cette mythologie et ce qui caractérise l\u2019essence des petites nations kunderiennes.Milan Kundera décrit les petites nations comme des ensembles culturels et politiques vulnérables dont l\u2019« existence n\u2019est pas pour elles une certitude qui va de soi, mais toujours une question, un pari, un risque ».Des forces externes sont susceptibles de les dominer sans qu\u2019elles n\u2019aient de prise sur leur destin : « elles sont sur la défensive envers l\u2019Histoire, cette force qui les dépasse, qui ne les prend pas en considération, qui ne les aperçoit même pas1.» Le Canada français partage ce destin tragique.La nation canadienne-française est submergée par un pouvoir capable de remettre en question la légitimité de son existence.Ce mythe d\u2019une nation menacé dans sa propre survie devient le socle d\u2019un projet politique récurrent : la composition d\u2019un bloc canadien-français jouissant d\u2019un espace politique où il s\u2019érigerait en majorité.Il faut, comme l\u2019écrit Garneau, « tromper les calculs ennemis ».À la mythologie de la vulnérabilité répond donc la nécessaire recherche d\u2019un espace majoritaire.Ce projet politique a été personnifié par Mercier et son gouvernement national, puis par l\u2019idéal de l\u2019État français de Groulx.De part et d\u2019autre, il s\u2019agit de mettre l\u2019espace-Québec et l\u2019État du Québec au service de la nation canadienne-française.Composer une majorité, toute relative soit elle, est la condition sine qua non de la survivance et le projet politique tributaire du mythe canadien-français de la vulnérabilité.Par ailleurs, cet arrimage fut partiel et la période que nous avons étudiée n\u2019est pas le théâtre d\u2019une association définitive.1  Milan Kundera, Le rideau, Paris, Gallimard, 2005, p. 47. 158 L\u2019Action nationale - Mars-Avril 2022 Cette symbiose du Québec et de la nation canadienne- française est en gestation.Elle n\u2019émergera que sous l\u2019impulsion du néonationalisme et de son incarnation historique : la Révolution tranquille.De Groulx à Séguin : l\u2019illusion d\u2019un reniement Le renouveau de la conscience historique cana- dienne-française opéré par Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet est considéré comme la pierre angulaire du néonationalisme québécois qui a rendu possible la Révolution tranquille.Les trois historiens fondateurs de l\u2019École de Montréal sont redevables à Lionel Groulx pour son mentorat, son patronage et, surtout, pour sa lecture nationaliste de l\u2019histoire politique du Canada français.Or, cette dernière filiation intellectuelle est remise en doute par plusieurs.On ne peut qu\u2019être étonné de la manière dont les auteurs qui se réclament de l\u2019héritage néo- nationaliste et séguiniste postulent l\u2019existence d\u2019un fossé entre l\u2019École de Montréal et l\u2019historiographie groulxiste.Prenant les Normes de Maurice Séguin \u2013 « celui qui pense » parmi les trois historiens, selon l\u2019expression de Masson Wade \u2013 comme matrice théorique du néonationalisme, nombreux sont les chercheurs qui les ont opposées aux enseignements de Groulx.Denis Vaugeois, par exemple, parle de Maurice Séguin comme de « l\u2019antithèse vivante » de Groulx, alors que Jean Lamarre se dit incapable d\u2019imaginer, entre les deux historiens nationalistes, « rupture plus radicale2 ».2  Robert Comeau (dir.), Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains, Montréal, VLB, 1987, p. 242 ;  Pierre Tousignant (dir.), Les Normes de Maurice Séguin.Le théoricien du néo-nationalisme, Montréal, Guérin, 1999, p. 57. 159 Primeur \u2013 La nation qui n\u2019allait pas de soi Peut-être est-ce le vocable de la « modernité » qui empêche ces commentateurs du néonationalisme d\u2019apprécier la filiation plus qu\u2019anecdotique entre Séguin et Groulx.Robert Comeau, dans un texte tiré de son allocution au colloque organisé en 2019 par L\u2019Action nationale sur l\u2019œuvre de Maurice Séguin, semble réifier exagérément les deux corpus histo- riographiques pour ensuite faire la démonstration qu\u2019ils sont antithétiques.Lorsqu\u2019il écrit que « face au traditionalisme, l\u2019École de Montréal s\u2019inscrivit dans la modernité3 », il se donne les moyens conceptuels pour négliger la continuité Groulx-Séguin.On peut par ailleurs s\u2019étonner de la présence de la binarité « tradition-modernité » dans l\u2019étude de la rupture alléguée entre les deux théories nationalistes.L\u2019idée de la tradition s\u2019opposant à la modernité, déjà responsable d\u2019avoir faussé pendant de longues années notre compréhension du duplessisme, est à bannir.Elle postule l\u2019opposition de deux blocs homogènes et fait se dresser l\u2019un contre l\u2019autre un « avant » et un « après ».Or, « l\u2019après » n\u2019est jamais autre chose que le résultat du travail de « l\u2019avant ».Pour comprendre le néonationa- lisme de l\u2019École de Montréal et pour apprécier l\u2019apport fondamental du groulxisme à celui-ci, il convient de s\u2019extraire de ce stérile jeu d\u2019opposition.Reprenons ici la terminologie avancée dans cet ouvrage : la mythologie de la vulnérabilité est la manière privilégiée par les politiciens et les intellectuels canadiens-français pour s\u2019appréhender comme sujet historique et politique.On constate que le néona- tionalisme ne rompt pas avec ce socle intellectuel sans lequel il n\u2019y a pas de nationalisme canadien-français 3  Robert Comeau, « Maurice Séguin, un critique radical de  l\u2019interprétation historique de Lionel Groulx », L\u2019Action nationale,  vol. CIX, no 3-4 (mars-avril 2019), p. 80. 160 L\u2019Action nationale - Mars-Avril 2022 ni d\u2019historiographie groulxienne.Pour le dire avec Dumont, « le discours ancien a puisé en lui-même son propre dépassement » et c\u2019est pourquoi, de poursuivre le sociologue, « de Garneau à Groulx, de celui- ci à Frégault, à Séguin ou à Brunet, il y a continuité d\u2019une même tradition, mais aussi l\u2019exploration d\u2019une logique latente, de possibilité de rupture4.» Un mythe politique n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une idéologie récurrente qui s\u2019adapte à la contingence historique et politique.Le mythe originel subit certaines inflexions.L\u2019essentiel subsiste pourtant.L\u2019histoire comme pensée politique Il convient de rappeler ce qui s\u2019apparente à un truisme : chez Groulx comme chez les néonationalistes, la dynamique politique qui enserre le Canada français et oriente son destin est le produit des événements qui jalonnent son histoire.Jusqu\u2019ici, rien de bien révolutionnaire.Ajoutons à cela que c\u2019est par une lecture analogue de l\u2019histoire nationale que les deux nationalismes en arrivent à formuler des prescriptions similaires, bien que plus catégoriques et radicales du côté néonationaliste.Le groulxisme et le néonationa- lisme sont deux « nationalismes historiques ».De part et d\u2019autre, on fait état d\u2019un moment fondateur suivi d\u2019une rupture qui, elle, oriente pour le pire le destin de la nation et la condamne à la survivance.Cette similitude peut sembler anecdotique.Elle est pourtant structurante.Le moment fondateur, chez les néonationalistes comme chez Groulx, se déploie dans la période de la 4  Fernand Dumont, La vigile du Québec, dans Œuvres complètes,  tome III, Québec, PUL, 2008, p. 56. 161 Primeur \u2013 La nation qui n\u2019allait pas de soi Nouvelle-France.Frégault décrit une civilisation qui profite de l\u2019accalmie que procure la « paix armée » de 1713-1744 pour consolider ses assises.Cette période de stabilité n\u2019est pas celle des grands hommes et des héros, mais bien le moment où les forces qui participent à l\u2019émergence d\u2019une nation commencent à prospérer après un difficile enracinement5.La filiation garnaldienne et groulxienne est manifeste dans l\u2019étude de Frégault.La nouvelle nation « s\u2019affirme en s\u2019opposant : [elle] lutte contre les carences internes ; en même temps [qu\u2019elle] se lève pour faire face à des dangers extérieurs6.» Il s\u2019agit d\u2019une population vulnérable tentant de survivre dans un environnement hostile qui la plonge dans un permanent état de défense et d\u2019alerte.Son existence, on le comprend, ne va pas de soi.Par ailleurs, les Canadiens de la Nouvelle-France en arrivent à profiter des trente ans de paix relative pour former une « société équilibrée », un ensemble nouveau au confluent de cet environnement inhospitalier et du « raffinement français7 ».Malgré des liens étroits avec la France, l\u2019historien remarque que les colons se distinguent de plus en plus des métropolitains.Cette distinction est le symptôme d\u2019une colonisation suffisamment réussie pour résister à la dissolution que prescrit la Conquête de 1760.Séguin, à sa manière laconique et technicienne, ne dit pas autre chose dans Les Normes.Pour illustrer son propos, il emprunte et systématise le concept de « colonisation intégrale » d\u2019Esdras Minville.Il explique qu\u2019une colonisation réussie est le propre 5  Guy Frégault, La civilisation de la Nouvelle-France, 1713-1744,  Montréal, BQ, 1990 [1944], p. 15.6  Ibid., p. 51-52.7  Ibid., p. 286-287. 162 L\u2019Action nationale - Mars-Avril 2022 d\u2019une « nation-fille » qui s\u2019émancipe de la tutelle de sa métropole et en arrive à contrôler l\u2019ensemble de ses leviers politiques, économiques et culturels.La colonisation est qualifiée d\u2019intégrale lorsque la « nation-fille » forme « un autre tout organique intégral » distinct de la « nation-mère8 ».La période de la Nouvelle-France est bel et bien le moment où se déploie ce schéma de développement progressif.Implanté dans la vallée du Saint-Laurent et protégé par une métropole dite « naturelle », le Canada chemine vers sa colonisation intégrale, et ce, malgré un voisinage menaçant9.Comme chez Frégault, cette émergence nationale est placée sous le vocable de l\u2019équilibre, mais Séguin y ajoute celui de la normalité.On peut, dès lors, apprécier un des éléments qui fait se distinguer l\u2019École de Montréal de ses prédécesseurs historiographiques : l\u2019esprit de système.L\u2019histoire est moins le propre des hommes d\u2019exception que des structures et des rapports de force.La Nouvelle- France est certes l\u2019époque de fondation de la nation, mais moins en raison du courage de Des Ormeaux, de la hardiesse de La Vérendrye ou de l\u2019intervention de la Providence que par un processus universel, et universalisable, de colonisation.La période de paix de 1713-1744 est, en ce sens, d\u2019une importance capitale pour Frégault, car c\u2019est lorsqu\u2019une communauté ne lutte pas pour sa survie qu\u2019elle (se) fonde et chemine vers l\u2019autonomie.Maurice Séguin porte l\u2019esprit de système à des sommets inégalés avec ses Normes qui permettent de penser, d\u2019une certaine manière, l\u2019his- 8  Maurice Séguin, Les Normes, dans Robert Comeau (dir.),  Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains,  Montréal, VLB éditeur, 1987, p. 191.9  Maurice Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada, Montréal,  Guérin, 1997, p. 13. 163 Primeur \u2013 La nation qui n\u2019allait pas de soi toire du Québec sans l\u2019histoire du Québec.Établir des normes est, pour le théoricien, une façon de méditer l\u2019histoire nationale et de comprendre l\u2019emplacement du Canada français à partir de critères universels.La vie des collectivités est régie par des impératifs similaires, nous dit Séguin.Un des plus importants d\u2019entre eux est « l\u2019agir (par soi) collectif ».Une nation n\u2019est « intégrale » que lorsqu\u2019elle est aux commandes de sa vie politique, économique et culturelle.Elle ne peut se posséder que dans un de ces champs d\u2019action sans que son tout ne soit anémié par de graves carences.Ainsi, non seulement « l\u2019agir (par soi) » est-il nécessaire, mais Séguin le présente comme un « bien en soi10 ».Il oppose ce concept à « l\u2019oppression essentielle » qui est dénégation de « l\u2019agir (par soi) » d\u2019une collectivité par une autre.L\u2019« oppression essentielle » est, on l\u2019aura compris, un « mal en soi11 ».Cette opposition fondamentale entre l\u2019autonomie et la dépendance est annonciatrice du ton et de l\u2019orientation politique de l\u2019histoire nationale que l\u2019École de Montréal s\u2019affaire à écrire.Séguin établit que « (par soi) collectif dans la collaboration est l\u2019une des normes principales utilisées pour décrire l\u2019histoire politique des deux Canadas12.» Traduit dans la langue de l\u2019histoire du Canada, sachant que la Nouvelle-France est cette période de développement normal de la colonie française en marche vers son autonomie, ce précepte séguiniste indique l\u2019importance de la Conquête de 1760 dans l\u2019interprétation néonationaliste.10  Séguin, Les Normes, dans Robert Comeau, op.cit., p. 140.11  Ibid., p. 141.12  Ibid., p. 107. PLUS C5 / pourle + Qu *45C \\ 4 35%, boulevard Albiny-Poquette ZF Mont-Lourier = (Québec) J9L 1K5 » 1 866 440-3091 : ha SF 124, rue Principole Est | J Sainte-Agathe -des- Monts i ny (Québec) JBC 1K1 1 844 750-1450 + 0 mh.goudreaud@parl.ge.co Marip-Héléne Ggudreau GOODS mhgoudreau quebec Cépidlée de Lourenyities- Lobeile DMHGQudreguEX ik.L 4 Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher\u2014Les Patriotes\u2014Verchères 1625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 Téléphone : 450 652-4442 Courriel : xavier, barsalou-duvai@parl.gc.ca a >» 5 SE Nt ar 0 in 1 er LT EE Ia Chai dh Ea Ln A } i ; | 450 357-9100 | 100, rue Richelieu, bureau 210, Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec 138 6X3 christine normandin@parl.acca | www.christinenormandin.quebec 3 , rt Gabriel Ste-Marie TL Depute federal de Joliette v 120, Place Bourget Nord, Joliette gabriel.ste-marie@parl.gc.ca 450 752-1940 \\ @gabrielsmarie www.gabrielstemarie.quebec 909 L& Quêbes sans compromis, jusqu éa Oo gta.ale a, ds -PIERRE » SAVARD-TRE LAY Lilli DE SHINT-RYACIATHE-HAENT Leu \u201c Tl A= | oct \\¢ s I = lar Chl) fr Lt Le numéro Printemps 2022 des Cahiers de lecture de L\u2019Action nationale est arrivé ! abonnements et achats actionnationale.quebec Lectures Note critique Un Canada français normalisé ?Carl Bergeron* 152 Étienne-Alexandre Beauregard Le schisme identitaire.Guerre culturelle et imaginaire québécois Recensions Mario Polese 167 Le miracle québécois Daniel Payette 173 Constitution du Québec 101 Michel Biron et François Dumont 177 André Major : entretiens Noël Laflamme 183 Par qui nous nous anglicisons Lectures 168 Note critique Carl Bergeron* Un Canada français normalisé ?Étienne-AlexAndre BeAuregArd Le schisme identitaire.Guerre culturelle et imaginaire québécois Boréal, 2022, 282 pages Étudiant de premier cycle en philosophie et en science politique à l\u2019Université Laval, qui a déjà derrière lui une solide expérience militante (impliqué d\u2019abord au Parti québécois, il a rejoint la CAQ à l\u2019occasion de la « grande recomposition » du 1er octobre 2018), Étienne-Alexandre Beauregard n\u2019est pas inconnu de ceux qui se passionnent pour la vie des idées.Nous avons déjà pu le lire sur son blogue (www.eabeauregard.com) et dans plusieurs revues et journaux, dont L\u2019Action nationale et le Journal de Montréal, où il se démarque par la grande qualité de ses analyses et le large éventail de ses lectures.Comment ne pas y voir les deux pôles de son engagement : l\u2019action politique et le travail de la pensée ou, pour le dire en des termes un peu plus soutenus, l\u2019investissement dans la cité et une authentique vocation pour la vie de l\u2019esprit ?Sa pertinence et sa pugnacité sur les réseaux sociaux en font un « intellectuel de combat » au sens le plus fort du terme.À un peu plus de 20 ans, Beauregard sait ce qu\u2019il veut et a fait ses choix.S\u2019il ne sait peut-être pas encore ce qu\u2019il deviendra, il sait manifestement ce qu\u2019il n\u2019entend pas devenir.*  Écrivain. 169 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Son premier livre, Le schisme identitaire.Guerre culturelle et imaginaire québécois, commence par un avant-propos où il raconte les origines de sa quête.Fils d\u2019une famille de classe moyenne de Cap-Rouge et d\u2019un père souverainiste, Beauregard a grandi dans un environnement où la référence nationale allait de soi.Son école primaire invitait des artistes tels que Armand Vaillancourt et Gilles Vigneault, qui venaient y faire œuvre de transmission.La bibliothèque paternelle contenait une dizaine de livres issus de la littérature politique de la Révolution tranquille, comme les mémoires de René Lévesque et les essais de Claude Morin, où il n\u2019hésitait pas à puiser pour parfaire son éducation.Ce n\u2019est qu\u2019à l\u2019école secondaire qu\u2019il a pris connaissance d\u2019un discours de rejet de la nation, devenu dominant après la déclaration de Parizeau et le référendum de 1995, qui faisait du monde dans lequel il avait vécu la source « systémique » de tous les maux du Québec.L\u2019écart entre la nouvelle idéologie et la réalité a semé les germes d\u2019une révolte et lui a inspiré le désir d\u2019un engagement.« Il y a quelque chose de profondément dérangeant, écrit-il, à voir la société dans laquelle on est né être désavouée et forcée à changer radicalement par ses propres élites politiques et culturelles.» Il a compris très tôt que ceux qui contrôlaient les représentations et l\u2019imaginaire collectif détenaient le pouvoir.Dans la démocratie contemporaine, qui négligerait la guerre culturelle se condamnerait à des victoires électorales épisodiques et, surtout, à l\u2019impuissance.Ce n\u2019est pas tout de prendre le pouvoir.Encore faut-il être en mesure de l\u2019exercer dans un espace qui fait droit à notre vision du monde.Un gouvernement nationaliste qui voudrait gouverner dans une société établissant la majorité historique comme une source de l\u2019oppression, bute sur un obstacle autrement plus redoutable que l\u2019adversaire partisan classique.Il est placé devant le choix de donner des gages 170 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 à l\u2019idéologie dominante et de renoncer à son agir, ou de se ménager une liberté d\u2019action en assumant une position contre-hégémonique dans la cité.Qu\u2019est-ce que le projet québécois ?Avant de proposer sa propre stratégie de reconquête, Beauregard revient sur l\u2019âge d\u2019or perdu de la Révolution tranquille et les conditions qui ont mené à l\u2019hégémonie néonatio- naliste entre 1960 et 1995.Car les moins de 30 ans doivent savoir qu\u2019il fut un temps où le Québec était jugé non seulement normal, mais tout à fait légitime et désirable, à un point tel qu\u2019il était impossible de faire carrière dans le domaine politique ni, bien souvent, dans le domaine culturel, sans s\u2019inscrire dans la référence nationale.Mais cette hégémonie ne s\u2019est pas installée du jour au lendemain, ni même exclusivement grâce à la Révolution tranquille : elle a été précédée d\u2019une victoire sur le terrain des idées.C\u2019est à Lionel Groulx et au groupe de L\u2019Action française (ancêtre de notre chère Action nationale), et à leur combat contre le nationalisme pancana- dien d\u2019Henri Bourassa, que l\u2019auteur fait remonter la paternité de la référence québécoise et du néonationalisme.Contrairement à Bourassa, soutient-il, Groulx souhaite que les Canadiens français rejettent leur statut minoritaire pour ancrer leur nationalisme dans un État sur lequel ils auraient le plein contrôle : l\u2019État québécois.Cette révolution mentale qu\u2019on doit à la pensée du chanoine sera la prémisse du changement le plus fondamental qui marquera la nation durant la Révolution tranquille : le passage de Canadiens français à Québécois.Révolution mentale qui s\u2019accompagne d\u2019une révolution historiographique : Groulx fait de 1763 le point de bascule de l\u2019histoire nationale, contre l\u2019hagiographie loyaliste qui en faisait un événement bénin, bénéfique ou même, pour certains historiens, providentiel.Maurice Séguin et l\u2019École 171 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 de Montréal reprennent la trame et font de l\u2019histoire québécoise une téléologie : la Nouvelle-France, où logeaient toutes les virtualités d\u2019une colonie du Nouveau Monde, a été détournée de son évolution normale par la Conquête, qui a été suivie d\u2019une survivance marquée par la dépossession de l\u2019agir collectif.Le projet national qui s\u2019ouvre avec le printemps de la Révolution tranquille vise à mettre un terme à l\u2019hiver de la survivance et à corriger la déviation de la Conquête, pour rétablir la nation dans son axe de développement et l\u2019homme québécois dans sa plénitude.Le resserrement du groupe canadien-français autour de « l\u2019État du Québec », qui se confirme avec les États généraux du Canada français, institue un sujet politique unitaire sur le territoire, ce qui ouvre sur la réalisation de réformes sociales et économiques majeures et sur la fondation du premier parti pouvant prétendre faire l\u2019indépendance.Le projet de la Révolution tranquille met de l\u2019avant un « homme nouveau », que l\u2019auteur prend bien soin, et c\u2019est heureux, de distinguer de « l\u2019homme nouveau » des totalitarismes : le Québécois majoritaire et sûr de son bon droit s\u2019élevant contre le Canadien français minoritaire et dédoublé.Bien que salutaire et nécessaire, cette refondation identitaire se serait accompagnée, selon l\u2019auteur, d\u2019un « profond refus de soi », entraînant dans son sillage la disqualification d\u2019un Canada français « ancré historiquement » et porteur d\u2019une « mémoire longue ».C\u2019est ici que nous avons été plongé dans un important dilemme, qui fut par ailleurs le seul que nous ayons éprouvé à la lecture de ce livre superbe.Il nous a semblé que Beauregard, s\u2019il se fait visionnaire en entrevoyant dans la grande recomposition de 2018 la possibilité de ramener dans le « nous » national les laissés-pour-compte de la Révolution tranquille, qui se sentaient attachés à un imaginaire \u2013 voire à un kitsch \u2013 canadien- français, tend à se faire trop schématique dans sa lecture de la rupture par les élites de la Révolution tranquille. 172 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Poussée trop loin, la normalisation du Canada français fait sauter la trame néonationaliste et prive le sujet unitaire québécois de tout ressort pour corriger son destin et conquérir sa liberté.Elle le mystifie aussi dans une version méliorative de lui-même, qui fait l\u2019impasse sur la permanence de traits hérités de la psychologie du colonisé, terme déjà employé par Groulx et qui n\u2019est pas l\u2019apanage des intellectuels tiers- mondistes, comme semblent le croire les nationalistes conservateurs contemporains.Beauregard parie sur un déplacement de l\u2019incitatif à l\u2019indépendance, d\u2019une mémoire canadienne-française problématique qui motiverait un dépassement de soi dans le cadre d\u2019une nouvelle synthèse identitaire, vers la frustration issue de la privation de l\u2019agir collectif par un Canada converti à l\u2019hégémonie postnationale.La proposition ne manque pas d\u2019intérêt, mais elle repose sur une hypothèse qui ne s\u2019est pas encore vérifiée : les Canadiens français sont-ils bel et bien devenus des Québécois ?Et si oui, dans quelle proportion ?Beauregard croit les Québécois advenus à eux-mêmes, mais c\u2019est loin d\u2019être sûr, quoiqu\u2019une étape a certainement été franchie avec la Révolution tranquille.Nous le saurons dans la prochaine décennie à la réponse qu\u2019ils opposeront aux outrages et aux empiètements d\u2019une hégémonie postnatio- nale toujours plus conquérante.Assisterons-nous au retour du Canadien français, qui fait le dos rond et recherche l\u2019approbation de l\u2019Anglais ?Ou verrons-nous à l\u2019œuvre le Québécois sûr de lui-même et de sa référence ?L\u2019autre problème que nous voyons avec la normalisation de la mémoire du Canada français est de nature stratégique.En contexte de guerre culturelle, où la concurrence des mémoires fait foi de tout, quel intérêt auraient les nationalistes à proposer une version normalisée de l\u2019expérience de la survivance ?De la normalisation à la banalisation, il n\u2019y a 173 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 qu\u2019un pas \u2013 qu\u2019il est aisé de franchir.À force de répéter qu\u2019il n\u2019y a pas eu de « grande noirceur », que le Canada français était peuplé de paysans pieux et parfaits, et que la classe politique était étrangère à la collaboration avec le conquérant sous prétexte qu\u2019elle faisait de son mieux pour préserver l\u2019avenir, les adversaires du camp national auraient beau jeu d\u2019en conclure que la Conquête ne fut pas une tragédie, mais, somme toute, un jeu-événement à somme nulle.Il y a un risque pour les conservateurs, qui veulent réhabiliter une certaine continuité nationale en corrigeant les excès de la Révolution tranquille, de perdre le contrôle de ce qu\u2019ils font et de livrer indûment des armes à l\u2019adversaire.L\u2019histoire n\u2019est pas qu\u2019une célébration : c\u2019est aussi un drame à grande échelle, un théâtre où il devient possible de pleurer sur les souffrances vécues.Quel sera le drame de la nation, avec un Canada français normalisé ?N\u2019est-ce pas faciliter la tâche aux racialistes, qui cherchent à faire des Québécois des « Blancs » comme les autres en les présentant comme de fausses victimes de l\u2019Histoire ?La vérité historique est que le Canadien français de 1950 était un citoyen de seconde zone dans son propre pays, proche du statut du Noir américain et de l\u2019immigré de première génération.La citation de Bourgault brandie par l\u2019auteur, sur le Québécois appelé à s\u2019émanciper du Canadien français, relevait moins d\u2019un « profond refus de soi » que d\u2019un impératif moral.Un nouveau nationalisme sans les intellectuels progressistes Si Beauregard voit dans la défaite référendaire de 1995 le début de la fin pour l\u2019hégémonie néonationaliste, il voit dans la crise des accommodements raisonnables les prémices d\u2019un nouveau nationalisme, enraciné et débarrassé du paradigme progressiste.Fin lecteur des théoriciens québécois et 174 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 occidentaux, il identifie les États-Unis en tant que modèle par excellence de la nation idéologique et non culturelle, situant le « rêve américain » d\u2019un Gérard Bouchard dans l\u2019orbite du patriotisme constitutionnel de Habermas.L\u2019inféodation de l\u2019intelligentsia souverainiste à cette nouvelle hégémonie postnationale a culminé avec le Bloc québécois de Gilles Duceppe et la percée du NPD de Jack Layton en 2011.Le Québec social-démocrate, paritaire et écologiste (French Touch en prime) était opposé à un Canada capitaliste, inégalitaire et pollueur.Tout ce qui relevait de l\u2019identité et du destin historique de la nation était associé à l\u2019ethnicisme, au « repli sur soi », au proverbial « retour en arrière ».L\u2019ironie est que cette recherche obsessionnelle de la caution morale de l\u2019hégémonie, dispensatrice des bons points de progressisme et de modernité, fut contemporaine d\u2019une mutation profonde du monde occidental, qui a vu le retour en force de l\u2019identité, y compris au sein des grandes nations idéologiques qui se prétendaient à l\u2019abri de ce genre de fractures et de questionnements.De sorte que le nouveau nationalisme, brocardé par les élites comme passéiste et réactionnaire, se trouvait au contraire en phase avec la nouvelle dynamique mondiale.Pour Beauregard, c\u2019est ce déclassement de l\u2019intelligentsia progressiste dans la définition de l\u2019intention nationale qu\u2019est venue parachever l\u2019élection triomphale de la CAQ en 2018.Pour le dire en une formule : le clergé intellectuel québécois a alors passé l\u2019arme à gauche.Beauregard conteste les interprétations de la gauche professorale sur le nationalisme caquiste, qui cherchent à lui dénier toute légitimité dans l\u2019expression de l\u2019intention nationale en en faisant une résurgence du Canada français ethnique.Il y voit une manœuvre du sérail pour disqualifier un courant sur lequel il a perdu l\u2019autorité idéologique.Pour lui, la grande recomposition nationaliste n\u2019est pas un surgeon 175 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 né du fonds opaque du Canada français, mais est issue au contraire du corps politique de la Révolution tranquille, en ce qu\u2019elle manifeste une pleine conscience majoritaire d\u2019un sujet unitaire qui ne serait pas disposé à accepter sa sortie programmée de l\u2019Histoire par les intellectuels cléricaux de l\u2019hégémonie postnationale.Le débat enflammé sur la place du crucifix à l\u2019Assemblée nationale en est le meilleur exemple.Qui croit en toute honnêteté qu\u2019il aurait pris une telle ampleur s\u2019il avait été soulevé dans les années 1990, au temps de l\u2019hégémonie néonatio- naliste ?La décision du retrait au Salon bleu n\u2019aurait assurément pas suscité les passions : elle aurait passé comme une lettre à la poste.Mais à l\u2019intérieur de l\u2019hégémonie postna- tionale, qui établit la majorité historique comme source de l\u2019oppression, l\u2019option du retrait prenait un tout autre sens.Non sans raison, la majorité francophone avait subodoré qu\u2019on cherchait à le retirer sous de fallacieux prétextes, à la suite d\u2019un procès des symboles d\u2019une culture majoritaire jugée illégitime dans ses propres institutions.Ce n\u2019est pas tant le retrait du crucifix qui posait un problème que le cadre de signification dans lequel l\u2019hégémonie postnationale entendait l\u2019inscrire.Le « schisme identitaire » est la grande question de notre temps.Il a engendré un clivage politique beaucoup plus prononcé que celui entre fédéralistes et souverainistes, qui a dominé l\u2019hégémonie néonationaliste au Québec de 1960 à 1995, en ce qu\u2019il met en cause deux conceptions radicalement différentes du sujet politique et du demos dans la cité.Fédéralistes comme souverainistes étaient en profond désaccord, mais leur conception philosophique de la démocratie ne différait pas fondamentalement.Ils se partageaient les suffrages d\u2019un même « nous », autrement dit, d\u2019un sujet politique unitaire qui était mis en scène à travers des 176 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 options différentes quant à la recherche du bien commun.Beauregard revisite avec beaucoup de talent l\u2019histoire intellectuelle des 50 dernières années.Lecteur attentif de Mouffe et de Laclau, de Kymlicka et des théoriciens de la gauche radicale, il montre bien la métamorphose idéologique d\u2019une intelligentsia qui a renoncé à la révolution du prolétariat au nom de l\u2019universel et du collectif, pour lui préférer une « révolution de l\u2019intérieur », subjectiviste et individualiste, fondée sur la dissolution du sujet et la subversion permanente du principe démocratique majoritaire.Dans ce nouveau paradigme, qui met en cause la démocratie telle que nous l\u2019avons connue, le sujet politique unitaire cède la place à un sujet politique éclaté, dont la lutte présumée sacrée et, par conséquent, intouchable et non critiquable, est mise en scène par la coalition « intersectionnelle » des identités discriminées, contre une majorité nationale vue comme source de l\u2019oppression, bref, comme gros méchant de référence.« L\u2019éthique de la loyauté » qui avait orienté le jeu partisan dans l\u2019hégémonie néonationaliste, en faisant du destin de la nation la référence de la joute politique, disparaît au profit d\u2019une « éthique de l\u2019altérité », qui fait des identités minoritaires et du ressenti identitaire et victimaire les critères de validation de la légitimité démocratique.Dans le cadre politique partisan, les effets en sont observables dans l\u2019évolution parallèle du Parti libéral du Québec et de Québec solidaire.Les fédéralistes qui étaient condamnés, tel Robert Bourassa, à donner des gages de loyauté dans l\u2019ancienne hégémonie ont les mains libres pour accélérer la révolution initiée par Pierre Elliott Trudeau en 1982.Profitant de la nouvelle hégémonie, le Parti libéral du Québec se défait de son vernis nationaliste et use de sa position avantageuse et de la chute du PQ pour se faire réélire durant une quinzaine d\u2019années.QS profite de l\u2019erre d\u2019aller 177 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 et largue progressivement son aile gauche traditionnelle, qui cultivait une vision du bien commun et se sentait encore tenue de répondre à une éthique de la loyauté, notamment sur la Loi 21.Le parti de Manon Massé et de Gabriel Nadeau- Dubois n\u2019est plus celui d\u2019Amir Khadir et de Françoise David.Auparavant comme chien et chat, le PLQ et QS sont devenus par la force des choses des alliés objectifs, destinés à collaborer toujours plus étroitement dans le cadre d\u2019un bloc progressiste et rouge, promoteur du multiculturalisme et du subjectivisme identitaire, contre un bloc conservateur et bleu, rempart du nationalisme et de la culture majoritaire.Québec solidaire et le Parti québécois deviennent des avant- gardes qui ont pour fonction d\u2019influencer l\u2019opinion publique et de faire pression sur le vaisseau amiral de leurs blocs idéologiques respectifs pour faire avancer leurs idées et gagner la guerre culturelle.De l\u2019issue du conflit dépendra l\u2019avenir de notre régime politique et de la nation québécoise.Guerre culturelle et sens de l\u2019Histoire Notre auteur n\u2019est ni pessimiste ni optimiste : c\u2019est un réaliste qui est, de surcroît, volontaire et audacieux \u2013 un réaliste gramscien.Pour lui, la situation est dramatique, mais n\u2019est pas encore perdue.La liquidation du mouvement indépendantiste a au moins eu le mérite de clarifier le tableau et d\u2019ouvrir le jeu.Voici l\u2019occasion, se dit-il, de refaire du nationalisme une idéologie qui répond au désir de survie culturelle et à la soif de continuité des Québécois, après une parenthèse de 50 ans où seul l\u2019imaginaire de la rupture et de l\u2019utopie (le « projet de pays ») semblait avoir droit de cité dans la bouche des intellectuels.Beauregard en appelle à un rassemblement autour d\u2019un « nous » délivré de la tutelle des théories progressistes et des projets de transformation radicale de la société, dans un contexte de ressaisie des majorités nationales en Occident : 178 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Si le pays québécois devient à la fois synonyme de survie culturelle, de rejet du politiquement correct et de rejet du multiculturalisme, veut-il croire, il s\u2019imposera naturellement dans une dynamique populiste où la majorité silencieuse s\u2019opposera catégoriquement à ces mutations iden- titaires imposées d\u2019en haut, au point d\u2019être prête à faire des choix radicaux pour demeurer ce qu\u2019elle est, comme l\u2019a démontré le référendum gagnant sur le Brexit.La confiance de Beauregard dans l\u2019unité de la majorité fait plaisir à voir.Mais le peuple québécois dans son ensemble correspond-il à l\u2019échantillon de Cap-Rouge ?Une chose est certaine, le brillant penseur a raison de voir dans le cycle politique ouvert par la CAQ la dernière chance du projet issu de la Révolution tranquille d\u2019infléchir le cours de l\u2019Histoire.Très inspiré et combatif, son livre accentue la mutation offensive d\u2019un conservatisme national qui avait naguère tendance à se contenter de dénoncer ou de moquer les excès du progressisme.L\u2019esprit de reconquête intellectuelle qui l\u2019anime s\u2019exprime en particulier dans le chapitre sur l\u2019écologisme.Refusant de concéder l\u2019exclusivité de ce thème stratégique à la gauche, il propose une version de ce que pourrait être un écologisme conservateur et national, plaidant à juste titre que l\u2019écologie est par nature conservatrice.Nous lui suggérons pour notre part qu\u2019il ne devrait pas s\u2019en tenir à l\u2019écologisme.On le voit avec les attaques contre la liberté d\u2019expression, la censure du patrimoine littéraire et artistique, le puritanisme moralisateur, la remise en question de la liberté de création, la soumission cléricale des élites universitaires et médiatiques au mensonge : la translation des valeurs de la modernité libérale de la gauche à la droite est un processus largement enclenché.Il faut donc l\u2019accélérer et prendre tout le butin du camp d\u2019en face, à commencer, au Québec, par la mémoire de la Révolution 179 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 tranquille.Beauregard a l\u2019intelligence de ne pas abandonner cet imaginaire fondateur de notre histoire à la gauche.Bien au contraire, il lui dispute âprement son monopole.La raison en est simple : qui possède la marque déposée de cette période au Québec peut prétendre orienter le sens de l\u2019Histoire.Ce n\u2019est donc pas un hasard si la gauche universitaire crie à un « retour (fantasmé) au Canada français » devant le renouveau nationaliste.Elle sait où se trouvent ses intérêts et obéit strictement, ici, aux impératifs de la lutte pour le pouvoir intellectuel.Les conservateurs sont des idéalistes comme tout le monde : ils veulent façonner la société à l\u2019image de ce qu\u2019il croit être la vie bonne et souhaitable.Ceux qui pensent pouvoir déserter le monde des idées pour se limiter au pragmatisme gestionnaire (réduction des taxes et impôts, développement économique) se destinent à un rôle de perdant-repoussoir ou de vainqueur-serviteur à l\u2019intérieur d\u2019un récit écrit par l\u2019adversaire.« Tory blues », le chapitre que consacre Beauregard au triomphe idéologique du Parti libéral du Canada depuis 50 ans, met de l\u2019avant un argumentaire convaincant à cet égard.Mais si la droite veut gagner la guerre culturelle et se faire à son tour maîtresse du récit, elle doit s\u2019intéresser à la totalité des valeurs et embrasser toutes les dimensions de la condition humaine.L\u2019homme n\u2019est pas unidimensionnel, il est habité par les pôles, tantôt conflictuels et tantôt complémentaires, de la permanence et de l\u2019émancipation.Par conséquent, un thème jugé progressiste comme l\u2019émancipation ne devrait pas être abandonné à la gauche.Un certain conservatisme a eu tendance historiquement à privilégier la permanence contre l\u2019émancipation, reléguée au rang subalterne de caprice adolescent ou, pire, de manifestation d\u2019ingratitude contre la famille et la communauté.Si sa méfiance envers 180 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 tout projet de transformation radicale du monde paraît saine, sa condamnation systématique de toute conversion de l\u2019homme ancien en un homme nouveau est mortifère et va dans le sens inverse du dynamisme de la culture occidentale.Il faut accepter le peuple québécois tel qu\u2019il est, nous dit Beauregard, voulant dire par là \u2013 lorgnant avec inquiétude du côté des progressistes fous \u2013 qu\u2019il faut renoncer à le changer.C\u2019est tout à la fois vrai et faux.L\u2019accepter tel qu\u2019il est, se contenter de ce qu\u2019il est, le célébrer tel qu\u2019il est, reviendrait à signer notre consentement à la fin de l\u2019Histoire et notre mort.Les peuples occidentaux se sont jetés dans le tumulte de l\u2019Histoire parce qu\u2019ils ne se contentaient pas de ce qu\u2019ils étaient et qu\u2019ils cherchaient, non seulement à défendre des intérêts et la survie du groupe, mais aussi à réaliser des valeurs et un destin.Avant même d\u2019être un animal politique, l\u2019homme est un animal religieux qui cherche à se défaire de sa vieille peau pour habiter un corps réconcilié et un monde régénéré.La supériorité de la gauche depuis les Lumières a toujours été de répondre à cette soif, à travers les mille et une déclinaisons de l\u2019utopie révolutionnaire.Le destin du conservatisme est de se placer en porte-à-faux de la traduction totalitaire de la modernité par les progressistes, non pour nier le besoin de conversion et d\u2019élévation qui accompagne, par exemple, l\u2019émancipation, mais pour en proposer une incarnation à échelle humaine dans un cadre historique concret : la nation.Le même raisonnement s\u2019applique à l\u2019imaginaire de l\u2019eschatologie.Nous croyons que ce serait une grave erreur de cataloguer de « folie » la ferveur de la gauche à prôner la communion de l\u2019humanité.Ce qui est fou, chez elle, est de vouloir procéder à cette communion par le bas \u2013 dans ce que Berdiaeff appelait « le royaume 181 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 de l\u2019empirie », au prix du visage humain et de la liberté humaine.On peut croire au contraire que la nation, réhabilitée à sa juste place dans l\u2019ordre des valeurs (qui ne peut être la première, sauf à la transformer en idole), soit la condition de la différence et de l\u2019amitié entre les êtres et les peuples.L\u2019eschatologie renonce alors à la tentation de toute-puissance de l\u2019utopie révolutionnaire, qui abolit le visage des personnes et des nations, pour devenir un dialogue de co-création par le haut.Une œuvre programmatique Parions que Beauregard se trouve déjà engagé dans l\u2019écriture d\u2019un nouveau livre où toutes ces questions seront abordées et décortiquées mieux qu\u2019elles ne le sont ici.Ce n\u2019est que le début d\u2019une œuvre qui s\u2019annonce riche, en supposant que la passion de l\u2019engagement politique ne l\u2019emporte pas trop tôt sur la vocation de la vie de l\u2019esprit, chez ce surdoué qui a tout reçu au berceau et vibre de tout son être pour le destin de son pays.La gourmandise avec laquelle le jeune auteur mord dans la réalité, l\u2019appétit et l\u2019enthousiasme contagieux qui transparaissent du début à la fin ne trompent pas sur l\u2019authenticité de sa recherche.L\u2019aplomb des analyses, le sens aigu de la synthèse, l\u2019agilité extraordinaire du raisonnement et la solide culture historique et politique déconcertent et enchantent.Ils font incontestablement d\u2019Étienne- Alexandre Beauregard la meilleure nouvelle dans le débat public (ou le pire cauchemar, selon la position où l\u2019on se place) depuis l\u2019arrivée d\u2019un certain docteur en sociologie admirateur de Raymond Aron.Nous n\u2019employons pas cette comparaison à la légère.Pour nous, Le schisme identi- taire est le livre programmatique le plus important à avoir paru dans le camp national depuis La dénationalisation 182 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 tranquille de Mathieu Bock-Côté, il y a quinze ans.C\u2019est le manuel que tous les conseillers politiques du Québec, qu\u2019ils soient du bloc progressiste et rouge ou du bloc conservateur et bleu, devraient avoir sur leur bureau et leur table de chevet.u 183 Recensions MArio Polese Le miracle québécois Montréal, Les éditions du Boréal, 2021, 336 pages Au cours d\u2019une carrière qui s\u2019est étendue sur un demi- siècle, Mario Polèse, un économiste universitaire, s\u2019est fait remarquer par des recherches et des publications touchant notamment les dimensions régionales du développement économique.Dans un essai intitulé Le Miracle québécois (Boréal, 2021), Polèse s\u2019émerveille du rattrapage économique que le Québec a effectué au cours des dernières décennies.Son point de vue est d\u2019autant plus valable qu\u2019il est en mesure de faire des comparaisons informées entre le Québec et d\u2019autres sociétés.Polèse a en effet passé son enfance aux Pays-Bas puis son adolescence et sa jeunesse à New York et Philadelphie avant de s\u2019installer au Québec dans les années 1960.Il a en outre effectué plusieurs séjours à l\u2019étranger.Polèse constate que depuis 1960 le Québec a pratiquement comblé son retard par rapport à l\u2019Ontario en matière d\u2019éducation et d\u2019économie et que, pour un grand nombre d\u2019indicateurs, le bien-être des Québécois soutient très bien la comparaison avec le reste de la planète.Ce constat n\u2019est pas vraiment original puisque d\u2019autres, dont Pierre Fortin et le regretté Michel Nadeau, l\u2019ont déjà fait. 184 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Polèse se démarque en essayant de comprendre ce qui peut expliquer ce rattrapage exceptionnel de la part d\u2019un peuple qui semblait abonné à l\u2019échec et à la misère.Cela l\u2019amène à explorer et à interpréter l\u2019histoire du Québec, depuis la Conquête jusqu\u2019à la Révolution tranquille et à l\u2019émergence du Québec Inc., afin d\u2019y trouver les événements et les situations qui ont forgé la personnalité des Québécois et comment celle-ci a pu engendrer ce qu\u2019il qualifie de miracle.Cette quête était d\u2019autant plus audacieuse que Polèse reconnait n\u2019avoir aucune expertise en histoire et que ses intuitions sont surtout inspirées d\u2019un nombre limité d\u2019auteurs dont le géographe français Raoul Blanchard (1877-1955), le sociologue américain Everett C.Hughes (1897-1983) et le penseur politique français Alexis de Tocqueville (1805-1859).Des 80 années qui ont suivi la Conquête, Polèse retient que ceux qu\u2019on appelait alors les Canadiens ont montré à au moins trois reprises leur sagesse politique.Ils ont d\u2019abord refusé de s\u2019allier aux 13 colonies américaines pour se libérer de la tutelle de Londres.Ils ont ensuite soutenu les forces britanniques contre la jeune république américaine lors de la guerre de 1812-1814.Enfin, ils ont majoritairement refusé de se joindre à la révolte des Patriotes dont le chef, Papineau, envisageait l\u2019annexion aux États-Unis.Polèse juge que, en ces trois occasions, c\u2019était pour garder leur culture française et catholique que les Canadiens ont préféré demeurer sous la protection de la toute-puissante Angleterre, seule force capable de contenir les ambitions des Américains.Quand l\u2019union du Bas et du Haut Canada (1840) les a privés de la majorité démographique, ils s\u2019en sont remis à la protection du clergé.Cette phase a duré 120 ans, soit jusqu\u2019à la Révolution tranquille.Pendant ce très long siècle, le Québec a vécu replié sur lui-même et a pris du retard dans l\u2019industrialisation qui battait alors son plein. 185 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Pendant 200 ans, les Québécois ont dû vivre en deçà de leurs capacités parce que les circonstances leur étaient obstinément défavorables.Ils n\u2019étaient pas moins courageux, débrouillards, travaillants et entreprenants que les autres nations, mais ils devaient faire profil bas parce qu\u2019ils n\u2019avaient pas les ressources démographiques et politiques pour faire autrement.Mais leur potentiel était latent et il a pu enfin s\u2019exprimer à l\u2019occasion de la Révolution tranquille.Selon Polèse, celle-ci s\u2019est effectuée en deux phases complémentaires.Comme chacun sait, la première phase s\u2019est déroulée dans les années 1960.Elle est caractérisée par la prise en charge par l\u2019État des services de santé et d\u2019éducation assurés jusque- là par les institutions religieuses, et par la mise sur pied d\u2019instruments de développement économique, dont Hydro- Québec et la Caisse de Dépôt et Placement du Québec.La deuxième phase a consisté en la prise du pouvoir par le Parti Québécois en 1976 et, surtout, en l\u2019adoption de la Charte de la langue française.Cette deuxième révolution a permis aux Québécois de réaliser qu\u2019ils étaient capables d\u2019assurer leur survie en tant que culture distincte.Cela ne s\u2019est pas fait sans turbulence puisque ce réveil des francophones a incité de nombreux anglophones a quitté le Québec.Ces départs politiques, qu\u2019il est estime à environ 200 000, s\u2019ajoutaient à un exode économique amorcé depuis déjà plusieurs années de sorte que c\u2019est quelque 300 000 anglophones au total qui ont déserté le Québec entre 1971 et 1986.Du coup, Montréal a perdu son statut de métropole du Canada et son développement en a été plombé pour une bonne vingtaine d\u2019années.Polèse juge cette double révolution d\u2019autant plus remarquable qu\u2019elle a effectivement été tranquille.L\u2019Église a cédé 186 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 sa place de bonne grâce plutôt que de défendre son pouvoir.Et, si l\u2019élite anglophone ne s\u2019est pas davantage accrochée à ses privilèges, c\u2019est parce qu\u2019elle disposait d\u2019une position de repli évidente, soit de déménager ses pénates à Toronto.Malgré les progrès qu\u2019ils ont accompli au cours du dernier demi-siècle, Polèse constate qu\u2019une bonne partie des Québécois sont toujours obsédés par la peur d\u2019être engloutis par l\u2019océan anglophone qui les entoure.Il juge cette crainte non fondée puisque la Charte de la langue française a complètement changé la donne concernant la langue des immigrants et qu\u2019en conséquence les nouvelles générations de Québécois francophones sont de moins en moins issues des vielles souches généalogiques d\u2019avant 1760.Depuis les conflits sanglants avec les Iroquois et les Anglais et en passant par différents épisodes d\u2019adversité, les Québécois se sont forgé un solide sens de la solidarité.Polèse note que la morale catholique, moins individualiste que la protestante, a pu aider aussi à développer ce trait national.Celui-ci persisterait aujourd\u2019hui dans la propension des Québécois à s\u2019en remettre à l\u2019État pour régler la plupart des problèmes quitte, en retour, à subir un fardeau fiscal parmi les plus élevés au monde.Polèse trouve exemplaire qu\u2019au Québec, les francophones, les anglophones et les allophones cohabitent et interagissent sans acrimonie.C\u2019est une cohabitation bien différente de celle observable en Belgique où, dit-il, les Flamands et les Wallons se regardent comme chiens de faïence et limitent leurs contacts au strict nécessaire.Tout cela est agréable à lire pour un Québécois, mais Polèse serait-il un nouveau Candide ?Tout va-t-il vraiment pour le mieux dans le meilleur des mondes pour les Québécois ? 187 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Polèse a beau écrire que le Québec est la société la plus inclusive qui soit et qu\u2019on n\u2019y trouve très peu, sinon pas du tout, de racisme ou d\u2019antisémitisme, il reste que cela ne semble pas être la perception d\u2019une bonne partie du reste du Canada et de son ambassadeur à l\u2019ONU.Peut-être l\u2019interculturalisme paisible des Québécois devrait-il inspirer les Flamands et les Wallons, mais il reste que le modèle québécois est régulièrement matière à scandale pour les multiculturalistes canadiens.En outre, il s\u2019en faut de beaucoup pour que bon nombre d\u2019observateurs, incluant des spécialistes des questions linguistiques et démographiques, partagent l\u2019optimisme de Polèse quant à l\u2019avenir du français au Québec.Enfin, devant l\u2019état lamentable du système de santé et des infrastructures publiques au Québec, force est de constater que le miracle québécois demeure très partiel.Dans les derniers chapitres de son essai, Polèse martèle l\u2019idée que les Québécois ont bien fait de demeurer dans les régimes britannique puis canadien malgré les appels pressants à s\u2019en libérer qu\u2019ils ont reçus.Ils ont ainsi témoigné de leur bon sens et de leur refus de s\u2019engager dans des voies qui auraient pu s\u2019avérer désastreuses pour leur survie en tant que nation et culture distinctes.Polèse reconnait que le mouvement indépendantiste était justifié au moment de la Révolution tranquille puisque les Canadiens français n\u2019avaient pas été traités avec équité dans le passé par le Canada anglais.Selon lui, le mouvement souverainiste s\u2019est révélé très utile même s\u2019il a échoué.Il a réussi en effet à assurer la survie et le respect du français et à donner une assurance suffisante aux Québécois pour participer pleinement à l\u2019activité économique et perdre 188 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 leur complexe d\u2019infériorité face à leurs compatriotes anglophones.Aujourd\u2019hui, l\u2019indépendance du Québec ne se justifierait plus que pour un motif de fierté.Certes, c\u2019est une aspiration normale de toutes les nations, mais, pour Polèse, ce n\u2019est pas une raison suffisante.Séparés, les Québécois et les Canadiens se retrouveraient trop faibles face à l\u2019ogre américain.Au final, cet essai peut donc être vu comme un plaidoyer en faveur du fédéralisme canadien.Plaidoyer d\u2019autant plus ingénieux qu\u2019il est présenté comme un éloge de la société québécoise.On est loin des discours convenus sur la perte des pensions de vieillesse et de la péréquation en cas d\u2019indépendance nationale.En aucun moment, Polèse ne s\u2019abaisse à des arguments de cet ordre.Polèse est donc un peu ratoureux, mais il a le grand mérite d\u2019avoir pris la peine d\u2019exprimer de façon éloquente et documentée son attachement au Québec et au Canada.Et même s\u2019il a parfois un peu forcé la note, son admiration pour la société québécoise et pour ce qu\u2019elle a accompli est, à l\u2019évidence, sincère.C\u2019est un témoignage précieux de la part de cet intellectuel qui, plus que la plupart de ses concitoyens, est en mesure de faire des comparaisons en connaissance de cause entre le Québec et d\u2019autres sociétés.Jean-Claude Cloutier  Économiste-conseil 189 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 dAniel PAyette Constitution du Québec 101 Québec Amérique, 2021, 207 pages Constitution du Québec 101 commence fort.Parlant des gouvernements québécois des dernières années, il affirme « Ils sont trop heureux d\u2019opposer la \u201cvolonté du peuple\u201d qu\u2019ils prétendent incarner à une Constitution qui serait seulement l\u2019expression d\u2019un \u201cgouvernement des juges\u201d non élus, de manière à l\u2019écarter » avant d\u2019ajouter « Cette forme de démagogie du pouvoir politique n\u2019a pas été sans engendrer des réactions \u201clibertaires\u201d sur lesquelles peut ensuite s\u2019appuyer l\u2019extrême droite pour ses théories du complot mondial et élargir sa base ».À l\u2019appui de ce drôle de raisonnement, l\u2019auteur cite une source incontestable, crédible, respectueuse des positions opposées, équilibrée et dépourvue de tout biais idéologique : le blogue de Xavier Camus.Faisant preuve d\u2019une transparence qu\u2019on lui sied gré, l\u2019auteur avoue ensuite être membre de Québec solidaire, mais semble préférer l\u2019idée d\u2019une constitution provinciale « arrimée à la Loi constitutionnelle 1982 » des jeunes libéraux.Bref, le préambule du livre donne le ton et annonce bien la suite : l\u2019esquisse de ce que pourrait être une constitution québécoise élaborée par un gouvernement du PLQS.Mais d\u2019abord, l\u2019auteur se fait pédagogique en nous expliquant ce qu\u2019est une constitution, soit « la première barrière d\u2019un régime démocratique contre la dictature et le fascisme ».Puis, au moment de définir ce qu\u2019est une convention constitutionnelle, il la qualifie de règle juridique à laquelle les lois doivent se conformer, alors qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une règle politique que les lois peuvent changer.Par contre, il ne se trompe pas en rappelant que le Québec a déjà une constitution au sens matérielle formée de conventions et de textes disparates. 190 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Par la suite, l\u2019auteur oscille entre propos relevant du droit constitutionnel québécois 101 et chronique commentant l\u2019actualité politique et juridique marquante au moment de la rédaction du livre, parfois avec une forte dose d\u2019exagération.Par exemple, il écrit que le projet de loi 61, qui visait à accélérer certains projets d\u2019infrastructures, « illustre aussi les tentations totalitaires ».Ou encore, il attaque Frédéric Bastien en raison de sa plainte contre l\u2019ex-juge en chef de la Cour d\u2019appel Duval-Hesler, qui avait accepté d\u2019être conférencière à un événement de financement d\u2019un groupe qui contestait la loi 21 alors qu\u2019elle s\u2019apprêtait à rendre un jugement sur cette loi, en plus d\u2019offrir ses services juridiques à des avocates qui plaidaient contre cette loi devant elle.Payette tente de discréditer Bastien en disant que finalement la Cour d\u2019appel a rendu un jugement en faveur de cette loi.Il oublie par contre de dire que l\u2019opinion minoritaire de la juge Duval-Hesler contenue dans ce jugement était clairement défavorable à cette loi.Il faut dire que chez Payette, la loi 21 semble être une obsession.Il dit de partisans de cette loi qu\u2019ils « n\u2019ont manifestement pas lu et analysé la loi » et qu\u2019ils ont un dessein « \u201cnationaleux\u201d et réactionnaire ».Venant de quelqu\u2019un qui écrit à plusieurs reprises qu\u2019il s\u2019agit de la loi 12, alors que même que ceux qui ne l\u2019ont pas lu savent que c\u2019est la loi 21, l\u2019argument est percutant.Dans la même lignée, plus loin il affirme que le Procureur général du Canada devrait intervenir contre cette loi.Et comme ça, pendant des dizaines et des dizaines de pages, se succèdent des idées antinationalistes et des inexactitudes juridiques.Il propose que l\u2019interprétation de la Charte québécoise soit encore plus inféodée à celle de la Charte canadienne qu\u2019elle ne l\u2019est actuellement.Il affirme que la Charte québécoise ne garantit pas un droit à un environnement, alors que l\u2019article 46.1 de cette charte prévoit exactement cela.Il mentionne que les commissions scolaires 191 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 anglophones sont protégées par la Loi constitutionnelle 1867, alors qu\u2019elles le sont plutôt par la Loi constitutionnelle 1982.Lorsqu\u2019il cite l\u2019article 41 de la Charte québécoise, il écrit qu\u2019il donne aux parents le droit d\u2019exiger que leurs enfants « \u201creçoivent un enseignement religieux ou moral conforme à leurs convictions\u201d, mais \u201cdans le cadre des programmes prévus par la loi\u201d ».Cette fois, l\u2019auteur ne prend pas de risque puisqu\u2019il cite l\u2019article en question entre guillemets.Pas de chance, l\u2019article a été modifié en 2005 et Payette cite la version antérieure\u2026 Reconnaissons toutefois que l\u2019auteur a parfois le don de simplifier les choses complexes, par exemple en affirmant qu\u2019exiger un diplôme collégial pour accéder à la profession de policier est une forme de racisme systémique.Mais là où il se surpasse, c\u2019est dans la partie qu\u2019il consacre à la disposition de souveraineté parlementaire, aussi appelée clause dérogatoire.Il propose carrément qu\u2019elle soit abrogée à l\u2019occasion de l\u2019adoption d\u2019une constitution québécoise.Et je dois avouer qu\u2019il est convaincant : il en convaincra plusieurs que l\u2019idée d\u2019adopter une constitution québécoise est mauvaise.Le chapitre 3 portant sur le partage des compétences fédé- rales-provinciales est beaucoup mieux inspiré.L\u2019auteur y défend des positions autonomistes.Cela dit, ce chapitre n\u2019en contient pas moins quelques boulettes.Il y est question de la compétence sur les matières locales et privées qui serait au dernier alinéa de l\u2019article 96, alors qu\u2019elle est plutôt au dernier paragraphe de l\u2019article 92.En conclusion, l\u2019auteur nous apprend qu\u2019il n\u2019a jamais cessé d\u2019être membre du NPD depuis les années 1980, car il n\u2019est pas à l\u2019aise avec le fait que le Bloc défende les intérêts du Québec, et que Pierre Elliot Trudeau a été son « babysitter ». 192 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Plus intéressant encore, il affirme avoir quitté le PQ suite à son virage « nationaleux étroit », son « chauvinisme » et sa « fermeture au monde », trois expressions qui, chez Payette, signifient « laïcité ».En annexe, Payette propose un « calendrier réaliste » pour la réforme de la Constitution et l\u2019accession à la souveraineté, avec en 2027 un référendum « au besoin ».Et le clou est un projet de constitution qui garantit le droit « d\u2019être élu ».Pas le droit d\u2019être éligible, non, le droit d\u2019être élu.Il fallait y penser.Cela fait des siècles que des hommes se battent pour se faire élire députés, alors qu\u2019il suffisait de tous leur donner le droit de l\u2019être.En même temps, on pourrait très bien permettre cela dans un Québec vivant sous la constitution de Payette, puisque les députés n\u2019y auraient presque plus aucun pouvoir, celui-ci ayant été transféré aux juges ; ces gardiens d\u2019une constitution québécoise qui serait à la constitution canadienne ce que la charte québécoise est à la charte canadienne, c\u2019est-à-dire, son adorable petite jumelle\u2026 Guillaume Rousseau  Professeur de droit, Université de Sherbrooke 193 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Michel Biron et FrAnçois duMont André Major : entretiens Montréal, éditions du Boréal, collection Trajectoires, 2021, 256 pages Moins à l\u2019avant-plan dans l\u2019espace public aujourd\u2019hui, André Major est une figure importante de la vie intellectuelle québécoise après la Révolution tranquille.L\u2019homme a écrit, participé à des revues et animé des émissions radio, en plus de côtoyer régulièrement les intellectuels québécois de son temps.Dans une suite de trois entrevues réalisées avec Michel Biron et François Dumont, l\u2019homme livre son témoignage sur son parcours et sur les diverses réflexions qui l\u2019habitent.Le membre fondateur de Parti pris révèle ses inquiétudes relatives à l\u2019avenir du Québec et de la culture radiophonique.Dans la première entrevue, Major plonge dans ses souvenirs de jeunesse, durant laquelle il connaîtra la transition entre le Québec des années Duplessis et celui de la Révolution tranquille.Son enfance est marquée par sa découverte de la lecture et sa formation au cours classique.Il avoue avoir été victime d\u2019une agression par un religieux, ce qui le plonge dans la tourmente de se croire en état de péché mortel.Outre cette expérience dramatique, il doit aussi subir son expulsion du collège suite à la rédaction d\u2019articles litigieux dans le journal de l\u2019école.Alors âgé de 18 ans, le jeune André Major doit trouver quelque chose à faire de son existence.Il perce donc peu à peu le monde littéraire en envoyant des publications à diverses revues et en rencontrant des intellectuels de l\u2019époque.Les combats politiques ne lui sont pas étrangers : indépendantiste, il fréquente les écrivains sympathiques à ses idées et inscrit lui-même sa plume dans le registre de la 194 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 libération nationale.Ses premiers livres et ses collaborations à Liberté (alors une revue de qualité) et L\u2019Action nationale font foi de cet engagement.Jeune adulte, il voit le FLQ multiplier les attentats à la bombe.Il dit que même si lui et ses comparses de Parti pris « ne critiquaient pas publiquement l\u2019action du FLQ, ils se rendaient compte du dommage qu\u2019il avait causé au mouvement indépendantiste.Son amateurisme avait parfois de quoi nous inquiéter et nous irriter » (p.58).L\u2019aventure de Parti pris prenant fin après quelques années, il participe au lancement d\u2019autres revues indépendantistes de gauche.Ses premiers romans, journaux, mémoires et recueils de nouvelles obtiennent du succès et bâtissent sa notoriété grandissante.Vivant la crise d\u2019Octobre « à distance », alors qu\u2019il est à Toulouse, il revient au Québec avec l\u2019impression que l\u2019événement « avait éteint la flamme », les Québécois comprenant que « Trudeau ne reculerait devant rien pour maintenir le Canada tel qu\u2019il était » (p.91).C\u2019est dans la seconde entrevue que Major aborde sa carrière de réalisateur à la radio de Radio-Canada, aventure qui durera deux décennies.Il collabore au sein de ce qui se nomme alors la chaîne culturelle, abolie en 2004.Beaucoup d\u2019intellectuels québécois participent à l\u2019édification de cette radio qui allie culture et science.Il fait notamment ses premiers pas à la réalisation d\u2019émissions dramatiques, pour ensuite se tourner vers « Book-club », émission littéraire de l\u2019écrivain Gilles Archambault, ce dernier étant remplacé par Major.À cette émission, qui durera une vingtaine d\u2019années, il collabore avec nombre d\u2019écrivains, notamment François Ricard.C\u2019est dans les années 1990 que la chaîne culturelle subit des réformes de restructuration que Major juge malheureuses : la tabula rasa n\u2019est pas son truc.C\u2019est selon lui le 195 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 début d\u2019un démantèlement progressif de tout ce qui s\u2019était accompli dans les dernières décennies.Ce qui suivra ne fera pas son bonheur : avouant écouter de temps à autre la radio de Radio-Canada par curiosité, il dit qu\u2019il « ne supporte pas longtemps le babillage des présentateurs qui donnent l\u2019impression d\u2019être des amateurs sans connaissances approfondies à qui on demande de faire du temps à l\u2019antenne » (p.161).C\u2019est un changement d\u2019époque et de culture qui ne le rejoint nullement : « On pourrait dire qu\u2019on est passé du temps des poètes au temps des farceurs.» (p.168) Cela dit, André Major ne semble pas voir l\u2019un des facteurs majeurs qui pourraient expliquer le démantèlement de son ancien lieu de parole, à savoir la pensée oblique telle que décrite par Robert Laplante, qui consiste en l\u2019occurrence à parler de chaîne « culturelle » au lieu de chaîne nationale.Qui souhaite à tout prix conserver un lieu « culturel » qui n\u2019assume aucun enracinement, aucune affiliation, sinon au seul régime canadien ?L\u2019arbre déraciné tombe nécessairement à la première bourrasque.La critique du régime brille par son absence tout au long de l\u2019ouvrage.Quoiqu\u2019il en soit, entre 1976 et 1979, Major est occupé par la création de l\u2019Union des écrivains, à laquelle il participe avec l\u2019aide de Jacques Godbout et de Pierre Morency.À l\u2019UQAM, il devient professeur de création littéraire, où des épisodes malheureux de militantisme gauchiste marquent son passage.Il revient sur son écriture des Histoires de déserteurs, qui ont jalonné son parcours.Il insiste pour défendre le style de la nouvelle, qui pour lui ne doit pas être inutilement rallongée pour la transformer en roman : « Il y a dans la nouvelle quelque chose d\u2019instantané qui se suffit tel qu\u2019il se présente.L\u2019allonger risquerait de lui nuire esthétiquement et autrement.C\u2019est quelque chose d\u2019un peu mystérieux.Et ça doit hanter le lecteur, comme un rêve, si 196 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 c\u2019est assez dense et que ça l\u2019a bouleversé.» (p.141) Il termine cet entretien par des réflexions sur la crise d\u2019Oka, qui est pour lui un tournant important dans sa relation avec le mouvement nationaliste.Il croit que les nationalistes qui prônaient une intervention de l\u2019armée ont démontré dans cette affaire une pensée intolérante à l\u2019égard des Mohawks : « Tout ce qu\u2019on voulait, c\u2019était remettre nos ennemis héréditaires à leur place, dans leur réserve.J\u2019ai compris que le nationalisme pouvait transformer un intellectuel soi- disant progressiste en facho ordinaire.» (p.175) Propos pour le moins surprenant lorsqu\u2019on sait que l\u2019histoire du Québec ne témoigne pas d\u2019une relation « ennemie » avec les Amérindiens, mais bien plus souvent d\u2019une approche de partenariat de nation à nation.Ce soudain ressentiment à l\u2019égard de son propre peuple fait dire à Major des choses encore plus basses, parlant des « soi-disant \u201cnègres blancs d\u2019Amérique\u201d qui considèrent avec si peu de sympathie les véritables colonisés ».Rappelons à l\u2019écrivain que l\u2019expression « nègre blanc » ne vient pas de nulle part et que la crise d\u2019Oka n\u2019a jamais tourné au massacre ou à l\u2019écrasement tyrannique, ce que semble omettre Major.La troisième et dernière entrevue du livre porte sur le retrait professionnel d\u2019André Major, ce qu\u2019il devient après la fin de la chaîne culturelle.Il s\u2019agit de l\u2019une des meilleures parties du livre, dans laquelle l\u2019écrivain médite sur la condition politique du Québec et sur la littérature.Sans être fataliste, il se dégage de sa pensée des constats sombres sur l\u2019époque.Le propos est riche et façonné par les lectures et l\u2019expérience d\u2019une vie jalonnée de grandes rencontres et de réflexions longuement cogitées.Que le lecteur soit d\u2019accord ou non avec lui, il est obligé de tenir compte du point de vue de Major et d\u2019en méditer la portée.Témoin de l\u2019avènement du Québec postréférendaire, il dénote une morosité générale qui semble accepter la défaite sur tous 197 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 les plans : « Après 1995, il y a eu un véritable affaissement moral, une profonde fatigue, et pas seulement culturelle.C\u2019est comme si on ne croyait plus à la possibilité d\u2019influer sur le cours de notre histoire » (p.189).S\u2019il constate une modernisation du Québec sur plusieurs plans, il a l\u2019impression « que sur le plan de la conscience politique on n\u2019a pas beaucoup évolué » (p.193).On a envie de lui demander s\u2019il n\u2019avait pas lui-même abdiquer tant son dégoût de tout nationalisme qui n\u2019est pas de gauche nous fait penser à l\u2019indépendantisme conditionnel de Québec solidaire.Au travers de différents propos sur la littérature et la vie, les deux intervieweurs amènent Major à parler des livres qu\u2019il veut relire et sur les nouveaux auteurs.Replongeant dans ses souvenirs, il se remémore de son enfance son désir de désertion, qu\u2019il concrétisa une fois par une fugue à l\u2019école.L\u2019ouvrage se termine sur des commentaires intéressants sur la forme du carnet, style littéraire qu\u2019il privilégie depuis son retrait de la radio.Cette série d\u2019entretiens d\u2019André Major est réussie et vaut le détour.La vie de l\u2019auteur pourrait se titrer « Expansion et déclin de la radio québécoise » tellement elle nous enseigne sur ce que nous avons perdu comme héritage radiophonique.Michel Biron et François Dumont savent orienter la discussion vers l\u2019essentiel et prendre juste assez d\u2019espace dans l\u2019échange, pour laisser la voix de l\u2019écrivain s\u2019exprimer pleinement.Le lecteur qui connaît peu l\u2019écrivain en ressort avec le goût d\u2019en apprendre davantage sur ses écrits et sur le mouvement culturel qu\u2019il a aidé à édifier.La plume d\u2019André Major possède encore sa pertinence au sein d\u2019un Québec en pleine recomposition.Évidemment, l\u2019homme rate quelques fois la cible dans ses diagnostics et ses visions pour l\u2019avenir.Il manifeste une fatigue pessimiste qui se laisse parfois trop facilement influencée par des 198 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 indignations injustifiées.Il n\u2019en demeure pas moins que de replonger dans son époque d\u2019effervescence culturelle devrait nous inspirer dans la reconstruction d\u2019une vie intellectuelle pleinement inscrite dans la cité.Philippe Lorange  Étudiant à la maîtrise en sociologie \u2013 UQAM 199 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 noël lAFlAMMe Par qui nous nous anglicisons Montréal, L\u2019escargot bleu, 2021 Dans ce petit livre, Noël Laflamme lance un cri d\u2019alarme sur la qualité de la langue telle qu\u2019elle est pratiquée dans un certain nombre de médias québécois, principalement Radio- Canada.Laflamme avance la thèse selon laquelle les élites médiatiques du Québec ont délaissé le rôle de « modèle communicationnel » qu\u2019elles avaient longtemps assumé et qu\u2019elles sont, de ce fait, à maints égards, responsables de l\u2019anglicisation des Québécois.En fait, ces élites auraient cessé de prêcher par l\u2019exemple et d\u2019offrir une langue correcte assimilable par mimétisme.Pour l\u2019auteur, la langue des médias québécois est truffée d\u2019anglicismes de tous genres et son livre vise à en apporter la démonstration.Cette démonstration est très rondement menée.Laflamme s\u2019est donné une méthode de travail aussi simple qu\u2019efficace : s\u2019exposer systématiquement à des contenus, repérer ce qui semble être des anglicismes, pour ensuite faire des vérifications.Entre le 4 et le 17 mai 2018, notre auteur a donc fait une série de coups de sonde dans des émissions de Radio- Canada (24 émissions) et dans des contenus du journal MÉTRO, de 24H Montréal et du Journal de Montréal.Il a repéré d\u2019innombrables procédés à première vue douteux ; puis, il a procédé à des vérifications en consultant des outils de l\u2019Office québécois de la langue française (la Banque de dépannage et le Grand dictionnaire terminologique) et, dans une moindre mesure, en utilisant Antidote.Le livre rend compte de ce travail.Le résultat est à vrai dire assez catastrophant.Laflamme apporte 200 pages d\u2019exemples.Pour chaque exemple, il offre une citation et présente la règle.L\u2019échantillonnage semble assez aléatoire : dès lors qu\u2019on intervient dans un des 200 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 médias mentionnés plus haut, on est susceptible d\u2019être pris en défaut.On trouve donc des extraits d\u2019entrevues avec des célébrités et des personnalités publiques comme Maripier Morin, Régis Labaume, Marc Garneau ou Yolande James ; on trouve une foule de citations de journalistes professionnels tels Michel C.Auger, Patrick Masbourian, François Brousseau, Manon Globensky, Chantal Hébert ou Marie-Christine Blais.La lecture de ce livre est quelque peu pénible, je dois dire, et ce, pour deux raisons.La première est qu\u2019il est assez triste de constater à quel point notre langue est chargée d\u2019anglicismes.L\u2019accumulation des exemples a un effet assez sidérant.Je connais quelques-unes des personnes citées et je puis vous assurer que, pour ces personnes, la qualité de la langue, tant dans leurs interventions publiques que dans la vie quotidienne, est de la plus haute importance bien qu\u2019elles cherchent sans cesse à associer efficacité de communication et respect des règles de la langue française.J\u2019avoue que, bien naïvement, j\u2019ai été très surpris de voir ces connaissances prises en défaut, à quelques reprises et de diverses manières.La seconde raison pour laquelle la lecture de livre est un peu pénible, c\u2019est que tous les exemples sont formulés de la même manière.Après 30 pages, les lecteurs ont envie de dire : « nous avons compris »\u2026 Mais l\u2019auteur d\u2019insister : il nous en offre plus de 200 ! Il reste que ce livre constitue une pièce documentaire d\u2019importance que les responsables de salles de nouvelles de Radio- Canada, du Journal de Montréal, etc., devraient considérer avec sérieux.À mon sens, Laflamme a raison d\u2019insister sur la qualité de la langue dans les médias.Peut-être les responsables du Journal de Montréal en prendront-ils acte puisque depuis quelques mois, de nombreux articles sont consacrés à la pérennité du français et à la qualité de la langue au Québec. 201 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 Je me permets de faire la recommandation suivante à Monsieur Laflamme : nous offrir une seconde version de son livre.Dans cette seconde version, l\u2019auteur pourrait équilibrer le propos en élaborant davantage ses analyses et en réduisant la place apportée aux exemples.Il serait en outre pertinent qu\u2019il procède à une sorte de classement des anglicismes de sorte que l\u2019on puisse mieux voir ce qu\u2019il faudrait chercher à corriger en priorité.Et puis, il serait souhaitable que la maison d\u2019édition soigne un peu plus la mise en page, car on a l\u2019impression qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un document Word dont on a activé la fonction « format livre ».Martin Blais  Université Saint-Paul Des petits livres bleus qui clarifient les choses ! Mémoires d'un enfant de la Révolution tranquille Autobiographie intellectuelle par Denis Monière L\u2019Action nationale Éditeur actionnationale.quebec ISBN 978-2-89070-024-6 (224 pages) Pierre de Bellefeuille Parcours d'un libre penseur Biographie intellectuelle par Denis Monière L'Action nationale Éditeur actionnationale.quebec ISBN 978-2-89070-047-5 (224 pages) Des biographies qui en disent sur nous L\u2019Action É D I T E U R 4 ag Square La librairie du i Carré Saint-Louis ju] 11 453 FG Ay hy Inf@libraiedusquaire.com Ourremant 1061 avenue Bernard Gs #10 ARR RP outremonr@tibrairiedusquaze.Com Indépendante d\u2019esprit Poésie | Théâtre PR Rae ET 204 Livres reçus Étienne Beaulieu Les rêves du ookpik Montréal, Les Éditions Varia, Collection Proses de combat, 2021, 172 pages Michel Biron et François DuMont André Major.Entretiens Montréal, Les éditions du Boréal, Collection Trajectoires, 2021, 256 pages Jean-renÉ roy La terre dans l\u2019espace.La démesure de l\u2019univers de la préhistoire à aujourd\u2019hui Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2021, 334 pages Marie J.BoucharD L\u2019innovation et l\u2019économie sociale au cœur du modèle québécois.Entretiens avec Benoît Lévesque Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, Collection Politeia, 2021, 408 pages anDrÉ Mineau L\u2019idéologie du nazisme dans l\u2019histoire de l\u2019Allemagne Éditions JFD, 2021, 143 pages Pierre schneiDer La république assassinée de Daniel Johnson Montréal, Les éditions du Mont-Royal, 2021, 320 pages 205 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 PhiliPPe laPointe Aventures au pays des nouvelles télévisées Montréal, Éditions Libre Expression Groupe Librex, 2021, 336 pages Jonathan livernois Entre deux feux, Parlementarisme et lettres au Québec (1763-1936) Montréal, Les éditions du Boréal, 2021, 384 pages Marie-Ève Martel Privé de sens: Plaidoyer pour un meilleur accès à l\u2019information au Québec Montréal, Éditions Somme toute, 2021, 176 pages Pierre cÉrÉ La crise et le filet social Montréal, Éditions Somme toute, 2021, 96 pages Jean Bergeron L\u2019aventure de la génétique humaine.Éthique et manipulations génétiques Montréal, Éditions Somme toute, 2021, 152 pages evelyne Brie, FÉlix Mathieu Un pays divisé.Identité, fédéralisme et régionalisme au Canada Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, Collection Diversité et démocratie, 2021, 204 pages François sirois Vivre au Québec Montréal, Éditions Alias, 2021, 138 pages alain-g.gagnon Le choc des légitimités Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, Collection Prisme, 2021, pages 206 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 virginie hÉBert L\u2019anglais en débat au Québec : mythes et cadrages Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2021, 193 pages elisaBeth carDin Le temps des récoltes.Cultiver le territoire Montréal, Atelier 10, Collection Documents, 2021, 84 pages vÉronique côtÉ, Martine B.côtÉ Faire corps Montréal, Atelier 10, 2021, 120 pages thoMas laBerge En rupture avec l\u2019État Montréal, Éditions XYZ, 2021, 240 pages Étienne-alexanDre BeauregarD Le schisme identitaire.Guerre culturelle et imaginaire québécois Montréal, Les éditions du Boréal, 2022, 282 pages x.huBert rioux Les États stratèges.Nationalisme économique et finance entrepreneuriale au Québec et en Écosse Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2022, 328 pages Jean-charles Panneton La politique québécoise: élections, scandales et réformes (1950-1990) Québec, Éditions du Septentrion, 2021, 162 pages lucie Desrochers Sir Henri-Gustave Joly de Lotbinière Québec, Éditions du Septentrion, 2022, 396 pages Jean DÉsy Nous sommes poésie.Rencontres sur les sentiers de la poéticité essentielle Montréal, Éditions XYZ, 2022, 280 pages 207 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2022 serge larivÉe Bienvenue dans l\u2019ère de la stupidité Éditions JFD, 2022, 366 pages BernarD laBasse La valeur des informations.Ressorts et contraintes du marché des idées Ottawa, Les presses de l\u2019Université d\u2019Ottawa, 2020, 420 pages yves vaillancourt Jouer sa vie en jouant aux échecs.Essai sur la symbolique du jeu d\u2019échecs dans la littérature, l\u2019art, la poésie et le cinéma Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2022, 94 pages Votre date d\u2019échéance Votre numéro d\u2019abonné Prévenez le coût ! Vous pouvez payer votre abonnement \u2022 par la poste (chèque et cartes de crédit*) ; L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 \u2022 par téléphone (cartes de crédit*) ; 514 845-8533 ou 1 866 845-8533 \u2022 par la boutique internet** action-nationale.qc.ca Paiement direct avec votre avis de renouvellement Vous pouvez maintenant inscrire la Ligue d\u2019action nationale parmi vos fournisseurs dans votre compte chez Desjardins et les autres institutions participantes.Votre avis de renouvellement indique votre numéro d\u2019abonné vous permettant de vous identifier et de payer directement votre abonnement au guichet ou par internet.Chaque abonné est important pour nous.* VISA et MASTERCARD acceptées ** VISA, MASTERCARD ou de votre compte PAYPAL Paiement numérique Saisissez votre adresse de courriel ou votre numéro de téléphone mobile pour commencer Payer avec Paypal Adresse de courriel ou numéro de téléphone mobile Suivant Adresse de courriel oubliée ?Payer avec une carte de débit ou de crédit 90,00 $ CAD Virement interac Vous pouvez payer votre abonnement par virement interac en expédiant votre paiement à revue@action-nationale.qc.ca La réponse à votre question devra être votre numéro d\u2019abonné.Boutique internet Les abonnés qui renouvellent leur abonnement par la boutique internet doivent remplir le formulaire et peuvent payer directement avec leur carte de crédit ou de débit (il n\u2019est pas nécessaire d\u2019ouvrir un compte PayPal).Compte fournisseur Vous pouvez renouveler votre abonnement directement de votre compte bancaire en inscrivant la « Ligue d\u2019action nationale » parmi vos fournisseurs (comme Hydro-Québec, Vidéotron, etc.) avec votre nom et votre numéro d\u2019abonné.C\u2019est la solution de paiement la plus économique. 819 397-4920 gfb1570@outlook.com Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec plus d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars à laquelle vous avez souscrit il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés  a/s de Jacques Martin  82, rue Sherbrooke Ouest  Montréal (Québec) H2X 1X3 L\u2019Action en héritage taBleau D\u2019honneur Des Donateurs et lÉgataires De la ligue D\u2019action nationale Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.Pierre Karl Péladeau Hector Roy \u2020 granDs Bâtisseurs de 25 000 $ à 49 999 $ Gabriel Arsenault Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Isabelle Laporte Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Michel Moisan Ghislaine Raymond \u2020 Ivan Roy Cécile Vanier \u2020 Bâtisseurs de 5000 $ à 24 999 $ Bâtisseurs ÉMÉrites plus de 50 000 $ François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau MeMBres BienFaiteurs Robert Ascah Robert Auclair André Baillargeon Jacques Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Paul Carrier Jean-Paul Champagne Roch Cloutier Bernard Courteau Guy Cormier Normand Cossette Richard Côté Benoit Dubreuil André Dubuc Richard Dufresne Harold Dumoulin Lucia Ferretti Christian Gagnon Jean-Pierre Gagnon Marcel Gaudreault André Gaulin Yvon Groulx \u2020 Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Georges Lacroix Isabelle Lamarche Gérald Larose Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Pascal Leduc Laurent Mailhot \u2020 Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Yves Michaud Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Denis Monière Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell \u2020 Gilbert Paquette Hubert Payne Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Alain Prévost Richard Rainville Antoine Raspa René Ricard Paul-Émile Roy \u2020 Hélène Savard-Jacob Ginette Simard Denise Simoneau Rita Tardif Frédéric Thériault Robert G.Tessier \u2020 Marcelle Viger Florent Villeneuve André Watier 1500 $ à 4999 $ Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Claude Belec Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc René Blanchard Réjane Blary Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Édouard Cadotte Jean-Charles Claveau Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Paul De Bellefeuille Gérard Deguire Jean-Jacques Delisle Richard Dufresne Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Lynn-Ernest Fournier Jean-Claude Gagnier Raymond Gagnier Léopold Gagnon Paul A Garneau Romain Gaudreault Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Yves Gilbert Pierre Gosselin Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Guy Houle Pierre André Julien Germain Jutras Pierre Lacombe Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Alain Lavallée Germain Lavallée Denis Lazure \u2020 André Leduc Maurice Leduc Gérard Lefebvre Émile Lemaire Jacques Libersan Pierre Lincourt Clément Martel Clément Mercier Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Serge Ménard Monique Michaud Daniel Miroux Lise Monette Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilles Ouimet Jacques Parizeau \u2020 Hélène Pelletier- Baillargeon Claude Pilote Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Michel Taillefer Réjean Talbot Claudette Thériault Serge Therrien François C Thivierge Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Madeleine Voora cluB Des 100 associÉs 1000 $ à 1499 $ Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte-rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française et de L\u2019Action nationale de 1917 à 2013 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page et infographie Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur L\u2019Action 215 Ligue d\u2019action nationale Président Christian Gagnon Vice-président Pierre Serré Secrétaire Alexis Tétreault Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Denis Monière Isabelle Le Breton Martine Ouellet Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Claude Coulombe Myriam D\u2019Arcy Jules Gagné Mathieu Gauthier-Pilote Léolane Kemner Philippe Lorange Jacques C.Martin Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Simon-Pierre Savard-Tremblay Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2022 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@actionnationale.quebec www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes   1 an  2 ans    10 numéros  20 numéros Abonnement   90 $ 160 $  (78,28 $ + taxes) (139,15 $ + taxes)  Abonnement de soutien  190 $ 300 $ Étudiant  60 $ 100 $    (47,84 $ + taxes) (78,28 $ + taxes) Institution 160 $ 250 $ (130,46 $ + taxes) (208,74 $ + taxes) Autres pays 160 $ 275 $ Abonnement PDF  60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes)  (86,97 $ + taxes)   TVQ 1012563392 TQ0002  TPS 11901 9545 "]
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