Québec science, 1 janvier 2022, Juillet
[" QUEBEC SCIENCE Une épave mythique en?n retrouvée Le boson W ébranle la physique raisons de rire Un comportement universel sous la loupe des scienti?ques Mille JUILLET-AOÛT 2022 F o ndé e n 1962 ?Fondé en 1962 ?Fo n d é e n 1 9 6 2 ?F o n d é e n 1 9 6 2 ?F o ndé e n 1962 ?Fondé en 1962 ?Fo n d é e n 1 9 6 2 ?F o n d é e n 1 9 6 2 ?60 ans QUEBEC SCIENCE 2 QUÉBEC SCIENCE | AVRIL-MAI 2021 astrolab.qc.ca L\u2019ASTROLab, un musée scienti?que pour toute la famille depuis 25 ans.25 ANS D\u2019ÉMERVEILLEMENT SPECTACLE ÉTÉ 2022 Le Télescope spatial Webb, une nouvelle ère en astronomie ! Photos : Rémi Boucher, SEPAQ, NASA GSFC/CIL/Adriana Manrique Gutierrez ILLUSTRATION DE LA COUVERTURE : SHUTTERSTOCK.COM ; MONTAGE : N.V.SOMMAIRE P.8 P.Q U É B E C S C I E N C E P.S U R L E V I F E N C O U V E R T U R E P.6 6 Le cabinet des curiosités On s\u2019introduit, telle une petite bête, dans le nouvel Insectarium de Montréal.8 DALL-E, dessine-moi un mouton ! Une intelligence arti?cielle crée des images de qualité à partir d\u2019une simple description.10 Une galaxie née juste après le big bang se révèle Des astronomes ont découvert la galaxie la plus lointaine de la Terre jamais répertoriée.11 Un parfum d\u2019été\u2026 et de danger ! L\u2019odeur terreuse qui embaume l\u2019air après la pluie est un signal d\u2019alerte.14 Polluants sans frontières Il est temps que les chercheurs s\u2019unissent pour faire obstacle aux perturbateurs endocriniens.JUILLET?AOÛT 2022 30 Pet et Répète s\u2019en vont au labo REPORTAGES 18 « Je vous présente l\u2019Endurance ! » Plus d\u2019un siècle après avoir sombré, une célèbre épave a été retrouvée en Antarctique.26 Du sable dans l\u2019engrenage Le sable, une ressource inépuisable ?On pourrait bientôt en manquer.42 La rébellion du boson W Une particule élémentaire vient semer la pagaille dans les équations des physiciens.4 Édito par Mélissa Guillemette Rendre visible l\u2019invisible 5 Babillard | 9 Carnet de santé Par la Dre Alexandra S.Arbour | 11 Technopop Par Chloé Freslon | 12 Polémique Par Jean-François Cliche | 46 Culture Par Émilie Folie- Boivin | 49 Anthropocène Par Jean- Patrick Toussaint | 50 Rétroviseur Par Saturnome JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 3 Le rire est un sujet sérieux pour de nombreux chercheurs.12 4 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 Éditorial MÉLISSA GUILLEMETTE @mguillemett Rendre visible l\u2019invisible La science est affaire de précision.Choisissons bien les mots pour parler de ses acteurs.D ix physiciens ont récemment fait une découverte majeure.Tout le monde s\u2019accorde à dire que leur hypothèse de base était originale, voire farfelue.Grâce à des instruments qu\u2019ils ont eux-mêmes conçus, ils ont pu la con?rmer.Une photo du groupe est à la une de tous les journaux.J\u2019ai fait lire ce texte ?ctif à des personnes de mon entourage.Je leur ai ensuite demandé de me décrire la photo qu\u2019elles ont imaginée.« Ce sont des nerds à lunettes, cheveux frisés et habillés de façon classique », a répondu l\u2019une d\u2019elles.Tous des hommes ?« Oui.» « Ils sont jeunes, a dit une autre.Avec des airs de savants fous.» Des hommes ?Encore oui.Mais « j\u2019aurais aimé imaginer des ?lles ! » a-t-elle répliqué.Ce n\u2019est malheureusement pas étonnant.Déjà, quand on entend le nom commun scienti?que, on a tendance à voir plus souvent un homme qu\u2019une femme.Le fameux test Draw-a-Scientist, dans le cadre duquel on demande à des enfants de dessiner une personne de science, le démontre depuis les années 1960, et cela, même si la langue anglaise est plus neutre (a scientist n\u2019est ni masculin ni féminin).Les enfants dessinent des hommes dans 72 % des cas, selon une méta-analyse de 2018.S\u2019il s\u2019agit d\u2019une amélioration par rapport aux premiers résultats obtenus, où les dessins de femmes étaient rarissimes, le taux ne suit pas l\u2019accroissement réel de la présence des femmes en science.Avec une langue genrée comme le français, si l\u2019on demandait aux enfants de dessiner un scienti?que, ils ne marqueraient aucune hésitation.Même chose chez les adultes : c\u2019est ce qui s\u2019est passé quand mon entourage s\u2019est construit une image mentale des physiciens.Également, les grandes auteures (ou autrices) d\u2019un article scienti?que se trouvent cachées derrière les auteurs, terme pourtant censé tous (et toutes !) les désigner.Cela parce qu\u2019en français « le masculin l\u2019emporte sur le féminin » ou encore parce que son emploi pour désigner des hommes et des femmes « permet d\u2019alléger le texte ».Débattre du genre des physiciens, aussi inutile que délibérer sur celui des anges ?Sûrement pas ! Non seulement les femmes sont en minorité en physique et dans plusieurs autres disciplines, mais on masque leur présence par la langue.Des sociolin- guistes, des psycholinguistes et des neu- ropsychologues af?rment qu\u2019il est temps de changer nos façons d\u2019écrire et de parler.Leur argumentaire se base sur les données probantes qui sont plutôt convaincantes : notre langue invisibilise très souvent les femmes, qu\u2019elles soient scienti?ques ou pas.Je vous invite à regarder la vidéo de la vulgarisatrice scienti?que Viviane Lalande, alias Scilabus, sur le sujet.Il vous apparaîtra clair que le langage modi?e notre perception du monde.Est-ce un hasard si une étude de 2012 comparant 111 pays a observé que dans les régions où une langue genrée est parlée l\u2019égalité entre les hommes et les femmes est moins grande ?À qui la faute ?En partie à notre ciboulot, écrivent trois chercheurs (dont deux chercheuses ) de Suisse et de Norvège dans leur livre Le cerveau pense-t-il au masculin ?paru en 2021.« Tout se passe comme si notre cerveau ne semblait pas pouvoir se passer d\u2019attribuer un genre aux personnes qu\u2019on lui présente.Or, dans les langues où le féminin et le masculin cohabitent, lorsqu\u2019on présente au cerveau des personnes utilisant la marque grammaticale masculine, celui-ci forme spontanément des représentations masculines.» C\u2019est ce qui fait que votre cerveau boguera en lisant ce qui suit : Les physiciens sont sortis du laboratoire.Celles qui voulaient poursuivre la discussion se sont assises au parc.La phrase est pourtant grammaticalement correcte.La faute revient également à certains grammairiens d\u2019un temps révolu (espérons-le).Dans l\u2019ouvrage Non, le masculin ne l\u2019emporte pas sur le féminin, Éliane Viennot, profes- seure émérite de littérature à l\u2019Université Jean Monnet Saint-Étienne, explique que le masculin était beaucoup moins dominant jusqu\u2019au 17e siècle.Puis, les grammairiens ont étendu son influence sous prétexte que les hommes étaient plus nobles que les femmes.Le mot autrice a aussi disparu, comme pour signaler que l\u2019écriture était une affaire d\u2019hommes.Et soulignons que le nom aigle était au départ féminin, avant qu\u2019on se ravise au 19e siècle ; l\u2019animal était bien trop majestueux pour ne pas se parer du genre masculin.Mon groupe de physiciens ?ctif aurait pu comprendre Pauline Gagnon.Québec Science a interrogé cette scienti?que et grande vulgarisatrice à plusieurs reprises.Elle prend toujours la peine de dire « les physiciens et les physiciennes » quand elle explique le travail de sa communauté.Voilà qui est embêtant pour le ou la journaliste qui tente de mettre le plus d\u2019information possible dans un espace limité.Mais le terme physiciens employé seul transmet-il une information complète s\u2019il nous fait imaginer un groupe exclusivement masculin ?Est-ce du bon journalisme ?D\u2019ailleurs, comme l\u2019immense majorité des médias, Québec Science n\u2019a pour l\u2019instant pas adopté l\u2019écriture inclusive, contrairement à plusieurs universités et associations scienti?ques, où elle est la norme.La ré?exion est certainement en marche chez nous, bien que le sujet soit controversé dans l\u2019espace public.Un collègue d\u2019un autre service a justement utilisé l\u2019écriture inclusive pour répondre à mon petit jeu de la photo.« J\u2019imagine une gang assez variée de physicien·ne·s, de 30 à 70 ans.Des gens plutôt relax dans leur habillement.Des cheveux ébouriffés pour les garçons, mais l\u2019un d\u2019eux a les cheveux longs.Les ?lles ont des cheveux longs ou courts.Un ou une a un style un peu gothique.» Voilà qui est rafraîchissant ! Le magazine Québec Science est imprimé sur du papier certi?é FSC® (Forest Stewardship Council®), donc issu de forêts bien gérées et d\u2019autres sources responsables.C M C A A U D I T E D JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 5 JUILLET-AOÛT 2022 VOLUME 61, NUMÉRO 1 Rédactrice en chef Mélissa Guillemette Rédactrice en chef adjointe Marine Corniou Journalistes Raphaëlle Derome, Annie Labrecque Collaborateurs Jean-François Cliche, Émilie Folie- Boivin, Chloé Freslon, Damien Grapton, Charles Prémont, Hugo Ruher, Alexandra S.Arbour, Saturnome, Jean- Patrick Toussaint Correctrices-réviseures Sophie Cazanave, Christine Dumazet Directrice artistique Natacha Vincent Photographes/illustrateurs/graphiste Françoise Abbate, Louise Bilodeau, Nicole Aline Legault, Vigg Éditeur Jean-François Rheault Vice-présidente marketing, communications et partenariats Marie-Hélène Juneau Comptabilité Mimi Bensaid Chargée de projets, communications marketing Maryvonne Charpentier Conseillère, relations de presse et marketing Stéphanie Couillard SERVICE AUX ABONNÉS : 514 521-8356, poste 504, ou 1 800 567-8356, poste 504 serviceclient@velo.qc.ca PUBLICITÉ : Claudine Mailloux 514 909-4601 cmailloux@velo.qc.ca Impression Solisco Distribution Messageries Dynamiques Parution : 23 juin 2022 (579e numéro) Abonnement Canada, 1 an : 41 $ + taxes États-Unis, 1 an : 84 $ Outre-mer, 1 an : 126 $ Québec Science est publié par Vélo Québec Éditions Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada : ISSN-0021-6127 Envoi Poste-Publications Convention no 40065387.© Copyright 2022 \u2013 Québec Science.Tous droits de reproduction, de traduction et d\u2019adaptation réservés.Indexé dans Québec Science reçoit l\u2019aide ?nancière du ministère de l\u2019Économie et de l\u2019Innovation du Québec.Nous reconnaissons l\u2019appui ?nancier du gouvernement du Canada.Abonnez-vous www.quebecscience.qc.ca/ abonnez-vous 514 521-8356, poste 504 1 800 567-8356, poste 504 Un changement d\u2019adresse : serviceclient@velo.qc.ca Écrivez-nous courrier@quebecscience.qc.ca Magazine Québec Science 1251, rue Rachel Est Montréal (QC) H2J 2J9 Suivez-nous www.quebecscience.qc.ca BABILLARD De nouvelles données sur la grippe de 1918 La génétique du virus se révèle grâce à des échantillons de poumons infectés datant de cette époque.Plus de 20 % des espèces de reptiles menacées C\u2019est le constat d\u2019une analyse mondiale réalisée sur 10 000 espèces.Québec Science : 60 ans à raconter la science Une ligne du temps interactive relate l\u2019histoire des sciences et du magazine.Rendez-vous au www.quebecscience.qc.ca/babillard À LIRE SUR NOTRE SITE WEB Notre équipe vous a concocté un dossier sur le rire.Pour illustrer la couverture qui le met en vedette, je cherchais un symbole fort.Et j\u2019ai trouvé ! Quoi de mieux que des bouches aux couleurs éclatantes pour s\u2019éclater ?Après tout, c\u2019est l\u2019organe de prédilection pour s\u2019exprimer, esclaffe- ments compris.Il est également bon de le voir, lui qui s\u2019est fait rare ces deux dernières années ; il se cachait bien souvent sous un masque.D\u2019inspiration pop art, cette couverture aux multiples bouches rappelle que le rire est unique à chacun, comme une signature.Voilà pourquoi ce créatif est tapissé de toutes sortes de nuances de rire.Bonne lecture ! En espérant que ce dossier vous fera sourire ! \u2013 Natacha Vincent, directrice artistique NOTRE COUVERTURE NOS JOURNALISTES BRILLENT Des plumes du magazine ont obtenu des nominations aux Prix d\u2019excellence en publication numérique et aux Prix du magazine canadien : notre ancienne rédactrice en chef, Marie Lambert-Chan, pour des éditoriaux de 2021 ; Marine Corniou, pour son dossier sur la médecine psychédélique ; et Annie Labrecque, pour son reportage sur les cartes anciennes.Cette dernière reporter a d\u2019ailleurs remporté les honneurs aux Grands prix du journalisme indépendant pour son texte sur les oiseaux champêtres paru à l\u2019été 2021.Félicitations ! AU REVOIR, CHLOÉ ! Vous trouverez en page 11 la dernière chronique de Chloé Freslon.Depuis 2018, cette brillante observatrice du monde des technologies a produit 29 textes pour Québec Science.Chacun d\u2019eux nous a fait ré?échir et certains nous ont même fait adopter de nouveaux comportements plus éthiques, plus écologiques, plus sécuritaires.Alors qu\u2019elle choisit de se concentrer sur son entreprise, nous lui souhaitons tout le succès qu\u2019elle mérite.QUEBEC SCIENCE Une épave mythique en?n retrouvée Le boson W ébranle la physique JUILLET-AOÛT 2022 F o n d é en 1 962 ?Fondé en 1962 ?Fond é e n 1 9 6 2 ?F o n d é e n 1 9 6 2 ?F o n d é en 1 962 ?Fondé en 1962 ?Fond é e n 1 9 6 2 ?F o n d é e n 1 9 6 2 ?60 ans QUEBEC SCIENCE raisons de rire Un comportemen t universel sous la loupe des scienti?ques Mille des curiosités LE CABINET I l suf?t de quelques pas dans un tunnel aux airs de fourmilière pour accéder à un autre univers.Tout est mis en œuvre pour qu\u2019on se sente tel un insecte sous terre.On remarque la faible luminosité et l\u2019on perçoit le sol qui vibre sous nos pieds ?un des modes de communication utilisés par plusieurs insectes ?, on saisit comme eux les couleurs et les objets qui nous entourent grâce à des animations présentées au sol et sur des écrans\u2026 « Le visiteur est invité à vivre l\u2019environnement à travers ses sens, comme un insecte le ferait », explique Sonya Charest, chef de la division Programmes publics et éducation à l\u2019Insectarium de Montréal.Cette immersion prépare doucement à la rencontre « en pattes et en ailes » des premiers insectes vivants.Au moment de notre visite, nous avons pu pro?ter d\u2019un tête-à-tête avec de magni?ques cétoines, des scarabées pourvus d\u2019une robe rayée de vert, de blanc et d\u2019orange.« Les beaux spécimens sont privilégiés pour ce rendez-vous humain- insecte », précise Sonya Charest.On cherche à susciter admiration et curiosité à l\u2019égard des insectes a?n de vaincre les réticences de certains.Les espèces choisies pour cette rencontre intime changeront périodiquement.On entre ensuite dans un grand dôme où sont présentés des insectes naturalisés.Ces « œuvres d\u2019art » sont classées selon leurs couleurs.Ici, un cadre où les insectes mauves sont dominants ; là, ce sont plutôt les petites bêtes roses qui amusent l\u2019œil.On délaisse les tunnels pour refaire surface et être baigné par la lumière naturelle dans une atmosphère tropicale.Le vivarium est le cœur de cette expédition immersive : on y côtoie des insectes en liberté.On tente de trouver les phasmes bâtons ou les insectes feuilles, les pros du camou?age ; on admire les mille-pattes qui s\u2019extirpent de sous les troncs d\u2019arbre ; ou l\u2019on se laisse ef?eurer par les ailes d\u2019un joli morpho bleu ou d\u2019un monarque.LES DÉFIS DU VIVANT Les milliers d\u2019insectes qui vivent à l\u2019Insectarium ont été soigneusement sélectionnés selon de nombreux critères, dont le lieu où ils allaient habiter.« Les insectes qui sont en semi-contention dans le vivarium ne doivent pas voler, sauter ou grimper, donne en exemple Michel Saint-Germain, chef de la division Collections et recherche à l\u2019Insectarium.Cela a été un dé?d\u2019en trouver.» L\u2019équipe a jeté son dévolu sur les mille-pattes (même si ce sont des myriapodes et non des insectes) et les blattes Halloween, entre autres.De plus, il fallait des insectes actifs pendant le jour pour faciliter l\u2019observation.Les pensionnaires ont aussi été choisis en fonction de la facilité d\u2019approvisionnement en œufs et de l\u2019élevage.Car le musée élève sur place sa collection vivante, dans une pouponnière et un laboratoire.À ce chapitre, l\u2019équipe s\u2019est butée au peu de connaissances disponibles sur le cycle de vie de certains insectes moins connus des entomologistes.« Quelle est la combinaison de températures qui pourrait accélérer l\u2019éclosion des œufs de tel insecte ?Est-ce qu\u2019ils vont éclore dans un an, deux ans ?On ignorait souvent leur cycle de développement », indique Michel Saint-Germain.Une espèce de mante n\u2019a ainsi pu être retenue, puisque les œufs n\u2019ont jamais éclos.« Tous les insectes proviennent de fermes d\u2019élevage écoresponsables, tient à souligner Sonya Charest.Les papillons monarques, par exemple, font partie d\u2019une population résidente des tropiques.Elle n\u2019est pas en danger, contrairement à celle qui migre du Mexique jusqu\u2019ici.» Le personnel prend grand soin des différentes espèces de papillons.« Des chrysalides parcourent plus de 1 000 km en avion pour parvenir jusqu\u2019ici.On veut donc favoriser leur longévité », assure Michel Saint-Germain.Le musée possède une grande serre pour cultiver des plantes nectarifères et en nourrir les papillons et les cétoines qui en sont friands.Ils ont également accès à des fruits frais et du nectar arti?ciel.« Nous avons deux chambres à température et humidité contrôlées pour obtenir les conditions idéales d\u2019éclosion des chrysalides.Il y a ainsi de deux à quatre lâchers de papillons par jour », dit Michel Saint-Germain.Des spécimens qui accompliront assurément la mission de séduire tout un chacun.6 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 On s\u2019introduit, telle une petite bête, dans le nouvel Insectarium de Montréal.Le musée fait le pari que ce sera un coup de foudre entre les insectes et les plus réticents d\u2019entre nous.Par Annie Labrecque SOUS LE CHARME DES INSECTES Une cétoine d\u2019Umtali aux couleurs métalliques circule en liberté dans le vivarium.Une designer a été mise à contribution pour agencer la collection naturalisée comme des œuvres d\u2019art.Les insectes sont ainsi regroupés selon différentes caractéristiques : couleurs, tailles, habitats, stratégies de camou?age, etc.La visite commence par une descente dans un tunnel réalisé avec du béton projeté qui imite la texture de la terre.JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 7 IMAGES : ESPACE POUR LA VIE/MÉLANIE DUSSEAULT ; ANNIE LABRECQUE SUR LE VIF IMAGE : DALL-E/OPENAI 8 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 P apa, j\u2019aimerais que tu me fasses imprimer un dessin de Pikachu qui chevauche un requin-marteau dans une mer de nuages s\u2019il te plaît.» Si vous êtes parent d\u2019un jeune enfant, vous savez qu\u2019une telle demande n\u2019est pas si farfelue.Bonne nouvelle : l\u2019intelligence arti?cielle pourrait bien faire du souhait (fort précis) de votre petite Simone une réalité.Vous pourrez remercier DALL-E, une création de chercheurs de l\u2019entreprise ca- lifornienne OpenAI.Ce système, qui porte les noms fusionnés du peintre Dali et du mignon robot de Pixar WALL-E, sait créer des images à partir de simples phrases qui lui sont soumises par un humain.La dernière version mise au point, DALL-E 2, dévoilée en avril dernier, peut produire des images photoréalistes en haute dé?nition, des illustrations ou encore des ?gurations dans le style d\u2019artistes particuliers.Cette intelligence arti?cielle est même en mesure d\u2019ajouter des éléments dans une image préexistante de manière réaliste.« Les résultats sont impressionnants, commente Mirco Ravanelli, membre chercheur de Mila (l\u2019institut de recherche sur l\u2019intelligence arti?cielle fondé par Yoshua Bengio, de l\u2019Université de Montréal), qui n\u2019a pas participé au projet.Aujourd\u2019hui, nous découvrons que ces choses sont possibles juste en entraînant de gros réseaux neuronaux avec beaucoup de données.Et ce n\u2019était pas clair pour la communauté [de l\u2019intelligence arti?cielle] qu\u2019il était possible d\u2019atteindre ces niveaux dans un si court laps de temps.Ça, c\u2019est un peu une surprise.» DALL-E est ce qu\u2019on appellerait un « convertisseur » (ou transformer en anglais).Ce genre d\u2019intelligence arti?cielle transforme une forme de donnée en une autre.Dans ce cas, il convertit du texte en images.Lorsqu\u2019on lui soumet une description, DALL-E utilise CLIP ?un autre projet d\u2019OpenAI capable d\u2019associer des images à des légendes ?pour la disséquer et en extraire les caractéristiques principales.Le système ne se contente cependant pas de joindre des mots à des attributs visuels ; il établit lesquels sont les plus pertinents par rapport à la façon dont un humain décrirait cette image, explique Mark Chen, chercheur chez OpenAI.Autrement dit, DALL-E comprend comment les relations entre les mots dans une phrase ont une in?uence sur l\u2019image entière qu\u2019il doit rendre.« Ensuite, nous entraînons un modèle pour obtenir des images en deux étapes, poursuit-il.Tout d\u2019abord, nous prenons la phrase et nous reproduisons en images les caractéristiques décrites dans le texte.Ensuite, nous faisons un rendu de ces caractéristiques pour créer une image photoréaliste.» Pour y arriver, les scienti?ques utilisent un processus nommé « diffusion ».L\u2019intelligence arti?cielle y construit une image à partir de pixels se trouvant dans un ordre aléatoire et les modi?e peu à peu.Grâce à son entraînement, elle est en mesure de repérer dans ce chaos de points colorés des éléments qui émergent et correspondent aux caractéristiques détectées dans la phrase.En se basant sur ceux-ci, elle peau?ne les détails de cette nouvelle image jusqu\u2019à ce que celle-ci coïncide avec la description.Le système n\u2019est pas encore parfait et il n\u2019est pas rare que DALL-E fasse des erreurs.Dans les exemples présentés par OpenAI, on constate que DALL-E produit de nombreuses variations d\u2019images pour une phrase.Si elles ne sont pas toutes convaincantes, certaines semblent tout DALL-E, dessine-moi un mouton Une entreprise californienne vient de mettre au point une technologie d\u2019intelligence arti?cielle capable de créer des images de qualité à partir d\u2019une simple description écrite.Par Charles Prémont Le mandat était ici de réaliser une loutre de mer dans le même style que La jeune ?lle à la perle, du peintre Johannes Vermeer.DALL-E a signé son œuvre : les blocs colorés en bas à droite. Carnet de santé Dre ALEXANDRA S.ARBOUR @alexandraarbour JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 9 Je me pose devant mon ordinateur afin d\u2019écrire ma 24e chronique pour Québec Science, ayant réussi à libérer quelques heures qui seront, je l\u2019espère bien, productives.Bip ! fait mon téléphone.Je regarde le message d\u2019une amie qui m\u2019envoie une photo rigolote.Ah oui, je pourrais en pro?ter pour faire mon épicerie en ligne, il n\u2019y a plus de lait.Hop, un petit tour sur Instagram pour me donner une erre d\u2019aller\u2026 Une heure plus tard, je me lève et vais me chercher un café, histoire de trouver l\u2019inspiration.Je reviens devant l\u2019écran et regarde la page blanche, découragée de n\u2019avoir écrit aucune ligne.Au secours ! Où est donc passée ma concentration ?Ironiquement, j\u2019ai obtenu la réponse à cette question sur mon ?l d\u2019actualité Facebook.Un ami y suggérait un article du Guardian portant sur le livre Stolen Focus: Why You Can\u2019t Pay Attention, de Johann Hari, paru en février 2022.Selon ce journaliste britannique, les médias sociaux et la vie moderne ont complètement oblitéré notre capacité de concentration.Pas surprenant étant donné que notre faculté cognitive se limiterait à une ou deux pensées à la fois \u2013 pas plus ! Une expérience réalisée auprès de 136 étudiants d\u2019université le con?rme : tous devaient faire le même examen écrit, mais la moitié d\u2019entre eux avaient leur téléphone sur la table, recevant des messages textes par intermittence.Les étudiants qui ont reçu des textos pendant l\u2019épreuve ont moins bien réussi d\u2019environ 20 % par rapport à leurs collègues.Force est de constater que nous fonctionnons tous, d\u2019une façon ou d\u2019une autre, amputés de ces 20 %\u2026 Nous sommes constamment interrompus par un ?ot incessant de noti?cations, d\u2019appels et de courriels.Sans compter notre attirance pour les réseaux sociaux, qui ont trouvé la recette miracle pour nous happer : attrait de la nouveauté + validation des pairs = activation des circuits de la récompense et libération de dopamine ?l\u2019hormone du plaisir ?à volonté.Même si elle ne constitue pas encore un diagnostic of?- ciel dans les manuels de psychiatrie, la cyberdépendance a des répercussions néfastes sur la santé, notamment chez les adolescents, en occasionnant des troubles de l\u2019humeur, des dif?cultés de sommeil et\u2026 je vous le donne en mille, une perturbation de l\u2019attention.Alors que peut-on faire pour retrouver sa productivité d\u2019antan ?On peut commencer par limiter les noti?cations sur son téléphone intelligent.Ensuite, on peut tenter de diminuer son temps d\u2019écran ne serait-ce que d\u2019une seule heure par jour, ce qui serait suf?sant, selon une récente étude allemande, pour augmenter la sensation de bien-être.Certains vont jusqu\u2019à recommander un « jeûne technologique intermittent », en tentant de circonscrire son exposition à la technologie à quelques heures par jour ou de s\u2019en abstenir complètement pendant plusieurs semaines, afin de restaurer son équilibre de dopamine cérébrale.Rappelons qu\u2019il peut être ardu, voire impossible, de se contenir ainsi pour quelqu\u2019un souffrant d\u2019un dé?cit de l\u2019attention avec ou sans hyperactivité, un trouble qui touche 1 adulte sur 20 et dont la prévalence a plus que doublé dans la dernière décennie.Mais l\u2019abstinence individuelle n\u2019est qu\u2019une partie de la solution, pense James Williams, un ancien publicitaire de Google devenu philosophe.Fermer son téléphone, c\u2019est l\u2019équivalent de mettre un masque à gaz pour lutter contre la pollution atmosphérique ou encore de manger un bâtonnet de céleri pour lutter contre l\u2019obésité\u2026 Il faut donc offrir un contrepoids systémique aux réseaux sociaux et autres entreprises technologiques, dont le modèle d\u2019affaires est basé sur la dépendance des usagers.Nous pourrions, comme société, utiliser le peu d\u2019attention collective qu\u2019il nous reste a?n de noti?er notre mécontentement à nos élus ! Bip-bip ! Tension, attention ! à fait réelles, ce qui laisse présager un bel avenir à cette technologie.Le fait que DALL-E crée plusieurs images pour une même description permet aussi à l\u2019équipe d\u2019OpenAI d\u2019évaluer si l\u2019intelligence arti?cielle comprend la phrase ou si elle ne fait que répéter ce qui lui est enseigné.« Nous pouvons les utiliser pour voir à quels attributs d\u2019une image le modèle accorde plus d\u2019attention et ce qu\u2019il oublie, fait observer Mark Chen.De plus, nous pouvons le tester avec des phrases complexes qui ne ?gurent pas dans son entraînement.Par exemple, en demandant un \u201cours en peluche mélangeant des produits chimiques comme un savant fou\u201d, nous voyons si le modèle est capable de construire une scène cohérente en recourant à des concepts qu\u2019il a déjà vus ?comme \u201cours en peluche\u201d et \u201csavant\u201d ?, mais qui ne sont pratiquement jamais liés dans les données utilisées pour son entraînement.» S\u2019il est possible d\u2019écrire aux chercheurs sur Instagram pour leur proposer des phrases à faire dessiner par DALL-E, l\u2019outil n\u2019est toujours pas accessible au grand public.C\u2019est qu\u2019OpenAI est bien consciente des dérives qui guettent ce genre de technologies une fois entre les mains de M.et Mme Tout-le-monde.Outre l\u2019occasion de produire des images violentes, blessantes ou pornographiques, le potentiel de l\u2019utiliser pour créer de fausses nouvelles est réel.Le fait que DALL-E soit en mesure de réaliser des illustrations dans le style de différents artistes pose aussi la question du droit d\u2019auteur.La petite Simone risque donc de devoir attendre encore quelques années pour obtenir ses dessins.Mais qui sait ce que ses futurs enfants pourront lui demander ? SUR LE VIF Il 10 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 IMAGE : WIKIMEDIA COMMONS/HARIKANE ET COLL.y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine\u2026 La phrase rituelle de La guerre des étoiles vient immédiatement à l\u2019esprit lorsqu\u2019on évoque HD1, la galaxie la plus distante jamais vue.Décrite en avril dernier dans l\u2019Astrophysical Journal, elle se situe à 13,5 milliards d\u2019années-lumière de la Terre.Cela signi?e que la lumière qui nous arrive aujourd\u2019hui d\u2019HD1 a été émise il y a 13,5 milliards d\u2019années, soit très peu de temps après le big bang.Un record ! La reculée HD1 pourrait donc abriter les étoiles parmi les plus anciennes de l\u2019Univers, jamais observées jusqu\u2019ici.Mais en savoir plus sur sa nature est délicat en raison de la distance qui nous sépare d\u2019elle.« Avec des instruments puissants, nous pouvons capter sa lumière, assure Fabio Pa- cucci, astronome au Harvard-Smithsonian Center for Astrophysics, qui a contribué à l\u2019étude.Mais ce qui est plus compliqué, c\u2019est de calculer précisément sa distance et surtout de dé?nir son comportement.» La découverte a été rendue possible grâce à plus de 1 200 heures d\u2019observation sur toute une série de télescopes au Japon, au Chili et même dans l\u2019espace avec le Spitzer.Ces instruments opèrent dans l\u2019infrarouge, car la lumière émise il y a très longtemps est « étirée » par l\u2019expansion de l\u2019Univers ; la longueur d\u2019onde de son rayonnement s\u2019allonge, se décalant vers le rouge.Le degré de décalage est un indice crucial pour connaître la distance d\u2019un objet et donc son âge.Mais les instruments étant à la limite de leurs capacités, les astronomes doivent spéculer sur la nature exacte de ce coin du cosmos.Les modèles théoriques prédisent qu\u2019HD1 devrait être très différente des galaxies qui se sont formées plus longtemps après le big bang, comme la Voie lactée.Il est admis notamment que les plus vieilles d\u2019entre elles sont désordonnées et présentent plus rarement une forme en spirale comme chez nous, même si des contre-exemples existent.De plus, l\u2019Univers était à cette époque moins étendu et la matière se trouvait plus concentrée, ce qui a mené à la formation d\u2019étoiles plus nombreuses et plus grosses.Et c\u2019est le cas ici ! Les rares données exploitables révèlent qu\u2019HD1 produit une quantité impressionnante d\u2019étoiles.Encore plus que ce que prévoyaient les modèles les plus optimistes avec pas moins d\u2019une centaine de nouveaux astres chaque année, soit 10 fois ce qui était attendu.À titre de comparaison, à peine trois par an maximum se forment dans la Voie lactée.« Nous ne pouvons pas expliquer ce taux de formation incroyable, précise Fabio Pacucci, mais nous pensons qu\u2019HD1 pourrait être au milieu d\u2019une phase intense de sursauts durant laquelle les étoiles naissent à un rythme effréné.C\u2019est ce qui arrive lorsque le gaz est présent en très grande quantité pour constituer des étoiles.» Ces étoiles primordiales seraient dépourvues de métaux et d\u2019autres éléments lourds, peu présents à ce stade de l\u2019Univers.Grosse travailleuse, la galaxie HD1 se distingue aussi par sa forte luminosité dans l\u2019ultraviolet, qui pourrait être expliquée par la pouponnière d\u2019étoiles géantes.Mais il existe une autre théorie.« Il y a peut-être une source de rayons UV qui vient des environs d\u2019un trou noir supermassif », avance Fabio Pacucci.Le problème, c\u2019est que, pour arriver à ce niveau de rayonnement, il faudrait un trou noir 100 millions de fois plus massif que le Soleil.Ce qui en ferait le plus gros jamais observé si peu de temps après le big bang.Ces suppositions sont théoriquement cohérentes et, pour s\u2019assurer de leur véracité, les astronomes pourront compter sur le télescope James-Webb, beaucoup plus sensible dans l\u2019infrarouge, qui pourra étudier de plus près cette galaxie.De là à y discerner des combats de Jedi ?Une galaxie née juste après le big bang se révèle Des astronomes ont découvert la galaxie la plus lointaine de la Terre jamais répertoriée.Elle pourrait abriter les premières étoiles nées dans l\u2019Univers.Par Hugo Ruher Le point rouge est HD1, la plus lointaine galaxie observée. Technopop CHLOÉ FRESLON @f_chloe Un parfum d\u2019été\u2026 et de danger ! Par Damien Grapton JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 11 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM L\u2019 odeur terreuse qui embaume l\u2019air après la pluie évoque souvent le retour des beaux jours et les joies du jardinage.Mais pour certains vers communs de nos sols, il s\u2019agit plutôt d\u2019un signal de danger.Les scientifiques savent depuis longtemps que la géosmine, une molécule produite par un grand nombre de bactéries du sol, est responsable de ce parfum si particulier.Mais son rôle n\u2019est pas toujours clair.« La géosmine n\u2019aide pas les cellules à croître ou à se diviser », dit Brandon Findlay, professeur au Département de chimie et de biochimie de l\u2019Université Concordia.Une étude de son équipe publiée dans le journal Applied and Environmental Microbiology démontre que la bactérie Streptomyces coelicolor utilise plutôt la géosmine pour sauver sa peau.De nombreux animaux sont capables de détecter ce composé chimique, dont les nématodes de l\u2019espèce Caenorhabditis elegans.Ces minuscules vers peuplent les sols de la planète entière, jusqu\u2019en Antarctique, et se nourrissent des bactéries qui y vivent.L\u2019équipe a étudié le mouvement et le comportement des vers sur des plaques de gélose contenant de la géosmine.Elle a ainsi observé que les vers évitent soigneusement les zones où est présente cette molécule au goût si particulier.« La géosmine ne les tue pas, mais les vers l\u2019associent à des effets négatifs », résume Brandon Findlay.En effet, Streptomyces coelicolor produit de la géosmine, mais également des toxines qui seraient fatales aux nématodes s\u2019ils décidaient de gober quelques-unes de ces bactéries en guise de repas.« L\u2019idée est que les bactéries utilisent la géosmine comme signal d\u2019alerte pour repousser les prédateurs », explique la première auteure de l\u2019étude, Liana Zaroubi.Un peu comme la grenouille des fraises ou le monarque annoncent leur toxicité par des couleurs vives tandis que certaines plantes ont des épines, S.coelicolor libère de la géosmine pour signi?er qu\u2019il vaut mieux se tenir loin d\u2019elle.Ces mécanismes de défense sont appelés « aposématisme ».L\u2019odorat humain est très sensible à la géosmine : il peut la déceler même en infimes quantités, de l\u2019ordre de « quelques gouttes dans une piscine », illustre le professeur Findlay.Si son odeur est plaisante, son goût serait en revanche beaucoup plus désagréable.La géosmine serait-elle un signal de danger potentiel pour l\u2019humain aussi ?Cela reste à prouver ! La « grande démission », nom donné à la vague de départs d\u2019employés depuis le début de la pandémie, a particulièrement touché le monde des technologies.Une étude récente révèle que près des trois quarts des salariés du secteur prévoient quitter leur emploi dans les 12 prochains mois, citant comme principales raisons les occasions d\u2019avancement limitées, une culture d\u2019entreprise toxique et le retour forcé au présentiel.Ce dernier point est particulièrement étonnant pour une industrie qui avait jusqu\u2019à tout récemment la réputation d\u2019avoir des pratiques en ressources humaines innovantes.Massages sur chaise, nourriture gratuite en accès continu, possibilité de se consacrer à des projets personnels pendant les heures de bureau : dans les années 2000, n\u2019importe quelle personne tech avait des étoiles dans les yeux en s\u2019imaginant travailler chez Google.Les employés, évidemment, ne veulent pas perdre les libertés acquises pendant la pandémie.Pourquoi donc Google, Meta et plusieurs autres veulent-ils absolument ramener leur personnel dans leurs locaux ?C\u2019est d\u2019autant plus dif?cile à comprendre considérant que Google a connu des revenus records pendant la pandémie et que le prix de l\u2019essence grimpe en ?èche.La ?délisation et la satisfaction des travailleurs sont essentielles à la croissance des entreprises.Dans ce contexte, obliger les gens à venir au bureau semble risqué.Cette « rigidité » pro?te aux secteurs émergents liés à la chaîne de blocs.Les horaires y sont individualisés, tandis que le travail à distance et la ?exibilité géographique sont la norme.Par exemple, chez Nansen, une plateforme d\u2019analyse de chaînes de blocs pour les professionnels et les investisseurs en cryptomonnaies, l\u2019avantage social préféré des employés est la possibilité de travailler, tous frais payés, dans l\u2019un des satellites de l\u2019entreprise situés à Miami, Lisbonne et Singapour.Les géants de la Silicon Valley ne sont plus les jeunes cool du quartier.Quinze ans après l\u2019essor de la culture techno, le monde a changé.Les employés souhaitent travailler comme ils le veulent et quand ils le veulent.Est-ce vraiment trop demander ?Les nouveaux cool du quartier Polémique JEAN-FRANÇOIS CLICHE @clicjf 12 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 ILLUSTRATION : VIGG I maginez une chaîne de montage de haute technologie où sont fabriqués des appareils sophistiqués et dif?- ciles à assembler.Dans une telle usine, le contrôle de la qualité est une étape cruciale qui demande une main-d\u2019œuvre ultraquali?ée.Mais voilà, les employés chargés de cette opération ne sont jamais payés : ils travaillent à temps plein ailleurs et le directeur de l\u2019usine s\u2019attend à ce qu\u2019ils prennent un peu de leur temps pour venir bénévolement s\u2019assurer que le produit ?nal respecte les standards de qualité.Vous trouvez que ce scénario n\u2019a aucun sens ?Vous avez raison, aucune industrie ne peut se permettre de fonctionner de cette manière.Sauf une, apparemment : celle de la publication scienti?que.Pratiquement aucune revue savante ne rémunère ses « réviseurs », soit ceux qui relisent les articles soumis pour voir à ce que les expériences qui y sont décrites ont été bien menées et qu\u2019elles appuient les conclusions qui en sont tirées.Il s\u2019agit pourtant d\u2019une tâche qui demande une ?ne expertise du domaine, en plus, très souvent, d\u2019une maîtrise avancée des statistiques.D\u2019un point de vue strictement économique, cette main-d\u2019œuvre vaut très cher, puisqu\u2019elle est très rare et que la demande est grande ?des millions d\u2019articles savants sont publiés chaque année ! Mais dans les revues scienti?ques, le travail de révision est bénévole.Il y a une bonne part de tradition là-dedans.Depuis l\u2019« invention » de la revue savante, au 17e siècle, les réviseurs ont toujours travaillé gratuitement, une forme de devoir civique pour eux.Ce devoir a toutefois pris des proportions monstres : une étude parue l\u2019an dernier dans Research Integrity and Peer Review a estimé que la révision par les pairs a demandé au bas mot environ 100 millions d\u2019heures de travail dans le monde en 2020.Juste aux États-Unis, en calculant un taux horaire raisonnable, ce travail revient annuellement à environ 1,5 milliard de dollars.On parle de 600 autres millions pour la Chine et de l\u2019équivalent de 400 millions pour le Royaume-Uni la même année.C\u2019est sans compter le reste de la planète ! Quand on sait que la plupart des principales maisons d\u2019édition savante dans le monde (Elsevier, Taylor & Francis, Wiley, Springer Nature, etc.) sont des compagnies à but lucratif dont les marges de pro?t sont considérables, on mesure à quel point cette situation est inique.Au-delà de l\u2019équité, quelque chose me semble brisé dans ce système ou à tout le moins dépassé.Avec la pression de publier qui pèse maintenant sur les chercheurs, ceux-ci produisent bien plus d\u2019articles qu\u2019il y a 50 ans.De 2008 à 2018, le nombre d\u2019articles savants (révisés par les pairs) parus dans le monde en science et ingénierie est passé de 1,8 à 2,6 millions par année.Et ce n\u2019est pas parti pour ralentir : comme l\u2019écrivait récemment Richard Smith, éditeur du British Medical Journal de 1991 à 2004, la numérisation de l\u2019édition savante fait en sorte qu\u2019il est maintenant beaucoup plus facile, et ?nancièrement beaucoup moins risqué, de lancer une nouvelle revue qu\u2019à l\u2019époque où tout était imprimé.Les publications dématérialisées se sont d\u2019ailleurs multipliées depuis 20 ans.En outre, comme la révision est une tâche ingrate et sans contrepartie, peu de chercheurs s\u2019y adonnent ?de sorte qu\u2019environ 20 % des scienti?ques font 80 % du travail, ce qui est intenable, concluait une étude sur le sujet parue dans PLOS ONE en 2016.La tension est manifeste : si des chercheurs qui sont de plus en plus surchargés doivent faire de plus en plus de révision, quelque chose doit ?nir par céder.En toute logique, la qualité en souffre\u2026 Il y a, certes, de nombreux comités de lecture qui s\u2019acquittent consciencieusement de leur tâche.Mais trop souvent, par manque de temps, les réviseurs laissent passer des articles de très faible qualité ou formulent peu de commentaires utiles.On l\u2019a d\u2019ailleurs vu nombre de fois depuis le début de la pandémie, quand des recherches médiocres, sinon frauduleuses, ont été publiées.Elles ont semé beaucoup de confusion au sujet de « traitements » très douteux contre la COVID-19, comme l\u2019hydroxychloroquine et l\u2019ivermectine.Pas étonnant que de plus en plus de voix plaident pour qu\u2019on paie les experts qui relisent les études.Il y aurait certainement des inconvénients ?peut-être moins de moyens pour les éditeurs ou des prix d\u2019abonnement à la hausse pour les universités et les laboratoires.À terme, on ne pourra pas éviter une révision du système.Peut-être même faudrait-il aller encore plus loin et carrément « professionnaliser » la tâche ?Je me demande ce qu\u2019en penseraient les dirigeants de cette étrange usine\u2026 Chose certaine, la société ?les clients de l\u2019usine à publications scienti?ques ?y gagnerait.Révisons le système de révision la science accessible ! magazinesdescience.com La science se lit aussi ici : sciencepresse.qc.ca .acfas.ca/publications/magazine aestq.org/spectre .multim.com Cuba, Matane et le nord de Mont-Laurier Les Grands Prix de la photo Le Roselin pourpré CONCOURS PORTRAIT Escapades hivernales VOLUME 32 \u2014 NUMÉRO 2 HIVER 2021 La méthode scientifique Métier pompier forestier Les animaux bosseurs Le moustique Vol.23 n°1 PRINTEMPS 2020 La revue des Cercles des Jeunes Naturalistes 6,50 $ 14 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 PHOTO : LOUISE BILODEAU ENTREVUE Polluants sans frontières Les perturbateurs endocriniens, ces substances qui interfèrent avec notre système hormonal, sont partout.Il est temps que les chercheurs unissent leurs forces pour y faire obstacle, estime Valérie Langlois.Par Marine Corniou JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 15 écotoxicologue Valérie Langlois travaille « pour la cause ».Elle remue ciel et terre pour faire gon?er les rangs des scien- ti?ques autour d\u2019un projet ambitieux : mieux comprendre et mieux encadrer les perturbateurs endocriniens, ces composés omniprésents dans l\u2019environnement qui brouillent les signaux hormonaux des organismes vivants.Avec sa collègue Isabelle Plante, elle aussi chercheuse à l\u2019Institut national de la recherche scienti?que (INRS), elle a fondé en 2020 le Centre intersectoriel d\u2019analyse des perturbateurs endocriniens, le CIAPE, un regroupement international de plus de 150 chercheurs.Le collectif vient de publier 14 synthèses des connaissances sur ces contaminants et leurs effets dans la revue Environmental Research.Un état des lieux indispensable, alors que la notion d\u2019« exposome », soit l\u2019ensemble des polluants auxquels les êtres vivants sont exposés de la conception à la mort, prend de plus en plus d\u2019ampleur en épidémiologie et en biologie.Québec Science : Que sont les perturbateurs endocriniens ?Valérie Langlois : Ce sont des contaminants omniprésents qui peuvent interférer avec le système hormonal des organismes vivants.Ces substances chimiques agissent à très faible dose en mimant l\u2019action des hormones ou en les empêchant de fonctionner.Elles ont de nombreux effets sur la santé, car les hormones sont les messagers qui assurent la communication entre les différents organes dans le corps à toutes les étapes de la vie.Le bisphénol A en est un exemple emblématique.Il est incorporé dans de nombreux plastiques, notamment dans les bouteilles, les emballages alimentaires, les tickets de caisse, etc.Une fois dans le corps, il peut se lier au récepteur des œstrogènes [hormones sexuelles femelles] et augmenter la prolifération de certaines cellules par exemple.On trouve également des perturbateurs endocriniens dans les peintures, les pesticides, les produits ménagers, les cosmétiques\u2026 Ils peuvent s\u2019immiscer dans notre corps par l\u2019alimentation, la peau, l\u2019air ambiant.Les organismes aquatiques, eux, sont contaminés par l\u2019eau.Au total, on connaît environ 1 000 substances qui ont une action sur le système hormonal.Mais il y en a sûrement davantage ! ENTREVUE 16 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 QS Vos synthèses dans Environmental Research proposent un état des lieux exhaustif des connaissances sur le sujet.Quels sont les principaux constats ?VL On sait depuis longtemps que, en raison de leur capacité à mimer les hormones sexuelles, certains de ces contaminants nuisent à la reproduction des poissons, des amphibiens, des oiseaux, des mammifères et des humains.Mais ce ne sont pas les seules hormones perturbées.De fait, ces substances, en particulier plusieurs pesticides, peuvent aussi interférer avec les hormones du stress comme le cortisol et les hormones thyroïdiennes.C\u2019est moins connu, mais c\u2019est tout aussi grave, sinon plus : les hormones thyroïdiennes agissent en chef d\u2019orchestre du développement des organismes.Les effets peuvent donc se faire sentir sur le métabolisme, le contrôle du stress, l\u2019immunité, le développement neuronal\u2026 À long terme, il y a aussi des risques accrus de souffrir de certains cancers.De plus, les hormones se régulent les unes les autres.Il y a donc un effet de cascade : si l\u2019une d\u2019elles est perturbée, cela va avoir une in?uence sur d\u2019autres hormones.On a tendance à regarder chaque phénomène séparément, alors que tout est interrelié.QS Certaines études ont montré que les perturbateurs endocriniens affectent non seulement les organismes qui y sont exposés, mais aussi leur descendance.Pouvez-vous nous en dire plus ?VL En effet, l\u2019exposition d\u2019une génération de poissons à ces contaminants peut modi?er la façon dont l\u2019ADN sera transcrit dans leur progéniture et ces changements peuvent persister au ?l des générations.Des études ont mis au jour que des poissons adultes exposés à des antidépresseurs [qui modi?ent les taux de cortisol] ne présentent pas de changements dans leur réponse au stress ; en revanche, les individus de la quatrième génération af?chent une réponse modi?ée à un facteur de stress par rapport aux poissons jamais exposés au produit pharmaceutique.Il y a donc des effets transgénérationnels.Les perturbateurs endocriniens traversent aussi le placenta.Des maladies chroniques telles que le diabète et l\u2019obésité ont été associées à une exposition à ces substances durant la vie fœtale [notamment les polluants organiques persistants, les biphényles polychlorés, les pesticides organophosphorés\u2026].QS Vous avez mis sur pied le CIAPE dans l\u2019idée de briser les silos entre les spécialités de la recherche.Pourquoi ce besoin ?VL Le Centre est né d\u2019un ?nancement de l\u2019INRS destiné à stimuler les regroupements de chercheurs.Nous avons tout de suite fédéré 170 chercheurs à l\u2019échelle internationale autour des perturbateurs endocriniens.L\u2019idée était de mettre en contact des gens qui ne se sont jamais parlé.Pour écrire les 14 revues de littérature, justement, il a souvent fallu colliger les informations sur les animaux et les humains et donc faire l\u2019effort d\u2019échanger, alors que les chercheurs en santé humaine et ceux en biologie animale travaillent rarement ensemble.Cela nous a permis de dresser un état des lieux de toutes les connaissances sur le sujet dans tous les secteurs, chez tous les animaux, à tous les échelons.Nous abordons aussi les solutions potentielles et la règlementation.QS Est-ce dif?cile d\u2019encadrer l\u2019utilisation de ces substances ?VL À l\u2019échelle des gouvernements ou des agences internationales, il y a des protocoles pour évaluer le potentiel effet endocrinien d\u2019un produit avant son approbation.Mais la réalité est complexe, car nous sommes exposés à un mélange de contaminants tout au long de notre vie.Il est donc dif?cile de relier un problème de santé à une exposition à des perturbateurs spéci?ques.De plus, pour la plupart des polluants, comme les métaux, plus la dose d\u2019exposition est élevée, plus les effets sur la santé sont importants.Avec les perturbateurs endocriniens, c\u2019est plus subtil : ils agissent à des doses in?mes et donc il est impossible de dé?nir un seuil de toxicité acceptable ?à part l\u2019absence totale du produit.L\u2019autre problème dans la règlementation actuelle, c\u2019est qu\u2019on interdit le contaminant problématique plutôt que son type d\u2019action.Prenez l\u2019exemple du bisphénol A.Au Canada, il a été interdit en 2008 dans les biberons ; en Europe, il l\u2019est aussi dans les contenants alimentaires comme les boîtes de conserve.Pour le remplacer, les fabricants ont opté pour le bisphénol S ou F, c\u2019est-à-dire des molécules légèrement différentes, mais qui ont probablement la même capacité à imiter les œstrogènes.Il faudrait plutôt proscrire d\u2019emblée toutes les molécules ayant une activité œstrogé- nique au lieu de les examiner une à une.QS Ces contaminants sont innombrables : n\u2019est-ce pas décourageant ?Sous quel angle aborder le problème ?VL Avec de la patience ! Il faut se rappeler que les changements n\u2019arrivent pas vite sur le plan règlementaire.Cela prend 20 ans, parfois plus, mais ils finissent par se produire.De toute façon, si l\u2019on voulait réduire l\u2019usage des pesticides de manière draconienne, on ne passerait pas de l\u2019agriculture industrielle à l\u2019agriculture biologique en une après-midi ! Et l\u2019effet économique de la règlementation est un enjeu non négligeable.Dans la prochaine année, le CIAPE va tenir quatre webinaires rassemblant des biologistes, des spécialistes de la santé humaine, des sciences sociales et du trai- Les perturbateurs endocriniens agissent à des doses in?mes.Il est donc impossible de dé?nir un seuil de toxicité acceptable ?à part l\u2019absence totale du produit. editionsmultimondes.com Offert en versions numériques Comment la bataille écologique est devenue un devoir citoyen ?UN ESSAI SUR LE GRAND MOUVEMENT SOCIAL QUI FAIT DE L\u2019ÉCOLOGIE UNE VALEUR CIVIQUE DÉSORMAIS FONDAMENTALE.tement des eaux.Nous allons ré?échir sur les aspects règlementaires canadiens, car le Canada est justement en train de revoir sa façon d\u2019analyser le risque lié aux produits chimiques.L\u2019Amérique du Nord est très en retard par rapport à l\u2019Europe en termes de règlementation.Une autre mission du CIAPE est la sensibilisation de la population.Nous allons notamment publier deux livres pour les enfants, dont un cet été sur une grenouille et son marais.Car plus les gens sont éduqués, plus ils peuvent faire bouger les choses localement.QS Que peut-on faire à sa propre échelle ?VL Il ne faut pas attendre les décisions internationales ou les mesures fédérales pour bouger.Les municipalités peuvent prendre des décisions, être plus exigeantes que le gouvernement fédéral.On l\u2019a vu quand Montréal a interdit la vente et l\u2019usage de 36 pesticides, dont le glyphosate, en janvier 2022.De façon plus graduelle, les villes peuvent décider de limiter progressivement l\u2019utilisation de pesticides sur leur territoire ou de mettre en place des solutions pour décourager le recours aux ustensiles jetables ou aux sacs de plastique.Quant aux particuliers, ils peuvent réduire leur consommation de biens en général, restreindre les achats de jouets en plastique, privilégier les aliments bio, éviter les produits chimiques à la maison\u2026 C\u2019est en mobilisant le plus de monde possible, dans la population et parmi les chercheurs, que nous allons trouver de nouvelles pistes à explorer.Je suis une fourmi dans une fourmilière, mais tous ensemble nous allons réussir à changer les choses. espoir s\u2019amenuisait.Après plus de quatre semaines de recherches en mer, la carcasse de l\u2019Endurance demeurait introuvable.La pression pesait sur les épaules de Nicolas Vincent, le responsable de la prospection sous-marine de l\u2019expédition menée par le Falklands Maritime Heritage Trust.Le résultat ?nal dépendait d\u2019un travail d\u2019équipe, bien sûr, mais il sentait les regards anxieux tournés vers lui.« Il y avait de l\u2019inquiétude, c\u2019est certain, se remémore-t-il.Nous étions à trois jours de la ?n de l\u2019expédition, sur le point de rentrer bredouilles.Ça représentait quand même trois ans de travail\u2026 » Nicolas Vincent avait été consultant à terre lors de la première expédition pour dénicher la célèbre épave, en 2019, mais c\u2019est à lui qu\u2019on avait fait con?ance, cette fois, pour fouiller les abysses.Avec les membres de son équipe, il avait passé des mois à se préparer.Ils avaient testé leurs drones sous-marins dans les profondeurs de la Méditerranée, près de Toulon, fabriqué d\u2019immenses blocs de glace pour véri?er les performances de leur foreuse, conçu des procédures pour mettre à l\u2019eau leurs robots à partir d\u2019un hélicoptère.Ils ne pouvaient être plus prêts.Ils le devaient.Chaque expédition coûtant plusieurs millions de dollars, Neptune seul savait s\u2019ils pourraient un jour revenir.Malgré des avancées technologiques fulgurantes depuis l\u2019époque d\u2019Ernest Shackleton, l\u2019explorateur britannique dont la mission avait conduit au naufrage de l\u2019Endurance, fouiller les bas-fonds de la mer de Weddell demeure un dé?herculéen.Entre les températures glaciales, les courtepointes de glaces ?ottantes en dérive appelées « packs » et les vents violents, un nombre incalculable de variables peuvent faire la différence entre le succès et l\u2019échec.18 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 SCIENCES Un peu plus d\u2019un siècle après le naufrage de l\u2019Endurance, son épave, l\u2019une des plus célèbres du monde, a été retrouvée début 2022 en Antarctique, à plus de 3000 mètres de profondeur.Un exploit technologique qui ravive le souvenir de l\u2019âge d\u2019or de l\u2019exploration polaire.PAR CHARLES PRÉMONT JE VOUS PRÉSENTE L\u2019ENDURANCE ! L\u2019 L\u2019Endurance coincé dans la glace en août 1915 IMAGE : FRANK HURLEY ! SCIENCES En cette journée du 5 mars 2022, pour détendre leurs nerfs, Menson Bound, le directeur de l\u2019exploration d\u2019Endurance22, et John Shears, le responsable de l\u2019expédition, avaient décidé de s\u2019aventurer un peu sur la banquise.« Mais dès que nous avons remis le pied sur le navire, on nous a intimé par le biais de l\u2019interphone d\u2019aller sur le pont, a raconté M.Bound en entrevue avec l\u2019organisation Reach the World.Nous avons couru.Lorsque nous sommes arrivés, Chad [Bonin, le superviseur des drones sous-marins] avait un drôle de sourire aux lèvres.Nicolas [Vincent] nous a accueillis en nous tendant son téléphone : \u201cMessieurs, je vous présente l\u2019Endurance\u201d, a-t-il dit.J\u2019ai vu la photo et j\u2019ai été absolument souf?é.» Les images retransmises dans le monde entier ont effectivement de quoi impressionner.Grâce à des drones sous-marins de dernière génération, l\u2019équipage a pu ?lmer de près la relique centenaire.En passant à sa poupe, les caméras ont mis en évidence le lettrage métallique de son nom surmontant une étoile polaire.Assise bien droite, elle constitue ce qu\u2019on désigne comme une épave cohérente, c\u2019est-à-dire qu\u2019elle tient en un seul morceau.Les eaux froides de l\u2019Antarctique l\u2019ont particulièrement bien protégée : l\u2019absence de parasites susceptibles de s\u2019attaquer au bois a permis de limiter les dégâts.« Sa préservation est absolument incroyable, a ajouté Menson Bound.On peut encore voir de la peinture ! » MISSION POLAIRE En août 1914, Ernest Shackleton quitte l\u2019Angleterre à bord de l\u2019Endurance en direction de l\u2019Antarctique.C\u2019est la troisième fois que l\u2019explorateur s\u2019y rend.Lors de ses deux premiers essais, il s\u2019était approché du mythique pôle Sud sans l\u2019atteindre.Et avant qu\u2019il ait eu le temps de faire une nouvelle tentative, Roald Amundsen, son compétiteur norvégien, lui damait le pion en réussissant l\u2019exploit tant convoité.Shackleton s\u2019attaquait donc à une autre première : traverser l\u2019Antarctique d\u2019un bout à l\u2019autre en passant par le pôle Sud.Malheureusement pour lui et son équipage, les choses ne se déroulent pas comme prévu.La glace, particulièrement épaisse, rend la navigation dif?cile.En janvier 1915, l\u2019Endurance est pris en étau par les packs.Il n\u2019en sortira jamais.Dix mois plus tard, en novembre de la même année, le vaisseau coule au fond de la mer de Weddell.Ce qui assurera la postérité à Shackleton, ce n\u2019est donc pas la réussite d\u2019une première mondiale, mais bien la prouesse d\u2019avoir survécu à ce qui allait devenir le plus improbable voyage de retour (dont le trajet est détaillé aux pages 22 et 23).Chassant les quelques animaux présents sur la banquise qui craquait sous leurs tentes, mangeant leurs propres chiens de traîneau, naviguant par les eaux froides sur leurs canots de sauvetage pendant des centaines de milles nautiques, cassant la glace qui se formait sur les coques, tous les hommes de Shackleton réchappèrent de ce cauchemar qui se termina en août 1916, deux ans après leur départ de l\u2019Angleterre.À ce jour, Shackleton demeure l\u2019un des explorateurs les plus connus du monde.Conséquemment, l\u2019Endurance est une épave de renom.En 2019, c\u2019était également John Shears et Menson Bound qui avaient appareillé le S.A.Agulhas II pour retrouver l\u2019Endurance, sans succès.« Nous étions à la recherche de l\u2019Endurance depuis presque 10 ans, explique Menson Bound.Nous avons d\u2019abord eu cette tentative malheureuse.Cette fois-ci tout a fonctionné pour nous ! » Même si « tout a fonctionné » dans cette expédition, cela ne veut pas dire que les choses ont été simples.Les conditions de recherche en Antarctique sont particulièrement inhospitalières en raison des températures très froides, des vents violents, des blizzards et surtout des glaces mouvantes.Seulement quatre bâtiments auraient navigué sur ces eaux au ?l de l\u2019histoire, selon l\u2019estimation de John Shears.Pour traquer une épave, on détermine d\u2019abord une zone de prospection.Dans le cas de l\u2019Endurance, elle était justement bien connue.Si Shackleton a longtemps été glori?é pour ses qualités de meneur, on découvre de plus en plus le rôle crucial qu\u2019a joué le capitaine du navire, Franck Worsley, dans le sauvetage.Ce sont ses capacités exceptionnelles de navigateur qui ont permis à l\u2019expédition de ne pas se perdre et d\u2019atteindre l\u2019île de l\u2019Éléphant, un point dans l\u2019immensité de l\u2019océan, puis la Géorgie du Sud, une autre île.Dès que l\u2019Endurance a été pris dans les glaces, Worsley a continuellement noté la position de l\u2019équipage dans un journal qui existe toujours.Une fois le territoire à explorer établi, il faut le quadriller.Comme la mer de Weddell fait plus de 3 000 mètres de profondeur et que ses eaux sont extraordinairement froides, il était nécessaire d\u2019envoyer des drones sous-marins a?n de procéder à un balayage par sonar latéral.Cette technologie permet aux scienti?ques de sonder le fond marin « de côté » plutôt que d\u2019en avoir une vue en surplomb.C\u2019est ici qu\u2019entrent en scène les Sa- bertooths, des drones sous-marins hybrides, c\u2019est-à-dire pouvant se guider de manière autonome ou être télécommandés.Conçus par Saab et ayant la taille d\u2019une petite voiture, ils ont navigué à 90 % de la profondeur de la colonne d\u2019eau et étaient en mesure de balayer un chenal de 1 400 m2 pour chaque mètre d\u2019avancée.Lorsque les opérateurs voient une structure pouvant être une épave, ils s\u2019empressent d\u2019aller l\u2019explorer pour con?rmer leur découverte.Simple ?Pas tant que ça.Utiliser un drone sous-marin sous les glaces est extrêmement complexe.Ces appareils doivent demeurer en communication constante avec les équipements du navire.Il faut donc que ce dernier les suive.Mais les packs épais de la mer de Weddell compliquent cette tâche.On peut donc perdre le contact avec le véhicule.« En eau libre, ce n\u2019est pas trop grave, indique Nicolas Vincent, que nous avons joint durant ses vacances bien méritées en France.Nous pouvons anticiper où nous allons le retrouver pour rétablir le contact et le récupérer.Mais avec les glaces, ce n\u2019est pas toujours possible d\u2019être au rendez-vous.» D\u2019ailleurs, au cours de l\u2019expédition de 2019, l\u2019un de ces précieux robots avait été égaré.Pour éviter un tel drame cette fois-ci, Nicolas Vincent a opté pour un drone relié au bateau par une ?bre optique forti?ée de kevlar.Ils en ont déroulé jusqu\u2019à huit kilomètres de long, un record ! (suite en page 24) 20 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 Plus de 100 ans après son naufrage, l\u2019épave est encore intacte.À son départ en 1914, le navire embarquait 27 membres d\u2019équipage, un passager clandestin, 69 chiens et un chat.IMAGE : FALKLANDS MARITIME HERITAGE TRUST Grâce à des drones sous-marins de dernière génération, l\u2019équipage a pu ?lmer l\u2019épave de près. AOÛT 1914 Départ de l\u2019Angleterre en direction de la Géorgie du Sud.DÉCEMBRE Départ de la Géorgie du Sud malgré l\u2019avertissement de baleiniers norvégiens quant aux conditions particulièrement mauvaises de la glace cette année-là.JANVIER 1915 L\u2019Endurance se prend dans les glaces de la mer de Weddell.Après plusieurs efforts pour le dégager, l\u2019équipage décide de camper sur la banquise.OCTOBRE La pression des glaces est trop forte, et les dommages au navire forcent son abandon.NOVEMBRE L\u2019Endurance coule.Par deux fois, Shackleton essaiera de gagner l\u2019île Paulet à pied, sans succès.L\u2019équipage doit attendre que la dérive des glaces le mène vers des eaux ouvertes.Le navire s\u2019est coincé en janvier 1915 dans la glace.L\u2019équipage et ses chiens tuent le temps.LE PÉRIPLE DE SHACKLETON 22 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM ; WIKIMEDIA COMMONS ; CONSEIL MUNICIPAL DE MANCHESTER SCIENCES AVRIL 1916 Lorsque les glaces se brisent sous le campement, les membres de l\u2019équipage mettent tout l\u2019équipement possible sur les trois canots de sauvetage : le James Caird, le Dudley Docker et le Standcomb Wills.Ils naviguent alors vers l\u2019île de l\u2019Éléphant, à quelque 800 milles nautiques.Ils l\u2019atteignent le 15 avril.24 AVRIL Départ de Shackleton , du cap i ta ine Worsley et de quatre autres membres d\u2019équipage sur le James Caird en direction de la Géorgie du Sud.Le reste des hommes attendra sur l\u2019île de l\u2019Éléphant d\u2019être secouru.8 MAI Shackleton et son groupe accostent en Géorgie du Sud, mais sur le mauvais côté de l\u2019île.Pour rejoindre les secours, ils doivent franchir une chaîne de montagnes dont certains sommets atteignent 3 000 m.Ils laissent sur place certains membres de l\u2019équipe trop mal en point.20 MAI Arrivée de Shackleton et de son équipage à la station baleinière de la Géorgie du Sud.21 MAI Les hommes laissés sur la plage en Géorgie du Sud sont secourus.30 AOÛT Sauvetage réussi de l\u2019équipage resté sur l\u2019île de l\u2019Éléphant, après quatre tentatives d\u2019accostage.Tous les hommes de Shackleton réchappèrent de ce cauchemar.En rouge, le voyage de l\u2019Endurance ; en jaune, la dérive du bateau pris dans les glaces ; en vert, la dérive de l\u2019équipage sur les packs et le voyage en canot vers l\u2019île de l\u2019Éléphant ; en bleu, le trajet du canot James Caird jusqu\u2019en Géorgie du Sud.JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 23 Les notes de Worsley étaient si précises que l\u2019équipage a ?nalement repéré l\u2019épave à quatre milles nautiques des estimations du capitaine.Pourquoi, alors, a-t-il fallu deux expéditions pour la localiser ?La glace, encore une fois.Comme les packs sont en constant mouvement, le bateau ne peut naviguer de façon linéaire.Pour maximiser ses chances de quadriller toute la zone déterminée, la mission Endurance22 avait noué des partenariats avec des scienti?ques allemands, qui ont créé un modèle de dérive des glaces pour prévoir leur déplacement et établir le meilleur chemin pour la prochaine plongée.L\u2019exploration de l\u2019aire s\u2019est donc faite par morceaux, Nicolas Vincent et son équipe ayant la responsabilité d\u2019assembler toutes les pièces de ce puzzle et de s\u2019assurer de ne négliger aucun « trou ».« Il y a une histoire assez amusante, dit Nicolas Vincent.La partie sud-est de la zone à explorer a été couverte pendant plusieurs jours par de la glace ancienne qui était très épaisse et dont la dimension était égale à la moitié de toute la zone.Donc, nous n\u2019avons pas pu aller là où se trouvait l\u2019épave.» Puis, à la plongée fatidique, une structure est en?n apparue sur l\u2019écran d\u2019un sonar.On a fait passer les Sabertooths en mode télécommandé pour s\u2019en approcher : il s\u2019agissait bien de l\u2019Endurance.« Ce fut un immense soulagement et une grande ?erté, raconte Nicolas Vincent.C\u2019est une équipe magni?que, qui a travaillé sans arrêt, parfois dans des conditions extrêmes, sans jamais rien lâcher.Exactement dans l\u2019esprit de Shackleton.» QUELLE IMPORTANCE SCIENTIFIQUE ?La dépouille du navire a été explorée en long et en large grâce aux caméras des engins.Ceux-ci ont ensuite effectué une numérisation 3D en très haute dé?nition de l\u2019épave.C\u2019est qu\u2019il n\u2019est pas question d\u2019y toucher.La sépulture de l\u2019Endurance est considérée comme un site historique et protégée selon le Traité sur l\u2019Antarctique.Endurance22 a donc recueilli un maximum de données et prépare un documentaire sur cette découverte.Si la localisation de l\u2019Endurance a enflammé les esprits à travers le monde, il s\u2019en est trouvé pour poser la question (dont, avouons-le, Québec Science) de la valeur scienti?que de ce succès.Après tout, on connaissait le navire, on avait peu de raisons de douter de son emplacement approximatif et les technologies de l\u2019époque n\u2019ont pas de réels secrets.« C\u2019est vrai que l\u2019écho médiatique de cette découverte et son importance scienti?que ne sont pas la même chose, mentionne Marijo Gauthier-Bérubé, cofondatrice de l\u2019Institut de recherche en histoire maritime et archéologie subaquatique, un organisme québécois à but non lucratif.Tout de même, elle va nous permettre de savoir à quel point le récit rapporté correspond à ce qui est observé sur l\u2019épave.Quand on a la chance d\u2019avoir les récits historiques et les sources archéologiques, c\u2019est intéressant de faire la comparaison entre les deux.Même chose en ce qui a trait à la construction du bateau.C\u2019est vrai qu\u2019on a ses plans, mais souvent, entre ce qui est prévu et ce qui se passe sur le chantier, il y a une différence.» C\u2019est également la raison pour laquelle ce type d\u2019expédition rassemble plusieurs équipes de diverses disciplines, selon Marijo Gauthier-Bérubé.Si l\u2019accent médiatique a été mis sur l\u2019épave mythique, Endurance22 avait à son bord des scienti?ques qui ont mené des recherches sur l\u2019évolution des banquises de l\u2019Antarctique, en météorologie et en océanographie.Quelques ingénieurs étaient présents pour en apprendre davantage sur les interactions entre les glaces et le navire.Les structures sous-marines étant particulièrement rares dans ce coin du monde, le fait que l\u2019épave a été colonisée par de nombreux animaux permettra aussi de mieux comprendre la faune locale.Et d\u2019un point de vue historique, cette mise au jour a certainement son importance.« C\u2019est vraiment une belle découverte, souligne Marc-André Bernier, conseiller spécial en archéologie subaquatique à Parcs Canada.C\u2019est un des navires les plus mythiques du monde.Ces épaves nourrissent l\u2019imaginaire et font ressortir les exploits de cette époque de la course aux pôles.» La boucle est donc bouclée : le dernier chapitre du récit si fascinant de l\u2019expédition d\u2019Ernest Shackleton vient de s\u2019écrire.Les membres de l\u2019expédition ont d\u2019ailleurs apporté le message au célèbre explorateur en allant se recueillir sur sa tombe en Géorgie du Sud.Gageons qu\u2019il repose un peu plus en paix.SCIENCES « C\u2019est une équipe magni?que, qui a travaillé sans arrêt, parfois dans des conditions extrêmes, sans jamais rien lâcher.Exactement dans l\u2019esprit de Shackleton.» \u2013 Nicolas Vincent 24 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 Le S.A.Agulhas II a sillonné la mer de Weddell à la recherche de l\u2019épave.Nicolas Vincent, le responsable de la prospection sous-marine de l\u2019expédition Endurance22 Un drone sous-marin Sabertooth à la surface IMAGES : JAMES BLAKE, ESTHER HORVATH / FALKLANDS MARITIME HERITAGE TRUST egril, en Jamaïque, a tout d\u2019un paradis.Mer turquoise, kilomètres de plages, falaises photogéniques, complexes hôteliers chics, chaises longues qui vous appellent\u2026 Mais ce n\u2019est pas pour pro?ter du soleil que le chercheur Pascal Peduzzi s\u2019y trouvait en 2012 : il essayait plutôt de comprendre ce qui provoquait l\u2019érosion des côtes.Son équipe avait été mandatée par le gouvernement jamaïcain pour se pencher sur le phénomène, car celui-ci menaçait les plages et donc le secteur touristique.Avec ses collègues, il a rapidement trouvé l\u2019origine du problème.« Des villageois rapportaient que des gens armés allaient sur la plage la nuit pour ramasser du sable.Je me suis demandé comment on pouvait en venir aux armes pour voler cette ressource ! » con?e le professeur du Département F.-A.Forel des sciences de l\u2019environnement et de l\u2019eau de l\u2019Université de Genève.Après l\u2019eau, le sable est la ressource naturelle la plus exploitée de la planète.Il est indispensable dans la fabrication du béton et de l\u2019asphalte, qui accaparent le plus gros de la demande ; il sert à produire du verre, des fenêtres, des panneaux solaires, des puces électroniques, des microprocesseurs et bien plus encore.Tant et si bien qu\u2019on estime la consommation mondiale de sable à environ 18 kg par personne par jour ou 50 milliards de tonnes annuellement.« C\u2019est énorme ! C\u2019est comme si l\u2019on construisait un mur de 27 m sur 27 tout DU SABLE DANS L\u2019ENGRENAGE 26 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 ENVIRONNEMENT Le sable est l\u2019ingrédient de base d\u2019une myriade de matériaux.On le croyait inépuisable, mais on pourrait bientôt en manquer.PAR ANNIE LABRECQUE IMAGES : UNSPLASH/JEZAEL MELGOZA ; UNEP/GRID-GENEVA/VANDER VELPEN ; UNPLASH/MARCIN JOZWIAK IMAGES OU PHOTOS : XXXXXXXXXXXXX JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 27 L\u2019extraction du sable perturbe l\u2019écosystème marin : érosion, perte de biodiversité, salinisation des aquifères\u2026 Le sable transformé industriellement à partir de roches concassées peut entrer dans la composition de différents matériaux de construction.Certaines plages disparaissent avec la montée des eaux.Elles sont alors maintenues avec du sable extrait de la mer.Sur cette photo, une plage de la ville de Zihuatanejo, au Mexique.IL FAUT : 3 000 t de sable pour construire un hôpital 30 000 t pour construire un kilomètre d\u2019autoroute 12 000 000 t pour construire une centrale nucléaire autour de l\u2019équateur terrestre\u2026 chaque année ! » s\u2019exclame Pascal Peduzzi.Son séjour à Negril a changé la trajectoire de ses recherches : la protection du sable est devenue son cheval de bataille.Deux ans plus tard, il soulignait dans une étude à quel point la quantité de sable extrait de la nature met en péril les écosystèmes marins et côtiers et à quel point la ressource est plus rare qu\u2019on le croit.« On ne peut pas extraire, transporter et utiliser un tel volume sans effets environnementaux et sociétaux massifs », indique celui qui est également directeur du Programme des Nations unies pour l\u2019environnement/GRID-Genève (PNUE/ GRID-Genève).Au menu : érosion du littoral, perte de biodiversité, résistance moindre aux catastrophes naturelles.La demande exponentielle, qui dépasse le renouvellement naturel du sable, expose les pays à une pénurie à l\u2019échelle mondiale.Déjà, en 2005, l\u2019Institut d\u2019études géologiques des États-Unis s\u2019inquiétait des pénuries de sable dans le pays.La demande de sable s\u2019est accélérée sur la planète dans les dernières décennies en raison des besoins grandissants en infrastructures (routes, barrages, bâtiments) des sociétés industrialisées.« La Chine consomme à elle seule environ 56 % de la quantité de sable et de gravier dans le monde.Elle a utilisé en 3 ans autant de sable que les États-Unis en 100 ans », af?rme Pascal Peduzzi.Le chercheur craint d\u2019ailleurs qu\u2019un scénario similaire survienne sur le continent africain, où l\u2019on prévoit un accroissement exponentiel de la population, dont une grande proportion migrera des campagnes vers les villes.Les villes africaines accueilleront ainsi 950 millions de personnes en plus d\u2019ici 2050.Le sable est même employé pour agrandir des villes ! Singapour a gagné plus de 20 % en super?cie grâce au sable, donne en exemple Pascal Peduzzi : « Ce sable supplémentaire a été majoritairement pris en Malaisie et en Indonésie, mais ces pays ont arrêté les exportations en constatant les problèmes environnementaux occasionnés par son extraction sur leur territoire.Singapour est ensuite allée en chercher dans des pays voisins.» LE GRAIN IDÉAL Les ?nes particules de sable se forment très lentement ?pendant des dizaines de milliers d\u2019années.La plupart sont le fait de l\u2019érosion des roches transportées par la pluie, le vent, les rivières et les glaciers des montagnes vers les étendues d\u2019eau.La forme, la taille et la composition des grains sont donc très diversi?ées d\u2019un endroit à l\u2019autre, comme la plage ou le fond d\u2019une rivière.C\u2019est ainsi qu\u2019on peut trouver du sable noir, rose, blanc ou brun selon les différents minéraux présents dans l\u2019environnement.Les ressources en sable ne sont pas uniformément réparties sur la planète.Les endroits montagneux en possèdent davantage que d\u2019autres, qui peinent à s\u2019en procurer.« La pénurie de sable se fait déjà sentir dans des États insulaires, comme les Maldives, qui disposent de très peu de cette ressource », mentionne Pascal Peduzzi.Ils ont besoin de sable pour construire des protections côtières a?n de contrer la hausse du niveau des mers et doivent s\u2019en procurer ailleurs que chez eux.De plus, tous les sables ne se valent pas.Même si les déserts comme le Sahara nous semblent être d\u2019immenses réserves, ils ne font pas partie de la solution.Leurs grains, à force de se heurter constamment sous l\u2019effet du vent, s\u2019arrondissent.« Si ce sable est inséré dans un mélange de béton, la forme des grains fait en sorte qu\u2019ils ne se lient pas bien entre eux », détaille Patrick Lajeunesse, professeur de géographie à l\u2019Université Laval.Lorsque les compagnies minières ne peuvent extraire la précieuse matière des carrières, elles se tournent vers les rivières et le fond des mers.D\u2019après les estimations de Pascal Peduzzi, de 3 000 à 5 000 navires aspirent du sable près des côtes.Ce sable marin possède les bonnes propriétés de rugosité et d\u2019angularité pour une intégration dans les matériaux.« Pour construire des bâtiments aussi élevés que la tour Burj Khalifa de Dubaï, il est nécessaire d\u2019avoir du béton de haute performance et de qualité et, pour cela, il faut du sable marin et non pas du désert », illustre Damien Pham Van Bang, professeur et spécialiste en hydrodynamique et transport sédimentaire à l\u2019Institut national Le sable est composé de minéraux dont les grains varient en taille.Chaque grain possède une taille comprise entre 63 microns et 2 millimètres, selon l\u2019échelle granu- lométrique de Wentworth.Au-delà de 2 millimètres, on parle plutôt de gravier.QU\u2019EST-CE QUE LE SABLE ?28 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 IMAGES :SHUTTERSTOCK.COM ENVIRONNEMENT de la recherche scienti?que (INRS).Ironiquement, la ville de Dubaï, qui s\u2019étend sur une petite partie de l\u2019immense désert Rub al-Khali, a dû aller chercher son sable de construction en Australie ! Plus fou encore : il existe une « ma?a du sable ».Ce commerce illégal de la ressource a été signalé dans plus de 70 pays, selon une étude publiée en mars dernier dans Nature Sustainability.« Les gouvernements doivent cartographier les zones où il est possible de prendre du sable et celles où ça ne l\u2019est pas pour en contrôler la qualité, mais aussi sécuriser des emplois », souligne Pascal Peduzzi.Cela fait d\u2019ailleurs partie des recommandations du rapport 2022 du PNUE Sand and Sustainability: 10 Strategic Recommendations to Avert a Crisis, qui invite les pays à mieux surveiller l\u2019utilisation du sable et les lieux d\u2019extraction.Les enjeux sont clairs.Prenons l\u2019exemple de l\u2019extraction de sable en Indonésie, souvent effectuée de manière illégale.Elle a mis en péril une centaine d\u2019îles indonésiennes.« Cette opération a eu d\u2019importantes répercussions sur l\u2019environnement, observe Damien Pham Van Bang, dont l\u2019érosion côtière et une perte de biodiversité.» Ces régions sont également plus exposées aux inondations et risquent de voir leur nappe phréatique contaminée par l\u2019eau salée, ce qui ruine l\u2019approvisionnement en eau potable.D\u2019AUTRES OPTIONS Pourrait-on se passer du sable ?Des chercheurs planchent sur diverses solutions, notamment la valorisation des déchets.Dans un rapport publié au mois d\u2019avril, un groupe de scienti?ques de l\u2019Université de Genève et de l\u2019Université du Queensland a examiné s\u2019il était possible de récupérer les déchets miniers d\u2019une exploitation de fer du Brésil pour en extraire du sable.« Cette mine de fer doit entreposer des dizaines de milliers de tonnes de résidus par année.En étudiant l\u2019aspect physicochimique de ces résidus, on s\u2019est aperçu qu\u2019ils étaient en grande partie composés de sable », décrit Pascal Peduzzi, qui a participé à la rédaction de ce rapport.Pour transformer les résidus en « sable minerai », ou ore-sand, on doit passer par une série d\u2019étapes (?ottaison, séparation, ?ltration).La forme de ces grains est à mi-chemin entre ceux du sable concassé et ceux du sable marin, ce qui permet une intégration dans l\u2019industrie de la construction.« C\u2019est très intéressant autant du point de vue économique que sur le plan écologique.On peut même puri?er davantage ces matériaux pour atteindre une haute qualité de sable et en faire du verre », ajoute M.Peduzzi.Pourrait-on élargir cette stratégie à d\u2019autres mines ?De quoi faire d\u2019une pierre deux coups : d\u2019après les estimations, l\u2019industrie minière rejetterait de 30 à 60 milliards de tonnes de déchets miniers par année.Il faut toutefois effectuer une analyse physicochimique de chaque site, car le potentiel dépend du minerai extrait.Parmi les autres avenues possibles pour remplacer le sable, Pascal Peduzzi nomme les cendres résiduelles de la combustion des déchets ainsi que la sciure de bois, qui pourrait entrer dans la composition d\u2019un béton léger qui ?otte sur l\u2019eau.« Ce sont par contre des solutions à petite échelle », souligne-t-il.Au Québec, Louis-César Pasquier, professeur à l\u2019INRS qui se spécialise dans les technologies de captage du CO2, a effectué des travaux pour réutiliser les résidus de construction et ceux de démolition du béton.« Le sable peut être extrait de ces matériaux avec des méthodes de séparation physique.On évite ainsi d\u2019aller chercher cette ressource en milieu naturel », dit-il.Dans tous les cas, le spectre d\u2019une pénurie mondiale de sable représente un éventail de pistes à explorer, d\u2019après Damien Pham Van Bang.« Cela doit nous encourager à nous diriger vers le recyclage, la réutilisation de matériaux ou la recherche d\u2019autres matériaux.Il faut revisiter nos pratiques a?n de les adapter et de les rendre plus respectueuses de l\u2019environnement », plaide-t-il.Si les plus grandes tours de ce monde sont considérées comme des chefs-d\u2019œuvre architecturaux, il les voit sans conteste comme un symbole de la pollution mondiale et de notre consommation effrénée de sable.LE CAS DU QUÉBEC Le Québec est privilégié : en plus de posséder un vaste territoire et plusieurs montagnes, il est naturellement pourvu d\u2019étendues de sable.« La province bénéficie de grandes accumulations de sable, notamment dans les vallées des Laurentides et aux alentours de Québec et du Saguenay?Lac-Saint-Jean, explique Patrick Lajeunesse, de l\u2019Université Laval.Il y a très longtemps, plusieurs lacs se sont formés pendant la fonte des glaces.Lorsque ces lacs se sont vidés, ils ont laissé derrière eux des amoncellements de sable qui se retrouvent un peu partout, sans nécessairement être près des rivières.» Le fleuve Saint-Laurent fournit aussi une quantité considérable de sable.Il transporterait environ quatre millions de tonnes de sable par an, d\u2019après Damien Pham Van Bang, de l\u2019INRS.Cependant, de grands ouvrages comme les barrages, les ports ou les centrales électriques, situés près d\u2019importants cours d\u2019eau, contribuent à raré?er l\u2019apport en sable.« Cela crée une interruption du ?ux sédimentaire allant de la montagne vers le littoral.Il y a moins de sédiments qui iront se déposer dans les cours d\u2019eau », explique le chercheur.Le Québec peut également compter sur des carrières où les roches sont concassées et broyées pour s\u2019approvisionner en sable de construction.JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 29 DOSSIER SPÉCIAL Le rire et sa version extrême, le fou rire, comptent assurément parmi les sensations les plus agréables de l\u2019expérience humaine.La psychologie, les neurosciences et même les chercheurs en communication animale s\u2019y intéressent ; ces vocalisations en ont long à dire ! AUX ORIGINES DU RIRE 32 DE QUOI RIT-ON ?37 L\u2019ARME SECRÈTE DES BÉBÉS 40 PET ET RÉPÈTE S\u2019EN VONT AU LABO 30 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM J e dois l\u2019existence de ma descendance à un fou rire.Il y a plus de 15 ans, alors que je commençais à fréquenter celui qui deviendrait le père de mes enfants, une vive dispute a failli mettre fin à notre relation naissante.Nous étions furieux l\u2019un contre l\u2019autre, prêts à rentrer chacun chez soi, quand un oiseau bien avisé a lâché une ?ente sur l\u2019épaule de mon détestable bien-aimé.En quelques secondes, ce volatile salutaire nous a fait passer des pleurs de rage aux larmes de rire.Et même à une hilarité irrépressible, nourrie par le trop-plein d\u2019émotions.Comment rester fâchés après ça ?« Quand on rit avec quelqu\u2019un, on se sent proche de lui, c\u2019est immédiat », résume Guillaume Dezecache, chercheur au Laboratoire de psychologie sociale et cognitive de l\u2019Université Clermont Auvergne, en France.L\u2019histoire de mon couple lui donne raison ! On a beau devenir rouge, suer, pleurer, manquer de s\u2019étouffer, chercher sa respiration et avoir mal aux côtes, rire aux éclats est une expérience plaisante.« Rire, c\u2019est violent pour le corps, comme un effort sportif.Et ça procure le même bien-être », poursuit le chercheur.Les éclats de rire ont aussi des effets antidouleurs avérés et font baisser les hormones du stress.« Faire rire, c\u2019est faire oublier », écrivait d\u2019ailleurs Victor Hugo dans son roman L\u2019homme qui rit.Le rire, pourtant, a été lui-même un peu oublié par les chercheurs, qui lui préfèrent les émotions négatives, plus sérieuses.Et potentiellement plus problématiques pour la santé.« On ignore encore beaucoup de choses à propos du rire, notamment parce qu\u2019on ne peut pas l\u2019étudier de façon standard.Si vous isolez quelqu\u2019un dans un laboratoire, il y a peu de chances qu\u2019il rigole ! C\u2019est une activité sociale », rappelle Fausto Caruana, spécialiste en neurosciences cognitives à l\u2019Université de Parme, en Italie.De fait, on est 30 fois plus susceptible de rire quand on est en groupe que lorsqu\u2019on est seul ; plus on est de fous, plus on rit.À cela s\u2019ajoute le dé?de l\u2019imagerie cérébrale : impossible pour un cobaye de rester immobile dans un appareil d\u2019imagerie s\u2019il se tord de rire.Alors, comment comprendre ce qui se passe dans un cerveau hilare ?Comment savoir d\u2019où émerge cet étrange comportement qui nous fait émettre toutes sortes de sons inimitables ?Comment décrypter sa signi?cation sociale et affective ?Comme souvent en science, c\u2019est en se tournant vers les animaux et vers les cas « anormaux » (voir l\u2019encadré p.35) que les chercheurs défrichent le domaine du rire.Et sans vendre le punch, une chose apparaît claire depuis une dizaine d\u2019années : si le rire est si incontrôlable, c\u2019est qu\u2019il vient de loin ! Au même titre que la peur ou la colère, il exprime notre nature bestiale.Et il ouvre une fenêtre unique sur la complexité de nos relations sociales.LE RIRE BIEN AVANT L\u2019HUMOUR « Deux dogmes hérités des philosophes doivent être déconstruits.D\u2019abord, le rire n\u2019est pas le propre de l\u2019humain ; ensuite, il n\u2019est pas toujours associé à l\u2019humour », indique d\u2019emblée Fausto Caruana, qui vient de coordonner un numéro spécial sur le rire de la revue Philosophical Transactions of the Royal Society B.N\u2019en déplaise à Aristote ou à Rabelais, qui prétendaient que l\u2019humain était le seul animal doté de la faculté de rire, les grands singes aussi s\u2019esclaffent.Charles Darwin l\u2019avait d\u2019ailleurs observé ; et il suf?t de chatouiller un gorille ou un chimpanzé pour s\u2019en convaincre.Ou, à défaut, de se promener sur YouTube 32 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 DOSSIER SPÉCIAL AUX ORIGINES DU RIRE D\u2019où viennent ces cris de joie incontrôlés qui nous empêchent de respirer ?De loin, répondent les spécialistes de l\u2019évolution.Le rire serait ainsi un produit de la sélection naturelle ! PAR MARINE CORNIOU HA HA IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM ; MONTAGE : N.V. HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! DOSSIER SPÉCIAL HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! HA ! Le signal vocal permet d\u2019éviter que le jeu tourne à la violence.C\u2019est une façon de dire qu\u2019on n\u2019est pas sérieux.\u2014 Guillaume Dezecache 34 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM ; MONTAGE : N.V. À LA RECHERCHE DU POINT R En 1903, le neurologue français Charles Féré détaillait un cas étrange dans la Revue neurologique : celui d\u2019un patient pris d\u2019un fou rire incoercible qui annonçait en fait un accident vasculaire cérébral.« Beaucoup de lésions neurologiques, de maladies neurodégénératives et certaines formes d\u2019épilepsie causent des fous rires pathologiques », indique Fausto Caruana, du Conseil national de la recherche en Italie.Ce sont ces patients malchanceux qui ont permis aux chercheurs de découvrir les zones cérébrales associées au rire.Et elles sont multiples.On sait que le tronc cérébral, à la base du cerveau, gère les aspects moteurs du rire authentique : spasmes du visage, du diaphragme et du larynx, augmentation du rythme cardiaque, rougeur, contraction de la vessie (oups !)\u2026 Ce centre est relié aux lobes frontaux, qui coopèrent avec les zones du cerveau traitant les émotions et avec l\u2019hypothalamus.On est ici dans l\u2019aspect « social » du rire, dans la compréhension de l\u2019humour.Mais y a-t-il un « centre du rire », une zone cérébrale qui orchestrerait tout cela ?Fausto Caruana a enquêté avec des neurochirurgiens néerlandais qui opèrent des patients épileptiques.« Dans certaines épilepsies résistantes au traitement, on peut localiser le foyer des crises dans le cerveau et le retirer », explique-t-il.Pour mieux circonscrire la zone problématique, des électrodes intracrâniennes sont souvent implantées avant l\u2019intervention.Et pour éviter que le cerveau soit endommagé, le patient est conscient pendant l\u2019opération et communique ses sensations.C\u2019est ce qui a permis à l\u2019équipe de découvrir des « points » sensibles dans le cortex qui, lorsqu\u2019on les stimulait par des électrodes, déclenchaient l\u2019hilarité des patients.Au total, plusieurs points, dans au moins quatre régions, pouvaient déclencher le rire.« Certaines de ces régions contrôlent à la fois le côté moteur et le côté émotionnel du rire, car les patients ressentaient une vraie joie », note le chercheur.Le cortex cingulaire antérieur (situé juste derrière le cortex préfrontal), qui joue un rôle dans l\u2019anticipation des récompenses et les émotions, a retenu l\u2019attention des chercheurs.Comme il s\u2019active également lorsqu\u2019on entend quelqu\u2019un d\u2019autre rire, il pourrait abriter un système « miroir » expliquant la contagiosité du rire.« Quant à savoir pourquoi il y a tant de \u201ccentres du rire\u201d dans le cerveau\u2026 Cela veut sûrement dire quelque chose, mais quoi ?s\u2019interroge Fausto Caruana.De toute évidence, le rire est beaucoup plus complexe qu\u2019un mouvement de bras ou de jambes ! » Pour lui, c\u2019est en tout cas la preuve que le rire est intrigant et qu\u2019il est temps de le prendre au sérieux.pour en avoir la preuve en images.Or, si les grands singes rient, c\u2019est que notre ancêtre commun devait, lui aussi, se bidonner à l\u2019occasion, il y a de cela de 10 à 16 millions d\u2019années.C\u2019est ce qu\u2019a montré une étude marquante menée en 2009 par des prima- tologues de l\u2019Université de Portsmouth, qui ont chatouillé un total de 21 jeunes orangs-outans, gorilles, chimpanzés et bonobos ainsi qu\u2019un gibbon siamang et trois bébés humains.L\u2019équipe dirigée par Marina Davila-Ross a enregistré les éclats de rire de tout ce beau monde et les a comparés selon 11 critères acoustiques, comme la durée et la fréquence des vocalisations.« En gros, plus les espèces sont proches sur le plan génétique, plus leurs rires se ressemblent », commente Guillaume Dezecache.Ainsi, chimpanzés, bonobos et petits humains ont des vibrations vocales similaires ; les orangs-outans et les gorilles, moins proches de nous, produisent des sons plus bruyants et moins réguliers.Les cinq derniers millions d\u2019années ont toutefois fait diverger le rire sapiens.« Le gros changement, c\u2019est que les humains ont un meilleur contrôle de leurs vocalisations.Les grands singes rient en inhalant et en expirant ; nous, on peut faire ha, ha, ha ! car on ne rit qu\u2019en expirant », ajoute le chercheur.Une maîtrise qu\u2019on doit peut-être à la bipédie : selon certaines hypothèses, elle aurait libéré le diaphragme et les muscles intercostaux, leur permettant de réguler plus ?nement le ?ux d\u2019air.Mais il est amusant de constater, comme l\u2019ont fait des chercheurs en 2021, que le rire des tout-petits est plus « ancestral » et ressemble encore à celui des chimpanzés, les bébés riant à la fois à l\u2019inhalation et à l\u2019expiration.Cela dit, aucun adulte en plein fou rire n\u2019est à l\u2019abri d\u2019un reni?ement inopiné\u2026 « Le rire humain est très primitif.Sur le plan mécanique, il ressemble davantage à une respiration qu\u2019à une forme de langage », détaillait la chercheuse Sophie Scott, vedette britannique du sujet, dans une conférence sur la neuroscience du rire en 2019.C\u2019est, ni plus ni moins, un « cri de base » de mammifère, argue la professeure de neurosciences cognitives à la University College London.Et si ce cri a été sélectionné par l\u2019évolution, c\u2019est qu\u2019il a une fonction centrale : « C\u2019est une invitation au jeu.Or, le jeu est crucial chez les animaux.» C\u2019est en jouant que les jeunes mammifères, en particulier, s\u2019entraînent à chasser, apprennent les règles sociales, créent des liens avec leurs congénères.D\u2019où l\u2019idée de Gregory Bryant, chercheur en communication à l\u2019Université de Californie à Los Angeles, de se pencher sur les « vocalisations de jeu » dans le règne animal.On savait déjà que des rats de laboratoire adéquatement chatouillés émettaient des ultrasons saccadés, qu\u2019ils poussent aussi quand ils jouent.Mais son équipe a recensé ce type de signaux de jeu chez 65 espèces animales, dont des vaches, des chiens, des renards, des phoques et même quelques oiseaux.« C\u2019est plus que ce à quoi on s\u2019attendait, mais en réalité la plupart des animaux sociaux en produisent probablement sans que cela soit documenté.Notre article est le premier à discuter des profondes connexions évolutives entre ces signaux vocaux », explique le chercheur, dont l\u2019édi?ante synthèse a été publiée dans la revue Bioacoustics en 2021.Ainsi, selon lui, les origines du rire pourraient remonter à plusieurs dizaines de millions d\u2019années.Son constat rejoint celui de Sophie Scott, car ces cris de jeu ont un point commun : ils ressemblent à un halètement.« On suppose qu\u2019ils découlent d\u2019une évolution de la respiration d\u2019effort accompagnant le jeu », dit Gregory Bryant, précisant que la plupart des jeux animaux s\u2019apparentent à des bagarres, des bousculades.De quoi être essouf?é, en somme.« Le signal vocal permet d\u2019éviter que le jeu tourne à la violence.C\u2019est une façon de dire qu\u2019on n\u2019est pas sérieux.C\u2019est pareil chez les humains, même si l\u2019on n\u2019a plus besoin des chatouilles ni du contact physique pour rire.On peut créer l\u2019effet de surprise à distance, avec une blague par exemple », analyse Guillaume Dezecache, qui a signé en 2021 une synthèse sur le rire et le sourire chez les primates avec Marina Davila-Ross. DOSSIER SPÉCIAL En moyenne, on « rigole » cinq fois en 10 minutes de conversation, et on rit plus quand on parle que lorsqu\u2019on écoute.Le rire nerveux suivrait cette même logique, selon le neuroscienti?que indo-américain Vilayanur Ramachandran.Dans les situations inconfortables ou anxiogènes, le rire servirait à convaincre les autres (ou à se convaincre soi-même) qu\u2019« il n\u2019y a rien là ».Pas étonnant, puisqu\u2019il est si répandu, que le rire soit un langage universel.On peut rire avec quelqu\u2019un dont on ne parle pas la langue, avec un inconnu ou encore en entendant des enregistrements de rires.Sophie Scott a d\u2019ailleurs véri?é cette assertion auprès des Himbas de Namibie, un peuple qui vit à l\u2019écart de la culture moderne.Elle leur a fait écouter des enregistrements sonores de diverses exclamations de Londoniens (dégoût, peur, triomphe, soulagement, etc.) et a fait la même chose en sens inverse (expressions émotives himbas écoutées par les Britanniques).Des deux côtés, le rire était l\u2019émotion positive qui était la plus facilement reconnue.FAUX-SEMBLANT, VRAI PLAISIR Mais aussi ancestral soit-il, le rire humain n\u2019en est pas moins subtil.On a appris, au ?l du temps, à l\u2019utiliser non pas uniquement comme invitation à jouer, mais aussi comme forme complexe de communication.On ricane pour masquer sa gêne, pour atténuer sa douleur, on s\u2019esclaffe pour se moquer, pour séduire, pour manifester son intérêt, pour adoucir ses reproches ou tout simplement pour ?uidi?er les conversations ordinaires.« Bon, allez, j\u2019y vais, hin, hin, hin ! », ou « Tiens, je reprendrais bien de la soupe, hi, hi ! » : en moyenne, on « rigole » cinq fois en 10 minutes de conversation, bien plus que ce qu\u2019on tend à estimer, et on rit plus quand on parle que lorsqu\u2019on écoute.En fait, moins de 15 % des épisodes de rire surviendraient en réaction à quelque chose de drôle.D\u2019ailleurs, dans le cerveau, « on distingue deux formes de rire : le rire spontané et le rire volitionnel, de politesse », résume Guillaume Dezecache.Le second est une convention sociale, un savoir-faire qu\u2019on acquiert en devenant adulte.Personne, ou presque, n\u2019est dupe : les humains (à l\u2019exception des jeunes enfants) perçoivent bien la différence entre les deux types de rire, y compris lorsqu\u2019on leur fait entendre des esclaffements d\u2019étrangers.C\u2019est ce qu\u2019a fait Gregory Bryant il y a quelques années.Il a enregistré des duos d\u2019étudiants en train de discuter ; certains étaient bons amis, d\u2019autres se connaissaient à peine.Il a ensuite isolé de courts segments sonores où on entend les deux personnes rire et les a fait écouter à plus de 800 personnes issues de 21 communautés, allant d\u2019autochtones de Nouvelle-Guinée à des villageois péruviens en passant par des citadins chinois.Bilan : la plupart des gens étaient capables de dire si les deux interlocuteurs étaient amis ou non.Et le rire explosif et sincère, plus aigu, était bien sûr plus contagieux pour les auditeurs que les ricanements polis.« Ces deux types de rire passent par des réseaux de neurones différents, dit de son côté Fausto Caruana.On le sait grâce à des personnes ayant des lésions cérébrales qui les rendent incapables de rire sur commande, donc de produire un rire de politesse.Si on leur fait une blague, en revanche, elles peuvent rire de bon cœur ! Donc, ces gens sollicitent pour ce rire spontané une autre région de leur cerveau.» Le rire intentionnel, moins authentique, demande d\u2019ailleurs un effort d\u2019interprétation de la part des interlocuteurs.En 2013, des chercheurs ont fait écouter des ha, ha ! « forcés » à des volontaires dans un appareil d\u2019imagerie cérébrale.L\u2019écoute a activé des zones du cortex préfrontal qui jouent un rôle dans la compréhension des intentions des autres ; le rire spontané, lui, n\u2019activait pas ces zones de décodage.Mais il semble que ce « lubri?ant conversationnel » ait la même fonction que son pendant plus primitif : il fait du bien et il contribue lui aussi à renforcer les liens avec les autres.GLU SOCIALE Des chercheurs britanniques et ?nlandais ont montré les effets neurobiologiques du rire en 2017 sans faire de distinction entre le « vrai » et le « faux » rire, mais en s\u2019intéressant à l\u2019aspect social de la chose.Puisqu\u2019il est complexe d\u2019examiner par résonance magnétique le cerveau de quelqu\u2019un qui rigole, ils ont eu l\u2019idée de le faire après le rire, en utilisant un marqueur qui se lie aux récepteurs des opioïdes (ou endorphines).Les participants étaient scrutés deux fois : après avoir passé 30 minutes seuls dans une pièce et après avoir regardé des vidéos comiques en compagnie d\u2019amis proches.Les images ont révélé une augmentation de la production naturelle d\u2019opioïdes dans plusieurs régions du cerveau après la partie de rigolade.« On se doutait que le rire libérait des opioïdes en raison de mesures indirectes notamment, car il fait diminuer le seuil de perception de la douleur.Mais c\u2019est la première étude qui le prouve directement », précise l\u2019un des auteurs, Lauri Nummenmaa, de l\u2019Université de Turku.« La libération d\u2019opioïdes est une forme de récompense », commente le neuro- scienti?que Fausto Caruana, non engagé dans l\u2019étude.Le sentiment de bien-être qui en résulte est un puissant encouragement à renouveler l\u2019expérience amicale, clé de la survie ?la sociabilité et la coopération ayant indéniablement contribué au succès évolutif d\u2019Homo sapiens.Par ailleurs, plus les participants avaient de récepteurs à opioïdes dans le cerveau, plus ils avaient le rire facile.Ce trait physiologique pourrait être à l\u2019origine des différences individuelles en matière de sociabilité, selon les auteurs ?nlandais.On connaît tous quelqu\u2019un qui est très bon public ! Ces mêmes chercheurs avancent que le rire jouerait ?nalement le même rôle que l\u2019épouillage chez les primates, qui entraîne lui aussi la libération d\u2019opioïdes : cohésion du groupe, bien-être, apaisement des tensions.Sauf qu\u2019en choisissant de rire entre amis plutôt que de s\u2019épouiller longuement, les humains auraient gagné du temps, ce qui leur a permis d\u2019agrandir leurs réseaux sociaux par rapport aux grands singes.Vu sous cet angle, le choix n\u2019est pas dif?cile.Même la pire des blagues ?ou la plus impromptue des ?entes d\u2019oiseau ?est plus tentante qu\u2019une séance de peigne à poux et de décrochage de lentes.Alors, à vos blagues ! Prêts ?Riez ! 36 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 37 DE QUOI RIT-ON ?S ur la vidéo de type caméra cachée, une femme sort d\u2019un restaurant avec une amie.Le voiturier revient avec leur véhicule en mentionnant avoir entendu un bruit suspect dans le coffre.Les deux femmes l\u2019ouvrent et se mettent à hurler de frayeur : à l\u2019intérieur, un rat géant gigote ! Sauf qu\u2019en réalité, ce n\u2019est qu\u2019un acteur affublé d\u2019un costume bon marché.La surprise passée, les deux femmes éclatent de rire\u2026 et mon amie aussi.« Ce sont des farces idiotes, mais je ne peux pas m\u2019empêcher de rire quand j\u2019en vois ! Les autres ne comprennent pas à quel point elles m\u2019amusent », confesse-t-elle.De mon côté, la vidéo me laisse de marbre.J\u2019éprouve par contre un malin plaisir à rebattre les oreilles à mon entourage de calembours de qualité douteuse.Alors que ma collègue, elle, pouffe de rire quand quelqu\u2019un est mal à l\u2019aise.Mais pourquoi tout cela nous fait-il rire ?Qu\u2019est-ce qui est drôle au juste ?Depuis toujours, les penseurs ont de la dif?culté à s\u2019entendre là-dessus.C\u2019est sans doute que l\u2019humour et le rire ont plusieurs visages.De fait, on rit pour bien des raisons\u2026 et l\u2019humour ne sert pas qu\u2019à faire rire.Philosophes et psychologues notamment se sont d\u2019abord demandé ce qui suscitait le rire.Dans la Grèce antique, l\u2019humour n\u2019avait pas toujours bonne réputation.Si Aristophane n\u2019hésitait pas à mettre en scène des blagues grivoises, Platon condamnait les comédies, vils divertissements qui, selon lui, corrompaient l\u2019âme du public au lieu de l\u2019élever vers un idéal moral.Il voyait le rire comme une émotion violente, signe d\u2019une perte de contrôle de soi.Et si Aristote appréciait les traits d\u2019esprit dans la conversation, il notait que l\u2019effet comique est souvent obtenu aux dépens de ceux qu\u2019on tourne en ridicule\u2026 Quant à Freud, il considérait que le rire servait plutôt à libérer une accumulation de tensions nerveuses.Pour lui, les blagues étaient l\u2019expression de pensées et de sentiments réprimés.De nos jours, on retient plutôt la théorie de l\u2019incongruité.Elle postule que l\u2019humour naît de la surprise ou de la contradiction.La majorité des blagues ou des situations drôles contiennent en effet un élément inattendu ou illogique.La chute du gag Des comédies athéniennes aux gags sur la guerre en Ukraine, l\u2019humour et le rire n\u2019ont jamais cessé de susciter le scandale, mais aussi la ré?exion.PAR RAPHAËLLE DEROME DOSSIER SPÉCIAL IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM 37_41_POUQUOI_RIRE_+ BE?BE?_202207.indd 37 ?2022-06-02 11:43 DOSSIER SPÉCIAL vient résoudre cette incongruité, suscitant la satisfaction ?quand on « comprend » la blague, bien sûr.DIS-MOI DE QUOI TU RIS\u2026 En psychologie, il existe un adage voulant que les chercheurs s\u2019intéressent aux thèmes qui les concernent personnellement.C\u2019est certainement le cas de Julie Aitken Schermer, professeure à l\u2019Université Western Ontario.Elle raconte avoir commencé à étudier l\u2019humour\u2026 pour développer un meilleur sens de l\u2019humour ! « Ce serait super si je pouvais amuser les gens\u2026 surtout mes étudiants ! J\u2019y travaille encore », soupire-t-elle.La recherche sur l\u2019humour est un vrai dé?, d\u2019autant qu\u2019il n\u2019y a pas de consensus sur ce qui peut être dé?ni comme comique.« Si l\u2019on demande aux gens de juger si quelque chose est drôle, chacun aura un point de vue différent.Certains se tordent de rire en regardant les Monty Python, alors que d\u2019autres froncent les sourcils », dit la professeure.Ces différences individuelles la fascinent.(Je me demande ce qu\u2019elle penserait de la vidéo du rat géant dans le coffre d\u2019une voiture !) Le Questionnaire des styles d\u2019humour, publié en 2003 par le chercheur canadien (désormais retraité) Rod Martin, apporte toutefois de l\u2019eau au moulin.Traduit en 12 langues et cité plus de 2 000 fois dans la littérature scienti?que, cet outil validé permet de désigner le style d\u2019humour d\u2019un individu.Il en existe quatre types, qui sont béné?ques ou néfastes sur les relations sociales et la santé mentale.Souvent utilisé par les extravertis, l\u2019« humour af?liatif » sert à amuser les autres.C\u2019est un badinage amical et bienveillant qui facilite les relations et réduit les tensions.Pensez à ces plaisanteries qu\u2019on échange autour de la machine à café.Quand on est seul, on peut se rabattre sur l\u2019« humour rehaussant l\u2019image de soi ».C\u2019est la capacité à rire sainement de soi-même et des situations négatives du quotidien.Il aide à faire face au stress, à maîtriser les émotions et favorise l\u2019estime de soi.« C\u2019est un humour essentiel ! Imaginez une personne qui doit réapprendre à marcher après un accident.Si elle chute durant ses exercices de réadaptation, elle peut s\u2019en vouloir, adopter un point de vue négatif et se dire qu\u2019elle n\u2019arrivera jamais à remarcher.Ou bien elle peut essayer d\u2019en rire et, alors, elle est bien plus susceptible de continuer ses efforts », soutient Julie Aitken Schermer, qui a coécrit un article sur l\u2019usage de l\u2019humour par les professionnels de la réadaptation plus tôt cette année.Les deux autres styles d\u2019humour du Questionnaire ont un visage plus sombre.Ainsi, l\u2019« humour agressif » ridiculise une personne ou un groupe : sarcasmes, moqueries, critiques\u2026 Il vise à écraser les autres pour mieux dominer.« Bien qu\u2019il soit surtout considéré comme inadapté, j\u2019estime qu\u2019il peut aussi renforcer la cohésion dans un groupe, relativise la professeure.Pensez aux équipes sportives qui raillent leurs adversaires : à l\u2019intérieur de l\u2019équipe, l\u2019effet est positif.Mais c\u2019est horrible à entendre pour la formation adverse ! » Quant à l\u2019« humour autodestructeur », on devrait peut-être s\u2019en mé?er.C\u2019est une sorte d\u2019autodénigrement, une tentative désespérée de se faire accepter des autres aux dépens de l\u2019estime de soi.« À petites doses, ça peut aller, mais si une personne en fait usage constamment, c\u2019est préoccupant », met en garde la spécialiste.Ce style d\u2019humour est en effet fortement associé aux symptômes dépressifs, à la dépendance à l\u2019alcool, au trouble de la personnalité limite et à des comportements tels que l\u2019automutilation.Et ceux qui y recourent risquent plus de se sentir seuls.« En se rabaissant continuellement, ils mettent les autres mal à l\u2019aise et les font fuir », avance Julie Aitken Schermer.Les cliniciens qui remarquent ce type de discours chez leurs patients devraient rester aux aguets, car il peut indiquer un dégoût de soi.« Il pourrait être intéressant d\u2019enseigner à ces patients d\u2019autres façons d\u2019utiliser l\u2019humour », indique-t-elle.Et inutile de se transformer en clown : le simple fait de se remémorer une anecdote comique permet de se remonter le moral et empêche la rumination.HUMOUR SALVATEUR Et l\u2019humour noir ?Il n\u2019est pas forcément du côté sombre de la force.De nombreuses recherches démontrent que l\u2019humour se fau?le régulièrement là où l\u2019on ne l\u2019attend pas\u2026 notamment dans les unités de soins palliatifs.« Un patient mourant essaiera d\u2019utiliser l\u2019humour pour atténuer la détresse des membres de sa famille et de ses amis.Ce n\u2019est pas qu\u2019il trouve la situation drôle, c\u2019est qu\u2019il essaie de rendre la chose plus facile pour ceux qui viennent le voir », souligne Julie Aitken Schermer.Comme titrait la couverture du défunt magazine De 25 % à 30 % des publicités feraient appel à l\u2019humour.Une façon pour les marques d\u2019être plus « aimables » et d\u2019ainsi gagner en in?uence auprès des consommateurs.38 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 IMAGES : WWW.FACEBOOK.COM/MEMESQC/ ; SHUTTERSTOCK.COM ; TWITTER 37_41_POUQUOI_RIRE_+ BE?BE?_202207.indd 38 ?2022-05-31 11:27 IMAGES OU PHOTOS : XXXXXXXXXXXXX JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 39 satirique Croc, c\u2019est pas parce qu\u2019on rit que c\u2019est drôle\u2026 Dans les services des urgences et chez les premiers répondants (pompiers, policiers, ambulanciers), l\u2019humour noir est d\u2019ailleurs fréquent, révèle une synthèse canadienne publiée en 2010 dans le Journal of Loss and Trauma.« Dans des situations de vie ou de mort, l\u2019humour noir permet de ventiler ses émotions, d\u2019augmenter la cohésion du groupe et de prendre de la distance pour pouvoir agir de manière ef?cace », écrivaient Alison Rowe et Cheryl Regehr, toutes deux rattachées alors au Département de travail social de l\u2019Université de Toronto.Bref, un moyen éprouvé de faire face au stress du métier.Par contre, gare aux professionnels qui badineraient en langage cru devant les patients, les victimes ou leur famille : ce serait absolument déplacé ! Rire des tragédies serait une réaction normale et saine, et non un manque de sensibilité, selon les spécialistes.À preuve, lors de crises majeures, même M.et Mme Tout-le-Monde utiliseront éventuellement l\u2019humour scabreux pour remettre la tragédie en perspective.Les blagues pandémiques ne sont-elles pas légion ?Le tout suit un cycle prévisible, postulait en 2003 le spécialiste américain du folklore Bill Ellis dans un article portant sur les blagues inspirées par les attentats du World Trade Center.On observe d\u2019abord une période de latence, en signe de respect pour les endeuillés.Puis, on cherche des boucs émissaires.En?n, on s\u2019oriente vers une résolution.Chacun sachant que ces blagues sont socialement inacceptables, les premières apparaissent généralement sur le Web, où l\u2019anonymat permet d\u2019évacuer sa tension émotionnelle sans risquer d\u2019offenser directement les gens touchés\u2026 QUI MÈME ME SUIVE Si le Web regorge de caricatures amusantes, de diaporamas drôles, de gazouillis à la répartie aiguisée et d\u2019hilarantes vidéos de bricoleurs maladroits, les mèmes constituent un phénomène socioculturel à part entière.Ils peuvent prendre plusieurs formes, mais classiquement, on pense à une image (photo d\u2019un quidam, d\u2019une vedette, d\u2019une peinture célèbre\u2026) sur laquelle est apposée une courte phrase.Le mème peut prendre la forme d\u2019un commentaire sur l\u2019actualité, d\u2019une simple anecdote à laquelle on peut s\u2019identi?er en souriant, d\u2019une image visant à ridiculiser un politicien du camp adverse, etc.« On associe généralement les mèmes à l\u2019humour, mais en réalité, le message derrière est souvent sérieux.Ils sont de nature humoristique pour capter l\u2019attention et être partagés plus ef?cacement », nuance Megan Bédard, doctorante en études sémiotiques à l\u2019Université du Québec à Montréal et codirectrice de l\u2019ouvrage collectif Pour que tu mèmes encore, paru l\u2019an dernier.Plus qu\u2019une simple image comique, un mème est surtout une variation sur une syntaxe déjà connue.« Un mème ef?cace enveloppe son propos dans un récit visuel basé sur la répétition de choses que l\u2019on connaît déjà.Notre cerveau est donc plus apte à reconnaître ce genre de contenu que si l\u2019on était face à quelque chose de totalement nouveau.Les mèmes deviennent un langage qu\u2019on peut utiliser pour être de connivence avec d\u2019autres.Mais pour les comprendre, il faut avoir les références\u2026 C\u2019est un humour partagé par une communauté », note l\u2019étudiante.D\u2019ailleurs, un mème qui circule abondamment en inspirera d\u2019autres à son tour, nourrissant ce processus d\u2019imitation- modi?cation par lequel les mèmes évoluent.Les mèmes offrent aux chercheurs une porte ouverte sur la psyché collective, une façon prometteuse d\u2019étudier la réaction populaire à des faits d\u2019actualité, mentionne Megan Bédard.« Ça permet de voir ce qui intéresse les gens, ce qui se partage, quel est le discours dominant, quels contenus récoltent des votes négatifs ou positifs.» La spécialiste de la culture populaire constate que ces images in?ltrent même les salles de cours universitaires : « Les mèmes ont une vertu pédagogique certaine pour expliquer des sujets plus abstraits, obscurs ou dif?ciles à comprendre.Grâce à l\u2019humour et à l\u2019utilisation de références connues, les étudiants assimilent vraiment plus facilement la matière.» Plusieurs études laissent d\u2019ailleurs penser que diverses formes d\u2019humour peuvent améliorer les performances scolaires, notamment en diminuant l\u2019anxiété des étudiants.Ce fut le cas des participants à une étude américaine publiée en 2012 dans la revue Humor : ceux qui avaient regardé des images comiques avant un examen de mathématiques ont rapporté moins d\u2019anxiété et obtenu de meilleurs résultats que ceux qui avaient plutôt lu des poèmes avant l\u2019épreuve.L\u2019humour agirait aussi comme un déclencheur du jeu dans le cerveau.Il aiderait à ré?échir de manière moins strictement logique, à être plus ouvert aux idées originales et à résoudre les problèmes de manière plus créative, selon la littérature sur le sujet.Mais ces vertus ne sont pas universelles.En Chine, par exemple, les étudiants sont plus ambivalents à l\u2019égard de l\u2019humour en classe, le considérant comme une perte de temps ou une source de stress ! Il faut dire que, dans la culture chinoise, la relation maître-élèves est très hiérarchisée, ce qui rend l\u2019exercice humoristique plus périlleux.Comme quoi en matière d\u2019humour, tout est question de contexte\u2026 Personnage de ?lm culte (Pikachu, le Joker de Batman, Bob l\u2019éponge), photo iconique (la gi?e donnée à Chris Rock par Will Smith durant la cérémonie des Oscars), chorégraphie tendance\u2026 tout élément facile à reconnaître peut servir de matière première pour créer un mème.Un exemple de mème qui joue sur les mots et sur les codes culturels 37_41_POUQUOI_RIRE_+ BE?BE?_202207.indd 39 ?2022-05-31 11:27 C\u2019 est un moment magique dans la vie des parents.Quelques semaines après la naissance de leur enfant, ils sont grati?és d\u2019un premier sourire.Un peu plus tard apparaissent d\u2019irrésistibles premiers rires.« Les bébés rient beaucoup plus que nous.Pourquoi ?Est-ce important ?Que veulent dire les rires ?À quoi servent-ils ?Voilà ce que je me demandais quand j\u2019ai commencé à étudier le rire chez les poupons il y a 11 ans », relate Caspar Addyman, directeur de l\u2019InfantLab au Goldsmiths College, l\u2019une des composantes de l\u2019Université de Londres.Mais bonne chance pour étudier ce comportement en laboratoire ! « On a d\u2019abord essayé de chatouiller des bébés.Cela semblait être un moyen garanti de les faire rire », raconte le psychologue du développement.Mais dans cet environnement peu familier, ils ne rigolaient pas.Même problème quand le chercheur et un parent riaient à tour de rôle pour voir si Bébé les imiterait.« Il vous regarde avec attention, mais ne rit pas ! Par contre, quand on fait semblant de bâiller, il bâille.Peut-être que nos rires sur commande n\u2019étaient pas assez convaincants\u2026 », suppose Caspar Addyman.Le rire chez les bébés a longtemps été négligé par le monde de la recherche.Les spécialistes des bébés ne s\u2019intéressaient pas au rire et les spécialistes du rire ne s\u2019intéressaient pas aux bébés ! Qu\u2019à cela ne tienne\u2026 Caspar Addyman ?dont le frère est humoriste, tiens, tiens ! ?était convaincu qu\u2019étudier scienti?quement le rire chez les poupons pouvait nous aider à mieux comprendre les bébés, mais aussi l\u2019humour chez les humains de tous âges.Le scienti?que a donc eu l\u2019idée de se retirer de l\u2019équation.« On a mené un sondage international pour demander aux parents ce qui faisait rire leurs tout-petits », dit l\u2019universitaire.Une méthode plus « naturaliste » qui a porté ses fruits.DES CRÉATURES SOCIALES Première découverte étonnante : si le premier rire apparaît en moyenne vers trois mois, certains bébés rient dès l\u2019âge d\u2019un mois ! Mais au début, ce n\u2019est pas tant l\u2019humour qui les fait rire.« Ce sont d\u2019abord et avant tout les gens.Fondamentalement, les humains sont des êtres sociaux, et cela vaut aussi pour les bébés, soutient Caspar Addyman.Dès qu\u2019ils sont capables de retenir notre regard, ils veulent interagir avec nous, mais ils ont peu de moyens pour le faire.Pendant des mois, ils ne sont pas en mesure de parler, ne peuvent pas nous dire ce qu\u2019ils veulent\u2026 et d\u2019ailleurs ils ne savent probablement même pas ce qu\u2019ils veulent ! Mais ils peuvent nous regarder, sourire et rire avec nous.» Le chercheur poursuit : « D\u2019un point de vue évolutif, notre espèce est plus sociale et plus intelligente que d\u2019autres.Mais les tout-petits humains sont moins autonomes et ont besoin d\u2019apprendre énormément de choses, surtout du point de vue social.Si l\u2019on considère que le rire sert à créer des liens sociaux, les bébés doivent établir ces liens avec le plus de gens possible ! » Rire est une manière pour Bébé de capter (et de garder) l\u2019attention des autres membres de la famille pour apprendre d\u2019eux\u2026 une forme de communication précoce, avant même l\u2019acquisition du langage.Un avis partagé par Elena Hoicka, profes- seure à l\u2019Université de Bristol et spécialiste du développement du sens de l\u2019humour chez les enfants.« Au début, bien sûr, le bébé ne comprend pas tout à fait ce qui est drôle.Par exemple, son parent fait un geste bizarre, puis tout le monde sourit et rit.Le bébé rit aussi.Et petit à petit, il découvre ce qu\u2019est l\u2019humour », décrit la scienti?que.DOSSIER SPÉCIAL 40 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 Ils sont trop jeunes pour comprendre nos blagues.Pourquoi les bébés rient-ils autant ?PAR RAPHAËLLE DEROME L\u2019ARME SECRÈTE DES BÉBÉS 37_41_POUQUOI_RIRE_+ BE?BE?_202207.indd 40 ?2022-05-31 11:27 L\u2019an dernier, elle a proposé dans la revue Behavior Research Methods la première échelle développementale du sens de l\u2019humour chez les zéro à quatre ans, établie grâce à un autre sondage mené auprès de plus de 700 parents de différents pays.Son Early Humor Survey décrit la séquence générale d\u2019apparition d\u2019une vingtaine de types d\u2019humour chez les enfants.Durant la première année de vie, l\u2019humour « sensoriel » est à l\u2019honneur : les coucous, les chatouilles\u2026 La vue et l\u2019ouïe se développent, d\u2019où l\u2019intérêt pour les voix comiques ou les grimaces.Vers un an, les bébés adorent qu\u2019on essaie de les attraper.« Puis vers deux ans, avec le développement du langage, ils aiment qu\u2019on utilise des mots étranges pour désigner des objets », souligne Elena Hoicka.Avec la découverte des tabous sociaux viendront les blagues de pets et autres mots à saveur scatologique\u2026 Les jeux de mots ne viendront que plus tard, bien souvent après quatre ans.Si la fréquence fait l\u2019importance, l\u2019humour joue assurément un rôle sérieux : le sondage a montré que les enfants appréciaient l\u2019humour en moyenne toutes les deux heures et l\u2019utilisaient eux-mêmes toutes les trois heures.De vrais bouffons ! BLAGUER POUR APPRENDRE L\u2019humour permet aux enfants d\u2019entraîner et de développer leur cognition sociale, c\u2019est-à-dire leur capacité à comprendre ce que les autres pensent, explique Elena Hoicka.« La plupart du temps, quand on fait une blague, on a un public.On s\u2019apprête à dire quelque chose de déroutant ou à faire quelque chose de bizarre, mais on ne veut pas que les autres nous prennent au sérieux : on veut qu\u2019ils s\u2019amusent.Il faut donc trouver un moyen de communiquer à l\u2019autre qu\u2019on fait cette chose bizarre, ensemble, exprès.Qu\u2019on est sur la même longueur d\u2019onde ! » Le côté social du rire a aussi été révélé lors d\u2019une expérience effectuée par Caspar Addyman dans une garderie.Des tout-petits regardaient des dessins animés comiques seuls, en duo ou en groupe de quatre à six bambins.« Avec un ami, les enfants souriaient ou riaient huit fois plus souvent que lorsqu\u2019ils étaient seuls.Mais le nombre de rires n\u2019augmentait pas dans le plus grand groupe.» Si le rire provenait d\u2019un effet de contagion, l\u2019écoute en groupe aurait dû engendrer encore plus de rires\u2026 Pour le chercheur, le rire est donc d\u2019abord un signal qu\u2019on envoie aux autres pour signaler sa joie, son contentement, son amusement.À l\u2019avenir, Elena Hoicka espère mieux comprendre comment l\u2019humour in?ue sur d\u2019autres aspects du développement des tout-petits, comme la créativité ou leur façon de réagir au stress.Avec une plus grande cohorte, on pourrait peut-être aussi distinguer le sens de l\u2019humour particulier des enfants autistes par exemple.Caspar Addyman voit également d\u2019autres questions intéressantes à étudier.« On n\u2019a jamais entrepris d\u2019études longitudinales qui pourraient indiquer si les bébés qui rient beaucoup à huit mois rient toujours autant à deux ans.Je suis aussi très intrigué par la synchronie [c\u2019est-à-dire la tendance à s\u2019in?uencer réciproquement] qui s\u2019établit entre la mère et le bébé lors de leurs interactions.Est-ce que cette compréhension mutuelle augmente si le rire est présent ?» s\u2019interroge le chercheur.Alors que plus tard dans la vie le rire peut avoir des côtés sombres (pensons à l\u2019intimidation dans les cours d\u2019école ou au travail), le rire des poupons est d\u2019autant plus charmant qu\u2019il est pur et authentique.« C\u2019est une récompense que les bébés peuvent offrir à leurs parents pour leurs soins », pense Caspar Addyman.De quoi compenser toutes ces nuits écourtées ?DUR, DUR D\u2019ÊTRE UN BÉBÉ Un bébé de votre entourage est plutôt sérieux ?Pas de panique ! Les sondages menés par les deux experts interrogés montrent surtout la grande fourchette d\u2019âges auxquels surviennent le premier rire ou les différentes étapes dans l\u2019évolution du sens de l\u2019humour.Caspar Addyman se veut rassurant : « Si un enfant rit plus tard que les autres, ce n\u2019est pas en soi indicateur d\u2019un retard de développement.» JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 41 IMAGE : SHUTTERSTOCK.COM CRÈTE DES BÉBÉS 37_41_POUQUOI_RIRE_+ BE?BE?_202207.indd 41 ?2022-05-31 11:27 L\u2019 annonce du Fermilab, en avril dernier, a eu l\u2019effet d\u2019une bombe.Une bombe minuscule pour le commun des mortels, mais qui pourrait faire voler en éclats le monde bien rangé de la physique des particules.Après 10 ans de calculs, le centre de recherche américain a dévoilé dans la revue Science la valeur de la masse d\u2019une particule élémentaire, le boson W, avec deux fois plus de précision que ce qui était connu précédemment.Le hic, c\u2019est que cette masse n\u2019est pas celle à laquelle on s\u2019attendait.De fait, le boson W est légèrement plus lourd que ce que prévoit la théorie.« C\u2019est une sorte de désaccord, ou plutôt une tension, entre la valeur mesurée et la valeur prédite par nos équations.C\u2019est très intrigant », commente Brigitte Vachon, professeure au Département de physique de l\u2019Université McGill.Pour prendre la mesure de cette discordance, il faut revenir sur quelques notions de base et notamment sur le « modèle standard » utilisé pour décrire l\u2019univers subatomique (voir p.44).Ce cadre théorique formulé dans les années 1970 se résume facilement.Il stipule, d\u2019une part, que toute la matière est faite de particules fondamentales et, d\u2019autre part, que ces particules interagissent entre elles en échangeant d\u2019autres particules (les particules de matière sont les fermions ; les particules d\u2019interaction, les bosons).Au total, on compte ainsi 12 briques élémentaires qui interagissent par le biais de trois forces : la force électromagnétique, l\u2019interaction forte et l\u2019interaction faible.Les prédictions du modèle standard ont toutes été véri?ées expérimenta lement\u2026 et elles se sont avérées jusqu\u2019ici étonnamment justes.Le boson W, découvert en 1983, est un membre important de cette ménagerie.« Il transmet l\u2019interaction faible, une force responsable de la radioactivité et qui régule la production d\u2019énergie dans le Soleil », indique Yves Sirois, chercheur en physique des hautes énergies au Centre national de la recherche scienti?que, en France.Grâce à d\u2019anciennes expériences menées dans divers accélérateurs de particules, la masse du boson W était à peu près connue : de l\u2019ordre de 80 fois celle du proton.Mais cette masse, on peut aussi la « deviner » de façon purement théorique.« Le modèle standard est une sorte de toile mathématique, et les valeurs qui y ?gurent sont interreliées », reprend Brigitte Vachon.Ainsi, la masse du boson W est délimitée par d\u2019autres paramètres, explicitement les masses du quark top et du boson de Higgs.On peut donc prédire l\u2019une en connaissant les deux autres.Or, les masses du quark top et du boson de Higgs sont désormais bien établies grâce entre autres au Grand collisionneur de hadrons (LHC), à Genève, où ce dernier boson a été of?ciellement découvert en 2012.Si bien qu\u2019on a une idée précise de ce à quoi devrait ressembler le boson W s\u2019il obéit au modèle standard.C\u2019est justement là que ça cloche.Les 400 chercheurs de la collaboration Collider Detector at Fermilab ont réanalysé les données collectées par leur accélérateur de protons et d\u2019antiprotons entre 2001 et 2011 (date de son arrêt dé?nitif).Ces données avaient déjà permis d\u2019estimer la masse du boson W en 2012, mais pas assez clairement\u2026 Pour gagner en précision, les physiciens ont décortiqué quatre fois plus de données, af?né leur connaissance du détecteur, pris en compte la position de chaque câble, tout recalculé et tout revéri?é, maintes fois, pendant 10 ans ! 42 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 LA RÉBELLION DU BOSON W SCIENCES Le boson W, une particule élémentaire, vient semer la pagaille dans les équations des physiciens.PAR MARINE CORNIOU Le détecteur CMS, toujours au LHC, est ici en cours de maintenance, avant d\u2019être remis en service pour la troisième phase de prises de données.On espère qu\u2019il apportera de nouvelles estimations de la masse du boson W.Voici une représentation des traces laissées par les particules créées lors des collisions de protons dans le LHC de Genève, pour l\u2019expérience ATLAS.En juillet 2021, ATLAS a annoncé la première observation de trois bosons W créés simultanément.W IMAGES : EXPÉRIENCE ATLAS; 2021 CERN, POUR LA COLLABORATION CMS SCIENCES Pour illustrer la précision avec laquelle ils ont estimé la masse du boson W, les chercheurs du Fermilab ont utilisé cette analogie : c\u2019est comme s\u2019ils avaient pesé un gorille de 363 kg avec une précision de 42,5 g.Sauf qu\u2019on ne dépose pas un boson W sur une balance ! « C\u2019est très dif?cile de mesurer la masse du boson W.Il y a beaucoup de sources d\u2019erreurs potentielles », indique d\u2019emblée Yves Sirois, physicien pour l\u2019expérience CMS au Grand collisionneur de hadrons.Il faut savoir que les particules élémentaires sont presque toutes instables, à l\u2019exception de l\u2019électron, du photon et des neutrinos.Dans les collisionneurs, on fait s\u2019entrechoquer violemment des protons qui, grâce à leur énergie, donnent naissance à toutes sortes de particules, dont parfois un boson W.Notons qu\u2019il faut 10 millions de collisions pour produire un seul éphémère boson W.Au Fermilab, la nouvelle analyse de la masse du boson W s\u2019est fondée sur des milliers de milliards de collisions.Mais ces nouvelles particules disparaissent aussitôt qu\u2019elles sont créées, se désintégrant en entités plus stables.Impossible, donc, d\u2019apercevoir directement la trace d\u2019un boson de Higgs ou d\u2019un boson W, par exemple, dans un détecteur.Ce qu\u2019on observe, ce sont les particules plus légères qui résultent de leur désintégration.Un peu comme les miettes d\u2019une biscotte dont on se servirait pour reconstituer, patiemment, la biscotte initiale et trouver sa forme\u2026 « Le boson W se désintègre en un neutrino accompagné d\u2019un électron ou d\u2019un muon.Or, les neutrinos sont indétectables.On utilise donc une particule tierce, le boson Z, pour corriger les calculs », précise Yves Sirois.C\u2019est donc dire que les scien- ti?ques n\u2019ont que la moitié des miettes pour remonter à la source\u2026 D\u2019où les années de véri?cations prudentes avant le dévoilement des résultats.L\u2019ÉVANESCENT BOSON W MODÈLE STANDARD DE LA PHYSIQUE DES PARTICULES NEUTRINO ÉLECTRONIQUE DOWN UP STRANGE CHARM BOTTOM TOP ÉLECTRON BOSON DE HIGGS NEUTRINO MUONIQUE NEUTRINO TAUIQUE MUON TAU BOSON Z PHOTON BOSON W GLUON L\u2019Univers est constitué de douze particules fondamentales, qui interagissent en échangeant des particules messagères, les bosons : le photon, médiateur de la force électromagnétique ; les gluons (au nombre de 8), médiateurs de l\u2019interaction nucléaire forte ; et les bosons W et Z, qui véhiculent l\u2019interaction faible.À chaque particule de matière (quarks et leptons) correspond une antiparticule, non représentée ici.« Une af?rmation extraordinaire nécessite une preuve extraordinaire », a justi?é un porte-parole du groupe lors de la grande annonce.Le bilan de ce travail de moine ?La masse du boson W, mesurée avec une précision de 0,01 %, est de 80 433 méga- électronvolts (MeV), alors que la valeur anticipée par le modèle standard est de 80 357 MeV.Statistiquement, cela correspond à une différence de sept écarts types.Une broutille ?Pas du tout.« Toutes les mesures en physique sont sujettes à une marge d\u2019erreur, à une incertitude.Une différence d\u2019un écart type a 68 % de chances de survenir par hasard.Par contre, une déviation de sept écarts types a très, très peu de chances de se produire par hasard », décrypte John Conway, professeur de physique à l\u2019Université de Californie à Davis et signataire de l\u2019article.Autrement dit, on est fort probablement devant quelque chose de bien réel.« Si c\u2019est véri?é, ce sera une découverte absolument énorme.Cela veut dire qu\u2019il y a quelque chose derrière le modèle standard, une nouvelle physique qui vient in?uer sur les masses des particules », s\u2019enthousiasme Yves Sirois.Cette « nouvelle physique », rappelons-le, est le Graal des chercheurs.Car le modèle standard a beau être une construction formidable, il est incomplet.Il fait par exemple l\u2019impasse sur la matière noire, l\u2019asymétrie matière-antimatière dans l\u2019Univers, l\u2019origine de la masse des neutrinos, etc.Des « détails » qu\u2019il est franchement dérangeant de laisser inexpliqués.UNE SÉRIE D\u2019ACCROCS Ces nouveaux résultats sont d\u2019autant plus intéressants qu\u2019ils s\u2019ajoutent à plusieurs autres ?ssures du modèle standard récemment mises au jour, explique Brigitte Vachon.« Avec l\u2019augmentation de la précision des mesures dans plusieurs expériences, on voit apparaître des points de tension un peu partout.» Ainsi, en 2021, une équipe du Fermilab avait déjà trouvé un décalage entre observations et théorie, détaillé dans les Physical Review Letters, concernant une autre particule nommée muon.Ce cousin massif de 44 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 IMAGE : FERMILAB Le bonheur est tout près.Bas-Saint-Laurent et Gaspésie Cantons-de-l'Est Lac-Saint-Jean Montérégie Traversée du Québec RÉSERVEZ MAINTENANT ! veloquebecvoyages.com 514 521-8356 \u2022 1 800 567-8356, poste 506 Photo : Didier Bertrand Vos vacances à vélo au Québec Cet été, offrez-vous des vraies vacances à vélo.Pour une escapade de 3 jours ou un plus long séjour, faites votre choix parmi 35 magni?ques itinéraires et découvrez le bonheur des vacances actives.Vous roulez, on s\u2019occupe de tout ! l\u2019électron agit comme un minuscule aimant et, après plus de 15 ans de suspense, les chercheurs ont con?rmé que l\u2019une de ses propriétés magnétiques s\u2019écarte légèrement de la prédiction théorique.Un désaccord de 0,0025 %, mais qui a moins d\u2019une chance sur 40 000 d\u2019être dû au hasard\u2026 Pour autant, la communauté reste prudente.Plusieurs anomalies de ce type se sont révélées des pétards mouillés par le passé.Car les sources d\u2019erreurs sont multiples.D\u2019abord, évaluer la masse d\u2019une particule est loin d\u2019être simple et, à ce chapitre, le boson W est particulièrement contrariant (voir l\u2019encadré p.44).Ensuite, les équations sont elles-mêmes sujettes à caution.« Les prédictions théoriques de la masse du boson W dépendent des résultats obtenus au LHC, à Genève, car c\u2019est nous qui fournissons les mesures des masses du boson de Higgs et du quark top », précise Yves Sirois, membre d\u2019une des expériences du LHC qui ont permis la découverte du boson de Higgs.« Nous connaissons ces masses avec une grande précision, mais nous continuons d\u2019af?ner nos mesures.Et nous allons aussi mesurer directement la masse du boson W pour con?rmer de façon indépendante la mesure du Fermilab », indique le chercheur.Il est optimiste, alors que le LHC vient d\u2019être « rallumé » pour une troisième phase de prises de mesures.« Dans un an, nous devrions avoir des résultats préliminaires et dans trois ou quatre ans, à la ?n de cette troisième phase, nous aurons la même précision dans les résultats que le Fermilab.» De quoi confirmer, peut-être, qu\u2019il manque bel et bien un ou plusieurs ingrédients dans le modèle standard.Quant à la nature de cette mystérieuse physique manquante\u2026 elle reste pour l\u2019instant très ?oue.« La déviation que nous avons observée pourrait être expliquée par un large éventail de nouvelles théories, et ce résultat ne nous dit pas lesquelles.Notre meilleur espoir est de trouver des preuves de l\u2019une d\u2019entre elles dans les expériences du LHC », mentionne John Conway, qui travaille aussi à cet accélérateur.À partir de 2029, le LHC passera en effet dans une phase dite de « haute luminosité », qui permettra d\u2019exploiter la structure au maximum en augmentant le nombre de collisions de protons.De quoi observer des phénomènes très rares et, croisons les doigts, découvrir des particules inconnues qui viendraient expliquer l\u2019inexplicable.« Plus nous relèverons d\u2019anomalies, plus nous aurons d\u2019indices pour nous orienter vers une théorie plutôt qu\u2019une autre », détaille Brigitte Vachon.En attendant, la masse improbable du boson W a mis les cerveaux des théoriciens en surchauffe.« Ils soumettent des articles tous les jours ; je ne les ai même pas comptés tellement il y en a ! » s\u2019amuse la physicienne.Le boson W a décidément tout d\u2019une petite bombe. 46 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 CULTURE V I S I T E R REGARDER Pour écoanxieux avertis Quand les drapeaux rouges levés par les scientifiques, les accords mondiaux et les ?lms n\u2019arrivent pas à nous pousser à l\u2019action face à la crise climatique, comment continuer à vivre en sachant que l\u2019humanité se dirige droit dans le mur ?Dans son percutant documentaire Une fois que tu sais, le réalisateur Emmanuel Cappellin tend le micro aux spécialistes qui sonnent l\u2019alarme a?n de comprendre ce que nous pouvons apprendre de notre expérience collective pour affronter les épreuves à venir.Ce ?lm aborde de plein fouet un sujet angoissant qu\u2019il est souvent plus aisé d\u2019ignorer.Tout en évoquant la dépendance aux énergies fossiles, la décroissance des systèmes et la politique de l\u2019effondrement, il réussit à laisser ?ltrer une ?ne lumière teintée d\u2019un tragique optimisme.Une fois que tu sais, écrit et réalisé par Emmanuel Cappellin en collaboration avec Anne-Marie Sangla, disponible sur les grandes plateformes de visionnement Un doux vent nordique souf?e sur le château Ramezay ces jours-ci et il prend la forme de deux expositions temporaires : Mondes inuit : la collection Saladin d\u2019Anglure et Roald Amundsen : leçons de l\u2019Arctique.Dans la première, une quarantaine d\u2019objets fabriqués par les mains agiles et créatives des Inuits et que l\u2019anthropologue Bernard Saladin d\u2019Anglure a amassés au ?l de ses séjours sont présentés et dévoilent les croyances et le mode de vie de ces hommes et de ces femmes.Parmi ces trouvailles du quotidien, une magni?que combinaison d\u2019hiver (atajuq) en caribou destinée à un enfant, des jeux d\u2019osselets et un attrape-poux (kumatsiuti).On s\u2019assure de bien lire les compléments d\u2019information pour mieux saisir toute l\u2019ingéniosité des peuples nordiques.Quant à l\u2019exposition sur le célèbre explorateur polaire Roald Amundsen, connu pour être le premier à avoir traversé le passage du Nord-Ouest et avoir atteint les deux pôles, elle révèle l\u2019ampleur des dé?s logistiques auxquels l\u2019explorateur et son équipage ont dû faire face, ne serait-ce que pour se ravitailler, se vêtir et se déplacer sur le territoire.On aborde ses liens avec les communautés autochtones ainsi que la contribution de l\u2019expédition Gjøa, qui a permis la collecte de données scienti?ques, notamment sur le magnétisme polaire.L\u2019exposition réalisée par le Musée du Fram à Oslo est principalement composée d\u2019extraits de journaux de bord, de textes sur les expéditions et de nombreuses photos d\u2019archives, mais quelques artéfacts ont aussi fait la route jusqu\u2019à Montréal, comme un surprenant sac à outils en peau de poisson et la montre d\u2019Amundsen.Au Musée du château Ramezay, jusqu\u2019au 9 avril 2023 IMAGE : COLLECTIONS D\u2019OBJETS ET DE SPÉCIMENS DE L\u2019UNIVERSITÉ LAVAL ÉMILIE FOLIE?BOIVIN @efolieb UNE PRODUCTION PULP FILMS AVEC LE SOUTIEN DE LA RÉGION AUVERGNE RHÔNE-ALPES LA RÉGION ÎLE-DE-FRANCE ET DU CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L\u2019IMAGE ANIMÉE EN ASSOCIATION AVEC MAELSTROM STUDIOS ET EKO SOUND AVEC LA PARTICIPATION DE RICHARD HEINBERG SALEEMUL HUQ SUSANNE MOSER JEAN-MARC JANCOVICI PABLO SERVIGNE UN FILM ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR EMMANUEL CAPPELLIN EN COLLABORATION AVEC ANNE-MARIE SANGLA MUSIQUE ORIGINALE MAXIME STEINER MONTAGE ANNE-MARIE SANGLA IMAGE EMMANUEL CAPPELLIN SON VIRGILE VAN GINNEKEN MIXAGE VINCENT COSSON DIRECTEUR DE POST-PRODUCTION DIMITRI DARUL PRODUIT PAR CLARISSE BARREAU ET EMMANUEL CAPPELLIN UN FILM ÉCRIT ET RÉALISÉ PAR EMMANUEL CAPPELLIN EN COLLABORATION AVEC ANNE-MARIE SANGLA P A B L O S E R V I G N E S A L E E M U L H U Q R I C H A R D H E I N B E R G S U S A N N E M O S E R N O U R F I L M S P R É S E N T E J E A N - M A R C J A N C O V I C I Vent du Nord JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 47 LIRE Autres temps, autres mœurs Les querelles de cour d\u2019école n\u2019avaient pas la même ampleur ni la même signi?cation au siècle dernier qu\u2019aujourd\u2019hui.Avec son ouvrage Chronique de la violence, le doctorant du Département de sociologie de l\u2019Université Laval David Gaudreault mène une étude approfondie de l\u2019intimidation scolaire.En enquêtant sur la façon dont la déviance juvénile a été dé?nie au ?l du temps, il favorise une nouvelle compréhension du sujet.Chronique de la violence : une généalogie de l\u2019intimidation scolaire, par David Gaudreault, Les Presses de l\u2019Université Laval, 268 p.É C O U T E R L I R E Nous sommes ici Alors que l\u2019humain laisse une empreinte indélébile sur le climat et in?uence la biodiversité, il est important ?surtout par les temps qui courent ?de se rappeler qu\u2019il est aussi capable d\u2019engendrer du bon et du beau.John Green (Nos étoiles contraires) se permet une parenthèse dans la ?ction avec l\u2019essai Bienvenue dans l\u2019Anthropocène.Cette jolie livraison au rayon de la douceur prend la forme de courtes critiques des affaires frivoles, essentielles et même dramatiques issues du monde contemporain.L\u2019auteur à succès les décline selon un système d\u2019étoiles, à la façon des critiques de cinéma.La comète de Halley (4,5 étoiles), Super Mario Kart (4 étoiles) ou la méningite virale (1étoile) ne sont que quelques- uns de la quarantaine d\u2019aspects de notre vie sur son radar.Il partage ses ré?exions sur chacun d\u2019eux en les documentant sous forme de chapitres brefs et fouillés.Une « chronique sensible des choses humaines », dit l\u2019auteur et j\u2019ajouterais que le résultat est souvent touchant et toujours divertissant.Bienvenue dans l\u2019Anthropocène, par John Green, Gallimard, 368 p.Biodivertissant Que ce soit dans son épisode sur les cerfs de Longueuil, les baleines noires du Saint-Laurent ou la rainette faux-grillon, le balado Faits biodivers présente des enjeux liés à la biodiversité avec habileté et nuance.Alexandre Shields, journaliste en environnement au quotidien Le Devoir, dirige avec brio ses entretiens avec des spécialistes ; les angles philosophiques et éthiques abordés dans les entrevues permettent d\u2019éclairer les zones grises de chaque sujet et de mieux saisir toute la complexité que suppose la cohabitation entre l\u2019humain et la nature.Faits biodivers, par Savoir média, savoir.media/series/faits-biodivers Des icônes en couleurs La collection De petit.e à grand.e des éditions La courte échelle s\u2019enrichit des biographies de deux icônes des sciences, soit la mère de la paléontologie, Mary Anning, et le célèbre naturaliste Charles Darwin.Dès l\u2019âge de la maternelle, les enfants auront le plaisir de découvrir comment une simple passion peut un jour changer le cours de l\u2019histoire.On accompagne les jeunes apprentis au ?l des illustrations colorées et des récits invitants qui distillent l\u2019essentiel de ces legs scienti?ques.Mary Anning, par María Isabel Sánchez et illustré par Popy Matigot, et Charles Darwin, par María Isabel Sánchez et illustré par Mark Hoffmann, 32 p.chacun Redéfinir sa pensée Nous avons tous, un jour, été confrontés à des gens qui entraient en collision avec nos pensées : ce patron trop campé sur ses positions, cet ami qui refuse d\u2019admettre ses torts ou cette intransigeante belle-sœur antivaccin.Sans compter que, parfois, cette personne psychorigide, c\u2019est nous ! Dans son essai Le pouvoir de la pensée ?exible, Adam Grant, psychologue et professeur en management et en théorie comportementale à l\u2019Université de Wharton, aux États-Unis, utilise les avancées en sciences cognitives pour nous convaincre des bienfaits de « désapprendre » le monde pour renouveler notre pensée et nous ouvrir aux découvertes.Il vante les mérites de penser comme les scienti?ques, mettant en lumière l\u2019humilité avec laquelle ils mettent à l\u2019épreuve leurs hypothèses et cultivent activement l\u2019ouverture d\u2019esprit.Ce succès de librairie du New York Times vise à nous outiller a?n de mieux vivre ensemble.Avec le foisonnement de modèles inspirants qu\u2019il partage, ce livre est aussi percutant que crucial.Le pouvoir de la pensée ?exible, par Adam Grant, Éditions de l\u2019Homme, 352 p.IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM quebecscience.qc.ca 514 521-8356 | 1 800 567-8356, poste 504 L?heure est à la science Abonnez-vous! Québec Science rayonne depuis 60 ans ! Abonnez-vous maintenant et économisez jusqu\u2019à 51 %.68 $ + taxes 2 ANS 94 $ + taxes 3 ANS Aussi disponible en version numérique. JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 49 ans leur récent ouvrage Au commencement était\u2026 Une nouvelle histoire de l\u2019humanité, les auteurs David Graeber et David Wengrow écrivent que « ce sont souvent les personnes qui sont quelque peu hors normes qui deviennent des leaders ».J\u2019ai immédiatement pensé à toutes ces ?gures de proue environnementales qui se sont illustrées au ?l des dernières décennies.Ces héros de l\u2019environnement ont su éveiller notre intérêt, nous ébranler, nous convaincre, nous motiver, nous amener à les suivre dans leurs idéaux.Nous avons même fondé beaucoup d\u2019espoir sur eux par moments.Il y a eu, pour ne nommer que ceux-là, les David Attenborough, Jane Goodall et David Suzuki, ainsi que sa ?lle Severn Cullis-Suzuki, qui a fait vibrer les dignitaires des Nations unies à l\u2019âge de 12 ans, en 1992\u2026 soit bien avant la naissance de Greta Thunberg.Il y a eu aussi les Al Gore, Bill McKibben, Naomi Klein, Nicolas Hulot, Aurélien Barreau et, chez nous, Steven Guilbeault\u2026 bien que ce dernier ne fasse peut-être pas l\u2019unanimité.Soyons clairs : la plupart de ces personnes ont un parcours exceptionnel et ont accompli des choses extraordinaires, surtout en environnement.J\u2019aimerais ici attirer l\u2019attention non pas tant sur eux que sur nous.Au-delà de l\u2019étiquette de « héros verts » que nous sommes en droit de leur attribuer ?étiquette que plusieurs des intéressés balaieraient sans doute du revers de la main ?, tâchons plutôt de comprendre pourquoi nous tendons à mettre notre destin environnemental collectif dans les mains d\u2019une poignée d\u2019individus.Les travaux de Jem Bendell, professeur à l\u2019Université de Cumbria, au Royaume-Uni, nous offrent quelques pistes de réponse.Son regard sur le « leadership durable » est particulièrement éclairant.Dans un article paru en 2017, lui et ses coauteurs af?rment ainsi que la notion de leadership (et notamment celle de leadership durable), telle qu\u2019elle est employée dans le discours dominant, nous enferme dans des rapports de force restrictifs, contrecarrant du coup la transition vers une société et une économie véritablement durables.Par un engouement démesuré pour les héros, caractéristique propre à la notion admise de leadership, nous minimisons le pouvoir de la grande majorité des personnes : nous supposons que le commun des mortels ne peut in?uencer le cours des choses, nous rappellent Jem Bendell et ses collègues.La décision du gouvernement fédéral d\u2019approuver le projet d\u2019hydrocarbures terre-neuvien Bay du Nord, quelques jours après la sortie d\u2019un rapport alarmant du Groupe d\u2019experts intergouvernemental sur l\u2019évolution du climat, en avril dernier, est un véritable cas d\u2019école.Car à en juger par les vives réactions et la déception quasi généralisée envers le ministre Guilbeault, qui a autorisé ce projet (même si la décision ne lui appartenait pas entièrement), il semble que nous soyons encore quelque peu prisonniers du mythe et de la romance associés aux héros\u2026 aussi « verts » soient-ils.Jem Bendell et ses collaborateurs mentionnent pourtant que tout un chacun peut faire preuve de leadership et qu\u2019il nous faut d\u2019ailleurs revoir cette notion a?n de changer notre perception de ces héros verts, puisque ce sont des personnes à tous les échelons de la société qui peuvent contribuer au changement social\u2026 et pas seulement ces quelques individus « hors normes ».Bien entendu, il ne s\u2019agit pas de nier l\u2019apport de certains acteurs dans nos efforts environnementaux.Mais au lieu de nous concentrer sur des chefs de ?le aux grandes qualités qui peuvent nous décevoir, sans doute serait-il sage de former des groupes susceptibles de fonctionner et de collaborer plus ef?cacement, permettant ainsi au leadership d\u2019émerger.Justement, la multiplication des initiatives collectives et citoyennes qui s\u2019inscrivent dans l\u2019action climatique est peut-être la manifestation que nous détournons peu à peu notre regard des héros verts.Est-ce là que réside la clé de cette transition dont nous parlons tant ?Par la création de ce tissu humain qui cherche à échapper aux mailles d\u2019un leadership vert au vernis écaillé, trop top down et pas suf?samment fédérateur, malgré toutes les bonnes intentions ?Avons-nous besoin de plus de meneurs « quelque peu hors normes » ou d\u2019individus qui vont créer de nouvelles normes et de nouvelles possibilités ?La ?n des héros verts ?Les opinions exprimées dans cette chronique n\u2019engagent que leur auteur.JEAN-PATRICK TOUSSAINT @JeanPatrickT Anthropocène IMAGE :SHUTTERSTOCK.COM 50 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 L\u2018HISTOIRE DES SCIENCES VUE PAR SATURNOME RÉTROVISEUR JUILLET-AOÛT 2022 | QUÉBEC SCIENCE 51 L\u2019heure est à la science RESTEZ CONNECTÉ À LA SCIENCE www.quebecscience.qc.ca Science \u2022 Santé \u2022 Espace \u2022 Société \u2022 Technologie Et suivez-nous 52 QUÉBEC SCIENCE | JUILLET-AOÛT 2022 PLANÉTARIUM RIO TINTO ALCAN RÉSERVEZ EN LIGNE UNE AVENTURE EXALTANTE À TRAVERS LE SYSTÈME SOLAIRE VIAU AILLEURS EST CONÇU PAR L\u2019AMERICAN MUSEUM OF NATURAL HISTORY, NEW YORK (WWW.AMNH.ORG).espacepourlavie.ca "]
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