Québec science, 1 janvier 2022, Décembre
[" QUEBEC SCIENCE Archéologie sonore : entendre le passé L\u2019essor des petits réacteurs nucléaires DÉCEMBRE 2022 + F o ndé e n 1962 \u2022 Fondé en 1962 \u2022 Fo n d é e n 1 9 6 2 \u2022 F o n d é e n 1 9 6 2 \u2022 F o ndé e n 1962 \u2022 Fondé en 1962 \u2022 Fo n d é e n 1 9 6 2 \u2022 F o n d é e n 1 9 6 2 \u2022 60 ans QUEBEC SCIENCE CES INDUSTRIES QUI NOUS MENTENT D É C O U V R E Z L E S L A U R É A T S S C I E N T I F I Q U E S 2 0 2 2 Vous connaissez une personne avec un parcours scientifique exceptionnel?Soumettez sa candidature d\u2019ici le 13 mars 2023 ! Pour connaître le parcours des récipiendaires, visitez Québec.ca/prixduquebec M I C H E L C H R É T I E N Prix Armand-Frappier Développement d\u2019une institution de recherche ou administration et promotion de la recherche M I C H E L G A U T H I E R Prix Lionel-Boulet R-D en milieu industriel R O B E R T O M O R A N D O T T I Prix Marie-Victorin Sciences naturelles et génie B E R T R A N D R O U T Y Prix Relève scientifique G É R A R D D U H A I M E Prix Léon-Gérin Sciences humaines et sociales M A R I E -T H É R È S E C H I C H A Prix Marie-Andrée-Bertrand Innovation sociale Y V E S D E K O N I N C K Prix Wilder-Penfield Recherche biomédicale C r é d i t p h o t o : É r i c L a b o n t é Q U É B E C M E T E N L U M I È R E C E L L E S E T C E U X Q U I V O I E N T G R A N D P O U R N O T R E S O C I É T É ! DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 3 ILLUSTRATION DE LA COUVERTURE : SOPHIE BENMOUYAL SOMMAIRE 12 24 6 Q U É B E C S C I E N C E P.P.P.DÉCEMBRE 2022 SUR LE VIF 6 Cabinet des curiosités Une technique d\u2019imagerie joue avec la lumière et les ondes sonores.8 De la souplesse de l\u2019ADN Des scienti?ques ont tiré sur des molécules d\u2019ADN dans une cellule.10 Donner du relief aux données L\u2019impression 3D permet aux aveugles de consulter ?gures et graphiques.11 La Lune serait bien née de la Terre Une étude vient étayer la théorie la plus largement admise au sujet de la formation de notre satellite.14 La biodiversité au cœur de la COP 15 Rencontre avec le professeur Andrew Gonzalez, qui participe à la conférence internationale.Regards sur l\u2019agnotologie, un champ de recherche qui étudie la production d\u2019ignorance.REPORTAGES 24 Pareil pas pareil La génétique des sosies recèle-t-elle la clé de nos visages ?27 L\u2019intelligence arti?cielle à l\u2019africaine Pas question de se laisser imposer les normes \u2014 et les biais \u2014 de l\u2019Occident ! 30 Écouter l\u2019histoire L\u2019archéologue française Mylène Pardoen restitue les sons du passé.36 Petits réacteurs nucléaires : la grande séduction Les petits réacteurs modulaires sont-ils l\u2019avenir du nucléaire ?40 La fois où j\u2019ai adopté un blob Notre journaliste a accueilli chez elle un organisme étonnant.4 Édito par Mélissa Guillemette Rechercher la paix 5 Babillard | 9 Carnet de santé Par la Dre Alexandra S.Arbour | 11 Technopop Par Gabrielle Anctil | 12 Polémique Par Jean-François Cliche| 46 Culture Par Émilie Folie-Boivin | 49 Anthropocène Par Jean-Patrick Toussaint | 50 Rétroviseur Par Saturnome E N C O U V E R T U R E P.18 1 L\u2019ESPOIR À TRAVERS LES BRANCHES L A RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À TRAVERS LES BRANCHES La communauté scienti?que tente de démultiplier les effets positifs de la forêt sur le climat.I M A G E : S H U T T E R S T O C K À L\u2019INTÉRIEUR L\u2019espoir à travers les branches Un supplément réalisé en collaboration avec le réseau de l\u2019Université du Québec 44 Chercheur en vedette Avant d\u2019être chercheur, Sylvain Brousseau est in?rmier.Au théâtre burlesque de la science 4 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 Éditorial MÉLISSA GUILLEMETTE @mguillemett Rechercher la paix Les scientifiques peuvent et doivent contribuer à réduire les tensions mondiales A vez-vous eu des frissons ces derniers mois en lisant les nouvelles au sujet de la guerre en Ukraine ?Au- delà de l\u2019horreur pour la population sur place, les menaces quant à l\u2019utilisation d\u2019armes nucléaires par la Russie sont effrayantes, tout comme les attaques à proximité de centrales.Les comprimés d\u2019iodure de potassium, qui protège la glande thyroïde en cas d\u2019accident atomique, sont d\u2019ailleurs très recherchés en Europe.Au cas où\u2026 Il est donc ironique que le financement à l\u2019échelle mondiale de la recherche liée à la réduction des risques de conflits nucléaires soit en déclin.Comme si l\u2019enjeu était moins important qu\u2019au sortir de la guerre froide ! Faut-il rappeler que, dans le monde, neuf États possèdent ce type d\u2019armes : les États-Unis, la Russie, le Royaume- Uni, la France, la Chine, l\u2019Inde, Israël, la Corée du Nord et le Pakistan ?Au total, on parle de 12 700 engins.Autant de bonnes raisons de s\u2019inquiéter.Surtout que la Chine, la Russie et les États-Unis modernisent leur arsenal.De plus, les capacités de l\u2019intelligence artificielle et les prouesses des pirates informati - ques, qui pourraient tenter de cibler une centrale nucléaire pour causer un accident, ouvrent de nouvelles possibilités de menaces qu\u2019il importe de contrer.L\u2019essoufflement de la recherche dans le domaine a récemment été dénoncé par Stephen Herzog, chercheur au Centre d\u2019études de sécurité de l\u2019École polytechnique fédérale de Zurich, en Suisse, dans le magazine Science.Il critiquait également le fait que les universitaires ont jeté l\u2019éponge : la plupart cherchent à définir comment vivre avec les armes nucléaires plutôt que de s\u2019intéresser aux moyens de les éliminer.Il importe aussi d\u2019étudier les États où la paix existe ! C\u2019est ce qu\u2019avance une équipe de recherche dans la revue The American Psychologist.« Peu de chercheurs ont étudié des sociétés durablement pacifiques ou n\u2019en ont examiné que des aspects précis, laissant notre compréhension des conditions, processus et politiques nécessaires fragmentée et déficiente. » Les pays nordiques et les Naskapis du Canada sont cités comme exemples de systèmes pacifistes.À la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que les chercheurs réalisaient les effets néfastes de leurs inventions, leur engagement était manifeste.Mais où sont les voix des scientifiques aujourd\u2019hui ?On les entend trop peu.Chaque geste compte pourtant, dont celui d\u2019un trio qui a pris la parole dès mars 2022 dans le journal The Lancet.« L\u2019OTAN et la Russie doivent explicitement renoncer à toute utilisation d\u2019armes nucléaires dans le conflit en Ukraine, écrivait le groupe.Elles doivent se joindre aux autres États dotés de cette force de frappe, le plus tôt possible, en soutien aux objectifs du [Traité sur l\u2019interdiction des armes nucléaires] et entamer des négociations en vue d\u2019un accord sur l\u2019élimination complète et vérifiable de toutes ces armes. » On raconte qu\u2019il y a 200 ans, alors que Napoléon Bonaparte faisait de la guerre son passe-temps, le Dr Edward Jenner ne se gênait pas pour lui demander des faveurs.Ce père de l\u2019immunologie connu pour son vaccin contre la variole était pourtant anglais, donc en position d\u2019ennemi.Bonaparte a répondu favorablement à ses demandes, dont la libération de prisonniers.« Jenner ! Ah, on ne peut rien refuser à cet homme », aurait-il dit.Les scientifiques ont la chance d\u2019avoir une certaine autorité auprès de décideurs.Voilà pourquoi non seulement leurs travaux, mais également leurs prises de position sont importantes.Une voix qui porte se doit de se faire entendre ! Tel un avertissement, une équipe australo-américaine a publié plus tôt cette année des travaux simulant ce qui arriverait aux océans si des arsenaux nucléaires étaient utilisés.Le groupe a simulé une guerre nucléaire entre la Russie et les États-Unis ainsi qu\u2019entre l\u2019Inde et le Pakistan.Les résultats sont pour le moins terrifiants : les immenses feux provoqués par une guerre nucléaire enverraient de la suie dans la haute atmosphère, bloquant les rayons du soleil, ce qui provoquerait un refroidissement global.La vie marine se trouverait décimée et la glace grimperait sur des côtes actuellement peuplées.L\u2019équipe ajoute : « Les océans resteraient probablement dans ce nouvel état pendant des centaines d\u2019années ou plus. » Les effets sur la terre ferme seraient tout aussi terribles.L\u2019agriculture par ce temps noir et froid ne pourrait assurément pas nourrir toutes les bouches.Ça y est, les frissons reviennent. Le magazine Québec Science est imprimé sur du papier certi?é FSC® (Forest Stewardship Council®), donc issu de forêts bien gérées et d\u2019autres sources responsables.C M C A A U D I T E D DÉCEMBRE 2022 VOLUME 61, NUMÉRO 4 Rédactrice en chef Mélissa Guillemette Rédactrice en chef adjointe Marine Corniou Journalistes Annie Labrecque, Raphaëlle Derome Collaborateurs Gabrielle Anctil, Maxime Bilodeau, Jean-François Cliche, Émilie Folie-Boivin, Rachel Hussherr, Joël Leblanc, Anne-Hélène Mai, Charles Prémont, Hugo Ruher, Alexandra S.Arbour, Saturnome, Jean-Pierre Sylvestre, Jean-Patrick Toussaint Correctrices-réviseures Sophie Cazanave, Fleur Neesham Directrice artistique Sophie Benmouyal Photographes/illustrateurs/graphistes Françoise Abbate, François Brunelle, Christine Charette, Élodie Duhameau, Jean-François Hamelin, Nicole Aline Legault, Christinne Muschi, Vigg Éditeur Jean-François Rheault Vice-présidente marketing, communications et partenariats Marie-Hélène Juneau Comptabilité Mimi Bensaid Chargée de projets, communications marketing Maryvonne Charpentier Conseillère, relations de presse et marketing Stéphanie Couillard SERVICE AUX ABONNÉS : 514 521-8356, poste 504, ou 1 800 567-8356, poste 504 serviceclient@velo.qc.ca PUBLICITÉ : Claudine Mailloux 514 909-4601 cmailloux@velo.qc.ca Impression Solisco Distribution Messageries Dynamiques Parution : 17 novembre 2022 (582e numéro) Abonnement Canada, 1 an : 41 $ + taxes États-Unis, 1 an : 84 $ Outre-mer, 1 an : 126 $ Québec Science est publié par Vélo Québec Éditions.Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada : ISSN-0021-6127 Envoi Poste-Publications Convention no 40065387.© Copyright 2022 \u2013 Québec Science.Tous droits de reproduction, de traduction et d\u2019adaptation réservés.Indexé dans Québec Science reçoit l\u2019aide ?nancière du ministère de l\u2019Économie, de l\u2019Innovation et de l\u2019Énergie du Québec.Nous reconnaissons l\u2019appui ?nancier du gouvernement du Canada.DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 5 BABILLARD Abonnez-vous www.quebecscience.qc.ca/ abonnez-vous 514 521-8356, poste 504 1 800 567-8356, poste 504 Un changement d\u2019adresse : serviceclient@velo.qc.ca Écrivez-nous courrier@quebecscience.qc.ca Magazine Québec Science 1251, rue Rachel Est Montréal (QC) H2J 2J9 Suivez-nous www.quebecscience.qc.ca Au sujet de l\u2019écriture inclusive que Québec Science utilise désormais : Belle décision ! La rédaction épicène simplifie même la rédaction dans cer tains contextes.C\u2019est juste du positif pour vous et toutes les personnes qui vous lisent.?Lydia Martel Deux modes de pensée s\u2019affrontent L\u2019écriture inclusive milite en faveur de la fonction sociologique de la langue.Les lettres favo risent davantage la précision, le rythme et la joliesse.Vous fai tes le choix de limiter les doublons, estce à dire que les textes seront dorénavant truffés de « personnes ceci » et de « spécialistes de cela » ?Dans tous les cas, c\u2019est pataud et inélégant.Ça peut toujours aller dans un texte administratif, mais dans un écrit journalistique ou littéraire, c\u2019est un peu tristounet.Pour tout dire, je préférerais passer carrément au tout féminin.?Jean Milette Bravo ! C\u2019est tout à l\u2019honneur de Québec Science, c\u2019est un changement qui peut sembler anodin, mais qui est important ! ?Olivier Morissette On sait aujourd\u2019hui qu\u2019on ne doit pas croire tout ce qu\u2019on nous raconte.Malheureusement, s\u2019y re trouver à travers toutes ces informations qui circulent relè ve pour ainsi dire de l\u2019exploit.D\u2019au tant plus que cel les qu\u2019on nous transmet sont par fois volontairement cachées ou tra fiquées.Ce mois-ci, l\u2019équipe vous propose d\u2019en apprendre plus sur l\u2019agnotologie, une science qui étu die la produc tion.d\u2019ignorance ! Pour illustrer ce reportage plus que pertinent qui accueille mon entrée au poste de direc trice artistique, je me suis inspirée des afÏches rétro de cirque et de théâtre burlesque en y intégrant ces sujets sur lesquels les informations communiquées sont souvent biaisées.Bonne lecture ! ?Sophie Benmouyal, directrice artistique NOTRE COUVERTURE LE JOURNALISME SCIENTIFIQUE EN FRANÇAIS La première conférence mondiale des journalistes scientifiques francophones s\u2019est tenue du 10 au 16 octobre à Dakar, au Sénégal.Elle a réuni une soixantaine de journalistes de 20 pays autour du thème de l\u2019urgence climatique.Québec Science était de la partie ! Au menu : débats, ateliers, visites et rencontres avec des scientifiques.De quoi prendre conscience des défis communs à tous les journalistes scientifiques et des contraintes plus spé ci fiques aux pays du Sud, notamment quand il s\u2019agit de dénoncer des aber rat ions envi ronnementales.Bienvenue à notre nouvelle directrice artistique ! Arrivée en milieu de production, elle a réalisé le montage de la moitié du numéro.Vous pourrez de plus apprécier son talent d\u2019illustratrice un peu partout dans le magazine.Quelle recrue ! COURRIER DES LECTEURS QUEBEC SCIENCE Archéologie sonore : entendre le passé L\u2019essor des petits réacteurs nucléaires DÉCEMBRE 2022 + F o n dé en 1962 ?Fondé en 1962 ?Fon d é e n 1 9 6 2 ?F o n d é e n 1 9 6 2 ?F o n dé en 1962 ?Fondé en 1962 ?Fon d é e n 1 9 6 2 ?F o n d é e n 1 9 6 2 ?60 ans QUEBEC SCIENCE CES INDUSTRIES QUI NOUS MENTENT 6 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 Dans sa quête d\u2019un appareil capable de transmettre la voix humaine, Alexander Graham Bell a expérimenté plusieurs dispositifs, dont un certain « photophone » en 1880 ?auquel l\u2019histoire a finalement préféré le téléphone.Quoi qu\u2019il en soit, l\u2019invention était ingénieuse : elle parvenait à transmettre des sons par de la lumière sur une distance de 200 m grâce à l\u2019effet dit « photoacoustique ».Une preuve de concept de la fibre optique bien avant l\u2019heure ! Cet effet, qui permet à certains objets d\u2019absorber des rayons lumineux, puis d\u2019émettre des ondes sonores, est tombé dans l\u2019oubli pendant près d\u2019un siècle jusqu\u2019à l\u2019essor du laser, dans les années 1970.Depuis, la photoacoustique est utilisée dans les laboratoires de physique entre autres pour étudier l\u2019interaction de la lumière avec la matière et les gaz.Mais grâce à des progrès continus et à de nouveaux logiciels, la technique s\u2019aventure aujourd\u2019hui sur un nouveau territoire : celui de l\u2019imagerie médicale.De plus en plus exploitée pour la recherche sur les petits animaux, elle commence même à faire ses preuves dans des essais cliniques pour le diagnostic des cancers du sein et de la thyroïde, des mélanomes, du psoriasis ou pour le guidage lors d\u2019une intervention chirurgicale.« La photoacoustique est un peu comme l\u2019échographie, mais avec une résolution spatiale qui peut atteindre la dizaine de micromètres et un contraste à l\u2019échelle moléculaire », résume Jérôme Gateau, chercheur au Laboratoire d\u2019imagerie biomédicale de Sorbonne Université.L\u2019immense atout?La technique donne des informations sur l\u2019activité biologique des tissus, notamment l\u2019oxygénation sanguine.Ce que fait aussi l\u2019imagerie par résonance magnétique, mais à l\u2019aide d\u2019un immense appareil et à des coûts faramineux.Pour la photoacoustique, le matériel requis ressemble plutôt à un échographe associé à un laser.« Le coût et la portabilité sont des avantages », ajoute le chercheur.Le principe est simple : on éclaire un tissu biologique au moyen d\u2019impulsions laser de quelques nanosecondes, ce qui crée une légère augmentation de chaleur, de l\u2019ordre de quelques millièmes de degré.Celle-ci entraîne une hausse de pression à l\u2019échelon microscopique qui engendre l\u2019émission d\u2019ondes acoustiques qu\u2019on détecte simplement avec un appareil à ultrasons.(Au risque de décevoir le lectorat, les organes illuminés ne se mettent pas à « chanter ».) En faisant varier la longueur d\u2019onde du laser, on peut exciter différents « absorbeurs » de lumière.Les lipides, l\u2019eau, l\u2019ADN et la mélanine sont ainsi de bons « chromophores », capables de dévoiler la dynamique interne d\u2019un organisme.Mais l\u2019une des molécules qui se prêtent le mieux au jeu est l\u2019hémoglobine, qui transporte l\u2019oxygène dans le sang.De quoi visualiser les microvaisseaux en 3D et en temps réel avec une précision inédite ! Chez les souris, les sondes dévoilent sans peine le système vasculaire du cerveau.« Presque toutes les maladies neurologiques provoquent des modifications de la vascularisation du cerveau.Cette approche, qui peut offrir une vue d\u2019ensemble du cerveau d\u2019une souris aussi bien que d\u2019un seul vaisseau, est donc très prometteuse en recherche et en clinique », s\u2019enthousiasme Junjie Yao, chercheur en ingénierie biomédicale à l\u2019Université Duke et spécialiste de la tomographie photoacoustique.Côté humain, en 2021, la Food and Drug Administration aux États-Unis a approuvé le premier appareil d\u2019imagerie photoacoustique (de marque Imagio) pour le diagnostic du cancer du sein.« On peut voir la différence entre le sang oxygéné et le sang désoxygéné, ce qui permet même d\u2019évaluer l\u2019effet d\u2019un traitement contre une tumeur », souligne Jean Provost, spécialiste de l\u2019imagerie ultrasonore à Polytechnique Montréal, qui s\u2019intéresse à cette technique hybride.Effectivement, une tumeur en pleine croissance sera mieux irriguée qu\u2019une tumeur en régression.« Pour voir la même chose avec les techniques classiques, il faut injecter des agents de contraste radioactifs.» La technique a tout de même un défaut\u2026 La lumière pénètre dans le corps sur quelques centimètres seulement, ce qui rend plus difÏcile la visualisation des organes profonds ou du cerveau humain (plus massif que celui de la souris).L\u2019été dernier, une équipe de recherche britannique a toutefois mis au point un endoscope photoacoustique à fibre optique si fin qu\u2019il loge dans une aiguille médicale ! Il pourrait servir à cibler les tissus à prélever pour les biopsies par exemple et donner accès aux organes plus profonds.En attendant, pour montrer la performance de son instrument, l\u2019équipe a réussi à « photographier » des globules rouges de souris, à raison de trois images par seconde, sur une zone de 100 microns de diamètre.L\u2019imagerie de précision entre dans une nouvelle ère ! L\u2019imagerie son et lumière Une nouvelle technique d\u2019imagerie médicale joue avec la lumière et les ondes sonores pour plus de précision.Par Marine Corniou CABINET DES CURIOSITÉS DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 7 IMAGES : ?KING'S COLLEGE DE LONDRES ?MATSUMOTO ET COLL., SCIENTIFIC REPORTS (VOL.8, 2018) ?WANG/CALTECH Tianrui Zhao, du King\u2019s College de Londres, a mis au point un endoscope photoacoustique composé de deux ?bres optiques ?nes comme des cheveux.?Image d\u2019un sein en bonne santé obtenue par tomographie photoacoustique en 15 secondes.Images photoacoustiques de la main, avec différents ?ltres permettant de voir la profondeur des vaisseaux ou uniquement le réseau artériel par exemple. SUR LE VIF 8 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 IMAGE : VEER I.P.KEIZER On imaginait avoir affaire à une pelote de laine emmêlée.Ou à une montagne collante de spa ghettis refroidis.Et voilà finalement que l\u2019ADN a une texture remarquablement fluide ?presque liquide ! ?, démontre une équipe du Centre national de la recherche scientifique, de l\u2019Institut Curie et de Sorbonne Université en France ainsi que du Massachusetts Institute of Technology.La méthode mise au point pour « toucher » l\u2019ADN est le fruit de cinq ans de travail.Publiée en juillet dernier dans Science, elle consiste à attacher des nanoparticules magnétiques sur une section précise de chromosome \u2013 l\u2019un des 46 boudins d\u2019ADN contenus dans le noyau de chacune de nos cellules.Grâce à l\u2019attraction d\u2019un autre microaimant, l\u2019équipe a pu étirer le chromosome et observer comment il réagissait.« Au début, quand la méthode n\u2019était pas vraiment optimisée, les déplacements étaient très subtils et pas évidents à voir sur le coup.Mais plus on a afÏné la technique, plus les forces sont devenues importantes, plus les choses étaient visibles immé diatement », raconte Antoine Coulon, chercheur à l\u2019Institut Curie, à Paris, et coauteur de l\u2019article.Sous le microscope, les scientifiques ont vu la petite portion d\u2019un chromosome se déplacer (quelques micromètres en quelques minutes), puis repartir en arrière une fois la force relâchée.« On a vraiment le sentiment d\u2019avoir la main dans la cellule et de tirer sur un de ses segments, puis de le relâcher.De voir le mouvement en temps réel, c\u2019est super motivant ! » s\u2019émerveille Antoine Coulon.Leur constat : le chromosome se comporte à la façon d\u2019un fluide et non d\u2019un gel, comme on le croyait.Ces manipulations constituent une première, car jusqu\u2019ici les expériences s\u2019étaient faites à partir de l\u2019extérieur de cellules.Des équipes avaient par exemple « appuyé sur une cellule pour voir comment elle se déforme.Ou encore, elles sortaient le noyau d\u2019une cellule et tiraient dessus comme sur un élastique pour essayer de comprendre ses propriétés physiques, décrit Antoine Coulon.Avec notre tech nique, c\u2019est la première fois qu\u2019on peut aller attraper un petit morceau de chromosome et lui appliquer une force.Cette force, on peut la changer au cours du temps, l\u2019accroître, la réduire\u2026 » Mais qu\u2019estce que ça change ?« Savoir que l\u2019ADN est fluide conduit à remettre en question des tas de choses qu\u2019on visualisait différemment », croit Marie Kmita, spécialiste du développement embryonnaire et chercheuse à l\u2019Institut de recherches cliniques de Montréal, qui n\u2019a pas participé à ces travaux.MYSTÉRIEUX CHROMOSOMES Il faut savoir que la structure en trois dimensions et les propriétés physiques des chromosomes agissent sur de nombreux processus : division des cellules, réparation de l\u2019ADN et régulation des gènes entre autres.Mais les détails restent mal compris.« Les chercheurs se querellent à savoir si c\u2019est la structure des chromosomes qui influe sur le contrôle des gènes ou si c\u2019est l\u2019inverse », explique Marie Kmita.De la souplesse de l\u2019ADN Pour la première fois, des scienti?ques ont pu tirer sur des molécules d\u2019ADN dans le noyau d\u2019une cellule vivante.Surprise : la substance est plus ?uide et moins collante qu\u2019on croyait.Par Raphaëlle Derome La méthode décrite dans Science permet aux scienti?ques de tirer sur une portion d\u2019ADN, « comme si l\u2019on pouvait mettre la main dans le noyau de la cellule », décrit le chercheur Antoine Coulon.Une première ! Carnet de santé Dre ALEXANDRA S.ARBOUR @alexandraarbour DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 9 Selon les nouveaux travaux parus dans Science, l\u2019influence irait dans les deux sens.Avec ses microaimants, l\u2019équipe d\u2019Antoine Coulon a montré que des forces d\u2019environ 0,5 piconewton sufÏsent à déplacer une section de chromosome.C\u2019est 2 000 milliards de fois moins que la force requise pour soulever votre télécommande, mais du même ordre de grandeur que les forces exercées par les enzymes lors de la transcription des gènes.« Cela signifie que c\u2019est facile de réorganiser l\u2019ADN dans l\u2019espace, comme si les acteurs d\u2019une pièce de théâtre pouvaient eux-mêmes changer le décor ! » poursuit Antoine Coulon.Un prodige quand on sait à quel point le « décor » est encombré.Dépliées et mises bout à bout, les molécules d\u2019ADN contenues dans une seule cellule mesureraient de un à deux mètres de long.Pour arriver à tenir dans un noyau qui ne fait qu\u2019un centième de millimètre de diamètre, elles se condensent et se recroquevillent en chromosomes\u2026 tout en restant hautement malléables.En plus d\u2019offrir un regard nouveau sur la texture des chromosomes, la méthode des microaimants suscite beaucoup d\u2019intérêt, car elle donne aux scientifiques un moyen d\u2019intervenir physiquement dans le noyau de la cellule.« Il y a beaucoup de chercheurs qui voudraient utiliser cette technique pour perturber ce qui se passe quand la cellule se divise, par exemple pour étudier des anomalies comme la trisomie », dit Antoine Coulon.Mieux comprendre comment l\u2019ADN se comporte dans le noyau est fonda mental, conclut Marie Kmita : « Je suis persuadée que ces travaux auront des retombées en médecine à plus ou moins long terme. » Les hôpitaux malades Des fenêtres condamnées.Des poubelles qui débordent.Des chasses d\u2019eau brisées.Des briques qui tombent sur les passants.De la peinture défraîchie qui s\u2019écaille.Des ascenseurs en panne.De la moisissure dans les plafonds.Des cadres de porte ra?stolés avec du ruban adhésif.Même une chauve-souris qui sème la terreur ! On se croirait dans une maison hantée ou encore dans Les invasions barbares, ce ?lm de Denys Arcand, sorti en 2003, où un personnage vit ses dernières heures dans un hôpital qui tombe en ruine.Hélas, on est plutôt en 2022, à l\u2019hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR), l\u2019un des plus grands de Montréal.Malheureusement, le premier paragraphe de cette chronique aurait aussi pu décrire plusieurs centres hospitaliers de la Belle Province : ceux de Saint- Jérôme, Hull, Sorel, Gaspé, alouette ! Toutes les régions ont leur place dans le triste palmarès des pires centres de soins.Un hôpital moderne n\u2019est pas un luxe.Une grande partie des établissements hospitaliers du Québec ont été construits au début du siècle dernier.La technologie a évidemment évolué et les équipements et appareils médicaux sont beaucoup plus volumineux de nos jours.Conséquence : il manque de place pour les entreposer et pour circuler.Pour optimiser l\u2019espace, on installe des patients dans des corridors ou l\u2019on en place plus d\u2019un par chambre ?une catastrophe pour la transmission des infections, on l\u2019a d\u2019ailleurs mesuré pendant la pandémie, mais aussi pour la con?dentialité.Discuter d\u2019aide médicale à mourir avec une patiente en ?n de vie pendant qu\u2019un autre fait ses besoins sur une chaise d\u2019aisance à quelques mètres derrière un rideau, c\u2019est ordinaire.On repassera pour la dignité.Certes, les hôpitaux doivent respecter certaines normes de qualité et de sécurité.Agrément Canada est l\u2019organisme qui procède à l\u2019évaluation obligatoire des centres hospitaliers au Québec tous les cinq ans.En 2017, 12 % de ces bâtiments étaient en « mauvais » ou en « très mauvais » état.Disons que la pandémie et les compressions budgétaires n\u2019ont pas aidé la cause.À l\u2019HMR, on exécute tant bien que mal des travaux d\u2019entretien minimaux a?n de « passer le test » en 2023.Et l\u2019on se croise les doigts pour que la construction d\u2019un nouvel hôpital, initialement promise pour 2022, puis 2028 et en?n 2033, ne soit pas trop retardée\u2026 Que le plafond nous tombe sur la tête est une chose, que les malades n\u2019aient pas accès à des soins de qualité en est une autre.Et si les hôpitaux n\u2019ont pas besoin d\u2019être attrayants pour les malades, ils doivent l\u2019être pour recruter du personnel compétent et motivé.En contexte de pénurie de main-d\u2019œuvre, c\u2019est crucial.Qui choisira d\u2019aller travailler dans un hôpital délabré où tout le mon de se marche sur les pieds et où les infections se propagent plus qu\u2019ailleurs ?Il me faut avouer toutefois que le fait de mettre une seule personne par chambre ne présente pas que des avantages.L\u2019augmentation de la dis tan - ce entre les chambres ajoute à la char ge de travail du personnel et la supervision des patients en devient moins régulière.Des malades plus vulnérables appré - cient aussi la présence d\u2019un voisin de chambre, qui peut appeler le personnel soignant si nécessaire.Il faut donc prendre au sérieux la réfection de nos hôpitaux vétustes.Car si l\u2019on a besoin de murs, on a encore davantage besoin de bras. SUR LE VIF 10 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 IMAGE : BRYAN SHAW ET JORDAN KOONE U n pistolet à colle.C\u2019est l\u2019un des outils qu\u2019utilise la scient i f ique Mona Minkara pour mémoriser la structure des molécules chimiques.Presque aveugle depuis l\u2019en fance, la professeure de bioingénierie de l\u2019Université Northeastern, à Boston, fait imprimer les schémas des molécules sur papier, puis demande à un assistant d\u2019en tracer les contours avec de la colle chaude.Une fois refroidis, les traits forment des crêtes à lire avec les doigts.Si elle emploie ce moyen artisanal, c\u2019est que l\u2019information graphique n\u2019est pas toujours facilement accessible aux scientifiques ayant une déficience visuelle.Si de nombreuses technologies (synthèse vocale, livre audio, braille) permettent d\u2019adapter du texte, la tâche se complique avec les images, pourtant omniprésentes en science.Un manuel de biochimie peut facilement compter des centaines d\u2019illustrations.Comment éliminer cette barrière pour les élèves, professeurs et scientifiques qui présentent une telle déficience ?L\u2019équipe de Bryan Shaw, professeur de biochimie à l\u2019Université Baylor, au Texas, suggère une solution prometteuse dans la revue Science Advances.À l\u2019aide d\u2019une imprimante 3D, le groupe a produit des images en relief sur de minces plaquettes de plastique translucide.Plus une ligne ou une zone de l\u2019image originale est foncée, plus la crête sera « surélevée » sur la plaquette.À haute résolution, il devient facile, du bout des doigts, de comparer deux courbes, d\u2019assimiler un schéma, de découvrir la texture d\u2019une aile de papillon vue au microscope électronique\u2026 Il existait déjà des encres qui gonflent à l\u2019impression et des imprimantes braille capables de créer certains motifs (lignes, hachures, rayures) à partir de points, « mais l\u2019impression 3D est beaucoup plus précise », souligne le professeur.Pour tester l\u2019intérêt de sa nouvelle approche, l\u2019équipe a produit différents types d\u2019images scientifiques, puis a vérifié que les utilisateurs et utilisatrices interprétaient correctement l\u2019information pré sentée.Les résultats sont encourageants : 8 fois sur 10, ils ont eu la bonne réponse.FORMAT UNIVERSEL Ces plaquettes tactiles ont un deuxième avantage : elles sont lisibles aussi par les personnes voyantes, par transparence, lorsqu\u2019elles sont placées devant une source lumineuse.« En science, une grande part du travail tient à la collaboration entre spécialistes de diverses disciplines, argue Mona Minkara, coauteure de l\u2019article.Cette technologie nous permet d\u2019échanger beaucoup plus facilement. » On peut manipuler les plaquettes, les transporter dans un cahier de notes, les remettre à un ou une collègue pour en discuter\u2026 Mélissa Cécire, propriétaire de Point parPoint, une entreprise de Longueuil qui produit des documents adaptés pour des élèves de partout au Canada, juge l\u2019idée encourageante.Mais elle s\u2019inquiète de son coût étant donné que le procédé est pour le moment plus lent que les méthodes actuelles.« C\u2019est déjà coûteux de faire adapter des documents.Si cela revient trop cher, malheureusement, ce ne sera pas offert à tous », déplore-t-elle.Elle insiste cependant sur l\u2019importance de produire des graphiques tactiles pour les gens avec un handicap visuel.Une image vaut mille mots, même pour les personnes aveugles.Une nouvelle méthode d\u2019impression 3D permet aux scienti?ques aveugles de consulter plus aisément les ?gures et graphiques de recherche.Par Raphaëlle Derome Donner du relief aux données DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 11 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM/PATRIZIA WILL Technopop GABRIELLE ANCTIL @_ganctil La Lune serait bien née de la Terre ! Par Hugo Ruher Prêcher dans le désert Imaginez que vous êtes dans un grand groupe en pleine conversation animée.Sauf que, chaque fois que vous parlez, personne ne semble écouter.Personne ne regarde dans votre direction ni ne vous répond.Il y a de quoi perdre la tête ! Cette situation risque peu de se produire en chair et en os, mais son équivalent en ligne a un nom : le shadow ban, qu\u2019on pourrait traduire par « exclusion fantôme ».Le phénomène est né en 2001, lorsque les administrateurs d\u2019un forum de discussion ont décidé de cacher aux autres utilisateurs les publications d\u2019individus jugés importuns.L\u2019avantage d\u2019une telle pratique paraît indéniable : elle permet aux plateformes de réseaux sociaux de réduire au silence des fauteurs de troubles sans leur révéler qu\u2019ils sont mis au ban de groupes d\u2019internautes.Ceux et celles qui abusent de l\u2019anonymat que leur offre le Web pour partager des contenus indésirables sont connus pour leur capacité à contourner les règlements.Ne se sachant pas exclus, ils ne se créeront pas une nouvelle identité pour polluer la Toile.Le shadow ban est-il acceptable pour autant ?Dif?cile de s\u2019émouvoir pour les trolls, mais qu\u2019en est-il des autres ?Politiciens et militants blâment les plateformes de réseaux sociaux de les empêcher de partager leur vision du monde en réduisant la portée de leurs publications.En 2018, Twitter a été accusé par des élus républi cains d\u2019avoir effacé leurs comptes des résultats de recherche.En 2020, un sondage du collectif Hacking//Hustling révélait que le tiers des travailleuses du sexe en ligne qui avaient été interrogées déclaraient avoir perdu accès à leur auditoire sur les réseaux sociaux.En?n, durant les manifestations du mouvement Black Lives Matter, toujours en 2020, TikTok avait été accusé de cacher les vidéos portant le mot-clic #BlackLivesMatter.La compagnie avait présenté ses excuses, af?rmant qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un bogue.Experte en réseaux sociaux, Nellie Brière doute qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019exclusion fantôme.Ce sont plutôt les algorithmes qui donnent cette impression.« Ils vont toujours accroître l\u2019importance et la visibilité de ce qui est populaire », dit-elle.Le problème réside dans le fait que ces algorithmes ont une tâche quasi impossible.Leur mission est de maintenir l\u2019ordre dans un lieu peuplé de gens aux valeurs, expériences et cultures différentes.Et les humains derrière ces algorithmes ne sont pas exempts de biais.Pour éviter les injustices, il est essentiel que leurs méthodes de modération deviennent transparentes.On ne change pas le monde en criant dans le vide.S i la Lune a été étudiée de toutes les manières possibles depuis des siècles, l\u2019histoire de son origine suscite en core le débat, qu\u2019une étude suisse parue récemment dans Science Advances vient nourrir.Elle apporte une preuve solide qui vient étayer la théorie la plus largement admise, celle de l\u2019impact géant.Se lon ce scénario, lorsque la Terre n\u2019était qu\u2019une boule de magma en fusion, elle aurait été frappée violemment par un autre astre et des roches auraient été éjectées en orbite.Ces roches se seraient agglomérées pour former la Lune.Le groupe suisse a réanalysé six météorites lunaires trouvées en Antarctique, et découvert qu\u2019elles contiennent des éléments propres\u2026 à la Terre.Patrizia Will, géochimiste à l\u2019École polytechnique fédérale de Zurich, et les membres de son équipe ont en effet trouvé des gaz nobles, de l\u2019hélium et du néon, dans les mé téorites.Jusquelà, rien d\u2019anormal ; les gaz nobles ne sont pas rares sur la Lune.L\u2019hélium, le néon ou encore le krypton qui s\u2019y trouvent sont principalement déposés par les vents solaires.Toutes les météorites lunaires analysées jusquelà en contenaient.La différence ici, c\u2019est que ceux que Patrizia Will a identifiés sont dits « indigènes », c\u2019est-à-dire qu\u2019ils viennent de la Terre.« Ils n\u2019étaient pas à la surface de la Lune et ne sont pas issus des vents solaires.Ils étaient là lors de la formation de notre satellite. » Les échantillons ont été passés au crible avec le spectromètre de masse le plus précis du monde.Il mesure les différents isotopes de gaz, c\u2019est- à-dire des « versions » d\u2019un même atome dont la masse varie légèrement.Les ratios d\u2019isotopes fournissent une sorte de signature qui révèle l\u2019origine des roches.« Les gaz nobles sont d\u2019excellents traceurs, ajoute Patrizia Will.Nous pouvons ainsi refaire tout leur parcours. » Ces analyses ont prouvé que ces gaz sont en tout point identiques à ceux qui se forment dans le manteau terrestre.Ce qui signifie que le magma qui les contenait a été arraché de notre planète lors de la formation de la Lune.Plus tard, ces roches ont été éjectées par un choc violent (la Lune est bien souvent la cible d\u2019astéroïdes), pour finir leur course sur Terre, dans l\u2019Antarctique.Une autre étude, parue dans l\u2019Astrophysical Journal Letters en octo bre, afÏrme que le processus aurait pu durer à peine quelques heures.Les chercheurs ont réalisé une simu lation très détaillée des collisions pour arriver à cette conclusion.Des échantillons de roche basaltique originaires de la Lune 12 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 ILLUSTRATION : VIGG Planifiez vos cadeaux?! V a-t-on finalement clore le débat autour de la « dysphorie de genre à apparition rapide » ?Une étude canadienne récente permet de l\u2019espérer.Cette hypothèse, formulée par la clinicienne-chercheuse américaine Lisa Littman dans la revue savante PLOS ONE en 2018, veut que, chez une partie appréciable des adolescents et adolescentes et jeunes adultes dits « trans », le mal-être se manifeste soudainement et sans raison apparente autre que l\u2019influence du cercle d\u2019amis, surtout si celui-ci est déjà constitué d\u2019une ou de plusieurs personnes transgenres.Bref, selon elle, l\u2019augmentation du nombre de personnes non binaires ou transgenres s\u2019apparenterait, en partie, à une mode.Or, il est rapidement apparu que la méthodologie de l\u2019étude était boiteuse.La Dre Littman n\u2019avait pas interviewé de jeunes trans ?elle ne prétendait pas l\u2019avoir fait non plus ?et elle s\u2019était entièrement basée sur des entrevues réalisées avec des parents recrutés sur trois sites Web\u2026 connus pour attirer des parents qui s\u2019opposent à l\u2019afÏrmation de genre de leur enfant.Pas étonnant, donc, que Lisa Littman ait recueilli beaucoup de témoignages suggérant que les jeunes changent de genre par « contagion sociale » : son échantillon était aussi biaisé qu\u2019un sondage sur la souveraineté du Québec qu\u2019on effectuerait dans l\u2019arrondissement montréalais de Westmount ! En avril dernier, dans le Journal of Pediatrics, une équipe menée par Greta Bauer, de l\u2019Université Western Ontario, a analysé les données cliniques relatives à173 adolescentes et adolescents s\u2019étant présentés dans 10 cliniques canadiennes pour des traitements hormonaux visant une transition de genre.« Si la dysphorie de genre à apparition rapide [DGAR] est bel et bien un phénomène clinique distinct [\u2026], on verra des différences entre les jeunes qui ont pris conscience de leur genre récemment et les jeunes qui le savent depuis plus longtemps », raisonnaient les auteurs.Ce n\u2019est pas du tout ce qu\u2019ils ont observé.Les jeunes trans pour qui le « déclic » datait de moins d\u2019un an présentaient essentiellement les mêmes caractéristiques que ceux et celles chez qui la prise de conscience d\u2019une inadéquation de genre remontait à deux ans ou plus en termes tant sociaux (soutien des parents, réseau amical) que psychologiques (degré de dysphorie de genre, symptômes dépressifs, neurodéve- loppement, etc.).Pour tout dire, les deux seules différences que les scientifiques ont constatées allaient dans le sens contraire de ce qui serait attendu si la DGAR existait vraiment : les individus présentant un trouble « récent » de l\u2019identité de genre avaient des scores d\u2019anxiété moindres et consommaient moins de marijuana que les autres en moyenne.Notons que ces résultats vont dans le même sens que plusieurs autres publiés depuis peu.Par exemple, une étude portant sur 317 jeunes transgenres parue en août dernier dans Pediatrics a mis en lumière que, cinq ans après avoir fait leur « transition sociale » (sans nécessairement subir de traitement hormonal ou de chirurgie), 7,3 % des jeunes avaient « détransitionné » ?une relative stabilité de choix qui cadre mal avec l\u2019idée d\u2019une contagion sociale.Un autre article sorti dernièrement est parvenu à un taux de détransition très semblable (6,9 %), bien qu\u2019il ait aussi révélé qu\u2019environ 22 % des jeunes qui s\u2019engageaient dans une démarche de transition avec accompagnement clinique cessaient d\u2019avoir recours aux services de santé avant la fin prévue du processus.En outre, la pression des pairs jouerait plutôt à l\u2019inverse de ce que laisse présumer la DGAR : une étude publiée dans LGBT Health en 2021 et menée auprès de quelque 2 250 personnes transgenres qui ont « détran- sitionné » a montré que l\u2019immense majorité d\u2019entre elles (83 %) rapportaient au moins un facteur externe ayant influencé leur décision.Parmi les éléments plus souvent cités figuraient la pression d\u2019un parent (36 %) ou d\u2019un autre membre de la famille (26 %), la stigmatisation sociale (33 %) et la difÏculté à trouver un emploi (27 %).Voilà qui sera probablement sufÏsant pour enterrer la théorie.Hors des milieux savants, cependant, c\u2019est une autre paire de manches.Ces dernières années, ce débat a illustré tout ce qui ne va pas quant à l\u2019usage que la politique et les réseaux sociaux font des données scientifiques.La MIT Technology Review a bien documenté comment des groupes transphobes ont récupéré l\u2019étude de 2018 pour se donner une crédibilité tout en ignorant ses limites méthodologiques et en faisant comme si les autres travaux sur la question n\u2019existaient pas.Polarisation oblige, Lisa Littman a également été démonisée par des militants LGBT, qui ont décrit la DGAR en des termes incendiaires : un « mensonge empoisonné pour discréditer les personnes trans ».Au bout du compte, cette saga a eu du bon.La littérature scientifique s\u2019était jusque-là concentrée sur les transitions réussies.L\u2019hypothèse de la DGAR a stimulé les travaux sur les détransitions qui, toutes minoritaires soient-elles, sont une partie de la réalité qu\u2019il faut comprendre pour mieux accompagner les personnes transgenres qui se mettent à douter.C\u2019est ainsi que la science fonctionne.L\u2019identité trans ne s\u2019attrape pas Polémique JEAN-FRANÇOIS CLICHE @clicjf Offrez Québec Science en cadeau ! PROMO DES FÊTES Planifiez vos cadeaux?! quebecscience.qc.ca/abonnement 514 521-8356 | 1 800 567-8356, poste 504 *Cette offre d\u2019abonnement se termine en ligne le 31 décembre 2022 à 23 h 59 et par téléphone le 23 décembre 2022 à 17 h.Taxes en sus.Offre valide au Canada seulement, applicable sur les abonnements d\u2019un an. IMAGES : JEAN-FRANÇOIS HAMELIN (FORÊT ET LAC)/UNSPLASH ; CHRIS LEBOUTILLIER (USINE) ; MARKUS SPISKE (BOUTEILLE), NIKLASHAMANN (CASTOR) ; FLORIN TOMOZEI (PAPILLON) ENTREVUE DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 15 au cœur de la COP 15 On ne va pas se mentir, la bio- diversité va mal.Les effectifs de plus de 20 000 populations d\u2019animaux sauvages ont diminué de plus de 60 % en 40 ans, des espèces disparaissent avant même que les scientifiques le découvrent et 90 % de notre alimentation repose sur une maigre sélection de 30 espèces de plantes (sur 80 000 potentiellement comestibles)\u2026 Mais les dés ne sont pas jetés : le professeur Andrew Gonzalez en a la conviction, il est encore temps d\u2019agir pour limiter les dégâts.Ce chercheur de l\u2019Université McGill connaît la biodiversité sous toutes ses coutures.Il a fondé le Centre de la science de la biodiversité du Québec en 2009 et assistera à la très attendue 15e réunion de la Conférence des parties (COP 15) à la Convention-cadre des Nations unies sur la biodiversité, qui se tiendra à Montréal du 7 au 19 décembre.Reportée quatre fois à cause de la COVID-19, cette rencontre a un objectif majeur : établir un nouveau cadre mondial pour mettre un terme à l\u2019érosion de la biodiversité d\u2019ici 2050.Décryptage.Québec Science : Quels sont les enjeux de la COP 15 ?Andrew Gonzalez : L\u2019objectif principal de la COP 15, c\u2019est d\u2019avoir une approche transversale, qui touche à tous les secteurs de la société.Historiquement, on avait tendance à se dire qu\u2019il sufÏsait de créer des aires protégées où la nature pourrait s\u2019épanouir.Mais ce n\u2019est pas assez.Il y a cinq grandes causes à la perte de la biodiversité : la destruction d\u2019habitats, les changements climatiques, la pollution, l\u2019exploitation des ressources naturelles et les espèces exotiques envahissantes.Si l\u2019on agit sur les cinq, on sera capable de renverser la tendance.QS Pourquoi la COP 15 est-elle particulièrement importante en comparaison des réunions précédentes ?AG Les grandes rencontres de la Conférence des parties n\u2019ont lieu que tous les 10 ans environ.On essaie alors d\u2019y prendre un virage.Il y a eu les COP consacrées au climat, comme la COP 21 de Paris en 2015, et celles sur la biodiversité, comme la COP 15 cette année.Ce sont des réunions distinctes.La COP 15 compte parmi ces réunions importantes, d\u2019autant qu\u2019en 2020 on s\u2019est rendu compte qu\u2019on avait raté toutes les cibles à l\u2019échelle planétaire, établies à l\u2019occasion de la COP de 2010 au Japon.L\u2019ensemble des parties de la Convention [ouverte pour la première fois en 1992] a alors décidé qu\u2019il fallait quelque chose de transformateur.La COP 15 est la conférence où devrait être adopté le cadre mondial pour la biodiversité post-2020.Après plusieurs années de peaufinage, 21 cibles et 4 objectifs ont été renouvelés, qui vont servir à constituer un nouveau cadre pour guider l\u2019action en faveur de la biodiversité.Il s\u2019agit d\u2019élaborer une vision pour 2050 : 30 ans d\u2019efforts pour la nature.QS Concrètement, quelles sont ces cibles ?AG Un des objectifs phares de la COP 15 est d\u2019augmenter la proportion des aires protégées sur les territoires des États signataires.On veut passer de 17 %, ce qui avait été conclu au dernier accord, À l\u2019approche de la COP 15 à Montréal, coup de projecteur sur la biodiversité, essentielle à la bonne santé des écosystèmes et des sociétés humaines.Par Rachel Hussherr La biodiversité 16 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 IMAGE : UNIVERSITÉ MCGILL à 30 % en 2030.C\u2019est ambitieux, mais c\u2019est le minimum nécessaire.La COP demande aussi la mise en place d\u2019un système de suivi de la biosphère pour que les différents pays puissent mesurer leurs progrès.Un des gros manques actuellement, c\u2019est une évaluation annuelle des tendances de la biodiversité sur la planète.QS Justement, on dé?nit souvent la biodiversité comme la diversité des organismes vivants sur Terre.Mais il existe plusieurs échelles de biodi- versité, un peu comme un oignon qu\u2019on épluche.Pouvez-vous nous en dire plus ?AG La diversité des espèces de plantes et d\u2019animaux est une dimension importante de la biodiversité : on les voit immédiatement, on constate qu\u2019il y en a beaucoup.Puisque l\u2019environnement change en permanence et que la diversité des espèces répond à ces changements, on mesure aussi la composition des communautés écologiques, qui sont des assemblages d\u2019espèces animales et végétales.Et quand on réfléchit aux interactions entre ces assemblages d\u2019espèces et l\u2019environnement biophysique ?l\u2019atmosphère, la lithosphère, l\u2019hydrosphère ?, on parle de biodiversité des écosystèmes.Une autre dimension souvent laissée de côté, c\u2019est la biodiversité génétique.Le vivant est en constante évolution, au sens darwinien du mot.Toutes les espèces répondent de façon génétique aux défis environnementaux, par le processus de la sélection naturelle.Cette diversité génétique permet d\u2019évaluer la capacité de l\u2019ensemble des populations à répondre aux perturbations et aux aléas de l\u2019environnement.Sans cette diversité génétique, les plantes, les animaux, les microbes ne pourraient pas persister dans le temps.QS En quoi la biodiversité est-elle si importante dans un écosystème ?AG Un écosystème fournit des services et procure des avantages aux sociétés humaines et la perte de la biodiversité nuit à cette offre de services.C\u2019est un concept extrêmement important qu\u2019on reconnaît de plus en plus.Prenons l\u2019exemple des forêts urbaines et de l\u2019agrile du frêne, un insecte ravageur exotique qui cible les frênes.Une fois installées sous l\u2019écorce, ses larves tuent plus de 90 % des arbres.Cela fait un trou dans la canopée des villes, ce qui engendre des conséquences sur les services que rend cette canopée, tels l\u2019apport d\u2019îlots de fraîcheur et l\u2019interception des eaux de ruissellement.Par le passé, on a eu tendance à planter toujours les mêmes arbres : des espèces qui poussent bien et vite, qui tolèrent les sols moins fertiles des milieux urbains.Certes, la tâche des gestionnaires s\u2019en trouve facilitée.Mais si l\u2019on ne fait pas attention, on crée une canopée si peu diversifiée que, en perdant une espèce, on perd un grand pourcentage des arbres et des services écologiques qu\u2019ils assurent.QS Pour aider les décideurs, ces fameux « services écologiques » sont souvent convertis en valeur monnayable.Que pensez-vous de cette démarche que certains dénoncent ?AG La valeur monnayable est légitime, surtout quand le bien en question existe déjà dans un marché.Ainsi, il existe une valeur liée au carbone stocké dans les arbres ou dans une tourbière, car il y a un marché du carbone.Mais il faut tenir compte de l\u2019ensemble des valeurs : les valeurs bioculturelles, esthétiques et bioéthiques, c\u2019est-à-dire le droit d\u2019exister.Des approches sont élaborées pour donner des droits légaux à des écosystèmes.Souvent le système économique voit la nature et l\u2019environnement à travers ce filtre.Par exemple, une ville a une ligne budgétaire qui concerne le coût de maintien des arbres.Mais l\u2019autre façon de voir l\u2019économie municipale est de considérer les avantages offerts par la canopée.Pour l\u2019instant, il manque une ligne dans l\u2019inventaire [du budget] qui donnerait cette valeur.Nous essayons de promouvoir une vue plus équilibrée de l\u2019ensemble des valeurs et des coûts liés à la nature.QS Qu\u2019est-ce qui vous a poussé à fonder le Centre de la science de la biodiversité du Québec ?AG Quand je suis arrivé à l\u2019Université McGill, en 2003, il y avait eu une période d\u2019embauche au Québec dans le domaine de la biodiversité.Je cherchais un moyen de réunir ces spécialistes.Je me suis rendu Andrew Gonzalez, chercheur à l\u2019Université McGill ENTREVUE DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 17 compte qu\u2019il manquait un centre voué au sujet.Et je me suis dit qu\u2019on devrait former un groupe pour faciliter la collaboration non seulement entre les chercheurs, mais aussi entre les étudiants.Il m\u2019a fallu six ans pour réussir.Mais c\u2019était une bonne chose, car depuis, plus de 120 professeurs et au-delà de 500 étudiants sont afÏliés au Centre.Aujourd\u2019hui, l\u2019objectif principal du Centre est de rendre disponibles les connaissances de nos chercheurs universitaires et d\u2019aider la société québécoise à suivre les effets de ses activités sur la biodiversité, positifs comme négatifs.Nous sommes aussi reconnus à l\u2019étranger.En 2020, le Centre a gagné un concours pour devenir l\u2019organisation hôte du réseau international GEO-BON [Group on Earth Observations \u2013 Biodiversity Observation Network], qui regroupe plus de 2 000 scientifiques de 130 pays.QS C\u2019est d\u2019ailleurs au nom du GEO-BON que vous allez participer à la COP 15 ?AG En effet, j\u2019y participe en tant que coprésident du GEO-BON, qui est « observateur » ofÏciel, c\u2019est-à-dire qu\u2019il a le droit d\u2019intervenir dans les discussions après les représentants des États.On va prodiguer des conseils et, si un État soutient notre constat, celui-ci pourrait être retenu dans les discussions.QS On entend parfois que le changement le plus ef?cace est celui qui vient d\u2019en bas, des communautés.Quels conseils pouvez-vous donner aux gens qui souhaitent amorcer un changement à leur échelle ?AG Il n\u2019y a rien de plus important qu\u2019un vote.Je dirais de commencer par réclamer le changement auprès des élus, souvent au palier municipal, où l\u2019on peut se faire entendre.Il y a eu une révolution dans les villes en termes de reconnaissance de la nature.QS Quand on parle de biodiversité, on parle de crise, d\u2019extinction en série.Est-ce qu\u2019il y a encore de l\u2019espoir ?AG Je suis plutôt optimiste dans la vie; je dirais donc qu\u2019il y a de l\u2019espoir.Je suis réaliste par rapport aux politiciens et je pense qu\u2019on a des raisons d\u2019être un peu sceptique.Mais tout ne dépend pas uniquement d\u2019eux.Le secteur privé est en changement : il a réalisé l\u2019importance de la nature. Je suis époustouflé par la réaction du monde des affaires, qui, pour la première fois, s\u2019intéresse à la science pour minimiser les répercussions de ses activités.Ces acteurs se rendent enfin compte que c\u2019est mauvais pour l\u2019économie si la biosphère ne fonctionne pas.editionsmultimondes.com Également en versions numériques UN L IVRE QUI DÉMYSTIF IE LES MÉCANISMES DE L \u2019 IMMUNITÉ .FASCINANT ! THÉÂTRE BURLESQUE SCIENCE Au En mai dernier, dans le cadre d\u2019une consul tation menée par la Commission indé p e n d a n t e s u r l e s car ibous forest iers et montagnards, l \u2019A l l iance forêt b o r é a l e , u n r e g r o u p e m e n t d e travailleurs forestiers et d\u2019élus, a dépo sé un mémoire dans lequel elle nie le dé clin des populations de caribou.L\u2019Alliance déplore, peut-on y lire, « que le gouver nement du Québec souhaite élaborer une stratégie de protection pour le caribou forestier sans connaître réellement l\u2019état des populations de caribous forestiers sur l\u2019ensemble de l\u2019aire de répartition ».En consultant ce mémoire, Martin Hugues StLaurent, l\u2019un des spécialistes québécois de la situation du caribou, a cru lire du théâtre burlesque.« Des dizaines et des dizaines d\u2019études scientifiques menées par des experts en pleine forêt depuis plus de 15 ans ont démontré hors de tout doute que le caribou forestier est en déclin rapide au Québec, et que la raison première de ce déclin est la perturbation de l\u2019habitat causée par les activités de l\u2019industrie forestière, dit le professeur du Département de biologie, chimie et géographie de l\u2019Université du Québec à Rimouski.Dire qu\u2019on ne connaît pas l\u2019état des populations, c\u2019est de la désinformation pure. » Laisser entendre qu\u2019un savoir scientifique n\u2019existe pas, alors qu\u2019il exis te bel et bien.Une stratégie qui rappelle celles déployées à très grande échelle par l\u2019industrie du tabac dans les années 1950.À cette époque où beaucoup de gens fumaient, des Tabac, climat, amiante : des entreprises, des lobbys et des gouvernements ont brouillé des débats à teneur scienti?que en les inondant de fausses informations\u2026 et le font encore de nos jours.Regard sur la science qui étudie la production volontaire d\u2019ignorance.PAR JOËL LEBLANC ILLUSTRATIONS : SOPHIE BENMOUYAL de la SOCIÉTÉ 18 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 E études de plus en plus nombreuses arrivaient à la conclusion qu\u2019il existait un lien de cause à effet entre le tabagisme et le cancer du poumon.Les compagnies de tabac se sont solidarisées et ont créé leurs propres « instituts » de recherche pour contredire les travaux légitimes et semer le doute dans la population sur les méfaits de la cigarette.Résultat : elles ont réussi à faire écran au vrai consensus scientifique et ont retardé l\u2019adoption de mesures de santé publique antitabac.Les pétrolières ont fait de même pour semer le doute sur la science des changements climatiques.Idem pour l\u2019industrie du sucre, afin de maquiller les dangers d\u2019une surconsommation de leur produit, et bien d\u2019autres encore (voir l\u2019encadré à la page 22).En fait, les cas de manipulation de la science ont été si nombreux qu\u2019ils ont donné naissance à un champ de recherche qui leur est consacré : l\u2019agnotologie.Alors que la désinformation semble omniprésente, l\u2019agnotologie vit-elle son âge d\u2019or ?LA SCIENCE DU FAUX Inventé en 1995 par l\u2019Américain Robert Proctor, historien des sciences, le terme agnotologie signifie l\u2019« étude de l\u2019absence de connaissance » ou de la création volontaire de l\u2019ignorance.« Pour l\u2019agnotologiste, l\u2019ignorance n\u2019est pas qu\u2019une absence de sa voir, elle peut aussi être l\u2019occultation intentionnelle d\u2019un savoir exis tant, explique Serge Larivée, professeur à l\u2019École de psy choéducation de l\u2019Université de Montréal, qui creuse depuis des décennies les questions de fraudes scientifiques et de pseudosciences.Si l\u2019épistémologie s\u2019intéresse à la façon dont se crée la connaissance, l\u2019agnotologie, elle, se penche sur l\u2019ignorance et les stratégies utilisées pour la maintenir et la propager. » L\u2019ignorance peut prendre plusieurs formes.« Il y a l\u2019ignorance native, c\u2019est-à-dire celle qui existe naturellement avant qu\u2019on cherche des réponses, précise Martin Carrier, philosophe des sciences à l\u2019Université de Bielefeld, en Allemagne.Ensuite, il y a l\u2019ignorance passive, celle qui naît des choix de recherche.En mettant l\u2019accent sur les antibiotiques pour combattre les microorganismes pathogènes, par exemple, on a complètement écarté les phages, ces virus qui attaquent les bactéries.On a donc entretenu indirectement l\u2019ignorance à leur sujet.Et il y a l\u2019ignorance planifiée, en tant que stratagème.Les compa - gnies, les gouvernements, l\u2019armée créent beaucoup d\u2019ignorance. » Il existe plusieurs stratégies pour aboutir à ce troisième type d\u2019ignorance.« On peut supprimer des données, comme la pharmaceutique Merck qui a dissimulé les risques de décès causés par le Vioxx, son médicament destiné à soulager les dou - leurs arthritiques, poursuit-il.On peut aussi souligner les biais méthodolo giques des études défavorables.L\u2019industrie du tabac considérait que les essais sur des rats n\u2019étaient pas valables et que la seule bonne façon de vérifier la toxicité aurait été des tests sur des humains.Mais comme c\u2019était impensable, on devait laisser la question ouverte ! » Il faut d\u2019ailleurs souvent des scientifiques pour arriver à produire de la mauvaise science crédible.Grâce à leurs recherches, les agnotologistes ont pu dresser une liste des petits et grands stratagèmes déployés TRISTES DOSSIERS Faire ?d\u2019un consensus scienti?que, cacher des données importantes, semer le doute sur des informations solides en leur opposant des études « alternatives ».L\u2019histoire moderne est parsemée de ces « moments de grâce » où des industriels ou des politiciens (ou les deux !) ont tenté d\u2019imposer l\u2019ignorance là où se trouvait pourtant la connaissance.En voici quelques-uns : Les risques sanitaires d\u2019une exposition à l\u2019amiante ont commencé à être connus au tournant des années 1900.Malgré cela, le Canada et le Québec choisissent de favoriser l\u2019industrie au détriment de la santé, en mi ni misant les risques.Ce n\u2019est qu\u2019en 2016 que le gouvernement canadien bannit ?nalement l\u2019utilisation d\u2019amiante au pays, de même que son exportation et son importation.Les fabricants de préparations pour nourrissons diabolisent le lait maternel depuis 1878 (!) a?n d\u2019augmenter leurs ventes.Ils ont initialement présenté cette préparation comme une façon de lutter contre la mortalité, les maladies et la malnutrition des petits, d\u2019abord en Occident, puis en Afrique et en Asie.L\u2019industrie des sports professionnels a longtemps nié la gravité des cas de commotions cérébrales et leurs conséquences, malgré les données scienti?ques.C\u2019est un sujet que les agnotologistes ont pu étudier.Malgré un consensus scienti?que atteint dès le milieu des années 1990 au sujet du rôle des activités humai nes sur le climat, des industries et des groupes de ré?exion ont misé sur les incertitudes des modèles pour faire persister le doute dans l\u2019espace public.SOCIÉTÉ 20 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 par celles et ceux qui ont déjà tenté de noyer la vérité.Parue dans PLOS ONE en 2021, leur liste en compte 64, répar - tis en 19 catégories (l\u2019industrie du tabac co che les 19 !).Du financement de programmes de recherche « sûrs » à l\u2019embauche de firmes juridiques et de relations publiques pour gérer ces recherches, en passant par des campa gnes de publicité pour discréditer la science défavorable et le salissage de réputation de scientifiques, le petit livre d\u2019instructions de l\u2019agnogénèse (la fabrication d\u2019ignorance) est bien fourni.Pourquoi tant d\u2019efforts pour semer l\u2019ignorance ?L\u2019étude de PLOS ONE indique que « ces efforts servent [\u2026] à affaiblir les politiques publiques, à prévenir les litiges et à maximiser l\u2019utilisation des produits/pratiques de l\u2019industrie \u2013 ce qui maximise la rentabilité de l\u2019entreprise ».Bref, une histoire d\u2019argent.Même si l \u2019 industr ie forest ière québécoise ne déploie pas les grands moyens des cigarettiers d\u2019autrefois, elle semble avoir des intérêts à préserver dans le dossier des caribous.Les acteurs du milieu craignent que des pans de la forêt boréale soient désignés comme zones protégées pour sauver l\u2019espèce et que le bois que ceux-ci contiennent devienne inaccessible.Dans tous les cas, leur discours sème le doute.« Même leurs arguments économiques sont tordus, juge Martin-Hugues St- Laurent.En 2015, l\u2019Institut économique de Montréal, financé en partie par l\u2019industrie forestière, a publié des notes prédisant les ravages économiques que l\u2019application du plan de sauvegarde proposé entraînerait, par exemple la perte de 31 emplois pour chaque caribou sauvé.Alors que les conséquences économiques réelles ont été calculées et qu\u2019elles sont minimes. » La stratégie semble fonctionner : au cours des 15 dernières années, le Québec n\u2019a pris aucune déci - sion sérieuse pour sauver l\u2019espèce.L\u2019Alliance forêt boréale ne voit pas les choses ainsi.« Les données fournies actuellement [par les scientifiques] sont sur des inventaires très différents [de ceux des territoires concernés].Il est donc quasi impossible d\u2019avoir un état de fait clair sur le territoire donné et ces inventaires sont souvent trop âgés », réplique Yanick Baillargeon, préfet de la MRC du Domaine-du-Roy et président du conseil d\u2019administration de l\u2019Alliance.Il assure que son regroupement ne défend pas l \u2019 industrie, mais le développement des communautés forestières.« Nous sommes aussi pour la protection de l\u2019espèce, mais pour ce faire, il faut que tous les paramètres soient pris en compte, particulièrement les Pour l\u2019agnotologiste, l\u2019ignorance n\u2019est pas qu\u2019une absence de savoir, elle peut aussi être l\u2019occultation intentionnelle d\u2019un savoir existant.Le complexe Desjardins, en collaboration avec RECYC-QUÉBEC, innove et devient le premier établissement montréalais à aménager un centre de tri de rebuts générés par son aire de restauration.Le complexe Desjardins est fier de s?engager de façon très concrète envers l?environnement et de réduire au maximum la quantité de matières compostables et recyclables qui sont envoyées à l?enfouissement, ce qui en fait le précurseur de ce projet innovant.Cette formule novatrice permet de recycler et revaloriser plus de 85 à 95% des rebuts dont plus de 75% sont des matières compostables.Pour ce faire, de nouveaux ilots de poubelles ont été installés dans l?aire de restauration et les visiteurs y jettent tous leurs déchets dans un seul et même bac qui ne contient aucun sac de plastique.Une équipe spécialisée effectue ensuite le tri dans le centre aménagé au sous-sol de l?établissement.Ce projet a été soutenu financièrement par RECYC-QUÉBEC dans le cadre de l?appel de propositions Réduction, récupération et recyclage des matières organiques du secteur des industries, commerces et institutions qui est financé par l'entremise du Fonds d?électrification et de changements climatiques.CENTRE DE TRI AU COMPLEXE DESJARDINS Une nouvelle initiative écologique pour la gestion et le tri des déchets (Crédit photo Alain Simard) DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 21 changements climatiques, les maladies, la prédation, les prélèvements humains, mais également l\u2019exploitation forestière, l\u2019impact de la tordeuse du bourgeon de l\u2019épinette, les incendies de forêt\u2026 [Il faut] faire le calcul sur l\u2019ensemble de l\u2019aire de répartition du caribou, au-delà de la limite nordique, si l\u2019on veut avoir un portrait sérieux. » Le doute fait son chemin dans l\u2019esprit des politiciens : en octobre dernier, lors d\u2019un passage au Saguenay\u2013Lac- Saint-Jean, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a déclaré en entrevue à Radio-Canada que « la base purement scientifique de l\u2019enjeu n\u2019est pas suffisamment démontrée », ce qui a soulevé l\u2019ire de biologistes.JUSQU\u2019AUX SPHÈRES POLITIQUES Les pol it iciens , pol it iciennes et fonctionnaires aussi peuvent contribuer à semer l\u2019ignorance.Le monde scientifique américain avait d\u2019ailleurs été fortement ébranlé lorsque le gouvernement de Donald Trump avait interdit l\u2019utilisation de certains termes aux Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, dont l\u2019expression « données probantes ».Au Québec, l\u2019ancien directeur de la santé publique Horacio Arruda a-t-il agi de manière à maintenir l\u2019ignorance quand il a demandé que soient retirées d\u2019un rapport des statistiques de cancers inquiétantes liées aux rejets d\u2019arsenic de la Fonderie Horne dans l\u2019air de Rouyn- Noranda?Le principal intéressé a affir - mé publiquement ne rien avoir voulu cacher : il souhaitait plutôt reporter le dévoilement des données.Difficile, avec cette excuse, de l\u2019accuser d\u2019agnogénèse.« Je suis plutôt d\u2019avis qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une manœuvre politique et non d\u2019un cas d\u2019agnotologie au sens strict », suggère Serge Larivée.Comment, donc, lorsque survient un débat et que des visions scientifiques et économiques s\u2019affrontent, savoir si l\u2019on a affaire à des stratégies agnotologiques ?Les études rassurantes sur le temps d\u2019écran acceptable pour les enfants sont-elles orientées par les fabricants de jeux vidéo ?Comment ne pas voir des complots partout, mais les repérer quand c\u2019est le cas ?Pour monsieur et madame Tout- le-Monde, il faut remonter aux sources et trouver d\u2019où proviennent les informations scientifiques avancées, recommande Serge Larivée.« Les données ont-elles été publiées dans une revue sérieuse, avec processus de révision par d\u2019autres experts, ou sont-elles diffusées directement par les chercheurs ?Les études ont-elles été menées dans des lieux de recherche indépendants, comme des universités, ou par des \u201cinstituts\u201d créés spécifiquement par l\u2019industrie impliquée dans le débat ?Les décideurs tiennent-ils compte de toutes les études crédibles disponibles ou retiennent-ils seulement celles qui confirment leur position ?Les réponses à ces questions devraient dicter le niveau de confiance qu\u2019on peut accorder à des études et aux décideurs. » Dans tous les cas, à la lumière de ce qui s\u2019est passé avec la pandémie de COVID-19, les autorités de santé publique et le personnel de la santé « devraient être formés pour identifier les stratégies agnotologiques », écrit le chercheur brésilien en maladies infectieuses Carlos Magno Castelo Branco Fortaleza.Quant aux chercheurs et chercheuses qui s\u2019intéressent aux politiques publiques, « ils doivent cesser d\u2019ignorer l\u2019ignorance », affirmait un duo autrichien dans la revue savante Policy Sciences en 2019.Il soutient que l\u2019analyse des politiques publiques demeure centrée sur la connaissance et qu\u2019elle est donc « incapable de rendre compte de la production active d\u2019ignorance en tant que caractéristique essentielle et constitutive de l\u2019élaboration des politiques, ainsi que des politiques et des luttes de pouvoir qui la façonnent ».AUJOURD\u2019HUI Si les cigarettiers ont réussi dans les années 1950 et 1960 à instiller un dou te suffi sant pour retarder de 50 ans l\u2019implantation de règlements contraignants, la production d\u2019ignorance est-elle aussi aisée de nos jours ?La pilule passe moins facilement.« Limoilou en est la meilleure démonstration », répond d\u2019emblée Isabelle Arseneau, qui termine un doctorat en didactique des sciences et qui regarde la « saga des poussières de Limoilou » de son œil de chercheuse.LES INDUSTRIES LES PLUS ACTIVES Alcool Produits chimiques et secteurs manufacturiers Industrie minière Nourriture et boissons Combustibles fossiles Jeux d\u2019argent Industrie pharmaceutique Technologies médicales Tabac Source : The Science for Pro?t Model \u2013 How and why corporations in?uence science and the use of science in policy and practice SOCIÉTÉ 22 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 Le 26 octobre 2012, les rampes des balcons, les rebords des fenêtres et les capots des voitures de ce quartier de Québec se sont couverts d\u2019une fine poussière rougeâtre, qui tombait du ciel.Des analyses chimiques et des enquêtes ont permis d\u2019élucider le mystère en quelques semaines : la poussière rouge était de l\u2019oxyde de fer généré par des activités de transbordement de minerai qui se déroulaient dans le port, juste à côté.Mais on a surtout découvert que l\u2019air en provenance du port charriait souvent dans les quartiers qui le bordent de très fines poussières de sulfure de nickel, invisibles celles-là, plus précisément de la pentlandite, un composé au potentiel cancérigène avéré.Les citoyens et citoyennes de Limoilou ont alerté tous les ordres de gouvernement pour que les choses changent.Dix ans plus tard, non seulement la qualité de l\u2019air du quartier ne s\u2019est pas améliorée, mais le gouvernement du Québec vient de rehausser la norme de nickel autorisé dans l\u2019air ambiant : de 14 nanogrammes par mètre cube (ng/m3), elle est passée en avril dernier à 70 ng/m3.L\u2019Institut national de santé publique du Québec avait pourtant conseillé au gouvernement de ne pas aller de l\u2019avant avec cette idée, attaquant la qualité douteuse des données avancées par des parties qui semblaient en conflit d\u2019intérêts avec la norme précédente.Le Conseil des ministres affirme baser sa décision sur les normes européennes et ontariennes, qui sont plus permissives qu\u2019ici.Or, l\u2019Association québécoise des médecins pour l\u2019environnement a dénoncé en février le fait que cela repose sur une erreur scientifique fondamentale : les normes étrangères ne sont pas basées sur la pentlandite, mais sur un autre composé du nickel moins dangereux.« Les décideurs ont tendance à placer les citoyens dans une situation de déficit de connaissance et de déficit de compréhension\u2026 On considère qu\u2019ils ne sont pas équipés pour comprendre les enjeux et que la décision finale doit être laissée aux experts.C\u2019est une posture technocratique dépassée, dangereuse et contre-productive.On oublie que \u201cles citoyens\u201d ne sont pas un groupe homogène.Certains ont un bagage scientifique qui fait d\u2019eux des adversaires de taille dans un débat », souligne Isabelle Arseneau.Voilà donc un champ de recherche que les scientifiques devront continuer à creuser.Car, comme le disait Robert Proctor, en 1995, « on en sait trop peu sur l\u2019ignorance ».Découvrez des ressources gratuites qui aideront les jeunes à mieux comprendre les sciences climatiques et les motiveront à agir en dehors de la classe.Enseigner les STIM et faire émerger des talents\u2026 pour un futur plus vert! Offert gratuitement grâce à nos généreux donateurs! La Fondation de la famille Mitchell et Kathryn Baran Apprenez-en plus DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 23 La génétique des sosies permettra-t-elle aux scientifiques de percer l\u2019énigme des visages ?PAR CHARLES PRÉMONT PHOTOGRAPHIES PAR FRANÇOIS BRUNELLE SCIENCES 24 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 D es scientifiques espagnols ont trouvé dans la démarche d\u2019un photographe québécois une improbable mine d\u2019or, une base de données ines pérée.Depuis 20 ans, l\u2019ar tis te François Brunelle tire le portrait de sosies non apparentés de partout dans le monde.L\u2019équipe de recherche a souhaité analyser l\u2019ADN de ces individus si semblables, pour trouver les bases génétiques de leur ressemblance.L\u2019équipe scientifique a d\u2019abord dû convaincre François Brunelle de se prêter au jeu ; il n\u2019était pas chaud à l\u2019idée de partager les coordonnées de ses sujets.Il a donc luimême envoyé des centaines de missives pour demander à ses modèles s\u2019ils souhaitaient faire partie de l\u2019étude.Trentedeux paires de sosies ont accepté.Grâce à trois différentes technologies de reconnaissance faciale, des scores de ressemblance ont d\u2019abord été attribués à chacune.Seize couples ont été définis par ces systèmes comme très, très similaires en apparence, tandis que les autres l\u2019étaient moins.Tout ce beau monde a rempli un questionnaire sur son mode de vie et ses habitudes, et fourni un échantillon de salive pour analyse.« L\u2019idée était de vérifier si les ressemblances étaient dues à l\u2019ADN ou si elles étaient davantage liées à l\u2019environnement ou au style de vie », raconte l\u2019un des principaux auteurs de l\u2019étude, le Dr Carlos García Prieto, du Centre de supercalcul de Barcelone.En effet, il n\u2019y a pas que la génétique qui agisse sur notre apparence : la nourriture que nous mangeons, les polluants que nous respirons et le stress que nous accumulons sont autant de facteurs qui influent sur l\u2019expression de nos gènes \u2013 par l\u2019entremise de mécanismes dits épigénétiques.On estime par exemple que la grandeur d\u2019un individu n\u2019est attribuable à la génétique qu\u2019à 80 % environ, le reste étant dû à l\u2019environnement.Des travaux d\u2019un membre de l\u2019équipe espagnole avaient d\u2019ailleurs déjà montré, dès 2005, que les épigénomes de jumeaux identiques pouvaient devenir bien différents lorsque ceuxci vieillissaient, expliquant en partie pourquoi leurs traits physiques et physiologiques variaient.Enfin, l\u2019ensemble des microorganismes qui colonisent le corps influence aussi ces caractéristiques visibles, un autre point que l\u2019équipe voulait étudier.Après analyse, il est apparu que les membres des paires très semblables avaient des génomes très similaires, plus que pour deux personnes prises au hasard dans la population et que pour les autres couples de sosies.Ce n\u2019était cependant pas le cas pour leur épigénome ou leur microbiote oral, révèle l\u2019article scientifique paru à l\u2019automne dans la revue Cell Reports.Surprise, donc : les variables non génétiques ne semblaient pas avoir de grandes conséquences sur la ressemblance, bien que certains aspects du style de vie, dont, entre autres, l\u2019habitude de fumer et le niveau d\u2019éducation, s\u2019avéraient semblables chez certains sosies.« Nous avons été en mesure de démontrer que c\u2019était bien l\u2019ADN qui comptait pour la plupart des similarités chez les sosies », explique le Dr Carlos García Prieto.L\u2019équipe admet que l\u2019échantillon est trop petit pour conclure hors de tout doute que les variables non génétiques n\u2019ont que peu d\u2019effet.Mais le groupe espère poursuivre ses recherches sur un plus grand bassin de sosies, car il croit que ses travaux peuvent paver la voie au diagnostic précoce de maladies par l\u2019analyse du visage et possiblement la reconstruction virtuelle d\u2019un visage à partir de l\u2019ADN.UN ARTICLE « SEXY » Cette histoire a fait le tour du monde, d\u2019autant que c\u2019est l\u2019une des trop rares associations entre un artiste et des scien tifiques.Qu\u2019en retenir ?Faudrait-il étudier davantage les sosies pour par ve nir à comprendre les liens entre les caractéristiques d\u2019un minois et la génétique ?Il s\u2019agit d\u2019un article amusant qui a l\u2019avantage de présenter une méthodologie et une collaboration qui sortent des sentiers battus tout en ouvrant de nouvelles avenues de recherche, selon Simon Girard, professeur en génétique humaine de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi.« C\u2019est hyper créatif, dit-il.On s\u2019attend à ce que la science soit innovante ; or, on a tendance à toujours être dans le même cadre.Ce genre d\u2019étude montre qu\u2019on peut faire les choses autrement. » Mais estce si impressionnant de « découvrir » que deux individus à l\u2019ap- pa rence très similaire partagent plus de gènes entre eux qu\u2019avec un autre quidam ?Aussi étonnant que cela puisse paraître, « ça n\u2019avait jamais été prouvé de manière aussi claire, poursuitil.On aurait pu penser que des personnes qui se ressemblent physiquement n\u2019ont pas les mêmes signatures génétiques.Cela dit, c\u2019est vrai que ce n\u2019est pas un résultat qui nous fait tomber par terre ».Emmanuel Milot, professeur du Département de chimie, biochimie et physique à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), est plus sévère.Bien qu\u2019il ne doute aucunement de la bonne foi des scientifiques, il en a contre la manière qu\u2019ont les auteurs de présenter DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 25 leur article.S\u2019il admet que certains gènes ont certainement un effet causal dans la formation du visage, la conclusion stipulant que l\u2019ADN est le principal responsable de l\u2019expression de ses traits lui semble excessive.À son avis, l\u2019article présente une vision réductrice de l\u2019environnement et de son influence sur les gènes.« On ne peut pas dire qu\u2019on a analysé les effets environnementaux quand on choisit quelques variables [ici le microbiote et quelques habitudes de vie] et qu\u2019on les met dans le modèle, dit-il.Leur design expérimental pourrait très bien passer à côté d\u2019une grande partie de la variation génétique parce qu\u2019on n\u2019a rien pour conclure fermement que les sosies vivent dans des environnements semblables ou différents. » Simon Girard, de son côté, est d\u2019accord pour dire que la méthodologie est le point faible de l\u2019article et que celui-ci prête le flanc à la critique.« Je dis parfois à mes étudiants qu\u2019il y a des articles que j\u2019utiliserais en cour de justice, illustre- t-il.Cet article n\u2019est pas de ceux-là. » N\u2019empêche, il croit quand même que la publication a une valeur scientifique intéressante.LA CHARRUE DEVANT LES BŒUFS Une histoire datant de 2017 rappelle qu\u2019il faut toujours être prudent au chapitre des visages.La veille de Noël, l\u2019horreur frappe le quartier de Bowness, à Calgary : un poupon est retrouvé mort dans le fond d\u2019un conteneur à déchet.On ignore qui est la mère, mais on trouve des traces de son ADN.La police de Calgary décide alors de s\u2019adresser à une firme américaine, Parabon NanoLabs, pour créer un portrait- robot à partir de cet ADN.Les critiques de la communauté scientifique ne se sont pas fait attendre : prétendre qu\u2019une telle technologie soit assez précise pour aider les forces de l\u2019ordre est non seulement présomptueux, mais aussi dangereux.Les recherches d\u2019Audrée Gareau- Léonard portent justement sur la possi bi- lité de déterminer la couleur des yeux, des cheveux et de la peau à partir de l\u2019ADN.Cette chargée de cours et candidate à la maîtrise en biologie cellulaire et moléculaire à l\u2019UQTR est aux premières loges des difficultés reliées à la tâche.« Nos résultats préliminaires ne sont pas très bons, admet-elle.Seulement 40 % de nos prédictions étaient correctes pour les trois caractéristiques.Et ces traits physiques en lien avec des pigments sont les plus faciles à prédire.Alors, pour un visage au complet\u2026 » Selon elle, si les scientifiques ont effectivement découvert plusieurs gènes liés à différents traits physiques (la couleur des yeux, par exemple), la liste n\u2019est pas encore exhaustive.En 2021, une équipe qui a parcouru les données relatives à 193 000 personnes a ainsi découvert 50 nouveaux sites du génome qui interviennent dans la couleur des yeux, en plus des 11 gènes déjà connus à ce chapitre.Et là encore, l\u2019effet de ces combinaisons de gènes est modulé par l\u2019interaction avec l\u2019environnement, qui peut elle-même varier selon les populations.De plus, en ce qui concerne la prédiction de certains traits du visage, on est tributaire des bases de données qui ont été créées jusqu\u2019à maintenant.Et comme c\u2019est souvent le cas, les individus de descendance européenne y sont sur- représentés, ce qui fait en sorte que la fiabilité des résultats est moindre pour les personnes en dehors de ce groupe.C\u2019est sans compter les biais, conscients ou inconscients, que peuvent introduire malgré eux les scientifiques et ceux qui tentent de recréer un visage.C\u2019est pourquoi l\u2019espoir à court et à moyen terme serait de créer des outils pour que les enquêteurs puissent éliminer des pistes (par exemple, il pourrait s\u2019avérer presque impossible qu\u2019un individu recherché ait les yeux bleus) plutôt que de confirmer leurs soupçons.La poussière retombe tranquillement autour de François Brunelle, le photographe de sosies.Il estime que plus d\u2019une soixantaine de journalistes l\u2019ont contacté à la suite de la publication de l\u2019article scientifique de l\u2019équipe espagnole.Cela lui aura permis de faire découvrir son œuvre de par le monde.Les gènes et l\u2019épigénétique, c\u2019est moins son truc ! « Le sujet de mon projet, c\u2019est \u201cqui suis-je ?\u201d Suis-je la personne que j\u2019aperçois dans mon miroir, suis-je la personne que les gens voient ?Aujourd\u2019hui, on parle de plein d\u2019autres choses autour de mon projet \u2013 et c\u2019est bien correct \u2013, mais, au fond, ce n\u2019est pas plus compliqué que ça. » Son art et la science se sont rencontrés le temps de faire quelques flammèches ! Une équipe qui a parcouru les données relatives à 193 000 personnes a découvert 50 nouveaux sites du génome qui interviennent dans la couleur des yeux.26 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 SCIENCES 1 L\u2019ESPOIR À TRAVERS LES BRANCHES LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À TRAVERS LES BRANCHES La communauté scienti?que tente de démultiplier les effets positifs de la forêt sur le climat.I M A G E : S H U T T E R S T O C K I M A G E : L O R A N I N O V A / U N S P L A S H 2 S O M M A I R E QUE LA FORÊT NOUS GARDE Existe-t-il un endroit plus agréable que la forêt ?Sa beauté nous émerveille, ses parfums nous enivrent, son calme nous apaise.Mais la forêt est également une porte de salut.Les ambitieux et nécessaires objectifs de réduction des gaz à effet de serre que se donnent les États partout dans le monde ne pourront être atteints sans sa contribution.Bref, nous avons besoin d\u2019elle.Nous le savons tous : des racines aux feuilles, les arbres absorbent et séquestrent du carbone présent dans l\u2019atmosphère.Puis les produits du bois, comme ces planches qui font nos planchers, le stockent ensuite pour plusieurs décennies.En?n, il est possible d\u2019utiliser des ressources issues de la forêt pour remplacer des produits du pétrole, dont l\u2019exploitation est polluante.Ce cahier fait le tour des recherches les plus récentes qui ont cours dans le Réseau de l\u2019Université du Québec sur le pouvoir des arbres.Bonne promenade dans les bois ! 3 UN AMÉNAGEMENT IDÉAL 6 PLANTER UNE FORÊT SUR LES TERRES ABANDONNÉES 8 QUESTION DE FORME 9 DANS L\u2019ŒIL D\u2019UN DRONE 10 INTÉGRER LA FORÊT BORÉALE AU MARCHÉ DU CARBONE 12 UN FERTILISANT NOUVEAU GENRE 13 DES PILES EN BOIS 14 ÉNERGIE NOUVELLE Coordination : Mélissa Guillemette, Julie Martineau et Vincent Roy, en collaboration avec les 10 établissements du réseau de l\u2019Université du Québec Rédaction : Rachel Hussherr, Annie Labrecque, Martine Letarte et Karl Rettino-Parazelli Direction artistique : Christine Charette Révision-correction : Pierre Duchesneau Ce dossier est inséré dans le numéro de décembre 2022 du magazine Québec Science (QS).Il a été ?nancé par l\u2019Université du Québec (UQ) et produit par le magazine Québec Science.Les 10 établissements du réseau de l\u2019Université du Québec ont pour mission de faciliter l\u2019accessibilité à l\u2019enseignement universitaire, en plus de contribuer au développement scienti?que du Québec et au développement de ses régions.LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC 3 L\u2019ESPOIR À TRAVERS LES BRANCHES UN AMÉNAGEMENT IDÉAL Les forêts in?uencent les changements climatiques de façon parfois insoupçonnée.Des scienti?ques se penchent sur le sujet.par Martine Letarte Saviez-vous que les arbres qui perdent leurs feuilles en hiver sont utiles pour freiner le réchauffement de la planète ?C\u2019est que la forêt joue un grand rôle en ce qui concerne l\u2019absorption et la ré?exion de la chaleur, comme l\u2019explique Frédérik Doyon, professeur au Département des sciences naturelles de l\u2019Université du Québec en Outaouais (UQO).« Les couleurs pâles augmentent la ré?ectivité et les couleurs foncées absorbent la chaleur.Dans une forêt de feuillus, les arbres n\u2019ont pas de feuilles l\u2019hiver, donc, la neige au sol peut re?éter efficacement l\u2019énergie du soleil.» Exactement comme les toits blancs, qui réchauffent moins les villes que leurs versions foncées.Ce type de facteurs plus « champ gauche » est étudié de près par la communauté scien- ti?que : chaque détail compte à l\u2019ère des changements climatiques.N\u2019oublions pas que 30 % des terres émergées de la planète sont couvertes d\u2019arbres ! Frédérik Doyon fait partie de cette armée de scienti?ques qui se penchent sur l\u2019aménagement des forêts.Il participe à un grand projet de recherche entamé en 2021 et réalisé en collaboration avec le Bureau du Forestier en chef du Québec.Ces travaux touchent les trois grands types de forêts de la province : de feuillus, mixte et boréale.Le chercheur travaille également sur la question du sol.Par exemple, dans la forêt boréale québécoise, la coupe dite « avec protection de la régénération et des sols » est la plus fréquente.Selon ce régime, « lorsque les arbres sont rendus à maturité, ils sont quasiment tous récoltés, mais on protège la couche de végétation sous ces arbres matures », mentionne-t-il.Il poursuit : « Le sol devient alors soudainement très exposé à la lumière et à la chaleur.Les bactéries sont stimulées, elles respirent plus vite, se multiplient et émettent beaucoup de carbone dans l\u2019atmosphère.Nous regardons s\u2019il est possible de limiter cet effet avec des coupes partielles qui permettent de garder un couvert de protection.» Pas fou ! Opter pour la fabrication de produits forestiers à longue durée de vie est aussi une façon de maximiser le stockage de carbone relâché quand le produit est détruit.« Nos modèles permettent de comparer deux scénarios a?n de voir lequel stockera le plus de carbone dans l\u2019atmosphère, indique Frédérik Doyon.Par exemple, est-il mieux de couper une sapinière lorsque les arbres sont encore petits, après 30 ans \u2014 ce qui permettra seulement de faire de la pâte à papier [qui se dégradera rapidement et relâchera son carbone] \u2014, ou d\u2019attendre 70 ans pour que les arbres soient assez gros pour pouvoir faire du bois a?n de fabriquer des maisons ?Le tout en tenant compte du fait qu\u2019un arbre capte plus de carbone dans l\u2019atmosphère pendant les 50 premières années de sa vie.» Attention : ça continue de se corser.« Les 30 premières années après une coupe, le sol produit du carbone, souligne le professeur.Donc, si on coupe tous les 30 ans, on n\u2019y stocke jamais de carbone, et si on coupe tous les 70 ans, on le stocke pendant 40 ans.Il reste à quanti?er cela.» I M A G E : F I L I P Z R N Z E V I C / U N S P L A S H LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC « La biodiversité est très liée à l\u2019âge de la forêt.Les jeunes arbres, les intermédiaires, les matures, les très vieux et ceux qui sont morts sur pied et au sol génèrent une diversité structurale qui crée des niches écologiques pour différentes espèces.» Pierre Drapeau, professeur au Département des sciences biologiques de l\u2019UQAM I M A G E : M A T T H E W - S M I T H / U N S P L A S H L\u2019ESPOIR À TRAVERS LES BRANCHES 5 I M A G E : F I L I P Z R N Z E V I C / U N S P L A S H Ce travail donnera au gouvernement des outils pour mieux utiliser le potentiel des forêts et réduire leur empreinte carbone.« Si chaque action peut avoir l\u2019air petite, c\u2019est considérable si on les additionne et qu\u2019on les applique à toute la super?cie des forêts du Québec », conclut Frédérik Doyon.BOISER ET REBOISER Au Québec, il y a aussi beaucoup de zones dénudées dans la forêt boréale; pas moins de 1,3 million d\u2019hectares, pour être précis.Ces secteurs sont le résultat notamment d\u2019« accidents de régénération » : c\u2019est le cas si deux feux de forêt se produisent dans un court laps de temps, avant que les arbres n\u2019aient eu le temps de produire des graines.« L\u2019industrie forestière souhaite planter sur ces sites, qui sont comme des territoires perdus », illustre Jean-François Boucher, professeur au Département des sciences fondamentales de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).Et cela tombe bien, car la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, qui oblige ses pays membres \u2014 dont le Canada \u2014 à comptabiliser et rapporter ses émissions de gaz à effet de serre, tient compte des efforts de boisement et reboisement de sites dénudés.Le bilan carbone collectif serait donc gagnant.Or, quelles sont les meilleures stratégies pour planter des arbres sur ces sites ?C\u2019est ce que Jean-François Boucher évalue avec son équipe au moyen de leurs travaux de modélisation.Déjà, le groupe estime que le stockage de carbone par les forêts québécoises pourrait passer du simple au double en procédant à plusieurs petits changements dans l\u2019aménagement des forêts ! « Pour réduire les risques de feux de forêt, lesquels émettent beaucoup de carbone, on peut planter des feuillus qui brûlent beaucoup moins que les conifères, explique-t-il.Donc, par exemple, dans la forêt boréale \u2014 où il y a beaucoup d\u2019épinettes blanches et noires, de pins gris et de mélèzes, soit des conifères tous très vulnérables au feu \u2014, on peut planter des feuillus qui poussent bien dans le Nord, comme du bouleau blanc et du peuplier.» Son équipe se penche également sur l\u2019approche très répandue, en aménagement forestier, qui consiste à laisser la forêt se générer par elle-même après une coupe.« Dans 80 % du temps, on ne plante pas, mais on tente de voir s\u2019il ne serait pas mieux de faire différemment pour augmenter la séquestration de carbone », précise Jean-François Boucher.Le chercheur fait valoir que, lorsqu\u2019on ne reboise pas, la forêt revient habituellement à l\u2019état dans lequel elle était avant.Néanmoins, y a-t-il moyen d\u2019arriver à un plus fort taux d\u2019arbres par hectare ?« Par exemple en plantant une certaine quantité d\u2019arbres, répond-il.Aussi, en gardant quelques arbres matures pour qu\u2019ils produisent des graines tout en donnant un minimum de préparation au sol pour qu\u2019elles aient de bonnes chances de s\u2019y enraciner.» C\u2019est là toute l\u2019idée des « coupes partielles ».L\u2019IMPORTANCE DU COUVERT FORESTIER Pierre Drapeau, professeur au Département des sciences biologiques de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM), s\u2019intéresse lui aussi au couvert forestier.Par contre, son but est tout autre : maintenir une plus grande biodiversité dans les forêts.« La coupe sous couvert forestier, communément appelée coupe partielle, signi?e qu\u2019on ne récolte pas tous les arbres matures comme dans la coupe avec protection et régénération des sols, nuance-t-il.On en récolte seulement une partie, puis on revient périodiquement pour en récolter d\u2019autres, par exemple tous les 30 ans.Plusieurs travaux ont montré que le couvert forestier maintient beaucoup mieux la biodiversité que lorsqu\u2019on passe d\u2019un coup d\u2019un milieu fermé à un milieu ouvert.» Le chercheur réfère ici autant aux végétaux qu\u2019aux animaux.« La biodiversité est très liée à l\u2019âge de la forêt, dit-il.Les jeunes arbres, les intermédiaires, les matures, les très vieux et ceux qui sont morts sur pied et au sol génèrent une diversité structurale qui crée des niches écologiques pour différentes espèces.» Pierre Drapeau propose depuis plusieurs années d\u2019aller vers un aménagement forestier plus durable en diversi?ant les types de coupes.« En diminuant les écarts entre la forêt naturelle et la forêt aménagée, on souhaite assurer à long terme le maintien des multiples biens et services rendus par la forêt, comme la création d\u2019habitats pour la faune, la ?ltration de l\u2019eau qui se retrouve dans les bassins versants et la séquestration de carbone, tout en réalisant des béné?ces économiques avec la récolte du bois, précise-t-il.Bien qu\u2019on ait réalisé quelques progrès, il reste encore beaucoup à faire pour aménager la forêt de façon plus durable.C\u2019est toute la société qui en sortira gagnante.» Un nouvel observatoire La création de l\u2019observatoire régional de recherche sur la forêt boréale a été annoncée en mai 2022 à l\u2019Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).Son objectif : analyser les enjeux forestiers propres au Saguenay\u2013 Lac-Saint-Jean et à ses écosystèmes pour un aménagement durable.Il est dirigé par André Pichette, professeur au Département de sciences fondamentales de l\u2019UQAC et directeur du Centre de recherche sur la Boréalie, qui réunit des scienti?ques actifs dans le domaine des ressources renouvelables de la forêt boréale.L\u2019observatoire permet de réunir des expertises de différentes disciplines pour permettre aux spécialistes de se pencher sur plusieurs questions qui touchent notamment à l\u2019exploitation de la forêt, aux Premières Nations, aux changements climatiques et à la biodiversité.Il effectue aussi un travail de veille, de diffusion et de transfert des connaissances.Le gouvernement du Québec a investi 900 000 $ dans la création de cet observatoire. 6 LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC D\u2019anciennes terres agricoles subissent depuis l\u2019été dernier une transformation extrême nouveau genre à Pike River, en Estrie.« C\u2019est une première au Québec et, à ma connaissance, dans le monde », affirme Daniel Kneeshaw, professeur au Département des sciences biologiques de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM).Lorsqu\u2019on reboise un terrain, on ne plante traditionnellement que des semis, soit des arbres de deux ou trois ans.On est très loin de la véritable forêt, où la diversité des tailles et des espèces est grande.Pour accélérer le processus à Pike River, des arbres de quelques mètres de haut et des arbres matures ont également été plantés.C\u2019est sans oublier les plantes herbacées et le dépôt d\u2019arbres morts au sol.« Dans ces arbres, on trouve des champignons, des bactéries et d\u2019autres organismes très différents de ce qu\u2019on trouve dans les jeunes arbres », précise Daniel Kneeshaw.Ce titulaire de la Chaire de recherche UQAM sur la résilience et les vulnérabilités des forêts tempérée et boréale aux changements climatiques a proposé ce projet audacieux au ministère des Transports du Québec (MTQ), qui s\u2019était engagé à compenser la coupe d\u2019arbres nécessaire à la construction du tronçon de près de 38 km qu\u2019il manquait à l\u2019autoroute 35 pour conclure le corridor Montréal-Boston.Et le MTQ a osé ! En 2020, un projet pilote a été lancé, et il s\u2019est avéré un succès.Pas moins d\u2019une quarantaine d\u2019arbres matures ont été transplantés grâce à une machine spécialisée.« D\u2019habitude, elle est utilisée pour transplanter des arbres en ville, indique le chercheur.En forêt, il y a beaucoup plus de dé?s; souvent, les racines de plusieurs arbres sont entremêlées, et si on en coupe trop, l\u2019arbre a moins de chances de survie.On a donc choisi des arbres plus isolés.» EXPÉRIENCE SUR 12 ANS L\u2019été dernier, l\u2019équipe de Daniel Kneeshaw a signé un contrat de près de 7 millions de dollars sur 12 ans avec le MTQ pour commencer un projet de 25 hectares, toujours sur des friches.Cette initiative permettra aussi de faire des expérimentations avec différentes espèces.« Par exemple, avec le réchauffement climatique, certains pensent qu\u2019on pourra planter des arbres du sud dans le nord, mais il y a des gels tardifs et hâtifs dans le nord, remarque-t-il.Les arbres du sud ne sont pas habitués à ces extrêmes.On fera des tests avec des semis de différentes espèces des États-Unis et de l\u2019Abitibi.» L\u2019objectif est de créer un écosystème.« On ne réussira sûrement pas à recréer tout ce qu\u2019on trouve en nature, mais on s\u2019en inspire pour avoir de meilleurs résultats que ceux qu\u2019on a actuellement », fait valoir le chercheur.Pour relever ce dé?, il travaille notamment avec l\u2019ornithologue Pierre Drapeau.« Le type d\u2019espèces d\u2019arbres plantées et la structure de la forêt ont des répercussions sur la venue des oiseaux », dit Daniel Kneeshaw.Avec l\u2019expertise du biologiste François Fabianek, l\u2019équipe tentera aussi de créer des habitats, ou encore d\u2019augmenter la quantité d\u2019insectes, a?n de favoriser la présence de chauves-souris menacées.Tanya Handa est quant à elle l\u2019experte de la microfaune au sol, celle qui favorise la décomposition de la matière organique.Les premiers arbres plantés seront à croissance lente, et l\u2019équipe laissera des espaces pour y planter plus tard ceux qui sont à croissance rapide.« On verra si on réussit à recréer une forêt plus rapidement qu\u2019avec la méthode traditionnelle et, si oui, à quel point, explique le professeur.Et est-ce que tous les organismes ou seulement certains répondront positivement à la méthode ?» L\u2019équipe prévoit obtenir des résultats d\u2019ici cinq ans. « On apprendra beaucoup de ce projet et, ensuite, on pourra adapter notre méthode pour la rendre plus performante », conclut Daniel Kneeshaw.Les friches agricoles sont nombreuses en Abitibi-Témiscamingue.Différents acteurs sont tentés d\u2019y planter des arbres, question de rendre ces terres à nouveau productives.Néanmoins, avec les arbres qui poussent à une distance égale les uns des autres, les plantations ressemblent peu à une forêt naturelle et n\u2019ont généralement pas une grande acceptabilité sociale.C\u2019est du moins ce que remarque Annie DesRochers, professeure à l\u2019Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), qui a développé une expertise dans les plantations à croissance rapide, lesquelles Les friches, soit les terres abandonnées notamment dans le secteur agricole, sont peu intéressantes d\u2019un point de vue environnemental.Et si on y plantait des arbres ?par Martine Letarte PLANTER UNE FORÊT SUR LES TERRES ABANDONNÉES 7 L\u2019ESPOIR À TRAVERS LES BRANCHES peuvent facilement être aménagées sur des friches puisqu\u2019on n\u2019y trouve pas de gros débris forestiers. Or, ces sites fournissent-ils moins de services environnementaux que les forêts naturelles ?Se pourrait-il, au contraire, qu\u2019ils soient même plus efficaces à certains égards ?La chercheuse, qui est également titulaire de la Chaire industrielle CRSNG [Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada] en sylviculture et production de bois, cherche d\u2019abord à montrer et mesurer l\u2019effet de la plantation d\u2019espèces exotiques à croissance rapide sur la biodiversité végétale du sous-bois dans les plantations sur friche.« On plante souvent du peuplier hybride : du peuplier baumier indigène, qu\u2019on mélange avec du peuplier japonais ou avec du peuplier noir de l\u2019Ouest pour faire des arbres qui poussent plus vite », explique Annie DesRochers.Son équipe s\u2019intéresse de plus à l\u2019origine des terres abandonnées.« Est-ce qu\u2019on y cultivait du foin ?Ou est-ce une friche engendrée par une coupe mal faite où la forêt ne s\u2019est pas régénérée ?Est-ce que le type de friche in?uence comment poussent les arbres à croissance rapide qu\u2019on plante ?On regarde aussi l\u2019effet sur la biodiversité végétale de même que sur le carbone dans le sol et le microbiome du sol », précise-t-elle.PRÉCIEUX SOL La séquestration du carbone dans le sol est d\u2019ailleurs un autre élément qui est étudié de près par l\u2019équipe de la chercheuse.Quand des plantes ou des arbres meurent et tombent au sol, ils forment de la matière organique qui enrichit ce dernier tout en conservant du carbone.« Plus le sol séquestre de carbone, plus on réduit l\u2019effet de serre, indique Annie DesRochers.L\u2019une des solutions évoquées est de faire plus de plantations d\u2019arbres à croissance rapide, parce qu\u2019ils séquestrent beaucoup de carbone dans l\u2019atmosphère.Mais on ne sait pas s\u2019ils séquestrent plus de carbone dans le sol.» Lancée à la COP21 (Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques) en 2015, l\u2019initiative 4 pour 1000 soutient que si on augmentait le stock de matière carbone organique dans le sol de 0,4 % par an, on réglerait le problème de l\u2019augmentation du carbone dans l\u2019atmosphère.« On regarde donc si on pourrait mieux gérer les plantations pour que le sol garde plus de carbone », résume la professeure DesRochers.Les friches seront donc un terrain d\u2019étude, et de plantation, pour plusieurs années encore ! Friche en cours de reboisement près de la ville d\u2019Amos I M A G E : L Y N E B L A C K B U R N 8 LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC T raditionnellement, pour estimer le volume de biomasse forestière d\u2019un arbre \u2014 laquelle est directement liée à sa capacité à stocker le carbone \u2014, on mesure son diamètre à hauteur de poitrine et sa hauteur.Puis on prend la densité moyenne de l\u2019espèce pour terminer le calcul.Un jeu d\u2019enfant ! Or, cette façon traditionnelle de faire les choses risque de devenir désuète en raison des changements climatiques.C\u2019est le genre de questions sur lesquelles travaille Robert Schneider, professeur au Département de biologie, chimie et géographie de l\u2019Université du Québec à Rimouski (UQAR).Son équipe a montré qu\u2019avec un même diamètre à hauteur de poitrine et une même hauteur, le volume peut varier de plus de 5 % d\u2019un arbre à l\u2019autre lorsqu\u2019on inclut dans la modélisation les variables climatiques et celles qui sont associées au type d\u2019aménagement de la forêt.« C\u2019est parce que la forme de l\u2019arbre est affectée par ces facteurs; ainsi, le volume de la biomasse varie aussi », explique-t-il.Le chercheur travaille également à évaluer l\u2019effet du climat et du type d\u2019aménagement sur la densité du bois, et ce, à l\u2019échelle du Québec.Ses collègues et lui font ces calculs grâce aux cernes de croissance à l\u2019aide d\u2019un appareil de tomodensitométrie, communément appelé CT scanner, comme ceux qu\u2019on trouve dans les hôpitaux.« Plusieurs études ont montré que la densité varie avec le climat, mais ces études reposent sur des jeux de données qui ont une très faible étendue géographique, indique-t-il.Nous avons accès à un jeu de données couvrant la forêt boréale québécoise et de Terre-Neuve, nous donnant ainsi une grande variabilité géographique et climatique pour établir les liens entre la croissance, le climat et la densité du bois.» De plus, on sait que, généralement, les éclaircies commerciales ont peu d\u2019effets sur le rendement pour un certain volume.« Cela s\u2019explique par le fait que, sur un territoire donné, on a plusieurs petits arbres qui poussent lentement, ou peu de gros arbres qui poussent rapidement; le volume est quasiment le même », précise le chercheur.Néanmoins, les coupes forestières affectent-elles la densité des arbres qui restent, et, par conséquent, leur captation du carbone ? « Si les cernes des arbres deviennent plus larges à la suite d\u2019une éclaircie commerciale \u2014 donc, que la densité du bois diminue \u2014, la quantité de carbone qu\u2019ils stockent pourrait varier », dit Robert Schneider.En résumé, il y a pour le moment plus de questions que de réponses.« Il faut faire ces études alors que la société commence à parler de stockage de carbone par les forêts, affirme le chercheur.Voudra-t-on changer les paradigmes d\u2019aménagement des forêts en conséquence ?Ce sera un autre débat.» Il y a des arbres coniques, des cylindriques.Certains poussent très rapidement; d\u2019autres, lentement.Comment ces éléments, in?uencés par les changements climatiques, ont-ils un effet sur la capacité de la forêt à séquestrer le carbone ?par Martine Letarte QUESTION DE FORME I M A G E : A L E X C O O L O K / I S T O C K L\u2019ESPOIR À TRAVERS LES BRANCHES R égulièrement, un drone prend son envol au-dessus d\u2019une plantation de peupliers hybrides dans la région de Sherbrooke.En quelques minutes, le petit engin recueille une multitude d\u2019images couvrant une super?cie de plusieurs hectares.Après son retour au sol, les données sont analysées par ordinateur.C\u2019est qu\u2019une équipe scienti?que utilise ce terrain appartenant à la papetière Domtar pour mieux apprendre à compter les arbres ! « Des techniques d\u2019apprentissage profond et de traitement d\u2019images sont en mesure de détecter et de localiser les arbres.On détermine ainsi la hauteur de chacun et son diamètre », dit avec enthousiasme Wassim Bouachir, professeur en vision par ordinateur à l\u2019Université TÉLUQ.L\u2019intelligence arti?cielle qui est à l\u2019œuvre derrière cet outil est entraînée pour reconnaître un arbre et le distinguer de tout autre objet ayant une apparence, une couleur ou une texture similaire.Elle sait ainsi différencier un toit vert d\u2019un feuillage, par exemple.Habituellement, les gestionnaires de plantations doivent déployer plusieurs travailleurs forestiers sur une partie du terrain pour effectuer des mesures et obtenir un inventaire des arbres.« C\u2019est un travail qui peut être difficile et ardu selon la géographie du terrain, et donc difficile à répéter au cours du cycle de vie de la plantation.L\u2019imagerie aérienne n\u2019a pas ces inconvénients », fait valoir Wassim Bouachir.Les images aériennes permettent de déterminer le succès ou non d\u2019un effort de reboisement.Dans le cas de cette plantation d\u2019arbres à croissance rapide située en Estrie, par exemple, un suivi serré peut se faire.« On est en mesure de comparer la croissance de la biomasse sur plusieurs années pour déterminer si l\u2019on doit intervenir en utilisant des fertilisants en cas de croissance anormale », explique le chercheur.SOUS BONNE GARDE Si les entreprises forestières ont un intérêt pour cette sentinelle technologique, celle-ci a aussi le potentiel de séduire d\u2019autres acteurs qui ont à cœur la santé de la forêt.Bien que cet outil soit encore au stade expérimental, il détecte les arbres qui sont malades ou qui ont des problèmes de développement.« On pourrait notamment dresser le portrait des régions où il est possible de récolter des arbres et celles où l\u2019on doit empêcher les coupes pour protéger la forêt », avance Wassim Bouachir.Avec les drones semeurs qui sont utilisés dans certaines régions du monde pour rétablir la biodiversité, ceux qui surveillent les incendies de forêt, ceux qui décèlent les maladies sur la cime des arbres et ceux qui surveillent leur croissance, on a assurément affaire à des anges gardiens nouveau genre ! Un projet expérimental combine la puissance des algorithmes et l\u2019agilité d\u2019un drone pour recenser les arbres en un rien de temps.par annie Labrecque DANS L\u2019ŒIL D\u2019UN DRONE I M A G E : D A V I D - H E N R I C H S / U N S P L A S H LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC 10 I M A G E : L Y N E B L A C K B U R N L a spécialité de Xavier Cavard, c\u2019est la biologie.Néanmoins, les résultats de ses recherches pourraient avoir d\u2019importantes répercussions sur l\u2019économie québécoise.C\u2019est que le professeur de l\u2019Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) est titulaire de la Chaire de recherche sur la gestion du carbone forestier, établie à Sept-Îles.Lancée en 2019, cette chaire est appuyée non seulement par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec, mais aussi par plusieurs entreprises, dont Aluminerie Alouette, le producteur d\u2019acier ArcelorMittal et Produits forestiers Résolu.Celles-ci suivent les travaux de Xavier Cavard et de son équipe avec attention, puisqu\u2019ils pourraient leur être fort utiles dans un avenir rapproché.Le scienti?que cherche à comprendre la façon dont la forêt boréale québécoise et le sol sur lequel elle est implantée captent le carbone, avec un objectif double : trouver des manières d\u2019exploiter et d\u2019aménager la forêt qui maximisent la captation du carbone, pour ensuite permettre à des industriels comme Aluminerie Alouette et ArcelorMittal de compenser leurs émissions de GES grâce au pouvoir d\u2019absorption de la forêt québécoise.« Le but, c\u2019est de réussir à accumuler des connaissances pour permettre une meilleure gestion du carbone forestier », résume Xavier Cavard.De précieuses informations qu\u2019il a hâte de fournir à ses partenaires industriels pour leur permettre de tendre vers la car- boneutralité.VASTE RÉSERVOIR La forêt boréale est un objet d\u2019étude particulièrement intéressant en raison de son étendue \u2014 elle couvre près du tiers de la super?cie du Québec \u2014, mais surtout de sa capacité d\u2019absorption du carbone.« À l\u2019échelle mondiale, la forêt boréale n\u2019est pas la plus productive qui soit, ce qui veut dire que ce n\u2019est pas celle qui va capter le carbone le plus rapidement, explique le professeur Cavard.Par contre, pour ce qui est des stocks de carbone dans les sols, c\u2019est la championne.» Les travaux de recherche de Xavier Cavard et des étudiants qu\u2019il supervise se divisent essentiellement en deux axes.Le premier concerne l\u2019adaptation de la forêt boréale aux changements climatiques, a?n de savoir comment des épisodes météorologiques extrêmes, comme des périodes de sécheresse, affectent la croissance des arbres ou la décomposition du sol et, par conséquent, la captation du carbone.Le second axe porte sur l\u2019effet de différents traitements sylvicoles : les chercheurs D\u2019un côté : la forêt boréale québécoise, un immense réservoir de carbone.De l\u2019autre : des industriels qui cherchent à compenser leurs émissions de gaz à effet de serre (GES).Comment arrimer les deux ?par Karl rettino-parazelli INTÉGRER LA FORÊT BORÉALE AU MARCHÉ DU CARBONE Plantation de peupliers hybrides près de la ville de New Liskeard, en Ontario L\u2019ESPOIR À TRAVERS LES BRANCHES 11 I M A G E : O C T A V I A N C A T A N A / U N S P L A S H s\u2019attardent à certaines manières d\u2019exploiter ou d\u2019aménager la forêt pour voir comment elles in?uencent l\u2019absorption et la rétention du carbone.L\u2019équipe s\u2019intéresse par exemple au sca- ri?age, une méthode qui consiste à remuer le sol mécaniquement.Cette pratique peut avoir des effets positifs sur la croissance des arbres, et donc sur leur captation du carbone, mais elle accélère également la décomposition de la matière organique, ce qui libère une certaine quantité de carbone contenue dans le sol.« Ça reste à étudier pour voir si, en ?n de compte, on est gagnants ou perdants avec cette technique », souligne Xavier Cavard, qui compte par ailleurs mettre à l\u2019essai l\u2019épandage d\u2019apatite ou de cendres.« Je pense qu\u2019on peut aller jusqu\u2019à doubler l\u2019absorption du territoire aménagé », soutient Jean-François Boucher, professeur à l\u2019Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), lui aussi spécialiste de la gestion du carbone forestier.POTENTIEL INUTILISÉ En permettant à la forêt boréale de capter plus de carbone qu\u2019elle le fait naturellement grâce à des techniques d\u2019exploitation et d\u2019aménagement bien précises, l\u2019industrie forestière pourrait émettre ce qu\u2019on appelle des « crédits compensatoires ».Dans le marché du carbone auquel participe le Québec, ces crédits sont associés à des projets qui permettent de réduire les émissions de GES.Ils peuvent être achetés par des entreprises qui participent au système de plafonnement et d\u2019échange de droits d\u2019émissions de GES pour compenser jusqu\u2019à 8 % de leurs émissions polluantes.Les entreprises forestières, comme Produits forestiers Résolu, pourraient ainsi générer des revenus grâce à la vente de ces crédits.Celles qui les achètent, comme Aluminerie Alouette ou ArcelorMittal, auraient quant à elles un outil supplémentaire à leur disposition pour respecter leur plafond annuel d\u2019émissions et atteindre la carboneutralité.Pour être vendus, ces crédits compensatoires doivent cependant être encadrés par un protocole élaboré par le gouvernement du Québec.Et jusqu\u2019à maintenant, malgré de nombreuses démarches entreprises auprès des responsables du système québécois pour les inciter à créer un protocole lié au carbone forestier, Jean-François Boucher n\u2019a essuyé que des refus.« On a un grand potentiel et on est en train de le \" snober \".C\u2019est dommage », déplore-t-il.Le gouvernement du Québec a déposé l\u2019an dernier un projet de règlement pour permettre l\u2019émission de crédits compensatoires liés à des projets de boisement ou de reboisement sur des terres privées, lequel devrait entrer en vigueur d\u2019ici la ?n de 2022.Il ne vise cependant pas les terres publiques, où la vaste majorité de l\u2019exploitation a cours, ni l\u2019amélioration des pratiques de gestion forestière.Le ministère de l\u2019Environnement indique que les projets forestiers sont complexes, notamment en raison de la « dimension temporelle » : le carbone séquestré par un arbre est libéré dans l\u2019atmosphère lorsqu\u2019on le coupe et qu\u2019il se décompose.Le Ministère ajoute cependant qu\u2019un protocole concernant l\u2019amélioration des pratiques forestières sur le territoire québécois est envisagé, grâce à une nouvelle approche de quanti?cation du carbone.Jean-François Boucher, lui, garde espoir : « On se dit que, tôt ou tard, le gouvernement n\u2019aura pas le choix d\u2019accepter l\u2019idée de protocoles de crédits compensatoires qui incluent le secteur forestier d\u2019une manière plus large.» Tout cela au béné?ce, selon lui, de l\u2019industrie forestière et des industriels, mais aussi \u2014 et surtout \u2014 de l\u2019environnement. 12 LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC I M A G E : S H U T T E R S T O C K D es effluves de bois séché se dégagent du laboratoire d\u2019Ahmed Koubaa, professeur à l\u2019Université du Québec en Abitibi- Témiscamingue (UQAT).Ici, le précieux matériau est étudié sous toutes ses formes : en examinant copeaux, morceaux d\u2019écorce, bouts de bois et cendres avec divers instruments de laboratoire.Ces données sont importantes pour comprendre comment utiliser les résidus de transformation du bois, en particulier les cendres obtenues après la combustion, qui possèdent une valeur ajoutée pour la fertilisation des forêts.Il s\u2019agit d\u2019un volet phare de la recherche de ce titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la valorisation, la caractérisation et la transformation du bois.Le Québec génère plus de 300 000 tonnes de cendres par année.« Des usines qui utilisent le bois pour produire de la chaleur font face à un problème : elles accumulent des cendres après la combustion.Généralement, elles en donnent aux agriculteurs, mais elles ne peuvent pas tout écouler », explique Ahmed Koubaa, précisant qu\u2019une bonne partie de ces cendres prend le chemin des sites d\u2019enfouissement.Pourtant, les cendres de bois sont très riches en calcium et en magnésium, des minéraux nécessaires à la croissance des plantes.Ajoutées au sol, elles le fertilisent et réduisent sa teneur en acidité.Leur épandage, une pratique répandue dans les exploitations forestières d\u2019Europe, est moins fréquent ici.DEUXIÈME VIE C\u2019est que la pratique comporte des dé?s.« Les cendres seules peuvent s\u2019éparpiller au vent », fait remarquer le chercheur.Elles ont aussi tendance à être rapidement lessivées par la pluie, d\u2019où l\u2019idée du professeur Koubaa de transformer ces poussières en granules, a?n de faciliter l\u2019épandage et le transport de la matière. Ces granules sont fabriqués après plusieurs étapes : humidi?cation, durcissement, broyage, tamisage\u2026 Ils sont composés de cendres et d\u2019autres résidus de l\u2019industrie forestière.On ajoute à ce mélange des boues secondaires de papetières, riches en azote, qui servent à lier le tout ensemble, puis on l\u2019analyse pour s\u2019assurer de l\u2019absence de substances dangereuses (comme le mercure).« Les granules respectent les normes environnementales, et ils ne contiennent pas de produits chimiques », affirme le chercheur.Les travaux d\u2019une étudiante d\u2019Ahmed Koubaa sur ces granules sont d\u2019ailleurs prometteurs : l\u2019équipe a constaté un effet positif sur « la croissance des arbres » et « la qualité du bois qui en résulte ».Convaincu du potentiel des résidus de bois, le professeur imagine déjà un autre produit.« On est en train de développer des pots biodégradables avec ces résidus.Cela pourrait remplacer ceux en plastique qui viennent à l\u2019achat d\u2019un arbre en pépinière », espère-t-il.Ce contenant se dégraderait dans le sol, fournissant du même coup à l\u2019arbre toutes sortes d\u2019éléments nutritifs.Un véritable retour à la terre, pour ainsi dire ! Loin d\u2019être inutiles, les résidus de bois pro?tent d\u2019une deuxième vie en retournant fertiliser le sol des forêts.par annie Labrecque UN FERTILISANT NOUVEAU GENRE 13 L\u2019ESPOIR À TRAVERS LES BRANCHES I M A G E : A L E X A N D R E ?J A Q U E T O N I / U N S P L A S H C es temps-ci, les piles à hydrogène ont la cote.Il faut dire qu\u2019elles produisent de l\u2019électricité grâce à la simple mise en contact de l\u2019hydrogène et de l\u2019oxygène de l\u2019air.La cerise sur le gâteau : elles ne rejettent que de l\u2019eau.Partout dans le monde, les parcs de voitures, de bus et de trains fonctionnant déjà grâce à ces piles ne cessent de croître.« Ils ne produisent pas de bruit et n\u2019émettent pas de gaz d\u2019échappement, et vous pourriez boire l\u2019eau qui en ressort : elle est 100 fois plus pure que l\u2019eau du robinet », précise Samaneh Shahgaldi, professeure au Département de chimie, biochimie et physique de l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).Cela dit, ces piles dites « à combustible » ne sont pas totalement vertes.Elles intègrent des composants fabriqués à partir de carbone issu de produits pétroliers.La chercheuse et son équipe veulent contourner le problème en utilisant\u2026 du bois.Et plus précisément de la lignine, l\u2019un des principaux composants des plantes.L\u2019idée est de valoriser les déchets de l\u2019industrie forestière, présents en quantité faramineuse au Québec.« On est d\u2019ailleurs à la recherche d\u2019entreprises intéressées par une collaboration ! » lance la chercheuse au passage, le but ultime étant de trouver un partenaire souhaitant se débarrasser de sa lignine (du côté de l\u2019industrie des pâtes et papiers, par exemple).Quels éléments de la pile exactement veut-elle remplacer ?« Tous », répond-elle en riant, même si elle ajoute que les travaux en sont encore à un stade préliminaire.« La COVID-19 nous a énormément retardés, mais on espère avoir un prototype en janvier 2023 », explique la chercheuse, qui dirige la Chaire de recherche du Canada sur les piles à combustible à base de lignine.S\u2019il existe une dizaine de modèles de piles à combustible à l\u2019heure actuelle, Samaneh Shahgaldi se concentre sur des modèles compacts particulièrement adaptés aux transports et aux ordinateurs portables.Leur nom : piles à hydrogène à membrane électrolytique polymère, ou PEM.C\u2019est notamment cette membrane que la chercheuse et son équipe tentent de concevoir grâce au carbone tiré de la lignine.Mais tous les composants de la pile qui sont susceptibles de contenir du carbone sont visés : le support du catalyseur, ou encore la couche poreuse qui permet la diffusion des gaz, tous deux des éléments des électrodes (voyez l\u2019encadré).Lorsqu\u2019elles sont fabriquées à partir de cette biomolécule, les minuscules nano?bres de carbone qui composent plusieurs des éléments de la pile coûtent moins cher à produire et sont plus performantes, d\u2019après la professeure.Il demeure un grave problème : 95 % de l\u2019hydrogène est pour l\u2019instant produit à partir de gaz naturel ou de charbon dans le monde.Et qu\u2019en est-il au Québec ?Le combustible nécessaire au fonctionnement de la pile serait produit de façon écologique en utilisant l\u2019hydroélectricité, autre ressource accessible de la Belle Province.Le tout permettrait alors de créer une « boucle d\u2019énergie verte et durable », espère la chercheuse, pour réduire l\u2019empreinte carbone de notre système énergétique.La suite en 2023, donc ! Le bois pourrait bien être à la base des piles du futur, plus performantes et plus vertes.par rachel hussherr DES PILES EN BOIS Pile à combustible 101 Les piles à hydrogène fonctionnent sur le principe d\u2019une réaction électrochimique entre l\u2019oxygène et l\u2019hydrogène.Celle-ci se produit entre deux électrodes, l\u2019anode et la cathode, qui contiennent du platine.Ce métal rare agit comme catalyseur : il facilite la réaction chimique.Du côté de l\u2019anode, des électrons sont arrachés à l\u2019hydrogène, qui devient H+.Du côté de la cathode, les électrons se recombinent avec les protons H+ et de l\u2019oxygène pour former de l\u2019eau, H2O.Entre les deux, une membrane très ?ne ne laisse passer que les ions chargés positivement.Les électrons, chargés négativement, doivent emprunter un détour, créant ainsi le courant électrique. 14 LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC I M A G E : M I N N A A U T I O / U N S P L A S H .C O M Un peu partout dans la province, des chercheurs s\u2019intéressent à la biomasse forestière comme source potentielle d\u2019énergie verte.par rachel hussherr ÉNERGIE NOUVELLE «F inis ton assiette ! » Si on entend cette rengaine autour des tables pendant les repas, elle est moins fréquente dans d\u2019autres contextes, comme celui de l\u2019industrie forestière.Pourtant, la gourmande engendre 6,8 millions de tonnes de résidus secs par année, selon un rapport commandé par le ministère de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles du Québec en 2021.Ces branches, feuillages et copeaux sont destinés à être enfouis ou à se décomposer sur le lieu des coupes.Des « restes de table » que l\u2019industrie forestière classique, en somme, n\u2019est pas adaptée à digérer dans ses chaînes de transformation.Pourtant, ces mal-aimés de l\u2019industrie du bois sont l\u2019objet d\u2019un intérêt croissant, autant du côté du gouvernement québécois que de celui de scienti?ques.Les uns comme les autres y voient l\u2019occasion de contrecarrer notre dépendance aux produits pétroliers et d\u2019atténuer la crise climatique.C\u2019est que les résidus forestiers peuvent être utilisés comme énergie brute : ils sont brûlés pour produire de l\u2019électricité et de la chaleur, ou les deux en simultané.Autre option : la biomasse forestière peut être transformée en carburant ou en gaz, grâce à une transformation sous haute température ou à la fermentation, notamment.Destinés de toute façon à se décomposer et à émettre du dioxyde de carbone (CO2), ces résidus de bois pourraient donc être des sources de bioénergie qui contribueraient à réduire l\u2019empreinte carbone du Québec, surtout dans le secteur des transports, lequel engendre plus de 40 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) de la province.DES BIOCARBURANTS PROMETTEURS Plusieurs chercheurs et chercheuses ont bien compris l\u2019intérêt de ce ?lon à ne pas négliger.Du lot, Patrice Mangin est professeur émérite à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et directeur général de l\u2019organisme à but non lucratif BELT (Bioénergie La Tuque).Il travaille à implanter une bioraffinerie dans cette ville de la Mauricie avec l\u2019aide d\u2019investisseurs ?nlandais et de la communauté atikamekw. Sur un parterre de coupe de la région de La Tuque, les billots de bois ont été sortis par l\u2019industrie, qui a laissé sur place ces résidus.Ces derniers pourraient être utilisés pour produire des biocarburants.Voici de quoi a l\u2019air la biomasse forestière après son passage dans un broyeur à marteaux.I M A G E S : P A T R I C E B E R G E R O N L\u2019endroit serait entièrement alimenté par les résidus forestiers disponibles dans la région.Ils y seraient chauffés à plus de 1 000 degrés Celsius en présence d\u2019oxygène a?n d\u2019être transformés en gaz, lui-même converti en carburant liquide au bout du compte.Pour concrétiser ce projet \u2014 parti de zéro en 2010 \u2014, Patrice Mangin estime qu\u2019il faudra de 15 à 17 ans.Or le jeu en vaut la chandelle ! À plein régime, l\u2019usine pourrait produire plus de 275 millions de litres de biocarburant par an, soit à peu près le volume de 90 piscines olympiques.Il s\u2019agit là d\u2019un coup de pouce non négligeable quand on sait que l\u2019objectif québécois est d\u2019augmenter la production de bioénergie de 50 % d\u2019ici 2030.Si le diesel était le biocarburant privilégié au départ, l\u2019évolution récente des législations européennes sur les moteurs à essence a incité les instigateurs du projet à se tourner davantage vers le kérosène.Après tout, ce dernier sera encore indispensable dans l\u2019aviation pour les 50 à 100 prochaines années, selon le professeur : « Autant faire en sorte qu\u2019il soit le plus vert possible.» Tandis que le projet de Patrice Mangin s\u2019appuie sur une chaîne de transformation du bois en biocarburant grâce à une transformation à haute température, Kokou Adjallé, de l\u2019Institut national de la recherche scienti?que (INRS), s\u2019intéresse de son côté aux services que peut rendre la biologie dans ce domaine.Dans son laboratoire établi à Québec, il possède un véritable arsenal de cuves et de bioréacteurs qui lui permettent de tester différents procédés de mise en valeur des résidus. Les bactéries, les champignons et même les larves de mouches sont ses alliés ! L\u2019un des projets sur lesquels planche le chercheur \u2014 également professeur associé à l\u2019Université de Sherbrooke \u2014 consiste à optimiser la production de bioéthanol à partir de résidus forestiers.La magie opère en trois étapes.D\u2019abord, il s\u2019agit de séparer la lignine de la cellulose, deux des principaux composants du bois, car « la lignine empêche la valorisation de la cellulose dans la suite du procédé », explique M.Adjallé.Une fois la cellulose isolée, la molécule devient accessible pour l\u2019étape de la digestion.Elle est transformée en sucres par une réaction appelée hydrolyse enzymatique, au cours de laquelle des enzymes « coupent » les molécules de cellulose.En?n, un processus de fermentation permet d\u2019obtenir le fameux bioéthanol.L\u2019ESPOIR À TRAVERS LES BRANCHES 16 LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC Très répandue aux États-Unis, la production de bioéthanol dite de première génération \u2014 c\u2019est- à-dire par la fermentation du maïs cultivé sur des terres qui pourraient autrement être réservées à la production alimentaire \u2014 a donné mauvaise presse aux biocarburants en général, de l\u2019avis du professeur.Cependant, la situation au Québec est différente puisque le but est surtout de valoriser des déchets, donc de produire un carburant de seconde génération.Tout cela doit néanmoins se faire sans mettre en péril la forêt.Sur les zones de coupe, « on vise à récupérer en moyenne de 40 à 60 % des résidus qui sont au sol.Il ne faut pas penser qu\u2019on va venir racler le sol forestier », ajoute de son côté Patrice Mangin.De plus, certains milieux sont d\u2019emblée exclus du ramassage parce qu\u2019ils sont considérés comme trop sensibles.Les résidus n\u2019y seront pas prélevés pour préserver la santé des sols et la biodiversité.« Le gouvernement a ?xé à 1 % la proportion des sols fragiles exclus du ramassage; nous avons augmenté cette proportion à 10 % pour notre projet », précise le professeur.OPTIMISER LE CYCLE DU CARBONE Le rendement de conversion des résidus forestiers en bioénergies dépend beaucoup de l\u2019efficacité des technologies.Ainsi, les chercheurs mettent les bouchées doubles pour améliorer les procédés.Pour le projet BELT à La Tuque, la transformation du bois en biocarburant n\u2019est pas optimale sans un apport supplémentaire d\u2019hydrogène.« Du carburant, c\u2019est essentiellement du carbone et de l\u2019hydrogène.Mais pour 5 à 6 % d\u2019hydrogène contenu dans le bois, il y a 50 à 55 % de carbone », expose Patrice Mangin.L\u2019ajout d\u2019hydrogène s\u2019avère donc nécessaire, et ce dernier est souvent produit indirectement grâce à des combustibles fossiles.Malgré tout, le professeur compte, à terme, utiliser un hydrogène vert et local grâce à une future usine de production installée à Bécancour, dont il est d\u2019ailleurs le vice-président.Du côté du bioéthanol de l\u2019INRS, c\u2019est la première étape de la chaîne de production qui pose problème.Le traitement visant à libérer la cellulose des résidus forestiers représente trop souvent une étape éner- givore et peu écologique.C\u2019est pourquoi Kokou Adjallé travaille à la remplacer par une action mécanique de compression qui briserait d\u2019abord les liaisons du bois.Ensuite, des enzymes extraites de champignons se chargeraient de séparer la lignine de la cellulose.Or, comment savoir si le choix d\u2019une bioénergie est judicieux sur le plan environnemental ?Tout est question d\u2019équilibre entre les coûts \u2014 aussi bien environnementaux qu\u2019économiques \u2014 et les béné?ces, souligne Annie Levasseur, professeure à l\u2019École de technologie supérieure (ÉTS), à Montréal.Qu\u2019elles débouchent sur de la chaleur, de l\u2019électricité ou des carburants, les bioénergies forestières viennent toujours avec une certaine « dette carbone ».Leur combustion ajoute du CO2 dans l\u2019atmosphère, le temps que celui-ci soit capturé à nouveau par les arbres en croissance.Le processus s\u2019échelonne sur quelques dizaines d\u2019années.« De plus, le transport et les chaînes de transformation émettent également du CO2 », explique la chercheuse spécialisée dans le développement de modèles visant à étudier l\u2019effet des activités humaines sur le climat.Pour cette raison, la profes- seure Levasseur et ses collègues cherchent à établir « une vision holistique du carbone forestier » sur l\u2019ensemble de son cycle de vie, grâce à des modèles numériques.Leur but : partir du tout début, quand le carbone est encore en forêt, et prendre en compte tous les aspects techniques et économiques des bioénergies qui en découlent, pour ?nalement les relier à leurs émissions de GES respectives.Si le travail de la chercheuse vise ultimement à guider les décisions politiques, l\u2019équipe se concentre dans un premier temps sur l\u2019amélioration de la méthodologie des modèles.BOUCLER LA BOUCLE Pour atténuer la dette carbone liée aux bioénergies forestières, des stratégies combinent l\u2019utilisation du bois d\u2019œuvre et sa transformation ultérieure en bioénergie.« L\u2019idée est de maximiser l\u2019utilisation des produits de la forêt sur une longue durée : on se sert d\u2019abord du bois comme matériau [pour la construction, notamment], puis on le transforme en bioénergie lorsqu\u2019il est en ?n de vie », dit Annie Levasseur.De cette manière, la dette carbone est remboursée avant même l\u2019émission du CO2 dans l\u2019atmosphère, puisque de nouveaux arbres auront repoussé entre-temps et absorbé du carbone.Au contraire, le carbone issu des produits pétroliers mettra de 100 000 ans à plusieurs millions d\u2019années pour retourner dans son réservoir d\u2019origine, la lithosphère.Selon Kokou Adjallé, aucun sous-produit résultant de la fabrication de bioénergie ne devrait être gaspillé; une autre manière d\u2019alléger cette encombrante dette.Par exemple, la poudre de lignine obtenue pendant la production de bioéthanol dans son laboratoire a été réutilisée pour créer une mousse isolante destinée au secteur résidentiel, en collaboration avec une entreprise privée.Même les enzymes des champignons chargées de déligni?er les résidus forestiers sont recyclées.Les restes de l\u2019industrie forestière sont tombés dans la bonne assiette ! Kokou Adjallé dans son laboratoire de l\u2019INRS I M A G E : I N R S A lors que le monde de l\u2019intelligence artificielle (IA) est en pleine accé lérat ion, l \u2019Afr ique se mobilise pour tirer son épingle du jeu et profiter pleinement des promesses de cette technologie.Dès 2014, les chefs d\u2019État de 32 pays y ont créé l\u2019Alliance Smart Africa pour déterminer les orientations à privilégier et stimuler les investissements.Puis, le prestigieux Institut africain des sciences mathématiques a lancé une maîtrise en intelligence artificielle, parrainée par Facebook et Google.À Lagos, le centre Data Science Nigeria se donne quant à lui l\u2019objectif de former un million de Nigérians et Nigérianes en science des données d\u2019ici 2027 et de créer un écosystème foisonnant, pour faire du pays un partenaire idéal à l\u2019échelle internationale.Tout à l\u2019ouest, des jeunes ont lancé l\u2019Institut des algorithmes du Sénégal, ainsi que l\u2019espace GalsenAI, pour rassembler les passionnés des données massives.Et ce ne sont que quelques exemples ! Lorsque l \u2019Ethiopian Arti f icia l Intelligence Institute a vu le jour, en 2020, le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a déclaré : « Nous ne voulons pas que nos jeunes ne fassent qu\u2019observer de loin et adopter ce que le reste du monde aura produit. » Il règne en Afrique un sentiment d\u2019urgence : si le continent n\u2019a pas pu prendre toute sa place lors des dernières révolutions industrielles, cette fois, ce sera différent, se promet-on.Alors que 84 % des échanges commerciaux du continent se font avec l\u2019extérieur, son émancipation est impossible sans davantage d\u2019indépendance économique, ont reconnu les représentants et représentantes politiques et issus du monde des affaires réunis à l\u2019Africa CEO Forum en juin dernier.Pendant que les projets foisonnent et que les entreprises se multiplient (voir nos portraits de jeunes pousses finalistes d\u2019un concours d\u2019innovation de Villgro Africa, dans les pages suivantes), des chercheurs et chercheuses tentent de prendre du recul.Le continent africain prend sa place dans le monde de l\u2019intelligence arti?cielle.Pas question de se faire imposer les normes \u2013 et les biais \u2013 des grandes puissances mondiales ! PAR ANNE-HÉLÈNE MAI SOCIÉTÉ DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 27 IMAGES : SHUTTERSTOCK.COM UN AGRONOME AUTOMATIQUE En 2015, l\u2019ingénieur informatique Adamou Nchange Kouotou a investi dans une petite plantation de bananes plantain, a?n de se créer une seconde source de revenus.Aucunement formé en agriculture, il ne s\u2019est pas inquiété : « Je pensais que c\u2019était simple : tu plantes, ça pousse. » Un virus s\u2019en est rapidement pris à toute sa production, et il a jeté l\u2019éponge.Cet échec brutal l\u2019a marqué, si bien que l\u2019agriculture a été sa première inspiration lorsqu\u2019il a commencé à s\u2019intéresser à l\u2019IA en 2018.« Je me suis rendu compte qu\u2019on pouvait aider les agriculteurs à lutter contre les maladies des plantes, en utilisant l\u2019apprentissage automatique et la vision par ordinateur. » Une solution pratique, alors qu\u2019ils n\u2019ont souvent pas les moyens de se payer les services d\u2019un agronome.Selon l\u2019ingénieur, près de la moitié de la production agricole est perdue en Afrique à cause des maladies et des mauvaises pratiques.Devant ces risques, les institutions ?nancières sont peu enclines à prêter des fonds aux petits producteurs.Adamou Nchange Kouotou a donc mis au point Agrix Tech, une appli qui reconnaît les maladies et les ravageurs à partir des photographies et des vidéos que fournissent les agriculteurs.La version gratuite fonctionne avec de la publicité et se limite au diagnostic de l\u2019infection.Les services payants, pour leur part, offrent un suivi personnalisé de l\u2019évolution des récoltes, avec des noti?cations pour chaque tâche à effectuer.L\u2019accompagnement inclut même une analyse de risque du terrain en amont du projet de culture.« On fournit ainsi un score que consultent nos partenaires de micro?nance locale pour accorder ou non un crédit. » Utilisé par plus de 700 agriculteurs camerounais, le programme est encore en apprentissage.En accumulant des données sur les caractéristiques des plantations ainsi que sur les rendements obtenus, le modèle s\u2019enrichit.« On vise à ce qu\u2019il devienne plus intelligent et plus performant que la solution empirique », explique Amadou Nchange Kouotou.IMAGES : AGRIX TECH ; SHUTTERSTOCK.COM Véritable sommité en droits de la personne et en IA, la Sud-Africaine Rachel Adams a fondé l\u2019Observatoire africain de l\u2019intelligence artificielle responsable (OAIAR) au dé butde2022poursusciterlaréflexion.Queveutdirel\u2019IA pourl\u2019Afrique?Quelssontlesrisquesetlesbénéficespour les sociétés africaines ?Le déploiement de ces technologies peut-il porter atteinte à la démocratie?Comment peut-on s\u2019appuyer sur les systèmes de valeurs, les traditions et les codes culturels d\u2019Afrique pour poser des balises éthiques ?Et que serait une IA par l\u2019Afrique et pour l\u2019Afrique ?Voilà quelques questions qui occuperont les membres de l\u2019Observatoire.« Onveutapporterl\u2019expérienceafricainesurlascènemondiale, précise Rachel Adams, qui dirige également le Just AI Center.Les discussions qui entourent l\u2019intelligence artificielle sont influencées par les pays de l\u2019hémisphère nord.De ce fait, les outils développés reflètent leurs standards éthiques, normatifs etdegouvernance :ilfautquelespaysduSudaientleurplace danscesréflexions. » À travers l\u2019OAIAR, qui est entre autres soutenu par le Centre de recherches pour le développement international du Canada, la chercheuse veut fournir des outils aux pays d\u2019Afrique pour superviser l\u2019implantation de l\u2019IA et l\u2019encadrer.SOLUTION OU DÉRAPAGES ?Concrètement, comment l\u2019IA se déploie-t-elle en Afrique ?Le monde bancaire compte parmi ceux qui s\u2019en sont emparés en premier.D\u2019est en ouest, les institutions financières se pressent d\u2019intégrer l\u2019IA à leurs systèmes d\u2019octroi de crédit ou de service client.Pareillement, la firme canadienne Proto a beaucoup de succèsauprèsdesbanquesafricaines :satechnologieautomatise la réception des réclamations, et ce, dans une diversité de langues locales telles que le kinyarwanda et le twi.La numérisation des services bancaires est d\u2019ailleurs un moyen, selon la Facilité pour l\u2019inclusion financière numérique en Afrique, d\u2019offrir des services plus efficaces et inclusifs.Lesmembresdel\u2019OAIARsontcritiques.« Quandc\u2019estla machine qui décide que tu n\u2019as pas droit à un prêt [bancaire], un poste,unvisa\u2026versquitetourner? »demandelachercheuse namibienne Kristophina Shilongo en entrevue.L\u2019équité des systèmes intelligents repose en grande partie sur lesdonnéesaveclesquellesilsontétéentraînés.« Lesdonnées disponibles en Afrique sont largement basées sur l\u2019expérience des hommes, affirme Rachel Adams.Par conséquent, les servicessontbiaisés.Maiscen\u2019estpasqu\u2019unproblèmed\u2019IA: celadécouledeproblèmesstructurelsprofonds. »C\u2019estpour contrer cette tendance que l\u2019OAIAR s\u2019est engagé à inclure la dimension de genre et de race dans tous ses travaux.D\u2019ailleurs, le réseau de l\u2019OAIAR travaille aussi à la décolonisationdel\u2019IA.« Nousvoulonsidentifier,danslemonde de l\u2019IA, les dynamiques héritées du colonialisme, afin de les désamorcer »,détailleRachelAdams. L\u2019importation de technologies mésadaptées aux contextes locaux est un problème, dit-elle.Par exemple, les systèmes de reconnaissancefaciale« entraînés »horsducontinentsontsusceptibles de commettre des erreurs.Cela est particulièrement inquiétant 28 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 SOCIÉTÉ IMAGES : ROSE NAKASI ; SHUTTERSTOCK.COM quand ils sont employés à des fins de surveil lance policière, comme à Johannesburg, où plus de 5000 camé ras assistées par l\u2019IA de la compagnie danoise iSentry & Milestone enregistrent les faits et gestes des passants.L\u2019Afrique est également ciblée par les entreprises pour le « test bêta » de leurs innovations.Des populations qui ne sont pas toujours en mesure de donner un consentement libre et éclairé font office de cobayes.L\u2019entreprise spécialisée dans le profilage psychologique et idéologique Cambridge Analytica a ainsi testé sa capacité d\u2019influence politique au Nigéria et au Kenya avant de s\u2019attaquer au chantier de l\u2019élection de Donald Trump, aux États-Unis.Puis, il y a les abus du côté des données.Au Kenya, des applications de crédit prêtent des fonds selon de hauts intérêts sans évaluer la solvabilité des emprunteurs, et récoltent massivement les données de ceux-ci, telles que la localisation, les messages textes, les contacts et l\u2019historique d\u2019appels\u2026 Pour contrecarrer ces dérapages, la Sud-Africaine Nokuthula Olorunju, membre de l\u2019Observatoire, travaille sur la gouvernance de l\u2019IA et le cadre juridique du cyberespace.Pour elle, l\u2019encadrement des technologies se fait par une approche collaborative du bas vers le haut.« Nous allons à la rencontre des gens pour écouter leurs expériences et savoir ce que la technologie et leurs données signifient pour eux.À partir de là, nous avons une meilleure compréhension de leurs perceptions et réalités, pour bâtir de quoi les protéger. » Pour cerner ce qui correspond à l\u2019IA éthique dans chaque pays, Rachel Adams et une équipe internationale se sont lancées dans la création de l\u2019Indice mondial de l\u2019IA responsable.Cet outil permettra de comparer les pays à partir de critères établis mondialement et non pas seulement hérités des États du Nord.« Cet instrument est développé à partir du Sud, et surtout du continent africain, explique fièrement Rachel Adams.Il sera inspiré des conceptions régionales des droits de la personne, dans l\u2019espoir d\u2019être le plus inclusif possible. » L\u2019indice a pour ambition d\u2019aider chaque citoyen et citoyenne à prendre conscience de ce qui se joue dans sa société.Car malgré les bémols soulevés par les chercheurs, les innovations en IA font partie de l\u2019avenir et représen tent de précieuses occasions à saisir.Certains travaux décrits dans cet article et la production de ce reportage ont été rendus pos si bles grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international du Canada.DÉPISTER MASSIVEMENT LA MALARIA La malaria est la cause de 27 % des décès en Ouganda.Le pays manque de techniciens et techniciennes de laboratoire formés.Pour ne pas épuiser leurs yeux, ces derniers ne doivent pas analyser plus de 25 lames au microscope par jour\u2026 Mais vu le nombre de patients en attente de résultats, il arrive qu\u2019ils en examinent une centaine quotidiennement.Les erreurs sont plus courantes et le risque de prescrire le médicament à des personnes qui n\u2019en ont pas besoin est plus élevé.C\u2019est un problème : les parasites ont tendance à développer une résistance aux traitements.C\u2019est pour répondre à ces problèmes que Rose Nakasi s\u2019est lancée, dès 2015 dans le cadre de son doctorat, dans la création d\u2019un modèle capable de reconnaître l\u2019infection dans le sang.Il lui a fallu récolter des milliers de photographies d\u2019échantillons sanguins pour nourrir l\u2019apprentissage automatique.Celle qui est aujourd\u2019hui professeure à l\u2019Université de Makéréré tenait à ce que sa technologie puisse être utilisée à partir d\u2019un téléphone intelligent.« Nous voulons tirer pro?t du matériel que nos professionnels ont déjà à disposition.Chaque technicien de laboratoire possède un téléphone et chaque établissement de santé a au moins un microscope. » Grâce à un support conçu par imprimante 3D et ajustable, la lentille de l\u2019appareil mobile est apposée sur l\u2019oculaire du microscope.« Le taux de performance du modèle a rapidement atteint celui des techniciens de laboratoire, af?rme Rose Nakasi.Et à chaque usage, le modèle s\u2019améliore. » La scienti?que travaille à présent à ce que son invention soit capable de préciser la magnitude de l\u2019infection.Elle veut aussi déterminer quelle qualité minimale de caméra est requise.Déjà, deux prototypes sont utilisés au complexe hospitalier de Mulago, le plus important en Ouganda.La chercheuse espère à terme faire profiter toute la région de son invention, en particulier les communautés rurales.DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 29 Au cours d\u2019 française qui s Captation du son émis par le cerclage d\u2019un moyeu dans l\u2019atelier du charron Mylène Pardoen est archéologue du paysage sonore au Centre national de la recherche scienti?que, en France.Son but : recréer les ambiances sonores du passé.30 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 SCIENCES IMAGES : PI2A?AUDIO/MSH?LSE/UAR2000/CNRS Au cours d\u2019une journée hors du temps, Québec Science a suivi une scienti?que ançaise qui s\u2019attelle à restituer les sons du passé.Ouvrez grand vos oreilles\u2026 par MARINE CORNIOU ÉCOUTER Au cours d\u2019une journée hors du temps, Québec Science a suivi une scienti?que française qui s\u2019attelle à restituer les sons du passé.Ouvrez grand vos oreilles\u2026 par MARINE CORNIOU L\u2019HISTOIRE DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 31 ce matin d\u2019été, la chaleur est déjà écrasante sur les chemins poussiéreux qui mènent au chantier.L\u2019odeur d\u2019un feu de bois chatouille les narines.Au loin résonnent le cri d\u2019un coq et le clac-clac régulier d\u2019outils en métal sur les pierres.Le site de Guédelon, perdu dans la campagne à 200 km au sud-est de Paris, est encore calme, mais les visiteurs et visiteuses ne tarderont pas à afÒuer.Ce qui se déroule ici est une expérience scientifique, historique et touristique exceptionnelle : depuis 1997, on construit un château fort avec les techniques et les matériaux du 13e siècle.Il faut contourner l\u2019enceinte fortifiée pour apercevoir Mylène Pardoen, dans la carrière de roches orangées qui jouxte l\u2019édifice.Cheveux gris coupés ras, jeans et t-shirt noirs au logo du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), la chercheuse à la frêle carrure revoit avec son équipe le programme de la journée.Elle suggère d\u2019enregistrer le son de deux ouvriers chargeant les pierres de la carrière dans une charrette en bois, à laquelle est attelé un cheval de trait.Son acolyte, l\u2019ingénieur du son Martin Guesney, flanqué de quatre stagiaires, s\u2019exécute immédiatement.Il n\u2019y a pas de temps à perdre : après le chargement, la troupe aura moins de 10 minutes pour courir s\u2019installer dans le fossé sous la passerelle qui mène à la cour du château, sur laquelle passera le cheval.Ainsi positionnés, les perchistes pourront capter le son du convoi chargé roulant sur les planches de bois.Le moment venu, on me tend un casque d\u2019écoute.Le bruit des sabots et le grincement des roues résonnent comme des bruitages de cinéma.Mais il n\u2019y a rien de fictif à la clé.Ce que souhaite saisir Mylène Pardoen ici, c\u2019est, au contraire, « l\u2019authenticité du son ».Car elle est archéologue des paysages sonores.Autrement dit, elle tente de reconstituer l\u2019ambiance sonore du passé, en débusquant dans le présent les sons les plus « historiques » qui soient.Cette discipline, elle l\u2019a inventée et elle est, jusqu\u2019à preuve du contraire, la seule à l\u2019exercer.« Je suis inclassable », prévient-elle d\u2019ailleurs d\u2019emblée.Son travail à Guédelon nourrira l\u2019un de ses projets de recherche, qui consiste à reproduire les ambiances sonores de huit périodes clés de la construction et de la vie de la cathédrale Notre-Dame de Paris.C\u2019est l\u2019essence de la première période (autour de l\u2019an 1170) que Mylène Pardoen est venue extraire sur le site médiéval, à laquelle elle ajoutera ensuite des éléments plus parisiens.Tous ces fragments sonores seront à terme mixés et intégrés dans une « fresque » qui tiendra compte de l\u2019acoustique de la cathédrale en fonction de l\u2019époque, du mobilier en place, du brouhaha urbain, de l\u2019évolution de l\u2019aménagement des quais de Seine, etc.(voir l\u2019encadré ci-contre).D\u2019expérience, l\u2019archéologue sait qu\u2019il faut plus de 600 heures de travail pour « raconter trois minutes d\u2019histoire avec des sons ».De l\u2019orfèvrerie acoustique ! Pour le moment, à Guédelon, s\u2019imaginer l\u2019ambiance sonore du Moyen-Âge n\u2019est pas difÏcile.Il sufÏt de faire abstraction des commentaires des touristes pour s\u2019y croire.Aucun outil électrique ni véhicule motorisé n\u2019a droit de cité; sous les abris autour du château se succèdent des ateliers de sculpture de bois, de forge, d\u2019équarrissage de poutres, de poterie, de tressage de corde ou encore de teinture de tissus.Partout, les « œuvriers » et « œuvrières », employés des lieux, reproduisent les gestes du passé avec des outils rustiques et une patience infinie.Pour mener à bien sa mission, Mylène Pardoen fait tomber les barrières entre les disciplines.Ses stagiaires, qui la regardent avec une admiration teintée de tendresse, viennent d\u2019écoles de cinéma, de technique du son ou de musicologie.Pour eux, travailler avec Mylène, c\u2019est de toute évidence la chance de côtoyer un « personnage », de sortir des sentiers battus et de dompter les sons dans toute leur En Mylène Pardoen, Martin Guesney et les stagiaires de l\u2019été 2022 préparent le matériel pour la captation sonore.32 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 SCIENCES IMAGES : MARINE CORNIOU complexité.Forts de leurs connaissances techniques, ils manipulent une dizaine de micros pour saisir au mieux les palpitations des matériaux et la technicité des gestes.L\u2019air un peu distant que la chercheuse peut dégager à première vue s\u2019envole dès qu\u2019elle parle de son travail, avec finesse, douceur et poésie.Son but ?« Mettre le sensible au cœur de la recherche », rendre le passé palpable et sauvegarder le patrimoine immatériel, jusqu\u2019ici négligé par les historiens.UN CATALOGUE ÉTOFFÉ Toc ! Toc ! Toc ! Armé de perches, de micros et d\u2019écouteurs, le groupe encadre une artisane accroupie près d\u2019un bloc de grès.Celle-ci frappe à répétition une masse sur un gros « clou » en fer qui s\u2019insère dans la pierre \u2013 le but de la manœuvre étant ultimement de fendre l\u2019énorme bloc en deux.Le son des coups claque sèchement, au point de faire vibrer douloureusement les tympans.Au bout d\u2019une dizaine de minutes, l\u2019équipe éteint les micros et repose le matériel dans une sorte de chariot de golf bricolé.« On réessaiera cet après-midi.On n\u2019arrive pas à avoir un beau son pour la pierre, c\u2019est très difficile.Ce qu\u2019on veut, c\u2019est un son rond.Là, c\u2019est plat, ça sature les micros », explique en soupirant Mylène Pardoen.Ce n\u2019est pas le travail qui manque pour l\u2019équipe qui, telle une petite famille, séjourne quelques jours dans un camping du coin.La liste de sons à ajouter à la « bibliothèque » de Mylène Pardoen est interminable.Elle est même infinie.« Le geste est imprégné par la personnalité de chaque artisan.À chaque captation, on obtient des sons différents », assure celle qui semble ne jamais s\u2019autoriser de pause.Ainsi, deux tailleurs de pierre qui travaillent avec les mêmes outils ne produiront pas les mêmes « empreintes » acoustiques.« De la même manière, explique-t-elle devant la forge, cette enclume typique du 19e siècle et cette enclume médiévale, plus petite et plutôt cubique, ne sonnent pas pareil.» Quant au fer chaud, rouge vif, il sonne mat, alors que l\u2019outil refroidi, lui, va tinter.« On peut ainsi enregistrer la transformation de la matière, pas simplement le geste.» De toute évidence, l\u2019oreille de Mylène Pardoen est à l\u2019affût du moindre détail; elle perçoit dans chaque son (et non bruit, qui lui paraît péjoratif) tout un éventail de subtilités dont le commun des mortels est loin de soupçonner l\u2019existence\u2026 Mylène Pardoen a beau « faire de la recherche exploratoire », elle le fait avec une extrême exigence, et même une rigueur toute\u2026 militaire.Rien d\u2019étonnant, puisque l\u2019archéologie est en fait sa seconde carrière.« J\u2019ai servi 17 ans dans l\u2019armée, comme mécanicienne d\u2019hélicoptère.Puis, j\u2019ai dû arrêter, glisse-t-elle rapidement, et j\u2019ai fait un doctorat sur la musique militaire.» En cette veille de fête nationale française, comme pour faire écho au passé de la chercheuse, un avion de chasse survole le chantier dans un vacarme assourdissant.« Aïe, j\u2019espère que l\u2019équipe n\u2019enregistrait pas », lâche-t-elle, avec, paradoxalement, une étincelle de plaisir dans les yeux.Sa passion pour le défilé militaire du 14 juillet est presque aussi intense que son attirance pour les sons, qu\u2019elle pense avoir toujours eue.Mylène Pardoen a trouvé sa vocation après avoir sonorisé une scène de champ de bataille avec des musiques militaires pour le musée de l\u2019Armée, à Paris, après sa thèse.Elle s\u2019est fait connaître (et reconnaître) en 2015 avec le projet Bretez, une promenade virtuelle, visuelle et sonore, dans le quartier du Châtelet, dans le Paris du 18e siècle.Comment la communauté des historiens a-t-elle réagi à cette trame audio ?« Disons qu\u2019elle n\u2019était pas contre », résume la musicologue.Une façon pudique de décrire la méfiance dont elle a fait l\u2019objet, « n\u2019étant ni historienne, ni ingénieure du son, ni acousticienne ».Ni professeure, puisqu\u2019elle a un titre d\u2019« ingénieure de recherche », rattachée à la Maison des sciences de l\u2019Homme du CNRS à Lyon Saint-Étienne.Pascal Bastien, professeur d\u2019histoire de l\u2019Europe moderne à l\u2019Université du Québec à Montréal, a connu Mylène Pardoen grâce au projet Bretez et l\u2019a invitée au Québec DES SONS SUPERPOSÉS Les trois principales couches d\u2019un paysage sonore LA GÉOPHONIE Bruits et sons propres à un lieu, auxquels s\u2019ajoutent les bruits météorologiques LA BIOPHONIE Bruits et sons qui émanent de la faune, comme les oiseaux et les insectes L\u2019ANTHROPOPHONIE Bruits et sons générés par les humains DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 33 IMAGES : © GUÉDELON (CHÂTEAU, FORGERON)\u2022SÉBASTIEN LAZZARONI (OISEAU) dans le cadre d\u2019une conférence il y a quelques années.Il est emballé par son travail, mais s\u2019explique sans mal que l\u2019approche laisse sceptiques certains de ses pairs.« Il y a deux enjeux : premièrement, à quoi ça sert ?En quoi cela fait-il avancer nos connaissances ?Et deuxièmement, à partir de quelles sources peut-on reconstituer des sons du passé ?» illustre-t-il, avant d\u2019ajouter : « Dans le monde universitaire, Mylène a toujours été un OVNI, à qui on ne peut pas accoler d\u2019étiquette.Elle invente un champ de recherche, ce qui est très déstabilisant.Mais dire qu\u2019elle est rigoureuse est un euphémisme.» UNE DÉTECTIVE MINUTIEUSE C\u2019est en la regardant travailler qu\u2019on réalise la complexité de sa démarche.Rien n\u2019est laissé au hasard.La musicologue se réjouit d\u2019avoir pu enregistrer récemment une séance de « grappage », une opération qui consiste à jeter des pièces de ferraille dans un foyer pour les souder entre elles.Et elle ne cache pas sa déception lorsqu\u2019elle apprend qu\u2019une roue de brouette a été cerclée de métal avant sa venue; elle avait pourtant dit qu\u2019elle souhaitait être présente pour capter la musique de la chose ! Pour obtenir des sons « plausibles scientifiquement?»,?Mylène?Pardoen?commence?par une recherche approfondie.Elle s\u2019appuie sur des documents historiques (p lans , gravures , tableaux, objets du quotidien), des archives administratives et des devis de?travaux.?«?Quand?elle?regarde?un tableau du 18e siècle, elle voit le paysage?en?sons.?Quand?elle?lit?un?texte,?elle l\u2019entend.Son approche est très riche », relève Pascal Bastien, admiratif.La chercheuse exclut les voix de son « enquête », car il y a trop peu d\u2019informations sur le vocabulaire ou la prononciation des époques passées \u2013 elle se concentre sur tout le reste.Avec son collègue Martin Guesney, elle contrôle ensuite toute la chaîne, de la?recherche?des?sons?à?leur?diffusion,?en?passant par leur captation.Guédelon est un lieu béni pour le duo, tant le chantier fourmille de main-d\u2019œuvre.Sous un des auvents, des hommes dégrossissent des blocs de calcaire blanc, pour en faire des marches d\u2019escalier sculptées ou des créneaux.« On va spatialiser l\u2019activité, c\u2019est-à-dire enregistrer trois?tailleurs?de?pierre?en?même?temps avec?plusieurs?micros?»,?lance?la?cheffe.?On?remarque au passage que les coups de burin sont plus rapides, plus légers que ceux qui viennent de la carrière.La «?spatialisation?»?se?fait?aussi?a?posteriori,?en combinant les sons recueillis isolément pour donner aux auditeurs l\u2019impression UN QUART DE SIÈCLE DE CONSTRUCTION Même s\u2019il reste le toit de la tour du pigeonnier à bâtir et des murs à monter de quelques crans, le château de Guédelon a déjà ?ère allure.Le projet est né de la curiosité d\u2019un propriétaire de château de la région et d\u2019une poignée de passionnés, qui ont acquis quelques hectares de forêt et une carrière pour se lancer dans l\u2019archéologie expérimentale.Amorcé en 1997 et ouvert au public depuis 1998, le château fort continue de prendre forme grâce à 70 ouvrières et ouvriers salariés, formés aux techniques médiévales.Le chantier est ?nancé grâce aux entrées (environ 300 000 visiteurs par an), à la boutique et aux restaurants sur place.Les acteurs et actrices du site ont tous pour mission de transmettre leurs connaissances au public, ce qui les ralentit dans leurs tâches\u2026 mais rend l\u2019entreprise fort pédagogique.Une vannière tresse des paniers, qui seront utilisés pour le transport de certains matériaux sur le site.Le château de Guédelon Un forgeron à Guédelon 34 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 IMAGES : MARINE CORNIOU (CHÂTEAU)\u2022SAS GUÉDELON (VANNIÈRE, FORGERON) SCIENCES Captation de scie à cadre dans l\u2019atelier de menuiserie par l\u2019équipe de Mylène Pardoen FAIRE REVIVRE NOTRE-DAME Le 15 avril 2019, devant les yeux sidérés des Parisiens et Parisiennes et ceux des internautes du monde entier, la cathédrale Notre-Dame de Paris partait en fumée.En bonne partie, du moins : la charpente, la toiture en plomb et la ?èche ont été complètement détruites, sans compter les dommages (moins visibles) aux structures de pierre.Déterminé à faire renaître le monument de ses cendres, un collectif de 200 scienti?ques français et internationaux, coordonné par le CNRS et le ministère français de la Culture, s\u2019est rapidement constitué en neuf groupes de travail (métal, pierre, verre, bois et charpente, etc.).Il rassemble historiens et historiennes de l\u2019art, archéologues du bâti, spécialistes de la restauration des matériaux\u2026 et archéologue du paysage sonore.Mylène Pardoen est en effet experte scienti?que pour le volet acoustique, avec Brian Katz, chercheur spécialiste en acoustique des salles.Elle recréera les ambiances sonores de huit périodes historiques.Le duo enregistre aussi pour la postérité les sons du chantier actuel.Il s\u2019intéresse à l\u2019acoustique de la cathédrale grâce à des mesures faites sur place, avant et après l\u2019incendie, et à des simulations numériques.Un modèle acoustique de l\u2019édi?ce a ainsi été créé et calibré à partir de mesures prises en 2015 dans le cadre d\u2019un autre projet de recherche du CNRS (visant à reproduire virtuellement l\u2019acoustique de la cathédrale).d\u2019être immergés dans une scène animée.Pour la reconstitution finale, l\u2019équipe exploite notamment les outils de création de jeux vidéo, dotés d\u2019une puissance de calcul permettant des simulations acoustiques de haute précision.De quoi offrir un rendu réaliste avec de multiples haut-parleurs.Une fresque sonore s\u2019apprête d\u2019ailleurs à être présentée à Guédelon pour les 25 ans du chantier.Car l\u2019œuvre de Mylène Pardoen n\u2019a pas pour vocation d\u2019être publiée dans des revues savantes (même si cela arrive de temps en temps), et encore moins d\u2019être rangée dans des tiroirs.« La science doit se diffuser autrement », croit-elle.Musées et festivals offrent ainsi au public une nouvelle lecture du passé.Cette sensorialité de l\u2019histoire, Mylène Pardoen n\u2019est pas tout à fait seule à la défendre.Un vent nouveau souffle sur l\u2019archéologie, afÏrme Barbara Huber, doctorante à l\u2019Institut Max-Planck de science de l\u2019histoire humaine, en Allemagne.Elle- même reconstitue\u2026 des paysages olfactifs ! Au printemps 2022, l\u2019archéologue- biochimiste a signé une étude dans Nature Human Behaviour expliquant comment les composés aromatiques retrouvés sur les artefacts permettent de recréer les odeurs parmi lesquelles évoluaient nos ancêtres.« L\u2019odorat est totalement sous-estimé, estime-t-elle.Il est pourtant crucial pour notre santé mentale et physique; il module notre comportement.Jusqu\u2019ici, le passé qu\u2019on nous propose dans les musées se concentre sur le visuel : les objets, les monuments.Il n\u2019a ni odeur ni son.Or les dimensions sensorielles sont extrêmement importantes.Elles font partie de notre héritage culturel.» Contactée par appel vidéo, Barbara Huber s\u2019anime quand elle découvre le travail de la musicologue française.« Cette chercheuse offre aux gens une expérience qu\u2019ils ne pourraient pas vivre autrement.C\u2019est puissant ! » L\u2019audace et la ténacité de Mylène Pardoen commencent à payer.En 2020, le CNRS lui a attribué une médaille de cristal, qui récompense la créativité et le sens de l\u2019innovation.Un cristal qui sonne joliment, sans doute.On ne peut s\u2019empêcher de faire le lien avec ses mots : « Dans nos fresques, on récolte le nectar, c\u2019est-à-dire les sons, et on les combine ensuite numériquement pour faire résonner le flacon autour.» À Guédelon, l\u2019équipe termine la journée en retournant dans la carrière, auprès des blocs de grès réfractaires à l\u2019enregistrement.Cette fois, c\u2019est un homme qui frappe des feuillets en métal insérés dans une fissure, à l\u2019aide d\u2019une grande masse qu\u2019il manœuvre avec tout le haut de son corps.Après 30 minutes de résistance, le bloc couleur ocre cède enfin.Le craquement de la roche qui s\u2019ouvre en deux est désormais gravé dans la collection singulière de Mylène Pardoen.Il viendra enrichir la bande son des humains bâtisseurs de la mythique cathédrale, aux côtés d\u2019autres échos des siècles passés.En complément : quelques extraits sonores sur notre site Paris, 15 avril 2019.Notre-Dame brûle.DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 35 IMAGES : PI2A-AUDIO/MSH-LSE/UAR2000/CNRS (CAPTATION)\u2022WANDRILLE DE PRÉVILLE (NOTRE-DAME DE PARIS) PETITS RÉACTEURS NUCLÉAIRES : vant de devenir président et chef de la direction de l\u2019Association nucléaire canadienne \u2013 LE lobby de l\u2019atome au pays \u2013, John Gorman occupait un pos te semblable dans le secteur de l\u2019énergie solaire.C\u2019est donc dire que l\u2019hom me connaît bien ces deux énergies, qui n\u2019émettent pas de gaz à effet de serre lors de leur utilisation.« Réaliser la transition éner gétique au Canada sera un défi considé rable.Il va nous falloir décarboner une bonne partie de l\u2019énergie que nous con sommons déjà, en plus de celle dont nous aurons besoin dans le futur pour soutenir la croissance de nos besoins en électricité », affirmetil.Dans son esprit, il n\u2019y a au cun doute : le nucléaire fera partie d\u2019un bouquet de solutions qui comprendra, en plus du solaire, l\u2019éolien et l\u2019hydroélectricité.Pas question, toutefois, de multiplier les centrales nucléaires « à l\u2019ancienne », comme celles de Bruce, de Pickering Les petits réacteurs modulaires seraient la voie d\u2019avenir pour produire de l\u2019électricité en scindant l\u2019atome.Tous ne sont cependant pas convaincus par cette technologie qui doit encore faire ses preuves.PAR MAXIME BILODEAU ILLUSTRATIONS : ÉLODIE DUHAMEAU DIRECTION ARTISTIQUE : SOPHIE BENMOUYAL RÉACTEUR CONVENTIONNEL Généralement plus de 700 MW LA GRANDE SÉDUCTION ENVIRONNEMENT 36 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 et de Darlington, en Ontario \u2013 18 des 19 réacteurs commerciaux au pays sont dans cette province, le dernier étant situé sur la pointe Lepreau, au Nou veau- Brunswick.L\u2019avenir du nucléaire se ré - su me plutôt à trois lettres : PRM, pour « petits réacteurs modulaires », une nouvelle classe de réacteurs considérablement plus petits en taille et en puissance \u2013 300 MW et moins \u2013 et dotés de caractéristiques de sécurité améliorées.Du moins, c\u2019est ce qu\u2019affirme un regroupement d\u2019acteurs canadiens issus de l\u2019industrie, des gouvernements et des universités qui prévoit un marché mondial de 150 milliards de dollars d\u2019ici 2040.Dans le monde, environ 70 projets sont en cours de développement, selon l\u2019Agence internationale de l\u2019énergie atomique.De fait, seuls deux PRM sont actuellement en fonction sur la planète.Ils sont embarqués sur un bateau qui mouille au large de la ville portuaire russe de Pevek, en mer de Sibérie orientale, et fournissent chacun 35 MW d\u2019électricité depuis 2020.Par comparaison, la centrale nucléaire québécoise Gentilly-2, fermée en 2012, générait 675 MW.S\u2019il existe plusieurs technologies de cette nouvelle génération de réacteurs, toutes fonctionnent sur le principe de la fission nucléaire, qui consiste à briser des noyaux atomiques lourds (comme de l\u2019uranium) à l\u2019aide de neutrons.Cela libère de l\u2019énergie \u2013 de la chaleur \u2013 qui est ensuite utilisée pour faire bouillir de l\u2019eau.La vapeur à haute pression générée actionne en retour des turbines produisant de l\u2019électricité.Exactement comme dans un grand réacteur, à la nuance près que le combustible d\u2019un PRM n\u2019a à être chan - gé que tous les trois à sept ans, contrairement à celui des centrales traditionnelles qui doit être remplacé tous les ans ou tous les deux ans.Côté sécurité, les PRM « sont conçus pour maintenir le réacteur à une température inférieure à celle qui provoque une fusion du cœur [un accident], et ce, même sans intervention externe », précise Guy Marleau, professeur au Départe ment de génie physique de Polytechnique Montréal et directeur de l\u2019Institut de génie nucléaire.La sécurité repose ainsi sur des systèmes dits « passifs » au lieu d\u2019un système de refroidissement fonctionnant à l\u2019électricité, ce qui explique que l\u2019intervention humaine n\u2019est pas nécessaire pour contenir une catastrophe.Les possibilités d\u2019emballement deviennent donc nulles, selon les promoteurs de cette technologie, ce qui rend les PRM inhéremment plus sécuritaires que les réacteurs conventionnels, auxquels on doit les catastrophes nucléaires de Tchernobyl et de Fukushima.Ils sont aussi plus polyvalents.Réduits en taille, les PRM peuvent être fabriqués à la chaîne en usine, pour ensuite être acheminés en tout ou en partie, par train ou par bateau.Les plus petits, de moins de 10 MW, peuvent même être trans- por tés par semi-remorque.Sur place, il ne reste qu\u2019à les assembler.« Il est possible de les installer n\u2019importe où, notamment PETIT RÉACTEUR MODULAIRE Jusqu\u2019à 300 MW PANNEAU SOLAIRE Environ 300 à 700 W par unité ÉOLIENNE Environ 3 MW par unité DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 37 dans des collectivités nordiques qui ne sont pas branchées au réseau.Et puisqu\u2019ils sont modulaires, on peut ajouter des composantes au fil du temps, lorsque la demande en électricité s\u2019accroît par exemple », fait valoir John Gorman.Leur puissance modeste les rend tout de même capables d\u2019alimenter des dizaines, voire des centaines de milliers de foyers.Des sites miniers éloignés du réseau électrique pourraient aussi être preneurs.Mais c\u2019est avant tout la fiabilité des PRM qui en font un outil intéressant dans la lutte contre les changements climatiques.Contrairement aux énergies renouvelables, le nucléaire est synonyme de production électrique constante, peu importe les conditions météorolo giques.Un argument qui positionne les PRM comme une solution de rechange aux centrales alimentées par des hydro carbures, pense Guy Marleau.« Prenons l\u2019exemple des ÎlesdelaMadeleine, qui compte sur une centrale thermique au diesel pour produire son électricité.Cette communauté ne peut pas remplacer cette dernière uniquement par des éoliennes et des panneaux solaires, au risque de se retrouver dans une situation précaire s\u2019il ne vente pas et que le soleil s\u2019absente pendant plusieurs jours », explique-t-il.SOUFFLER LE CHAUD ET LE FROID Au Canada, une douzaine de projets à des degrés divers d\u2019avancement sont sur la table à dessin.Le plus avancé est celui d\u2019Ontario Power Generation, qui prévoit d\u2019exploiter un PRM \u2013 un BWRX300 de la multinationale GE-Hitachi Éner - gie nucléaire \u2013 sur le site de Darlington dès 2028.Ce sera le premier nouveau réacteur de la province depuis 1993.La jeune pousse Moltex Energy travaille quant à elle sur le premier réacteur à sels stables au monde, une technologie qui a notamment pour avantage d\u2019éliminer la production de gaz radioactifs volatils.Date prévue de l\u2019entrée en fonction de ce PRM qui utilisera « des déchets nucléaires recyclés comme combustible » : 2030.Les gouvernements de l\u2019Ontario, du NouveauBrunswick, de la Saskatchewan et de l\u2019Alberta font front commun afin de soutenir l\u2019installation de PRM.Ensemble, ils ont convenu, en mars 2022, d\u2019un Plan stratégique pour le déploiement des petits réacteurs modulaires qui pave la voie à « la prochaine évolution de l\u2019innovation et de la technologie nucléaires ».Le gouvernement fédéral partage cette position ; en 2020, il s\u2019était doté d\u2019un Plan d\u2019action canadien des petits réacteurs modulaires en vue de faire du pays « un chef de file mondial en matière de PRM ».Les bottines suivent les babines : le budget fédéral de 2022 comprend un financement de 120,6 millions de dollars sur cinq ans pour soutenir le développement de cette technologie qualifiée de « prometteuse ».Le Canada revendique après tout une tradition d\u2019expertise dans le nucléaire.Deuxième pays à avoir produit ce type d\u2019énergie dans l\u2019histoire, le quart de ses prix Nobel sont liés à la science nucléaire et il se targue d\u2019être le deuxième producteur d\u2019uranium au monde.Surtout, il a mis au point le fameux réacteur CANDU (Canada Deuterium Uranium) dans les années 1950 et 1960.Une dizaine de ces réacteurs ont depuis été mis en service à l\u2019étranger, ce qui en fait un succès commercial\u2026 du passé.« Ça fait longtemps qu\u2019on a accordé des brevets pour cette technologie ! » raille Maxime Blanchette- Joncas, député du Bloc québécois dans RimouskiNeigette\u2013Témiscouata\u2013Les Basques.Aucun CANDU, désormais propriété de SNCLavalin, n\u2019a en effet été vendu depuis plus de 30 ans.Le bloquiste sait de quoi il parle.À titre de viceprésident du Comité permanent de la science et de la recherche, il prend part depuis juin dernier à une étude sur les PRM à laquelle sont conviés divers acteurs \u2013 organismes réglementaires, chercheurs et chercheuses universitaires, groupes d\u2019intérêt \u2013 concernés de près ou de loin par cette technologie.Au moment où ces lignes étaient écrites, le Comité n\u2019avait pas encore fait rapport de ses travaux auprès de la Chambre des communes.Une chose est certaine : le doute règne dans l\u2019esprit du député québécois.« On nous dit par exemple que nous aurons besoin des PRM pour réaliser la transition écologique.Pourtant, les premières installations seront en fonction au mieux en 2028 alors qu\u2019il faut décarboner dès maintenant », relève Maxime Blanchette-Joncas.L\u2019ÉLÉPHANT DANS LA PIÈCE Les PRM ont beau être « verts », ils augmenteront la production de déchets radioactifs du Canada.Cette dernière est déjà importante : en 2019, le total cumulatif était de l\u2019ordre de 2,5 millions de m3, soit l\u2019équivalent de plus de 700 piscines olympiques.Du lot, 0,5 % provient du combustible usé des centrales nucléaires.Le reste des déchets à faible et à moyenne activité peut aussi bien provenir des secteurs médical et de la recherche que des vêtements et des outils utilisés pour assurer l\u2019entretien des centrales nucléaires.Les déchets à « haute activité », comme le combustible, sont les plus néfastes pour la santé et l\u2019environnement ; ils peuvent rester actifs pendant des centaines de milliers d\u2019années.À défaut de pouvoir les retraiter \u2013 on parle parfois de « recyclage », en référence par exemple au processus au cours duquel les déchets nucléaires sont réutilisés pour produire un nouveau combustible adapté à certaines catégories de PRM \u2013, ils sont stockés dans des piscines d\u2019eau, des conteneurs et des silos en béton.La seule manière de se débarrasser des déchets radioactifs est de construire des dépôts en formations géologiques profondes pour les y enfouir.De tels projets de tombeaux nucléaires ont obtenu l\u2019aval des autorités en Finlande et en Suède, mais pas au Canada, où on peine à sélectionner un site d\u2019enfouissement.En cause : une acceptabilité sociale dif?cile à obtenir dans les communautés ontariennes d\u2019Ignace et de South Bruce, les deux dernières en lice pour accueillir ces déchets.38 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 ENVIRONNEMENT Si le passé est garant de l\u2019avenir, il y a tout lieu d\u2019être sceptique quant aux échéanciers avancés.La compagnie NuScale travaille par exemple à l\u2019élaboration d\u2019un des tout premiers prototypes de PRM depuis 2003.Ce réacteur à eau pressurisée capable de générer 77 MW devait à l\u2019origine être prêt en 2015 ; on évoque désormais l\u2019horizon 2029, si tout va bien.Les quelque 70 autres projets sur les rangs, ici et là, sont toujours, justement, des projets.« Dire que les PRM n\u2019ont pas fait leurs preuves à grande échelle est un euphémisme », tranche M. Blanchette-Joncas.UN RÊVE ILLUSOIRE ?Parmi les personnes expertes invitées à témoigner devant le Comité permanent de la science et de la recherche figure M.V.Ramana, professeur à l\u2019École de politique publique et d\u2019affaires mondiales de l\u2019Université de la Colombie-Britannique et titulaire de la chaire Simons sur le désarmement et la sécurité mondiale et humaine.Ce physicien et spécialiste du nucléaire est parmi les voix les plus critiques des PRM ; il a d\u2019ailleurs signé une lettre, en 2020, avec quelque 77 autres personnes et groupes environnementaux, pour demander aux banques canadiennes de ne pas financer les projets de PRM, qui « détourneront un financement critique aux dépens des sources d\u2019énergie alternatives déjà éprouvées, sûres et économiques dont le Canada a absolument besoin pour respecter sa promesse de réduire de 40 à 45 % ses émissions carbonées d\u2019ici 2030 ».« Je veux que mes enfants et petits-enfants vivent sur une planète habitable.Je considère en ce sens que se perdre en vaines discussions sur le nucléaire est contre-productif, car cela alimente l\u2019inaction des décideurs face à la crise climatique », explique-t-il.Au fil des ans, le chercheur a étayé son argumentaire hostile aux PRM par la publication de nombreuses études dans des revues savantes.Perte des prétendues économies d\u2019échelle, appétit inexistant à l\u2019international, marchés hors réseau incapables de justifier une demande minimale : ses conclusions démontent les uns après les autres les arguments avancés par l\u2019industrie.Les enjeux de sécurité publique reliés à cette source d\u2019énergie l\u2019inquiètent aussi.« Je suis originaire de l\u2019Inde, qui a développé l\u2019arme nucléaire grâce aux CANDU au début des années 1970 », rappelle celui qui considère les PRM comme une menace au principe de non-prolifération.Il revient toujours aux solutions éprouvées : « De 80 à 90 % de nos besoins futurs en électricité pourraient être comblés par des sources d\u2019énergies renouvelables disponibles dès maintenant. » Faux, rétorque John Gorman, qui doute du bien-fondé des modélisations sur lesquelles se basent ces prévisions.« Le soleil ne brille pas 365 jours par année, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.Ces calculs, notamment en ce qui a trait au coût de l\u2019électricité, se basent sur des scénarios déconnectés de la réalité », déplore-t-il.L\u2019Agence internationale de l\u2019énergie abonde dans le même sens et soutient que le nucléaire peut être « compétitif avec le solaire et l\u2019éolien dans la plupart des régions du monde ».La seule condition, précise l\u2019organisation, est que l\u2019industrie limite les dérives typiques des projets civils.Parlez-en à la Finlande, qui a récemment inauguré sa première centrale nucléaire depuis 1980\u2026 12 ans après la date convenue et avec une facture trois fois plus élevée que prévu.C\u2019est ce qui fait dire à M.V.Ramana que les PRM ont toutes les chances d\u2019être un feu de paille.« Une poignée sera probablement construite, mais au prix de retards et de dépassements de coûts importants.Ce faisant, ils feront la preuve de leur propre inutilité », prédit-il.Guy Marleau nourrit une opinion semblable, à quelques nuances près.« J\u2019entends parler de la relance [du nucléaire] depuis plus de 30 ans, et j\u2019attends toujours qu\u2019elle se produise ! N\u2019empêche, je fais partie de ceux qui croient que le nucléaire est inévitable si l\u2019on veut un jour déclasser les énergies fossiles. » Les chiffres, en tout cas, dénotent plutôt la tendance inverse.Entre 1996 et 2019, la part du nucléaire dans la production mondiale d\u2019électricité n\u2019a pas cessé de chuter, passant de 17,5 à 10 %.S\u2019agirait-il d\u2019un chant du cygne ?Ontario Power Generation et SaskPower ont sélectionné le modèle BWRX-300, de GE-Hitachi Énergie nucléaire, pour entrer dans l\u2019ère des PRM.Cette image donne une idée de ce à quoi ressembleront les centrales.Celle de Darlington, en Ontario, abritera le premier PRM commercial au pays, en 2028.COMME DANS UN SOUS-MARIN Les PRM ne sont pas complètement révolutionnaires : on trouve de tout petits réacteurs depuis des décennies dans des porte-avions, des sous-marins et des brise-glaces.« Ces navires soutiennent parfois à eux seuls les besoins en énergie de l\u2019équivalent d\u2019une petite communauté », précise Guy Marleau.Pas question de manquer d\u2019électricité au milieu de l\u2019océan ! IMAGE : GE-HITACHI ÉNERGIE NUCLÉAIRE DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 39 BLOB LA FOIS OÙ J\u2019AI ADOPTÉ UN Le temps d\u2019une expérience de science participative, notre journaliste a accueilli chez elle un blob, un organisme qui fascine autant les scienti?ques que les profanes.PAR ANNIE LABRECQUE SCIENCES 40 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 PHOTOS : DAVID VILLA / SCIENCEIMAGE, CBI / CRCA / CNRS PHOTOTHÈQUE C ontrairement à un chaton ou à un chiot à la bouille attendrissante, cette petite créature jaune d\u2019apparence spongieuse ne possède aucun charme pouvant susciter l\u2019affection.Pourtant, plus de 14 000 personnes, dont moi, ont souhaité accueillir ce fascinant « animal » de compagnie ces derniers mois : le blob ! À l\u2019automne 2021, la chercheuse française Audrey Dussutour et son équipe du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) conviaient des volontaires à se prêter au jeu de la science participative avec le projet Derrière le blob, la recherche.Les candidats et candidates se sont inscrits en masse ! Est-ce le séjour d\u2019un blob dans la Station spatiale internationale qui a suscité un intérêt pour ce type d\u2019organisme ?En 2021, l\u2019astronaute français Thomas Pesquet a mené une expérience avec un spécimen surnommé Blobi Wan Kenobi, clin d\u2019œil à La guerre des étoiles, tandis que des milliers d\u2019écoles françaises effectuaient les mêmes manipulations scientifiques dans leurs classes, sur Terre.Qu\u2019est-ce que le blob, au fait ?Il s\u2019agit d\u2019un myxomycète qui décompose la matière organique du sol des forêts partout à travers le monde.Ni végétal ni champignon, cet être unicellulaire dont il existe des milliers d\u2019espèces possède des comportements étonnants : il peut acquérir des connaissances en fusionnant avec d\u2019autres blobs et se déplacer pour s\u2019alimenter.Pas très vite, mais assez pour que l\u2019on puisse observer sa progression vers une source de nourriture.C\u2019était d\u2019ailleurs une demande répétée du public et des élèves qu\u2019Audrey Dussu tour a rencontrés lors de conférences : examiner le blob d\u2019un peu plus près, d\u2019où l\u2019idée d\u2019en faire une expérience à grande échelle.« Nous avons trois objectifs avec ce projet de science participative : créer de nouvelles connaissances, sensibiliser les participants aux effets des changements climatiques sur la croissance et le comportement du blob, et leur faire découvrir la démarche expérimentale », résume la chercheuse et directrice de recherche au CNRS.Son équipe \u2013 ainsi que les milliers de volontaires \u2013 est la première à s\u2019intéresser aux effets DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 41 de l\u2019augmentation des températures sur ce discret organisme.Bref, j\u2019allais devoir surchauffer mon nouvel animal de compagnie\u2026 Voici le récit de mon expérience captivante et inusitée ! PREMIÈRE PARTIE LE RÉVEIL DES BLOBS Avant d\u2019accueillir mon blob, j\u2019ai reçu la liste du matériel à me procurer : boîtes de Petri, poudre d\u2019agar-agar (gélose), lampes chauffantes, thermomètres, règle\u2026 La liste est très précise, car il faut offrir aux blobs les mêmes conditions de « laboratoire » partout pour obtenir des données uniformes et comparables entre les personnes participantes.Après tout, il s\u2019agit d\u2019une véritable expérience scientifique ! On va même jusqu\u2019à nous indiquer la marque de flocons d\u2019avoine à acheter pour nourrir nos cobayes.Puis, en avril dernier, deux espèces différentes (Physarum polycephalum et Badhamia utricularis) m\u2019arrivent par la poste sous forme de poudre orangée.Les blobs se transforment ainsi, en « sclérote », s\u2019ils sont exposés à la lumière ou s\u2019ils manquent d\u2019eau.Cette stratégie de survie est la clé de leur succès au fil du temps ; les blobs existaient déjà il y a plus d\u2019un milliard d\u2019années, période à laquelle sont aussi apparus les premiers champignons et les premières algues.J\u2019entrevois alors tout le travail que je devrai accomplir\u2026 et décide de ne faire que l\u2019expérience pour une des deux espèces, Physarum polycephalum.Je me mets au bricolage.À partir de boîtes à chaussures et de papier d\u2019aluminium, je construis deux maisons recouvertes d\u2019un tissu noir pour accueillir mes spécimens.L\u2019une des maisons servira au blob « témoin », tandis que l\u2019autre abritera le blob expérimental.C\u2019est ce dernier qui subira les changements de température au cours de l\u2019expérience.L\u2019heure est venue de réveiller mon blob.Je trempe la poudre orange dans l\u2019eau, divise la masse en deux morceaux et place ensuite chacun d\u2019eux sur une gé lo se disposée au fond d\u2019une boîte de Petri où ils se développeront.Je les chouchoute en leur donnant des flocons d\u2019avoine.Ils ne les grignotent pas : ce sont les nutriments et les bactéries que l\u2019on retrouve sur les flocons qui les intéressent.Après cinq jours de ce buffet à volonté dans leur maison respective, les blobs sont enfin prêts à vivre la véritable expérience.À force de soins , je me su i s « attachée » : je les ai surnommés Blobby et Bloblychounette (c\u2019est cette dernière qui risque d\u2019avoir chaud).DEUXIÈME PARTIE CANICULE À L\u2019HORIZON Les personnes participantes ont reçu un ou plusieurs protocoles à exécuter.Il y en a 15 en tout, chacun exigeant des variations de température différentes \u2013 sur une période de cinq ou dix jours.Heureusement, l\u2019équipe du CNRS a créé une communauté sur les réseaux sociaux afin de répondre aux nombreuses questions des volontaires (que faire si mon blob ne se réveille pas ou s\u2019il meurt ?Mon blob a changé de couleur et ne sent pas bon, que faire ?Peut-on s\u2019en débarrasser dans le bac à compost à la fin de l\u2019expérience ?) Les tutoriels vidéo aident aussi à comprendre les manipulations à réaliser.La phase sérieuse commence : je lance deux expériences en simultané.Pour chacune, je mets en compétition un morceau de Blobby dans la maison ordinaire et un morceau de Blobly- chounette dans la maison chauffée à 32 °C à l\u2019aide d\u2019une lampe chauffante.Dans la première expérience, je place dans de nouvelles boîtes de Petri des morceaux de blob d\u2019un côté et de l\u2019avoine de l\u2019autre.Cela sert à évaluer la croissance du myxomycète : il va croître en direction de la collation.Dans la deuxième expérience, je découpe des morceaux et les dépose au milieu d\u2019une gélose.Cela permet d\u2019obser ver la vitesse à laquelle les blobs décou vrent leur nouveau milieu sans avoine.Pour ces deux expériences, au bout de 10 heures, j\u2019immortalise le résultat avec ma caméra et je note les températures Pour certains, le mot blob évoque cette masse gluante qui engloutissait une ville américaine dans un ?lm d\u2019horreur des années 1980.Pour les scienti?ques qui l\u2019étudient, c\u2019est un étonnant organisme : il a non seulement la capacité de se régénérer presque à l\u2019in?ni, passant du stade de sclérote à blob, mais en plus, il possède\u2026 720 sexes ! Le sexe est déterminé par trois gènes, dont on retrouve plusieurs versions différentes parmi la population de blobs.Il existe de nombreuses combinaisons possibles entre ces versions, d\u2019où le grand nombre de types sexuels.En?n, sans cerveau ni système nerveux, cet organisme unicellulaire peut pourtant apprendre à éviter un endroit ou encore à se fau?ler hors d\u2019un labyrinthe.Plus fascinant qu\u2019effrayant ! LES SUPERPOUVOIRS DU BLOB Les sclérotes, qui ressemblent à de la poudre orange, sont séparés en morceaux avant d\u2019être hydratés et placés dans des boîtes de Petri.On évalue la croissance en déposant dans une boîte de Petri un morceau de blob d\u2019un côté et de l\u2019avoine de l\u2019autre.SCIENCES 42 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 PHOTOS : DAVID VILLA / SCIENCEIMAGE, CBI / CRCA / CNRS PHOTOTHÈQUE à l\u2019intérieur des maisons.Je répète le manège pendant cinq jours.Je me lève même pendant la nuit pour m\u2019occuper de mes blobs ! Les premiers jours, d\u2019ailleurs, je retourne sans cesse observer mes « bébés » tellement il est fascinant de les voir s\u2019étendre.Puis, mon zèle s\u2019estompe un peu : cela représente beaucoup de boîtes de Petri à laver, de photos à prendre et de gélose à préparer.La différence entre ma bronzée et Blobby (bien à l\u2019aise dans sa maison témoin) est frappante : Bloblychounette peine à croître sous l\u2019effet de la chaleur.Je me sens presque mal de lui faire subir ce sort.La chercheuse Audrey Dussutour me rassure.« On me demande souvent si le blob souffre.Je leur réponds : quand vous mangez des légumes, des organismes plus complexes et évolués que le blob, cela vous gêne-t-il ? » Elle avoue cependant avoir contribué à humaniser le blob dans son livre Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander en l\u2019illustrant toujours avec des yeux qu\u2019il n\u2019a pas.D\u2019ailleurs, pendant mon entrevue avec elle, la chercheuse le surnomme le « gentil de la forêt ».Ce n\u2019est pas en raison de son amabilité qu\u2019elle le qualifie ainsi.C\u2019est plutôt que son rôle dans la chaîne alimentaire est si important \u2013 il décompose et fertilise le sol \u2013 que, s\u2019il disparaissait, les forêts déclineraient également.« Loin d\u2019être une espèce invasive, il n\u2019embête personne.Par contre, il est embêté par les changements climatiques. » Grâce à cette grande expérience, l\u2019équipe du CNRS comparera la croissance du blob selon différents scénarios : un brusque changement de température, une hausse graduelle, de nombreuses hausses et baisses rapides, etc.« On pourra établir une courbe de croissance en fonction des différents écarts de température », indique la chercheuse.Le groupe a déjà une hypothèse : « Nous pensons que lorsque la température s\u2019élève doucement, le blob a le temps de se préparer à affronter ces conditions », présume-t-elle.Heureusement pour Bloblychounette, au quatrième jour de la période de canicule, c\u2019est le retour à la température ambiante.Signe que tout va bien, elle pousse presque comme si rien ne s\u2019était passé.D\u2019autres volontaires ont vu leur blob mourir.« Cela fait partie de l\u2019expérience et il est important de rapporter ces observations », explique Audrey Dussutour, qui a remarqué que plusieurs personnes participantes pensaient avoir raté leur expérience quand la Faucheuse est passée.Au contraire, cela confirme que le blob est incapable de supporter certaines conditions.TROISIÈME PARTIE LES BLOBS AU BOIS DORMANT Après cinq jours à prendre des photos de mes blobs, à les nourrir, à préparer des géloses et à laver des boîtes de Petri à la tonne, je ne suis pas déçue de leur faire mes adieux.Cela représentait une charge de travail de 90 minutes par jour! Il y a quelques façons de se débarrasser des blobs : soit on les congèle (et ils meurent à la suite du choc thermique), soit on les met au compost (avec des risques de multiplication des blobs dans le bac), soit on les fait sécher sur du papier-filtre où ils se transformeront à nouveau en sclérote.La dernière option est à privilégier si l\u2019on désire leur donner une deuxième vie.J\u2019ai opté pour cette pause en douceur.À la fin de l\u2019expérience, j\u2019envoie toutes mes données et photos au CNRS.L\u2019équipe de la professeure Audrey Dussutour analyse actuellement les milliers de données reçues.Puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une expérience participative de A à Z, on peut aussi donner un coup de main pour l\u2019analyse.La chercheuse indique qu\u2019une publication scientifique paraîtra en 2023 avec les noms des volontaires.La liste sera longue : seulement 5 à 10 % des personnes enrôlées ont abandonné l\u2019expérience en cours de route, pour diverses raisons (manque de temps, problèmes personnels, difÏculté à trouver le matériel\u2026).J\u2019ai failli lâcher quand la COVID-19 s\u2019est pointée chez moi.Cela semblera cliché, mais je perçois la nature différemment depuis cette expérience.Lors de mes promenades en forêt, j\u2019ai constamment les yeux rivés au sol pour essayer de repérer un blob dans un coin ombragé ou sous une souche.Si je vois beaucoup de champignons et de lichens, je n\u2019ai pas encore déniché de blobs québécois sur mon chemin.À quand ma prochaine adoption de blob ?Monsieur et madame Tout-le-Monde ont l\u2019embarras du choix pour s\u2019impliquer dans un projet de science participative : photographier les papillons monarques, enregistrer la douce mélodie des oiseaux, mesurer la neige tombée au sol\u2026 Si l\u2019engouement est inédit, le recours aux citoyens et citoyennes pour faire avancer la science est loin d\u2019être une nouveauté.« Au 19e siècle, Joseph-Clovis-Kemner La?amme, professeur de physique à l\u2019Université Laval, avait demandé à tous les écoliers du Québec de lui envoyer des données sur la température et l\u2019humidité de leur coin, raconte Yves Gingras, professeur spécialiste de l\u2019histoire des sciences à l\u2019Université du Québec à Montréal.C\u2019était à l\u2019époque où il était impossible d\u2019installer des détecteurs de température à travers le Québec. » Autre exemple : à la ?n de son livre La flore laurentienne, publié en 1935, le frère Marie- Victorin invitait ceux et celles qui trouvaient de nouvelles espèces végétales sur leur territoire à communiquer leurs observations à l\u2019Institut botanique de l\u2019Université de Montréal pour « rendre service à la science ».LA SCIENCE PARTICIPATIVE DU 19e SIÈCLE Les blobs, qui préfèrent une température aux alentours de 20 °C, peinent à croître sous la lampe chauffante.DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 43 orsqu\u2019il est question des infirmières et infirmiers sur la place publique, c\u2019est rarement parce que ça va bien.Imposition d\u2019heures supplémentaires obligatoires, ratios patients-personnel considérés comme trop élevés, besoins grandissants de la population vieillissante\u2026 Veiller sur les malades, leur prodiguer des soins et leur administrer des médicaments semble plus que jamais relever du chemin de croix.Au point que beaucoup rendent le stéthoscope et quittent le métier.De fait, il manque plus de 4000 infirmi ères et infirmiers dans l\u2019ensemble du réseau de la santé au Québec.Comment combler ce déficit sans cesse plus prononcé ?En injectant un peu d\u2019humanisme dans les conditions de travail, répond sans hésiter Sylvain Brousseau, professeur au Département des sciences infirmières de l\u2019Université du Québec en Outaouais au campus de Saint-Jérôme.« L\u2019humanisation des orga nisations implique d\u2019en bannir la violence, d\u2019être authentique dans ses rapports avec l\u2019autre, de prendre le temps de l\u2019écouter.Des données probantes soutiennent que l\u2019application de telles valeurs améliore la qualité et la sécurité globale des soins », indique celui qui s\u2019est vu conférer un fellowship ad eundem de la Faculté des sciences infirmières et des pratiques sages- femmes du Collège royal de chirurgie de l\u2019Irlande à la fin 2021.Cette reconnaissance internationale est attribuée à une personne qui, comme Sylvain Brousseau, s\u2019est démarquée au cours de sa carrière en soins infirmiers.Car, bien avant de deve nir un expert des pratiques humanistes en santé, il a travaillé dans le réseau, d\u2019abord à titre de préposé aux bénéficiaires, puis d\u2019infirmier.« Je ne convoite pas les prix et les honneurs, même s\u2019il est flatteur d\u2019en recevoir.Je suis d\u2019abord et avant tout infirmier », rappelle avec humilité le nouveau président \u2013 depuis avril dernier \u2013 de l\u2019Association des infirmières et infirmiers du Canada (AIIC).Il est le deuxième dirigeant francophone du Québec à occuper ce poste.DUR CONSTAT Sylvain Brousseau s\u2019impose comme un chercheur hors pair dès sa maîtrise et son doctorat en sciences infirmières, consacrés à la qualité de vie au travail des hommes de la profession.Il s\u2019initie alors à la science du human caring de la professeure américaine Jean Watson, dont les travaux réputés l\u2019ont profondément influencé.« Les gens associent souvent, à tort ou à raison, la philosophie humaniste à la religion, voire à la spiritualité.Dans le cadre de mes recherches, je la raccroche plutôt à des environnements de travail sains, où règnent la collaboration, POUR DES SOINS INFIRMIERS EMPREINTS D\u2019HUMANISME AVANT D\u2019ÊTRE UN CHERCHEUR, SYLVAIN BROUSSEAU EST UN INFIRMIER.CES DEUX IDENTITÉS SE NOURRISSENT L\u2019UNE L\u2019AUTRE DANS SA MISSION DE REDONNER DE SA SUPERBE À UNE PROFESSION QUI EN A BIEN BESOIN.CHERCHEUR EN VEDETTE EN PARTENARIAT AVEC LES FONDS DE RECHERCHE DU QUÉBEC L 44 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 PHOTO : JEAN-FRANÇOIS HAMELIN l\u2019ouverture, le respect.Bref, où il y a du sens », précise l\u2019auteur de l\u2019ouvrage de référence Standards de pratique et compétences .Ses réflexions l\u2019amènent à poser le constat que le système de santé est désormais fondamentalement déshumanisant pour le personnel soignant.« En 2022, les infirmières n\u2019ont plus de modèles de soins sur lesquels appuyer leur pratique.Cette absence de trame de fond a pour effet de rendre les milieux de travail de plus en plus toxiques », déplore Sylvain Brousseau.Le désengagement qui en résulte constitue selon lui un péril pour l\u2019avenir de la profession.« Présentement, ce sont les autres qui décident pour nous alors que ce devrait être le contraire.On ne nous écoute pas et cela est coûteux pour l\u2019ensemble de la société. » L\u2019implication des infirmières et infirmiers dans la sphère politique constitue d\u2019ailleurs une autre de ses expertises.Il plaide haut et fort pour le développement de telles compétences sur les bancs d\u2019école, notamment lors de la formation au baccalauréat en sciences infirmières.« La politique commence au chevet du patient, quand nous l\u2019encourageons à suivre ses traitements.Nous en faisons alors un allié, tout comme sa famille, qui aura désormais un parti pris favorable pour les infirmières », afÏrme celui qui place beaucoup d\u2019espoir dans la nouvelle génération, plus revendicatrice que les précédentes, pour porter ces combats.LÉGIFÉRER POUR HUMANISER Sa récente arrivée en poste à la tête de l\u2019AIIC offre à Sylvain Brousseau des occasions en or de discuter des réformes qu\u2019il considère comme nécessaires pour la profession infirmière.Il compte par exemple lancer sous peu l\u2019idée d\u2019humaniser les organisations de santé auprès des ministres concernés dans les provinces et les territoires canadiens.« Le Brésil a implanté une politique nationale en ce sens en 1999, avec un certain succès.Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas faire de même ; il faut former les gens et faire des grands principes autant de règles d\u2019or », insiste le scientifique, soulignant par ailleurs qu\u2019il ne se voit pas faire le saut en politique active à la fin de son mandat, qui doit se terminer en 2024.Ce n\u2019est toutefois pas faute de posséder le charisme et la rigueur pour le faire, fait valoir Chantal Cara, professeure à la Faculté des sciences infirmières de l\u2019Université de Montréal, qui a supervisé Sylvain Brousseau lors de ses études supérieures.« Il a une capacité hors du commun de fédérer des gens qui ne sont pas nécessairement d\u2019accord autour d\u2019objectifs com muns, dit celle qui n\u2019est pas surprise de le voir ainsi récolter les honneurs et assumer des fonctions prestigieuses.Sylvain est un de ceux qui ont le plus fait avancer la science infirmière sur le plan politique au Québec.Son souci de justice sociale est très fort et incarné. » Un authentique humaniste, quoi ! Par Maxime Bilodeau Les questions de Rémi Quirion * Le scienti?que en chef du Québec conseille le gouvernement en matière de science et de recherche, et dirige les Fonds de recherche.SCIENTIFIQUE EN CHEF DU QUÉBEC * P H O T O : C H R I S T I N N E M U S C H I Qu\u2019est-ce que l\u2019in?rmier apporte au chercheur, et vice-versa ?L\u2019in?rmier apporte un regard unique au chercheur en lui permettant de décrire, de comprendre, d\u2019expliquer, d\u2019ex plorer ainsi que de prédire des phénomènes peu connus dans la discipline.Le chercheur, lui, aide l\u2019in?rmier à améliorer la prise en charge du patient et à développer sa pensée critique au sein de sa pratique sur la base de résultats probants.Quel serait le message principal que vous aimeriez faire valoir auprès des instances gouvernementales en matière d\u2019humanisation des soins ?Depuis 40 ans, plusieurs recherches sur les approches humanistes révèlent que les aspects relationnels du soin ont été occultés par des décisions purement économi ques et comptables.Ce constat démontre l\u2019urgence de développer une politique provinciale et nationale d\u2019humanisation des services de santé.Je suis d\u2019avis que ce type de politique pourrait aider à résoudre certains problèmes dans le réseau et à améliorer les conditions de travail, la rétention du personnel et les pratiques professionnelles.Quelles actions entreprendre pour redresser la situation actuelle et accroître l\u2019attractivité du secteur ?Nous devons mettre en œuvre de nouveaux modèles d\u2019organisation des soins et de gestion de la charge de travail pour mieux arrimer les compétences in?rmières aux besoins des patients et, ainsi, réduire les charges de travail excessives.Ensuite, les organisations de soins de santé doivent investir dans le développement d\u2019une équipe hautement quali?ée pour soutenir le personnel in?rmier.Les décideurs doivent également investir dans l\u2019embauche de personnel administratif et de salubrité, a?n de réduire les activités non in?rmières imposées aux in?rmières et leur permettre d\u2019exercer pleinement leur pratique.De plus, il faut que les milieux de soins offrent des moyens pour prévenir l\u2019épuisement professionnel et promouvoir le bien-être : horaires ?exibles, congés pour se ressourcer, temps pour intégrer l\u2019autogestion de la santé dans son horaire et accès facilité aux services de santé mentale.On doit garder en emploi les nouvelles diplômées en mettant en place un programme rémunéré de résidence qui faciliterait la transition vers les milieux cliniques.En?n, il faut plani?er et mentorer la relève.Comment visualisez-vous l\u2019avenir de la profession in?rmière dans une philosophie de santé durable ?Cela passe par le rehaussement de la formation des in?rmières au niveau du baccalauréat comme unique porte d\u2019entrée dans la profession au Québec a?n que toutes aient les outils en main pour répondre aux besoins en soins de santé, qui se complexi?ent.Plusieurs études ont révélé que plus les in?rmières sont formées, plus elles développent des moyens pour demeurer en santé au travail.scienti?que-en-chef.gouv.qc.ca facebook.com/SciChefQC @scichefqc DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 45 46 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 R E G A R D E R Traitements insolites et soins de demain La série La folle histoire de la médecine revient sur les pratiques thérapeutiques inusitées ainsi que sur le chemin parcouru par les soignants depuis Hippocrate et sort sa longue-vue pour se projeter dans l\u2019avenir. « C\u2019était mieux dans l\u2019temps.» L\u2019adage peut s\u2019appliquer à bien des choses, mais rarement à la médecine.La nouvelle série de l\u2019historien Laurent Turcot sort des oubliettes quelques exemples de traitements qui feraient tomber en bas de sa chaise le Collège des médecins. Pensons à la thérapie pour soigner la dépression proposée par le grand-père de Darwin ?qui consistait à faire tourner les « mélancoliques » sur eux-mêmes sur une balançoire ?ou à l\u2019utilisation de brandy aussi chaud que possible pour guérir les brûlures.« On juge avec nos yeux d\u2019aujourd\u2019hui, mais le but de l\u2019émission est de montrer pourquoi, à l\u2019époque, c\u2019était tout à fait logique d\u2019agir comme ça », souligne le professeur de l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières. Chaque épisode se penche sur un sujet différent (par exemple les fractures, les allergies) et l\u2019explore en trois volets : le passé est présenté par Laurent Turcot, alors que des praticiens expliquent comment les soins sont donnés en 2022 et que les approches thérapeutiques futures sont vulgarisées par des scienti?ques. « Je soumets [aux intervenants] les techniques anciennes.On pourrait penser que les médecins d\u2019alors se trompaient, mais pas toujours ! » La preuve : les praticiens utilisent la même technique pour réduire les fractures de la mâchoire que celle présentée dans un texte de l\u2019Égypte ancienne datant de 2 500 ans ! L\u2019idée originale de cette série est venue à Laurent Turcot quand il a constaté la popularité de ses capsules de vulgarisation scienti?que L\u2019histoire nous le dira, portant sur la médecine ancestrale et les remèdes de grand-mère.L\u2019époque se prête bien au sujet.« Avec la pandémie, les gens se sont construit une sorte de savoir médical indépendant de la connaissance brute et les médecins se sont rendu compte qu\u2019il y avait un besoin de vulgarisation à combler pour que la population puisse mieux comprendre », note-t-il. Ce petit cours d\u2019histoire révélera également au public une foule de nouveaux spécialistes dans toutes sortes de domaines, faisant découvrir d\u2019autres pans méconnus de notre système de santé. La folle histoire de la médecine, à ICI Explora dès le 16 décembre à 19 h 30 IMAGES : LA LEÇON D\u2019ANATOMIE DU DOCTEUR TULP (REMBRANDT, 1632) ; RUN DE LAIT (JUSTIN LARAMÉE) Du docuthéâtre qui se lit d\u2019une traite Enquête sociale et politique ayant comme point de départ la détresse psychologique chez les producteurs la i t i e rs , la p ièce de théâ t re documentaire Run de lait, de l\u2019artiste Justin Laramée, raconte la relation complexe qu\u2019entretient le Québec avec son industrie laitière.Le père de famille ?il met aussi sa progéniture et sa conjointe en scène ?jette un regard sur l\u2019histoire de l\u2019industrie laitière et cherche à comprendre comment la province a pu perdre la moitié de ses fermes laitières au cours des deux dernières décennies.La quête a des airs de vraie run, puisque chaque interlocuteur interviewé lui suggère une ferme à aller visiter au fil des tableaux.C\u2019est énergique, rigoureux et la lecture suscite une urgente ré?exion sur notre rapport avec les gens qui nous nourrissent, sur l\u2019effet de nos choix politiques et alimentaires et sur ce que l\u2019avenir nous réserve.Le livre est vendu dans les librairies tandis que la pièce est présentée au théâtre La Licorne ces jours-ci et partira en tournée au Québec en 2023.Run de lait, par Justin Laramée, Éditions Somme toute, 168 p.; rundelait.com LIRE ET VOIR ÉMILIE FOLIE?BOIVIN @efolieb CULTURE DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 47 Quand une maman tire sa révérence Préparez vos mouchoirs : le petit dernier de Boucar Diouf frappe droit au cœur en abordant la mort et pas n\u2019importe laquelle : celle d\u2019une mère.Ce que la vie doit à la mort est la manière que l\u2019auteur a trouvée pour donner un sens au décès de sa propre ascendante.En rappelant l\u2019importance des matriarches dans la nature ?et faisant un parallèle percutant avec les éléphants ?, il aide à garder bien vivant le souvenir de celles auxquelles il a fallu dire adieu et permet aussi de saisir encore plus les répercussions qu\u2019elles ont sur nos vies.Et comme toujours, le biologiste à la proverbiale générosité partage les vérités essentielles de l\u2019existence en pailletant le tout d\u2019anecdotes personnelles fort touchantes.Ce que la vie doit à la mort : quand la matriarche de famille tire sa révérence, par Boucar Diouf, Éditions La Presse, 152 p. Fragments d\u2019autrefois Envie d\u2019imaginer à quoi ressemblait la Terre à ses balbutiements ?Alors il faut mettre la main sur Les mondes d\u2019hier : voyage aux origines de la Terre, de Thomas Halliday.À chaque chapitre nous embarquons dans une capsule spatiotemporelle qui nous fait voir un moment sur notre planète à une période précise.Ça commence en douceur par l\u2019Alaska d\u2019il y a 20 000 ans et ses mammouths pour culminer avec l\u2019émergence de la vie il y a 550 millions d\u2019années en Australie.L\u2019environnement subit chaque fois une métamorphose brutale, puisque chaque reconstitution d\u2019époque tient en moins d\u2019une vingtaine de pages.L\u2019auteur a peau?né ses panoramas, décrivant la géologie, le climat, l\u2019inclinaison de la Terre et bien sûr la végétation dans laquelle vivaient les organismes qu\u2019il a choisi de mettre de l\u2019avant.Les mondes d\u2019hier : voyage aux origines de la Terre, par Thomas Halliday, Éditions Grasset, 512 p.LIRE Sédimentaire, mon cher Watson Toujours dans le département du passé, mais cette fois s\u2019adressant aux enfants, le documentaire Un million d\u2019huîtres au sommet de la montagne vient décrypter le code de la géologie.Pour raconter l\u2019histoire de la Terre, l\u2019auteur espagnol Alex Nogués, géologue, plonge les petits dans le mystère des huîtres justement trouvées sur un sommet, un prétexte pour parler avec une touche de poésie de fossiles, de plaques tectoniques et de mers anciennes.Une invitation à ranger les écrans et à se promener tête baissée pour s\u2019approprier ce monde qui gît sous nos espadrilles.Un million d\u2019huîtres au sommet de la montagne, par Alex Nogués et illustré par Miren Asiain Lora, Les Éditions des Éléphants, 48 p. Même les garçons forts ont de la peine Dès l\u2019enfance, on aperçoit déjà le fossé qui sépare les ?lles et les garçons : c\u2019est l\u2019héritage de décennies à dire aux hommes de cacher leur tristesse et leur vulnérabilité.La compétence émotionnelle est un véritable cadeau que les parents peuvent offrir à leur progéniture et la psychologue québécoise Marie -Claire Sancho se propose de les aider à le faire avec le guide pratique Colère, peur et joie : accompagner mon garçon dans ses émotions.La spécialiste en psychopédagogie montre aux parents d\u2019enfants de 0 à 11 ans comment outiller émotivement leurs jeunes dans une foule de moments de la vie quotidienne, en détaillant les interventions étape par étape et en appuyant chacune d\u2019exemples concrets, avec humour et autodérision.Colère, peur et joie : accompagner mon garçon dans ses émotions, par Marie-Claire Sancho, Éditions Fides, 156 p. sans notifications.F_Publicite?_AQEM.indd 1 ?2022-05-18 10:11 AM D e l\u2019encre et du vinaigre.Voilà la combinaison, toute simple, qu\u2019avait trouvée l\u2019un de mes codirecteurs de thèse afin de dévoiler au microscope les structures des champignons my corhiziens à l\u2019intérieur des racines de plantes.La méthode, publiée et grandement citée, se voulait une façon à la fois de réduire les coûts d\u2019achat de réactifs et d\u2019atténuer les aspects nocifs sur la santé et l\u2019environnement des produits courants du laboratoire.Si la recherche scientifique mène à des découvertes et des bienfaits pour la société, paradoxalement, ces avancées se font à un prix environnemental qui n\u2019est pas négligeable, tel que le soulignait l\u2019historienne des sciences Naomi Oreskes en juillet dernier dans la revue Scientific American.Réactifs, mais aussi embouts de pipettes, boîtes de pétri, flacons en plastique, gants en nylon\u2026 La liste de produits (souvent à usage unique) utilisés dans les laboratoires de recherche est longue.Quel biologiste n\u2019a d\u2019ailleurs jamais trouvé dans ses armoires de vieux réactifs contenus dans des flacons en verre brun datés et dont les étiquettes sont illisibles ?Dans un court texte publié en 2015 dans la revue Nature, des scientifiques de l\u2019Université d\u2019Exeter, au Royaume-Uni, estimaient que les travaux de recherche effectués dans leur département de sciences biologiques avaient contribué à produire 267 tonnes de déchets plastiques en 2014.Avec plus de 20 000 laboratoires de recherche en sciences biologiques, médicales et agricoles dans le monde, l\u2019équipe de l\u2019établissement britannique extrapolait à 5,5 millions de tonnes la quantité de déchets plastiques issus de la recherche cette annéelà uniquement ! Outre l\u2019empreinte écologique associée aux activités de recherche, leur empreinte carbone n\u2019est pas non plus sans conséquence.En tête de liste des coupables à ce chapitre se trouvent la consommation d\u2019énergie et les déplacements.Dans une chronique précédente, je faisais du reste allusion à la communauté grandissante de scientifiques qui s\u2019interrogent de plus en plus sur la pertinence de se déplacer pour assister à des conférences à l\u2019autre bout du monde.Côté énergie, les données d\u2019un seul centre de recherche, entreposées dans le nuage informatique, requièrent la même quantité d\u2019énergie que 50 000 demeures ! Les observatoires astronomiques les plus avancés produisent quant à eux près de 20 millions de tonnes de CO2 au cours de leur vie utile.En médecine, les gaz anesthésiques ont été responsables de l\u2019émission de près de 3 millions de tonnes de CO2 en 2014.Et que dire des secteurs de la biotechnologie et de la pharmaceutique, à la source pour leur part de près de 197 millions de tonnes de CO2 annuellement ?De tels niveaux d\u2019émissions correspondent à presque la moitié du bilan carbone annuel du Royaume-Uni ! QUE FAIRE ALORS ?À l\u2019instar de ce que mon codirecteur de thèse faisait, de plus en plus d\u2019initiatives voient le jour afin de réduire l\u2019empreinte écologique de la recherche.C\u2019est le cas de My Green Lab, une organisation non gouvernementale américaine lancée en 2013 dont l\u2019objectif est de verdir les laboratoires.Elle propose par exemple d\u2019augmenter la température des congélateurs pour échantillons de 80 à 70 °C, ce qui engendre des économies d\u2019énergie et d\u2019argent en plus de diminuer les gaz à effet de serre.D\u2019autres cherchent à faire un meilleur usage du matériel de laboratoire.C\u2019est le cas de 230 laboratoires de l\u2019Université du Michigan, aux États-Unis, qui ont mis sur pied un système d\u2019échange, de réutilisation et de recyclage d\u2019équipements et de produits divers.Le tout a permis non seulement d\u2019éviter l\u2019enfouissement de plus d\u2019un tiers de ces articles, mais aussi d\u2019épargner plus de 250 000 $ US par année.En France, l\u2019initiative Labos 1point5, du Centre national de la recherche scientifique, fait la promotion depuis 2019 d\u2019une recherche plus responsable en permettant aux laboratoires de calculer leur empreinte carbone tout en favorisant le recours à différents leviers d\u2019action pour la réduire.Plus près de chez nous, un projet d\u2019étudiantes de l\u2019Université de la Colombie- Britannique a permis de recycler près de 50 000 gants de nylon (146 kg) utilisés en laboratoire ! Mais il n\u2019y a pas que les individus qui peuvent fournir leur part d\u2019efforts.L\u2019équipe de l\u2019Université d\u2019Exeter proposait que les organismes subventionnaires fassent des pratiques plus écologiques une exigence des demandes de subvention.C\u2019est en quelque sorte ce que recommande depuis 2019 le Plan d\u2019action sur la responsabilité environnementale en recherche des Fonds de recherche du Québec.Voilà donc une approche porteuse qui contribuera sans doute à éviter que la poussière s\u2019accumule sur ces flacons bruns dans les laboratoires ! Votre laboratoire est-il vert ou archivert ?JEAN-PATRICK TOUSSAINT @JeanPatrickT Anthropocène DÉCEMBRE 2022 | QUÉBEC SCIENCE 49 IMAGE : SOPHIE BENMOUYAL Les magazines d\u2019ici vous connectent à vos intérêts sans notifications.F_Publicite?_AQEM.indd 1 ?2022-05-18 10:11 AM L\u2018HISTOIRE DES SCIENCES VUE PAR SATURNOME RÉTROVISEUR 50 QUÉBEC SCIENCE | DÉCEMBRE 2022 Roulez sous le soleil des Caraïbes Découvrez nos destinations sur veloquebecvoyages.com 514 521-8356 \u2022 1 800 567-8356, poste 506 P h o t o ?: D i a n e D u f r e s n e e t Y v a n M o n e t t e PLANÉTARIUM RIO TINTO ALCAN DÈS LE 14 DÉCEMBRE?|?RÉSERVEZ EN LIGNE UNE ODE À LA GLACE, PRÉCIEUSE ET VITALE UN FILM DE PHILIPPE BAYLAUCQ NARRATION BEATRICE DEER VIAU PRODUIT PAR L\u2019OFFICE NATIONAL DU FILM DU CANADA, EN COLLABORATION AVEC LE PLANÉTARIUM RIO TINTO ALCAN espacepourlavie.ca "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.