L'action nationale, 1 mai 2022, Mai
[" L\u2019Action Mai 2022 Vol.CXII, no 5 L\u2019Action Démocratie et indépendance Le legs ambigu de René Lévesque En couverture Techniques mixtes sur toile, 48\" x 50\", 2006 Œuvre réalisée en direct lors de l'édition 2016 du Festival Classics de Saint-Lambert.Collection privée Claude Gagnon Démarche artistique Depuis 1947, ma démarche porte sur le quotidien, Parfois tragique, parfois prodigieux, parfois habituel.|e le décortique pour le réévaluer en étant attentive 4 chaque détail.Une forme de contemplation qui m'évite de tomber dans l'ordinaire de la vie qui défile, védant asile sens des choses.j'explore l'ordinaire au lieu de ne pas le considérer.|\"y donne un sens nouveau, une Importance que je lui perçois.Construltes à partir du principe opposant la séduction à la répulsion, mes œuvres abordent le thème de la dérision, et offrent une lecture plurielle, à différents niveaux.j'interroge une peine d'amour, la disparition de quelqu'un, les silences d'un pianiste, la page blanche d'un auteur, ces systèmes préétablis qui nous ennuient comme la mort, la dépression, etc.|e trouve l'audace de rire des difficultés en les allégeant du sérieux de la vie.Quelque part entre le drame et la futile rigolade.Tant de prétextes qui stimulent ma réflexion et qui amplifient ma position face à mon questionnement.M'insptrant directement de mon expédence en scénopraphie et en llustration: je mets en scène des personnages.|e place les éléments banals de la vie sur |a sellette en les sortant de leur contexte habituel pour en dévoiler l'ampleur, Mon travail pictural se présente sur des formats allant de 20 cm 4 180 cm.Ma peinture s'allie aux collages, aux diagrammes, aux cartes topégraphiques.Des personnages à la fois dramatiques et loufoques évoluent dans des tableaux dépeints de plans, de planches et de légendes descriptives.Jeux de mots et phrases chocs s'ajoutent.Je me fais un devoir de garder un angle particulier dans la vision des choses et l'humanité dans le regard.Bio courte C'est à l'UQAM et à l'Écolé des beaux-arts de Quimper que Catherine Côte obtient son baccalauréat en arts visuels, pour ensuite obtenir vn diplôme de l'École nationale de théâtre du Canada en scénographie en 2003.À la fin de cette formation, elle travaille sur différents projets, tant au théStre qu\u2019à la télévision et au cinéma.À la fois illustratrice (sceau d'argent M.Christie), scénographe et enseignante dans les écoles d'arts et de théâtre, elle entreprend une démarche personnelle à titre de peintre vrev.catherinecote.com et obtient de faire partie de la collection Loto-Québec.Elle offre des ateliers en arts au privé (fishNship \u2014 Les Ateliers de Catherine Côte) et vend ses produits sur vaviiskNshipætaycom Elle a cocréé l'atelier boutique Le Bar Rayé à Carleton-sur-Mer. 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@actionnationale.quebec www.actionnationale.quebec Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph. D. ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean Chartier, Pierre-Paul Sénéchal ; Lucia Ferretti.Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action YF 13 Ré gb Lf 0! s£* cv pk > A av 3 À f KY 2 ARTS VISUELS N LITTERATURE CULTURE ET SOCIETE CREATION LITTERAIRE HISTOIRE ET PATRIMOINE revues culturelles sodep CINEMA, THEATRE ET MUSIQUE québécoises THÉORIES ET ANALYSES SODERAC.CA Sommaire Éditorial Une autre rebuffade, la millième - Robert Laplante 4 Articles Michel Lessard 1942-2022 Celui qui a inscrit le patrimoine dans la grande histoire du Québec - Pierre-Paul Sénéchal 10 Fernand Dumont\u2026 je me souviens ?- Serge Cantin 17 Que voulez-vous qu\u2019il fit contre trois ?- Alain Messier 21 La fin de la verticalité dans l\u2019exercice du pouvoir, vraiment ?- Pascal Leduc 26 Événements Remise du prix Rosaire-Morin 2021 à Michel Rioux - Christian Gagnon 33 Bonsoir ! - Michel Rioux 36 Dossier Démocratie et indépendance LE LEGS AMBIGU DE RENÉ LÉVESQUE Le rêve de René Lévesque abandonné par le Parti québécois sera-t-il réalisé par François Legault ?- André Larocque 47 Faire du pays le projet d\u2019un peuple - Gilbert Paquette 77 Lectures Recensions Louis Cornellier 102 Une affaire de sens.Essais sur la littérature et la transcendance Thomas Laberge 107 En rupture avec l\u2019État Primeur Norbert Rodrigue.Une vie au cœur des autres Robert Blondin 111 6 Éditorial Robert Laplante Une autre rebuffade, la millième François Legault n\u2019avait pas aussitôt terminé les phrases de sa rhétorique nationaliste pour « réclamer » les pouvoirs en immigration que Justin Trudeau l\u2019envoyait cavalièrement sur les roses.Cavalièrement, pas seulement parce que c\u2019est dans ses manières de mal élevé, mais bien parce que c\u2019est dans la logique du régime.La domination s\u2019exerce, ses exécutants n\u2019ont cure des politesses auxquelles s\u2019attendent les quémandeurs qui ne comprennent rien \u2013 ou font semblant de ne pas savoir \u2013 à quoi les condamne la soumission.Le Canada s\u2019est donné le projet d\u2019en finir avec sa minorité plaignarde, il ambitionne de recruter le plus tôt possible environ un demi-million d\u2019immigrants par année.La Century Initiative doit lui permettre d\u2019atteindre les 100 millions d\u2019habitants.Le Canada se saoule de son mythe postnational.Les élites du multiculturalisme ont depuis longtemps fait le pari de liquider les fondements historiques de leur société.C\u2019est leur affaire.Mais ils en sont tellement convaincus et sont désormais tellement certains que notre défaite nationale est consommée qu\u2019ils n\u2019ont plus aucune retenue.Pas besoin d\u2019un doctorat en mathématiques pour comprendre que sa politique aura pour résultat de dissoudre une fois pour toutes la nation québécoise.Il est impossible 7 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 pour le Québec de souscrire à un tel objectif sans consentir à sa propre disparition.C\u2019est pourtant ce qui est en train de se passer.Le Québec a totalement perdu le contrôle de son immigration : Ottawa contourne allègrement l\u2019esprit et la lettre de son entente sur l\u2019immigration en jouant de tous les subterfuges pour ouvrir les vannes de l\u2019immigration temporaire, en sabotant les initiatives québécoises pour recruter des étudiants étrangers francophones, en laissant pourrir les dossiers de demandes de résidence permanente, en laissant grande ouverte la passoire du chemin Roxham, etc.La CAQ subit rebuffade sur rebuffade.Le suave ministre Boulet n\u2019a rien d\u2019autre à dire que ses couplets bonne-ententistes.On le comprendra.Il chantonne sur le pont du Titanic.Il est impossible que François Legault ne sache pas ce qui est en train de se passer.Mais en bon politicien provincial, en champion de la résignation béate, il encaisse.Rien de ce qu\u2019il a demandé à Ottawa ne lui a été accordé.Rien de ce qu\u2019il demandera ne lui sera accordé, mais il n\u2019en a cure.Il lui suffit de promettre.Il lui suffit de faire semblant que le gros bon sens et la bonne volonté vont tenir lieu de rapport de force.Plus cyniquement, il lui suffit d\u2019instrumentaliser le déni collectif.La CAQ est le gouvernement du reposoir sur la voie agonique.Devant les perspectives sombres qu\u2019inspirent à d\u2019aucuns les défis du choc démographique du vieillissement, l\u2019immigration pratiquée par Ottawa est même réclamée par les inquiets de la rareté de main-d\u2019œuvre, par les angoissés de l\u2019effondrement possible des structures de peuplement de régions entières.La pensée molle rejoint ce qu\u2019il y a de plus puissant dans le déni collectif : l\u2019idée que les choses puissent s\u2019arranger d\u2019elles-mêmes. 8 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 L\u2019immigration n\u2019est qu\u2019une partie de la réponse aux enjeux démographiques qui sont les nôtres.Mais les objectifs et pratiques canadian sont en tous points contraires à la politique dont le Québec a besoin.Pour le maintien du caractère français, certes, mais également pour la préservation de notre capacité à former nation et à habiter notre territoire, il faut une politique de population.Les défis démographiques qui sont les nôtres ne peuvent se résumer au recrutement d\u2019immigrants.Il faut des actions pour maintenir les masses critiques nécessaires pour la viabilité des communautés, pour le financement des services publics, pour soutenir le développement économique régional, pour encourager la natalité, pour mieux accompagner les parents, pour s\u2019occuper convenablement des vieillards.Ce ne sont là que quelques-uns des éléments sur lesquels il faudrait agir avec cohérence et avec des moyens conséquents.Cette incomplète énumération suffit pourtant à faire voir que cela dépasse les pouvoirs et les moyens d\u2019une province.Il faut un État et ce n\u2019est pas le Canada qui permettra de faire face aux tendances lourdes qui pèsent sur notre développement.Il n\u2019en a cure.Il fait ses choix, nous les impose et laisse aux notables provinciaux et aux apôtres de la résignation le soin de produire les jérémiades.François Legault a choisi de se faire chef de chorale.Les rebuffades qu\u2019il encaisse sont humiliantes, mais elles ne produisent pas encore assez de fracas pour couvrir les sérénades de la fierté sans objet qu\u2019il tient avec un orgueil qui lui fera faire de plus en plus de simagrées.Car il y en aura encore et tant et plus.Pour personne au monde la minorisation et la folklorisation qui l\u2019accompagne ne se font sans douleur.Il peut toujours tenter de 9 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 faire rêver à égaler les salaires de l\u2019Ontario, il ne touchera que les dividendes de l\u2019impuissance consentie.Il a renié l\u2019indépendance, mais elle reviendra le hanter.Le Québec va refuser de mourir et finira bien par se débarrasser des pense-petit.u Campagne de financement de L?Action nationale 2022 sous la présidence d?honneur de Lorraine Pintal Comédienne, metteuse en scène, réalisatrice, directrice artistique et autrice Première lauréate du prix du Québec Denise-Filiatrault des arts de la scène en 2021 Mesdames, Messieurs, En ces temps tourmentés, le travail de la pensée est plus nécessaire que jamais.Les débats sont l\u2019énergie vitale de la démocratie.Ils aident à la clarification des repères sociétaux, à la formulation des espérances et à la mobilisation des forces rassembleuses.C\u2019est la poursuite de L\u2019Action nationale depuis plus de 100 ans.C\u2019est un lieu où s\u2019élaborent, se discutent et se partagent les aspirations nationales.Sa mission est essentielle à la vitalité de notre culture, au partage et à la valorisation de ses manifestations dans tous les domaines de la vie.La défense et la promotion de la langue française, la reconnaissance et la valorisation de la culture québécoise comme fondement de notre existence nationale et le combat pour que le Québec contrôle tous les instruments de son développement sont les dimensions fondamentales de son travail.À chacune de ses livraisons, la revue explore et discute des enjeux qui font le devenir de notre société, fait connaitre et discute des œuvres de ses créateurs, exerce une pensée critique indispensable à la construction du bien commun.C\u2019est un travail qu\u2019elle réalise grâce à la fidélité de ses lecteurs, grâce à l\u2019engagement des auteurs qu\u2019elle publie et grâce à la générosité de ses donateurs.Vos dons gardent L\u2019Action nationale en vie.Ils lui apportent les moyens nécessaires à l\u2019édition, mais c\u2019est d\u2019abord parce qu\u2019ils sont des gestes de solidarité et d\u2019engagement qui peuvent changer les choses.En soutenant L\u2019Action nationale, vous redites votre attachement à la vie intellectuelle et à la place qu\u2019elle doit occuper dans la culture.L\u2019avenir du Québec dépendra toujours de la force de sa culture.L\u2019Action nationale y contribue à sa manière.Je vous invite à participer avec moi à l\u2019essor de cet indispensable confluent de nos délibérations.Je vous remercie d\u2019avance pour votre don et je salue votre engagement à « faire lever l\u2019horizon » (Gaston Miron).L\u2019Action nationale remet des reçus ?scaux à titre d\u2019organisme d\u2019éducation politique reconnu par le gouvernement du Québec (no OEP/002).à partir du site internet de L\u2019Action nationale actionnationale.quebec/campagne au téléphone avec votre carte de crédit VISA ou MasterCard 514 845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 L\u2019Action nationale, 82 rue Sherbrooke Ouest, Montréal (Québec) H2X 1X3 12 Articles Pierre-Paul Sénéchal* Michel Lessard 1942-2022 Celui qui a inscrit le patrimoine dans la grande histoire du Québec L\u2019historien Michel Lessard s\u2019est éteint le 5 avril dernier à sa résidence de Lévis, grande hune sur le Saint-Laurent et par devant le plus ancien territoire de peuplement européen du continent.Elle était, son lieu d\u2019inspiration, son repère d\u2019écriture.De là, il pouvait exercer de façon assidue, une vigie de la capitale nationale et de sa péninsule, véritable acropole naturelle et architecturale.Il la considérait, à tort ou à raison, sous menace constante en dépit d\u2019une protection de ville du Patrimoine mondial.Chaque soir venu, il aimait voir le soleil se coucher lentement derrière les Laurentides, laissant les étoiles reprendre lentement leur place.Ainsi coulait sa vie d\u2019écrivain, de chantre de pays, de poète, de veilleur de nuit.Patrimoine architectural, paysages humanisés, culture matérielle du Québec ont été pour cet insatiable passionné de découvertes, source intarissable d\u2019inspiration.Plus de 8000 étudiants de l\u2019UQAM ont eu le privilège de son enseignement, de son talent de conteur.D\u2019autres, par milliers également, amoureux du Québec ou passionnés d\u2019architecture et d\u2019objets anciens, ont puisé et puisent encore dans ses publications et recherches, le sens de leur action et l\u2019inspiration pour mener un chantier de conservation et de mise en valeur.* Membre du GIRAM et ami de Michel Lessard. 13 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 C\u2019est dans une vingtaine d\u2019ouvrages substantiels et tout à fait remarquables produits sur cinq décennies, dans une production cinématographique vivante (Un pays, un goût, une manière) et dans de nombreuses contributions à des revues que sont compilés les chapitres de son fabuleux récit de civilisation.Mille et une pages d\u2019illustration sur l\u2019invention d\u2019un pays neuf.Généreux de sa personne, il a, presque jusqu\u2019à la fin, supporté des émules, les mettant en contact avec ses meilleures sources et/ou en rédigeant pour plusieurs des préfaces toujours invitantes.Bon communicateur et prodigue de son savoir, il n\u2019a jamais refusé une conférence ou une entrevue.Tous les médias étaient bons pour diffuser son message : magazines, télévision et radio et même la grande toile.C r é d i t p h o t o : N o r m a n d R a j o t t e 14 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Jeune historien doué d\u2019une capacité de travail et de synthèse inouïe, pédagogue dans l\u2019âme, Michel Lessard a voulu dès le départ contribuer au façonnement de notre identité collective, mais d\u2019une autre façon que les François-Xavier Garneau et Lionel Groulx.Son intuition déferlante le porta à imaginer un récit abordant le côté abstrait du temps et de l\u2019espace au moyen du concret, de l\u2019objet, du bâti, de l\u2019image, des couleurs.N\u2019est-ce pas pour beaucoup dans les objets et les lieux que s\u2019incarne la mémoire ?La photographie ancienne (Livernois, Prudent- Vallée, Notman) et la contemporaine allaient lui permettre de réaliser son ambition.On est au début des années 70, il y a renouveau d\u2019intérêt des Québécois pour leur passé en même temps qu\u2019une perspective d\u2019avenir collectif.Un contexte éminemment propice à la référence historique et au développement d\u2019un récit « nouvelle manière ».Dès la publication de ses encyclopédies, Michel Lessard réussira d\u2019emblée à créer une émotion, plus, un coup de cœur dans le grand public.Jamais on n\u2019avait fait connaître avec autant d\u2019intensité, l\u2019univers pittoresque de la culture matérielle de nos ancêtres (« la rencontre du langage du cœur et des mains ») et le génie de leurs trois siècles d\u2019habitations construites pour affronter des hivers à pierre fendre.Au cours de ses nombreux périples, à pied, en voiture, les milliers d\u2019images emmagasinées dans sa lanterne magique vont nous convier à un grand voyage à travers les paysages humanisés des régions du Québec.Les bâtiments de nos villes et de nos campagnes façonnés jadis au prix de labeurs surhumains vont nous être révélés sous un jour nouveau, enluminés, riants et chantants.Pour Michel Lessard, l\u2019habitation traditionnelle du Québec, sa culture matérielle façonnée par quatre siècles d\u2019apprentis- 15 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 sage, ne relèvent pas du tour guidé.Elles doivent raviver la fierté de son peuple, participer à la construction d\u2019une identité résolument nationale, elles doivent être porteuses d\u2019un sentiment national et de cohésion.Sous sa plume, la « maison canadienne » de la génération de nos grands-parents devient « maison québécoise », le sens du mot national en matière de patrimoine doit dorénavant référer au peuple québécois.C\u2019est dans une telle optique de construction du pays que Michel Lessard a conçu son œuvre et qu\u2019il a souhaité qu\u2019elle soit lue.On connaît, par ailleurs, un peu moins le côté frondeur de l\u2019historien.Son œil tout comme sa plume en constant état d\u2019alerte pourront s\u2019avérer militants et parfois fougueux.Durant ses quelque trente ans au sein du Groupe d\u2019initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM), il n\u2019hésitera pas à tirer sur la sonnette d\u2019alarme et à monter au créneau pour sauver des bâtiments menacés ou faire échec aux affairistes, marchands du Temple et usurpateurs de paysages.Il sera quelques fois pugnace et sans ménagement pour les « peddleurs » de projets insensés, notamment ceux de la petite oligarchie autoproclamée du Port de Québec, véritable principauté fédérale au sein de la capitale nationale.Rappelons à ce chapitre, l\u2019épisode des silos d\u2019alumine sur la berge de Sillery (1989), aujourd\u2019hui site de la promenade Samuel-De Champlain, la trop longue saga du terminal gazier Rabaska/Gazprom (2005-2009), puis plus récemment le projet d\u2019oléoduc Énergie Est (2014) et Beauport 2020 (2017), inacceptables tentatives pour faire transiter les « huiles sales de l\u2019Ouest » vers des marchés externes à travers la vallée du Saint-Laurent.Esprit libre, Michel Lessard n\u2019hésita jamais non plus à vilipender les usurpateurs de mémoire.En 2008, année 16 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 du 400e anniversaire de Québec et de la naissance du pays, les couleurs du Québec sont littéralement mises sous le tapis.Refusant le mutisme politique ambiant et le manque de hauteur qui devait normalement entourer une commémoration de cette importance, c\u2019est sans retenue qu\u2019il en dénoncera l\u2019odieux détournement de sens au profit d\u2019un tonitruant festival d\u2019été.Plus d\u2019une fois, il se désolera publiquement que plus de 40 % du territoire historique de sa capitale nationale soit sous propriété et couleurs fédérales.Il n\u2019aura jamais compris que le Québec ait jadis laissé aller au profit du Canada une partie de ses plus beaux symboles identitaires, incluant son hymne national.Son riche parcours lui permettra de recevoir plusieurs hommages et récompenses, notamment les prix Robert- Lionel Séguin (1985) et Gérard-Morisset (1996), la médaille de l\u2019Assemblée nationale (2011) et celle du Mérite exceptionnel remise par le lieutenant-gouverneur (avril 2022).Il portait, faut-il le souligner, une affection toute particulière pour les activités organisées régionalement dans le cadre de la Journée nationale des patriotes.Il fut l\u2019heureux récipiendaire en 2009, du prix Étienne Chartier, le prêtre patriote.Le fleurdelisé dominait en permanence son bout de falaise de Lévis et son pavoisement du 24 juin était des plus ostentatoires.En 2013, au lendemain du défi et franc succès d\u2019édition de son Québec éternelle : Promenade photographique dans l\u2019âme d\u2019un pays, l\u2019heure de la retraite semblait devoir sonner.Mais la passion demeurait toujours vivante, indomptée par les années de travail.D\u2019autres chantiers l\u2019appelaient allant jusqu\u2019à le hanter parfois ; le matériel était déjà en réserve.Mais sur terre, malheureusement, aucune vie ne serait assez longue pour ces êtres exceptionnels qui auraient encore tant à raconter. 17 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 En Michel Lessard, le Québec perd un être aux convictions hors dimensions, un puits de connaissances, une plume généreuse, un combattant sans trêve, un éternel amoureux de la vie, un talentueux chantre du pays, un plaideur de grand talent, un patriote dont la voix demeurera un repère essentiel sur notre route.Son pays et ses compatriotes, il les aura aimés à en mourir.Mille fois merci, cher Michel.Qu\u2019en ton honneur, dansent éternellement sous la grande voûte azurée du Québec, les enivrantes couleurs des Patriotes.u Ouvrages les plus marquants Encyclopédie des antiquités du Québec : Trois siècles de production artisanale (1971) Encyclopédie de la maison québécoise : Trois siècles d\u2019habitations (1972) La maison traditionnelle au Québec : Construction, Inventaire, Restauration (1974) Complete guide to French-Canadian antiques, Michel Lessard et Huguette Marquis (1974) L\u2019art traditionnel au Québec : Trois siècles d\u2019ornements populaires (1975) Les Livernois, photographes, Musée du Québec (1987) Québec, ville du patrimoine mondial.Images oubliées de la vie quotidienne 1858-1914 (1992) Montréal, métropole du Québec.Images oubliées de la vie quotidienne 1852-1910 (1993) 18 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Objets anciens.Vie sociale et culturelle (1994) Objets anciens du Québec.La vie domestique (1994) Montréal au XIXe siècle.Regards de photographes.(Avec Serge Allaire, Martin Brault, Lise Gagnon et Jean Lauzon) (1995) L\u2019île d\u2019Orléans.Aux sources du peuple québécois et de l\u2019Amérique française (1998) Meubles anciens du Québec (1999) Le Vieux-Québec sous la neige (2003) La nouvelle encyclopédie des antiquités du Québec (2007) Québec éternelle \u2013 Promenade photographique dans l\u2019âme d\u2019un pays (2013) 19 Articles Serge Cantin* Fernand Dumont\u2026 je me souviens ?Car la mémoire et la profondeur sont la même chose, ou plutôt la profondeur ne peut être atteinte par l\u2019homme autrement que par le souvenir.Hannah Arendt Vingt-cinq années se sont écoulées depuis la mort de Fernand Dumont.Elles n\u2019auront guère altéré le noyau dur de son œuvre, laquelle demeure aussi lumineuse qu\u2019hier, un peu à l\u2019image de ces astres qui continuent de resplendir longtemps après avoir cessé d\u2019exister.Mais encore faut-il, pour espérer une nuit les reconnaître, lever les yeux vers le ciel et les chercher parmi la poussière des étoiles.Un exercice auquel, il faut bien l\u2019avouer, le présentisme de notre époque s\u2019avère peu propice.Qui lit encore Fernand Dumont aujourd\u2019hui ?Mais l\u2019a-t-on jamais lu ?Je ne doute pas qu\u2019un bon nombre l\u2019aient fait et le fassent encore, sans toutefois toujours comprendre à quoi rime au fond la prose austère et sinueuse du Lieu de l\u2019homme ou de L\u2019anthropologie en l\u2019absence de l\u2019homme.Je ne les chicanerai pas, moi qui ai consacré une grande partie de ma vie intellectuelle à déchiffrer le langage dumontien.Non pas que celui-ci se veuille délibérément hermétique ; * Auteur de La distance et la mémoire, essai d\u2019interprétation de l\u2019œuvre de Fernand Dumont, Québec, PUL, 2019. 20 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 sa difficulté tient plutôt à la hauteur de l\u2019exigence intellectuelle, esthétique et éthique à laquelle il répond et qui risque de décourager le lecteur.Cela dit, de nombreux textes de Dumont témoignent d\u2019un style d\u2019écriture plus accessible.Je pense notamment à ce chef-d\u2019œuvre que représente Genèse de la société québécoise.D\u2019où vient alors qu\u2019on en ait si peu parlé, que ce livre, paru en 1993, ait été si peu discuté au Québec même, là où pourtant il aurait dû susciter force commentaires et débats ?Cela s\u2019explique sans doute, du moins en partie, par le caractère transdisciplinaire du geste intellectuel dumontien, que Genèse de la société québécoise illustre particulièrement.Car si, au premier coup d\u2019œil, ce livre se présente comme un livre d\u2019histoire et donc susceptible d\u2019intéresser les historiens, ceux-ci furent en général déroutés par la perspective qu\u2019il déploie.Non sans quelque raison, puisque Dumont se défend bien d\u2019avoir voulu écrire une histoire du Québec.« Il en est, écrit-il dans son introduction, de nombreuses et d\u2019excellentes ; je n\u2019ai pas la compétence pour en écrire une meilleure ».Soit, mais alors de quoi s\u2019agit-il ?Quelques lignes plus loin, il dit avoir contracté une dette à l\u2019égard des historiens, bien qu\u2019il affirme garder sa « liberté d\u2019interprétation ».Certes, mais comment qualifier son interprétation ?Dans une entrevue qu\u2019il a accordée à propos de son livre, Dumont caractérisait son interprétation \u2013 en usant du terme de « façon analogique » \u2013 de psychanalyse de la société québécoise, avec l\u2019espoir, ajoutait-il, qu\u2019elle « puisse servir \u2013 c\u2019est beaucoup demander \u2013 à cette restauration de la mémoire qui, à mon avis, est le commencement d\u2019une redécouverte de notre identité profonde ». 21 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Telle est, je crois, l\u2019autre raison, et la principale, en mesure d\u2019expliquer la non-réception de Genèse de la société québécoise.Car c\u2019est bien connu : toute psychanalyse rencontre chez le patient, ou l\u2019analysant, des résistances, qui se révèlent d\u2019ailleurs assez souvent insurmontables.Dans le cas de la société québécoise, le patient n\u2019est autre qu\u2019elle- même et, plus spécifiquement, ses intellectuels, qui s\u2019en veulent les porte-parole.À quoi ceux-ci ont-ils, inconsciemment, résisté ?À la genèse elle-même, dont Dumont reconstitue minutieusement les étapes.Plus nettement encore, à l\u2019inconscient refoulé qu\u2019il débusque en montrant la « persistance de l\u2019ancien sous les revêtements du nouveau », c\u2019est-à-dire « le poids de l\u2019héritage », avec tous les effets funestes que ce poids impondérable implique pour le présent, car il y a un « prix à payer pour la survivance ».Bref, le silence poli qui fut réservé à Genèse de la société québécoise de la part de ceux et celles à qui il s\u2019adressait, trouve son motif essentiel et inavouable dans la volonté d\u2019échapper à la réalité, à cette « dure réalité » (pour parler comme Freud) que le livre de Dumont mettait à nu.Mais, objectera-t-on, cette réalité-là, celle de la survivance canadienne-française, n\u2019est-elle pas révolue ?Ne sommes- nous pas sortis une fois pour toutes de la survivance ?Le procès de l\u2019Église et des élites traditionnelles n\u2019a-t-il pas été instruit il y a plusieurs décennies et celles-ci ne furent- elles pas condamnées sans appel ?Mais ce que Dumont n\u2019a jamais cessé de répéter pendant quarante ans, c\u2019est que le passé n\u2019est jamais mort, et qu\u2019il est même d\u2019autant plus agissant que l\u2019on s\u2019acharne à l\u2019occulter.Ainsi continue-t-il secrètement d\u2019intervenir, et de plus en plus, dans une société québécoise poussée dans les derniers retranchements de sa survivance soixante ans après le déclenchement de sa révolution tranquille, laquelle fut aussi nécessaire que périlleuse. 22 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Une question demeure : à travers Genèse de la société québécoise, Dumont ne s\u2019est-il pas fait néanmoins historien du Québec ?Il me semble que oui, mais non pas au sens « scientifique » que revêt de nos jours la discipline historique.Dumont fut historien comme l\u2019avait été avant lui, mutatis mutandis, François-Xavier Garneau ou encore Jules Michelet, voire Lucien Febvre.Il leur ressemble en ceci que sa genèse de la société québécoise ne se préoccupe pas tant de la genèse elle-même, aussi indispensable fût-elle, que de la mémoire.C\u2019est, à mon avis, ce qu\u2019il faut retenir de ce passage tiré de la conclusion : Confortablement installé dans les savoirs et les préjugés de son époque, rien n\u2019est plus aisé que de faire comparaître les défunts devant le tribunal de l\u2019histoire [\u2026] Je suis persuadé, pour ma part, que le métier d\u2019historien ou de sociologue relève d\u2019une autre urgence : celle de comprendre et, si possible, d\u2019expliquer.Il commande de prendre une distance, de faire soigneusement la part de l\u2019esprit critique ; il n\u2019exclut pas pour autant la complicité avec les gens d\u2019autrefois, l\u2019effort pour nous réapproprier quelque chose afin de rendre un peu intelligible ce qu\u2019ils ont vécu.N\u2019est-ce pas cette complicité qui nous aura manqué depuis un demi-siècle ?En elle, au creux de notre mémoire collective, se trouve peut-être le commencement de cette « redécouverte de notre identité profonde », à laquelle, courageusement et lucidement, Fernand Dumont a voulu contribuer en écrivant Genèse de la société québécoise.u 23 Articles Alain Messier* Que voulez-vous qu\u2019il fit contre trois ?** Un homme qui se tient debout est le plus beau des monuments Georges Dor Le climat d\u2019affaissement et d\u2019érosion de l\u2019espoir de l\u2019indépendance du Québec, résultante de la défaite du référendum de 1995, n\u2019est pas irréversible.Elle est tributaire d\u2019un élément imprévisible, le temps en Histoire.La lecture d\u2019une pensée du sculpteur Alfred Laliberté1 m\u2019apparaît paradoxalement un excellent message d\u2019espoir pour ceux que la naissance d\u2019un pays appelé Québec ont jugé qu\u2019elle était devenue une utopie.Écrite dans les années 1930, la réflexion du sculpteur Laliberté, n\u2019est pas étrangère au passage du temps et peut facilement s\u2019insérer dans les réflexions négatives de nos adversaires des deux référendums sur l\u2019indé- 1 Laliberté Alfred (Sainte-Élisabeth-de-Warwick, 19 mai 1877\u2013 Montréal, 13 janvier 1853) Sculpeur, peintre et auteur. Acquit une réputation enviable de son vivant. Il a réalisé quelque 925 sculptures en bronze, marbre, plâtre et bois, sans compter environ 500 toiles jugées de moindre intérêt. Ses monuments commémoratifs et funéraires de même que ses statues de personnages historiques peuvent être admirés un peu partout au Québec. Il est l\u2019un des sculpteurs québécois les plus représentés dans les collections muséales québécoises et canadiennes.* Historien.** Corneille, Horace, acte III, sc VI. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 pendance du Québec, mais aussi dans une prise de conscience positive de l\u2019avancement de la future réalisation de celle-ci : Incompréhensible la folie d\u2019un groupe qui organise une démonstration au Monument-National.Il y a pourtant des hommes sérieux dans ce groupe.Ils vont parler de l\u2019indépendance du Canada en parlant du Statut de Westminster.Comment le Canada pourrait-il devenir indépendant ?Se figurent-ils que les Anglais cèderaient un pays qui leur est tout acquis ?Comment ensuite le pays pourrait-il se défendre contre toute convoitise étrangère ?2 N\u2019en déplaise à notre ami Laliberté, le Canada devint indépendant le 11 décembre 19313.2 Laliberté Alfred. Pensées et réflexions. Présentées par Odette Legendre, Septentrion, Québec 2008, p 28.3 Comme tous les pays membres de l\u2019Empire britannique : Australie, Irlande, Nouvelle-Zélande, ils étaient des Dominions. À la suite de la ratification de ce Statut, le gouvernement britannique ne pouvait plus légiférer pour un Dominion (comme le Canada) sauf à sa demande, le Canada devient indépendant, mais ne pouvait modifier sa Constitution sans l\u2019accord du Parlement britannique (un certain Pierre-Elliot Trudeau en fera la demande avec tromperie et corruption intellectuelle : « Au moins deux juges, dont le juge en chef, ont partagé de l\u2019information en temps réel avec les gouvernements fédéral et britannique. Cela constituant une violation du principe fondamental de la séparation des pouvoirs. Le plus haut tribunal devait se prononcer sur la constitutionnalité du rapatriement et il a tranché que notre consentement n\u2019était pas nécessaire, ce qui a permis à Trudeau d\u2019isoler sa propre province, et ce, avec l\u2019appui du Canada anglais ». Voir à ce sujet de l\u2019historien Frédéric Bastien. La bataille de Londres, dessous secrets et coulisses du rapatriement constitutionnel. Boréal, 2013. 25 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Revoyons sa réflexion, elle nous semble un calque des arguments que nous avons vu surgir dans les deux référendums de 1980 et 19954 : Laliberté s\u2019étonne « de ces gens sérieux ».Nos adversaires politiques ont aussi toujours été impressionnés par la qualité de nos dirigeants, de nos chefs politiques, mais sans qu\u2019ils renoncent pour autant à leur opinion teintée de la recherche du pouvoir, de l\u2019intérêt, plutôt que des idées, l\u2019avoir prédominant l\u2019être.Laliberté n\u2019a pas la vision du temps, de la géopolitique, sinon il comprendrait que les Britanniques sont dans le fractionnement de leur empire, de l\u2019effritement de leur pouvoir et de leur économie, ce sera le cas en 1947 avec l\u2019indépendance de l\u2019Inde.Mais la réflexion la plus pertinente et la plus naïve de Laliberté, témoignant de son peu de confiance aux ressources humaines et économiques du Québec, ici entendre le Canada, lorsqu\u2019il mentionne : Comment le pays pourrait-il se défendre contre toute convoitise étrangère ?Laliberté pense ici aux États-Unis sans aucun doute.N\u2019avons-nous pas entendu cet argument facile et sans démonstration intellectuelle, tout au long des deux référendums ?Puisque l\u2019objet de cet écrit est la dimension temps, il manque une force à notre démarche indépendantiste : la patience.4 À la souveraineté-association, je préfère le qualificatif indépendance, qui est le contraire de dépendance, qui aurait été un symbole fort au débat, le terme souveraineté est plutôt féodal sans pour autant juger le choix des stratèges de l\u2019époque. Quant à l\u2019association, tous les pays ont des ententes, des traités, des lois, des tarifs, des contrats communs sans pour autant restreindre leur indépendance. 26 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Nous n\u2019acceptons malheureusement pas le temps, voilà le piège, nous voulons que l\u2019indépendance soit de notre temps, légitime et normal bien sûr.L\u2019indépendance adviendra, mais pas nécessairement dans le temps présent, il faut comprendre que les conjonctures ne se fabriquent pas.Les grandes idées naissent, se propagent, se discutent, s\u2019établissent, émergent, triomphent ou s\u2019estompent, mais ne disparaissent pas, elles se transforment, puis selon la conjoncture des hommes et des événements, elles réapparaissent et souvent plus fortes.Le temps est là, prêt à saisir l\u2019opportunité de ramener dans l\u2019espace l\u2019idée d\u2019indépendance et même sa réalisation.Un exemple marquant : le mur de Berlin.Mur de la honte pour les Allemands de l\u2019Est, érigé dans la nuit du 12 au 13 août 1961 par la République démocratique allemande, RDA, comprendre plutôt les soviétiques, ce mur séparera Berlin pendant vingt-huit ans, devenant le symbole du rideau de fer.Ce mur, un réseau complexe de miradors, de dispositifs d\u2019alarme jumelés à 14 000 gardes militaires, 300 chiens et des barbelés rappelant ceux des camps de concentration.L\u2019affaiblissement de l\u2019Union soviétique, la perestroïka conduite par Mikhaïl Gorbatchev et la détermination des Allemands de l\u2019Est qui organisèrent de grandes manifestations provoquèrent le 9 novembre 1989 la chute du mur de Berlin, suscitant l\u2019admiration incrédule du monde libre et ouvrant la voie à la réunification allemande.Symbole matériel et intellectuel détruit, puis nouvelle Allemagne avec ses forces, ses faiblesses et ses cicatrices.Le temps s\u2019inscrivait dans l\u2019Histoire.Sommes-nous face à un mur de Berlin comparable à l\u2019effritement de l\u2019accession à l\u2019indépendance ? 27 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Oui, psychologiquement une grande partie de la population adhère à un armistice à la Pétain, acceptant de tendre la main, dans la bonne entente des vaincus, et surtout dans la passivité de ceux qui acceptent les illusions du nationalisme courtois, sans bruit, à demi-voix, tout en symboles, mais sans l\u2019essence d\u2019une nation, sans complète indépendance.Même certains de ceux qui prônent l\u2019indépendance acceptent la défaite inconsciemment, oubliant malheureusement qu\u2019une conjoncture peut survenir subrepticement par le cheminement des idées, par un événement marqueur, par ses porteurs.Présentement, elle est toutefois fragile parce qu\u2019absente du discours, ensevelie sous le doux manteau du nationalisme courtois et d\u2019une prison dorée.Le passé toujours présent nous enseigne toutefois, par un des nôtres, il y a cent- quatre-vingt-quatre ans, qui avait compris ce qui devrait être notre force, favorisant le respect et le cheminement des idées : Peuples, soyez peuples et l\u2019on vous respectera.Soyez courtisans et l\u2019on vous méprisera, et vous l\u2019aurez bien mérité.Louis-Joseph Papineau avocat, seigneur, et chef du parti patriote. 28 Articles Pascal Leduc* La fin de la verticalité dans l\u2019exercice du pouvoir, vraiment ?C\u2019est connu, la révolution numérique soustrait de plus en plus de tâches humaines (physiques comme intellectuelles) au profit de la technologie.Au même moment, d\u2019aucuns se réclamant d\u2019une gestion progressiste militent pour en finir avec la verticalité en entreprise, ce type de direction misant sur une chaine de commandement de haut en bas dans l\u2019organisation moderne.La plupart des écoles de gestion soutiennent cette vision progressiste.Depuis plusieurs années, on a effectivement et graduellement mis de côté la verticalité, c\u2019est-à-dire « le bon vieux modèle de la hiérarchie militaire » pour le dire comme la revue Gestion de nos HEC.Dès lors, notre époque célèbre l\u2019idée d\u2019un rapprochement du dirigeant avec sa base, voire une évolution inéluctable de la figure et de la fonction d\u2019autorité dans l\u2019entreprise vers un partage en profondeur du pouvoir et vers une plus grande humanité.Ainsi, outre les questions reliées au contrôle des décisions, cette évolution s\u2019arrime parfois avec un passage obligé, celui d\u2019une démonstration de vulnérabilité pour les gens en position de pouvoir.Il * L\u2019auteur est dirigeant commercial depuis plus de 20 ans dans l\u2019industrie des biens de consommation au Canada. Au cours des dernières années, il a également occupé des rôles de direction sur des conseils d\u2019administration et comités d\u2019association de manufacturiers canadiens. Il partage ses réflexions à titre personnel. 29 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 fut effectivement démontré que des modèles comme le taylorisme et la chaine de montage Ford étaient déshuma- nisants, aliénant les employés et minant la motivation et la créativité, deux ingrédients essentiels dans la plupart des secteurs industriels aujourd\u2019hui.En s\u2019affranchissant de ce vieux modèle pour les bonnes raisons, l\u2019enthousiasme de certains a peut-être également mené à la destruction des murs de fondation dans la structure managériale.Ainsi, on a remis en question et parfois dénoncé la distance et la solitude du décideur, deux éléments jadis essentiels à des décisions dénudées de biais personnels, lors de crises, de réorientation stratégique ou de licenciements massifs.Avec la présence importante d\u2019entreprises de service et de consultants en transformation organisationnelle, l\u2019entreprise moderne est systématiquement invitée à opter pour un aplanissement des structures, un décloisonnement des fonctions, une direction horizontale où le patron est un collaborateur comme tant d\u2019autres, à la fois accessible et imparfait.Dans les grandes entreprises globales en particulier, on veut faire vivre ce nouveau modèle avec des bureaux organisés selon un « concept ouvert », témoignant ainsi de l\u2019intention des entreprises faire vivre ce nouveau modèle de relations cadres-employés.On proclame et officialise la fin de la segmentation formelle et physique du pouvoir entre cadres occupant jadis de grands bureaux fermés et leurs employés de bureau qui devaient se contenter d\u2019étroits cubicules.On proclame la fin observable des privilèges liés à l\u2019autorité.Avec des intentions nobles se pointent aussi les partenariats improbables, celui entre l\u2019école nationale de l\u2019humour et les HEC par exemple.Flairant la bonne affaire, l\u2019École nationale de l\u2019humour propose à son impressionnante liste de clients de : « Positionner l\u2019humour comme instrument 30 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 de proximité, de déhiérarchisation, de dédramatisation, de communication, d\u2019humanisation, de créativité et d\u2019inte- ractivité, en plus d\u2019être porteur de transparence, d\u2019authenticité et de solidarité.».C\u2019est qu\u2019on croit pertinent que le gestionnaire d\u2019aujourd\u2019hui et de demain se sensibilise « au pouvoir de l\u2019autodérision, aux types d\u2019humour utilisés par les gestionnaires et au rire comme outil de communication et de proximité.» En effet, qui n\u2019a pas récemment participé à un team building, question de bâtir un vaisseau spatial en équipe par exemple.À partir de matériaux désassortis dans un exercice où les rôles formels sont abolis et où le manager se présente en humain comme les autres, cabotin même, dans toute cette vulnérabilité apparemment prisée par les employés.Pour utiliser une formule de Beau Dommage, il est maintenant plus que convenable que le gestionnaire fasse tourner des ballons sur son nez.Tout est donc prêt, l\u2019espace est créé pour « connecter » le dirigeant avec sa base, ou sa base idéalisée avec des employés triés au volet pour représenter la masse dans une photo sur le site web ou la newsletter de l\u2019entreprise.Il serait exagéré de diaboliser de telles initiatives.Il s\u2019agit plutôt de considérer leur multiplication comme des symboles d\u2019efforts vers une direction horizontale où le pouvoir est partagé et l\u2019accessibilité au patron se trouve renforcée dans la mesure où les niveaux hiérarchiques sont moindres.Déjà en mars 2019, le Financial Times rapportait que des entreprises avaient instauré des programmes de « men- torat inversé » pour permettre un échange direct entre un employé et le dirigeant.L\u2019un d\u2019entre eux avoua même avoir appris à envoyer des invitations aux cocktails de Noël dégenrées grâce à l\u2019apport de son mentor-employé.Chez nous, des intellectuels du monde des affaires continuent de mettre les dirigeants en garde contre ce vestige 31 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 qu\u2019est l\u2019autorité.Dans une rubrique qui faire sourire, Olivier Schmouker du journal Les Affaires nous prévient contre « le danger insoupçonné de la cravate ».Répondant à un lecteur lui avouant son aversion envers la cravate au bureau, le chroniqueur lui répond que « la cravate se veut un symbole d\u2019autorité, et c\u2019est pourquoi elle est encore si fréquente dans certains milieux professionnels, en particulier dans celui du conseil.Le hic, c\u2019est que ce symbole est devenu, en ce début de XXIe siècle, un symbole désuet, l\u2019autorité n\u2019étant plus considérée comme un synonyme de compétence.» Fournissant à son lecteur des études qui jurent que la cravate nuit à la santé, il le met toutefois en garde contre l\u2019idée de traiter son patron de « dinosaure ».L\u2019autorité n\u2019a plus la cote.Pourtant, a-t-on vérifié le coût et les désavantages liés à l\u2019absence d\u2019autorité, à une vacuité du pouvoir ou à l\u2019éparpillement de celui-ci ?Rappelons- nous l\u2019étrange impression qu\u2019ont laissée des syndicats de professeurs prenant la parole lors du débat sur la loi 21 au Québec pour nous expliquer qu\u2019ils n\u2019avaient aucune autorité.Combien de parents s\u2019étaient alors demandé qui menait en classe ?Évidemment, les promoteurs proclamant la désuétude de l\u2019autorité s\u2019appuient généralement sur des exemples de dérives autoritaires bien réels pour mettre l\u2019autorité voire la verticalité au banc des accusés.Et ils opposent à ceux-ci des exemples d\u2019entreprises ayant réussi en s\u2019affranchissant du vieux modèle.Les modèles allemand et japonais ont joué ce rôle dans les années 90, à une époque où les plafonds de verres d\u2019une hiérarchie trop militaire étaient remis en question en occident.On réclamait un renouveau dans les modes de gestion, une direction horizontale pour libérer la créativité et l\u2019innovation où le leader deviendrait plus accessible et délivré des échelons de cadres intermédiaires qui le coupaient de sa base de salariés. 32 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Plusieurs années plus tard, d\u2019aucuns réalisent que l\u2019autorité pourrait être bien plus une obligation qu\u2019un privilège, qu\u2019elle est assortie de grandes responsabilités qui ont pour but de protéger à la fois l\u2019entreprise et ses employés.Combien de fois, au lendemain d\u2019une crise, a-t-on entendu des employés à la machine à café constater que « la dernière restructuration était probablement la bonne décision, mais je suis soulagé de ne pas avoir eu à la prendre.» Les employés reconnaissent d\u2019entrée de jeu que le (la) gestionnaire a un pouvoir et une responsabilité décisionnels.Ils s\u2019attendent à ce que le patron prenne les décisions difficiles, de façon intelligente, transparente, parfois en consultant et toujours de façon non biaisée en maximisant la communication et le dialogue, en respectant la confidentialité et l\u2019intégrité des salariés.La solution ne serait-elle pas plutôt ici, dans ce dosage et cette modernisation éclairée de l\u2019autorité, plutôt que dans sa diabolisation et sa dispersion ?D\u2019ailleurs, comme le rapportait justement notre chroniqueur du journal Les Affaires dans une chronique subséquente traitant du modèle de direction à la mode, la direction horizontale, on réalise qu\u2019il est loin d\u2019être une panacée.La définition proposée par l\u2019ordre des conseillers en ressources humaines agréés est large : [La direction horizontale] se manifeste donc par le partage de la direction entre les membres d\u2019une équipe.Selon les dossiers, les sujets ou les projets, la direction est accordée à celui ou à celle qui possède la compétence ou la légitimité pour l\u2019assumer.De plus, [la direction horizontale] est de type collaboratif en ce qu\u2019elle amène les gens à agir de concert plutôt qu\u2019à miser sur les directives formelles.Les membres de l\u2019équipe sont en mouvement et décident ensemble.La direction horizontale n\u2019est pas inéluctablement vouée à l\u2019échec, mais elle n\u2019est pas non plus une garantie de succès. 33 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 À cet égard, comme pour le fameux concept de « fit culturel », il y a un risque de contorsionnisme et de décontex- tualisation qui peuvent arriver à faire dire n\u2019importe quoi et son contraire à cette conception de la direction.Comme cette idée voulant qu\u2019il fasse y arriver coûte que coûte parce que la « venue des jeunes travailleurs n\u2019est certes pas sans lien avec cette transformation du leadership.S\u2019ils influencent la notion de leadership, c\u2019est qu\u2019ils semblent plus engagés à l\u2019égard de leur équipe qu\u2019envers leur supérieur immédiat.» Bien que la génération montante semble effectivement moins bien disposée face à l\u2019autorité et plus orientée vers les décisions d\u2019équipe, beaucoup de salariés, jeunes et moins jeunes, découvrent le fossé qui existe souvent entre les principes de la diection horizontale menant au déboulonnement de la figure d\u2019autorité et son application réelle.Communément, l\u2019installation d\u2019une structure horizontale suit une transformation organisationnelle, une restructuration au cours de laquelle des niveaux de cadres ont été abolis.Il peut s\u2019agir d\u2019une noble idée, légitime à tout le moins, si elle est bien exécutée\u2026 ou d\u2019une initiative terrifiante si les processus administratifs ne sont pas réduits ou simplifiés de façon consubstantielle dans le passage d\u2019un mode de direction traditionnel à la direction horizontale.Prenons l\u2019exemple de la grande entreprise où les processus d\u2019approbation et d\u2019autorisation requièrent souvent la révision et la signature de toute une série de gestionnaires, selon leur grade et niveau d\u2019autorité.Si ces processus ne sont pas revus et simplifiés avec l\u2019implantation d\u2019une structure aplatie, les quelques gestionnaires survivants se voient submergées de paperasse et sollicités pour toute une série de décisions.Ensuite, les hauts dirigeants voient leurs responsabilités se multiplier, incluant le nombre 34 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 d\u2019employés sous leur responsabilité.Ironiquement et dans un revirement de situation plutôt cruel, les patrons à bout de souffle ne seront pas plus disponibles ni accessibles que dans l\u2019ancienne structure, en plus de devoir prendre une tonne de décisions dont certaines sont probablement éloignées de leur champ de compétence principal.Au-delà des défis pour les gestionnaires survivants le passage à la direction horizontale, la relève pourrait faire gravement défaut dans ce nouveau modèle organisationnel s\u2019il est mal pensé, ou simplement incompris.Pour nombre de candidats internes qui aspiraient à des postes plus importants dans l\u2019entreprise, l\u2019implantation d\u2019une nouvelle structure aplatie devient un obstacle à leurs ambitions.Quant aux candidats externes, ils verront aussi moins de postes alléchants et entendront surement parler de la charge de travail écrasante et plusieurs refuseront même les appels des chasseurs de tête.Dans un contexte de pénurie de talents, il faut y penser à deux fois avant de mettre en place une structure aux visées angéliques qui finira par se retourner contre l\u2019entreprise lorsque ses employés, passés et actuels, iront décrire leur expérience sur le très populaire site pour les chercheurs d\u2019emplois Glassdoor. u https://ordrecrha.org/ressources/revue-rh/archives/et-si-le-leadership- horizontal-etait-bon-pour-la-sante https://www.lesaffaires.com/strategie-d-entreprise/management/la-cravate- un-danger-insoupconne/629841 https://www.lesaffaires.com/strategie-d-entreprise/management/gare-a-la- face-cachee-du-leadership-horizontal/631911 Christian Gagnon* Remise du prix Rosaire-Morin 2021 à Michel Rioux 7 avril 2022 Chers amis, Le prix Rosaire-Morin de L\u2019Action nationale est remis chaque année depuis 2011 à un militant ou une militante indépendantiste qui, par ses écrits et son action, a contribué de façon significative au développement de la conscience nationale.Le prix porte le nom d\u2019un ancien directeur de L\u2019Action nationale qu\u2019on a décrit comme un « éveilleur de conscience », un « homme de la résistance » et un « défricheur de la liberté ».C\u2019est comme cela qu\u2019on doit considérer les récipiendaires du prix Rosaire-Morin.Cela m\u2019amène à vous parler de Michel Rioux.Originaire de Sainte-Anne-des-Monts en Gaspésie, il a été éduqué chez les Pères capucins du Séminaire Saint-François de Cap-Rouge.Journaliste, syndicaliste et communicateur, il a entrepris sa carrière au journal Le Soleil de Québec en 1965.Pigiste au Petit Journal et à Macleans, il a par la suite travaillé au journal L\u2019Action et a été correspondant à Québec pour Québec-Presse.En 1969, il est entré au service de l\u2019information de la CSN où il a milité durant près de 30 ans, dont 14 ans comme directeur de ce service.En 1978, il a été membre du tout premier Conseil de la langue * Président de la Ligue d\u2019Action nationale 35 Événements 36 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 française du Québec.Au cours de cette longue carrière de communicateur à la CSN aux côtés de quatre présidents, Marcel Pepin, Norbert Rodrigue, Donatien Corriveau et Gérald Larose, Il a représenté le Québec et la CSN dans une douzaine de congrès internationaux.Dans les années 1980, il publiait chaque semaine son billet dans le bulletin Nouvelles CSN.Après l\u2019interruption de cette publication, Michel Rioux est devenu, de 1999 à 2010, collaborateur au journal Le Couac.De 1992 à 2002, il a aussi coanimé chez Vidéotron plus de 250 émissions de télévision Vies de travail.Par la suite, durant 13 ans, il a coanimé à Radio Ville-Marie une émission hebdomadaire d\u2019affaires publiques, Sociétés ouvertes.Il signe depuis une douzaine d\u2019années une chronique dans le mensuel L\u2019Aut\u2019Journal.« J\u2019ai toujours admiré la prose de Michel », m\u2019écrivait d\u2019ailleurs il y a quelques jours le directeur de L\u2019Aut\u2019Journal, Pierre Dubuc.Michel Rioux est aussi secrétaire du conseil d\u2019administration du quotidien Le Devoir depuis 2003.En 1973, il a publié La grande tricherie, une réflexion sur la manipulation de l\u2019opinion publique.En 1991, il a cosigné avec Marcel Pepin une histoire de la CSN intitulée La CSN au cœur du Québec.En 2000, il a publié La CSN : Portrait d\u2019un mouvement.En 2016, il a été l\u2019auteur de Donner du sens à l\u2019argent, une histoire de Fondaction.En 2017, il a rédigé le manifeste de la CSN Voir loin, Viser juste.La même année, il a collaboré avec Benoît Lévesque à la publication de Fondaction. Un fonds pleinement engagé dans la finance socialement responsable.Michel Rioux est un indépendantiste de terrain, un homme pour qui l\u2019émancipation est d\u2019abord dans l\u2019action.Il a été au cœur des grandes batailles pour la langue.Il a construit 37 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 des ponts lors des campagnes référendaires entre les grandes organisations.Sur le plan politique, sa pensée a été très proche de celle son oncle Marcel Rioux, indépendantiste et farouche partisan de l\u2019autogestion et de l\u2019émancipation économique.Au comité de rédaction de la revue L\u2019Action nationale depuis 1994, Michel Rioux apporte sa connaissance fine du monde du travail et des organisations syndicales.Il exerce un sens critique indispensable à la production de numéros et de dossiers en prise sur les enjeux fondamentaux.Il le fait avec une érudition qui n\u2019a d\u2019égale que son sens de l\u2019humour et une ironie constamment piqués de citations latines et des vestiges de sa formation classique.Lui qui, à 11 ans, rêvait de devenir missionnaire l\u2019est effectivement devenu.Mais c\u2019est par l\u2019agilité de sa plume qu\u2019il a fait le bien autour de lui et ce, au grand bénéfice de son peuple.Chers amis, la pandémie de COVID-19 a beaucoup retardé cette cérémonie.Mais enfin, pour tout ce que je viens de vous dire, la Ligue d\u2019Action nationale est heureuse de remettre aujourd\u2019hui le prix Rosaire-Morin 2021 à Monsieur Michel Rioux ! u 38 Événements Michel Rioux* Allocution du récipiendaire du prix Rosaire-Morin 2021 Bonsoir ! Bonsoir ! Ce mot a une grande signification pour plusieurs d\u2019entre nous qui avons côtoyé Rosaire Morin.Mais avant d\u2019aller plus loin, on me permettra de citer ce mot d\u2019esprit d\u2019un auteur dont j\u2019ai oublié le nom et que rappelait souvent mon célèbre oncle, Marcel Rioux.L\u2019auteur en question avait dit de quelqu\u2019un : « Il parlait de lui avec beaucoup d\u2019humilité.Mais sans cesse\u2026 » J\u2019espère ne pas trop tomber dans ce travers dans les minutes qui vont suivre\u2026 Mais que voulez-vous, je n\u2019ai pas le choix.C\u2019est à moi que la Ligue a décidé de décerner cette année ce prix qui porte son nom.Un matin de 1994, je suis à mon bureau, à la CSN, le téléphone sonne.Je réponds.Au bout du fil, c\u2019est monsieur Morin.« Bonsoir ! », me lance-t-il.Un peu interloqué, je lui souligne que nous sommes plutôt le matin\u2026 Il me répond quelque chose comme ceci : Tant que l\u2019indépendance ne sera pas faite, le soleil ne se sera pas levé sur le Québec\u2026 * Récipiendaire du Prix Rosaire-Morin 2021 39 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Il me propose alors de devenir membre du comité de rédaction de la revue L\u2019Action nationale, que je connaissais pour avoir fréquenté son prédécesseur Gérard Turcotte au sein du Mouvement Québec français.Il me dit : J\u2019ai besoin de quelqu\u2019un comme vous.Un homme de gauche qui a des idées progressistes.Je lui demande alors s\u2019il ne craint pas d\u2019avoir à son comité quelqu\u2019un qui ne craint pas de s\u2019afficher socialiste\u2026 À sa réponse, vous reconnaîtrez son ironie légendaire.« J\u2019en ai vu d\u2019autres, M.Rioux\u2026 » 28 ans plus tard, je suis encore au comité de rédaction de cette revue dont M.Morin, dans un mot écrit à l\u2019occasion de mon départ de la CSN, avait bien identifié les lignes de force : L\u2019Action nationale est une revue d\u2019idées.Une école d\u2019éducation nationale.Elle lutte contre l\u2019éphémère, contre l\u2019inculture.Elle distribue des coups de cravache et de boutoir.Elle éclaire la route qui conduira le Québec à la libération sociale et à l\u2019indépendance politique.Il faut bâtir le présent.Et inventer l\u2019avenir.Il faut rêver à l\u2019action collective salvatrice.Quand il est décédé en 1999, j\u2019ai rappelé, dans un texte publié dans Le Devoir, « qu\u2019il souriait quand je lui disais qu\u2019il avait connu une trajectoire un peu semblable à celle de Victor Hugo qui, parti de l\u2019extrême droite, s\u2019est retrouvé à gauche à un âge où le commun des mortels a plutôt tendance à sombrer dans le conservatisme et à se délecter dans la dégustation d\u2019idées reçues qui sont celles du temps qui passe.» On a dit et écrit de monsieur Morin qu\u2019il était un militant dans l\u2019ombre.Un militant qui est convaincu qu\u2019il n\u2019y a pas de tâches moins nobles dans le combat quotidien pour un idéal qu\u2019on a fait sien.Coller des timbres sur des enve- 40 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 loppes, distribuer des circulaires dans les boîtes aux lettres, monter les escaliers pour rencontrer les gens, faire du voiturage le jour des élections, quand ces petits gestes sont posés en pensant à un grand rêve, à un objectif collectif, ces gestes sont des engagements de la même nature que le geste de ce tailleur de pierre à qui on demandait ce qu\u2019il faisait, et qui avait répondu : Je construis une cathédrale\u2026 ! La vie m\u2019a conduit à mettre des mots sur des idées, des émotions, des espérances de plusieurs hommes et femmes avec qui je partageais ces idées, ces émotions, ces espérances.Au meilleur de mes connaissances, j\u2019ai tenté de traduire au mieux leurs idées, leurs émotions, leurs espérances.Les traduire, oui, mais sans toutefois les trahir.Car écrire pour les Marcel Pepin, Norbert Rodrigue, Gérald Larose \u2013 et plus récemment Jacques Létourneau avec qui j\u2019ai rédigé ce qu\u2019il a appelé son « testament syndical » \u2013 et tous les autres qui m\u2019ont demandé me mettre ma plume au service de leurs idées, de leurs émotions, de leurs espérances, cela exige en quelque sorte de se retirer de soi-même pour pénétrer dans leur intimité la plus profonde.Les traduire sans les trahir.En ayant toujours à l\u2019esprit cette maxime italienne, qui demeure toujours là, plantée comme une mise en garde : Traduttore ! Tradittore ! Tant qu\u2019on ne leur donne pas vie, les mots sont une matière inerte, comme le sont la glaise, l\u2019acier, le papier et le bois tant que le sculpteur ne leur a pas insufflé un sens.Un artiste comme Armand Vaillancourt va comprendre ce que je tente, sans doute maladroitement, d\u2019exprimer.C\u2019est- à-dire que toute idée, toute émotion, toute espérance, pour qu\u2019elles prennent vie, pour qu\u2019elles soient projetées, pour qu\u2019elles soient comprises, doivent en amont être pétries 41 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 comme l\u2019est la glaise, être taillées comme l\u2019est la pierre, être mélangées comme le sont les couleurs.Par l\u2019écriture, les mots deviennent évocateurs, au même titre que la matière transformée par l\u2019artiste prend tout son sens.Mais dans tout ce processus de création, il ne faut jamais oublier, au terme de l\u2019exercice, ce vers qu\u2019Edmond Rostand met dans la bouche de Cyrano de Bergerac : Les mots étaient de moi, mais le sang est le sien ! Il y a des moments précis où cette vérité nous frappe de façon dramatique.Il y a quelque temps, effectuant une recherche sur Internet, je suis tombé sur le discours livré par Jean Duceppe devant des milliers de personnes à l\u2019occasion de la Fête de la Saint- Jean, quelques jours après l\u2019échec de l\u2019Accord du lac Meech, en 1990.Gilles, qui travaillait alors à la CSN, m\u2019avait demandé d\u2019écrire quelques lignes pour ce discours de son père.J\u2019avais tenté de mettre toutes mes idées, toutes mes émotions, et aussi toutes mes espérances dans ces mots.Mais ces mêmes mots, que Jean Duceppe avait faits siens de tout son corps, de toute son âme, avaient atteint ce soir-là une dimension qu\u2019ils n\u2019auraient jamais eue s\u2019ils n\u2019étaient passés par le cœur de l\u2019artiste, qui avait alors servi de véritable révélateur.Comme la glaise, la pierre, les couleurs, transformées elles aussi par le passage de l\u2019artiste.Sous la direction de la journaliste Lucie Laurin, la CSN a publié durant quelques années un magazine, La force des mots.Voilà un titre fort signifiant, car il arrive que les mots 42 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 atteignent une puissance insoupçonnée jusque là.C\u2019est Michel Chartrand qui disait qu\u2019il ne fallait pas mésestimer la force d\u2019une rime dans le peuple\u2026 Par exemple : Ah ! Ça ira ! Ça ira ! Ça ira ! Les aristocrates on les pendra ! Voilà une rime qui eut en effet un certain succès\u2026 L\u2019origine des mots nous en dit long sur ce que je tente d\u2019exprimer.Ainsi sera-t-on peut-être étonné de savoir que les mots ouvrage, ouvriers et opéras ont la même origine ?Ce qui nous fait prendre conscience que pour qu\u2019il y ait de grandes sopranos, d\u2019illustres ténors, il faut, impérativement, qu\u2019il y ait, en amont, des ouvriers, des ouvrières qui, dans l\u2019ombre la plupart du temps, travaillent ensemble à la réalisation d\u2019une œuvre qui sera plus grande qu\u2019eux- mêmes.Comme le tailleur de pierre qui construit une cathédrale\u2026 La vie m\u2019a aussi donné la chance d\u2019exprimer mes propres sentiments et opinions dans un style dont Michel Chartrand disait qu\u2019il était humoristico-caustique, dans des chroniques que je signe depuis 40 ans, dans Nouvelles CSN au départ.Ensuite dans le journal satirique Le Couac, fondé par Pierre de Bellefeuille et Jean-François Nadeau où d\u2019autres collaborateurs avaient pour nom Pierre Vadeboncoeur et Pierre Falardeau, deux hommes à qui je voue une admiration inconditionnelle.Et depuis 15 ans dans l\u2019Aut\u2019journal, où le chef de pupitre Jean-Claude Germain m\u2019a dit un jour : « Rioux, tant que tu auras de bons papiers, on va te donner la première page ! » Durant tout ce temps, j\u2019ai eu l\u2019insigne honneur de voir mes chroniques illustrées par deux des plus grands caricaturistes de notre temps, Michel Garneau, 43 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 dit Garnotte et Jacques Goldstyn, dit Boris.Les injustices sociales, la bien-pensance, les faux jetons et un nouveau venu, le wokisme, sont mes sujets de prédilection.Mais c\u2019est l\u2019indépendance du Québec qui demeure depuis toujours au cœur de mon engagement et de mes écrits.Et j\u2019ai depuis longtemps fait le même cheminement que Gérald Godin qui avait décidé il y a près de 50 ans de trancher cette question lancinante de l\u2019œuf et de la poule en devenant vice-président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal \u2013 après avoir milité dans plusieurs groupes de gauche \u2013 mais tout en conservant intactes ses convictions progressistes.La poule, on l\u2019aura compris, c\u2019est l\u2019indépendance nécessaire.L\u2019œuf, c\u2019est le projet de société chargé de donner de la consistance à l\u2019indépendance.Mais dans combien de chaumières québécoises s\u2019est-on agité, jusqu\u2019à se déchirer, quand est abordé l\u2019ordre dans lequel ces questions tenues pour existentielles doivent être posées ?Faut-il, en tout premier lieu, mirer l\u2019œuf, en définir les contours pour mieux les programmer et vérifier, avec l\u2019acharnement d\u2019un enquêteur de Scotland Yard, si sa teneur vitaminique prouve hors de tout doute raisonnable que la poule portait vraiment à gauche au moment de la ponte ?Autrement dit, sommes-nous en présence d\u2019un œuf pur et dur, ou bien d\u2019un œuf plutôt mollet ?À combien de querelles théologiques cette question nous a-t- elle conduits, question à ce point complexe que même un byzantinologue n\u2019y retrouverait plus son bas latin.Ou alors, comme le soutiennent ceux pour qui s\u2019impose la préséance de la poule, n\u2019est-il pas futile de se perdre en 44 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 débats abscons ?La première chose qui soit impérative, ne serait-ce pas que la poule le ponde, son œuf ?Or force est de constater, avec le regretté Pierre Falardeau, qu\u2019à varger à temps et à contretemps sur la poule pour qu\u2019elle livre un œuf pur et dur, elle risque, la poule, de ne plus être en mesure de le pondre, son œuf ! L\u2019œuf ?La poule ?Soyons sérieux ! On n\u2019a toujours pas de poulailler ! Tout juste un enclos sous surveillance fédérale, dans lequel on ne se prive toutefois pas de piailler à qui mieux mieux, pour le plus grand plaisir des coqs de la haute finance et du pouvoir anglo-canadien.Car s\u2019il faut attendre, avant de prendre possession de notre poulailler, que la poule ait des dents et ponde cet œuf pur et dur, c\u2019est garantir aux habitants du West Island qu\u2019ils dormiront en paix jusqu\u2019au prochain millénaire.Nos ancêtres les plus anciens, le jour où ils ont découvert le feu, avaient compris au plus profond de leurs chairs, l\u2019impérative nécessité de le conserver vivant, ce feu qui savait éclairer quand il faisait nuit et réchauffer par temps glacial.Vital, ce feu.Un homme, au fond de la caverne, était même désigné par le clan pour que cette flamme signe de vie ne s\u2019éteigne pas, avec les conséquences funestes que cela aurait provoquées.Cette flamme, c\u2019est ici l\u2019idée d\u2019indépendance, qui brûle, bien sûr avec une intensité variable au cœur de chaque Québécoise, de chaque Québécois, mais que les forces adverses, en dépit de leurs moyens, n\u2019ont jamais réussi et ne réussiront jamais à éteindre. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Ces gardiens de la flamme, on les retrouve dans plein d\u2019organisations, toujours actives.Il y a quelques jours, à Beloeil, les OUI-Québec organisaient un débat où participaient Louise Harel, Amir Khadir et Gilles Duceppe.Ce soir même, les Intellectuels pour la souveraineté, les IPSO, tiennent une soirée/débat où se poursuivra le procès d\u2019un fédéralisme que même le gouvernement de Robert Bourassa avait qualifié de prédateur.Des partis politiques, la revue L\u2019Action nationale, la Société Saint-Jean- Baptiste, le Rassemblement pour un pays souverain, et combien d\u2019autres qui sont toujours là et qui tiennent le fort.L\u2019histoire des peuples ne se mesure pas à l\u2019aune des secondes, ni des minutes, ni des heures.L\u2019histoire des peuples, celle qui a été vécue et celle qui demeure à écrire, se mesure dans la durée.Et durer, le peuple québécois a su le faire pour qu\u2019advienne ce qui ne pourra pas toujours ne pas arriver, comme nous l\u2019a si bien dit Gaston Miron.Merci camarades, collègues et amis.Et vive le Québec ! u Alain J (SE Dictionnaire \u2014 Deuxieme edition, revue et augmentéee \u2014 Le Dictionnaire encyclopédique et historique des patriotes 1837-1838, A MLA AL NA AJ JAN XN KN c'est l\u2019histoire exceptionnelle de plusieurs Bas-Canadiens.C'est pour 9 A Cle connaitre les méconnus mais surtout les inconnus, ces patriotes A AA 0 ed ME issus de ce vaste mouvement populaire fondé sur des idéaux A A -_ de liberte d\u2019 expression, de réformes sociales et de liberté d\u2019 ra EN Ad TPS ce dictionnaire Plus de 5000 patriotes répertoriés.NTI) Maintenant'offert\u2018en versions numériques + Contactez-nous pour plus d'informations.info@guerin-editeur.qc.ca | GUERIN ry rR: www.guerin-editeur.qc.ca i pa = < ow Dossier Démocratie et indépendance LE LEGS AMBIGU DE RENÉ LÉVESQUE Le rêve de René Lévesque abandonné par le Parti québécois sera-t-il réalisé par François Legault ?- André Larocque 47 Faire du pays le projet d\u2019un peuple - Gilbert Paquette 77 Dossier Démocratie et indépendance Le legs ambigu de René Lévesque En cette année, où nous célébrons le centenaire de René Lévesque.une trilogie qui porte son message.Atadré Lérocipné RENÉ LÉVESQUE Un héritage démocratique Tonfours d'actualité La trilogie est disponible chez l'éditeur : Roger Lêger ÉDITIONS LAMBDA, 4-125, RUE CHAMPLAIN, SAINT-JEAN-SUR-RICHELIEU (QUÉBEC) J3B 6V1 450-741-3388 ed.lama@videotron.ca 49 LE LEGS AMBIGU DE RENÉ LÉVESQUE André Larocque* Le rêve de René Lévesque abandonné par le Parti québécois sera-t-il réalisé par François Legault ?Le 24 août 2022, les Québécois marqueront le 100e anniversaire de naissance de l\u2019homme politique qu\u2019ils ont aimé plus que tous les autres au cours de leur histoire.On le célébrera d\u2019abord comme démocrate.On le célébrera pour son intégrité.On le célébrera comme le plus grand patriote de notre histoire1.Démocrate, il l\u2019était, bien au-delà de la seule dimension institutionnelle de la démocratie.René Lévesque, amoureux de son peuple, adulé par son peuple, grand défenseur de ses droits, pourfendeur d\u2019élites qui trahissent ce peuple depuis toujours\u2026 René Lévesque était avant tout le champion de la volonté populaire.En retour, le peuple le voyait et le voit encore comme son champion.C\u2019est pour ce peuple qu\u2019il avait un rêve.Il l\u2019a appelé « Option Québec ».Il en a fait un manifeste, « Un Québec souverain dans une nouvelle union canadienne » qui a été 1 Le Journal de Montréal, le 23 mai 2021 ; sondage Léger.* Membre fondateur du Mouvement Souveraineté-Association (MSA) ; membre fondateur du Parti québécois ; premier coordonnateur au programme du PQ, 1968-1971 ; chef de cabinet du leader de l\u2019Opposition (PQ) 1970-1977 ; sous-ministre à la Réforme électorale et parlementaire dans les deux gouvernements de René Lévesque, 1977- 1985 ; sous-ministre à la Réforme des institutions démocratiques dans le gouvernement de Bernard Landry, 2000-2001 ; professeur associé à l\u2019École nationale d\u2019administration publique, 2001-2011. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 50 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E rejeté par le Parti libéral du Québec en congrès le 18 septembre 1967.Il en a fait un livre, Option Québec, publié en janvier 1968.Il en a fait un mouvement, le Mouvement Souveraineté-Association, établi le 20 avril 1968.Il en a fait un parti politique fondé les 11, 12 et 13 octobre 1968 à Québec.Il en a fait le programme constitutionnel de son gouvernement élu le 15 novembre 1976.Comme le rêve de Samuel de Champlain d\u2019un nouveau peuple métissé en Nouvelle-France, comme le rêve d\u2019une République indépendante du Bas-Canada de Louis- Joseph Papineau, le rêve qu\u2019est Option Québec n\u2019a pas abouti.Il est resté en plan le jour où le Parti québécois a refusé de suivre son fondateur dans sa détermination à respecter le verdict populaire du référendum de 1980.Le jour où l\u2019indépendantisme est devenu plus important que la démocratie, le jour où le parti est devenu plus important que la patrie.Notre histoire est marquée par trois grands rêves qui, chacun, ont frappé un mur.Pas un mur venu de l\u2019extérieur, mais un mur dressé par des gens d\u2019ici2.Les lignes qui suivent n\u2019ont pas été écrites de gaieté de cœur.Pendant les célébrations de 2022, il y aura unanimité à célébrer le grand homme.On dira que les fidèles de René Lévesque lui sont toujours restés fidèles.Ce n\u2019est malheureusement pas vrai.On dira que sa plus grande contribution à l\u2019histoire du Québec a été la loi 101 sur la langue.Ce n\u2019est pas vrai.Il aurait voulu s\u2019en passer.On 2 Voir : Roméo Bouchard. Le rêve de Champlain, de Papineau et de Lévesque, Un Peuple. Préface d\u2019André Larocque. Éditions Lambda. Ce volume est le troisième d\u2019une trilogie publiée par les Éditions Lambda. Le premier portait le titre : René Lévesque, un héritage démocratique toujours d\u2019actualité, était écrit par André Larocque. Le second portait le titre Décentralisons-nous ! Pour une sortie de crise digne du Québec et a été écrit par Roméo Bouchard et André Larocque en collaboration. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 51 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E dira que René Lévesque s\u2019est retiré comme chef du parti « mission accomplie ».Ce n\u2019est pas vrai.Le fondateur du parti a été mis à la porte par les siens.On oubliera de dire que la réforme démocratique qu\u2019il chérissait le plus dans toute sa carrière politique a été sabotée par un gouvernement du Parti québécois ! On ne dira pas que sa volonté passionnée de réformer le mode de scrutin et, avec elle, la possibilité d\u2019enclencher une vaste opération de décentralisation a été descendue en flammes par le caucus des députés de son parti.Plusieurs m\u2019ont dit : il ne faut pas gâcher la fête ! Mais il s\u2019agit de bien plus qu\u2019une fête.René Lévesque est au cœur même de notre histoire.Pendant qu\u2019on parlera beaucoup de lui, il mérite d\u2019avoir l\u2019occasion de parler pour lui-même.C\u2019est pourquoi la suite de ce texte est très largement tirée des propos mêmes de monsieur Lévesque tels qu\u2019il les a écrits dans son autobiographie3.Mais cela ne veut pas dire que tout est sombre.Le rêve de René Lévesque n\u2019a pas fini de vivre.Se pourrait-il qu\u2019un jeune homme qui n\u2019avait que dix-huit ans le 15 novembre 1976 en soit le nouveau porteur ?La pandémie commencée en 2020 a révélé au Québec un nouveau leader.François Legault est un homme qui a parfaitement saisi le cheminement difficile de René Lévesque, qui s\u2019en est inspiré pour former son propre parti, un homme amoureux de son peuple, un homme qui n\u2019hésite pas à dire que dans ses fonctions de premier ministre, il cherche à être à la hauteur du message de René Lévesque.3 René Lévesque. Attendez que je me rappelle\u2026, Éditions Québec-Loisirs, s.d. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 52 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E L\u2019indépendantisme avant la démocratie entre notre volonté d\u2019atteindre notre objectif et son aboutissement, il y a\u2026 le peuple du Québec qui, seul, décide René Lévesque4 l\u2019idée de l\u2019indépendance a besoin d\u2019apprendre à patienter, à durer jusqu\u2019au jour où elle reposera non plus sur un mouvement, si vaste soit-il, mais carrément sur un peuple René Lévesque5.Nous savons tous que le référendum promis par le premier ministre s\u2019est tenu le 20 mai 1980.À cause de l\u2019invraisemblable inertie des médias et à cause de la fixation du PQ sur la victoire ce jour-là, cette société est restée largement dans l\u2019ignorance de la véritable portée historique de la Loi sur la consultation populaire adoptée par l\u2019Assemblée nationale le 23 juin 1979.Il ne s\u2019agissait pas d\u2019une loi pour un référendum un jour.C\u2019était une loi de caractère statutaire, c\u2019est-à-dire une loi permanente qui introduisait au cœur de nos institutions politiques le droit du peuple de décider lui-même de toute question d\u2019intérêt public.C\u2019était là la réforme démocratique la plus fondamentale dont un peuple puisse disposer.Donc ce 20 mai 1980, pour la toute première fois dans toute son histoire, le peuple québécois était appelé à trancher par un OUI ou par un NON son avenir constitutionnel.Ce peuple a fait plus que répondre à une question.Il a rendu un verdict, son verdict.À 60 %, il a dit NON.On pouvait en être satisfait ou insatisfait.Mais, pour qui que ce soit, ou pour quelque organisme qu\u2019on représente, y compris le PQ, 4 Ibid. p. 26.5 Ibid. p. 26. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 53 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E il fallait souffrir sérieusement d\u2019insuffisance démocratique pour se permettre de porter son propre verdict sur le verdict populaire ! Et pourtant.Il y a eu légion chez les indépendantistes, foules chez les commentateurs, même qu\u2019il n\u2019a pas manqué d\u2019historiens pour entonner le thème qui, inconsciemment ou pas, ne peut être autre chose qu\u2019un profond mépris du peuple : ce peuple s\u2019est dit non à lui-même, le peuple s\u2019est trompé, le peuple ne sait pas ce qu\u2019il veut ! Ce dédain pour la volonté populaire s\u2019est largement agrandi à la suite du second référendum, celui de 1995, et on ira jusqu\u2019à dire et répéter pendant plus de vingt ans que les Québécois sont le seul peuple au monde qui s\u2019est dit NON à lui-même deux fois plutôt qu\u2019une, même si l\u2019électorat francophone a voté OUI à 62 %.Nous sommes à des années-lumière de la pensée de celui qui a choisi plutôt de dire : nous sommes quelque chose comme un grand peuple.Ou encore « De société plus accueillante, plus spontanément fraternelle, plus prête à partager ses peines comme sa joie de vivre, je n\u2019en avais rencontré nulle part6.» Comme l\u2019a rapporté Michel Carpentier, bras droit de monsieur Lévesque et organisateur en chef du camp du OUI en 1980, le soir du référendum, René Lévesque venait de perdre une cause\u2026 mais aussi d\u2019en gagner une, celle de la démocratie.(Monsieur Lévesque m\u2019a dit :) On va quand même gagner quelque chose.L\u2019important, c\u2019est que la population puisse décider elle-même de son avenir.Vous verrez, Michel, ce ne sera qu\u2019un début [\u2026] René Lévesque a accepté la décision démocratique du peuple et n\u2019a jamais tenté de l\u2019interpréter pour autre chose que ce qu\u2019elle disait.Il a aussitôt repris le collier dans la foulée de la décision populaire7.6 Ibid, p. 193 7 Michel Carpentier, in Marie Grégoire et Pierre Gince : René Lévesque et nous. Éditions de l\u2019Homme, 2020, p. 179. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 54 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Martine Tremblay qui deviendra la cheffe de cabinet de monsieur Lévesque fait le commentaire suivant : « J\u2019ai lu les théories selon lesquelles René Lévesque était un homme brisé à la suite du référendum.C\u2019est du délire : il a pris acte de la décision des Québécois qui ont refusé d\u2019avancer vers la souveraineté, et c\u2019est un homme serein qui est retourné en élection en 19818 ».Et de fait, à peine quelques mois après le référendum, cette fidélité de René Lévesque à la volonté populaire s\u2019est vue récompensée par l\u2019expression de la fidélité populaire à son égard.L\u2019élection générale du 13 avril 1981 a vu son gouvernement recevoir un appui de 49,3 %.Le fondateur du PQ venait de porter son parti au plus haut sommet qu\u2019il atteindra dans toute son histoire.Privé de René Lévesque, le PQ entreprend sa descente en chute libre De 23,1 % à sa première élection en 1970 à 49,3 % en 1981, le PQ, privé de René Lévesque, passera à 17,1 % en 2018 et fera face à l\u2019extinction en 2022.Sur cette période, le PQ aura fourni au Québec cinq premiers ministres élus.René Lévesque avec 41,4 % et 49,3 % d\u2019appui populaire.Jacques Parizeau avec 44,8 % en 1994 alors qu\u2019il a défait le Parti libéral du Québec de Daniel Johnson par une majorité de\u2026 0,3 % du vote, soit une majorité de 14 000 voix sur un total de quelque cinq millions ! Lucien Bouchard a été élu en 1998 non pas par le peuple, mais par le mode de scrutin puisque le PQ a terminé en seconde position, avec 42,9 % contre 43,6 % pour le parti de Jean Charest.Enfin, Pauline Marois avec 35,2 % d\u2019appui populaire en 2008 8 Martine Tremblay, in Marie Grégoire et Pierre Gince : René Lévesque et nous, p. 229. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 55 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E puis 31,9 % en 2012 formant ainsi le gouvernement le plus faible depuis 1867 et aussi le plus bref ! Il n\u2019y a pas eu que le vote populaire qui ait chuté.Dans un documentaire intitulé Qui se souvient de René Lévesque ?, réalisé par Louis Asselin et présenté à Télé-Québec, le 9 février 2022, on présente un sondage de la maison Léger.À la question : « Qui a été le plus grand premier ministre du Québec depuis la Révolution tranquille ?», les réponses ont donné à René Lévesque (66 %), à Robert Bourass (8 %), à Jean Lesage (4 %), à Jacques Parizeau (3 %), à Lucien Bouchard et Bernard Landry (2 %) et à Pauline Marois (1 %).Manifestement la grande histoire d\u2019amour du peuple québécois avec René Lévesque ne s\u2019est pas transférée à ses successeurs ! La principale caractéristique des gouvernements du PQ après le départ du chef fondateur a été l\u2019abandon quasi total de toutes perspectives visant la démocratisation de nos institutions politiques.À l\u2019exception de la loi sur la tenue des élections à date fixe adoptée par le gouvernement Marois et contournée le lendemain même de son adoption, aucun gouvernement du PQ n\u2019a avancé le moindre projet à visée démocratique, ni celui de Jacques Parizeau, ni celui de Lucien Bouchard, ni celui de Pauline Marois.La fixation définitive s\u2019est rapidement portée sur l\u2019indépendance.L\u2019indépendance n\u2019est plus un moyen.Elle est l\u2019objectif primordial omniprésent.Le PQ devient un cercle enfermé sur l\u2019indépendance.La souveraineté populaire, l\u2019assise même de la démocratie, cède la place à la souveraineté de l\u2019État.Le moyen devient plus important que l\u2019objectif.Le peuple est mis au second rang, ou carrément oublié, pour se centrer sur cet État que nos élites ont l\u2019ambition de compléter.Comme l\u2019avait craint Pierre Vadeboncoeur : L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 56 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E « l\u2019indépendantisme ne doit pas tuer l\u2019indépendance ».Mais ce fut bien le cas ! Année après année, élection après élection, le PQ prenait figure d\u2019une société fermée, qui se parlait à elle-même, qui se déchirait sur la date, sur la question, sur le détail du comment.Tellement que cela se poursuit jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, même au risque que le PQ s\u2019éteigne.Dans les faits, la journée où le PQ a tourné le dos à René Lévesque, le peuple québécois a tourné le dos au Parti québécois.René Lévesque aurait-il déjà prédit où s\u2019en allait le parti qu\u2019il avait fondé quand il a dit : Je n\u2019avais jamais été un vrai partisan.Dirai-je tout de go que je crois n\u2019avoir jamais pu l\u2019être.Pas plus péquiste que libéral.Pour moi, tout parti politique n\u2019est au fond qu\u2019un mal nécessaire\u2026 les partis appelés à durer vieillissent généralement assez mal.Ils ont tendance à se transformer en églises laïques hors desquelles point de salut et peuvent se montrer franchement insupportables.À la longue, les idées se sclérosent et c\u2019est l\u2019opportunisme politique qui le remplace.Tout parti naissant devrait à mon avis inscrire dans ses statuts une clause prévoyant qu\u2019il disparaîtra au bout d\u2019un certain temps.Une génération ?Guère davantage, ou sinon, peu importe les chirurgies plastiques qui prétendent lui refaire une beauté, ce ne sera plus un jour qu\u2019une vieillerie encombrant le paysage politique et empêchant l\u2019avenir de percer9.Le fondateur du Parti québécois mis à la porte À son congrès national de 1981, le Parti québécois modifiait son programme pour établir que désormais l\u2019expression d\u2019une majorité populaire n\u2019était pas nécessaire pour proclamer l\u2019indépendance.Tout ce qu\u2019il y avait de plus opposé aux convictions politiques les plus profondes de monsieur 9 René Lévesque, op. cit. p. 289-290. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 57 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Lévesque.Comme il le dira lui-même : « Tandis que le Parti québécois achevait de s\u2019estomper, c\u2019était le visage implacable du vieux RIN qui réapparaissait.En compagnie de l\u2019indépendance pure, dure et inaccessible10 ».Le même congrès du PQ a offert une scène bien particulière qui dénotait bien qu\u2019il y avait plus qu\u2019un différend entre Lévesque et les anciens du RIN.C\u2019est encore René Lévesque qui parle : « Surgissant de la foule comme un diable d\u2019une boîte, un jeune rouquin trapu s\u2019approcha aussitôt du micro.Je n\u2019en crus pas mes yeux.C\u2019était Jacques Rose, l\u2019un des membres de la cellule qui avait assassiné Pierre Laporte en 70\u2026 Parmi les applaudissements qui fusèrent alors de plusieurs coins de la salle, on entendit même une voix qui saluait avec ferveur un des \u201cvrais\u201d pionniers de la libération.C\u2019était le bouquet11 ».Impossible pour René Lévesque de laisser passer la résolution adoptée selon laquelle il ne fallait, pour proclamer l\u2019indépendance, qu\u2019une majorité de l\u2019Assemblée nationale, et non l\u2019assentiment populaire.Le chef du parti remit la décision entre les mains de l\u2019ensemble des membres du parti.Ils étaient 300 000 en 1981.Par un vote de 95 %, les membres ont soutenu le chef.Ça n\u2019a pas suffi ! On n\u2019avait pas plus d\u2019égard pour la démocratie à l\u2019intérieur du parti qu\u2019on en avait pour la démocratie au plan national.La révolte contre le chef du parti était enclenchée.Elle allait atteindre les plus hautes sphères du parti.Le premier ministre, restant fidèle au verdict démocratique populaire de 1980, propose ce qu\u2019on a appelé le « beau risque ».On y propose de poursuivre la réforme d\u2019un fédé- 10 Ibid. p. 452.11 Ibid. p. 452. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 58 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E ralisme renouvelé tout en ne perdant pas de vue que : « la souveraineté devait rester la suprême police d\u2019assurance du peuple12 ».Jacques Parizeau, Camille Laurin, Denis Lazure, Jacques Léonard, Gilbert Paquette, Denise Leblanc-Bantey abandonnent leur poste au Conseil des ministres et, du coup, rompent avec le premier ministre.Certains doutent encore que le fondateur du Parti québécois ait été mis à la porte.Pourtant, pour en savoir tous les aspects, il suffit de lire le chapitre 1 (eh oui, le tout premier chapitre, en particulier les pages 23 à 30 !) de son autobiographie : Attendez que je me rappelle.Dans ses mémoires, René Lévesque nous apprend que « c\u2019est au conseil des ministres que la saignée était surtout visible et douloureuse ».On y prenait, dit-il « l\u2019allure de grands appétits de succession », « de grenouillage autour de la chefferie\u2026 d\u2019aucuns n\u2019avaient songé à rien d\u2019autre depuis un bon bout de temps ».Il y est mentionné explicitement la « rupture avec Jacques Parizeau et Camille Laurin ».Le 11 janvier 1985, René Lévesque est hospitalisé.Lui- même écrira : « je me résignai donc à me laisser conduire à l\u2019hôpital13 », mais là, « j\u2019ai appris avec soulagement que je faisais partie du dix pour cent le plus en santé de mon groupe d\u2019âge14 » ! Le député puis ministre du PQ, Guy Chevrette, dira : « Le grenouillage s\u2019est intensifié.C\u2019est ce qui a incité monsieur Lévesque à \u201csacrer son camp\u201d.Il n\u2019avait pas la force de se 12 René Lévesque cité dans René Lévesque et nous, de Marie Grégoire et Pierre Gince, p. 31.13 René Lévesque, op. cit. p. 32.14 Ibid. p. 33 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 59 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E battre contre des membres du parti qu\u2019il avait fondé15 ».Également ex-député et ministre, Jacques Brassard, dira : « Monsieur Lévesque ne s\u2019est jamais lassé des Québécois.Il est parti à la suite de pressions qui venaient de son conseil des ministres et de son parti16 ».Quand on colle à René Lévesque un héritage dont il ne voulait pas Dans ce processus de tourner le dos au fondateur, ceux pour qui l\u2019indépendance était plus importante que la démocratie ont réussi à imprimer dans l\u2019image publique que la principale contribution de René Lévesque à l\u2019histoire du Québec a été de nous avoir donné la loi 101.Or, cela est faux ! Monsieur Lévesque disait carrément qu\u2019un peuple qui impose sa langue par la loi ne mérite pas de la parler.Pour voir une explication détaillée de la raison pour laquelle il s\u2019y opposait et de sa version à lui d\u2019une façon de protéger la langue, il faut aller au très explicite témoignage de Guy Rocher, sous- ministre responsable de la préparation de la loi 10117.Marc Laurendeau dira : « Sa priorité personnelle était l\u2019assainissement et la démocratisation des mœurs politiques [\u2026] ça l\u2019humiliait \u2013 l\u2019expression était de lui \u2013 d\u2019avoir à légiférer à propos de la langue18 ».Martine Tremblay : « une fois devenu premier ministre, c\u2019est le projet de loi sur le financement des partis politiques qu\u2019il voulait adopter en premier.Mais Camille Laurin l\u2019a court-circuité19.» 15 René Lévesque et nous, voir Guy Chevrette, p. 209.16 René Lévesque et nous, voir Jacques Brassard, p. 289.17 René Lévesque et nous, voir Guy Rocher, p. 137-143.18 René Lévesque et nous, voir Marc Laurendeau, p. 189.19 René Lévesque et nous, voir Martine Tremblay, p. 224. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 60 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E La force du nationalisme ethnique combinée à l\u2019ignorance ou l\u2019indifférence des médias ont réussi à coller l\u2019image historique de René Lévesque à cette loi.Même son biographe le plus prolixe, Pierre Godin, écrira : « C\u2019est le même esprit réformateur qui se retrouve dans la loi 101, un autre héritage incontournable de René Lévesque20.» En plein 2022, dans l\u2019année de son centenaire, le documentaire produit sous le titre Qui se souvient de René Lévesque ?nous apprend que la première réponse à la question « quelle était la réalisation la plus marquante de l\u2019homme politique ?», c\u2019est l\u2019instauration de la loi 101 ! Pourtant Lévesque, lui-même, en parle tout autrement : « la loi 101 est un instrument dont seule une société coloniale aurait à se doter » ou encore « ces béquilles législatives qui m\u2019ont toujours paru foncièrement humiliantes21 ».Il va même jusqu\u2019à s\u2019interroger sur son possible effet négatif à un moment fort important, celui du référendum de 1980 : « La loi 101 apparaissait comme un rempart à toute épreuve pour la langue et l\u2019avenir national lui-même.Trop, probablement.Je me demande encore si ce sentiment de sécurité béate n\u2019aurait pas contribué sournoisement à affaiblir le OUI référendaire22 ».De tout cela, il ne faut pas conclure que René Lévesque n\u2019était pas intéressé à protéger notre langue.Il faut en conclure qu\u2019il était opposé à ce qu\u2019on le fasse par un processus et dans un esprit autoritaires.Toujours chez lui, le démocrate prévaudra sur l\u2019indépendantiste et sur le nationaliste.Comme le dit Pauline Marois dans le documen- 20 Pierre Godin, cité dans le Journal de Montréal, le 28 octobre 2017.21 René Lévesque, op. cit. p. 388 22 Ibid. p. 425. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 61 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E taire Qui se souvient de René Lévesque ?: « Seul son amour pour la démocratie aurait pu surpasser son affection bien connue pour le français23 ».En faussant son héritage, on ne fait pas qu\u2019une erreur qu\u2019on pourrait déplorer.On fait le plus grand dommage qu\u2019on puisse faire à la mémoire de René Lévesque : on détourne l\u2019attention du public, aujourd\u2019hui et pour l\u2019histoire, de ce qui était pour lui l\u2019essentiel : la défense de la démocratie.En retenant que cela pourrait avoir d\u2019immenses répercussions pour ce qui se passe aujourd\u2019hui (2022) au Québec, peut-être que celui qui a le mieux compris l\u2019affrontement entre l\u2019option démocratique de René Lévesque et l\u2019option nationaliste étroite qu\u2019ont choisie ses successeurs est un homme qui, le 15 novembre 1976, n\u2019avait que 18 ans ! Il s\u2019appelle François Legault.: Il y a eu l\u2019épisode du « beau risque ».Ça prenait du courage pour amener le PQ sur ce chemin-là.Mais monsieur Lévesque a écouté le peuple et s\u2019est ajusté.Il ne pouvait pas garder le Québec dans un cul-de-sac [\u2026] Je me reconnais beaucoup là-dedans, j\u2019ai fait un peu le même cheminement.René Lévesque a réussi à amener le PQ dans cette direction, mais ça lui a couté cher, même s\u2019il était le fondateur, le chef historique de ce par- ti-là.Moi, j\u2019ai choisi de fonder un autre parti24.23 Pauline Marois, « Un Québec qui se souvient » dans Le Devoir du 4 février 2022.24 René Lévesque et nous. Voir François Legault, p. 352. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 62 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Le pouvoir des citoyens ou celui des partis De toutes les réformes que nous avons pu mener à bien, voici celle du financement démocratique des partis politiques dont je serai toujours le plus fier. Celle également qu\u2019on ne laisserait ternir que pour un jour s\u2019en mordre les doigts.René Lévesque25.En modifiant cette loi, le gouvernement de Pauline Marois descendait en flammes la réforme qui était celle dont René Lévesque disait qu\u2019il serait toujours le plus fier ! Le sixième successeur de monsieur Lévesque à la tête du PQ sabotait carrément non seulement le premier objet de la fierté du fondateur du parti, mais bien plus ! Comme le dit bien clairement Michel Carpentier, bras droit de René Lévesque : « Je l\u2019ai entendu dire, je ne sais pas combien de fois que, s\u2019il n\u2019était devenu premier ministre que pour faire adopter cette seule loi-là, toute sa carrière politique aurait été justifiée26 ».Voilà de toute évidence une déclaration d\u2019immense importance.La carrière politique de René Lévesque a été une des plus productives, sinon la plus productive, de toutes celles qui ont marqué l\u2019histoire de la société québécoise au grand complet.À priori, il est difficile d\u2019imaginer que cette réforme voulue et adoptée par René Lévesque était pour lui plus déterminante pour sa carrière que, par exemple, la nationalisation de l\u2019hydro-électricité ! C\u2019est que si le grand exploit de la nationalisation a été un super propulseur de l\u2019économie du Québec, la loi du financement des partis politiques constituait l\u2019assise d\u2019un exploit plus grand encore : la souveraineté populaire ! Pour s\u2019y comprendre, il faut encore une fois se concentrer sur le cœur du message de René Lévesque, la démocratie, le pouvoir populaire, le pouvoir citoyen.25 René Lévesque. op. cit. p. 86.26 René Lévesque et nous. Voir Michel Carpentier, p. 176. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 63 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E René Lévesque était hautement critique de l\u2019ensemble des institutions politiques que l\u2019Angleterre avait imposées au Québec défait en 1759.Alors que la Révolution américaine de 1776 avait institué une forme de démocratie réelle, quoique limitée, alors que la Révolution française de 1789 en avait, à sa manière, fait autant, ce que les Britanniques ont eu la prétention d\u2019appeler la Grande Révolution de 1688 s\u2019était limitée à soumettre le Roi au pouvoir du Parlement ne s\u2019est jamais étendue au point de mettre le pouvoir entre les mains du peuple.Et, il en est encore vrai aujourd\u2019hui ! Dans les institutions politiques qu\u2019on nous présente souvent comme un lègue de liberté, le pouvoir est sous le contrôle direct, permanent, incontournable non pas du peuple, mais des partis politiques.Sous le modèle britannique, le peuple n\u2019élit pas le gouvernement.Il élit des candidats de partis qui détermineront la désignation du chef du gouvernement.Le peuple élit des députés responsables de voter les lois, mais l\u2019adoption des lois est strictement sous le contrôle du parti dominant.Le parti dominant ne l\u2019est pas par la volonté du peuple, mais par les bizarreries d\u2019un mode d\u2019élection que René Lévesque a qualifié de « démocratiquement infect ».On pourrait y aller indéfiniment, mais en un mot, les institutions politiques britanniques n\u2019instaurent pas une forme de démocratie.Elles instaurent une forme d\u2019usurpation du pouvoir citoyen par les partis politiques.Elles instaurent une « partitocratie » ! Or, la loi du financement démocratique des partis politiques du Québec sanctionnée le 26 août 1977 avait justement comme but de transférer le pouvoir des partis politiques aux propriétaires des partis que sont, en démocratie, les citoyens.Depuis toujours, nos médias sont souvent d\u2019une superficialité phénoménale et n\u2019y ont vu qu\u2019une loi sur la comptabi- L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 64 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E lité des partis ! Or la « loi 2 » ne portait pas d\u2019abord sur les entrées et sorties financières des partis.Elle portait sur la propriété même des partis politiques.En démocratie, si les partis ne sont pas la propriété donc sous le contrôle bien réel des citoyens, il n\u2019y a pas de démocratie.Le cœur, l\u2019âme de la loi 2 de René Lévesque limitaient le financement des partis aux seuls électeurs.Fini le contrôle des partis politiques par des intérêts privés, des caisses électorales occultes.En un mot, l\u2019objectif prédominant de toute la carrière politique de René Lévesque était de faire du Québec une démocratie authentique, une société qui cessait de voir le gouvernement sous le contrôle d\u2019intérêts privés ou d\u2019élites auto proclamées.Une société qui vivait, pour citer Abraham Lincoln, ce que le mot veut dire « le gouvernement par le peuple, pour le peuple, avec le peuple ».Les amendements à la loi du financement démocratique des partis politiques par le gouvernement de madame Marois n\u2019étaient pas des amendements.Ils étaient un renversement total du legs principal que voulait laisser René Lévesque à son peuple.Le financement démocratique des partis est devenu le financement étatique des partis.Comme le dira sans détour le « père » de la loi du financement démocratique des partis, Robert Burns : « Aujourd\u2019hui, l\u2019orientation de départ est faussée et même renversée.On substitue le financement de l\u2019État au financement populaire.On substitue les partis politiques à la volonté populaire ».Dans le même article, l\u2019ex-ministre de la Réforme électorale et parlementaire dans le gouvernement de René Lévesque affirme qu\u2019un parti qui n\u2019est pas capable de vivre par le financement de ses membres ne mérite pas d\u2019exister : « Les partis doivent naître, se maintenir et, au besoin, mourir en fonction de la volonté citoyenne, pas autrement27 ».27 Robert Burns, Le Devoir, le 10 novembre 2012. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 65 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Il est difficile d\u2019imaginer une plus grande trahison de la pensée de René Lévesque et cela par son propre parti.Il est extraordinairement triste d\u2019entendre le huitième successeur de René Lévesque, Paul Saint-Pierre Plamondon, nous dire aujourd\u2019hui (décembre 2021) que la preuve qu\u2019il a remis le PQ sur les rails, c\u2019est que les finances du parti vont bien ! Tout ce qu\u2019il a eu à faire a été de puiser dans les fonds publics ! Comme tous les autres partis par ailleurs ! Ce faisant, sans peut-être s\u2019en rendre compte, le chef actuel annonçait que le PQ non seulement renonçait à être financé par ses membres, mais conséquemment n\u2019avait pas besoin de leurs idées, de leur dynamisme, de leur apport au programme du parti, du militantisme qui avait toujours été sa force.À moins d\u2019un miracle qu\u2019on ne voit pas poindre à l\u2019horizon, se pourrait-il que le chef Plamondon nous annonce sans s\u2019en rendre compte que le 3 octobre 2022, à l\u2019occasion de la prochaine élection générale au Québec, l\u2019heure sera venue pour le PQ de s\u2019en « mordre les doigts » ! Qu\u2019en est-il de la démocratie sur le terrain ?La plus grande déconvenue de René Lévesque au caucus lui vint de l\u2019avortement de son projet concernant la représentation proportionnelle.Il croyait à l\u2019absolue nécessité de ce mode de représentation électorale, ce fut pour René Lévesque, démocrate, une déception amère28.Le 15 août 1984, le caucus des députés du Parti québécois était réuni à Drummondville.À l\u2019ordre du jour : la réforme du mode de scrutin.Le premier ministre l\u2019avait annoncée dans son discours inaugural à l\u2019Assemblée 28 Jérôme Proulx. René Lévesque : l\u2019homme, la nation, la démocratie. Presses de l\u2019université du Québec, 1992, p. 137. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 66 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E nationale, le 21 février 1978 puis de nouveau le 23 mars 1983, encore une fois dans le cadre du discours inaugural.C\u2019était la politique officielle du gouvernement.Le ministre de la Réforme électorale et parlementaire, Robert Burns, avait mené une large consultation conduisant à favoriser un scrutin par représentation proportionnelle régionale.La proposition a été soumise et acceptée au Conseil des ministres le 12 mars 1983.A son tour, le directeur général des élections a mené une vaste consultation publique sur le sujet.Son rapport officiel, le 28 mars 1984, recommande un scrutin par « représentation proportionnelle territoriale ».Au caucus de Drummondville, le 15 août 1984, la proposition du premier ministre déjà adoptée par son Conseil des ministres est refusée par les députés.Comme l\u2019a dit Jérôme Proulx, présent à titre de député de Saint-Jean : « Ce fut pour René Lévesque, démocrate, une déception amère.Il croyait à l\u2019absolue nécessité de ce mode de représentation électorale ».Et pourquoi le premier ministre nourrissait-il une telle foi absolue en une « proportionnelle régionale » ?C\u2019est que le Gaspésien, René Lévesque, était un tenant tout aussi absolu de la décentralisation des pouvoirs de Québec vers les régions.Transférer de vrais pouvoirs vers les régions nécessite qu\u2019il y ait des territoires pour les recevoir et des personnes élues pour les exercer.Pour un examen en profondeur des liens entre le mode de scrutin proportionnel et la décentralisation, voir le deuxième volume de la trilogie.Les députés en caucus ont maintenu le mode de scrutin actuel et ont préféré maintenir les frontières artificielles que sont les circonscriptions actuelles et où ils avaient été eux-mêmes élus plutôt que de faire de nos régions les assises d\u2019une véritable démocratie régionale et locale.En L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 67 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E fermant la porte de la « proportionnelle régionale », les députés du PQ ont scellé le sort d\u2019un des plus grands rêves politiques de René Lévesque et d\u2019un des plus importants progrès qu\u2019aurait pu réaliser le peuple sur les territoires qu\u2019il habite.Comment être plus explicite ?Pour reprendre quelques extraits du Livre blanc de monsieur Lévesque, voici comment il s\u2019exprime : [\u2026] la décentralisation est d\u2019abord une question de démocratie [\u2026] la décentralisation est une conception démocratique de l\u2019organisation sociale et politique [\u2026] c\u2019est une façon différente de participer à la vie collective [\u2026] c\u2019est un acte de confiance envers les individus [\u2026] c\u2019est une assise de solidarités nouvelles [\u2026] c\u2019est l\u2019occasion d\u2019affermir la confiance des citoyens [\u2026] c\u2019est la reconnaissance aux collectivités locales du droit de définir elles-mêmes et selon les aspirations de leur population, le nombre et le type de services et d\u2019équipements qui leur conviennent le mieux29.C\u2019est à tout cela qu\u2019ont renoncé les députés du PQ désireux avant tout de préserver leur propre pouvoir.Mais comment expliquer que le géant politique qu\u2019était monsieur Lévesque, le fondateur du Parti québécois, le premier ministre du Québec ait pu se voir humilié par les siens sur une question à laquelle il tenait tellement ?Trois causes ! La première est plutôt institutionnelle.Les députés de quelque parti que ce soit sont traditionnellement réfrac- 29 Coalition pour un Québec des régions. Libérer les QuébecS. Éditions Écosociété, 2007, Annexe 1 « La décentralisation selon René Lévesque », p. 147-160. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 68 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E taires à modifier un mode de scrutin qui a justement démontré sa supériorité dans le fait qu\u2019il leur a permis d\u2019être élus.Modifier le type de scrutin, c\u2019est modifier l\u2019assise du pouvoir, c\u2019est éliminer la base sur laquelle il tient présentement sans donner de garantie de réélection aux élus.Pour trop de députés, leur survie politique est plus importante que pourraient et devraient avoir les citoyens qu\u2019ils sont censés représenter.La seconde cause tient à une bien curieuse interprétation d\u2019un principe central du système parlementaire britannique, celui de la solidarité ministérielle.Le conseil des ministres est responsable collectivement.Une décision du conseil est une décision qui lie tout un chacun sans exception.Un ministre qui se désolidarise du conseil se doit de le quitter.Marc-André Bédard a succédé à Robert Burns comme ministre de la réforme électorale mais, contrairement à son prédécesseur qui avait été le proposeur de la réforme au conseil des ministres (comme par ailleurs il avait été le « père » de la loi sur le financement démocratique des partis politiques !), il a reçu la responsabilité de la réforme en la portant mollement, n\u2019a tenu aucune consultation et n\u2019a pas établi un lien actif sur ce dossier avec le bureau du premier ministre.De fait, monsieur Bédard n\u2019a pas été présent au caucus de Drummondville pour défendre le dossier dont il était responsable ! Mais il y a pire.En devenant pratiquement absent du dossier, monsieur Bédard a ouvert la porte toute grande à son collègue, Jacques Parizeau.Celui-ci, contre toutes les règles de la solidarité ministérielle, s\u2019est érigé en principal opposant à la réforme.Et il l\u2019a fait dans le style qu\u2019on lui connaissait bien : ouvertement, bruyamment, sans en accepter un iota.Il n\u2019y avait aucun secret que monsieur Parizeau était le responsable L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 69 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E du « NON à la réforme du mode de scrutin ».Il a été si bien reçu à ce titre que, dans mes fonctions de sous- ministre à la réforme électorale, j\u2019ai été convoqué par le ministre Parizeau à une rencontre formelle où, entouré de quelques personnages de l\u2019organisation du parti, il a tenté pendant quelques heures de me faire renoncer à soutenir la réforme ! La troisième cause de l\u2019échec de René Lévesque dans ce dossier tient justement à l\u2019organisation électorale du Parti québécois.La puissante « machine du PQ », experte bien sûr du mode de scrutin actuel, était farouchement opposée à la réforme.En soi, ce n\u2019était pas une grande surprise : les machines de partis sont tout aussi conservatrices que les députés quand on touche à leur champ d\u2019expertise.Celle du PQ était allée jusqu\u2019à produire un document substantiel qui comportait une argumentation systématique contre la réforme.J\u2019ai eu l\u2019occasion d\u2019en prendre connaissance par un détour imprévu.Quand on est sous-ministre et qu\u2019on est demandé par le premier ministre, on se déplace vers son bureau et non pas lui vers le sien ! Or voilà monsieur Lévesque dans mon bureau ! Il est d\u2019humeur massacrante.Il a en main ce document bien officiellement marqué au nom du comité national d\u2019organisation électorale du PQ avec signature de son directeur.Le document avait été rageusement annoté en rouge par la plume du premier ministre.Quand celui-ci l\u2019a projeté sur mon bureau, le document était ouvert à une page centrale où une phrase était triplement entourée d\u2019un épais trait rouge.La phrase disait : « Commençons par faire l\u2019indépendance [\u2026] on s\u2019occupera de démocratie après ! » Il aurait été bien difficile de heurter plus frontalement les convictions du premier ministre ! L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 70 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E François Legault et la succession réelle de René Lévesque À l\u2019élection de 2018, le magazine L\u2019Actualité a publié une de ces questions-réponses classiques où on interroge tous les chefs de partis sur les mêmes sujets à la veille d\u2019une élection.À la question « Pourquoi vous cessez d\u2019être indépendantiste ?: la réponse de François Legault a été : « Je ne cesse pas d\u2019être indépendantiste, je cesse d\u2019être péquiste.» À la question : « Alors pourquoi vous cessez d\u2019être péquiste ?» vient la réponse : « Parce que le PQ n\u2019y arrivera pas.Le PQ ne réussira pas à réunir le nombre qu\u2019il faut pour gagner un référendum.» Et nouvelle question : « Qu\u2019est-ce qu\u2019il faut pour avoir le nombre ?» Réponse : « Trois choses : il nous faut prendre le contrôle de l\u2019immigration ; il nous faut renforcer la position de la langue française ; il nous faut prendre davantage conscience de notre identité nationale.» Sept ans plus tard, le parti fondé par François Legault, la Coalition pour l\u2019avenir du Québec, était devenu le gouvernement du Québec.Les trois premières mesures législatives mises en marche par ce nouveau gouvernement : une loi sur l\u2019immigration, une loi sur la langue française, une loi sur la laïcité de l\u2019État ! Sans oublier une déclaration unilatérale du premier ministre à l\u2019effet que la Constitution canadienne était modifiée pour désormais indiquer que le Québec constituait une nation distincte.Et comme conclura Thomas Mulcair, celui qui nous aura rappelé cette déclaration de François Legault faite au magazine L\u2019Actualité « Si le Québec cherche ces pouvoirs et ne les obtient pas, la souveraineté risque de paraître comme la solution naturelle30.» 30 Thomas Mulcair, Le Journal de Montréal, le 14 mai 2012. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 71 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Mais pourquoi François Legault suivrait-il les traces de René Lévesque ?Pour cela, il est fort intéressant de retourner aux témoignages qu\u2019ont livrés les quelque cinquante personnes interviewées dans le livre René Lévesque et nous.En voici des extraits percutants tirés des propos tenus par François Legault31.Le premier indique bien qu\u2019il avait compris le message du référendum de 1980 \u2013 là où les Parizeau, Laurin, Léonard, Lazure et autres ont cessé de suivre le leadership de Lévesque.François Legault a choisi de fonder un parti plutôt que de subir le sort que le PQ a fait à son fondateur.Il y a eu le référendum de 1980.C\u2019était très émotif\u2026 Ça reste un grand exercice démocratique\u2026 les Québécois sont profondément démocratiques, modérés.Monsieur Lévesque cherchait à atteindre une véritable souveraineté.Mais il connaissait son peuple, l\u2019attachement de beaucoup de Québécois au Canada\u2026 mais il avait aussi un côté réaliste.Le Québec, même indépendant, aurait eu la politique de sa géographie.L\u2019une des valeurs les plus fondamentales qui a guidé René Lévesque toute sa vie politique, c\u2019est son côté démocrate.Il était un grand démocrate, ouvert sur le monde.Le premier ministre d\u2019aujourd\u2019hui a compris ce qu\u2019il y avait de plus fondamental politiquement chez René Lévesque.Il aussi partagé le jugement de monsieur Lévesque sur le déclin du parti qu\u2019il avait fondé : René Lévesque n\u2019accordait pas une grande importance à la durée de vie des partis politiques.Il disait que les partis politiques vieillissent vite.Le déclin du PQ, c\u2019est pas mal ça, Il a mal vieilli parce qu\u2019il a arrêté de se soucier de ce que le peuple pensait.Il est resté accroché au passé.31 René Lévesque et nous, voir François Legault, p. 351 à 357. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 72 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Enfin, pour ce qui est probablement le facteur le plus important pour le succès de la mission qu\u2019il s\u2019est donnée, François Legault, à l\u2019exemple de René Lévesque, s\u2019est positionné au cœur de la vie politique en démocratie, non pas d\u2019abord au niveau de la défense des idées, mais d\u2019abord et fermement au niveau du peuple lui-même dont il parle constamment avec grande fierté de la solidarité, de la ténacité, de la discipline, de la résilience.Mon sentiment le plus durable (face à René Lévesque), c\u2019est l\u2019immense fierté qu\u2019on ressentait.En affirmant « on est quelque chose comme un grand peuple » René Lévesque a été un créateur de fierté.C\u2019est très important pour un peuple \u2013 comme pour un individu \u2013 d\u2019être fier.Ça donne des ailes, de la confiance et de la force.Ce qui m\u2019inspire de René Lévesque, c\u2019est sa proximité avec le peuple et son côté créateur de fierté.L\u2019héritage le plus important de René Lévesque, c\u2019est la fierté et donc la confiance en eux qu\u2019il a inculquées aux Québécois.Enfin, François Legault fait lui-même le lien avec René Lévesque : Je suis très différent de René Lévesque.Je ne prétends pas avoir son charisme.Je suis plus concret, rationnel.Mais, comme lui je souhaite que les Québécois soient encore plus fiers.C\u2019est sur ce point-là que je sens une filiation.Le fil conducteur, c\u2019est la fierté.La dernière cheffe de cabinet de René Lévesque fera le lien entre lui et François Legault.Martine Tremblay était l\u2019invitée de l\u2019émission Deux hommes en or à Télé-Québec, le 7 février 2022.À la question de l\u2019animateur, « si monsieur Lévesque était vivant aujourd\u2019hui, à quel parti politique se joindrait-il ?» la réponse de Martine Tremblay était tout à fait « lévesquienne ».Monsieur Lévesque n\u2019était pas parti- L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 73 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E san.Il ne se joindrait pas à un parti.Mais il observerait que cette grande partie de la population qui a cru en lui et qui lui a été fidèle se retrouve à appuyer aujourd\u2019hui le parti de François Legault.Ce serait au tour de monsieur Lévesque de se montrer fidèle à son monde : il irait les rejoindre auprès du parti de François Legault.Une copie du livre que j\u2019ai publié en 2020 \u2013 René Lévesque, l\u2019héritage démocratique toujours d\u2019actualité \u2013 a été remise au premier minstre Legault.Le PM a accusé réception en ces mots : Votre livre a d\u2019autant plus d\u2019intérêt que René Lévesque est pour moi une grande source d\u2019inspiration.Il a été un ardent défenseur du peuple québécois, un grand démocrate et il figure sans conteste parmi les plus grands bâtisseurs du Québec moderne.Comme l\u2019indique le titre du livre, cet héritage est toujours d\u2019actualité, et j\u2019essaie d\u2019en être à la hauteur comme premier ministre du Québec32.Dans Le Devoir du 18 septembre 2021, parlant du projet de loi 21, le chroniqueur Michel David cite les propos de l\u2019ex-éditorialiste en chef de La Presse et ex-sénateur, André Pratte.Celui-ci avertit les lecteurs du National Post de Toronto que « le Canada anglais est tombé tête première dans le piège séparatiste.Comme toujours lorsqu\u2019il se sent attaqué, le Québec fait bloc derrière son gouvernement, quel qu\u2019il soit.Et si jamais la Cour suprême invalide la loi 21, la colère et la frustration au Québec vont atteindre des niveaux de frustration qu\u2019on n\u2019a pas vus depuis l\u2019échec de l\u2019accord du lac Meech ».Et Michel David de conclure : Dire que la foi fédéraliste du premier ministre Legault demeure suspecte serait un euphémisme.Ceux qui craignent qu\u2019il soit demeuré fidèle à ses convictions 32 François Legault, lettre du 7 juillet 2020. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 74 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E indépendantistes d\u2019antan et qu\u2019il attende simplement le moment propice pour sortir du placard sont aussi nombreux que ceux qui le souhaitent.Cela fait beaucoup de monde.Vers un retour au grand rêve : Option Québec À la fin de ses mémoires, René Lévesque fait un constat qui pourrait être lourd de sens pour l\u2019histoire du Québec.(En parlant d\u2019Option-Québec) « le relisant pour la première fois depuis longtemps, je me dis que moi, je peux encore vivre avec ça, et même, présomptueusement qu\u2019un jour viendra où c\u2019est avec quelque chose comme ça qu\u2019on finira par en sortir33 ».De fait, s\u2019il y a une constante dans l\u2019expression de la volonté populaire quant à l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec, c\u2019est bien une très forte concentration des pouvoirs entre les mains du Québec, mais avec un lien surtout économique avec le Canada.On en trouve des variantes avec Daniel Johnson dans Égalité ou indépendance publié en 1968 et dont René Lévesque a dit qu\u2019elle « m\u2019allait comme un gant34 ».Sont venus par la suite, le rapport des États généraux du Canada français en 1968 ; le rapport Allaire Le Québec libre de ses choix en janvier 1991 ; Option Québec en 1968 ; même le Livre beige de Claude Ryan en 1980 ; le modèle de constitution que proposait l\u2019Action démocratique du Québec en juin 2001 ; le rapport de la Commission sur l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec (Bélanger- Campeau) en 1991 et très récemment, le modèle de constitution proposé par l\u2019assemblée citoyenne pilotée par Christian Lapointe en 2019.33 René Lévesque, op. cit. p. 96.34 Ibid. p. 269 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 75 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Pour reprendre les mots de René Lévesque est-ce « qu\u2019un jour viendra où c\u2019est avec quelque chose comme ça qu\u2019on finira par en sortir » et que François Legault en sera le maître d\u2019œuvre ?En guise de conclusion Le 24 août 2022 marquera le 100e anniversaire de la naissance de René Lévesque.Il y aura profusion de témoignages, d\u2019écrits, de documentaires, possiblement des colloques et certainement une grande cérémonie à l\u2019Espace René Lévesque à New Carlisle.On parlera du plus grand patriote de l\u2019histoire, on parlera de l\u2019immense infusion de fierté qu\u2019il a transmise à la société québécoise, on parlera de géant de la vie démocratique.On pourra passer de la théorie de la démocratie à sa réalisation chez nous : René Lévesque a été un démocrate, avec le peuple, pour le peuple, par le peuple.Malheureusement, parce que cela est faux, beaucoup continueront à proclamer que la plus grande contribution de René Lévesque à l\u2019histoire du Québec a été la loi 101.D\u2019autres invoqueront l\u2019héritage démocratique de René Lévesque, mais sans vraiment le connaître et souvent sans s\u2019être rendu compte qu\u2019il a été lâché par les siens sur des questions fondamentales.On saluera le fondateur du Parti québécois, mais on oubliera de dire qu\u2019il n\u2019a pas quitté son poste avec la mention « mission accomplie », mais qu\u2019il a été poussé à la porte par ce qu\u2019il appellera lui-même du « grenouillage autour de la chefferie ».Le but du présent texte n\u2019est pas de faire le procès de ceux qui l\u2019ont lâché.Le but est que l\u2019histoire s\u2019écrive dans la vérité.De fait, l\u2019inspiration de ce texte vient de la trilogie sur Lévesque dont il est mention dans les réfé- L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 76 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E rences ci-bas.Quand on fait le survol de notre histoire, de Samuel de Champlain à René Lévesque en passant par Louis-Joseph Papineau, il s\u2019y trouve une constante importante.Trois grands rêves ont été entretenus.Ils ont chacun eu un immense effet sur notre vie collective.Mais ils ont aussi, tous les trois, frappé un mur.Le peuple métissé qu\u2019envisageait Champlain par le croisement des Premières Nations avec les habitants de Nouvelle-France n\u2019a jamais reçu l\u2019appui de l\u2019Église et a été enterré d\u2019abord par la conquête anglaise de 1759 puis définitivement par la Loi des Indiens de 1868.Le rêve de Papineau d\u2019instaurer la République démocratique, indépendante du Bas-Canada, a rencontré la vive opposition des évêques d\u2019ici puis a amené la trahison de ses compagnons de lutte chez les Patriotes, Lafontaine, Nelson, Morin, Parent et Cartier.Le rêve de René Lévesque d\u2019une société démocratique donc reposant incontournablement sur le pouvoir citoyen a été délaissé par ceux pour qui le nationalisme est plus important que la démocratie.Le dernier mot revient et reviendra toujours au peuple.C\u2019est d\u2019abord parce que René Lévesque a été leur héros que son héritage se poursuivra.Le peuple d\u2019ici a toujours été plus grand et plus fort que ses élites.Les Québécois sont égalitaires, solidaires, fiers, démocrates.Ils tiennent encore le coup après des siècles où ils auraient facilement pu disparaître.Ils méritent d\u2019être vus comme les constructeurs de ce que Mario Polèse appelle et explique fort bien dans Le miracle québécois.En cette année 2022, le peuple québécois célébrera le grand champion de sa fierté.Un autre moment important, même possiblement historique, attend ce peuple : l\u2019élection générale du 3 octobre.Depuis René Lévesque, il n\u2019y L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 77 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E a eu aucun leader politique qui n\u2019ait atteint son niveau de soutien populaire, aucun qui n\u2019ait autant cultivé son sentiment de fierté que François Legault.Terminons en répétant ces mots de François Legault.Se référant au « beau risque », Le premier ministre actuel dit : Ça prenait du courage à monsieur Lévesque pour amener le PQ sur ce chemin-là\u2026 ça lui a couté cher, même s\u2019il était le fondateur, le chef historique de ce parti-là.Mais il avait écouté le peuple et s\u2019est ajusté.Il ne pouvait pas garder le Québec dans un cul-de-sac\u2026 il fallait qu\u2019on se donne une perspective, qu\u2019on avance.Je me reconnais beaucoup là-dedans35.u 35 René Lévesque et nous, voir François Legault, p. 352. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 78 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Autres ouvrages du même auteur : 1971 Défis au Parti Québécois.Montréal : Éditions du Jour.Préface de Guy Joron.1997 « La réforme électorale.L\u2019héritage démocratique du premier ministre René Lévesque » dans L\u2019Éthique gouvernementale. Cahiers de recherche éthique 21, Fides, pp 317- 355.2006 Au pouvoir, citoyens ! Mettre fin à l\u2019usurpation des partis politiques.Montréal, Éditions BLG.2007 Le Parti de René Lévesque. Un retour aux sources.Montréal, Fides 2009 Dialogue avec Claude Béland sur une constitution du Québec d\u2019aujourd\u2019hui. Vers une assemblée constituante citoyenne.Mouvement Démocratie et Citoyenneté du Québec.2013 « La démocratie au Québec, les partis contre les citoyens » dans L\u2019Action nationale, vol.CIII, no 1 (janvier), pp 92-116.2016 Robert Burns, le ministre de la démocratie citoyenne.Éditions Trois-Pistoles.2020 René Lévesque, un héritage démocratique toujours d\u2019actualité.Éditions Lambda.2020 Décentralisons-nous ! Pour une sortie de crise digne du Québec.En collaboration avec Roméo Bouchard.Éditions Lambda.2020 « La marche d\u2019un peuple ! », Préface à : Le rêve de Champlain, de Papineau et de Lévesque, par Roméo Bouchard.Éditions Lambda 79 LE LEGS AMBIGU DE RENÉ LÉVESQUE Gilbert Paquette* Passer du rêve à la réalité Faire du pays le projet d\u2019un peuple Le 24 août 2022 soulignera le 100e anniversaire de naissance de René Lévesque.À travers, ses réalisations, ses écrits, ses discours, la création d\u2019un parti qui a marqué l\u2019histoire du Québec, ses réalisations comme chef d\u2019un gouvernement, il a fait prendre conscience aux Québécoises et aux Québécois qu\u2019ils formaient une nation.Il nous aura donné la fierté d\u2019un projet d\u2019émancipation nationale, d\u2019un projet de liberté, d\u2019un projet fondamentalement démocratique.On le célèbrera cette année à juste titre comme un grand patriote et un grand démocrate.Malgré mon immense respect pour René Lévesque et ma sympathie envers André Larocque, je ne peux partager son analyse publiée dans L\u2019Action nationale sous le titre : « Le rêve de René Lévesque abandonné par le Parti québécois sera-t-il réalisé par François Legault ?» On doit à la vérité de rappeler que c\u2019est René Lévesque lui-même qui a abandonné en 1984 son rêve de souveraineté-asso- ciation en s\u2019engageant dans l\u2019impossible renouvellement du fédéralisme.Cette décision, que j\u2019ai contestée avec beaucoup d\u2019autres, ouvrait une longue période où le parti * Professeur émérite à la Téléuniversité, militant du Mouvement Québec indépendant, ex député et ministre du Parti québécois. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 80 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E qu\u2019il avait fondé allait se détourner des exigences de la souveraineté nationale1.Plus fondamentalement, je m\u2019objecte à l\u2019opposition entre indépendance et démocratie que développe André Larocque dans son texte.L\u2019indépendance du Québec est projet démocratique d\u2019émancipation qui ne pourra être que l\u2019aboutissement d\u2019une démarche démocratique du peuple québécois.L\u2019indépendance constitue aussi la seule façon d\u2019implanter une véritable démocratie au Québec en le libérant des entraves de la Constitution canadienne qui nous a été imposée sans aucun respect de la démocratie québécoise.Enfin, s\u2019imaginer que François Legault sera celui qui réalisera le rêve de René Lévesque relève de la pensée magique où l\u2019auteur semble prendre son désir pour une réalité.Le rêve de René Lévesque André Larocque rappelle au début de son texte que René Lévesque avait un rêve pour son peuple qu\u2019il a exprimé d\u2019abord par un manifeste, « Un Québec souverain dans une nouvelle union canadienne », rejeté par le Parti libéral en 1967.Il a par la suite publié un livre marquant, Option Québec, créé le mouvement souveraineté-associa- tion, puis le Parti québécois dont il a fait d\u2019Option Québec le programme constitutionnel et celui de son gouvernement élu le 15 novembre 1976.Je me suis pleinement engagé dans ce rêve.C\u2019est René Lévesque qui m\u2019a convaincu de m\u2019engager en poli- 1 Dans mon ouvrage Le sens du pays \u2013 Refonder le combat indépendantiste, j\u2019ai expliqué et documenté ce véritable détournement qui a fait qu\u2019en 50 ans, seules les deux années préréférendaires ont été consacrées à la promotion de l\u2019indépendance, les autres campagnes électorales, parfois nationalistes, mais jamais souverainistes ayant porté sur la gestion de la province de Québec. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 81 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E tique.Comme lui, j\u2019ai d\u2019abord été démocrate avant d\u2019être indépendantiste, ou plutôt social-démocrate, conscient des injustices sociales.Sur les bancs de l\u2019université, je devins d\u2019abord membre du NPD-Québec de Robert Cliche.Ce qui m\u2019indignait bien plus que la majorité des maisons de Mont-Royal occupées par des anglophones, c\u2019était qu\u2019il y ait de si grands écarts de richesse à Montréal.Les écarts entre les pays riches et les pays pauvres, les famines dans le tiers- monde m\u2019indignaient, en accord avec le René Lévesque de l\u2019émission Point de mire à Radio-Canada.Je suis devenu indépendantiste, non pas en consultant Option Québec, mais en lisant le livre de Marcel Chaput, Pourquoi je suis séparatiste.Scientifique comme moi, sa démonstration était convaincante : « les Canadiens français forment une nation, l\u2019État du Québec est leur état national et, pour progresser, les Canadiens français devaient être maîtres chez eux, non plus minoritaire dans un plus grand pays, mais majoritaire dans leur pays, le Québec ».À ce moment en 1966, je n\u2019étais pas encore militant de l\u2019indépendance, mais désormais, je lisais les journaux et je regardais la télévision d\u2019un œil indépendantiste, favorable à la montée du Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale, le RIN.La social-démocratie, la justice sociale passaient par l\u2019indépendance.C\u2019est René Lévesque qui est responsable toutefois de mon engagement politique indépendantiste.En 1967, l\u2019histoire s\u2019accélérait et il y était pour beaucoup.Il avait réussi à regrouper dans un même parti politique la très grande majorité des indépendantistes, mais aussi des militants sociaux et syndicaux qui donnaient au programme du Parti québécois une couleur résolument sociale-démocrate et progressiste.Jeune professeur au Collège de Maisonneuve, ma lutte avec les étudiants et les professeurs pour la démo- L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 82 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E cratie interne dans cette institution, l\u2019occupation du collège et les débats sur la démocratie en éducation qui avaient lieu chaque soir avait mis fin à mon attentisme politique.Après avoir vibré en écoutant René Lévesque à la télévision, stimulé par sa vision de l\u2019avenir du Québec, je décidai de m\u2019engager à fond pour l\u2019indépendance au sein de son parti.J\u2019allais devenir le président de mon comté et de ma région, conseiller au programme à l\u2019exécutif national, succédant d\u2019ailleurs à André Larocque, puis député et ministre dans le gouvernement de René Lévesque à partir de 1976.La promotion de l\u2019indépendance se faisait attendre à l\u2019approche du référendum de 1980, les ministres étant presque totalement accaparés par le gouvernement de la province.Ayant compris cette dynamique, avec mon collègue Jean-Pierre Charbonneau, nous avons décidé, à la fin de l\u2019automne 1978, de nous consacrer prioritairement à publier un ouvrage de fonds qui serait intitulé simplement L\u2019Option.Ma contribution a consisté à définir les principes et le contenu du nouveau régime politique qui serait proposé au référendum, décrivant concrètement ce que serait la souveraineté-association.La description de l\u2019association économique se fondait sur des exemples de communautés d\u2019États souverains dans le monde en les adaptant à la réalité du Québec et du Canada.Le contenu concret de la souveraineté-association était consolidé et vulgarisé pour la première fois.Le lancement de L\u2019Option eut lieu le 20 novembre 1978 en présence de René Lévesque qui avait accepté d\u2019en écrire la préface.Le premier ministre écrivait : « À un moment stratégique, alors que va s\u2019activer comme jamais le débat national sur l\u2019avenir du Québec, on y trouvera une double synthèse, impressionnante par son ampleur autant que sa rigueur.» Il concluait : L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 83 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Ce sont, non pas deux partisans butés, mais deux Québécois à l\u2019esprit ouvert et chaleureux qu\u2019on rencontre dans ces pages.Deux hommes dont l\u2019approche, tout en étant nourrie de conviction inébranlable, sait demeurer tolérante et fraternelle.Je leur souhaite non seulement beaucoup de lecteurs, mais également, sur ce dernier point, beaucoup d\u2019imitateurs ! La publication de ce livre fut abondamment commentée dans les médias.C\u2019était un livre attendu.Peu après sa publication, L\u2019Option avait fait son entrée en première place du « palmarès du livre », dans la catégorie « Essais », place qu\u2019il allait occuper dans cette catégorie pendant 11 semaines.Par la suite, le premier ministre m\u2019inviterait à faire partie du comité de préparation de la campagne référendaire.Le programme du Parti québécois adopté en juin 1979, puis le document de base de la campagne référendaire, « La nouvelle entente Québec-Canada », allaient reprendre en bonne partie le contenu proposé dans L\u2019Option.J\u2019ai raconté tout ceci pour bien faire comprendre que je n\u2019ai pas épousé « le rêve de René Lévesque » à demi, mais à fond, tout comme je l\u2019ai fait pendant la campagne référendaire qui a suivi.J\u2019étais convaincu à l\u2019époque que la souveraineté-association était la façon la plus directe et la plus sensée de réaliser l\u2019indépendance du Québec et de donner au peuple québécois, les moyens d\u2019une véritable démocratie sociale et économique.Ce n\u2019est qu\u2019après le référendum de 1980, la trahison du rapatriement de la constitution en 1982, et ce qu\u2019on a appelé « la nuit des longs couteaux », que j\u2019ai compris qu\u2019il n\u2019y aurait jamais de souveraineté-association sans d\u2019abord réaliser l\u2019indépendance du Québec, tout comme je savais depuis longtemps qu\u2019il n\u2019y aurait jamais de fédéralisme renouvelé.La majorité canadienne et son gouvernement, L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 84 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E quels que soient les partis, y étaient brutalement opposés, définitivement engagés dans une direction opposée qui exigeait, chose inacceptable, que le peuple français du Québec se comporte comme une minorité dans le grand tout multiculturel pancanadien.La thèse de la fondation du Canada par deux nations était un mythe définitivement mort et enterré.Je peux témoigner qu\u2019après ces évènements, René Lévesque lui-même a abandonné le trait d\u2019union entre souveraineté et association qu\u2019il avait mis au cœur d\u2019Option Québec et de la question référendaire de 1980.Son rêve s\u2019est transformé, non dans son objectif final, mais dans la démarche pour y parvenir.Peu de commentateurs l\u2019ont noté, mais la proposition de révision du programme du parti telle qu\u2019approuvée en 1982, approuvée par Lévesque suite au référendum interne du parti, énonçait que « l\u2019association économique ne serait plus liée à la souveraineté par un trait d\u2019union et celle-ci serait le thème de la prochaine campagne électorale ; cependant, il faudrait obtenir la majorité des suffrages exprimés avant de proclamer l\u2019indépendance et de faire une offre d\u2019association économique au reste du Canada2.» En 1982, le « rêve de René Lévesque », la souveraineté et l\u2019association se réaliserait en deux temps.D\u2019abord la souveraineté du Québec approuvée démocratiquement par le peuple du Québec, qui permettrait dans un deuxième temps seulement de réaliser une association économique, laquelle se ferait tôt ou tard, car inscrite dans la réalité économique du nord du continent.2 G. Fraser, Le Parti québécois, p. 335-336. Cette proposition avait rallié les deux camps lors du « renérendum ». Elle provenait de l\u2019exécutif national dont j\u2019étais membre. Je l\u2019avais rédigée en collaboration avec Pierre Harvey qui était alors conseiller au programme, lequel s\u2019était assuré de son approbation par René Lévesque. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 85 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Qui a démissionné en 1984 ?Ce rêve de souveraineté, et cette offre d\u2019association économique avec le Canada, René Lévesque devait le mettre de côté pour s\u2019engager dans le soi-disant « beau risque » de 1984, autrement dit dans une réforme du fédéralisme.C\u2019est au contraire ce même rêve de souveraineté et d\u2019offre d\u2019une association économique qu\u2019allait reprendre, et presque réaliser, Jacques Parizeau et le Parti québécois lors du référendum de 1995.Tout n\u2019est donc pas aussi simple que le laisse supposer le titre de l\u2019article d\u2019André Larocque.Le Parti québécois n\u2019avait pas abandonné le rêve de René Lévesque, et ce, malgré lui.André Larocque présente ce virage à 180 degrés de 1984 comme nécessaire pour « rester fidèle au verdict démocratique populaire de 1980 ».Cela ne tient pas la route ! Tant qu\u2019à faire, le Parti québécois aurait-il dû abandonner la souveraineté pour le fédéralisme, en constatant que cette dernière option était nettement majoritaire dans la population lors de l\u2019élection de 1970 où il n\u2019avait obtenu l\u2019appui que de 23 % des électeurs à son option ?Dans les faits le gouvernement du Parti québécois avait respecté scrupuleusement le verdict démocratique populaire à toutes les élections.À la suite du verdict de 1980, il avait même dépassé le simple respect en promettant de ne rien entreprendre en vue de la souveraineté au cours du mandat qu\u2019il obtiendrait à l\u2019élection de 1981.Cela n\u2019empêchait pas toutefois le Parti québécois de continuer à promouvoir la souveraineté.Lors des célébrations au Canada suite au rapatriement de la constitution à Ottawa, le Parti avait organisé une grande manifestation à Montréal pour protester contre cette trahison à l\u2019égard du peuple québécois.Plus de 25 000 personnes marchèrent L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 86 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E dans les rues à son appel.En août 1982, l\u2019exécutif national du PQ publia un document de réflexion sur la crise politique et économique intitulé « La souveraineté : outil de développement économique ».Je l\u2019avais rédigé en compagnie Pierre Harvey.Au sortir de la rencontre annuelle du caucus des députés du Parti québécois, le premier ministre Lévesque appuya publiquement ce document qui « faisait partie du processus de préparation à la prochaine élection qui se tiendra sur la souveraineté du Québec ».Le Devoir titra alors : « Un outil contre la crise économique : le PQ relance son option3.» Chaque fois qu\u2019il en avait l\u2019occasion, le premier ministre défendait publiquement la position du congrès post « réné- rendum » sur la souveraineté et l\u2019association.Évoquant la position de René Lévesque à la fin de l\u2019année 1983, son biographe Pierre Godin raconte : « L\u2019avenir du Québec serait décidé par une élection référendaire.Et depuis le congrès de 1982, c\u2019est devenu son mantra.Il l\u2019a servi encore dernièrement à la presse italienne : les prochaines élections porteraient sur l\u2019indépendance et il suffirait de 50 pour cent des voix plus une pour l\u2019enclencher.[\u2026] \u201cUn vote indépendantiste à 50 pour cent : Lévesque y croit\u201d titrait La Presse à la suite d\u2019une entrevue4.» L\u2019année 1984 allait cependant marquer le début d\u2019un virage dans l\u2019esprit de René Lévesque.Martine Temblay le souligne : « Déjà en février 1984, dans le cadre d\u2019une entrevue avec un journaliste de l\u2019hebdomadaire français Le Point, le premier ministre avait, pour la première fois, formulé publiquement ses interrogations sur la question.Même s\u2019il 3 Pierre O\u2019Neil, « Le PQ relance son option, un outil contre la crise économique », Le Devoir, 2 septembre 1982 4 Pierre Godin, René Lévesque, l\u2019homme brisé, p. 317. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 87 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E était encore déterminé à l\u2019époque à placer la souveraineté au cœur de la campagne électorale, il ne se faisait pas d\u2019illusion sur la rapidité du changement5.».« C\u2019est un projet [la souveraineté], dont je ne verrai probablement pas la réalisation.En tout cas, pas comme membre du gouvernement.Même si nous gagnons les prochaines élections, on ne sera pas mûrs pour passer le cap tout de suite.Comme disait je ne sais plus qui [c\u2019était en fait Claude Morin], ce n\u2019est pas en tirant sur les fleurs qu\u2019on les fait pousser plus vite6.» Cet interview avait stimulé l\u2019aile provincialiste du parti, opposée à la remise en marche vers la souveraineté et favorable aux élections de « bon gouvernement ».Pierre Marc Johnson estimait essentiel que le Québec ne sorte pas plus faible du prochain scrutin, prévu pour 1985.Dans ce langage sibyllin qui lui était propre, cela signifiait qu\u2019il n\u2019était pas prêt à prendre le risque d\u2019une élection portant sur la souveraineté.Pour lui, ce serait affaiblir le parti et ses chances de réélection.Il nous révélait ainsi qu\u2019il voyait la souveraineté et l\u2019association, donc Option-Québec, comme un boulet électoral pour le Parti québécois, un boulet dont il fallait se défaire.En préparation du congrès national qui venait à grands pas, en juin 1984, il devenait donc nécessaire de clarifier à nouveau le sens de la prochaine élection.Je préparai une résolution pour l\u2019exécutif national affirmant qu\u2019un vote pour le Parti québécois serait interprété comme un vote en faveur de la souveraineté du Québec, puisque les élections porteraient principalement sur la souveraineté.René Lévesque participait à la réunion de l\u2019exécutif où on devait adopter cette résolution avant de l\u2019envoyer au 5 Martine Tremblay, Derrière les portes closes, p. 409.6 Interview Le Point, « La crise nous fait mal », 6 février 1984. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 88 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E congrès.Je lui demandai : « Vous êtes sûr d\u2019être d\u2019accord avec cette résolution, monsieur Lévesque ?» Il répondit : « Ouais, ça va\u2026 c\u2019est comme porter une ceinture avec des bretelles », laissant entendre à tous les membres présents qu\u2019il était toujours d\u2019accord avec les orientations qu\u2019il avait maintes fois réaffirmées au cours de l\u2019année précédente.Rendu au congrès cependant, quand la résolution fut discutée en atelier, l\u2019ancien ministre Jacques-Yvan Morin l\u2019attaqua de front, la présentant comme un ultimatum arrogant et suicidaire qui revenait à dire à la population, « si vous n\u2019êtes pas d\u2019accord avec la souveraineté, ne votez pas pour nous ».René Lévesque était ébranlé, mais il n\u2019alla pas au micro du congrès de juin 1984.La résolution fut approuvée par une large majorité des délégués qui trouvaient normal, comme pour les autres partis, que le PQ demande à la population une approbation de tout son programme, y compris de son article 1 sur la souveraineté et l\u2019offre d\u2019association.Dès la fin du congrès, les ministres qui souhaitaient au fond une nouvelle mise en veilleuse de la souveraineté se déchaînèrent : « Suicide collectif programmé, antidémocratique ! », tonnait le ministre des Affaires culturelles, Clément Richard.Le ministre Michel Clair n\u2019avait jamais vu des dindes avoir si hâte à Noël.Pierre Marc Johnson s\u2019interrogeait : « Comment un simple congrès peut-il définir la nature d\u2019une élection7 ?» Surpris du caractère hargneux de ces réactions, je commençais à mieux comprendre à quel point mes collègues craignaient de ne pas être réélus ou surestimaient le tort causé au Québec par une éventuelle défaite électorale du PQ.À quel point aussi ils avaient peu de respect pour la base militante du Parti qui les avait fait élire.7 P. Godin, René Lévesque, l\u2019homme brisé, p. 340-341. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 89 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Ce clan, que les journalistes qualifieraient plus tard de « révisionniste », était prêt à remettre en question les fondements souverainistes du parti, quitte même à se passer de René Lévesque si nécessaire, chose que je découvrirais plus tard après mon départ du conseil des ministres.Les révisionnistes allaient prendre de l\u2019ascendant dans le Parti avec l\u2019élection de Brian Mulroney à Ottawa qui offrait de réintégrer le Québec « dans l\u2019honneur et la dignité ».Le 22 septembre, lors d\u2019une conférence de presse, le premier ministre s\u2019éloigna lui aussi de ses positions antérieures favorables à une élection sur la souveraineté en s\u2019exprimant ainsi : « Si la collaboration du gouvernement conservateur devait s\u2019améliorer, cela ne risquerait-il pas d\u2019étouffer notre option fondamentale et de renvoyer la souveraineté aux calendes grecques ?De toute évidence, il y a un élément de risque, mais c\u2019est un beau risque8.».Ce mot porteur de division était lancé ! Le risque d\u2019enterrer l\u2019option fondamentale du parti était tout sauf un « beau risque » à mes yeux et à ceux de l\u2019aile indépendantiste du parti.Pire qu\u2019une autre mise en veilleuse de l\u2019option, comme à l\u2019élection de 1981, c\u2019était s\u2019engager dans l\u2019illusoire réforme du fédéralisme canadien.N\u2019ayons pas peur des mots, René Lévesque nous invitait à une démission à l\u2019égard de la raison d\u2019être de notre engagement politique.C\u2019était totalement inacceptable ! Le conseil des ministres était désormais divisé presque moitié-moitié sur cette question.Deux mois plus tard, le premier ministre décida de mettre fin au débat qui 8 Robert Lefebvre, « Négocier avec le gouvernement Mulroney constitue un \u201cbeau risque\u201d, dit Lévesque », Le Devoir, 24 septembre 1984. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 90 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E secouait son parti et son gouvernement.Le 19 novembre, il publiait un texte explosif, « Pour que la discussion prenne fin ».Il tranchait dans le vif, refusant à certains de ses proches d\u2019atténuer un paragraphe où il parlait « de cet État-nation que nous croyions si proche et totalement indispensable ».Ce « croyions », qui signifiait clairement son abandon de l\u2019objectif de la souveraineté, fit que Jacques Parizeau prit la décision de démissionner du conseil des ministres.Dans une autre section de son texte, monsieur Lévesque désavouait complètement le congrès de son parti et toutes les tentatives de compromis que nous lui avions proposées pour garder le parti uni.Il écrivait : « Pour la prochaine élection [\u2026] la souveraineté n\u2019a pas à être un enjeu : ni en totalité ni en parties plus ou moins déguisées ».Selon Martine Tremblay, « ce n\u2019est pas seulement parce qu\u2019il y voit un suicide politique à court terme que René Lévesque écarte le scénario d\u2019une élection sur la souveraineté.C\u2019est surtout parce qu\u2019il le trouve complètement décroché du \u201cpays réel\u201d, ce qui le pousse à développer le deuxième élément important de sa déclaration, où il martèle avec force son obsession démocratique9 ».Manifestement, cette obsession démocratique ne s\u2019appliquait pas à la démocratie interne dans son parti puisque, pour la deuxième fois, il allait refuser un vote démocratique de son congrès et convoquer un nouveau congrès pour défaire en janvier ce que le congrès de juin avait décidé.Cette obsession démocratique était toutefois profonde, mais elle avait évolué, le Parti québécois s\u2019étant éloigné progressivement de la social-démocratie et du préjugé à l\u2019égard des travailleurs que le premier ministre avait affichés clairement dans son premier mandat.Le 9 Martine Tremblay, Derrière les portes closes, p. 408. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 91 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E souci d\u2019une démocratie plus pleine devait être maintenu et il n\u2019interdisait nullement que l\u2019on fasse la promotion d\u2019une idée porteuse de démocratie comme la souveraineté du Québec, même si elle était encore minoritaire dans la population.Par ce virage à 180 degrés, René Lévesque avait démissionné du combat pour la souveraineté du Québec.Cette démission allait susciter d\u2019autres démissions à l\u2019égard de la souveraineté qui se poursuivraient jusqu\u2019à tout récemment, y compris celle de l\u2019actuel premier ministre du Québec, François Legault, déclarant après avoir fondé son propre parti qu\u2019il voterait NON s\u2019il y avait un autre référendum sur la souveraineté.Au conseil des ministres suivant, René Lévesque nous rappela aux devoirs de la solidarité ministérielle.Le message était clair, il fallait nous taire ou démissionner.Sept des douze ministres opposés au « beau risque » fédéraliste, Jacques Parizeau, Camille Laurin, Denis Lazure, Denise Leblanc-Bantey, Jacques Léonard, Louise Harel et moi-même, ainsi que quatre députés, Pierre de Bellefeuille, Jules Boucher, Jérôme Proulx et Denis Vaugeois, démissionnâmes du gouvernement ou du caucus du Parti québécois.Nous ne pouvions pas nous taire devant cette inacceptable démission.À l\u2019émission Le Point de Radio-Canada, le lundi 26 novembre je crois, en tandem avec Camille Laurin, nous eûmes droit à une heure d\u2019entrevue où nous avons répondu aux questions des commentateurs pour expliquer notre décision.La rupture était consommée, non pas avec René Lévesque, car nous lui garderions toujours un immense respect, mais avec sa démission du combat pour la souveraineté. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 92 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E Je croyais toujours à ce rêve initié par René Lévesque et j\u2019allais désormais le poursuivre autrement.Dans ma lettre de démission du conseil des ministres, je lui écrivis notamment : Pour vous, la souveraineté politique n\u2019est plus un moyen indispensable.Elle finira par s\u2019imposer dans le temps avec la maturation de notre société au rythme où se construira le « pays réel ».En attendant, elle constitue une « police d\u2019assurance » dont on espère ne jamais se servir et dont il ne faut surtout pas parler, d\u2019ici et pendant la prochaine campagne électorale, et au cours du prochain mandat si nous sommes réélus.[\u2026] Contrairement à ce que véhiculent nos collègues révisionnistes, le goût du Québec, lui, n\u2019a pas reculé, et il est tout à fait inexplicable, et inexpliqué dans votre texte, que nous privions ce 40 % de Québécois qui ont répondu oui au référendum de » 80, du parti qui véhicule leurs aspirations10.Indépendance, projet démocratique André Larocque est loin de la vérité lorsqu\u2019il oppose indépendantisme et démocratie.Comme point de départ de son argumentation, il cite cette phrase de René Lévesque : « l\u2019idée de l\u2019indépendance a besoin d\u2019apprendre à patienter, à durer jusqu\u2019au jour où elle reposera non plus sur un mouvement, si vaste soit-il, mais carrément sur un peuple11 ».N\u2019était-ce pas justement ce que nous avions entrepris de faire jusqu\u2019à cette rupture de 1984, soit obtenir démocratiquement l\u2019appui majoritaire du peuple québécois à son indépendance.De 23 % à la première élection, à 40 % au 10 Gilbert Paquette, « Les faits récents réfutent la conception mythique de l\u2019autre souveraineté », texte intégral de ma lettre de démission, Le Devoir, 28 novembre 1984 11 René Lévesque. Attendez que je me rappelle, Québec Amérique, 1986, p. 26. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 93 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E référendum de 1980 et à 49 % à l\u2019élection de 1981, on était en bonne voie d\u2019y parvenir lorsque René Lévesque voulut mettre fin à cette démarche.L\u2019accession du Québec à son indépendance a toujours été un projet résolument démocratique, non seulement à cause de l\u2019autorisation majoritaire demandée au peuple québécois, mais parce qu\u2019un peuple qui laisse contrôler ses affaires de l\u2019extérieur ne vit pas vraiment en démocratie.Faut-il rappeler ici que le peuple québécois a été intégré de force à l\u2019Empire britannique puis au Canada ?Jamais il n\u2019a été consulté par la suite sur les constitutions qui l\u2019ont régi.Celle de 1982 lui a été imposée sans référendum, malgré l\u2019opposition de tous les partis politiques au Québec.Elle a permis et elle permet toujours d\u2019invalider régulièrement les lois de notre Assemblée nationale, même les plus nécessaires à notre progrès démocratique.André Larocque affirme que « privé de René Lévesque, le PQ entreprend sa descente en chute libre ».Il passe sous silence que Jacques Parizeau obtint une remontée de 38 % à l\u2019élection de 1985 sous Johnson, à 45 % d\u2019appui à l\u2019élection de 1994 en promettant un référendum sur la souveraineté dans les premiers dix mois s\u2019il était élu.En 1995, lors de ce référendum, le « rêve de René Lévesque » obtint près de 50 % d\u2019appui de la population et de 60 % des francophones du Québec.En 1995, la souveraineté, suivie d\u2019une offre d\u2019association (ou de partenariat avec le Canada), était devenue le projet non plus d\u2019un mouvement, mais de tout un peuple, même si René Lévesque n\u2019était plus de ce monde.J\u2019ai expliqué dans mon ouvrage Le sens du pays comment le Parti québécois avait entrepris cette descente en chute libre, non parce qu\u2019il avait abandonné l\u2019idéal démocratique L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 94 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E de René Lévesque, mais parce qu\u2019il avait suivi la voie de la démission que celui-ci avait commencée en 1984.En fait, lors des élections tenues après le second référendum, les successeurs de Parizeau ont mis en veilleuse toute démarche vers l\u2019indépendance et cessé la promotion d\u2019un projet de pays.Le Parti québécois a atteint les tréfonds de sa démarche démissionnaire lorsque son chef Jean-François Lisée a déclaré lors de la campagne à la chefferie de 2016 : « Pendant ces quatre ans-là [le mandat 2018-2022], il n\u2019y aura pas de référendum, sous aucune considération, il n\u2019y aura pas de démarche gouvernementale vers l\u2019indépendance, il n\u2019y aura pas un dollar de fonds publics donné à l\u2019indépendance du Québec12.» Plus tard, pendant cette course à la chefferie, il devait en rajouter : « L\u2019engagement de tenir un référendum dans le premier mandat est suicidaire pour le Parti québécois ; si on s\u2019entête, nous serons le troisième parti au Québec en 2018.On se sera marginalisé.Ce sera très dur pour la suite13 ».Comme on le sait, ce qui est arrivé est encore bien pire.En abandonnant l\u2019option, loin de considérations démocratiques.Comme tous les autres partis, le Parti québécois voulait gagner les élections à tout prix quitte à mettre de côté son projet démocratique le plus fondamental : faire du Québec un pays.Ce qui explique la descente en chute libre du PQ, ce n\u2019était pas qu\u2019il était privé de René Lévesque, mais parce qu\u2019il suivait son exemple de 1984.De « beau risque » fédéraliste plus ou moins renouvelé, en élections nationalistes « d\u2019affirmation nationale »,en mises en veilleuse dans l\u2019attente 12 G. Lajoie, « Pas de référendum avant 2011 », Le Journal de Québec, 16 mai 2016.13 G. Paquette, « Positions démissionnaires », Vigile.quebec, 3 juillet 2016. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 95 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E de « conditions gagnantes », le Parti en était arrivé à faire le jeu des adversaires en qualifiant de « suicidaire » sa proposition centrale de faire du Québec un pays.On avait progressivement oublié qu\u2019un parti de changement comme le Parti québécois doit précéder l\u2019opinion publique majoritaire tout en respectant les décisions de la population.Sans de tels partis, une société se sclérose, emprisonnée dans les choix du passé.L\u2019indépendance du Québec est ce type de profond changement de société, non seulement de loi constitutionnelle ou de régime politique, mais un changement de culture et d\u2019attitude chez un peuple habitué à la défaite et à la résignation.Il demande l\u2019affirmation et la prise en charge d\u2019une responsabilité de son destin démocratiquement assumée.Voilà pourquoi, même après deux référendums non concluants, il fallait et il faut continuer sans relâche à faire en sorte que l\u2019indépendance, de projet d\u2019un mouvement, redevienne le projet de tout un peuple, pour reprendre les mots de René Lévesque.Cela va demander bien autre chose que la déification nostalgique des précurseurs, même si nous leur devons beaucoup.Legault successeur de Lévesque ?André Larocque pense que François Legault n\u2019attend qu\u2019une occasion pour relancer la démarche du Québec vers l\u2019indépendance.Manifestement, il est très loin d\u2019une telle audace, lui qui a pourtant déjà été indépendantiste et qui a actuellement tout l\u2019appui populaire qui lui permettrait de le faire.André Larocque espère, comme plusieurs péquistes, que François Legault prenne « la succession réelle de René Lévesque ».Il rappelle plusieurs déclarations du chef L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 96 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E de la CAQ, notamment l\u2019une d\u2019elle en réponse à une question d\u2019un journaliste à l\u2019élection de 2018 à l\u2019effet qu\u2019il faudrait pour gagner un référendum sur la souveraineté trois choses : « il nous faut prendre le contrôle de l\u2019immigration ; il nous faut renforcer la position de la langue française ; il nous faut prendre davantage conscience de notre identité nationale ».André Larocque affirme que ces orientations ont été mises en marche par le gouvernement Legault.Il suppose qu\u2019un échec probable de ces mesures devant la Cour suprême du Canada ou le gouvernement canadien serait souhaité par Legault, suite auquel « la souveraineté risquera de paraître comme la solution naturelle ».Rien pourtant ne laisse présager un tel plan stratégique crypto-indépendantiste de la part du premier ministre.Pour le moment, le positionnement « nationaliste » de son gouvernement respecte scrupuleusement le cadre constitutionnel centralisateur qui nous est imposé par le Canada.Dans son premier mandat, il n\u2019a pas contesté les décisions canadiennes qui ont contré les lois du Québec.Il est vrai que les mesures qu\u2019il met de l\u2019avant réveillent une certaine fierté dans la population, mais elles sont de l\u2019ordre de l\u2019image.Rien de concret n\u2019a été accompli dans le sens d\u2019une autonomie accrue du Québec.Le Québec est tout aussi dépendant qu\u2019avant.L\u2019effet réel le plus néfaste du discours gouvernemental est de conforter la majorité de la population dans le régime canadien en faisant croire que tout pourrait être fait dans ce cadre et que l\u2019indépendance n\u2019est aucunement nécessaire pour contrer le recul du français au Québec ou l\u2019établissement d\u2019un État québécois laïc.En réalité, le projet de loi 96 évite toutes les mesures les plus structurantes en faveur du français, soit parce que le gouvernement du Québec n\u2019en a pas les compétences constitutionnelles, soit par crainte de susciter trop d\u2019oppo- L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 97 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E sition au Québec comme au Canada.Ce projet de loi refuse de fixer un objectif clair et mesurable de francisation et ne contient aucune mesure concernant l\u2019immigration.Il est muet quant à l\u2019affichage des commerces ou la langue des tribunaux qui vont demeurer en deçà de la loi 101 originale.L\u2019article sur les municipalités assure le bilinguisme de celles où les anglophones sont minoritaires.La duplication des réseaux en matière de santé et de services sociaux va se poursuivre et s\u2019étendre.En éducation, le projet garanti à la communauté anglophone le surfinancement de leurs collèges et de leurs universités qui prévaut actuellement.La loi 96 et la loi 21 sur la laïcité de l\u2019État québécois seront contestées devant la Cour suprême au cours des prochaines années et probablement charcutées comme l\u2019a été la loi 101, révélant l\u2019impuissance de l\u2019État québécois, même lorsqu\u2019appuyée par une forte majorité de la population.Il faut mettre fin à cette situation antidémocratique.Surtout que pendant toutes ces années où les batailles juridiques retiendront l\u2019attention, l\u2019État canadien poursuivra sa politique d\u2019immigration massive, ouvrant les valves de l\u2019immigration devant un gouvernement du Québec incapable d\u2019en orienter le flot, poursuivant la détérioration du caractère français du Québec.*** Contrairement à ce que pense André Larocque, se faire dire NON à Ottawa, sur des projets comme la langue, la laïcité ou l\u2019immigration, est surtout générateur d\u2019impuissance et de résignation, tout le contraire d\u2019un réveil indépendantiste.Nous aurons besoin, le plus tôt sera le mieux, de proposer à la population à chaque élection, un projet de pays mobi- L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 98 L E L E G S A M B I G U D E R E N É L É V E S Q U E lisateur pour résoudre le défi écologique, assurer le caractère français et laïc du Québec, accélérer le développement économique des régions et réduire les inégalités sociales, ainsi que pour prendre notre place sur la scène internationale en fonction de nos valeurs.Ces défis exigent que le Québec se donne les moyens d\u2019un pays.Pour quitter la spirale descendante, « provincialisante », dans laquelle le mouvement indépendantiste s\u2019est engagé depuis longtemps, et où François Legault s\u2019est lui aussi engouffré, il n\u2019y a qu\u2019un seul moyen : reprendre le débat public sur l\u2019indépendance du Québec en proposant un projet de pays à chaque élection.Pour remettre en marche le projet d\u2019indépendance et surtout être écouté largement par les médias et par la population, il faut prendre le risque de perdre des élections pour se donner la chance de gagner un pays.En cette année du centième anniversaire de René Lévesque, ne serait-ce pas la meilleure façon de reprendre le rêve de René Lévesque ?En le faisant franchir le reste du chemin ! u ASSIS L'assurance d\u2019une culture québécoise ASS Jorte et et vivante [13 temas, T7 Rocittd 8 re Le] STR pp ty HISTOIRE PATRIMOINE péri \"Here.de soutenir Noa r= TET OT-de là fe By dt [oi Tri = î lal Ml dd ONALE PET LS canin +! 1800 943-2519 | www.ssjbeq quebec D eRassemblement pourun PAYS SoUverain Québec notre seule patrie = www.rps.quebec LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETÉ FRANÇAISE NATIONAL DU QUESTS Fay fi ga hs de ia Mauricie Saint-Jean-Bapifste y WWW.complément PLUS C5 / pourle + Qu *45C \\ 4 35%, boulevard Albiny-Poquette ZF Mont-Lourier = (Québec) J9L 1K5 » 1 866 440-3091 : ha SF 124, rue Principole Est | J Sainte-Agathe -des- Monts i ny (Québec) JBC 1K1 1 844 750-1450 + 0 mh.goudreaud@parl.ge.co Marip-Héléne Ggudreau GOODS mhgoudreau quebec Cépidlée de Lourenyities- Lobeile DMHGQudreguEX ik.L 4 Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher\u2014Les Patriotes\u2014Verchères 1625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 Téléphone : 450 652-4442 Courriel : xavier, barsalou-duvai@parl.gc.ca a >» 5 SE Nt ar 0 in 1 er LT EE Ia Chai dh Ea Ln A } i ; | 450 357-9100 | 100, rue Richelieu, bureau 210, Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec 138 6X3 christine normandin@parl.acca | www.christinenormandin.quebec 3 , rt Gabriel Ste-Marie TL Depute federal de Joliette v 120, Place Bourget Nord, Joliette gabriel.ste-marie@parl.gc.ca 450 752-1940 \\ @gabrielsmarie www.gabrielstemarie.quebec 909 L& Quêbes sans compromis, jusqu éa Oo gta.ale a, ds -PIERRE » SAVARD-TRE LAY Lilli DE SHINT-RYACIATHE-HAENT Leu \u201c Tl A= | oct \\¢ s I = lar Chl) fr Lt Le numéro Printemps 2022 des Cahiers de lecture de L\u2019Action nationale est gratuit pour les nouveaux abonnés.abonnements et achats actionnationale.quebec Lectures Recensions Louis Cornellier 102 Une affaire de sens.Essais sur la littérature et la transcendance Thomas Laberge 107 En rupture avec l\u2019État Primeur Norbert Rodrigue.Une vie au cœur des autres Robert Blondin 111 Livres reçus Lectures 104 Recensions Louis CorneLLier Une affaire de sens. Essais sur la littérature et la transcendance Montréal, Médiaspaul, 2022, 165 pages Louis Cornellier est un des seuls chroniqueurs au Québec qui écrit hebdomadairement sur les nouveaux essais, surtout ceux édités au Québec.La rareté de tels chroniqueurs en dit malheureusement long sur le Québec et sa vie intellectuelle.Du fait cette situation qui fait de Cornellier une perle rare, il va sans dire que les lecteurs d\u2019essais lisent avec bonheur ses chroniques dans Le Devoir chaque samedi.Mais Cornellier ne fait pas seulement figure d\u2019observateur et de critique, il prend aussi part à la vie de l\u2019esprit en ayant plusieurs essais à son actif.Dans son plus récent, Une affaire de sens, il nous propose un recueil d\u2019une vingtaine de textes qui portent sur la transcendance.Pour chacun de ces courts textes, le professeur au collégial s\u2019inspire de différentes œuvres littéraires ou musicales.Ses réflexions prennent autant racine dans les œuvres d\u2019écrivains classiques comme Molière ou Tolstoï, autant il puise aussi dans la littérature contemporaine, avec Houellebecq et Reza, et dans la québécoise avec Roy et Leclerc.Cornellier ne se prive pas, il lit de tout, ou à peu près. 105 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 L\u2019une des premières réflexions qu\u2019a le lecteur en parcourant cet ouvrage est qu\u2019il aurait aimé écrire ce livre.Pour la grande majorité des lecteurs, nous enfilons les lectures les unes après les autres, mais nous y réfléchissons peu.Pour certains, ils peuvent en discuter quelque peu avec des amis ou avec leur compagne de vie.Pour d\u2019autres, ils doivent se contenter de lire une critique ou d\u2019écouter une courte entrevue pour approfondir leur réflexion.C\u2019est peu, mais en termes de critique littéraire au Québec, on doit se contenter de ce qu\u2019on a, semble-t-il.Mais en lisant le livre de Cornellier, on se rend bien compte qu\u2019il y a quelque chose de beaucoup plus rigoureux à mettre sur papier ses réflexions.Nos pensées perdent de leur approximation et se raffinent.En prenant le temps d\u2019y réfléchir, car c\u2019est surtout ça que nous permet l\u2019écriture, de prendre le temps, c\u2019est de comparer l\u2019œuvre avec d\u2019autres, de se demander ce qu\u2019elle a à nous dire sur notre vie ou encore de la critiquer au-delà d\u2019un simple « j\u2019aime » ou « je n\u2019aime pas ».Transcendance Nous le disions d\u2019emblée, Cornellier aborde la question dans son ouvrage de la littérature et de la transcendance.Dès l\u2019introduction, l\u2019auteur explique, en citant André Malraux, que l\u2019homme de notre époque a délaissé les valeurs religieuses et que la tâche de trouver « la raison d\u2019être de l\u2019Homme » (p.10) doit être renouvelée.La transcendance a été expulsée de nos vies, il n\u2019y a plus d\u2019autorité suprême qui indique le sens de la vie, c\u2019est-à-dire sa direction, sa signification et son objectif.La tâche qui nous incombe est de retrouver ce sens.En fait, par souci de précision, il faut dire qu\u2019il y a toujours une autorité même lorsque l\u2019on croit qu\u2019il n\u2019y en a pas. 106 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Cornellier la voit dans le consumérisme de l\u2019époque qui s\u2019observe dans les centres commerciaux, les incessants voyages, etc.Cette autorité manque pourtant en profondeur et en hauteur.On ne peut s\u2019en contenter.Le chroniqueur au Devoir appelle donc à trouver cette transcendance dans la culture en générale et la littérature en particulier.Cornellier résume sa vision de la transcendance alors qu\u2019il cite les pensées de Saint-Exupéry sur la question : la culture est la « seule à même de donner du sens à la vie humaine » (p.24).C\u2019est dans la culture qu\u2019on peut trouver du sens, qu\u2019on peut partager des référents avec d\u2019autres, qu\u2019on peut tisser des liens pour faire société.Verticalité Dans cette idée de transcendance, il y a évidemment celle de verticalité.En faisant référence au Bourgeois gentilhomme de Molière, Cornellier explique que les bourgeois de l\u2019époque étaient conscients de la verticalité nécessaire à une société.Dans le récit, Monsieur Jourdain est en quelque sorte gêné de ne pas maîtriser le latin, mais mentira en prétendant connaître cette langue.Jourdain ment donc sur ses connaissances afin de mieux paraître en société.Cornellier compare cette aspiration à être autre, qui a certes quelque chose de hautain, à la situation de nos petits bourgeois à la Elvis Gratton.Ce dernier, comme Monsieur Jourdain, « crache sur ce qu\u2019il est » (p.51) et il valorise ce qu\u2019il n\u2019est pas, les fameux « Amaricains » dans le cas de Gratton.Mais Cornellier distingue très nettement Gratton de Jourdain.Il ajoute qu\u2019il y a une importante différence entre 107 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 « le fait de vouloir être quelqu\u2019un d\u2019autre par mépris de soi-même et par souci de pure distinction sociale ».Il est tout à fait acceptable de reconnaître que certaines choses nous dépassent, nous transcendent, et que nous devons aspirer à les atteindre.Cela n\u2019est pas inauthentique, c\u2019est une quête d\u2019excellence.Dans le cas de Gratton, ce n\u2019est pas ça, c\u2019est une profonde honte d\u2019être Québécois.Ce qu\u2019on comprend en lisant Cornellier, c\u2019est que, paradoxalement, devenir soi-même, c\u2019est aussi devenir un autre que soi en aspirant à mieux.C\u2019est non pas renier ses origines, mais bien grandir à partir de celles-ci.Le livre Au centre de cette transcendance et de cette quête de sens se trouve le livre.Cornellier partage ici les pensées de Marcel Proust alors que ce dernier explique que les livres permettent une « amitié sincère », puisque nous ne les fréquentons pas pour leur faire plaisir, mais parce « que nous en avons envie ».Cornellier ajoute ici : « Nous n\u2019avons pas à nous demander, en les quittant, si nous avons bien agi avec eux en leur présence.» (p.18) Nous comprenons les réflexions de Cornellier, mais qu\u2019on nous permette ici un certain désaccord, peut-être le seul que nous aurons avec l\u2019auteur.Les classiques sont, pour reprendre une idée d\u2019Alain Finkielkraut, des œuvres qui ont une aura, qui jouissent d\u2019une certaine réputation.Lorsqu\u2019on les entame, nous éprouvons une forme de stress.Nous voulons être à la hauteur.Si nous n\u2019avons pas aimé tel ou tel roman classique, c\u2019est peut-être que quelque chose nous a glissé sous le nez, c\u2019est peut-être nous qui n\u2019étions pas dignes de nous lancer dans l\u2019œuvre.Donc, oui nous nous demandons si nous avons bien agi devant des livres plus grands que nature. 108 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Cela dit, nous pouvons critiquer les classiques et même ne pas les aimer et notre critique peut tout à fait être légitime.Mais n\u2019y a-t-il pas une attitude tout à fait moderne que de regarder de haut les œuvres qui ne nous plaise pas immédiatement ?Si les œuvres portent en elles une certaine transcendance comme l\u2019explique Cornellier, ne faut-il pas les mettre sur un certain piédestal ?Bref, il ne faut pas les vénérer, mais ne faut-il pas à tout le moins les révérer ?Conclusion Le livre de Louis Cornellier a été un réel plaisir à lire.Ceux qui aiment la lecture et les classiques seront servis par ce recueil qui fait parler les œuvres entre elles comme on a peu l\u2019occasion de le lire dans les médias traditionnels.C\u2019est une réflexion profonde et riche en référence, mais elle ne prend jamais les habits d\u2019une écriture hermétique ou d\u2019un ton pédant.Cornellier est en ce sens fidèle à ses idéaux de verticalité tout en ayant le souci d\u2019être lu, compris et apprécié.David Santarossa Enseignant 109 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Thomas Laberge En rupture avec l\u2019État Montréal, XYZ, 2021, 235 pages En rupture avec l\u2019État semble être d\u2019abord être une version remaniée du mémoire de maîtrise de Thomas Laberge, journaliste passé de Radio-Canada aux coops de l\u2019information.Mais ce livre est beaucoup plus que cela.Dès les premières lignes, il est question de la déclaration de Jacques Parizeau du 30 octobre 1995 au sujet de l\u2019argent et du vote ethnique.Puis, l\u2019auteur mentionne que 1995 est aussi l\u2019année d\u2019une rencontre entre Michel Kelly- Gagnon, Pierre Desrochers, Martin Masse, Éric Duhaime et Pierre Lemieux.Lors de cette rencontre, il a été décidé de relancer le mouvement libertarien autour de l\u2019IEDM et du webmagazine Le Québécois libre.Viendront plus tard le Réseau Liberté Québec en 2011, puis le Parti conservateur du Québec qui, après avoir végété de 2013 à 2021, prendra son envol avec l\u2019arrivée à sa tête d\u2019Éric Duhaime.Celui-ci « force les médias à s\u2019intéresser à la formation politique » surtout dans le contexte de la pandémie qui augmente sa popularité.Mais ce n\u2019est pas pour cette raison que Laberge s\u2019intéresse aux libertariens.Non, ce qui l\u2019intéresse, c\u2019est le « rapport ambigu » qu\u2019ils entretiendraient avec la question nationale.N\u2019empêche, il consacre un premier chapitre à certains concepts, dont celui de libertarianisme, une idéologie d\u2019origine américaine qui prône la liberté des individus de faire ce qu\u2019ils souhaitent, sauf porter atteinte à la vie d\u2019autrui, et pour qui l\u2019État est l\u2019ennemi de la liberté.Le chapitre 2 consacré au libertarianisme québécois raconte qu\u2019il est lié à une réhabilitation de Duplessis sur le plan économique, notamment avec Vincent Geloso et Jean-Luc Migué, et à une volonté non pas de maintenir le poids de l\u2019État en le réorientant au service des entreprises privées comme le 110 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 prône le néo-libéralisme, mais de le diminuer simplement.Le troisième chapitre attaque ensuite de front la question du rapport ambigu entre libertarianisme et nationalisme.Ce rapport serait ambigu parce que les libertariens seraient parfois contre le nationalisme, parfois pour et parfois divisés à son sujet.Ils seraient contre la loi 101 et la défense de l\u2019identité québécoise en général, et ce, à l\u2019aide d\u2019arguments subtils comme celui de Martin Masse selon qui « il y a des gens qui n\u2019aiment pas le sirop d\u2019érable ou qui n\u2019ont jamais lu Michel Tremblay et qui sont Québécois quand même ».Cependant, ils seraient en général plutôt favorables à la décentralisation au sein du Canada.Et c\u2019est sur l\u2019immigration qu\u2019ils seraient divisés.Cela dit, ce qui semble intéresser davantage Laberge, c\u2019est le fait que le mouvement souverainiste aurait influencé le Free State Project qui invite les libertariens à s\u2019installer au New Hampshire pour bâtir une société libertarienne ; projet qui aurait commencé à porter fruit, notamment avec une loi permettant le port de couteaux en public.Le chapitre 4 consacré à la covid est l\u2019occasion de traiter Éric Duhaime et Maxime Bernier de populistes entre autres parce que ce dernier critique Radio-Canada.Il est aussi question du fait que certains libertariens dénoncent l\u2019islamisme et seraient influencés à cet égard par Mathieu Bock- Côté, qui selon Laberge serait « ambigu sur le rapport de l\u2019islamisme à l\u2019islam »\u2026 comme si indépendamment de la pensée de Bock-Côté il ne pouvait pas exister, objectivement, des ambiguïtés dans le rapport entre islamisme et islam\u2026 En conclusion, l\u2019auteur évoque pêle-mêle Jordan Peterson, Éric Zemmour, Black Lives Matters, Samuel Patty et Alexandre Bissonnette, avant de souligner que les rap- 111 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 ports entre libertarianisme et conservatisme « sont parfois ambigus ».Puis, il termine en disant que le liberta- rianisme pourrait être de plus en plus influent au Québec dans les prochaines années, entre autres grâce au Parti conservateur du Québec.Le plus intéressant dans ce livre n\u2019est toutefois pas la conclusion, mais l\u2019épilogue constitué d\u2019un récit de fiction portant sur un Québec libertarien en 2025.Dans ce Québec, où le Parti libertarien a pris le pouvoir en 2022, William, le personnage principal, se promène avec son arme et il est question de privatiser la police, après que soit survenue la privatisation d\u2019Hydro- Québec et des écoles.William se fait alors offrir par un enfant de 11 ans de la « cocaïne québécoise », à laquelle s\u2019ajoutent l\u2019héroïne beauceronne et le LSD des Laurentides, car les drogues et le travail des enfants ont été légalisés.La maltraitance des Autochtones aussi semble l\u2019avoir été puisqu\u2019elle se répand, au point où tous les partis d\u2019opposition accusent le gouvernement de racisme systémique (la CAQ ayant finalement adopté ce terme, précise l\u2019auteur).Puis surviennent des manifestations que le gouvernement réprime à l\u2019aide de mercenaires d\u2019entreprises privées.Dans ce contexte, et dans celui de lutte avec le fédéral et de fin de la péréquation causé par l\u2019enrichissement du Québec, le gouvernement déclenche un référendum sur la souveraineté avec l\u2019appui du PQ et de la CAQ.Face à l\u2019opposition d\u2019Autochtones et d\u2019associations étudiantes de l\u2019UQAM, de Concordia ou de McGill, le gouvernement fait en sorte que des mercenaires privés assurent le « bon déroulement du vote ».Le livre se termine par cette phrase attribuée au premier ministre libertarien après l\u2019annonce des résultats : « Vive le Québec ! Vive le Québec libre ! ». 112 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 Après avoir lu cet épilogue, un constat s\u2019impose.En matière de rapport ambigu, pour reprendre l\u2019expression qu\u2019affectionne l\u2019auteur, on ne pourra pas lui reprocher d\u2019entretenir un tel rapport avec la question nationale\u2026 Guillaume Rousseau Professeur de droit, Université de Sherbrooke Primeur Norbert Rodrigue.Une vie au cœur des autres Robert Blondin extrait en primeur de Norbert Rodrigue.Une vie au cœur des autres de Robert Blondin (avec la collaboration de Michel Rioux) à paraître le 19 mai 2022 114 L\u2019Action nationale - Mai 2022 LE PARCOURS D\u2019UNE VIE Norbert Rodrigue est décédé le 22 octobre 2019.Tout son parcours de vie sera dédié « au cœur des autres ».Jeune Beauceron, il ne termine pas sa sixième année et se retrouve à 14 ans dans un chantier de bûcherons.Après trois tentatives, il réussira à fonder en 1964 un syndicat affilié à la CSN, à l\u2019hôpital Sainte-Justine, à Montréal.Quatre ans plus tard seulement, il sera élu à la présidence de la plus importante fédération de la CSN, la Fédération nationale des services (FNS), qui regroupe les travailleuses et les travailleurs du secteur de la santé.En 1972, il devient vice-président de la centrale syndicale aux côtés de Marcel Pepin, dont il prend la relève en 1976.Il quitte la présidence en 1982 pour entreprendre une carrière de vingt ans dans la haute fonction publique du réseau de la santé et des services sociaux.Commissaire à la commission Rochon, directeur général de la Conférence des régies régionales de la santé et des services sociaux, président-directeur général du Conseil de la santé et du bien-être et, finalement, président- directeur général de l\u2019Office des personnes handicapées du Québec, Norbert Rodrigue a fait l\u2019unanimité sur ses qualités d\u2019humaniste et de rassembleur.Musicien, poète, peintre, il se démarque des personnages qui ont occupé des fonctions aussi importantes.C\u2019est pourquoi nous disons que toute sa vie a été consacrée « au cœur des autres ».L\u2019ENFANCE La Beauce naît d\u2019un débordement de la population dans les seigneuries établies le long du fleuve.Une population en trop, qui engendre un peuple conscient de sa différence et qui doit se débrouiller au point de devenir une région parmi les plus industrieuses, en développant un entrepreneuriat devenu légendaire. 115 Primeur \u2013 Norbert Rodrigue. Une vie au cœur des autres Une rivière dite Chaudière arrose, fertilise, transporte, inonde les Beaucerons depuis leur courageuse colonisation établie loin du nourricier fleuve Saint-Laurent.Dès les premiers défrichages, les Beaucerons arborent leur indépendance du grand fleuve comme une identité distincte et y restent fidèles.La Chaudière prend ses sources aux États-Unis, dans le Maine, les Beaucerons seront toujours très proches de leurs voisins.* Ils ont beau déboiser, essoucher les coteaux qui bordent leur Chaudière, ils devront, pendant très longtemps aller bucheronner et chaque hiver vient refroidir leurs ardeurs de cultivateurs dans les exploitations forestières américaines.Les voisins frontaliers de ces fiers, mais pauvres défricheurs, les accueillent et les embauchent.En aval, à Québec, on les administre et on tente de les gouverner du haut de la capitale.Beaucoup plus loin, aux confins de la rivière Outaouais, on ne se préoccupe d\u2019eux que pour y faire élire des partisans bleus ou rouges selon les quêtes du pouvoir conservateur ou libéral (à la seule condition qu\u2019ils soient Beaucerons).Pour représenter la Beauce, il faut que la Chaudière coule dans les veines du candidat, quelle que soit la couleur de sa cocarde ou de ses promesses.On ne devient pas Beauceron, on l\u2019est de souche.Ce que fait Norbert Rodrigue le 19 août 1940.L\u2019inondation rituelle de la Chaudière a été dévastatrice pendant la grossesse de Rosa.Le nourrisson ne voit pas le jour dans une famille confortable.La fratrie de neuf enfants est composée de sept filles et de deux garçons, que tente péniblement de faire vivre un père en quête de gagne.Mais dans ce contexte, il faut nourrir la famille.D\u2019un engagement politique à un autre, Aimé tient à veiller au mieux-être de ses concitoyens. 116 L\u2019Action nationale - Mai 2022 Mais un accident de travail accable sa santé.Norbert comprendra donc, dès son tout jeune âge, que le travail avait rendu son père quasi invalide et l\u2019avait laissé dans des conditions très difficiles.Une injustice lancinante qui deviendra une source d\u2019inspiration pour son engagement social.Maman Rosa trime dur elle aussi.Sa solide carrure lui permet d\u2019imposer un matriarcat sans réplique.Ce nouveau-né, le premier, dès qu\u2019il le pourra, devra apprendre à boulanger le pain de la famille et autres tâches connexes.Elle commande la famille comme un bataillon qui doit combattre la misère.Les Rodrigue n\u2019ont pas les moyens d\u2019habiter Beauceville.Ils vivent dans une certaine précarité, plus loin, dans un rang en haut du coteau, dans une maison qui assure l\u2019indispensable, mais qui n\u2019amène aucune douceur superflue.Cette maison du rang Sainte-Corinne est encore habitée par un membre de la famille.Durant l\u2019écriture de ce livre, une sœur de Norbert aime rappeler que la maison était petite et que la mère séparait les garçons des filles avec des draps suspendus en guise de cloison.Il fallait même quérir l\u2019eau glacée dans un puits éloigné.La Beauce de 1940 qui accueille Norbert chez les Rodrigue est celle de ses paysages : des coteaux verdoyants aux douces courbes la parsèment, divisés par cette rivière d\u2019origine américaine qui la nourrit et la blesse un peu chaque printemps par ses débordements intempestifs.Le général américain Benedict Arnold l\u2019a empruntée pour assiéger, en vain, Québec.À la fin de son parcours, la Chaudière se déverse à Lévis dans la colère d\u2019une chute tonitruante. 117 Primeur \u2013 Norbert Rodrigue. Une vie au cœur des autres C\u2019EST LA GUERRE C\u2019est la guerre.Mais le Canada reste coi.Des réfugiés commencent à venir se mettre à l\u2019abri au Canada.En Beauce, les réfugiés sont d\u2019abord de passage.Pour le moment, c\u2019est la famille Trapp, cette célèbre famille autrichienne qui vient enchanter les Beaucerons, sensibles à la musique, comme le sera Norbert quand il prendra une guitare dans ses mains.La famille Trapp longe les agglomérations le long de la rivière et y fait résonner dans la vallée son répertoire de chants d\u2019espoir pendant que le jeune enfant se promène en marchette, fasciné par le violon de son père.L\u2019enfant fait ses premiers pas dans cette espérance que la guerre n\u2019atteindra jamais les paysages bucoliques de la Beauce.À Ottawa, le gouvernement l\u2019a promis de façon grandiloquente lors des dernières élections et les Beaucerons ont voté en conséquence.Mais la guerre multiplie ses horreurs dans la vieille Europe.Le Canada anglais s\u2019inquiète pour son ancestrale Albion.Le 27 avril 1942, le gouvernement d\u2019Ottawa veut trahir ses promesses de paix et tient un plébiscite pour le délier de ses engagements électoraux.Le Canada anglais veut aller se battre pour la mère patrie dans une proportion de 66 %.Au Canada français, et en plus forte proportion chez les Beaucerons enclavés dans leur différence, on refuse la conscription à 72 % ! Les cabanes à sucre, qui font la réputation du sirop d\u2019érable beauceron, deviennent des refuges pour d\u2019innombrables jeunes hommes pour qui rien en Angleterre ne justifie d\u2019aller y crever.Les Beaucerons ont pris les érablières comme les Corses ont pris le maquis.Ils ont résisté à l\u2019appel au sacrifice ultime, sachant que leur Beauce allait en pâtir, sauf quelques commerçants futés 118 L\u2019Action nationale - Mai 2022 qui allaient en profiter aux dépens des autres en approvisionnant les troupes à fort prix.Une communauté divisée entre résistants et profiteurs, comme le rappelle si justement le film touchant du scénariste et réalisateur beauceron Clément Perron, dans Partis pour la gloire, tourné en 1975 avec la complicité de tous les habitants de la ville de Saint-Martin.Certains prétendent que cette résistance à la conscription et aux mandements irritants pour les coutumes locales préfigurait l\u2019émergence du Québec revendicateur d\u2019une modernisation nécessaire, libératrice.Le jeune Norbert baigne donc dans une communauté dynamique où on ne craint pas les affrontements.La Chaudière se love entre des collines qui se font face, comme les nouveaux riches et les encore pauvres, comme les bleus conservateurs et les rouges libéraux.En Beauce, les allégeances deviennent parfois identi- taires ou opportunistes.Son père sait naviguer ainsi entre les allégeances, selon ses convictions ou encore ses besoins.TIRAILLEMENTS POLITIQUES Le bambin entend toutes les prises de bec à propos des tiraillements d\u2019allégeances et d\u2019intérêts.Les fidèles de l\u2019industriel Édouard Lacroix ont les poils qui se hérissent devant les amis de Ludger Dionne.Il était le roi de l\u2019est et Lacroix celui de l\u2019ouest.Lacroix a fait son argent avec le bois et la forêt et ensuite il a fondé des usines.Il avait la Saint-Georges Woollen Mills.Il était député libéral.Il vendait son matériel aux soldats pendant la guerre et l\u2019économie roulait de façon incroyable.Lacroix, lui, a été l\u2019un des hommes d\u2019affaires canadiens-français \u2013 c\u2019est le terme de l\u2019époque \u2013 les plus importants.C\u2019était aussi un politicien, il a été libéral longtemps.Il s\u2019est opposé vigoureusement à la Conscription.Dionne était différent 119 Primeur \u2013 Norbert Rodrigue. Une vie au cœur des autres \u2013 il avait ses bibittes avec ses employés \u2013, il avait ce côté moralisateur désagréable, mais c\u2019est aussi un homme qui a réussi, qui a fait une fortune dans l\u2019équipement de beurrerie et de fromagerie et en créant la première filature indépendante.Il a été le premier à moderniser son usine de façon incroyable.Tous les deux ont été absolument avant-gardistes.Ils étaient extrêmement compétitifs et se détestaient, pour des raisons politiques et toutes sortes de raison1.De 1939 à 1944, l\u2019ex-maire de Beauceville-Est, Henri-René Renault, devient député et ministre à Québec.En 1940, plusieurs citoyens, dont fait partie Aimé Rodrigue, cherchent un moyen de sortir de la crise économique.On offre alors à la jeunesse régionale beauceronne un concept original de coopérative.Le 31 août, Norbert n\u2019a pas encore un mois que naît le Syndicat des céramistes paysans de la Beauce.Un clin d\u2019œil du destin syndicaliste.* La société beauceronne où s\u2019éveille la conscience de Norbert est fermée.On se crêpe le chignon au gré des fidélités politiques, mais dans un milieu homogène.Une grève éclaire le climat social dans lequel se forgent, par osmose sans doute, les convictions qui l\u2019habiteront sa vie durant.De façon inconsciente d\u2019abord, puis plus tard lorsque ces chocs resurgiront de ses souvenirs enfouis quand il sera totalement engagé dans la cause sociale.Le journaliste Daniel Lessard, Beauceron lui-même, rappelle que la grève de la filature Dionne Spinning Mills est arrivée deux ans avant celle de l\u2019amiante, grève marquante au Québec.Cette grève est celle où Duplessis s\u2019est fait la main.1 Daniel Lessard, journaliste. 120 L\u2019Action nationale - Mai 2022 Quand les cent Polonaises sont arrivées à Saint-Georges, ç\u2019a été un bouleversement incroyable.Les gens les observaient comme si c\u2019était un troupeau de lions ou de dromadaires qu\u2019on venait de lâcher.Ça a été mal préparé, mal ficelé, improvisé beaucoup\u2026 Dionne était allé les chercher dans les camps d\u2019internement, juste après la guerre.Ces femmes ont été enfermées dans un couvent, avec des sœurs qui les surveillaient et qui s\u2019assuraient qu\u2019elles n\u2019allaient pas sortir.Il y avait un couvre-feu.Elles étaient punies comme des petites filles de cinq ans si elles n\u2019obéissaient pas.Dionne les traitait bien, mais ça demeurait une main-d\u2019œuvre à bon marché au moment où les employés essayaient de se sortir de leur misère, a raconté le journaliste Daniel Lessard.Dans un milieu aussi clos que la Beauce et avec un père éveillé aux enjeux politiques, le jeune Norbert a nécessairement été sensible à ces évènements.Trente ans plus tard, il contribuera fortement à l\u2019adoption d\u2019une loi anti-scabs en tant que président d\u2019une organisation syndicale, la CSN.Nul doute que ce qu\u2019il avait entendu sur les scabs de la Dionne Spinning Mills avait marqué son inconscient et nourri sa combattivité.À neuf ans, Norbert visite à Beauceville le Cyclorama peint et exploité par Rolland Drouin.Le peintre mit deux ans à réaliser ce Cyclorama, qui fut offert aux visiteurs durant trois ans, de 1949 à 1952.Une toile de 124 pieds de longueur par 16 pieds de hauteur.Le garçon est ébloui et on peut deviner que c\u2019est peut-être à ce moment que naît chez lui ce goût de la peinture qu\u2019il conservera toute sa vie.* La famille Rodrigue ne recule devant aucun effort pour éloigner la misère.La pauvreté grinçante est lubrifiée à l\u2019huile de bras.Et tous doivent mettre la main au manche d\u2019un outil. 121 Primeur \u2013 Norbert Rodrigue. Une vie au cœur des autres Si Norbert doit apprendre très jeune à boulanger, les filles doivent aussi manier la hache et corder le bois de chauffage.Le père, le cœur toujours généreux, marche allègrement ses quinze kilomètres aller-retour pour faire les courses au village.Dès que les enfants ont les jambes assez longues pour emboîter le pas au père, ils doivent le suivre sur le chemin rocailleux qui mène à Beauceville.Les rafales hivernales ne les arrêtent pas.Ils les bravent en s\u2019attelant à une traîne sauvage pour aller chercher les produits d\u2019épicerie que Rosa demande.Norbert connaît très tôt le chemin des exigences de cette mère plutôt sévère, Rosa Veilleux.Dans la famille, ne dit-on pas de quelqu\u2019un qui affiche un mauvais caractère : « Fais pas ta Rosa ?» Un père attentif et une mère exigeante devant qui il faut se tenir à l\u2019attention.À la maison, Aimé obéissait.Dans les villages des alentours, il se dévouait.Rosa, elle, commandait partout.Tous les gars du rang la craignaient.Assez jeune pour profiter du traîneau quand les petites jambes fatiguent ou que la neige empêche de voir le chemin, l\u2019enfant apprend à marcher dans les traces de son héros.Les pas du père reconnaissent la route sans la voir.L\u2019enchaînement des courbes, des montées et des descentes mesure pour lui l\u2019effort à poursuivre ou à ménager.L\u2019horizon visuel de l\u2019enfant va des traces des pas du père sur les gravelons du chemin familier ou bien à la neige qui les recouvre.Chez les braves Rodrigue, il faut mettre la main à la pâte et s\u2019engager dans les incontournables nécessités du quotidien.Dans cette maisonnée, on ne fait pas dans la dentelle ou dans les jolies tournures de phrases.On dit ou on vocifère 122 L\u2019Action nationale - Mai 2022 l\u2019essentiel sans détour.Pas de petit bécot ici : on embrasse ou on n\u2019embrasse pas ! L\u2019éloignement de la Beauce, son climat rude et les difficultés économiques ont généré une telle vitalité que\u2026 les familles rejetonnent abondamment.Quand on aime, on ne se retient pas, en Beauce ! L\u2019ingéniosité champignonne dans les recoins les plus éloignés du pays.La débrouillardise et l\u2019audace s\u2019avèrent des denrées essentielles de survie.L\u2019esprit d\u2019initiative s\u2019y est forgé et multiplié au point de devenir une identité entrepreneuriale.En Beauce, un problème n\u2019est qu\u2019un premier pas vers une solution.Norbert Rodrigue pratiquera ce crédo-héritage pendant tous ses engagements au service des autres, surtout des plus démunis, en prenant l\u2019exemple de son père, qu\u2019il a vu partir sur le pouce à Québec pour aller y faire des démarches politiques afin d\u2019obtenir de l\u2019aide pour une veuve beauceronne en besoin.S\u2019il n\u2019y a pas de solution, c\u2019est qu\u2019il n\u2019y avait sans doute pas de problème au départ ! Aimé Rodrigue courait les bois, chassait, pêchait et traquait les causes à défendre.On l\u2019appelait le petit avocat ou le petit notaire parce qu\u2019il avait à cœur le sort de la veuve et de l\u2019orphelin.Avec parfois un penchant pour la veuve\u2026 LES « GOMMEUX » On manque de sous pour payer les denrées indispensables ?Aimé mobilise la famille, l\u2019aîné en particulier, et on devient gommeux.Il y a un marché pour la gomme de sapin ?En pharmacie ?Les pharmacies de New York ?Allons-y ! 5 $ la livre ! Aux moments propices, dans la saison favorable, on gratte en famille l\u2019écorce des arbres-ressources avec ce godet de cueillette.On fait de beaux paquets vendus aux Américains pour un très bon prix.Et qu\u2019on ne vienne 123 Primeur \u2013 Norbert Rodrigue. Une vie au cœur des autres pas envahir le territoire secret des Rodrigue pour cueillir leur gomme de sapin ! La gomme de sapin, c\u2019est un remède pour les clients de pharmacie et une solution économique d\u2019appoint pour les Rodrigue.Le plus vieux doit souvent oublier l\u2019école pour aller gommer afin d\u2019assurer la survie de la famille.Le bulletin de l\u2019année scolaire 1947-1948 le signale comme presque toujours absent.Et il n\u2019a que sept ans.Devoir de l\u2019aîné, mâle de surcroit.Norbert glorifiera cette cueillette qui se fait, insistait-il, pour des raisons médicinales.L\u2019industrie des cosmétiques en prélevait toutefois une large part.Mais la famille comptait absolument sur ce revenu.Le jeune gommeux doit quitter l\u2019école en pleine sixième année.Les devoirs économiques l\u2019astreignent au travail familial.Le père est un blessé du travail.Il est le premier travailleur ayant un problème de santé dont Norbert Rodrigue se préoccupe\u2026 Le jeune aîné grimpe alors aux sapins que lui indique le père et la mère recueille la gomme au pied de l\u2019arbre.Le sapin, chez les Rodrigue, n\u2019a rien d\u2019une décoration de Noël\u2026 L\u2019ÉCOLE À TEMPS PARTIEL\u2026 Il ne fréquente donc l\u2019école que dans la mesure où les tâches familiales le permettent.Or quand on quitte cette école de campagne, c\u2019est que l\u2019élève ne peut aller plus loin.L\u2019enseignement s\u2019arrête là.Après, il faut aller au collège.Il n\u2019en est évidemment pas question ! Il aime l\u2019école\u2026 et une des petites écolières, première de nombreuses flammes.Une anecdote : la maîtresse n\u2019aime pas rester seule à l\u2019école où elle est hébergée.Le soir, elle garde donc un élève avec elle pour se rassurer.Il sera souvent choisi. 124 L\u2019Action nationale - Mai 2022 Pour lui, éducation et instruction se forgent au creuset de la vie familiale d\u2019abord, aux joies et aux tourmentes personnelles et sociales ensuite.Pour les douceurs, Norbert et sa sœur Pauline doivent se débrouiller.La mère ne fait que des gâteaux blancs alors qu\u2019une voisine en fait au chocolat, elle.Si la mère s\u2019absente, les deux complices courent donc chez la voisine en espérant un morceau.Sinon, on négocie des échanges avec les enfants de cette voisine quand on les retrouve à l\u2019école, à l\u2019abri des regards parentaux.Et quand il éprouvait trop de tensions à la maison, il descendait à la cave se défouler sur un sac de foin et de sable, sa version d\u2019un punching bag, ou encore allait pêcher à la rivière.À moins qu\u2019il n\u2019aille tendre des collets avec son père.Quand sa mère le voyait frapper sur son sac à défouler, elle lui disait : « Espèce de fou, pourquoi tu fais ça ?» Des décennies plus tard, Rosa s\u2019interrogera sur les silences et les absences de son fils : « Je ne comprends pas que Norbert ne vienne pas me voir ! » Les absences du père et la rigidité affective de la mère conduiront le tout jeune Norbert à faire ses premières armes de négociateur et de pédagogue.Sa plus jeune sœur, Rachel, n\u2019a pas oublié : Une fois, il était venu à la maison.On avait un grand chemin derrière.Il me dit : « Rachel, viens donc marcher avec moi.Je veux te parler de quelque chose.Regarde, Rachel, ce que maman t\u2019a conté, c\u2019est pas vrai, les enfants viennent pas des Indiens.» Maman nous faisait accroire ça, elle disait : « Si vous fumez une cigarette, vous allez tomber enceinte.» On avait-tu peur, tu penses ?J\u2019étais pas vieille, mais on savait rien.Il m\u2019avait expliqué que ça prenait un homme et une femme pour faire un enfant.Norbert m\u2019a éduquée, maman n\u2019avait pas le temps.Maman, les fesses pour elle\u2026 Elle ne nous en parlait jamais pis, si elle nous en parlait, elle nous en parlait en mal, c\u2019était de la cochonnerie, ça.C\u2019est pour ça qu\u2019on a pris du temps à aimer ça le sexe. 125 Primeur \u2013 Norbert Rodrigue. Une vie au cœur des autres Mais Rosa n\u2019a pas mis au monde neuf enfants parce qu\u2019elle avait fumé des cigarettes\u2026 MÈRE SÉVÈRE Au travail, ou avec ses amis, Norbert élude la plupart du temps le sujet de son enfance.Ses amis soupçonnent une blessure subie par les comportements de la mère.Il est clair que cette tourmente domestique l\u2019a un jour exaspéré au point de fuir la colère maternelle.Il n\u2019avait que quatorze ans quand il a dû sauter définitivement hors du nid.Sa sœur Pauline se souvient des conditions de leur enfance : On mettait deux paires de bas de laine, pas de bottes.On allait à l\u2019école comme ça.Ma mère était très sévère.S\u2019il y avait un pli sur le lit, quand bien même on avait fait un demi-mille, elle nous criait après et il nous fallait revenir.Elle était « rough », Rosa.C\u2019étaient des matelas avec du foin.Il fallait tout le brasser pour ne pas faire de bosse.S\u2019il y avait une bosse, on avait affaire à retourner à la maison.On était onze à la table.Ça prenait quelqu\u2019un qui avait les épaules solides.Des fois, ma mère lui disait : « Demain, tu vas te lever de bonne heure pis tu vas faire des crêpes aux enfants.» Alors il se levait à six heures et faisait nos crêpes.Il fallait qu\u2019il mette des mitaines parce qu\u2019il avait froid.On avait un poêle à bois ; on n\u2019avait pas l\u2019électricité.Il faisait les crêpes avec des mitaines dans les mains, pauvre petit.Il mettait ça dans le réchaud du poêle en haut pis quand on se levait, le déjeuner était prêt.Il était le plus vieux de la famille et il prenait son rôle au sérieux.D\u2019après moi, Norbert n\u2019aimait pas que mon père ne parle jamais, ne chiale pas.Ma mère chicanait, pis mon père ne disait rien.Lui, ça le choquait.Pourtant, mon père était un homme en or.Quand maman nous chicanait, papa disait : « Venez- vous-en dans le salon.» On s\u2019en allait là et on s\u2019assoyait tous par terre et il nous jouait du violon.Norbert ne jouait pas de la guitare chez nous.Il a appris la guitare tout seul plus tard. 126 L\u2019Action nationale - Mai 2022 Devenu grand-père, il fera profiter son petit-fils Émeric de ses expériences de vie.« Je sais qu\u2019il a été loin de ses enfants dans certaines portions de sa vie, dit-il.Il m\u2019a souvent parlé de son enfance et moi ça me faisait capoter.» L\u2019histoire de l\u2019Indien qui l\u2019avait amené dans le bois, tout jeune, pis sa mère l\u2019avait laissé partir un hiver de temps dans un chantier.Il me racontait que cet autochtone l\u2019avait amené à son camp de chasse.Le monsieur avait une carabine.Ils ont vu un chevreuil.L\u2019Indien lui avait fait signe de taper dans ses mains.Mon grand-père ne comprend pas, mais le monsieur insiste.Mon grand-père tape dans ses mains.Le chevreuil parti à courir.L\u2019Indien tire le chevreuil.Quand mon grand-père lui a demandé pourquoi il voulait qu\u2019il tape dans ses mains, le monsieur lui a dit « Parce qu\u2019on a tous le droit d\u2019avoir une chance.» Une autre fois, il me racontait qu\u2019il y avait un ours qui avait chargé ce mon- sieur-là, pis la carabine n\u2019était pas assez puissante pour abattre l\u2019ours de loin.Donc il a fallu qu\u2019il soit patient pis il a laissé l\u2019ours avancer pour finalement arriver quasiment face à face pour réussir à l\u2019abattre.La solidarité n\u2019a pas fait l\u2019objet d\u2019une étude universitaire pour Norbert.Il l\u2019a apprise dans la pratique très concrète des liens familiaux et des dépendances entre voisins.Chez les Rodrigue, on n\u2019est pas du village.On appartient au rural.Au rang Sainte-Corinne dans lequel on habite, comme d\u2019autres de condition semblable.Quand un incendie endommage leur modeste maison, ce sont les voisins du rang, de leur rang, qui se liguent pour leur venir spontanément en aide.La solidarité est donc née chez lui de la nécessité.Pas d\u2019un calcul politique ou d\u2019intérêts, ou de la séduction d\u2019une théorie collectiviste.Il s\u2019en souviendra quand il aura plus tard à affronter les théoriciens d\u2019un Québec rouge.Il a su, à l\u2019odeur d\u2019une fumée destructrice du toit de la maison familiale, que la solidarité s\u2019épanouit dans la proximité.Il s\u2019en souviendra quand il appuiera des revendications sectorielles en soutenant la régionalisa- 127 Primeur \u2013 Norbert Rodrigue. Une vie au cœur des autres tion contre la centralisation.Les impératifs de la pauvreté ne permettent pas de périodes pour les vagues à l\u2019âme de l\u2019adolescence.Jeune enfant, puis adulte, il saura chercher ou provoquer la solidarité indispensable pour sortir des ornières de l\u2019inégalité.Elle ne vient pas du village, mais des voisins du rang.La charité, par contre, un genre de solidarité chic, c\u2019est au village qu\u2019elle se trouve.Là où l\u2019hôtelier a les moyens de faire la charité de ses restants de gâteaux, ou le curé de son trop-plein de farine blanchie.Le père voit clair.Il vit ces différences qui finissent par faire mal, par irriter.Mais il se dévoue corps et âme pour promouvoir ses allégeances politiques bien que parfois changeantes.À telle enseigne qu\u2019il s\u2019absente très souvent de la maisonnée, qu\u2019il abandonne au règne de Rosa.De toute façon, la mère autoritaire reste aux commandes, que le mari soit présent ou pas.On ne discutait pas avec Rosa.On lui obéissait.Ce qui se passe dans la chaumière Rodrigue correspond donc aux mœurs du temps.Dans les années quarante, surtout en campagne, c\u2019est la plupart du temps la mère qui gère la famille, le père étant souvent à l\u2019extérieur pour travailler.Les familles nombreuses étaient la norme, les plus vieux ou le mari, mais de façon très partielle le plus souvent, aidaient aux tâches ménagères.Pendant ces années-là, la femme est éducatrice, chargée de la discipline, soignante et ménagère.On tolère souvent les corrections physiques sur les enfants, comme les taloches ou la « palette de bois ».Parler fort, donner des ordres, voire apostropher sont aussi des conduites fréquentes qui touchaient les normes de conduites, l\u2019hygiène de la maison, l\u2019habillement et les sorties.Cela était encore plus fort quand le père s\u2019éloignait : « Je suis toute seule pour élever ces enfants-là », pouvait-on entendre souvent\u2026 128 L\u2019Action nationale - Mai 2022 C\u2019est ce dont témoigne la chanson de Gilles Vigneault, Ah ! Que l\u2019hiver\u2026 : L\u2019homme est parti pour travailler / La femme est seule, seule, seule / L\u2019homme est parti pour travailler / La femme est seule, à s\u2019ennuyer Le père parti, il doit rester avec Rosa, encore plus sévère quand son mari est absent.Il prend inévitablement de l\u2019âge et du jarret.Assez pour reprocher à Aimé ses fréquentes absences et ses engagements politiques, qui provoquaient des prises de bec jusque devant la maison où des adversaires viennent même manifester leur colère en brûlant en effigie les candidats que monsieur Rodrigue avait soutenus.C\u2019était d\u2019ailleurs une coutume dans les campagnes d\u2019incendier un bonhomme de paille devant la maison de ceux qui avaient perdu leurs élections.La politique n\u2019est pas tendre, en Beauce.Aimé sert invariablement la même leçon à son fils critiqueur : « Dans ta vie, si tu ne t\u2019occupes pas de la politique, la politique va s\u2019occuper de toi ! » En attendant, il s\u2019occupe de plaire aux filles\u2026 Il comprend tellement bien la leçon paternelle qu\u2019il s\u2019occupera jusqu\u2019à la fin des affaires politiques qui ont des conséquences sur la vie des gens et il finira par se reprocher lui aussi d\u2019avoir été trop absent pour les siens.Mon père a été mon guide tout le long\u2026 mon guide, pas d\u2019une manière organisée, mais il était mon guide parce qu\u2019il était un gars engagé socialement, pauvre, grosse famille, malade, mais qui défonçait toutes les portes qu\u2019il pouvait.Il était déficient rénal.À vingt-sept ans, ils lui ont enlevé un rein, mais il a toujours travaillé pareil.Il a toujours travaillé, jamais lâché la famille.Jamais, jamais, jamais. 129 Primeur \u2013 Norbert Rodrigue. Une vie au cœur des autres On était cueilleurs de gomme de sapin.La gomme de sapin, c\u2019est une bulle après le sapin, une bulle qui contient un liquide qui est gommeux.Nous autres, on cueillait ça pendant des heures et des heures, et on vendait ça dans le monde pharmaceutique, pour des médicaments.Ils les utilisaient beaucoup dans le plastique aussi.Mon père a été là- dedans toute sa vie.Mais en dernier, il était aux États-Unis dans la construction comme poseur de Gyproc2.Sa relation avec mère ne l\u2019a pas influencé, mais l\u2019a stigmatisé.Dans de rares confidences, Norbert a confié que Rosa n\u2019était vraiment pas commode.Un euphémisme.On a demandé à ses filles comment elles avaient fait pour aimer une mère si dure.Il semble que Rosa ait vécu certaines frustrations dont elle se serait défoulée dans ses tendances à la dureté, qu\u2019elle méprenait pour de la fermeté.Son mari aurait même dit un jour : « C\u2019est pas de sa faute, elle a été battue.» Peut-être, mais cela ne justifiait sans doute pas le mépris qu\u2019elle a exprimé pour ses filles et Norbert.Même ses petites-filles ont subi, semble-t-il, des commentaires dévalorisants de sa part.Toute sa vie, cela n\u2019empêchera pas Norbert de garder un respect craintif pour cette mère et pourtant, il avait été l\u2019objet de sévices physiques par cette mère abusive.En effet, bien qu\u2019elle l\u2019ait souvent battu Norbert, afficha toujours une grande tolérance pour les colères de sa mère.Il répétait les arguments de son père : « C\u2019est pas de sa faute, elle a été battue.» Aimé parti dans le bois ou faisant campagne électorale, il arrivait à Rosa d\u2019accueillir à sa table un voisin que Norbert détestait copieusement.Ce voisin mangeait à la table familiale.Il a confié un jour à une amoureuse : « Il prenait du beurre sur son pain et nous on n\u2019avait pas le droit d\u2019en mettre sur le nôtre.» 2 Ces paroles de Norbert Rodrigue, dans cette forme de mise en page, proviennent du dernier entretien accordé avant sa disparition à Isabelle Ruelland et Jacques Rhéaume le 19 septembre 2019. On y retrouve également des extraits de son journal personnel. 130 L\u2019Action nationale - Mai 2022 LE GRAND DÉPART Il vient à peine d\u2019arriver à ses quatorze ans qu\u2019une violente altercation éclate encore avec Rosa.La révolte alimentée par son instinct de survie le pousse à claquer la porte de la demeure familiale.C\u2019en est trop.L\u2019enfant a trop souffert, il veut devenir un homme.Il décrisse une fois pour toutes.Ce matin-là, en l\u2019absence du père, le fils se libère des liens familiaux.L\u2019ailleurs deviendra pour lui un refuge.L\u2019ailleurs, en Beauce en 1954, se trouve au sud, dans les forêts du Maine, à Casey en Abitibi ou en Mauricie.Se libérer, c\u2019est aller bûcheronner.La sixième année scolaire se terminera donc sans lui, puisqu\u2019il part en compagnie de ses oncles travailler dans les chantiers comme showboy.Malgré tout, il reste très attaché à sa famille.Son père, Ti-Mé, viendra le visiter souvent à la CSN.Avec six hommes, le trop jeune homme va prendre le bois, comme on disait.Le groupe se présente à des job- beurs, entrepreneurs en bûchage, pour y offrir leur huile de bras pour la hache et le godendard.En raison du jeune âge du nouvel émancipé, les job- beurs le refusent.Le groupe de Beaucerons reste solidaire : « Vous nous engagez toute la gang, lui avec, ou on s\u2019en va ailleurs, c\u2019est-tu clair ?» À la troisième tentative, on les engage malgré le jeune âge de Norbert.C\u2019est Ti-Paul Bédard qui ose les engager en gueulant : « Pas question d\u2019accident ! » Ce sera une autre démonstration de solidarité.Au comptoir d\u2019approvisionnement, on lui refuse toutefois le moindre crédit, craignant que le jeune blanc- bec ne se rende pas au prochain jour de paye.Un ami, solidarité exige, met les effets du jeune sur son compte 131 Primeur \u2013 Norbert Rodrigue. Une vie au cœur des autres personnel.Trois semaines s\u2019écoulent avant qu\u2019un inévitable accident survienne.Norbert est blessé et doit se rendre d\u2019urgence à l\u2019hôpital de La Tuque.Le jeune n\u2019a pas une cenne pour payer le passage de 4,99 $ sur le train.Le jobbeur lui avance 5 $ sur sa paye.Il fera deux saisons dans ce chantier.Un rite de passage pour le jeune Rodrigue.Il y a appris ses limites physiques et acquis un idéal social solide comme un tronc d\u2019érable en hiver.« Tous pour un, un pour tous », ne lui vient pas des Mousquetaires d\u2019Alexandre Dumas, qu\u2019il ne connaît ni d\u2019Ève ni d\u2019Adam, puisqu\u2019ils ne sont pas Beaucerons.Il ne l\u2019a pas appris dans un livre, mais dans la famille et la société beauceronne comme une valeur importante, une règle de vie, un projet de carrière.Mais il ne sait pas encore à quel point cela aura une incidence sur sa façon de voir les choses.Moi, je suis souverainiste depuis l\u2019âge de 15 ans, raconte Norbert.Après le départ de la maison, sais-tu ce qui m\u2019a poussé là, ce qui m\u2019a fait remettre en question l\u2019organisation sociétale ?C\u2019est les Américains.J\u2019étais guide à la pêche, ti-gars.Je les ai connus là, les maîtres du monde.C\u2019est écœurant\u2026 Je les guidais vers les rivières à saumon, la truite, le meilleur lac, la meilleure rivière, etc.C\u2019était à eux autres\u2026 à eux autres ! En Gaspésie, ils payaient des gardiens gaspésiens pour tirer les Gaspésiens qui venaient pêcher illégalement dans leur domaine.Eux autres, j\u2019les ai tellement détestés.C\u2019est cocasse, mon frère, j\u2019ai un seul frère qui est aux États-Unis depuis 45 ans, pis on ne s\u2019entend pas sur la politique pantoute, pantoute ! Guide de pêche ou guide syndical, Norbert Rodrigue ne tenait pas à heurter des gens comme sa mère l\u2019avait fait avec lui.Il savait provoquer pour mieux agir, pour mieux aller convaincre ceux qui ne se sentent pas inter- pelés par la réflexion et l\u2019action qu\u2019il voulait partager.Il a toujours été conscient de la relativité du pouvoir, qui 132 L\u2019Action nationale - Mai 2022 n\u2019est jamais absolu et ne doit pas le devenir.Le pouvoir ne lui est qu\u2019un outil.Ce leader se souviendra toujours d\u2019où il vient et ne reniera jamais ses racines.Extrait de Norbert Rodrigue.Une vie au cœur des autres de Robert Blondin (coll.Michel Rioux) Pierre Laurence éditeur, 176 pages À paraître le 19 mai 2022 La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.1 877 647-1527 caissesolidaire.coop 134 Livres reçus Pierre-Yves rochefort Hilary Putnam et la question du réalisme Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, Collection Logique de la science, 2022, 152 pages hélène de BillY Le Berlin Kid : le Québécois téméraire qui a bombardé l\u2019Allemagne durant la guerre Montréal, Éditions Québec Amérique, 2021, 272 pages rené Bolduc Travail et temps Montréal, Éditions Poètes de brousse, Collection Essai libre, 2022, 216 pages raYmonde Beaudoin Il était une fois des draveurs Québec, Éditions du Septentrion, 2022, 128 pages riel michaud-BeaudrY La retraite en commun. Fondements, enjeux et propositions Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2022, 268 pages frédéric Bérard Homme de paille. L\u2019instrumentalisation du racisme, des libertés publiques et de Monsieur Patate Montréal, Éditions Somme toute, Collection Manifestement, 2022, 142 pages 135 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 fernand harveY Histoire des politiques culturelles au Québec, 1855 à 1976 Québec, Éditions du Septentrion, 2022, 444 pages Patrick White Henry Daniel Thielcke. La vie d\u2019un peintre royal méconnu Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2022, 178 pages nicolas sallée et alexandra dion-fortin Se battre contre les murs : un sociologue en centre jeunesse Montréal, Atelier 10, 2021, 176 pages louis cornelier Une affaire de sens Montréal-Nord, Mediaspaul, 2022, 168 pages GaBrielle duchaine, katia GaGnon, ariane lacoursière et Paul arcand 5060. L\u2019hécatombe de la COVID-19 dans nos CHSLD Montréal, Les éditions du Boréal, Collection Essais et Documents, 2022, 256 pages Pierre ducharme Henri D\u2019Arles Collection griffonnages, 2022, 120 pages Pierre nePveu Géographies du pays proche. Poète et citoyen dans un Québec pluriel Montréal, Les éditions du Boréal, Collection Papiers collés, 2022, 258 pages helen JoYce TRANS. Quand l\u2019idéologie heurte la réalité Saint-Joseph-du-Lac, M éditeur, Collection Mosaïque, 2022, 360 pages 136 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2022 charles castonGuaY, andré Binette, marie- claude Girard, Gilles GaGné, simon rainville, Pierre duBuc Ce qui nous délie. Une critique du projet de pays de Québec solidaire Montréal, Éditions du Renouveau québécois, 2022, 114 pages 4 ag Square La librairie du i Carré Saint-Louis ju] 11 453 FG Ay hy Inf@libraiedusquaire.com Ourremant 1061 avenue Bernard Gs #10 ARR RP outremonr@tibrairiedusquaze.Com Indépendante d\u2019esprit Poésie | Théâtre PR Rae ET Votre date d\u2019échéance Votre numéro d\u2019abonné Prévenez le coût ! 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l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.Hector Roy \u2020 Grands Bâtisseurs de 25 000 $ à 49 999 $ Gabriel Arsenault Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Isabelle Laporte Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Michel Moisan Ghislaine Raymond \u2020 Ivan Roy Cécile Vanier \u2020 Bâtisseurs de 5000 $ à 24 999 $ Bâtisseurs émérites plus de 50 000 $ François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 Pierre Karl Péladeau André Véronneau memBres Bienfaiteurs Robert Ascah Robert Auclair André Baillargeon Jacques Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Paul Carrier Jean-Paul Champagne Roch Cloutier Bernard Courteau Guy Cormier Normand Cossette Richard Côté Benoit Dubreuil André Dubuc Richard Dufresne Harold Dumoulin Lucia Ferretti Christian Gagnon Jean-Pierre Gagnon Marcel Gaudreault André Gaulin Yvon Groulx \u2020 Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Georges Lacroix Isabelle Lamarche Gérald Larose Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Pascal Leduc Laurent Mailhot \u2020 Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Yves Michaud Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Denis Monière Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell \u2020 Gilbert Paquette Hubert Payne Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Alain Prévost Richard Rainville Antoine Raspa René Ricard Paul-Émile Roy \u2020 Hélène Savard-Jacob Ginette Simard Denise Simoneau Rita Tardif Frédéric Thériault Robert G.Tessier \u2020 Marcelle Viger Florent Villeneuve André Watier 1500 $ à 4999 $ Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Claude Belec Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc René Blanchard Réjane Blary Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Édouard Cadotte Jean-Charles Claveau Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Paul De Bellefeuille Gérard Deguire Jean-Jacques Delisle Richard Dufresne Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Lynn-Ernest Fournier Jean-Claude Gagnier Raymond Gagnier Léopold Gagnon Paul A Garneau Romain Gaudreault Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Yves Gilbert Pierre Gosselin Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Guy Houle Pierre André Julien Germain Jutras Pierre Lacombe Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Alain Lavallée Germain Lavallée Denis Lazure \u2020 André Leduc Maurice Leduc Gérard Lefebvre Émile Lemaire Jacques Libersan Pierre Lincourt Clément Martel Clément Mercier Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Serge Ménard Monique Michaud Daniel Miroux Lise Monette Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilles Ouimet Jacques Parizeau \u2020 Hélène Pelletier- Baillargeon Claude Pilote Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Michel Taillefer Réjean Talbot Claudette Thériault Serge Therrien François C Thivierge Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Madeleine Voora cluB des 100 associés 1000 $ à 1499 $ Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte-rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française et de L\u2019Action nationale de 1917 à 2013 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page et infographie Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur L\u2019Action 145 Ligue d\u2019action nationale Président Christian Gagnon Vice-président Pierre Serré Secrétaire Alexis Tétreault Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Denis Monière Isabelle Le Breton Gilbert Paquette Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Claude Coulombe Myriam D\u2019Arcy Jules Gagné Mathieu Gauthier-Pilote Léolane Kemner Philippe Lorange Jacques C.Martin Martine Ouellet Danic Parenteau Guillaume Rousseau Mathieu Roy Simon-Pierre Savard-Tremblay Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2022 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@actionnationale.quebec www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 90 $ 160 $ (78,28 $ + taxes) (139,15 $ + taxes) Abonnement de soutien 190 $ 300 $ Étudiant 60 $ 100 $ (47,84 $ + taxes) (78,28 $ + taxes) Institution 160 $ 250 $ (130,46 $ + taxes) (208,74 $ + taxes) Autres pays 160 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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