Possibles, 1 janvier 2022, Vol. 46, no 2, automne 2022
[" POSSIBLES VOLUME 46.NUMÉRO 2 AUTOMNE 2022 Pour une autre suite du monde DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/ RESPONSABLES DU NUMÉRO : Raphaël Canet et Léo Palardy COMITÉ DE RÉDACTION : Christine Archambault, Raphaël Canet, Dominique Caouette, Marie Cosquer, Régis Coursin, Gabriel Gagnon, Nadine Jammal, Anatoly Orlovsky, Jean-Pierre Pelletier, Jean-Claude Roc et André Thibault COORDINATION : Régis Coursin et Marie Cosquer RESPONSABLES DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION : Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier RESPONSABLE DE LA SECTION DOCUMENTS : Raphaël Canet RESPONSABLE DE LA PRODUCTION : Daniel Girard CONCEPTION GRAPHIQUE ET COUVERTURE : Zoé Viseur (@viseur.zoe) CORRECTION, RÉVISION et TRADUCTION : Christine Archambault, Nadine Jammal, Alexánder Martínez, Anatoly Orlovsky, Thomas Gareau Paquette, Jean-Pierre Pelletier MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux impression : Le Caïus du livre Ce numéro : 20 $ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 Montréal © 2022 Revue Possibles POSSIBLES POSSIBLES AUTOMNE 2022 3 TABLE DES MATIÈRES Section I Thématique Regards sur les mondes futurs : entre crises anticipées et lueurs d\u2019espoir .8 Léo Palardy et Raphaël Canet La vision des savoirs ancestraux autochtones sur les changements climatiques .12 Mélissa Mollen Dupuis Penser à chaque espèce comme une partie intégrante de son écosystème .19 Frédéric Bouchard Libérer notre envie de sens pour sauver la planète .25 Sébastien Bohler Nature, économie et pandémie : changeons de paradigme .33 Alain Deneault Comment sortir de nos sociétés de croissance ?.39 Yves-Marie Abraham et Serge Mongeau La stratégie des 5 R pour repenser la transition socio-écologique .49 Jonathan Durand-Folco La justice climatique : facteur de transformation du droit .57 Corinne Lepage Écoanxiété et engagement citoyen : comment transformer la détresse en moteur d\u2019action pour la planète ?.64 Anne-Sophie Gousse-Lessard Théâtre, politique et engagement social .71 François Archambault 4 TABLE DES MATIÈRES SECTION III Poésie/Création Vigne fauve Quatuor .81 Paul-Georges Leroux Soigner .85 Lauren Camp Traduit de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier Sucre .87 Virginie Beauregard D.comme si un autre monde .89 Miriam Sbih et Camille Bernier Pour emporter .92 François Rioux La mort ne veut pas de nous (extraits) .94 Carole Sorbier « vieillir, oh, oh vieillir » .98 Rae Marie Taylor Traduit de l\u2019anglais par l\u2019auteure quatre amas de stress à gérer .100 Jonathan Roy Guillaume Asselin, Frondes : recension .105 Daniel Guénette Louise Dupré, Exercices de joie : recension .108 Daniel Guénette Berce ta peur Lettres à une insomniaque .110 Mireille Cliche Feuilles en béton .113 Cristina Montescu POSSIBLES AUTOMNE 2022 5 Quelques poèmes brefs .116 Gui Matieu Traduits de l\u2019occitan par l\u2019auteur Poème d\u2019amour .120 Michael Morais Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier Collisions et autres poèmes .122 Andrea Moorhead Paramètres .129 André-Guy Robert L\u2019humeur de l\u2019eau en crue .135 Anthony Lacroix Bon voisinage .137 Éric Roberge et la nuit dura\u2026 .139 Sébastien B Gagnon Lumpen manifeste (adolescent) des vieux (parricides) .141 Gerardo Ciáncio Traduit de l\u2019espagnol (Uruguay) par Jean-Pierre Pelletier AUCUNEMENT (extraits) .144 Thierry Dimanche k SECTION I 8 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON 1 Pour une autre suite du monde Regards sur les mondes futurs : entre crises anticipées et lueurs d\u2019espoir Par Léo Palardy et Raphaël Canet Ce numéro de la revue Possibles est tiré des conférences prononcées à l\u2019occasion de la 11e Semaine de la citoyenneté qui fut organisée au Cégep du Vieux Montréal en avril 2021.Il en conserve à la fois la forme et l\u2019esprit.Sur la forme, nous avons retravaillé les textes pour leur permettre d\u2019opérer le plus harmonieusement possible la transition de l\u2019oral à l\u2019écrit.Nous avons cependant conservé une certaine fluidité et liberté du propos que permet l\u2019oralité et qui tend à ne pas se laisser encarcaner dans les règles du texte écrit.Plusieurs parmi les personnes contributrices n\u2019auraient pas écrit leur texte de cette manière-là.Aussi, ne leur tenez pas rigueur de la forme car nous en sommes les grands responsables.Face à l\u2019urgence climatique, nous souhaitions nous concentrer sur le message en conservant toute la vigueur du discours engagé.Car c\u2019est avant tout l\u2019état d\u2019esprit de cette Semaine de la citoyenneté 2021 que nous souhaitions transmettre.Celle-ci fut en effet organisée dans un moment proprement extraordinaire.Nous étions en pleine pandémie de COVID-19 et, pour la première fois en un quart de siècle d\u2019existence, cet événement s\u2019est tenu sous forme virtuelle.Des milliers d\u2019étudiant.e.s du Cégep se sont connecté.e.s à leurs appareils pour écouter et dialoguer sur le thème de la crise écologique avec des conférencières et conférenciers tout aussi confiné.e.s. Une multitude d\u2019individus isolés localement mais interconnectés pour échanger sur l\u2019enjeu global de l\u2019heure : la suite du monde.Il y avait quelque chose de surréaliste à l\u2019exercice, même si sur le moment, nous n\u2019avions pas réellement conscience que nous vivions une césure historique.La crise de la COVID-19 a en effet marqué une nouvelle rupture dans le long fleuve pas si tranquille de la mondialisation.Nous pourrions même dire qu\u2019elle en a brutalement symbolisé l\u2019ultime stade de son agonie.Les frontières se sont fermées, le système a été profondément ébranlé et les peurs ont été ravivées.La machine s\u2019est enrayée et soudain l\u2019impensable s\u2019est produit : nous avons réduit à l\u2019échelle planétaire nos émissions de gaz à effet de serre avec une rapidité et dans une proportion jamais vues depuis que nous savons les mesurer ! Certes, l\u2019épisode fut de courte durée et les émissions ont repris de plus belle avec la levée des confinements. Cependant, de ce premier stade d\u2019effondrement chaotique de la civilisation du pétrole, un monde-archipel a commencé à émerger, cherchant à rebâtir sur les décombres du néolibéralisme.L\u2019avenir, toujours incertain, angoisse et fait rêver à la fois.La pandémie a en effet ravivé chez un grand nombre de gens, et en particulier chez les jeunes, la crainte des crises multiples à venir.Mais elle a eu aussi pour conséquence de permettre à la multitude de vivre l\u2019expérience, en direct, d\u2019un monde qui connaît de profonds bouleversements.Dans un tel contexte, il était impératif de se donner collectivement des raisons d\u2019espérer, et c\u2019était l\u2019un des objectifs de la Semaine de la citoyenneté 2021.Car si le sentiment d\u2019impuissance face à la crise environnementale est toujours très présent, le désengagement n\u2019est pas une solution. POSSIBLES AUTOMNE 2022 9 La jeunesse, à qui s\u2019adressaient les conférences ici retranscrites, a fort probablement contribué à ce renouveau du principe espérance.Effectivement, juste avant la rupture pandémique, à l\u2019hiver et au printemps 2019, une grande campagne du mouvement étudiant était en marche.La jeunesse québécoise, mais aussi mondiale, se mobilisait massivement autour du mouvement pour la justice climatique et sociale.Chose inédite, ce vaste mouvement puisait son énergie motrice dans les écoles secondaires.Des milliers d\u2019adolescent.e.s se sont alors mobilisé.e.s dans toute la province autour des organisations Pour le futur Montréal et Pour le futur Québec.Répondant à l\u2019appel du mouvement international des grèves scolaires, Fridays For Future, lancé par la jeune militante suédoise Greta Thunberg, la première manifestation de Pour le futur a eu lieu le 15 février 2019 au Québec.Les cégeps et les universités élargirent ensuite la mobilisation et la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social, la CEVES, a été fondée.Ce véritable embrasement a culminé le 27 septembre 2019 avec la grande marche pour le climat qui a rassemblé 500 000 personnes dans les rues de Montréal avec, en tête de cortège, Greta Thunberg entourée de dizaines de jeunes issu.e.s des Peuples premiers.Ce fut la plus grande manifestation de l\u2019histoire du Québec et du Canada.C\u2019est à cette jeunesse conscientisée, mais dont l\u2019élan mobilisateur a été stoppé net par la pandémie, que venaient s\u2019adresser conférenciers et conférencières, pour inspirer, mais aussi pour trouver de l\u2019inspiration.Ils n\u2019étaient pas là pour faire naître les réflexions écologistes mais bien pour les aider à mûrir, à faire des liens.L\u2019institution ne guidait pas le mouvement, elle le suivait.Ce numéro de Possibles s\u2019inscrit dans la continuité de ce mouvement.En publiant cette sélection de textes prononcés en 2021, nous espérons contribuer à redonner de l\u2019élan à un mouvement qui a animé la jeunesse en 2019.Nous souhaitons participer à la réflexion entourant la justice climatique et sociale, ainsi que les solutions envisageables pour faire face à la crise écologique.Nous espérons enfin que ces idées soient reprises par les plus jeunes et qu\u2019elles contribuent à former les révolutionnaires de demain qui construiront l\u2019autre monde possible.Un monde sans catastrophes écologiques, ni famines, ni violences, ni profondes inégalités.Le mouvement s\u2019est réveillé à l\u2019occasion des mobilisations organisées par la Coalition anticapitaliste et écologiste contre la COP15 en décembre 2022.Cette occasion a permis d\u2019entendre les jeunes manifestant.e.s crier dans les rues de Montréal : « L\u2019eau, l\u2019air et les rivières ont besoin de révolutionnaires ! ».« Ça se suit\u2026 les traces » Cette formule, tirée d\u2019un documentaire poétique et ethnographique tourné en 1962 à l\u2019Isle- aux-Coudres, a inspiré le titre de la Semaine 2021 ; elle est reprise dans ce numéro de Possibles ; et elle résume bien nos intentions.Dans cette œuvre, Pour la suite du monde, Pierre Perrault et Michel Brault insistent sur l\u2019importance de la transmission des traditions et de la mémoire, s\u2019incarnant ici dans la pratique ancestrale de la pêche aux marsouins des gens de l\u2019île.Ils mettent en scène les vestiges d\u2019un monde, empreint de traditions et de croyances, qui allait basculer dans la modernité.Cette même modernité qui aujourd\u2019hui montre ses limites à l\u2019ère de l\u2019Anthropocène.Les traces que nous souhaitons suivre, Pour une autre suite du monde, ne sont pas celles d\u2019un passé fantasmé empreint de conservatisme.Ce sont plutôt celles d\u2019une jeunesse en mouvement, qui puise aux sources des Peuples premiers pour regarder l\u2019avenir, certes avec une certaine appréhension, 10 SECTION 1 Pour une autre suite du monde mais convaincue d\u2019y avoir un rôle à jouer.Un monde à construire, respectueux de grands équilibres et des limites du vivant.Mélissa Mollen Dupuis ouvre naturellement la réflexion à partir d\u2019une perspective décoloniale nous faisant découvrir les savoirs autochtones.Elle nous invite à remettre en question nos conceptions eurocentrées du territoire, de la nature, de la propriété et de la connaissance.Elle y décrit l\u2019opposition entre les mythes de la création coloniaux et autochtones et montre de quelle manière ceux-ci teintent encore aujourd\u2019hui nos pensées et nos agissements.On y comprend que l\u2019attitude coloniale issue des conceptions eurocentrées est intimement liée à la destruction écologique en cours.S\u2019inscrivant dans la continuité de cette vision holistique, mais d\u2019un point de vue radicalement différent, issu de la philosophie des sciences, Frédéric Bouchard déploie dans son texte une multitude d\u2019exemples du monde naturel pour montrer comment l\u2019idée de l\u2019espèce conçue comme une entité indépendante et séparée de son environnement est aujourd\u2019hui remise en question par la biologie.Il va même jusqu\u2019à interroger la conception anthropocentrique hégémonique de l\u2019être humain vu comme une entité biologique clairement définie et séparée des autres espèces. En effet, nous savons aujourd\u2019hui que l\u2019être humain contient une multitude d\u2019espèces, ne serait-ce que dans son microbiote, mais aussi qu\u2019il tend à intégrer diverses technologies qui remettent en question sa conception d\u2019une entité purement biologique.Sébastien Bohler poursuit dans la même veine en dressant un portrait de l\u2019évolution du sens au cours de l\u2019histoire.Il appréhende le sens comme une fonctionnalité fondamentale du cerveau humain.S\u2019inspirant de la psychologie évolutionniste et de la neurologie, il brosse un portrait cinglant des diverses aliénations qui affectent notre santé mentale et entretiennent notre mode de vie consumériste et destructeur.Il conclut en lançant un appel pour un retour au sens afin de lutter contre les crises contemporaines.Alain Deneault développe pour sa part une critique du système capitaliste, productiviste et extractiviste mondialisé qui menace aujourd\u2019hui des millions d\u2019espèces et nuit à l\u2019habitabilité de notre planète.Il retrace l\u2019évolution de la mondialisation qui a contribué, selon lui, à créer les conditions propices au retour des pandémies, dont la COVID-19 ne serait qu\u2019un avant-goût, et à propager le processus de destruction écologique dans de nouvelles régions du monde.Il nous invite à changer de paradigme, à relocaliser les économies et à remettre en question de façon radicale les visions dominantes qui conduisent à la sixième extinction de masse.On enchaîne avec le texte d\u2019Yves-Marie Abraham et de Serge Mongeau.Après une brève introduction de Mongeau, précurseur du mouvement pour la simplicité volontaire au Québec, Abraham nous présente sa conception de la décroissance et ses implications.Il démontre la nécessité d\u2019en finir avec le dogme de la croissance économique pour mettre un frein à la destruction de l\u2019environnement.Il nous introduit ensuite aux communs, socle sur lequel il fonde sa vision d\u2019une société écologique, post-capitaliste et décentralisée.Cela lui permet, par ailleurs, de faire l\u2019éloge des low-tech et de nous sensibiliser à la critique des prétendues solutions technologiques.Jonathan Durand-Folco nous invite à repenser la transition socio-écologique à partir de plusieurs scénarios d\u2019avenir susceptibles de se réaliser à la suite de la pandémie.Il enchaîne en exposant l\u2019un après l\u2019autre les 5 R qui structurent sa stratégie de changement social.Ceux-ci n\u2019ont rien à voir avec le slogan « Refuser, Réduire, POSSIBLES AUTOMNE 2022 11 Réutiliser, Réparer et Recycler » des promoteurs du développement durable.Il s\u2019agit plutôt pour Durand-Folco d\u2019accélérer la transition écologique et sociale au moyen de diverses actions qui se rattachent à 5 axes de lutte : la Réflexion critique, la Résistance, la Résilience, les Ruptures et les Récits.Corinne Lepage nous fait ensuite découvrir le potentiel transformateur de la justice et du droit.Elle nous présente les poursuites menées par différentes associations citoyennes à travers le monde contre les États qui font preuve d\u2019irresponsabilité en matière d\u2019écologie.Cet activisme juridique a permis des avancées importantes dans de nombreux pays et peut même donner lieu à la reconnaissance de nouveaux statuts juridiques et de nouveaux droits qui tendent à influencer le droit international. Lepage traite, entre autres, de la conquête de statuts pour les milieux naturels, de la notion d\u2019écocide et de la Déclaration universelle des droits de l\u2019humanité, important projet dans lequel elle a engagé sa personne.Le texte d\u2019Anne-Sophie Gousse-Lessard aborde ce mal qui ronge une part de plus en plus grande de la population et qui touche encore davantage la jeunesse : l\u2019écoanxiété.Elle vulgarise cette notion fortement médiatisée, mais toujours mal comprise, en posant clairement la différence entre la solastalgie et l\u2019écoanxiété, puis elle explique les différents types d\u2019impacts des problématiques écologiques sur les symptômes de l\u2019écoanxiété. Sa réflexion débouche sur une note positive en distinguant l\u2019écoanxiété dite pathologique de l\u2019écoanxiété que l\u2019on pourrait qualifier de saine et qui nourrit l\u2019engagement citoyen.Le mot de la fin revient à l\u2019artiste François Archambault qui nous fait le récit du processus d\u2019écriture de sa pièce Pétrole qui s\u2019inspire du livre Perdre la Terre de Nathaniel Rich ; mais aussi, entre autres, du mouvement des grèves scolaires pour le climat lancé par Greta Thunberg.La boucle est bouclée.L\u2019auteur nous fait part des questionnements et préoccupations qui ont traversé la création de son œuvre et nous offre un beau témoignage de ce à quoi peut ressembler l\u2019engagement écologique et social lorsqu\u2019il s\u2019incarne dans une posture artistique.En bref, Pour une autre suite du monde nous convie à réconcilier ce que les philosophes allemands nommaient le Zeitgeist avec la Weltanschauung.Que l\u2019esprit du temps qui anime la jeunesse militante puisse féconder notre vision du monde afin que nous adoptions collectivement une posture résiliente et solidaire face à ce qui nous attend.AMOUR ET RAGE Notices biographiques : Léo Palardy est étudiant en sciences humaines et Raphaël Canet est professeur au département de sociologie, tous deux au Cégep du Vieux Montréal.Les auteurs tiennent à remercier chaleureusement les membres du Collectif de la Semaine de la citoyenneté 2021 : Marlène Boudreault, François Carrier, Claudia Lebeau, Steven Légaré, Julie- Anne Risler, Stéphane Thellen et toute l\u2019équipe du CANIF. 12 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON 1 Pour une autre suite du monde La vision des savoirs ancestraux autochtones sur les changements climatiques Par Mélissa Mollen Dupuis Je suis de la nation innue, je viens de la communauté de Ekuanitshit.Ce qui est extrêmement important pour nous, ce n\u2019est pas le CV, le travail, ni les titres ou les prix que nous avons pu gagner.Ce sont les relations que nous nouons.Je suis présentement, par exemple, la fière maman de deux jeunes enfants et, plus tard, quand je serai une Nukum, une grand-mère, d\u2019autres relations se seront ajoutées à ce titre pour lui donner encore plus de poids.Le thème de la relation est central dans ce texte.Beaucoup de notre vocabulaire, dans la langue innue et dans les autres langues autochtones, s\u2019articule autour des relations, au sens d\u2019actions et de verbes.En cela, elles s\u2019opposent au français, à l\u2019anglais et à l\u2019espagnol qui sont des langues coloniales dans lesquelles nous avons été obligés de nous éduquer, mais qui sont des langues de noms ; de possession et de réification des choses. Il est très important de comprendre que les relations sont centrales dans les savoirs ancestraux autochtones.Parfois j\u2019utiliserai des mots qui seront peut-être compris au sens que la culture eurocentrée leur a donné, ce serait là une erreur.J\u2019aimerais que vous ouvriez votre cœur à des choses que vous n\u2019auriez peut-être pas perçues jusqu\u2019alors, et qui viennent de la vie relationnelle dans laquelle j\u2019ai été élevée et dans laquelle on m\u2019a transmis ces savoirs.Territoire Je vais débuter par un premier mot, le plus important, qui est le territoire ou la terre.Si je commence par ce mot, c\u2019est parce que vous entendez souvent dire que les communautés autochtones défendent « leur territoire ».Or, dans ce genre d\u2019afÏrmation, il y a une incompréhension de ce que signifie le territoire pour les communautés autochtones.Quand je dis « mon territoire », c\u2019est comme si je disais « ma mère », ou « mon frère ».Je parle de ma relation au territoire, de la connexion que j\u2019ai avec celui- ci.Malheureusement, aujourd\u2019hui encore, quand on parle avec les gouvernements, par exemple, « mon territoire » veut dire « quatre poteaux et un titre de propriété », un traité, une certification qui atteste qu\u2019un individu est propriétaire d\u2019un territoire.Il en découle que même quand on entre en conversation avec les gouvernements, ou même avec des citoyens allochtones, on se bute souvent à des dialogues qui utilisent les mêmes mots mais qui n\u2019ont pas le même sens.Aujourd\u2019hui, nous ne sommes pas entendus par les gouvernements (et c\u2019est assez volontaire de leur part), parce que nous n\u2019avons pas les mêmes processus décisionnels.Et quand nous le sommes, c\u2019est parce que nous nous limitons au cadre qu\u2019ils nous imposent.Les communautés autochtones prennent traditionnellement les décisions à long terme et dans une perspective communautaire.Les Allochtones, quant à eux, ont plutôt tendance à tout ramener au niveau individuel et à court terme, même lorsqu\u2019il est question des droits autochtones.Quand nous POSSIBLES AUTOMNE 2022 13 avons commencé à nous mobiliser autour du mouvement Idle No More à la fin de l\u2019année 2012, le gouvernement de Stephen Harper cherchait justement à faciliter le droit de possession individuel dans les réserves, alors qu\u2019il n\u2019était pas possible de vendre le territoire ou les terres de façon individuelle.Nous avons donc opposé à cette offensive du gouvernement fédéral une perspective collective.Pourquoi le gouvernement Harper voulait- il faire ça ?Parce qu\u2019il est plus facile d\u2019accaparer un territoire en divisant le groupe.Il est beaucoup plus risqué de partir en guerre contre une collectivité qui cherche à défendre un territoire transféré de façon communautaire et intégrale de génération en génération.Transmission qui ne se fait pas grâce à un traité mais, dans la perspective des savoirs ancestraux autochtones, par l\u2019oralité, les légendes et les contes, tout ce qui, par le passé, constituait notre savoir scientifique.Malheureusement, depuis les premiers contacts, la transmission de ces savoirs ancestraux a été maintes fois rompue, pour des raisons de discrimination systémique, et pas uniquement au sein des gouvernements et des institutions religieuses, mais aussi au sein des institutions d\u2019enseignement, dont les universités.Les savoirs autochtones étaient vus comme des sous-savoirs, simplement parce qu\u2019ils n\u2019étaient pas transmis de la même manière que les savoirs allochtones.Jadis, quand les Allochtones transmettaient des savoirs et des données, c\u2019était dans des livres, par l\u2019écrit, alors que les communautés autochtones le faisaient par l\u2019oral.Les communautés autochtones usaient de différentes formes de symbolisation, notamment les pétroglyphes ou des rouleaux d\u2019écorce de bouleau sur lesquels elles écrivaient.Mais le moyen principal de transmission des savoirs, pour beaucoup de communautés autochtones, restait l\u2019oralité, sous forme d\u2019histoires et de légendes, parce que ces peuples étaient hypermobiles et ne pouvaient donc pas traîner des bibliothèques sur leurs dos.Oralité Chez les communautés innues, par exemple, nous avons deux formes de légende, les Tipatshimun et les Atanukan.Les Tipatshimun sont des petites histoires que nous nous racontons, qui peuvent être très amusantes, mais qui transfèrent des savoirs des vieilles générations vers les plus jeunes.Les Atanukan, elles changent beaucoup moins, elles sont ancrées dans le respect qu\u2019on a de la manière de les transférer.Elles parlent du temps ancien, ce sont des savoirs très importants qui doivent être transférés tels quels.Vous comprendrez cependant que les légendes se transforment aussi d\u2019une nation à l\u2019autre et d\u2019un territoire à l\u2019autre.Pour illustrer cela on peut prendre Carcajou, qui est un personnage de décepteur.On l\u2019appel le Carcajou au Québec, mais si on se déplace d\u2019Est en Ouest, son nom change.En Ontario, on l\u2019appelle Nanabozo, Nanabush ou Nanapush, plus à l\u2019Ouest on l\u2019appelle Coyote, et finalement, en Colombie Britannique, on l\u2019appelle Raven ou le Corbeau.Ces personnages font des mauvais coups, mais sont en même temps des créateurs (l\u2019opposition claire entre le bien et le mal n\u2019existait pas pour nous autrefois), c\u2019est une manière d\u2019expliquer l\u2019origine de certaines choses, mais aussi une manière de décrire la réalité.Carcajou, dans l\u2019Est, nous explique l\u2019ordre des arbres de la toundra jusqu\u2019au bord de la mer.Il s\u2019est fait arroser les yeux par une moufette et a dû aller se laver les yeux dans la mer.Il nous explique aussi la raison pour laquelle l\u2019eau de la mer a un goût et une odeur particuliers, c\u2019est justement parce qu\u2019on y trouve des larmes de Carcajou et du jus de moufette ! Vous comprendrez que ce 14 SECTION 1 Pour une autre suite du monde ne sont pas des faits scientifiques, mais c\u2019est une manière très intéressante d\u2019expliquer comment les choses ont été créées, de donner un ordre ou une explication à leurs structures.Ce n\u2019est pas plus fou que de croire au déluge et à l\u2019arche de Noé ! Les légendes étaient, à l\u2019époque, notre manière de transférer les savoirs et d\u2019expliquer la structure du monde.Avec l\u2019arrivée des Européens et de leurs savoirs, tels que ceux qui étaient dans la Bible, certains de nos savoirs ont été mis de côté, effacés ou transformés parce qu\u2019ils n\u2019étaient pas en corrélation avec les idées eurocentrées.Nos légendes autochtones, sur chacun des continents, ont contribué à développer nos sociétés.Pour les Premiers Peuples, l\u2019Amérique du Nord a la forme d\u2019une grande tortue.Le Canada, les États-Unis et le nord du Mexique en forment la carapace, le sud du Mexique est sa queue, ses deux pattes arrière sont la Basse-Californie et la Floride, ses deux pattes avant sont l\u2019Alaska et le Québec, les Îles de l\u2019Arctique sont son cou submergé et, enfin, le Groënland en est la tête. Il s\u2019agit, selon plusieurs légendes, de la tortue qui a recueilli sur son dos la femme qui est tombée du ciel.Toutes les légendes des communautés autochtones disent que nous étions des peuples du ciel et que nous sommes tombés sur la Terre.Il n\u2019y avait que de l\u2019eau autrefois, donc, pour que la femme ne se noie pas, elle a été déposée sur le dos de la grande tortue, les animaux aquatiques lui ont alors donné de la terre qu\u2019elle a pu utiliser pour recouvrir la grande tortue.C\u2019est pour cela que nous vivons maintenant sur l\u2019île de la grande tortue.Plusieurs autres versions existent, certaines excluant la femme céleste et la tortue\u2026 Une mentalité antagonique a été développée sur l\u2019autre continent.Il est écrit dans la Genèse que Dieu créa la Terre en sept jours, puis il créa l\u2019homme et la femme à son image et leur dit : « Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la, dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre.».Ces deux visions du monde se sont confrontées au Québec en 1534.Pour les uns « tu appartiens à la terre », pour les autres « la terre t\u2019appartient », c\u2019est cet antagonisme qui a créé les valeurs de la société québécoise.Au départ, il y avait ici des sociétés qui s\u2019étaient développées autour d\u2019une relation presque familiale à la terre et puis sont arrivées des sociétés pour lesquelles il existe un lien de propriété avec la terre.Les Européens sont d\u2019ailleurs arrivés avec une croix qu\u2019ils ont planté dans le territoire, c\u2019est un bon exemple de ce à quoi peut ressembler l\u2019application des légendes de la création européennes.Vous comprenez que l\u2019opposition qui existe entre le modèle de la famille et celui de la propriété fait en sorte qu\u2019une de ces sociétés peut être vue comme très féminine, matrilinéaire et maternelle, alors que l\u2019autre est extrêmement patriarcale dans le sens du pouvoir du père, un concept fondamental du droit eurocentré qui remonte à l\u2019ère gréco-romaine.Nous sommes donc face à une opposition entre deux formes de culture, dont l\u2019oralité a transformé la mentalité des peuples.Je parle bien d\u2019oralité parce que cela fait moins de cent ans qu\u2019il y a une généralisation de la lecture et de l\u2019écriture au sein de la population et qu\u2019avant ce n\u2019étaient que les hautes sphères de la société qui avaient accès aux textes et aux bibliothèques, alors que l\u2019oralité était accessible à tous, peu importe le rang social.Il est certain qu\u2019il y a eu de grandes interruptions dans la transmission des savoirs autochtones, la plus importante d\u2019entre elles ayant été provoquée par le système des pensionnats.Ça a été le ground zero à partir duquel on a vu une grande interruption de la transmission des savoirs POSSIBLES AUTOMNE 2022 15 traditionnels des ainés aux jeunes générations.Ça a eu lieu au cours des trois dernières générations et ça a sufÏ pour causer un tort énorme quant à la justesse de la transmission et de l\u2019aptitude des nouvelles générations à développer de nouveaux savoirs à partir de leurs propres sciences.Il faut se débarrasser de l\u2019idée souvent mise en avant selon laquelle les communautés autochtones auraient des savoirs arriérés et figés. On nous dit souvent que nos savoirs n\u2019auraient jamais pu évoluer sans l\u2019intervention des Européens.C\u2019est complètement faux.Nos savoirs évoluaient déjà.Nous avions développé d\u2019autres formes de présence, de vie et d\u2019équilibre avec le territoire, qui ne correspondaient peut-être pas à la vision du progrès qu\u2019avaient les colonisateurs, mais elles représentaient pour nous le succès de notre société.D\u2019ailleurs, contrairement à l\u2019image que l\u2019on essaie souvent de donner, les communautés autochtones étaient nomades et les communautés européennes sédentaires.Au cours des sept derniers millénaires, les Innus sont restés sur un même territoire, se déplaçant uniquement à la suite d\u2019évènements climatiques ou pour suivre les animaux.Nos communautés étaient en mobilité continue, mais toujours sur un même territoire, et se déplaçaient organiquement, alors que le modèle européen, lui, est sorti de l\u2019Europe et s\u2019est répandu à la surface de la planète en suivant le modèle colonial.La sedentarité a été vue comme un signe de civilisation pendant longtemps.Reconnexion La transmission des savoirs traditionnels autochtones a donc été largement interrompue au cours des cent dernières années.Une certaine forme de guérison par rapport à ce traumatisme doit aujourd\u2019hui se faire grâce à la reconnexion avec nos savoirs ancestraux.D\u2019ailleurs, dans les années 1970, il y a eu plusieurs mouvements au sein des communautés autochtones, tels que le courant pan-indianiste, qui avaient pour but de réparer le bris de transmission des savoirs autochtones. Effectivement, la transmission intergénérationnelle de beaucoup de pratiques traditionnelles avaient été empêchée par les pensionnats et les prêtres.Je pense aux sweat lodges, par exemple, ou aux sun dances.Et puisque certaines communautés ont perdu leurs traditions, d\u2019autres leur ont fait don de leurs cérémonies en attendant qu\u2019une reconnexion avec leurs propres cérémonies se fasse avec le temps.Il est aujourd\u2019hui extrêmement difÏcile de valoriser les savoirs ancestraux puisque le mythe selon lequel il s\u2019agirait de savoirs préhistoriques et arriérés a été très répandu.On a répété sans cesse que les « vrais » savoirs, les « bons » savoirs, sont ceux qui sortent des écoles secondaires, des cégeps et des universités.Il s\u2019agit en fait d\u2019une méthode extrêmement efÏcace de colonisation. C\u2019est un outil très puissant de déconnexion de générations entières à l\u2019égard de leurs savoirs propres, afin de leur inculquer un savoir dit « supérieur ».C\u2019est tout cela que j\u2019essaie de défaire au moyen de mon travail.Il y a désormais une reconnaissance de plus en plus forte au sein des milieux scientifique et institutionnel du fait que les savoirs des communautés autochtones ont une valeur importante pour l\u2019humanité, et que la science occidentale se prive d\u2019énormément de choses en les ignorant.Mais il manque, encore aujourd\u2019hui, un grand chapitre au livre de la science, c\u2019est celui consacré aux sciences autochtones.Beaucoup de gens disent que la science est quelque chose de neutre, qu\u2019elle est dénuée d\u2019émotions, qu\u2019il ne s\u2019agirait que d\u2019observations.En réalité, la science est transmise et produite par des êtres 16 SECTION 1 Pour une autre suite du monde humains et des institutions qui évoluent au sein de sociétés ayant des valeurs.Au cours des cent dernières années, les institutions scientifiques ont exclu les femmes, les personnes racisées et les communautés autochtones.Ce sont autant de savoirs différents qui manquent au grand livre de la science.Lors d\u2019une discussion avec David Suzuki à propos des savoirs autochtones, je lui ai dit que les savoirs ancestraux étaient comme des sciences.Il m\u2019a répondu qu\u2019il ne s\u2019agissait pas que de sciences, mais de quelque chose de plus grand que les sciences, parce que celles-ci se limitent à la production de savoirs au moyen d\u2019outils et de théories, alors que les savoirs ancestraux autochtones ont le pouvoir de connecter le savoir au quotidien et à la vie.Mes savoirs n\u2019ont en fait pas besoin d\u2019être comparés à la science occidentale pour être valorisés.Je ne dis pas que le savoir ancestral autochtone a réponse à tout.Il doit être combiné avec les autres savoirs provenant du reste du monde.Comme je l\u2019ai mentionné précédemment à propos des légendes qui évoluent d\u2019Est en Ouest, le réseau d\u2019interconnexion des savoirs était autrefois lié au territoire et s\u2019interconnectait par le biais des humains.C\u2019était un peu comme un grand capteur de rêves ou une bibliothèque de personnes.Quand on raconte une histoire sur la Côte-Nord, les différentes personnes que l\u2019on rencontre disposent de versions légèrement différentes. C\u2019est comme si en se rencontrant, des fils se reliaient à d\u2019autres ce qui permet d\u2019obtenir un plus grand réseau, comme une sorte d\u2019internet du savoir, mais par l\u2019oralité.Savoirs, territoire et aînés Le savoir était autrefois lié au territoire.En effet, il était impossible pour les gens de Mingan d\u2019avoir exactement la même légende que ceux de Mashteuiatsh, puisqu\u2019on n\u2019y chassait pas les mêmes animaux, qu\u2019on n\u2019y utilisait pas les animaux de la même manière et qu\u2019on n\u2019y trouvait pas les mêmes plantes dans les mêmes quantités.Les légendes varient donc en fonction du territoire sur lequel elles sont diffusées. C\u2019est une des raisons pour lesquelles les reconnaissances territoriales ont une plus grande importance qu\u2019on pourrait le croire.La reconnaissance des territoires permet de faire réapparaître les communautés autochtones dans les institutions et ces reconnaissances prennent de plus en plus d\u2019importance sur le plan politique.La reconnaissance territoriale, c\u2019est reconnaître qu\u2019il n\u2019y a pas eu de territoires cédés, c\u2019est la reconnexion historique et politique du territoire avec les 500 dernières années, mais c\u2019est aussi le fait, par exemple, que moi, Mélissa Mollen Dupuis, une Innue de la basse Côte-Nord, je reconnais que les Mohawks en savent beaucoup plus sur leur territoire que moi.Sachant qu\u2019ils ont observé et étudié ce territoire plus longtemps que moi.Je me fie à leurs données et à leurs savoirs quand vient le temps d\u2019agir sur leur territoire ou d\u2019y vivre.Par ailleurs, notre culture est à l\u2019opposé de la structure d\u2019âgisme qui existe en Amérique du Nord, où nos aînés sont mis dans des maisons de retraite, et sont en quelque sorte exclus de la société.C\u2019est une vision très industrialisante de l\u2019identité des humains, c\u2019est du capacitisme, c\u2019est-à-dire que l\u2019on juge de la valeur des êtres en fonction de leur capacité au travail.Au contraire, traditionnellement chez les Autochtones, on enseigne qu\u2019un aîné « a plus de valeur » qu\u2019une jeune personne, et qu\u2019un enfant « a plus de valeur » qu\u2019un adulte.Moi, à l\u2019heure actuelle, selon les valeurs de mon peuple, je suis dans la pire période.J\u2019ai 40 ans, je ne suis donc plus une jeune qui apprend et qui transportera les savoirs et je ne suis POSSIBLES AUTOMNE 2022 17 pas encore une aînée qui a accumulé beaucoup de connaissances.Selon les savoirs ancestraux, je suis dans un entre-deux, alors que d\u2019un point de vue capitaliste, je suis à mon pic productif parce que j\u2019ai assez d\u2019expérience pour bien travailler, j\u2019ai un bon travail et je suis en mesure de donner pleinement à la société, bref parce que je suis dans « la vie active ».On est ici face à des conceptions opposées de la valeur des différentes phases de la vie.Chez les communautés autochtones, ceux qui ont beaucoup de valeur aux yeux des capitalistes sont obligés de se mettre au service de la communauté.Les hommes forts et les femmes capables de porter doivent se mettre au service des aînés et des enfants.C\u2019est à l\u2019opposé des principes de la société individualiste, de ce qu\u2019on pourrait appeler la société des « j\u2019ai l\u2019droit ».Chez nous, nous n\u2019avons pas le droit, nous avons le devoir.J\u2019ai hâte d\u2019être une aînée pour qu\u2019on me laisse manger en premier et je m\u2019ennuie d\u2019être un enfant alors qu\u2019on me laissait courir et faire ce que je voulais.Je suis dans la phase de la vie où je dois travailler fort pour ma communauté.La transmission des savoirs se fait de façon très différente quand ce ne sont pas les personnes porteuses de savoirs qui sont au pouvoir, mais celles qu\u2019on respecte, exerçant des responsabilités pendant leur vie adulte et qui, une fois arrivées au statut d\u2019aînés, disposent de la responsabilité de transmettre les savoirs aux générations suivantes.J\u2019aime beaucoup utiliser l\u2019image du canot et de la pyramide.La pyramide correspond aux sociétés dans lesquelles le 1 % est porté par le 99 %.Au sein du leadership traditionnel qu\u2019on m\u2019a enseigné et que j\u2019ai pu observer dans ma communauté, c\u2019est en quelque sorte une pyramide mise à l\u2019envers qui forme un canot.Dans ce système, ce sont les gens de 40 ans qui transportent les autres.Le leadership est beaucoup moins payant dans ce genre de société que dans les sociétés pyramidales, mais ce mode d\u2019organisation fait en sorte que beaucoup plus de personnes peuvent garder la tête hors de l\u2019eau. Cette manière différente de transmettre les savoirs vient aussi changer la manière qu\u2019ont les gens de concevoir leur place dans la société.Ce sont des sciences et des savoirs mis au service des humains.Ainsi, pour mettre en place une société qui serait au service des humains, il nous faudrait aujourd\u2019hui transformer notre manière de transmettre les savoirs et les données.À l\u2019heure actuelle, on pense en fonction des quatre prochaines années, du prochain mandat politique ou de sa retraite, alors que dans les savoirs ancestraux, quand on traite les données, on pense en fonction des sept générations futures.Wendigo La dernière légende que j\u2019aimerais aborder est celle du Wendigo, ou Atshen dans ma nation.Le Wendigo c\u2019est ce que l\u2019être humain devient lorsqu\u2019il mange de la chair humaine, un monstre cannibale.Dans nos pires histoires d\u2019horreur, on parle d\u2019une mère qui aurait mangé ses enfants et qui serait devenue un Wendigo.Le but de cette légende n\u2019est pas simplement de nous faire peur, c\u2019est aussi de nous faire réfléchir à ce que nous serions prêts à faire pour survivre, pour se donner plus de temps.Manger ses enfants, ses grands- parents ou tout simplement de la chair humaine, c\u2019est le dernier des tabous.L\u2019économie mondiale actuelle en est une de Wendigos : nous mangeons le futur de nos enfants, les ressources dont ils auront besoin, tout cela pour nous donner plus de confort, pour que nous devenions plus gras.Nous ne sommes plus capables de manger normalement, nous mangeons en Wendigo, nous consommons en Wendigo.Nous ne sommes plus en phase avec 18 SECTION 1 Pour une autre suite du monde notre propre cycle de vie au point où, quand nous mourrons, nous nous enfermerons dans des Tupperware que nous enterrerons, plutôt que de nous redonner au cycle naturel qui nous a nourris.Il y a actuellement un grand déséquilibre et les savoirs autochtones sont une manière de reconsidérer le monde pour le rééquilibrer, et cela profitera autant aux Premières Nations qu\u2019aux communautés allochtones.Ces savoirs peuvent aussi nous faire réfléchir à la manière dont nous recevons les nouveaux arrivants.À l\u2019heure actuelle, la grande tortue est saignée par la géographie, invention qui consiste à dessiner des lignes droites, à la manière de coupes de boucherie sur le territoire pour le disséquer.Ces lignes de boucherie créent des murs qui empêchent les gens de passer d\u2019un territoire à l\u2019autre, mais elles créent aussi des murs dans nos têtes qui nous séparent de « l\u2019immigrant », de « l\u2019autre qui vient nous voler nos jobs ».Il faudra aussi nous débarrasser de tout ça.Je crois sincèrement que tous les êtres humains ont le droit d\u2019exister là ou leurs pieds se trouvent, tant qu\u2019ils sont en équilibre avec le territoire et qu\u2019ils respectent ses gardiens et gardiennes.Il n\u2019y a aucun problème à ce que quelqu\u2019un passe d\u2019un territoire à un autre et y reste.Malheureusement, aujourd\u2019hui, il y a des gens qui, par leur propre existence, là ou leurs pieds se trouvent, peu importe ce qu\u2019ils font, sont considérés comme des « illégaux ».Il nous faut procéder à une série de déconstructions pour retrouver notre capacité à vivre sur un territoire de façon équilibrée, dans un partage équitable des ressources et des responsabilités.Tout cela passe par une transformation mentale, afin de décoloniser nos propres esprits, ceux des membres des communautés autochtones, mais aussi des communautés allochtones.La décolonisation est nécessaire pour ceux qui ont été colonisés, mais aussi pour ceux qui ont un passé colonisateur et qui ne se rendent peut-être pas compte qu\u2019il reste en eux des réflexes colonisateurs. D\u2019ailleurs, lorsqu\u2019on dit qu\u2019il y a un racisme systémique, on ne dit pas que vous êtes racistes, mais que le système a été construit sur des bases racistes.Comment pourrait-on, aujourd\u2019hui, épurer ce système de telle sorte qu\u2019il soit à l\u2019avantage de tout le monde ?Les savoirs autochtones ouvrent un chemin.Notice biographique : Mélissa Mollen Dupuis est une figure reconnue de la lutte autochtone au Québec.D\u2019origine innue, elle a grandi à Mingan (Ekuanitshit) sur la Côte-Nord.Elle est responsable de la campagne Forêts pour la fondation David Suzuki et anime l\u2019émission « Kuei! Kwe! » sur Radio-Canada Première depuis 2021. POSSIBLES AUTOMNE 2022 19 Penser à chaque espèce comme une partie intégrante de son écosystème Par Frédéric Bouchard Je m\u2019intéresse à la manière dont la biologie peut nous aider à devenir de meilleurs philosophes, et comment la philosophie peut aider la biologie à trouver de nouvelles explications et de nouveaux modèles.Dans cette perspective, une des questions qui m\u2019intéresse le plus est la suivante.Comment définissons-nous les individus dans le monde naturel, au-delà des intuitions que nous avons par rapport à ce qu\u2019est un organisme ?En fait, quand on parle d\u2019individu, on fait souvent l\u2019adéquation qu\u2019un individu est comme un organisme et que les organismes sont des individus, mais, en fait, le monde biologique est organisé de manière plus complexe et c\u2019est quelque chose qui devrait nous intéresser pour mieux comprendre nos relations avec les autres espèces.Partons du présupposé que la plupart des questions complexes ont besoin de plusieurs disciplines pour avoir un éclairage intéressant.Je vais donc ici croiser la biologie et la philosophie dans le but de mieux comprendre la réalité dans laquelle nous vivons.C\u2019est quoi un être humain ?Souvent quand on se penche sur cette question, on pense à l\u2019être humain en fonction de frontières fixes, limitées, connues. On se dit que l\u2019être humain se termine aux limites de son corps, même si les sciences sociales élargissent un peu cette barrière en étendant le phénomène humain à nos interactions sociales, nos comportements et donc dépasse notre épiderme.Cela dit, habituellement, quand on pense à un être humain on pense à sa physiologie et à ce qui se passe dans sa tête.Cependant, quand on tient compte de l\u2019évolution de l\u2019espèce humaine, on s\u2019aperçoit que c\u2019est peut-être une conception un peu trop limitée de ce qu\u2019est un être humain.Nous ne sommes pas des Homo sapiens.En fait, ce que je veux vraiment dire c\u2019est que nous ne sommes pas seulement des Homo sapiens.Je vais parler spécifiquement de l\u2019être humain, mais en fait mon propos est aussi vrai pour toutes les espèces.Ce que je veux souligner ici, c\u2019est que les relations entre les espèces sont tellement riches et complexes que, quand on aborde l\u2019éthique ou la protection environnementale, on devrait adopter une vision beaucoup plus intégrée qu\u2019une simple collection d\u2019organismes qui cohabitent sur la même planète.Une manière de commencer cette histoire- là serait de se poser la question suivante : à quel point nous sommes des êtres naturels ?À quel point notre compréhension de notre composante naturelle fait partie de comment on se définit comme être humain ?Une manière d\u2019illustrer cela est de prendre l\u2019exemple d\u2019un cœur artificiel mécanique, qui est une construction humaine complètement synthétique.Si votre cœur était remplacé par un cœur artificiel, est-ce que vous seriez moins un être humain que vous ne l\u2019étiez avant ?Est-ce que votre père ou votre mère dirait : « Tu n\u2019es plus mon enfant.».Certainement pas.On se dirait : il y a une partie de moi dont la fonction est jouée par un artefact, un instrument, un outil, qui est ici un cœur artificiel, mais notre identité, clairement, on ne la réduit pas à notre biologie de 20 SECTION 1 Pour une autre suite du monde manière stricte, parce qu\u2019on peut remplacer des parties de l\u2019être humain et se considérer encore comme des êtres humains à part entière, le même individu en somme.Cette prémisse est importante pour comprendre que nous vivons grâce à d\u2019autres espèces qui assurent notre bon fonctionnement.Un bon exemple de cela, ce sont les bactéries qui vivent dans notre intestin et qui permettent notre digestion.C\u2019est philosophiquement très important pour comprendre ce qu\u2019est un être humain.En fait, Homo sapiens et toute la bio-anthropologie des primates humains que nous sommes sont importants pour comprendre l\u2019humain, mais ce n\u2019est qu\u2019une partie de notre histoire.Biologiquement, psychologiquement, sociologiquement\u2026 la réalité humaine est beaucoup plus complexe.L\u2019histoire du cœur artificiel se transpose dans le monde naturel de manière assez frappante.Prenons deux espèces de termites qui sont très similaires, les macrotermes michaelseni et les macrotermes natalensis.Les deux espèces sont presque identiques à une différence près : l\u2019une peut digérer le bois toute seule et l\u2019autre a besoin d\u2019un champignon qui, en quelque sorte, composte le bois, pour qu\u2019ensuite la termite puisse manger le compost de champignon et de bois.Il y a donc une espèce de termite qui peut manger toute seule, et une autre qui a absolument besoin d\u2019une autre espèce, en l\u2019occurrence une espèce de champignon, pour effectuer la digestion. En quelque sorte, une partie du système digestif de la termite est effectué par une autre espèce.Cette relation symbiotique est donc nécessaire à sa survie.On commence ainsi à saisir comment une compréhension fine des relations entre des organismes d\u2019espèces distinctes nous permet de constater que c\u2019est souvent une erreur de traiter chaque espèce comme étant isolée de son environnement.Il y a plutôt une interaction et une perméabilité avec l\u2019environnement qui est constante dans le cycle de la vie.Au-delà de l\u2019individu : l\u2019approche symbiotique Nous avons aujourd\u2019hui besoin de comprendre l\u2019individualité biologique d\u2019une manière nouvelle, originale, qui ne présume pas l\u2019homogénéité des parties constituant un individu.Nous pouvons utiliser les organismes d\u2019autres espèces pour agir comme des organes, si on veut, nécessaires à notre bon fonctionnement.Prenons le cas de l\u2019Euprymna scolopes, qu\u2019on appelle aussi l\u2019Hawaiian bobtail squid.C\u2019est un petit calmar qui se fait coloniser par le Vibrio fischeri, un micro-organisme qui se développe à l\u2019intérieur du calmar et quand il atteint une densité sufÏsante, estimée à 1 milliard d\u2019individus dans un espace très restreint, alors se produit une cascade chimique qui génère de la bioluminescence.Le calmar se met alors à briller dans le noir.Des biologistes se sont intéressés à savoir pourquoi.La question darwinienne évolutionniste classique c\u2019est « À quoi ça sert ? ». En fait, par différentes études, ce qu\u2019ils ont réussi à montrer, ou du moins l\u2019hypothèse la plus sérieuse, c\u2019est que ça lui permet d\u2019éviter ses prédateurs.Lorsque le calmar nage, ses prédateurs le chassent depuis le fond de l\u2019eau.Leur technique de chasse consiste à regarder en haut et quand ils voient des ombres, des points noirs en haut d\u2019eux, donc des objets qui bloquent la lumière du ciel, ils savent qu\u2019il y a là une proie et ils attaquent.Et si vous brillez, vous n\u2019avez pas d\u2019ombre.Cela semble très poétique, mais Euprymna scolopes, en brillant, devient invisible et assure sa survie.C\u2019est quand même assez remarquable comme adaptation que l\u2019association symbiotique entre Euprymna scolopes, le calmar, et Vibrio fischeri, le micro-organisme, génère de la lumière et que celle-ci permet au calmar d\u2019éviter ses prédateurs. POSSIBLES AUTOMNE 2022 21 C\u2019est vraiment remarquable comme relation biologique et ça pose des questions philosophiques intéressantes.Qui brille ?Je dirais qu\u2019une manière de voir la question c\u2019est : combien y a-t-il d\u2019individus en jeu ici ?Et combien de sortes d\u2019individus ?Ce sont deux questions différentes. Ce qu\u2019il faut souligner, par ailleurs, c\u2019est que le premier biologiste, en quelque sorte, c\u2019est Aristote.Le philosophe antique s\u2019est posé des questions qui sont à la base de la biologie contemporaine, à savoir comment on définit une espèce.Je ne vais pas développer ici sur Aristote mais je veux simplement souligner qu\u2019il ne faut pas trop se préoccuper des frontières entre les disciplines quand on se pose des questions complexes.Donc, combien d\u2019individus ?Combien de sortes d\u2019individus ?On pourrait dire qu\u2019il y a deux individus, il y a le calmar et il y a la colonie de Vibrio fischeri.Ce n\u2019est pas tout à fait exact, en fait il faudrait dire qu\u2019il y a 1 milliard + 1 individus et qu\u2019il y a deux sortes d\u2019individus.Parce qu\u2019il y a le Euprymna scolopes, il y a un calmar, et il y a 1 milliard de Vibrio fischeri.Voilà pour le nombre d\u2019individus, ensuite, on peut dire qu\u2019il y a deux sortes d\u2019individus, parce qu\u2019il y a le calmar et il y a le Vibrio fischeri, deux espèces si vous voulez.On pourrait aussi dire qu\u2019il y a trois sortes d\u2019individus, parce qu\u2019il y a le calmar, il y a le Vibrio fischeri et il y a l\u2019association entre les deux qui crée un nouveau méta-organisme, ou méta-individu qui brille.Vous pourriez aussi dire qu\u2019en fait il n\u2019y a qu\u2019un seul individu, et ce serait une approche écosystémique radicale, stipulant que le Hawaiian bobtail squid n\u2019a pas d\u2019existence indépendante, tout comme le Vibrio fischeri, mais qu\u2019il n\u2019existe que l\u2019association entre les deux.Tout ce raisonnement résulte d\u2019une certaine manière de concevoir le monde biologique qui n\u2019est pas absurde.À partir de la question simple : « Qui brille ?» nous sommes confrontés au fait que ce qui brille c\u2019est une association entre deux espèces, d\u2019une manière ou d\u2019une autre, parce que Vibrio fischeri, tout seul dans l\u2019eau, ne brille pas, parce qu\u2019il n\u2019est pas en densité sufÏsante pour que la cascade chimique qui génère la lumière soit initiée.Ce n\u2019est que quand ils sont ensemble d\u2019une manière particulière qu\u2019on se retrouve avec ce trait d\u2019espèce, cette adaptation qui est si remarquable.Je souligne, par ailleurs, qu\u2019il faut garder à l\u2019esprit qu\u2019en fait le calmar évacue Vibrio Fischeri une fois par jour, mais pas au complet.Il le rejette dans l\u2019eau et ça a pour conséquence de réduire la densité du micro-organisme à l\u2019intérieur du calmar.La cascade chimique s\u2019arrête et le calmar ne brille plus.Ainsi, il ne brille qu\u2019à certains moments de la journée, lorsque Vibrio fischeri s\u2019est assez reproduit pour atteindre la densité sufÏsante dans le corps du calmar.C\u2019est intéressant parce que s\u2019il brillait tout le temps, à un moment donné, le prédateur, par sélection naturelle, développerait une adaptation et au cours des générations suivantes son comportement évoluerait.Ainsi, être capable de briller et de ne pas briller à différents moments de la journée, est une adaptation qui semble particulièrement bénéfique pour ces organismes symbiotiques.De l\u2019autonomie à l\u2019intégration L\u2019exemple des calmars m\u2019a permis de suggérer que les associations entre organismes d\u2019espèces distinctes sont quelque chose de très important dans la nature.Mais on n\u2019est pas seulement interreliés, on est dépendants d\u2019espèces différentes. Cela conduit à remettre en cause l\u2019autonomie qu\u2019on présume avoir à l\u2019égard de notre environnement.Les organismes n\u2019ont pas d\u2019autonomie par rapport à leur 22 SECTION 1 Pour une autre suite du monde environnement.Ils font plutôt partie intégrante de leur environnement, ou du moins il y a des fusions avec des organismes d\u2019espèces distinctes.Il faut prendre très au sérieux le fait que les organismes transforment leur environnement.En le disant comme ça, on présume encore qu\u2019il y a un acteur, un individu fort, qui change quelque chose d\u2019extérieur à lui, alors qu\u2019en fait ce que je veux montrer c\u2019est qu\u2019une partie de l\u2019environnement fait partie des organismes eux-mêmes.Revenons aux termites.Beaucoup de termites construisent d\u2019immenses termitières qui ont différentes formes. Il y en a qui sont souterraines, d\u2019autres qui prennent la forme de bunkers, certaines sont en revanche très hautes. Ces différentes structures étaient une énigme pour les biologistes.Pourquoi consacrer autant d\u2019énergie et d\u2019efforts pour construire des termitières aussi grosses ?Il y a maintenant une explication qui résulte de mesures de la température et surtout de la concentration d\u2019oxygène à différents endroits dans la termitière. L\u2019hypothèse est que la termitière fonctionne comme un immense poumon, qui se sert de sa forme et de l\u2019effet de convection afin de pomper l\u2019air frais de l\u2019extérieur et d\u2019évacuer l\u2019air chaud et le gaz carbonique qui s\u2019accumulent à l\u2019intérieur de la cheminée.C\u2019est donc un poumon, mais de qui et de quoi ?Ce n\u2019est pas le poumon d\u2019une termite individuelle.La termite individuelle, si elle manque d\u2019air elle n\u2019a qu\u2019à aller dehors.C\u2019est plutôt un poumon à l\u2019échelle de la colonie de termite.Donc, on a une collection de termites qui, pour des raisons complexes liées à leur génétique, travaillent ensemble pour s\u2019occuper de la reine.Ce grand nombre de termites, il veut se protéger, donc il construit un abri.Mais s\u2019il ne fait que construire un abri et qu\u2019il y a trop de termites dans l\u2019abri, elles étouffent. Elles ont donc élaboré des structures qui leur permet d\u2019avoir une atmosphère qui contribue à leur survie, mais à l\u2019échelle de la colonie de termite et non pas à l\u2019échelle de la termite individuelle.Il y a des traits d\u2019adaptations qui sont émergents à différents niveaux d\u2019organisation. Cela veut dire qu\u2019il y a les termites individuelles qui existent, mais il y a aussi les colonies de termites qui existent, on parle alors d\u2019un super-organisme, d\u2019un individu (collectif) émergeant qui se construit un poumon avec de la boue.Les termites font cela sans intelligence, il y a des comportements qui sont génétiquement déterminés et qui ont été perfectionnés au fil des années d\u2019évolution.Cela montre comment même des organismes qui semblent simples transforment leur environnement.Cette termitière, fait-elle partie des termites ou bien fait-elle partie de l\u2019environnement des termites ?La réponse c\u2019est : les deux.Cet exemple des termites permet de montrer une fois de plus que les distinctions radicales entre un organisme et son environnement résultent de visions extrêmement appauvries de la manière dont le monde biologique peut fonctionner en réalité.Et si on ajoute à cela que certaines termites cultivent à l\u2019intérieur des termitières les champignons dont elles ont besoin pour digérer le bois qu\u2019elles consomment, on se rend compte que les termitières servent à la fois de garde- manger, de ressource agricole et de poumon pour permettre d\u2019oxygéner la croissance de la colonie d\u2019une manière sécuritaire.Le monde biologique fonctionne avec des relations bidirectionnelles, qui vont dans les deux sens, symbiotiques, des relations complexes entre les organismes et leur environnement.Séparer de manière absolue un organisme de son environnement, c\u2019est parfois nécessaire pour certaines explications scientifiques qui nécessitent des abstractions, mais ce n\u2019est pas conforme au POSSIBLES AUTOMNE 2022 23 fonctionnement réel.Dans le monde biologique les interactions sont beaucoup plus complexes et, sans offrir des conseils éthiques particuliers ou nécessaires, cela devrait éclairer un peu comment nous nous situons dans le monde naturel.L\u2019humain-communauté Je reviens maintenant au cœur artificiel. J\u2019ai commencé cette histoire en expliquant comment le fait de remplacer un organe qui est 100 % humain, qui est 100 % homo sapiens, par un objet synthétique, ça ne changerait probablement pas notre conception de qui nous sommes.J\u2019ai pris ensuite des exemples biologiques pour montrer que parfois c\u2019est une autre espèce qui joue le rôle d\u2019un organe et surtout que la frontière entre un individu et son environnement n\u2019est vraiment pas aussi absolue qu\u2019on le pense, et que nous devrions avoir une vision beaucoup plus intégrée de la manière dont le monde biologique fonctionne.C\u2019est aussi le cas de l\u2019être humain.Dans nos intestins, il y a plein de micro-organismes qui vivent et qui sont absolument essentiels à notre bonne digestion, à la métabolisation de différents éléments nutritifs.Notre survie dépend d\u2019autres espèces, je dirais peut-être encore plus que dans le cas d\u2019Euprymna scolopes et de Vibrio fischeri.Et pourtant ces organismes ne sont pas Homo sapiens, ce sont d\u2019autres espèces.Nous sommes colonisés par ces micro-organismes de plusieurs manières et ce dès notre bas âge.Il y a donc des choses dans notre environnement qui nous permettent de fonctionner, mais qui ne sont pas Homo sapiens et qui, en quelque sorte, sont plus importantes pour notre survie que des parties de nous qui sont Homo sapiens.Ce que je suggère, et c\u2019est un peu radical, c\u2019est que l\u2019être humain est peut-être une communauté d\u2019espèces fonctionnant ensemble, et ça soulève des questions philosophiques assez importantes sur la manière que nous avons de nous définir. « Communauté » et « écosystème » sont deux termes qui sont légèrement différents en écologie.La notion de communauté renvoie plus spécifiquement aux relations entre les espèces, le vivant avec le vivant, alors que le concept d\u2019écosystème implique aussi des facteurs qui ne sont pas vivants, par exemple les roches.Donc, un écosystème s\u2019intéresse à la fois au vivant et au non vivant : ça peut être les minéraux qui se trouvent en dessous d\u2019une communauté, ou la boue dans le cas des termites.Disons que « communauté » et « écosystème » ne sont pas interchangeables, mais ils sont très proches.Dans les deux cas on s\u2019intéresse aux relations complexes qui ont lieu dans la nature.Ça soulève des questions.Si nous avons absolument besoin de micro-organismes dans notre intestin pour survivre, peut-être qu\u2019on devrait se définir non pas seulement comme une seule espèce, mais comme une association d\u2019espèces.Ce que je suggère, c\u2019est qu\u2019un être humain fonctionne comme un tout et qu\u2019il ne faut pas porter trop d\u2019attention sur l\u2019origine de nos parties. Si j\u2019avais un cœur artificiel, je serais aussi un être humain, puisque je fonctionnerais comme un être humain. Donc, l\u2019idée de se définir à partir de notre fonctionnement plutôt que de l\u2019identité des parties qui nous composent peut sembler banale, mais elle est en fait extrêmement profonde. Surtout quand on pense aux différentes technologies que nous allons peut-être intégrer à nos fonctionnements d\u2019êtres humains au cours des prochaines décennies.C\u2019est une approche qui nous permet de penser à ce qu\u2019est un être humain d\u2019une manière plus ouverte.Ce n\u2019est pas banal parce que, comme nous l\u2019avons vu avec les micro-organismes, nous sommes une communauté d\u2019espèces qui 24 SECTION 1 Pour une autre suite du monde interagissent écologiquement à différentes échelles temporelles.Par exemple, si vous prenez certains cocktails d\u2019antibiotiques très puissants, ça va éliminer beaucoup de micro-organismes dans vos intestins.Ce n\u2019est pas bien ou mal en soi, parfois c\u2019est absolument nécessaire, souvent ça l\u2019est moins, mais ce que cela traduit c\u2019est que notre composition change quand nous prenons des médicaments ou quand nous souffrons d\u2019infections.Les micro-organismes dans mon intestin sont plus essentiels à ma survie que mes petits orteils.Pourtant, mes petits orteils ils sont à 100 % Homo sapiens, c\u2019est le résultat de mon code génétique d\u2019Homo sapiens.L\u2019identité ou l\u2019origine de vos parties n\u2019est pas nécessairement le bon critère pour déterminer si elles sont essentielles ou non à votre survie.Il y a des interactions avec d\u2019autres espèces qui sont plus essentielles pour votre survie que des parties de vous qui sont 100 % Homo sapiens.Nous devons comprendre que nous sommes toujours en lien avec d\u2019autres espèces.Il n\u2019y a pas de moment dans le monde naturel où nous ne sommes pas en interaction écologique fine. En ce moment nous sommes en interaction avec plein d\u2019espèces, comme tous les organismes sur Terre.Cela suggère que nous devrions avoir une compréhension beaucoup plus sophistiquée de notre relation à notre écosystème.Quand nous dégradons notre écosystème, nous sommes en train de dégrader l\u2019environnement qui permet à des espèces desquelles nous dépendons de survivre.Il y a beaucoup d\u2019arguments très sophistiqués qui sont avancés pour défendre et justifier la protection environnementale.Certains sont d\u2019ordre éthique, anthropocentrique, morale\u2026 Au terme de ce raisonnement, j\u2019aimerais en ajouter un nouveau.Nous devrions prendre très au sérieux le fait que nous ne sommes pas distincts de la nature.Nous ne sommes pas autonomes par rapport à la nature, en fait nous sommes en partie ces autres espèces.Pas toutes, mais nous sommes en interaction avec d\u2019autres espèces, qui elles sont en interaction avec d\u2019autres espèces et donc, pour des raisons à la fois philosophiques et biologiques, il faut avoir une vision qui nous permette de rendre compte de ces interactions entre organismes d\u2019espèces distinctes.Il n\u2019y a pas une conclusion morale unique et absolue qui se dégage de tout cela.Mais ce que cela souligne, c\u2019est que pour avoir une réflexion environnementale développée, à un moment donné, on a besoin d\u2019en savoir plus sur le monde biologique et on a besoin de se poser des questions philosophiques très sérieuses pour pouvoir offrir ensuite une réflexion d\u2019éthique environnementale qui va tenir la route.Notice biographique : Frédéric Bouchard est le doyen de la Faculté des arts et des sciences de l\u2019Université de Montréal.Philosophe des sciences, il oriente ses recherches interdisciplinaires sur les fondements théoriques de la biologie évolutionnaire et de l\u2019écologie, ainsi que sur les rapports entre science et société. POSSIBLES AUTOMNE 2022 25 Libérer notre envie de sens pour sauver la planète Par Sébastien Bohler On parle souvent de crises : la crise climatique, la crise sanitaire\u2026 Je préfère parler de processus, parce qu\u2019une crise c\u2019est quelque chose de ponctuel, de temporaire, alors que ce qui nous préoccupe ici, les enjeux futurs à plusieurs décennies d\u2019échéance, c\u2019est un processus.Celui- ci est en partie irréversible, mais il est sûrement possible, dans une certaine mesure, de le corriger.Si j\u2019aborde la question du sens, c\u2019est parce que le processus qui est engagé en est un d\u2019autodestruction et qu\u2019il vient donc soulever la question de l\u2019absurde et, en contrepartie, du sens.Nous sommes aujourd\u2019hui entrés dans une phase d\u2019érosion du vivant et de modification des écosystèmes et du climat qui font peser une menace sur l\u2019humanité ainsi que sur toutes les espèces vivantes.C\u2019est une destruction qui est le fait de l\u2019être humain, nous en sommes responsables, nous Homo sapiens, espèce extrêmement développée, prétendument intelligente, mais pour le moment incapable d\u2019œuvrer à sa propre préservation.Il y a dans cette notion d\u2019autodestruction un paradoxe, une incohérence, une absurdité.Il y a donc crise du sens.C\u2019est-à-dire qu\u2019au cœur de cette menace qui pèse sur le vivant et dont nous sommes les auteurs, on trouve un déficit de sens.L\u2019humanité court aujourd\u2019hui à sa perte car elle a oublié un des ingrédients fondamentaux de l\u2019existence d\u2019Homo sapiens : le besoin universel de sens.Je situe ce besoin dans le fonctionnement de notre cerveau, parce que mon approche scientifique est liée à l\u2019évolution de l\u2019être humain dans sa dimension biologique et à l\u2019évolution de son cerveau.Une perte de sens Nous pouvons voir les signes d\u2019une perte de sens partout autour de nous.D\u2019abord, il y a la sixième extinction de masse dans laquelle nous sommes entrés.Nous avons perdu 60 % de la biodiversité mondiale en une cinquantaine d\u2019années à peine.En Europe occidentale, par exemple, des données ont été publiées il y a quelques années sur les populations d\u2019insectes.Elles ont décliné de 70 %.Au même moment, des données relatives à la perte de biodiversité chez les grands mammifères en Amérique du Sud montaient jusqu\u2019à 90 % selon les pays.C\u2019est un phénomène global qui ne concerne pas que les mouches, les papillons et les crocodiles.L\u2019être humain ne peut pas survivre sur une planète où la diversité du vivant tend à s\u2019éroder, parce qu\u2019au- delà d\u2019un certain seuil, tout peut entrer dans une spirale d\u2019autodestruction.Si nous atteignons un certain seuil, l\u2019approvisionnement en ressources alimentaires pourrait être menacé.Parallèlement à cet effondrement de la biodiversité, il a une augmentation des températures à la surface du globe.Depuis le début de l\u2019ère industrielle, nous parlons d\u2019une augmentation de 1 degré Celsius de la température moyenne de la planète.C\u2019est cependant l\u2019arbre qui cache la forêt parce que localement, en Europe occidentale par exemple, au cours des vingt dernières années, les températures maximales ont augmenté de 2 °C.Aujourd\u2019hui, nous savons que si les accords de Paris conclus en 2015 ne sont pas respectés, c\u2019est-à-dire si nous n\u2019arrivons pas à limiter le réchauffement climatique à 2 °C à l\u2019horizon de 2100 et si les courbes actuelles, qui pointent plutôt vers un réchauffement de 26 SECTION 1 Pour une autre suite du monde 4 °C, se maintiennent, alors il pourrait y avoir des températures maximales en été, dans les latitudes proches de Paris, de l\u2019ordre de 30 °C d\u2019élévation.C\u2019est-à-dire qu\u2019à Paris, il pourrait faire jusqu\u2019à 60 °C en été ! Dans ces conditions, la vie n\u2019est plus possible.Il n\u2019est plus question de s\u2019adapter.On nous répète souvent que « l\u2019être humain va s\u2019adapter ».C\u2019est faux, car au-delà d\u2019un certain seuil, ce n\u2019est plus possible.Il faut donc prendre conscience du fait que nous sommes engagés dans un processus d\u2019autodestruction.Si aucun changement drastique n\u2019est effectué, on parle de 4,5 °C d\u2019élévation moyenne des températures à la surface du globe en 2100.Comparons cela à la dernière période de l\u2019histoire de la Terre où nous avons pu connaitre un tel écart.C\u2019était au sortir de la période glaciaire, il y a vingt mille ans, alors qu\u2019il faisait 5 °C de moins.À cette époque, les glaciers des Alpes descendaient jusqu\u2019à Lyon et il y avait des pingouins sur le littoral de la Méditerranée.Cinq degrés d\u2019écart de température moyenne pour l\u2019ensemble de la Terre, ça représente des changements de conditions de vie qu\u2019on ne peut même pas imaginer.Il faut donc faire très attention quand on parle de dixièmes de degré que l\u2019on décide de contrôler ou pas.Le processus est donc engagé et l\u2019élévation des températures s\u2019accompagne aussi d\u2019une élévation du niveau des océans qui risque de provoquer des migrations climatiques.Selon les scénarios du GIEC, il pourrait y avoir jusqu\u2019à un milliard de migrants climatiques en 2100.Dans ces conditions, tous les équilibres démographiques et géostratégiques de la planète seraient modifiés, entrainant inévitablement des conflits armés de grande ampleur.Il faut absolument prendre conscience de ce qui est en train de se jouer.Nous avons tendance à nous replier sur le présent et à oublier le reste, même si celui-ci est beaucoup plus important.Ce qui est en jeu, ce sont potentiellement des centaines de millions de vies, du fait de pénuries, de chaleurs intenables, de migrations et de conflits armés.On parle de pertes humaines maintes et maintes fois supérieures à celles qu\u2019a engendré la récente pandémie de COVID-19.Tout cela est causé par l\u2019activité humaine, par l\u2019augmentation de la consommation d\u2019énergies fossiles qui se traduit par une explosion des émissions de gaz à effet de serre (GES), depuis le début de l\u2019ère industrielle jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Selon le Global Carbon Project, en 2020, suite au ralentissement des activités humaines causé par la crise sanitaire, on a constaté une baisse des émissions de GES de l\u2019ordre de 7 %.Si nous voulions tenir les engagements pris lors de la signature des accords de Paris pour limiter le réchauffement climatique à 2 °C en 2100, il nous faudrait réduire de 7 % nos émissions globales de GES globales chaque année pendant dix ans.Ça équivaut donc à l\u2019effort qui a été mis pour lutter contre la COVID, mais pendant dix ans.Il ne s\u2019agira donc pas de faire de petits ajustements à la marge, par exemple en remplaçant nos moteurs thermiques par des moteurs électriques.Nous sommes face à un changement de civilisation qui est inévitable.Il faut donc se demander ce qui pourrait remplacer la pulsion consumériste qui nous ronge.À mon avis, la solution se trouve dans notre besoin de trouver un sens à l\u2019existence. Il existe en effet une alternative au besoin matérialiste, elle est de l\u2019ordre du spirituel, de l\u2019intellectuel, du lien humain et de l\u2019altruisme.Depuis un demi-siècle, les émissions de GES ont en grande partie été dues à l\u2019augmentation des ventes d\u2019automobiles.Mais depuis peu, l\u2019essor du numérique vient remplacer l\u2019industrie automobile dans ce triste palmarès.Aujourd\u2019hui, la fabrication et l\u2019utilisation de smartphones, et d\u2019écrans de toutes sortes, puisent énormément POSSIBLES AUTOMNE 2022 27 dans les ressources naturelles et provoquent une accentuation de la consommation d\u2019énergies fossiles.Tout ça a lieu conjointement avec l\u2019accession d\u2019un nombre de plus en plus grand d\u2019humains aux appareils numériques.Face à toutes ces contradictions qui mènent à l\u2019autodestruction de l\u2019humanité, comment réagissons-nous ?Je souhaite adresser cette crise du sens en faisant appel à une branche des neurosciences, qui s\u2019est beaucoup développée depuis une quinzaine d\u2019années, qui s\u2019appelle les neurosciences existentielles.Celles-ci s\u2019intéressent à la façon dont notre cerveau fonctionne face aux grandes questions qui touchent à l\u2019existence telles que: « Pourquoi j\u2019existe ?D\u2019où je viens ?Quel est mon futur ?À quoi servent mes actions ?».C\u2019est-à-dire que l\u2019organe que nous avons tous dans notre tête, ce cerveau qui nous vient du fond des temps et qui a évolué, est doté d\u2019une fonctionnalité de recherche de sens, qui répond finalement à un besoin biologique.Aujourd\u2019hui, grâce à l\u2019imagerie médicale du cerveau, nous arrivons à en localiser une partie appelée le cortex cingulaire antérieur qui agit comme un véritable détecteur de sens.La crise du sens cosmique En neurosciences et en sciences de l\u2019évolution, on sait que quand une partie du cerveau s\u2019est développée au fil de millions d\u2019années d\u2019évolution pour remplir une fonction précise, cette fonction a dû obligatoirement jouer un rôle en termes de survie.Sinon les gènes permettant la constitution de cette structure cérébrale n\u2019auraient pas été sélectionnés par l\u2019évolution de notre espèce.Ça nous pousse à nous demander ce qui a bien pu être aussi important pour nos ancêtres, dans le fait de trouver du sens à leur existence.À quoi a bien pu leur servir la recherche de sens, au point de devenir vitale ?Il y a deux millions d\u2019années, Homo erectus vivait dans la savane et devait trouver sa nourriture dans un environnement hostile.Alors qu\u2019il n\u2019avait pas la force d\u2019un lion, ni sa vitesse, ni ses canines d\u2019ailleurs, comment a-t-il bien pu s\u2019en sortir ?Il s\u2019en est sorti en étant capable d\u2019anticiper ce qui allait arriver.On le voit encore aujourd\u2019hui chez les chasseurs-cueilleurs, qui ont développé la capacité de repérer les grandes routes de migration du gibier.En observant leur environnement, ils comprennent qu\u2019à certaines périodes de l\u2019année, certains animaux vont suivre certaines trajectoires.Ils sont donc en mesure d\u2019être au bon endroit, au bon moment, pour les chasser.Ils arrivent ainsi à compenser leur manque de vitesse par l\u2019anticipation en tendant des pièges.Cette fonction d\u2019anticipation de la réalité revient au cortex cingulaire antérieur.Comment celui-ci fonctionne-t-il ?Lorsque les chasseurs en milieu naturel observent les traces du passage des animaux pour chercher à prédire leurs mouvements, c\u2019est le cortex cingulaire antérieur qui fait ces prédictions.Si l\u2019animal arrive au lieu prédit, le cortex cingulaire antérieur émettra un signal de validation, une petite décharge « positive » à l\u2019avant du cerveau, qui valide le schéma d\u2019interprétation du réel qui a été fait par l\u2019être humain.Les prédictions qui ont été faites sur les mouvements de la nature sont validés, et de ce fait, elles apportent un avantage en termes de survie.Voyons maintenant ce qui s\u2019est passé dans l\u2019évolution de l\u2019être humain quand nous sommes passés de la préhistoire au néolithique.Le néolithique est une période qui se situe il y a environ 12 000 ans.L\u2019être humain se sédentarise alors et commence à pratiquer l\u2019agriculture et l\u2019élevage.Les agriculteurs se mettent donc à observer la forme des nuages et à l\u2019associer à la météo.Ils découvrent par exemple que certaines 28 SECTION 1 Pour une autre suite du monde formes de nuages signalent une probabilité que la pluie arrive.Donc, là encore, le cortex cingulaire antérieur fait une prédiction sur l\u2019arrivée de la pluie, qui est une variable très importante en agriculture.L\u2019art de l\u2019anticipation est encore une fois essentiel pour un agriculteur.Alors, si la pluie arrive conformément à la prédiction du cortex cingulaire antérieur, celui-ci émettra un signal de validation de ce schéma d\u2019interprétation du réel.On trouve dans ces prédictions un début d\u2019interprétation de la façon qu\u2019a le monde de fonctionner : une ébauche de sens.Les signaux de validation issus du cortex cingulaire antérieur sont très apaisants pour le cerveau.En revanche, si les prédictions du cortex sont démenties, c\u2019est tout le schéma d\u2019interprétation du réel et de la nature qui est invalidé et, à ce moment-là, le cortex cingulaire antérieur réagit en émettant une puissante décharge qu\u2019on appelle « potentiel négatif d\u2019erreur ».Ce signal d\u2019erreur se traduit ensuite par la libération d\u2019hormones du stress comme le cortisol ou la noradrénaline.Ce système, comprenant à la fois les signaux de validation et les potentiels négatifs d\u2019erreur, pousse sans arrêt l\u2019humain à afÏner ses schémas d\u2019interprétation du réel puisque cela améliore ses chances de survie.Cette pulsion à vouloir prédire l\u2019avenir traversera toute l\u2019histoire de l\u2019humanité.On le voit dans l\u2019Antiquité romaine par exemple avec l\u2019art des devins qui essayaient de lire des présages dans le vol des oiseaux ou dans les entrailles des animaux.Cette capacité à entrevoir l\u2019avenir à partir de signes discrets dans le présent va ensuite donner lieu à tout un système d\u2019interprétation du monde qui va faire appel notamment à des divinités.Les divinités, dans l\u2019Antiquité grecque, formaient un panthéon, on leur adressait des prières ou des sacrifices dans le but d\u2019influer sur l\u2019avenir. On ne se contentait donc plus de chercher à le prédire.Une scène très classique de l\u2019antiquité grecque montre le roi Agamemnon qui, s\u2019apprêtant à lancer ses troupes à l\u2019assaut de la ville de Troie et désirant obtenir les faveurs du dieu du vent Éole pour pousser ses navires jusqu\u2019au rivage, décide de lui sacrifier sa fille Iphigénie. Si à la suite du sacrifice de sa fille le vent est au rendez-vous, son schéma d\u2019interprétation du réel, qui repose sur toute une structuration du monde physique et surnaturel par les dieux, est validé et prend corps.Il est intéressant de voir comment tout cela s\u2019enchaine pour donner naissance à un sens qui passe du matériel au surnaturel.Cette pulsion d\u2019interprétation du monde physique, ce sens presque cosmique, va ensuite se transformer en un sens social qui structurera la société.Revenons à la situation de nos ancêtres lointains : ces Homo erectus, peuplant la savane, qui ont appris à anticiper les mouvements du gibier. Il ne sufÏt pas d\u2019anticiper pour capturer le gibier.Il faut pouvoir s\u2019y attaquer, et lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019attaquer de grosses bêtes, la clé du succès est la coordination de groupe.On le sait aujourd\u2019hui, à cette époque, les êtres humains ont réussi à s\u2019attaquer à des gibiers beaucoup plus imposants qu\u2019eux grâce à leur capacité de coopération.La coopération, c\u2019est la capacité de synchroniser les actions de chacun dans un groupe.Dans la synchronisation, ce qui compte c\u2019est la capacité d\u2019anticiper, non plus le fonctionnement de la nature, mais le fonctionnement des autres humains qui nous entourent.L\u2019être humain est un être social et il arrive à anticiper le comportement de ses semblables.Quand on désire s\u2019attaquer à un mammouth, il faut savoir prédire exactement à quel moment son partenaire jettera sa lance, il faut savoir anticiper très précisément le mouvement du groupe et les mouvements des différents individus qui le composent.On le voit encore aujourd\u2019hui, sur les terrains de football, les grands joueurs sont POSSIBLES AUTOMNE 2022 29 ceux qui arrivent à anticiper les mouvements de leurs coéquipiers.L\u2019anticipation est donc la clé du succès pour l\u2019action de groupe restreints.Cette fois-ci nous revenons au grand virage du néolithique qui a vu apparaître l\u2019élevage, l\u2019agriculture et la construction des premières grandes cités, notamment en Mésopotamie, où l\u2019on compte pour la première fois des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes cohabitant en un même lieu.Cela représente un grand changement pour le cerveau humain.Il est facile d\u2019anticiper le mouvement de ses congénères quand on a vécu toute sa vie avec eux, et nous savons que les Homos erectus, il y a 2 millions d\u2019années, vivaient dans des groupes restreints de quelques dizaines d\u2019individus.Alors qu\u2019avec le passage au néolithique, l\u2019être humain a été confronté pour la première fois au phénomène de l\u2019anonymat.C\u2019est-à-dire qu\u2019il rencontrait dans la rue des gens qu\u2019il n\u2019avait jamais vus auparavant et dont il ne pouvait pas anticiper le comportement.De cette époque date très précisément les premiers rituels collectifs.Des rassemblements de milliers de personnes, qui ne se connaissent pas, qui font exactement la même chose au même moment tout en disant la même chose au même moment.C\u2019est pour le cortex cingulaire antérieur du pain bénit ! C\u2019est un moyen de prédire à nouveau avec précision le comportement des autres, même s\u2019ils nous sont inconnus.Le rituel collectif est la recette miracle pour se rassurer à propos du comportement des autres.Nous voyons aujourd\u2019hui, grâce aux études d\u2019imagerie cérébrale, le cortex cingulaire antérieur émettre ce signal de validation extrêmement apaisant lorsqu\u2019on se livre à des rituels.Le rituel apaise notre cerveau parce qu\u2019il satisfait sa soif d\u2019organisation et de prédiction.On passe alors du sens social au sens spirituel.Il y a 5 000 ans environ, sont apparus ces premiers rituels collectifs dans l\u2019humanité et, environ 200 ou 300 ans après, de façon systématique, ont émergé les premières religions morales.Le plus souvent des religions monothéistes d\u2019ailleurs.Surgit alors la promulgation de règles morales inscrites dans le marbre, par exemple les tables de la loi, où un principe transcendant énonce de ces règles qui vont gouverner le comportement des humains.Ce phénomène, pour le cortex cingulaire antérieur, c\u2019est un outil supplémentaire de prédiction du comportement des autres.Prédire le comportement d\u2019autrui dans des rituels collectifs c\u2019est une chose, on y arrive par la synchronie des mouvements et des paroles, mais quand tout cela s\u2019appuie sur l\u2019adhésion à des valeurs sacrées, c\u2019est un outil de prédiction du comportement qui est encore plus efÏcace. On peut alors avoir confiance en l\u2019autre parce qu\u2019il croit en les mêmes choses que nous.C\u2019est ça le grand pari de la religion.Encore aujourd\u2019hui, si on met des volontaires dans un appareil d\u2019imagerie cérébrale et qu\u2019on leurs fait lire un texte philosophique disant que l\u2019univers a un sens, qu\u2019il n\u2019est pas livré au hasard et que nous pouvons trouver un sens à notre existence, on peut voir le cortex cingulaire antérieur envoyer son signal de validation, signal apaisant.Si au contraire, on leur fait lire un texte disant que l\u2019univers est né du hasard et que l\u2019être humain finira inévitablement par se dissoudre dans l\u2019infini et le néant, alors on observe leur cortex cingulaire antérieur envoyer son signal d\u2019erreur et il y a libération des hormones du stress.Donc, se reposer sur un système d\u2019organisation du monde qui a du sens, qui est structuré par une religion, par une idéologie, par un principe de vivre ensemble ou par la science est formidablement apaisant pour l\u2019humain. 30 SECTION 1 Pour une autre suite du monde La crise du sens social Pourquoi se retrouve-t-on aujourd\u2019hui dans une crise du sens ?Parce qu\u2019il y a environ cinq siècles, un autre tournant est arrivé dans notre histoire, la révolution de la Renaissance avec Galilée, Copernic, le programme de Descartes et la théorie de l\u2019évolution de Darwin.Nous passons alors d\u2019un système fondé sur la croyance transcendantale au système scientifique, selon lequel le monde n\u2019a pas été créé par une entité divine mais obéit aux lois de la physique, et où l\u2019être humain n\u2019a pas été créé le septième jour mais est plutôt le résultat d\u2019une longue évolution des espèces.Il s\u2019agit d\u2019un changement total de notre schéma d\u2019interprétation du monde et, au début, d\u2019un progrès fantastique pour notre cerveau.Le désir fondamental du cortex cingulaire antérieur est de faire des prédictions, et la science moderne permet de faire des prédictions fabuleuses.Elle permet par exemple de prédire avec une précision incroyable le mouvement des astres ou la météo.Nous sommes loin du temps où Agamemnon sacrifiait sa fille dans l\u2019espoir d\u2019obtenir un vent favorable ! Avec la science donc, on obtient un pouvoir prédiction beaucoup plus fort.Cependant, elle vient aussi remplacer les rituels collectifs et les valeurs morales par la machine, les supercalculateurs et les sciences algorithmiques, qui servent maintenant de béquilles au cortex cingulaire antérieur pour nourrir son besoin d\u2019ordre.Le problème aujourd\u2019hui, c\u2019est que la machine progresse beaucoup plus rapidement que l\u2019humain.La loi de l\u2019accélération des moyens de production et de consommation, très bien décrite par Rosa Hartmut dans son ouvrage Accélération, s\u2019accompagne d\u2019une accélération sociale (Rosa 2010).L\u2019être humain n\u2019est plus le maître du temps.C\u2019est maintenant l\u2019évolution des marchés globalisés et des machines qui dicte le tempo et, paradoxalement, cela produit une explosion du niveau général d\u2019incertitude.C\u2019est-à-dire que la maîtrise et la prédictibilité qui constituaient au départ, par les éléments vertueux, des modèles scientifiques, se retournent aujourd\u2019hui contre l\u2019être humain dans un monde de plus en plus globalisé où tout va de plus en plus vite, et dans lequel on se retrouve à devoir faire de plus en plus de choses et à courir après le temps.Nous perdons ainsi le sentiment de comprendre le monde et de le contrôler parce qu\u2019il devient de plus en plus complexe.Nous consommons toujours plus et nous sommes obligés de produire de plus en plus vite, pour ne pas perdre des parts de marchés dans la concurrence globalisée, et tout cela épuise les ressources naturelles et produit des GES, mais aussi épuise les individus, les conduisant au burn-out, à la dépression et parfois, hélas, au suicide.La difÏculté que nous avons aujourd\u2019hui à prédire l\u2019évolution du monde et de nos vies atteint un paroxysme avec l\u2019incertitude qui pèse, pour la première fois, sur le sort de notre planète.La planète, le sol, la nature et les saisons étaient des repères immuables.Ils ne le sont plus.Notre cortex cingulaire antérieur ne peut plus se projeter dans l\u2019avenir, il émet donc son signal d\u2019erreur accompagné des hormones du stress en continu, de manière chronique.Le stress chronique et l\u2019angoisse existentielle sont les grandes maladies de notre siècle.Que faire face à cette situation ?Notre cortex cingulaire antérieur ne peut pas se satisfaire d\u2019une situation dans laquelle il n\u2019arrive plus à déchiffrer le monde qui l\u2019entoure.Il a besoin de schémas d\u2019interprétation du réel.S\u2019il ne peut pas en trouver dans un monde qui est devenu trop complexe, il se rabattra sur des systèmes d\u2019interprétation du monde simplifiés. Les régimes autoritaires nous proposent une vision du monde caricaturale, dans laquelle il y a des gagnants et des perdants, dans laquelle il y a du blanc et du noir, des natifs et POSSIBLES AUTOMNE 2022 31 des immigrés, du bon et du mauvais.Un monde manichéen séparé par des murs.Or, notre cortex cingulaire antérieur préfèrera toujours une vision du monde simple à l\u2019absence de vision du monde.L\u2019adhésion des masses à des visions du monde simplifiées est malheureusement aujourd\u2019hui en plein essor.Toutes les études sociologiques le montrent, les autoritarismes ont le vent en poupe sur tous les continents.Il semblerait que plus les gens ont le sentiment que la société n\u2019obéit à aucune loi et que leur vie devient misérable, plus ils manifestent le désir de s\u2019en remettre à des régimes autoritaires qui viendraient imposer un certain ordre de la société.Cela répond au désir de notre cortex cingulaire antérieur de se doter de systèmes d\u2019interprétation de la société facilement déchiffrables. Le même procédé est à l\u2019œuvre avec les théories du complot.Une théorie du complot est en quelque sorte un concentré de sens.Tout y a un sens, on y fait une multitude de liens et on y trouve de nombreuses machinations.Dans un monde qui semble livré au hasard parce qu\u2019il est devenu trop complexe, le réflexe du cortex cingulaire antérieur est donc d\u2019adhérer à une vision du monde paranoïaque, qui est toujours bien moins stressante que l\u2019absence de système d\u2019interprétation du monde.La crise du sens individuel Un dernier niveau du sens est aujourd\u2019hui mis à mal, c\u2019est le sens individuel.Nous avons le sentiment de ne plus savoir comment accorder nos actions à nos convictions.Par exemple, lors de mes conférences, des gens qui travaillent pour l\u2019industrie pétrolière viennent parfois me dire qu\u2019ils savent que par leur travail, ils contribuent à diminuer les chances de survie de leurs enfants et de leurs petits-enfants.Il y a donc, dans ce cas, contradiction entre l\u2019action et la conviction, entre la conscience et l\u2019engagement.Cette contradiction porte dans les sciences cognitives le nom de « dissonance cognitive ». Celle-ci est très difÏcile à vivre. On sait aujourd\u2019hui, grâce aux expériences d\u2019imagerie cérébrale, que cette dissonance cognitive produit une surchauffe du cortex cingulaire antérieur qui se retrouve condamné à émettre sans arrêt son signal d\u2019erreur.L\u2019individu subit donc de plein fouet ces décharges d\u2019hormones du stress et en découlent des crises de vie et des burn-out.Renouer avec le sens Sur ces trois dimensions du sens, le sens cosmique, le sens social et le sens individuel, il nous faut maintenant agir.C\u2019est-à-dire qu\u2019il faut restaurer le sens.Il faut passer à un autre niveau d\u2019interprétation anthropologique de nos existences.Il faut faire passer sur le plan d\u2019une nécessité absolue, ce que disait Camus : « L\u2019homme a un besoin viscéral de sens, mais son problème c\u2019est qu\u2019il vit dans un monde qui n\u2019a pas de sens ».Nous pourrions ajouter que nous vivons aujourd\u2019hui dans un monde qui n\u2019a plus de sens parce qu\u2019il en a été évacué.L\u2019humain s\u2019est débarrassé de ses anciens schémas d\u2019interprétation du monde qui l\u2019aidaient à donner un sens au monde.Depuis, son cortex cingulaire antérieur ne cesse de lui rappeler ce manque.Le sens est un besoin vital : un besoin biologique, ce n\u2019est pas simplement une interrogation philosophique.Il faut renouer avec le sens sur les trois plans précédemment décrits.Il faut, sur le plan individuel, faire des choix de vie qui sont en phase avec la conscience que nous avons des enjeux.Il faut aussi restaurer des visions du monde partagées en ce qui a trait aux écosystèmes, au fonctionnement des systèmes politiques et aux connaissances scientifiques. Il faut offrir une vision du monde cohérente sur toutes les questions scientifiques qui 32 SECTION 1 Pour une autre suite du monde sont, aujourd\u2019hui, difÏciles à appréhender pour nos semblables.Finalement, il faut rétablir la dimension sociale du sens, qui était autrefois remplie par des rituels.Il nous faut retrouver des codes sociaux partagés dans un monde qui est placé sous le signe de l\u2019éclatement des communautés.Aujourd\u2019hui, il y a de plus en plus de sectes, de croyances paranormales et de théories du complot.Elles se forment dans des chambres d\u2019écho sur Internet où chacun peut se retrouver dans de petits groupes de personnes qui croient aux mêmes choses.Une telle organisation sociale ne permet pas d\u2019adresser correctement les enjeux collectifs et planétaires qui nous attendent.Il nous faut donc retrouver de toute urgence des codes sociaux globaux et des rituels partagés.Ça vient poser la question controversée des valeurs morales partagées.Quelles sont les valeurs centrales de nos sociétés sur lesquelles devraient se fonder nos comportements et qui pourraient être considérées comme absolument intangibles ?Retrouver le sens interne, c\u2019est recréer une adéquation entre la conscience et l\u2019action, ça peut passer par des changements de cap dans les existences.De plus en plus de gens décident par exemple de quitter la ville pour s\u2019acheter un lopin de terre, ou vont commencer à consommer local, à renoncer à un emploi lucratif pour retrouver une cohérence interne.Ce faisant, ils nourrissent leur cortex cingulaire antérieur.Dans ce grand bouleversement, le rôle des associations et de l\u2019entreprise privée est aussi important.Énormément de dirigeants d\u2019entreprise me disent qu\u2019ils n\u2019arrivent plus à recruter les jeunes diplômés, parce que ceux-ci se préoccupent du sens des missions qu\u2019on leurs propose et de l\u2019impact de leur travail sur l\u2019environnement.L\u2019appât du gain ne sufÏt plus pour les attirer, ils cherchent un travail qui a du sens.Il y a aujourd\u2019hui un réveil du cortex cingulaire antérieur, c\u2019est plutôt bon signe, mais évidemment un changement global ne pourra se faire sans une vision du monde qui soit partagée. Donc, il faudra faire un effort de vulgarisation des enjeux et établir une stratégie claire visant la construction d\u2019un monde durable.Il faudra s\u2019inspirer des sciences et de l\u2019écologie, parce que c\u2019est ce qui a le potentiel aujourd\u2019hui de fonder une action à la fois collective et éthiquement défendable.Finalement, il reste la question des rituels.Aujourd\u2019hui, nous les avons à peu près tous évacués.Mais les neurosciences existentielles nous montrent qu\u2019ils offrent à notre cerveau un effet extraordinairement apaisant dont nous avons complètement oublié la portée.Nous avons pris l\u2019habitude de vivre de façon très individuelle sans synchroniser nos affects, nos paroles et nos actes lors de grands rassemblements collectifs.Il y a là un potentiel trop peu exploité à redécouvrir.Notice biographique : Sébastien Bohler est docteur en neuro sciences, journaliste scientifique et auteur. Ancien élève de l\u2019École polytechnique, il est spécialiste en neurobiologie moléculaire.Références : Bohler, Sébastien.2019.Le Bug humain : pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l\u2019en empêcher.Paris : Robert Laffont.Bohler, Sébastien.2020.Où est le sens ?: Les découvertes sur notre cerveau qui changent l\u2019avenir de notre civilisation.Paris : Robert Laffont.Rosa, Hartmut.2010.Accélération : Une critique sociale du temps.Paris : La Découverte. POSSIBLES AUTOMNE 2022 33 Nature, économie et pandémie : changeons de paradigme Par Alain Deneault La crise sanitaire, qui a été décrétée en mars 2020 par les différents États à l\u2019échelle mondiale et en particulier en Occident, fut l\u2019occasion d\u2019une halte sur le plan de la réflexion politique, afin de prendre un peu de recul sur le mode de vie qui est le nôtre. En effet, s\u2019il y eut une façon de vivre de manière constructive ce que nous avons alors traversé, ce ne fut pas en souhaitant simplement que ça se termine, mais plutôt en profitant de ces moments de solitude et d\u2019isolement pour nous demander comment nous en sommes arrivés là.Ce faisant, il était possible de mettre en perspective la crise que nous traversions avec d\u2019autres crises qui, à certains égards, partageaient la même cause, soit notre régime productiviste.Bien entendu, je ne pense pas, dans un sens caricatural, que le capitalisme a créé la pandémie de COVID-19.Je ne pense pas non plus, de manière tout aussi caricaturale, que le capitalisme a créé les injustices sociales.Le monde n\u2019a pas attendu le capitalisme pour connaître les injustices ou les épidémies.Cela dit, nous pouvons très certainement arguer que notre régime productiviste a favorisé la crise sanitaire, tout comme il favorise un certain nombre de problèmes que nous observons partout dans le monde, et qui peuvent se décliner sous les appellations d\u2019injustices sociales, de patriarcat, de pollution massive et d\u2019exploitation irresponsable des richesses naturelles.Il n\u2019était pas très difÏcile d\u2019envisager que notre mode de vie était propice à des pandémies mondiales.Dans un article paru en février 2016 dans le journal belge Kairos, Vincent Mignerot (2016) nous rappelait que si nous vivons dans un monde où toutes les unités de production se touchent et sont en lien, où l\u2019agriculture est réfléchie selon de grands chantiers massifs à l\u2019échelle planétaire (en affectant la récolte de telle ou telle denrée à tel ou tel pays), et où prospère une industrie formidablement destructrice du patrimoine qui s\u2019appelle le tourisme de masse, il sufÏt qu\u2019un Chinois tousse pour que presque toute la population mondiale tombe malade.C\u2019est ce qui s\u2019est passé.Nous avons créé un monde ou l\u2019interconnexion est totale et saturée, comme nous ne l\u2019avions jamais vu dans l\u2019histoire.Il ne fallait pas être grand clerc en épidémiologie pour se douter que nous avions là une conjoncture favorable à la situation qui est devenue la nôtre aujourd\u2019hui.À titre d\u2019illustration, le 25 juillet 2019, l\u2019humanité a battu un triste record : celui du nombre d\u2019avions envoyés dans le ciel.Cette seule journée, 230 000 avions civils ont décollé dans le monde, et c\u2019est sans compter les avions militaires ou les jets privés qui ont aussi été envoyés dans le ciel le même jour.Nous avons donc accentué de manière exponentielle la proximité des rapports entre les gens à l\u2019échelle mondiale, en favorisant ainsi la propagation d\u2019épidémies qui ravagent d\u2019autant plus les populations lorsque celles-ci sont étroitement connectées.Nous pourrions nous résigner en ne voyant là qu\u2019une fatalité de la marche inexorable du progrès.Mais ce n\u2019est pas notre position, bien au contraire.Les raisons pour lesquelles nous avons rendu ce monde autant interconnecté sont viles et c\u2019est sur ce point qu\u2019une critique approfondie peut être mise en branle. 34 SECTION 1 Pour une autre suite du monde La mondialisation oligarchique Nous avons mis en relation tous ces gens à travers le monde afin permettre à une oligarchie de tirer profit de populations qui étaient disposées à travailler à rabais.Ce ne sont pas les gens ordinaires qui ont décidé que ce monde serait aussi interconnecté.Ce sont principalement les détenteurs de capitaux, les actionnaires de grandes entreprises, les dirigeants de multinationales qui en avaient assez, dans les années 50, 60 et 70, des revendications syndicales des populations occidentales, qui en avaient assez de voir les gens exiger des conditions de travail acceptables, un salaire minimum, sans hésiter à faire la grève, et voir ces mêmes gens voter pour des partis socio-démocrates qui imposaient des normes sociales.Il devenait de plus en plus difÏcile pour les détenteurs de capitaux, les très riches et les grandes entreprises, de dégager des profits faramineux lorsqu\u2019ils faisaient face à une population qui exigeait son dû.Lorsque les populations qui s\u2019identifient en tant qu\u2019ouvrières, employées, partenaires, fournisseuses, et qui travaillent pour une grande entité, se mettent à exiger que, dans leur monde, leur travail soit valorisé, rémunéré et reconnu à sa juste valeur, alors forcément la rente du patron et du propriétaire sera moindre.Cela parce que la population qui travaille obtiendrait un revenu plus grand de l\u2019activité à laquelle elle contribue que si elle était payée un dollar de l\u2019heure comme c\u2019est le cas.Face à ces revendications, la stratégie des grands détenteurs de fortune, des banquiers et des propriétaires de la grande industrie a été de délocaliser leurs lieux de production.C\u2019était un moyen de dire aux populations : « Vous voulez un salaire convenable, vous voulez des conditions de travail sécuritaires, vous souhaitez qu\u2019on vous paye si vous vous blessez au travail ou si vous êtes au chômage ?D\u2019accord.Vous pouvez revendiquer tout cela.Mais alors, nous allons trouver de la main d\u2019œuvre ailleurs, au Bangladesh, en Jamaïque, en Chine, en Inde.Nous allons demander à des gens de faire ce que vous faisiez jadis, mais en les payant un dollar par jour.On va faire travailler des enfants, des femmes et des hommes dans des conditions atroces.On va revenir aux conditions de travail terribles du 19e siècle qui ont été à l\u2019origine de vos mouvements sociaux et nous allons organiser la planète sur le mode d\u2019une grande ville.».Dans une ville, il y a des quartiers : les quartiers d\u2019affaire, les quartiers culturels, les quartiers commerciaux, les quartiers ouvriers et les quartiers industriels.On a réduit le monde à cette vision d\u2019une grande ville.On a réduit New York au capital, Paris à la culture, Montréal aux festivals, l\u2019Asie au travail et l\u2019Afrique et l\u2019Amérique du Sud aux richesses naturelles.Je caricature à peine.L\u2019organisation du monde qui a été favorable au développement de la pandémie s\u2019explique donc par une décision oligarchique, c\u2019est-à-dire une décision prise par un petit groupe de dominants qui détiennent principalement le capital et les leviers de l\u2019industrie.Ce type d\u2019organisation avait pour but de favoriser leurs intérêts, autrement dit de leur donner accès à des richesses naturelles exploitées dans des conditions affreuses en Afrique et en Amérique du Sud par des gens qui ont très peu de droits, et de créer tout un monde manufacturier, ouvrier, industriel, qui s\u2019est déployé principalement en Asie, et où on a pu faire travailler pour des salaires insignifiants des ouvrières et des ouvriers dans des conditions misérables.Tout cela, de façon que la paire de chaussures qu\u2019on va vendre 100 $ dans un magasin de Montréal, de Toronto ou de New York ait été produite par des gens qui ont été payés 1 $ par semaine au Bangladesh. Tout le profit qui se fait entre les deux est emmagasiné dans les paradis fiscaux et à la bourse et se retrouve dans POSSIBLES AUTOMNE 2022 35 des dividendes que se versent les dirigeants de ces grandes entreprises.Argent qu\u2019ils mériteraient parce qu\u2019ils ont eu « le génie » d\u2019exploiter des femmes puis des enfants dans des conditions atroces à l\u2019autre bout du monde pour vendre ensuite les biens qu\u2019ils produisent dans les marchés où on a concentré le pouvoir d\u2019achat.C\u2019est ce régime productiviste mondialisé qu\u2019a mis en avant la pandémie.Maintenant que nous avons admis cela, au- delà de la crise sanitaire, de quoi ce régime est- il aussi la cause ?Il est à l\u2019origine de trois grands problèmes actuels.Commençons par en faire le diagnostic et nous arriverons ensuite à des éléments de solution.La crise écologique Le premier problème c\u2019est la crise écologique, dont il faudra commencer à cesser de parler au futur.Cette crise a lieu maintenant.Les sécheresses, les incendies de forêt, les ouragans en surnombre en Amérique du Nord, tout cela a déjà commencé.Tout comme la montée des eaux, la fonte des glaciers, la perte des forêts (on perd une Belgique en forêt chaque année dans le monde), l\u2019avancée du désert, la migration d\u2019espèces dangereuses\u2026 Il y a des pays et des régions où on vit déjà les conséquences du réchauffement climatique, notamment en Afrique.C\u2019est terrible parce que les populations africaines sont celles qui ont profité le moins de la débauche industrielle qui a été la nôtre au 20e siècle et au début du 21e siècle.En ce qui concerne l\u2019écologie, nous faisons aujourd\u2019hui face à une crise de deux ordres.Premièrement, il y a une crise du climat qui suppose l\u2019augmentation moyenne de la température atmosphérique dans le monde depuis le début de l\u2019ère industrielle.On a essayé de faire plafonner celle-ci à 2 degrés Celsius en disant qu\u2019il ne fallait pas dépasser ce seuil sinon ce serait la catastrophe assurée.Or maintenant, 2 °C est devenu l\u2019objectif presque optimiste.On envisage plutôt un réchauffement de l\u2019ordre de 3 °C, voire jusqu\u2019à 4 °C (Wallace-Wells 2020).Cela peut sembler minime, mais à l\u2019échelle mondiale cette perspective crée de véritables désastres.Deuxièmement, il y a une crise de la biodiversité. Si nous nous fions à la synthèse des recherches qui ont été faites par des dizaines de scientifiques de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), l\u2019équivalent du GIEC mais pour la biodiversité et non le climat, à terme ce sont 80 % des espèces terrestres qui sont menacées par les activités humaines, les grands mammifères, les insectes, les polinisateurs, etc.Déjà en Europe, on constate que depuis quelques décennies, une majorité des insectes ont disparu (je ne parle pas des espèces, je parle des individus).Une telle extinction de masse, on n\u2019a jamais rien vu de semblable sur Terre depuis la disparition des dinosaures il y a 65 millions d\u2019années.On a rendu la planète toxique par nos méthodes industrielles.Notre monde est complètement dérèglé du point de vue du vivant et on ne répond de rien, on ne sait pas ce que cela entraînera.Si vous n\u2019avez plus d\u2019insectes, eh bien vous perdez les ouvrières qui rendent la terre fertile et Monsanto n\u2019y pourra rien.Monsanto contribue à détruire les terres, mais surtout à les rendre non exploitables à long terme.La crise énergétique La deuxième crise que nous vivons est celle de l\u2019énergie.Aujourd\u2019hui, on exploite des sites pétroliers qui n\u2019intéressaient personne il y a 50 ans.On va jusqu\u2019à l\u2019extraire de la boue en Alberta d\u2019une manière extrêmement polluante. 36 SECTION 1 Pour une autre suite du monde Le procédé industriel revient en fait à accélérer le processus qui n\u2019a pas tout à fait eu lieu naturellement pour obtenir le produit que l\u2019on cherche.On commence aussi à extraire du pétrole de la roche au large du Brésil ou du Nigéria à 2 000 ou 3 000 mètres de profondeur dans l\u2019océan.Ce sont des projets qui sont extrêmement dangereux sur le plan écologique, qui peuvent entraîner des marées noires, comme ce fut le cas il y a quelques années au large du golfe du Mexique avec la catastrophe de Deepwater Horizon.Bientôt nous ne pourrons plus compter sur ce pétrole abordable et abondant, qui rend possible notre agriculture industrielle et le transport des produits qui en découle pour garnir les rayons de nos supermarchés.Les sources abordables et abondantes d\u2019énergie fossile s\u2019épuisent et cela va coûter de plus en plus cher d\u2019aller chercher le pétrole restant par des méthodes extrêmement sophistiquées.De plus, du point de vue du climat, il ne sera plus pensable de continuer à brûler des hydrocarbures en produisant encore plus d\u2019émissions de gaz à effet de serre. Alors que faire ?Soit nous continuons d\u2019exploiter les hydrocarbures comme des fous, d\u2019une manière addictive, ce qui est notre cas aujourd\u2019hui, soit nous apprenons à nous contenir, à cheminer vers la sobriété énergétique.Il se peut aussi que nous n\u2019ayons même pas à faire de choix si les modalités d\u2019exploitation coûtent tellement cher que l\u2019extraction ne vaudra plus le coût du point de vue de la rentabilité.La crise minérale La troisième crise est analogue à la précédente mais concerne les minerais.Bien souvent, on nous invite à penser sur un mode magique, à savoir que des techniciens, des géo-ingénieurs vont créer la machine, l\u2019innovation technologique qui va tout régler.Les « solutions » proposées vont de la voiture électrique aux éoliennes, en passant par les panneaux photovoltaïques et même jusqu\u2019à des techniques de refroidissement de la Terre qui enverraient je ne sais quel produit dans l\u2019atmosphère, et qui seraient censées tout régler et n\u2019avoir aucun effet pervers. Or, toutes ces spéculations reposent sur l\u2019illusion de l\u2019abondance minière, à savoir que pour construire des voitures électriques, des batteries, des éoliennes et des panneaux photovoltaïques, il faut des minerais, des terres rares, du lithium, des richesses dont nous ne disposons qu\u2019en très faibles quantités.Aujourd\u2019hui, si nous voulions remplacer le parc automobile mondial par des voitures électriques, je doute que nous ayons assez de lithium pour le faire, et si on y arrivait, ce serait une catastrophe du point de vue de l\u2019exploitation minière.Sans considérer que l\u2019électricité dans le monde est produite principalement à partir du pétrole, du gaz ou de l\u2019uranium\u2026 Ce serait très polluant et cela génèrerait tellement de gaz à effet de serre qu\u2019on neutraliserait l\u2019avantage qu\u2019on aurait sur le plan climatique à rouler avec des voitures électriques.Rouler en voiture électrique est une façon de réduire son empreinte écologique en ce qui concerne le climat une fois qu\u2019on l\u2019utilise, mais pour la fabriquer il faut polluer à un point tel que finalement ça revient au même. Si on souhaite avancer, il faut faire les bons diagnostics, c\u2019est- à-dire identifier les véritables causes qui sont à la base des problèmes qui nous confrontent.Et pour s\u2019adonner à cette réflexion critique, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.Changer de paradigme Il faut considérer le 21e siècle comme le moment annoncé d\u2019un changement de paradigme, que nous devrons subir ou choisir, mais il va POSSIBLES AUTOMNE 2022 37 survenir, il n\u2019y a pas de doute.Le monde que nous croyons connaître va changer.Un monde où les denrées alimentaires sont abondantes dès qu\u2019on a un petit pouvoir d\u2019achat ou un crédit, un monde où on peut voyager, où on peut se déplacer en voiture, un monde où l\u2019organisation publique se fait sur la base de grands marchés, de grands chantiers de production.Ce monde est déjà révolu.L\u2019échelle sur laquelle se déploie l\u2019activité industrielle capitalistique est vouée à s\u2019effondrer. Il est difÏcile de savoir quelle brèche va céder en premier, mais on voit déjà la grande architecture du capitalisme chanceler.Nous sommes en train de détruire les conditions de possibilité du capital, du régime productiviste dans lequel nous sommes plongés.Qu\u2019est-ce que cela veut dire concrètement ?Tout simplement que l\u2019échelle mondiale sur laquelle nous pensons tout aujourd\u2019hui ne pourra pas subsister comme telle et qu\u2019il faudra revenir à des échelles régionales beaucoup plus raisonnables.La région, ça peut être une ville, des quartiers.Il faudra penser à l\u2019autosufÏsance, à l\u2019autonomie alimentaire, à l\u2019autonomie énergétique (le transport y compris), à l\u2019autonomie politique et intellectuelle\u2026 et tout cela à des échelles plus petites, plus locales.Il faut penser le monde à des échelles plus sensées, se dire que bientôt nous serons réduits à nous-mêmes.Il faudra penser à l\u2019agriculture urbaine par exemple, il faudra penser à l\u2019autonomie agricole dans les régions, il faudra penser aussi à l\u2019organisation de ce qui relève des peines, des efforts, des sacrifices, des joies et des biens.Ce changement ressemble à la politique quand on la vit à une échelle qui a du sens, ce qui n\u2019est pas le cas pour les grands ensembles comme le Canada, les États-Unis, ou même la France, ces grands pays où des millions de gens sont appelés à délibérer ensemble comme si c\u2019était véritablement possible.Nous sommes pris avec nos incompétences parce qu\u2019on n\u2019a fait que consommer et produire à des échelles qui ne sont pas pertinentes.Il nous faudra maintenant délibérer pour déterminer de nombreuses choses.Comment on s\u2019organise ?Quelles sont nos forces ?Quels sont nos savoir-faire ?Comment transformerons- nous la monoculture en permaculture ?Comment affecterons-nous le travail en fonction des besoins que nous aurons préalablement identifiés ? En somme, c\u2019est à l\u2019échelle locale que va se redéployer la politique et qu\u2019il faudra planifier l\u2019économie.Le mot économie a été détourné de son sens par une discipline qui se l\u2019est approprié et qui nous a fait perdre la mémoire des différentes significations qu\u2019il a eu dans l\u2019histoire. Ce terme a en effet voulu dire de nombreuses choses puisqu\u2019il a été utilisé dans plusieurs domaines : en théologie, en art, en poésie, en mathématiques, en droit, en médecine, en biologie et, plus tard, en sociologie et en psychologie.Le mot économie a signifié tout autre chose que ce à quoi on le rapporte aujourd\u2019hui, c\u2019est-à-dire à des enjeux plutôt comptables d\u2019organisation matérielle, en rapport au marché et à l\u2019argent.En fait, historiquement, l\u2019économie c\u2019est un agencement fécond entre des éléments qui ne sont pas nécessairement appelés à être agencés.Il faut qu\u2019ils s\u2019agencent eux-mêmes si on étudie l\u2019économie de la nature par exemple (ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui l\u2019écologie), mais ceux-ci peuvent aussi être agencés par la volonté humaine, si l\u2019on parle d\u2019économie esthétique par exemple. Faire une œuvre, faire un film, cela en est aussi : on agence des mots, des symboles selon un certain rythme dans des effets de dissimulation et de démonstration, qui permettent d\u2019obtenir un effet esthétique qui produit un résultat dit 38 SECTION 1 Pour une autre suite du monde économique, en art.En psychologie c\u2019est la même chose, surtout en métapsychologie, quand on étudie comment les pulsions ont à composer avec les règles anthropologiques et morales, sur un mode qui est bon pour l\u2019organisme, dans le sens qu\u2019il n\u2019a pas trop à se réprimer tout en ne manifestant pas trop de désirs qui seraient, en quelque sorte, hostiles socialement.Finalement, l\u2019économie est interdisciplinaire, c\u2019est un principe qui renvoie à la bonne organisation.Or, on nous a confisqué ce mot. On a associé l\u2019économie au capitalisme, au fait de s\u2019enrichir, au fait d\u2019écraser l\u2019autre, à la compétition, à la concurrence, au fait de se vendre sur un marché du travail.On a complètement perverti ce vocabulaire et cette perversion nous empêche d\u2019être conscients d\u2019un principe qui est pourtant fondamental et qui est bon en définitive.L\u2019usage qu\u2019on en a fait est un usage orwellien, au sens où l\u2019auteur de 1984 pervertit complètement les expressions en disant : « La guerre c\u2019est la paix ».On nous a dit : « L\u2019économie c\u2019est la concurrence et la destruction écologique, c\u2019est l\u2019injustice sociale, ce sont les passions tristes : la jalousie, la colère, la compétition, la destruction ».Non, le capitalisme, ce régime destructeur, n\u2019a rien d\u2019économique.S\u2019il y a aujourd\u2019hui une perspective, elle est avant tout dans un fait d\u2019émancipation intellectuelle quant à un certain nombre de mots qu\u2019on nous pousse à utiliser : capitalisme, compétition, économie de marché, mondialisation.Ces mots doivent soit être légués à l\u2019oubli, soit être redéfinis selon une restauration d\u2019un sens perdu.Il n\u2019y a pas d\u2019une part la question environnementale et d\u2019autre part la question de la santé publique et de la crise sanitaire.Non, tous ces problèmes on la même source qui est notre régime idéologique et productiviste, le capitalisme.Si on ne comprend pas qu\u2019à la source de tous ces problèmes, il y a un même mode de fonctionnement, on passe à côté des problèmes parce qu\u2019on les vit en somnambules, isolément.Durant les années 60, la jeunesse s\u2019est révoltée pour des raisons de mœurs et d\u2019égalité sociale.Aujourd\u2019hui, sur les questions écologiques, nous avons besoin d\u2019une décennie du même genre, avec des grèves générales.Il faut tout bloquer, on ne veut pas de cet avenir-là.Il faut tout de suite s\u2019organiser pour stopper, au mieux, ce processus qui est déjà irréversible.Il faut au moins le stopper pour qu\u2019il soit le moins violent possible.Et il faut agir vite parce que les échéances que les scientifiques nous donnent, à partir de leurs modèles sophistiqués, sont à l\u2019échelle d\u2019une vie, c\u2019est 2030, 2050, 2060.Il faut donc se mobiliser, dès maintenant, pour une autre suite du monde.Notice biographique : Alain Deneault est professeur de philosophie au campus de Shippagan (Péninsule acadienne) de l\u2019Université de Moncton.Ses essais portent sur l\u2019idéologie managériale, la souveraineté des pouvoirs privés et l\u2019histoire de la notion polysémique d\u2019économie.Références : Mignerot, Vincent.2016.« Les pandémies ne sont jamais loin », Kairos.En ligne : https://www.kairospresse.be/les-pandemies-ne-sont-jamais-loin/ (Page consultée le 08 mars 2023).Wallace-Wells, David.2020.La Terre inhabitable : vivre avec 4 °C de plus.Paris : Robert Laffont. POSSIBLES AUTOMNE 2022 39 Comment sortir de nos sociétés de croissance ?Par Yves-Marie Abraham et Serge Mongeau Témoignage introductif de Serge Mongeau (mars 2021) J\u2019ai aujourd\u2019hui 84 ans.Dans ma jeunesse, je me suis profondément impliqué dans le scoutisme, j\u2019y ai appris la débrouillardise et l\u2019importance de l\u2019implication sociale. À la fin de mon cours classique, je ne savais pas trop quelle orientation prendre et on m\u2019a recommandé d\u2019aller étudier en médecine ou en enseignement.J\u2019ai décidé d\u2019étudier en médecine et pendant mes études, nous avons fondé un mouvement que nous avons appelé Les Chantiers de Montréal.C\u2019était inspiré des initiatives menées par l\u2019Abbé Pierre en France auprès des personnes en situation de pauvreté et d\u2019exclusion.Nous travaillions dans des milieux défavorisés à rénover les logements et nous aidions les gens à survivre.Ça m\u2019a mis en contact, pour une première fois, avec une population véritablement défavorisée.Pendant deux ans, j\u2019ai ensuite pratiqué la médecine en milieu défavorisé.Je me suis vite senti insatisfait, j\u2019avais l\u2019impression d\u2019arriver trop tard, c\u2019est-à-dire quand les gens avaient développé des problèmes alors que la cause de ceux-ci était évidente : ils n\u2019avaient pas des revenus sufÏsants pour survivre.C\u2019est plutôt à ce niveau que j\u2019aurais aimé pouvoir agir.Je suis donc retourné aux études, en organisation communautaire et par la suite je me suis engagé socialement d\u2019une façon très intense.J\u2019ai toujours travaillé, non pas en fonction du revenu que ce travail allait me procurer, mais plutôt en fonction de ce que je jugeais important de faire pour améliorer la société.J\u2019ai tout fait pour diminuer ma dépendance à mon revenu et développer mon autonomie alimentaire.J\u2019ai eu un jardin, des poules, des lapins.Dans la cuisine, nous préparions toute notre nourriture, nous portions des vêtements usagés que nous réparions, etc.Mon revenu provenait surtout de l\u2019écriture et des conférences que je donnais.J\u2019ai eu des emplois pendant huit ans avant de pouvoir aboutir à une pleine autonomie, mais après ça, j\u2019ai pu me consacrer uniquement à ces activités.C\u2019est à cette époque que j\u2019ai découvert le concept de simplicité volontaire.En 1985, en m\u2019inspirant d\u2019un livre paru aux États-Unis, j\u2019ai écrit un premier livre sur la simplicité volontaire qui a été publié aux éditions Québec Amérique.Cela m\u2019a permis de réfléchir au concept et de l\u2019introduire au Québec.La simplicité volontaire, c\u2019est diminuer au maximum sa consommation en identifiant ses véritables besoins, ceux-ci variant en fonction des époques.Un des conseils que je donnais alors au public qui me lisait ou qui venait m\u2019entendre, c\u2019était de laisser passer sept jours avant d\u2019acheter quelque chose.L\u2019idée était de remettre en question notre consommation, de s\u2019éloigner de la mode, d\u2019éviter la publicité et en particulier la télévision qui use des services de grands experts en psychologie pour nous donner envie de consommer davantage.Cela supposait de faire soi-même sa nourriture, ses vêtements et l\u2019entretien de sa maison.Avoir moins besoin d\u2019argent, c\u2019est avoir moins besoin de travailler et donc, avoir plus de temps pour faire soi-même et collaborer avec les autres.La simplicité volontaire, ce n\u2019est pas la 40 SECTION 1 Pour une autre suite du monde pauvreté, c\u2019est éliminer ce qui n\u2019est pas essentiel : les vacances à l\u2019étranger, les repas tout préparés, etc.Ça nous apporte une plus grande autonomie, une plus grande liberté et même la santé.J\u2019ai 84 ans et je continue à courir et à me déplacer à bicyclette l\u2019hiver comme l\u2019été.La simplicité volontaire nous apprend aussi à avoir des liens communautaires plus développés.En outre, elle a comme effet bénéfique de réduire notre impact environnemental.Il est de plus en plus nécessaire de diminuer notre consommation or, même si cela n\u2019est en soi pas sufÏsant pour résoudre la crise environnementale, nous sommes encore trop peu à adopter cette voie.Nous consommons à une vitesse qui dépasse celle des rythmes biologiques et dans des quantités qui excèdent ce que notre planète peut nous fournir.En conséquence, nous nous acheminons vers l\u2019effondrement de nos sociétés.Il faut diminuer volontairement notre consommation globale.Si nous ne le faisons pas, une diminution majeure nous sera imposée et il y a de fortes chances que cela se fasse de manière injuste.Dans ce cas, les riches et les puissants s\u2019en tireront bien, mais les choses seront beaucoup plus difÏciles pour le reste de la population, et notamment les plus démunis, ici et ailleurs.Dans un tel contexte, ceux qui auront déjà pratiqué la simplicité volontaire pourront survivre plus facilement.Avant d\u2019en arriver là, il nous reste à peine quelques années pour tenter de nous reprendre en main et d\u2019effectuer les changements majeurs qui sont nécessaires à la survie de l\u2019humanité.Il est aujourd\u2019hui impératif de comprendre le message que nous envoie la nature avec la crise pandémique que nous venons de traverser.Nos sociétés ont des orientations qui nous mènent tout droit à la catastrophe, il nous faut les changer.Le mouvement pour la décroissance au Québec (Yves-Marie Abraham) Serge Mongeau, en plus d\u2019avoir introduit le concept et milité pour la simplicité volontaire, est l\u2019un des principaux artisans de l\u2019introduction de la décroissance au Québec.Il a réuni autour de lui un certain nombre de jeunes militants et d\u2019intellectuels qui ont publié en 2007 un premier manifeste pour une décroissance conviviale au Québec et, dans la foulée, créé le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale (MQDC).Serge Mongeau est donc, dans une très large mesure, celui qui m\u2019a initié à la décroissance.Je lui dois de m\u2019avoir fait rencontrer cette idée qui oriente, aujourd\u2019hui, l\u2019essentiel de mon travail de professeur et de chercheur, travail que je ne peux pas distinguer de ma pratique militante.Il y a évidemment une convergence très forte entre simplicité volontaire et décroissance.On peut voir la décroissance comme le volet politique de la simplicité volontaire.Qu\u2019est-ce donc que la décroissance plus précisément ?L\u2019usage du terme « décroissance », dans le sens qu\u2019on lui donne aujourd\u2019hui émerge il y a à peu près vingt ans.Au départ, il est utilisé comme un « mot-obus », il a pour fonction de provoquer le débat et de cibler certaines idées dont on ne voulait plus et qu\u2019il fallait dépasser.Notamment celle du « développement durable ».Cela faisait une quinzaine d\u2019années qu\u2019on parlait de développement durable et on constatait que sur le plan écologique, cette proposition politique n\u2019avait eu aucun effet significatif. Les promoteurs de la décroissance ont donc considéré qu\u2019il valait mieux rompre avec ce terme, qu\u2019ils trouvaient vague et même contradictoire. En effet, un développement infini est-il possible dans un monde fini ? POSSIBLES AUTOMNE 2022 41 En ce qui concerne la décroissance, on parle aujourd\u2019hui d\u2019un mouvement de plus en plus vaste, qui n\u2019est d\u2019ailleurs pas qu\u2019occidental.Ses promoteurs ont en commun la volonté de rompre avec cette course à la croissance économique dans laquelle toutes nos sociétés sont embarquées, et avec la quête de la toute-puissance technoscientifique à laquelle elle est étroitement associée.D\u2019un point de vue plus programmatique, la proposition politique qui fonde la décroissance peut être résumée en trois propositions : produire moins, partager plus et décider ensemble.Produire moins Ce que nous proposent aujourd\u2019hui les défenseurs du développement durable et de la croissance verte, c\u2019est de « produire autrement » et de « produire mieux ».Nous, les décroissants, croyons qu\u2019il faut absolument « produire moins ».Pourquoi ?Parce que nous constatons que toutes les stratégies qui sont développées par les partisans du développement durable vont buter sur des limites biophysiques, économiques et politiques.Pour ce qui est des limites biophysiques, on se rend compte, par exemple, que les énergies fossiles présentent des caractéristiques qui nous permettent de développer une puissance de travail extraordinaire au sens physique du terme.Actuellement, il n\u2019existe pas réellement d\u2019équivalent énergétique à ce que nous offrent les énergies fossiles.Donc, si nous passons aux énergies dites renouvelables, nous perdrons en capacité de travail.Une telle perte ne nous permettrait pas de continuer à croître indéfiniment. On entretient donc, aujourd\u2019hui, un mensonge à ce sujet, qu\u2019il nous faut dévoiler.Les tentatives de développement durable butent aussi sur des limites économiques.Notamment, sur un phénomène qui porte le nom d\u2019« effet-rebond » ; on parle aussi du « paradoxe de Jevons ».Qu\u2019est-ce que c\u2019est ?Pour l\u2019illustrer simplement, utilisons l\u2019exemple de l\u2019automobile.On peut essayer, par exemple, d\u2019économiser de l\u2019essence, donc des énergies fossiles, en produisant des automobiles équipées de moteurs plus efÏcaces. À première vue on pourrait croire qu\u2019on détient une solution qui rendrait possible une croissance plus verte.En réalité, ce qu\u2019on constate quand on développe ce genre d\u2019automobiles, c\u2019est que les économies d\u2019essence potentielles sont annulées de deux manières.Certains individus utiliseront davantage leurs voitures parce que le coût d\u2019utilisation de celle-ci est effectivement réduit par le gain d\u2019efÏcacité du moteur.Mais, en multipliant les déplacements, en allant plus loin ou plus vite, ils en viendront à annuler l\u2019économie de carburant que leur offrait le nouveau moteur. Dans ce cas de figure, on parle de « rebond direct ».D\u2019autres individus peuvent décider de continuer à utiliser leur voiture de la même manière qu\u2019avant.Leur budget d\u2019essence va donc diminuer, et ils vont donc accumuler un revenu.Que vont-ils faire de cet argent ?Bien souvent, ils vont l\u2019investir dans d\u2019autres biens de consommation qui auront des répercussions sur l\u2019écologie en mobilisant, par exemple, des énergies fossiles.Dans ce cas, on parle de « rebond indirect ».Finalement, en ce qui concerne les limites politiques, on en voit des manifestations à chaque fois qu\u2019un gouvernement propose de rendre plus chers certains types de biens de consommation dans le but d\u2019en réduire l\u2019impact écologique.Ce genre d\u2019initiative politique provoque des réactions, qui peuvent être parfois très violentes.Elles sont violentes, en général, quand elles viennent des gens les plus démunis qui vivent 42 SECTION 1 Pour une autre suite du monde une forme de précarité et pour qui de telles augmentations de coûts (en période d\u2019inflation par exemple) influencent directement leurs conditions de vie.C\u2019est d\u2019ailleurs ce que nous avons pu observer en France avec l\u2019émergence du mouvement des gilets jaunes à l\u2019automne 2018, dont la revendication initiale était l\u2019opposition à l\u2019augmentation du prix du carburant que supposait la hausse de la taxe sur les produits pétroliers annoncée par le gouvernement.Les réactions sont beaucoup plus discrètes quand elles viennent des puissants, parce que ceux-ci ont le privilège de pouvoir rentrer directement en contact avec les gouvernements pour infléchir les politiques qui ne les satisfont pas. Les puissants sont très efÏcaces pour exercer leur influence quand vient le temps d\u2019annuler ce genre de mesures contraignantes, pour que rien ne soit fait de sérieux afin de limiter leur mode de vie.Ce que nous pouvons aujourd\u2019hui constater, et c\u2019est scientifiquement établi, c\u2019est que nous n\u2019avons jamais été capables de générer quelque chose qui ressemble à une croissance verte.La croissance économique s\u2019accompagne systématiquement d\u2019une destruction écologique, du fait de la consommation excessive de ressources et de la production tout aussi excessive de déchets.Il n\u2019y a pas de découplage possible entre ces deux phénomènes.Partager plus Fixer des limites à la production implique nécessairement de fixer des limites à la consommation, et imposer ce genre de mesures dans un monde profondément inégalitaire serait complètement indéfendable moralement.Cela bien sûr si nous croyons en l\u2019idée d\u2019égalité, qu\u2019on retrouve a priori dans tous nos grands textes de loi.Il ne serait donc pas défendable d\u2019appliquer la politique du « produire moins » telle quelle et ce serait, en outre, suicidaire politiquement.Le gouvernement Macron en a fait l\u2019expérience lors de la révolte des gilets jaunes comme nous l\u2019évoquions précédemment.On en revient aux limites politiques de la décroissance.Si l\u2019on veut produire moins, il nous faudra donc, dans le même mouvement, se mettre à partager beaucoup plus nos moyens d\u2019existence.Cela, au nom de l\u2019idéal d\u2019égalité qui est censé être au fondement de notre civilisation.C\u2019est un mot très joli, « partager », mais évidemment, si on décide de le prendre au sérieux, cela doit aboutir à des transformations sociales assez cruciales comme celle qui consisterait à contester la propriété privée telle qu\u2019elle existe aujourd\u2019hui.Il faut recommencer à questionner la légitimité de la propriété lucrative.Cette remise en question n\u2019est pas nouvelle, c\u2019est plutôt quelque chose qu\u2019il nous faudrait redécouvrir. En effet, au 19e siècle, il était évident pour une grande partie de la population occidentale que la propriété privée était un énorme problème.Ces revendications ont été mises de côté au cours de la seconde moitié du 20e siècle, mais il est grand temps de les remettre de l\u2019avant.Ce qu\u2019il faut aujourd\u2019hui remettre en question, c\u2019est le fait qu\u2019une minorité puisse contrôler les moyens de production, c\u2019est-à-dire les moyens d\u2019existence, ce qui oblige la majorité des êtres humains à vendre sa force de travail à cette minorité pour avoir le droit d\u2019exister.Cette minorité dominante impose le rapport salarial, qui est un rapport profondément inégalitaire.Il nous faut partager plus au sein de nos sociétés, mais aussi au niveau international entre le Nord et le Sud.Il faut constater que la richesse québécoise est en partie le fruit d\u2019une exploitation des richesses du Sud à travers des rapports extrêmement inégaux.Cela passe par POSSIBLES AUTOMNE 2022 43 l\u2019exploitation des ressources naturelles mais aussi par celle des êtres humains qui viennent du Sud pour travailler chez nous de manière sous-payée et sans statut permanent.Nous allons les chercher pour s\u2019occuper de nos malades, de nos enfants et de nos champs, alors qu\u2019ils seraient beaucoup mieux à faire tout ça chez eux, pour eux et leurs familles.Partager plus, c\u2019est aussi partager plus entre les hommes et les femmes.Même si au Québec, nous sommes plutôt avancés dans la redistribution des tâches dites de reproduction, il reste que, pour l\u2019instant, ces tâches reviennent encore majoritairement aux femmes.Ces tâches servent à entretenir notre existence, elles sont à la base même de ce qui permet la vie.Pour l\u2019instant donc, il y a une très grande inégalité dans la répartition de ces tâches et elles sont soit très mal payées, soit non payées.Reconsidérer la place qu\u2019occupe dans la société le travail dit de reproduction revient à questionner l\u2019ensemble du système.Le capitalisme fonctionne parce qu\u2019il dispose de tout ce travail gratuit fourni tous les jours, notamment par des femmes.Si on commence à dire que le travail domestique doit être payé, c\u2019en est fini du capitalisme.Il y a une dernière forme de partage à envisager, le partage de la planète entre les animaux humains et les autres animaux.Il faut commencer à penser la répartition des moyens d\u2019existence entre êtres vivants au-delà même de l\u2019humanité.Finalement, un argument supplémentaire apporté par les économistes pour supporter la proposition du partage, c\u2019est le fait que ce qui contribue le plus, aujourd\u2019hui, à augmenter le bien-être dans nos sociétés ce n\u2019est plus la croissance, mais plutôt notre capacité à réduire les inégalités.Décider ensemble Il s\u2019agit donc de fixer des limites à ce qui est produit et de décider comment nous allons partager nos moyens de vivre.Si nous voulons être cohérents avec un autre idéal fondateur de notre civilisation, celui de liberté, il nous faudra décider de tout cela ensemble.Ce n\u2019est pas à des expert.e.s de décider pour nous, ni à quelques représentant.e.s politiques.C\u2019est ensemble que nous devrions pouvoir déterminer ce qui est bon pour nous.Qu\u2019est-ce que cela implique concrètement ?De démocratiser de façon radicale nos institutions politiques.Aujourd\u2019hui, c\u2019est une petite minorité qui décide pour la majorité, une petite minorité qui, certes est élue, mais qui évolue au sein de partis qu\u2019on ne contrôle pas.Nous avons actuellement très peu accès à l\u2019exercice réel du pouvoir politique dans nos sociétés.La démocratisation de nos institutions politiques pourrait prendre toutes sortes de formes.Nous pourrions, par exemple, redécouvrir cette vieille idée athénienne du tirage au sort pour la constitution d\u2019une assemblée de représentant.e.s.Il faut aussi comprendre qu\u2019aujourd\u2019hui, nos vies sont soumises à des contraintes qui nous dépassent du fait qu\u2019elles dépendent d\u2019un système économique complètement globalisé qui obéit à une logique qui n\u2019a rien à voir avec le souci du bien-être de l\u2019humanité. La finalité de ce système est l\u2019accumulation du capital.N\u2019est produit que ce qui permet d\u2019accumuler du capital.Une chose pourrait être très utile à des êtres humains, mais elle ne sera pas produite si elle ne permet pas cette accumulation.De la même manière, dans ce système, si des êtres humains n\u2019ont pas de quoi payer une denrée même essentielle, c\u2019est tant pis pour eux.Nous ne pourrons décider véritablement de nos vies que quand nous sortirons de ce système. 44 SECTION 1 Pour une autre suite du monde Nos vies dépendent aussi étroitement de systèmes techniques très sophistiqués et en constante extension.Ils nous imposent des contraintes très lourdes qui entrent en contradiction avec l\u2019idéal de la décision autonome, c\u2019est-à-dire la possibilité de choisir les règles auxquelles nous nous soumettrons collectivement.Et dans la pratique ?Comment mettre en œuvre ces trois propositions : produire moins, partager plus et décider ensemble ?La première implication de ce projet est la relocalisation de toutes les activités destinées à assurer notre reproduction, autrement dit, de tout ce qui est essentiel à nos vies.Il faut refuser la mondialisation néolibérale actuelle, s\u2019en débrancher et la démanteler.Tout ça en conservant notre ouverture sur le monde.Il faut s\u2019opposer aux tentations du repli sur soi et de la fermeture.Il faut inverser complètement la situation actuelle.Aujourd\u2019hui, les marchandises, le capital et les gens les plus riches circulent comme ils le veulent dans le monde, alors que les plus démunis et les plus exploités ne le peuvent pas.Il faut permettre aux êtres humains qui en ont vraiment besoin de se déplacer, notamment à ceux qui font face à des désastres ou à d\u2019autres exigences fondamentales.Il faut rendre possible la libre circulation des personnes et des idées.Des idées, nous en aurons énormément besoin, alors qu\u2019elles sont, aujourd\u2019hui, de plus en plus l\u2019objet d\u2019appropriation privée, de brevets, etc.La propriété intellectuelle est donc un énorme problème et il faudra aussi la contester.Si nous voulons reprendre le contrôle de nos vies, il nous faudra, de plus, reconsidérer les techniques sur lesquelles nous nous appuyons.Un champ d\u2019investissement extrêmement intéressant en ce sens est celui des low tech, ou basses technologies.Ce sont des techniques, qui nous servent à faire un certain nombre de choses, tout en étant soutenables sur le plan écologique et accessibles à tout le monde sans jamais être obligatoires.Nos ordinateurs, par exemple, sont devenus des techniques obligatoires, ils ne sont donc pas du tout low tech.Par ailleurs, ils fonctionnent à partir de fondements technologiques qui sont tout à fait insoutenables.Nous ne pourrons pas continuer à utiliser des ordinateurs et Internet comme nous le faisons aujourd\u2019hui. En outre, pour être qualifiée de low tech, une technique doit être contrôlable par l\u2019utilisateur, il faut que celui-ci puisse comprendre comment elle fonctionne et qu\u2019il soit éventuellement capable de la réparer, voire de contribuer lui-même à son développement.Dans le cas de l\u2019ordinateur, on est très loin de répondre à ces exigences.L\u2019ordinateur est une technique qu\u2019il faudra marginaliser très rigoureusement dans une société post-croissance.La décroissance nous mène donc au refus de ce qu\u2019on appelle les « technosciences », l\u2019alliance entre la technique et la science.Un exemple de low tech, utile en matière de transport, ce sont les jambes.Nos jambes (quand nous avons la chance d\u2019en avoir) nous permettent de marcher et marcher est une technique, puisqu\u2019on l\u2019apprend.C\u2019est une des plus belles low tech qui soit pour ce qui est de se déplacer.Ça a permis notamment à des êtres humains de venir habiter dans ce coin-ci du globe il y a des milliers d\u2019années ! Pour ce qui est du cadre à l\u2019intérieur duquel nous pourrions penser les activités de production, j\u2019avance l\u2019idée des communs.J\u2019en proposerai une définition. À une échelle plus large, je mets de l\u2019avant comme instance politique fondamentale POSSIBLES AUTOMNE 2022 45 d\u2019une société post-croissance la municipalité.C\u2019est à l\u2019échelon municipal qu\u2019il nous faut organiser la vie politique si nous voulons être cohérents avec l\u2019idéal démocratique.À partir du moment où les décisions quittent le niveau municipal, elles risquent d\u2019échapper aux citoyens.Il est possible de s\u2019organiser de manière fédérative entre communes, de créer des assemblées qui traitent de problèmes qui dépassent l\u2019échelle des municipalités, mais c\u2019est à l\u2019échelle municipale que la démocratie doit s\u2019enraciner.Je propose ainsi un double refus, celui de l\u2019État-nation tel qu\u2019on le connaît aujourd\u2019hui, qui serait remplacé par un système fédératif fondé sur les municipalités, et celui de l\u2019entreprise privée à but lucratif, dont il faut se défaire au profit des communs et des communes.Ces communs et communes auraient notamment comme rôle d\u2019être des espaces dans lesquels on déciderait ensemble des normes de sufÏsances qu\u2019il nous faudrait respecter. Les « normes de sufÏsances », qu\u2019est-ce que c\u2019est ? C\u2019est ce qu\u2019il nous faut pour avoir une vie digne, correcte, dans un coin du monde que l\u2019on habite ensemble.Ce sont aussi les limites que l\u2019on se donne dans un refus du mal de l\u2019infini que suppose la croissance à tout prix.Qu\u2019est-ce qu\u2019un « commun » ?On doit une grande partie de la redécouverte des communs à Elinor Ostrom.Elle s\u2019est pratiquement opposée à tous ses collègues économistes à l\u2019époque où elle travaillait, parce que ceux-ci trouvaient que l\u2019idée des communs n\u2019avait aucun sens et que les seuls moyens pour les êtres humains d\u2019utiliser de manière efÏcace les ressources naturelles étaient soit l\u2019entreprise privée, soit la contrainte de l\u2019État.Elinor Ostrom a fait le travail essentiel de montrer qu\u2019il y avait une autre façon de s\u2019organiser entre êtres humains pour vivre de manière à la fois efÏcace et durable. Un commun c\u2019est d\u2019abord un collectif d\u2019humains qui se rassemblent pour tenter de satisfaire par eux-mêmes un ou plusieurs besoins.Serge Mongeau a beaucoup insisté dans sa définition de la simplicité volontaire sur l\u2019autoproduction, cependant on sait bien qu\u2019on ne pourra jamais produire soi-même tout ce dont on a besoin, on doit donc le faire collectivement, d\u2019où l\u2019idée des communs.Sous ce mode d\u2019organisation, on ne travaille plus pour gagner de l\u2019argent et acheter des marchandises, on travaille ensemble pour satisfaire un besoin directement.Une deuxième caractéristique des communs est qu\u2019on y partage les moyens nécessaires à la satisfaction des besoins.C\u2019est le principe de la « communalisation », on met en commun sans qu\u2019il n\u2019y ait véritablement appropriation ; il n\u2019y a plus de propriété ni privée, ni étatique.C\u2019est sortir de l\u2019idée que nous pourrions être les propriétaires absolus de telles choses, pour plutôt s\u2019engager dans un rapport de responsabilité vis- à-vis des choses et du monde.Une troisième caractéristique des communs est que l\u2019on cherche à y appliquer les principes démocratiques.Toutes les décisions, concernant le fonctionnement de ce genre de collectif, doivent y être prises selon le principe : « Un membre vaut une voix.».Une quatrième caractéristique des communs est que les principaux rapports ayant lieu au sein de ceux- ci sont des rapports d\u2019entraide et de réciprocité, sur le mode du « don contre don », par opposition aux rapports de concurrence et aux rapports hiérarchiques.Communs, communautés intentionnelles et coopératives Précisons ce qu\u2019est le modèle des communs en le définissant par rapport aux communautés intentionnelles et aux coopératives.Les 46 SECTION 1 Pour une autre suite du monde « communautés intentionnelles », sont des individus qui se rassemblent pour vivre ensemble, un peu à l\u2019écart du monde, c\u2019est ce qu\u2019on appelait autrefois au Québec des « communes ».Une communauté intentionnelle, c\u2019est un commun intégral au sein duquel on prend en charge presque tous les besoins du collectif et où on va partager presque tous les moyens de satisfaction de ceux-ci.C\u2019est donc une sorte de commun pur.Il en découle que c\u2019est un mode d\u2019organisation extrêmement exigeant.Penser une transformation sociale sur la base de la communauté intentionnelle ne me paraît donc pas très sage.Ce serait une voie beaucoup trop exigeante dans un monde où nous avons été socialisés comme étant des individus.Puisque faire fonctionner des communautés intentionnelles à partir d\u2019individus est très difÏcile, je ne propose donc pas comme alternative à l\u2019entreprise privée le modèle des communes.Il en faut, néanmoins.Ce sont de très bons laboratoires, mais nous n\u2019arriverons pas à transformer notre société dans son ensemble au moyen de ce seul modèle.Concernant la « coopérative », elle a beaucoup de similitudes avec les communs.On est bien ici dans le registre de la communalisation parce que dans une coopérative, on partage les moyens de production.On est aussi dans le registre de la démocratisation puisque les personnes qui coopèrent ont toutes le même poids politique.De plus, il n\u2019existe pas de rapports hiérarchiques entre elles.Cependant, la coopérative, en général, ne se fonde pas sur une perspective d\u2019autoproduction.Elle a pour but, soit de donner accès à des marchandises qui étaient jusque-là inaccessibles, soit de produire des marchandises qu\u2019il serait impossible de produire seul.On parle de coopératives de consommation et de coopératives de travail ou de production.Le modèle coopératif peut donc être très utile, il a d\u2019ailleurs été essentiel à la survie de nombreux êtres humains par le passé et il a aussi contribué à redonner aux travailleurs et travailleuses un certain contrôle sur leur vie.Malheureusement, ce que l\u2019on constate quand on s\u2019intéresse à l\u2019économie réelle, c\u2019est que les coopératives ne font en général pas le poids face à l\u2019entreprise privée.Si elles désirent survivre, elles n\u2019ont donc pas d\u2019autres choix que de calquer leurs activités sur les méthodes du privé.On pense par exemple à Desjardins, qui ressemble de plus en plus à une banque et de moins en moins à une coopérative.Quelle stratégie politique mettre en place pour réaliser la décroissance ?Ce que nous prônons dans le mouvement pour la décroissance, c\u2019est une stratégie fondée sur la masse critique.Il n\u2019est pas nécessaire de mobiliser la majorité des Québécoises et des Québécois pour amorcer une transition vers un monde post-croissance au Québec.Il y a une certaine masse critique qu\u2019il nous faut atteindre, à partir de laquelle des transformations vont commencer à se produire.Il nous faut viser ce seuil.Il est très réaliste de penser que le changement n\u2019a pas besoin de reposer sur une majorité de la population pour se produire, cela a été démontré maintes et maintes fois.À Montréal, par exemple, il y aurait autour de 18 % de cyclistes, et ils ont atteint une masse critique sufÏsante pour que la circulation dans Montréal soit transformée comparativement à ce qu\u2019elle était il y a vingt ans.Il n\u2019a donc pas fallu attendre que plus de 50 % des Montréalaises et Montréalais utilisent le vélo pour que des changements importants soient mis en place.On peut envisager trois formes d\u2019action pour viser ce seuil critique : s\u2019engager dans des alternatives concrètes, militer pour faire valoir POSSIBLES AUTOMNE 2022 47 l\u2019impératif de la décroissance et imaginer le monde post-croissance. Il est important d\u2019effectuer ces trois actions simultanément pour éviter les écueils qui sont associés à chacune d\u2019entre elles.Tout cela n\u2019est-il pas un peu utopiste ?Il est aujourd\u2019hui important de renverser cette accusation.L\u2019utopie, c\u2019est celle qui consiste à croire que nous pourrons continuer à vivre comme nous le faisons actuellement, alors que tous les indicateurs nous montrent que ce n\u2019est plus possible.Nous faisons face à toutes sortes de catastrophes et nous nous dirigeons vers elles à vive allure.Ceux qui continuent à nous parler de développement durable, ce sont eux les véritables utopistes.La décroissance est notre horizon.Soit, nous la choisissons et nous la réalisons démocratiquement, soit elle s\u2019imposera d\u2019elle- même sous des formes plutôt catastrophiques.C\u2019est un peu désespérant, surtout pour les jeunes, mais face à cette situation, le désespoir n\u2019est pas forcément une chose qu\u2019il faut refuser.Le désespoir est un moment crucial dans un processus de deuil et il nous faut faire le deuil de notre civilisation.Il faut saisir que celle-ci n\u2019est pas soutenable et que même si elle était possible écologiquement, elle ne serait pas défendable socialement et politiquement.Il s\u2019agit d\u2019une civilisation profondément injuste et plus vite nous en ferons le deuil, plus vite il sera possible pour nous de passer à autre chose.C\u2019est ce que je nous souhaite.Par ailleurs, pour se rassurer un peu, il faut se rappeler que l\u2019être humain est un animal imaginatif et qu\u2019il est donc capable d\u2019imaginer toutes sortes de mondes. Il sufÏt de faire un peu d\u2019histoire, d\u2019ethnologie ou de philosophie pour voir cette multiplicité de mondes apparaître.Il existe, ou du moins existait, au sein de l\u2019humanité une diversité culturelle incroyable.L\u2019être humain possède cette capacité de créer de nouveaux imaginaires et c\u2019est sur celle-ci qu\u2019il faut s\u2019appuyer si l\u2019on veut changer le monde.Il faut revenir à cette capacité de création de mondes, comme le dit mon collègue Andreu Solé.Il est rassurant aussi de se dire que nous n\u2019avons pas à tout inventer.Les deux grands modèles qu\u2019on a opposés au 20e siècle, le libéralisme et le socialisme, ont eu pour effet de détruire en pratique, mais aussi dans les esprits, la capacité des êtres humains à bâtir des communs.Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019une invention folle, mais plutôt de la redécouverte de formes de vie en société qui ont été très fréquentes dans l\u2019histoire de l\u2019humanité.Enfin, pour ce qui est du seuil critique de mobilisation, il est peut-être beaucoup plus proche de nous que nous pourrions le croire.Malgré tout ce qu\u2019on peut bien lire dans les journaux, quand on discute autour de nous et quand on lit, on voit que de plus en plus d\u2019êtres humains ne croient plus au système actuel, ce qui laisse penser que nous approchons du point de bascule.Si cela se trouve, il est tout près, il ne manque plus que quelques coups de boutoir pour que nous y arrivions.Notices biographiques : Serge Mongeau a étudié la médecine, l\u2019organisation communautaire et les sciences politiques.Auteur de plus de 25 livres, c\u2019est un militant bien connu des milieux pacifistes et écologistes au Québec.Yves-Marie Abraham est professeur à HEC Montréal, où il enseigne la sociologie de l\u2019économie et mène des recherches sur le thème de la décroissance. 48 SECTION 1 Pour une autre suite du monde Références : Abraham, Yves-Marie.2019.Guérir du mal de l\u2019infini.Montréal : Écosociété.Bihouix, Philippe.2014.L\u2019Âge des low-tech : vers une civilisation techniquement soutenable.Paris : Seuil.Coriat, Benjamin (dir.).2015.Le retour des communs.La crise de l\u2019idéologie propriétaire.Paris : Les Liens qui Libèrent.Gorz, André.2020.Leur écologie et la nôtre.Anthologie d\u2019écologie politique.Paris : Seuil.Latouche, Serge.2004.Survivre au développement.Paris : Mille et une nuits.Lepesant, Michel.2013.Politique(s) de la décroissance.Propositions pour Penser et Faire la Transition.Paris : Utopia.Mongeau, Serge.1998.La Simplicité volontaire, plus que jamais.Montréal : Écosociété.Ostrom, Elinor.2012.The Future of the Commons \u2013 Beyond Market Failure and Government Regulation.Londres : The Institute of Economic Affairs.Owen, David.2013.Vert paradoxe.Le piège des solutions écoénergétiques.Montréal : Écosociété.Solé, Andreu.2001.Créateurs de mondes.Nos possibles, nos impossibles.Monaco : Le Rocher.Wilkinson, Richard et Kate Pickett.2013.L\u2019égalité c\u2019est mieux.Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés.Montréal : Écosociété. POSSIBLES AUTOMNE 2022 49 La stratégie des 5 R pour repenser la transition socio- écologique Par Jonathan Durand-Folco Nous traversons une crise majeure qui existait bien avant la pandémie.Il y avait déjà de grandes inégalités socio-économiques, des déficits de reconnaissance entre différents groupes dans nos sociétés, mais aussi la grave crise du climat que nous devrons affronter ensemble.Pour faire face, nous devons apprendre de la situation actuelle pour voir comment nous pourrons vivre dans une société en état d\u2019instabilité quasi perpétuel.Nous devrons trouver les moyens de vivre de façon heureuse et décente, malgré tous conflits et les problèmes qui se présentent devant nous.Nous devons aussi nous demander comment, dans un tel contexte, il serait possible de construire un monde plus beau, plus juste et plus démocratique. Pour arriver à ces fins, et pour accélérer la nécessaire transition sociale et écologique, je propose d\u2019utiliser la méthode des 5 R, pour : Réflexion critique, Résistance, Résilience, Ruptures et Récits.Mais avant de développer cet aspect, j\u2019aimerais faire un petit exercice de futurologie et tenter d\u2019imaginer les mondes possibles qui pourraient naître de la pandémie de COVID-19.Je vois quatre scénarios qui pourraient se dessiner après la pandémie.4 scénarios post-pandémiques Le premier scénario est celui du business as usual.C\u2019est l\u2019ancien modèle qui se réinstalle.Les gouvernements restent assez conservateurs et climatosceptiques, on relance notre économie avec des projets d\u2019infrastructures, d\u2019autoroutes, qui vont un peu dans le sens de ce qui existait avant.C\u2019est le scénario dans lequel rien ne change fondamentalement et il implique de risquer de faire face à d\u2019autres vagues de crises climatiques et sanitaires.Ce scénario est très probable à court terme puisque beaucoup de résistance et d\u2019inertie émanent du système actuel.C\u2019est donc ce qui est le plus probable pour les prochaines années, mais je dirais qu\u2019à moyen et long terme les choses vont devoir changer.Le deuxième scénario est celui d\u2019une transition énergétique qui s\u2019inscrit dans la logique du développement durable.Il se manifesterait principalement par un désinvestissement progressif dans les énergies fossiles.Cela résulterait du fait qu\u2019il risque d\u2019y avoir de plus en plus d\u2019industries, d\u2019élites économiques et politiques, qui vont se dire qu\u2019il est temps d\u2019agir.Cela passerait par une refonte de notre système économique articulée autour d\u2019une série de petites réformes misant sur les nouvelles innovations technologiques, les entreprises privées, les marchés et la consommation responsable.Selon ce scénario, notre système économique pourrait devenir plus « vert ».Selon moi, ce scénario est assez probable à moyen et long terme.Le troisième scénario que j\u2019envisage est celui de la transition écologique, non pas centrée sur les actions des grandes industries et les innovations technologiques, mais plutôt sur les initiatives citoyennes.La transition citoyenne ne vise pas seulement à remplacer les énergies fossiles par des renouvelables, mais aussi à diminuer notre consommation d\u2019énergie. Cela signifie de réduire 50 SECTION 1 Pour une autre suite du monde notre niveau de consommation et de production, de « produire moins de biens et plus de liens ».On appelle aussi ce scénario la « décroissance conviviale », c\u2019est l\u2019idée qu\u2019on pourrait sortir de notre système économique basé sur la croissance infinie, sur l\u2019accumulation de « richesses » et la course aux profits, pour aller vers un mode de fonctionnement social et économique basé sur la satisfaction des besoins humains dans les limites de nos écosystèmes.C\u2019est selon moi le scénario le plus souhaitable.Malheureusement, il semble improbable parce qu\u2019il y a beaucoup de forces qui poussent en sens contraire.Je dirais néanmoins que c\u2019est un des scénarios qui me donne espoir.Il pourrait toujours se concrétiser et on le voit déjà poindre dans différents îlots au sein de nos sociétés actuelles.Finalement, le quatrième scénario est celui qui correspond au discours de la « collapsologie ».Ce terme, qui a été développé par Pablo Servigne en France, signifie que nous ferions face à court terme à un effondrement. Dans ce cas, la plupart des institutions et nos systèmes économiques ne seraient plus en mesure de satisfaire les besoins de base de toute la population.La multiplication des crises au niveau écologique, social, politique, etc., risque de conduire à une forme de rupture des systèmes en place, qui nous forcera à retourner vers des formes d\u2019autosufÏsance locale. Il n\u2019y aurait donc ni grande révolution, ni décroissance conviviale tranquille, mais un processus d\u2019effondrement social et économique, qui aurait des conséquences extrêmement néfastes, mais qui pourrait aussi être une forme d\u2019accélérateur de changements.En effet, Pablo Servigne nous dit qu\u2019il ne faut pas rester paralysés, qu\u2019il faut essayer d\u2019envisager comment cet effondrement, qui est peut-être inévitable, va nous permettre de transformer nos modes de vie (Servigne et Stevens 2015).Il faut être capables de relocaliser notre économie, de retrouver des formes de solidarité concrètes, de protéger les territoires et les milieux de vie.C\u2019est un discours qui va se combiner avec celui de la décroissance, dans le milieu écologiste, et aussi celui de la transition comme chez Rob Hopkins (Hopkins 2010).C\u2019est aussi en lien avec ce qu\u2019on appelle la « résilience » : être capables de retrouver une forme d\u2019autonomie de notre système alimentaire, relocaliser nos systèmes de transport, de mobilité et produire nous-mêmes nos propres objets.Ces quatre scénarios peuvent se répartir en deux groupes.Les scénarios du business as usual et du capitalisme vert sont deux variantes d\u2019une même posture, celle du statu quo.C\u2019est le scénario le plus probable à court et moyen terme.D\u2019un autre côté, les scénarios de la transition sociale et écologique basée sur les initiatives citoyennes et de la possibilité réelle d\u2019effondrement nous mènent à la conclusion qu\u2019il faut changer nos modes de vie, nos structures économiques, sociales et institutionnelles de fond en comble pour provoquer une bifurcation, un grand virage.Cette perspective du changement fait face à plusieurs obstacles, et pourtant, les crises qui s\u2019accumulent nous imposent d\u2019agir.Mais comment ?Les 5 R Quelques rapides définitions introductives sont nécessaires avant d\u2019entrer dans le détail des explications.Le premier élément que je voudrais amener, c\u2019est qu\u2019il est important de comprendre le monde pour pouvoir le changer, et cela passe par la Réflexion critique, le premier R.Deuxièmement, le changement social suppose l\u2019action collective, c\u2019est le deuxième R, la Résistance collective face aux différents enjeux et problèmes socio- POSSIBLES AUTOMNE 2022 51 économiques.Le troisième R, la Résilience, passe par la transformation de l\u2019économie et le fait « d\u2019entreprendre » autrement, en misant sur des formes d\u2019entreprises à but non lucratif, qui ont à cœur la préservation des écosystèmes, les communs, la satisfaction des besoins humains et la démocratie en entreprise (économie sociale et solidaire, coopératives\u2026).Le quatrième R souligne l\u2019importance de s\u2019engager dans sa communauté par le biais de l\u2019action sociale et politique, pour contribuer aux Ruptures en cours et faire avancer le processus de transformation sociale en réformant les institutions pour provoquer la transition sociale et écologique que l\u2019on souhaite.Finalement, le dernier R est lié à la question des imaginaires et des différents Récits qu\u2019il faut construire, des histoires qu\u2019il faut raconter pour se projeter dans un futur plus positivement envisageable.La réflexion critique Pourquoi est-il important dans le cadre d\u2019une perspective de transformation de la société de développer une réflexion critique ?Pour pouvoir agir dans le monde, il faut être capable de faire une analyse de la situation qui nous permette ensuite d\u2019identifier différents problèmes et de pointer leurs causes.La pensée critique nous permet justement d\u2019identifier les causes sociales et institutionnelles des problèmes que nous vivons.Si nous déterminons que la cause des problèmes actuels est la « Nature humaine » avec un grand « N », alors on ne peut pas vraiment agir parce que c\u2019est inscrit dans l\u2019ordre des choses.Mais si nous déterminons que les différents problèmes auxquels nous sommes confrontés ont des causes économiques, sociales et institutionnelles, alors nous pouvons tenter de les régler puisque c\u2019est nous qui reproduisons la société dans nos comportements, dans nos pratiques, dans nos discours et dans nos façons d\u2019être.Si la société est le fruit de nos activités et de nos interactions sociales, alors nous pouvons opérer des changements sociétaux si nous sommes capables d\u2019identifier les causes sociales et historiques des problèmes.C\u2019est l\u2019étape préalable indispensable pour ensuite pouvoir trouver des solutions pour les résoudre.Il faut être capable de bien comprendre les problèmes et leurs causes profondes sinon nous risquons de mettre en place de fausses solutions et perdre un temps précieux.Les sciences sociales sont précieuses pour développer la réflexion critique. La sociologie permet de comprendre comment la société fonctionne.Il faut être capable de prendre en considération les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et les systèmes d\u2019oppression multiples qui traversent la société.Il faut être capable d\u2019identifier, par exemple, le système économique dans lequel on vit.Il a un nom, il s\u2019appelle le capitalisme, il s\u2019agit d\u2019un système complexe, qui n\u2019est pas monolithique, qui est très innovant, mais qui est aussi source de problèmes.Il faut aussi être capable d\u2019analyser comment fonctionne le capitalisme, quelles sont ses structures, les relations institutionnelles qui permettent à ce système économique de fonctionner, mais qui engendrent aussi à de grands problèmes aux niveaux écologique et social.Il y a aussi d\u2019autres systèmes d\u2019oppression, comme le colonialisme, le racisme, le sexisme et ainsi de suite. Il faut penser l\u2019imbrication de ces différents systèmes de pouvoir si on veut développer sa capacité d\u2019agir sur le monde.Il faut aussi se demander, quel changement on vise et quel est notre idéal.Il faut donc se poser des questions éthiques.L\u2019idée de justice sociale est à la fois très riche, beaucoup de gens 52 SECTION 1 Pour une autre suite du monde s\u2019en réclament, mais aussi un peu vague et floue. On peut lui attribuer beaucoup de choses très différentes. Il faut donc se poser la question de savoir quel monde on veut construire et, pour nous guider dans cette réflexion, il faut avoir certains critères éthiques.La première étape, c\u2019est donc de changer nos consciences par rapport aux systèmes de pouvoir, c\u2019est le fait d\u2019être « woke », d\u2019être conscientisés.Cependant, il ne faut pas se limiter à cela parce que l\u2019élévation des consciences ne conduit pas automatiquement au changement social.Pour reprendre une célèbre phrase de Karl Marx : « Les philosophes n\u2019ont fait qu\u2019interpréter le monde, il s\u2019agit maintenant de le transformer ».Cela ne veut pas dire qu\u2019il faille arrêter d\u2019interpréter le monde, c\u2019est absolument essentiel, mais il ne faut pas s\u2019arrêter là.Il faut être capable d\u2019analyser le monde en vue de sa transformation concrète par diverses actions qui vont provoquer un changement au niveau des institutions, de nos modes de vie et de nos façons de gouverner.Il faut donc réunir la théorie et la pratique, la réflexion et l\u2019action, en somme, joindre les actes à la parole.La réflexion critique est fondamentale, mais elle doit être prolongée par une action pratique de transformation de la société.Mieux, il faut réfléchir en agissant pour apprendre de nos propres erreurs et être capable d\u2019améliorer les processus de transformation ainsi que notre réflexion au fur et à mesure que nous prenons conscience de notre impact sur le monde.C\u2019est un processus de synergie.La résistance Le deuxième point, c\u2019est la résistance collective.Une des sources du changement social qui a bien fonctionné durant les deux derniers siècles, ce sont les mouvements sociaux, soit des actions collectives qui se sont organisées autour de revendications et d\u2019intérêts communs pour faire avancer différentes causes. On peut penser au mouvement ouvrier par exemple, le mouvement des travailleurs et travailleuses qui a inventé les syndicats, cette forme d\u2019organisation collective de défense des droits des gens qui travaillent dans différents milieux.Il a aussi inventé les coopératives.En fait, ce mouvement a historiquement donné lieu à plusieurs innovations sociales qui ont fait en sorte qu\u2019aujourd\u2019hui nous ne sommes pas aussi exploités et misérables qu\u2019autrefois.Si nous vivons désormais dans de meilleures conditions, c\u2019est parce qu\u2019il y a des gens avant nous, dans les décennies précédentes et dans les siècles passés, qui se sont battus et ont parfois même perdu leurs vies pour défendre la justice sociale.Un autre exemple est celui du mouvement des femmes.Le féminisme a fait des gains historiques importants, notamment le droit de vote des femmes mais aussi l\u2019accès à l\u2019avortement et à la contraception.Et la lutte continue aujourd\u2019hui notamment avec la nouvelle vague du mouvement féministe portée par le mouvement #metoo.Ce mouvement vient nous rappeler que malgré tous les progrès effectués, il existe encore trop de formes de violences sexistes, comme le harcèlement sexuel, et qu\u2019il faut continuer à se battre sur ce front pour arriver à établir une réelle égalité entre les hommes et les femmes.On peut aussi penser à la lutte contre les discriminations raciales.Les mouvements antiracistes eux aussi reconnaissent que nous avons pu faire des gains historiques, notamment aux États-Unis avec le mouvement pour les droits civiques.Cependant, encore aujourd\u2019hui, les personnes de couleur, les minorités racisées comme on dit au Québec, sont toujours discriminées sur le marché du travail ou dans l\u2019accès au logement, elles POSSIBLES AUTOMNE 2022 53 sont sous-représentées dans la sphère médiatique et culturelle et plus souvent harcelées par les services de police.Des formes de discriminations extrêmement importantes sont donc toujours vécues par ces personnes et, heureusement, il me semble que de plus en plus de jeunes sont sensibles à ces injustices.Pensons aussi mouvement LGBTQ+.Dans les années 1960 et 1970, les personnes homosexuelles étaient vues comme « anormales » et leurs droits n\u2019étaient pas reconnus.Il y a eu des mouvements de revendications, ça n\u2019a pas toujours été facile, mais plusieurs actions ont été menées et ont permis des gains.Mais encore aujourd\u2019hui, la question de la reconnaissance des personnes trans, des personnes non-binaires et queer, donne lieu à beaucoup de débats dans l\u2019espace public.Ce n\u2019est jamais simple de discuter de ces enjeux, mais il s\u2019agit de mouvements sociaux qui nous permettent à chaque fois de nous rapprocher de l\u2019égalité entre les êtres humains.Il existe donc une multitude de mouvements sociaux qui ont transformé nos sociétés.Ces mouvements témoignent de l\u2019importance des actes de résistance dans l\u2019histoire.Parce que si personne ne se mobilise, les choses restent comme elles sont, rien ne change.Il faut donc qu\u2019il y ait des personnes qui soient prêtes à prendre des risques, des personnes qui se regroupent et s\u2019organisent.Les mouvements sociaux, malgré leurs difÏcultés et parfois certaines dérives, ont été capables et sont encore capables faire bouger les lignes au niveau des imaginaires, des lois, et même dans la façon dont nous interagissons dans la société.Il est cependant important de comprendre que toutes les injustices n\u2019engendrent pas automatiquement des mouvements sociaux.Des actions collectives efÏcaces nécessitent une bonne utilisation des ressources, un répertoire d\u2019actions varié, une capacité de mobilisation, une stratégie de communication publique pour bien faire passer son message\u2026 Il y a tout un aspect du militantisme qui tend à se professionnaliser pour augmenter ses compétences et ses capacités d\u2019action, pour être capables de mieux changer les choses.La résilience Le terme « résilience » est revenu à la mode au cours des dix dernières années.Il trouve son origine dans le domaine de la physique puisqu\u2019il désigne la résistance de certains matériaux.On peut penser, par exemple, à la capacité qu\u2019a une tige de métal de retrouver sa forme initiale après l\u2019avoir tordue.On utilise aussi ce terme en psychologie pour caractériser la capacité des individus à surmonter des chocs traumatiques, à rebondir après une crise majeure.Il est aussi possible d\u2019observer des phénomènes de résilience au niveau des écosystèmes.Il y a aujourd\u2019hui tout un courant dans l\u2019écologie scientifique qui parle de résilience écologique, pour décrire la capacité des écosystèmes à conserver leur équilibre ou à en retrouver à la suite d\u2019un changement.On parle aussi de résilience au niveau sociétal et communautaire.Celle-ci se manifeste, par exemple, lors de grandes catastrophes comme des ouragans, des tremblements de terre ou des inondations.Elle désigne alors la capacité des communautés humaines à rebondir face aux chocs et à reconstruire, au moyen de réseaux d\u2019entraide et de solidarité, leurs habitats et leurs capacités de production.Le thème de la résilience est extrêmement porteur car c\u2019est quelque chose de concret qui touche beaucoup de gens.Quand on parle de résistance face à des systèmes d\u2019oppression, 54 SECTION 1 Pour une autre suite du monde plusieurs personnes ne se reconnaissent pas dans ce vocabulaire à connotation militante.Mais lorsqu\u2019on parle de construire de la résilience communautaire, cela fait écho à l\u2019idée de retrouver plus d\u2019autonomie dans nos modes de vie, en matière alimentaire notamment.C\u2019est aussi être capable de fabriquer des choses par soi-même, d\u2019avoir un plus grand contrôle sur nos systèmes économiques, nos systèmes de transports\u2026 Tout cela pour vivre mieux, avec moins.La résilience sociale prend donc forme dans la mise en place d\u2019initiatives citoyennes.Pour la réaliser, il faut donc apprendre à s\u2019organiser, à mettre en place des projets collectifs et à créer différents organismes comme des OBNL ou des coopératives d\u2019économie sociale et solidaire, qui ne seront ni des entreprises privées, ni des sociétés d\u2019État.Nous avons de la chance au Québec, puisque nous disposons du Chantier de l\u2019économie sociale et de ses diverses composantes : ce sont des institutions qui propulsent l\u2019économie sociale ici.Des réformes et des ruptures Les initiatives locales, les écovillages, le retour à la terre\u2026 qui se déroulent en marge de la société ne la changeront pas dans son ensemble.En effet, beaucoup de personnes n\u2019ont pas le privilège de pouvoir lancer ce genre d\u2019initiatives et notre monde va continuer à produire, à croître, à extraire des ressources naturelles et à détruire l\u2019environnement si on ne le change pas aussi de l\u2019intérieur.Il faut mettre en place diverses réformes et agir au niveau institutionnel et politique.Il faut prendre le pouvoir, et une des voies d\u2019accès se trouve au niveau municipal, une échelle d\u2019action qui interpelle de plus en plus de jeunes (Durand- Folco 2017).Les réformes sont importantes parce qu\u2019elles libèrent de l\u2019espace pour permettre le changement.Si on change les lois et les règlementations, plus d\u2019initiatives locales et citoyennes pourront naître, et ça permettra de les soutenir pour les aider à se développer.Si nous n\u2019agissons pas au niveau des institutions, nous risquons de mettre au pouvoir des personnes conservatrices qui nuiront aux initiatives locales que nous essayons de lancer dans nos milieux.Encore une fois, il est donc important d\u2019agir à cette échelle.Il ne faut cependant pas laisser complètement de côté l\u2019éventualité de la « révolution ».Certes la perspective a changé.Il n\u2019est plus nécessaire d\u2019attendre le grand soir pour agir, de détruire le système avant de pouvoir construire l\u2019alternative.Il convient plutôt aujourd\u2019hui de faire l\u2019inverse.Il faut construire des initiatives locales dès maintenant, qui vont nous aider à vivre mieux et à expérimenter des formes de vie plus démocratiques.Comme ça, en cas de bouleversements majeurs ou d\u2019effondrement, nous disposerons des choses déjà en place, et qu\u2019il sera possible de généraliser par la suite.Il y a une phrase d\u2019Herbert Marcuse, que j\u2019aime beaucoup : « La révolution ne sera ni le résultat de l\u2019action spontanée des masses, ni le résultat de changements institutionnels décrétés par des appareils centraux.Elle requiert la transformation des consciences individuelles et collectives par l\u2019expérimentation de nouvelles formes de vie avant la mise en place d\u2019un nouveau système » (Marcuse 1973).L\u2019idée d\u2019expérimenter de nouvelles formes de vie, ce que j\u2019appelle résilience, pourrait donc être un préalable à une rupture à plus grande échelle. POSSIBLES AUTOMNE 2022 55 Les récits Pour conclure, traitons de l\u2019importance des récits.Il me semble que ce qui empêche le changement social à l\u2019heure actuelle, c\u2019est une certaine panne de notre imaginaire.Au Québec, l\u2019imaginaire de la révolution tranquille a eu un grand impact à une autre époque.Il a donné lieu à des transformations sociales et économiques et à de grandes réformes institutionnelles.On a construit des services publics, on a nationalisé l\u2019hydroélectricité, etc.Aujourd\u2019hui, les imaginaires sont en crise. Si le scénario de l\u2019effondrement tend à dominer, c\u2019est parce que l\u2019imaginaire de la révolution est tombé en miettes.On peut dire que la révolution tranquille est morte, les gens n\u2019y croient plus vraiment.Il nous faut trouver un nouvel imaginaire.Pour qu\u2019il soit fonctionnel, il ne doit pas s\u2019agir d\u2019un simple discours de communication publique, ce doit être un récit collectif.En anglais on parle de story telling, soit le fait de raconter une histoire.Un bon récit comporte une intrigue et des personnages auxquels on peut s\u2019identifier. Il implique aussi un certain rapport au temps.Dans un bon récit, on se raconte d\u2019où l\u2019on vient, on se situe dans un présent, marqué par des péripéties, des enjeux, des complexités, on se projette en vue de tâches historiques qu\u2019on doit prendre en main, c\u2019est un outil qui nous permet de faire de grandes choses ensemble.Ce doit être une épopée, on doit y trouver une dimension épique, comme dans les mythes des diverses cultures et religions.Nous avons aujourd\u2019hui besoin de cet aspect mythique, non pas pour inventer des choses complètements abstraites, farfelues et déconnectées de la réalité, mais pour qu\u2019il soit possible aux différentes personnes qui constituent la société de se projeter dans une histoire commune.C\u2019est à travers les récits collectifs que nous nous relions à quelque chose de plus grand que nous.C\u2019est par eux que nous développons notre sentiment d\u2019appartenance à la collectivité et c\u2019est cet attachement qui rend possible la transformation sociale.Celle-ci ne doit pas être fondée sur une pure croyance ou un acte de foi, elle doit être liée à des actions qui trouvent un sens partagé, parce que nous faisons sens ensemble.Je ne pense pas que le développement durable soit un bon imaginaire.C\u2019est plutôt une idéologie qui sert à concilier la croissance économique et l\u2019écologie, il n\u2019y a rien d\u2019émancipateur ou de rassembleur là-dedans.Le récit de la décroissance n\u2019est peut-être pas idéal non plus, il polarise et fait peur.Il nous faut donc inventer un récit collectif sur la transition sociale, écologique et citoyenne, à travers ces idées de résilience, de résistance, de réformes et de ruptures notamment.C\u2019est tout à fait impératif si nous voulons éviter l\u2019effondrement, ou du moins y trouver les ferments du renouveau.Notice biographique : Jonathan Durand-Folco est professeur adjoint à l\u2019École d\u2019innovation sociale Élisabeth-Bruyère à l\u2019Université Saint-Paul, Ottawa.Ses travaux de recherche portent sur la démocratie participative, la politique municipale, les communs et la transition écologique.Il est l\u2019auteur du livre À nous la ville ! Traité de municipalisme (Écosociété 2017), co-auteur de Manuel pour changer le monde (Lux 2020) et a dirigé l\u2019ouvrage Montréal en chantier : les défis d\u2019une métropole pour le XXIe siècle (Écosociété 2021). 56 SECTION 1 Pour une autre suite du monde Références : Durand-Folco, Jonathan.2017.À nous la ville ! Traité de municipalisme.Montréal : Écosociété.Hopkins, Rob.2010.Manuel de transition.Montréal : Écosociété.Marcuse, Herbert.1973.«Entrevue», Le Nouvel Observateur (no 426), janvier.Servigne, Pablo et Raphaël Stevens.2015.Comment tout peut s\u2019effondrer.Petit manuel de collapsologie à l\u2019usage des générations présentes.Paris : Seuil. POSSIBLES AUTOMNE 2022 57 La justice climatique : facteur de transformation du droit Par Corinne Lepage Une révolution juridique est aujourd\u2019hui en marche avec ce que l\u2019on appelle la justice climatique.Il s\u2019agit de quelque chose de tout à fait novateur.Jusqu\u2019à présent, le droit international était appliqué par les États à l\u2019intérieur de leurs frontières et servait à régler les différends entre États devant la cour de La Haye (sans aborder ici la question de la cour pénale internationale pour les crimes contre l\u2019humanité).C\u2019est donc un droit issu de la conception westphalienne du monde, à savoir un droit qui est mis en place par les États dans le cadre de traités et de conventions.Or, on constate depuis plusieurs années qu\u2019un très grand nombre de conventions internationales sur l\u2019environnement ont été signées, notamment sur le sujet du climat, mais sans réel bouleversement ou impact dans la vie des gens.Le problème, c\u2019est que les États n\u2019appliquaient pas les conventions qu\u2019ils signaient, ou du moins seulement en partie, et que, de manière générale, les règles du commerce l\u2019emportaient de façon quasi systématique sur toutes les autres.Ce que l\u2019on appelle les Accords multilatéraux sur l\u2019environnement (AME), qui se comptent par centaines, semblent aux yeux de nombreux pays beaucoup moins importants que les traités commerciaux ou financiers, qui se comptent, eux, par milliers.Dans un tel contexte, plusieurs associations en sont progressivement venues à la conclusion que l\u2019on ne pouvait pas supporter plus longtemps un tel état de fait, qui nous conduit collectivement à notre perte.Nous ne pouvons plus continuer à assister sans réagir à l\u2019accélération des dérèglements climatiques, à l\u2019érosion catastrophique de la biodiversité, ainsi qu\u2019aux problèmes de santé environnementale majeurs auxquels nous sommes confrontés.L\u2019émergence de la justice climatique dans le domaine du droit L\u2019émergence de la justice climatique a notamment commencé aux États-Unis, dans les années 2000.Puis, en Europe, en 2015, une association des Pays-Bas appelée Urgenda (contraction des mots « urgence d\u2019agenda ») a eu l\u2019idée de saisir la justice de son pays pour le contraindre à accroître ses efforts en termes de réduction des gaz à effet de serre (GES). Les Pays- Bas s\u2019étaient fixé une cible de réduction de l\u2019ordre de 17 % à 18 %, mais cette association estimait que la cible en question devait plutôt viser 25 % de réduction des GES.Urgenda a alors saisi le tribunal de première instance et a gagné.Les Pays-Bas ont fait appel et l\u2019association a de nouveau gagné.Elle a, une fois de plus, gagné lorsque le cas a été porté devant la Cour suprême.Ainsi, les Pays-Bas ont été condamnés à porter leurs efforts de réduction des GES à 25 %.Sur quel fondement juridique la Cour suprême des Pays-Bas s\u2019est-elle appuyée pour rendre sa décision ?Elle s\u2019est tout simplement appuyée sur l\u2019article 2 de la Convention européenne des droits de l\u2019Homme, qui reconnaît le droit à la vie.Elle s\u2019est également appuyée sur l\u2019article 8, qui reconnaît le droit à une vie familiale normale.Elle y a eu recours parce que l\u2019environnement ne figure pas dans la Convention européenne des droits de l\u2019homme de 1950, ni dans les protocoles additionnels.D\u2019autre part, elle s\u2019est appuyée sur les Accords de Paris de 2015, qui ont été conclus à 58 SECTION 1 Pour une autre suite du monde la suite de la COP21 sur le changement climatique.Les Accords de Paris sont une convention, donc un traité international théoriquement contraignant, à ceci près que dans le texte de cette convention, il n\u2019y a rien de contraignant. Ce ne sont finalement que des objectifs que les États se donnent, sans qu\u2019aucune sanction ne soit prévue.Un proverbe français dit que les promesses n\u2019engagent que ceux qui y croient.Les juges néerlandais ont donc considéré que ces promesses les engageaient et que, par conséquent, les accords de Paris, même s\u2019ils n\u2019étaient pas formellement contraignants dans leur contenu, devaient tout de même l\u2019être en cas de recours.C\u2019est donc la première grande décision juridique rendue dans ce domaine en Europe.Depuis, elle a fait des petits.Ce qu\u2019il y a là de très intéressant, c\u2019est que l\u2019on assiste à une construction du droit par degrés, c\u2019est-à-dire que lorsqu\u2019un succès est obtenu dans un État, d\u2019autres États, parfois assez éloignés, utilisent les motifs de la décision rendue devant leur propre juridiction.On pourrait y voir une sorte de réaction en chaîne.C\u2019est ainsi que l\u2019on est en train de donner corps à la justice climatique.À cet égard, je vous renvoie à un document très intéressant publié par le Programme des Nations unies pour l\u2019Environnement (PNUE) en janvier 2021, et qui rend compte de tous les procès relatifs à la justice climatique ayant eu lieu à travers le monde (PNUE 2020).Leur nombre est assez impressionnant puisqu\u2019il y en a environ 1500.Plusieurs suivent la même voie qu\u2019Urgenda, certains s\u2019opposent à des projets précis au nom du climat, d\u2019autres concernent des entreprises auxquelles on reproche soit d\u2019avoir contribué aux émissions de GES, soit de tromper le public en ne respectant pas les obligations qui s\u2019imposent à elles.Il existe donc une panoplie de décisions juridiques, dont certaines sont très intéressantes pour la suite des choses.Elles correspondent à ce que les systèmes juridiques sont capables de faire en utilisant ce que l\u2019on appelle les droits naturels, c\u2019est-à-dire les droits premiers des êtres humains, notamment le droit de vivre et d\u2019être en bonne santé.Il y a eu, par exemple, des arrêts très intéressants des Cours de Colombie et du Costa Rica sur ces thématiques, qui vont même jusqu\u2019à reconnaître un droit à des éléments naturels, tels que les fleuves ou les forêts, de se défendre pour protéger leur existence.Cette vision est très progressiste.Elle correspond à l\u2019idée des droits de la Terre-Mère propre aux cultures sud-américaines.Il faut également prendre en compte les avis rendus par la Cour interaméricaine des droits de l\u2019Homme qui reconnaissent que la lutte contre le dérèglement climatique est en réalité une lutte pour défendre le droit à la vie et que les changements climatiques portent atteinte à ces mêmes droits.Il y a là un lien établi entre ces droits et la question du climat, faisant de la sorte écho à la démarche initiée par Urgenda en recourant aux articles 2 et 8 de la Convention européenne des droits de l\u2019Homme.Toute cette jurisprudence climatique donne lieu à des applications très concrètes.Deux exemples sont assez intéressants.Le premier s\u2019est déroulé en Australie.En 2019, le gouvernement avait refusé d\u2019accorder une autorisation d\u2019exploitation à la mine de charbon Rocky Hill pour des raisons de justice climatique, car brûler du charbon accroît les émissions de GES.La compagnie minière a donc porté la cause devant la justice australienne en soutenant que le refus d\u2019accorder un permis d\u2019exploitation du charbon était inadmissible. Les tribunaux ont finalement donné raison à l\u2019État australien en se fondant sur les Accords de Paris de 2015, mais de plus, chose encore plus intéressante, sur la Convention POSSIBLES AUTOMNE 2022 59 européenne des droits de l\u2019Homme.Or, l\u2019Australie ne fait pas partie du Conseil de l\u2019Europe.Cela signifie que les principes \u2014 et on en revient aux droits naturels \u2014 qui animent la Convention européenne des droits de l\u2019Homme sont valables partout.Le second exemple est moins exotique, mais tout de même très intéressant.Il s\u2019agit de la décision rendue par la cour d\u2019appel de Londres en 2020 visant à annuler l\u2019autorisation de construction d\u2019une quatrième piste pour l\u2019aéroport d\u2019Heathrow, au motif que l\u2019impact climatique de ce projet avait été insufÏsamment pris en compte.Là encore, les Accords de Paris ont motivé la décision.Il y a donc désormais de plus en plus de décisions juridiques qui scrutent les études d\u2019impact environnemental et climatique pour évaluer les projets à la lumière des grands principes de justice climatique, lesquels intègrent progressivement le droit.Voilà quelque chose de tout à fait novateur.Dans la droite ligne de ce qu\u2019a réalisé Urgenda aux Pays-Bas, je voudrais citer le procès que j\u2019ai eu l\u2019honneur de gagner face à l\u2019État français, et qui a mené en 2020 à l\u2019arrêt dit « Grande- Synthe ».Cet arrêt du Conseil d\u2019État français est d\u2019une importance quasiment comparable à celui obtenu par Urgenda.Grande-Synthe est une ville de quelques dizaines de milliers d\u2019habitants située au nord de la côte Normande, proche de Dunkerque.C\u2019est une ville qui a pour particularité d\u2019être soumise à un risque de submersion lié au dérèglement climatique.Cette ville avait à l\u2019époque un maire très dynamique, devenu depuis député européen : Damien Carême.Il a accepté en 2018, au nom de sa commune, d\u2019interpeller le gouvernement français sur son inaction climatique, c\u2019est-à-dire de l\u2019amener à reconnaître que les mesures prises en France pour lutter contre le dérèglement climatique étaient notoirement insufÏsantes. Nous avons donc demandé au Premier ministre de prendre les mesures qui s\u2019imposaient pour respecter la stratégie bas- carbone développée en France.Aucune réponse de sa part.Nous avons donc saisi le Conseil d\u2019État, qui a rendu sa décision le 19 novembre 2020, dans laquelle ce dernier a appliqué la transposition française qui avait été faite des Accords de Paris dans la stratégie nationale bas-carbone.Le Conseil d\u2019État a jugé que, pour la période 2016-2019, l\u2019État français n\u2019avait pas respecté ses engagements et qu\u2019il n\u2019était pas en voie de les respecter pour la période postérieure s\u2019étirant jusqu\u2019à 2030.Il a donné trois mois à l\u2019État pour expliquer les mesures qu\u2019il allait prendre ou qu\u2019il avait prises pour respecter ses objectifs.L\u2019objectif 2030 applicable à l\u2019époque, qui a par la suite été modifié, était une réduction de 40 % des émissions de GES par rapport à celles de 1990.Le Conseil d\u2019État a considéré qu\u2019il ne fallait pas attendre 2029 pour voir si la France allait être en mesure de respecter ses engagements.L\u2019État devait apporter la preuve qu\u2019il avait déjà mis en œuvre, en 2021, une stratégie permettant d\u2019atteindre l\u2019objectif fixé. Il a donc fourni des documents, que nous avons contestés.Dans une décision inédite rendue en juillet 2021, le Conseil d\u2019État a enjoint le gouvernement de prendre toutes les mesures utiles avant le 31 mars 2022 pour infléchir la courbe des émissions de GES produites sur le territoire national afin d\u2019assurer sa compatibilité avec l\u2019objectif national de 2030.Or, au terme de ce délai, le gouvernement n\u2019a pas adressé au Conseil d\u2019État de document permettant de répondre à l\u2019injonction de compléter les mesures prises.Cela est d\u2019autant plus problématique que dans l\u2019intervalle, l\u2019objectif européen de réduction des émissions de GES à l\u2019horizon 2030 est passé de 40 % à 55 %, pour finalement viser la carboneutralité en 2050. La bataille juridique sur ce dossier suit son cours. 60 SECTION 1 Pour une autre suite du monde Tout cela pour dire que nous nous sommes inspirés d\u2019Urgenda dans notre procédure et qu\u2019ailleurs dans le monde, d\u2019autres procès vont peut-être s\u2019inspirer de l\u2019affaire « Grande-Synthe ».Et ainsi de suite.Pour une alliance de la société civile et des juges Plusieurs constats peuvent être tirés de toute cette histoire des récentes batailles judiciaires dans le domaine environnemental, et plus spécifiquement celui du climat. Tout d\u2019abord, la justice climatique rebat les cartes sur de nombreuses thématiques.Elle donne lieu à une nouvelle forme de construction du droit résultant d\u2019une alliance entre la société civile et les juges.Les juges n\u2019inventent rien.Ce n\u2019est pas eux qui ont rédigé les Accords de Paris ni même la Convention européenne des droits de l\u2019Homme.Cependant, l\u2019interprétation qu\u2019ils font de ces textes au regard des nécessités inhérentes à l\u2019urgence climatique est une révolution puisqu\u2019une nouvelle construction du droit international en découle.Une fois condamnés, les États sont obligés d\u2019agir et cela insufÒe un nouveau dynamisme. Au lieu d\u2019avoir un mécanisme s\u2019imposant d\u2019en haut (top-down) comme dans les anciens systèmes de construction du droit international centrés sur les États, on se retrouve avec un mécanisme s\u2019imposant par le bas (bottom-up), issu des actions juridiques menées localement.Si vous vous référez au rapport du PNUE cité précédemment, vous verrez l\u2019intérêt et l\u2019importance de toutes ces décisions convergentes rendues à travers le monde.Il y a bien sûr eu des échecs, mais aussi tant de succès et de décisions juridiques surprenantes survenues à la suite de ce genre de démarche.Par exemple, un paysan péruvien a porté plainte en Allemagne contre l\u2019entreprise allemande RWE, qui est le second producteur d\u2019électricité du pays.Il considérait que cette société était à elle seule responsable de 1,5 % du dérèglement climatique. En effet, parmi les premiers responsables du dérèglement climatique figurent essentiellement les entreprises pétrolières, charbonnières, gazières, ainsi que les cimentiers.Ce paysan péruvien considérait qu\u2019il ne pouvait plus cultiver son sol à cause des changements climatiques dont ces grandes entreprises étaient responsables.Il considérait donc que l\u2019entreprise lui était redevable concernant une partie du préjudice qu\u2019il avait subi.Ce qui est très intéressant dans ce cas précis, c\u2019est que l\u2019Allemagne a rendu une première décision acceptant la recevabilité de sa requête.Il me semble que ce mouvement est en train de s\u2019étendre, en partant du climat vers d\u2019autres domaines.D\u2019abord, on peut penser à la justice sanitaire, puisqu\u2019un mouvement comparable se construit autour de la question des pesticides.Il part de la jurisprudence californienne sur le glyphosate (procès de 2019 contre l\u2019herbicide Roundup commercialisé par Monsanto et reconnu comme une cause de cancer chez les agriculteurs).Depuis, on observe la mise en œuvre de procès contre l\u2019usage des pesticides et particulièrement contre la compagnie Monsanto dans plusieurs pays.Ces procès peuvent être administratifs et s\u2019attaquer à des autorisations qui ont été délivrées.Ils peuvent aussi être de nature civile, comme c\u2019est le cas aux États-Unis, ou de nature pénale, lorsqu\u2019il y a eu mise en danger d\u2019une personne ou, pire, qu\u2019une personne est décédée.Les efforts déployés par la jurisprudence et les études qui leur servent de fondement sont ensuite poursuivis ailleurs dans le cadre d\u2019autres procès.Ce qui est arrivé en Californie avec le procès contre le glyphosate a permis la publication de ce que l\u2019on a appelé les Monsanto Papers.Ces documents sont très édifiants si on s\u2019intéresse à la manipulation, POSSIBLES AUTOMNE 2022 61 à la fake science et aux fake news, auxquelles ont recours des compagnies malveillantes pour faire pression sur l\u2019opinion et les pouvoirs publics afin d\u2019orienter les décisions en fonction de leurs intérêts.Aujourd\u2019hui, en Europe, toute une série de procès sont en cours concernant des questions similaires.J\u2019ai d\u2019ailleurs contribué à la création d\u2019un site web appelé Justice Pesticides, gratuit et accessible à tous, et dont l\u2019objet est de rendre publiques toutes les décisions rendues à travers le monde en matière de pesticides.On y trouve les jugements, mais aussi toutes les études ayant servi de fondement à ces décisions.Plus de 400 décisions juridiques rendues dans une trentaine de pays y sont répertoriées, témoignant ainsi du mouvement planétaire actuellement à l\u2019œuvre.Cela permet à des victimes de saisir les tribunaux de leurs pays et d\u2019obtenir des décisions favorables, qui seront ensuite réutilisées par des personnes subissant des situations comparables ailleurs dans le monde.J\u2019ai créé ce site après avoir participé au procès Monsanto. C\u2019était un procès fictif puisqu\u2019il n\u2019y avait pas de juridiction pour juger, mais plutôt un tribunal d\u2019opinion1 créé à l\u2019initiative d\u2019une journaliste et scientifique qui a beaucoup travaillé sur l\u2019affaire Monsanto, Marie-Monique Robin.J\u2019ai accepté de participer à l\u2019exercice à condition que ce soit fait dans les règles de l\u2019art.Nous avons alors mis sur pied une structure composée de magistrats et dont le fonctionnement s\u2019est déroulé selon la procédure admise à l\u2019ONU.Ce qui a fini par aboutir non pas à une décision de justice, 1.S\u2019inspirant du Tribunal Russell mis en place dans les années 1960 par Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre pour dénoncer les crimes de guerre commis par la politique impérialiste américaine au Vietnam.La formule fut reprise plus récemment pour dénoncer les exactions des compagnies minières à travers le monde, notamment dans les territoires autochtones en Amérique latine.mais à un avis en droit.Cela a nécessité deux ans de préparation, avec l\u2019appui de professeurs qui ont fait travailler leurs étudiants pour monter des dossiers de jurisprudence.Un travail très sérieux a été effectué sur la base de documents applicables : les pactes I et II des Nations-unies et les engagements pris par l\u2019entreprise Monsanto elle-même. En effet, nous avons considéré que puisque cette société avait pris des engagements, elle était résolue à les respecter.Ce « procès » qui s\u2019est tenu à La Haye à la fin de l\u2019année 2016 a été présidé par Françoise Tulkens, l\u2019ancienne vice-présidente de la Cour européenne des droits de l\u2019Homme.Le jury était par ailleurs composé d\u2019un Nord-Américain, d\u2019un Sud-Américain, et deux Européens.Ce qui est frappant, ce sont les témoignages de gens venus du monde entier.Une quarantaine de personnes sont venues raconter la même histoire.Il y avait des gens d\u2019Hawaï (États-Unis), d\u2019Australie, du Sri Lanka, du continent africain, de Colombie, d\u2019Europe\u2026 et tous subissaient les mêmes problèmes de santé, d\u2019accès à une alimentation saine, de concurrence entre les fermiers, de non- indépendance de la recherche et de pressions exercées sur les scientifiques. J\u2019ai alors pris conscience qu\u2019on ne pouvait continuer à avoir, d\u2019un côté, trois firmes multinationales contrôlant le marché des pesticides dans le monde entier, et de l\u2019autre, ce chapelet de victimes travaillant chacune de leur côté sans savoir ce que subissent les autres et donc se retrouvant dans l\u2019impossibilité de s\u2019entraider.Je me suis alors dit que le fait de disposer d\u2019une plateforme qui met facilement à la disposition de tous les décisions de justice rendues sur ces sujets pourraient se révéler une aide importante dans cette lutte.Derrière la justice climatique et la justice sanitaire, il y a plus globalement la justice de la nature elle-même.Les débats qui ont lieu 62 SECTION 1 Pour une autre suite du monde aujourd\u2019hui autour de la notion d\u2019écocide posent précisément cette question du crime contre la nature.À partir de quel moment, de quelle étendue de dommage, peut-on considérer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un écocide ?Selon moi, l\u2019écocide n\u2019est pas très éloigné de l\u2019humanicide, c\u2019est-à-dire un crime contre l\u2019humanité perpétré non contre un peuple lors d\u2019une guerre, ou contre une catégorie de personnes comme dans le cas d\u2019un génocide, mais en ce qu\u2019il touche aux humains comme tels, quels que soient la couleur de peau, le pays d\u2019origine, le sexe ou la religion.Pour moi, l\u2019écocide est lié à l\u2019humanicide, puisqu\u2019il touche à la destruction des ressources.On a demandé au tribunal de Monsanto, dans l\u2019hypothèse où le crime d\u2019écocide existerait, si Monsanto pouvait être condamné pour ce chef d\u2019accusation.La réponse du tribunal, qui découlait d\u2019une analyse purement juridique, a été positive.La déclaration universelle des droits de l\u2019humanité Pour conclure, j\u2019aimerais mentionner une initiative à laquelle je tiens beaucoup : la Déclaration universelle des droits de l\u2019humanité (DDHU).La DDHU est un texte qui a été conçu en 2015, au moment de la COP21, à la demande du Président de la République française, M.François Hollande.Il s\u2019agit d\u2019un document très simple, aujourd\u2019hui traduit dans 40 langues, qui, à partir des grandes déclarations internationales (la Déclaration universelle des droits de l\u2019Homme de 1948 ou la Déclaration de Rio de 1992), repose sur quatre principes : la responsabilité, l\u2019équité entre les générations, la dignité de l\u2019humanité et la pérennité du vivant.À ces quatre principes se greffent six droits et six devoirs.Ce sont des droits et des devoirs qui concernent non pas les individus, mais l\u2019humanité, c\u2019est-à-dire la chaîne des générations, passées, présentes et futures et la chaîne des humains, depuis le simple citoyen jusqu\u2019aux États, en passant par toutes les institutions et organisations que l\u2019humanité a créées.Le premier droit est le droit pour l\u2019humanité et l\u2019ensemble des espèces vivantes, de vivre dans un environnement sain et écologiquement soutenable.Ensuite, se trouvent énoncés d\u2019autres droits touchant au développement équitable et durable, au patrimoine commun, qu\u2019il soit naturel ou culturel, à la préservation des ressources vitales, à l\u2019usage de ces ressources, et au bien commun. Le droit à la paix figure également parmi ces droits, parce que cette déclaration ne concerne pas seulement l\u2019environnement, mais aussi l\u2019humanité en général. Et, enfin, la déclaration reconnaît le droit au libre choix de déterminer son destin.On y retrouve donc six droits, mais aussi six devoirs, écrits en parallèle de ceux-ci.Le premier des devoirs est de rendre possible le premier droit : permettre à l\u2019humanité et à l\u2019ensemble des espèces vivantes de vivre dans un environnement sain et écologiquement soutenable.On y retrouve également une disposition très importante concernant la gestion du progrès technologique et scientifique, lequel doit se faire dans le sens du bien-être de l\u2019humain.Ensuite, il y a des dispositions sur l\u2019éducation, les réfugiés climatiques et l\u2019effectivité de ces principes.Qu\u2019avons-nous fait de ce texte ?Nous avons usé de la même stratégie que celle utilisée pour le déploiement de la justice climatique, de la justice sanitaire et la justice de la nature.C\u2019est un texte porté aujourd\u2019hui par une soixantaine d\u2019ONG, dont huit organisations membres du Conseil économique et social de l\u2019ONU (ECOSOC).Il est aussi porté par de très nombreuses villes, ainsi POSSIBLES AUTOMNE 2022 63 que par la plus grande organisation de villes du monde, Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU).L\u2019Association internationale des Maires francophones l\u2019a signé aussi, ainsi que l\u2019Assemblée parlementaire de la Méditerranée, le Barreau européen, une quinzaine de barreaux africains, une cinquantaine d\u2019entreprises, des organisations professionnelles et beaucoup de citoyens.Récemment, nous avons entrepris une démarche en direction du Parlement européen pour qu\u2019il adopte ce texte.Notre objectif est de faire porter cette déclaration par la société civile au sein de l\u2019ECOSOC pour ensuite la faire remonter au niveau des États.Je suis tout à fait consciente que c\u2019est un projet très ambitieux, mais je pense que ce texte est vraiment très important.En effet, c\u2019est le seul texte de nature internationale signé par des personnes privées et des personnes publiques, qui traite des droits de la nature et de la question fondamentale des rapports entre les droits individuels et les droits collectifs, et entre les devoirs individuels et les devoirs collectifs.Nous sommes aujourd\u2019hui témoins de quelque chose de tout à fait nouveau sur le plan juridique : un mode d\u2019élaboration du droit appliqué qui se base sur le réel.Je crois que c\u2019est la responsabilité de nos générations de le mettre en place le plus rapidement possible pour permettre la mise en œuvre de solutions adéquates aux problèmes écologiques auxquels nous sommes confrontés.Notice biographique : Corinne Lepage, avocate, a été ministre française de l\u2019Environnement de 1995 à 1997 et eurodéputée de 2009 à 2014.Elle est présidente de Cap 21- le Rassemblement citoyen et de nombreuses associations, dont le MENE (mouvement des entreprises de la nouvelle économie) et les Amis de la Déclaration Universelle des droits de l\u2019humanité.Elle a publié une trentaine d\u2019ouvrages et enseigné notamment à l\u2019Institut d\u2019études politiques de Paris.Références : PNUE.2020.Global Climate Litigation Report.2020 Status Review.Nairobi : United Nations Environment Programme.En ligne : https://wedocs.unep.org/bitstream/handle/20.500.11822/34818/ GCLR.pdf?sequence=1&isAllowed=y (Page consultée le 15 mars 2023).La Plateforme Justice Pesticides : https:// justicepesticides.org/ La Déclaration Universelle des Droits de l\u2019Humanité : https://ddhu.org/ 64 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON 1 Pour une autre suite du monde Écoanxiété et engagement citoyen : comment transformer la détresse en moteur d\u2019action pour la planète ?Par Anne-Sophie Gousse-Lessard Nous vivons plusieurs bouleversements qui ont déjà des impacts sur le grand monde du vivant.À ce jour, les activités humaines ont provoqué un réchauffement des températures moyennes planétaires qui s\u2019approche de 1,2 °C au-dessus des niveaux préindustriels.Par ailleurs, outre les changements climatiques, les activités humaines sont aussi liées à diverses dégradations des écosystèmes, à la perte de biodiversité, à la raréfaction des ressources ainsi qu\u2019à de nombreuses pollutions.Ces bouleversements ont non seulement des impacts sur notre santé physique, mais aussi sur notre santé mentale et sur le bien-être des individus et des communautés.Parmi les conséquences documentées, mentionnons notamment le syndrome de stress post-traumatique, la dépression, l\u2019anxiété, des troubles d\u2019adaptation, un sentiment d\u2019impuissance, l\u2019abus de substances (drogues, alcool) ou des perturbations du sommeil.Des études rapportent également plus de violence conjugale ou de maltraitance d\u2019enfants au sein de certains ménages.À l\u2019échelle communautaire, ces impacts peuvent inclure une augmentation des crimes et des conflits, des modifications majeures du mode de vie et une perte de repères sociaux, un sentiment d\u2019insécurité et d\u2019isolement, de la discrimination.Il est par exemple documenté que les périodes de grande chaleur entraînent plus d\u2019agressions sociales et même plus d\u2019émeutes.Les crises environnementales ont donc des impacts au niveau individuel, mais aussi sur les plans relationnel et communautaire.Les impacts sur la santé psychologique et communautaire peuvent être aigus, chroniques ou indirects (Doherty et Clayton 2011).Les impacts aigus sont ceux qui surviennent quand il y a des désastres ou des événements ponctuels comme des inondations, des tempêtes, des ouragans, des feux de forêt ou des vagues de chaleur.Les impacts chroniques résultent de changements plus graduels dans le temps, donc à plus long terme, comme la montée des eaux ou les changements dans les rythmes des saisons.Les impacts aigus peuvent aussi devenir chroniques si les situations d\u2019urgence tardent à se résorber.Un exemple qui touche plus particulièrement les nations autochtones est lié aux migrations de la faune.Les hardes de caribous qui descendaient dans le Sud auparavant ne passent plus au même endroit, à présent.Ces transformations graduelles associées entre autres aux changements climatiques ont des répercussions sur le bien-être psychologique et social.L\u2019un d\u2019entre-eux est la solastalgie.Formée du mot « solace » (solacium) qui signifie réconfort en latin et du sufÏxe grec « algie » (algia) relatif à la douleur, elle désigne la détresse psychologique, la tristesse ou l\u2019impuissance qui peuvent apparaître lorsque nous voyons peu à peu se dégrader notre milieu de vie.Elle résulte de notre attachement à ce milieu qui nous apportait du réconfort, ce milieu de vie que nous aimons, que nous voulons protéger et qui fait partie de nous, de notre identité.Par ailleurs, s\u2019il y a des impacts qui se manifestent quand on est directement touché par les évènements, il y a aussi des impacts indirects POSSIBLES AUTOMNE 2022 65 qui sont de deux ordres.Ils peuvent émerger d\u2019une cascade de changements à l\u2019échelle sociale et communautaire (insécurité alimentaire, délais de nettoyage et de reconstruction, faible soutien social, difÏcultés financières, infrastructures et services publics affaiblis, défaillances dans les soins de santé, perturbations des communications, etc).Avec la COVID-19, par exemple, même si je n\u2019ai pas été directement atteinte par la maladie, la perte de mon emploi et l\u2019isolement social peuvent avoir eu de lourdes conséquences sur ma santé mentale.Les impacts indirects peuvent aussi être vicariants, c\u2019est-à-dire causés par le simple fait d\u2019être informé.e de l\u2019événement ou de la catastrophe, notamment par la couverture médiatique.L\u2019écoanxiété est un bon exemple de ce type d\u2019impact : nous ne sommes pas obligés de vivre personnellement une catastrophe pour ressentir de la détresse ou de l\u2019écoanxiété.Ce type d\u2019impacts vicariants survient notamment lorsqu\u2019il y a un haut niveau d\u2019incertitude (perçue ou réelle) concernant la sévérité, l\u2019ampleur ou le déroulement des risques actuels et futurs (Swim et al.2009).Le phénomène de l\u2019écoanxiété L\u2019écoanxiété est donc un état de malaise psychologique et parfois physique de degré variable, caractérisé par l\u2019appréhension d\u2019une menace plus ou moins éloignée dans le futur et significativement associée à la catastrophe écologique, elle-même perçue comme incertaine, difÏcilement prévisible et peu contrôlable (Gousse- Lessard et Lebrun-Paré 2022).Il peut s\u2019agir également d\u2019une peur chronique et existentielle de l\u2019effondrement de notre civilisation, donc qui vient ébranler nos certitudes sur notre existence même, notre vision du monde, nos repères, ce que nous tenons pour acquis et constant.Avec l\u2019écoanxiété, nous constatons donc un effet d\u2019échelle élargi. Alors que la solastalgie est davantage ancrée dans le milieu de vie auquel on est attaché, l\u2019écoanxiété peut être générée par des problèmes globaux et plus distants (sur les plans géographique, social ou temporel).Ce phénomène est amplifié, entre autres, par nos échanges sociaux ou par les médias, qui accentuent l\u2019effet d\u2019anticipation et d\u2019appréhension des menaces à venir.Les sources de l\u2019écoanxiété La manière dont les médias traitent les changements climatiques peut influencer la réponse affective et augmenter l\u2019écoanxiété en jouant notamment sur le sentiment d\u2019impuissance.Les milieux éducatifs ont aussi un rôle à jouer, non seulement dans l\u2019occurrence de l\u2019écoanxiété, mais aussi dans son acceptation et l\u2019apprentissage de stratégies pour mieux la vivre et la transformer en quelque chose de positif et porteur d\u2019espoir.Les représentations sociales ou le discours ambiant peuvent aussi être des sources d\u2019écoanxiété, tout comme l\u2019inaction politique de nos gouvernements.Il y a aussi des facteurs géographiques qui peuvent intervenir, notamment lorsque l\u2019on vit dans des régions à risque ou quand l\u2019on a déjà vécu une catastrophe liée aux changements climatiques.La parentalité semble être aussi, parfois, un déclencheur du sentiment d\u2019écoanxiété.Il y a aussi des modérateurs qui peuvent expliquer l\u2019effet plus ou moins prononcé que ces différentes sources peuvent avoir sur notre écoanxiété.Les modérateurs sont des facteurs de vulnérabilité ou de protection.Par exemple, le soutien social que nous pouvons tirer de nos proches agit comme un « tampon » pouvant amoindrir le sentiment d\u2019écoanxiété.À l\u2019inverse, les vulnérabilités préexistantes chez les individus 66 SECTION 1 Pour une autre suite du monde peuvent accentuer la détresse ressentie.Par exemple, les personnes qui vivent déjà avec d\u2019autres troubles anxieux peuvent devenir plus facilement écoanxieuses. Il y a finalement des caractéristiques personnelles qui peuvent expliquer le fait d\u2019éprouver ou non de l\u2019écoanxiété, comme la tolérance plus ou moins prononcée face à l\u2019incertitude ou à la complexité.Les manifestations de l\u2019écoanxiété L\u2019écoanxiété peut se manifester par des symptômes cognitifs, c\u2019est-à-dire qui se rapportent aux pensées.Certaines personnes auront, par exemple, de la difÏculté à penser à autre choses qu\u2019aux changements climatiques.Cette rumination peut devenir chronique et affecter le bien-être psychologique.D\u2019autres peuvent avoir des pensées envahissantes, c\u2019est-à-dire des pensées qui surgissent de façon involontaire et qui s\u2019imposent d\u2019elles-mêmes.Par exemple, nous pouvons être en train de discuter ou de regarder un film, et nous viennent subitement des images dotées d\u2019une charge émotive qui nous ébranlent.Si nous essayons de nier ces pensées et de faire comme si elles n\u2019existaient pas, elles risquent alors de revenir plus souvent et de se transformer en pensées obsessionnelles.Dans certains (rares) cas, cela peut mener à des idées suicidaires.Certaines manifestations se constatent au niveau interpersonnel.Quand nous sommes seul.e.s à vivre avec l\u2019écoanxiété et que nos parents, nos ami.e.s ou nos professeur.e.s ne nous comprennent pas, ça peut être très difÏcile à vivre et ça peut augmenter notre écoanxiété.En plus de se sentir incompri.e.s, nous sentons aussi parfois que nous sommes les « rabat-joies » du groupe à trop souvent parler d\u2019environnement.Cela peut engendrer des conflits à l\u2019école, à la maison ou au travail, et conduire à de l\u2019isolement.Or, le soutien social est un facteur de protection très important quand nous éprouvons de l\u2019anxiété.Des symptômes physiques peuvent aussi apparaître.Nous pouvons parfois être étourdi.e.s, ressentir une compression dans le thorax ou nous sentir pris au piège.Certain.e.s évoquent des problèmes de sommeil (cauchemars, insomnies\u2026) ou des problèmes alimentaires.L\u2019écoanxiété peut aussi avoir des effets sur la motivation.Elle semble parfois mener à une écoparalysie soutenue par un fort sentiment d\u2019impuissance et de perte de contrôle.Nous pouvons aussi en venir à croire que tout est perdu.Cette inaction que nous pouvons constater dans la population ne serait donc pas seulement due à l\u2019indifférence ou au déni, mais plutôt à un mécanisme de défense en réaction à l\u2019écoanxiété ressentie.D\u2019autres études démontrent au contraire que, dans certaines conditions et pour certaines personnes, l\u2019écoanxiété peut conduire à une plus grande implication sociale, à des comportements pro-environnementaux, au désir de changer les choses dans leurs communautés ou de s\u2019engager dans des actions collectives à plus grande échelle.Finalement, pour complexifier encore plus le tout, il existe plein d\u2019autres construits liés à l\u2019écoanxiété, notamment plusieurs éco-émotions, comme l\u2019éco-grief ou le deuil anticipé face à un avenir peu enviable.C\u2019est comme une pieuvre avec des dizaines et des dizaines de tentacules qui s\u2019étendent de tous les côtés.Une nouvelle pathologie ?La plupart des expert.e.s s\u2019entendent pour dire que l\u2019écoanxiété n\u2019est pas une pathologie en soi.Il s\u2019agit d\u2019une réaction normale face à une situation anormale (la crise socio-écologique).Tout comme l\u2019anxiété en général, l\u2019écoanxiété POSSIBLES AUTOMNE 2022 67 peut être adaptative.Elle peut nous permettre de porter notre attention sur des enjeux importants, d\u2019augmenter notre état de vigilance, de nous poser des questions sur nos comportements afin de les modifier et donc de mieux se préparer aux différentes éventualités. Il faut dire aussi que de plus en plus d\u2019études montrent que les niveaux d\u2019écoanxiété sont typiquement plutôt modérés.L\u2019écoanxiété peut même être souhaitable dans la mesure où elle peut parfois mener à l\u2019engagement écosocial.Il faut donc éviter de la considérer comme nécessairement pathologique ou nuisible.Face aux grands défis socio-environnementaux, il est justifié de se sentir déstabilisé.e, stressé.e ou anxieux.euse.Cela étant dit, l\u2019écoanxiété peut devenir pathologique quand cette détresse devient trop importante et génère un dysfonctionnement considérable.Dès lors, il se peut que l\u2019écoanxiété tende vers un profil « clinique » plus près des « troubles d\u2019anxiété » diagnosticables.Pour cela, il faut que les symptômes cognitifs et comportementaux d\u2019angoisse soient intenses, fréquents, persistants et graves, et il faut que ces symptômes provoquent une détresse chez la personne qui l\u2019affecte dans différentes sphères de sa vie, que ce soit au niveau du travail, de la vie sociale ou affective. Dans ces cas-là, il ne faut pas hésiter à aller chercher de l\u2019aide professionnelle pour réussir à mieux vivre avec toutes ces émotions qui nous habitent.Nous pourrions donc placer l\u2019écoanxiété sur une sorte de continuum.Au centre, nous retrouverions un niveau de préoccupations et d\u2019écoanxiété dit « normal » qui peut être un moteur de changement.À droite, nous trouverions une anxiété d\u2019ordre pathologique associée à une plus grande détresse et certains dysfonctionnements.L\u2019aide professionnelle peut être nécessaire à ce niveau-là.Puis à gauche, nous retrouverions l\u2019absence de préoccupations, voire de l\u2019indifférence. Cette apathie est pour moi le véritable problème puisqu\u2019elle freine les efforts vers la nécessaire transition.Absence de préoccupations Déni \u2013 Indifférence Préoccupations (anxiété) normale Réaction adaptative moteur de changement Anxiété pathologique Pensées envahissantes et dysfonctionnement Continuum de l\u2019écoanxiété 68 SECTION 1 Pour une autre suite du monde Les stratégies de résilience Face à un facteur de stress, nous réagissons toutes et tous de façons différentes. Ces réactions se déploient en plusieurs types de « stratégies » ou mécanismes d\u2019adaptation ou d\u2019autorégulation (coping).Trois grandes famille de stratégies sont présentées ici.Le premier type de mécanisme est la déproblématisation.L\u2019idée générale est de s\u2019éloigner du problème pour ne plus y penser.Cela peut prendre la forme du déni ou de l\u2019évitement.Par exemple, nous n\u2019allons plus vouloir parler à certaines personnes qui alimentent notre anxiété, ni lire ou s\u2019informer sur les changements climatiques, notamment.Cela peut être un mécanisme adaptatif positif à court terme, lorsque nous nous sentons submergé.e.s, mais à plus long terme, il peut engendrer différents problèmes.La pensée magique est aussi une forme de déproblématisation, tout comme les biais d\u2019optimisme : croire que tout va bien aller, que la science va nous sauver, qu\u2019il va y avoir une technologie quelconque qui va régler le problème.Cette pensée magique est réconfortante, elle fait descendre notre anxiété et nous fait du bien, mais elle nuit à la volonté d\u2019agir.Il y a aussi des mécanismes de minimisation des effets. Par exemple, certaines personnes reconnaîtront l\u2019existence des changements climatiques, mais minimiseront leurs impacts en afÏrmant que ceux-ci ne toucheront pas le Québec, pas leur génération, pas trop fortement, etc.Le second type de mécanisme vise plutôt à affronter le problème. Au lieu de nier ce que nous vivons, de nier nos émotions, d\u2019essayer de les oublier ou de s\u2019occuper à faire autre chose, nous pouvons choisir de parler de nos émotions, de les accepter, de les vivre, d\u2019en parler à des proches ou à des personnes auxquelles nous faisons confiance, ou à des professionnel.le.s. Nous pouvons aussi nous « mettre en action » en cherchant de l\u2019information pour mieux comprendre le problème ou encore les solutions accessibles et applicables.Le troisième type de mécanisme est celui de la réorganisation du sens.Il s\u2019agit d\u2019une réorganisation cognitive visant à modifier notre mode de pensée, à essayer de réévaluer la situation de façon positive en créant du sens dans l\u2019épreuve qui est traversée.Cette stratégie de régulation du stress diffère de la déproblématisation puisqu\u2019elle n\u2019est pas ancrée dans le déni ou l\u2019évitement.Au contraire, dans cette perspective, la personne reconnaît le problème mais tente de penser à certains côtés positifs.Cela amène, par exemple, les gens à se dire : « Oui, je vis de l\u2019écoanxiété, ce n\u2019est pas facile, il y a des menaces, mais grâce à mon écoanxiété je me suis impliqué.e, j\u2019ai tissé des liens d\u2019amitié avec des personnes bienveillantes qui me comprennent et avec qui je me sens plus fort ».Ce type de stratégie peut aussi nous amener à entrevoir l\u2019avenir d\u2019une autre manière.Au lieu de se demander « Qu\u2019est-ce qui va arriver si\u2026 ?» (What if ?), on peut plutôt se demander « Qu\u2019est-ce que je pourrai faire quand\u2026 ?» (What then?).On change ainsi notre mode de pensée pour réfléchir à de nouveaux imaginaires, à de nouveaux récits.Quel genre de futur nous souhaitons construire ?De quoi aurons- nous besoin (individuellement, collectivement, politiquement) dans un futur proche pour faire face aux différentes crises ? Plusieurs réussissent ainsi à retrouver du sens, à se dire : « Dans cette épreuve, j\u2019ai trouvé ce qui est important pour moi dans la vie.».Cela conduit à une sorte de sentiment de croissance personnelle ou d\u2019épanouissement, à de nouveaux apprentissages grâce à l\u2019implication, à un sentiment d\u2019appartenance.Certain.e.s rapportent aussi vivre une forme de transcendance, le sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand que soi, en s\u2019impliquant dans des collectivités ou des mouvements sociaux. POSSIBLES AUTOMNE 2022 69 Typiquement, ce sont les mécanismes d\u2019approche du problème et de réorganisation du sens qui sont les stratégies les plus adaptatives, c\u2019est-à-dire qui vont mener au plus de bienfaits, tant au regard du bien-être psychosocial, que de l\u2019action.Toutefois, certaines stratégies d\u2019approche du problème basées sur la recherche de solutions peuvent être inefÏcaces, voire nuisibles, lorsqu\u2019il est question de lutte aux changements climatiques ou de restauration des écosystèmes. En effet, ces problématiques sont si vastes et complexes, que de se concentrer sur les « solutions » facilement applicables à l\u2019échelle individuelle peut parfois créer plus d\u2019anxiété ou de sentiment d\u2019impuissance.L\u2019action comme remède à l\u2019écoanxiété On afÏrme de plus en plus, même si trop peu de recherches permettent de le confirmer actuellement, que le meilleur remède à l\u2019écoanxiété serait l\u2019action.Mais de quelles actions parlons-nous ?En m\u2019appuyant sur les travaux de Stern (2000) et sa typologie des comportements pro- environnementaux, je différencie les actions menées dans la sphère privée des actions menées dans la sphères sociale et publique.La première sphère, celle des « écogestes », comprend les choix individuels de consommation, dont le recyclage, le compostage, la diminution de l\u2019emballage plastique, le zéro déchet, etc.Ces comportements ont des impacts directs sur notre empreinte écologique.Le discours public environnemental actuel met l\u2019accent sur ces « petits pas » individuels nous enjoignant de « faire notre part ».Cependant, il y a d\u2019autres types de comportements qui sont trop peu souvent abordés.Ce sont les actions menées dans la sphère sociale et publique.Nous pouvons parler ici de sensibilisation, d\u2019écocitoyenneté, d\u2019implication dans des groupes environnementaux et même de militantisme.Je donne souvent cet exemple pour différencier la sphère privée, individuelle, de la sphère publique, plus relationnelle et sociale : amener son sac en tissu quand nous allons à l\u2019épicerie, c\u2019est un geste individuel (sphère privée).Cependant, lorsque nous allons faire notre épicerie, et que nous parlons au propriétaire ou au gérant pour lui dire que ses fruits sont trop emballés, nous ne sommes déjà plus seul.e.s, nous rentrons en relation avec les autres, nous créons des liens.Ces comportements n\u2019ont nécessairement pas un impact direct sur notre empreinte écologique, mais ils ont un impact indirect par la sensibilisation, par le réseautage.C\u2019est grâce à ce type d\u2019action que nous pouvons changer l\u2019opinion publique, faire pression sur les politiques, écrire des lettres ouvertes dans les journaux ou à nos élu.e.s, essayer de changer les choses au niveau local, municipal, et ainsi de suite.Il n\u2019est pas possible d\u2019afÏrmer qu\u2019il y a des types d\u2019actions plus appropriés pour diminuer notre sentiment d\u2019écoanxiété que d\u2019autres.Il n\u2019y a pas encore assez de recherches sur la question. J\u2019aurais tendance à afÏrmer que ce qui importe, c\u2019est surtout d\u2019agir de façon signifiante pour soi-même.Si, en faisant du zéro déchet, en transformant ses habitudes à la maison, nous nous sentons bien, que cela a du sens, que nous avons un réel pouvoir d\u2019agir, qu\u2019enfin nous nous responsabilisons, que nous agissons de façon cohérente avec nos valeurs, alors cela a le potentiel de diminuer notre détresse.Pour d\u2019autres, qui font ces gestes individuels depuis longtemps, c\u2019est l\u2019action collective qui va leur apporter plus de sens et d\u2019empowerment et ainsi leur permettre de diminuer leur écoanxiété.Mais l\u2019engagement n\u2019est pas un remède magique contre l\u2019écoanxiété.L\u2019action 70 SECTION 1 Pour une autre suite du monde collective résultant de l\u2019implication dans des mouvements plus militants fait souvent en sorte que nous soyons plus aux faits des problèmes environnementaux.Mais cela peut, de temps à autre, avoir un effet délétère et augmenter notre anxiété plutôt que de la diminuer.L\u2019activisme peut aussi parfois mener à l\u2019épuisement (burn-out militant).Essayer de changer le monde, quand nous sommes confronté.e.s à l\u2019indifférence de la population ou à l\u2019inaction des autorités, peut être très confrontant et peut augmenter notre anxiété ou nous mener au découragement.Il est alors pertinent, voire souhaitable, de se retirer de l\u2019action pour « recharger ses batteries ».Dans ces travaux et sa pratique, le psychologue Thomas Doherty a recours au concept de sustainable self, qui souligne l\u2019importance de prendre soin de soi pour pouvoir prendre soin des autres et de l\u2019environnement de façon pérenne ou viable (https://selfsustain.com/). Ainsi, cela peut être bénéfique parfois de décrocher, de s\u2019adonner à des activités ludiques, de profiter d\u2019une soirée entre ami.e.s, ou de prendre le temps de se reconnecter à la nature. À cet effet, il existe différentes formes d\u2019éco-thérapies qui permettent de reconstruire un lien plus positif avec l\u2019environnement, celui au sein duquel nous pouvons nous émerveiller, nous restaurer, celui que nous pouvons encore découvrir et aimer.Certaines pratiques de pleine conscience peuvent aussi nous aider à faire face à l\u2019écoanxiété qui nous submerge pour mieux nous ancrer et nous recentrer.Notice biographique : Codirectrice du Groupe interdisciplinaire de recherche sur l\u2019écoanxiété et l\u2019engagement citoyen (GIREEC) et professeure associée à l\u2019Institut des sciences de l\u2019environnement de l\u2019UQÀM, Anne-Sophie Gousse-Lessard est docteure en psychologie sociale et environnementale.Références : Boivin, Maxime, Gousse-Lessard, Anne-Sophie, Goulet-Tinaoui, Simon et Robert J.Vallerand.À paraître.A conceptual model of eco-anxiety and related concepts, influences, and outcomes : A scoping review.Doherty, Thomas J.et Susan Clayton.2011.«The psychological impacts of global climate change», American Psychologist 66(4) : 265-276.Gousse-Lessard, Anne-Sophie et Félix Lebrun- Paré.2022.« Regards croisés sur le phénomène d\u2019écoanxiété : perspectives psychologique, sociale et éducationnelle », Éducation relative à l\u2019environnement 17(1).En ligne : https://journals.openedition.org/ere/8159 (Page consultée le 05 mai 2023).Stern, Paul C.2000.«Toward a coherent theory of environmentally significant behavior», Journal of Social Issues 56(3) : 407-424.Swim, Janet et al.2009.«Psychology and Global Climate Change : Addressing a Multi-faceted Phenomenon and Set of Challenges», American Psychological Association - Task Force on the Interface Between Psychology & Global Climate Change.En ligne : https://www.apa.org/science/ about/publications/climate-change-booklet.pdf (Page consultée le 05 mai 2023). POSSIBLES AUTOMNE 2022 71 Théâtre, politique et engagement social Par François Archambault J\u2019aimerais vous raconter l\u2019histoire entourant la genèse de la pièce Pétrole qui a été présentée à la Compagnie Duceppe dans une mise en scène d\u2019Édith Patenaude, en avril 2022.Je vais vous raconter comment l\u2019idée d\u2019écrire ce texte qui aborde la problématique des changements climatiques a fait son chemin dans ma tête et comment le projet a évolué au gré de mes recherches et réflexions. Je vous invite donc à parcourir avec moi les défis auxquels j\u2019ai fait face en abordant ce sujet, qui est un peu un casse-tête, un peu casse-cou, aussi.J\u2019ai été invité à écrire la pièce dans le cadre d\u2019une résidence d\u2019écriture pour la compagnie Jean Duceppe.Ça coïncidait avec un changement de direction à la tête du théâtre.Il n\u2019y avait jamais eu d\u2019auteurs en résidence chez Duceppe auparavant.Un des premiers gestes que Jean-Simon Traversy et David Laurin ont choisi de poser quand ils sont entrés en fonction, c\u2019est de remédier à la situation.Ils se disaient que ça serait intéressant d\u2019offrir à des auteurs et autrices d\u2019ici la chance d\u2019écrire pour ce grand plateau.Il faut dire qu\u2019au Québec, on a rarement l\u2019occasion comme dramaturge de pouvoir écrire pour ce genre de plateau.Souvent, nous sommes appelés à travailler dans des théâtres aux salles plus intimistes, avec comme contrainte, d\u2019écrire pour quatre ou six comédiens environ, alors c\u2019est un réel privilège de disposer d\u2019un grand plateau et d\u2019avoir la possibilité d\u2019écrire un texte qui sera porté par une douzaine de comédiens.Ça ouvre les possibilités et ça change complètement la façon d\u2019aborder l\u2019écriture.Alors, quand Jean-Simon et David m\u2019ont invité à écrire un texte qui serait joué sur la grande scène de chez Duceppe, je ne pouvais pas refuser.En devenant le premier auteur en résidence chez Duceppe, j\u2019ai été un témoin privilégié des réflexions de Jean-Simon et David sur la manière de faire bouger ce gros navire que représentait alors la compagnie Duceppe et qui était, depuis plusieurs années, ancré dans ses vieilles habitudes.On s\u2019est rencontrés tous les trois, pendant huit mois, environ une fois par mois, et nous échangions des idées ; ils me demandaient quelles étaient mes préoccupations, de quoi j\u2019avais envie de parler, et eux me partageaient leur vision de la compagnie et m\u2019expliquaient le genre de projets qu\u2019ils souhaitaient mettre de l\u2019avant au cours de leur mandat à la direction.C\u2019était un échange ouvert et enrichissant où on essayait de voir ce qui serait intéressant de proposer sur la scène de ce théâtre.Mettre en scène le changement à l\u2019ère de l\u2019urgence climatique À chacune de nos rencontres, on finissait par parler des difÏcultés qu\u2019ils rencontraient dans leur volonté de changer les habitudes de travail à l\u2019intérieur de la compagnie.Je ne sais pas si c\u2019est ce qui m\u2019a influencé, mais, au gré de nos discussions, le changement est devenu la grande thématique qui s\u2019est imposée et que j\u2019ai eu envie de développer pour le projet que j\u2019allais écrire.J\u2019avais l\u2019exemple de deux jeunes hommes brillants et vifs, qui se retrouvaient à la barre d\u2019un grand théâtre et qui tentaient de changer les choses de l\u2019intérieur, mais qui rencontraient de la résistance.C\u2019est quelque chose qui m\u2019a toujours fasciné, cette question de savoir si c\u2019est possible de changer les choses de l\u2019intérieur ou non.Ça me ramenait à 72 SECTION 1 Pour une autre suite du monde des réflexions que j\u2019ai pu avoir au sujet de Justin Trudeau, qui est arrivé au pouvoir en promettant de faire des changements dans le domaine de l\u2019écologie, et qui tenait de beaux discours quand il était à l\u2019étranger, alors que sur le terrain, on constatait que les résultats n\u2019étaient pas au rendez-vous et qu\u2019il avait les mains liées par le lobby des sociétés pétrolières et le gouvernement de l\u2019Alberta.Même chose pour Steven Guilbeault.Le thème des changements climatiques m\u2019est alors apparu comme une évidence.C\u2019était, depuis un moment déjà, une préoccupation grandissante.La lecture des nouvelles dans le journal abordant la question du climat générait en moi une boule d\u2019angoisse.J\u2019ai, malgré tout, commencé à me documenter davantage et à lire de plus en plus sur le sujet, pour prendre la réelle mesure, notamment à la lecture des rapports du GIEC, de l\u2019état d\u2019urgence dans lequel nous étions, de l\u2019inaction qui se manifestait à l\u2019échelle mondiale et de l\u2019ampleur des efforts que cela demandait pour réussir à faire le virage souhaité, le réel changement nécessaire.Plus je me renseignais sur le sujet, plus je me rendais compte que la situation était pire que ce que je m\u2019étais imaginé.Aussi, je me suis aperçu que je n\u2019osais pas parler de ces questions-là avec mes enfants.J\u2019évitais ce sujet, principalement parce que je craignais leur réaction et que je ne voulais pas leur transmettre mes inquiétudes.Mais je me souviens d\u2019un souper en famille où nous avons finalement abordé cette question avec nos enfants, ma blonde et moi.Je me suis rendu compte que c\u2019était quelque chose de très présent dans leur esprit et qui pesait lourd. À un moment, ma fille nous a dit : « Je ne sais pas si je vais faire des enfants, je ne sais pas quel avenir je vais avoir ».Cette phrase m\u2019a frappé en plein cœur.Je me demandais ce que je pouvais dire pour la rassurer, mais les mots ne venaient pas.J\u2019aurais aimé poser un geste et la réconforter, mais je ne voyais pas comment faire.Comme je suis un auteur dramatique et que mon travail consiste à écrire des histoires, finalement, la seule solution que j\u2019ai pu envisager est celle-ci : écrire une pièce de théâtre qui pourrait témoigner de l\u2019inquiétude de mes enfants face à leur avenir.J\u2019essayais de voir, à mon échelle à moi, comment je pouvais participer à la discussion et au débat.Après avoir décidé d\u2019écrire sur les changements climatiques, il m\u2019a fallu trouver par quel angle je pouvais aborder la chose.Ma première idée a été de raconter l\u2019histoire d\u2019un jeune politicien qui se retrouve propulsé à la tête d\u2019un parti à la suite d\u2019un scandale sexuel.Je voulais mettre en scène la machine d\u2019un parti politique qui choisit de prendre un jeune idéaliste et d\u2019en faire le nouveau chef, espérant surfer sur son image de jeunesse et profiter de sa popularité pour gagner l\u2019élection, croyant qu\u2019une fois rendu au pouvoir, il serait facile de le manipuler.J\u2019ai commencé à travailler sur cette première idée, mais après une trentaine de pages, j\u2019ai figé. Je n\u2019arrivais plus à faire avancer le récit.Comme ma pièce se passait dans un avenir rapproché, il fallait que j\u2019imagine les catastrophes qui pourraient arriver, et je me suis mis à craindre que ça devienne trop lourd.Je me suis alors demandé comment je pouvais parler de ce sujet, sans accabler les gens, sans être trop déprimant, en essayant de trouver une manière d\u2019insufÒer de l\u2019espoir à mon histoire. Je n\u2019avais surtout pas envie de démoraliser les gens.Je pense que pour beaucoup de scientifiques, ce problème se présente au quotidien.Ces hommes et ces femmes, qui savent à quel point la situation est catastrophique, ont envie de faire valoir l\u2019urgence de la situation, mais ils doivent, tout en expliquant la menace, éviter de décourager les gens.Comment peut-on aborder cette situation sans que les gens se disent qu\u2019il est trop tard, qu\u2019on ne peut rien faire et qu\u2019ils baissent les bras ? POSSIBLES AUTOMNE 2022 73 Comment pousser les gens à l\u2019action plutôt qu\u2019au pessimisme et à l\u2019abandon ?Là est la question ! J\u2019étais dans cet état d\u2019esprit au début de l\u2019été 2018, qui fut un été particulièrement chaud.Il y a eu de nombreux cas de décès en France à la suite d\u2019une grande canicule, et d\u2019intenses feux de forêt un peu partout sur la planète. Vers la fin de l\u2019été, au mois d\u2019août, les changements climatiques sont vraiment devenus le sujet de l\u2019heure.Le New York Times avait d\u2019ailleurs publié un dossier d\u2019une centaine de pages sur les premiers scientifiques américains à s\u2019être intéressés aux changements climatiques, dans les années 1970 et 1980, et qui ont essayé de sensibiliser le gouvernement américain à cette situation, en espérant que des politiques soient adoptées.On n\u2019était évidemment pas dans l\u2019état d\u2019urgence dans lequel nous sommes plongés aujourd\u2019hui, mais les scientifiques s\u2019accordaient déjà pour dire que si rien n\u2019était fait, ça aurait des répercussions dramatiques trente, quarante ou cinquante ans plus tard.Les politiciens de l\u2019époque ne semblaient vraiment pas très préoccupés par cette idée de réchauffement climatique ; c\u2019est ce qui a amené les scientifiques à s\u2019allier à un militant, afin de sensibiliser la Maison-Blanche à ce problème.Pour ceux que ça intéresse, une version augmentée du dossier du New York Times, racontant cette histoire, a été publiée quelques mois plus tard et aussi traduite en français sous le titre de Perdre la Terre, de Nathaniel Rich (2019).La lecture de ce dossier a provoqué en moi un déclic.Je me suis dit qu\u2019en me servant de ce contexte historique, je pourrais avoir un certain recul.Je trouvais fascinant de pouvoir raconter quelles ont été nos premières réactions face aux changements climatiques, et d\u2019essayer de comprendre pourquoi on n\u2019a pas été capables de s\u2019y attaquer convenablement, en sachant, surtout, que si on avait pris les choses en main à ce moment, on n\u2019aurait plus à parler de la crise climatique aujourd\u2019hui.C\u2019est à peine croyable de savoir qu\u2019en 1980, nous connaissions déjà l\u2019ampleur du problème et que nous savions que nous disposions alors d\u2019une fenêtre de quarante ans pour amorcer la transition nécessaire vers un abandon des énergies fossiles.Pourquoi cela ne s\u2019est-il pas fait ?C\u2019est la question que Nathaniel Rich pose.Et c\u2019est cette question qui m\u2019a permis de redémarrer le travail sur la pièce que je voulais écrire.Je décidais donc d\u2019abandonner l\u2019idée de raconter une histoire qui se passe dans l\u2019avenir, pour prendre du recul et en faire une pièce historique, débutant à la fin des années 1970.J\u2019allais m\u2019inspirer de certains évènements racontés dans le dossier du New York Times pour construire mon récit, mais je cherchais encore quel serait le personnage principal de l\u2019histoire que j\u2019allais inventer.Celui qui pourrait porter, par sa quête, l\u2019idée du changement et incarner, aussi, d\u2019une certaine manière, l\u2019inquiétude de mes enfants face à leur avenir.Pendant le même été, d\u2019autres événements entourant la crise climatiques se produisirent.En août 2018, Greta Thunberg, alors âgée de 15 ans, s\u2019installait devant le Parlement suédois, pour manifester contre l\u2019inaction face aux changements climatiques, ce qui attira l\u2019attention des médias partout sur la planète.Le 28 août 2018, Nicolas Hulot démissionnait en direct à la radio sur France inter.Lui qui occupait le poste de ministre de la Transition écologique et solidaire en France a publiquement admis, lors de l\u2019entretien radiophonique, que son gouvernement n\u2019en faisait pas assez pour lutter contre les changements climatiques.Cet entretien m\u2019avait bouleversé.Je n\u2019avais jamais entendu parler des changements climatiques de manière aussi émotive.J\u2019étais face à la blessure d\u2019un personnage qui avait cru pouvoir changer les choses de l\u2019intérieur et qui, 74 SECTION 1 Pour une autre suite du monde constatant son échec, sortait de cette expérience profondément troublé et blessé.D\u2019un point de vue dramaturgique, la trajectoire de Nicolas Hulot était une bonne piste pour le personnage que je cherchais encore à définir. En tout cas, il incarnait la charge émotive que je cherchais.C\u2019est ainsi qu\u2019a commencé à apparaître dans mon esprit le personnage de Jarvis.J\u2019avais trouvé la clé pour amorcer l\u2019écriture : j\u2019allais parler de ce que ça peut coûter d\u2019essayer de changer les choses et de devoir porter sur ses épaules le sentiment d\u2019avoir échoué et de s\u2019être fait berner.Je trouvais que cette trajectoire individuelle pouvait témoigner du sentiment collectif que nous éprouvons face aux changements climatiques.Nous sommes nombreux à nous sentir impuissants, tout en continuant à chercher des solutions.C\u2019est ce que j\u2019ai eu envie d\u2019explorer à travers ce personnage.En octobre 2018, le GIEC publiait un rapport énonçant qu\u2019il allait falloir réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 45 % d\u2019ici 2030, par rapport aux émissions de 2010, si on souhaitait éviter un réchauffement planétaire de plus de 1,5 °C, cible à ne pas dépasser selon les scientifiques qui s\u2019intéressent à la question. Une autre bûche se rajoutait dans le foyer de mon sentiment d\u2019urgence\u2026 Il n\u2019y avait plus à hésiter, il fallait que je plonge.En imaginant mon personnage qui allait essayer de changer les choses de l\u2019intérieur, j\u2019ai eu l\u2019idée d\u2019un scientifique, qui serait amené à travailler pour une société pétrolière.Dans les années 1970, comme le raconte Nathaniel Rich, on était au cœur d\u2019une époque de militantisme et de changement où on avait le sentiment que la mobilisation citoyenne pouvait changer les choses.Les sociétés pétrolières, grâce à des études internes, savaient que les émissions de GES provoquaient le réchauffement de la planète. Elles auraient alors envisagé une possible transition, une évolution de leurs activités par laquelle, éventuellement, la production de pétrole diminuerait graduellement pour laisser place à d\u2019autres sources d\u2019énergie jugées moins polluantes.J\u2019ai donc créé le personnage de Jarvis, un jeune scientifique idéaliste qui est engagé par une société pétrolière qu\u2019il croit être de bonne foi dans sa volonté de réfléchir à son avenir et à l\u2019avenir énergétique de la planète.La pièce évoque ce moment de l\u2019Histoire où il semblait possible de changer les choses.Malheureusement, les choses évoluèrent vers un tout autre dénouement avec l\u2019arrivée des années 1980.Cette période, qui a été marquée par l\u2019arrivée au pouvoir de Ronald Reagan aux États- Unis, représente un changement dramatique avec un essor du capitalisme qui a engendré le règne de la consommation et l\u2019individualisme.C\u2019est comme si, tout d\u2019un coup, le momentum s\u2019était brisé.Du passé au présent Je commençais à tisser les fils de l\u2019histoire que j\u2019allais raconter et qui se déroulait dans le passé, mais ce qui m\u2019intéressait aussi, c\u2019était d\u2019arriver à faire un lien avec le présent.J\u2019aimais l\u2019idée de raconter cette histoire de scientifiques qui se mobilisent.Ça rejoignait l\u2019idée qui me préoccupait, c\u2019est-à-dire que je voulais montrer une perspective moins accablante en mettant en scène des personnages qui sont dans l\u2019action et pour qui le problème est nouveau.Le fait que ces personnages découvrent le problème des changements climatiques, et qu\u2019ils calculent qu\u2019ils ont environ quarante ans pour agir, fait en sorte qu\u2019ils n\u2019ont pas l\u2019impression d\u2019être au bord du gouffre. Ça me permettait de mettre en scène des personnages qui sont engagés dans le changement sans être fatalistes, qui croient à leur capacité de résoudre le problème.Je me disais qu\u2019on pouvait puiser une inspiration dans POSSIBLES AUTOMNE 2022 75 ces personnages et possiblement être contaminé par leur enthousiasme et leur désir de changer les choses.En fait, mon obsession était de chercher des sources de lumière pour éviter que mon récit se fasse avaler par le côté sombre et potentiellement déprimant du sujet.Je ne sais pas si j\u2019ai réussi, mais c\u2019est toujours une préoccupation quand j\u2019écris, d\u2019essayer de trouver un équilibre entre ce qui est dramatique et ce qui est plus léger.C\u2019est une des raisons pour laquelle je trouvais important de montrer le personnage de Jarvis dans son quotidien, avec sa conjointe qui attend des jumelles, et de voir comment la vie quotidienne se mêle aux grands enjeux.C\u2019est quelque chose qui me fascine et que j\u2019aime faire dans le théâtre que j\u2019écris, mêler l\u2019intime avec le macro.J\u2019ai toujours eu ce désir de faire un théâtre qui ait une résonance sociale mais qui part d\u2019une histoire intime.J\u2019aime être à la hauteur des personnages, mais en même temps, en toile de fond, je veux qu\u2019il y ait un contexte social dans lequel ces personnages évoluent et qui exerce une pression sur eux.C\u2019est probablement ma première pièce politique, parce que cette fois les enjeux sont vraiment de cet ordre, ce que j\u2019avais un peu efÒeuré avec Tu te souviendras de moi, mais pas de manière aussi frontale.Je me suis aussi questionné à savoir si j\u2019étais en train d\u2019écrire du théâtre engagé, et ce que cela pouvait signifier de faire du théâtre engagé. Il y a une chose que je n\u2019aime pas en art, c\u2019est quand je sens que l\u2019auteur essaye de nous dire quoi penser, ou de nous culpabiliser, de nous faire la morale.Mon métier, c\u2019est plutôt de raconter des histoires, dans lesquelles sont confrontées des idées et des émotions qui viennent secouer le public.Je trouvais important de mettre en scène les personnages qui sont porteurs de la volonté de changement, mais aussi de donner la parole à ceux qui veulent freiner le changement.Pour moi, c\u2019est important d\u2019essayer de ne pas en faire des caricatures, d\u2019essayer de comprendre leur point de vue.Donc, au troisième acte, quand il y a la rencontre des scientifiques, qu\u2019ils discutent et que les arguments fusent d\u2019un côté comme de de l\u2019autre, c\u2019était important pour moi que ce soit assez équilibré.J\u2019essaie de comprendre pourquoi la prise de conscience ne nous emmène pas à l\u2019action.C\u2019est pour moi une grande énigme.On est capable de comprendre rationnellement les changements climatiques, on est tous sensibilisé à ce qui se passe, alors comment se fait-il qu\u2019on ne soit pas capables d\u2019aller vers le changement ?Il y avait des pistes de réponse intéressantes dans le dossier du New York Times. Un scientifique disait que l\u2019image des GES ne suscite peut-être pas assez l\u2019urgence et le fait de savoir que ça va se passer dans un avenir éloigné contribue à nous donner l\u2019impression qu\u2019on a beaucoup de temps devant nous.Il y a aussi des détails techniques.Par exemple, lorsqu\u2019on parle d\u2019un réchauffement de 1,5 °C, ce n\u2019est pas un chiffre qui frappe l\u2019imaginaire.On voit mal comment une si petite variation pourrait entraîner des conséquences dramatiques.Mais pourtant, à l\u2019échelle de la planète, cette « petite » variation est tragique.Aussi, on s\u2019habitue aux changements.Comme le réchauffement se fait de façon graduelle, on s\u2019en rend plus ou moins compte et on s\u2019habitue à la nouvelle norme.C\u2019est comme si on se glissait tranquillement dans cette nouvelle réalité et qu\u2019il était très difÏcile d\u2019atteindre un réel niveau d\u2019urgence, parce que pour ce faire, il faut se projeter dans le futur.Un geste théâtral pour l\u2019action C\u2019est un enjeu très complexe et je ne me fais pas de faux espoirs.Je sais très bien que ma 76 SECTION 1 Pour une autre suite du monde portée est limitée, ce n\u2019est pas une pièce qui va changer le monde, même s\u2019il y a une volonté de s\u2019adresser à mes concitoyens, et une espérance qu\u2019elle puisse provoquer un effet papillon. Je crois qu\u2019il faut essayer de voir comment on peut, chacun de son côté, trouver des façons d\u2019éveiller les consciences.Ce qui m\u2019intéresse dans le théâtre, ce n\u2019est pas uniquement de parler des choses de façon intellectuelle, mais plutôt de les inscrire dans une histoire, d\u2019essayer de jouer avec les émotions\u2026 et je pense que c\u2019est important que ce sujet devienne aussi émotif, qu\u2019il ne soit pas qu\u2019intellectuel, mais qu\u2019on puisse se servir de l\u2019émotion que ça suscite pour devenir actifs.Ce que j\u2019aime aussi du geste théâtral, dans l\u2019acte d\u2019aller au théâtre et de s\u2019asseoir dans une salle avec ses concitoyens, c\u2019est que c\u2019est quelque chose de politique, un geste de société.C\u2019est un geste de rassemblement qui me semble important.Recevoir une œuvre, assis dans une salle, avec ses semblables, devant des acteurs vivants, a un effet beaucoup plus fort que recevoir une œuvre chez soi, devant son écran.Ce qui fait que l\u2019expérience est plus marquante, à mon sens, c\u2019est le sentiment d\u2019entreprendre tous ensemble un voyage dans un univers précis qui va se déployer sur environ deux heures, des fois plus\u2026 C\u2019est-à-dire que pendant un moment déterminé (Pétrole est une pièce assez longue qui dure environ deux heures et demie), on voyage en compagnie des personnages, on ne peut pas se sauver, on a le nez dedans et on va au bout d\u2019une histoire qui va émouvoir, bousculer, et qui risque de nous mettre mal à l\u2019aise par moments.Participer à cela en groupe permet de se sentir lié aux autres spectateurs, parce qu\u2019on a vécu la même expérience en même temps, au même moment.Il y a donc quelque chose de précieux dans le théâtre qui aide à la cohésion sociale, qui aide aux rapprochements, qui aide à la compassion, qui aide à la compréhension des autres et pour moi, c\u2019est quelque chose de nécessaire.Le geste d\u2019écrire cette pièce, ou n\u2019importe quelle autre pièce, implique le désir de communiquer avec les gens et de participer à la création d\u2019un moment où on est ensemble et où on réfléchit ensemble. Mon travail consiste à essayer, à travers une histoire, de mettre en scène des éléments de réflexion à travers des personnages qui incarnent des idées et des positions diverses et contradictoires qui vont ensuite animer le public.La chose le plus difÏcile est de trouver comment terminer la pièce. Les fins sont toujours compliquées, mais quand on travaille avec un sujet comme celui-là, c\u2019est encore plus difÏcile. J\u2019avais envie d\u2019un constat assez lucide, cependant, je ne voulais pas que ce soit démotivant ou déprimant et qu\u2019on sorte abattus du théâtre.Mais en même temps, on n\u2019a pas le parfait contrôle sur l\u2019état dans lequel on laisse le spectateur.Chacun réagit différemment, selon son bagage de vie, sa sensibilité\u2026 Au moment des représentations, je me suis demandé comment la pandémie allait changer notre rapport aux changements climatiques.Allait- on se servir de la pandémie pour réfléchir à nos habitudes de vie ?Est-ce qu\u2019on pourrait se servir de ce moment pour amorcer un réel changement dans nos habitudes de vie ?Aujourd\u2019hui, force est de constater que le désir de retrouver une certaine normalité a pris le dessus sur bien des résolutions.Il y a encore beaucoup de travail à faire, d\u2019œuvres à écrire\u2026 Alors on n\u2019a pas le choix.On se retrousse les manches et on pense à la prochaine histoire à raconter ! POSSIBLES AUTOMNE 2022 77 Notice biographique : François Archambault est un dramaturge montréalais.Il propose un théâtre direct et populaire qui interroge notre rapport entre l\u2019intime et le social.Références : Archambault, François.2020.Pétrole.Montréal : Atelier 10.Rich, Nathaniel.2019.Perdre la Terre.Une histoire de notre temps.Paris : Seuil. POSSIBLES AUTOMNE 2022 79 SECTION III Poésie / Création POSSIBLES AUTOMNE 2022 81 Vigne fauve Quatuor Par Paul-Georges Leroux Soleil de minuit Aucune nuit étoilée ne s\u2019aventure aussi loin Un nid tressé de ténèbres solaires où s\u2019effacent nos limites où se lovent nos lisières Nos membres nos visages échangés Le poids de ton corps Ton goût de tempête La chaude lumière de ton âme reposant sa radiance au creux de mon épaule en tout silence en toute noirceur tout contre le matisse endormi de nos deux cœurs 82 SECTION III Poésie/Création Kinderszenen Le contour des premières choses les premières géographies La peur de ne plus rien voir L\u2019espoir qui se révolte l\u2019amour qui s\u2019égare la tristesse sanguine La crête des vagues et les cimes de neige Le vent le courant le temps et tout ce qu\u2019ils emportent Inlassables cartographes d\u2019une réalité dont les frontières fugaces laissent fuir nos rêves Oubli, insu mots étranges syllabes furtives d\u2019une hermétique mathématique de ténèbres d\u2019un regard aveugle à lui-même Seuils d\u2019un continent englouti au fond des pages d\u2019un cahier d\u2019écolier POSSIBLES AUTOMNE 2022 83 Microgravité La démence investit mes neurotransmetteurs permute les algorithmes astraux de mon lobe temporal médian Je vis hypnotisé par quelque noir cube Rubik venu de l\u2019espace Impassible il agence un angle à la fois ses facettes opaques De grands pans de vie se permutent s\u2019effondrent s\u2019effacent Au fil des jours une silhouette de craie se dessine sur le trottoir de mon hippocampe Des médicaments au goût de métal m\u2019accordent une gravité lunaire 8 heures de clair de lune 8 de néant plus 4 x 2 de survie dans une dimension où des astéroïdes cognitifs testent un champ magnétique faible percutant les mots qui ancrent les souvenirs Ceux-ci se détachent, s\u2019évanouissent Leurs échos fantômes se désintègrent dans des profondeurs aveugles (Je capte sa voix comme du fond d\u2019un long corridor elle me parle d\u2019êtres unicellulaires dont les noms latins rappellent ceux des dinosaures \u2014 Prends les Asgardarchaeota reculés avant-postes vers l\u2019oubli ou l\u2019hallucination Trop infimes la mort ne s\u2019intéresse pas à eux \u2014 Cela me rassure beaucoup) Perte se nomme microgravité le lâcher-prise devient apesanteur pour ceux n\u2019ayant plus rien à perdre mais qui perdent au ralenti l\u2019esprit 84 SECTION III Poésie/Création Infinitif S\u2019endormir inerte sous un solstice d\u2019hiver Se réveiller en pleine nuit Poser les yeux sur une constellation un peu plus brillante que les autres Sommeiller Se réveiller de nouveau de ressentir confusément quelque chose quelque part se déplacer pour l\u2019éternité Se rendormir une fois de plus Observer en rêve un aigle ravisseur se poser lentement sur une branche enneigée sans bouger ni branche ni neige Notice biographique Paul-Georges Leroux est né au Québec.Après des études en lettres anglaises et françaises, il a parcouru le monde, s\u2019installant successivement en Islande, en France et en Grèce.Il a scénarisé et coscénarisé documentaires et films de fiction tels que The Whales are Waiting, Wizard of Odds, Voyage au cœur du fleuve sang, The Eraser.Ses essais, ses nouvelles et sa poésie lui ont valu bon nombre de prix, autant en français qu\u2019en anglais.En 1995, son ouvrage Les Clefs du Monde remporta le 1er prix du Concours international de la Francophonie à Lausanne.Citons : The Whale, Mon ami Diogène, L.I.S.A., Runes.Il a publié et participé à plusieurs éditions d\u2019art et collaboré, ici comme ailleurs, avec plusieurs artistes visuels, dont Monique Dussault, Constantin Piliutâ, Norval Morrisseau, André Boucher, Strowan Robertson, Chuck Russel.Chercheur au FIGURA (Centre de recherche sur le texte et l\u2019imaginaire), à l\u2019UQAM, il vit à Montréal. POSSIBLES AUTOMNE 2022 85 Soigner Par Lauren Camp Traduit de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier Tending And then my landscape changed.It\u2019s hard to say what was howling inside but whatever it was continued its accounting.To get to some other wisdom, I drove city streets through quick electricity.This new world makes itself in front of me.It is autumn, the maples pinking as new love but about to grip sadness.A view that preoccupies from all sides. How they look at me, the trees, flapping their opened pockets along the park.My heart is full of leaves.I intend to unknot, to be lost straight through every turn.I go back to where I am staying.The sun works to move into almosts.My friend and I eat chocolate while the light goes on landing low against buildings like a backbone.Soigner Et puis mon paysage a changé. Il est difÏcile de dire ce qui hurlait au-dedans, mais peu importe ce que c\u2019était, ça a continué à rendre des comptes.Pour accéder à une autre sagesse, j\u2019ai roulé dans les rues de la ville en traversant de rapides éclairs d\u2019électricité.Ce nouveau monde se fait devant moi.C\u2019est l\u2019automne, les érables rosissent comme un nouvel amour mais sont sur le point d\u2019agripper la tristesse.Une vue qui inquiète de toutes parts.Comme ils me regardent, les arbres, faisant claquer leurs poches ouvertes le long du parc.Mon cœur est bondé de feuilles.Je voudrais me dénouer, me perdre sans encombres dans chaque tournant.Je retourne là où je demeure.Le soleil tâche de s\u2019insinuer dans des presque.Mon ami et moi mangeons du chocolat pendant que la lumière continue à se poser bas à flanc de bâtiments telle une échine. 86 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Lauren Camp, poète lauréate du Nouveau-Mexique, a signé cinq livres, dont le tout dernier s\u2019intitule Took House (Tupelo Press). Elle s\u2019est distinguée en remportant le Prix Dorset et a été finaliste au Prix du livre arabo-américan et au Prix du livre Nouveau-Mexique \u2013 Arizona.Elle est membre émérite du Black Earth Institute et a été astronome en résidence au parc national du Grand Canyon.Elle a été traduite en mandarin, turc, espagnol, serbe et arabe.www.laurencamp.com Note L\u2019original de ce poème, Tending, initialement publié dans New American Writing, est reproduit ici avec l\u2019autorisation de l\u2019auteure, ©Lauren Camp. POSSIBLES AUTOMNE 2022 87 SUCRE Par Virginie Beauregard Dl\u2019air est un sucre doux qui filtre la lumière une vitre brisée il ressemble aux couleuvres endormies ou nerveuses qu\u2019on laisse sillonner le sol déjà chaud des saisons finissent et s\u2019abattent sur ma tête je sais que les joies demeurent même si un front se plisse je retiens mon soufÒe puis j\u2019expire des nœuds d\u2019évadés j\u2019envoie des cordes à travers ce qui passe pour rire un peu enfarger la basse et les néons le lait du temps blanchit les cheveux mieux que les dents 88 SECTION III Poésie/Création mes mains se couvrent d\u2019un voile machinal alors que des taches de couleur tombent sur un manteau perdu des paroles de plomb tombent dans la ruelle la suie de notre marche m\u2019inquiète elle ne part pas elle salit mes chevilles des égratignures se dessinent sur le corps de l\u2019époque un virus fond sur le cœur griffé de la ville quelque chose se cache entre ce qu\u2019on énonce et ce qu\u2019on dit juste là un arbre gravite dans le mois étincelant la sève coule vers le fond des choses le matin s\u2019étend guidé par une file de molécules un givre coupable traverse les gens éparpillés comme des étoiles qu\u2019un gouvernement aurait déposées dans la sphère publique je traverse la rue en même temps qu\u2019un chat je monte l\u2019escalier et j\u2019avance vers la porte à débarrer Notice biographique Virginie Beauregard D.lance trois recueils aux Éditions de l\u2019Écrou entre 2010 et 2018, qui vaudront notamment à l\u2019autrice d\u2019être finaliste au Prix Émile-Nelligan 2015, lauréate du Prix Jean-Lafrenière \u2013 Zénob 2016 et en lice pour le Prix des libraires 2019.La même année, Virginie Beauregard D.publie Perruche (La courte échelle), un recueil jeunesse finaliste au Prix Alvine-Bélisle, puis Il faut partir, Casimir (2022) chez le même éditeur.Virginie Beauregard D.a récemment réalisé pour le Théâtre de l\u2019Œil une adaptation de Perruche qui est jouée actuellement devant des publics d\u2019enfants.Elle se concentre à présent sur de nouveaux projets. POSSIBLES AUTOMNE 2022 89 comme si un autre monde Par Miriam Sbih et Camille Bernier aucun des tunnels n\u2019arrive au bon endroit leurs dénouements se sauvent et même à contresens il n\u2019y a pas de retour ainsi il nous faut les prendre tous comme si nous avions le temps de vivre dans un autre monde * les sédiments exilés vers la fatigue ont une vie que ça me plaise ou non ils virevoltent dans mon absence dans la lumière de la première chambre à l\u2019orée de ses départs je n\u2019avais pas encore avoué comment c\u2019est eux qui m\u2019ont appris à réfléchir mes errances cette envie d\u2019effacer jusqu\u2019à mon nom ces dépôts bannis certain·e·s les cultivent jusqu\u2019à la disparition au creux de leurs chairs ce lieu entre la gorge et l\u2019étouffement * il fallait laver le plancher jeter les draps enlever la peinture des murs rendre les clés au dieu de cette époque retracer le trajet de ses veines sacrifier les mots anciens faire une décennie de silence et engendrer une ère nouvelle * 90 SECTION III Poésie/Création ce qui importe du lieu favori c\u2019est de pouvoir entrer comme si l\u2019on n\u2019était jamais parti ce qui importe du bon souvenir c\u2019est de toujours avoir pour lui une place ce qui importe de la place donnée c\u2019est la vérité du refuge * les montagnes qui se dressent tous les jours je les appelle par leur nom pour qu\u2019elles me renvoient le langage que je voulais apprendre elles ne rendent rien plus facile mais convainquent de la fin de la pente la ponctuation me sufÏt le temps fait un jeûne de trois jours après-demain j\u2019essaierai de nouveau donner les restes nourrir ce qui s\u2019écroule ce n\u2019est pas grave c\u2019est toujours une question de concordances bien fuir ce que j\u2019ai toujours voulu * on se souvient mieux des bruits des villes qui béates nous renversent nous engouffrent elle court sans jamais me manger poussières d\u2019envie POSSIBLES AUTOMNE 2022 91 retrouver mes peaux assorties aux couleurs de ce que j\u2019attendais de moi * sous toutes les fêlures du monde existe l\u2019endroit des songes lassés qui reviennent toutefois continuellement vers la même chose leur élan est jardin de poussières amas des gestes collectés impossible à la vie des regards créés pour une danse de la répétition * entre deux escaliers nous avons rappelé des centaines de nous convoquant les immenses trous comme membres de la famille la fin de nos ententes les cheveux coupés dans de quelconques dépotoirs les œufs brisés des oiseaux les conifères devant ta fenêtre les rivières derrière ta fenêtre les mains restées en retrait les coutures défaites et les épisodes de grand froid les famines en silence les mutineries intimes la grande attente dévoilée par nos étreintes Notice biographique Miriam réfléchit présentement à l\u2019effet du postcolonialisme sur des langues et mémoires trouées à travers l\u2019écriture poétique.Camille travaille sur les rencontres possibles entre les sciences de la mer et la littérature.Pour cela elle s\u2019intéresse aux méthodes et rituels pour convoquer « le savoir » quand la pensée achoppe. 92 SECTION III Poésie/Création Pour emporter Par François Rioux C\u2019est parce que je suis détruit que je parle écrit Louise Glück dans L\u2019iris sauvage le poème donne la parole au coquelicot il parle comme nous comme ce matin je parle parmi les plantes qui survivent je ne pensais pas durer Catherine a dit le monde continue sans nous tu t\u2019absentes on ne le sent pas tu deviens tableau dans leurs musées personnels je partais puis j\u2019ai voulu connaître la suite des empreintes dans la cendre et je n\u2019ai pas encore connaissance de tout ce qui pousse dans le gris de quoi aura l\u2019air novembre 54 serons-nous très \u2013 trop doux quand c\u2019est le temps Hector a dit les livres vivent par nous je vis des livres j\u2019ai besoin de vous entendre lentement je suis fait d\u2019os de graisse de sang de muscles je suis tout aussi fait de mots de nerfs moteurs des journées utiles à la survie collective Laurance a dit tu devenais un ours un animal sourd maintenant j\u2019écoute tout le temps la nuit surtout POSSIBLES AUTOMNE 2022 93 écoute la voix des morts ouvre la porte toc toc fais du feu j\u2019arrive Albert Speer architecte nazi pensait aux belles ruines que cela ferait mille ans plus tard le temps glisse comme une truite mais il faut vivre un matin fourmi un matin il faut vivre le faut-il j\u2019en doute disent-elles disent-ils que ferais-tu sans douceur aucune le cœur percé de parasites tu rassembles du bois de mer la broche les clous pas trop droits tu te reconstruis à ton image comme tu peux la marée dit chaque fois recommence un être vivant dit quelque chose un être accueille la forme des phrases les emporte dans sa chaleur finit par répondre et ainsi de suite jusqu\u2019à ce que la mort l\u2019emporte.Notice biographique Né à Trois-Pistoles, François Rioux vit à Montréal, où il enseigne la littérature au collégial.Ses livres de poèmes, Soleils suspendus (2010), Poissons volants (2014) et L\u2019empire familier (2017), ont été publiés par Le Quartanier. 94 SECTION III Poésie/Création La mort ne veut pas de nous (extraits) Par Carole Sorbier 1.Assise dans la nuit Ton chapeau sur la table comme une horloge Par où je vais il n\u2019y a rien à saisir que l\u2019innocence des ombres creuses Vous les objets qui me regardez Pour quel désir suis-je déjà morte En quel jardin perdu j\u2019esquisse la mer Ô Amour l\u2019autre côté de ta main ne m\u2019ôte 2.Absence je t\u2019ai bâti une maison Nous y avons eu des amours Tu avais fermé portes et fenêtres Pourtant tu es repartie POSSIBLES AUTOMNE 2022 95 3.\u2013 Pourquoi t\u2019as pas dit non\u2026 Le Fou de Bassan est revenu mourir aux pieds des collines noires Il m\u2019a retiré mes cheveux mes souliers mes mains ma nudité blanche comme le lait de ma mère me laissant les rayons de miel pour t\u2019aimer J\u2019écris pour que tu me retrouves Par mon visage jeté sur la cendre jusqu\u2019au coucher du soleil La rosée et la sueur de mon sang confondues Sans goûter à rien que l\u2019attente d\u2019un monde à venir Entre mes seins la lumière du matin repose me couvre 4.Ô ma vie nous étions deux quand tu es venue avec tes yeux clairs Il y avait en face de notre visage un autre visage 96 SECTION III Poésie/Création C\u2019est ainsi que tu nous dévorais C\u2019est ainsi que j\u2019allais dévorer le monde Oh nuit opaque tu as couvert d\u2019un linceul la coupure laissée par un dieu sur ma joue Iras-tu jusqu\u2019à réduire en cendres l\u2019enfant de chair au ras de ta gorge Chez toi il y a n\u2019existe plus Ô vie il y a tant de vie Qui rongera cette muraille qui me rendra à toi 5.Dans les rues désertes je laisse un peu de moi Aucun homme ne me voit venir mais je vais à sa rencontre Partout des milliers de fragments les perdus combien sont-ils Un oiseau prend mon cœur pour son sang m\u2019oblige à leur sourire Je ne sais plus si j\u2019ai hérité du ciel ou de la terre POSSIBLES AUTOMNE 2022 97 6.Temps rouillé où rien ne se fixe Assoiffées d\u2019azur les pierres ont pris ta parole Avec ton nom pour semer le vide ses filets qui font le tour du monde Je te retrouve pour tenir tête à la mer 7.Tout est pareil aux flots mon visage qui flotte la rose offerte et la couleur de la mer Notice biographique Née en France, Carole Sorbier a découvert l\u2019Amérique pour des raisons professionnelles et d\u2019études, mais c\u2019est à Montréal qu\u2019elle a choisi de vivre il y a plus de 20 ans.Après des études universitaires en droit, elle a travaillé dans le milieu de la science politique où elle a appris le métier de réviseur qu\u2019elle continue d\u2019exercer au Québec dès que l\u2019occasion s\u2019y prête afin de rester au plus près des mots.Par-dessus tout langage, c\u2019est pour la poésie qu\u2019elle vibre.En 2020, elle publie son premier recueil de poèmes, Poésie de l\u2019Inachevé (BouquinBec).Le poème est le plus grand défi. Dans un monde d\u2019objets, de prolifération et d\u2019achèvement, le poème par et dans son inachèvement laisse place à la vie et à l\u2019espérance.Écrits pendant la pandémie, ces poèmes sont extraits de son prochain recueil à paraître, La mort ne veut pas de nous. 98 SECTION III Poésie/Création « vieillir, oh, oh vieillir » Par Rae Marie Taylor Traduit de l\u2019anglais par l\u2019auteure It\u2019s Time Like so many skins she removes the layers of her life Stuck Here.Loose there Frees them Lays them out, smooth Each skin transparent now in the light of her age She stands She bends folds them carefully and walks on into new territory.She needs armor there\u2019s violence she carries on without What shields her?Shedding has revealed new rattles She rises. POSSIBLES AUTOMNE 2022 99 « vieillir, oh, oh vieillir » * Comme autant de peaux, elle retire les couches de sa vie Coincées Ici.Là, détachées Elle les secoue, les libère les étend, lisses Chaque peau à présent transparente à la lumière de son âge Elle se met debout Elle se penche les plie avec minutie avance vers un nouveau territoire.Elle a besoin d\u2019une armure il n\u2019y en a plus il y a de la violence Quel bouclier la protège ?La mue révèle de nouveaux hochets Elle s\u2019élève.*Jacques Brel Notice biographique Poète, essayiste, artiste visuelle, animatrice d\u2019atelier, Rae Marie Taylor a écrit et produit sept spectacles bilingues de spoken word, dont le plus récent a été Chants d\u2019amitié en mouvance / Songs of Solidarity, avec les musiciens et collaborateurs Michel et Pierre Côté à Québec et Pierre Tanguay à Montréal.Ici et au Nouveau-Mexique, elle participe aux côtés de ses collègues aux récitals in situ, ainsi qu\u2019à des zooms du Comité international des écrivaines du PEN International et du Centre des arts de Stanstead.On trouve ses écrits en anglais et en français dans des revues et anthologies telles que Possibles, Les Écrits, Femmes rapaillées, Montréal Serai et Vallum Magazine.Son essai The Land: Our Gift and Wild Hope a été finaliste au Prix du livre Nouveau-Mexique \u2013 Arizona.Originaire du sud-ouest des États-Unis, elle est titulaire d\u2019une maîtrise de l\u2019Université Aix-Marseille.Elle poursuit son travail de création au Québec où elle habite depuis les années 1960. 100 SECTION III Poésie/Création quatre amas de stress à gérer Par Jonathan Roy entre les étoiles éclatées ces expositions sédiments d\u2019expériences déployées cendres parmi le sable signaux satellites précis (à la cicatrice près) de l\u2019endroit où nous sommes l\u2019effritement (des naines blanches dans le sac à dos) né dans une nébuleuse de gaz de pulp et d\u2019allergènes un canif dans les poches une entaille à la fois sur vivre l\u2019asthme est un apprentissage POSSIBLES AUTOMNE 2022 101 quoi qu\u2019il en soit avancer guidés par des étoiles lourdes d\u2019années lumière de vacarme et d\u2019interférence quoiqu\u2019il en soit la transparence le silence alors nous revoici peut-être 102 SECTION III Poésie/Création au bout du rouleau les élans freinés par le panache qui traîne à terre et quand même des fois l\u2019impression de m\u2019arranger pas pire au bout du rouleau fouiller les archives de mes peurs trouver la câlisse de paix (la voix dans ma tête est une abstraction) jusqu\u2019au bout du rouleau il faudrait trouver un endroit pour dormir retrouver le pouls des arbres pour achever de rénover le monde de l\u2019intérieur (living is an inside job) POSSIBLES AUTOMNE 2022 103 la voix dans ma tête est une abstraction ruisseau scintillant emporté par le printemps et le sens dérobé comme un collage à décoder débordé par la crue les soirées décollées le smog les rendez-vous manqués la charge mentale plié en deux par le poids du gros bang un nœud dans le tropique des trapèzes dans le ventre et dans la gorge un alibi de bonne famille demain mon horoscope aura besoin de massages (dying is a work in progress) 104 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Jonathan Roy est l\u2019auteur de trois livres de poésie parus aux Éditions Perce-Neige : mélamine méduse (à venir en 2023), Savèches à fragmentation (2019) et Apprendre à tomber (2012).Aux mêmes éditions, il codirige la collection Poésie.Il habite à Caraquet (N.-B.), où il dirige le Festival acadien de poésie. POSSIBLES AUTOMNE 2022 105 Guillaume Asselin : Frondes : Poésie : Éditions Mains libres : 2022 : 114 pages (recension) Par Daniel Guénette Dès la dédicace \u2014 « Aux veilleurs, aux féroces // Aux pierres qui pleuvent / sur nos corps » \u2014, nous entrons dans un univers où la souffrance consentie sera reine et maîtresse. Puis, le texte d\u2019ouverture en toute logique poétique abonde dans le sens de la dédicace.Cette brève introduction, tel un argument, présente le programme de l\u2019œuvre qui, bien qu\u2019exemplaire en ses qualités littéraires, paraît secondaire en regard du processus d\u2019introspection qu\u2019y entreprend le poète.Le recours au poème apparaît chez lui comme l\u2019instrument majeur d\u2019une quête, laquelle sans le poème ne saurait cependant être poursuivie.La parole poétique, sans doute ici davantage que chez la plupart des poètes, me paraît indissociable de l\u2019aventure entreprise par Asselin.Sa démarche fait songer à celle d\u2019un Rimbaud qui réclamerait l\u2019accès à un inconnu cette fois majoré, augmenté de la part la plus négative que l\u2019inconnu puisse receler, celle que l\u2019on dit maudite.Avec Asselin, nous ne sommes pas loin des verrues de « l\u2019homme aux semelles de vent ».On se souviendra de la Lettre du Voyant : « Imaginez un homme s\u2019implantant et se cultivant des verrues sur le visage.» C\u2019est que le geste poétique chez Asselin consiste à se jeter corps et âme dans les entrailles de la Terre, dans le feu profond de sa nuit, convoquant et non fuyant la dévoration, appelant de tous ses vœux l\u2019anéantissement qui s\u2019ensuit.On verra là une épreuve d\u2019épuration, un passage obligé par la perte et la souillure, dont finalement naîtra une certaine beauté, fleur du mal en quelque sorte, dont à la fin témoigneront la joie et la légèreté d\u2019un corps dansant au-dessus de ses propres cendres. De cette saison en enfer, l\u2019exergue de la première section du recueil témoigne éloquemment.La citation empruntée à Henri Michaux provient de « Paix dans les brisements », titre qui conviendrait parfaitement au livre d\u2019Asselin.Il y est question de « l\u2019abandon de l\u2019empire de moi », l\u2019être est « éclairé par ce qui [l\u2019] éteint.» Asselin refuse pareillement la posture du sujet-maître régulant ses actions et pensées à partir d\u2019un modèle préexistant, imposé par une loi externe. Il confie plutôt la gouverne de son esprit et de son corps aux instances de l\u2019ombre, à ce qui est sombre lorsque justement l\u2019esprit sombre au plus profond de ses abîmes, « éclairé, écrit Michaux, par ce qui m\u2019éteint / porté par ce qui me noie ».Ces vers « corroborent » les derniers mots du poème liminaire : « Rien ne nous sera épargné quand trembler accomplit des miracles.» Du pire (les brisements) découleront les miracles de la paix retrouvée ou du moins appelée dans le dernier poème du recueil où se trouve formulé un souhait, où brille une lueur d\u2019espoir : « J\u2019aimerais que vivre nous arrive / plus souvent, que vivre arrive / comme une balle dans le cœur, / une charge de gnous à queue noire / au cœur du cœur.// On ne pourrait plus oublier / de danser.// Il ferait beau / jusque dans la peur.» Mais avant « que vivre nous arrive », avant la danse, avant que le soleil ne rayonne au cœur de la peur, il y a, poème après poème, cette descente au plus creux de soi dont il faut préciser le comment et le pourquoi.J\u2019ai laissé entendre le performatif, le « dire c\u2019est faire » qui à mon avis est l\u2019une des principales caractéristiques de la poésie d\u2019Asselin.Or comment et pourquoi ce dernier écrit-il ?Son recueil répond à cette question.Écrire pour lui est d\u2019abord une affaire de débâcles, de chute, de descente. Il s\u2019agit pour le poète de « dire / cette fête qui saigne / comme un couteau qu\u2019on berce / au fond d\u2019un puits.» L\u2019oxymore joint les contraires.On dansera malgré la peur, la fête saignera et curieusement, à l\u2019opposé du « bon sens commun », le couteau deviendra objet de notre attention et de notre tendresse : « Il faut aimer nos 106 SECTION III Poésie/Création blessures, / les portes qu\u2019elles ouvrent / au plus noir de nous.» C\u2019est que le poème « n\u2019est pas une parole, mais un silex, une effraction », d\u2019où la langue souvent fracturée, fissurée, malmenée en ces poèmes puissants et fortement expressifs, assez proches de ceux qu\u2019écrivit naguère Antonin Artaud.Il faut comprendre que notre auteur ne produit pas de jolis poèmes. Il se méfie du savoir et sans doute également du « savoir-faire poétique », préférant frayer lui-même sa voie avec des mots qui heurtent en lui tombant dessus dans le sens de la chute, car le poète garde présent à l\u2019esprit le fort désir qu\u2019il a de retrouver la bête qui sommeille au plus profond de son être.Il écrit : « Le cœur a bougé / dans la bête / que j\u2019essaie / de faire exister.// Je n\u2019ai pas besoin de savoir.// Juste de sentir.» Le thème de la descente est partout présent dans son recueil, il apparaît même dans les remerciements qui lui font suite, alors que le poète remercie une personne qui lui est chère pour la patience dont elle fait preuve « chaque fois qu\u2019écrire commande et me vole, le temps d\u2019aller au gouffre et de revenir. » À quoi rime la poésie ? Chez Asselin, écrire, c\u2019est « aller aux gouffres ». Tel Prométhée voleur de feu, le poète entreprend une quête : « Il y a des phrases égarées dans la chair / dont il faut savoir se séparer à temps, / des lignes de code corrompues / à extirper de toute urgence / du corps profond / où trop d\u2019entre nous / ne descendent jamais.// J\u2019écris pour ne pas devenir le mort / du récit tapi en chacun, / mettre en garde / contre ce qui dort / collé aux bribes du roman / coincé dedans.» En plongeant au fond de soi, au risque de se noyer \u2014 et cela encore une fois n\u2019est pas sans faire songer au Rimbaud de la lettre à Paul Demeny \u2014 il s\u2019agit d\u2019arriver à l\u2019inconnu afin d\u2019en remonter à la surface une forme de conscience, de connaissance.Asselin est un poète moraliste, non pas moralisateur.Il est lucide.Çà et là, il recourt au mode impératif, s\u2019adressant alors à un tiers ou au lecteur, voire à lui-même.L\u2019impératif est, entre autres, le mode du conseil.Dans ce recueil où le mot « devoir » apparaît à quelques reprises (« Veiller ressemble à un devoir »), l\u2019impératif manifeste une posture morale.On a beau vouloir s\u2019en tenir au « sentir » de la bête première que l\u2019on abrite au fond de soi, un « savoir » également nous anime.Lorsque le poète écrit « Apprends à te noyer dans plus grand / plus vaste, plus large », c\u2019est l\u2019expérience qui le fait ainsi s\u2019exprimer.Et de conclure son poème en assurant son interlocuteur : « Tu sauras aller vers ta mort / et chanter, démasqué.» Tel est le sens du devoir.Malgré leur fatalisme, les poètes maudits en viennent à appeler le bleu du ciel.Asselin écrit : « Nous sommes des aventures / sans fin, sans remède, / sans raison, sans issue. » Et encore : « On ne s\u2019en sort pas, / on vit cassé, comme on peut, / bancal et trombe.» Malgré de tels constats, il écrit : « Une foi sommeille / dans les poubelles de l\u2019histoire / que nous habitons / comme si nous n\u2019y étions pas.» Cette foi aura le dernier mot dans ce recueil.Au nom d\u2019un idéal dont le poète ne dit pas tout, mais qui, à la fin, entraîne à la danse, le poète se confronte à ce qui l\u2019anéantit, car « trembler accomplit des miracles.» Dans l\u2019un de ses très beaux poèmes, allant au-delà de la morale étriquée, conservatrice, à courte vue, Asselin recommande à son alter ego de rester « fidèle aux fautes qui tachent [ses] années. » Il poursuit : « Le blanc n\u2019est pas une couleur humaine / mais le refus de tremper dans la gouache d\u2019ici./ Exister n\u2019est possible qu\u2019à salir ton idée.» Ce poème se termine ainsi : « Comment te repentir / des failles qui t\u2019enfantent ?» Asselin donne un mot d\u2019ordre : « renonce les juges que la morale invente.» De même qu\u2019il est une théologie négative, il existe une morale négative, une morale fondée sur cela qu\u2019en creusant, ainsi qu\u2019un couteau creuse une plaie, l\u2019on fait surgir de ses propres entrailles. POSSIBLES AUTOMNE 2022 107 Notice biographique Après une maîtrise en création littéraire à l\u2019Université de Montréal, Daniel Guénette enseigne au collégial.De 1985 à 1996, il collabore à diverses revues en tant que critique littéraire et poète.Il fait paraître des recueils de poésie ainsi que des romans, puis interrompt toute activité littéraire durant près de 20 ans.Une fois retraité, il renoue avec la poésie (Traité de l\u2019Incertain, Carmen quadratum, Varia et La châtaigneraie) et fait paraître un récit (L\u2019école des chiens) ainsi que trois romans (Miron, Breton et le mythomane, Dédé blanc-bec et Vierge folle).On peut lire ses billets littéraires sur le blogue de Dédé blanc-bec. 108 SECTION III Poésie/Création Louise Dupré : Exercices de joie : Poésie : Éditions du Noroît : 2022 : 142 pages (recension) Par Daniel Guénette Louise Dupré offre de livre en livre ce que nous attendons de la poésie, soit une parole prégnante, porteuse d\u2019une vivante et patiente interrogation, témoignant posément de l\u2019urgence qu\u2019il y a d\u2019intervenir dans le cours des choses, au cœur de la cité, au sein même de l\u2019intime, alors que des malheurs terrassent inlassablement notre pauvre humanité.Cette poète, pour notre plus grand bonheur, fait et remporte le pari de la limpidité.Ce n\u2019est pas rien. D\u2019ordinaire, afin d\u2019embrouiller le regard, le nôtre et celui des autres, nous risquons de couvrir d\u2019obscurité le peu de lumière que véhiculent nos propos.On craint dans le dénuement du poème de marquer la nudité de sa propre pensée, l\u2019indigence de ses sentiments.La parole nue, que nul brouillage ne recouvre, petit oiseau commun dont le vol ne s\u2019élève jamais très haut, semble incapable de remplir le mandat assigné au verbe poétique, incapable de nommer le nœud inextricable de l\u2019existence.La simplicité serait impuissante à dire, à circonscrire la complexité des choses humaines.Et pourtant ! « Tu as délaissé l\u2019éloquence pour les phrases simples ».Écrire le plus simplement du monde ainsi que le fait Louise Dupré, « écrire maigre / écrire pauvre », faire place aux choses qui tiennent à cœur, aller au plus près de nos vérités essentielles, puis, les ayant ressenties, analysées, les exprimer clairement, n\u2019est-ce pas le meilleur moyen de voir la main de l\u2019autre accueillir celle que nous lui tendons en recourant à la poésie ?Guillaume Asselin exprime dans Frondes ce très important souci de l\u2019entreprise poétique, celui de la « main tendue » : « je fais de petits paquets de présence que je dépose le long des jours où j\u2019erre en attendant qu\u2019une main, un œil, une âme, une blessure s\u2019en empare et les porte plus loin.» Dans le livre que nous tend Louise Dupré, il y a don d\u2019une telle présence.La parole est ici testamentaire.Elle s\u2019offre à nous comme un présent. La poète a reçu de l\u2019amour, elle rend de l\u2019amour. Elle a reçu des coups, elle n\u2019en rend aucun.Tournant sa détresse en enchantement, elle fait plutôt le don de ce qu\u2019elle possède de plus cher, elle offre sa pauvreté. C\u2019est en cela que sa poésie est si riche. Je me souviens d\u2019un titre de roman, Quelqu\u2019un pour m\u2019écouter.Son auteur se nommait Réal Benoît.Je le mentionne, car je crois que Louise Dupré est parvenue avec ce recueil et ses précédents à réaliser un tour de force \u2014 avec entre autres Plus haut que les flammes.Au plus près d\u2019elle-même, la poète a inventé une voix qui chaque fois trouve réellement quelqu\u2019un pour l\u2019écouter.Aussi nombreux que nous soyons à l\u2019entendre, c\u2019est au creux de l\u2019oreille de chacun et chacune d\u2019entre nous que se dépose cette voix que rien jamais n\u2019obstrue au passage depuis que la poète a « renoncé à écrire je.» Il faudrait consacrer une étude au « tu » dans les poèmes de Louise Dupré.Ce pronom chez elle favorise une très efÏcace forme de dialogue. C\u2019est sans doute un dialogue que le « je » entreprend avec elle-même, mais c\u2019est aussi un dialogue dans lequel s\u2019immisce quelqu\u2019un pour l\u2019écouter.Il nous arrive parfois de lire des ouvrages de poésie en nous demandant de quoi « ça parle ».Le référent nous échappe, le titre ne nous est d\u2019aucun secours et le sens des vers que nous cherchons à lire tarde à se manifester, si jamais il finit par le faire. Ces livres procurent une expérience de lecture qui peut s\u2019avérer enrichissante, si elle n\u2019est pas divertissante.Exercices de joie n\u2019appartient pas à cette catégorie.L\u2019eau de ses poèmes est si claire que nous nous y baignons immédiatement.Or cette poésie n\u2019a rien de simpliste.Elle témoigne d\u2019une expérience de la vie qui n\u2019est pas sans gravité.On ne s\u2019exerce pas à POSSIBLES AUTOMNE 2022 109 la joie, si la joie déjà nous habite, s\u2019il ne s\u2019agit pas de l\u2019apprivoiser afin de la faire sienne. Traiter d\u2019une valeur (la joie), c\u2019est aussi traiter de ce qui lui est opposé (le chagrin, la mélancolie), c\u2019est rendre compte aussi des zones grises rencontrées entre le noir déjà et la blanche clarté de l\u2019aube : « tu lèves le regard / vers l\u2019espérance de l\u2019aube ».Le monde déchiré dans lequel nous vivons « depuis le fond des cavernes » se montre implacable.La poète de ces Exercices de joie a depuis longtemps « renoncé au paradis », mais elle n\u2019a pas baissé les bras.Elle continue de témoigner, de s\u2019indigner ; elle s\u2019inscrit encore et encore « dans l\u2019humanité qui résiste sans hurler.» Louise Dupré ne hurle pas, mais elle se fait entendre et je le répète, il y a toujours quelqu\u2019un de très nombreux pour l\u2019écouter.Parole d\u2019apaisement et de réconciliation, doux théâtre crépusculaire, la voix murmure ici dans un quasi- silence, avant les aubes que d\u2019autres connaîtront lorsque cette « petite vieille dont l\u2019âme se réconcilie avec l\u2019horizon couché » aura fini d\u2019« habiter [sa] vie. » Ce recueil est magnifique, émouvant. Une histoire de femme(s) s\u2019y donne à lire en filigrane. On retrouve la présence d\u2019une mère qui ressemble à celle du personnage central du plus récent roman de l\u2019autrice.La mort est proche.Mais avant de partir, l\u2019heure est à la joie, et « c\u2019est maintenant ou jamais ».Notice biographique Voir recension de Frondes, de Guillaume Asselin, par le même auteur. 110 SECTION III Poésie/Création Berce ta peur Lettres à une insomniaque Par Mireille Cliche tu devras porter une espérance qu\u2019on appelle courage même si le monde t\u2019épouvante un peu plus de saison en saison Louise Dupré, Exercices de joie La porte de feu le seuil où les chemins se disloquent nous y voilà tu vois ce moment où les oiseaux sont trop lourds pour les arbres qui les portent tu contemples le noir qui te tire par les pieds tu ignores comment on s\u2019accroche tu glisses et tu glisses * Je sais l\u2019aurore neuronale ta fatigue quand tu cherches l\u2019interrupteur debout dans la lumière qui grésille ta vie bâillonnée par la machine roulant à plein régime dans des odeurs qui nous renversent Le corps nous enserre des décharges pétaradent sous la peau des néons hurlent sur nos têtes la pluie nous mordille comme un chiot Les cris les ordres les jappements rythment nos journées le monde est une enclume sur laquelle on tape en hurlant POSSIBLES AUTOMNE 2022 111 * Quelquefois le jour mijote à l\u2019aube il murmure aime pleure ne crains pas ta soif Ta maladresse tes absences tes manques borde-les tendrement comme si tu tricotais pour garnir un lit vide * Si la cage est si petite que tu n\u2019y trouves que le sommeil entre deux barreaux tordus saute Ne crie que si tu atteins la glace étale où l\u2019ombre afÒeure Quand le héron se perche admire l\u2019immobilité et le silence qui font sa force plains la proie qui ne l\u2019a pas vu * Le monde se divise souviens-toi en primates pacifiques ou belliqueux en paroles ou en cris en outils en machettes on peut tuer chaque jour en ne s\u2019étonnant de rien La paix est une chaise inconfortable secouée par les hommes du président il faut sans cesse se lever se rasseoir partir repartir attendre taire les hydrocarbures laisser dormir les diamants C\u2019est un travail de sape dire non cent fois non sans rentrer dans nos terres pour aimer manger nourrir nos primates Le monde manque-t-il d\u2019hormones ou de jarnigoine 112 SECTION III Poésie/Création * Les mains aux oreilles renonce aux cathédrales choisis la moiteur des chapelles la plainte fragile des sous-bois Taille une clairière où t\u2019asseoir immuable insolite éternelle dans ta finitude Le chemin du nombre est si étroit Notice biographique Lauréate du prix Octave-Crémazie, Mireille Cliche compte à son actif quatre recueils de poésie, un roman et un album mettant à l\u2019honneur des illustrations de Stéphane Jorisch.Elle s\u2019implique également dans des regroupements d\u2019auteurs et d\u2019artistes.Paru en 2020 aux éditions du Noroît, son plus récent ouvrage s\u2019intitule Le cœur accordéon. POSSIBLES AUTOMNE 2022 113 Feuilles en béton Par Cristina Montescu mes paupières tremblent sous la pluie comme une chaise frappée par la foudre une statue ivre sur un piédestal fait en fer toute rouillée dans un parc de l\u2019enfance tu as longuement regardé mes paroles et d\u2019un lourd coup de colère dentelée tu les as bâtonnées sans répit elles ces paroles écailleuses parmi les crocs du souvenir ont crié à l\u2019adresse du ciel tout en plantant dans le parterre de la honte les griffes rougies de leurs âmes * quelques gouttes d\u2019éternité à l\u2019intérieur de mes paumes hurlent le trop d\u2019inconnu aboyant cognent contre les feuilles en béton creusent dans les trottoirs de la ville je lave alors mes mains sous l\u2019eau des instants à venir au monde tandis que les gouttes mordent mes poignets là où le sang se change en nuages je me recroqueville alors en poussant mes orteils en racines vers la terre le bonheur est mon proche voisin non là-bas dieu lointain toutefois mes orteils ne sont pas ancres je flotte maintenant en nuage dans le trompe-l\u2019œil de l\u2019éternité défendue * souvenir couteau à la gorge os fracturé de désir toi tu tournes les talons pendant que moi je t\u2019attends des fleurs des champs sur les lèvres des éclats de rire dans mes yeux 114 SECTION III Poésie/Création je le sais pourtant un jour tu reviendras en couteau à la joie en désir d\u2019os fracturé tu retourneras pour voler des seaux d\u2019instants antérieurs sur le tard me diras-tu pourquoi te presses-tu à mettre le point là où j\u2019enverrais en tant que virgule une colombe bleue de ciel * chevalier souvenir mon meilleur ennemi part chercher une boîte de lait un pain tressé d\u2019espoir des aubes en conserve pars à pas d\u2019escargot et laisse-moi le temps de mourir avant de goûter à ta nourriture empestant la lucidité fauve * que cherchez-vous, madame à quatre pattes dans le pays du néant personne n\u2019entreverra votre bol de souffrances mais juste vos fesses arrondies sous la jupe rétrécie sur vos joies périssables revenez vous vous donnez en spectacle pendant que la mort a pris votre place et vos semblables vous ont enterrée sous le tintamarre de leurs masques de parade voilà une paire de gants tombés sur le trottoir quelque part deux mains n\u2019ont plus d\u2019étui dans lequel abriter les gouttes de tendresse cueillies la veille ou une flotte de points d\u2019exclamation révoltés quelque part sur une rue à lueurs deux mains égarées tremblent en dessous des portiques en cris barbares d\u2019oiseaux au-dessous des bottes désentravées des passants POSSIBLES AUTOMNE 2022 115 je contourne dans la rue des boîtes en métal animées des nains d\u2019argile à sang bouillonnant des maisons à coeur de bois appuyées sur des gens dénudés d\u2019œil je pédale sur des mots aux ailes ou aux chardons je mets en mouvement des roues de feuilles aux yeux grands ouverts et je regarde avec insistance en avant tout droit vers l\u2019avant cela fait quelque temps que la jeunesse est tombée de mes cheveux elle a glissé au milieu de la rue cette lointaine chanson d\u2019oiseau libre à l\u2019intérieur de sa cage je me suis cognée à répétition contre les barreaux sous forme de plumes en léchant longuement les bleus de mes rêves et sans cesse j\u2019ai tâché de ronger ma cage à forts coups de dents je pédale sur des mots aux ailes ou aux chardons et je prie sans arrêt afin que mes jambes soient assez fortes pour qu\u2019elles me portent le plus loin possible toujours vers l\u2019avant chaque feuille d\u2019automne porte un oeil allumé sur la tête des pensées jaunes rouges rouillées volent avec des ailes collées à la cire d\u2019un monde tremblant vers un autre de pierre je tends mes bras en pont suspendu vous, feuilles enivrées par le vol ne pourriez-vous pas coudre à mon dos l\u2019étincelle de vos plumes Notice biographique Née en 1975 à Craiova, en Roumanie, Cristina Montescu vit à Montréal depuis 2004.Elle a fait des études de langue et de littérature françaises à Craiova, à Rabat et à Montréal.Son premier livre, Larmes cadenassées, est paru en 2003 aux Éditions L\u2019Harmattan (Paris).Depuis, Cristina Montescu a signé cinq autres livres de poésie parus aux Écrits des Forges (Trois-Rivières) : Tristesse à chien mauve (2009), La Margelle du soleil (2010), Qui ne naîtra pas (2012), Lettres à l\u2019assassin (2014) et Concerto pour gouttes à venir (2018), ainsi qu\u2019un livre bilingue de poésie paru en Roumanie aux Éditions Fondation Scrisul Românesc (Craiova), Pédaler sur les mots / Pedalând pe cuvinte (2021).Le premier roman de l\u2019écrivaine, La ballade des matrices solitaires, est paru en 2020 aux Éditions Hashtag (Montréal) pour ensuite être traduit en roumain et publié en 2022 aux Éditions Vremea (Bucarest). 116 SECTION III Poésie/Création Quelques poèmes brefs Par Gui Matieu / Guy Mathieu Traduits de l\u2019occitan par l\u2019auteur Janus Quand regarda son ombra Janus saup jamai se vèi lo passat o l\u2019avenir.Janus Quand il regarde son ombre Janus ne sait jamais s\u2019il voit le passé ou l\u2019avenir.D\u2019aur e d\u2019azur Dins son aur estivau au mitan dei planas d\u2019Ucraina lei virasolèus van cercar la lutz vers lo blu dau cèu, i van cercar la patz, la patz e ne vèson venir que de chaples.(avost de 2022) D\u2019or et d\u2019azur Dans leur or estival au milieu des plaines de l\u2019Ukraine les tournesols vont chercher la lumière vers le bleu du ciel, y vont chercher la paix, la paix et ne voient venir que des massacres.(août 2022) POSSIBLES AUTOMNE 2022 117 Dins son vielhum Sei dòus avián cavat de rugas sus sa cara.Tirassava lei pès dins de pantoflas traucadas, tirassava de sovenirs que se ne podiá pas desfaire.E se fasiá de marrit sang per son chin.De qué devendriá sens ela, se veniá a morir ?Dans sa vieillesse Ses deuils avaient creusé des rides sur son visage.Elle traînait les pieds dans des pantoufles trouées, traînait des souvenirs dont elle ne pouvait pas se défaire.Et elle se faisait du mauvais sang pour son chien.Que deviendrait-il sans elle, si elle venait à mourir ?Après sa despartida La veirai plus estendre sa bugada, lo solèu dins sei péus jogarà plus ais escondalhas e sei chivaus, tèsta bassa, paisson sa pena e endilhan son dòu.Après son décès Je ne la verrai plus étendre sa lessive, le soleil dans ses cheveux ne jouera plus à cache-cache et ses chevaux, tête basse paissent leur peine et hennissent leur deuil. 118 SECTION III Poésie/Création Desert Entre cèu blu e sabla d\u2019aur caminan lei camèus.An set de silenci e n\u2019an pas paur.Désert Entre ciel bleu et sable d\u2019or cheminent les chameaux.Ils ont soif de silence et n\u2019en ont pas peur.Puèi.Vendrà lo jorn que mei poèmas saràn pas mai que d\u2019èrba fòla sus lei tombas.Lo vent, esto ser, acompanha sus lei vinhas lei darriers rais de solèu.Lo vin, deman, ne gardarà la memòria.Puis\u2026 Viendra le jour où mes poèmes ne seront qu\u2019herbe folle sur les tombes.Le vent, ce soir, accompagne sur les vignes les derniers rayons de soleil.Le vin, demain, en gardera le souvenir. POSSIBLES AUTOMNE 2022 119 Notice biographique Guy Mathieu (Gui Matieu en provençal) est né au milieu du siècle dernier, en Provence (France) où, dès son enfance, il fut plongé dans un bain linguistique bilingue occitan et français.C\u2019est dans sa langue d\u2019oc (dialecte provençal), la langue des troubadours, qu\u2019il préfère écrire ses poèmes.Auteur de publications et de recherches sur les traditions orales provençales, il est aussi l\u2019auteur de plusieurs recueils de poèmes, quelques-uns en édition bilingue.Il est membre du PEN Club occitan et de plusieurs associations de défense et illustration de sa langue.Il est également traducteur. 120 SECTION III Poésie/Création Poème d\u2019amour Par Michael Morais Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier Love Poem Like sequined snow melts upon mountain peaks I turn into water A stream a brook the swiftest of rapids through dark forests over Sharp and perilous terrain following gravity in a straight line I race to greet you like a river that swells with the coming of The sun in springtime overflowing aflood with excitement breaking Fiercely surging over levees bursting walls and moving earth Gushing over all I rise to greet you like a wave deep from the sea That sleeps in me breathing all your kisses devouring what time There is I crash upon your shore like all the waters and oceans This planet knows each molecule of me goes through change \u2014 transcends When touched by the sun I rise to greet you like small particles Of sand swept thousands of miles by currents of desire that beat in Waves upon sunbleached beaches being at long last when the water Subsides allowed to remain like the ground that shakes and trembles Awaking with the earth\u2019s quaking forced up by quick movements from The core I rise to greet you like crystalline rock borne through Subterranean caverns and alleys by steaming streams of molten ore Straining to reach the surface erupting and finally bursting through I rise to greet you like a volcanic explosion turning the hills to Thunder splitting granite vomiting fire and lava spewing forth coals And glowing embers lighter than air I rise to greet you like the smoke And gaseous flames that burn their way soaring high and swirling Right through the sky fulfilling every law of nature I rise to greet you POSSIBLES AUTOMNE 2022 121 Poème d\u2019amour Comme neige en paillettes fondant sur la cime des montagnes je me change en eau Un courant un ruisseau le plus vif des rapides à travers d\u2019obscures forêts au-dessus D\u2019un sol abrupt et périlleux suivant la pesanteur rectiligne J\u2019accours t\u2019accueillir comme un fleuve grossissant à l\u2019arrivée du Soleil au printemps sortant de son lit débordant fébrile rompant avec Acharnement la houle déferlant contre la digue les murs en éclats et la terre remuant Rejaillissant sur tout je me lève pour t\u2019accueillir comme une lame de fond de la mer Qui dort en moi respirant chacun de tes baisers dévorant le temps Qui reste je heurte ton rivage comme toutes les eaux tous les océans Que contient cette planète chacune de mes molécules se transforme \u2014 transcendée Lorsque touché par le soleil je me lève pour t\u2019accueillir comme de petits grains De sable balayés sur des milles et des milles par des flots de désir qui s\u2019abattent en Vagues sur des plages blanchies par le soleil pouvant enfin lorsque les eaux Baissent demeurer comme le sol qui tremble et s\u2019ébranle S\u2019éveillant avec la terre en tressaillement poussée par de rapides remous du cœur Je me lève pour t\u2019accueillir comme une roche cristalline portée à travers Des cavernes et des passages souterrains par des flux fumants de minerai en fusion S\u2019efforçant d\u2019arriver à la surface qui entrent en éruption et qui surgissent enfin Je me lève pour t\u2019accueillir comme une explosion volcanique transformant les collines en Tonnerre fendant le granit vomissant feu et lave crachant charbons Et braises ardentes plus léger que l\u2019air je me lève pour t\u2019accueillir comme la fumée Et les flammes gazeuses qui se fraient une voie s\u2019élançant haut et tourbillonnent Transperçant le ciel comblant toutes les lois de la nature je me lève pour t\u2019accueillir Notice biographique Le poète, dramaturge et interprète d\u2019avant-garde Michael Morais (New York 1945 \u2013 Montréal 1991) a galvanisé la scène new-yorkaise de la poésie et du théâtre dans les années 1960 et ce, jusqu\u2019au milieu des années 1970, avant de déménager à Montréal en 1976.Dans la lignée de Langston Hughes, Gil Scott- Heron et les poètes de la génération beat, Michael Morais a continué à créer et à jouer jusqu\u2019à sa mort en 1991, survenue à l\u2019âge de 45 ans.Référence Morais, Michael.2022.FREE: Uncut poems, stories, art and drama by Michael Morais, une anthologie (dont ce poème est extrait) publiée sous la direction de ©Jody Freeman, p.190.Montréal, Canada : ©Éditions Naine Blanche \u2013 White Dwarf Editions, tous droits réservés.Texte reproduit avec l\u2019autorisation de l\u2019éditeur et de Mme Freeman. 122 SECTION III Poésie/Création « Collisions » et autres poèmes Par Andrea Moorhead Collisions Des sons métalliques remplissent la nuit des défaillances, des chutes de pression nous sommes encore debout malgré la violence du vent le martèlement du cœur et des poumons, révolte des organes que personne n\u2019aurait pu arrêter, c\u2019est une séduction imprévue, un avortement de la mémoire de la nostalgie arrachée au cynisme, une crise de conscience une distance que nous n\u2019avons pas anticipée entre nos mots et cet orage épouvantable. POSSIBLES AUTOMNE 2022 123 Saturation Trop de visages suspendus dans l\u2019air comme des mirages menaçants, des yeux énormes des lèvres ouvertes pour crier leur déception, les glaciers, les accidents en haute mer, les guerres chimiques à l\u2019intérieur pendant que nous écoutons des voix fébriles annoncer le non-être de la planète sans remarquer que nous flottons déjà dans la marée blanche des songes détachés. 124 SECTION III Poésie/Création Flashback Hésitant au bord de l\u2019eau les jambes courent encore dans les champs lointains explosions et pièges, l\u2019odeur du départ arbres brûlés, bâtiments écrasés, peaux et cheveux au ralenti incolores méconnaissables des éclaboussures des rides des cercles les bras raides l\u2019eau est froide, l\u2019eau est claire le cœur à moitié gelé les poumons enfin libres sidérés par l\u2019intensité. POSSIBLES AUTOMNE 2022 125 Courants Nous dormons à l\u2019abri du volcan dans l\u2019attente impossible de nous réveiller au bord d\u2019une rivière de neige bleue entourés des bruits de notre passé vacarme insoutenable qui s\u2019écroule lentement à l\u2019intérieur de la mémoire. 126 SECTION III Poésie/Création De près Parmi les feuilles brunes une voix défunte se lève tressaillante et pure comme les touches noires du piano une tout autre mélodie en dissonance sous la peau de la nuit murmurant le long des paupières closes, tremblement qui saisit la dernière lueur.Fascination Tes yeux luisent le long de mon regard des taches d\u2019ombre et d\u2019or d\u2019où viennent des questions sans réponse. POSSIBLES AUTOMNE 2022 127 La Mère Gaïa Arrachez vos rêves - il ne vous reste plus de temps votre corps blond vos paupières de feu et de grêle.Personne ne vous retrouvera ici.C\u2019est un tissage mal fait une toile d\u2019hypothèses instable sous le vent noir.Arrachez-les - vous risquez la disparition aux mains des Jekyll et Hyde.Pharisaïques, ils ne connaissent pas le corps blond et friable de vos rêves les voiles clignotant aux profondeurs, le message intime des synapses, vos yeux d\u2019hydrogène et de fer, le ventre doux des nuits sans lune avant la collision avant l\u2019autel piégé de votre transsexualité 128 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Andrea Moorhead est directrice de la revue internationale Osiris qui vient de célébrer cinquante ans de poésie.Elle a publié plusieurs recueils de poèmes dont Présence de la terre aux Écrits des Forges, À l\u2019ombre de ta voix aux Éditions du Noroît, Fukushima Dreams au Finishing Line Press et Tracing the Distance au Bitter Oleander Press.Photographe amatrice et naturaliste passionnée, elle a fait paraître ses photographies dans de nombreux livres à Anterem Edizioni en Italie ainsi que dans les revues littéraires Ce qui reste, Possibles et The January Review.interdite et niée avant que votre corps blond ait fécondé la transe et l\u2019hallucination mille fois plus tendres que vos rêves échappés qui nous rendent tous stériles sous le poids de votre rage, de votre immense et impitoyable regard planétaire. POSSIBLES AUTOMNE 2022 129 Paramètres1 Par André-Guy Robert La carte des lieux Voyez-vous les montagnes et les plaines ?Cette photo a été prise de l\u2019espace.Voyez-vous les aspérités d\u2019une plaque de verre ?Cette photo a été prise au microscope électronique.Voyez-vous la carte physique d\u2019un archipel ?Cette image a été produite par ordinateur.Quelle que soit l\u2019échelle et le mode de représentation, des structures analogues se répètent.Pour s\u2019y retrouver, le cerveau regroupe les perceptions \u2014 visuelles, en l\u2019occurrence \u2014 et en fait des archétypes. Or, ces structures analogues, il en existe effectivement dans le monde réel, quelle que soit l\u2019échelle (les fractales), et le cerveau en rajoute, qu\u2019il imagine\u2026 2006.Photo numérique.Gros plan de la surface d\u2019un mur photographiée en lumière rasante à Bonifacio, en Corse.En tant qu\u2019artiste surréaliste, j\u2019appellerai « fractale de Bonifacio » cet « ensemble » tout à fait fortuit ! 1. [NDLR : les réflexions de l\u2019auteur sur la genèse du titre sont résumées à la toute fin de ce texte, dans la note qui suit la notice biographique.] 130 SECTION III Poésie/Création Le grand dévidoir Devant l\u2019eau vive dont les mouvements s\u2019entrelacent avec une aisance déconcertante, on demeure immobile, les yeux rivés.Que cherche-t-on à comprendre en observant ainsi ce qui ressemble à des cordes se dévidant à toute vitesse et dont on ne verra jamais les bouts ?L\u2019épaisseur invraisemblable d\u2019une profondeur cachée ?Qu\u2019y a-t-il derrière cette surface qui se meut hors cadre tout en se lovant sur place ?Et ces couleurs \u2014 teintes de gris passant du noir au vert, lignes de violet virant au mauve, rebonds pâles qui remontent le courant \u2014, où va-t-elle les chercher, l\u2019eau transparente qui, par surcroît, feint l\u2019opacité ?Pour l\u2019enfant comme pour l\u2019artiste, la mécanique des fluides n\u2019a rien d\u2019un ensemble d\u2019engrenages qui sonne les heures.C\u2019est un miracle, un feu de joie liquide.2015.Photo numérique.Tresse d\u2019eau photographiée au téléobjectif en vitesse lente.Chutes Dorwin, à Rawdon, au Québec.En tant que poète impressionniste, j\u2019en appelle à la fluidité. POSSIBLES AUTOMNE 2022 131 Beau temps pour les extrêmophiles L\u2019équilibre écologique se bâtit sur le temps long.La chute de l\u2019astéroïde qui a creusé le golfe du Mexique causa l\u2019extinction des dinosaures, faisant entrer le temps court dans l\u2019équation de la vie.Et puis le temps long s\u2019est lentement remis en place, aboutissant à l\u2019espèce humaine.Voici que quelques générations d\u2019apprentis sorciers ont sufÏ à ramener l\u2019humanité dans le temps court. Quoi qu\u2019on en dise, la Terre n\u2019est pas en danger.Elle s\u2019est passée des dinosaures, elle se passera bien des êtres humains.Le temps long reprendra, et la loi universelle s\u2019appliquera comme d\u2019habitude : tout ce que la matière rend possible essaiera d\u2019advenir.2022.Photo numérique.Extrêmophiles proliférant à la surface des concrétions de la Teplá, un ruisseau où coule une eau minérale thérapeutique, à Karlovy Vary, en République tchèque.En tant qu\u2019amateur de phénomènes géothermiques, je fais confiance à la détermination de la vie. 132 SECTION III Poésie/Création Le jour et la nuit À l\u2019échelle de l\u2019évolution, le jour et la nuit alternent rapidement à la surface de Terre, ce qui impose aux vivants de s\u2019adapter à un environnement stroboscopique.Ces conditions de vie locales ont déterminé la teneur des perceptions que le cerveau encode pour sa survie.Dotés d\u2019une vue nocturne médiocre, les êtres humains ont naturellement associé la nuit au danger, la lumière à la sécurité.En découlent symboles et rites. Auraient-ils été dotés d\u2019une vue différente, les Hommes auraient fabriqué d\u2019autres mythes.Le cerveau sert de pont entre les sens et le sens.Or, ce pont, comme tous les ponts, est aussi stratégique que vulnérable.Quand le sens commun fait consensus, un Rimbaud se lève et réclame « le dérèglement de tous les sens ».Au bout d\u2019un moment, même les perceptions sensorielles ne font plus consensus.Les apôtres de la réalité virtuelle, des faits alternatifs et des mensonges dignes de foi dénoncent comme faux les faits avérés.Le pont entre les sens et le sens tombe sous les missiles.L\u2019extinction des lieux communs annonce le retour des mythes.Beaucoup s\u2019en réjouissent qui avaient peur dans le noir.2022.Photo numérique.Gros plan d\u2019un mur éclairé en lumière rasante dans les combles de la galerie GASK de Kutná Hora, en République tchèque.En tant que bachelardien, je préconise l\u2019emploi du symbole : il réenchante le monde. POSSIBLES AUTOMNE 2022 133 Méduses galactiques L\u2019horizon de la Terre \u2014 qui sépare le haut du bas, le céleste du terrestre, le bien du mal, et que la gravité ancre par surcroît dans une direction opposable \u2014 serait-il en partie responsable de notre pensée binaire, qu\u2019un horizon mental divise entre moi et non-moi, nous et non-nous ?Si nous étions nés sans l\u2019expérience de l\u2019horizon terrestre ni de la gravité, penserions-nous encore le monde par deux ou le penserions-nous flottant, aléatoire, interactif ou vide ? L\u2019univers nous inspirerait-il encore autant de crainte que d\u2019émerveillement ?Le percevrions-nous lui-même comme dissonant ?2021.Montage de deux photos numériques placées en miroir de part et d\u2019autre d\u2019un filet central bleu foncé.Photographies de la pelure tavelée d\u2019une banane dont les couleurs ont été modifiées en post-traitement.En tant que chercheur, je m\u2019intéresse à la dissonance cognitive. 134 SECTION III Poésie/Création Notice biographique André-Guy Robert travaille à s\u2019expliquer le monde avec des mots, des images, ou les deux, comme ici. Membre de l\u2019Association des photographes artisans de Laval (APAL) depuis 2016. Finaliste au Défi Mongeon-Pépin 2022 de la SPPQ.Photos publiées sur papier dans : Brèves littéraires 82, revue littéraire lavalloise (page couverture, 2011), El Hakim 39, revue médicale algérienne (page couverture, 2022), The Sea Letter 10, revue littéraire américaine (2021), Entrevous 8, revue d\u2019arts littéraires lavalloise (2018), Brèves littéraires 90/91 (15 photos illustrant des poèmes d\u2019auteurs québécois, 2015).Son diaporama Arbres de verre (2019 ; https://youtu.be/LlHCzsjqv4U) a été mis en musique par Louis Babin.André-Guy Robert publie ses photos numériques sur Flickr (https://www.flickr.com/photos/andreguyrobert/albums). Site Web : https://andreguyrobert.com.© 2023.Tous droits réservés à l\u2019artiste.Note Réflexions de l\u2019auteur sur la genèse du titre « Paramètres » : J\u2019ai analysé le contenu de mes cinq commentaires et photos correspondantes.Voici ce qui en ressort : 1.Fractales structure semblable quelle que soit l\u2019échelle > artiste surréaliste = fortuité 2. Mécanique des fluides surface / profondeur, mouvement hors cadre / sur place, couleurs / transparence, transparence / opacité > poète impressionniste = fluidité 3.Temps long / court matière / vie, réalisation des possibles > amateur de phénomènes géothermiques = confiance dans le fait que la vie est déterminée à vivre 4.Alternances, oppositions jour / nuit, symboles / rites, les sens / le sens, consensus / disparités, faits réels / alternatifs, vue médiocre = mythes > bachelardien = emploi de symboles pour le réenchantement du monde 5.Horizon + gravité binarités : haut / bas, céleste / terrestre, bien / mal, moi / non-moi, nous / non-nous, crainte / émerveillement = univers dissonant > chercheur = dissonance cognitive Il me semble que chacun de ces sujets philosophico-scientifiques (ou lois de la nature / de la perception humaine) est un paramètre dont il faut tenir compte pour comprendre le monde. POSSIBLES AUTOMNE 2022 135 L\u2019humeur de l\u2019eau en crue Par Anthony Lacroix sur ma table de chevet je garde cachée une forêt apocryphe on ne sait jamais quand le verre d\u2019eau manquera de congés maladie ou si la feuille d\u2019une céphalée nous attend au point culminant de l\u2019angoisse * j\u2019aimerais déposer un lavalier dans le minaret de ta nuque mais chacun de mes doigts tendus amincit la glace du fleuve * une fatigue apprivoise la falaise dans mon torse quand chaque géant deviendra un moulin il me restera les champs pour vieillir * si je consulte mes synonymes si souvent c\u2019est pour réduire la ponctualité de mes nerfs en désespoir de cause t\u2019écrire un roman qui s\u2019effondre en protocole * pardon quand la semaine finit de percoler j\u2019ai le courage d\u2019une patate frite tous grappillent leurs regrets comme ils peuvent maronner dans un champ sec ou avoir une migraine de bouteilles vides 136 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Anthony Lacroix est né à Sherbrooke comme son père avant lui.Il a publié trois livres, dont les deux plus récents, Les femmes que j\u2019aime ne font pas de bicyclette (2021) et La scoliose des pommiers (2022), sont parus à La maison en feu.Il dirige présentement les éditions Fond\u2019tonne, coordonne le podcast de création Le mot bruit et prépare une thèse de doctorat subventionnée par le CRSH sur les fictions refuges sous la direction de Martin Robitaille (UQAR).Depuis octobre 2022, il travaille à la création du roman intitulé Quand les radios de char se mettront à brûler, dont il lit un extrait chaque mois à l\u2019émission de radio « Libraire de force ». POSSIBLES AUTOMNE 2022 137 Bon voisinage Par Éric Roberge La pudeur demeure vierge sur la pointe des pieds c\u2019est ce qu\u2019elle aime faire croire jusqu\u2019à ce que ses talons arment ses jambes qui rôderont pour qu\u2019elle se sente moins seule c\u2019est ce qu\u2019elle se répète certains matins étranglée avec ses propres rires de la veille auprès d\u2019un éclair qu\u2019elle congédie sur-le-champ sans âge sans vêtement sans même un masque funèbre * Des draps noirs flambent sous les ongles qui écartent un abdomen d\u2019une rive à l\u2019autre la symphonie qui glisse dans ce bassin osseux se laisse imposer une cadence plus grande qu\u2019elle des mâchoires s\u2019ouvrent à une respiration haletante dans laquelle les pierres s\u2019engouffrent se polissent à l\u2019air pour atteindre une rondeur d\u2019oxygène 138 SECTION III Poésie/Création * Elle donne naissance à des mondes anciens qui se hissent bonheur au vent contraire dans un ciel sans faux plis chaque nuit elle s\u2019endort avec la vie chaque réveil la rapproche d\u2019elle-même au lieu de la féliciter il n\u2019est pas rare que des grands-parents leurrés par leur nouveau rôle prennent des photos de leurs petits-enfants qui ne sont pas les leurs à travers la vitre de la pouponnière d\u2019un navire de guerre * Les forceps appliqués sur les joues du jour laissent des marques d\u2019oiseaux alités qui agonisent autour de la piscine fardée d\u2019écureuils inquiets et de mouches enivrées par compassion le voisin qui connait la mécanique pour leur trancher la tête récite mime et forain au préalable chacun de leurs os creux devant un feu à partager Notice biographique En 2022, Éric Roberge a publié La bibliothèque des torsions aux Écrits des Forges, son sixième recueil à la même adresse.Il a également participé à quelques numéros récents de la revue Exit.Il enseigne les arts et les lettres, la littérature et la communication au Cégep de Trois-Rivières. POSSIBLES AUTOMNE 2022 139 et la nuit dura\u2026 Par Sébastien B Gagnon avalé par la nuit dans un étau incompréhensible les jambes me plient mon dos se casse je rampe dans un dernier mot qui s\u2019accroche aux lèvres de la vivante les affaires des armes m\u2019auront tout pris l\u2019énergie des jours de montagne la vitesse qui me faisait compter les mouvements qui faisaient les danses dans les feux qui meurent tombent les anecdotes et les comptines toutes tes dents tellement emportées par le vent les grands rires sont dépassés ou peut-être je les conserve depuis que les amis coulés dans leurs rêves ne savent plus les accomplir ou alors c\u2019est le contraire et ils se moquent des rêves qu\u2019ils ont déjà tenus dans des jeunes mains belles et grandes et ouvertes ma voix se perd elle ne voudrait pas être la mienne hollywood l\u2019attire et mes pieds l\u2019écrasent dans un rare transfert de poids (probablement que je déboule avec le piano) j\u2019ai voulu mettre aux abris les écoles parce que même si elles ne m\u2019ont pas toujours parlé personnellement elles correspondaient à la charge de demain et avec elles on a lancé des morceaux d\u2019asphalte de capital sur les flics et préparé les coups dont les plans sont par ici viens suis-moi 140 SECTION III Poésie/Création c\u2019est bien la moindre des choses ça ne devrait pas prendre un poème pour les faire belles les victoires possibles dans la lutte et celles de la vie quand ils brûlent les crayons de bois avec les bâtons de baseball et de hockey que les vieux réfractaires coupent le soufÒe aux passagers fougueux poussés à bouillir dans une marmite étanche m\u2019arrive le sommeil qui réveille les poings découpés j\u2019ai la gueule d\u2019un klaxon dans le capharnaüm des incendies de souvenirs tu parles d\u2019un seul œil je ne te connais plus ce matin dans l\u2019orage les chorégraphes étaient en lambeaux sur le seuil de ma porte qui n\u2019ouvrait pas demain je ne sais pas et si par chance je perds l\u2019idée qui me transporte ailleurs c\u2019est la musique qui aura vaincu mes mœurs Notice biographique Sébastien B Gagnon écrit dans la tempête, pendant l\u2019effondrement. À ses yeux, l\u2019enchaînement des catastrophes suscite des potentialités d\u2019actions contre la passivité, cette coupole qui s\u2019abat sur les populations.Les mots sont pour lui les veines des gestes, ils permettent les soulèvements et altèrent les jours perdus.Avec lui, la littérature et l\u2019art sont des aventures qui multiplient les possibles.Il a publié Disgust and Revolt Poems Mostly Written in English by an indépendantiste (Rodrigol, 2012), ainsi que Mèche (Oie de Cravan, 2016, Prix des libraires québécois 2016, catégorie poésie).Il travaille sur plusieurs projets indépendants et secrets aux aspects multidisciplinaires, dont un Traité de démolition.Il présente régulièrement performances, lectures et spectacles, entre autres avec le musicien Joël Lavoie (duo nommé boutefeu). POSSIBLES AUTOMNE 2022 141 Lumpen manifeste (adolescent) / des vieux (parricides) Par Gerardo Ciáncio Traduit de l\u2019espagnol (Uruguay) par Jean-Pierre Pelletier Lumpen Manifiesto (adolescente) de los viejos (parricidas) Nosotros no queremos ser la parte postrera del vagón de cola del fin de una tradición literaria ni padres ni madres ni abueleces eunucas nosotros no queremos ser parricidas ni madrefóbicos nosotros apenas ponemos la punta de algo en el papel para que arda hasta el hartazgo para dejar constancia de la derrota del fracaso de la Nada que se absorbe el Todo (a cada respiro la Nada se lo traga Todo) de eso quisiéramos dar cuenta para empezar por la Nada más blanca y absoluta la Nada que dicen que estaba antes del lenguaje antes del gesto antes del amague ni matricidas ni padrefóbicos En términos poéticos aspiramos a convertirnos en verdaderos asesinos seriales (Ayer soñé que alguien o algo en Montevideo, o en una ciudad como esta asaz misteriosa y abstracta, se dedicaba a cazar poetas, liquidaba escritores a mansalva.Literal, como dicen algunos jóvenes. 142 SECTION III Poésie/Création Quizás la culpa es mía porque me dormí escuchando un audio de Bolaño, y el sueño tenía, ahora que lo pienso, algo del Bolaño más oscuro, de ese que mira el vacío más negro con los ojos inyectados de abismo.Incluso, la pesadilla (porque de eso se trataba) tenía algo de \u2018Diario de la guerra del cerdo\u2019, de la novela de Bioy - no de la película de Torre Nilsson -.Lo cierto es que la máquina de hacer sueños del inconsciente trabaja solita, entiendo que se autoprograma a piacere con las esquirlas que quiere, nadie guiona nada ahí, supongo).A Pablo Silva Olazábal, que sigue runruneando el laberinto de su universo narrativo como un enorme espejo de inquietantes ficciones y sueños recuperados.Lumpen manifeste (adolescent) des vieux (parricides) Nous ne voulons pas être tout au bout du wagon de queue de la fin d\u2019une tradition littéraire ni pères ni mères ni vieillards eunuques nous ne voulons pas être parricides ou matriphobes nous posons à peine la pointe de quelque chose sur le papier pour qu\u2019il brûle jusqu\u2019au ras-le-bol pour consigner la défaite l\u2019échec du Néant qui absorbe le Tout (à chaque respiration le Néant avale tout) nous voudrions en rendre compte en commençant par le Néant plus blanc et absolu le Néant, dit-on, était avant le langage avant le geste avant la feinte ni matricides ni parriphobes En termes poétiques nous aspirons à devenir de vrais tueurs en série POSSIBLES AUTOMNE 2022 143 (Hier, j\u2019ai rêvé que quelqu\u2019un ou quelque chose à Montevideo, ou dans une ville comme cette cité très mystérieuse et abstraite, chassait des poètes, tuait des écrivains en grande quantité.Littéralement, comme disent certains jeunes.C\u2019est peut-être ma faute parce que je me suis endormi en écoutant un balado de Bolaño, et le rêve avait, maintenant que j\u2019y pense, quelque chose du Bolaño le plus sombre, celui qui regarde le vide le plus noir avec les yeux injectés d\u2019abîme.Même, le cauchemar (parce que c\u2019était de cela qu\u2019il s\u2019agissait) avait quelque chose du « Journal de la guerre du cochon » - le roman de Bioy1, pas le film de Torre Nilsson2.La vérité, c\u2019est que la machine à fabriquer des rêves de l\u2019inconscient fonctionne toute seule.Je comprends que vous vous programmez vous-même a piacere3 avec les restes que vous voulez, personne n\u2019en fait là un scénario, je suppose.) À Pablo Silva Olazábal4, qui continue de courir dans le labyrinthe de son univers narratif comme un énorme miroir de fictions troublantes et de rêves retrouvés.1.Adolfo Bioy Casares, auteur argentin, publie en 1969 Journal de la guerre au cochon, roman retraçant sur quelques jours la vie de Vidal, retraité de Buenos Aires, alors que la ville s\u2019embrase dans un conflit entre jeunes et « vieux ».2.Leopoldo Torre Nilsson est un réalisateur argentin, né le 5 mai 1924 à Buenos Aires et décédé, dans cette ville, le 8 septembre 1978.3.Italianisme : à loisir, à volonté.En Uruguay comme Argentine, les descendants d\u2019immigrants italiens sont nombreux.Ces derniers ont exercé une influence sur la manière de parler l\u2019espagnol dans ces deux pays.4.Pablo Silva Olazábal (Fray Bentos, 18 mars 1964) est un écrivain et journaliste uruguayen.Son travail dans le domaine du journalisme a été consacré à la diffusion, à la promotion et à la sauvegarde des livres et des écrivains, tant dans la presse écrite qu\u2019à la radio.Notice biographique Gerardo Ciáncio (Montevideo, 1962) est poète, journaliste, chercheur et enseignant uruguayen.Il a remporté de nombreux prix au cours de sa carrière, dont le prix annuel de l\u2019Académie nationale des lettres, à trois reprises, ainsi que le Prix César Vallejo.Il est titulaire d\u2019une maîtrise en gestion des établissements d\u2019enseignement de l\u2019Université Complutense de Madrid.Il est l\u2019auteur de plusieurs livres, dont les essais La crítica literaria integral, La ciudad inventada et Soñar la palabra, ce dernier ayant reçu ex aequo le premier prix du Concours international de l\u2019essai Mario Benedetti.De surcroît, il a été lauréat du Prix Légion du livre décerné par la Foire du livre de l\u2019Uruguay.Au Québec, la revue de poésie Exit lui a consacré un dossier préparé par Jean-Pierre Pelletier et il a été l\u2019un des invités du Festival de poésie de Montréal en 2017. 144 SECTION III Poésie/Création AUCUNEMENT (extraits) Par Thierry Dimanche La marche de Saint-Denys-McLuhan Je marche dans un message qui n\u2019arrive pas à être média.Je suis piétiné par des médiums sans message et qui délaissent les fantômes.Parmi les choses qu\u2019il vaut mieux afÏrmer sans les dire, il y a ce refus de servir.Ce desservice qu\u2019on se fait pour partager l\u2019énergie.Un investissement de travers dans la phrase.L\u2019adrénaline, c\u2019est de la merde.Ou de l\u2019or.L\u2019écran détestable de jouir, avec son ouverture, son jaillissement, sa résorption.L\u2019excitation comme déclic du dehors.Ou le repli.Les intestins.Le jappement introverti.Les méditations œsophagiques.La marche du moi en retard sur son écho.L\u2019énumération de ce qui tranche l\u2019injonction à s\u2019accumuler.L\u2019orgie du nœud, du non-eux, du nœud qui ne se fait pas.Ta joie qui passe en te marchant sur les pieds, ton plan Marshall de pas à pas dans la négation dansante.Bienvenue aux royaumes de ce qui n\u2019existe pas. POSSIBLES AUTOMNE 2022 145 Justes, mais juste assez Les enivrés de vertu pataugent dans la fièvre de croire.Pour éviter l\u2019équilibre des guillotines, il faudra peut-être partager l\u2019absence de propriété.Œil pour œil, poutre contre poutre et on scie la vieille branche du péché originel (sur laquelle on est assis), et toute cette menuiserie tend à faire son retour en échardes.L\u2019étroitesse d\u2019idées rend méchant.La bienveillance qui perd sa flexibilité vire au contrôle.Gare aux loups-louves qui s\u2019avancent vêtus de peaux de brebis.Enivrez-vous de vertu, mais de grâce, juste assez.(Ou soyez Juste Leblanc) Neuf règles pour créer son propre monde \u2013 L\u2019ego, tu fissureras.\u2013 Le début la fin : étaient, seront, sont. Questions ouvertes mais incarnées.\u2013 Une idée du calme absolu, tu entretiendras.\u2013 Du champignon.Beaucoup de champignon.\u2013 Vastes silences.\u2013 Torrents abrupts.\u2013 Irrégulières, les architectures.\u2013 La table des matières, tu étudieras.\u2013 Au centre de ton sang, tu circuleras. 146 SECTION III Poésie/Création Ils conjuguent, nous conjuguons Subjonctifs, conditionnels, trop en retrait pour ne pas être, nous naviguons sur les autres côtés, dans l\u2019excès casse-tête du revenir, chantres de l\u2019irrégularité qui tissent à l\u2019envers l\u2019énergie du départ accompli.Il y a de ces épaves qui glissent, portées par de minuscules brisures de frontières.Il y a de ces cercles mutants et débordés, repères en non-mémoire ou bien dompteurs d\u2019oubli.C\u2019est à n\u2019en plus finir.Derrière l\u2019hypocrisie qui fait matière, nous sommes une grappe juteuse d\u2019afÏrmation contredite par les remords du soi, mais la comédie de la fin, le théâtre initiatique de la personne\u2026 N\u2019en plus finir et puis rythme, rythme \u2013 ombre d\u2019une bêtise couronnée.(Je suis venu chez vous pour être seul.Pour être seul chez vous.) Aujourd\u2019hui, le plus beau mot de la langue française est : AUCUNEMENT.Notice biographique Thierry Dimanche a publié une douzaine d\u2019ouvrages depuis 2002, dont Le thé dehors, Théologie hebdo et Tombeau de Claude Gauvreau (Leméac, 2022)."]
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