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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Vol. 47, no 2, automne 2023
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2023, Collections de BAnQ.

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[" POSSIBLES PluriSud : Réflexions critiques et pratiques militantes VOLUME 47 NUMÉRO 1 ÉTÉ 2023 DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/ RESPONSABLE DU NUMÉRO : Dominique Caouette COMITÉ DE RÉDACTION : Christine Archambault, Jane Bigonzi, Raphaël Canet, Dominique Caouette, Marie Cosquer, Régis Coursin, Malou Delay-Ronsin, Gabriel Gagnon, Nadine Jammal, Anatoly Orlovsky, Léo Palardy, Jean-Pierre Pelletier, Jean-Claude Roc et André Thibault \u2020 COORDINATION : Régis Coursin et Marie Cosquer RESPONSABLES DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION : Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier RESPONSABLES DE LA SECTION DOCUMENTS : Raphaël Canet et Léo Palardy RESPONSABLE DE LA PRODUCTION : Daniel Girard CONCEPTION GRAPHIQUE ET COUVERTURE : Zoé Viseur (@viseur.zoe) CORRECTION, RÉVISION ET TRADUCTION : Christine Archambault, Malou Delay-Ronsin, Nadine Jammal, Laura Lafrance, Alexánder Martínez, Anatoly Orlovsky, Thomas Gareau Paquette, Jean-Pierre Pelletier MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux impression : Le Caïus du livre Ce numéro : 20 $.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 Montréal © 2023 Revue Possibles POSSIBLES POSSIBLES ÉTÉ 2023 3 TABLE DES MATIÈRES Hommage André Thibault, l\u2019intellectuel « possibiliste » .8 Marcel Fournier SECTION I \u2014 PluriSud PluriSud : Multiplier et renouveler nos dialogues, réflexions et pratiques militantes .16 Dominique Caouette Partie 1 \u2014 Réfléchir à la diversité, au sens des mots et à un nouvel internationalisme La justice climatique et sociale face à l\u2019arnaque néocoloniale .24 Entrevue avec Fousseny Traore Le sens des mots de la solidarité internationale .31 Denis Côté Maïka Sondarjee, Perdre le Sud.Décoloniser la solidarité internationale : Compte rendu .38 Sabine Lamour Partie 2 \u2014 Appréhender de manière critique et réflexive des enjeux contemporains Droits humains, migrations internationales et changements climatiques .42 Louise Laurent Coopération internationale et intervention humanitaire : la responsabilité de protéger est-elle incompatible avec les approches décoloniales ?.52 Camille Ouzilou 4 TABLE DES MATIÈRES Décoloniser l\u2019approche canadienne d\u2019aide publique au développement : le cas de l\u2019Afrique subsaharienne .61 Anys Toupin-Khellef Changements climatiques et inégalités de genre : regards sur l\u2019action climatique du Canada dans les pays du Sud .69 Lucy Pyrrha Partie 3 \u2014 Imaginer, militer et mettre en place des pratiques nouvelles Radicale, décoloniale et systémique, l\u2019agroécologie fait-elle partie de la solution face à la crise climatique ?.80 Kali Abraham Les cercles d\u2019étude, un outil pour le renouveau syndical en Afrique et en Amérique latine .87 Luc Allaire Les grandes mobilisations étudiantes pro-démocratiques thaïlandaises de 2020- 2021 : Contester à l\u2019ère du numérique sous régime autoritaire .92 Laudia Gravel SECTION II \u2014 Documents En mémoire d\u2019Alice Conroy : personnes trans, itinérance et engagement universitaire .102 Malou Delay-Ronsin SECTION III \u2014 Poésie/Création Conte cruel .111 André-Guy Robert janvier l\u2019a sectionné\u2026 .113 Marjana Savka Traduit de l\u2019ukrainien par Anatoly Orlovsky Dire au revoir .116 Anatoly Orlovsky POSSIBLES ÉTÉ 2023 5 Deux poèmes antiguerre .118 Sélection naturelle et La meilleure façon de protéger son enfant du shit Artiom Kamardine Traduits du russe par Anatoly Orlovsky Substrats d\u2019absence suivi de Donne-moi ta main\u2026.121 Florence Noël Poèmes récents .126 Dans mes bras, Une chose passagère, Avant leur venue, Au pays de Trom Jean-Pierre Pelletier Litanie .131 André-Guy Robert In memoriam, extraits .133 Sylvain Turner Fernand Ouellette, Vers l\u2019embellie : recension.138 Daniel Guénette Deux portraits (photographies) .141 Joyau national et Le moment présent Bérangère Maïa Natasha Parizeau Le tour de l\u2019Asie en 180 strophes .143 À propos du recueil Azimut de Patrick Coppens Bernard Lévy Patrick Coppens, Azimut : recension .145 Daniel Guénette Expression de la nuit suivi de Réel improbable (aquarelles) .148 Stéphane Rossi Un stack .151 Luc Lavallée Deux poèmes récents .153 Slow Motion et Open Heart Lauren Camp Traduits de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier et Anatoly Orlovsky 6 TABLE DES MATIÈRES Journal de champignon no 32 .158 Anthony Lacroix L\u2019anémochorie des samares .159 Antoine Bustros Mario Pelletier, La pierre de Satan : recension .164 Pierre-Ange Despiaux Mary Ann Bevan .166 Laurence Bertrand Hommage à ma mère (photo-projet autobiographique) .173 Louise Lefort Un jardin d\u2019étonnement : .177 Carnet du [ renversement ] et du [ nudifié ] Catrine Godin Après la pluie (photographie) .193 Florence Noël De Vase et d\u2019Ouragans, extraits.194 Rozenn Le Roux k Hommage 8 HOMMAGE André Thibault, l\u2019intellectuel « possibiliste » Par Marcel Fournier Lors de l\u2019hommage que la revue Possibles a rendu à André Thibault le 11 février 2021 pour le lancement du numéro « Questionner l\u2019université », j\u2019ai mis sur papier quelques notes pour parler de l\u2019ami que je connaissais depuis plus de quarante ans.Je transforme aujourd\u2019hui ces courtes notes en un texte qui, écrit et plus réfléchi, met en ordre  les réflexions que j\u2019ai alors présentées sur André,  l\u2019homme, le chercheur et l\u2019intellectuel.Choix de la sociologie : une « vocation » Dans l\u2019introduction à sa thèse de doctorat, André Thibault esquisse, à la manière de Pierre Bourdieu, mais bien avant lui, son auto- sociobiographie.D\u2019abord ses origines sociales, qui lui  ont  offert  certes  des  «  possibles  »,  mais  aussi  une  «  infirmité  irréductible,  qui  consiste  à  être  situé à un endroit précis et limité dans le temps, l\u2019espace et la société ».Il est né dans un milieu rural à Roberval, au Lac-Saint-Jean, mais dans une famille qui encourage la curiosité et l\u2019initie à « la discussion ouverte comme une réalité quotidienne ».La poursuite des études y est valorisée : André fait ses études secondaires dans un collège classique où il est influencé par deux abbés, des éducateurs  originaux qui « ouvrent les fenêtres et encouragent  le courage intellectuel », l\u2019un d\u2019eux étant animateur de l\u2019école sociale qu\u2019est alors la Jeunesse Étudiante Catholique  (JEC).  André  y  acquiert  un  «  intérêt  durable » pour « les problèmes sociaux, les gens et la vie quotidienne ».C\u2019est cette « préoccupation sociale » qui l\u2019oriente vers des études en sociologie.Le jeune André quitte sa région pour entreprendre des études universitaires en sociologie non pas à l\u2019Université Laval, à Québec, comme le font souvent les jeunes de la région du Lac-Saint-Jean lorsqu\u2019ils poursuivent des études universitaires.André choisit d\u2019aller à Montréal, la grande métropole, et s\u2019inscrit à l\u2019Université de Montréal où il obtient d\u2019abord un baccalauréat (1962) et une maîtrise en sociologie (1965).Sa venue à Montréal marque pour lui le passage du rural à l\u2019urbain, i.e.« d\u2019une origine petite-bourgeoise rurale suivie d\u2019une migration individuelle vers la ville ».Le Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal est alors un milieu intellectuel très dynamique, ouvert aux diverses sciences sociales (anthropologie, démographie, criminologie, histoire sociale, etc.).On y trouve parmi les professeurs Norbert Lacoste (sociologie religieuse), Guy Rocher (introduction à la sociologie générale, éducation), Marcel Rioux (théorie critique, marxisme), Jacques Brazeau (relations ethniques), Denis Szabo (criminologie), Jacques Henripin (démographie), Jacques Dofny (sociologie du travail et du syndicalisme), Robert Sévigny (psychosociologie), Jacqueline Massé (interactionalisme), Colette Carisse (méthodologie).Il s\u2019agit d\u2019un milieu intellectuel  diversifié,  avec  des  professeurs  aux orientations théoriques et politiques fort différentes,  pour  ne  pas  dire  conflictuelles.  D\u2019un  côté, un fondateur, Norbert Lacoste, qui a aussi le titre de Mgr, et de l\u2019autre, des intellectuels athées et socialistes tels Marcel Rioux et Jacques Dofny qui viennent de fonder la revue Socialisme 64.Dofny, Belge d\u2019origine et proche collaborateur d\u2019Alain Touraine, va aussi fonder en 1969 la revue internationale Sociologie et sociétés, publiée par les Presses de l\u2019Université de Montréal. POSSIBLES ÉTÉ 2023 9 Pendant ses études de baccalauréat, André décroche des emplois d\u2019été qui consistent en des contrats pour l\u2019Action catholique canadienne ; il mène alors des recherches sur les relations entre jeunes et adultes puis sur la vie sentimentale des jeunes.Au contact de Jacques Dofny, un militant syndical proche de la CSN, André se découvre un  intérêt  pour  la  sociologie  du  travail.  Celui-ci  devient son directeur de mémoire (on dit aussi alors thèse) de maîtrise.Déjà très intéressé par l\u2019éducation permanente, André consacre son mémoire à l\u2019étude des « Visions du monde des éducateurs d\u2019adultes au Canada français ».Chercheur à l\u2019Hydro-Québec Dès  la  fin  de  ses  études  de maîtrise,  André  entre au siège social d\u2019Hydro-Québec (1963-1978), d\u2019abord comme analyste (1963-1967), puis comme chef de service de la recherche (1967-1978).Il va y faire de la recherche appliquée pendant plus de quinze ans.Durant une période de six mois, en  1964-1965, on  le prête comme agent de  recherches à la Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme et on lui confie  la  responsabilité  de  rédiger  le  rapport  sur  « L\u2019élite universitaire canadienne-française et la fonction publique fédérale ».Au moment même où il termine la rédaction  de son mémoire de maîtrise, André publie en décembre 1963 son tout premier article « Le personnel enseignant » dans la revue Éducation des adultes (no 14, pp 74-85).Par la suite, dans le cadre de son travail à Hydro-Québec, il publie dans les années 1970 plusieurs articles, par exemple « Remise en question du rôle des sciences humaines dans la gestion du personnel » (1970) et « L\u2019entreprise, une pyramide ou une société ?» (1977) dans la revue Commerce, de même que des  textes dans le Bulletin Hydro-Presse.Par ailleurs, dès  les années 1970, André manifeste son  intérêt  pour la création littéraire, d\u2019abord dans le domaine du théâtre : il écrit sa première pièce de théâtre, « L\u2019histoire d\u2019une seule cité », qui est jouée sur la chaîne FM de Radio-Canada (7 juin 1973), de même  que des comédies, « L\u2019envie de famille » et « Trois Robinsons sur une île », comédies écrites dans les années 70 et jouées dans quelques cégeps.Sans pour autant délaisser la sociologie.André participe, en effet, en 1974 au Congrès mondial de  l\u2019Association internationale de sociologie (AIS), qui se tient alors à Toronto.André y présente une communication  sur  «  Le  conflit  entre  techniciens  et bureaucrates », qui est vraisemblablement tirée du rapport de recherche qu\u2019il rédige au même moment : « L\u2019Univers social des employés »  (rapport de recherche interne à Hydro-Québec, 1974-1975).En 1975, il est élu président de l\u2019Association canadienne des sociologues et anthropologues de langue française (1975-1977).Il semble remarquable qu\u2019un non universitaire qui fait de la recherche appliquée soit élu président de cette association.Il donne aussi quelques cours en sociologie de l\u2019organisation et en sociologie du travail à l\u2019UQAM (1971-1977).Thèse de doctorat sur l\u2019aliénation Tout en poursuivant ces diverses activités, André entreprend, au début des année 1980, des études doctorales en sociologie à l\u2019Université de Montréa,l qui conduisent à la rédaction d\u2019une thèse.Cette thèse a pour titre « L\u2019Aliénation comme outil d\u2019analyse et d\u2019intervention » et comporte trois grandes parties : une première (chapitre 1) plus théorique sur le concept d\u2019aliénation, une deuxième (chapitres 2 et 3) plus analytique sur les bureaucraties modernes et les formes contemporaines d\u2019aliénation, et une troisième (chapitre 4), plus empirique, intitulée « Étude de 10 HOMMAGE cas.Une faculté d\u2019éducation permanente ».Le président du jury est Marcel Rioux qui connait bien l\u2019œuvre de Marx, en particulier ses écrits de jeunesse où la notion d\u2019aliénation est centrale.Mais c\u2019est, comme le note d\u2019entrée de jeu André, une notion ambigüe.S\u2019appuyant sur une bonne érudition, celui-ci cherche d\u2019abord à faire l\u2019histoire rapide  de  son  usage  afin  de  mieux  en  délimiter  la  signification  :  certes  Hegel  et  Feuerbach,  puis  évidemment Marx, mais aussi Lukács ; sans parler d\u2019auteurs contemporains, tels Henri Lefebvre, Cornelius Castoriadis, Daniel Vidal en France et, aux États-Unis, Melvin Seeman qui développe un concept empirique et subjectif du sentiment d\u2019aliénation.André n\u2019hésite pas à critiquer Marx, lui reprochant de ne parler que de l\u2019aliénation économique, négligeant totalement l\u2019aliénation culturelle, si chère à Marcel Rioux.La notion d\u2019aliénation est alors décriée par certains dont Louis Althusser.L\u2019aliénation n\u2019est pourtant pas, pour André, un « concept à abattre ».Il entend \u2014 à la suite de Daniel Vidal \u2014 défendre une « vision modernisée » du concept et développer une conception de l\u2019aliénation comme objective, i.e.la condition de l\u2019individu, qui dépend directement de sa situation sociale : « J\u2019utilise le terme d\u2019aliénation pour désigner l\u2019impossibilité ou  la  grande  difÏculté  pour  quelqu\u2019un  d\u2019accéder  à certaines formes d\u2019expérience humaine en raison de la position qu\u2019il occupe dans un champ structuré de rapports sociaux » (p.128).Il s\u2019agit d\u2019une thèse qui, à portée théorique, est manifestement ambitieuse.Dès les premières lignes, André entend bien marquer « les limites de [sa] contribution, sa fragilité » ; il adopte aussi un « ton personnel » et utilise le « J » ; il adopte une posture qui, contrairement à aujourd\u2019hui, est alors peu fréquente : celle de défendre la subjectivité et l\u2019engagement personnel ;  il se voit même critiqué  par certains des premiers lecteurs ; les membres de son jury lui reprochent de prendre des libertés qui  sont  jugées « excessives ». Enfin,  il  ajoute un  dernier chapitre empirique dans lequel il tente d\u2019« appliquer expérimentalement l\u2019outillage conceptuel et méthodologique » qu\u2019il développe dans les autres chapitres en portant son attention sur un milieu particulier d\u2019intervention, celui de la Faculté de l\u2019éducation permanente de l\u2019Université de Montréal, une institution qu\u2019il connaît bien.Son analyse est critique : il y voit des indices d\u2019une aliénation assez profonde de ces populations face aux possibilités de réussite dans des secteurs plus centraux de l\u2019échange économique et dans les formes institutionnellement valorisées de la communication universitaire.Je cite quelques-uns des derniers paragraphes de son analyse : La timidité de la faculté à aborder de façon pratique les problèmes économiques les plus actuels peut être vue comme le symptôme d\u2019une double aliénation : une réification culturelle interne à l\u2019Université qui ne peut s\u2019écarter de l\u2019optimisme humaniste ou des discours globalisants \u2014 et la centralisation croissante des décisions économiques auxquelles ont de moins en moins accès les citoyens ordinaires.Le terrain sur lequel la faculté a eu l\u2019action désaliénante la plus évidente touche les formes mêmes de l\u2019intervention universitaire : dépassement des formats bureaucratisés de transmission du savoir dans les activités culturelles, dépassement de la norme de gratuité désengagée dans l\u2019aide à la promotion collective.Sur ce dernier terrain, la nécessité de lutter sur le terrain des techno-bureaucrates fait cependant surgir une catégorie d\u2019experts militants, dont la présence laisse intacte l\u2019état de dépendance réifiée des populations desservies.L\u2019émergence d\u2019un nouveau dossier comme celui de la condition féminine souligne un dilemme stratégique apparenté : l\u2019accès de certaines femmes aux décisions politiques et budgétaires et le souci de la promotion du plus grand nombre apparaissent difÏciles à concilier. POSSIBLES ÉTÉ 2023 11 La conclusion veut surtout faire ressortir que les exigences de l\u2019action sociale ne sont pas les mêmes que celles de l\u2019analyse sociologique : autant cette dernière doit, pour jouer un rôle, privilégier la compréhension des structures avec un regard dont l\u2019objectivité soit le moins possible compromise par le désir et les valeurs, autant la lutte contre l\u2019aliénation fait appel à une volonté humaine, à des choix éthiques et politiques, et le simple remplacement de structures par d\u2019autres structures constitue-t-il un cul-de-sac.Au moment de déposer sa thèse, André oublie d\u2019y ajouter une conclusion.Ce qu\u2019ont souligné « opportunément » les membres du jury (dont les noms, sauf celui de Marcel Rioux, ne sont pas indiqués sur la page couverture).Il lui faut donc plusieurs semaines de « décantation » pour que se révèle ce qu\u2019il a envie de dire.Il a alors pris conscience de « l\u2019ambiguïté de [sa] démarche de communication » :  il a essayé en effet, tout au  long, de « s\u2019adresser à la fois à la communauté sociologique, et à ses amis non universitaires, ainsi qu\u2019aux gens qui leur ressemblent ».En d\u2019autres mots, il a essayé de « faire parler en lui à la fois le sociologue épris d\u2019une certaine cohérence théorique,  et  l\u2019être  humain  soucieux  de  trouver  plus de plaisir dans l\u2019existence et de mettre le doigt sur des phénomènes sociaux qui y font obstacle ».Il termine sa conclusion en se faisant la  confidence  suivante  :  «  Si  cela doit  porter  une  étiquette,  ce  pourrait  être  celle  de  démocrate  radical ou de socialiste autogestionnaire.Les penseurs venus de l\u2019équipe de Socialisme ou Barbarie \u2014 Castoriadis, Lefort, Gauchet, Mothe \u2014 me laissent une impression de familiarité.M\u2019étant défini du mieux que j\u2019ai pu, je retourne allègrement  aux ambiguïtés, obscurités et contradictions de la vie » (p.259).Bref, une position paradoxale, qui peut avoir agacé certains membres du jury. Il faut enfin noter  qu\u2019à  la  demande  d\u2019André  lui-même,  le  dernier  chapitre est retiré de la version électronique parce que «  celui-ci  avait été ajouté à  la fin de  la  thèse  à la demande expresse du directeur externe mais n\u2019étant pas du tout nécessaire à la compréhension du phénomène étudié ici » (note de Jean-Marie Tremblay).Il s\u2019agit d\u2019une thèse qui comporte certes des faiblesses, mais que l\u2019on devrait éditer entièrement,  car  elle  contient  des  réflexions  toujours d\u2019une grande actualité.Administrateur universitaire et enseignant André opère un important virage professionnel en quittant Hydro-Québec pour entrer à l\u2019université, mais non pas comme professeur.Il devient administrateur dans un domaine qu\u2019il connaît bien : l\u2019éducation permanente.Il est nommé vice-doyen à la recherche et à la promotion collective de la Faculté de l\u2019éducation permanente de l\u2019Université de Montréal, poste qu\u2019il n\u2019occupe que pendant deux  ans  (1978-1980).  Il  s\u2019en  explique  lui-même  :  « Au bout de deux ans, épuisé par le climat conflictuel au Comité de direction, j\u2019ai démissionné  de ce poste et ai travaillé comme responsable de programme, adhérant à une tendance préconisant  la  spécificité  de  l\u2019enseignement  aux  adultes (liens connaissances/pratiques, autonomie d\u2019apprentissage).Puis le décanat a été occupé par l\u2019ex-politicien Jacques Léonard, qui n\u2019en avait que faire de ces lubies ».Dès l\u2019année suivante, André devient chercheur affecté à  l\u2019analyse de  la  spécificité de la Faculté (1981). Le titre du rapport  qu\u2019il rédige en collaboration s\u2019intitule « Spécificité.  Éléments pour une description et un bilan de la Faculté de l\u2019éducation permanente » (Faculté de l\u2019éducation permanente, Université de Montréal, 1981).  André  se  voit  confier  la  responsabilité  de  programmes ou de certificats (Animation de la vie  12 HOMMAGE étudiante, Gérontologie, Culture et civilisation, Sciences de la communication et microprogramme Stratégie  de  carrière  (1981-1988).  Enfin,  André  donne, comme chargé de cours, ses premiers enseignements crédités, par exemple en 1980, en sciences de l\u2019éducation à l\u2019Université de Montréal et en « Créativité » à l\u2019Université du Québec à Chicoutimi.C\u2019est une carrière universitaire et une  position  qu\u2019on  peut  qualifier  d\u2019atypiques.  C\u2019est aussi le début d\u2019une longue carrière comme chargé de cours.L\u2019intellectuel critique.La revue Possibles Par  ailleurs,  fin  des  année  1970-début  des  années 1980, André publie plusieurs textes dans Le Devoir dont : « Autocritique d\u2019un partisan rhinocéros » (mai 1979), « Il y aura un référendum ?Ah Bon ! » (juin 1979), « On s\u2019est trompé de socialisme » (février 1980), « D\u2019autres choix que le cynisme politique » (mars 1980).Bref, il se positionne comme un écrivain et un intellectuel.À la manière d\u2019un Marcel Rioux, peut-on dire.C\u2019est à ce moment que je rencontre André, qui accepte alors de participer à la revue Possibles.La revue a été fondée en 1976 par Marcel Rioux avec la collaboration de Gabriel Gagnon, des poètes Gilles Hénault, Gaston Miron et Gérald Godin, de l\u2019artiste Roland Giguère.D\u2019autres sociologues se sont joints à l\u2019équipe : Robert Laplante, Marc Renaud, Muriel Garon-Audy.On retrouve aussi au comité de rédaction des historiennes de l\u2019art (Rose-Marie Arbour et Francine Couture), une professeure de littérature (Lise Gauvin), Raymonde Savard, Élise Lavoie, sans oublier le cinéaste Pierre Perrault.La liste des collaborateur·rices est impressionnante.Nous avons des réunions plusieurs fois par mois dans un local de recherche du Département de sociologie.Il fallait choisir les grands thèmes de chaque numéro \u2014 d\u2019abord l\u2019autogestion, mais aussi  le  nationalisme \u2014,  identifier  et  inviter  des  collaborateur·rices, rencontrer l\u2019éditeur, évaluer les textes, corriger les épreuves, choisir la page couverture.Sans oublier les débats nombreux certes sur les grandes orientations de la revue, mais aussi sur l\u2019organisation et la distribution des tâches, etc.Une grande aventure intellectuelle et amicale au carrefour de la sociologie, des arts et de la politique ! André s\u2019intègre rapidement à l\u2019équipe.Il publie dès 1980 ses premiers textes : « Après l\u2019oraison funèbre des nouvelles certitudes » (hiver 1980), « L\u2019art de la dissidence » (printemps 1980).Il prend par la suite la direction de numéros spéciaux et signe lui-même des éditoriaux.André devient très actif au point de devenir indispensable ; il est l\u2019un de ceux qui, avec Gabriel Gagnon, permettent à la revue de traverser plusieurs crises.1re crise : la scission.La septième année faillit  être  fatale  :  en  avril  1983, Robert  Laplante,  appuyé par les trois jeunes membres du comité de rédaction, annonce sans avertissement qu\u2019ils veulent prendre la revue en mains ou aller faire ailleurs ce qu\u2019il leur semble « impossible d\u2019y entreprendre ».Robert Laplante est aujourd\u2019hui directeur de la revue L\u2019Action nationale, et aussi poète, alors très proche de l\u2019écrivain-cinéaste Pierre Perrault.Il conçoit une sorte de manifeste ruraliste qu\u2019il tente d\u2019imposer aux autres membres comme ligne éditoriale alors que pour la majorité d\u2019entre eux, l\u2019autogestion nécessite plutôt la pluralité des expériences et des expressions, en ville comme à la campagne.Appuyés par Marcel Rioux, les autres membres décidèrent qu\u2019il fallait à tout prix maintenir la revue.Gabriel Gagnon accepta d\u2019en devenir le principal animateur et André devint l\u2019un des membres les plus actifs d\u2019une nouvelle équipe plus large et plus diversifiée. Ce qui donna à la revue un « deuxième  POSSIBLES ÉTÉ 2023 13 soufÒe  ».  Pour  son  dixième  anniversaire,  à  l\u2019été 1986, la revue publie un copieux numéro intitulé « Autogestion.Autonomie.Démocratie », illustré par Roland Giguère, et auquel collabore un grand philosophe français et ami de Marcel Rioux, Cornelius Castoriadis.2e crise : le passage du flambeau avec la mort,  le 16 décembre 1992, de Marcel Rioux, le principal inspirateur de la revue.Pour le saluer, Gabriel Gagnon dirige un numéro été/automne 1993 intitulé « À gauche autrement ».Devenu le directeur de la revue, sans en porter le nom, il organisa, à l\u2019aide du département de sociologie, un premier colloque « Marcel Rioux ».Dernière crise : le passage au numérique en 2008, date du dernier numéro de la version papier de la revue.Cette crise aurait pu entraîner la disparition de la revue, mais la constitution d\u2019une nouvelle équipe encore plus large et plus diversifiée  lui  a  permis  de  connaître  un  nouvel  élan. André demeura un fidèle pilier, continuant de  participer aux réunions, de publier des articles et d\u2019éditer des numéros : le dernier, publié en 2018, lui  tenait  à  cœur ;  il  portait  sur  la  financiarisation  de l\u2019économie.C\u2019est dire sa volonté continue de rester au plus près des réalités contemporaines, tout en les situant, de manière tout aussi continue, à l\u2019aune des structures de la société capitaliste, aliénation en tête.Conclusion André est ouvert à la fois à la littérature, aux arts et à la politique.Il se distingue par son hyperactivité et par la diversité de ses modes d\u2019intervention : d\u2019abord l\u2019enseignement, dans plusieurs universités, principalement à l\u2019Université du Québec en Outaouais depuis 1980, sur des thèmes fort divers (« Classes et mouvements sociaux », « État et pouvoirs économiques dans les sociétés contemporaines », « Information et communication », « Politiques sociales », « Diversité culturelle ») ; la publication de plusieurs essais et romans dont Schoenberg, Ses propres moyens, Les métamorphoses de Paul Hymer (nouvelle), Aimer au pluriel, Primeurs, Sentiers non balisés ;  enfin,  à travers sa participation à divers mouvements d\u2019action collective, tels ATTAC, La Bourse contre la vie, Multimondes, Alternatives, les Amis du Monde diplomatique (dont il devient, à partir de 1999, l\u2019un des animateurs du groupe de Montréal).Un intellectuel au sens plein du terme, que je qualifierais  de  «  possibilitiste  »  à  la  manière  de  Marcel Mauss, dont le leitmotiv était : « Tout le possible, rien que le possible ».Notice biographique Marcel Fournier est professeur émérite au Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal.Il est l\u2019auteur de plusieurs ouvrages, dont les biographies d\u2019Émile Durkheim et de Marcel Mauss publiées chez Fayard.Il a reçu, au cours de sa carrière, plusieurs prix et distinctions, dont les Palmes académiques (France), le prix Léon-Guérin et l\u2019Ordre national du Québec. k SECTION I PluriSud 16 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON I PluriSud PluriSud : Multiplier et renouveler nos dialogues, réflexions et pratiques militantes Par Dominique Caouette Alors que s\u2019achève la réunion du G-20, forum inter-étatique regroupant les économies considérées comme les plus « développées », force est de constater, au-delà des pays absents, que la notion du « Sud global » bat de l\u2019aile.Si cette idée avait su remplacer celle plus ancienne de « tiers monde », initialement proposée par l\u2019économiste et démographe Alfred Sauvy en 1952, il apparaît aujourd\u2019hui que celle d\u2019un « Sud global » est elle aussi devenue anachronique.Ceci non pas seulement sur le plan des disparités économiques et contradictions politiques qui existent entre les pays dits du « Sud global », mais aussi sur le plan analytique,  et  même  dans  la  manière  dont  on  conçoit aujourd\u2019hui la solidarité et le militantisme transnational.Pour remédier à ces défauts, Marc Semo avait proposé d\u2019utiliser la notion de « Sud » sans  le  qualificatif  de  «  global  »  (2022).  Il  s\u2019était  notamment  appuyé  sur  la  réflexion  de  Bertrand  Badie, qui avait déclaré, quatre ans auparavant, préférer « le mot Sud, tout court, sans ce \u201cglobal\u201d, qui se réfère implicitement à la mondialisation de l\u2019économie, car il s\u2019agit d\u2019une notion qui est essentiellement politique et qui le devient de plus en plus, même s\u2019il y a à première vue peu de  points communs au sein de cet ensemble entre de grands émergents, comme le Brésil ou l\u2019Inde, et par exemple la République centrafricaine » (2018).Il n\u2019en reste pas moins que cette nomenclature reste réductrice et renvoie à l\u2019idée d\u2019une binarité entre le Nord et le Sud.Au regard de la nouvelle géopolitique des pays du Sud que révèlent actuellement la diversité des positionnements des États dits du Sud face à l\u2019invasion de l\u2019Ukraine par la Russie, l\u2019émergence de la Chine comme superpuissance économique de plus en plus influente au-delà de ses frontière,  ou encore l\u2019essor économique et politique des autres États du BRICS1, il est pertinent d\u2019imaginer ou de concevoir une manière plus heuristique de saisir tant la diversité que la complexité de ce vaste ensemble d\u2019États.En parallèle à ces changements géopolitiques, socioéconomiques et démographiques, le tournant post-positiviste au sein de théories des relations internationales avec l\u2019apport des approches critiques, entre autres le constructivisme, le féminisme, le post-modernisme ou encore le courant néo-gramscien, ont amené un vent d\u2019air frais et aussi une ouverture vers d\u2019autres points de vue et vers d\u2019autres voix.S\u2019inscrivant dans cette mouvance, on voit émerger aujourd\u2019hui de nouvelles manières d\u2019appréhender théoriquement les débats et les défis qui marquent  les  sociétés dites du  «  Sud  ».  Ces savoirs déjà présents, mais qui restaient dans les marges du savoir institutionnalisé et dominant, sont aujourd\u2019hui une source d\u2019exploration et de réflexions critiques. Dans cet espace de réflexions  critiques, les perspectives décoloniales, post- coloniales, intersectionnelles et écologiques occupent une place importante.Associée aux travaux, entre autres, d\u2019Arturo Escobar (L\u2019invention du développement, 1995) et d\u2019autres 1.Acronyme créé en 2011 comme BRIC à partir des initiales de Brésil, Russie, Inde, Chine, qui est devenu BRICS, après que l\u2019Afrique du Sud a rejoint le groupe en 2014. POSSIBLES ÉTÉ 2023 17 collègues latinoaméricains dont Walter Mignolo, aux  écrits  eux-mêmes  associés  aux  études  subalternes initiées par un historien indien Ranajit Guha (1982) et à l\u2019étude de l\u2019Asie du Sud, ou encore aux études postcoloniales, qui remontent aux écrits d\u2019Edward Saïd (1978) et de Frantz Fanon (1952), une forme de renouveau intellectuel et militant vient enrichir les études liées aux États du Sud.Dans ce numéro, nous tentons d\u2019explorer ce nouveau foisonnement théorique à travers la notion de « PluriSud ».D\u2019une part, ce néologisme fait  écho  aux  efforts  et  écrits  d\u2019auteur·ices  regroupés sous la notion de « Pluriverse ».Cette dernière a notamment été développée dans l\u2019ouvrage éponyme publié en 2019, avec le sous- titre « a post-development dictionary » (2019).D\u2019autre part, il correspond mieux aux réalités actuelles que les concepts de Sud ou de Sud global.  Ici,  PluriSud  signifie  mettre  l\u2019accent  tout  autant sur les réalités plurielles qui étaient cachées ou ignorées dans l\u2019idée d\u2019un Sud global, que sur l\u2019effervescente  théorique  actuelle  qui  met  de  l\u2019avant la pluralité des savoirs, des cosmologies et des expériences vécues dans les marges du monde universitaire occidental.Ces approches critiques suscitent des questionnements non seulement sur la connaissance, ce qui est considéré comme un savoir légitime, ou les méthodologies de recherche, mais aussi sur la coopération et la solidarité internationale entre les États ou les sociétés  civiles.  Enfin,  PluriSud  comprend  une  pluralité de pratiques militantes émergentes, qui, en retour, génèrent questionnements et réflexions théoriques critiques et y contribuent.Réfléchir à la diversité, au sens des mots et à un nouvel internationalisme L\u2019objectif de ce numéro thématique est d\u2019explorer, de rendre intelligible et de concrétiser ce que l\u2019idée de PluriSud peut représenter  en  termes  de  réflexions  critiques  et  aussi de nouvelles pratiques.L\u2019ambition reste circonscrite et non exhaustive ; il s\u2019agit davantage d\u2019illustrer et de proposer un chantier à construire plutôt qu\u2019un programme de recherche ou une conceptualisation achevée.Le premier bloc de textes  est  davantage  réflexif,  en  commençant  avec une entrevue iconoclaste réalisée par Léo Parlady avec Fousseny Traore, jeune militant du Mali qui lutte pour la justice climatique et sociale, membre fondateur du collectif Act On Sahel.Critique du néocolonialisme actuel et de l\u2019arnaque que représente l\u2019aide internationale en Afrique, celui-ci nous décrit sa vision de nouvelles formes de panafricanisme imaginées et de solidarités promues par les jeunes Africains.Il parle aussi de son souhait de voir cette solidarité s\u2019étendre aux relations entre les militants des pays occidentaux et des pays africains.Le deuxième article, rédigé par Denis Côté, analyste des politiques à l\u2019Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), présente le processus de co-construction d\u2019un nouveau lexique de la solidarité internationale qui a été entrepris en 2018.Né d\u2019un malaise quant aux implications (et postulats implicites) des mots et du vocabulaire dominants au sein du monde de la coopération internationale, le processus s\u2019est étendu sur plusieurs années ; l\u2019association ayant constaté la pertinence d\u2019adopter une démarche axée sur la décolonisation des savoirs.Pour ce faire, des dialogues ouverts entre les membres de l\u2019AQOCI et des homologues de l\u2019Afrique francophone et de l\u2019Amérique latine ont pris place sur une période de plusieurs années.Plus 18 SECTION I PluriSud exigeantes et longues, ces démarche dialogique et co-construction ont permis la publication, en juin 2023, d\u2019une première version d\u2019un lexique qui est appelé à évoluer, mais qui déjà offre un coffre  à outils sémantique pour discuter entre autres de colonialisme, de néocolonialisme, de coopération internationale ou encore de décolonisation.Le troisième texte revient sur un ouvrage récent de Maïka Sondarjee, Perdre le Sud.Décoloniser la solidarité internationale (2020), qui a généré un véritable engouement et inspiré nombre de chercheur·es en émergence, qui se sont retrouvés dans la critique intersectionnelle et décoloniale de l\u2019ordre mondial actuel.Dans sa recension, Sabine Lamour revient sur le point de départ de l\u2019ouvrage, soit cet ordre international qu\u2019elle considère comme raciste, sexiste et classiste, marqué par trois mécanismes de violence structurelle, soit la dépossession, l\u2019exploitation  et  l\u2019oppression.  Dans  le  même  soufÒe,  Sabine  Lamour  synthétise  avec  clarté  le concept d\u2019internationalisme radical proposé dans l\u2019ouvrage comme solution de rechange à l\u2019ordre mondial qu\u2019elle résume comme étant « une décolonisation des rapports multi et bilatéraux, laquelle décolonisation devrait prendre en compte les savoirs locaux développés sur un temps long par les femmes, et les autres minorités, incluant les personnes LGBTQI ».Appréhender de manière critique et réflexive des enjeux contemporains Le second bloc comprend trois analyses critiques  d\u2019enjeux  spécifiques  qui  touchent  et  menacent  à  différents  degrés  et  de  manières  distinctes le PluriSud.Le premier texte, par Louise Laurent, se penche sur un nouvel enjeu, de plus en plus présent, soit la migration climatique qui est examinée à la lumière d\u2019une perspective des droits humains et de l\u2019expérience des personnes qui vivent cette réalité.À partir d\u2019un survol pluridisciplinaire de la littérature actuelle sur les déplacements forcés par les aléas climatiques, elle souligne comment ces situations particulières de mobilité sont multiples et diverses, ce qui complique énormément leur traitement ou l\u2019action des institutions internationales puisque celles-ci « préfèrent la précision à l\u2019incertitude ».C\u2019est à travers de nouveaux instruments de droit international non contraignants, soit le Pacte mondial sur les réfugiés (2018) et le Pacte mondial sur les migrations sûres, ordonnées et régulières (2018), mais aussi et surtout en écoutant et en accordant la priorité aux personnes directement concernées, qu\u2019il devient possible d\u2019envisager des solutions adaptées et durables.Le second texte de ce bloc thématique a été rédigé par Camille Ouzilou.Cette dernière poursuit  l\u2019effort  réflexif sur  les  limites et  les biais  néocoloniaux présents dans nombre d\u2019instrument légaux internationaux.Ici, l\u2019autrice s\u2019interroge sur les interventions humanitaires.D\u2019emblée, elle souligne comment ces interventions portent en elles « l\u2019idée d\u2019une mission civilisatrice et d\u2019un \u201cfardeau de l\u2019homme blanc\u201d, ce qui implique alors une hiérarchie entre les récipiendaires de l\u2019aide et ceux qui l\u2019administrent ».Conscientes de ce biais cognitif, les institutions internationales sont néanmoins pressées d\u2019agir face aux génocides et violences commis contre les civils.C\u2019est ainsi que l\u2019on voit la notion de « responsabilité de protéger » (R2P ou right to protect) apparaître dans les années 1990.Ouzilou se demande s\u2019il est possible d\u2019imaginer des opérations humanitaires fondées sur le droit de protéger qui ne soient pas porteuses d\u2019un biais néocolonial.À travers une revue de la littérature sur la notion du droit de protéger et à la lumière des apports des approches décoloniales, Ouzilou conclut qu\u2019il POSSIBLES ÉTÉ 2023 19 est possible de reconceptualiser l\u2019intervention humanitaire.En revanche, cette démarche est  particulièrement  difÏcile  car  il  existe  «  une  véritable méconnaissance, voire un mépris injustifié des puissances occidentales des sociétés  du Sud ».L\u2019avènement d\u2019un véritable dialogue et la construction d\u2019une relation égalitaire et réciproque  est  possible,  mais  risque  d\u2019être  ardu  car cela remettrait en question l\u2019ordre mondial actuel.Dans le troisième texte de ce bloc, Anys Toupin-Khellef examine l\u2019aide publique au développement du Canada à la lumière des études postcoloniales, y compris les propositions avancées par Sondarjee.Faisant écho aux propos d\u2019Ouzilou, il souligne comment les politiques étrangères des pays occidentaux « manifestent des biais qui perpétuent leur image de supériorité intrinsèque et les rapports de domination issus de la colonisation, empêchant ainsi la décolonisation  mentale ».Son étude tombe à point maintenant que le Canada a choisi d\u2019adopter une politique d\u2019aide internationale féministe.Une fois les jalons d\u2019une analyse postcoloniale établis, il applique ceux-ci à l\u2019analyse de la Politique d\u2019aide internationale féministe du Canada (PAIF).Pour ce  faire,  il mobilise plus spécifiquement  la notion  de féminisme civilisationnel développée par Françoise Vergès, qui questionne l\u2019universalisme des thèses féministes occidentales, ainsi que les expressions occidentales et modernes relatives  au  genre.  Malgré  une  volonté  afÏrmée  des responsables de mettre place une PAIF authentique, son analyse des composantes de cette  politique  et  discours  déployés  par  Affaires  mondiales Canada, l\u2019auteur n\u2019en conclut pas moins que la PAIF, « reste tributaire et prisonnière d\u2019une vision ethnocentriste et limitée du mouvement des femmes ».Dans le quatrième texte de ce bloc, Lucy Pyrrha se penche sur l\u2019impact genré des changements climatiques, en particulier l\u2019action du Canada.Son observation de départ est inquiétante.Malgré l\u2019existence d\u2019une riche littérature  sur  la  manière  dont  les  effets  des  changements climatiques renforcent les inégalités de genre déjà existantes, « le Canada a encore des efforts à faire pour atténuer  les  inégalités de  genre liées aux changements climatiques dans son action climatique à l\u2019étranger.» Malgré la volonté afÏrmée  du  Canada  dans  sa  politique  d\u2019aide  féministe, la mise en place d\u2019une action cohérente et conséquente implique une décolonisation et une localisation de celle-ci.Comme elle le souligne avec éloquence, « une véritable décolonisation de la pratique de coopération internationale exige de se situer dans une perspective de transformation sociale  profonde,  de  privilégier  les  intérêts  des  groupes subalternes et de valoriser leurs points de vue ».Alors que les impacts des changements climatiques augmentent et touchent une grande partie des populations marginalisées, en particulier les femmes, il devient impératif de reconnaitre que pour y faire face, il importe de saisir le genre, l\u2019origine ethnique, la classe, la religion et l\u2019âge affectent  et  déterminent  la  manière  dont  ces  bouleversements sont vécus et ressentis.Imaginer, militer et mettre en place des pratiques nouvelles Le troisième et dernier bloc comprend trois textes qui présentent des pratiques émergentes dans les États du PluriSud.Ces pratiques s\u2019éloignent des paradigmes dominants pour aller vers des conceptions de rechange et plus inclusives, que ce soit en agriculture, en éducation ou sur le plan de la participation politique en contexte autoritaire. 20 SECTION I PluriSud Le premier article, rédigé par Kali Abraham, traite de la mise en place de pratiques agricoles novatrices, que l\u2019on associe à l\u2019agroécologie.Cette pratique nouvelle et radicale de l\u2019agriculture s\u2019inscrit dans le sillon du développement durable.Tout d\u2019abord, elle repose sur la richesse et la diversité des savoirs locaux et l\u2019adaptation au milieu écologique où elle est pratiquée.Deuxièmement, au cœur de l\u2019agroécologie, on retrouve « la protection et l\u2019intégration de la biodiversité indigène, l\u2019utilisation d\u2019intrants non toxiques pour remplacer les pesticides et les fertilisants chimiques, le respect des écosystèmes et l\u2019utilisation et la conservation de semences locales, adaptées à l\u2019environnement local, donc plus résilientes ».Troisièmement, l\u2019agroécologie s\u2019inscrit dans une mouvance économique « axées sur la démultiplication des processus décisionnels  afin  de  renforcer  une  économie  de  proximité  et  une  économie  équitable  ».  Enfin,  l\u2019agroécologie est éminemment politique car elle implique, sur les plans local et national, la création et mise en œuvre de politiques agraires inclusives qui accordent une place prépondérante aux cultivateur·ices locaux puisqu\u2019iels sont les porteur·euses de savoirs appropriés.Sur le plan international, l\u2019agroécologie remet en question l\u2019ordre économique dominant « qui souscrit à la libéralisation des marchés, la surexploitation des ressources naturelles et la domination socio- économique des pays occidentaux ».Le second texte, rédigé par Luc Allaire, présente une initiative en éducation, les cercles d\u2019étude, mis en place tant en Afrique qu\u2019en Amérique  latine.  Soutenus  par  différentes  centrales syndicales du Québec et de l\u2019Europe, ces cercles d\u2019étude reprennent tant les idées de Paulo Freire que les formes locales de discussion et de prise de décision entre autres autour d\u2019un « arbre à palabres ».Aujourd\u2019hui, des dizaines de cercles d\u2019études sont en place, non seulement en Afrique de l\u2019Ouest, mais aussi dans la région des Grands Lacs et en Colombie.Comme en témoigne l\u2019auteur, cette approche conversationnelle et non linéaire permet au participant de « Développer sa  confiance  en  soi ;  Apprendre  à  partager  des  idées  et  à  respecter  des  positions  différentes ;  Maîtriser les bienfaits de l\u2019interdépendance en travaillant avec les autres ; Enrichir ses connaissances et développer son esprit critique ; Apprendre à mettre en pratique les principes de la démocratie ».Cette adaptation d\u2019une pratique locale déjà en place mise sur les échanges et la réflexion  collective  et  contribue  à  un  renouveau  syndical et militant.Dernier texte de la section thématique et troisième texte sur les pratiques militantes émergentes, « Contester à l\u2019ère du numérique sous régime autoritaire », rédigé par Laudia Gravel, nous transporte en Thaïlande où l\u2019on assiste depuis le début de la décennie à de nouvelles formes de mobilisations militantes.Ces dernières sont lancées et soutenues en grande partie par la jeunesse « branchée » thaïlandaise, plus particulièrement celle fréquentant les écoles secondaires  de  Bangkok,  est  prête  à  défier  les  autorités  militaires  qui,  après  avoir  modifié  la  Constitution en 2016, se sont assuré de maintenir une position dominante au sein du pouvoir exécutif et des institutions législatives.Ce qui caractérise cette nouvelle mouvance hétérogène est qu\u2019elle est marquée d\u2019une part par la mise en place de nouvelles stratégies militantes et d\u2019actions collectives au sein desquelles l\u2019utilisation du numérique est centrale.Et ce, malgré le fait que les militaires ont mis en place un système de censure et de surveillance numérique sophistiqué.D\u2019autre part, pour la première fois de manière aussi explicite et audacieuse, cette nouvelle génération de militant·es  est  prête  à  défier  la  figure  du  Roi,  POSSIBLES ÉTÉ 2023 21 et à s\u2019exposer aux conséquences de l\u2019application de  la  loi  de  lèse-majesté  toujours  vigueur.  Enfin,  signe des temps, avec l\u2019utilisation de mot-clics et l\u2019incorporation de symboles et d\u2019éléments satiriques  puisés  à même  la  culture  pop,  comme  Harry  Potter  ou  la  tétralogie  de  science-fiction  « Hunger Games », les militants ont été en mesure de galvaniser la participation d\u2019un large public plutôt jeune, mais surtout d\u2019attirer l\u2019attention internationale sur leur lutte pour la démocratie.Bref,  le PluriSud est définitivement pluriel et  complexe.Source à la fois de nouveaux courants de pensée critique et originale et de pratiques militantes émergentes, il est aujourd\u2019hui le lieu d\u2019expressions de dissonances cognitives pour les courants théoriques dominants et un espace d\u2019imaginaires décoloniaux, postcoloniaux et d\u2019approches intersectionnelles novatrices.Cette turbulence théorique permet aux savoirs locaux et aux voix dissidentes marginalisées au sein des  milieux  universitaires  établis  d\u2019afÏrmer  tout  autant des ontologies que des épistémologies qui résonnent au-delà des marges.En cela, le PluriSud se rapproche des perspectives, écrits, savoirs et militances autochtones de l\u2019espace nord-américain.Notice biographique Dominique Caouette est professeur titulaire au Département de science politique de l\u2019Université de Montréal.Il est également directeur de l\u2019Observatoire des droits de la personne du Centre d\u2019études et de recherches internationales de l\u2019Université de Montréal et membre du Comité éditorial de la Revue Possibles depuis 2009.Ses recherches portent sur les mouvements sociaux, les réseaux transnationaux et la géopolitique particulièrement en Asie du Sud-Est.Références Kothari, A., Salleh, A., Escobar, A., Demaria, F.et Acosta, A., (2019).Pluriverse.A Post-Development Dictionary.New York: Columbia University Press.Badie, B., (2018).Quand le Sud réinvente le monde.Paris : La Découverte.Escobar, A., (1995).Encountering Development.The making and unmaking of the third world.Durham: Duke University Press.Escobar, A., (2018).Designs for the Pluriverse.Radical interdependence, autonomy, and the making of worlds.Durham: Duke University Press.Fanon, F., (1952).Peau noire, masques blancs.Paris : Éditions du Seuil.Guha, R., et Spivak, G.C., (1988).Selected Subaltern Studies.New York: Oxford University Press.Mignolo, W.D., et Walsh, C.E., (2018).On Decoloniality.Concepts, Analytics, Praxis.Durham: Duke University Press.Saïd, E., (2005) [1978].L\u2019Orientalisme.L\u2019Orient créé par l\u2019Occident.Paris : Éditions du Seuil.Semo, M., (2022).« Le \u201cSud global\u201d, cet ensemble hétérogène de pays non alignés », Le Monde.26 octobre.Disponible sur : https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/10/26/le-sud-global-cet- e n s e m b l e - h e t e r o g e n e - d e - p a y s - n o n - alignes_6147333_3232.html Sondarjee, M., (2020).Perdre le Sud : décoloniser la solidarité internationale.Montréal : Éditions Écosociété.Vergès, F., (2019).Un féminisme décolonial.Paris : Éditions La Fabrique. PARTIE 1 Réfléchir à la diversité, au sens des mots et à un nouvel internationalisme 24 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON I PluriSud La justice climatique et sociale face à l\u2019arnaque néocoloniale Entrevue avec Fousseny Traore Fousseny Traore (F.T.) est un militant pour la justice climatique et sociale au Mali et en Angleterre.Il est membre fondateur du collectif Act On Sahel et a à cœur la solidarité internationale entre les pays africains ; il aimerait voir cette solidarité s\u2019étendre aux relations entre les militants des pays occidentaux et des pays africains.Il nous fait part dans ce texte du combat pour la justice climatique et sociale en Afrique, et en particulier au Mali, de l\u2019invisibilisation dont sont victimes les jeunes militants africains, des crimes des sociétés minières canadiennes en Afrique, de la faillite des « aides au développement » occidentales, de la question du franc CFA et enfin,  de panafricanisme.Cette entrevue a été réalisée par Léo Palardy (L.P.).L.P.Pourrais-tu te présenter rapidement, nous parler un peu de ton histoire de vie et de ton engagement politique ?F.T.Salut à tous.Moi, c\u2019est Fousseny Traore, je viens du Mali en Afrique de l\u2019Ouest et je suis un activiste écologiste.Je milite également pour la justice sociale et pour les droits humains.Je me suis engagé aussi contre la violence faite aux femmes et pour la scolarisation des enfants.Présentement, je suis au Royaume-Uni, en Angleterre, plus précisément à Colchester.Depuis que je suis petit, je suis passionné de l\u2019environnement.J\u2019ai été élevé par mon oncle, parce que mon père est mort quand j\u2019étais trop petit.Mon oncle était cultivateur, donc pendant les congés et les week-ends, on partait au champ.C\u2019est lui qui m\u2019a montré la beauté et la fragilité de la nature.Je peux dire que je suis devenu un fou amoureux de la nature.On avait aussi l\u2019habitude de faire des journées de salubrité au Mali, c\u2019est- à-dire que les week-ends, les samedis et les dimanches, on partait nettoyer les rues, ramasser les plastiques et sensibiliser les gens.Vous savez, pour ce genre de travail, les gens ne sont pas trop motivés et souvent l\u2019activité est arrêtée, mais moi,  je continuais seul pour sensibiliser les gens, ma propre famille d\u2019abord et ensuite les amis et puis les voisins.Nous faisions aussi du reboisement, c\u2019est-à-dire que l\u2019on plantait des arbres, parce que, comme la plupart des pays en Afrique de l\u2019Ouest, le Mali est un pays à moitié désertique.Un jour, j\u2019ai vu arriver le mouvement Fridays for Future de Greta Thunberg, j\u2019ai vu que des jeunes en Occident, en Allemagne et au Canada entre autres, faisaient du militantisme, contestaient dans la rue pour la justice climatique.Je me suis dit : « Je pense que ces jeunes Occidentaux, ils sont en train de faire notre combat.» Parce que nous, les pays africains et surtout les pays du Sahel, c\u2019est nous qui sommes en première ligne des conséquences des changements climatiques.Du coup,  j\u2019ai  pris  part  à  ces  différents mouvements.  Je représentais le mouvement Fridays for Future Mali.Je suis le président fondateur de l\u2019association écologiste Citoyen pour le climat Mali et je suis également membre fondateur du mouvement Act On Sahel.Il s\u2019agit d\u2019un mouvement que nous avons lancé ensemble, de jeunes activistes du Sahel, pour donner une voix au Sahel parce que nous sommes un peu oubliés par rapport aux changements climatiques, alors que nous sommes les premiers concernés.Quand on voit les rapports des  différents  spécialistes,  le  Sahel  et  plus  précisément le Mali, sont parmi les pays qui sont POSSIBLES ÉTÉ 2023 25 les plus durement touchés par les changements climatiques.L.P.J\u2019ai déjà entendu parler de l\u2019enjeu de l\u2019avancée du désert, est-ce que c\u2019est l\u2019une des principales conséquences des changements climatiques au Sahel ?F.T.Bien sûr, il y a ce problème.Qui connait le Sahel, qui connait le Mali, sait qu\u2019il s\u2019agit de pays désertiques, ça ne date pas d\u2019aujourd\u2019hui ; mais actuellement, il y a une avancée du désert qui est due à la déforestation.C\u2019est la faute des pays occidentaux et de la Chine.Il y a des industries de ces pays qui sont en Afrique à la recherche de bois, parce que nous avons beaucoup de forêts. Ils  tentent de  les  couper pour  leurs propres profits.  C\u2019est ce qui fait en sorte que l\u2019avancée du désert est accélérée au Sahel et plus précisément au Mali.Cette avancée du désert est bel et bien réelle, c\u2019est l\u2019une de nos préoccupations et l\u2019un de nos combats.L.P.C\u2019est donc pour le bois que les forêts sont détruites ?F.T.Exactement.C\u2019est comme en Amazonie.Si vous suivez l\u2019actualité, vous savez que les Autochtones de l\u2019Amazonie se battent pour préserver la forêt. Il se passe à peu près la même  chose au Mali, mais malheureusement personne ne le sait, puisque quand ça concerne l\u2019Afrique ou le Sahel, ce n\u2019est pas aussi médiatisé que lorsqu\u2019il est question de l\u2019Amazonie.Depuis des temps et des temps, nous sommes envahis par des multinationales occidentales et chinoises, qui détruisent l\u2019environnement et qui détruisent nos forêts.  C\u2019est  vraiment  catastrophique,  ce  sont  elles qui accélèrent l\u2019avancée du désert.L.P.Y a-t-il des ressources minières au Mali ?F.T.Bien sûr ! Comme tous les pays africains, le Mali est l\u2019un des pays les plus riches en matière de ressources minières.Nous avons tout.Le Mali est le troisième plus grand producteur d\u2019or après l\u2019Ouganda et l\u2019Afrique du Sud.Et tout récemment, ils ont même découvert des gisements de cobalt.  Je ne sais pas si vous connaissez le cobalt, c\u2019est avec cela que l\u2019on fabrique les ordinateurs, les téléphones portables, etc.Nous avons aussi du magnésium, du fer, du phosphate, etc.Il y a tout plein de ressources minières au Mali, c\u2019est aussi ce qui fait que nous sommes envahis par les multinationales occidentales et chinoises.L.P.Le Canada a-t-il une part de responsabilité là- dedans ?F.T.Bien sûr.De nombreuses sociétés canadiennes au Mali exploitent l\u2019or, le fer et d\u2019autres ressources minières  d\u2019une  manière  que  je  qualifierais  d\u2019illégale, parce que ces sociétés ne respectent pas les  normes  internationales.  À  l\u2019extrême  nord  du  Mali, ils utilisent des produits chimiques qui sont très toxiques pour la santé humaine et animale ; le sol est appauvri et l\u2019air est pollué.Comme j\u2019ai l\u2019habitude de le dire, ici, au Mali, il y a un génocide écologique.Moi, j\u2019appelle ça un génocide parce que quand les gens n\u2019arrivent même plus à utiliser  l\u2019eau de la rivière ou l\u2019eau des puits pour répondre aux besoins des familles, parce qu\u2019elle est complètement polluée par les produits chimiques, alors les gens sont exposés à des cancers et à des maladies de la peau, c\u2019est un véritable génocide.Oui, je dirais que le Canada est impliqué dans ces différents  crimes,  ceux-ci  perdurent  parce  que  personne n\u2019en parle.Il y a beaucoup de sociétés canadiennes qui exploitent les ressources minières 26 SECTION I PluriSud au Mali et malheureusement, la population n\u2019en bénéficie pas.L.P.À quoi ressemblent les conditions de travail des Maliens employés dans ces mines ?F.T.Sincèrement, ils sont dans des conditions misérables.Les normes en matière d\u2019hygiène et de conditions de travail ne sont pas respectées.Ils ne gagnent pas assez pour subvenir aux besoins de leur famille, et les conditions sanitaires ne sont pas respectées, ils sont donc exposés à toute sorte de dangers.L.P.Plus tôt, tu parlais du fait qu\u2019il y a peu de visibilité médiatique pour les militants africains.Comment vois-tu le fait, par exemple, que ce soit Greta Thunberg, une jeune fille blanche, originaire d\u2019un pays occidental, qui ait été mise de l\u2019avant par les médias occidentaux pour représenter le combat climatique ?F.T. Très bonne question. Effectivement c\u2019est vrai,  on a ce souci.Moi, je suis engagé pour la protection de l\u2019environnement depuis un bas âge et je suis actif aussi sur les réseaux, mais malheureusement, nous, les jeunes activistes africains, nous n\u2019avons pas assez de visibilité pour être connus. D\u2019ailleurs,  je  remercie  Greta  Thunberg,  c\u2019est  une  jeune  fille  que j\u2019apprécie et que j\u2019admire énormément.Elle est très enragée et elle fait de bonnes choses.Je l\u2019admire énormément, sincèrement, mais le problème est que nous, Africains, nous sommes mieux placés pour parler de la crise climatique que Greta Thunberg.Je ne dis pas que son pays, la Suède, n\u2019est pas concerné, mais nous, Africains, sommes plus concernés.Je n\u2019aime pas évoquer ce genre de sujet parce que les gens risquent de me juger négativement, mais parce qu\u2019elle est blanche et occidentale, elle a bel et bien plus de visibilité que nous.Moi, je me bats depuis des années pour réclamer la justice climatique et la justice sociale, mais malheureusement, personne ne me connaît.Comme j\u2019ai l\u2019habitude de le dire, mon combat, c\u2019est de participer à l\u2019éveil des consciences par les douze coups, mais aussi au travers des actions collectives que j\u2019entreprends chaque jour.Néanmoins, ma petite voix n\u2019ira pas loin, parce que, moi, personne ne me connaît.Je ne peux pas participer aux conférences internationales.Je connais beaucoup de jeunes militants en Occident, que ce soit en Allemagne ou au Canada, et ils ont beaucoup plus de visibilité que nous.Ils sont médiatisés et certains d\u2019entre eux parlent de l\u2019Afrique alors qu\u2019ils n\u2019ont jamais mis les pieds en Afrique et qu\u2019ils ne savent pas réellement ce qui s\u2019y passe.C\u2019est bien qu\u2019ils parlent de l\u2019Afrique, mais si Greta a les moyens de parler des conséquences des changements climatiques en Europe ou dans son pays, je devrais pouvoir le faire encore plus qu\u2019elle, parce que moi, j\u2019ai subi directement les conséquences de ces problèmes, étant  le  fils  d\u2019un  agriculteur  et  ayant  vécu  en  Afrique.Moi, je suis mieux placé pour en parler, mais malheureusement, il y a toujours ce préjugé qui nous suit lorsqu\u2019on est Noir, parce qu\u2019on est Africain, parce qu\u2019on vit en Afrique, parce que nous ne sommes pas sponsorisés par les médias et parce que nous n\u2019avons pas quelqu\u2019un derrière nous qui essaie de nous donner un coup de main.Ça fait mal, mais c\u2019est une triste réalité.L.P.Selon toi, la solidarité climatique entre les écologistes des pays du Nord et du Sud est-elle possible ?F.T.Je commencerais par dire que oui ; si les activistes écologistes en Europe sont enragés, s\u2019ils le veulent bien, il peut y avoir une solidarité entre le Nord et le Sud.Mais malheureusement, pour le POSSIBLES ÉTÉ 2023 27 moment, je dirais que non, parce que je ne vois pas cette envie venant des activistes de l\u2019Occident de se rapprocher des activistes africains.Je vais te  répondre  franchement  et  très  honnêtement.  Prenons un exemple me concernant.Il y a quelques mois avait lieu au Canada la COP pour la biodiversité ou COP15.Vous savez, moi, j\u2019ai tout fait pour participer à cette COP.J\u2019ai communiqué avec les organisateurs, j\u2019ai envoyé des messages et des courriels et ils ne m\u2019ont même pas répondu.  Il y a des organisations qui m\u2019ont dit : « Ok, tu es le bienvenu, si tu peux venir, ce serait un plaisir de te rencontrer.» Imagine, un jeune Africain comme moi, qui a à peine de quoi se nourrir, comment pourrais-je m\u2019acheter un billet d\u2019avion de l\u2019Afrique ou de l\u2019Angleterre pour participer à une COP au Canada  ? Alors que,  à  cette même COP,  il  y  a de  jeunes activistes occidentaux qui ont été invités et dont les voyages ont été pris en charge par de grandes organisations écologistes ou non.Eux ont pu participer, mais nous, jeunes Africains, on nous demande de venir par nos propres moyens alors que nous n\u2019en avons justement pas les moyens.Pour moi, il n\u2019existe pas de solidarité entre les militants du Nord et du Sud et c\u2019est un grand problème.Ça touche tous les domaines.Dans toutes les grandes négociations, l\u2019Afrique est oubliée.Nous, les jeunes activistes africains, nous manquons de visibilité, personne ne nous écoute.Personne n\u2019essaie de faire quelque chose pour créer une telle solidarité.La Belgique abrite le siège de l\u2019Union Européenne, il y a toujours là- bas des activistes qui militent pour le Brésil ou pour d\u2019autres pays en Occident, mais jamais tu ne verras en Belgique des activistes militer pour l\u2019Afrique. Vous vous prétendez être des activistes  climatiques, vous réclamez la justice climatique, vous réclamez la justice sociale, mais les pays qui sont les plus concernés, pourquoi vous n\u2019essayez pas d\u2019entrer en contact avec eux et de créer une solidarité ?Malheureusement, ça n\u2019existe pas, c\u2019est vraiment décevant.Je le déplore et je fais ce reproche à tous les activistes occidentaux.Quand on est activistes, il n\u2019y a pas de frontières, il n\u2019y a pas de barrières de couleur de peau, de religion  ou  d\u2019ethnie.  Nous  vivons  sur  une même  planète.Voyez la manière que vous avez de vous battre pour les autres pays, vous devriez faire la même  chose  pour  l\u2019Afrique.  Je  ne  demande  pas  aux activistes occidentaux de faire notre combat, nous pouvons bien nous battre malgré les risques, mais nous voulons qu\u2019il y ait au moins un peu de solidarité envers nous.Les gens ne considèrent pas l\u2019Afrique, ça, c\u2019est depuis la nuit des temps.Les Occidentaux ont cette mentalité coloniale.On a subi un grand nombre de choses, de l\u2019esclavage en passant par la colonisation et aujourd\u2019hui, le néocolonialisme.C\u2019est ce qui fait que nous ne sommes ni respectés ni considérés, et ça, je le déplore sincèrement.L.P.On comprend bien que la solidarité entre les militants des pays du Nord et du Sud est difÏcile.Y a-t-il par ailleurs une solidarité entre les militants des pays africains ou plus largement du Sud global ?F.T.Évidemment, bien sûr.Avec des hommes et des femmes, nous sommes en train de monter une coalition pour mieux lutter contre l\u2019injustice sociale,  climatique  et  environnementale  afin  d\u2019éradiquer la faim, la soif et les maladies chimiques en Afrique.Nous essayons de monter cette coalition entre jeunes activistes de pays africains pour que nous puissions former un bloc  et  donner  une  voix  à  l\u2019Afrique  afin  que  nos  revendications  puissent  être  entendues.  Ce  n\u2019est pas facile, mais nous sommes là-dessus, et ça commence à bouger.Act On Sahel est un mouvement qui regroupe l\u2019ensemble des pays du 28 SECTION I PluriSud Sahel.Nous nous rencontrons fréquemment et nous essayons de faire le rapport de la situation de nos pays concernant la situation climatique et environnementale.Donc, cette solidarité existe entre nous, jeunes activistes africains.Ce n\u2019est pas facile parce que nous n\u2019avons pas assez de moyens, mais nous avons, malgré tout, fait quelques progrès, notamment en fournissant quelques semences aux cultivateurs et du matériel de jardinage.L.P.Tu parles en fait des mauvaises conditions économiques en Afrique.De quel œil vois-tu les programmes de « développement économique » occidentaux ?F.T.  Vous-même,  vous  rigolez.  Pour  moi,  sans  langue de bois, ça, c\u2019est la plus grande arnaque de toute l\u2019histoire de l\u2019humanité, cette histoire de « développement ».Mon cher ami, en répondant à votre question, je vais essayer en retour de vous  poser  une  question  à  laquelle  vous-même  vous essayerez de répondre.Cette aide au développement existe depuis des années.Depuis les indépendances, ils ont créé ces fameuses « aides au développement », mais je vous pose la question : l\u2019aide sert à quoi ?Moi, je pense que si on aide quelqu\u2019un, en moins d\u2019une année ou de deux années,  la  personne  doit  être  indépendante  par  rapport à la personne qui donne de l\u2019aide, vrai ou faux ?Donc, imaginez que depuis 40 ans ou 50 ans, on entend parler d\u2019« aide au développement canadienne envers les pays africains » ou d\u2019« aide au développement française ou américaine », mais on ne parvient pas à se développer.Il est temps pour nous de nous poser des questions.Soit l\u2019aide qu\u2019on nous donne n\u2019est pas réellement une aide ou soit alors, la population n\u2019en bénéficie  pas.  Pour  moi,  comme  j\u2019ai  l\u2019habitude  de le dire, la politique Occident-Afrique, c\u2019est du  blablabla.  Ils  se  contredisent  eux-mêmes.  L\u2019Afrique est un continent sous-développé, mais depuis plus de 40 ans ou 50 ans, il y a cette « aide au développement » qui existe entre les pays africains et les pays occidentaux.Donc, pourquoi on ne parvient pas à se développer ?L\u2019« aide au développement » c\u2019est de l\u2019arnaque, c\u2019est de l\u2019arnaque pure et simple ! Ça existe sur papier, mais réellement, ça n\u2019existe pas.Je ne peux pas nier qu\u2019ils la donnent, parce qu\u2019on entend dans les médias : « Le Canada a donné tel montant à tel pays. », mais la population n\u2019en bénéficie pas. Il n\u2019y  a pas si longtemps j\u2019ai échangé avec une citoyenne du  Canada  et  elle  m\u2019a  dit  qu\u2019effectivement,  le  Canada donne beaucoup d\u2019argent aux pays africains et plus précisément à mon pays, le Mali.Mais ce que les citoyens occidentaux oublient, c\u2019est que l\u2019argent que le Canada gagne au Mali est un montant de cinq à dix fois plus élevé que l\u2019argent qu\u2019il redistribue au Mali.On ne vous dit jamais ça ! Tout ce que voient les Occidentaux c\u2019est l\u2019argent que le Canada ou que le France envoient.C\u2019est de l\u2019arnaque ! Si tu donnes 5 000 $ canadiens en aide et qu\u2019en échange, tu prends plus de 25 000 $ canadiens, est-ce une aide ou un emprunt ?Je vous pose la question.C\u2019est de l\u2019arnaque, cette « aide au développement » et malheureusement, les présidents africains sont devenus complices de cette arnaque, parce que c\u2019est eux qui en bénéficient bien évidemment.L.P.Je crois qu\u2019il y a des militants africains qui s\u2019opposent au franc CFA, est-ce que c\u2019est bien le cas ?Pourrais-tu m\u2019expliquer en quoi consiste ce problème ?F.T.Avant de répondre à votre question, je vais vous raconter l\u2019histoire du franc CFA.Comme le nom l\u2019indique, le franc CFA est la devise des pays africains qui ont été colonisés par la France.Le POSSIBLES ÉTÉ 2023 29 franc CFA a été créé par le Général de Gaulle à partir des années 60 pour asphyxier et contrôler l\u2019économie des pays africains.Vous savez, la France seule fabrique et imprime l\u2019argent de plus de 15 pays africains.Moi, j\u2019aimerais poser une question.Un pays qui n\u2019est pas capable de fabriquer sa propre monnaie, est-ce vraiment un pays souverain et indépendant ?C\u2019est comme si l\u2019Angleterre fabriquait le dollar canadien et qu\u2019après, elle le vendait au Canada.Est-ce que le Canada accepterait cela ?L.P.C\u2019est vrai que ça détruit toute forme d\u2019indépendance sur le plan économique.F.T.  Le  franc  CFA  n\u2019est  même  pas  reconnu  en  France.Tu montres un billet de franc CFA à un Français, il ne le reconnaîtra pas et pourtant, le franc CFA est fabriqué en France.Moi, je fais partie de cette coalition qu\u2019on appelle Stop le franc CFA.Oui, il y a des activistes, comme moi et d\u2019autres qui luttent contre cette devise, notamment, je pense à mon grand frère Kémi Seba.Ce mouvement existe un peu partout en Afrique aujourd\u2019hui.Nous voulons que la France cesse de nous asphyxier avec cette monnaie impérialiste, avec cette monnaie néocolonialiste.Nous ne pouvons pas être indépendants alors que nous n\u2019avons pas  le contrôle de notre argent.Vous savez, pour tous les pays qui utilisent le franc CFA, c\u2019est la France qui décide du prix.Par exemple, 1 franc CFA est fabriqué en France, mais la France vendra 1 franc CFA au Mali à plus de 10 euros.C\u2019est comme si l\u2019Angleterre fabriquait 1 dollar canadien et qu\u2019elle le vendait à 10 livres sterling au Canada.C\u2019est ça, la réalité, et c\u2019est ça que les gens ne comprennent pas.Donc nous, les pays africains qui utilisons le franc CFA, nous sommes asphyxiés, nous sommes étouffés  par  la  France,  et  notre  génération  nous  en avons pris conscience.Nous voulons que cette arnaque des Français cesse.Il est temps aujourd\u2019hui que l\u2019Afrique et les pays africains fabriquent leur propre monnaie.Si le Mali vend son coton à un pays comme le Canada et que le Canada achète le coton malien à 10 000 $, alors il faut que le Canada transfère ces 10 000 $ en France pour que la France puisse les changer en francs CFA.Au lieu que le Mali reçoive 10 000 $ net, le Mali ne recevra alors que l\u2019équivalent de 5 000 $.Tout ça se passe et les gens n\u2019en parlent pas, la population occidentale n\u2019est pas consciente de  ça  et même  si  elle  l\u2019était,  ça  ne  lui  dirait  rien  parce qu\u2019elle se dirait que ça a toujours existé.Actuellement, il y a une forte contestation contre cette devise néocolonialiste.Nous n\u2019en voulons plus.L.P.Il y a un certain mouvement anticapitaliste et écologiste qui se met en place progressivement au Québec.Y a-t-il aussi une résurgence de l\u2019anticapitalisme en Afrique ?F.T.Bien sûr, ça existe ce genre de mouvements anticapitaliste en Afrique aussi.Comme j\u2019ai l\u2019habitude de le dire, le capitalisme existe uniquement contre nous les Africains.Le capitalisme a été créé dans le but de maintenir les Africains dans la pauvreté pour que l\u2019Occident puisse  profiter  de  nos  ressources.  Vous  savez,  l\u2019Afrique c\u2019est le continent le plus riche, ce n\u2019est pas moi qui le dis, ce sont les faits.Il y a des mouvements anticapitalistes partout, mais malheureusement, ici, en Afrique, souvent ce n\u2019est pas facile de protester, parce que le gouvernement et l\u2019État sont corrompus.Il y a des gens qui sont arrêtés, il y a des gens qui sont  assassinés.Ce n\u2019est pas facile, mais nous sommes là-dessus et je fais partie de ce mouvement.Le mouvement Stop le franc CFA  est  lui-même  un  mouvement anticapitaliste. 30 SECTION I PluriSud L.P.Quelles sont les solutions que tu entrevois pour libérer l\u2019Afrique de l\u2019oppression néocoloniale ?F.T.Pour moi, la première solution, c\u2019est de décoloniser le mental.Parce que jusqu\u2019à présent, en Afrique, nous sommes colonisés mentalement.Même  si  la  colonisation  physique  n\u2019existe  plus, nous restons colonisés mentalement.Sinon, les solutions sont simples, c\u2019est de faire respecter la loi.Il faut que les pays occidentaux nous respectent.Par exemple, il n\u2019y a pas d\u2019oppression entre le Canada et les États-Unis, ce sont des pays qui se respectent ; le Canada ne peut pas aller aux États-Unis faire ce qu\u2019il veut.Il y a un respect mutuel entre ces deux pays.Nous voulons, tout simplement, que les pays occidentaux nous respectent comme des pays souverains démocratiques et qu\u2019ils nous considèrent aussi comme des êtres humains. Pour  certaines personnes, nous ne sommes pas des êtres  humains,  nous  sommes  des  choses.  Il  est  temps qu\u2019ils cessent de nous considérer comme des sous-hommes, puisque nous sommes tous humains.Respectez-nous.Et si vous venez chez nous, il faut que la coopération se fasse d\u2019égal à égal, que ce soit gagnant-gagnant.La coopération entre le Nord et le Sud, c\u2019est toujours l\u2019Occident qui  en  bénéficie,  pas  l\u2019Afrique,  et  nous  voulons  que ça cesse.Après, nous pourrons mettre en place une nouvelle société grâce à une jeunesse bien formée qui pourra répondre aux aspirations du pays, des peuples et du Continent.L.P.Pour conclure, tu dis « du pays, des peuples et du Continent », crois-tu qu\u2019une fédération africaine soit possible ?Le mouvement panafricain, est-ce que c\u2019est quelque chose qui te touche ?F.T.C\u2019est une question très importante.Je suis un Panafricain et je suis héritier d\u2019un Panafricain.Si, aujourd\u2019hui, il y a un combat que nous devons mener en Afrique \u2014 et ça c\u2019est mon rêve \u2014 c\u2019est  celui pour les États-Unis d\u2019Afrique.Le fédéralisme est possible.Aujourd\u2019hui, l\u2019Afrique est en dernier plan, nous ne sommes pas considérés parce que nous ne sommes pas unis.L\u2019Occident a tout fait pour diviser l\u2019Afrique.Donc, oui, aujourd\u2019hui, pour que l\u2019Afrique puisse avancer, il nous faut être unis.  Je ne parle pas de l\u2019Union africaine, ça, c\u2019est pour les dirigeants, c\u2019est piloté par l\u2019Occident.Je parle plutôt d\u2019une vraie union africaine des États-Unis d\u2019Afrique.Nous avons un mouvement appelé les États-Unis d\u2019Afrique sur les réseaux sociaux qui regroupe des jeunes activistes de partout sur le continent africain.Notre génération, nous nous battons pour ça.J\u2019espère bien que nous réussirons un jour à réunir tous les pays africains pour fonder une seule nation.Il n\u2019y a pas d\u2019autre solution.  Il  nous  faut  être  unis  pour mieux  lutter  contre l\u2019impérialisme.L\u2019impérialisme a su imposer ses pions et ses plans, comme on dit : « diviser pour mieux régner ».Il nous faut aujourd\u2019hui être  unis  pour  lutter  contre  le  capitalisme  et  le  néocolonialisme, puisque sans union, rien n\u2019est possible.Notices biographiques Fousseny Traore est un militant écologiste et un défenseur des droits humains originaire du Mali en Afrique de l\u2019Ouest.Il est président fondateur de l\u2019association écologiste Citoyens pour le climat Mali et membre fondateur du mouvement Sauvons le Sahel (Act On Sahel).Léo Palardy est militant écologiste à Tio\u2019tia : ke/ Mooniyang/Montréal et membre du comité de rédaction de Possibles. POSSIBLES ÉTÉ 2023 31 Le sens des mots de la solidarité internationale Par Denis Côté Dans le secteur de la coopération et de la solidarité internationale, certains mots peuvent être  source  de  tension  ou  de  confusion.  Par  exemple, devrait-on encore utiliser un mot comme « développement », qui suggère que les pays du Sud global ont besoin de se développer pour rattraper un certain niveau économique atteint par les pays du Nord global ?Et si l\u2019expression « pays du Sud global » nous semble plus appropriée aujourd\u2019hui que « pays en développement », qu\u2019en pensent les gens de ces pays ?Et que dire du terme « voyage humanitaire », qui confond le sens du concept d\u2019aide humanitaire, une aide d\u2019urgence déployée avant, pendant ou après des situations de crise, avec ce qui se veut plutôt une expérience d\u2019immersion culturelle ou d\u2019initiation à la solidarité ou à la coopération internationales ?C\u2019est  pour  réfléchir  au  sens  et  à  l\u2019utilisation  de certaines expressions utilisées dans notre secteur que l\u2019Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) \u2014 qui regroupe plus de 70 organismes de coopération et de solidarité internationales (OCI) basés au Québec et actifs dans 112 pays à travers le monde \u2014 a voulu organiser une démarche de coconstruction d\u2019un lexique de la solidarité internationale en 2018. Le projet a évolué au fil des  années, avec l\u2019adoption en cours de route d\u2019une approche visant la décolonisation des savoirs, et il a mené à la publication, en juin 2023, d\u2019une première version d\u2019un lexique qui se veut évolutif.Cet article vise à présenter la démarche qui a mené à la production du lexique de la solidarité internationale de l\u2019AQOCI comme une étude de cas illustrant la mise en pratique d\u2019une approche décoloniale de la production du savoir.Après avoir présenté ce que nous entendons par une « approche décoloniale de la production du savoir », nous reviendrons sur les grandes étapes de coconstruction du lexique et proposerons quelques leçons apprises, inspirées notamment par les commentaires des partenaires d\u2019Afrique et d\u2019Amérique latine qui ont été impliqués dans le projet.La décolonisation dans le contexte de la coopération internationale Pour parler de décolonisation dans le contexte de la coopération internationale, et comme il s\u2019agit d\u2019un article portant sur la coconstruction d\u2019un lexique, il nous semble important de commencer par  définir  sommairement  quelques  mots- clés comme « colonisation », « colonialisme », « néocolonialisme », « coopération internationale », « solidarité internationale » et « décolonisation ».Pour ce faire, nous nous référerons principalement aux définitions tirées du lexique de l\u2019AQOCI.D\u2019abord, la colonisation désigne « la mise en tutelle, l\u2019invasion et l\u2019occupation physique du territoire d\u2019un peuple par un autre peuple afin  d\u2019en  extraire  les  ressources,  d\u2019établir  des colonies et de transformer les pratiques culturelles et les modes de vie des peuples colonisés » (AQOCI 2023, 15).Si la pratique de la colonisation est presque révolue aujourd\u2019hui, on ne peut malheureusement pas en dire autant du colonialisme, qui « correspond à l\u2019idéologie par laquelle la pratique de la colonisation est légitimée par les forces coloniales » (AQOCI 2023, 15).En effet,  ce  «  système  de  pensée  [qui]  a  permis  aux  colonisateurs  de  justifier  l\u2019exploitation  et  32 SECTION I PluriSud la domination des peuples colonisés sur la base d\u2019une prétendue supériorité morale, culturelle, raciale et économique » se manifeste encore aujourd\u2019hui, « notamment lors de l\u2019imposition d\u2019un agenda externe contraignant visant à détruire des valeurs culturelles ou des structures sociales, à reproduire des hiérarchies \u201craciales\u201d par les pratiques et les discours, ou à délégitimer des savoirs d\u2019une collectivité » (AQOCI 2023, 15).Le néocolonialisme « est une forme indirecte et informelle de domination politique, économique,  culturelle  sociale,  scientifique  et  idéologique » qui se traduit par « la poursuite de l\u2019exploitation coloniale sous une autre forme qui ne nécessite pas un contrôle direct établi par la force comme dans le cas du colonialisme » (AQOCI 2023, 38).On peut parler de néocolonialisme, notamment, pour décrire « certaines relations qu\u2019entretiennent la France, la Grande-Bretagne, le Portugal et d\u2019autres puissances européennes avec leurs anciennes colonies du continent africain » (AQOCI 2023, 39).Le terme peut s\u2019appliquer aussi aux pratiques d\u2019entreprises multinationales quand celles-ci sont « basées sur des logiques d\u2019exploitation et de domination de pays du Sud global et qu\u2019elles maintiennent des rapports de dépendance » (AQOCI 2023, 39).C\u2019est le cas, par exemple, des minières étrangères qui opèrent en Amérique latine et qui détiennent la mainmise sur d\u2019importantes ressources qu\u2019elles exploitent et qu\u2019elles exportent massivement (AQOCI 2023, 39).De manière générale, la coopération internationale « désigne les initiatives de collaboration entre deux ou plusieurs entités (étatiques et organisationnelles) de pays différents  »  et  peut  inclure  «  l\u2019aide  humanitaire,  l\u2019aide publique au développement, les projets et les programmes de développement menés par des organisations internationales et des organismes de coopération internationale (OCI) ainsi que l\u2019assistance technique fournie aux États, au secteur privé et aux communautés » (AQOCI 2023, 19).Bien que la coopération internationale ait émergé avec le néocolonialisme au sein du système mondial et qu\u2019elle ait souvent été alignée avec les intérêts dominants, elle a aussi appuyé et parfois  participé à des mouvements d\u2019émancipation (Cliche 2021, 5).Les pratiques de la coopération internationale ont beaucoup évolué au cours des dernières  décennies  et  les  réflexions  actuelles  sur la décolonisation du secteur, la localisation et l\u2019antiracisme, notamment, provoqueront d\u2019autres transformations dans les années à venir.D\u2019ailleurs, bon nombre d\u2019OCI décrivent de plus en plus leurs activités comme étant à la fois de la coopération internationale et de la solidarité  internationale  afin  de  se  distancier  des  initiatives de développement « traditionnelles ».Bien que la solidarité internationale soit « une forme de coopération internationale, il s\u2019agit d\u2019une forme d\u2019entraide qui repose davantage sur l\u2019établissement de rapports égalitaires entre les partenaires et sur les principes d\u2019équité, d\u2019autodétermination, de réciprocité et de justice sociale » (AQOCI 2023, 19).Enfin,  la  décolonisation  «  peut  être  définie  comme  étant  une  forme  de  résistance  active contre les puissances coloniales et un déplacement du pouvoir vers l\u2019indépendance politique, économique, culturelle et psychique des peuples colonisés » (AQOCI 2023, 19).C\u2019est aussi un ensemble d\u2019idées et d\u2019expériences qui défient  le colonialisme et le néocolonialisme.Décoloniser nos pratiques de coopération internationale implique « de se situer dans une perspective de transformation sociale profonde, de privilégier les intérêts  des  groupes  subalternes  et  de  valoriser  leurs points de vue » (Cliche 2021, 5). POSSIBLES ÉTÉ 2023 33 Démarche de coconstruction du lexique L\u2019idée d\u2019élaborer un lexique de la solidarité internationale pour l\u2019AQOCI est née d\u2019une proposition adoptée par les organismes membres lors de l\u2019assemblée générale spéciale de février 2018, ce qui a mené à l\u2019inscription de cette démarche  dans  la  planification  stratégique  de  l\u2019Association.Mais ce qui avait été pensé à l\u2019origine comme un projet de coconstruction d\u2019une année ou deux impliquant principalement des membres de l\u2019AQOCI s\u2019est finalement étiré sur cinq ans et a  suscité la participation de 46 personnes, incluant 19 partenaires d\u2019Amérique latine et d\u2019Afrique.Voici un résumé des différentes étapes de la démarche.Mise sur pied d\u2019un comité de coordination Tout  d\u2019abord,  l\u2019idée  même  de  ce  projet de lexique a été proposée par deux espaces de concertation de l\u2019AQOCI, soit la Table de concertation jeunesse en solidarité internationale (TCJSI) et le Groupe de travail sur les communications.Ce sont ces deux espaces, avec l\u2019appui de l\u2019équipe de l\u2019AQOCI et du conseil d\u2019administration, qui ont lancé ce vaste et important chantier en mettant d\u2019abord en place un comité de coordination.Sondage auprès des membres Afin  de  lancer  les  discussions,  l\u2019AQOCI  a  invité ses membres, en octobre 2020, à répondre à  un  sondage  visant  à  identifier  des  concepts  problématiques utilisés par notre secteur en vue  de  les  retravailler  et  de  mieux  les  définir.  À  la suite de ce sondage, en novembre 2020, une rencontre virtuelle a été organisée avec plusieurs représentant·es d\u2019OCI, et notamment des membres de la TCJSI et du Groupe de travail sur les communications, mais aussi du Comité québécois femmes et développement (CQFD).La rencontre a permis d\u2019analyser les résultats du sondage et de bâtir une première liste de 17 concepts à coconstruire pour développer une compréhension commune.Embauche d\u2019une consultante Pour appuyer la démarche, l\u2019AQOCI a embauché une consultante en janvier 2021.Celle- ci a produit une première ébauche de lexique, à partir des concepts  identifiés au cours du mois  de  novembre  précédent,  afin  de  les  présenter  aux membres de l\u2019AQOCI en assemblée générale en février 2021.L\u2019objectif était de partir de ces  définitions  préliminaires  pour  amorcer  les  discussions  avec  les  membres  et  bonifier  les  définitions.  C\u2019est  lors  des  discussions  en  sous- groupes que nous avons réalisé qu\u2019il manquait des acteurs essentiels autour de la table : nos partenaires des pays du Sud.C\u2019est à ce moment que l\u2019AQOCI a réorienté la démarche pour vraiment tenter de développer un lexique de la solidarité internationale dans une perspective de décolonisation des savoirs, en engageant un dialogue avec des partenaires du Sud.Après l\u2019assemblée générale spéciale de février 2021, un appel a été lancé aux membres de l\u2019AQOCI pour participer au comité du lexique et  identifier  des  partenaires  internationaux  qui  pourraient être intéressés à participer à différentes  séances de discussion et d\u2019échange.La préparation des séances de coconstruction Avant chaque rencontre de coconstruction impliquant les membres de l\u2019AQOCI et les partenaires internationaux, un travail initial d\u2019identification  des  concepts  et  d\u2019élaboration  de  définitions  préliminaires  était  effectué  par  le  34 SECTION I PluriSud comité du lexique et la consultante. Ces définitions  préliminaires étaient par la suite traduites en espagnol et partagées à l\u2019avance avec l\u2019ensemble des participant·es.L\u2019organisation des séances de coconstruction Les séances de conconstruction (en ligne) duraient environ une demi-journée.Lors de chaque séance,  un  groupe  de  cinq  ou  six  définitions  étaient discutées par les participant·es.Chaque fois, des services d\u2019interprétation simultanée français-espagnol étaient offerts pour permettre à  chacun de s\u2019exprimer dans la langue de son choix.Les participant·es de l\u2019international étaient soit d\u2019Afrique francophone, soit d\u2019Amérique latine.Des efforts ont été déployés aussi pour inclure des  partenaires d\u2019Asie, mais la difÏculté à trouver des  plages horaires convenant à tout le monde a limité leur participation en fin de compte.Pendant les séances, les concepts étaient discutés un à la fois et l\u2019animatrice faisait des résumés et soumettait de nouvelles propositions de libellés pour tenter d\u2019identifier des perspectives  communes.  Cela  a  mené  à  des  définitions  beaucoup plus longues généralement que les définitions préliminaires, mais aussi plus riches et  plus nuancées.Après les séances de coconstruction À la suite des rencontres de coconstruction, la consultante retravaillait chacune des définitions  sur la base des commentaires reçus et des perspectives qui avaient fait consensus parmi les participant·es.Cette nouvelle version était ensuite discutée et validée avec le comité du lexique.Puis, elles étaient à nouveau traduites et renvoyées aux participant·es pour une dernière validation.Au total, ce sont cinq séances de coconstruction, en mode virtuel et avec de l\u2019interprétation simultanée français-espagnol, qui ont été organisées entre décembre 2021 et avril 2023.16 membres de l\u2019AQOCI et 19 organismes partenaires d\u2019Afrique et d\u2019Amérique latine y ont contribué, soit 46 personnes.Ce travail a permis de coconstruire 24 définitions.Leçons apprises Au moment d\u2019écrire cet article, cela ne fait pas encore deux mois que le lexique a été publié.D\u2019autres réflexions sur la démarche et l\u2019approche  qui se voulaient décoloniales émergeront sans doute au cours des prochains mois, mais nous pouvons déjà tirer quelques leçons de cette expérience pour alimenter et améliorer les futurs projets de cette nature à l\u2019AQOCI.Le processus est aussi important \u2014 sinon plus \u2014 que le résultat Le résultat de la démarche de coconstruction est un lexique qui, nous l\u2019espérons, permettra de susciter  des  réflexions  et  des  discussions  dans  les milieux qui gravitent autour de la coopération et de la solidarité internationales.Un de nos partenaires, Assimassi Kossi Satro (ADETOP \u2013 Togo), évalue ainsi le résultat de la démarche : « Il y a beaucoup de préjugés de par le passé dans la terminologie au niveau des vocables, tous les vocables qui concernent le développement et surtout la coopération Nord-Sud.Et je pense que ces différentes séances ont permis d\u2019éclaircir des termes, de trouver des mots beaucoup plus justes.Je trouve ça vraiment constructif.C\u2019est vraiment inclusif.Et ça, c\u2019est vraiment important.» (2023) L\u2019une de nos réalisations est que, dans ce long exercice de coconstruction, le processus est POSSIBLES ÉTÉ 2023 35 tout aussi intéressant et important que le résultat.En effet,  la richesse des échanges et  la remise en  question  de  concepts  \u2014  même  ceux  qui  nous  semblaient parfois a priori plutôt neutres \u2014 ont été extrêmement stimulantes. À plus long terme,  c\u2019est cet exercice en lui-même, cette démarche de  coconstruction de sens et de production de savoir, qu\u2019il faut reproduire et ancrer dans nos habitudes de travail.Un autre participant, Théophile Yonga (Terrafrik), résume toute l\u2019importance de la démarche pour lui : « L\u2019approche de dire : nous avons l\u2019habitude de penser que derrière ce mot, il y a telle chose, mais allons voir, allons vérifier sur le terrain si les personnes avec qui nous travaillons dans ce contexte-là voient les choses de la même manière, pour moi, ça a été une démarche productive et qualitative.(\u2026) Les mots me manquent pour dire à quel point, moi, je recherchais une démarche de cette nature-là pour pouvoir me dire que d\u2019ici 30, 40, 50, 100 ans, moi, je ne serai plus là, mais qu\u2019on aura l\u2019habitude au moins de revérifier derrière ce que transportent les mots et ce qu\u2019entendent ceux qui les reçoivent.De ce point de vue-là, cette démarche a été complète.» (2023) Il ne faut rien tenir pour acquis et se remettre en question continuellement En proposant de discuter de concepts comme « développement » ou « coopération internationale », nous savions que nous ouvrions la porte à de longues discussions pour cerner le sens de ces mots et juger de leur pertinence. Même des  mots qui pouvaient sembler plus neutres ou plus techniques a priori ont généré des discussions riches.Je pense, entre autres, au terme « bailleur de fonds », qui « désigne des personnes physiques ou morales, publiques ou privées, qui fournissent un  soutien  financier  ou  technique  en  vue  de  la  mise en œuvre des initiatives de coopération, de solidarité ou de développement international·es » (AQOCI 2023, 12).En séance de coconstruction, ce terme a été critiqué notamment parce qu\u2019il « renvoie à une vision du développement considérée comme obsolète et paternaliste » (AQOCI 2023, 12).Solange Weziza Musanganya (Queer African Youth Network), une partenaire du Togo, disait d\u2019ailleurs ceci : « Il y a des choses qui  ne  se  font  pas  ici  de  la  même  manière.  Par  exemple, on ne parle pas ici de bailleurs de fonds.On  les  appelle  les  partenaires  financiers.  On  est  à la recherche de cette horizontalité justement, d\u2019assainir la manière de dire les choses, la manière de voir les choses pour qu\u2019on ne sente pas cette verticalité » (2023).Les discussions sont souvent allées au-delà du sens seulement des concepts pour questionner aussi la pertinence de leur utilisation et proposer des expressions plus appropriées.C\u2019est pour cette raison que,  sous  plusieurs  définitions  du  lexique,  nous avons ajouté « des pistes de réflexion sur la  manière dont certains termes peuvent se traduire de façon concrète dans la pratique des OCI et des personnes qui œuvrent dans le domaine de la coopération et de la solidarité internationales » (AQOCI 2023, 12). Nous avons également identifié  des concepts dont nous déconseillons l\u2019utilisation.C\u2019est le cas pour bailleurs de fonds, mais aussi pour bénéficiaires ou voyage humanitaire, par exemple.La prise en compte de la langue parlée par les participant·es est essentielle La traduction des documents de travail et les services d\u2019interprétation simultanée représentent  des  investissements  financiers  importants, mais ceux-ci se sont avérés essentiels au  projet.  En  effet,  la  traduction  des  définitions  préliminaires à l\u2019avance en espagnol ont permis aux participant·es de se présenter aux rencontres 36 SECTION I PluriSud en étant bien préparé·es. Et même si plusieurs des  participant·es étaient bilingues, la possibilité de pouvoir s\u2019exprimer dans leur langue maternelle leur a permis de bien communiquer toutes les nuances de leurs perspectives.Prendre le temps nécessaire pour bien faire les choses La coconstruction, ça prend du temps.Et prendre notre temps, en particulier dans notre culture nord-américaine et lorsqu\u2019on travaille avec de nombreux échéanciers, ne va pas toujours de soi.Heureusement, nous avons réalisé en 2021 que nous avions fait fausse route en omettant d\u2019inclure nos partenaires du Sud dans le processus de coconstruction.Nous avons alors fait un pas de côté et avons pris le temps de bien faire les choses par  la  suite en  identifiant des partenaires  intéressés, en organisant des séances de discussion en ligne, en prenant le temps de réviser les définitions, de les faire traduire, de les valider.  Si bien qu\u2019au lieu de terminer ce projet comme prévu en juin 2021, nous l\u2019avons terminé en juin 2023.Si nous avions voulu à tout prix respecter nos échéanciers, nous serions passés à côté de toute la richesse de l\u2019approche décoloniale de la production du savoir et le document final n\u2019aurait  pas eu la même pertinence.  Une animation de qualité est primordiale L\u2019animatrice a joué un rôle clé dans le travail de coconstruction. En effet, c\u2019est elle qui  résume  et  reformule  les  propos  des  participant·es  afin  de faire progresser les discussions et de faire émerger des définitions autour desquelles tout le  monde peut se rallier.La personne qui anime les séances de coconstruction doit posséder, entre autres, les deux qualités suivantes : parler les langues utilisées par les participant·es et avoir un excellent esprit de synthèse.Parce qu\u2019elle était bilingue (français et espagnol), l\u2019animatrice arrivait à bien comprendre le sens des interventions des participant·es et toutes leurs nuances.De plus, son esprit de synthèse lui permettait de trouver les perspectives communes partagées par les participant·es et de proposer des formulations qui convenaient à tout le monde et qui nous ont permis d\u2019avancer.La consultante externe : un atout important Le soutien d\u2019une consultante externe tout au long de la démarche a permis d\u2019assurer une certaine « neutralité » du processus et d\u2019éviter que  l\u2019AQOCI  influence de  façon  trop  importante,  même  de  manière  involontaire,  le  contenu  des  définitions.  En  effet,  même  si  l\u2019AQOCI  a  bien  évidemment participé à la coconstruction des définitions et qu\u2019un comité composé de membres  de l\u2019Association a joué un rôle dans la validation de celles-ci, le fait que ce soit une consultante externe qui « tenait le crayon » pour rédiger les définitions a permis de bien refléter les différentes  perspectives des participant·es.De plus, nous avons eu la chance de pouvoir compter sur la même consultante du début à  la fin du projet, ce  qui a aussi grandement facilité les choses.Conclusion Pour l\u2019AQOCI, la publication du lexique en juin 2023 ne représente pas  la fin du travail, mais  plutôt un nouveau point de départ.Ni normatif ni contraignant, ce document de référence vise principalement à  soutenir  la  réflexion et  stimuler  des discussions approfondies et nuancées sur les mots de la solidarité et de la coopération internationales. POSSIBLES ÉTÉ 2023 37 C\u2019est aussi un projet en constante évolution, ce qui signifie que le lexique devra nécessairement  être mis à  jour périodiquement afin d\u2019ajouter des  concepts et d\u2019en réviser d\u2019autres pour refléter les  changements de perspectives qui animent notre secteur et nos sociétés.Dans les mots d\u2019un des participants d\u2019Amérique latine, Yery Gallardo, directeur de Proyecto de Desarrollo Comunitario (PRODECO) en Bolivie  : « Le processus ne prend pas fin une fois  que le lexique est publié.Le processus se poursuit avec  la  lecture  et  l\u2019analyse  qui  seront  effectuées  par d\u2019autres acteurs et par nous-mêmes avec nos  collègues et partenaires locaux et internationaux.C\u2019est  l\u2019heure de  la  réflexion, de  la  reconstruction  et de la déconstruction de nos mots et de nos façons d\u2019agir.» (2023).Notice biographique Denis Côté travaille dans le secteur de la coopération et de la solidarité internationales au Québec et au Canada depuis 14 ans.Il est analyste des politiques à l\u2019Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) depuis 2015.Références Association québécoise des organismes de coopération internationale, (2023).Lexique de la solidarité internationale de l\u2019AQOCI.Montréal : Association québécoise des organismes de coopération internationale.[Consulté le 15 août 2023].Disponible sur : https://aqoci.qc.ca/wp- content/uploads/2023/06/AQ O CI_LEXIQUE_ juin2023.pdf Kossi Satro, A., (2023).Dialogue avec les acteurs et actrices de la solidarité : Le processus de coconstruction.Montréal : Association québécoise des organismes de coopération internationale.[Consulté le 15 août 2023].Disponible sur : https:// aqoci.qc.ca/lexique/ Cliche, P., (2021).Quelques éléments de réflexion sur le colonialisme et la décolonisation dans la coopération internationale.Montréal : Association québécoise des organismes de coopération internationale.[Consulté le 15 août 2023].Disponible sur : https://aqoci.qc.ca/wp- content/uploads/2022/02/AQOCI_SDI_Formation_ Colonialisme-Finale.pdf Weziza Musanganya, S., (2023).Dialogue avec les acteurs et actrices de la solidarité : Le processus de coconstruction.Montréal : Association québécoise des organismes de coopération internationale.[Consulté le 15 août 2023].Disponible sur : https:// aqoci.qc.ca/lexique/ Weziza Musanganya, S., (2023).Vidéo enregistrée dans le cadre du lancement du lexique à l\u2019assemblée générale de l\u2019AQOCI.Yonga, T., (2023).Dialogue avec les acteurs et actrices de la solidarité : Le processus de coconstruction.Montréal : Association québécoise des organismes de coopération internationale.[Consulté le 15 août 2023].Disponible sur : https:// aqoci.qc.ca/lexique/ Gallardo, Y., (2023).Dialogue avec les acteurs et actrices de la solidarité : Le processus de coconstruction.Montréal : Association québécoise des organismes de coopération internationale.[Consulté le 15 août 2023].Disponible sur : https:// aqoci.qc.ca/lexique/ 38 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON I PluriSud Maïka Sondarjee, Perdre le Sud.Décoloniser la solidarité internationale.Montréal, Écosociété, 2020, 272 pages, ISBN : 9782897196035 (compte rendu) Par Sabine Lamour Dans Perdre le Sud.Décoloniser la solidarité internationale, Maïka Sondarjee décrit un ordre mondial injuste, raciste, sexiste et classiste tout en énonçant une stratégie inédite pouvant aider à dépasser ses ravages.Son programme féministe, décolonial et intersectionnel invite l\u2019hémisphère  sud  à  être  l\u2019instigateur  de  son  propre épanouissement.Cette mutation dépend, selon l\u2019auteure, d\u2019un changement de la politique internationale s\u2019armant d\u2019un nouveau paradigme qui donne une place plus importante à la société civile internationale et à ses réseaux de militants internationaux qui doivent se renforcer en se faisant des porteurs de revendications radicales de relations internationales nouvelles, équitables et justes.À l\u2019aune des crises globales actuelles qui frappent le monde et des rapports inégalitaires de sexe, de race et de classe qui traversent ces deux espaces, l\u2019auteure compare la vie des habitants du Sud global à celle des habitants du Nord global.Elle soutient que l\u2019ordre mondial institutionnalisé repose sur une triangulation de violences insupportables : dépossession, exploitation, oppression,  qui  fixent  les  conditions  de  vie  des  habitants de la planète selon l\u2019emplacement géographique où ils se trouvent.Préfacé par le militant des droits de la personne Haroun Bouazzi, Perdre le Sud est divisé en deux parties totalisant cinq chapitres.La première, qui en compte trois, fait un diagnostic de l\u2019ordre mondial.La seconde partie discute des possibilités d\u2019une transition globale du système actuel en vue de réhabiliter la coopération internationale.Dans le chapitre 1 intitulé « L\u2019ordre mondial institutionnalisé », l\u2019auteure montre le continuum qui existe entre l\u2019ordre colonial esclavagiste infâme et les rapports actuels bi et multilatéraux entre  le  Nord  global  et  le  Sud  global.  En  effet,  les populations du Sud furent dépossédées de leurs savoirs et vécus au profit d\u2019un  impérialisme  culturel homogénéisant les expériences de ces pays par l\u2019imposition d\u2019un modèle unique de développement.En abordant les questions relatives à la coopération internationale Nord-Sud, Sondarjee montre (ou expose) les dérives de l\u2019aide publique au développement (APD) en soulignant la façon dont celle-ci fut à la base des plans d\u2019ajustements structurels proposés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) aux pays du Sud.Ces politiques touchent particulièrement les femmes qui ne peuvent compter sur les États pour soigner et éduquer leurs proches.Au tournant des années 1960, l\u2019APD est devenue un outil de contrôle impérialiste entre les mains des pays débiteurs.Ce processus a abouti à la crise des dettes souveraines qui ne cessent d\u2019appauvrir les États emprunteurs du Sud.D\u2019autre part, depuis la période coloniale, le racisme et le sexisme structurent l\u2019ordre mondial en impactant négativement la place des femmes dans la division sexuelle du travail international.Les femmes du Sud sont souvent obligées de migrer pour « chercher la vie » en contribuant ainsi POSSIBLES ÉTÉ 2023 39 à la reproduction internationale d\u2019une « chaîne globale du care ».Dans ce contexte, le concept d\u2019empowerment développé par les femmes du Sud a été récupéré par l\u2019industrie du développement, de plus en plus perçue comme un outil perpétuant le sous-développement et la dépendance.L\u2019aide bilatérale et de la philanthropie capitaliste, souvent intéressées, ne tiennent pas compte des dynamiques locales, tout en assouvissant pour le second le complexe du sauveur blanc.L\u2019auteure réfute les arguments de type utilitariste compassionnel  qui  prônent  l\u2019intérêt  national  et  instrumentalisent les données parlant du bien- être des populations des Nords comme moyen de  justification de l\u2019aide internationale.  S\u2019enracinant dans une perspective militante en vue de l\u2019émancipation des peuples et des individus, l\u2019auteure soutient une perspective féministe décoloniale, intersectionnelle et post-capitaliste  qui  offre  une  compréhension  multidimensionnelle des rapports inégalitaires entre le Nord et le Sud.Partant du concept d\u2019internationalisme radical, elle propose à ses lecteurs un projet politico-moral reposant sur le  concept  de  nation.  Elle  offre  des  pistes  de  dépassement du paradigme colonial qui impose un mode de relation nécrophile où la tentation d\u2019effacer  l\u2019autre  est  une  constante.  Elle  invite  le  Nord à se départir de sa prétention au monopole de la vérité.Son programme, sans le dire, envisage l\u2019avènement d\u2019une communauté cosmopolite mondiale des égaux.L\u2019altermondialisme et la démondialisation se dessinent comme mouvements alternatifs tout en mettant de l\u2019avant l\u2019ignorance par le second de la solidarité internationale dans son programme politique au seul profit de la démondialisation économique.  Cette démarche implique, selon l\u2019auteure, une reconnaissance des torts passés par une décolonisation  des  pratiques  et  des  savoirs  afin  d\u2019atténuer  les  conséquences  superficielles  de  l\u2019ordre mondial institutionnalisé.Il en résulte une pratique de la solidarité appelant à une transformation sociale par l\u2019établissement d\u2019une démarcation entre solidarité internationale formelle et solidarité internationale constante sous la gouverne d\u2019une société civile internationale, d\u2019où un internationalisme radical.Perdre le Sud propose de repenser les rapports entre ces deux groupes de sociétés à partir de règles multilatérales fondées sur la solidarité en lieu et place de la charité.Sondarjee suggère la suppression des paradis fiscaux induisant de fortes concentrations  de richesse au détriment des pays appauvris.Sa vision de l\u2019internationalisme radical est un véritable plaidoyer pour l\u2019avènement d\u2019un monde post-croissance où les dettes odieuses et illégitimes de certains pays seront éliminées et le cours des matières premières plus équitable.Il s\u2019agit de mettre en place un système plus juste de distribution de l\u2019aide internationale, tout en favorisant l\u2019avènement d\u2019organisations alternatives de développement.En bref, elle propose une décolonisation des rapports multi et bilatéraux, laquelle décolonisation devrait prendre en compte les savoirs locaux développés sur un temps long par les femmes et les autres minorités, incluant les personnes LGBTQI.Son réquisitoire plaide pour l\u2019humanisation des rapports entre les hémisphères Nord et Sud par la limitation des interventions du capital dans la régulation des problèmes mondiaux en vue de la sacralisation du vivant.Dans cette optique, la question des savoirs et de leurs lieux d\u2019énonciation tient un  rôle  clé.  En effet,  l\u2019auteure  soutient que  les savoirs et savoir-faire tant des Nords que des Suds  doivent  être  valorisés  et  mobilisés  pour  répondre aux nombreux défis auxquels la planète  40 SECTION I PluriSud fait face actuellement, notamment les problèmes environnementaux, sanitaires et sociaux.L\u2019auteure suggère une égalité de droits et de responsabilités entre le Nord et le Sud pour un avènement de liens plus justes et équitables entre les deux espaces.Ce projet politique global requiert,  selon  l\u2019auteure,  de  financer  davantage  les organisations locales et d\u2019en créer d\u2019autres au niveau international capables de s\u2019attaquer aux  problèmes  soulevés  afin  d\u2019accompagner  ce  programme politico-moral.Conscients de leur force de mobilisation, ces mouvements de lutte à l\u2019échelle internationale devraient conduire à moins de mondialisation néolibérale et à plus de mondialisation solidaire.En proposant ce paradigme, Sondarjee suggère les notions de justice sociale et de justice collective comme boussole pour établir un internationalisme radical « dans l\u2019optique d\u2019une transition économique, politique et environnementale globale » (p.171).Sa proposition repose sur trois piliers : un internationalisme méthodologique, un universalisme politique et un féminisme décolonial.Le premier implique une conceptualisation de  l\u2019Autre dans  la définition du  politique ; le second renvoie au principe de non- hiérarchisation de la vie en fonction de la distance culturelle ; le troisième pilier propose de réhabiliter toutes  les  formes de savoirs afin de déconstruire  nos façons de penser.Selon l\u2019auteure, quand la vérité est coconstruite, les acteurs facilitent l\u2019avènement d\u2019un  monde  pluriverse,  éclaté  et  flexible.  La  construction du commun invite à un dépassement de l\u2019inimitié pour une réparation morale et politique du tissu communautaire mondial.De là, aussi, une coresponsabilité de la gestion du monde et de ses ressources, rejetant l\u2019idée d\u2019un monde centripète  au  bénéfice  d\u2019un  monde  centrifuge  où l\u2019apport des femmes, des autochtones, des personnes LGBTQI, des migrant.es et des Noir.es compte.Le programme esquissé par Sondarjee est radical.Cependant, si sur le plan matériel l\u2019auteure fournit force exemples de décolonisation de la solidarité, sur le plan idéel, le livre ne fournit pas de pistes pour décoloniser l\u2019imaginaire du Nord.Donc deux questions s\u2019imposent dans la foulée : les pays du Sud pourront-ils franchement s\u2019inscrire dans ce programme en comptant sur la bonne foi des pays du Nord ? Les outils du maître, même  remaniés, pourront-ils déconstruire la maison du maître ?Notice biographique Sabine Lamour est sociologue et chercheuse- militante, professeure à l\u2019Université d\u2019État d\u2019Haïti (UEH). PARTIE 2 Appréhender de manière critique et réflexive des enjeux contemporains 42 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON I PluriSud Droits humains, migrations internationales et changements climatiques Par Louise Laurent En 2020, le Comité des droits de l\u2019homme des Nations Unies rend sa première décision en matière de migration climatique.Ione Teititioa, un habitant de l\u2019île de Tarawa, dans l\u2019archipel de Kiribati en plein océan Pacifique, fait une demande  de  protection  sur  la  base  des  « modifications  de  son environnement à Kiribati causées par la hausse du niveau de la mer associée aux changements climatiques » (Courtoy 2020).Les autorités locales rejettent sa demande, et le comité onusien leur donne raison.Toutefois, l\u2019Organisation des Nations unies (ONU) produit une décision majeure en reconnaissant la possibilité d\u2019appliquer le principe de non-refoulement aux habitant·es qui fuient leur lieu de vie s\u2019ils et elles ne peuvent pas mener une vie digne, reconnaissant de part ce fait le droit à l\u2019eau, à la nourriture et au travail, dans les conditions de réalisation du droit à la vie (Courtoy 2020).Cette décision est historique dans une période qui l\u2019est tout autant.Alors que le réchauffement  climatique  est  sur  le  point  d\u2019atteindre  1,5  degrés,  les  scientifiques  du  Groupe international sur l\u2019évolution du climat (GIEC) ont rappelé en 2022 que l\u2019aggravation des changements climatiques est intrinsèquement liée à l\u2019augmentation des violations des droits humains partout dans le monde.En outre, en 2018 la Banque mondiale avait sonné l\u2019alarme sur le nombre à venir de personnes (143 millions !) devant  être  forcées  de  quitter  leur  lieu  de  vie  devenu inhabitable en raison des changements climatiques (Parker 2018).C\u2019est dans ce contexte brûlant qu\u2019Amnistie internationale s\u2019était saisie des enjeux environnementaux, notamment celui des migrations, au travers de la publication d\u2019un rapport intitulé « Nos droits brûlent ! » en 2021.L\u2019organisme de droits humains réclame aux États de garantir la « sauvegarde des droits humains des personnes déplacées ou menacées de déplacements par le changement climatique » (Amnistie internationale 2021, p.134).Concrètement, il exige la « consolidation de voies migratoires sûres et régulières » (Amnistie internationale 2021, p.140), l\u2019allocation de ressources pour réduire le risque de déplacements, et le partage des responsabilités « communes mais différenciées » quant à l\u2019accueil  des personnes déplacées pour les pays les plus responsables des changements climatiques (Amnistie internationale 2021, p. 141-142). Enfin, AI  souligne la nécessité de prendre en considération « l\u2019abondance de connaissances d\u2019idées et de solutions que les personnes en première ligne du  réchauffement  climatique  ont  élaborées  »  (Amnistie internationale 2021, p.135).Toutes ces mesures politiques, qu\u2019elles soient internationales, nationales ou locales, doivent obligatoirement prendre en compte l\u2019intersectionnalité des systèmes d\u2019oppression et de discrimination pour ainsi garantir le respect des droits, notamment les droits des personnes précaires, racisées, handicapées,  les  femmes et  les filles qui  sont  les  plus vulnérables face aux changements climatiques, en raison des inégalités sociales préexistantes (Amnistie internationale 2021, p.54-55). POSSIBLES ÉTÉ 2023 43 C\u2019est en utilisant le droit international et l\u2019intersectionnalité des droits humains qu\u2019AI a choisi  de définir  et  de  «  gérer  »  les mouvements  de personnes dans le contexte des changements climatiques.Toutefois, il n\u2019existe toujours pas de terminologie établie pour désigner les mouvements de personnes en raison des changements climatiques, et le débat est houleux dans un contexte politique marqué par une tendance globale à la fermeture des frontières.Dans ce contexte juridique, politique, et social,  le  but  de  cet  article  est  de  réfléchir  aux  enjeux de terminologie et aux solutions existantes en droit international pour garantir les droits de toutes les personnes déplacées en raison des changements climatiques, sans considération de leur genre ni de leur origine ethnique.Ultimement, nous proposerons de nous pencher sur le concept de résilience socio-environnementale et ses implications dans les droits humains.C\u2019est ainsi qu\u2019à l\u2019aide d\u2019une littérature abondante en sociologie, en science politique et en droit, nous tenterons de répondre à la question suivante : face aux frontières sociales du droit et de la gouvernance, comment protéger les droits des personnes déplacées ?Notre article débute par une revue de littérature nous permettant de comprendre  comment  définir  les  migrations  climatiques et les personnes qui les incarnent.Ensuite, nous étudierons la mobilisation d\u2019outils juridico-politiques, notamment la Convention de Genève,  comme  moyen  (inefÏcace)  de  garantir  le  droit  des  personnes  à  être  protégées  en  conséquence des changements climatiques.Puis, nous discuterons des solutions proposées par le Pacte mondial pour les migrations sûres ordonnées et régulières (2018) et le Pacte mondial sur les réfugiés (2018) pour favoriser une plus grande justice entre les pays.Finalement, nous défendrons la place de la résilience par le bas dans la défense des droits de toutes et tous.Enjeux définitionnels : le dépassement de l\u2019enjeu sécuritaire avec l\u2019opportunité de la dynamique climatique Comme nous l\u2019avons dit précédemment, le sujet des déplacements climatiques n\u2019est pas nouveau dans le champ académique, mais il est complexe et donc largement débattu.La recherche des années 1970 va d\u2019abord porter sur le lien entre les dégradations environnementales et les conflits. Associées aux études maximalistes  qui prédisent une arrivée massive de migrant·es, dans  un  contexte  marqué  par  une  diffusion  des  politiques néo-malthusiennes, ces recherches ne visent  pas  à  définir  un  nouveau  problème  mais  plutôt à proposer une nouvelle lecture des enjeux sécuritaires. Le lien postulé entre conflit, migration  et environnement devient alors le premier cadrage pour l\u2019appropriation politico-institutionnelle de cet  enjeu,  qui  ne  surviendra qu\u2019après  la  fin de  la  guerre froide (Vlassopoulos 2012).Plus récemment, c\u2019est l\u2019apparition progressive du terme « développement durable », inscrivant dans une perspective sur le long-terme les liens entre économie, société et environnement, qui va favoriser la pluralisation de la recherche sur les déplacements climatiques (Vlassopoulos 2012).  À  la  différence  des  premières  recherches,  on reconnaît désormais l\u2019agentivité des personnes et des groupes dans la lutte contre les changements climatiques, car on s\u2019intéresse aux stratégies locales d\u2019adaptation préexistantes au déplacement ou au déplacement comme stratégie d\u2019adaptation.Par exemple, une étude menée en Indonésie souligne que le gouvernement local des côtes Semarang a fait plusieurs tentatives pour améliorer l\u2019infrastructure urbaine dans le 44 SECTION I PluriSud but de faire face aux dernières inondations : les routes endommagées ont été régulièrement réparées et surélevées, et des remblais et des pompes ont été installées (Buchori et al.2018).Au Ghana, une étude a montré que l\u2019irrigation a été identifiée  par  les  partenaires  de  développement  et le gouvernement central comme l\u2019une des principales stratégies d\u2019adaptation aux changements climatiques par les agriculteurs marginalisés pauvres en ressources rurales en raison de la sécheresse (Antwi et al.2018).Toutefois, alors que les changements climatiques s\u2019accélèrent, il existe aussi tout un pan de littérature qui considère le déplacement lui-même  comme  une  solution  d\u2019adaptation.  Le géographe Loïc Brüning estime que les opportunités et les ressources des régions d\u2019accueil  peuvent  diversifier  les  moyens  de  subsistance, renforcer la résilience sociale dans les pays d\u2019origine ou les pays d\u2019accueil.Par exemple, au Sénégal, lors des catastrophes naturelles ou en temps de crise environnementale, les transferts d\u2019argent entres membres à distance d\u2019une même famille ont permis l\u2019achat de biens de  consommation de base pour renforcer la sécurité alimentaire, assurer la survie à court terme des ménages, et à plus long terme ont aussi permis de financer  l\u2019affectation des  sols pour  s\u2019adapter aux  nouvelles conditions environnementales et ainsi continuer de pratiquer les activités économiques traditionnelles (Brüning 2021).Enfin,  d\u2019autres  chercheur·es  s\u2019intéressent  à  l\u2019hétérogénéité des flux migratoires « climatiques »  et aux diverses situations qu\u2019ils recouvrent.En Éthiopie, une étude réalisée à partir des données recueillies auprès de 400 ménages de la région d\u2019Oromia, située dans l\u2019ouest du pays, démontre  que  la  capacité  de  ces  derniers  à  être  mobiles était à la fois déterminée par la force des institutions locales et par les caractéristiques socio-économiques  des  ménages  eux-mêmes  (sentiment d\u2019appartenance à des groupes communautaires, revenus de culture, épargne financière,  ancienneté  dans  le  village),  ces  deux variables étant intrinsèquement liées (Ng\u2019ang\u2019a et al.2016).Toutefois, mettre l\u2019accent sur les stratégies d\u2019adaptation des populations locales peut comporter certaines limites idéologiques. En effet,  pour Sara Vigil, spécialiste en géographie et en étude de genre, percevoir le déplacement comme un comportement rationnel de couverture contre le risque tend à dépolitiser et à individualiser la lutte  contre  le  réchauffement  climatique.  On  passerait  alors  des  «  victimes  du  réchauffement  climatique des pays des Suds à des individus stratèges au caractère entrepreneurial » (Vigil 2016).De plus, le terme « adaptation » met implicitement le fardeau du changement sur l\u2019unité concernée, plutôt que sur ceux qui causent la vulnérabilité, ou ceux qui sont censés les aider pour faire face aux chocs.Pour pallier cette critique, des études sociologiques réalisées à partir d\u2019un travail de terrain vont s\u2019attarder sur la relationnalité des mobilités et des immobilités, et les analyser comme étant « toujours connectées, relationnelles et co-dépendantes » (Wiegel et al.2019), permettant alors de mettre de l\u2019avant les dynamiques d\u2019inclusion et d\u2019exclusion en œuvre dans la justice climatique.D\u2019un point de vue davantage structurel, Sara Vigil (2016) encourage aussi à mobiliser l\u2019écologie politique, qui met l\u2019accent sur la relation que les personnes ont avec leur environnement, tout en signalant l\u2019importance des forces économiques et politiques de la société dans laquelle ils vivent et qui façonnent cette relation.In fine, une lecture pluridisciplinaire et complexe des déplacements causés par les changements climatiques révèle la grande POSSIBLES ÉTÉ 2023 45 diversité des situations que cette mobilité recouvre.Toutefois, cette diversité la rend difÏcilement  «  transmissible  »  dans  les  instances  internationales, qui préfèrent la précision à l\u2019incertitude.Aujourd\u2019hui, la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, ratifiée par 145 États, est une  règle essentielle du droit international humanitaire qui précise les droits des personnes déracinées ainsi que les obligations juridiques des États pour assurer leur protection.Pour autant, peut-elle protéger les droits des personnes à demander l\u2019asile en raison des changements climatiques dans leur pays d\u2019origine ?Surtout, la Convention de Genève est-elle une garantie de respect des droits de tous·tes les humain·es quel que soit leur origine culturelle-ethnique ?Le droit international et la protection des personnes déplacées : d\u2019une solution contraignante mais exclusive à un nouvel effort global tout en souplesse Pour parler de l\u2019histoire de l\u2019asile, on construit généralement un récit linéaire.Or, remonter à la genèse de la Convention de Genève c\u2019est comprendre quelles sont les personnes « légitimes » à obtenir le statut, et celles qui ne le sont pas.Tout d\u2019abord, la Convention de Genève (1951) a été pensée par les États-Unis et les pays européens au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.Légitimés par leur statut de vainqueurs, ils instituent la personne « réfugié·e » comme quelqu\u2019un·e qui « craint les persécutions politiques d\u2019un État » face au bloc de l\u2019Est qui défendait l\u2019idée d\u2019un « réfugié·e comme victime de violences sociales et économiques » (Akoka et de Coussemaker 2017).Depuis ce jour, les réfugié·es victimes de persécutions politiques sont les bénéficiaires majoritaires et communs de la qualité  conventionnelle de réfugié·e dans tous les États (Tissier-Rafin 2019). Dans l\u2019actualité internationale,  on retrouve bien cette « hiérarchie des légitimités » (Lochak  2017),  avec  des  différences  majeures  et  documentées dans l\u2019accueil réservé aux Syrien·nes en comparaison aux Ukrainien·nes, soulignant qu\u2019au final,  «  la qualité de  réfugié·e  réside moins  dans le vécu ou l\u2019histoire de la personne que dans le processus de désignation des États » (Akoka et de Coussemaker 2017).Ce faisant, l\u2019octroi de la demande d\u2019asile est aussi et surtout une décision juridique portée à l\u2019encontre du pays d\u2019origine, jugé incapable de protéger ses ressortissant·es (Legoux 2010).Or, la protection à mettre en place dans le cas des « réfugié·es climatiques » n\u2019est pas une action contre la politique du pays d\u2019origine, les pays insulaires étant bien peu responsables de la montée de leurs eaux côtières.En outre, l\u2019individualisation du statut de réfugié, fruit du néolibéralisme occidental, fait en sorte que le seul motif applicable pour les déplacé·es climatiques, à savoir l\u2019appartenance à un groupe social, ne peut pas s\u2019appliquer dans un contexte où les changements climatiques affectent les personnes  de manière indifférenciée (Courtoy 2020). Enfin, la  question de la preuve « qui craint », « avec raison » signifie  aussi  qu\u2019il  ne  sufÏt pas  d\u2019appartenir  à  un  groupe dont les membres sont habituellement persécuté·es pour être reconnu·e réfugié·e, il faut  encore  établir  qu\u2019on  risque  soi-même  de  l\u2019être,  et donc utiliser la notion de craintes potentielles plutôt que de craintes avérées (Legoux 2010).Cette primauté de la preuve est aussi, comme on le sait, un obstacle à la reconnaissance des violences sexo-spécifiques.Toutefois, le politologue belge François Guemenne (2015) souligne la force sémantique et idéologique de l\u2019emploi du terme de « réfugié·e environnemental » permettant de reconnaître que 46 SECTION I PluriSud ces migrations sont avant tout le résultat d\u2019une persécution  infligée  par  les  pays  du  Nord  global  aux plus vulnérables, qui vivent en majorité dans les pays des Suds.La reconnaissance des inégalités entre les pays est importante alors que l\u2019une des difÏcultés  fondamentales  de  l\u2019action  collective  contre les changements climatiques réside dans le fait que les États qui doivent entreprendre la majorité  des  efforts  sont  aussi  ceux  qui  sont  les  moins touchés directement par les changements climatiques.C\u2019est  d\u2019ailleurs  face  à  ce  défi  majeur  que  le Pacte sur les réfugiés et le Pacte pour les migrations sûres, ordonnées et régulières, qui datent de 2018, veulent répondre, en réaction à la « crise des migrants » de 2015, en Europe.À l\u2019heure actuelle, seuls 10 pays, pour la plupart très pauvres, accueillent près de 60 % des réfugié·es dans le monde, tandis que l\u2019ensemble des pays du Nord global accueillent 15 % des personnes ayant besoin de l\u2019asile (Hathaway 2019).Le Pacte sur les réfugiés (2018) a pour principe directeur, outre le respect de la souveraineté étatique, « d\u2019opérationnaliser les principes de partage de la charge et des responsabilités pour mieux protéger et assister les réfugié·es » (Fleury Graff 2016). Cet  « arrangement » commun prend la forme d\u2019un Forum mondial sur les réfugié·es destiné à réunir les  États  tous  les  quatre  ans  afin  d\u2019échanger  sur  les bonnes pratiques en la matière.Quant au Pacte pour les migrations sûres, ordonnées et régulières (2018), il établit que la coopération internationale est nécessaire pour gérer les migrations, et qu\u2019elle doit mobiliser l\u2019ensemble des pouvoirs publics des pays, mais aussi la société civile et le secteur privé.Surtout, il rappelle que cette politique mondiale doit favoriser la primauté du droit et le respect des droits humains, dans une perspective intersectionnelle respectueuse de l\u2019égalité des genres, de l\u2019environnement et de la biodiversité.En somme, le Pacte mondial sur les réfugiés (2018) et le Pacte mondial sur les migrations sûres, ordonnées et régulières (2018) répondent à des critiques faites à la Convention de Genève (1951),  même  si  à  sa  différence,  ils  ne  sont  pas  contraignants.L\u2019actuel Haut-Commissaire des droits humains à l\u2019ONU, Volker Türk (2019) et le juriste Thomas Gammelthoft-Hansen (2019) soulignent que la dépolitisation du processus et le niveau des discussions, la réalisation d\u2019un consensus autour des normes et la responsabilisation d\u2019un plus large ensemble d\u2019acteurs sont autant de vecteurs de changements pour les États, désormais soumis à une pression symbolique forte.Ainsi, face à la détérioration des écosystèmes, les organisations internationales, les expert·es et les dirigeant·es politiques peuvent s\u2019organiser malgré la crise pour créer des solutions globales.  Toutefois  les  individus  eux-mêmes  sont aussi capables d\u2019agentivité et de résilience, en privilégiant l\u2019expérience à l\u2019expertise, et la gouvernance par le bas à une approche par le haut.Amnistie internationale milite pour que ces nouveaux savoirs soient intégrés au sein d\u2019un système de gouvernance centré sur les droits humains.La résilience socio-environnementale et la défense des droits de la personne Ces dernières années, la résilience est devenue une notion majeure dans l\u2019aide au développement et dans les recherches sur l\u2019environnement (Boidin et al.2017).De manière générale, elle définit la manière dont les systèmes  socio-écologiques répondent aux perturbations, comment ils s\u2019adaptent à la fréquence et à l\u2019intensité de ces perturbations, et comment nous les transformons (Genin et Mazurek 2016). POSSIBLES ÉTÉ 2023 47 Ce n\u2019est que tout récemment que la notion de résilience est apparue dans le champ des déplacements climatiques, avec le vote du Cadre stratégique pour l\u2019Action climatique du Haut- Commissariat aux Réfugiés (HCR) en 2017.Celui- ci a donné lieu à la Stratégie opérationnelle pour la résilience climatique et la préservation de l\u2019environnement 2022-2025.Toutefois, à la différence  du  HCR,  qui  propose  une  approche  basée sur des atteintes d\u2019objectifs (préserver l\u2019environnement naturel, renforcer la préparation, améliorer la résilience des réfugié·es\u2026), Amnistie internationale propose une approche basée sur les droits humains.Premièrement, Amnistie internationale souligne que « l\u2019action pour le climat doit tenir compte de l\u2019abondance des connaissances, d\u2019idées et de solutions que les personnes en première  ligne  du  réchauffement  climatique  ont  élaborées » (Amnistie internationale 2021, p.135).Au cours de la dernière décennie, le rôle potentiel des connaissances locales dans l\u2019adaptation aux changements  climatiques  a  suscité  un  intérêt  croissant et son apport pratique a été intégré depuis lors dans plusieurs domaines (Naess 2012).On se sert des connaissances locales pour illustrer comment les changements climatiques se produisent.Ces connaissances sont de véritables outils pour aider les gouvernements et les organisations non gouvernementales (ONG)  à  planifier  des  actions  d\u2019adaptation  aux  niveaux national et local, mais aussi comme moyen de faire progresser les droits des peuples autochtones (Naess 2012).Au Canada, selon la chercheuse métisse Amy Cardinal Christianson, les feux culturels sont de plus faible intensité que les  brûlages  contrôlés  effectués  par  les  services  de  lutte  contre  les  incendies.  De  plus,  ils  offrent  des avantages semblables pour l\u2019environnement, surtout lorsqu\u2019ils sont dirigés par des experts autochtones qui ont une connaissance très intime du territoire (Vernet 2022).Prendre en considération les connaissances locales dans toute leur complexité, c\u2019est reconnaître l\u2019agentivité des personnes directement concernées par les changements climatiques mais aussi une manière de garantir le droit à l\u2019information et à la participation.À ce propos, Amnistie internationale établit clairement que les États ont l\u2019obligation de « faciliter la participation du public aux décisions relatives à l\u2019environnement, notamment l\u2019élaboration de politiques, de règlements, de projets et d\u2019activités » (Amnistie internationale 2021, p.18).Pour AI, la participation de ces groupes ne devrait pas  être  une  simple  formalité, mais  «  avoir  pour  but de reconnaître leur rôle prépondérant dans la lutte contre les changements climatiques et de veiller à ce qu\u2019ils puissent partager leur savoir, leurs idées et leurs initiatives, contribuant ainsi à  rendre  l\u2019action  pour  le  climat  plus  efÏcace  »  (Amnistie internationale 2021, p. 119). En effet, les  communautés rurales, et plus particulièrement les femmes, ont souvent une grande connaissance et expertise de leurs écosystèmes et des pratiques durables en matière de gestion des terres, ce qui leur permet de s\u2019adapter plus facilement aux changements climatiques (Amnistie internationale 2021, p.119).Lorsque les relocalisations sont présentées comme une option de dernier recours, le processus d\u2019engagement et de collaboration avec les communautés peut constituer un élément important pour trouver des solutions plus durables après leur déplacement.C\u2019est par exemple le cas en Papouasie Nouvelle- Guinée, où les lignes directrices relatives à l\u2019installation des habitants des îles Carteret établissent des critères d\u2019assistance prioritaire qui comprennent la possibilité de se réinstaller dans 48 SECTION I PluriSud les zones qui sont la propriété des parents de la lignée maternelle (Fitzpatrick 2015).Enfin,  les  stratégies  locales  créées  en  réponse aux changements climatiques peuvent aussi inspirer de nouvelles politiques à des échelons plus élevés de gouvernance, et garantir le droit de chaque pays au développement.À ce sujet, l\u2019expérience de relocalisation des îles Fidji concernant la réinstallation physique de communautés a éclairé l\u2019élaboration de deux nouvelles séries de directives : la première sur les réinstallations planifiées (2018) et la seconde sur le  déplacement dans le contexte des changements climatiques et des catastrophes (2019) à l\u2019échelle internationale (Moore 2022).Le gouvernement des îles Fidji s\u2019était lui-même inspiré des Principes  directeurs relatifs au déplacement de personnes à l\u2019intérieur de leur propre pays produit en 1998.Conclusion En résumé, une lecture polarisée d\u2019un enjeu complexe qui implique plusieurs niveaux de gouvernance et des champs d\u2019expertise variés résulte souvent en des solutions juridiques et politiques inadaptées.Il est évident que la Convention de Genève ne répond pas aux exigences de la situation des « réfugié·es climatiques ».De fait, historiquement, son application a créé un classement de personnes à « protéger » faisant de l\u2019octroi du statut de réfugié non pas une garantie universelle des droits humains, mais un enjeu socio-politique soumis à des considérations géopolitiques variables.Toutefois,  l\u2019intérêt de  la notion de  réfugié  réside  dans la portée politique du terme qui traduit la responsabilité des États du Nord vis-à-vis des États des Suds, les plus exposés aux changements climatiques.Pour répondre à cet écueil de la Convention, les nouveaux pactes de 2018 s\u2019inscrivent dans cette volonté de plus de justice entre les pays, en créant de toutes pièces un cadre de coopération internationale pour partager les responsabilités d\u2019accueil.Trois ans plus tard, la Conférence entre parties (COP) 22 qui a eu lieu en  Égypte  avait  finalement  abouti  à  la  création  d\u2019un Fonds pour pertes et dommages, dont il va néanmoins encore falloir penser le mécanisme de financement. Mais que peut-on atteindre sans  attendre un véritable engagement des États les plus riches ?Défendre les droits humains implique d\u2019accorder la priorité aux besoins des populations en première ligne des changements climatiques.Considérer de manière juste et attentive l\u2019expérience et le savoir des populations locales en les liant aux grandes avancées du droit international permet de réduire les vulnérabilités des populations pour faire face aux catastrophes et à la perte des moyens de subsistance.L\u2019approche de résilience par le bas est un levier de défense et de protection des droits humains, comme le droit à l\u2019autodétermination des peuples, les droits culturels et les droits de participation.Notice biographique Diplômée en sciences politiques et en études internationales, Louise Laurent a terminé sa maîtrise après un stage de plaidoyer chez Amnistie internationale Canada \u2014 section francophone.Elle occupe désormais le poste d\u2019agente d\u2019intervention et agente pivot auprès des demandeurs et demandeuses d\u2019asile à Saint- Laurent. POSSIBLES ÉTÉ 2023 49 Références Amnesty International, (2021).Nos droits brûlent ! Les gouvernements et les entreprises doivent agir pour protéger l\u2019humanité face à la crise climatique.Londres : juin 2021.[Consulté le 12 juin 2022].Disponible sur : https://www.amnesty.org/fr/ documents/pol30/3476/2021/fr/ Akoka, K., Carlier, M.et de Coussemaker, S., (2017).« Ce n\u2019est pas une crise des migrants mais une crise des politiques d\u2019hospitalité ».Revue Projet.360, 77- 83.[Consulté le 15 juin 2022].Disponible sur : https:// doi.org/10.3917/pro.360.0077 Antwi-Agyei, Dougill et al., (2018) « Adaptation opportunities and maladaptive outcomes in climate vulnerability hotspots of northern Ghana » Clim.Risk Manage.19, 83-93.[Consulté 25 juin 2022].Disponible sur : https://doi.org/10.1016/j.crm.2017.11.003 Buchori, Pramitasari et al., (2018) « Adaptation aux inondations et inondations côtières : atténuations et schéma migratoire dans la ville de Semarang, Indonésie ».Ocean Coast Manag.163, 445-455.[Consulté le 25 juin 2022].Disponible sur : https:// 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Camille Ouzilou La question de l\u2019intervention humanitaire est largement contestée, notamment par les pays issus du Sud global.L\u2019aide humanitaire émerge au XIXe siècle, et est structurée par et avec l\u2019impérialisme et l\u2019expansionnisme occidental.S\u2019exprime à travers ces interventions l\u2019idée d\u2019une mission civilisatrice et d\u2019un « fardeau de l\u2019homme blanc », ce qui implique alors une hiérarchie entre les récipiendaires de l\u2019aide et ceux qui l\u2019administrent.Ces interventions reposent donc sur des dynamiques coloniales violentes (Desgrandchamps et Matasci 2020, p.5).Il n\u2019est pas étonnant de voir un fort rejet des interventions humanitaires par les pays du Sud global.Les États du Sud global sont fortement attachés à la protection de leur frontière et de leur souveraineté, ainsi qu\u2019au concept de nonintervention.  Cependant,  les  conflits  et  crimes  internationaux des années 1990 démontrent l\u2019incapacité de la communauté internationale à réagir, en partie à cause de l\u2019opposition à l\u2019intervention humanitaire et ses implications.Un nouveau concept, la « responsabilité de protéger » (R2P) est ainsi développé dans les années 2000 pour pallier ce problème et assurer la protection des populations en danger.En reconceptualisant la notion de souveraineté, la R2P vise à rendre les États responsables de la protection de leur population contre tout crime international, tel que le génocide.Dans le cas où un État ne peut ou ne souhaite pas protéger sa population, la responsabilité revient à la communauté internationale, qui doit alors agir de manière appropriée.Pour autant, la R2P est également critiquée par les approches décoloniales, qui dénoncent la reproduction de rapports néocoloniaux sous couvert d\u2019une aide humanitaire.La R2P est-elle alors incompatible avec les approches décoloniales ?La R2P et le décolonialisme sont deux concepts complexes et évolutifs, mais qui partagent pour autant l\u2019objectif de repenser l\u2019intervention humanitaire.Il est certain que la R2P fait face à de nombreuses critiques décoloniales, que ce soit dans la formulation même de  la norme, ou dans  sa mise  en œuvre.Pour autant, une discussion entre les approches décoloniales et la R2P est essentielle pour l\u2019amélioration de cette norme : il nous semble nécessaire de prendre conscience de ses limites et de travailler avec les communautés concernées, dans le cadre d\u2019une relation égale et réciproque.La R2P, le décolonialisme et l\u2019objectif commun de l\u2019amélioration de l\u2019intervention humanitaire Les années 1990 ont été le théâtre de nombreux  conflits  ethniques.  Le  génocide  Rwandais de 1994 ainsi que la guerre du Kosovo de 1998 à 1999 ont mis en évidence l\u2019échec des capacités d\u2019intervention de l\u2019ONU, voire l\u2019inaptitude d\u2019intervenir en cas de nettoyage ethnique (Thakur 2016, p.416).Face à cette incapacité d\u2019apporter une aide humanitaire, le Secrétaire  général  des Nations Unies  Kofi Annan  a remis en question le rôle et les moyens d\u2019action de la communauté internationale.En 2002, la POSSIBLES ÉTÉ 2023 53 Commission internationale de l\u2019intervention et de la souveraineté des États (CIISE), créée par le gouvernement canadien pour travailler à l\u2019amélioration des interventions humanitaires, est ainsi chargée d\u2019effectuer un rapport sur le « droit  à l\u2019intervention humanitaire » (Evans, Sahnoun et al.2001, p.VII) et sur son application.Publié en 2001, le travail de la CIISE a permis de proposer le concept de « responsabilité de protéger ».La conception de la R2P, telle que proposée par la Commission internationale de l\u2019intervention et de la souveraineté des États (CIISE), a pour intention  de  redéfinir  l\u2019intervention  humanitaire  de telle sorte à ce qu\u2019elle soit plus sophistiquée et politiquement acceptable (Thakur et Weiss 2009, p.24).Cela implique d\u2019opérer un changement d\u2019orientation dans les débats concernant les potentielles interventions humanitaires, ainsi que la compréhension de la souveraineté.Cette dernière est entendue par les États comme un principe clé structurant les relations internationales, et comme leur droit le plus essentiel (Thakur et Weiss 2009, p.26).Un État a le pouvoir exclusif d\u2019exercer sa juridiction à l\u2019intérieur de ses frontières territoriales (Evans, Sahnoun et al.2001, p.12).La souveraineté est ainsi axée sur la sécurité nationale des États, sur l\u2019auto-détermination de l\u2019identité nationale (Thakur 2016, p.417) et sur la défense contre tout terrorisme global (Henderson 2020, p.327).Le respect de la souveraineté d\u2019un État implique de se conformer au principe de non-intervention, inscrit dans la Charte des Nations Unies (Charte des Nations Unies, article 2.7).Le concept de R2P permet à la CIISE de reconceptualiser la souveraineté comme une responsabilité légale des États envers leur population (Henderson 2020, p.328).La première responsabilité d\u2019un État est d\u2019assurer la protection de sa population et de promouvoir son bien- être  (Evans,  Sahnoun  et  al.  2001,  p.  VIII).  Cette  responsabilité implique trois responsabilités spécifiques  à  l\u2019État  et  la  communauté  internationale : la responsabilité de prévenir contre toute crise pouvant mettre en danger la population ; la responsabilité de réagir en cas de violation de droits humains par des mesures adéquates, pouvant aller jusqu\u2019à l\u2019intervention militaire ; et la responsabilité de reconstruire et de fournir une assistance (particulièrement après une intervention militaire) pour la reconstruction et la réconciliation (Evans, Sahnoun et al., 2001, p.XI).La prévention reste la dimension la plus importante de la R2P, et toute intervention militaire doit reposer sur des principes de précaution (Evans, Sahnoun et al.2001 : XII).Le concept de R2P proposé par la CIISE a finalement  été adopté par les Nations Unies lors du Sommet mondial de 2005.La R2P est une norme discutée, particulièrement par les approches décoloniales, en particulier le décolonialisme.Ces approches sont une critique et une lutte contre les rapports de domination et d\u2019exploitation actuels issus de la colonisation.Ces rapports de forces peuvent être le fruit de plusieurs types de colonialisme. Le  néocolonialisme est la forme la moins discernable de colonialisme, mais ses répercussions sont considérables et « consiste en un peuple d\u2019un pays en développement indépendant politiquement qui  continue  d\u2019être  lié,  par  volonté  et  peut-être  par nécessité, à une société européenne ou américaine.» (Pidoux 2019, p.37 ; Thomas et Postlethwaite 1984, p.13).Le néocolonialisme repose sur un appareil de domination et d\u2019exploitation des pays du Sud par des puissances dominantes (Cliche 2021, p.3), dont le développement économique se fonde sur cette exploitation (Sondarjee 2020, p.31).Ces pays du Sud bien qu\u2019indépendants légalement, sont dépendants économiquement de ces puissances 54 SECTION I PluriSud dominantes.Les liens et rapports de domination sont  informels  et  difÏcilement  détectables,  puisqu\u2019ils ne sont pas forcément conscientisés.Ils peuvent prendre des formes très variées, qu\u2019elles soient économiques, culturelles, ou encore à travers l\u2019aide internationale (Pidoux 2019, p.41).Ces rapports de force et de domination sont  relayés  à  différents  niveaux  :  municipal,  national ou encore international.Les rapports de domination sont également intériorisés et appris  par  différents  moyens,  notamment  par  la  production,  la  diffusion  et  la  légitimation  des  savoirs (Cliche 2021, p.7).Les puissances du Nord contrôlent les institutions à l\u2019origine de ces derniers.Les savoirs des pays du Sud sont eux délaissés, dévalorisés et négligés (Cliche 2021, p.7).Le décolonialisme a pour objectif, entre autres, la conscientisation de l\u2019existence de ces rapports de domination, et la réalisation que ceux-ci sont intriqués dans les savoirs, les pratiques, les institutions, et plus largement dans la vie quotidienne.Cette conscientisation implique une remise en question constante des pratiques et connaissances.Elle doit mener à une reconnaissance des compétences de chacun, et à la réciprocité dans les rapports des uns envers les autres.Cette démarche souhaite aboutir à une égalité dans la compréhension et la construction des rapports entre les pays occidentaux et ceux du Sud.Bien que le décolonialisme et la R2P soient des  conceptions  et  outils  différents,  les  deux  concepts partagent un objectif commun, clair et ambitieux.  Ils  ont  en  effet  pour  but  de  repenser  une aide humanitaire internationale reposant sur des considérations trop souvent impérialistes et nationalistes.La R2P est une norme morale globale qui s\u2019est construite et développée au sein d\u2019une scène internationale anarchique, fondée  sur  la  primauté  des  intérêts  personnels  (Nuruzzaman 2022, p.1).Elle est une tentative forte de la communauté internationale de protéger les droits humains, et d\u2019envisager une meilleure  aide  humanitaire.  Elle  souhaite  être  un  rempart contre les abus des grandes puissances qui  justifient  leur  ingérence  par  l\u2019intervention  humanitaire.  Elle  tente  également  d\u2019offrir  à  la  communauté internationale les outils pour mieux protéger et défendre les populations de crimes de masse et contre l\u2019humanité (Paré 2021, p.5).Nombreux craignent que la reformulation de l\u2019intervention humanitaire reste eurocentrique, impérialiste et illégitime pour les pays du Sud (Paré 2021, p.52).Cette crainte a été prise en considération par la CIISE.De nombreux auteurs, universitaires et experts de pays du Sud global ont collaboré à la formulation conceptuelle de la R2P.L\u2019innovation de la RP2 est de reconceptualiser la souveraineté non plus comme un contrôle et pouvoir, mais bien comme responsabilité(s) (Thakur et Weiss 2009, p.28).Cette idée de responsabilité permet d\u2019évaluer la question de l\u2019intervention du point de vue des populations qui en nécessitent, plutôt que de ceux qui la considèrent.Elle implique également que l\u2019État est le premier protecteur de sa population ; la communauté internationale ne peut intervenir qu\u2019en cas d\u2019échec de l\u2019État d\u2019assurer cette protection.Finalement, la R2P est un concept large qui ne réduit pas l\u2019intervention humanitaire à sa dimension militaire.Elle implique également des dimensions de prévention et de reconstruction (Thakur 2016, p.328), ce qui permet de penser en outre la réconciliation.Aux premiers abords, on pourrait percevoir que la conception de R2P tel que proposée par la CIISE partage alors des objectifs avec  le  décolonialisme.  L\u2019essence  même  du  décolonialisme est de rendre compte, ainsi que de questionner et critiquer, les rapports de forces POSSIBLES ÉTÉ 2023 55 issus des dynamiques colonialistes.Les approches et lectures décoloniales mettent en avant un fort eurocentrisme de l\u2019aide internationale et critiquent l\u2019idée  même  de  cosmopolitisme  (Pidoux  2019,  p.41).À ce titre, de nombreuses propositions, issues de ces approches, apportent des pistes de réflexions  et  de  solutions  pour  repenser  l\u2019aide  internationale et l\u2019intervention humanitaire.La notion de réconciliation se trouve au cœur de celles-ci.Mais cette apparente convergence entre la R2P et décolonialisme est-elle réelle ?Les défis de la R2P face aux enjeux du décolonialisme Le décolonialisme insiste sur la nécessité d\u2019une remise en question constante, des pratiques, des  savoirs  et  des  acquis  afin  «  de  restaurer  le  contrôle  local  afin  d\u2019acquérir  la  souveraineté  politique et de se libérer de la conscience coloniale qui peut subsister longtemps après la fin de  la situation coloniale réelle » (Herzog 2013,  p.1).Dépasser et déconstruire les rapports de forces néocoloniaux implique alors de profondes transformations sociales, culturelles, économiques et  politiques.  Le  décolonialisme  offre  ainsi  une  critique forte de la coopération et de l\u2019aide internationales, qui se sont institutionnalisées et forgées avec le néocolonialisme (Cliche 2021, p.5).L\u2019aide internationale permet l\u2019arrivée de forces étrangères dans un État souverain.Cette aide s\u2019accompagne généralement de « conditions développementales » (Pidoux 2019, p.41).L\u2019État souverain récipiendaire de cette aide se retrouve alors soumis à ces conditions, perd son contrôle,  son  autonomie,  et  finalement  sa  réelle  indépendance.La norme de R2P est donc vivement critiquée par de nombreux universitaires et ONG, puisqu\u2019elle entraine l\u2019intervention étrangère, majoritairement occidentale.Elle implique d\u2019autre part l\u2019imposition de valeurs et de normes occidentales, considérées comme universelles, et universellement désirables.Ce cosmopolitisme est un vecteur pour la reproduction des pratiques néocoloniales, et est dénoncé par de nombreux auteurs et ONG.La R2P repose dans les faits sur une lecture cosmopolite des droits humains et de leur promotion.Elle entretient des rapports néocoloniaux entre les pays occidentaux et ceux du Sud global.Elle rétablit également l\u2019État comme premier acteur d\u2019organisation politique, tout en lui retirant son droit de non-intervention (Cunliffe 2014,  p.2).Cela implique alors que les habitants d\u2019un État ne sont plus vus comme des agents actifs luttant pour leurs propres droits, mais comme des bénéficiaires  passifs  d\u2019une  protection,  passant  de  celle d\u2019une agence A (l\u2019État) à une agence B (la communauté  internationale)  (Cunliffe  2014,  p.  2 ;  Madhavi 2015, p.12).Ce transfert de responsabilité est le témoin de la persistance des rapports de force néocoloniaux dans la conceptualisation de l\u2019intervention humanitaire.Cette dernière est en effet  pensée  dans  le  cadre  de  la  «  paix  libérale  »  (Cunliffe 2014). Cette conception de la paix implique  que l\u2019état de droit, la démocratie, le libre marché et le capitalisme sont les moyens d\u2019atteindre la paix (Paré 2021, p.53 ; Campbell, Chandler et Sabaratnam 2011, p.1).La « paix libérale » repose sur un eurocentrisme fort et une hiérarchie des relations inter-étatiques (Paré 2021, p.53).Elle repose également sur des relations paternalistes (Paré 2021, p. 53 ; Cunliffe 2016), dans lequel les États  dits « faibles » se voient imposer l\u2019intervention par des États qui se considèrent « forts » (Cunliffe 2016,  p.235).Plusieurs reprochent ainsi également une certaine hypocrisie de la part des pays occidentaux : l\u2019intervention humanitaire pouvant servir  de  justification  aux  puissances  occidentales  pour  réafÏrmer  leur  domination,  assurer  leur  56 SECTION I PluriSud exploitation, et protéger l\u2019ordre mondial actuel qui les favorise (Nuruzzaman 2022, p.3).Au-delà des remarques conceptuelles, la R2P est aussi sujette à des critiques quant à sa mise en application.Se fondant sur le travail de la CIISE, l\u2019ONU érige la R2P comme norme internationale.La protection des populations et des droits humains est donc désormais au cœur des interventions humanitaires.L\u2019intégration du concept de R2P par la communauté internationale implique d\u2019engager une action collective conforme à la Charte des Nations Unies (et notamment le chapitre VII) en passant par le Conseil  de  sécurité  (CSNU).  La  décision  finale  d\u2019employer  (ou  non)  la  R2P  revient  finalement  au CSNU, qui décide au cas par cas.La R2P perd alors de sa substance : contrairement à ce qu\u2019avait proposé la CIISE dans son rapport, la norme reste prisonnière des dynamiques de pouvoir se jouant au sein du Conseil (Henderson 2020, p.  337).  Le CSNU ne  sert qu\u2019à  justifier  la mise en  application de la R2P à travers ses résolutions.En effet,  ce  sont  les  puissances  mondiales  les  plus  importantes, c\u2019est-à-dire les États-Unis, l\u2019OTAN, et l\u2019Union Européenne, qui mettent en pratique les résolutions (Madhavi 2015, p.20).En d\u2019autres termes, la R2P n\u2019est qu\u2019une nouvelle norme qui justifie  l\u2019hégémonie  des  puissances  occidentales  sur le reste du monde (Madhavi 2015, p.13).Le cas de la Lybie en 2011 est un exemple flagrant  des  limites  de  l\u2019application de  la R2P,  et  de ses tendances néocoloniales.La Lybie était sous  le  contrôle  de  Mouammar  Kadhafi  depuis  son coup d\u2019État en 1969.Le pouvoir autoritaire et la captation de la majorité des rentes pétrolières par  le  clan  Kadhafi  ont  mené  à  de  nombreux  mouvements sociaux, galvanisés par les Printemps Arabes de 2011. Face à ces soulèvements, Kadhafi  donne l\u2019ordre à l\u2019armée libyenne de tirer sur la population, occasionnant de nombreuses victimes civiles (Merzelkad 2021, p.239).Face à cette violence, le CSNU adopte les résolutions 1970 et 1973, qui appellent à un cessez-le-feu immédiat, à une zone d\u2019exclusion aérienne et à des sanctions contre  le gouvernement Kadhafi. Ces  résolutions  impliquent également de prendre toute mesure nécessaire pour protéger les citoyens.La crise libyenne a été la première fois où aucun des membres du CSNU ne s\u2019est opposé à la mise en œuvre de la R2P depuis son adoption en 2005 (Madhavi 2015, p.19).De nombreux pays du Sud global ont été insatisfaits par la façon dont les résolutions ont été mises en pratique, notamment par les puissances occidentales.La France a fourni des armes aux  rebelles  anti-Kadhafi,  ce  qui  «  questionne  l\u2019impartialité du processus de R2P ».L\u2019objectif de l\u2019OTAN de changer le régime libyen outrepassait les consignes de la résolution 1973 (Nuruzzaman 2022, p. 7) et a également été critiqué. En effet, armer  les rebelles et changer de régime n\u2019ont que peu de lien avec la protection des civils, l\u2019objectif premier de la R2P (Brosig 2015, p.144 et p.147).L\u2019intervention en Lybie a été l\u2019occasion de servir les intérêts des puissances occidentales, reléguant  finalement  la  protection  des  populations  au  second plan.La mise en application de la norme de R2P  par  des  puissances  occidentales,  justifiée  par le CSNU, a permis à ces dernières de réafÏrmer  leur hégémonie sur des « États défaillants » sous prétexte de défendre les citoyens et de préserver les valeurs universelles.La crise libyenne est un échec de la R2P et un témoin de l\u2019impérialisme occidental.Les répercussions de l\u2019intervention en Lybie sont particulièrement négatives.Elle « a prolongé la durée de la guerre d\u2019environ six fois, multiplié le nombre de morts par dix, aggravé les violations des droits de l\u2019homme et les souffrances  humanitaires, alimenté le radicalisme islamique POSSIBLES ÉTÉ 2023 57 et conduit à la prolifération des armes en Libye et dans les pays voisins » (Thakur 2016, p.425).Comme toute norme, la R2P a forcément des décalages entre sa conception théorique et sa mise en application. Avoir défini  le CSNU comme  instance décisionnaire pour la mise en œuvre de la R2P entraîne le fait que la responsabilité de réagir prévaut généralement sur les responsabilités de prévenir et de reconstruire (Madhavi 2015, p.12).La crise libyenne en est un parfait exemple.Thakur (2016) insiste alors sur l\u2019importance d\u2019un dialogue entre le Nord et le Sud global pour l\u2019application de la R2P.Pour une rénovation de la norme de R2P Il est indéniable que la R2P, que ce soit dans sa conception ou dans sa mise en application, est soumise à un jeu de rapports de force néocoloniaux.Pour autant, la R2P reste intéressante, puisqu\u2019elle propose de placer l\u2019être  humain  au  cœur  de  ses  préoccupations.  Elle est, à l\u2019heure actuelle, un outil présentant une reconception de l\u2019intervention humanitaire.Il serait donc dommage d\u2019écarter directement la R2P et de la déclarer « RIP » (Thakur 2013, p.61).C\u2019est pourquoi il est essentiel d\u2019engager une discussion entre le décolonialisme et la R2P.Décoloniser la mise en œuvre de la R2P, soit décoloniser l\u2019action, doit d\u2019abord passer par une décolonisation de l\u2019esprit (Nassif-Gouin 2019, p.1).Comme précise Carine Nassif-Gouin, « le processus de décolonisation qui s\u2019incarne dans et par des actions concrètes est [d\u2019abord] le fruit d\u2019une négociation collective » (2019, p.1).Cela  implique  donc  d\u2019être  premièrement  conscient des dynamiques de rapport de pouvoir issus du néocolonialisme.La conscientisation de ces rapports est la première étape afin d\u2019engager  la  modification  de  ces  derniers.  Elle  permet  de  s\u2019interroger sur ses savoirs, acquis et pratiques, afin  de  déterminer  lesquels  sont  sujets  à  des  dynamiques  néocoloniales.  Cela  signifie  donc  une constante remise en question de ce que l\u2019on fait, sait et pense.Les puissances occidentales exercent  un  contrôle  extrêmement  fort  sur  les  institutions responsables de la production, la diffusion  et  la  légitimation  des  savoirs.  Il  y  ainsi  une véritable méconnaissance, voire un mépris injustifié des puissances occidentales des sociétés  du Sud.Il n\u2019est donc pas étonnant que la R2P soit en complet décalage avec les attentes et besoins des nations du Sud global (Thakur 2016, p.424).La R2P, telle que pensée actuellement, ignore  totalement  les  besoins  et  les  intérêts  des  États du Sud global.Il est aujourd\u2019hui pertinent d\u2019engager un processus de discussion et de conscientisation des rapports de force présents lors des interventions.L\u2019issue de ce dialogue doit aboutir à des changements radicaux, que ce soit dans la façon de concevoir et mettre en pratique la R2P, mais également dans la façon dont sont compris les rapports Nord-Sud.Une paix durable et  stable  dans  un  pays  en  crise  ne  peut  être  obtenue si celle-ci est imposée par des puissances occidentales, et ce d\u2019autant plus si les citoyens ne sont pas écoutés, et leurs besoins ignorés.La décolonisation de l\u2019esprit, soit la prise de conscience des rapports de domination, permet alors une « déconstruction des idées reçues, des stéréotypes et des discriminations » (Nassif- Gouin 2019, p.3).Elle peut se faire par le dialogue et la coconstruction : l\u2019idée n\u2019est pas d\u2019accuser les puissances occidentales, mais travailler à leur faire prendre conscience de l\u2019impact de leurs savoirs et pratiques néocoloniaux sans porter atteinte à leur estime.À ce titre, les puissances occidentales doivent accepter que les valeurs et pratiques des droits humains, ou tout du moins la façon dont elles sont pensées et promues, ne sont pas reçues 58 SECTION I PluriSud de la même manière dans les pays du Sud global.  Le dialogue entre les parties concernées permet ainsi d\u2019identifier les similarités et différences dans  la compréhension, protection des promotion des droits humains (Bell 1996, p.643).L\u2019idée est d\u2019arriver à une indépendance de la pensée et de l\u2019action.Cette indépendance ne peut se faire que par une reconnaissance des compétences et des connaissances de chacun, et par une réciprocité dans la relation.Cela implique que l\u2019Autre soit compris dans un rapport d\u2019égal à égal.Il n\u2019est plus conçu selon des clichés et stéréotypes, issus de l\u2019ignorance de la culture et de l\u2019identité de ce dernier.Les interactions reposent sur le respect et l\u2019engagement entre chacun des acteurs.Ces processus de coconstruction et de reconnaissance sont achevés par une coopération réelle entre chaque acteur, coopération qui permet de neutraliser la domination d\u2019un acteur sur l\u2019autre (Nassif-Gouin 2019, p.3-4).Ils nécessitent également une approche bottom- up  afin  de  réunir  les  différents  acteurs  impliqués  (Thakur 2016, p.427).Il est essentiel d\u2019étudier et de comprendre comment les acteurs militaires peuvent collaborer avec les acteurs civils.Cela permet ainsi une réelle co-construction d\u2019une paix durable, assise sur des solutions de sortie de crise justes et adaptées.Conclusion La norme de R2P est, à l\u2019heure actuelle, très limitée par ses caractéristiques et dimensions néocoloniales.  Bien  qu\u2019elle  ait  été  pensée  afin  de répondre aux critiques de l\u2019intervention humanitaire et pallier le manque de réaction de la communauté internationale, la R2P n\u2019échappe pas aux rapports de domination Nord-Sud.Sa conceptualisation repose sur une vision libérale de  la  paix  (Cunliffe  2014),  qui  implique  entre  autres une compréhension cosmopolite des droits humains, de l\u2019État de droit, de la démocratie.Ces dynamiques  conceptuelles  empêchent  la  R2P  de  prendre  en  compte  les  besoins  et  intérêts  réels des populations concernées par l\u2019aide, ces dernières se voyant imposer des solutions et des normes par les puissances occidentales interventionnistes. L\u2019aide n\u2019a finalement que peu  de résultats.La R2P reste un outil aux mains des grandes puissances impérialistes puisqu\u2019elle vient justifier  leur  ingérence dans  les affaires d\u2019un État  tiers pour leurs propres intérêts.  Cependant, le décolonialisme et la R2P ne sont pas incompatibles.Les critiques des approches décoloniales sont utiles pour mettre en perspective la norme, comprendre ses limites et envisager une amélioration.L\u2019objectif souhaité serait de proposer des interventions humanitaires efÏcaces  qui  travaillent  véritablement  à  la  protection des populations et au développement d\u2019une paix durable et stable.Pour y arriver, il est nécessaire de mobiliser les propositions des approches décoloniales, et de mettre en place un dialogue authentique entre les États du Nord et du Sud global.Ce dernier pourrait permettre une prise de conscience des rapports de domination ainsi que la construction d\u2019une relation égale et réciproque entre chaque acteur.Ces éléments sont les clés pour travailler à une coconstruction d\u2019une paix durable et stable.Les propositions des approches décoloniales sont particulièrement ambitieuses. En effet,  la prise de conscience et  la  construction de relations égalitaires entre chaque acteur nécessite une réelle volonté de la part des pays dominants à vouloir rompre ces dynamiques de pouvoir.Cela implique donc une remise en cause profonde de l\u2019ordre mondial, dans lequel les États poursuivent  la satisfaction de  leurs  intérêts  premiers. POSSIBLES ÉTÉ 2023 59 Notice biographique Camille Ouzilou détient une maîtrise en science politique à l\u2019Université de Montréal.Elle s\u2019intéresse aux enjeux de coopération internationale, notamment  dans  le  cadre  de  conflits  et  crises  géopolitiques.Références Assemblée Générale des Nations Unies.« Document final du Sommet Mondial de 2005 ».A/RES/60/1 (24 octobre 2005), accessible à l\u2019adresse : https:// www.un.org/en/development/desa/population/ migration/generalassembly/docs/globalcompact/A_ RES_60_1.pdf Bell, Daniel A.« The East Asian Challenge to Human Rights: Reflections on an East West Dialogue ».Human Rights Quarterly 18, no 3 (1996): 64167.Brosig, Malte.« Le régime de sanctions internationales à l\u2019égard de la Libye : la quête d\u2019un changement de régime au sein d\u2019une gouvernance internationale fragmentée ».Revue internationale et stratégique 97, no 1 (2015) : 139.https://doi.org/10.3917/ris.097.0139 Campbell, Susanna, Meera Sabaratnam et David 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colonies in transition ».1st ed.Oxford [Oxfordshire] ; New York: Pergamon Press, 1984. POSSIBLES ÉTÉ 2023 61 Décoloniser l\u2019approche canadienne d\u2019aide publique au développement : le cas de l\u2019Afrique subsaharienne Par Anys Toupin-Khellef La question de  l\u2019efÏcacité de  l\u2019aide publique  au développement demeure omniprésente au sein des instances de solidarité internationale.Souvent critiqué en raison de son manque de résultats à long terme et de l\u2019absence d\u2019appropriation par les  populations  bénéficiaires,  le  système  d\u2019aide  au  développement  vit  une  crise  de  confiance  à  cause de la persistance de la pauvreté et de tant d\u2019inégalités entre pays du Sud global et pays du Nord.Malgré l\u2019acharnement des acteurs du développement à proposer des alternatives structurelles  visant  à  améliorer  l\u2019efÏcacité  de  l\u2019aide, le fossé toujours grandissant entre pays occidentaux et pays du Sud qui est maintenu par les mêmes rapports de force interpelle l\u2019opinion.  Dans le monde académique et militant, les études postcoloniales, courant théorique et  critique,  tentent  d\u2019offrir  une  perspective  alternative  afin de  combler  les  lacunes  et  limites  des analyses classiques du développement international.S\u2019enrichissant à un rythme exponentiel depuis les années 1970, les études postcoloniales remettent en question les normes, les discours, les perceptions occidentales du système international libéral et les séquelles à long terme de la colonisation sur les sociétés actuelles (Bancel 2019).Selon cette perspective, les pays occidentaux, par leurs politiques étrangères, manifestent des biais qui perpétuent leur image de supériorité intrinsèque et les rapports de domination  issus  de  la  colonisation,  empêchant  ainsi la décolonisation mentale (Sylvester 2012 ; Sondarjee 2020).Moins facile à discerner que la domination directe ou matérielle, cette forme subtile de domination culturelle et psychique est intéressante à décrypter, car elle offre des clés de  compréhension quant à l\u2019inefÏcacité de l\u2019aide. Pour  mieux comprendre, il convient de se pencher sur la manière dont les biais de domination culturelle occidentalo-centrée se manifestent dans le cadre d\u2019une organisation fonctionnelle intégrée à l\u2019ordre mondial actuel. Affaires mondiales Canada (AMC),  organe gouvernemental chargé de diriger le développement international et l\u2019aide humanitaire du Canada, constitue un cas d\u2019étude pertinent pour approfondir ces questionnements.N\u2019étant pas autant étudié que ses homologues américains et européens, le Canada est peu connu pour son rôle dans le maintien du statu quo néolibéral.Ici, je tente d\u2019appréhender les conséquences psychiques et cognitives, héritées de la période coloniale, qui affectent toujours le système d\u2019aide  internationale.Mon but est d\u2019expliquer comment, malgré  ses  efforts  d\u2019innovation  progressiste,  le Canada reste imprégné par des biais de domination culturelle occidentalo-centrée souvent inconscients et qui empêchent  l\u2019appropriation de  l\u2019aide et son efÏcacité.  Aujourd\u2019hui,  beaucoup  d\u2019efforts  sont  entrepris pour intégrer les acteurs locaux dans les initiatives de développement afin de  leur donner  une voix plus forte et d\u2019arrimer solidement les programmes à leurs besoins.Dans cet essai, j\u2019avance  cependant  l\u2019hypothèse  que  ces  efforts  ne représentent qu\u2019un changement de façade.Sur le fond, dans les discours et les normes qu\u2019il 62 SECTION I PluriSud véhicule, le Canada élabore ses politiques de développement en étant mû par  les mêmes biais  occidentalo-centrés.Ceux-ci ne permettent pas de trouver des solutions s\u2019adaptant réellement aux pays du Sud.Afin d\u2019expliquer cette proposition, j\u2019utiliserai  une démarche déductive.En premier lieu, je ferai une revue des études postcoloniales en développement international pour établir les bases de mon cadre d\u2019analyse.Ceci me permettra de préciser la façon dont les discours et les biais de domination culturelle sont établis dans le système international d\u2019aide au développement.En deuxième lieu, je tenterai d\u2019appliquer les postulats et arguments avancés par cette littérature pour démontrer comment la politique extérieure canadienne s\u2019est construite sur des rapports postcoloniaux avec les pays d\u2019Afrique subsaharienne.Pour ce faire, la Politique d\u2019aide internationale féministe servira d\u2019appui, car elle oriente les priorités d\u2019AMC.Le postcolonialisme en développement international Pour expliquer comment le Canada et son programme d\u2019aide sont toujours imprégnés de biais de domination culturelle, il faut tout d\u2019abord comprendre comment le postcolonialisme se manifeste dans le système de solidarité à travers le monde.Le développement international représente le champ où les biais postcoloniaux sont  les  plus  difÏciles  à  discerner.  Les  politiques  de développement mises en œuvre par les pays du Nord sont perçues comme philanthropiques grâce à l\u2019utilisation d\u2019expressions positives et valorisantes comme « aide » ou « assistance ».Peu y décèlent les rapports de colonialité que ce système perpétue.Ainsi, les dommages induits sont incompris ou ignorés.Pour bien comprendre le mécanisme, il est nécessaire de mener une analyse de fond des discours qui animent les acteurs de l\u2019aide.L\u2019invention du développement Arturo Escobar, l\u2019un des fondateurs de la théorie du post-développement, montre comment les politiques de développement sont devenues des mécanismes de contrôle tout aussi  répandus et  efÏcaces que  leurs  équivalents  coloniaux (2012).Selon lui, le développement est une invention qui enferme cognitivement les populations ciblées dans une case de personnes à sauver.Cette représentation est introduite en 1949 par le président américain Harry Truman, avec son concept de « fair deal ».Il décide que les pays dits pauvres devraient être aidés et être  bénéficiaires  d\u2019une  aide.  Cependant,  cette  aide  est tributaire d\u2019un modèle calqué sur des normes occidentales incarnées par l\u2019« American Way of Life », soit l\u2019industrialisation par l\u2019urbanisation, la technicisation de l\u2019agriculture, etc.(Escobar 2012).En posant le concept de développement comme norme, les pays qui ne s\u2019inséraient pas dans le modèle du progrès occidental ont été repoussés dans la case du retard.Du complexe de colonisé au complexe de l\u2019aidé Le complexe de colonisé, mis de l\u2019avant par Franz Fanon, explique les ravages psychiques de la colonisation qui font en sorte que le colonisé développe un complexe d\u2019infériorité.Les colons ayant inculqué dans l\u2019esprit de chacun le mépris et la haine de soi, les colonisés rejettent leur propre culture, ce qui « dépersonnifie » le colonisé  et détruit ses repères sociaux (Fanon 1961).Cette déshumanisation laissera des séquelles profondes sur plusieurs générations.La forme POSSIBLES ÉTÉ 2023 63 contemporaine du complexe de colonisé sera appelée le « complexe de l\u2019aidé » et illustre la continuité du processus psychique infériorisant.L\u2019aidé, perçu comme sous-développé par les Occidentaux, ne possède pas une culture moderne et  se doit  d\u2019être  sauvé par  «  l\u2019aidant  »,  soit  celui  qui œuvre dans une entité de développement.L\u2019aidant inculque le modèle de réussite à suivre.Il  traite  l\u2019aidé  comme  un  sujet  devant  être  administré,  utilisant  inconsciemment  les  mêmes  normes déshumanisantes et civilisatrices issues du projet colonial (Escobar 2012 ; Caouette et Kapoor 2015 ; Latouche 1989 ; Sondarjee 2020).L\u2019institutionnalisation du développement Pour consolider ce projet, les pays occidentaux ont institutionnalisé et professionnalisé le concept de développement.La création d\u2019instances nationales ou internationales et de « think tanks » du développement, comme le FMI ou la Banque mondiale, a donné naissance à un « champ institutionnel à partir duquel les discours sont produits,  enregistrés,  stabilisés,  modifiés  et  mis  en circulation » (Escobar 2012, p.46) [Traduction libre].Plutôt que de voir l\u2019évolution comme un processus lié à l\u2019histoire et à la tradition culturelle de chaque société, « le développement a favorisé une manière de concevoir la vie sociale comme un problème technique, comme une question de décision  et  de  gestion  rationnelle  à  confier  à  un  groupe de personnes \u2014 les professionnels du développement » (Escobar 2012, p.52) [Traduction libre].Ainsi, l\u2019aidé ne peut sortir de cette case infériorisante, prisonnier de la représentation biaisée de l\u2019aidant expert, pour qui les coutumes locales sont incompatibles avec les valeurs universelles modernistes.La dépossession culturelle comme finalité Par peur de ne pas satisfaire aux exigences des bailleurs de fonds et de ne pas rentrer dans la grille préétablie par les ONG occidentales, l\u2019aidé escamote les problèmes substantiels.Conditionné à être un  sujet de développement,  il  élabore  ses  projets en fonction de ce que l\u2019aidant veut afin de  satisfaire  les  donateurs.  Le  bénéficiaire  ne  peut  plus se défaire de cette représentation mentale qui fait de lui un assisté dépendant de l\u2019aide pour subvenir à ses besoins (Sondarjee 2020).L\u2019auteur Serge Latouche parle de la « déculturation » comme une étape essentielle au développement (1989).L\u2019aide canadienne en Afrique subsaharienne : une relation de colonialité L\u2019approche canadienne n\u2019échappe pas aux biais postcoloniaux.Les projets d\u2019aide internationale et les normes nécessaires au financement  de  diverses  initiatives  canadiennes  sont tributaires d\u2019une conception biaisée des constructions sociales.La perspective postcoloniale permet de déconstruire les a priori tenus pour acquis dans les structures de gouvernance.  Affaires  mondiales  Canada  (AMC)  consolide le complexe de l\u2019aidé par ses projets.Le Canada jouit d\u2019un rayonnement positif à l\u2019international par son implication et sa solidarité avec les pays du Sud et est considéré comme moins impérialiste que ses semblables américains et européens.Dans les faits, c\u2019est une situation dichotomique.Sur le plan économique et culturel, le Canada est un acteur essentiel au maintien de l\u2019ordre global actuel.Il a construit ses relations avec les pays africains sur des bases d\u2019exploitation néocoloniale.Dès leur indépendance dans les années 1950 et 1960, le Canada a immédiatement apporté  de  l\u2019aide  aux  pays  africains  afin  de  les  64 SECTION I PluriSud dissuader de suivre une voie complètement indépendante ou communiste (Engler 2015).Le gouvernement canadien aurait également joué un rôle actif en participant au renversement des leaders anticoloniaux africains, comme Patrice Lumumba, premier dirigeant de la RDC (Engler 2015).Ottawa a exercé des pressions sur les nations  africaines  afin  qu\u2019elles  se  soumettent  aux  obligations  des  institutions  financières  internationales, comme les politiques d\u2019ajustement structurel, forçant ainsi les pays emprunteurs à libéraliser et privatiser leur économie, renforçant le phénomène de déculturation (Engler 2015).Les compagnies  privées  canadiennes  ont  bénéficié  du démantèlement des secteurs publics, se sont implantées dans la quasi-totalité des pays africains et détiennent aujourd\u2019hui un pouvoir d\u2019influence  sur  les  politiques  intérieures  de  ces  pays (Deneault 2008 ; Engler 2015).L\u2019Agence canadienne de développement international (ACDI), constituée en 1968, s\u2019est construite sur ce type de relations néocoloniales.Dans les années 2000, l\u2019agence collaborait étroitement avec la Banque mondiale et soutenait « en priorité les États du Sud qui [souscrivaient] aux plans d\u2019ajustement structurel de la Banque et du Fonds monétaire international » (Deneault 2008, p.210).Pendant longtemps, le secteur privé canadien a joué un rôle de lobby destiné à faire pression sur l\u2019ACDI pour qu\u2019elle augmente son aide liée et qu\u2019elle accorde des contrats à des entreprises canadiennes (Deneault 2008).En négligeant les réalités locales et en traitant les enjeux sociaux comme des technicalités, ces entreprises ont provoqué des ravages.Le  financement  dans  les  années  1960-1970  de  barrages hydroélectriques en Afrique de l\u2019Ouest a dérégulé des cycles fluviaux et océaniques que  les populations locales avaient mis des siècles à domestiquer.L\u2019ACDI, pensant détenir la clé des problèmes grâce à son savoir technocratique, a favorisé, via ses programmes d\u2019aide bilatérale, l\u2019implantation des entreprises canadiennes en Afrique plutôt que les besoins des populations locales.Depuis la restructuration de l\u2019ACDI en 2013 qui  a  permis  la  formation  d\u2019Affaires  mondiales  Canada (AMC) et l\u2019arrivée au pouvoir du gouvernement libéral de Justin Trudeau en 2015, le ministère s\u2019est réorienté vers des principes plus progressistes.Qu\u2019il s\u2019agisse de politique féministe ou de lutte contre les changements climatiques, ces principes guident dorénavant l\u2019aide canadienne et cherchent à montrer une considération plus grande des conditions locales.Cependant, le Canada peine à se débarrasser de ses biais postcoloniaux.Bien que les intentions soient  bonnes  et  les  efforts  non  négligeables,  les discours du gouvernement canadien restent marqués par un caractère paternaliste qui est relatif aux valeurs occidentales imposées aux nations du Sud global.L\u2019analyse de la Politique d\u2019aide internationale féministe (PAIF), pilier des programmes d\u2019aide du Canada, permet d\u2019obtenir des clés de compréhension pour déconstruire cette conception biaisée.L\u2019objectif de la démonstration n\u2019est pas de reformuler le système de solidarité canadien pour l\u2019adapter in fine aux réalités africaines.Cela nécessiterait une compétence et des expertises culturelle, sociale, politique, anthropologique exhaustives.L\u2019objectif est plutôt d\u2019amorcer une réflexion nécessaire à une prise de  conscience sur les conséquences du déséquilibre du système d\u2019aide internationale. POSSIBLES ÉTÉ 2023 65 La politique d\u2019aide internationale féministe et le féminisme civilisationnel La PAIF est la principale stratégie qui détermine les politiques de développement d\u2019AMC.Tout projet doit impérativement intégrer le principe d\u2019égalité des genres dans son élaboration et correspondre à l\u2019un des six champs d\u2019action de la PAIF, soit : 1) l\u2019égalité des genres et le renforcement du pouvoir des femmes et des  filles,  2)  la  dignité  humaine,  3)  la  croissance  au service de tous, 4) l\u2019environnement et l\u2019action pour le climat, 5) la gouvernance inclusive, et 6) la paix et la sécurité (Canada 2022).Bien que ces champs d\u2019action aient permis d\u2019obtenir des résultats non négligeables, leur intention se fonde sur ce que la politologue décoloniale Françoise Vergès appelle le féminisme civilisationnel (2019).Ce concept permet de remettre en question l\u2019universalisme des termes féministes occidentaux et les expressions euro- modernes relatives au genre.Ayant émergé vers la  fin  des  années  1980  en  France  notamment,  ce féminisme s\u2019est développé principalement autour du voile islamique, perçu comme une manifestation de soumission.Les femmes musulmanes sont ainsi devenues la cible de discours orientaliste, incarné par un « intégrisme laïque » (Vergès 2019, p.69).Marquées par un féminisme teinté d\u2019un comportement salvateur, « [les] féministes européennes s\u2019envisagent non seulement comme l\u2019avant-garde du mouvement pour les droits des femmes mais aussi comme leurs garantes.Elles se présentent comme la dernière ligne de front pour contenir un assaut qui viendrait du Sud et menacerait toutes les femmes.» (Vergès 2019, p.70) Cette dimension civilisationnelle du féminisme anime toujours implicitement certaines politiques féministes, dont celle de la PAIF.À travers ses six champs d\u2019action, les prescriptions de la PAIF imposent une conception subjective de ce que les femmes non occidentales doivent incarner pour être considérées comme émancipées par les  experts du développement. Dans la configuration  mondiale actuelle, les droits des femmes sont dorénavant tributaires d\u2019un caractère néolibéral (Vergès 2019).Ceci peut s\u2019observer dans la PAIF par les critères « renforcement du pouvoir des femmes » (empowerment) et « croissance au service de tous ».Ces notions ne répondent pas nécessairement aux besoins réels des femmes selon les contextes socioculturels et historiques, mais visent plutôt à les insérer dans un système économique où la création de richesse constitue le critère de l\u2019émancipation.La PAIF indique que l\u2019égalité des genres augmenterait le PIB mondial de 12 000 milliards de dollars en une seule décennie, réduisant les femmes à un simple moyen de répondre aux lois du marché international, en suivant des étapes préétablies, plutôt que selon leurs propres critères.Sur la page web de la PAIF, il est indiqué que le renforcement du pouvoir des femmes peut se faire par le soutien aux organisations féminines de défense de droits des femmes (Canada 2022).Cette formulation implique que les femmes doivent utiliser une grille occidentale uniforme de promotion des droits, évacuant les structures propres à chacun des pays récipiendaires : Les programmes d\u2019empowerment des femmes appliqués de manière plus ou moins indifférenciée (one-size-fits-all) et créés par des organisations internationales depuis les années 1980, ont également participé à détruire des modes d\u2019organisation collective propres à de nombreuses communautés du Sud.[\u2026] Ce terme, défini initialement comme l\u2019émancipation collective par et pour les femmes, est lentement devenu synonyme d\u2019une autonomisation économique que les organisations internationales et non gouvernementales (ONG) doivent \u2018\u2019accorder\u2019\u2019 66 SECTION I PluriSud aux femmes dans les pays récipiendaires de l\u2019aide internationale.» (Sondarjee 2020, p.108) Ainsi, la PAIF est présentée comme un processus linéaire uniforme venant du Canada, qui viserait à modeler les femmes du Sud selon la conception occidentale de l\u2019émancipation.Des termes tels qu\u2019« orienter les actions en matière d\u2019égalité des genres » et « empêcher et transformer  les comportements néfastes qui peuvent avoir des conséquences négatives » servent à décrire les objectifs de la PAIF (Canada 2022).Cette terminologie renvoie au féminisme civilisationnel, rappelant un comportement colonialiste, où dans ce cas-ci les féministes « partent en croisade contre la discrimination sexiste et les symboles de soumission qui persistent dans des sociétés hors de l\u2019Europe de l\u2019Ouest » (Vergès 2019, p.74).Rien n\u2019indique cependant que les femmes peuvent déterminer  par  elles-mêmes  leurs  propres  voies  de l\u2019épanouissement.Conclusion En somme, la PAIF est tributaire et prisonnière d\u2019une vision ethnocentriste et limitée du mouvement des femmes.Les champs d\u2019action de l\u2019égalité des genres et le renforcement du pouvoir des  femmes et des filles  et de  la dignité  humaine renferment des discours hérités du féminisme civilisationnel. À travers les différentes  initiatives présentées, force est de constater qu\u2019AMC participe à la production discursive de politiques qui divisent le monde en deux, qui ne permettent pas de réduire le fossé entre le Nord et le Sud et qui maintiennent la condition mentale infériorisante de population d\u2019assistés.Sur le plan psychique, cette dimension rappelle la division manichéenne du monde colonial présentée par Frantz Fanon.D\u2019un côté, les colons représentent le Bien et les colonisés, de l\u2019autre côté, le Mal (Fanon 1961).Cette vision manichéenne s\u2019incarne dans la PAIF, à travers ses formes contemporaines, par ce que Françoise Vergès appelle le « fémo- impérialisme » : « [ces féminismes] adhèrent à une mission civilisatrice qui divise le monde entre cultures ouvertes à l\u2019égalité des femmes et cultures hostiles à l\u2019égalité des femmes.» (Vergès 2019, p.80) Il convient ainsi de se pencher sur l\u2019avenir des politiques d\u2019aide au développement d\u2019Affaires  mondiales Canada.Tels qu\u2019évoqués, les biais de  domination  occidentalo-centrée  empêchent  l\u2019appropriation de l\u2019aide et son efÏcacité en raison  d\u2019un hiatus d\u2019ordre socioculturel.Pour pallier cette situation, l\u2019une des pistes de solution pourrait être  de mener  une  refonte  des  lignes  directrices  d\u2019Affaires  mondiales  Canada  dans  ses  politiques  d\u2019aide publique au développement.Idéalement, il conviendrait de les recentrer dans une logique de dialogique et d\u2019équité avec les pays du Sud global pour  les  besoins  des  bénéficiaires  concernés,  plutôt que de rentabiliser l\u2019image idéalisée du Canada à travers son système de solidarité.Il est nécessaire de mettre en lumière ces biais pour les déconstruire.Une telle démonstration dans le cadre d\u2019une stratégie de refonte des lignes directrices du ministère permettrait de réduire les dynamiques de pouvoir postcolonial qui imprègnent insidieusement les relations entre le Canada et les pays du Sud global.A priori, ce travail de déconstruction psychique permettrait d\u2019éviter de  reproduire  les mêmes  schémas qui  perdurent  depuis plusieurs décennies.A posteriori, cela permettrait de retrouver la confiance des pays du  Sud envers les politiques extérieures de l\u2019Occident et d\u2019accueillir les initiatives de solidarité avec moins de réticence.Actuellement, le statu quo est de mise.Le Canada ne cherche pas à restructurer POSSIBLES ÉTÉ 2023 67 et à réorienter ses méthodes de gestion technocratique libérale.En mai 2022, la ministre des  Affaires  étrangères  Mélanie  Joly  a  annoncé  vouloir  restructurer AMC  afin de  « mieux  voir  ce  qui se passe sur le terrain » (Proulx 2022).Une telle annonce aurait pu augurer un réel travail de remise en question et l\u2019espoir d\u2019un changement de paradigme.Cependant, cette transformation est d\u2019ordre organisationnel (Proulx 2022), ce qui représente un changement de façade et non pas une relecture de fond des discours véhiculés par le gouvernement.La ministre Joly n\u2019entend pas réévaluer les postures canadiennes à l\u2019étranger, qui ont souvent fait l\u2019objet de critiques, comme l\u2019alignement systématique des décisions du gouvernement Trudeau sur celles des États-Unis (Proulx 2022).Nombre de personnes partagent ces questionnements critiques quant à l\u2019efÏcacité  de l\u2019aide.Cependant, peu mettent de l\u2019avant ces inquiétudes, soit parce que le phénomène de biais culturel reste peu connu, soit parce qu\u2019il est trop ardu de mener un tel processus en raison de la lourdeur de l\u2019appareil administratif ministériel.Ainsi, il est peu probable que le changement vienne du gouvernement fédéral, d\u2019autant plus que le Canada profite de l\u2019ordre global.Le changement proviendra en grande partie des populations concernées.À la manière des décolonisations, elles doivent reprendre en main leur propre processus d\u2019épanouissement.Comme l\u2019évoque l\u2019intellectuel et professeur ougandais Yash Tandon, le développement doit être  repensé  comme  un  processus  de  résistance  et de libération des structures de domination impériale (2016). Pour mettre fin au complexe de  l\u2019aidé, où les individus « incapables » deviennent des  sujets  administrés  par  l\u2019aide  et  définis  par  l\u2019extérieur,  le  développement  devra  être  défini  par les intéressés eux-mêmes dans le cadre d\u2019une  stratégie nationale et endogène (Tandon 2016).Tel qu\u2019illustré par la révolution burkinabè de Thomas Sankara dans les années 1980, une politique nationale ayant pour essence la décolonisation structurelle et individuelle sur le plan mental est envisageable (Bouamama 2014 ; Boukari-Yabara 2017).Un tel processus permettrait de recentrer l\u2019aide sur les besoins des bénéficiaires et pourrait  inciter le Canada, tout comme ses homologues occidentaux, à reconsidérer son approche dans ses relations avec les pays du Sud global.Notice biographique Anys Toupin-Khellef a récemment complété sa maîtrise  en  Affaires  publiques  et  internationales  au Département de science politique à l\u2019Université de Montréal, et est diplômé en développement international et mondialisation de l\u2019Université d\u2019Ottawa.Références Angharad Rees, L.(2011).25.Face aux défis des systèmes publics de santé, quel rôle pour la médecine traditionnelle dans les pays en développement ?.Dans : D.Kerouedan, dir.Santé internationale.Les enjeux de santé au Sud.Paris : Presses de Sciences Po.p.337-345.Bancel, N.(2019).Le postcolonialisme.Paris : Que sais-je ?Bouamama, S.(2014).14.Thomas Sankara.Dans : Figures de la révolution africaine, de Kenyatta à Sankara.Paris : La Découverte.p.275-292. 68 SECTION I PluriSud Boukari-Yabara, A.(2017).22.Un héritier visionnaire.Thomas Sankara et la quête de \u201cla seconde indépendance\u201d.Dans : Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme.Paris : La Découverte.p.294-306.Caouette, D., et Kapoor, D.(2015).Beyond Colonialism, Development, and Globalization : Social Movements and Critical Perspectives ».Dans : D.Caouette, et D.Kapoor, dir.Beyond Colonialism, Development, and Globalization : Social Movements and Critical Perspectives.Bloomsbury Academic & Professional.p.1-24.Deneault, A., Abadie, D., et Sacher, W.(2008).L\u2019Agence canadienne de développement international : cache-sexe pour éléphants blancs.Dans : Noir Canada.Pillage, corruption et criminalité en Afrique.Montréal : Éditions Écosociété.p.204-242 Engler, Y.(2015).Canada in Africa: 300 years of aid exploitation.Black Point, Nova Scotia: Fernwood Publishing ; Vancouver, B.C: RED Publishing.Escobar, A.(2012).Encountering Development : The Making and Unmaking of the Third World.Princeton, N.J, Woodstock: Princeton University Press.Fanon, F.(1961).Les damnés de la terre.Éd.Rev.Paris : Éditions Gallimard 1991.Federici, S.(2019).Women\u2019s Struggles for Land in Africa and the Reconstruction of the Commons.Dans S.Federici, dir.Re-enchanting the world : Feminism and the Politics of the Commons.Oakland: PM Press.p.116-133.Gouvernement du Canada (2022).Politique d\u2019aide internationale féministe du Canada [en ligne].Ottawa : Affaires mondiales Canada.[Consulté le 18 juillet 2023].Disponible sur : https://www.international.gc.ca/world-monde/issues_development-enjeux_ developpement/priorities-priorites/policy-politique.aspx?lang=fra#5.2 Latouche, S.(1989).L\u2019occidentalisation du monde.Éd.Rev.Paris : La Découverte 2005.Proulx, B.(2022).Ottawa passera sa diplomatie en revue [en ligne].Le Devoir.[Consulté le 18 juillet 2023].Disponible sur : https://www.ledevoir.com/ politique/canada/717123/melanie-joly-au-ottawa- passera-sa-diplomatie-en-revue Sondarjee, M.(2020).Perdre le Sud : décoloniser la solidarité internationale.Montréal : Écosociété.Sylvester, Christine (2012).Chapitre 11.Le postcolonialisme.Dans : J.Baylis, S.Smith, et P.Owens.La globalisation de la politique mondiale : Une introduction aux relations internationales.Mont-Royal, Québec, Canada : Modulo.p.187-202.Tandon, Y.(2016).Le développement, c\u2019est la résistance.Alternatives Sud 23 (3) : 25-48.Vergès, F.(2019).Un féminisme décolonial.Paris : La fabrique éditions. POSSIBLES ÉTÉ 2023 69 Changements climatiques et inégalités de genre : regards sur l\u2019action climatique du Canada dans les pays du Sud Par Lucy Pyrrha Dans un contexte de crise climatique globale entraînant des catastrophes naturelles, y a-t- il une place pour le genre ?Lorsque le Groupe d\u2019experts intergouvernemental sur l\u2019évolution du climat (GIEC) annonce dans son dernier rapport qu\u2019il y a entre 3,3 et 3,6 milliards de personnes vivant dans un contexte de haute vulnérabilité aux changements climatiques, soit plus de quatre humains sur dix (2022), le genre n\u2019est pas le premier enjeu qui nous vient à l\u2019esprit.Et pourtant,  les  femmes,  les  filles  et  les  minorités,  sont touchées de façon disproportionnée par les répercussions des changements climatiques, la perte de biodiversité et les catastrophes naturelles.Connu pour sa politique étrangère féministe, le Canada apparait comme un modèle en termes d\u2019égalité  des  genres.  Le  pays  reconnait  même  que  les  effets  des  changements  climatiques  sur  les  femmes  et  les  filles  augmentent  les  inégalités sociales existantes et menacent leur santé,  leur  sécurité et  leur bien-être économique  (Gouvernement du Canada 2022).Pourtant, alors que de nombreuses études abondent également dans  ce  sens,  le  Canada  a  encore  des  efforts  à  faire pour atténuer les inégalités de genre liées aux changements climatiques dans son action climatique à l\u2019étranger.Des inégalités de genre exacerbées par les changements climatiques Alors que les femmes et les hommes ont certaines  différences  biologiques  ou  sexuelles,  ils  ont  également  différents  rôles  sociaux  déterminés, dans leur travail, leur foyer ou dans  la  société.  On  appelle  ces  différences  de  rôles socialement structurées « le genre ».Ces rôles \u2014 qui sont aussi des identités choisies ou perçues \u2014 sont issus de relations de pouvoir au sein de la société et donnent aux femmes et aux hommes  un  accès  différencié  aux  ressources,  au  capital,  ayant  ainsi  des  impacts ou des bénéfices  différents  sur  les  deux  sexes.  La  définition  de  genre est complexe parce qu\u2019à l\u2019intérieur des groupes « femmes » et « hommes » beaucoup de variations existent.Ainsi, les femmes ne sont pas  intrinsèquement  vulnérables  aux  effets  des  changements climatiques parce qu\u2019elles sont de sexe  féminin,  elles  sont  vulnérables  à  ces  effets  à cause d\u2019inégalités de genre et de relations de pouvoir déjà existantes dans la société.Ces normes sociales genrées restreignent les capacités d\u2019adaptation et de résilience des femmes face aux changements climatiques.Différentes  inégalités  structurelles  peuvent  être  citées : l\u2019analphabétisme est plus fréquent chez les femmes que chez les hommes ; le pouvoir économique est limité en raison d\u2019un moindre accès à la propriété foncière et au crédit ; les femmes sont sous-représentées dans certains secteurs clés comme la politique, l\u2019administration publique ou les sciences, ce qui limite leur participation à la lutte contre les changements climatiques.La dépendance des femmes des pays  du  Sud  à  l\u2019eau  et  au  bois  de  chauffage  est  un exemple concret des inégalités exacerbées par les changements climatiques.Ces derniers, 70 SECTION I PluriSud ayant accentué la raréfaction des ressources forestières, obligent les femmes à parcourir de plus longues distances pour aller chercher du bois de chauffage. La rareté du combustible et de l\u2019eau  est associée à une augmentation du temps de travail des femmes, de la tension physique et du risque de violence sexiste, car elles sont obligées de se déplacer plus loin pour répondre aux besoins du ménage (Singh et al 2013).Ces inégalités entrainent des conséquences disproportionnées pour les femmes et les enfants puisqu\u2019ils sont 14 fois plus à risque que les hommes de perdre la vie lors de désastres climatiques (ONU 2022).Par exemple, lors du tsunami de 2004 en Asie, 70 % des personnes décédées étaient des femmes (Wong 2016). Sans une prise en compte de ces différences  sociales, la politique climatique renforcera les inégalités existantes mais risquera également de négliger les effets différentiels et finira par devenir  inefÏcace. Elle engendrera ainsi des protestations  parmi les groupes qui se sentiront délaissés et  injustement  touchés  par  le  réchauffement  climatique et la politique climatique (Magnusdottir et Kronsell 2021).Malgré  ces  différents  constats,  la  reconnaissance du lien entre le genre et le climat est très récente.De nombreux auteurs estiment que  la  dimension  genre  dans  les  différentes  politiques climatiques est encore trop peu intégrée.À ce jour, très peu de politiques et d\u2019initiatives de luttes contre les changements climatiques  visent  à  promouvoir  efÏcacement  la  participation égale des femmes, la réduction des inégalités dans l\u2019accès aux droits et au contrôle des ressources, le renforcement des capacités et l\u2019autonomisation des femmes dans leurs activités.La prise en compte des inégalités de genre au sein des enjeux climatiques peine à faire surface dans les hautes sphères politiques.Ce n\u2019est qu\u2019en février 2020 que le GIEC a adopté une Politique de genre  et  un  Plan  d\u2019iImplantation  afin  d\u2019élaborer  un cadre d\u2019objectifs et d\u2019actions pour améliorer l\u2019équilibre entre les sexes et traiter les questions liées au genre au sein du GIEC.Affaires  Mondiales  Canada  reconnaît  par  exemple qu\u2019un soutien immédiat est nécessaire pour  les  femmes  et  les  filles,  qui  sont  touchées  de façon disproportionnée par les répercussions des changements climatiques, de la perte de biodiversité et des catastrophes naturelles (Gouvernement du Canada 2022).En 2021, alors que la communauté internationale demandait une plus grande ambition climatique, le Canada a répondu à l\u2019appel et a annoncé lors du G7 en 2021 qu\u2019il allait doubler sa participation au  financement  international  climatique,  qui  passerait de 2,65 milliards de dollars (2015-2021) à 5,3 milliards de dollars (2021-2026) \u2014 rien qu\u2019au cours de l\u2019année 2020-2021, le gouvernement du Canada a déboursé 8,1 milliards de dollars en aide internationale (Gouvernement du Canada 2022).Mais pour certains, ces financements et ces projets  sont encore trop peu nombreux.Heureusement, cette situation n\u2019est pas inéluctable et le Canada, dans son action climatique à l\u2019étranger peut atténuer les inégalités liées au genre.Les actions possibles Des projets plus réalistes Au cours d\u2019une expérience au sein d\u2019une organisation non gouvernementale féministe et environnementale, j\u2019ai pu faire le constat suivant : un décalage existe entre les projets, leur évaluation et la réalité observée dans les pays où ces projets ont lieu.Un projet de développement est une « organisation temporaire, ayant des objectifs précis et dotée de moyens dédiés et donc limités  \u2014  humains,  financiers,  techniques ;  ou  encore un ensemble d\u2019activités interdépendantes POSSIBLES ÉTÉ 2023 71 et coordonnées mises en œuvre pour attendre des objectifs spécifiés selon un calendrier, un budget  et  des  paramètres  de  performances  définis,  généralement dans une zone géographique prédéfinie » (OCDE 2002). Ainsi, le Canada finance  des ONG de développement pour agir localement contre les inégalités de genre liées au climat.Mais les évaluations de ces projets, les marqueurs utilisés  pour  les  qualifier  et  le  suivi  des  projets  présentent de nombreuses limites qui causent un décalage entre les objectifs des projets et la réalité observée.Dans un premier temps, les moyens financiers  mis à disposition sont très limités.Si l\u2019on souhaite agir pour le climat, il faut financer les organisations  agissant pour l\u2019égalité des genres.Pourtant, ce financement reste encore insufÏsant. Des données  montrent qu\u2019une faible partie du financement des  bailleurs arrivent réellement aux communautés.Dans le monde, les groupes de femmes, les coopératives de femmes et les groupes féministes travaillant dans la communauté ont reçu une toute petite part de financement climatique  : moins de  1 % (Kutz 2022). Il est difÏcile de savoir quelle part  du  financement  climatique  parvient  réellement  aux femmes (Kutz 2022 ; Association pour les droits des femmes dans le développement 2021).La  difÏculté  rencontrée  pour  connaître  la  réelle  part  du  financement  attribuée  aux  femmes  des  communautés locales peut en partie s\u2019expliquer par des lacunes dans le suivi et l\u2019évaluation des projets (Grabowski et Essick 2020).Dans un second temps, des limites apparaissent  dans  les  objectifs  fixés  par  les  bailleurs de fonds et la réalisation des projets.Lors de la mise en place d\u2019un fonds pour les femmes  et  l\u2019environnement,  Affaires  Mondiales  Canada a accordé un délai de quatre ans de l\u2019écriture  du  projet  à  sa  finalisation,  ce  qui  en  réalité, en comptant les mois de préparation, ne laisse que 2 ans et demi à peu près pour réaliser convenablement le projet directement dans le pays.Il semble irréaliste d\u2019espérer voir un réel changement dans les inégalités de pouvoir liées aux changements climatiques sur une si courte période.Enfin,  l\u2019Association  pour  les  droits  des  femmes en développement (AWID) explique que les approches rigides qui insistent sur les cibles, les indicateurs, les produits et les résultats définis  lors du développement de projets ne sont pas utiles dans le travail sur les droits des femmes et le renforcement de leur pouvoir \u2014 elles reflètent  la  compréhension  limitée  de  ceux  qui  les imposent, plutôt que les réalités contextuelles dans lesquelles ces interventions sont réellement situées (AWID 2010).Pour mieux suivre les fonds accordés par les bailleurs, plusieurs réclament l\u2019amélioration du suivi et de l\u2019évaluation des projets de développement, notamment ceux liés au genre et au climat.Pour ce faire, en vue d\u2019obtenir des données plus représentatives de la distribution du financement  lié au climat et au  genre, il peut être intéressant de mettre en place  des indicateurs intersectionnels et qualitatifs.L\u2019intersectionnalité est une notion employée pour évoquer la situation de personnes subissant simultanément plusieurs  formes de stratification,  domination ou de discrimination dans une société.L\u2019intersectionnalité reconnait la multiplicité des systèmes de domination opérant à partir des catégories de sexe/genre, classe, race, ethnicité, âge, handicap et orientation sexuelle et autres, et met l\u2019accent sur leur interaction dans la production et la reproduction des inégalités sociales (Crenshaw 1989 ; Yossa 2020).Ainsi, le recours à l\u2019intersectionnalité dans l\u2019évaluation et le suivi des projets liés au genre et au climat, permettrait d\u2019obtenir plus de données qui ne concernent pas seulement les femmes, mais aussi 72 SECTION I PluriSud des données sur les femmes non lettrées, les filles  mères et les adolescentes enceintes, les femmes rescapées ou survivantes des groupes armés, les femmes victimes de violences sexuelles et/ou physiques, les femmes en situation de migration (réfugiées ou déplacées internes), les femmes atteintes d\u2019une maladie grave, les communautés LGBTQIA2S+ (terme utilisé pour rassembler les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, en questionnement, intersexes, asexuelles, et bispirituelles) (Yossa 2020).Cela permettrait de tenir compte de la réalité des oppressions multiples vécues par la diversité des femmes et des groupes sociaux (Rochette et al.2013) Établir des quotas L\u2019amélioration du suivi des projets n\u2019est pas la seule solution qui se propose au Canada.Certains mettent en avant la possibilité d\u2019augmenter la participation des femmes dans les instances de décisions en utilisant des quotas (Mavisakalyan et Tarverdi 2019 ; Nellemann et al 2011) car ils pourraient permettre une augmentation de la participation des femmes.Ces dernières sont encore trop souvent absentes des décisions politiques liées au climat ou des études menées sur le climat.À la COP26, les hommes monopolisent les  prises  de  décisions.  En  effet,  les  délégations  des États participants sont composées à 65 % d\u2019hommes, contre 35 % de femmes (Reporterre 2021).À ce rythme, la parité hommes-femmes au sein des délégations nationales des Conférences des Parties ne sera pas atteinte avant 2040, et la parité hommes-femmes au sein des chefs de délégation de la Conférences des Parties ne sera pas atteinte dans un avenir prévisible (WEDO 2022).La participation et la représentation des femmes auraient pourtant de nombreux avantages.Elles contribuent à corriger la sous-représentation des femmes aux postes importants et à faire de leur présence aux postes de direction dans le monde politique, économique et universitaire une donnée normale (Turan 2015).Il faut cependant considérer que les quotas agissent « en surface » et n\u2019attaquent pas les racines profondes des inégalités de chances qui frappent les femmes (Laufer et Paoletti 2015) et reconnaître qu\u2019un simple processus consistant à inclure davantage de femmes dans les organisations et les organes de  décision  n\u2019est  pas  sufÏsant.  Ainsi,  l\u2019imposition  de quotas peut amener une prise de conscience et une augmentation de  l\u2019intérêt pour  la  situation  des femmes au cœur des changements climatiques.Mais cette solution ne peut être la seule.Décolonisation et localisation de l\u2019aide internationale Afin  de  développer  une  action  climatique  plus cohérente avec la réduction des inégalités de genre prônée par la Politique d\u2019aide internationale féministe (PAIF), certains prônent la décolonisation et  la  localisation  de  l\u2019aide  internationale  offerte  par le Canada.Le terme originel de décolonisation fait référence au processus par lequel un état colonisé devient indépendant.La décolonisation de l\u2019aide internationale vise à reconnaître que la structure de domination et d\u2019exploitation du  colonialisme  n\u2019est  pas  morte  avec  la  fin  du  colonialisme formel.L\u2019aide internationale s\u2019est forgée avec le néocolonialisme : un système de domination et d\u2019exploitation de la plupart des pays autrefois colonisés par les pays les plus riches et plus puissants, système qui a profité des  structures économiques dépendantes héritées du colonialisme, qui les a perfectionnées et POSSIBLES ÉTÉ 2023 73 modernisées et qui, au besoin, a eu recours à des forces coercitives pour préserver l\u2019ordre social lié à ces structures de dépendance (Cliche 2021).De ce fait, il est important de reconnaitre que l\u2019aide internationale n\u2019est pas neutre.Ainsi une véritable décolonisation de la pratique de coopération internationale exige de se situer dans une perspective de transformation sociale profonde, de privilégier les intérêts des groupes subalternes  et de valoriser leurs points de vue.Mais la décolonisation de l\u2019aide n\u2019est pas forcément sufÏsante.  En  l\u2019absence  de  transformation  socioculturelle fondamentale, ni le changement de discours lié à l\u2019aide au développement ni l\u2019innovation en matière de gestion ne sauront lutter contre l\u2019oppression structurelle, puisqu\u2019ils en seront complices (Savard 2021).Le terme décolonisation peut également être  examiné de manière critique.Utilisé comme tel il suggère que l\u2019aide est une forme de colonisation.En réalité les organismes d\u2019aide utilisent ce terme comme un moyen de « corriger le tir » de leur  propre  travail  et  d\u2019infléchir  les  déséquilibres  des pouvoirs.Les pays du Sud n\u2019étant plus des colonies,  ce mot  ne  devrait  pas  être  utilisé  de  la  sorte (Themrise Khan 2021).Dans tous les cas, peu importe le terme utilisé, les auteurs s\u2019accordent pour instaurer un changement dans les relations de pouvoir entre les pays du Nord et du Sud.Ce changement dans les relations de pouvoir passe notamment par la localisation de l\u2019aide.La  localisation  est  définie  par  l\u2019organisation  CARE comme « la reconnaissance et le respect du  fait  que  les  décisions  doivent  être  prises  et  appliquées par les communautés concernées pour que l\u2019aide puisse réellement répondre à leurs besoins » (Singh et al 2021).Ainsi, la gestion des changements climatiques et des inégalités qui  en  découlent  ne  peut  être  identique  dans  toutes les régions puisque celles-ci possèdent chacune  leurs  spécificités.  De  plus,  les  normes  culturelles liées au genre doivent aussi être prises  en considération puisqu\u2019elles sont aussi ancrées au sein même des organisations mandatées pour  intégrer la dimension de genre (Ampaire et al 2020).Les partisans de cette idée dénoncent le manque de localisation : ils considèrent qu\u2019il y a un sérieux problème concernant la rationalité écologique de tout système qui permet à ceux qui ont le plus accès au pouvoir de décision d\u2019être  aussi ceux qui sont relativement les plus éloignés de la dégradation écologique qu\u2019ils encouragent.L\u2019agenda environnemental se fait alors le reflet de  cette réalité, dans la sélection de ce qui compte comme enjeu écologique.Le patriarcat lié au colonialisme et au manque de localisation peut aussi  être  critiqué.  En  effet,  les  réponses  aux  changements climatiques sont façonnées presque exclusivement par des hommes professionnels bien loin de la réalité locale, reflétant des points de  vue, des valeurs et des agendas issus du patriarcat qui  impliquent  parfois  de  nier  l\u2019existence  même  des changements climatiques ou de concevoir des politiques  qui  ignorent  les  différents  effets  des  changements climatiques sur les femmes ou les populations vulnérables (Nagel 2015).Paul Cliche explique notamment que dans le système de coopération internationale ce sont les institutions du Nord qui contrôlent les fonds, le savoir légitime et la définition des « règles du jeu »  de telle sorte qu\u2019elles concentrent le pouvoir et que le rapport entre les organisations du Nord et du Sud qui en résulte est de toute évidence fortement inégal.Ainsi, les questions de genre sont écartées des  débats  sur  le  climat  au  profit  de  réformes  axées sur le marché, telles que le commerce du carbone et l\u2019innovation technologique (2021).Ces  préférences  réglementaires  reflètent  des  normes masculines et un modèle particulier de développement (Denton 2002). 74 SECTION I PluriSud De ce fait, la décolonisation de l\u2019aide passe par une prise de conscience des actions paternalistes des pays occidentaux.Il est nécessaire de viser une décolonisation du pouvoir en atténuant dans les faits l\u2019asymétrie du rapport de pouvoir et en rétablissant un certain équilibre entre les organisations du Nord et du Sud (Cliche 2021).Cette prise en considération permettra une meilleure lutte contre les inégalités exacerbées par les changements climatiques, mais elle doit être appuyée par  l\u2019application d\u2019un  prisme genré à toutes les politiques canadiennes.Des politiques cohérentes L\u2019atténuation des inégalités de genre passe également par une meilleure cohérence des actions politiques du Canada.Certains exigent du Canada qu\u2019il reste cohérent avec sa Politique d\u2019aide internationale féministe (PAIF) et qu\u2019il applique ses principes à toutes ses actions à l\u2019étranger.La cohérence mise en avant ici va de pair avec la transversalité du genre (« gender mainstreaming » en anglais).Cette notion apparaît dans les débats pour la première fois lors de la troisième Conférence mondiale des Nations unies sur  les  femmes.  L\u2019approche  est  ofÏciellement  portée et promue par les organisations non gouvernementales à la quatrième Conférence mondiale des Nations unies sur les femmes (Pékin 1995) et devient un engagement des États membres.Elle a pour ambition de faire prendre en compte la perspective de l\u2019égalité des sexes dans l\u2019ensemble des politiques et dispositifs publics.La base de la transversalité est que les politiques publiques d\u2019égalité de genre à elles seules ne sufÏront pas à résoudre le problème des inégalités.  C\u2019est l\u2019intégration du genre dans toute politique publique qui est la solution (Yossa 2020).Pourtant, malgré la PAIF, le pays fait souvent preuve de politiques publiques étrangères incohérentes avec l\u2019égalité de genre.C\u2019est le cas notamment lorsqu\u2019il finance  l\u2019intervention  des médiatrices  en Afrique  de l\u2019Ouest tout en soutenant des industries d\u2019extraction qui ne respectent pas les droits des populations autochtones, ayant mis en péril la nourriture et la sécurité économique des femmes, perturbant ainsi le travail des femmes médiatrices, pourtant formées par le Canada (Bouka et al 2021).D\u2019autres incohérences se retrouvent lorsque le Canada  ratifie  en  2019  le  Traité  sur  le  commerce  des  armes  afin,  entre  autres,  d\u2019apporter  un  soutien à l\u2019évaluation de la violence basée sur le genre causée par l\u2019export d\u2019armes.Malgré cela, le pays continue de vendre des armes à des pays exerçant des violences basées sur le genre comme l\u2019Arabie saoudite tout en apportant un soutien aux femmes yéménites qui subissent la présence de l\u2019armée saoudienne (Bouka et al 2021).Une politique étrangère féministe cohérente renforcerait le travail du Canada et du personnel travaillant dans diverses sphères de la politique étrangère.Un tel accomplissement élargirait son rôle dans les initiatives axées sur le soutien international à l\u2019égalité des genres.Mais surtout, une telle politique donnera du sens à toutes les actions entreprises par le Canada pour les femmes tout en donnant l\u2019exemple à d\u2019autres pays.Conclusion Les politiques climatiques développées dans les pays riches et industrialisés ont tendance à devenir la norme pour les autres pays qui les suivent ensuite (Sommerer and Lim 2016).En montrant l\u2019exemple, le Canada peut inciter d\u2019autres pays à s\u2019inspirer de sa politique climatique et engendrer, par la suite, un changement positif pour la condition des femmes dans le monde.Alors que nous sommes aujourd\u2019hui conscients POSSIBLES ÉTÉ 2023 75 des enjeux liés au climat et des risques que nous encourrons si nous n\u2019agissons pas, les conséquences des changements climatiques restent encore un fardeau et une bataille pour les femmes dans le monde, il est temps d\u2019adopter une approche qui reconnaît que les vulnérabilités climatiques des femmes et des hommes varient en fonction du genre, mais aussi de l\u2019origine ethnique, de la religion, de la classe et de l\u2019âge.Notice biographique Ancienne  étudiante  à  la  Maîtrise  en  affaires  publiques et internationales de l\u2019Université de Montréal, Lucy Pyrrha a rédigé divers articles en lien avec le féminisme.Elle rédige celui-ci dans le cadre de sa première expérience professionnelle dans le monde communautaire, alliant ses deux intérêts : le féminisme et l\u2019environnement.Références Ampaire, Edidah, Mariola Acosta, Sophia Huyer, Ritah Kigonya, Perez Muchunguzi, Rebecca Muna, and Laurence Jassogne.2020.\u201cGender in climate change, agriculture, and natural resource policies: insights from East Africa\u201d.Climatic Change 158(1): 43\u201360.doi:10.1007/s10584-019-02447-0 Astghik Mavisakalyan, Yashar Tarverdi.2019.\u201cGender and climate change: Do female parliamentarians make difference?\u201d.European Journal of Political Economy, 56, 151-164, https://doi.org/10.1016/j.ejpoleco.2018.08.001 AWID.2021.« Nouveau dossier : Où est l\u2019argent pour l\u2019organisation des mouvements féministes ?».AWID.url : https://www.awid.org/fr/nouvelles-et-analyse/ nouveau-dossier-ou-est-largent-pour-lorganisation- des-mouvements-feministes Bouka, Yolande et al.2021.\u201cIs Canada\u2019s foreign policy really feminist ?\u201d.Network for Strategic Analysis, url : https://ras-nsa.ca/publication/is- canadas-foreign-policy-really-feminist-analysis-and- recommendations/ Cliche, Paul.2021.« Quelques éléments de réflexion sur le colonialisme et la décolonisation dans la coopération internationale ».Groupe d\u2019économie solidaire du Québec.Crenshaw, Kimberlé W.1989.\u201cDemarginalizing the Intersection of Race and Sex.A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics\u201d.University of Chicago Law Forum Denton F.2002.\u201cClimate change vulnerability, impacts, and adaptation: why does gender atter?\u201d.Gender Dev, 10:10\u201320.Gouvernement du Canada.2022.« Rapport d\u2019étape 2020-2021 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1 Perspectives cartographiques SEC ON I PluriSud Radicale, décoloniale et systémique, l\u2019agroécologie fait-elle partie de la solution face à la crise climatique ?Par Kali Abraham Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale,  la modification du système de production agricole  vers l\u2019avènement d\u2019une agriculture industrielle s\u2019est caractérisée par une homogénéisation de ses pratiques dans le but d\u2019augmenter la production tout en réduisant les coûts.Cette transition a aussi vu naitre une importante dépendance face aux intrants d\u2019industriels tels que les pesticides ou les fertilisants chimiques.Aujourd\u2019hui, les rapports  scientifiques  comme  ceux  du  GIEC  concernant les impacts de l\u2019agriculture industrielle se multiplient quant aux liens dorénavant avérés entre la surexploitation des ressources naturelles et l\u2019épuisement des sols et de la biodiversité.En plus de réduire la capacité de capter le carbone, la perte de biodiversité augmente également les risques de maladies tout en abaissant les taux de productions agricoles à moyen et à long terme.Selon l\u2019Organisation des Nations unies pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture (FAO), le système agricole actuel serait responsable de la perte de biodiversité à hauteur de 75 %.Qui plus est, l\u2019agriculture industrielle ne parvient pas à ralentir l\u2019éradication de la faim dans le monde.L\u2019Organisation mondiale de la santé (OMS) estimait ainsi que plus de 828 millions de personnes souffraient de  la faim dans  le monde en 2022, soit  150 millions de plus qu\u2019en 2019 (OMS 2022).Comme le souligne à juste titre l\u2019économiste Thierry Pouch, si le dérèglement climatique est directement lié à nos modes de productions, la crise du capitalisme est donc aussi alimentaire (2017, 10).Mais, l\u2019agriculture n\u2019est qu\u2019un élément parmi l\u2019ensemble des facteurs aggravant la situation.L\u2019établissement d\u2019un nouveau modèle d\u2019agriculture fondé sur des principes de solidarité internationale, l\u2019agroécologie, est depuis quelques années de plus en plus populaire.Ce modèle cherche à augmenter la résilience des populations les plus vulnérables face aux changements climatiques.Organisée autour de l\u2019idée de justice environnementale et l\u2019analyse des impacts socio- économiques des changements climatiques sur les communautés locales, l\u2019agroécologie cherche avant  tout  à  approfondir  notre  réflexion  pour  y  proposer  différentes  manières  de  mettre  en  place des pratiques et des politiques agricoles plus justes et durables (Schlosberg 2014, 360).Bien que l\u2019agroécologie ne soit pas directement citée dans les exemples de politiques de solidarité internationale, les principes et le cadre théorique de l\u2019agroécologie témoignent d\u2019un lien clair entre les deux.Ainsi, il est possible d\u2019appréhender l\u2019agroécologie comme une mise en pratique concrète de la solidarité internationale.L\u2019agroécologie, un exemple pratique et novateur de la solidarité internationale L\u2019agroécologie est un modèle reconnu par plusieurs organisations comme une manière holistique d\u2019aborder les systèmes agricoles en y appliquant des pratiques écologiques et sociales durables, notamment par la FAO.Alors que les pratiques agroécologiques remontent bien avant la création de sa terminologie, le terme agroécologie se popularise auprès de la communauté  scientifique  dans  les  années  1920  POSSIBLES ÉTÉ 2023 81 avant de devenir une discipline à part entière dans les années 1980.Bien qu\u2019il soit polysémique, l\u2019agroécologie incarne toutefois des concepts clés reconnus par plusieurs acteurs de la communauté internationale.Cette pratique agricole repose sur deux aspects principaux, les aspects biophysiques et les aspects socioéconomiques.Elle s\u2019inscrit dans une perspective liée au développement durable, qui se décline en quatre dimensions : socio-culturelle, environnementale, économique en plus de la dimension politique.Caractérisé par la réappropriation des savoirs locaux, le premier pilier de l\u2019agroécologie repose sur des principes socioculturels en promouvant l\u2019intégration des pratiques locales, via l\u2019alimentation saine et sufÏsante  ainsi  que  l\u2019intégration  du  leadership des femmes.Qui plus est, cette dimension de l\u2019agroécologie permet également d\u2019intégrer l\u2019interconnexion de la nature et de l\u2019humain.Le professeur de l\u2019Université Brandeis spécialisé en justice environnementale, Prakash Kashwan, explique que l\u2019écologie et le social ne peuvent s\u2019exclurent et encore moins se légiférer en différé,  car  les  sociétés  ne  peuvent  prétendre  assurer  le bien-être de  leur population sans allier  l\u2019environnement  (Kashwan  2023,  22).  En  effet,  les ressources des populations conditionnent directement leur habilité à répondre aux changements climatiques.Les savoirs locaux sont un bon exemple d\u2019agroécologie puisque la prise en compte des enjeux d\u2019un territoire donné résulte en des pratiques qui répondent aux besoins spécifiques de la population tout en étant  durables afin de pérenniser les retombées.  Centrale au reste de ses actions, l\u2019agroécologie repose un deuxième pilier sur la composante environnementale.Cette démarche s\u2019articule autour des résultats de recherche et conclusions énoncées par la communauté scientifique  depuis  des  années  qui  démontrent  les impacts dévastateurs du système agricole sur l\u2019environnement.Comme l\u2019agriculture est un des secteurs les plus polluants actuellement responsable de plus de 25 % des émissions de gaz à effet de serre dans  le monde,  les systèmes  de productions agricoles jouent dès lors un rôle prépondérant dans la santé des consommateurs et de la planète (Delcourt 2013, 36).Pour répondre  à  ce  défi,  l\u2019agroécologie  favorise  des  pratiques résilientes, ce qui se traduit par la capacité des systèmes sociaux, économiques et environnementaux  à  s\u2019adapter  aux  effets  des  changements climatiques.Parmi les principales pratiques agroécologiques se trouvent la protection et l\u2019intégration de la biodiversité indigène, l\u2019utilisation d\u2019intrants non toxiques pour remplacer les pesticides et les fertilisants chimiques, le respect des écosystèmes et l\u2019utilisation et la conservation de semences locales, adaptées à l\u2019environnement local, donc plus résilientes.Afin  de  pouvoir  mettre  en  pratique  ces  mesures résilientes et adaptées, l\u2019agroécologie défend une vision économique axée sur la démultiplication des processus décisionnels afin  de  renforcer  une  économie  de  proximité  et une économie équitable, qui passe par une redistribution économique juste pour tous les acteurs de la chaîne de production.Ce troisième pilier est également caractérisé par le renforcement de la biodiversité comme pratique de résilience économique pour les communautés locales.  En  effet,  le  système  de  monoculture,  caractérisé par la production en masse d\u2019une seule espèce végétale est aujourd\u2019hui reconnue par la FAO comme un facteur réduisant la biodiversité et le nombre d\u2019espèces générant un revenu.Avec l\u2019augmentation des aléas climatiques, la multiplication des espèces végétales est aujourd\u2019hui reconnue comme une solution 82 SECTION I PluriSud efÏcace pour augmenter  les chances de stabiliser  un revenu minimum.Cela permet ainsi de renforcer la sécurité économique des populations majoritairement issues du Sud global pour qui l\u2019agriculture et les ressources naturelles sont des sources principales de revenus.Pour que l\u2019agroécologie porte fruit, il est essentiel d\u2019ancrer ses mesures à l\u2019intérieur de politiques  à  long  terme  afin  qu\u2019elles  puissent  permettre l\u2019émergence de politiques à toutes les  échelles  ainsi  que  son  financement  par  un plus grand nombre d\u2019acteurs, dont la communauté internationale.L\u2019agroécologie est donc éminemment politique, car elle promeut de nouvelles formes de gouvernances participatives via plus d\u2019inclusivité qui placent les populations locales au cœur de ses politiques.Qui plus est, l\u2019agroécologie s\u2019inscrit dans un autre paradigme que celui promu par l\u2019ordre international dominant qui souscrit à la libéralisation des marchés, la surexploitation des ressources naturelles et la domination socio-économique des pays occidentaux.De surcroît, l\u2019agroécologie invite également à repenser l\u2019aide internationale afin qu\u2019émergent des politiques ciblant davantage  les structures à la source des injustices climatiques tout en redonnant une responsabilité partagée entre les acteurs, que ce soit de la part des receveurs ou des donneurs d\u2019aide.Cette vision est celle partagée, entre autres, par la chercheuse et auteure Maïka Sondarjee (2020), qu\u2019elle nomme l\u2019internationalisme  radical,  afin  de  revendiquer  un changement radical au sein de la coopération internationale.Le cas de Porto Rico est particulièrement évocateur pour comprendre le potentiel transformateur de l\u2019agroécologie.En 2017, l\u2019ouragan meurtrier Maria détruit une partie de l\u2019île.Porto Rico est l\u2019un des pays les plus vulnérables exposés aux effets des changements climatiques.  Face à cela, le pays décide de mettre en place des pratiques agroécologiques comme alternative au modèle économique néolibéral pour reconstruire l\u2019île.Un élan de solidarité s\u2019établit avec la diaspora portoricaine  afin  que  la  population  ait  accès  à  l\u2019électricité solaire ainsi qu\u2019au matériel nécessaire pour la reconstruction les fermes.En plus de resserrer le tissu social, la population est parvenue à s\u2019autoformer aux techniques agroécologiques grâce à des volontaires venus participer à  l\u2019effort  collectif de reconstruction (Febles 2020, 137).En tenant compte des pratiques locales plutôt que des pratiques industrielles, les habitants ont été à  même  de  produire  de  fructueuses  récoltes  et  de réinvestir les revenus générés par ces récoltes dans la réparation de leur maison.Plus solides, ces habitations sont plus résilientes face aux changements climatiques.La mise en pratique de leurs propres connaissances traditionnelles sur les écosystèmes ont permis de créer un modèle  adapté  au  milieu,  plus  efÏcace  et  plus  résistant aux aléas du climat.Les décisions liées à la production agricole écologique ont été prises sur le plan local, avec une participation active importante des femmes en fonction d\u2019une classification  spécifique  à  l\u2019île.  À  long  terme,  ces  pratiques ont également permis d\u2019augmenter la fertilité des terres et de réduire l\u2019érosion des sols, notamment par la préservation d\u2019une biodiversité végétale qui absorbe et redonne de l\u2019humidité aux sols et aux plantes. Enfin,  les communautés sont  aujourd\u2019hui mieux adaptées aux aléas climatiques, car la richesse de leur écosystème a augmenté leur résilience tout en minimisant les pertes économiques. Même si ces pratiques écologiques  sont de plus en plus communes, elles sont loin d\u2019être dominantes. Près de 85 % de l\u2019alimentation  des habitants de l\u2019île proviennent toujours de produits importés.Il n\u2019en demeure pas moins que  l\u2019influence  de  l\u2019agroécologie  continue  POSSIBLES ÉTÉ 2023 83 d\u2019augmenter auprès du gouvernement central, notamment en raison de l\u2019insécurité alimentaire et des changements climatiques omniprésents sur l\u2019île.Or, le cas de Porto Rico n\u2019est pas unique.Après le passage de l\u2019ouragan Mitch en Amérique centrale, les agriculteurs et agricultrices ayant adopté des pratiques agroécologiques de diversification  des  espèces  végétales,  telles  que  les cultures de couverture ou l\u2019agroforesterie, ont mieux résisté à l\u2019ouragan que ceux et celles pratiquant la monoculture (McCune 2019, 10).D\u2019autres initiatives semblables se mettent également en place en Asie et en Afrique où les résultats sont identiques.En général, les études réalisées  sur  le  sujet  démontrent  l\u2019efÏcacité  des  pratiques agroécologiques et révèlent que les avantages apportés par ce nouveau paradigme agricole sur le plan de la justice sociale et environnementale sont significatifs.  La première évaluation mondiale des initiatives agroécologiques dans les pays du Sud a été réalisée en 2003 par le professeur britannique Jules Pretty.L\u2019étude a permis de mettre en évidence que la production céréalière avait augmenté d\u2019environ 75 % pour quelque 4,42 millions d\u2019agriculteurs (Pretty 2012, 218).En plus de fournir davantage de nourriture, les moyens de production utilisent des méthodes naturelles et non invasives qui respectent les écosystèmes.D\u2019autres études publiées en 2010 rapportent  des  résultats  similaires  et  confirment  que les écosystèmes se sont améliorés de façon significative  (Delcourt  2014,  48).  Les  études  ont également conclu que l\u2019agroécologie était positivement  corrélée  avec  une  diversification  du régime alimentaire et une meilleure santé, et semblait également liée à une meilleure résilience aux changements climatiques (Koohafkan  2012,  63).  Les  résultats  semblent  tous aller dans la même direction :  l\u2019agroécologie  permet d\u2019augmenter la résilience de celles et ceux  qui  subissent  en  premier  les  effets  des  changements climatiques, mais permet également de renforcer l\u2019économie locale en améliorant leur sécurité alimentaire.La dernière composante de l\u2019agroécologie se situe au niveau des changements de politiques globales et cible les institutions internationales.L\u2019implication des organisations nonouvernementales (ONG) au sein du mouvement soutenant l\u2019agroécologie est déjà en marche.Par exemple, l\u2019organisme québécois de coopération internationale, SUCO, en a fait l\u2019une de ses expertises.Aujourd\u2019hui, il cherche à transformer son rôle pour passer d\u2019une aide internationale conventionnelle à l\u2019accompagnement des communautés locales et au renforcement du leadership dans une démarche de transition climatique par le biais des pratiques agroécologiques.Pour ce faire, SUCO appuie des projets menés par des organismes grâce à la captation de fonds venant du gouvernement canadien afin de pouvoir transférer les ressources  économiques et matérielles nécessaires.Ce faisant, l\u2019organisme s\u2019appuie sur le concept du devoir moral de justice envers les premières victimes des changements climatiques à travers des projets de souveraineté alimentaire qui vont à l\u2019encontre du système agricole dominant actuel qui promeut l\u2019importation de la production et l\u2019échange des marchandises.Si l\u2019aide internationale souhaite pérenniser ses objectifs, les populations locales et les partenaires locaux sont dès lors essentiels pour créer des politiques adaptées qui vont aux racines des problèmes vécus par ses populations.À  Haïti,  SUCO  finance  par  l\u2019entremise  des  fonds  d\u2019Affaires  mondiales  Canada  le  projet  « PROFI Femmes et Jeunes » depuis 2019 afin de  financer  une  association  locale  de  production  et  84 SECTION I PluriSud de vente maraîchères dans le but d\u2019appuyer les filières  de  mangues  et  d\u2019anacardes.  La  mise  en  place de pratiques agroécologiques adaptées aux réalités locales ont permis de mettre au cœur du projet les femmes et les jeunes en tant que leaders, ce qui leur permet de renforcer leur pouvoir socio- économique dans la région.Ces initiatives sont également suivies par d\u2019autres acteurs présents à de multiples paliers.Le cas des champs-écoles est un autre exemple de solidarité internationale qui redonne le pouvoir aux agriculteurs et agricultrices d\u2019une région grâce à leur mise en réseau avec des ONG, des agences internationales et des gouvernements pour que ces populations puissent développer leur propre système agroécologique tout en étant soutenu par ces institutions internationales.Ces pratiques cherchent avant tout à favoriser l\u2019autonomie locale avec la mise en place de réseaux de marché de producteurs locaux permettant de répondre aux besoins de sécurité alimentaire et de sécurité financière,  tout  en  soutenant  des  pratiques  qui,  au bout du compte, intègrent les principes sous- jacents à la solidarité internationale.Ces initiatives sont d\u2019ailleurs soutenues par les résultats de différentes études. Des chercheurs de l\u2019Université  du Michigan ont, par exemple, démontré que le Sud pouvait tout à fait produire de manière agroécologique  et  en  quantités  sufÏsantes  pour  subvenir aux besoins de la population mondiale (Delcourt 2014, 60).Les principes et pratiques véhiculés par l\u2019agroécologie ne cherchent pas à faire disparaitre les institutions internationales et les ONG, mais plutôt de transformer leur rôle et leurs actions.Selon l\u2019approche  agroécologique,  le  financement  de  la  coopération internationale prendrait ainsi la forme d\u2019un appui à l\u2019autonomisation (empowerment) des acteurs locaux avec en son centre, la mise en pratique de leur savoir-faire, de leurs modèles de gouvernance à toutes les échelles.De plus, cette autonomisation rurale s\u2019enracinerait dans des systèmes agricoles regroupant notamment un ensemble d\u2019intrants indigènes et de pratiques adaptées.Fondamentalement écologique et durable, l\u2019agroécologie instaure des moyens de production qui s\u2019accordent avec le renouvellement des ressources naturelles tout en adoptant des pratiques adaptées à la crise climatique.Alimentée par un désir de rétablir une distribution des richesses équitables au sein des communautés qui en ont été dépossédées, l\u2019agroécologie est un mouvement éminemment décolonial.Ce nouveau paradigme propose une révision des dynamiques de pouvoirs octroyés entre les institutions responsables de la coopération internationale et les pays d\u2019intervention en redonnant le pouvoir décisionnaire aux populations locales qui  ont  jusque-là  été  dominées  par  les  intérêts  des pays du Nord.Pour ce faire, la capitalisation des connaissances locales est générée par ces communautés, et pour elles-mêmes, afin que des  économies locales et autonomes puissent émerger et se pérenniser. Enfin, l\u2019agroécologie est solidaire,  car elle propose une alternative au système agricole actuel en démontrant le devoir moral de redistribution des ressources auprès des régions les plus défavorisées, mais également parce qu\u2019elle soutient la souveraineté alimentaire par la mise en réseau d\u2019une économie locale qui intègre, entre autres, le principe d\u2019économie post-croissance présenté par Maïka Sondarjee qui favorise une économie en marge des transferts internationaux (Sondarjee 2020, 223). Enfin, l\u2019agroécologie permet  de lier les principes de solidarité internationale à la crise climatique, car cette pratique questionne directement le modèle de développement fondé  sur  la  recherche  du  profit  ainsi  que  la  surexploitation des ressources naturelles. POSSIBLES ÉTÉ 2023 85 Au-delà des enjeux multifactoriels et profondément complexes, la crise climatique soulève des questions de fond au sein de tous les secteurs d\u2019activités.Partout dans le monde, les  questions  de  l\u2019autosufÏsance  alimentaire  et des modèles agricoles sont sujettes à de nombreux débats.À la fois source d\u2019une pollution importante, l\u2019agriculture est également génératrice de modèles qui inspirent et peuvent ainsi assurer la pérennité des besoins alimentaires pour l\u2019ensemble de la planète, et ce, dans le respect des ressources naturelles et de leur renouvellement.L\u2019agroécologie est présentée ici comme une manière de pratiquer cette résilience climatique en s\u2019attaquant de front aux problèmes structurels.Pour que naisse alors une agriculture décoloniale où la réhabilitation des savoirs et la redistribution des richesses deviennent une réalité, avec pour corollaire une agriculture démocratique où la multiplication des processus écologique et de gouvernance conduise à la mise en place de pratiques durables.Notice biographique Kali Abraham, diplômée d\u2019une maîtrise en science politique à l\u2019Université de Montréal, s\u2019intéresse tout particulièrement aux enjeux liés à la justice environnementale et aux mouvements sociaux.Références Delcourt, Laurent.2014.Agroécologie.Paris : Éditions Syllepse.Organisation mondiale de la santé.2022.« D\u2019après un rapport de l\u2019ONU, la faim dans le monde progresse et pourrait avoir touché jusqu\u2019à 828 millions de personnes en 2021.» OMS, le 6 juillet 2022.Disponible sur : https://www.who.int/fr/news/ item/06-07-2022-un-report-global-hunger-numbers- rose-to-as-many-as-828-million-in-2021 Febles, Alvares Neslon et George Félix.2020.Hurricane Maria, agroecology, and climate change resiliency.London: Routledge.Kashwan, Prakash.2022.Climate Justice in India.London: Cambridge University Press.Disponible sur : https://www.cambridge.org/core/services/aop- c a m b r i d g e - c o r e / c o n t e n t / view/0672E0FCDCB889E50E411D38632927EE/ stamped-9781009171915c11_p229-245_CBO.pdf/ conclusion_pathways_to_policies_and_praxis_of_ climate_justice_in_india.pdf Koohafkan, Parviz.2012.\u201cGreen Agriculture: foundation for biodiverse, resilient and productive agricultural systems\u201d.International journal of agricultural sustainability 10(1):61-75.Disponible sur : https://www.tandfonline.com/doi/epdf/10.1080/ 1 4 7 3 5 9 0 3 .2 0 1 1 .6 1 0 2 0 6 ?n e e d A c c e s s = t r u e &role=button McCune, Nils, Ivette Perfecto, Katia Avilés-Vázquez, Jesús Vázquez-Negrón et John Vandermeer.2019.\u201cPeasant balances and agroecological scaling in Puerto Rican coffee farming, Agroecology and Sustainable Food Systems\u201d.Taylor and Francis 43 (1): 1-17.Disponible sur : https://doi.org/10.1080/2168 3565.2019.1608348 86 SECTION I PluriSud Pouch, Thierry.2012.« La terre : une marchandise ?Agriculture et mondialisation capitaliste.».L\u2019Homme et la société, 183 (1):9-13.Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-l-homme-et-lasociete- 2012-1-page-9.htm Pretty, Jules, Stella Williams, et Camilla Toulmin.2012.Sustainable Intensification: Increasing Productivity in African Food and Agricultural Systems.Hoboken: Taylor and Francis.Disponible sur : https://doi.org/10.4324/9781849776844 Schlosberg, David et Lisette B.2014.« From environmental to climate justice: climate change and the discourse of environmental justice.\u201d WIREs Climate Change 5(3):359-374.Disponible sur : https:// doi.org/10.1002/wcc.275 Sondarjee, Maïka.2020.Perdre le Sud : décoloniser la solidarité internationale.Québec : Écosociété. POSSIBLES ÉTÉ 2023 87 Les cercles d\u2019étude, un outil pour le renouveau syndical en Afrique et en Amérique latine Par Luc Allaire La cloche vient de sonner à l\u2019Institut Juwa, une école secondaire à Lubumbashi, en République démocratique du Congo.Les élèves quittent tranquillement l\u2019établissement.Puis, un groupe de treize enseignantes et enseignants prennent le chemin d\u2019une classe pour participer à un cercle d\u2019étude.Ces enseignantes et enseignants se rencontrent régulièrement, environ une fois par mois, pour discuter d\u2019enjeux qui les concernent directement.En cette journée du 29 avril 2022, la discussion s\u2019anime rapidement autour du paiement des salaires des enseignantes et des enseignants récemment embauchés, qu\u2019ils appellent les nouvelles unités.Le ministère de l\u2019Éducation de la République démocratique du Congo a instauré, il y a quelques années, la mécanisation des salaires, faisant en sorte que les salaires du personnel serait dorénavant versé sur leur compte bancaire.Cette initiative a été saluée par tout le monde.Toutefois, cela pouvait prendre des mois, voire des années, avant qu\u2019un enseignant nouvellement embauché reçoive sa première paie.Ce sujet a été abondamment discuté dans de nombreux cercles d\u2019étude.Ces discussions ont permis de démontrer l\u2019étendue de ce problème, d\u2019alerter les conseils exécutifs des syndicats de l\u2019éducation qui ont interpellé le ministère de l\u2019Enseignement primaire, secondaire et technique.Des négociations ont mené à un accord conclu avec les autorités nationales du pays prévoyant que toutes les nouvelles unités seraient payées à compter du mois d\u2019avril 2022.Cela a été considéré comme une grande victoire.Toutefois, ont déploré des enseignantes et des enseignants de l\u2019Institut Juwa, il reste encore du travail à faire, car  l\u2019entente  ne  prévoit  pas  de  rétroactivité  afin  que les enseignantes et les enseignants soient payés pour les mois pendant lesquels ils n\u2019ont reçu aucun salaire.De plus, les syndicats ont constaté que le nombre de personnes nouvellement rémunérées dans certaines écoles dépassait le nombre d\u2019enseignants de l\u2019école, laissant entrevoir des fraudes et de la corruption.Certains enseignants  afÏrmaient  que  des  amis  du  régime  en place recevaient un salaire d\u2019enseignant sans travailler dans une école.Une méthode inspirée de la pédagogie de la libération de Paulo Freire Je suis en mission dans ce pays pour faire un compte rendu de la réalisation d\u2019un projet de coopération, financé par la Centrale des syndicats  du Québec (CSQ) et un syndicat de l\u2019éducation suédois, avec trois syndicats congolais.Je les attends avec les secrétaires généraux de la Fédération nationale des enseignants et éducateurs sociaux du Congo (FENECO) et de la Centrale de l\u2019Éducation Nationale et de la Recherche Scientifique (CSC-Enseignement).Ces discussions franches en cercle d\u2019étude se déroulent régulièrement dans des centaines d\u2019écoles de douze régions de la République démocratique du Congo depuis le début de ce projet de coopération en 2018.Il vise à mettre sur pied graduellement, au rythme de trois régions par année, des cercles d\u2019étude dans douze régions 88 SECTION I PluriSud du pays : Kinshasa, Bandundu, Matadi, Mbandaka, Kananga, Mbujimayi, Kinsangani, Lubumbashi, Kolwezi, Goma, Bukavu et Kindu.Dans chacune des régions visées, il y a d\u2019abord une formation pour de futurs formatrices et formateurs qui ont ensuite formé trente animatrices et animateurs par région qui, à leur tour, ont pris en charge autant de cercles d\u2019étude dans des écoles primaires et secondaires.Actuellement la CSQ contribue au financement  des  cercles  d\u2019études  dans  quatre  autres pays en collaboration avec d\u2019autres organisations syndicales : au Tchad et au Bénin avec le Comité syndical francophone de l\u2019éducation et de la formation ; en Colombie avec deux syndicats de l\u2019éducation de l\u2019Ontario et de la Colombie Britannique et au Niger.La méthode de formation par les cercles d\u2019étude est utilisée depuis plusieurs années par le Projet syndical éducatif panafricain de la Confédération syndicale internationale (CSI), mieux connu sous l\u2019acronyme de PANAF.Il s\u2019agit d\u2019une méthode interactive d\u2019éducation et de formation des adultes qui repose sur la création de cercles d\u2019étude et qui, du point de vue de la démarche pédagogique, permet d\u2019allier l\u2019étude individuelle et collective, la recherche, l\u2019échange, l\u2019apprentissage et le consensus.Elle est utilisée dans l\u2019éducation et la formation des travailleuses et des travailleurs.Plus concrètement, il s\u2019agit de groupes de 9 à 15 personnes qui se réunissent sur les lieux de travail, au moins une fois par mois, pour discuter des problèmes qu\u2019ils rencontrent et tenter de trouver ensemble des solutions.Ces cercles d\u2019étude s\u2019inspirent de la pédagogie de la libération, développée par Paulo Freire au Brésil dans les années 1970.Cette approche est fortement basée sur la prise de conscience des savoirs dont les personnes participantes sont déjà porteuses.Elle s\u2019inspire également des arbres à palabres de l\u2019Afrique francophone, ces lieux traditionnels de rassemblement où les habitants d\u2019un village se réunissaient à l\u2019ombre d\u2019un baobab pour discuter de la vie en société, des problèmes de leur village, de la politique, et pour chercher des solutions ensemble.Lors des réunions, les membres s\u2019assoient les uns à côté des autres. Ceci signifie que tous les  membres ont la possibilité de participer au travail du groupe, sans hiérarchie.C\u2019est une méthode orientée vers l\u2019action, peu coûteuse, rapide et efÏcace pour obtenir des résultats. Dans les écoles,  la méthode de formation par les cercles d\u2019étude permet de transmettre à un grand nombre de travailleuses et de travailleurs, à peu de frais et en peu de temps, des connaissances syndicales et professionnelles en vue de leur permettre de : \u2013 Mieux s\u2019organiser pour la défense de leurs intérêts et l\u2019amélioration de leurs  conditions de vie et de travail ; \u2013 Prendre part activement au développement de la démocratie interne dans les organisations syndicales et la société ; \u2013 Prendre conscience de leur part de responsabilité dans le développement de l\u2019établissement où ils travaillent et de leur organisation syndicale.J\u2019ai eu l\u2019occasion de participer à des cercles d\u2019étude dans différents pays,  et  j\u2019ai  pu  constater  à quel point cette méthode permet à chaque participant de : \u2013 Développer sa confiance en soi ; \u2013 Apprendre à partager des idées et à respecter des positions différentes ; \u2013 Maîtriser les bienfaits de l\u2019interdépendance en travaillant avec les autres ; \u2013 Enrichir ses connaissances et développer son esprit critique ; \u2013 Apprendre à mettre en pratique les principes de la démocratie. POSSIBLES ÉTÉ 2023 89 Production de guides pour l\u2019animation des cercles d\u2019étude Pour lancer ces projets, les syndicats de l\u2019éducation produisent un guide expliquant le programme de formation par les cercles d\u2019étude.Ce guide explique les droits syndicaux sur le plan national et sur le plan international.Ainsi, on y présente l\u2019histoire de l\u2019Organisation Internationale du Travail (OIT), créée en 1919 dans le contexte de l\u2019après-guerre avec pour objectif de favoriser une paix universelle et durable.Les principales normes internationales du travail sont également expliquées ainsi que les quatre droits fondamentaux de l\u2019OIT : \u2013 La liberté d\u2019association et la reconnaissance du droit de négociation collective ; \u2013 L\u2019élimination de toute forme de travail forcé ou obligatoire ; \u2013 L\u2019abolition du travail des enfants ; \u2013 L\u2019élimination de la discrimination en matière d\u2019emploi et profession.Ce guide présente également les caractéristiques du syndicat : représentatif, revendicatif, normatif, éducatif et social.Il présente l\u2019organisation syndicale et insiste sur l\u2019importance de la syndicalisation des femmes et des jeunes.On y présente également le financement  des  syndicats.  De  plus,  ce  guide  offre  plusieurs  éléments  d\u2019information  sur  le  travail décent, le dialogue social, la protection sociale, le droit à l\u2019éducation, l\u2019éducation sur les changements climatiques, etc.L\u2019utilisation des jeux de rôle On y propose également d\u2019utiliser les jeux de rôles pour rendre l\u2019animation des cercles d\u2019étude plus dynamique.Lors d\u2019une réunion à Porto Novo au Bénin, j\u2019ai assisté à un de ces jeux de rôle où un membre d\u2019un cercle d\u2019étude devait personnifier un  enseignant qui avait agressé un élève.Un groupe de trois enseignantes et enseignants jouaient le rôle de la direction qui devait répondre à la plainte des parents de l\u2019élève victime d\u2019agression.Un groupe de trois autres personnes jouaient le rôle des délégués syndicaux devant défendre l\u2019enseignant.Les enseignants jouant le rôle de la direction ont blâmé très sévèrement l\u2019enseignant accusé d\u2019agression.Les délégués syndicaux sont alors intervenus pour demander que cet enseignant puisse expliquer sa version des faits.Celui-ci a raconté qu\u2019à  la fin des classes, alors que tous  les  élèves étaient partis, il avait surpris deux élèves en train de se battre.Il est alors intervenu pour les séparer.Il a ensuite secouru l\u2019un d\u2019entre eux qui avait été blessé sévèrement.Cet élève l\u2019a remercié.Toutefois, une fois rentré chez lui, il a donné  une  version  fort  différente  à  ses  parents.  Ne voulant pas blâmer son petit camarade de peur de représailles, il avait dit à ses parents qu\u2019il avait été battu par son professeur.Les représentants de la direction tenaient toutefois mordicus à suspendre  le  professeur  accusé  d\u2019agression  afin  d\u2019en faire un exemple et dire aux parents que la direction ne tolérerait aucune violence de la part du personnel enseignant.Les délégués syndicaux ont défendu l\u2019enseignant accusé faussement et obtenu que celui-ci ne soit pas suspendu.Ce jeu de rôles permet aux participants des cercles d\u2019étude de comprendre l\u2019importance d\u2019être syndiqué pour pouvoir être défendu devant  l\u2019arbitraire patronal.Ces jeux de rôle favorisent aussi la prise de parole en public.Comme le disait une enseignante après cette activité, « les cercles d\u2019étude m\u2019ont appris à ne pas avoir peur de m\u2019exprimer devant un groupe.C\u2019est très important, car les femmes africaines sont éduquées à obéir, à se soumettre à l\u2019autorité.» 90 SECTION I PluriSud Pour faire face à cette réalité, les formateurs du projet sur les cercles d\u2019étude demandent aux animateurs d\u2019organiser une réunion sur le thème de la prise de parole en public lorsqu\u2019ils forment un nouveau cercle d\u2019étude.À cette occasion, les animateurs présentent les méthodes et techniques reconnues pour intervenir devant une audience : comment construire son discours, maîtriser son stress et captiver son auditoire.Vers l\u2019autonomisation des syndiqués à la base Les cercles d\u2019étude sont fondamentalement des groupes de travailleuses et de travailleurs volontaires qui désirent œuvrer ensemble pour rechercher des solutions aux problèmes qu\u2019ils ont en commun.Les sujets traités dans les cercles d\u2019étude sont très variés : \u2013 La syndicalisation, \u2013 Les conflits au travail, \u2013 Les mesures disciplinaires, \u2013 Le fonctionnement des syndicats, \u2013 Les relations professionnelles, \u2013 Les relations entre les délégués syndicaux et les autorités de l\u2019éducation, \u2013 La retraite, \u2013 Les conditions de vie précaires des enseignants, \u2013 L\u2019égalité et le genre en milieu scolaire, \u2013 Le dialogue social, etc.L\u2019école gratuite En septembre 2019, le gouvernement congolais a instauré la gratuité dans les écoles primaires.Auparavant, les parents devaient payer des frais de scolarité dans les écoles publiques afin  de  rémunérer  les  enseignants,  ce  qu\u2019on  appelait par euphémisme « la motivation des enseignants ».Cette décision du gouvernement a été accueilli positivement par l\u2019ensemble de la population et en particulier par les parents, les enseignants et les élèves.On a alors vu une augmentation importante du nombre d\u2019élèves dans les écoles primaires, principalement de filles.  Par contre, dans les écoles secondaires publiques, les parents paient encore des frais de scolarité.De nombreux cercles d\u2019étude ont dénoncé le manque de préparation du gouvernement.Ils ont critiqué le fait que les primes à la gratuité versés aux enseignants des écoles primaires publiques variaient d\u2019un établissement à l\u2019autre.Dans certaines écoles dites de prestige, surtout des écoles catholiques à Kinshasa, le gouvernement verse une prime de 200 000 francs congolais par mois (100 dollars américains), alors que dans les autres écoles, cette prime est de 30 000 francs congolais (15 dollars).Les enseignants ont dénoncé cette discrimination dans les cercles d\u2019étude : « Tous les enseignants ont une formation équivalente et accomplissent à peu près  les mêmes tâches »,  afÏrmaient-ils. Ils ont aussi dénoncé le fait qu\u2019il n\u2019y  a pas eu d\u2019investissement dans les infrastructures.Des classes qui accueillaient 50 élèves en ont maintenant entre 80 et 100, ce qui a des effets  désastreux  sur  la  qualité  de  l\u2019éducation,  notamment pour les élèves qui ont des difÏcultés.Des écoles comme des instruments de paix en Colombie En Colombie en 2014, la CSQ s\u2019est joint à des syndicats de l\u2019éducation en Ontario, en Colombie et à un organisme de coopération internationale, CoDev,  afin  de  lancer  un  projet  de  coopération  avec le principal syndicat de l\u2019éducation du pays, la Federación Colombiana de Trabajadores de la Educación (FECODE).Ce projet visait à développer des cercles pédagogiques (l\u2019équivalent de cercles POSSIBLES ÉTÉ 2023 91 d\u2019étude)  afin  que  les  écoles  deviennent  des  territoires de paix.Ce projet était perçu comme primordial dans un contexte où la Colombie s\u2019était engagée dans un processus de paix et de réconciliation, après les accords de paix de 2016 entre le gouvernement et la guérilla des FARC-EP.Il était d\u2019autant plus important dans les régions où de nombreux enseignants avaient été assassinés et où les écoles avaient été la cible de la violence.Ce qui est particulièrement intéressant dans ce projet, c\u2019est que le centre de recherche de la FECODE a développé un projet éducatif de pédagogie alternative, dans lequel les cercles pédagogiques sont des lieux où les enseignants se rencontrent pour que les écoles deviennent des territoires de paix en s\u2019inspirant également des méthodes développées par Paulo Freire, qui a notamment proposé la création de cercles de paysans, car il estimait qu\u2019ils étaient capables de proposer leurs propres solutions.Lorsque j\u2019ai visité des écoles territoires de paix en 2019, j\u2019ai été impressionné par des élèves qui  me  décrivaient  ce  que  signifiait  le  mot  paix.  « La paix, ce n\u2019est pas seulement l\u2019absence de guerre,  c\u2019est  aussi  pouvoir  faire  confiance  aux  autres,  ne  plus  avoir  peur  d\u2019être  dénoncé  si  on  exprime son opinion, pouvoir jouer avec ses amis et être enfin heureux. » Un outil pour le renouveau syndical Que ce soit au Bénin, au Tchad, en République démocratique du Congo, au Niger ou en Colombie, les cercles d\u2019étude sont perçus comme des outils favorisant  le  renouveau  syndical.  En  effet,  ils  favorisent un retour aux sources du syndicalisme, quand les travailleurs se réunissaient pour dénoncer leurs conditions de travail misérables et apprenaient l\u2019importance de l\u2019unité d\u2019action et que l\u2019union fait la force.Notice biographique Luc Allaire est responsable des relations internationales à la Centrale des syndicats du Québec.Il est également secrétaire général du Comité syndical francophone de l\u2019éducation et de la formation (CSFEF) et président du Centre international de solidarité ouvrière (CISO). 92 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON I PluriSud Les grandes mobilisations étudiantes pro-démocratiques thaïlandaises de 2020-2021 : Contester à l\u2019ère du numérique sous régime autoritaire Par Laudia Gravel Octobre 2020, des milliers de Thaïlandais et Thaïlandaise descendent dans les rues de Bangkok pour demander haut et fort la libération de 20 militants pro-démocratiques (Harding et Sagun 2021, p.3).Bloquant plusieurs artères  majeures  de  la  ville  et  défiant  l\u2019État  d\u2019urgence décrété par leur gouvernement, ces jeunes militants, dont plusieurs des étudiants universitaires et du secondaire, attirent l\u2019attention  médiatique  sur  les  méfaits  infligés  par ce gouvernement non démocratique.Cet épisode de mobilisation monstre fait partie des multiples vagues de protestation sans précédent qui ont marqué les années 2020-2021 de ce pays.D\u2019abord instiguées par les étudiants de l\u2019Université Thammasat, ces mobilisations ont rapidement obtenu le soutien et la participation de différentes classes sociales de  la  société  thaïe  (McCargo 2021). Au fil des vagues de protestation,  trois demandes principales sont établies, soit la dissolution du parlement,  la  fin des persécutions  envers les militants politiques (abolition de la loi sur la lèse-majesté) et la création d\u2019une nouvelle constitution (McCargo 2021).Ayant vécu plusieurs années d\u2019instabilité politique, à la suite de deux coups d\u2019État en moins de 10 ans et dans le contexte des contraintes et des atteintes à leur liberté d\u2019expression, ces revendications incarnent l\u2019accumulation de plusieurs années de frustration et de mécontentement envers la junte militaire.Si les manifestations pro-démocratiques traversent l\u2019histoire contemporaine du pays, sous l\u2019ère du numérique,  ces mobilisations  se  différencient  de  celles antérieures par le déploiement de nouvelles tactiques et stratégies militantes.Bravant les nouvelles mesures de répression imposées par leur gouvernement, cette période de contestation politique  reflète  également  les  nouveaux  défis  auxquels sont confrontés les militants pro- démocratiques face à un régime de censure et surveillance numérique.Émergence d\u2019un mouvement : Accumulation de mécontentement, élection volée et Covid-19 Société profondément polarisée depuis le coup d\u2019État contre le premier ministre Thaksin Shinawatra en 2006, le paysage thaïlandais est divisé entre les royalistes, mieux connus sous le nom des « chandails jaunes », et les démocrates, soit les « chandails rouges ».Constitués en grande partie par l\u2019élite économique traditionnelle du pays, les chandails jaunes sont caractérisés comme étant les défendeurs de la monarchie et des valeurs nationalistes thaïes et opposés aux pratiques de corruption du premier ministre Shinawatra (Sombatpoonsiri 2020).À l\u2019opposé, les chandails rouges sont constitués en majorité de la classe ouvrière, mais aussi d\u2019intellectuels qui dénoncent le coup d\u2019État contre leur premier ministre Shinawatra et les pratiques antidémocratiques de la junte militaire (Sombatpoonsiri 2020).Bien qu\u2019aujourd\u2019hui ces groupes aient des noms différents,  les  idéologies  rattachées à ces factions restent similaires.Selon la politologue Janjira Sombatpoonsiri (2020), POSSIBLES ÉTÉ 2023 93 après le deuxième coup d\u2019État contre le parti de l\u2019ancien premier ministre Shinawatra en 2014 et l\u2019émergence d\u2019un nouveau parti d\u2019opposition, le Future Foward Party, la société est aujourd\u2019hui polarisée entre les « pro-monarchies » et les anti- royalistes.  Ayant  profité  de  leur  mainmise  sur  le  pouvoir politique depuis 2006, la junte militaire a eu  l\u2019opportunité de modifier  la  constitution pour  garantir leur pouvoir politique et ainsi limiter toute forme d\u2019opposition (Chachavalpongpun 2021).Sous la gouvernance du Général Prayut Chan- o-Cha, la société thaïlandaise aura connu une forte limitation de leurs droits et libertés.Ce ressac autoritaire entre 2014 et 2023 est marqué par l\u2019augmentation de la mise en place de mécanismes de répression physique et numérique, tels que la cyber-surveillance et la censure.En complément à ces mesures numériques, le gouvernement a renforcé ses outils juridiques pour mieux contrôler sa population et prévenir toute forme de mobilisation publique (Sombatpoonsiri 2021a).L\u2019une de ces lois est l\u2019Article 112 du Code criminel, soit la loi de lèse-majesté.Sous cet article, le  gouvernement  peut  arrêter  et  poursuivre  tout  individu  qui  diffame,  insulte  ou  menace  la monarchie autant en ligne que hors ligne (Sombatpoonsiri 2021a).Or, l\u2019ambiguïté des lois et leur application arbitraire, au cours des dernières décennies, ont largement permis au gouvernement de contrôler et supprimer toute potentielle menace de dissidence interne (Sombatpoonsiri 2021a).Vol des élections 2019 et Covid-19 : Recette parfaite pour l\u2019implosion Le coup d\u2019État de 2014 contre la première ministre Yingluck Shinawatra, sœur de l\u2019ancien premier ministre Shinawatra, constitue l\u2019un des évènements qui a exacerbé les tensions internes et généré les premières étincelles des nouvelles formes et tactiques d\u2019action collective interne.En fait, l\u2019avènement des manifestations pro-démocratiques de 2020-2021 est le résultat de l\u2019accumulation du mécontentement de la population envers plusieurs décisions prises lors d\u2019évènements importants qui ont marqué le paysage politique entre 2014 et 2019.Par exemple, en 2016, le gouvernement militaire  a  profité  de  sa  position  privilégiée  pour  formuler une nouvelle constitution sans l\u2019appui de parti d\u2019opposition.Soumis à un référendum non démocratique, cette constitution accorde un plus grand pouvoir et contrôle politique à la junte militaire (Chachavalpongpun 2021).L\u2019un de ces pouvoirs est celui de composer le Sénat, organe politique qui détient le pouvoir de choisir le premier ministre (Chachavalpongpun 2021).Un autre élément qui a exacerbé les tensions internes est l\u2019ascension d\u2019un nouveau monarque.Depuis  la  fin  du  régime  de monarchie  absolue  en  1932 et la création d\u2019un système de Monarchie constitutionnelle, le Roi n\u2019est plus en mesure de  s\u2019impliquer  directement  dans  les  affaires  politiques du pays (Chachavalpongpun 2021).Or, en 2017, le gouvernement militaire a amendé la constitution pour accorder de plus grands pouvoirs politiques et économiques au nouveau Roi Rama X (Chachavalpongpun 2021).Ce gain de pouvoir politique du monarque a rapidement été perçu par plusieurs militants politiques comme un affront aux gains démocratiques acquis depuis 1932  (Chachavalpongpun 2021).Après 5 années de gouvernance non démocratique, la jeunesse thaïe, qui a été réduite au silence durant cette période de grande répression, réclame un changement de gouvernement lors des élections de 2019.Malheureusement, comme la Thaïlande est un régime autoritaire compétitif, ces élections n\u2019ont pas été considérées comme libres et justes puisque 94 SECTION I PluriSud la junte militaire a truqué et manipulé le processus électoral en leur faveur (McCargo 2021).Sans surprise, le gouvernement militaire a été réélu.Toutefois, ce cycle électoral a permis l\u2019émergence d\u2019un nouveau parti d\u2019opposition progressiste, soit le Futur Foward Party (FFP).Ayant collecté la majorité des votes provenant des tranches d\u2019âge plus jeunes et présentant un programme politique prônant les valeurs démocratiques, plusieurs experts considèrent aujourd\u2019hui ce parti comme une véritable alternative politique à la junte militaire (McCargo 2021).Après ces élections volées, plusieurs jeunes étudiants se sont sentis frustrés par ce résultat politique déplorable.En l\u2019absence de moyens pour exprimer leur frustration, le contexte de la Covid-19 a été l\u2019étincelle parfaite pour déclencher les manifestations de masse à Bangkok.Selon Janjira Sombatpoonsiri : La Covid-19 crée au moins deux opportunités structurelles pour les groupes pro-démocratiques.Premièrement, même si les secteurs de la santé publique thaïlandais ont été efÏcaces contre la propagation du virus, le gouvernement militaire a mal géré les répercussions économiques des deux confinements consécutifs.(\u2026) Deuxièmement, les crises sanitaires et économiques ont ouvert la voie à une remise en question du pouvoir royal par l\u2019opinion publique.En effet, pendant cette période de crise, le nouveau roi Rama X a décidé de se réfugier en Allemagne, conservant un style de vie luxueux et excentrique, tandis que son peuple souffrait des conséquences de cette crise mondiale (Sombatpoonsiri 2021a, p.3, ma traduction).Devant les faiblesses de la gestion du gouvernement militaire et l\u2019absence de leur roi, les militants politiques pro-démocratiques ont jugé le contexte opportun pour exposer leurs revendications légitimes et obtenir le support de la population.Deux évènements cruciaux provoqueront la première vague de manifestation pro-démocratique à Bangkok, soit la dissolution forcée de leur parti politique Future Foward et la disparition suspecte du militant politique thaïlandais Wanchalerm au Cambodge (Sombatpoonsiri 2021a).Considérant ces actions du gouvernement inacceptables et comme une atteinte à leur chance d\u2019obtenir un meilleur futur, plusieurs étudiants universitaires ont décidé de s\u2019unir pour s\u2019opposer à ces actions répréhensibles (Lertchoosakul 2021).Bien que la Covid-19 n\u2019a pas été l\u2019élément déclencheur de cette vague de mobilisation, elle a toutefois offert  une opportunité inattendue de mobilisation et de ralliement  de  différentes  classes  sociales  à  une  cause commune (Sombatpoonsiri 2021a).Entre continuité et renouveau : Le militantisme à l\u2019ère du numérique Tributaires d\u2019une longue culture de militantisme étudiant, les Thaïlandais possèdent un large répertoire de protestation dans lequel il est possible d\u2019adapter de nouvelles stratégies et tactiques de mobilisation.Durant les années 70, les mouvements étudiants représentaient une force politique importante ayant la capacité de promouvoir des changements concrets dans les politiques publiques thaïlandaises et exiger une démocratisation du système politique (Lertchoosakul 2021).Ils ont d\u2019ailleurs été la cible d\u2019une importante répression de la part des militaires, mais aussi de mouvances politiques autoritaires et conservatrices.Bien que les mouvements qui les ont succédés n\u2019aient pas eu autant d\u2019impacts positifs que ceux des années 70, les mouvements étudiants restent un acteur politique important au sein de la société Thaï.Depuis le printemps arabe, les outils du numérique sont devenus parties intégrantes des POSSIBLES ÉTÉ 2023 95 structures de mobilisation et de communication des  mouvements  sociaux.  Étant  flexibles,  anonymes, accessibles et peu coûteux, les réseaux sociaux sont, pour les militants pro-démocratiques, des outils facilitant le recrutement d\u2019individus et l\u2019organisation de manifestations (Faik et al.2020).Puisqu\u2019ils incarnent des espaces communs où les échanges et le partage d\u2019expériences personnelles entre individus sont encouragés, ces plateformes ont  la  capacité  d\u2019influencer  la  motivation  des  gens à participer à des évènements publics (Bahri et al.2019).De plus, en raison de leur ubiquité et de leur facilité d\u2019utilisation, les réseaux sociaux représentent aujourd\u2019hui, chez les jeunes, l\u2019outil de communication principal entre individus.Bien que Facebook et Twitter restent les plateformes de prédilection des jeunes, en raison de l\u2019ubiquité du système de surveillance et de censure du gouvernement thaïlandais, les militants auront davantage tendance à utiliser des applications cryptées pour contourner ces mesures répressives et continuer à organiser leur mobilisation (Sombatpoonsiri 2021a).D\u2019ailleurs, selon Bennett et Segerber, cette forte utilisation des réseaux sociaux dans la structure et le développement des mouvements sociaux auraient permis l\u2019émergence d\u2019une nouvelle logique d\u2019engagement, soit la logique de l\u2019action  connective  (Bahri  et  al.  2019).  Différente  de l\u2019action collective traditionnelle, cette nouvelle logique expose l\u2019argument qu\u2019aujourd\u2019hui l\u2019engagement, les actions et les comportements des  individus  sont  fortement  influencés par  ceux  de leurs relations sociales directes, soit des ami· es, des membres de leur famille ou des collègues, en ligne (Bahri et al.2019).En fait, selon cette logique, la propagation d\u2019actions hautement personnalisées d\u2019un individu lors d\u2019interaction avec son réseau de contacts numérique peut déclencher une prise de décision similaire au sein de son réseau, par exemple en adoptant des points de vue ou des actions publiques semblables.Cette forme d\u2019action collective illustre les nouvelles capacités des individus à s\u2019influencer  entre eux, grâce à leur habileté à coproduire et codistribuer des contenus personnalisés à travers leur réseau de contacts numérique (Faik et al.2020).Moins complexe et rigide que l\u2019action collective traditionnelle, l\u2019action connective, par  sa flexibilité et  sa personnalisation, offre des  opportunités d\u2019engagement qui ne nécessitent pas autant d\u2019encadrement structurel ou la présence d\u2019une identité collective forte (Faik et al.2020).L\u2019existence de cette logique est seulement possible sous l\u2019ère des réseaux sociaux.Ainsi, étant moins coûteux et ayant la capacité de connecter et créer un vaste réseau d\u2019alliances et de coalitions entre groupes revendicateurs, ce modèle peut favoriser le succès de ces mouvements (Faik et al.2020).Bien que certains experts contestent les bienfaits à long terme des réseaux sociaux sur l\u2019engagement social et l\u2019action collective en général, en raison de leur omniprésence, son utilisation est incontournable pour les mouvements sociaux.Dans le contexte des mobilisations étudiantes pro-démocratiques thaïlandaises, ces outils ont été cruciaux pour maintenir le dynamisme du mouvement, mais surtout pour contrecarrer la surveillance et la censure du gouvernement militaire.S\u2019inspirant des stratégies mise en place par leurs homologues de Hong Kong, les militants étudiants thaïlandais ont favorisé la création d\u2019une structure décentralisée ayant des réseaux faiblement connectés (Harding et Sagun 2021).Reposant sur l\u2019utilisation des réseaux sociaux, cette structure plus flexible  leur  a permis de générer des mobilisations rapides et soudaines, de type flashmob, qui peuvent avoir autant d\u2019impact qu\u2019une mobilisation plus large, 96 SECTION I PluriSud puisqu\u2019elles sont inattendues et permettent de surprendre les autorités.Un autre élément original généré par ces mobilisations a été la création de tactiques de mobilisation innovantes et culturellement créatives.En fait, l\u2019utilisation des réseaux sociaux a été cruciale pour critiquer ouvertement le gouvernement et la monarchie sans se faire arrêter.  Jumelant  l\u2019utilisation  de  référents  culturels littéraires et populaires avec l\u2019utilisation de « hashtags », les militants ont été en mesure de galvaniser la participation d\u2019un large public plutôt jeune, mais surtout d\u2019attirer l\u2019attention internationale sur leur cause démocratique (Sombatpoonsiri 2021a).Par exemple, la plateforme Twitter a été utilisée principalement pour créer des hashtags qui annonçaient des évènements, des collectes des fonds et des échanges d\u2019idées d\u2019activités de protestation « cool » pour appeler le soutien à une cause précise (Sombatpoonsiri 2021a).Une autre tactique pour protester sans se faire  arrêter  a  été  l\u2019incorporation  d\u2019éléments  satiriques tirés de la culture populaire (Sombatpoonsiri 2021a).Par exemple, lors d\u2019événement publics, les militants pouvaient exprimer ouvertement leurs préoccupations tout en  étant  habillés  dans  des  costumes  reflétant  les personnages d\u2019Harry Potter (symbole de résistance contre une force répressive, soit Voldemort) (Harding et Sagun 2021).L\u2019utilisation de déguisement de personnages importants de la littérature populaire (Harry Potter) et de symboles culturels stratégiques (le symbole des trois doigts levés de Hunger Games), sont utiles pour dévier l\u2019attention des autorités tout en exprimant une idée forte de façon créative.Ainsi, la combinaison de méthodes variées aura permis aux militants étudiants de maintenir le dynamisme de leur mobilisation tout en contournant les mesures répressives du gouvernement.EssoufÒement des mobilisations et ressac autoritaire La  fin  de  l\u2019année  2021  est  marquée  par  l\u2019essoufÒement  des  mobilisations  pro- démocratiques à Bangkok.Bien que le ralentissement du dynamisme de ce mouvement protestataire soit multifactoriel, certains éléments ont été plus dévastateurs que d\u2019autres.Contrairement à la nature non violente de ces mobilisations et le maintien de cette discipline à  travers  les  différentes  vagues,  les  autorités  ont constamment utilisé des mécanismes de répression violente pour réprimer ces manifestations.Utilisant des canons à eaux, des projectiles en caoutchouc, des gaz lacrymogènes et des arrestations arbitraires, les autorités ont recours à la force physique pour disperser les foules et mettre  fin  à  ces manifestations.  Compte  tenu  du climat de peur et voyant que le gouvernement n\u2019est pas ouvert à négocier ouvertement ou à faire de véritables concessions au mouvement, le « coût » de la mobilisation a rapidement augmenté (Hinz 2022 ; Sombatpoonsiri  2021b). Pouvant être  inculpé d\u2019une peine d\u2019emprisonnement sous la loi de lèse-majesté allant jusqu\u2019à 15 ans, la motivation des individus moins engagés ou radicaux au sein du mouvement s\u2019est peu à peu effritée.Étant un mouvement constitué de multiples sous-groupes  ayant  souvent  des  intérêts  divergents, le manque de cohésion entre ces groupes, devant l\u2019augmentation de la répression étatique, a affaibli sa capacité d\u2019action (Hinz 2022 ;  Sombatpoonsir 2021b).Face à l\u2019absence d\u2019un front commun et d\u2019une identité commune, il est devenu complexe de stimuler l\u2019engagement POSSIBLES ÉTÉ 2023 97 d\u2019individus derrière une cause non déterminée (Sombatpoonsir 2021b).Le dernier élément qui explique le ralentissement du dynamisme du mouvement est sa structure décentralisée.Bien qu\u2019au début ce modèle d\u2019organisation était la force du mouvement, il devient peu à peu son talon d\u2019Achille.À la suite de l\u2019arrestation de plusieurs militants importants dans le mouvement et en l\u2019absence d\u2019un noyau organisationnel pour guider la trajectoire du mouvement, de petites  manifestations  qui  ne  reflétaient  pas  nécessairement les valeurs du mouvement plus large se sont organisées (Sombatpoonsir 2021b).Par exemple, les membres du groupe Thalu Gas, un sous-groupe du mouvement pro-démocratie, a choisi de répliquer physiquement à la répression policière et celle des autorités locales.Ayant recours à des lance-pierres, des bouteilles et des billes,  ces  actions  et  ces  affrontements  avec  la  police lors de manifestations publiques ont été publicisés (Unno 2021).Malheureusement, ce comportement plus violent et perturbateur lors des  manifestations,  en  général  pacifique,  nuit  à  l\u2019image du mouvement et légitimise l\u2019utilisation de la force par les autorités locales.D\u2019une part, puisque le gouvernement est en mesure de contenir les multiples manifestations publiques à l\u2019aide de mesures répressives juridique et physique, et que d\u2019autre part, le mouvement n\u2019est pas capable d\u2019obtenir des résultats concrets, une certaine fatigue s\u2019installe au sein du mouvement et mène à un désengagement de la part de certains membres (Sombatpoonsir 2021b).Conclusion : le futur du militantisme étudiant pro-démocratique thaïlandais et ses retombées Deux ans après les dernières mobilisations publiques à Bangkok, plusieurs experts se questionnent sur le futur démocratique de ce pays et plus précisément sur le militantisme pro- démocratique.À la suite de l\u2019application rigide de la loi sur la lèse-majesté et de la fermeture des espaces de contestation en ligne et hors ligne, les militants étudiants pro-démocratiques se trouvent dans une position complexe, où leur sécurité est constamment mise en jeu.Aujourd\u2019hui encore,  les  autorités  continuent  d\u2019arrêter  et  de  traduire en justice des individus ayant participé aux manifestations qui se sont déroulées entre 2020 et 2021 (Sasipornkarn 2022).Pire encore, Amnistie internationale, l\u2019organisation pour la défense des droits de la personne, dénonçait récemment l\u2019intimidation, la surveillance et même  l\u2019arrestation d\u2019enfants  ayant participé  aux  manifestations de masse entre 2020 et 2021 par les autorités thaïes (AI 2023). Réclamant la fin de ces  tactiques répressives déplorables, l\u2019organisation recensait toutefois qu\u2019en date de 2023 : « (\u2026) près de 300 jeunes de moins de 18 ans ont fait l\u2019objet de poursuite pénale, certains risquant des années de prison après avoir été accusés de sédition ou d\u2019insulte à la monarchie » (AI 2023).Dès lors, confrontés à l\u2019application draconienne d\u2019outils juridiques  et  la  possibilité  d\u2019être  emprisonnés  pour une longue période, certains militants ont dû s\u2019enfuir du pays pour assurer leur sécurité et celle de leur proche (Sasipornkarn 2022).Cette  intensification  de  la  politique  zéro  tolérance du gouvernement envers toutes formes de dissidence a été démontrée à nouveau lors des manifestations à Bangkok, en marge du Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) en  novembre  2022.  En  effet,  plusieurs  organisations  pour la défense des droits de la personne et des médias internationaux ont dénoncé l\u2019utilisation d\u2019une force excessive par les autorités thaïes contre les manifestants pacifiques pour disperser  la démonstration (HRW 2022). 98 SECTION I PluriSud Face à un environnement nocif et parsemé de tactiques de désinformation et de délégitimation, ce paysage inquiétant paraît peu favorable à l\u2019épanouissement du militantisme pro-démocratique dans un futur immédiat.Malgré ce portait pessimiste, certains experts reconnaissent que les manifestations de 2020-2021 ont eu des retombées politiques positives dans la société. En effet, ayant été fortement axées sur la  dénonciation des pouvoirs abusifs de la monarchie et de son omniprésence dans la sphère politique, les mobilisations étudiantes pro-démocratiques ont réussi à amener ce sujet controversé sur la place publique en le critiquant ouvertement (Hinz 2022).Ces dénonciations ouvertes envers un sujet aussi sensible que la monarchie aura permis d\u2019ouvrir une voie vers une discussion réelle dans l\u2019espace public, une première, sur cet enjeu  important  qui  affecte  plusieurs  facettes  de la société thaïe.Selon le politologue Pavin Chachavalpongpun : « [c\u2019est] la première fois que la question de la monarchie est inscrite à l\u2019ordre du jour public et fait l\u2019objet d\u2019un débat critique.Nous n\u2019avons jamais rien connu de tel dans le passé » (Hinz 2022).Une seconde retombée positive de ces évènements est la création de liens transnationaux avec d\u2019autres mouvements qui partagent des défis  politiques similaires.Ces liens se sont dans les faits transformés en une alliance transnationale, soit le « Milktea Alliance ».Constituée de mouvements pro-démocratiques provenant de la Thaïlande, de Hong Kong, de Taiwan et du Myanmar, cette alliance sert principalement de plateforme d\u2019échange d\u2019informations et de stratégies de mobilisation, mais surtout d\u2019un réseau de support qui s\u2019apporte une aide mutuelle en période de contestation (Sombatpoonsir 2021a).La présence d\u2019un tel lien transnational dans la région peut donner l\u2019espoir d\u2019un maintien d\u2019espace de contestation dans ces États autoritaires.Enfin,  ces  mobilisations  ont  accueilli  la  participation d\u2019une classe sociale inattendue, soit les étudiants des écoles secondaires.Pour la première fois dans l\u2019histoire du militantisme étudiant, les jeunes du secondaire se sont mobilisés de manière sans précédent (Lertchoosakul 2021).Cherchant à remettre en question les normes conservatrices et patriarcales de la société thaïe, ils ont été l\u2019un des groupes les plus critiques envers la monarchie (Lertchoosakul 2021). Même si  leurs  revendications ont été davantage centrées sur des réformes dans le système scolaire, leur appui à une cause aussi importante que la démocratie montre qu\u2019une relève militante naissante est en émergence (Lerchoosakul 2021).Notice biographique Laudia Gravel est étudiante au programme de maîtrise en science politique, modalité recherche, à l\u2019Université de Montréal.Dans le cadre de la rédaction de son mémoire, elle mène des recherches sur les impacts des outils du numérique sur les stratégies de mobilisation des mouvements sociaux pro-démocratiques en contexte autoritaire.Références AI, (2023).Thailand : Child protesters face \u2018severe repercussions\u2019 for 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instances académiques pour partager ses connaissances expérientielles et sensibiliser le public à ces questions.Sa capacité à articuler son expérience et à mobiliser les acteurs du réseau a inspiré la création de projets et des adaptations dans les services desservant des personnes vulnérables.Aux plus proches d\u2019Alice, nous vous présentons nos sincères condoléances.Rest in power, Alice.» Chaire de recherche du Canada sur les enfants trans et leurs familles, 12 janvier 2022.La nouvelle tombe Quand j\u2019ai vu cette publication sur Facebook, je ne pouvais pas y croire.J\u2019ai failli contacter la chaire pour demander s\u2019il y avait une erreur.J\u2019ai été pris·e de vertige, comme si les fondations d\u2019un édifice  collectif,  pourtant  toujours  en  cours  de  construction, venaient de s\u2019effondrer. En un sens,  c\u2019était le cas et j\u2019ai dû m\u2019y résoudre.J\u2019écris cet article parce que le décès d\u2019Alice m\u2019a  beaucoup  affecté·e,  à  ma  grande  surprise  puisque  l\u2019on  se  connaissait  peu.  Je  m\u2019identifiais  à elle et à son parcours.Certaines notions de victimologie m\u2019ont permis de comprendre cette réaction émotionnelle.Apprendre la nouvelle de son décès m\u2019a affecté·e sur  le plan personnel,  mais aussi sur le plan de mon investissement universitaire pour l\u2019amélioration des conditions de vie des personnes trans.J\u2019ai été amené·e, bien malgré moi, à me questionner sur mes propres capacités d\u2019investissement dans le champ de la recherche, mais surtout sur les limites de mon engagement qui sont imposées par la transphobie et les difÏcultés à se loger que vivent souvent les  personnes trans ou appartenant à la diversité de genre  auxquelles  j\u2019ai  moi-même  été  exposé·e.  En  effet,  la  réalisation  de  mon  mémoire  sur  l\u2019itinérance des personnes trans m\u2019amène à prendre  la  mesure  des  difÏcultés  auxquelles  ces  personnes font face, ce qui me renvoie à ma propre fragilité.  Cette  situation  a  alimenté  ma  réflexion  quant à l\u2019ensemble des oppressions vécues par les personnes trans en situation d\u2019itinérance, aux barrières d\u2019accès aux espaces de sécurité tels que le logement et les refuges, et à la sphère de POSSIBLES ÉTÉ 2023 103 pouvoir qu\u2019est la recherche universitaire, mais aussi plus largement au processus de changement social en faveur des minorités de genre.Après avoir vécu dans la rue pendant une dizaine d\u2019années, Alice a milité en faveur de meilleurs services pour les personnes trans au sein  de  l\u2019offre  d\u2019aide  disponible  aux  personnes  en  situation  d\u2019itinérance.  Elle  m\u2019a  confié  avoir  notamment proposé des formations à la direction des  différents  refuges  et  selon  ce  qu\u2019elle  m\u2019a  raconté, ces derniers avaient à l\u2019époque refusé qu\u2019elle les forme sur le respect et les besoins des personnes trans.Par la suite, elle a contacté plusieurs chercheur·euses dans l\u2019objectif de documenter les expériences des personnes trans en situation d\u2019itinérance vis-à-vis des refuges.La recherche sur les conditions d\u2019accès aux services d\u2019hébergement pour les personnes trans en situation d\u2019itinérance au Québec aurait mis encore plus de temps à démarrer sans son initiative.Les personnes trans en situation d\u2019itinérance L\u2019itinérance des personnes trans est encore peu documentée et pourtant, comme le dénonçait Alice, il s\u2019agit d\u2019un phénomène systémique.La transphobie, c\u2019est-à-dire l\u2019hostilité et la discrimination fondée sur l\u2019identité de genre qu\u2019elles vivent de façon quotidienne les vulnérabilise et les met à risque de nombreux problèmes psychosociaux.La violence de la transphobie, tant dans ses formes relationnelles que sociales, génère une accumulation de victimisations, desquelles découlent trop souvent des problèmes de santé mentale, de l\u2019abus de substances et des conduites à risques.Il en résulte que, de l\u2019avis des personnes concernées et des expert·es du milieu, les personnes trans sont surreprésentées en itinérance.Bien qu\u2019aucune donnée ne soit disponible sur la prévalence des personnes trans en itinérance au Québec, on estime que parmi les jeunes en itinérance en Amérique du Nord, entre 20 % et 40 % s\u2019identifient  comme LGBTQ+ (Crossley, 2015).Soulignons par ailleurs qu\u2019aux États-Unis comme au Canada, les  refuges  leur  sont  difÏciles  d\u2019accès.  En  effet,  Abramovich, spécialiste des enjeux LGBTQ+, afÏrme qu\u2019un tiers des jeunes trans et non-binaires  sont refusé·es des centres d\u2019hébergement à cause de leur non-conformité de genre (2014).Lorsqu\u2019elles y accèdent, les personnes trans y sont exposées à de nombreuses formes de violence.Cela peut prendre  la  forme de difÏcultés d\u2019accès  au service d\u2019hébergement correspondant au genre  auquel  la  personne  s\u2019identifie,  mais  aussi  de violences physiques et verbales de la part des autres hébergé·es.Ces lieux se veulent pourtant des espaces de répit où l\u2019on peut se réfugier et se protéger de l\u2019hostilité de la rue.Les personnes trans sont généralement confrontées à un manque d\u2019acceptation de leur identité dans les refuges, et à une incompréhension quant aux enjeux trans qui s\u2019incarnent dans les règlements des organismes.Faire respecter son identité de genre auprès d\u2019un système aussi genré qu\u2019un refuge est une tâche ardue ; beaucoup de violences s\u2019y produisent.Le fait que les refuges soient des lieux genrés pousse souvent ces personnes à éviter certains espaces (comme les douches ou les toilettes), voire à éviter  les  refuges  eux-mêmes  (Bardwell,  2019).  Par conséquent, les personnes trans ont recours à des pratiques très précaires pour assurer leur repos, telles que le couchsurfing1 et l\u2019utilisation détournée des espaces publics.1.Le couchsurfing, c\u2019est-à-dire l\u2019hébergement temporaire et improvisé chez des connaissances, implique une dépendance vis-à-vis de l\u2019hôte.L\u2019hébergement est parfois accordé en échange d\u2019une relation sexuelle. 104 SECTION II Documents Les personnes en itinérance tout comme les personnes trans font face à des inégalités en termes de qualité de vie et devant la mort.En  effet,  l\u2019espérance  de  vie  d\u2019une  personne  en situation d\u2019itinérance est réduite de 10 à 20 années par rapport à une personne domiciliée.À partir de 50 à 55 ans, une personne en situation d\u2019itinérance est donc considérée comme ayant franchi le troisième âge par les études américaines et européennes (Gagné et Poirier, 2013).En parallèle, selon une étude menée en Amérique latine, l\u2019espérance de vie des personnes trans est de 38 ans environ, alors qu\u2019elle est de 75 ans en moyenne pour les habitant·es latino-américain·es (Borgogno, 2009).Leurs conditions générales de vie étant plus précaires que celles de la population générale, le nombre de morts prématurées, dont des meurtres et des suicides, est supérieur chez les personnes issues de la pluralité de genre.Cumuler une identité trans et des années passées dans la rue réduit donc considérablement l\u2019espérance de vie.À trente ans, un caillot de sang a eu raison d\u2019Alice.Bien qu\u2019elle eût un domicile pendant les dernières années de sa vie, son parcours dans la rue  et  la  transphobie  qu\u2019elle  a  endurée  au  fil  du  temps  ont  profondément  affecté  son  état  de  santé.Si son décès ne résulte pas d\u2019un acte violent ouvertement transphobe, on ne peut pas pour autant considérer la cause de son décès comme naturelle.Stress minoritaire et victimisation (directe ou indirecte) Les conséquences physiques d\u2019un problème psychologique ou social ne sont plus à prouver.Une étude longitudinale (Fisher et Regan, 2006) a été réalisée pour comparer l\u2019état de santé de femmes âgées ayant vécu de la violence conjugale au cours de leur vie avec celle de femmes n\u2019en ayant pas vécu.Les premières présentaient plus de problèmes de santé : elles ont été plus à risque de dépression, de troubles digestifs, d\u2019hypertension artérielle ou de problèmes cardiaques.La santé mentale, mais aussi la santé  physique  est  affectée  négativement  par  la  présence de violence conjugale.Aux conditions de vie précaires se superpose le stress minoritaire subi durant des années.Comme les minorités trans, toutes les personnes minorisées sur la base de caractéristiques distinctes (statut socio- économique, race présumée, capacitisme, etc.), vivent ce qui est considéré comme du stress minoritaire.Pour les personnes trans, ce stress peut amener à appréhender du rejet ou de la violence dans certaines relations, et donc parfois à cacher leur identité.Ce stress, qui pèse sur le quotidien, entraine des conséquences sur la santé mentale, mais aussi sur la santé physique.  On  peut  être  porté  à  croire  que  les  difÏcultés psychosociales  liées au fait d\u2019être dans  la  rue  et  d\u2019être  une  personne  trans  a  affecté  les  conditions de vie d\u2019Alice mais aussi que ce stress a  inévitablement  affecté  la  qualité,  tout  comme  la durée de sa vie.Cela confère une nature profondément sociale au décès prématuré d\u2019Alice et l\u2019investit d\u2019une portée éminemment politique.Le décès d\u2019Alice Conroy entraine des conséquences sociales que l\u2019on peut étudier à la lumière de la victimologie.Le concept de victimisation tertiaire désigne le processus par lequel des personnes qui ne sont pas des victimes directes d\u2019un événement ou d\u2019un incident peuvent être  touchées par  leur  identification à  la  victime.  Selon ce principe, toute personne partageant avec la victime une appartenance à une communauté peut  être  affectée  par  son  traumatisme  ou  encore par son décès.La communauté trans et non binaire est particulièrement éplorée par les drames associés au décès de personnes POSSIBLES ÉTÉ 2023 105 parmi leurs réseaux.Par exemple en mars 2022, les suicides d\u2019Alex, 10 ans et de Mirza, administrateur·trice d\u2019un groupe Facebook de personnes  non  binaires,  ont  fortement  affecté  les membres de la communauté queer du Québec. De la même manière, je suis convaincu·e  que chaque fois qu\u2019une personne en situation d\u2019itinérance meurt dans la rue, toutes celles qui l\u2019apprennent voient leur fragilité augmenter.Il sufÏt d\u2019observer la réaction d\u2019une personne de la  rue qui apprend le décès d\u2019un·e semblable pour se convaincre qu\u2019entendre cette nouvelle a un impact important sur cette personne et sur son propre rapport à la mort.Le fait de partager des statuts  d\u2019exclusion  et  des  sources  de  souffrance  similaires procure un sentiment d\u2019appartenance commune.Il émerge alors toute une série de questions.Pourquoi cette personne a-t-elle succombé ?Pourquoi suis-je encore là et pas elle ?Qu\u2019est-ce  qui  nous  différencie ?  Est-ce  bientôt  mon tour ?Ces questionnements se renouvellent à chaque nouveau décès d\u2019une personne de la communauté.Études universitaires et réflexion sur les oppressions On sait que les personnes trans, tout comme les personnes en situation d\u2019itinérance, sont invisibilisées dans toutes les sphères de la société.Malgré certaines initiatives comme le journal L\u2019Itinéraire,  il est encore très difÏcile pour  les personnes en situation d\u2019itinérance de se faire entendre dans la sphère publique et de parler des  difÏcultés  auxquelles  elles  sont  confrontées  au  quotidien.  Leur  souffrance  quotidienne  est banalisée, bien qu\u2019elle fasse, par ailleurs, l\u2019objet d\u2019attention médiatique, notamment en ce  qui  concerne  les  conflits  d\u2019occupation  de  l\u2019espace public.  Il  en est de même dans  le milieu  universitaire.Bien que quelques personnes étudient à l\u2019université sans avoir de logement stable, la précarité résidentielle ne favorise évidemment pas une implication dans le milieu de la recherche.Quant aux personnes trans, elles ont toujours été sous-représentées dans le milieu universitaire.De nombreux facteurs peuvent expliquer cela.On sait qu\u2019historiquement, ce milieu a longtemps été accaparé par le groupe socialement dominant, c\u2019est-à-dire les hommes blancs cisgenres ; c\u2019est encore le cas dans une certaine mesure.Les personnes trans s\u2019éloignent de cette norme et peinent à faire leur place.De  même,  les  études  sur  les  expériences  de  personnes trans ont longtemps été menées par des personnes cisgenres.Cela favorise une perspective extérieure, souvent biologisante de la transidentité par la médecine et la psychiatrie, qui ne va pas nécessairement dans le sens des besoins des personnes trans.Cependant, on valorise de plus en plus la production de savoir par les personnes concernées, auprès des minorités dont elles sont issues.L\u2019approche de recherche « par, pour et avec », qui fait progressivement sa place à l\u2019université, accorde plus de légitimité aux personnes concernées pour étudier leurs communautés.Ces recherches fournissent des outils pour la création d\u2019un environnement social plus inclusif et plus compréhensif des réalités vécues.Les personnes trans se heurtent cependant à plusieurs limites dans leurs projets académiques, y compris dans les départements de  travail  social.  En  effet,  la  crédibilité  de  leurs  travaux est fréquemment remise en question (Prock et al., 2019), ce qui a une incidence sur l\u2019obtention des  financements  de  recherche.  Il  en  découle un manque de perspectives par rapport aux chercheur·euses cisgenres.Aussi, elles doivent faire face au manque de compréhension et aux 106 SECTION II Documents discriminations à l\u2019œuvre au sein de l\u2019université, tant sur le plan administratif que relationnel.On sait que les personnes trans sont particulièrement exposées à de nombreux risques dans leur vie  personnelle,  et  cela  a  pour  effet  de  limiter  leur accès à l\u2019université.Il en résulte une faible représentation des personnes trans, et ce, même  dans les écrits universitaires qui les concernent.C\u2019est ainsi que le cycle de l\u2019oppression se perpétue dans le milieu académique.Le processus de recherche, tout comme celui de revendication de droits, provoque une panoplie d\u2019émotions allant de la colère à l\u2019exaspération, en passant par l\u2019indignation.Ces émotions sont exacerbées lorsque le sujet de recherche nous concerne personnellement, de près ou de loin.Il est nécessaire de comprendre et de conférer un sens à ces émotions provoquées par le fait d\u2019étudier la violence qui est à l\u2019œuvre.Les émotions sont souvent considérées comme un frein à l\u2019action amenant de la paralysie, un repli sur soi et un isolement.Elles peuvent cependant être porteuses d\u2019action sociale. Il s\u2019agit d\u2019accorder  aux émotions toute l\u2019attention nécessaire pour ne  pas  en  être  l\u2019esclave,  mais  aussi  de  s\u2019assurer  qu\u2019elles agissent plutôt comme de précieuses compagnes génératrices d\u2019action sociale et politique.Les émotions sont porteuses de changement social lorsqu\u2019elles incitent à lever le voile sur les discriminations et les injustices.Elles peuvent ensuite favoriser des prises de décisions politiques plus conscientes des enjeux vécus (Perriard et Van de Velde, 2021).Pour cela, il est nécessaire de reconnaitre que les expériences vécues ne sont pas des situations isolées.Il s\u2019agit de passer d\u2019un « je » à un « nous », de prendre conscience  de  nos  intérêt  communs  et  de  notre  appartenance à un groupe (voire à une classe dans une perspective marxiste).Reconnaitre que les expériences génératrices d\u2019émotions vives ne sont pas anecdotiques, mais relèvent bien d\u2019un problème collectif qui doit être porté sur la scène  politique.En ce qui me concerne, ce passage du « je » au « nous » a été rendu possible, entre autres, par mes contacts avec Alice, et son départ marque cet espace par une perte indicible, à tout jamais marqué par cette actrice de changement.Le décès d\u2019Alice constitue une perte humaine, mais aussi sociale et collective.Par son départ, elle cède la place aux personnes ayant une meilleure condition de santé et qui ont été moins fragilisées par leurs expériences de vie. En effet, prendre part à  la  recherche et à  l\u2019action collective est un privilège qui nécessite de  ne  pas  être  en mode  survie,  d\u2019avoir  l\u2019énergie  et l\u2019espace mental requis pour s\u2019investir dans les luttes sociales et l\u2019avancée des connaissances.Les personnes concernées font face à plus d\u2019obstacles pour s\u2019engager collectivement, particulièrement dans des sphères valorisées socialement comme la  recherche,  et  ce,  même  si  elles  réussissent  à  quitter  leur  situation  difÏcile  et  à  faire  preuve  d\u2019une résilience extraordinaire.Il est généreux et nécessaire que des personnes ayant plus de privilèges veuillent produire du savoir sur l\u2019itinérance vécue par les personnes trans, que ce soit par  intérêt  scientifique, par empathie ou par  désir de justice sociale.Le décès d\u2019Alice Conroy et tous les facteurs qui fragilisent les personnes touchées évoqués dans cet article m\u2019incitent à croire que la poursuite de la justice sociale sera d\u2019abord portée, à long terme, par des allié·es.Conclusion Il serait aisé de céder au découragement face au manque de personnes concernées dans les équipes de recherche travaillant sur les minorités, et au constat que les allié·es cisgenres sont plus endurant·es dans la production de POSSIBLES ÉTÉ 2023 107 savoirs visant une meilleure justice sociale.Il est alors nécessaire de se rappeler l\u2019évolution de la perception sociale des personnes trans dans les sociétés occidentales.La transidentité a longtemps été considérée comme une pathologie dont  il  fallait guérir ;  la dysphorie de genre figure  d\u2019ailleurs toujours dans le DSM-5.Cependant, la reconnaissance grandissante du caractère socialement et culturellement construit du système de genre s\u2019accompagne d\u2019une meilleure acceptation de l\u2019éloignement par rapport à la norme cisgenre.Ces progrès en matière de connaissance du monde social et l\u2019acceptation grandissante des  différences  individuelles  se  reflètent  dans  l\u2019offre  de  services  d\u2019hébergement  qui  répond  de mieux en mieux à la diversité des besoins de la population itinérante.Ainsi, les pratiques des refuges de Toronto sont encadrées par une règlementation municipale qui vise notamment à  offrir  un  service  adéquat  aux  personnes  trans.  Celles-ci peuvent utiliser le service correspondant au genre qu\u2019elles afÏrment, et ce, sans avoir à se  justifier.  Elles  peuvent  aussi  choisir  d\u2019utiliser  le  service correspondant à leur genre attribué à la naissance si elles jugent que cette option peut leur éviter certaines violences.Par exemple, un homme trans pourrait aller dans le dortoir des hommes si telle est sa volonté, et ce, sans exigence de transition médicale ni de changement de la mention de sexe sur sa carte d\u2019identité.Il pourrait aussi aller dans le dortoir des femmes s\u2019il juge que cela peut favoriser sa sécurité.Dans le cas où sa sécurité  serait  effectivement  compromise  lors  de son passage au refuge, il pourrait avoir accès à une chambre individuelle prévue pour isoler les personnes qui en éprouvent le besoin.Ces dernières années ont été marquées aussi par de nombreux changements et décisions favorisant  le  bien-être  des  personnes  trans  étudiantes ou employées des universités.Cela se traduit notamment par la généralisation de la mise en place d\u2019une politique et d\u2019un plan d\u2019action en matière d\u2019équité, de diversité et d\u2019inclusion (EDI).Aussi, la création d\u2019espaces inclusifs pour l\u2019ensemble de la communauté universitaire (comme les salles de toilettes neutres) favorise le bien-être des personnes trans  au sein de l\u2019université.Quant au « prénom choisi », il permet aux étudiant·es ainsi qu\u2019aux membres du personnel d\u2019utiliser, si iels le souhaitent, un prénom  usuel  différent  de  leur  prénom  légal  dans l\u2019ensemble des systèmes de communication et d\u2019information de l\u2019université.Ces mesures favorisent la création d\u2019un environnement de travail et d\u2019études sain, mais permettent aussi une diversité de perspectives et de questions de recherche, une pluralité des idées et d\u2019approches  théoriques  qui  reflètent  les  besoins  et préoccupations de l\u2019ensemble de la société.Notice biographique Malou Delay-Ronsin étudie à la maitrise en travail social (UQO).À l\u2019origine formé·e en sociologie et en anthropologie, iel est représentant·e du réseau étudiant du Centre de recherche sur les innovations sociales (RéCRISES).Son mémoire vise à documenter les expériences et perceptions des personnes trans en situation d\u2019itinérance à l\u2019égard des refuges. 108 SECTION II Documents Références Abramovich, A., 2014.« 1 in 3 transgender youth will be rejected by a shelter on account of their gender identity/expression ».Le rond-point de l\u2019itinérance.Disponible sur : https://www.rondpointdelitinerance.ca/blog/1-3-transgender- youth-will-be-rejected-shelter-account-their- gender-identityexpression Bardwell, G., 2019.« The impact of risk environments on LGBTQ2S adults experiencing homelessness in a midsized Canadian city ».Journal of Gay & Lesbian Social Services 31 (1): 5364.Disponible sur : https:// doi.org/10.1080/10538720.2019.1548327 Borgogno, I.G.U., 2009.« La transfobia en America Latina y el Caribe : Un estudio en el marco de Redlactrans ».Disponible sur : http://redlactrans.org.ar/s ite/wp-content/uploads/2013/05/La- Transfobia-en-America-Latina-y-el-Caribe.pdf Crossley, S., 2015.« Come out Come out Wherever You Are: A Content Analysis of Homeless Transgender Youth in Social Service Literature ».McNair Scholars Online Journal 9 (1).Disponible sur : https://doi.org/10.15760/mcnair.2015.44 Fisher, B.S., et Regan, S.L., 2006.« The Extent and Frequency of Abuse in the Lives of Older Women and Their Relationship with Health Outcomes ».The Gerontologist 46 (2): 200209.Disponible sur : https://doi.org/10.1093/geront/46.2.200 Gagné, J.et Poirier, M., 2013.« Vieillir dans la rue ».Relations, no 767: 3335.Disponible sur : http://www.erudit.org/en/journals/rel/2013-n767- rel0804/69794ac/ Perriard, A.et Van de Velde, C., 2021.« Le pouvoir politique des émotions ».Lien social et Politiques (86): 4-19.Disponible sur : https://doi.org/10.7202/1079489ar Prock, K.A., Berlin, S., Harold, R.D.et Groden, S.R., 2019.« Stories from LGBTQ Social Work Faculty: What Is the Impact of Being \u201cout\u201d in Academia?».Journal of Gay & Lesbian Social Services 31 (2): 182201.Disponible sur : https://doi.org/10.1080/1053 8720.2019.1584074 POSSIBLES ÉTÉ 2023 109 SECTION III Poésie / Création POSSIBLES ÉTÉ 2023 111 Un missile est tombé dans le cimetière et y a fait un grand trou projetant à l\u2019aveugle des restes humains Erreur humaine on visait l\u2019hôpital.Conte cruel Par André-Guy Robert 112 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Élevé par une mère pétrie de l\u2019« Idéal » qui lui a enseigné la beauté, André-Guy Robert a déchanté quand il a découvert que son père aussi avait raison : le monde ressemble à une immense cour d\u2019école primaire où les grands terrorisent les petits.André-Guy Robert témoigne de ce fait par ses textes, tout en laissant dans ses photos la place d\u2019honneur à la beauté.Site Web : andreguyrobert.com POSSIBLES ÉTÉ 2023 113 janvier l\u2019a sectionné\u2026 Par Marjana Savka Traduit de l\u2019ukrainien par Anatoly Orlovsky ?.? ? ? ? ? ? ? ?\u2019? ? ? ? ? ? ? \u2013 ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? 114 SECTION III Poésie/Création janvier l\u2019a sectionné\u2026 janvier l\u2019a sectionné février l\u2019a fait tomber de ses pieds crachant le sang dans la neige il attendait son mars \u2014 sans savoir à quel rivage il arriverait à se cramponner dieu quel calendrier coup après coup des cicatrices ensanglantées au cœur des mois si singuliers mortobre ou amervier ou chagrincembre ainsi même les arbres poussent à l\u2019envers les cimes dans les racines et il avait à peine vécu quand il mourait tout à fait puis un jour là-bas la guerre est morte avec lui et il est né à nouveau en mai au mois de l\u2019herbe1 parmi les herbes comme si jamais il n\u2019était mort simplement couché dans l\u2019herbe simplement sous un grand ciel et sous le ciel tous sont vivants 1.En ukrainien, le mot « mai » est dérivé du mot « herbe ».Donc, mai est le mois de l\u2019herbe. POSSIBLES ÉTÉ 2023 115 Notice biographique Marjana Savka, poète, essayiste, éditrice, chanteuse et compositrice, est née à Kopychyntsi, Ukraine, dans la région de Ternopil, en 1973.Elle a publié son premier recueil, Lits de rivière nus (?), à l\u2019âge de 21 ans.Elle a ensuite fait paraître, en plus de livres pour enfants, plusieurs recueils de poésie, dont Huit notes de l\u2019ange bleu, traduit par Askold Melnyczuk, et Amour et guerre, coécrit avec Marjana Kyanovska.En 2003, elle a obtenu le Prix international de poésie Vasyl Stus.Elle a aussi cofondé avec son mari les éditions Vieux Lion (? ? ?) à Lviv, où elle habite à présent. La poésie  de Savka se distingue par des liens étroits entre la vie et la littérature résultant en un palimpseste de tropes universels et un portrait intime de l\u2019amour.Note Ce poème figure, dans l\u2019original et en traduction anglaise, dans l\u2019anthologie Words for War: New Poems from Ukraine, ainsi que sur le site web qui l\u2019accompagne, www.wordsforwar.com, où il est également possible d\u2019acheter cette anthologie.©Tous droits sur l\u2019original en ukrainien réservés à l\u2019autrice, Marjana Savka, et à ses éditeurs. 116 SECTION III Poésie/Création Dire au revoir Par Anatoly Orlovsky Dire au revoir au pouvoir d\u2019être impuissant devant le surgissement pérenne des polynies sans honte de s\u2019enrober dans les vocables russes de les enchâsser dans les lexiques les sémiosphères de l\u2019ouest pour dire toute la taïga et les eskers du monde Au revoir au frémissement advaïta insécable comme la poussière des micro-moi en suspension dans le feu amniotique de la poésie millésimes 2000-2019 de Dimitri Vodennikov sur la Toile ses mots de sémionaute rien sur la guerre hormis « vous me trouverez sur telegram si on ferme facebook » mi-mars 2022 je m\u2019accroche à quelques pailles kierkegaard jeune préférait mozart aux apories éthiques mais dans les plis de l\u2019ironie © Zochtchenko-Chostakovitch-Brodsky quelle densité d\u2019eau-de-mort patriotique ?Dire au revoir quand l\u2019aube ose, resurgit, et la morsure arctique à -35 °C\u2026 se reverra-t-on antiques pessières iénniseïs mers de laptev-beaufort les miroirs explosés du Nord se recomposeront au seuil de quel air nouveau de quelle outre-tyrannie POSSIBLES ÉTÉ 2023 117 Notice biographique Poète, compositeur et photographe, Anatoly Orlovsky cultive ses sons-sens-images assemblés en hybrides (é)mouvants tendant à rendre commune et tonique une part de l\u2019inextinguible en nous.Anatoly, qui se produit régulièrement à Montréal, a enregistré quatre disques compacts, tout en exposant depuis 2002 ses photographies remarquées par La Presse, la revue Vie des Arts et Ici Radio- Canada.Sa poésie a été publiée dans les revues Osiris, Hélios, Trésart et Possibles.Son recueil, Astres \u2013 Érosion, est actuellement en révision finale, en vue de sa publication en 2023-2024.  118 SECTION III Poésie/Création Deux poèmes antiguerre Par Artiom Kamardine Traduits du russe par Anatoly Orlovsky Sélection naturelle Le patriotisme, c\u2019est l\u2019esclavage L.N.Tolstoï Aux maîtres des destins Voici ma réponse poétique enragée Une gifle cinglante au goût du public : Cette justice Avec laquelle vous camouflez vos crimes N\u2019existe pas dans la nature, Seul existe votre désir du pouvoir, Le désir de s\u2019en mettre plein la panse Et des milliers de milliers Qui ne reviendront plus jamais.Des milliers de milliers de gens Aux corps démembrés balayés Sur le champ de bataille.Avec « l\u2019amour de la Patrie » Pour aiguiller La soif innée du sang Vous dirigerez habiles La viande servile Dans la bonne voie.Que tous les patriotes prennent donc les armes ! Qu\u2019ils se tirent dessus Et s\u2019écrasent avec leurs chars ! Qu\u2019ils se déchirent en pièces À coups de centaines de salves d\u2019obus, Qu\u2019ils se retournent les entrailles Se tordant dans les brûlures de l\u2019ypérite ! Je déserte Et tous ces dingues Qui ont gobé trop de contes patriotiques, Qu\u2019ils continuent De fertiliser le sol sans trêve.Des milliers de milliers qui ne reviendront plus jamais.Que le putain de diable les baise. POSSIBLES ÉTÉ 2023 119 La meilleure façon de protéger son enfant du shit1 Les places sont décorées de chars d\u2019assaut.Autour des chars jouent les enfants, Ils ciblent les passants, Formant des pistolets avec leurs petits doigts roses.Ils n\u2019ont encore rien entendu sur la mort\u2026 De même une bête, un petit, montre ses crocs, Imitant les adultes, Ce ne sont que des lois de la nature, Tout est normal, Dans l\u2019ordre des choses ! Mais la nature n\u2019a pas créé Des chars, des bombes, ni des missiles nucléaires, La nature ne distribue pas des avis de conscription, N\u2019envoie pas à la mort certaine Des jeunes de dix-huit ans ! N\u2019érige pas à la mémoire des meilleurs tueurs Des monuments majestueusement ridicules ! Cette bête, ce petit, voudra manger et Contrôlera ainsi le nombre de biches, Alors que vos enfants seront pendus ou fusillés Pour le refus d\u2019exécuter un ordre Par des sous-hommes aux yeux morts Et aux grades de généraux, Qui commettront ces crimes, bien sûr, Avec les mains des autres.Les mains de ceux dont les parents Faisaient plus attention À élever leur descendance Et qui, surtout, lui ont appris : À se taire, À respecter la hiérarchie Et pratiquer la subordination.Mais plus tard les bourreaux aussi seront fusillés ! Seront hissés sur les chenilles des chars Ou grillés sur les mines fougasses ! Toutefois, n\u2019ayez crainte, Il y a du positif même dans une telle situation.Par exemple : Dans les cercueils de zinc Vos enfants seront certainement hors d\u2019atteinte De ces méchants marchands de shit.1.    Le mot original, « ? », dérivé de « ? » \u2013 une translitération du terme anglais « spice », désigne dans l\u2019argot des ados russes un substitut de la marijuana synthétisé à partir de produits légaux, mais possédant des propriétés psychédéliques. 120 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Artiom Kamardine, poète russe âgé de 31 ans, a été arrêté et torturé en fin de septembre 2022 pour  le « crime » d\u2019avoir récité ses poèmes antiguerre en public au centre de Moscou.Il n\u2019a toujours pas retrouvé sa liberté et, selon son avocat, risque 10 ans de prison.Note Nous n\u2019avons pu obtenir l\u2019autorisation formelle de publier les originaux de ces poèmes, puisque leur auteur est emprisonné.Ainsi, par respect aux droits d\u2019auteur, nous publions uniquement les traductions inédites d\u2019Anatoly Orlovsky. POSSIBLES ÉTÉ 2023 121 Substrats d\u2019absence Par Florence Noël Tu crois que c\u2019est gai de vivre mort Dans l\u2019abîme d\u2019être et ne pas être, Debout sur la pointe d\u2019une aiguille ?Norge, Le Stupéfait Substrat I par ma petite lucarne des vies saignées lointaines je compte les carrefours de l\u2019absence les trains expirant en gare les marelles gommées par les vents les paradis envahis d\u2019une flaque rampante Substrat II tic-tac inapaisé cloche du stupéfait le grand ronflement brun d\u2019une horloge immortelle nous dansons immobiles on sonne nos trépas pas de pendule ici pour balancer nos vies l\u2019aiguille minute les mailles de nos pas défilés 122 SECTION III Poésie/Création Substrat III ventre des mains tari je nettoie la blessure d\u2019une toile sans pinceau chevalet en haillons où s\u2019alite l\u2019ombre huileuse je purge les vidanges des cent couleurs de la faim l\u2019atelier convie quelques gestes errants Substrat IV le heurtoir aux aguets la porte grince un sourire je n\u2019ai plus aucune joie tu m\u2019as abandonnée aube stupide le seuil frisonne un pas juste pour le souvenir Substrat V un vieux pain se craquelle priant qu\u2019on vienne manger il a un goût très doux un toucher de montagne dehors l\u2019hiver racole les derniers survivants d\u2019un drame shakespearien je rengaine ma lame son goût nous est enlevé POSSIBLES ÉTÉ 2023 123 Substrat VI j\u2019ouvre grand les fenêtres  la sciure de soleil égratigne mon œil derrière sommeille l\u2019attente petite fille si cruelle j\u2019écris dans une goutte de sens des mots désincarnés 124 SECTION III Poésie/Création Donne-moi ta main\u2026.Par Florence Noël maquillée de satin la mort erre un peu ça lui fait une sortie entre cernes et câlins ses talons psalmodiés stérilisent les pavés pour que frondent nos matins sabre poli d\u2019herbe lasse châle durci de gel vieille rumeur cris lents qu\u2019on apprivoise non, elle n\u2019a rien pour elle ma petite mort de femme mais je lui fais accueil voyez j\u2019aime son rire carat de nostalgie trêve de phare anxieux  belle nuit un peu reine j\u2019aime sa caresse pâle ses trois gouttes d\u2019ennui cueillies sous mon matelas j\u2019aime le grand repos qu\u2019elle brandit sur mon corps comme un drapeau plié par des mains de mystère j\u2019aime surtout sa sœur la vie rebelle dansante j\u2019aimerais jouer pour elle dans un rôle même petit juste pour le plaisir je ne suis pas gourmande même je le ferais gratuit POSSIBLES ÉTÉ 2023 125 la mort prend du thé fort soupire tiède et rit\u2026 oui elle en parlera, oui je peux espérer j\u2019ai le profil, dit-elle, pour souffrir et aimer enfin\u2026 c\u2019est du pareil au même elle emprunte mon visage : « Un modèle d\u2019étoile\u2026 » donne une large tape sur le rond de mon dos « je reviendrai » dit-elle « probablement demain » mais oui, mais oui je sais que l\u2019été est fini Notice biographique Née en 1973, Florence Noël a publié 7 recueils de poésie en édition électronique ou papier (Bleu d\u2019Encre, Taillis Pré, Chat Polaire), et a obtenu le prix Delaby-Mourmaux de l\u2019Association des Écrivains Belges en 2019 pour son recueil Solombre.Certains de ses textes ont été traduits en espagnol de Colombie ou en arabe.Elle a créé une revue de type « anthologie » éphémère de 2010 à 2013 : DiptYque, publiant une centaine de collaborateurs auteurs/trices ainsi qu\u2019artistes.Son travail d\u2019écriture se nourrit régulièrement de collaborations avec des artistes.Elle est membre de l\u2019Association des Écrivains Belges, ainsi que de l\u2019Association Royale des Artistes et Écrivains de Wallonie. 126 SECTION III Poésie/Création Poèmes récents Par Jean-Pierre Pelletier Dans mes bras quelques chiens sont morts quelques amis poètes mon père ma mère plusieurs aurores Plusieurs enfants ont fait avorter leurs mères J\u2019ai dû laisser veines et tendons muscles au repos comme dans une danse maintes fois répétée Mais l\u2019ambition est allée au-delà à chercher dans d\u2019autres mondes dans le fond sonore des mers et lors d\u2019un naufrage inévitable à la demande des poissons POSSIBLES ÉTÉ 2023 127 Une chose passagère Quand ils eurent fini de l\u2019extirper le mûrier murmura : Jouez avec le feu comme il vous plaira.La vérité ne mourra jamais. 128 SECTION III Poésie/Création Avant leur venue les roses poussaient au bord de ma fenêtre et s\u2019épanouissaient, les vignes tendaient leurs grappes et verdissaient maints espaliers.Ma maison était penchée, baignée par la lumière du jour et je rêvais de pain pour tous\u2026 Mais c\u2019était avant qu\u2019ils arrivent dans des blindés tachés de sang. POSSIBLES ÉTÉ 2023 129 Au pays de Trom1 T comme dans huer Tuer T comme dans j\u2019erre Terre T comme dans erreur Terreur T comme dans erré Terré on me somme de me taire de m\u2019enfouir dans quelque terrier à l\u2019abri de la peur polymorphe on veut faire de moi un terreau me confondre avec la boue des fosses communes mais j\u2019abhorre la peur descendus, fondus en quelle Pandémonie les êtres maudits revêtus d\u2019oripeaux de frousse à qui on administre la poire d\u2019angoisse si âpre si revêche au goût J\u2019erre toujours, ne cesse de courir comme un dératé sur qui on lâche une bombe pendant que d\u2019autres bombastiques font bombance en prononçant des discours abscons et très convenus 1.Le titre renvoie à un texte Pierre Morency, extrait du recueil Les paroles qui marchent dans la nuit, Boréal, 1994, Montréal. 130 SECTION III Poésie/Création Je traque la paranoïa je trace une ligne Imaginot pour défier les ministres serviles du casus belli terré clandestin dans quelque caveau je fais le mort mais je suis une taupe dans sa taupinière et j\u2019attends j\u2019espère car la Terre en a assez le moment viendra où les spectres sortiront de leurs cryptes pour hanter les fauteurs de carnage et leurs afÏdés paumés en quelque rase campagne les fantômes viendront les faucher comme les blés jusque dans l\u2019entaille la plus intime d\u2019un fétu et s\u2019il le faut jusque dans la parfaite clandestinité au pays de Trom Notice biographique Poète, traducteur littéraire, Jean-Pierre Pelletier collabore depuis une trentaine d\u2019années à des revues, des anthologies, d\u2019ici et d\u2019ailleurs.Il est l\u2019auteur de neuf livres, dont quatre sont des traductions et les autres de son cru.Le dernier, Le crâne ivre d\u2019oiseaux (Les Écrits des Forges), a vu le jour en 2016.Pelletier travaille actuellement sur deux traductions, l\u2019une de l\u2019anglais, l\u2019autre de l\u2019espagnol.En plus, quatre livres sont en préparation : Aucun et La mémoire du sable (poésie), ainsi que deux romans aux titres provisoires Stalag ô doux stalag ! et Le Paradis sur Terre. POSSIBLES ÉTÉ 2023 131 Litanie Par André-Guy Robert Oracle des âmes de bonne volonté : Tu ne tueras point   Souffrance du peuple ukrainien  Tu ne tueras point   Souffrance du peuple tchétchène, du peuple kurde Tu ne tueras point   Souffrance du peuple syrien, du peuple irakien, du peuple afghan arménien, iranien Tu ne tueras point   Souffrance du peuple libyen, du peuple yéménite éthiopien, somalien, sud-soudanais Tu ne tueras point   Souffrance des peuples tibétain, ouïghour, hongkongais Tu ne tueras point   Souffrance du peuple palestinien   Souffrance des Rohingyas des peuples cambodgien, philippin, colombien Tu ne tueras point   Souffrance du peuple rwandais   Souffrance du peuple haïtien Oracle, oracle des âmes de bonne volonté : TU NE TUERAS POINT   Souffrance des peuples autochtones   Souffrance des Indiens d\u2019Amazonie   Souffrance des dépossédés   Souffrance des persécutés, des torturés, des laissés pour morts Tu ne tueras point Tu ne tu ne tu NE Sur quel ton faut-il te le dire Toi, la Nuque Raide Tu ne tueras point, tu ne tueras point, tu ne feras point souffrir Point. 132 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Élevé par une mère pétrie de l\u2019« Idéal » qui lui a enseigné la beauté, André-Guy Robert a déchanté quand il a découvert que son père aussi avait raison : le monde ressemble à une immense cour d\u2019école primaire où les grands terrorisent les petits.André-Guy Robert témoigne de ce fait par ses textes, tout en laissant dans ses photos la place d\u2019honneur à la beauté.Site Web : andreguyrobert.com POSSIBLES ÉTÉ 2023 133 In memoriam, extraits Par Sylvain Turner LE COMPTE À REBOURS EST LANCÉ Le diagnostic aura été expéditif, un verdict plus violent que la brutalité policière au tribunal de l\u2019impunité, sans possibilité d\u2019interjeter appel.Entre deux ajournements pour vice de procédure j\u2019essaie de prier, les poings fermés, le cœur pulsant urgences et catastrophes.Le moment des grandes révélations approche, la vie après la mort, la réincarnation et ses perspectives rédemptrices\u2026 ou le néant absolu.Heure du décès : à venir. 134 SECTION III Poésie/Création MA DERNIÈRE NUIT Je céderai aux  impératifs cardiaques, vêtu de mes plus beaux cuirs,  le corps secoué de cataclysmes,  le visage fardé d\u2019éclipses. Les étoiles s\u2019écraseront sur  les  rives de mes rêves avant d\u2019être emportées  par les encres de mes cauchemars.Ma sortie sera aussi imparfaite qu\u2019un rapport d\u2019autopsie rédigé en vitesse par un coroner  corrompu en  l\u2019absence du corps. Des  corbeaux affolés  se briseront  les os  contre les barreaux de ma cage pendant que je disparaîtrai dans l\u2019immensité avec la dignité d\u2019un rapace, traversant ma dernière nuit loin de mon ombre, vêtu d\u2019un long manteau de lucioles. POSSIBLES ÉTÉ 2023 135 J\u2019entendrai les cris des femmes mourant en couches se mêler à ceux des nouveau-nés, les prières des  condamnés s\u2019accorder aux pleurs des endeuillés.J\u2019écouterai les notes des comptines se perdre sur les partitions des requiem, la voix des anges composer un hymne à la rédemption.Je verrai les scènes marquantes de ma vie défiler en  rafales  sous mes paupières abattues.  Les visages des êtres que  j\u2019ai  aimés se succéderont avant de disparaître derrière un brouillard de plomb.Je quitterai ma dépouille sans me retourner, pour me diriger vers des ailleurs sans frontières avec la fougue d\u2019un prophète trahi, déterminé à régler ses comptes avec son Créateur. 136 SECTION III Poésie/Création Je marcherai entre les gouffres, les yeux fermés. Je m\u2019infiltrerai au cœur de ces territoires interdits où  les âmes négocient leur karma dans la primauté d\u2019un cri.Drapé d\u2019un suaire taché d\u2019encre, de sang et de métaphores, je survolerai des déserts hantés, ébloui par des symphonies de couleurs, avant d\u2019entrer dans une nécropole plus vaste que tous les univers, où les entités renaîtront en floraisons spontanées  dans les entrailles chargées de lumière de jardins infinis. Je marcherai avec la noblesse d\u2019un guerrier en  exil, guidé par des cerbères effrayants, la tête bandée de cobras.  Je m\u2019étonnerai alors d\u2019être plus vivant que jamais. POSSIBLES ÉTÉ 2023 137 Notice biographique Sylvain Turner est titulaire d\u2019une maîtrise en études littéraires de l\u2019Université du Québec à Montréal.Concepteur-rédacteur, traducteur, chroniqueur littéraire et parolier, il s\u2019est illustré avec la publication d\u2019In extremis,  un  recueil  de  poésie  finaliste  au  Prix  d\u2019excellence  de  poésie  2023  de  la Métropole.  Il  vient de terminer In memoriam, son prochain recueil, un livre poignant, obsédant par moments, entre épouvante et enchantement. 138 SECTION III Poésie/Création Fernand Ouellette : Vers l\u2019embellie : Poésie : Éditions de la Grenouillère : 2023 : 175 pages (recension) Par Daniel Guénette Ce livre est intimement lié à la vie de son auteur.Il n\u2019y a aucune indiscrétion à mentionner les circonstances ayant marqué sa gestation.Elles sont identiques à celles qui ont donné naissance au précédent recueil de l\u2019auteur, Où tu n\u2019es plus, je ne suis nulle part.On se souviendra qu\u2019il était dédié à Lisette Corbeil, la femme du poète décédée le 17 septembre 2014.Dans une brève note, Fernand Ouellette écrivait : « Voilà la femme que la vie m\u2019a arrachée, qui demeurera jusqu\u2019à ma mort la manquante.» Plus d\u2019un trait relie les deux livres, leur principal point commun, au centre de chacun, étant celui de l\u2019absence de « la manquante ».Dans le plus récent recueil, le poète, toujours séparé de sa bien-aimée, peine toujours à supporter les longs jours qu\u2019il doit endurer d\u2019ici leurs retrouvailles.En attendant, il habite douloureusement un monde vacant, pour ne pas dire dévasté.Le temps qui s\u2019écoule depuis le départ de sa compagne semble épaissir les murs derrière lesquels il est séquestré.Dans la maison, tout est silence.Le poète est condamné à l\u2019immobilité ; sa vie ressemble à celle d\u2019une pierre.Pour lui, tout est gris, hormis le bleu offert de temps à autre par des éclaircies venant vivifier l\u2019espérance qui l\u2019habite.  L\u2019alternance de gris et de bleu résulte d\u2019un mouvement en forme de spirale.Les poèmes reproduisent ce mouvement.Ils témoignent de cycles où un certain désespoir succède à un brin d\u2019espoir.Le poète est souvent en proie à une lente tornade intérieure s\u2019abattant sur son âme.Son parcours est fait de hauts et de bas.Il s\u2019était élevé dans une méditative exaltation, le bleu lui revenant en mémoire ou parvenant à reluire dans les lointains.Éprouvant une sereine légèreté, il anticipait sa délivrance, sa libération.Puis, l\u2019instant d\u2019après, voici que le poète plongeait dans les abysses, dans les abattements.Après que le ciel s\u2019est révélé dans toute sa splendeur, la grisaille en vient à dominer, le chant des oiseaux ne se fait plus entendre.Le sommet de la montagne est hors d\u2019atteinte, il disparaît dans le brouillard.La rumeur de la mer ne parvient plus aux oreilles du poète.En sa mémoire, la voix de l\u2019aimée se fragilise, son visage lui manque.Mais laissons plutôt parler le poète.Premier mot J\u2019ai désappris l\u2019attention à la joie, Les surprises d\u2019un pré, L\u2019émerveillement devant le langage Du vent, des merles, d\u2019un torrent.Tout ce qui me rappelait l\u2019origine.Je me tiens le plus souvent Avec mes morts qui n\u2019ont ni âge ni voix Auprès de la terre qui maintient Son antique tendresse, En attendant le premier mot du matin.Et je me recueille en appelant L\u2019or qui s\u2019élève des souvenirs du cœur. POSSIBLES ÉTÉ 2023 139 Le poète écrit  ses paroles ultimes,  fait  entendre  sa  voix  intérieure. À  l\u2019extrême  limite de  son être,  il  exprime son désarroi en recourant au verbe le plus épuré.Plus que jamais sa parole est dénudée, débarrassée d\u2019oripeaux dont désormais il n\u2019aurait cure.Il n\u2019est pas exagéré d\u2019avancer qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une parole qui dit vrai, qui dit le plus simplement du monde la vérité d\u2019une âme défaite, quoiqu\u2019emplie d\u2019espérance.Fernand Ouellette fait montre d\u2019une désarmante sincérité.Il se permet de chanter sans fard la tristesse qu\u2019il ressent.La vie Mes mots vacillent, cèdent à l\u2019orage.La douleur n\u2019espère plus de levant.La solitude seule demeure prévisible, Se laisse façonner par des jours À mourir de vide grisâtre, et d\u2019assauts, D\u2019images enfouies encore incandescentes.Comment aurais-je cru Que le cœur pouvait se laisser habiter Par des moments dépourvus de soleil, Ou par des éclairs de braise, Depuis si longtemps, tout au long D\u2019une vie mesurée dont l\u2019enfant, Saturé de désirs, N\u2019aurait su imaginer le parcours ?Dans plusieurs poèmes, le poète s\u2019adresse à celle qui dans l\u2019au-delà lui tend une oreille bienveillante.C\u2019est le cas avec le poème ouvrant le recueil.Poème curieusement anticipant sur l\u2019après.Il s\u2019intitule « Rencontre ».Son premier mot est « tu ».« Tu as franchi le large ».Le nom de Lisette n\u2019apparaît ni ici ni ailleurs dans le recueil, mais le poète ne fait pas de mystère, il ne dissimule pas dans ses poèmes la présence essentielle de « la manquante ».Son écriture est au plus près de son sentiment et son sentiment est  entièrement  tourné dans  la  direction de  la  future  embellie. Or  voici  que  s\u2019est  enfin  réalisée,  dès  avant les premiers mots du recueil, la rencontre tant espérée.« Tu as franchi le large, / Là devant moi./ Sur-le-champ, un astre / M\u2019a pris le cœur. » Ce poème d\u2019ouverture s\u2019apparente à un rêve prémonitoire  ou du moins à un rêve qui serait parvenu à réaliser le désir dans l\u2019immédiat de l\u2019imaginaire : « C\u2019était toi  me rejoignant à jamais./ C\u2019était notre amour.» L\u2019ensemble du recueil est explicite sur ce point : le poète n\u2019a de cesse de s\u2019aventurer en pensée à travers les broussailles encombrant ses derniers moments.En poésie comme dans sa vie, Fernand Ouellette s\u2019aventure désormais dans la direction de l\u2019orient, c\u2019est-à-dire en envisageant sa propre mort, laquelle correspondra à sa résurrection.C\u2019est alors que la transfiguration accomplira la promesse du « C\u2019était toi ». Le poète parlera enfin au temps présent, au  temps de l\u2019éternité. La rencontre aura lieu. Enfin, il dira : « C\u2019est toi ».  140 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Après une maîtrise en création littéraire à l\u2019Université de Montréal, Daniel Guénette enseigne au collégial.De 1985 à 1996, il collabore à diverses revues en tant que critique littéraire et poète.Il fait paraître des recueils de poésie ainsi que des romans, puis interrompt toute activité littéraire durant près de 20 ans.Une fois retraité, il renoue avec la poésie (Traité de l\u2019Incertain, Carmen quadratum, Varia et La châtaigneraie) et fait paraître un récit (L\u2019école des chiens) ainsi que trois romans (Miron, Breton et le mythomane, Dédé blanc-bec et Vierge folle).On peut lire ses billets littéraires sur le blogue de Dédé blanc-bec. POSSIBLES ÉTÉ 2023 141 Joyau national Par Bérangère Maïa Natasha Parizeau 2012.Photographie numérique, 30.5 x 20.3 cm, prise dans la vallée Drung, province de Yunnan, sud-ouest de la Chine. 142 SECTION III Poésie/Création Le moment présent Par Bérangère Maïa Natasha Parizeau 2012.Photographie numérique, 34.3 x 50.8 cm, prise dans la province de Yunnan, sud-ouest de la Chine : minorité chinoise Naxi Dongba.Les Naxi Dongba sont le dernier peuple sur Terre à pratiquer une écriture pictographique dans les cérémonies.Ils utilisent l\u2019écriture comme aide mnémonique lors de rituels qui célèbrent la relation sacrée entre les humains et la nature.Notice biographique Bérangère Maïa Natasha Parizeau est une artiste interdisciplinaire, photographe, chercheuse, écologiste, défenderesse de l\u2019environnement, végétalienne, yogini (elfe) et militante de l\u2019évolution de la conscience humaine.Elle est réalisatrice d\u2019un documentaire en cours de production sur les Naxi Dongba, une minorité ethnique vivant dans le sud-ouest de la Chine.En 2023, elle a exposé ses photographies, ainsi qu\u2019une installation d\u2019images vidéo, à la Galerie Espace, à Montréal. POSSIBLES ÉTÉ 2023 143 Le tour de l\u2019Asie en 180 strophes À propos du recueil Azimut de Patrick Coppens Par Bernard Lévy partout où je vais le chemin me précède d\u2019un horizon moqueur \u2026 donnée au vent la dernière fleur du cerisier P.Coppens, Azimut L\u2019Asie que se plaît à évoquer Patrick Coppens dans Azimut est agitée de vents, de nuits, de frissons ; elle est aussi baignée d\u2019enfance, de bonheurs et de rêves sur fond de vie et de mort. Le récit qui en  résulte serpente au fil des pages de son livre suivant 180 courts textes \u2014 strophes d\u2019un long poème \u2014  qui empruntent la forme de haïkus.Il s\u2019agit de haïkus libres qui ne comptent donc pas tous trois vers et ne respectent pas non plus la contrainte de dix-sept syllabes ni toutes les autres règles.Un à un, ils profilent,  sous divers éclairages, une Asie que  l\u2019auteur décrit  comme «  tant  réelle que  fantasmée,  rafÏnée, secrète, sensuelle et mystique. En un mot fascinante. »  Comme l\u2019indique le titre, Azimut, l\u2019auteur adopte de multiples perspectives auxquelles répondent diverses écritures et lectures. Ainsi, pour décrire un lieu en particulier, l\u2019angle de vue se veut fixe, local :  une seule fleur/ et j\u2019oublie/ que le vase est fêlé.En contrepartie, pour évoquer des actions et des moments dramatiques, un jeu d\u2019observations mobiles et périphériques sollicite une forme expressive rayonnant dans toutes les directions, donc globale : on écoute l\u2019historien/ et les morts s\u2019étriper/ le printemps n\u2019y peut rien.L\u2019auteur mène son récit à la première personne du singulier sur le ton de la confidence : avec de vieux haïkus/ j\u2019accueille le nouvel an.Mais il tutoie aussi son lecteur, compagnon de voyage où l\u2019on reconnaît, mais pas  toujours,  le double de  lui-même  : à mi-voix/ la nuit te cherche/ intimité furtive.Sur le mode narratif, il met en scène des personnages : dehors les sœurs d\u2019Enjo/ plient des draps brodés/ aux initiales du vent.Mais la poésie d\u2019Azimut n\u2019est pas que narrative.Elle se nourrit d\u2019aphorismes : la souffrance rend injuste/ le bonheur rend ingrat.Elle brille de fulgurances : qui célèbre la mort/ prolonge la vie.L\u2019Asie de Patrick Coppens répond à l\u2019image d\u2019un jardin.Peuplé d\u2019un fantastique bestiaire d\u2019insectes, d\u2019oiseaux,  d\u2019animaux  domestiques  et  sauvages  que  double  un  prolifique  herbier  riche  d\u2019une  fine  végétation de fleurs, d\u2019arbres et de broussailles, ce jardin revêt les dimensions de la terre entière : l\u2019Asie sera partout/ où tu poses le pied. 144 SECTION III Poésie/Création Bien sûr, le lecteur sagace aura reconnu dans les strophes de Patrick Coppens les images du monde tel qu\u2019il est.Oui, tel qu\u2019il se dresse sous ses pas mais surtout tel qu\u2019il se dessine juste un peu plus loin quand l\u2019azimut embrasse la ligne d\u2019horizon.Rehaussé d\u2019une dizaine de dessins de l\u2019auteur, Azimut se prête à des lectures à haute voix. En solo ou  polyphoniques.Notice biographique Écrivain, Bernard Lévy est surtout connu comme auteur de nouvelles.Il a publié Un sourire incertain (1996), Le soufÒe court (2014), La nuit du violoncelliste (2015) aux éditions Triptyque (Montréal), ainsi que Caractères, un funambulesque pas de deux (2022) aux éditions du Prisme Droit.Sa nouvelle Un piano dans l\u2019arène, finaliste du Prix  littéraire  international Hemingway, a donné son titre au recueil publié par  les  éditions Mots en toile en 2022. Chez le même éditeur, Cher Milan Kundera, un recueil de lettres critiques adressées à des célébrités, marque l\u2019année 2023.Bernard Lévy a été plusieurs fois lauréat du concours de nouvelles de Radio-Canada. Enfin, critique d\u2019art, il a été directeur et rédacteur en chef de la revue Vie des arts de 1992 à 2018.Note Cet article inédit de Bernard Lévy est apparenté à son avant-propos publié comme préface au recueil de Coppens et cité par Daniel Guénette dans sa recension de ce recueil. POSSIBLES ÉTÉ 2023 145 Patrick Coppens : Azimut : Poésie : Éditions du Prisme droit : 2023 : 92 pages (recension) Par Daniel Guénette Patrick  Coppens  est  loin  d\u2019être  le  premier  venu.  Depuis  plus  de  soixante  ans,  à  titre  d\u2019auteur  et  de bibliothécaire, il est présent dans notre paysage littéraire.Auteur, mais surtout poète, il a publié au Noroît et ailleurs des ouvrages remarqués, surtout chez Triptyque où dès la parution de son Ludictionnaire, en 1982, il donne la mesure de sa fascination pour le jeu, notamment les jeux de mots, les mots d\u2019esprit.À titre de bibliothécaire et de fonctionnaire, il a œuvré à la Direction générale de l\u2019enseignement  secondaire.  Il  s\u2019est  vu  également  confier  la  responsabilité  des  littératures  et  de  la  linguistique à  la Centrale des bibliothèques du Québec. Ajoutons enfin qu\u2019il  est  le  cofondateur de  la  Société littéraire de Laval.Pour nous, il est d\u2019abord et avant tout un poète singulier, ce dont témoigne éloquemment son dernier opus.Cet Azimut est tout sauf déconcertant et il est étonnant de voir qu\u2019à travers tant de fantaisie, un poète aussi inventif peut faire part d\u2019autant de sérieux et de gravité.Cela tient sans doute à la nature du genre qu\u2019il explore et pratique.La forme brève ne ment pas.Une banalité proférée en peu de mots saute aux yeux, apparaît crûment.Sa nudité toute chétive révèle une profonde incurie du sentiment ou de l\u2019idée.Un aphorisme qui tourne à vide tombe à plat.Mais l\u2019écrivain qui se risque à la rareté de l\u2019expression cherche à viser juste ; il grave dans la pierre une parole dont la portée doit en quelque sorte être pérenne. Coppens est l\u2019un de ceux et celles qui réalisent un tel tour de force.  En guise d\u2019introduction à son recueil, le poète reproduit une note rédigée à l\u2019intention du maestro Gilbert Patenaude ; elle a pour but de l\u2019éclairer dans la mise en musique d\u2019Azimut.Coppens y déclare avoir « marié l\u2019aphorisme au haïku », avoir « choisi l\u2019ellipse et la litote, le mystère dans sa dure simplicité [\u2026] ».Cette note est suivie d\u2019un avant-propos signé Bernard Lévy.Je le lis et le relis, ne voyant pas ce qui pourrait lui être ajouté. Il ouvre on ne peut mieux le bal de la lecture. On y apprend que les 180 strophes  du recueil sont des « sobres miniatures en forme de libres haïkus ».Lévy propose ce que dans son anthologie de haïkus publiée chez Points, Rogier Munier appelle une « règle de lecture ».Lévy écrit : « Ainsi,  au fil  des pages,  surgissent des  images  fugaces.  Parfois  fulgurantes. DifÏciles  à  retenir.  Elles  filent. À moins de  les  laisser filer, elles  forcent  le  lecteur à s\u2019arrêter. À relire. À revenir sur ses pas. À  interrompre son élan.Une fois, deux fois.Encore.Toujours.» Munier abonde dans  le même sens  :  « Lire donc, oui,  sans doute, d\u2019une  lecture à  la  fois attentive et  ouverte.Laisser surgir l\u2019image que le haïku dresse vivement dans l\u2019esprit.Laisser s\u2019annoncer tous les sens dans le pur hors-sens du poème.Mais surtout, laisser venir ce qui vient, opérer l\u2019inattendu et son ravissement subit.C\u2019est, il me semble, la règle de la lecture [\u2026] ».Ces propos nous renvoient aux textes eux-mêmes, aux poèmes en général, et en particulier aux haïkus  des grands maîtres que furent Bashö, Buson, Issa, Shiki, ainsi que d\u2019autres auxquels Coppens ouvre les pages de son recueil, accueillant à tour de rôle, outre les Issa, Shiki et Buson, un Kyoshi, un Kikaku, un Chasei, ainsi qu\u2019un mystérieux personnage féminin nommé Enjo, lequel apparaît dans les poèmes de Kikaku et de Coppens également.En intégrant les vers de ces poètes dans son recueil, Coppens se trouve en quelque sorte à donner le la à partir duquel il aura accordé sa lyre, une lyre toutefois fort 146 SECTION III Poésie/Création peu lyrique, dixit Lévy dans son avant-propos. Une lyre tout de même empruntée à la culture asiatique  comme le laisse si bien entendre le titre (AZI.mut).Ainsi ne serons-nous pas étonnés en cours de lecture d\u2019apercevoir à quelques reprises la figure de Bouddha, de même qu\u2019une nature et des paysages  orientaux.Dans l\u2019avant-propos de son anthologie, Munier rappelle que le haïku « est tout imprégné de bouddhisme Zen. » Il mentionne du reste que la pratique du haïku, « écriture et lecture, est en elle-même  un exercice spirituel.» L\u2019illumination qui en résulte, est-elle observable dans les poèmes de Coppens ?À coup sûr, ceux-ci produisent le suspens de l\u2019esprit, telles des fleurs sur leur tige offrant présence et  immédiateté.Qui observera la règle de lecture de Lévy découvrira un univers à proprement parler merveilleux.Ce n\u2019est pas la magie qui y opère, et pas uniquement celle des mots, c\u2019est plutôt la finesse de l\u2019observation  et la faculté qu\u2019a le poète de se mouvoir au sein d\u2019un monde imaginaire si parfaitement joint au monde réel, celui de l\u2019esprit s\u2019entend et du cœur, autant que celui de la matérialité des choses, observable dans les moindres plis et replis de cette nature, proche ici de celle de l\u2019Orient, évoquée à travers les échos du verbe si particulier qu\u2019est le haïku.Coppens, dont je n\u2019ai pas cité ici le moindre poème, s\u2019avère être un maître en la matière. Il a semé dans  son ouvrage maints poèmes qui sont des pures merveilles \u2014 comment le dire autrement ?Son savoir- faire est exemplaire.Il veille au grain, suit la mesure de sa savante et toute simple partition, pose ses mots sur le papier en soignant leur calligraphie intérieure.Des dessins séduisants illustrent son ouvrage et l\u2019on y cherchera ou non des liens avec ses aphorismes et autres textes brefs.Son recueil commence ainsi : ouverte la barrière le sentier qui s\u2019échappe N\u2019est-ce pas là évoquée ce qu\u2019est justement une lecture, voire une existence ?Puis, le dernier poème de cette première section, d\u2019un ouvrage qui en compte trois, reprend cette idée de la déambulation : partout où je vais le chemin me précède d\u2019un horizon moqueur On connaît l\u2019importance de la danse des saisons dans le haïku traditionnel.Coppens à son tour l\u2019honore.En ouverture, il écrit : l\u2019été au jardin si j\u2019écrivais quelque haïku ce serait pour en profiter Puis, cent poèmes plus loin, se pointe l\u2019automne : l\u2019automne au jardin si j\u2019écrivais quelque haïku ce serait pour te consoler POSSIBLES ÉTÉ 2023 147 Une  préface  d\u2019Yves  Bonnefoy  figure  dans  l\u2019anthologie  consacrée  par  Munier  au  haïku.  Fidèle  à  sa  poétique, Bonnefoy aborde une fois de plus la question du concept.On se rappellera la légendaire méfiance du poète à l\u2019endroit de la conceptualisation en poésie. Bonnefoy observe que Buson énonce  « une certitude de la conscience immédiate, sans arrière-pensée spéculative ».Trouve-t-on dans les poèmes de Coppens une telle posture ?S\u2019exempte-t-il de penser et d\u2019exprimer sa pensée ?Quelques poèmes çà et là et, si elle provient de sa plume, la quatrième de couverture, donnent à voir un poète qui ne se contente pas de décrire dans son surgissement l\u2019apparition du petit événement que serait, par exemple, un peu de brise venue rider la surface de l\u2019étang.Après avoir présenté l\u2019ouvrage comme une manière d\u2019hommage à « une Asie éternelle, tant réelle que fantasmée », l\u2019auteur de cette quatrième, comme pour ne pas être en reste sur notre monde, ses  duretés politiques notamment, ajoute que cet ouvrage « ne fera oublier à aucun de ses lecteurs qu\u2019un régime qui massacre sa jeunesse, brime ses minorités et menace ses voisins, ne s\u2019appelle pas un régime autoritaire mais une dictature.» Notice biographique Après une maîtrise en création littéraire à l\u2019Université de Montréal, Daniel Guénette enseigne au collégial.De 1985 à 1996, il collabore à diverses revues en tant que critique littéraire et poète.Il fait paraître des recueils de poésie ainsi que des romans, puis interrompt toute activité littéraire durant près de 20 ans.Une fois retraité, il renoue avec la poésie (Traité de l\u2019Incertain, Carmen quadratum, Varia et La châtaigneraie) et fait paraître un récit (L\u2019école des chiens) ainsi que trois romans (Miron, Breton et le mythomane, Dédé blanc-bec et Vierge folle).On peut lire ses billets littéraires sur le blogue de Dédé blanc-bec. 148 SECTION III Poésie/Création Expression de la nuit Par Stéphane Rossi 2009.Aquarelle rehaussée à l\u2019encre, 21 x 29.7 cm. POSSIBLES ÉTÉ 2023 149 Réel improbable Par Stéphane Rossi 2009.Aquarelle rehaussée à l\u2019encre, 21 x 29.7 cm. 150 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Je m\u2019appelle Stéphane Rossi.Après une maîtrise en Lettres modernes en 1994, je suis devenu malade.Diagnostiqué schizophrène fin 1994, après quelques petits boulots, j\u2019ai été déclaré « invalide », et alors  j\u2019ai eu tout mon temps pour contempler à la fois la vacuité de mon existence et celle d\u2019un monde qui m\u2019est apparu radicalement étranger\u2026 Alors j\u2019ai perpétué une pratique qui était mienne, depuis des années, et j\u2019ai fait émerger, dans une création quasi médiumnique, c\u2019est-à-dire sans penser, et suivant l\u2019intuition pure, ces images d\u2019un autre monde, qui est mon autre monde, en connexion, peut-être, avec  d\u2019autres formes d\u2019univers, des formes et des couleurs non encore vues. POSSIBLES ÉTÉ 2023 151 Un stack Par Luc Lavallée Un stack aux géologies oubliées Coud les lainages du ciel clair Qu\u2019il teint la nuit venue À l\u2019encre des pieuvres.Sait-on pourquoi il a choisi la mer Plutôt que la lagune ou le lac D\u2019ailleurs s\u2019est-il choisi Ou des anges l\u2019ont-ils laissé tomber ?Des vaisseaux ont crevé Leurs humides viscères Contre sa langue acérée Sa solitude stridente Quand soufÒent les autans  Il joue de la flûte Avec la corne d\u2019une licorne Et se souvient de l\u2019épée légendaire Dans le basalte noir Le rouge des volcans Auquel le roulis des vagues Ne recueille que l\u2019interminable silence Dans l\u2019infini de ses médiations Avec le miroir de la Lune Attend-il le retrait des eaux Pour se recouvrir de son manteau d\u2019hermine ? 152 SECTION III Poésie/Création Notice biographique L\u2019auteur Luc Lavallée anime depuis des années des soirées de poésie, a dispensé plus de quarante cours différents  sur  la  littérature  dans  des  institutions  collégiales  et  universitaires,  a  publié  dans  plusieurs  revues et, en 2022, a fait paraître aux éditions Les Trois Colonnes, à Paris, un recueil de poésie intitulé L\u2019Aube métisse.Il prépare actuellement un spectacle qui fusionne poésie et musique, consacré à Serge Bouchard.Aussi, il travaille sur deux romans, un essai et un autre recueil de poésie.Il a, en outre, œuvré auprès de chamans autochtones du Mexique et de la Côte-Nord, dépositaires des enseignements traditionnels qui lui ont été transmis pour qu\u2019il les transmette à son tour. POSSIBLES ÉTÉ 2023 153 Deux poèmes récents Par Lauren Camp Traduits de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier et Anatoly Orlovsky Slow Motion The bus turns a corner.At the margin an uprooted big leaf maple, the hem of water.Piles of shells throated from ocean.What am I looking at?Poles, a meadow, a storefront: all generous and empty.Sometimes empty is what we do with ourselves.I arrive to my small room.A bee belts the glass and works again with its black shoes.As proof I exist, my pack at the door.In the middle of this stillness, I call my father.His words settle along the salal in dry spirals.I see things to be equal: the furl of ferns and an osprey rocketed from the pines.How else might we begin?Everywhere I look, morning, night, grass blade by blade, the towing sky. 154 SECTION III Poésie/Création Au ralenti Le bus tourne au coin.En marge un érable à grandes feuilles déraciné, le bord de l\u2019eau.Des tas de coquillages éructés par l\u2019océan.Qu\u2019est-ce que je regarde ?Des poteaux, un pré, une devanture : tous généreux et vides.Parfois se vider, c\u2019est ce qu\u2019on se fait à soi-même.J\u2019arrive dans ma petite chambre.Une abeille heurte un verre et se remet à travailler avec ses chaussures noires.Comme preuve que j\u2019existe, mon sac à la porte.Au milieu de ce calme, j\u2019appelle mon père.Ses paroles s\u2019installent le long du salal en spirales sèches.Je vois que les choses sont égales : le ferlage des fougères et un balbuzard élancé depuis les pins.Comment débuter autrement ?Où que je regarde, le matin, le soir, l\u2019herbe un brin à la fois, le ciel qui les hale. POSSIBLES ÉTÉ 2023 155 Open Heart His scar made him unlike the men who took me to begging, to bowling alleys on motorcycles, who threw off  their boots to the corners.He had no last excuses.Our desert habitat juggled a thicket of cotton and spread flat or fluttered. We\u2019d larked out of the suburbs and no longer stored rabbits in wire cages, but buried their bones when a dull ruin settled inside them.Aren\u2019t we all just containers?He loved to the bruise at my center.He insisted on peeling the vegetables.Years and how many rooms spread to our angers or the intimacy of each heaven to heaven.But it\u2019s the slash impressed at his ribcage, the span of sawn truth, that layer of sternum sutured with a needle.Not a mess: a salvation.With his whole heart he is permanently fixed.We each need a reference line.How his body knows to hold it. I finger  the seam and the worn flesh over that replaced valve with its clock.End to end music.Submit to its never ceasing. 156 SECTION III Poésie/Création À cœur ouvert Sa cicatrice l\u2019a rendu différent des hommes qui m\u2019ont mené à la mendicité, au salon de quilles à moto, qui garrochaient leurs bottes dans les racoins.Il n\u2019avait pas d\u2019excuses à la fin.Notre habitat du désert jonglait avec un fourré de coton et s\u2019étalait à plat ou papillonnait.Nous avons quitté la banlieue à tire-d\u2019aile et n\u2019entreposions plus désormais des lapins dans des cages grillagées, mais enfouissions leurs os quand une ruine sourde s\u2019installait en eux.Ne sommes-nous pas tous que des conteneurs ?Il aimait jusqu\u2019à la meurtrissure en mon centre.Il insistait pour éplucher les légumes.Des années et combien de chambres s\u2019étendaient jusqu\u2019à nos colères ou l\u2019intimité de chaque paradis au paradis.Mais c\u2019est l\u2019entaille imprimée à sa cage thoracique, la portée de la vérité sciée, cette couche du sternum suturé à l\u2019aiguille.Pas un gâchis : un salut.De tout son cœur il est réparé pour de bon.Chacun a besoin d\u2019une ligne de référence.Comment son corps sait la tenir.Je palpe la couture et la chair usée par-dessus cette valve remplacée munie de son horloge.Musique de bout en bout.Soumettez-vous à ce que jamais elle ne cesse. POSSIBLES ÉTÉ 2023 157 Notice biographique Lauren Camp est l\u2019auteure de sept livres, dont An Eye in Each Square (River River Books, 2023) et Worn Smooth between Devourings (NYQ Books, 2023).Elle est présentement poète lauréate du Nouveau- Mexique.www.laurencamp.com Note Les versions originales de ces deux poèmes, Slow Motion et Open Heart, qui font partie du recueil An Eye in Each Square publié en 2023 par River River Books, sont reproduites ici avec la permission de l\u2019auteure, ©Lauren Camp. 158 SECTION III Poésie/Création Journal de champignon no 32 Par Anthony Lacroix j\u2019ai l\u2019angoisse d\u2019une feuille morte quand l\u2019averse me masse le dos chaque amblyopie me rapproche d\u2019une étape mais le calendrier sonne toujours trois fois pour chaque rein confondu ne vous inquiétez pas il n\u2019y a que des livres ouverts sur la tranche et un candélabre de choses douces qui traversent mes journées et au fond que seraient les palpitations sans un tour complet du sommeil sensible Notice biographique Anthony Lacroix partage son temps entre Sherbrooke et Rimouski où il rédige une thèse de doctorat, dirige les Éditions Fond\u2019tonne et pratique le métier de libraire à la Librairie Boutique Vénus.Il a publié trois livres et récidivera avec Proust au gym aux Éditions de Ta Mère. POSSIBLES ÉTÉ 2023 159 L\u2019anémochorie des samares1 Par Antoine Bustros \u2026 en général, c\u2019est à peine si je faisais attention aux gens qui allaient à la plage, mais ces deux-là, je les ai remarqués à cause de la maigreur du type, je l\u2019ai vu et j\u2019ai eu peur, putain, j\u2019ai pensé, c\u2019est la mort qui vient me chercher\u20262 Roberto Bolaño J\u2019en avais marre de lire dans mon lit, alors j\u2019ai décidé d\u2019aller lire au mont Royal.Il y a là un endroit où, quand je réussis à m\u2019arracher les yeux de mon livre, s\u2019étend une vue en plongée sur le lac aux Castors que survolent des mouettes souvent querelleuses et plus loin, dépassant d\u2019une tête la rangée d\u2019arbres  qui  s\u2019effeuillent  en  automne,  la  coupole  de  l\u2019oratoire  Saint-Joseph  complète  le  coup  d\u2019œil  entre  les  lignes de mon récit.Sur cette petite élévation, où peu de gens s\u2019attardent, se trouvent seulement quelques arbres « praticables », à l\u2019ombre desquels je peux m\u2019asseoir dans la belle saison pour lire tranquillement.Après la première partie du parcours à vélo, le chemin à pied pour parvenir à ce lieu pittoresque est une joie et il est rare d\u2019y croiser des passants.On peut presque lire en marchant, sauf bien sûr dans les passages où il faut grimper ou dans ceux qui exigent plus de coordination.Ces jours-ci, je lis des recueils de nouvelles de Roberto Bolaño.J\u2019ai à peine déposé Les putains meurtrières que j\u2019entame sans respirer, si l\u2019on peut dire, Le secret du mal. Arrivera-t-il  à maintenir  cette cadence,  ce débit de floraison, d\u2019érudition et de  prolixité hors d\u2019haleine ?Je me suis posé ces questions en lisant son vaste et éblouissant Détectives sauvages et son colossal, intimidant 2666 (qui aurait dû être cinq romans, mais je crois que les éditeurs  ont  eu  raison  de  n\u2019en  faire  qu\u2019un  seul  livre,  posthumément).  Je m\u2019interroge  de même  au  début  de  chacun de ses petits bouquins (Appels téléphoniques, Nocturne du Chili, Le gaucho insupportable, Anvers, Étoile distante, etc.) où la prose, dans la traduction exquise de Robert Amutio, se décline avec la même  volubilité débridée, sans concision apparente mais dans un luxe de bavardage essentiel et magnifique.J\u2019ai mal lu les premières nouvelles de ce recueil.La couverture rigide, rouge et noire, de cette édition m\u2019a tout de suite déplu et rendu inattentif.Conséquemment, plusieurs paragraphes m\u2019ont échappé.Lorsque je lis ainsi, sans saisir ce que mes yeux parcourent, quand cela arrive, eh bien, je relis patiemment, plusieurs fois si nécessaire.En relisant immédiatement certains passages, je ne reconnais pas les lieux ou les atmosphères des phrases que ma voix intérieure a déjà prononcées, mais en même temps, c\u2019est  un peu comme si je revisitais mentalement un rêve sans savoir si ce souvenir de rêve m\u2019appartient ou si  c\u2019est le rêve d\u2019un autre, que quelqu\u2019un m\u2019aurait raconté, que j\u2019aurais vu dans un film, lu dans un roman  ou que j\u2019aurais inconsciemment inventé de toute pièce.Malgré cette obstination, il m\u2019arrive, après trois 1.S\u2019il est vrai que, a posteriori, on peut remonter la chaîne des événements qui donnent lieu à un phénomène observable, il est illusoire de chercher à prédire l\u2019aboutissement d\u2019une occurrence donnée assujettie à la succession d\u2019effets aléatoires.  Suivant ce postulat, on peut convenir que l\u2019analyse du passé n\u2019exempte pas l\u2019avenir d\u2019être gouverné par le hasard.L\u2019anémochorie des samares explore le thème du hasard à travers un signet et l\u2019irritation d\u2019un lecteur qui fusionne sa vie au récit qu\u2019il  lit, ainsi qu\u2019à travers  l\u2019identification du protagoniste au chien qui  le distrait de sa  lecture et dont  la ténacité se  mesure favorablement à ses propres obsessions, et surtout à travers un hommage au poète et romancier chilien Roberto Bolaño qui place la littérature en tant que sujet au centre de son œuvre.2.Bolaño, Roberto.Secret du Mal.Traduit par Robert Amutio.Éditions Christian Bourgois, janvier 2009. 160 SECTION III Poésie/Création ou quatre lectures, de me rendre compte que ça ne rentre pas.J\u2019abandonne alors momentanément mon texte et je lis autre chose ou je vais faire un tour à vélo.Et si je n\u2019ai pas envie de pédaler, je fais le ménage pour m\u2019occuper de la poussière qui tombe d\u2019on ne sait où, ou bien je caresse mon oiseau Kiki (c\u2019est ce que je fais le plus souvent), surtout quand je lève le nez de mon livre pour m\u2019apercevoir qu\u2019il pépie à tue-tête depuis un certain temps déjà et qu\u2019il sautille d\u2019un point à l\u2019autre de sa cage, ou qu\u2019il se  chamaille avec les tiges métalliques de sa prison dans le but d\u2019attirer mon attention.Je resterais bien ici sans bouger, à lire, malgré le vacarme de Kiki, parce que la nouvelle que je viens de commencer m\u2019intrigue. Mais j\u2019ai le dos en compote et je sens que s\u2019insinue un début de torticolis à force d\u2019être resté  à l\u2019horizontale depuis des heures.Je n\u2019ai aucune envie de lâcher mon livre mais Kiki fait tintinnabuler son perchoir comme s\u2019il avait perdu la tête et en plus, il vient de renverser sa baignoire. Je vais décidément  aller continuer ma lecture sur la montagne.J\u2019arrive là-haut.C\u2019est vaste, c\u2019est beau.Je lève les bras pour m\u2019étirer mais mon dos est raide comme une tige de titane, j\u2019ai du mal à garder les bras en l\u2019air.Je suis comme dans une camisole de force et mes ridicules collants de cycliste me compressent les couilles.La vue découverte du dôme de l\u2019oratoire domine le paysage, lui donne du panache ; c\u2019est là où le frère André, canonisé en 2010, a réalisé ses miracles.Enfant, j\u2019ai tremblé en voyant toutes ces béquilles abandonnées par les dévots qu\u2019il avait guéris, exposées dans un espace à part et clouées haut au mur comme un crucifix. Ma stupéfaction, née  de la peur plus que de la compassion, était due au nombre de ces prothèses ; je n\u2019avais pas imaginé qu\u2019il y eut tant de personnes handicapées.Pour ce qui est de ma mère, d\u2019ordinaire sceptique, la masse de ces béquilles l\u2019a immédiatement convaincue que ce temple opulent était miraculé.J\u2019étais surpris de la voir allumer des cierges pour le frère André en faisant tinter dans la boîte métallique plus de pièces que nécessaire, peut-être pour mieux mériter ses faveurs d\u2019outre-tombe. Quelques semaines plus tard,  je  compris en voyant ses blessures qu\u2019elle avait gravi sur les genoux les marches extérieures de l\u2019oratoire.Ecchymosée et éraflée du tibia à la rotule, elle semblait pourtant sereine. L\u2019état misérable où elle s\u2019était  mise n\u2019était pas seulement une marque excessive de vénération ; l\u2019exigence de l\u2019épreuve recelait un calcul : la gravité de son geste et l\u2019envergure de ses conséquences augmentaient proportionnellement la probabilité d\u2019exaucement de ses vœux.Des nuages menacent au loin, mais pour l\u2019instant, une trouée invite le plein soleil.La brise sporadique et agaçante brosse le terrain gazonné, soufÒant un fond d\u2019air chaud qui présage la canicule. Près des  fourrés, deux goélands se disputent quelque chose par terre.Dans tout cet espace s\u2019élèvent cinq arbres sous lesquels on peut s\u2019asseoir pour bouquiner paisiblement, mais un seul de ces postes est assez confortable pour y soutenir une longue lecture.Des deux postes suivants, le premier comporte une bosse qui scie la jambe au bout de vingt minutes et le second se présente sur une inclinaison où le tronc, en pente, casse la posture ; là, on ne tient pas plus de douze minutes.Les deux postes arrière sont en retrait.L\u2019un, bordé d\u2019une grosse racine émergeant au pied du tronc comme un serpent polycéphale, rend impossible de s\u2019y asseoir sans se meurtrir le coccyx, alors que l\u2019autre, se trouvant légèrement  en  contrebas,  afÏche  une  vue  partiellement  obstruée,  surtout  en  pleine  saison,  comme  maintenant, quand l\u2019arbre d\u2019en face est très fourni.Je connais bien ces endroits privilégiés de lecture en plein air mais je n\u2019en parle à personne pour éviter d\u2019attirer des lecteurs indésirables.J\u2019y ai lu des après-midis entières.La semaine dernière, par exemple, j\u2019y ai dévoré d\u2019un trait Ma fuite des plombs de Giacomo Casanova : délectable.J\u2019ai relevé deux dictons en latin que j\u2019utiliserai un de ces jours dans un texte.Ces dernières années, il y a beaucoup de touristes qui se montrent intéressés à ce lieu de passage.Certains s\u2019y assoient pour lire, mais la plupart des occupants des arbres sont des novices qui lisent peu ou prou, ou font semblant de lire en surveillant du coin de l\u2019œil je ne sais quoi.Ils choisissent le mauvais arbre, celui de la racine par exemple, et subissent l\u2019inconfort du serpent, ou bien ils gigotent sans cesse et ratent de cette manière des couchers de soleil exquis.Je songe parfois à les prévenir, mais j\u2019évite de m\u2019interrompre pour rester concentré sur ma lecture. POSSIBLES ÉTÉ 2023 161 Du sentier où je débouche, les trois premiers arbres sont en vue.Merde ! Mon arbre préféré est pris.Je précipite un regard sur le suivant qui semble libre, mais je me corrige aussitôt : mon deuxième arbre de choix est aussi occupé.Et le troisième ?Au moins celui-là est disponible\u2026 Noooon ! Un couple d\u2019adolescents très minces est étendu par terre tout à côté.Allongés, ils sont presque invisibles, leurs corps enfouis sous l\u2019herbe haute.Merde de merde ! Mais, ils n\u2019ont pas l\u2019air décidé à utiliser l\u2019arbre, ou oui ?Ou non ?Par une journée pareille, chaude et venteuse, ces espaces ombrageux valent leur pesant d\u2019or.J\u2019ai trop envie de lire alors je m\u2019installe sur le gazon, tout près de mon arbre préféré, au cas où son occupant dégagerait le terrain.Je me plonge dans mon livre : c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un type qui se remet de son addiction à l\u2019héroïne et qui se soigne à la méthadone dans un centre de désintoxication d\u2019une ville balnéaire.Et là, il y a ce vieux couple : elle, massive sous son parasol ; lui, sec et incroyablement squelettique, sur le point de casser sa pipe, étendu comme une allumette, se laissant, jour après jour, rissoler sous le soleil ardent.Je vois dans mon champ périphérique, sous mon arbre préféré, qu\u2019il y a du mouvement, mais je n\u2019arrive pas à quitter le livre des yeux ; cependant, je m\u2019aperçois que je ne saisis pas ce que je lis et je cesse immédiatement ma lecture.Mais, je ne trouve pas mon signet.Il a dû tomber dans l\u2019herbe.Je vais utiliser une samare comme signet.Je me penche pour en ramasser une et, ce faisant, je pense à un titre pour une nouvelle, mais je l\u2019oublie aussitôt, distrait par la jeune femme qui occupe mon arbre et qui s\u2019est mise à bavarder à haute voix au téléphone.Je me retourne brusquement et la regarde ostentatoirement avec un air mauvais, pendant un bon moment, avant qu\u2019elle ne s\u2019en rende compte.Puis elle fait un geste vague, comme si elle n\u2019y pouvait rien, mais elle n\u2019adresse ce geste à personne en particulier, pas à moi en tout cas, et elle continue à jacasser comme si de rien n\u2019était.Je suis pourtant le seul alentour que son piaillement incessant peut déranger.J\u2019essaie de revenir à ma lecture mais c\u2019est impossible.Qu\u2019est-ce que je fous ici si je ne peux pas lire ?Je suis trop énervé pour comprendre ce que je lis. Je lis quand même, obstinément, pour ne pas entendre le mot à mot de son  commérage tonitruant.Dans ma lecture trois baigneuses russes, probablement des putes, parlent avec leur portable et rient, comme ma jaseuse assise en tailleur, nu-pieds, en jeans serrés, qui, d\u2019ailleurs, n\u2019a pas lu la moindre ligne du livre ouvert devant elle.Je me demande bien ce qu\u2019elle attend pour le faire.Il ne se lira pas tout seul.Quel qu\u2019en soit le contenu, ce bouquin aurait eu le mérite de faire cesser son babillage irritant, adossée confortablement qu\u2019elle est à mon arbre, alors que je suis sur le gazon, accoté sur rien du tout ou plutôt suspendu en équilibre sur un coude qui sera vite trop fatigué pour me soutenir encore bien  longtemps. En vérité, mon personnage ne s\u2019intéresse pas aux trois filles ou peut-être ne  s\u2019avoue-t-il pas qu\u2019il y en ait au moins une qui puisse sans doute l\u2019intéresser.Il regarde à côté.On sait déjà qu\u2019il est fasciné et tout absorbé par le couple dépareillé des vieux vacanciers : la femme massive avec son gros livre interminable, abritée sous son parasol, et le mari rachitique crépitant sur le sable beige, exposé au flamboiement d\u2019un soleil  impitoyable. De temps en temps  il se redresse, traîne son  ossature frêle jusqu\u2019au bord de l\u2019eau et se trempe dans la mer ; cela semble sufÏre à le rafraîchir, puis il  retourne en rampant pour continuer de cuire au pied de sa matrone replète et liseuse vorace qui ne lui adresse jamais un mot.Il y a du mouvement du côté de l\u2019arbre à la racine où se terrent les adolescents maigrichons qui, du reste, ne semblent pas sur le point de lever le camp.De toute façon, leur arbre ne m\u2019intéresse pas vraiment.Il ne convient pas à une lecture sérieuse.Si on est du genre à gigoter tout le temps, ça peut aller, et encore, peut-être si tous les autres arbres sont occupés. Par ailleurs, il y a une  balle de tennis qui survient et bondit à quelques mètres de moi.Je me retourne pour en découvrir la provenance, entrant presque en collision avec un chien aux pattes très courtes, le museau aplati, genre boxer, qui fonce à sa poursuite.Deux garçons et une fille gambadent derrière le chien. Leurs pas tambourinent sur la surface herbeuse. Ils  semblent investis dans leur cailletage, s\u2019assoient en face de moi et profèrent un barrage tintamarresque de mots interférant avec ceux que je lis.Ils se sont installés plus loin que moi de l\u2019arbre que je lorgne, mais à une distance tout de même menaçante. Étant arrivé avant eux, il n\u2019est pas question que je cède  ma préséance.À leur erre d\u2019aller, je ne crois pas qu\u2019ils le convoitent, mais on ne sait jamais, et puis à 162 SECTION III Poésie/Création trois avec un chien, qu\u2019est-ce qu\u2019ils feraient de cet arbre ?Ils laisseraient leur chien pisser dessus, voilà ce qu\u2019ils feraient si je leur cédais ma place.J\u2019espère qu\u2019ils ont bien compris que, en ce qui concerne l\u2019occupation de l\u2019arbre, je suis le suivant.Je cherche les yeux de l\u2019un d\u2019eux mais on dirait qu\u2019ils font tout pour ne pas me voir. Il faudrait peut-être que je me mette debout et que je fasse de grands gestes  pour qu\u2019ils remarquent ma présence, ces trois-là, bien que je sois à quelques mètres d\u2019eux.C\u2019est sûr que le chien captive le peu d\u2019attention qui leur reste hors de leur babil assommant, quand il se lance à la poursuite de la balle de tennis sur ses moignons de petites pattes et semble perdre pied en dévalant le terrain pentu où roule et sautille la balle.Il dérape un peu mais miraculeusement recouvre l\u2019équilibre sur ses quatre aiguilles imparfaites et ramène la balle à la brune qui la ramasse puis la lui relance sans y penser, en continuant de parler, sans regarder ses deux compères ni le chien qui l\u2019accompagne, comme si en parlant dans le vide, elle avait ouvert un robinet qui devait la délivrer d\u2019un trop-plein cherchant une issue, peu importe l\u2019auditoire, si tant est qu\u2019il y en eût un.Ce qui frappe dans cette interaction avec le chien, c\u2019est le désintérêt navrant de la maîtresse à l\u2019égard  de leur jeu, contrastant avec l\u2019intensité et la passion manifestées par le quadrupède dans sa course éperdue où, au final,  il  semble  trouver  son compte malgré  l\u2019implacable  indifférence de  la maîtresse ;  indifférence qui ne le dissuade pas de se lancer et se relancer à nouveau, à corps perdu, aux trousses  de la baballe.Je n\u2019arrive pas à me remettre à la lecture, car je me demande s\u2019il ne serait pas plus sage de clarifier d\u2019abord  l\u2019ordre d\u2019accès à  l\u2019arbre pour prévenir  les malentendus et  les mécontentements.  Le chien, dans ses allers et retours répétés, me distrait et me force à relire plusieurs fois.Je me rends compte que la récurrence du chien dans cette action déteint sur le contenu de mon récit et y imprime un cycle schématique que le texte ne suggère d\u2019aucune façon.Mais voici qu\u2019une image me replonge dans l\u2019histoire : \u2026 (je) me mettais la serviette comme une cape et m\u2019en allais m\u2019asseoir sur l\u2019un des bancs du Paseo Maritimo, où je faisais semblant de m\u2019enlever le sable que je n\u2019avais pas sur les jambes, et de là, depuis cette hauteur, la vision du couple était différente, je me disais qu\u2019il n\u2019était peut-être pas sur le point de mourir, je me disais que le temps n\u2019existait peut-être pas comme je croyais qu\u2019il existait, je réfléchissais sur le temps tandis que l\u2019éloignement du soleil allongeait les ombres des bâtiments, puis je m\u2019en allais chez moi, me douchais et regardais mon dos rouge, un dos qui n\u2019avait pas l\u2019air à moi mais d\u2019un autre type, un type que je mettrais encore des années à connaître\u20263 Moi aussi, à ma manière, je cours derrière une balle. À la différence que je n\u2019arrive pas à la saisir. Lui, le  cabot courtaud, a le mérite de la saisir et de la ramener.Moi, je ne saisis rien du tout.Si je saisissais ma balle, je la conserverais, ou bien j\u2019irais l\u2019enfouir quelque part.J\u2019aimerais vouloir savoir avec certitude ce que je ferais, mais à la fin je m\u2019en fous, car dans ce scénario je serais un chien et mon monde serait tout  autre, et c\u2019est là où je me leurre en toute conscience puisque dans mon imaginaire évasif, je n\u2019arrive pas à nier l\u2019état bassement humain de lecteur irrité, privé de lecture par cette bête sur moignons, mal  adaptée pour la course sur terrain vallonné, qui se meut maladroitement à quelques centimètres du sol et qui, pourtant, ne pense qu\u2019à pourchasser avec urgence cette balle baveuse enduite de terre, noircie, qu\u2019elle s\u2019obstine à ramener à sa maîtresse irrévocablement ennuyée, qui la balance mécaniquement et à répétition au bas de la pente. C\u2019est, en gros, ce qui me tourne dans la tête alors que je sonde mon texte.  Impossible de gommer ces pensées qui court-circuitent ma lecture en adhérant inexplicablement au labyrinthe des phrases que je traverse avec peine.Il y a aussi le vent qui soulève les feuilles de mon livre et en éjecte ma samare.Je la laisse s\u2019égarer au gré du hasard, trop heureux de retrouver des yeux ma place dans la page, et je reprends tout doucement ma lecture.3.Ibid.(Bolaño, Roberto.Secret du Mal) POSSIBLES ÉTÉ 2023 163 Notice biographique Antoine Bustros est un pianiste, compositeur et écrivain montréalais.Né au Caire, il a vécu à Dublin, Los Angeles, Toronto, Rome et Londres.En 2000, Bustros fonde l\u2019ensemble Ulysse pour lequel il compose de la musique nouvelle de chambre pendant une quinzaine d\u2019années.Il se produit aussi à plusieurs reprises au Festival de Jazz de Montréal et sort quelques albums, dont un hommage à Bernard Herrmann.Plus récemment, il compose pour le collectif Confluence un répertoire qui mêle des traditions mixtes et des  instruments d\u2019origines culturelles variées.Au cours de la dernière décennie, M.Bustros a également publié un certain nombre de nouvelles, contes et récits, notamment dans XYZ La revue de la nouvelle et dans Montréal Serai.Actuellement, il écrit un roman. 164 SECTION III Poésie/Création Mario Pelletier : La pierre de Satan : Roman : Les heures bleues : 2021 : 469 pages (recension) Par Pierre-Ange Despiaux Voici le dernier roman d\u2019un auteur qui n\u2019en est pas à ses premières armes.Il exerce le beau métier d\u2019écrivain depuis les années 1970 et son talent s\u2019est illustré dans plus d\u2019un genre : il est romancier, essayiste, poète, il a été critique littéraire et journaliste.Il a signé de nombreux articles et publié une vingtaine d\u2019ouvrages qui ont émaillé sa carrière.Le livre dont il est ici question est un roman de près de cinq cents pages qui cherche à embrasser large, mais c\u2019est sans doute pour mieux étreindre.Il faut croire qu\u2019il existe encore de nos jours des écrivains capables d\u2019une envergure permettant un regard et une complexité dans  l\u2019enchevêtrement du temps  et de l\u2019espace au sein d\u2019un récit.Voilà ce que nous propose Mario Pelletier dans ce roman imposant.Il montre une ambition et une architectonique de son art dignes des œuvres patiemment construites, d\u2019une écriture qui sait prendre le temps pour aboutir à une vue d\u2019ensemble et mettre en avant une vision du monde que d\u2019aucuns qualifieraient sans doute de postapocalyptique. Fin du monde ? Fin d\u2019un  monde ?C\u2019est aux lecteurs de décider ; c\u2019est là leur liberté.Tout semble y avoir été mis en place avec une grande minutie : les personnages, les lieux et les époques.L\u2019évocation, la description au début du roman des Tours-jumelles et du 11-septembre, puis plus avant dans le déroulement du récit, de l\u2019incendie de Notre-Dame de Paris, ne sont certainement pas le fait du hasard.Ce récit est une quête, et une enquête, menée par  le personnage principal, une quête qui  l\u2019amène à  des chemins de traverse, de même que devant des embûches. En effet, les lecteurs sont conviés à une  traversée de l\u2019histoire échelonnée sur deux siècles avec des allers-retours dans le temps.N\u2019oublions pas que notre auteur est aussi historien.L\u2019Histoire (la majuscule ici s\u2019impose) est l\u2019un des matériaux essentiels de l\u2019art romanesque de Pelletier.Nous passons de l\u2019année 2001, commencement de ce siècle encore tout jeune, avec des va-et-vient entre différentes années des deux premières décennies de notre  époque, à des sauts dans le siècle dernier, au village de Touladi dans le Bas-Saint-Laurent, lieu d\u2019origine du personnage principal, Loïc, et du récit de deux familles et de leur opposition.Puis nous sommes projetés vers un autre lieu d\u2019origine, au Missouri, lieu de naissance d\u2019un enfant et de (re)découverte d\u2019un mystérieux  camée,  le  filon,  perdu  et  retrouvé dans  l\u2019entrelacs  de  cette  narration  complexe.  Le  camée apparaît, disparaît puis se remanifeste au gré d\u2019une nécessité étrange mais constante, comme un principe qui transcenderait le temps et l\u2019histoire.Serait-ce La pierre de Satan ?  Enfin,  il  y  a  les  pérégrinations du personnage principal en quête de ce bijou et le mystère qui l\u2019entoure, des deux côtés  de l\u2019Atlantique.Trois temps, trois destins frappés au sceau de la fatalité, trois tragédies qui se trouvent à la croisée d\u2019une route, une fourche à trois voies qu\u2019empruntent le narrateur, le héros-enquêteur et le  chœur des voix qui sourdent des époques pour mieux se joindre, se disjoindre puis se rejoindre dans la polyphonie de ce chant.Le roman que Mario Pelletier a écrit, et osé, transcende ces récits qui épousent le genre de l\u2019autofiction.  Il évoque le monde dans ce qu\u2019il peut receler de secrets, de mystères, d\u2019énigmes et tente de donner chair à la complexité de l\u2019univers.L\u2019expérience, la culture de l\u2019auteur permettent cela, rendent possible un destin singulier sans pour autant oublier que l\u2019un s\u2019inscrit dans le multiple de la vie et des gens. POSSIBLES ÉTÉ 2023 165 Nombre d\u2019auteurs aujourd\u2019hui,  romanciers et poètes,  semblent souvent ne parler que d\u2019eux-mêmes.  Chacun y va de sa petite musique.Du nombril non encore séché et des viscères exposés à la vue de tous.Quelques Narcisses possèdent bien de petits miroirs de poche dont ils peuvent se servir en grand mystère. Stendhal, narquois, peignait un évêque qui se mirait, un Narcisse mitré qui s\u2019essayait à bénir  noblement et moelleusement devant une glace de sacristie, dit Paul Valéry dans ses Variétés.Sans doute en est-il de même de nos auteurs lorsque vient le moment de mettre un genou en terre devant l\u2019autel  de la littérature de la spectacularisation du moi.Mais contrairement au personnage de la mythologie grecque qui,  après une déception amoureuse, ou par punition divine,  est  fasciné par  son  reflet,  nos  contemporains sont  rarement  transformés en fleur. La pierre de Satan dépasse largement ces récits, parfois qualifiés à juste titre de romans, ficelés à la mode de l\u2019autofiction, grande flaque d\u2019eau croupie  qui réfléchit l\u2019intérieur de nos contemporains épris de leur psychodrame.  Pelletier n\u2019est pas de ceux-là.Et il n\u2019est pas certain qu\u2019écrire réponde uniquement à des pulsions narcissiques, contrairement à ce que bien de nos contemporains afÏrment.  Sans doute Pelletier a-t-il cherché à tisser une œuvre qui englobe le tout multiforme du monde, un roman totalisant.James Joyce, l\u2019auteur d\u2019Ulysse et de Finnegans Wake, avait pour ambition de faire en sorte que dans son œuvre le monde soit « contenu dans une coquille de noix.» L\u2019écriture de Mario Pelletier \u2014 parlons de style \u2014 se déploie dans le sillon d\u2019un Proust pour la finesse et l\u2019élégance et d\u2019un  Rabelais pour la vigueur, la puissance et la franchise, la verdeur du verbe, la rudesse dont on sait parfois faire preuve quand on cherche à exprimer certaines vérités.« Loïc comprenait qu\u2019en ce monde une multitude d\u2019êtres et de consciences sont des \u201cpierres de Satan\u201d.Ils rayonnent d\u2019influences maléfiques, ils irradient des ondes funestes, ils diffusent les basses énergies du mal.Le plus souvent à leur insu, par inconscience.Ils ne sont pas mauvais, ils se croient même bons, ils ne savent pas ce qu\u2019ils font.» (Extrait de La pierre de Satan) Les lecteurs, eux, savent ce qu\u2019ils ont à faire : lire pour leur plus grand plaisir.Note Voici le lien vers une entrevue avec l\u2019auteur de La pierre de Satan : https://www.facebook.com/viallelaurence/videos/664820837900075 Notice biographique Comme nombre de traducteurs et chroniqueurs, Pierre-Ange Despiaux travaille pour le Bureau des langagiers et langagières Anonymus & Incognitus.Certains le connaissent par quelques-uns des pseudonymes suivants : Seán Pàdraig Fionnadóir, John O\u2019Donovan ou Enrique Pantaleón.À son actif, il a plus de trente ans d\u2019expérience et de nombreuses traductions tant pragmatiques que paralittéraires. 166 SECTION III Poésie/Création Mary Ann Bevan Par Laurence Bertrand 1920 nous quittons l\u2019Angleterre les États-Unis nous montrent leurs cicatrices d\u2019immeubles elles nous rappellent maman ta chair   trop rêche *** Tu vois les nuages à Coney Island faire des embardées et le ciel fait le mort intoxiqué par ces couchers de soleil les magasins te fixent autant que les passants dégoûtés la beauté incinérée dans chaque vitrine les maisons n\u2019en peuvent plus de faire semblant de te sourire comprends-tu maman que seules les stations balnéaires acceptent de te prendre dans leurs bras sans t\u2019insulter POSSIBLES ÉTÉ 2023 167 *** Coney Island est-ce plus superbe que la ville de ta jeunesse surtout les soirs où tu rentres de Dreamland les chênes tiennent leurs branches à bout portant plantent leurs doigts dans la terre tu longes les terrains ils exposent leurs souches comme des muscles à travers ta vision de moins en moins claire tu les trouves plus beaux que toi la pluie coule avec hésitation sur toi tu marches les épaules très droites malgré tes migraines tes douleurs articulaires tes responsabilités pesantes de mère et tu oses croiser le regard des fenêtres tu franchis la porte de notre logement ses intestins de corridors tes yeux ouvrent leurs tiroirs maman écoute nos murs se pourchasser les uns les autres les portraits de tes parents décédés 168 SECTION III Poésie/Création collent à ton palais quelques tables restent péniblement debout les lits peinent à rester couchés le présent demeure-t-il aussi merveilleux *** Assise sur ton lit tu penses à l\u2019Angleterre à ceux qui sont partis ceux qui te respectaient tu serres entre tes cuisses nos souffrances à nous tes enfants la faim creuse nos ventres comme des tombes les rêves de richesse rampent quelque part sous tes paupières-vestiges *** Tu t\u2019endors nos châteaux de sable jouent à cache-cache entre tes côtes le long de tes tempes tu aimantes nos coloriages réchauffes notre peau de soupirs torrentiels en souhaitant que l\u2019on connaisse la même jeunesse légère que la tienne POSSIBLES ÉTÉ 2023 169 mais parmi les viscères de tes cauchemars les rires tachés de sang des spectateurs de Dreamland se cramponnent au mât de ta colonne vertébrale leurs rictus dégoulinants de pages de journaux avec ta photographie leurs coups d\u2019œil en lambeaux dans tes veines *** Maman tu le sais demain tu retourneras à Dreamland les lettres se donneront la main formeront ces mots Homeliest Woman ton titre ces gens reviendront à Dreamland leurs océans de murmures pendus à ta robe ils observeront ce qu\u2019ils appellent ta laideur les jupes des femmes claqueront plus que des fouets au rythme de tes souvenirs menottés par ton ancienne beauté tes pieds plus énormes que le cercueil de papa 170 SECTION III Poésie/Création *** L\u2019écorce de leurs haut-le-cœur explosera dès que tu t\u2019afÏrmeras pleine d\u2019espoir de nous imaginer vivre comme tu vivais à notre âge sans leur haine qui chavire contre nos langues sans l\u2019odeur des paumes qui se referment sur ton torse bombé *** Maman reste chaque fois que tu vas à Dreamland nous avons peur que les moqueries te brûlent que tes blessures secrètes entrouvrent leurs mâchoires que les chapiteaux dévisagent ta mort sans rien dire que tes pupilles ne soient plus nos écrans de cinéma les fleuves des États-Unis s\u2019entrecroisent comme des jambes aux cérémonies funéraires POSSIBLES ÉTÉ 2023 171 *** Aujourd\u2019hui remarques-tu le passé fondre remarques-tu plusieurs arbres noués les uns par-dessus les autres comme si la Terre croisait les doigts notre pauvreté s\u2019éventre-t-elle à l\u2019intérieur des garde-robes maman te parfumes-tu de magnificence tes lèvres nacrées d\u2019aventures tes reins se transforment en nos livres d\u2019images des boîtes à surprises plages magiques *** Pourtant jusqu\u2019à la fin de ton existence tu ne deviendras personne d\u2019autre que Mary Ann Bevan 172 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Laurence Bertrand fait une maîtrise en Études littéraires.Son mémoire porte sur la représentation des tabous dans la poésie pour enfants et la poésie de l\u2019enfance.Elle a publié des poèmes dans diverses revues, entre autres dans Le Sabord, Les écrits et Possibles.Laurence a remporté quelques prix littéraires, dont la bourse Hector-De-Saint-Denys-Garneau et la mention du Prix Piché de poésie (avec son recueil À la dérive de nos soifs, paru aux Éditions d\u2019art Le Sabord).En dehors des études et de l\u2019écriture, elle est correctrice et participe avec bonheur à des comités de lecture de revues étudiantes.Note Ce poème, initialement publié en 2020 dans la revue en ligne Impact Campus / Le Mag de l\u2019Université Laval, est reproduit ici avec la permission de l\u2019autrice ©Laurence Bertrand, tous droits réservés.Voici le lien au poème en ligne : http://impactcampus.ca/le-mag/decembre-2020/mary-ann-bevan/?fbclid=IwAR2N3AhE4Gj4Q5vXjNO zT_mseLX9rwc_bbWhg-25WSjTOWsfg4w2lP88xlM POSSIBLES ÉTÉ 2023 173 Hommage à ma mère Photo-projet autobiographique Par Louise Lefort Il y a des émotions si vives qu\u2019aucun mot ne saurait les contenir\u2026 En 2012-13, j\u2019ai accompagné ma mère qui était en perte d\u2019autonomie, c\u2019est à ce moment que j\u2019ai débuté un cycle de photographies autobiographiques.Avant je ne parlais que d\u2019autres femmes, mais depuis il m\u2019arrive de mettre en scène ma propre histoire dans des moments clés de ma vie.J\u2019ai ainsi abordé les thèmes de l\u2019accompagnement, du deuil et de la métamorphose du corps.On sent l\u2019influence de la peinture et du cinéma dans mon approche.  Je recours à la mise en scène pour créer des atmosphères, traduire des émotions.Chacune de mes photographies raconte une histoire, témoigne d\u2019une rencontre.Je m\u2019intéresse au parcours des femmes, aux moments de transition dans leur vie.Ce que je veux mettre en lumière, c\u2019est la force intérieure qui les habite et leur détermination, ce qui rend possible le changement.Aux pages suivantes : « Hommage à ma mère 1, 2 ».2013.Photographies numériques. 174 SECTION III Poésie/Création POSSIBLES ÉTÉ 2023 175 176 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Photographe montréalaise, Louise Lefort est diplômée de l\u2019Université de Montréal en histoire de l\u2019art (B.A.1980).À travers ses projets photographiques, Louise poursuit sa démarche sur une base personnelle.Elle s\u2019intéresse à l\u2019histoire des objets, des lieux, ainsi qu\u2019aux parcours de vie de femmes.Une partie de son travail récent est autobiographique.Ses projets s\u2019échelonnent sur plusieurs cycles où elle collectionne des  récits  autour d\u2019un même  thème. Elle  investit des  lieux pour  créer des atmosphères et  recourt  à  la mise  en  scène ;  tout  est  fait  à  la prise de  vue.  Ses  travaux  sont diffusés  lors d\u2019expositions où elle  souhaite aller à la rencontre des gens et voir comment ils s\u2019approprient ses images et y projettent leur propre histoire\u2026 POSSIBLES ÉTÉ 2023 177 U n j a r d i n d \u2019 é t o n n e m e n t I Carnet du [ renversement ] et du [ nudifié ] Par Catrine Godin 178 SECTION III Poésie/Création l e s e u i l Si, à l\u2019origine, il était question d\u2019une certaine rébellion contre des rigidités de formes de pensée dans le contexte historico-social pré-millénium, ces formes prirent vite l\u2019aspect intangible de murs, aussi intangibles que réels, parce que « partagés » par une grande communauté d\u2019êtres.  Ces murs m\u2019apparaissaient tels ceux cimentés et grimpants jusqu\u2019au ciel (dont beaucoup parlaient) et ils empêchaient la vue. Dans mes  perceptions d\u2019alors, les uns et les unes vivaient emmurés dans un enfermement volontaire et sans en avoir conscience ou en n\u2019ayant conscience que de la réalité desdits murs.Je ne pouvais rien faire d\u2019autre que de les identifier : il y avait les grands murs de l\u2019État, ceux  de la Justice, ceux des nantis, ceux des arrivistes, ceux des classieux, ceux des hommes, ceux des pauvres, ceux des femmes, ceux des nécessiteux, et tous ces murs étaient incroyablement durs, voire étanches.Il y avait également les murs étagés et complexes des savants, des chercheurs, des Jos Connaissant, des murs de savoirs montés un peu comme ça, de guingois.Je regardais la cité concrète, ses murs de pierres, ses briques, et je voyais plutôt les murs étranges de ce qui est pensé et cru comme étant « la règle du réel ».Étais-je si recluse et obligée de servitudes que je n\u2019embrassais pas, n\u2019embrasserais jamais ?Étais-je si prise qu\u2019il me fallait coûte que coûte franchir le mur des murs, et jusqu\u2019à le transformer bel et bien ?Il n\u2019était pas question de jeu ou de magie, mais d\u2019une liberté concrète désirée qui soit manifeste, un choix volé (à un trésor impossible que se gardent les Rois du Monde) à la barbe et au nez des bien-pensances, et rendue, cette liberté, à une Césarine jamais reconnue : combien y avait-il de Césarine dans ce monde ?Puis brutalement, il y a eu la vue intérieure sur les murs absorbés mais construits par soi, collectant les mots, les phrases, les croyances mêlées  de loyautés, de paresses et du facile, quelque chose qui s\u2019apparente au connu d\u2019un confort\u2026 alors je questionnais les murs, tous les murs. POSSIBLES ÉTÉ 2023 179 Comme ceux-ci n\u2019avaient pas tous de portance, je tentais d\u2019en faire tomber quelques-uns avec choc, en comprenant que chaque mur se plaçait vers l\u2019extérieur, vers la périphérie, l\u2019autour.Une question fusa : que fait-on du centre de l\u2019être ?  Bien sûr je ne parle pas de religion, de spiritualité \u2014 quoique \u2014, mais plutôt de comment l\u2019être se vit dans « ses murs » et de (se) franchir  comme de s\u2019affranchir, ou de libérer une part de soi (toutes parts de  soi), en opérant un geste consciemment différent des habituels.  Ce qui suit n\u2019est pas conventionnel, c\u2019est une sorte de permission (joyeuse) de « faire le mur », de se trouver à le dématérialiser, de passer au travers, pffuit, pour avancer vers ces murs de soi invus qui  nous obligent sans que l\u2019on questionne ou comprenne le pourquoi, mais qui au fil du temps en viennent à étouffer la vitalité profonde et la  créativité, afin de s\u2019en défaire bel et bien.Dans ce premier carnet, j\u2019aborde ce qui est à l\u2019origine de ma pensée, et comment aura émergé le renversement et sa pratique, dans l\u2019écriture notamment, puis j\u2019éclaire la notion du nudifié, et son importance coïncidant avec le « démurage ». En fin de carnet se trouve un  processus illustrant l\u2019application en plusieurs étapes du principe même  du renversement et son nudifié, qui ici sont « conjugués ».  180 SECTION III Poésie/Création « Combien est mieux le silence ; la tasse de café, la table.Combien mieux de m\u2019asseoir seul comme l\u2019oiseau de mer solitaire qui ouvre ses ailes sur le bûcher.Laissez-moi m\u2019asseoir ici pour toujours avec des choses nues\u2026 » « Il m\u2019arrive parfois de penser que je suis les saisons, le mois de février, le mois de mai, le mois de novembre : que je fais partie de la boue, du brouillard et de l\u2019aube.» \u2014 Virginia Woolf POSSIBLES ÉTÉ 2023 181 l\u2019origine \u2014 \u2026 un corps s\u2019avance dans les eaux\u2026 toujours je pense à Elle ainsi, les poches remplies de pierres, debout dans le courant, vivante jusqu\u2019au bout d\u2019Elle.\u2014 \u2026 parfois une fin rejoint son début, comme le flot dans le flot se rejoint jusqu\u2019à la mer\u2026 Tu veux rendre vie, plus fort que toi, n\u2019est-ce pas ?\u2026 toujours, ceci te devance\u2026 \u2014 « les choses nues » l\u2019exigent, elles attendent, babillent, car cette pensée s\u2019est levée debout dans le monde, elle aura marché parmi les êtres, et respiré son idée, innervée et inversée\u2026 l\u2019origine même, comme le corps nu flotte entouré de liquide, puis se développe, bouge, et se place en se retournant la tête vers le bas\u2026 \u2014 La vie, la mort et la vie, encore, oui, tous les corps-à-naître rendus à terme expérimentent ce moment physiologique du renversement : le phénomène qui prédispose à vivre\u2026 \u2014 \u2026 tu veux dire que sans ce mouvement « primordial »\u2026 \u2014 Oui, sans ce renversement, cette capacité, tout se complique ! 182 SECTION III Poésie/Création \u2014 l e b a s s i n d \u2019 e a u \u2014 à l\u2019origine, je faisais des rêves orangés. puis je suis sortie d\u2019un  nénuphar de chair, tout de suite, très vite.si j\u2019avais su nager dans le petit bassin (j\u2019étais minuscule), il me faudrait vite apprendre à marcher dans le monde (je parlerais avant), et un jour, écrire.l\u2019expérience du corps est frappante, par le poids, par le froid, la douleur, le besoin urgent d\u2019une chaleur humaine.j\u2019étais d\u2019abord une sorte de « Ça » qui criait.puis on me donna un nom, un nom qui était un nom comme les autres, un nom comme « ça »\u2026 ma première véritable découverte marquante vint de « la lune dans le ventre » de ma mère, qui me disait qu\u2019elle l\u2019avait attrapée.elle m\u2019expliqua que dans cette lune très particulière, il y avait une mer intérieure où nageait un tout petit enfant ; j\u2019aurai assisté à deux « lunaisons », et alors vu dans un livre l\u2019image, l\u2019enfant la tête en bas dans le ventre d\u2019une maman, ventre miraculeusement  rendu transparent par le dessin.ma seconde découverte marquante a été celle de la gravité\u2026 après une chute (ou envol) depuis un haut balcon à l\u2019âge de trois ans. de cette chute je conserve la mémoire de la douleur d\u2019être,  douleur poignante dans les poumons, dans la tête, bien sonnée,  soufÒe coupé, son impossibilité jusqu\u2019à perdre conscience ; le  monde s\u2019évanouissait soudainement sur le visage de ma mère, entouré de noir, dans une angoisse réciproque, osmotique.puis des brumes.rien.ou tout : la vie.la vie c\u2019est grave.d\u2019où l\u2019importance de dessiner (ou transmettre) sa transparence\u2026 * POSSIBLES ÉTÉ 2023 183 \u2014 a u j a r d i n d \u2019 e n f a n c e \u2014 \u2014 tu te souviens de ta toute première marque pour signer tes dessins à la petite école \u2014 tu ne savais pas écrire \u2014 ?\u2014 \u2026 je signais d\u2019un cercle à l\u2019intérieur d\u2019un carré\u2026 un monde / être dans son cadre / foyer, lieu-d\u2019être, et je découvrais cinq ans plus tard, vers mes onze ans, que selon de Vinci, j\u2019inversais la quadrature du cercle ; ceci me fit réfléchir très fort, il me fallait comprendre son point de vue \u2014 qui était mathématique, géométrique.\u2014 tu n\u2019es pas dans cette logique-là, n\u2019est-ce pas ?\u2014 bien sûr que non\u2026 pourtant que si\u2026 mais je préfère lire les symboles, leurs sens et analogies, plutôt que la seule mathématique.dessiner avec un crayon rouge, et ensuite montrer ma transparente pensée : ce devint important.cela me reliait à mes proches. mais il y eut une difÏculté, ou plutôt, une incapacité à la  rectitude.et cette incapacité de vilain canard maladroit passerait inaperçue à ma personne jusqu\u2019à l\u2019école.aussi j\u2019y entrerais sur le tard de mes six ans, et l\u2019incapacité y semblerait être du simple  fait de ma gauchitude parmi les droitiers \u2014 pourtant il faut se demander si un droitier tourne systématiquement les poignées de porte et les robinets à l\u2019envers, car c\u2019est une réalité souvent bloquée ou brûlante\u2026 dès lors, une sensation désagréable empoigna mon ventre comme un tison : étais-je la seule\u2026 ?mes yeux cherchaient tous les gauches possibles, à savoir s\u2019ils avaient les mêmes difÏcultés, les mêmes manques de repères ; ce serait  une longue quête\u2026 184 SECTION III Poésie/Création à l\u2019école, on m\u2019apprit à former les lettres de mon prénom qui, illisible sur le papier, se dessinait immanquablement de droite à gauche, et tant qu\u2019on aurait pu lire l\u2019endroit dans un miroir.il me fallait renverser un à un les symboles, afin de parvenir à écrire les neuf  lettres dans le bon ordre.évidemment je préférais le dessin.un soir alors, dans l\u2019idée de « m\u2019aider », ma mère retira deux lettres centrales au prénom, et ceci fut la première expérience et leçon « d\u2019allègement » (voire de simplification, ce qui sèmerait le grain  d\u2019une stratégie inattendue) : ce jour je devins « autre », je devins qui j\u2019étais, reconnue, par ce prénom que je signais fièrement. drôlement  cela faisait de moi « quelqu\u2019un d\u2019autre », car ce n\u2019est pas rien changer de nom, « comme les amérindiens », et comprendre par lui son unicité.quelques années plus tard, un cours de biologie m\u2019apprit que la perception de l\u2019œil renversait l\u2019image et que le cerveau devait la « dérenverser » pour la lire à l\u2019endroit ; je fis des liens rapidement  en me supputant un « miroir intérieur » supplémentaire, me dotant ainsi d\u2019une version du monde véritablement et irrémédiablement à l\u2019endroit.à partir de ce jour je serais la seule de mon entourage à voir « le monde réel ».je tentais d\u2019expliquer cela mais bien sûr on voulut me faire rentrer dans le rang, tout le monde voit le Monde à l\u2019endroit puisqu\u2019il l\u2019est « à l\u2019endroit », me dit-on.ha bon\u2026?la vie enseigne assez durement de ne parler que de ce qui est connu et, pour le reste, d\u2019interroger sans poser de questions idiotes\u2026 (il me vint très tardivement que toute question « sentie » ne pouvait être idiote) aussi je constatais que personne ne m\u2019interrogeait quant  à ce que j\u2019expérimentais personnellement, alors que j\u2019interrogeais beaucoup, puis, plus du tout.à cet égard, je constatai que ce qui est appris de l\u2019expérimenté concret et réel, soit du senti et du ressenti, de l\u2019émotion et de son intellectualisation, de l\u2019intuition, de la créativité, des connexions entre les sens, de par le corps et de par l\u2019esprit \u2014 son impalpable véritable \u2014, ne fait pas partie des enseignements de ce que transmettent les parents, ni les écoles, ni les cursus universitaires, qui formatent des apprentissages standardisés (qui séparent et nivellent les intelligences) et les maintiennent (jusqu\u2019à un certain point) à un niveau socio-fonctionnel (niveau requis par les gouvernances, les commerciaux et leurs banques)\u2026 POSSIBLES ÉTÉ 2023 185 dans la « conformité standardisée du monde », si par exemple se manifeste une singularité (il s\u2019en manifeste de plus en plus), disons une gauchitude de chez Gauche dans un monde d\u2019ultra-droitiers, un « à l\u2019envers-isme » de forcené, additionné d\u2019un obligement neuronal (ou asperger, ou douance, ce n\u2019est toujours qu\u2019un niveau de langage ou de code), dont le résultat semble une forme de « non-réponse aux exigences standards » mais involontaire, la conséquence est une exclusion sine qua non, ou apartheid (trop longtemps flou comme  dans « non répertorié » : objet vivant non identifié, Ovni), incompris  en soi-même ; soit, jusqu\u2019au sentiment un peu apitoyé d\u2019un exil  terrible de perpétuité, et jusqu\u2019à être contre soi, fâchée d\u2019être, seule,  mais jusqu\u2019à devoir faire sens seule, et jusqu\u2019à inventer / apprendre l\u2019unication (se rendre à soi par soi-même dans son hæccéité et  ipséité), et surtout devoir apprendre à embrasser et dépasser le fait d\u2019une condition paraissant pour la plupart un handicap.* 186 SECTION III Poésie/Création \u2014 l a g r a n d e c o u r \u2014 ou l\u2019invention du [ renversement ] « jeune fille, on voulut m\u2019enseigner les règles de l\u2019Art Littéraire et de ladite Poésie Classique.\u2014 Fichtre ! \u2014 À qui le dis-tu\u2026 quelle affaire que de se compliquer à ce point.Fichtre messieurs, que c\u2019en est presque tordu : l\u2019art du non naturel, de la dentelle du froufrou du rond de jambe verbaculaire.mon esprit se bloqua.je lisais des rimes et cela m\u2019assommait de joliesse, et je voyais comme des êtres un peu mièvres les poètes se poudrer (\u2026).» laissant là ces expertises plutôt masculines, je me mis en quête  d\u2019une forme d\u2019expression littéraire qui accueillerait mes gauches expérimentations ; ceci prit des années.absorbant de trois à cinq romans par semaine en bonne bibliophage ou libérovore, je n\u2019allais pas y ajouter avant très très longtemps.cependant je notais des citations et des vers dans des carnets blancs. aussi, l\u2019épistolaire me garda la main tout au fil du  temps.je considérais mes lettres pareilles à de vastes étendues ouvertes, ou brèves perceptions senties, lancées puis reçues « où que ce soit ».la lettre ne prétendait qu\u2019à être une lettre, et je la remplissais de « tout ». de  tout mon vrac vivant.adulte, le vers libre entra dans ma vie par la main d\u2019un poète refusant d\u2019être connu.alors lentement a germé dans ma pensée que ceci ressemble à cela, je veux dire qu\u2019un corset vaut un autre corset, que ce soit celui de la pensée ou celui du corps de la femme. à cet effet, je décidai que si la femme se  libère des carcans séculaires, il était nécessaire, voire urgent, de desserrer le corset verbal et mental de La Poésie, puis du vers lui-même (un peu  comme le firent les « atomistes » islandais en produisant fusion / fission  du vers).je pensais cela tout en me disant qu\u2019un corps est un corps, qu\u2019il a POSSIBLES ÉTÉ 2023 187 besoin, comme celui de l\u2019homme, de se respirer librement \u2014 enchâsserait- on la cage thoracique de l\u2019homme en lui coupant l\u2019air ?que lui adviendrait- il alors privé de soufÒe, privé d\u2019aisance ? percevrait-il soudain sa propre  vulnérabilité et sa prison ?je l\u2019imagine souvent en collant rouge tel que le décrit D.H.Lawrence, question de « voir » quel homme « se tient ».et voilà que je l\u2019encorsette, me figurant sa « figuration » dans l\u2019urbanité, entouré  de femmes en complet trois pièces\u2026 ainsi, j\u2019ai réfléchi longuement sur le sens, la liberté, l\u2019être, l\u2019impossibilité  d\u2019être, sauf en étant seule. hors seule, je décidai de m\u2019accorder une forme  d\u2019allègement des règles par trop rigoureusement serrées, une petite liberté, une liberté volée aux nez des savants, des connaissants, qui ne connaissent rien à ce que l\u2019envers d\u2019un état majoritaire droitier peut signifier.  il me fallait embrasser ma manière toute singulière et personnelle : puisque cette réalité m\u2019était renversée (2 % des 15 % de gauchers), pourquoi ne renverserais-je pas « la page » : l\u2019apparence du sens, les textes dont arrive la synthèse en premier, mais tête-bêche comme  culbute un enfant dans l\u2019herbe.mais encore, j\u2019observerais ce mouvement de corps, de pensée, dans ses phases lentes de ralenti, pausées, polaroïdes instantanés, et développerais entre les développés1 (qui tiennent de mouvements dansés, par analogie) que sont les phrases utilisées et composées d\u2019académismes, frappées de sens d\u2019homme (sens universellement imposé), vers peut-être d\u2019autres sens ou des formes,  insues, inconnues ou non encore articulées\u2026 à cela s\u2019ajouterait un dispositif de contrariété secondaire, et ceci dans un souci de difÏculté manifeste : puisque, dyslexie oblige, je  renverserais encore, mais latéralement exactement : le vers et la strophe, l\u2019intervertissement poussé jusqu\u2019à en faire un exercice du principe du [ renversement ], et en poussant l\u2019idée au maximum, en en élaborant une technique ou approche créative, précisément basée sur ce mouvement inconscient dans la perception, et mouvement physique presque universel, puisque préparatoire aux « corps à naître » : le renversement de position. \u2014 ** note : cette capacité est inhérente à tout être et utilisée  presque chaque jour de la vie adulte en ce sens qu\u2019elle s\u2019active dès qu\u2019il faut faire un choix, ou revisiter un choix ou une valeur.c\u2019est par la pratique d\u2019abord obligée et scolaire de l\u2019écriture, et à la suite de réflexions aux vues des complications, que s\u2019est développée et  approfondie cette approche « libérative », ou système de création « à vif », qui permet et stimule l\u2019émergence par « permutations » successives ; ceci n\u2019est pas que plastique, il s\u2019agit aussi de la « volumique » du poème (qui 1.le développé : pas de danse classique 188 SECTION III Poésie/Création tiendrait de la sculpture ou de l\u2019architecture), voire de sa spatialité : spatial dans le sens 1) de l\u2019espace qu\u2019occupe le poème en tant que tel, 2) de l\u2019espace laissé à l\u2019espace qu\u2019est le support du poème (l\u2019autour), 3) de l\u2019espace que crée le sens du poème.ainsi, l\u2019approche est bien plus que le simple renversement du poème et demande l\u2019effort soutenu d\u2019une pensée souple accompagnant  le mouvement des sens et sous-sens des vers, mais sans vertige intellectuel, et sans perdre le fil du senti, son climat.cela consiste d\u2019abord en un tout premier [ renversement ] complet du poème : en plaçant celui-ci tête en bas, et le pied en haut, vers par vers  \u2014 à l\u2019exact identique du mouvement de rotation verticale qu\u2019effectue  un « corps à naître » avant d\u2019être prêt à la mise au monde \u2014 en une  position mimétique et symbolique de la préparation à l\u2019accouchement et l\u2019arrivée au monde.donc et aussi, il s\u2019agit autant du mode de fonctionnement de l\u2019œil et de sa vision en renversement, que du fonctionnement gestationnel dans le physique organique concret (qui renverse l\u2019enfant), ainsi que du fonctionnement de la psyché dite féminine (sa manière de « générer »). les aspects du fait réel du renversement dans l\u2019être  sont ici en conjonction de cohérence / répondance, et en « corps- respondance », ainsi qu\u2019avec le sens grec de poésie, le Faire et créer, incidemment en résonance avec la hoirie grecque qu\u2019est la transcription par Platon de « L\u2019accouchement des âmes » ou Allégorie de la caverne, tel l\u2019accouchement de nouveaux sens (comme la maïeutique est l\u2019accouchement des idées) et leur libération, ici intégrés et appliqués à une pratique de l\u2019écriture ; l\u2019approche serait intuitive et analogique, symbolique, maïeutique et herméneutique.alors, comme l\u2019enfant, le « corps de parole » est renversé depuis la tête (titre), puis depuis le corps du poème (qui lui donne du soufÒe et  de l\u2019épaisseur), puis les pieds (qui le plantent, et placent la chute, sa répercussion / impact dans le monde) ; ensuite on lit / reçoit le nouveau « corps de parole », puis on « nettoie le corps » de cette parole ou poème avec délicatesse avant de couper le cordon : ** « est-ce vivant ?» **, un sens résonne-t-il ? il est important d\u2019interroger (et ce de la même  manière attentive que l\u2019on accorde à l\u2019enfant) car le renversement produit un changement dans la lecture du sens.le renversement révèle un sens sous le sens du poème re/généré ; « un corps de parole » [ existe ], il prend place dans l\u2019espace / page, son discours lui est propre, et il appelle. le poème figure et personnifie sa  propre parole / pensée vers (toi et le monde). POSSIBLES ÉTÉ 2023 189 * du [ nudifié ] de cette reprise du textule / poème, ou à partir du premier renversé du poème, on procède alors au nettoyage « du bruit » du poème (de -tout- l\u2019habillage) qui sur l\u2019écran / page se trouvera poussé à la droite mot par mot : en commençant par les [ liens ] et les [ attachements ], poids et pesées liés : les adverbes, les adjectifs et les épithètes, puis par l\u2019extraction des compléments (du nom) et autres perles filées, puis en  poursuivant avec les articles, les pronoms possessifs et démonstratifs, les conjonctions locutives, etc., pour ne retrouver que sujets et verbes, ainsi magnifiés de « nudifié » à gauche dans la page.** note \u2014 parfois \u2014 et je souligne parfois \u2014 les deux colonnes se conjuguent en un texte à double voix et dont les discours se complètent parfaitement, alors le poème s\u2019est écrit : il est « viable ».mais bien souvent il demande maintes attentions subtiles desquelles il peut ne subsister qu\u2019un seul vers\u2026 donc, à gauche de l\u2019écran, se trouve le corps du poème nudifié \u2014 la chair à verbe mise à nue \u2014 : si se dénude un corps vivant, par souci de nuance et de distinction, se nudifie le corps d\u2019une parole (ici réside tout le sens du néologisme).et de ce corps nu se constitue une manière de socle représentant la fondation du poème, ce socle ou os est celui qui structure (charpente) le sens / moteur, pour que « tienne » et se « propulse » l\u2019agir du poème.cet « agir », ou [ actant ]-vif, se constitue alors par petites grappes de sens ajoutant au sens.le sens / moteur « injecte », « mobilise » et « conduit » (comme le chef d\u2019orchestre) toute l\u2019écriture du poème en sous-jacent \u2014 telle une « tessiture » ou la teinte de fond dans un tableau que l\u2019on peint « gras sur maigre » \u2014 et ses motifs ou variations (comme en musique) ; nu, le corps de parole se révèle (nouveau-né) et requiert une attention distanciée (en recul du soi / moi).cette [ distanciation ] est cruciale pour entendre le poème, c\u2019est à dire faire une lecture en fonction du « besoin réel » du poème/Faire, afin que son [ actant ]-vif puisse « advenir » et transformer / générer  un « impactant » de sens neuf (un étonnement, un inconfort, un questionnement, un éclairement, etc.) : je dis que c\u2019est là la « vaillance » du poème, le « tenant debout jusque dans le monde », ce qui fait que le poème puisse s\u2019incarner et résonner (ou rimer) parmi les êtres et par  leur voix. 190 SECTION III Poésie/Création encore, le nudifié, pour l\u2019être, exige et oblige que les corsets des  règles d\u2019écriture soient allégés, afin de libérer / rendre le sens autre et « résoudre » le poème à ses propres sens et formes. à cet effet, mes  mains d\u2019écrire auront fait fi de la veuve et de l\u2019orphelin, fait valser  les majuscules (mot que je trouve tellement masculin) ainsi que des ponctuations usuelles (pour en utiliser d\u2019autres moins usitées) qui parfois sont parfaitement absentes, puis la plupart des us et coutumes académiques, qui pour l\u2019époque présente me semblent et sont « étouffants », tous pareils à de petits dessous étriqués, inconfortables  et trop chics : nu, c\u2019est nu.reste alors le fondement réel de la langue et ce qui lui permet une souplesse nouvelle, soit l\u2019orthographe, la grammaire et les accords ; un sommier, un matelas et des draps (\u2026il faut bien que la parole repose), car l\u2019exercice est de libérer le poème : que se transfuse son sang noir de sens vers ce qui des futurs nous paraît obscur, et car voilà ce qui doit être traversé : ces ténèbres du futur, ou notre présent flou dans son  baroquisme expressionniste ébaubi cultivant les nostalgies du passé (des [ attachements ]\u2026).en relisant le poème dans son [ renversement ], se perçoit du sens au milieu du sens, il est étranger, inconnu, incertain, et il n\u2019est pas voulu, mais ce sens qui émerge est / doit être recueilli et entendu autant que  possible, car c\u2019est ce sens qui dépasse souvent le sens cherché, dépasse l\u2019attendu du sens logique linéaire fermant le poème, quand il est à ouvrir.alors, relire encore dans le sens de ce nouveau sens et : renverser le poème encore, tête en haut pieds en bas, à la recherche d\u2019autres sens  ou scories à retirer (comme dans l\u2019être les sens sont multiples, le poème  les reflète) pour le magnifier, mais aussi en vérifier la cohérence, la  résonance, car le poème « respire » et « parle » cet étrange discours, il parle hors de soi, se transmettant lui, dans sa propre voix (qui n\u2019est pas celle de soi), transmettant un état-d\u2019être mais un climat, du sens sous  le sens, plus qu\u2019une pulsation, un tout, pour atteindre / rejoindre (dans son Faire, au sens grec), car il est l\u2019appel.\u2026 ainsi poésie, le Faire des Faire, qui était chez les grecs le soin de l\u2019esprit, soit faire rimer les contraires entre eux dans la personne pour que la personne puisse rimer en elle-même par elle-même, pour  incidemment rimer avec ses proches et le monde, est aussi un « faire appel ».et n\u2019est-ce pas mobiliser comme rendre mobile à nouveau une « sclérose », rendre consciente une inconscience, ramener l\u2019objet perdu, la trouvaille, rallumer un phare, ou simplement ouvrir une fenêtre d\u2019air  et d\u2019espace (intérieur) à réfléchir \u2014 à re/penser, comme dans « donner  POSSIBLES ÉTÉ 2023 191 le droit » à cette « respiration », rendre le soufÒe à \u2014 car le Faire des  Faire est le plus haut du discours.ensuite, il s\u2019observe que le poème se décide, telle une entité réelle, objet de notre attention, il se décide de fond et de ce fond il choisit mais élabore sa forme : la forme, c\u2019est le poème (le tout du dit) qui l\u2019impose ; le poème impose son soufÒe ses espaces et son allant, au  même titre que le ruisseau choisit son parcours et se répand depuis sa  source.le poème fait son lit-de-sens, au delà du sens.Il appert également que l\u2019un des grands apprentissages soit d\u2019accepter ce qui s\u2019échappe du poème, ainsi que ce qui échappe au lire souvent aussi, hors de\u2026 ce qui revient à dire qu\u2019il est absolument nécessaire dans cette démarche de « lâcher » la main du connu, pour rencontrer l\u2019inconnu\u2026 « le bon poème se lit aussi à l\u2019envers » m\u2019a dit un jour Paul Bélanger (Qc), poète, professeur et éditeur.à ce moment je ne pouvais m\u2019empêcher de sourire, parce que déjà à l\u2019époque ma pratique  autodidacte de l\u2019écriture appliquait naturellement ce principe du renversement et du basculement jusqu\u2019à la chute. il me confirmait (et  je proposai un premier titre* où s\u2019activait une certaine maîtrise de ce que je tente d\u2019articuler ici, chaque poème s\u2019y lit à l\u2019endroit et à l\u2019envers, mais également, donc, tout le livre se lit à l\u2019envers, de la dernière page à la première, en palindrome, ou en une manière circulaire rappelant une pierre ronde (à collectionner ou à lancer), et un ouroboros).* Note : le recueil titré les ailes closes, 2006, éd.du Noroît (alors sous la direction de Paul Bélanger), collection Initial.mais ceci s\u2019appuie ou se couple à une autre approche qui est celle du sens global et entier du vocable, non pas seulement dans l\u2019étymologie et « les sciences » de la Langue écrite, mais dans une perception plus organique et poreuse, ou permettant une sorte d\u2019osmose de sens, comme si le vocable était un lac ou un réservoir de sens possibles, ou encore un grand ballon ou un nuage dans lequel toute image analogie association connexion est valide et « rapatriée » en un holisme toujours croissant (le sens est exponentiel), en arborescences et fractales.[NDLR] Suite dans le prochain numéro 192 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Catrine Godin (Qc), poète et artiste multidisciplinaire, est l\u2019autrice des recueils les ailes closes (2006) et les chairs étranges suivi de Bleu Soudain (2012), publiés aux éditions du Noroît et en partie mis en musique par Anatoly Orlovsky, ainsi que du recueil Les oracles (2016) publié chez Productions Rhizome.Elle a coécrit le spectacle Les oracles présenté à Québec en 2014, au Festival Québec en toutes lettres, puis à Bruxelles et à Montréal en 2017.En 2020 et 2021 elle a été membre du comité de rédaction de la revue internationale Femmes de parole, qui l\u2019a publié.En 2013 et 2022 elle participe au chœur du spectacle Plus haut que les flammes de Louise Dupré, présenté à Québec par Productions Rhizome.En 2023 paraît le poème que ce ciel dans la revue web bilingue The Nelligan Review.Note L\u2019essai de poétique appliquée intitulé « Un jardin d\u2019étonnement », dont nous publions le premier carnet \u2014 sa 1re partie ici, suivie du reste du carnet dans le prochain numéro, est en construction, avec ajout prévu de trois carnets (les implications de la méthode dont le premier carnet présente l\u2019application), en vue d\u2019une publication prochaine de l\u2019essai intégral.©Tous droits réservés à l\u2019autrice, Catrine Godin. POSSIBLES ÉTÉ 2023 193 Après la pluie Par Florence Noël 2023.Photographie numérique.Notice biographique Née en 1973, Florence Noël, qui pratique également l\u2019art de la photographie, a publié 7 recueils de poésie en édition électronique ou papier (Bleu d\u2019Encre, Taillis Pré, Chat Polaire), et a obtenu le prix Delaby- Mourmaux de l\u2019Association des Écrivains Belges en 2019 pour son recueil Solombre.Certains de ses textes ont été traduits en espagnol de Colombie ou en arabe.Elle a créé une revue de type « anthologie » éphémère de 2010 à 2013 : DiptYque, publiant une centaine de collaborateurs auteurs/trices ainsi qu\u2019artistes.Son travail d\u2019écriture se nourrit régulièrement de collaborations avec des artistes.Elle est membre de l\u2019Association des Écrivains Belges, ainsi que de l\u2019Association Royale des Artistes et Écrivains de Wallonie. 194 SECTION III Poésie/Création De Vase et d\u2019Ouragans, extraits Par Rozenn Le Roux 9 Sous la poussière j\u2019ai retrouvé une soupière renversée un raisin sec et le digne chandelier et insupportable à la paume ses aiguilles à tricoter qui cliquettent au rez-de-chaussée son ombre à l\u2019antichambre elle bancale sur le palier ânonne folle et court aux fourneaux son gigot il goutte sur la moquette alors le ramasse et l\u2019époussette elle l\u2019embrasse et l\u2019escorte au Salon des Paysages elle grelotte grignote et chipote cuissot en main du bout des dents un bout de gras elle précieuse et couronnée ma majesté au dos tassé ses doigts à ma cheville qui rampent bloquée dans mon rêve à côté le gigot qui goutte et la moquette saucée ses cheveux sa rousseur dedans et sa peau scarlatine qui frotte et pèle envole sa voix d\u2019opéra son timbre en écho qui sifÒe saccadé un hymne désolé POSSIBLES ÉTÉ 2023 195 13 La foire de la mi-janvier la bouillasse aux champs et au fond devant l\u2019aube se dresse le petit sur ses pattes du ventre d\u2019ânesse collé au dos et la croix visqueuse, l\u2019œil matinal et glutineux, capricieux il tâtonne attentif à sa croupe sabot douteux au marécage il cherche un aplomb et vacille tremblote tournicote capitule et s\u2019affalotte.De son poids il patauge s\u2019entête s\u2019enfonce chétif dans la tourbe il se débat faiblard au fumier s\u2019ébroue et déchoit.Paissant au bistro, le ferrant enfui ses dix-neuf ans et son ample calvitie il échappe à l\u2019ânon qui vagit et confesse à saint André sa faiblesse laissant lutter l\u2019enfant martyr dans sa tourbe et entaché quatre fois digne de pitié implore miséricorde du purin de son vieux siècle à son amorce de vie terrestre. 196 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Rozenn Le Roux est une jeune artiste et écrivaine, née en 1999 dans la ville de Laval, en France.Après un baccalauréat littéraire, elle étudie durant cinq ans à l\u2019École d\u2019Art et de Design TALM, à Angers.L\u2019écriture romanesque et théâtrale est au centre de sa pratique artistique.En 2020, elle débute le roman qu\u2019elle terminera trois ans plus tard : De Vase et d\u2019Ouragans.Ce livre parfois dur et acerbe, d\u2019autres fois tendre et magique, mêle philosophie et poésie à travers l\u2019histoire d\u2019une fratrie particulière. L\u2019artiste réalise des  installations et des mises en scène qui sont autant de clés pour entrer dans le roman. 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