Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Vol. 48, no 1, printemps 2024
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
Notice détaillée :
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (2)

Références

Possibles, 2024, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
[" POSSIBLES Antispécisme VOLUME 48 NUMÉRO 1 PRINTEMPS 2024 DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/ RESPONSABLES DU NUMÉRO : Christiane Bailey et Alexia Renard COMITÉ DE RÉDACTION : Christine Archambault, Jane Bigonzi, Raphaël Canet, Dominique Caouette, Marie Cosquer, Régis Coursin, Malou Delay-Ronsin, Gabriel Gagnon\u2020, Nadine Jammal, Anatoly Orlovsky, Léo Palardy, Jean-Pierre Pelletier, Jean-Claude Roc COORDINATION : Régis Coursin et Marie Cosquer RESPONSABLES DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION : Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier RESPONSABLES DE LA SECTION DOCUMENTS : Raphaël Canet et Léo Palardy RESPONSABLE DE LA PRODUCTION : Daniel Girard CONCEPTION GRAPHIQUE ET COUVERTURE : Zoé Viseur (@viseur.zoe) CORRECTION, RÉVISION ET TRADUCTION : Christine Archambault, Malou Delay-Ronsin, Nadine Jammal, Laura Lafrance, Alexánder Martínez, Anatoly Orlovsky, Thomas Gareau Paquette, Jean-Pierre Pelletier MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux impression : Le Caïus du livre Ce numéro : 20 $.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 Montréal © 2024 Revue Possibles POSSIBLES POSSIBLES PRINTEMPS 2024 3 TABLE DES MATIÈRES SECTION I \u2014 Antispécisme Théories et pratiques antispécistes .8 Christiane Bailey et Alexia Renard Partie 1 \u2014 Quelle justice pour quels animaux ?De la suprématie humaine aux droits des animaux .16 Christiane Bailey Noyer le poisson pour mieux le manger .25 Victor Duran-Le Peuch Les vaches font-elles l\u2019amour ?Fisting, stripping, et autres bestialités agricoles .33 Sarah Fravica Les humains qui voulaient être prédateurs : méprise identitaire ou écologique ?.41 Véronique Armstrong Partie 2 \u2014 Oser agir pour les animaux De la protection des chevaux à la défense de tous les animaux : une brève histoire de la cause animale au Québec .52 Virginie Simoneau Gilbert Pourquoi les féministes ne mangent pas les animaux .61 Suzanne Zaccour La solidarité animale empêchée .70 Axelle Playoust-Braure Vers des villes plus justes envers les animaux .76 Amandine Sanvisens 4 TABLE DES MATIÈRES Les actions directes pour les animaux : l\u2019histoire comme manuel d\u2019instruction .80 Valérie Éthier Partie 3 \u2014 Vers un futur sans spécisme Plus fantastique qu\u2019un scénario de Disney : l\u2019anthropomorphisme nuit-il aux animaux ?.88 Émilie-Lune Sauvé Questions d\u2019éthique intergalactique .94 Vincent Duhamel Les algorithmes contre les animaux .102 Martin Gibert Des fois, ça marche.Entrevue sur une ferme véganique en Suisse .110 Lucas Krishnapillai SECTION II \u2014 Poésie/Création Partie 1 \u2014 Liminal Arcane des mâtines .120 Florence Noël Partie 2 \u2014 Islande Rouge sidéral .126 Anatoly Orlovsky antennes grattant le ciel (extraits) .127 Thórunn Erla-Valdimarsdóttir Traduit de l\u2019islandais vers l\u2019anglais par l\u2019auteure et Vala Sigurlaug Valdimarsdóttir Traduit de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky Lignes tracées dans la neige (extrait) .132 Discours prononcé au symposium Sylvia Kekkonen en Finlande Thórunn Erla-Valdimarsdóttir Traduit de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky POSSIBLES PRINTEMPS 2024 5 Choix de poèmes .134 Móheiður Hlíf Geirlaugsdóttir Traduits de l\u2019islandais par l\u2019auteure et Anatoly Orlovsky La fille de l\u2019opticien (extraits) : .144 Ásdís Ingólfsdóttir Traduit de l\u2019islandais vers l\u2019anglais par Steindor Haraldsson Traduit de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky Urd est le nom de l\u2019une d\u2019elles .155 Paul-Georges Leroux Skógafoss (photographie) .162 Anatoly Orlovsky Aurore boréale à Borgarnes (photographie) .163 Bérangère Maïa Natasha Parizeau Suite islandaise .165 Kathleen Adamson Traduite de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky Partie 3 \u2014 Druidité Quatre textes : .170 Les mythes à la taverne, Le tout premier mouvement du monde, Les visionnaires, Un été aux marécages Rozenn Le Roux Le chant d\u2019une fée .176 Bérangère Maïa Natasha Parizeau Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier Partie 4 \u2014 Lyrismes Quadriptyque de la pleine lune du maïs .182 France Boucher Quatre poèmes de saison froide (extrait de Alexiques II) .186 Pierre Turcotte 6 TABLE DES MATIÈRES Deux poèmes .189 Flora Diraison Sans titre .191 Jean Yves Métellus J\u2019arrose .192 Catherine Lane Nightlife : inquiets dans la sylve .194 Sylvain Campeau avec une photographie d\u2019Éliane ExcofÏer Partie 5 \u2014 Critique Lise Gauvin, Des littératures de l\u2019intranquillité : recension .200 Daniel Guénette Normand Baillargeon et Christian Vézina, Ministères inédits : recension .204 Daniel Guénette L\u2019art à La Havane au temps de l\u2019inflation et de la crise économique : reportage .207 André Seleanu k SECTION I Antispécisme 8 SECTION II Poésie/Création Antispécisme Nous tenons à remercier chaleureusement Valéry Giroux sans qui ce projet n\u2019aurait pas vu le jour.Elle a non seulement participé à mettre sur pieds ce numéro, mais elle a été la pionnière du développement de la pensée antispéciste francophone, en publiant notamment Contre l\u2019exploitation animale.Un argument pour les droits fondamentaux de tous les êtres sensibles (2017), Le véganisme (2017, avec Renan Larue) et L\u2019antispécisme (2020).Théories et pratiques antispécistes Par Christiane Bailey et Alexia Renard Le spécisme à la défense de la suprématie humaine L\u2019antispécisme s\u2019oppose fondamentalement à la conception anthropocentriste de l\u2019univers qui considère les animaux des autres espèces comme des êtres inférieurs, des choses, des moyens, des ressources naturelles à notre disposition.C\u2019est une remise en question de l\u2019exceptionnalisme humain et de la suprématie humaine, c\u2019est-à- dire de l\u2019idée selon laquelle les humains sont essentiellement différents des  autres  animaux et  que cette différence de nature  justifie et  légitime  notre domination sur eux.Cette  idée  qu\u2019il  existe  un  gouffre  entre  les  humains et les autres animaux s\u2019appuie souvent sur une vision religieuse du monde, qui considère que l\u2019humanité a été créée à l\u2019image de Dieu.Elle s\u2019appuie aussi sur une conception biaisée de la théorie de l\u2019évolution, qui confond la théorie de Darwin avec une échelle hiérarchique des êtres au sommet de laquelle trône l\u2019être humain.Une telle hiérarchie s\u2019appuie, depuis l\u2019Antiquité, sur l\u2019idée que l\u2019humain est « le plus parfait des animaux », possédant le « droit naturel » de commander aux êtres inférieurs, groupe qui n\u2019inclut pas seulement les animaux, mais également les esclaves, les femmes et les enfants.On a remis en question l\u2019idée d\u2019un esclavage naturellement juste dans le cas des êtres humains.On a graduellement remplacé une conception suprémaciste par une conception plus égalitariste \u2013 du moins, en théorie, puisque nous sommes bien loin, dans les faits, de garantir le respect universel des droits de la personne.On a cependant tardé à contester la légitimité de notre domination sur les autres animaux.Le pouvoir et la violence que nous exerçons sur eux relèvent-ils de la tyrannie ou de l\u2019usage justifié de la force et de la coercition ? C\u2019est  cette grande question que l\u2019antispécisme nous force à regarder de face. Est-ce justifiable de faire  souffrir un individu, de le priver de sa liberté ou de  le tuer simplement parce qu\u2019il n\u2019appartient pas à mon espèce ?Le spécisme aussi direct est rarement explicitement défendu dans la littérature philosophique.Les philosophes vont plutôt défendre la suprématie humaine en soutenant qu\u2019en fait, ce n\u2019est pas l\u2019appartenance à l\u2019espèce qui leur sert de critère pour exclure les animaux.Ce sont plutôt des capacités que seuls les êtres humains possèdent.On parle alors de spécisme indirect.Si les animaux ne comptent pas moralement, c\u2019est parce qu\u2019ils ne sont pas rationnels, pas assez intelligents, pas doués de POSSIBLES PRINTEMPS 2024 9 langage, pas conscients d\u2019eux-mêmes ou encore parce qu\u2019ils n\u2019agissent que par instinct.Cette liste de ce qu\u2019on appelle les « propres de l\u2019Homme » est certainement contestable à la lumière de ce que la science nous apprend des animaux.Chaque jour, on s\u2019étonne un peu plus de leurs capacités insoupçonnées et de la richesse de leur vie psychologique et sociale.Il est néanmoins essentiel de comprendre que l\u2019antispécisme n\u2019implique pas de nier qu\u2019il existe certaines caractéristiques distinctement humaines : il s\u2019agit plutôt de contester le présupposé que ces capacités  justifient  l\u2019oppression  des  individus  qui  en sont dépourvus.Tous les êtres humains sont dotés de droits fondamentaux (à ne pas être emprisonnés arbitrairement, ne pas être torturés ou tués au bénéfice  des  autres)  sans  égard  à  leur  race,  leur  sexe, leur genre et leurs capacités ou incapacités cognitives.C\u2019est sur ces principes que s\u2019appuient les théories et pratiques antispécistes.Il s\u2019agit d\u2019appliquer de façon cohérente nos principes et nos valeurs et de reconnaître que l\u2019appartenance à un certain groupe biologique (spécisme direct) ou les facultés intellectuelles (spécisme indirect) ne justifient pas de refuser aux animaux non humains  ces droits parce que ces caractéristiques ne sont pas pertinentes sur le plan moral.C\u2019est ici que la « sentience », un concept au cœur de nombreuses théories antispécistes, fait son entrée.Des êtres sentients : les animaux comme des individus vulnérables On appelle « sentientiste » ou « pathocentriste » (de pathos,  en  grec,  qui  signifie  éprouver)  une  perspective qui fait reposer la considération morale non pas sur la rationalité ou sur des habiletés cognitives sophistiquées, mais sur la sentience (ou sensibilité consciente), la capacité d\u2019éprouver des émotions et des affects, bref d\u2019être subjectivement  affecté par le monde. On parle ici de conscience au  sens d\u2019être capable de ressentir et non de réfléchir.  Pour les antispécistes sentientistes, c\u2019est le simple fait d\u2019être un « soi vulnérable », un individu qui se soucie de ce qui lui arrive, qui compte moralement.Dès  qu\u2019on  réalise  avoir  affaire  à  un  individu  qui  peut  souffrir  et  subir  des  torts,  on  devrait  reconnaître au minimum le devoir d\u2019éviter de lui faire du mal lorsque c\u2019est possible et raisonnable.On doit éviter de porter atteinte à son intégrité physique et psychologique, de le priver de liberté et de liens sociaux et de le tuer \u2013 peu importe son degré d\u2019intelligence, son espèce ou son utilité sociale (Giroux 2017).On pourrait penser que ce principe de non- malfaisance est déjà admis dans nos codes de loi qui interdisent la cruauté et les souffrances « non  nécessaires ».Malheureusement, le concept de nécessité dans les lois de protection des animaux qui se sont développées depuis le 19e siècle a été largement interprété comme synonyme d\u2019utilité.Le principe du « traitement humain » des animaux interdit les traitements cruels, c\u2019est-à-dire les pratiques qui  les font souffrir  inutilement ou plus  que nécessaire pour atteindre nos buts.Il n\u2019exige cependant pas de contester le but.Dès qu\u2019il y a une raison, un bénéfice à tirer du fait d\u2019enfermer,  de mutiler, d\u2019accoupler de force et de mettre à mort un animal non humain, les méthodes les moins douloureuses pour atteindre nos objectifs seront non seulement acceptées et tolérées, mais jugées respectueuses et compatissantes.C\u2019est pourquoi ces lois n\u2019ont pas pu empêcher le développement des pires pratiques des élevages industriels.Il est tout à fait rationnel d\u2019enfermer les truies dans des cages au sein desquelles elles ne peuvent se retourner parce que cela améliore les rendements de mise bas des porcelets.C\u2019est aussi à cause du principe de 10 SECTION I Antispécisme nécessité qu\u2019il est possible de poursuivre en justice un employé d\u2019abattoir trop violent lorsqu\u2019il frappe des cochons pour les faire avancer alors qu\u2019il lui est permis de castrer un porcelet sans anesthésie en lui arrachant les testicules.Et pourtant, aujourd\u2019hui, à peu près personne n\u2019ose défendre moralement les souffrances infligées aux animaux  dans les élevages qui fournissent l\u2019écrasante majorité des produits que nous consommons.Comment transformer et dénoncer le système lui-même et pas seulement les cas exceptionnels  ou  les  plus  graves ?  Comment  repenser  nos  relations  avec  les  animaux ?  Ce  numéro propose des pistes de réflexion pour créer  un monde affranchi de la domination humaine. Les  auteurs et autrices réuni·es ici sont philosophes, politologues, militant·es, avocat·es, journalistes.Elles  réfléchissent  à  la  possibilité  d\u2019un monde  où  la sentience de tous les animaux, y compris des poissons, serait prise en compte, comme le suggère Victor Duran-Le Peuch. La possibilité d\u2019un monde où  des espaces de cohabitation interespèces fondés sur des rapports de coopération remplaceraient les élevages, souligne Lucas Krishnapillai dans une entrevue avec Sarah Heiligtag, fondatrice d\u2019un refuge.Mais ce n\u2019est pas tout.Suzanne Zaccour et Axelle Playoust-Braure défendent la nécessité de construire une solidarité politique quotidienne et féministe avec les animaux \u2013 comprendre, ici, un monde végane.Valérie Éthier défend les actions directes pour les animaux et Émilie-Lune Sauvé déplore que l\u2019accusation d\u2019anthropomorphisme serve souvent à nier les capacités cognitives et émotionnelles animales.Martin Gibert nous propose  une  réflexion  originale  sur  le  spécisme  des algorithmes.Amandine Sanvisens remet en cause la façon dont nous concevons la place des animaux en ville, trop souvent relégués au rang de nuisibles ; Sarah Fravica s\u2019empare avec délicatesse d\u2019un sujet sensible : la sexualité animale.Virginie Simoneau-Gilbert retrace quant à elle l\u2019histoire de l\u2019animalisme et sa légitimation croissante dans l\u2019espace public québécois, tandis que Vincent Duhamel s\u2019interroge sur la visite d\u2019extraterrestres amateurs de chair humaine.Enfin, Véronique Armstrong conteste  le mythe de  l\u2019humain prédateur, pendant que Christiane Bailey développe une critique de l\u2019éthique du bien-être animal.  Ensemble,  ces  textes  tissent  le  fil  rouge  du présent numéro : interroger, jusque dans des recoins insoupçonnés, ce que signifie lutter contre  le spécisme.L\u2019avenir sera-t-il antispéciste ?Si l\u2019humanité poursuit sa trajectoire, elle se dirige vers un avenir où il y aura, d\u2019un côté, de plus  en plus d\u2019animaux domestiqués exploités pour l\u2019alimentation, en raison de l\u2019augmentation prévue de la consommation de viande dans un monde qui s\u2019enrichit.De l\u2019autre côté, de moins en moins d\u2019animaux sauvages vivront dans des habitats toujours plus morcelés et pollués.C\u2019est un avenir que peu de gens souhaitent.Mais il y a des raisons d\u2019espérer.Parce que la justice envers les animaux n\u2019est  pas  simplement  une  liste  de  sacrifices  de  notre part. Il y a beaucoup de bénéfices à protéger  les animaux et leurs habitats, notamment en termes de pollution de l\u2019eau, de changements climatiques, de développement de résistance aux antibiotiques et d\u2019épidémies.Nous sommes nombreux et nombreuses à souffrir de voir souffrir  les animaux et à aimer les voir heureux, libres et en vie.La plupart d\u2019entre nous avons du mal à regarder les reportages sur ce qu\u2019on fait subir aux animaux dans l\u2019industrie de l\u2019élevage et dans les laboratoires.Cette compassion envers les animaux a longtemps été rejetée dans l\u2019histoire de la pensée occidentale comme de la sensiblerie enfantine ou féminine \u2013 ou même comme une forme POSSIBLES PRINTEMPS 2024 11 d\u2019anthropomorphisme.Avec le développement de nos connaissances sur les capacités mentales et sociales des autres animaux,  il est devenu difÏcile  de se moquer des personnes qui se soucient d\u2019eux.On ne peut plus prétendre croire que nous sommes les seuls êtres conscients sur Terre.L\u2019antispécisme nous invite à abandonner l\u2019idée que les êtres humains sont les maîtres et possesseurs des animaux.Il nous invite à cesser de les voir comme des choses, des marchandises qu\u2019on peut acheter, ou encore des ressources naturelles qu\u2019on doit gérer de façon plus « durable ».Nous partageons la planète avec une foule d\u2019individus sentients, souvent très sociaux, qui ont autant le droit d\u2019habiter cette planète que nous, des forêts aux océans, en passant par les villes et les campagnes.Présentation des textes L\u2019article « De la suprématie humaine aux droits des animaux » de Christiane Bailey présente trois cadres éthiques pour penser la justice de nos relations aux autres animaux.Tout d\u2019abord, l\u2019éthique anti-cruauté, dans laquelle les animaux ne sont protégés qu\u2019en  raison des bénéfices que  cela apporte aux humain·es.Ensuite, l\u2019éthique du bien-être animal, qui reconnaît que la sentience des animaux nous oblige à ne pas les faire souffrir  « sans nécessité », mais ne reconnaît pas le fait de les tuer et de les priver de leur liberté comme un tort.Finalement, les théories des droits des animaux, qui accordent une valeur à la vie et à la liberté des autres animaux en leur reconnaissant des droits fondamentaux.Au-delà de ces trois théories, la contribution de Christiane Bailey plaide pour que l\u2019aide aux animaux soit normalisée et socialement valorisée : quelle que soit notre position philosophique, soutient-elle, nous avons le devoir de leur venir en aide.Dans « Noyer le poisson pour mieux le manger », Victor Duran-Le Peuch explore la relation de domination entre l\u2019humanité et les  poissons.  À  partir  d\u2019une  réflexion  sur  le  film  Avatar, il s\u2019interroge : pourquoi nous est- il  si  difÏcile  de  manifester  de  la  considération  pour l\u2019individualité, les capacités mentales et la  souffrance  de  poissons ?  Pourquoi  leur  mort  n\u2019est-elle  pas  «  pleurable  » ?  Comment  penser  la  solidarité animale avec des espèces éloignées de nous, « altérisées » et dont les mondes habités sont si différents ? L\u2019article lance un vibrant appel  à l\u2019extension de notre compassion aux animaux aquatiques, parfois oubliés des luttes animalistes.L\u2019article de Sarah Fravica « Les vaches font- elles  l\u2019amour ?  »  souligne,  à  travers  une  question  ironique, la contradiction inhérente logée au cœur du pouvoir reproductif que nous exerçons sur les animaux.Et pour cause.Si la législation criminalise la bestialité en raison de l\u2019incapacité des animaux à consentir aux actes sexuels, l\u2019industrie agroalimentaire est légalement autorisée à poser des actes de nature sexuelle, comme l\u2019insémination artificielle,  l\u2019utilisation  de  cages  de  viols  pour  faciliter l\u2019accouplement ou la récolte de sperme.Ce paradoxe (pas de sexe, mais des cages de viols) révèle une utilisation biaisée de l\u2019argument du consentement, et, in fine, une conception profondément spéciste de la sexualité animale.Dans « Les humains qui voulaient être prédateurs : méprise identitaire ou écologique ? »,  Véronique Armstrong  développe  une  réflexion  critique du rôle de la prédation dans les éthiques environnementales écocentristes.Les principaux penseurs de cette école ont adhéré à une conception hiérarchique du monde qui valorise la prédation dans le monde naturel et assimile la consommation de viande chez les humains à celles des prédateurs, comme les loups, installant les humains au sommet de la fameuse pyramide 12 SECTION I Antispécisme alimentaire.Armstrong mobilise la notion de « lois naturelles », utilisée en éthique écocentriste, pour  identifier  les différences principales entre  la  prédation qui est le fait des animaux comme les loups et la prédation qui est le fait des humains (incluant notre consommation des animaux d\u2019élevage).Elle en arrive à la conclusion que la consommation de viande par les humains se fait au détriment des écosystèmes, de la santé génétique des populations de proies, de la santé des humains et de la survie des autres prédateurs.La prédation humaine transgresse de nombreuses limites naturelles et mérite d\u2019être évaluée de façon plus critique par l\u2019éthique écocentriste.La contribution de Virginie Simoneau Gilbert, « De la protection des chevaux à la défense de tous les animaux : une brève histoire de la cause animale au Québec », retrace l\u2019histoire de la cause animale au Québec et les transformations majeures qui l\u2019ont marquée.Chevaux maltraités et surmenés, bœufs égorgés dans les rues ensanglantées, les villes du 19e siècle n\u2019étaient pas tendres envers les animaux exploités pour l\u2019alimentation et le transport des personnes et des marchandises.Révoltées par le spectacle quotidien de la violence envers les bêtes surmenées,  des  figures  historiques  importantes  du Québec \u2013 principalement issues des classes bourgeoises \u2013 ont mis sur pied les premières sociétés de protection des animaux.À mesure que les chevaux sont remplacés par l\u2019automobile et que les femmes réussissent à prendre leur place dans les organismes de défense des animaux, la SPCA de Montréal en viendra à se concentrer davantage sur la création d\u2019un refuge pour les chiens et les chats et, éventuellement, à militer pour la défense de tous les animaux capables de  souffrir,  se  montrant  critique  de  la  chasse  sportive, de l\u2019industrie de la fourrure et de l\u2019usage des animaux dans les laboratoires.Dans le texte « Pourquoi les féministes ne mangent pas les animaux », Suzanne Zaccour analyse  la proximité des discours qui  justifient et  même encouragent la violence envers les femmes et celle envers les autres animaux.Elle analyse de façon critique la notion de consentement mobilisée pour voiler la violence et la coercition dans l\u2019industrie de l\u2019élevage, notamment l\u2019idée que les animaux nous « donnent » volontiers du lait et des œufs.Ce qui est en réalité le produit du contrôle implacable des corps et de la reproduction des animaux femelles est présenté comme le résultat d\u2019une relation donnant- donnant.Contestant l\u2019idée selon laquelle manger des animaux est un « choix personnel » qui relève de la sphère privée et non du domaine de la justice et de la sphère publique, Zaccour décortique certains mythes alimentant notre domination impitoyable sur les autres animaux.Axelle Playoust-Braure s\u2019intéresse, dans « La solidarité animale empêchée », à la manière dont la  cause  animale  est  disqualifiée,  voire  rejetée  hors de l\u2019espace politique.Que ce soit à travers les moqueries subies par les véganes ou à travers la répression politique, les personnes éprouvant de l\u2019empathie pour les animaux ont souvent peu d\u2019espaces pour porter haut et fort leur lutte.Comment construire, malgré ces obstacles, des espaces  de  lutte  politique  sufÏsamment  solides  pour rendre concrète la solidarité envers les animaux ? Comment rendre possible les conditions  matérielles  des  combats  antispécistes ?  Le  texte  s\u2019interroge également sur la manière dont la gauche a longtemps laissé de côté l\u2019antispécisme.De nombreux animaux vivent au cœur des villes, rappelle Amandine Sanvisens dans « Vers des villes plus justes envers les animaux ».Pourtant, ils sont méprisés, tués ou encore privés de liberté.Des animaux liminaires aux animaux sauvages captifs des zoos, notre rapport aux POSSIBLES PRINTEMPS 2024 13 animaux en ville est d\u2019abord et avant tout une relation de domination : nous les considérons comme des nuisances ou des objets de loisir.Toutefois, des initiatives militantes en provenance d\u2019associations de protection animale sont en train d\u2019émerger, contestant la captivité des animaux à des fins de divertissement et  luttant contre  les  méthodes d\u2019extermination cruelles pour les rats et les pigeons.De fait, rappelle le texte, les animaux liminaires font partie intégrante des villes : la ville est leur maison.Il est donc temps de les y inclure pleinement.Dans « Les actions directes pour les animaux : l\u2019histoire comme manuel d\u2019instruction », Valérie Éthier analyse l\u2019histoire des actions directes, définies  comme  des  formes  de  résistance  qui  visent à contrer l\u2019oppression en place, au bénéfice  des victimes, en contournant les institutions au pouvoir.Elle s\u2019intéresse plus particulièrement au Front de libération des animaux (ALF), à Stop Huntingdon Animal Cruelty (SHAC) et aux stratégies pacifiques d\u2019open  rescue  (sauvetage  à  visage découvert).À travers ces actions directes, les activistes animalistes ne cherchent pas tant de meilleures conditions pour les animaux que l\u2019abolition de leur exploitation.Et malgré la répression subie, notamment aux États-Unis, l\u2019espoir subsiste : le mouvement pour les droits des animaux continue de croître et de gagner en puissance grâce à son engagement continu.Le texte d\u2019Émilie-Lune Sauvé, intitulé « Plus fantastique qu\u2019un scénario de Disney : l\u2019anthropomorphisme  nuit-il  aux  animaux ?  »,  interroge l\u2019accusation d\u2019anthropomorphisme souvent portée à l\u2019encontre de celles et ceux qui se soucient des animaux.Bien sûr, le monde vécu d\u2019une vache, d\u2019un poisson ou d\u2019un oiseau est  sans doute  fort différent du monde vécu par  un·e humain·e.Toutefois, cette accusation sert trop souvent de rempart contre la reconnaissance des capacités cognitives et émotionnelles animales.Ce sont plutôt nos propres biais anthropocentristes qu\u2019il faudrait interroger, souligne Émilie-Lune Sauvé.Le test du miroir en est un exemple frappant puisqu\u2019il utilise comme mesure de l\u2019intelligence animale un point de référence humain, se reconnaître dans un miroir, qui n\u2019a aucun sens pour certaines espèces.Ainsi, le texte met en garde contre les préjugés et les biais qui entravent notre compréhension des animaux, dont le monde est bien plus complexe que ce que la catégorie « animal » laisse entendre.Dans « Questions d\u2019éthique intergalactique », Vincent Duhamel propose une expérience de pensée qui questionne la légitimité et la rationalité du spécisme.Imaginons que des extraterrestres viennent nous rendre visite pour goûter à de la chair humaine.Comment pourrions-nous les en dissuader ?  Leur  dire  qu\u2019ils  ne  peuvent  pas  nous  tuer parce que nous sommes des humains n\u2019aurait évidemment pas de poids, mais nous pourrions peut-être les convaincre en faisant appel à leur sens moral.S\u2019appuyant sur la thèse de Peter Singer selon laquelle la raison est comme un escalier mécanique qui mène à prendre une perspective de plus en plus impartiale, Vincent Duhamel considère que nous avons toutes les raisons de penser que des extraterrestres développés technologiquement seraient assez moralement avancés pour prendre en considération nos intérêts \u2013 peu importe que nous soyons moins intelligents ou moins cognitivement sophistiqués qu\u2019eux.Martin Gibert  réfléchit  aux  conséquences  des algorithmes sur les animaux.Il propose trois scénarios et en vient à la conclusion que c\u2019est le scénario pessimiste qui est le plus probable.Il  distingue  différents  types  de  torts  causés  aux animaux, des dommages directs (drones de chasse, automatisation des élevages et des 14 SECTION I Antispécisme abattoirs, etc.) aux dommages épistémiques (renforcement  de  croyances  injustifiées)  en  passant par les stéréotypes dévalorisants.Bien sûr, dans une perspective plus optimiste, l\u2019intelligence  artificielle  pourrait  aussi  contribuer  à améliorer nos capacités à communiquer avec les animaux, à décoder leur langage et à mieux comprendre leurs besoins et leurs intérêts.Elle pourrait également contribuer à réduire les torts causés aux animaux en suggérant des recettes à base de produits végétaux, par exemple, et fournir des informations qui ne propagent pas le spécisme, qui atténuent les croyances non justifiées  à  l\u2019égard  des  animaux  ainsi  que  les  stéréotypes dévalorisants à leur endroit.Pour le moment, cependant, la société spéciste dans laquelle nous vivons se traduit par des algorithmes (de recommandation et de génération) qui sont contre les animaux.Dans son entretien avec Sarah Heiligtag, Lucas Krishnapillai met de l\u2019avant les sanctuaires comme des exemples de cohabitation hors exploitation avec les animaux.Grâce à deux projets, Hof Narr et Transfarmation, le refuge de Sarah Heiligtag propose de transformer les relations humaines et animales.Hof Narr est une ferme véganique accueillant des animaux de ferme sauvés de l\u2019exploitation agricole qui démontre la viabilité de la production alimentaire véganique.Quant à Transfarmation, il s\u2019agit d\u2019un programme visant à aider les agriculteurs à passer de l\u2019agriculture traditionnelle à l\u2019agriculture véganique.Ces initiatives permettent d\u2019entrevoir des alternatives à l\u2019exploitation animale.Notices biographiques Christiane Bailey (https://christianebailey.com) est coordonnatrice du Centre de justice sociale de l\u2019Université Concordia.Elle a publié, avec Jean-François Labonté, La philosophie à l\u2019abattoir.Réflexions sur le bacon, l\u2019empathie et l\u2019éthique animale chez Atelier 10.Elle a également publié des articles sur les capacités morales des animaux et les approches écoféministes de la libération animale.Alexia Renard est doctorante en science politique et chargée de cours.Elle est l\u2019autrice, avec Virginie Simoneau-Gilbert, de Que veulent les véganes ?La cause animale, de Platon au mouvement antispéciste chez Fides, et de La cause animale chez Écosociété.Références Giroux, V., (2017).Contre l\u2019exploitation animale.Un argument pour les droits fondamentaux de tous les êtres sensibles.Lausanne : L\u2019Âge d\u2019Homme. Partie 1 Quelle justice pour quels animaux ? 16 SECTION II Poésie/Création Antispécisme De la suprématie humaine aux droits des animaux Par Christiane Bailey Nos institutions sont largement héritées d\u2019un cadre éthique qui ne reconnaît pas d\u2019importance morale aux autres animaux, mais seulement aux humain·es.Or, peu de gens défendent aujourd\u2019hui un anthropocentrisme moral aussi fort.Ce texte présente trois approches : la vieille éthique anti-cruauté (défendue par Thomas d\u2019Aquin et Emmanuel Kant), l\u2019éthique du bien-être animal (qui fait aujourd\u2019hui consensus) et les théories des droits des animaux (qui dénoncent la suprématie humaine et la légitimité de l\u2019exploitation animale).Au-delà de leurs désaccords, réformistes et abolitionnistes devraient s\u2019entendre sur une transition alimentaire végétale, sur l\u2019importance de normaliser l\u2019aide aux animaux et de condamner les lois qui criminalisent les activistes.La suprématie humaine et l\u2019éthique anti-cruauté La position traditionnelle selon laquelle nous n\u2019avons pas de devoirs moraux envers les autres animaux \u2013 parce qu\u2019ils n\u2019appartiennent pas à notre espèce (spécisme direct) ou parce qu\u2019ils ne sont pas assez intelligents ou rationnels (spécisme indirect, appelé aussi capacitisme) \u2013 est de plus en plus contestée.En quoi le fait qu\u2019une poule ne soit  pas  un  être  humain  justifie-t-il  de  l\u2019enfermer  dans une cage dans laquelle elle ne peut étendre ses  ailes ?  Que  les  cochons  ne  fassent  pas  de  philosophie  ne  justifie  pas  de  les  castrer  sans  anesthésie pour épargner aux consommateur·ices le goût désagréable que les hormones donnent à leur chair.Ni l\u2019espèce, ni les capacités cognitives sophistiquées ne sont moralement pertinentes lorsqu\u2019il s\u2019agit des intérêts les plus fondamentaux des individus sentients à ne pas souffrir, à ne pas  être enfermés et à rester en vie.Élevage de cochons en Montérégie au Québec Octobre 2023 C\u2019est pourtant cette conception qui a dominé la pensée occidentale depuis plus de 2 000 ans et qui fonde nos institutions juridiques et politiques.Les animaux ont été historiquement considérés comme des propriétés, des bêtes de labeur et des ressources.Les animaux domestiqués sont des marchandises qu\u2019on peut acheter et vendre, enfermer et mutiler, reproduire et tuer lorsqu\u2019on en  tire  un  bénéfice  (seule  la  cruauté  gratuite  ou sadique était condamnée).Les animaux dits « sauvages » sont des ressources naturelles, des sans-droits qu\u2019on peut tuer et déposséder de leurs territoires, de leurs habitats et de leurs moyens de subsistance.Dans un cadre humaniste suprémaciste, les animaux non humains sont des êtres inférieurs dont les besoins ne comptent pas (du moins pas directement) dans nos décisions éthiques et politiques. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 17 Toutefois, de nos jours, peu défendent l\u2019idée que nous n\u2019avons aucune obligation envers les animaux.La plupart des gens rejettent la théorie des devoirs indirects au cœur de la vieille éthique anti-cruauté : les animaux peuvent souffrir et cela  compte moralement.S\u2019il n\u2019est pas acceptable de mettre un chat dans un four à micro-ondes, ce n\u2019est pas simplement parce que cela risque de développer des tendances potentiellement sadiques et cruelles qui pourraient se retourner contre les humain·es.C\u2019est aussi parce que le chat est un être sentient, doué d\u2019une vie psychologique, d\u2019une existence subjective qui ressent ce qui lui arrive à la première personne.Les êtres conscients importent pour eux-mêmes indépendamment de leur utilité pour les autres.Mais à quel point comptent-ils ? C\u2019est ici que les avis divergent.Les animaux comptent mais pas tant que ça : l\u2019éthique du bien-être animal La position la plus courante se résume à l\u2019idée qu\u2019on ne doit pas user de violence inutilement ou  sans  nécessité.  Déterminer  ce  que  signifie  « sans nécessité » est précisément au cœur des débats : peut-on légitimement faire du mal aux animaux, les reproduire de force, les enfermer et les  tuer pour  le plaisir ?  Le profit ?  Les  traditions ?  La  connaissance ?  La  santé ?  L\u2019auto-défense ?  À  partir de quand  leurs  intérêts à ne pas souffrir, à  ne pas être tués et à vivre librement imposent-ils des limites à la poursuite de nos propres intérêts ?  Si l\u2019humanisme suprémaciste choisit toujours de faire prévaloir les intérêts humains, le mouvement des droits des animaux conteste cette idée.On distingue traditionnellement deux camps : les réformistes et les abolitionnistes.Les réformistes tentent d\u2019améliorer le sort des animaux en renforçant les lois de protection sans contester le cadre juridique qui les considère comme des choses à notre service.Ces approches réformistes sont souvent dites « welfaristes » parce qu\u2019elles travaillent à l\u2019adoption de normes de protection du bien-être des animaux (« welfare », en anglais).Mais elles s\u2019appuient sur une éthique du bien-être animal qui se distingue d\u2019une approche par les droits.Il s\u2019agit de réduire la  souffrance  et  la  détresse  que  nous  causons  aux animaux en améliorant les standards de traitement dans les industries qui les utilisent, mais sans avoir à remettre en question leur statut légal subordonné.Les abolitionnistes rejettent le statut de propriété des animaux et notre droit à les enfermer, à les asservir et à les tuer.Ces approches plus radicales contestent la légitimité de la suprématie humaine et visent à abolir l\u2019exploitation institutionnalisée des animaux en les reconnaissant comme sujets de droits.Dans les débats publics, malheureusement, le concept de « droits des animaux » est utilisé de manière équivoque.C\u2019est ainsi qu\u2019on présente comme défendant les droits des animaux les personnes engagées à améliorer les conditions de leur exploitation, comme agrandir leurs cages ou enrichir les bâtiments dans lesquels ils sont maintenus captifs.Cela mène à des confusions.L\u2019éthique du bien-être animal est une avancée sur l\u2019éthique anti-cruauté (qui ne condamne que les violences envers les animaux qui sont susceptibles d\u2019affecter les êtres humains)  puisqu\u2019elle reconnaît que les animaux comptent moralement directement pour eux-mêmes.Cette approche est cependant largement impuissante pour améliorer leur situation.Critiques de l\u2019éthique du bien-être animal Même si elles reçoivent l\u2019appui de la majorité, les lois de protection des animaux sont peu exigeantes, rarement appliquées et incapables 18 SECTION I Antispécisme de  les protéger  efÏcacement.  Le développement  de l\u2019éthique du bien-être animal n\u2019a pas permis d\u2019empêcher les pires pratiques des élevages intensifs et ne peut rien contre l\u2019augmentation du nombre d\u2019animaux exploités et tués, parce que ce cadre moral ne se concentre que sur la souffrance  des animaux et ne considère pas le fait de les tuer ou de les enfermer comme un tort.Puisqu\u2019il ne leur reconnaît pas un intérêt à être libres et à rester en vie, le welfarisme est également impuissant à contrer les nouvelles utilisations des animaux, notamment liées au développement des biotechnologies et des modifications génétiques.Une telle éthique ne questionne donc que les méthodes, les façons d\u2019asservir et de tuer les animaux, et non notre droit à le faire.Tant que la technique utilisée les fait moins souffrir qu\u2019une autre méthode possible,  elle  sera  dite compatissante et « humane ».Le nombre d\u2019animaux utilisés n\u2019a pas de pertinence morale parce que la vie d\u2019un animal n\u2019a aucune valeur : il n\u2019est pas interdit de tuer un animal domestique (ou qui nous appartient) lorsqu\u2019on en tire un bénéfice.  Cela ne vaut pas seulement pour les cochons et les poulets, mais également pour nos chiens et nos chats qu\u2019on peut amener chez le vétérinaire pour exiger une euthanasie « de convenance » parce qu\u2019ils sont devenus encombrants.Le sort des animaux inutiles est révélateur de la myopie morale du welfarisme.Puisque tuer des animaux n\u2019est pas un tort, il est tout à fait légal de broyer les poussins mâles à la naissance parce qu\u2019ils sont inutiles à l\u2019industrie des œufs, de se débarrasser des porcelets malades ou blessés en leur fracassant le crâne sur le mur (une méthode économique qui ne requiert pas la présence d\u2019un vétérinaire) ou de gazer les animaux utilisés dans les laboratoires une fois l\u2019expérience terminée.Tout ce que les welfaristes peuvent exiger, ce sont des techniques moins douloureuses, pour autant, bien sûr, que ces méthodes restent profitables.Les réformes sont largement inefÏcaces, mais  aussi contre-productives puisqu\u2019elles permettent de légitimer le système, de donner bonne conscience aux consommateur·ices.L\u2019industrie nous rassure à grands coups de « humane washing » : il existe des normes éthiques respectueuses des animaux.On  développe  des  certifications  en  matière  de  bien-être animal, comme des œufs de poules « en liberté » alors que les pratiques ont, dans les faits, peu changé.Par ailleurs, adopter un cadre welfariste ciblant la  «  cruauté  »  et  les  «  souffrances  inutiles  »  invite  les applications ethnocentristes de la protection des animaux.Les lois existantes exemptent les pratiques courantes de l\u2019industrie, c\u2019est-à-dire les pratiques acceptées par la majorité.Le cadre légal actuel ne peut que cibler la psychopathie individuelle (comme la cruauté sadique) et les pratiques des minorités ou des étrangers (abattage halal, soupe aux ailerons de requins, viande de chiens,  chasse  aux  baleines,  etc.).  Par  définition,  les pratiques « cruelles » sont celles qui ne sont pas d\u2019usage commun dans la société majoritaire.Ces petites victoires pour les animaux laissent pourtant le  système  intact  et  rendent  difÏcile  la  solidarité  avec les autres luttes de justice sociale.Une raison centrale qui rend l\u2019éthique du bien-être animal impuissante à changer les choses réside dans l\u2019adhésion, souvent implicite, à une stricte hiérarchie morale selon laquelle les humain·es comptent plus que les autres animaux.Dans un tel cadre, dès lors qu\u2019il y a des intérêts humains en jeu, ils auront généralement préséance sur ceux des animaux : même un intérêt humain secondaire outrepasse les intérêts les plus fondamentaux des animaux.L\u2019intérêt économique d\u2019un propriétaire aura plus d\u2019importance que POSSIBLES PRINTEMPS 2024 19 l\u2019intérêt  de  «  ses  »  cochons  à  ne  pas  souffrir,  à  vivre librement et à rester en vie (Francione 1996).Enfin,  les  approches  welfaristes  sont  peu  cohérentes d\u2019un point de vue théorique.D\u2019une part, nous admettons que nous avons des devoirs envers les humain·es, non parce qu\u2019ielles sont des individus rationnels capables d\u2019assumer des obligations morales et légales, mais parce qu\u2019ielles sont des individus sensibles et vulnérables qui se soucient de ce qui leur arrive.C\u2019est cette conception qui permet de défendre les droits de tous les êtres humains \u2013 particulièrement des plus vulnérables (enfants, personnes âgées ou en perte d\u2019autonomie, etc.).D\u2019autre part, nous reconnaissons que de nombreux animaux ont aussi une vie psychologique et une expérience subjective. Comment justifier de ne pas appliquer  nos principes de façon cohérente ? Si nous rejetons  (avec raison) le critère des capacités cognitives sophistiquées dans le cas des humain·es, comment justifier d\u2019utiliser ce même critère pour exclure les  animaux ?Que le réformisme welfariste soit théoriquement incohérent explique que les changements législatifs qui en découlent le soient aussi. La réforme du code civil en 2015 afÏrme que  les animaux ne sont pas des choses \u2013 ils sont des êtres sensibles avec des impératifs biologiques \u2013 mais déclare que le régime juridique des biens s\u2019applique toujours à eux.Les théories des droits des animaux Le mouvement pour les droits des animaux s\u2019oppose à la conception instrumentale des animaux présupposée par le welfarisme, mais aussi par les approches écologistes qui considèrent les animaux comme des ressources et des représentants interchangeables d\u2019une espèce valorisée en fonction de son utilité, de son rôle écosystémique ou de sa contribution à la biodiversité.Pour les théories des droits, les animaux ne sont pas des êtres inférieurs qui  existent  pour  nous  servir, mais  des  «  fins  en  eux-mêmes », des individus à part entière qui ont leur propre vie à vivre et que nous devons respecter.Il importe de reconnaître aux animaux à la fois des droits moraux et juridiques (comme le revendiquent la première génération des théories des droits des animaux), mais aussi des droits sociaux et politiques (comme le proposent les approches relationnelles et zoopolitiques).Les théories traditionnelles des droits des animaux, comme celles de Tom Regan et Gary Francione, insistent sur certaines obligations de base envers tous les êtres sentients, notamment le devoir d\u2019éviter de leur faire du mal.Elles défendent l\u2019abolition de l\u2019exploitation commerciale et institutionnalisée des animaux.La philosophe québécoise Valéry Giroux a développé un argument en faveur de la reconnaissance des droits de la personne aux animaux sentients, comme le droit à l\u2019intégrité physique, à la liberté corporelle et à ne pas être tué (Giroux 2017).Les animaux ne sont pas seulement des êtres  vulnérables  qui  peuvent  souffrir,  mais  des  individus qui méritent le respect de leur liberté, de leur intégrité physique et psychologique, de leurs relations sociales et de leur vie.Reconnaître ces droits de base implique de transformer profondément nos institutions et nos pratiques.Le statut de marchandises et de ressources des animaux est au cœur de nos économies et de nos traditions.L\u2019élevage, le travail forcé, la captivité dans les zoos et les cirques, la chasse sportive et les autres formes d\u2019exploitation des  animaux  sont  un  usage  injustifié  de  notre  pouvoir.L\u2019élevage repose sur le fait de brimer les intérêts fondamentaux des animaux : de violer leur intégrité physique (reproduction forcée, 20 SECTION I Antispécisme castration, mutilations, etc.), de les priver de la liberté de vivre selon leurs volontés, de séparer les mères de leurs petits et de les tuer lorsqu\u2019ils sont assez engraissés, lorsqu\u2019elles ne sont plus assez productives (dans le cas des vaches laitières, des poules pondeuses et des truies de reproduction) ou lorsqu\u2019ils sont inutiles ou encombrants.Dès qu\u2019on a accès à une alimentation végétale saine et abordable, choisir de faire du mal aux animaux pour de la nourriture dont on n\u2019a pas besoin n\u2019est pas un droit, mais un privilège injuste.Cela  ne  signifie  pas  qu\u2019il  est  toujours  possible  d\u2019éviter les produits animaux, mais il s\u2019agit d\u2019un engagement à éviter d\u2019appuyer les pratiques et les industries qui reposent sur l\u2019exploitation et la mise à mort des animaux et à encourager le développement de solutions de rechange (Giroux et Larue 2017).Les théories relationnelles et zoopolitiques Plusieurs contestent que le projet d\u2019abolir les élevages, les abattoirs et le commerce des animaux  signe  la  fin  des  vaches,  des  cochons  et  autres animaux domestiqués dans nos sociétés.Les théories traditionnelles des droits des animaux se limitent à établir une courte liste d\u2019interdictions et de droits négatifs (ne pas tuer, enfermer,  etc.). Or,  il  n\u2019est pas  sufÏsant d\u2019établir  ce qu\u2019on ne doit pas  infliger  aux  animaux,  il  faut  aussi reconnaître nos obligations positives à leur endroit et développer des relations plus justes et empathiques envers eux.La justice envers les animaux n\u2019implique pas nécessairement de couper toutes formes de relations avec eux, mais exige de pratiquer une éthique du dialogue interespèce (Josephine Donovan) qui vise à laisser les animaux faire des choix quant aux relations qu\u2019ils aimeraient avoir avec nous (si, bien sûr, ils en veulent).Cet appel à porter attention à ce que veulent les animaux et à susciter leur agentivité est caractéristique du « tournant politique » en éthique animale.L\u2019ouvrage le plus représentatif de cette perspective est Zoopolis  qui  propose  différents  statuts politiques pour les animaux et nous invite à les voir non seulement comme des individus vulnérables qui peuvent souffrir, mais comme des  voisins, des amis, des concitoyens et des membres de communautés, à la fois des nôtres et des leurs (Donaldson et Kymlicka 2011, p.24).Zoopolis propose une théorie à deux niveaux.Les animaux en tant qu\u2019êtres sentients possèdent certains droits universels de base, qui impliquent que nous avons le devoir de ne pas leur faire de tort.En plus de ces droits fondamentaux attribués à tout individu en tant que soi vulnérable, les animaux devraient aussi avoir des droits sociaux et  politiques,  c\u2019est-à-dire  des  droits  différenciés  selon leurs relations à nos communautés.Les animaux domestiques, par exemple, devraient être considérés comme des membres d\u2019une société partagée avec nous.En tant que membres, ils ont droit à certains services publics, comme le système de soins de santé, les services d\u2019urgence, le transport collectif, etc.Si cela semble farfelu, il faut souligner que la loi québécoise sur le bien-être et la sécurité de l\u2019animal impose depuis 2015 des obligations de fournir des soins médicaux aux animaux domestiques et de leur permettre de faire de l\u2019exercice et de socialiser.Cette loi est une avancée à plusieurs égards, mais elle exclut les animaux les plus exploités et abusés dans nos sociétés : les animaux utilisés pour l\u2019élevage.Pourtant, les cochons, les vaches et les poules sont des animaux domestiqués au même titre que les chiens.Leur domestication remonte à des dizaines de milliers d\u2019années.Ils ne sont plus adaptés à vivre indépendamment des humain·es.Ils ont POSSIBLES PRINTEMPS 2024 21 contribué de multiples façons au développement de nos sociétés, ils en font désormais partie et devraient être reconnus comme membres de nos communautés.Donaldson et Kymlicka proposent de leur reconnaître le statut de citoyens de sociétés humaines-animales mixtes. Cela signifie que  leurs  besoins devraient compter dans la détermination du bien commun et qu\u2019ils devraient être représentés dans nos décisions politiques, mais aussi qu\u2019ils devraient être amenés à participer aux décisions qui les concernent.Il faut éviter de décider unilatéralement de ce qui est le mieux pour eux en leur permettant de faire des choix significatifs  sur  les  façons  dont  ils  veulent  vivre.  Cela implique de ne pas simplement envisager les animaux comme des êtres sensibles qui peuvent souffrir,  mais  aussi  comme  des  agents  et  des  sujets sociaux capables de communiquer leurs préférences et d\u2019apprendre à se comporter de façon respectueuse avec les autres.Les sanctuaires pour animaux de ferme  sauvés  des  abattoirs  offrent  une  rare  occasion d\u2019apprendre ce que ces animaux veulent et quel genre de vie ils aimeraient mener.Cela permet de mettre en pratique des relations humaines-animales qui ne sont pas fondées sur l\u2019exploitation  et  d\u2019offrir  un  aperçu  de  ce  à  quoi  pourrait ressembler une société plus juste envers les animaux domestiqués (Donaldson et Kymlicka 2015).Les animaux liminaux et sauvages : droits de résidence et d\u2019auto-détermination On a tendance à penser que les animaux sauvages vivent au loin, indépendamment de nous, dans une nature « sauvage » et que la justice envers eux exige simplement de les laisser tranquilles.La première génération des théories des droits alimentait une telle conception en défendant un principe de non-interférence dans la vie des animaux sauvages.Nous devrions éviter de leur causer des torts directs et des nuisances indirectes, de nous approprier leurs ressources et de détruire ou de polluer leurs territoires, mais nous n\u2019aurions pas à leur porter secours et à les protéger des maladies, du climat, des prédateurs, etc.Or, cette politique de non- interférence est peu utile en pratique : la plupart des animaux dits « sauvages » ne vivent pas dans une nature lointaine, mais doivent composer quotidiennement avec des infrastructures humaines, des routes, des bâtiments, des déchets et des polluants, etc.Quelles sont nos obligations à leur égard ?Zoopolis propose de distinguer entre (1) les animaux sauvages qui vivent indépendamment des sociétés humaines et (2) les animaux liminaux qui partagent nos villes, nos villages et nos champs.Dans le cas des animaux qui recherchent activement les infrastructures humaines ou qui ont dû s\u2019adapter à nos sociétés en raison de la perte de leurs habitats, une société juste doit leur reconnaître des droits de résidence.Les animaux comme les écureuils, les ratons laveurs, les pigeons et autres membres de la faune urbaine ont  le droit de vivre où  ils  sont.  Il  faut  cesser de  les traiter comme des intrus et des pestes à exterminer pour mettre en place des campagnes d\u2019éducation visant à les protéger et tenir compte de leurs besoins dans l\u2019urbanisme et l\u2019organisation de nos sociétés.Pour ce qui est des animaux réellement sauvages  qui  fuient  les  humain·es  et  s\u2019efforcent  de vivre loin de nous, Zoopolis propose de penser la justice envers eux sur le modèle des relations internationales entre communautés souveraines.Il s\u2019agit de respecter leur autonomie en leur reconnaissant des droits territoriaux et 22 SECTION I Antispécisme des droits à l\u2019auto-détermination.La souveraineté est un outil politique visant à protéger des nations de l\u2019ingérence étrangère, de l\u2019invasion et  de  la  colonisation.  Cela  ne  signifie  pas  qu\u2019il  soit interdit d\u2019intervenir pour les aider, mais que nos interventions doivent éviter de les rendre dépendants à long terme et viser à rétablir leur autonomie.Conclusion : La libération animale en actions En dépit des désaccords entre réformistes et abolitionnistes sur ce à quoi ressembleraient des sociétés justes envers les animaux, les deux camps devraient s\u2019entendre pour entamer une transformation profonde de nos institutions.Dans les discours populaires, on a tendance à présenter le véganisme et les actions directes pour aider les animaux comme étant la mise en œuvre d\u2019une perspective antispéciste abolitionniste ou « radicale ».Pourtant, même les « omnivores consciencieux » (les gens qui trouvent les élevages industriels abominables et militent pour des réformes) ont le devoir de manger végétalien la plupart du temps puisque des petits élevages extensifs impliquent de réduire énormément les productions animales.Réformistes et abolitionnistes devraient donc s\u2019accorder sur une rapide transition végétale de l\u2019industrie agro- alimentaire.La  loi québécoise afÏrme désormais que  les  animaux sont des êtres sensibles et qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une responsabilité individuelle et collective de veiller aux individus qui dépendent de nos soins.Or, lorsque l\u2019État échoue à les protéger, c\u2019est le devoir des citoyens et des citoyennes d\u2019agir.Les activistes qui entrent sans permission dans les élevages et les abattoirs pour porter secours aux animaux et alerter la population rendent un service à la société en fournissant des informations essentielles pour des débats publics informés et des décisions éclairées (autrement que par des sources de l\u2019industrie).On reproche souvent aux actions directes d\u2019être inutiles, même contre-productives.Les sauvetages  n\u2019aident  qu\u2019un  nombre  insignifiant  d\u2019animaux et les actions illégales donnent une image négative des activistes.Il est vrai que ces actions ne peuvent sauver qu\u2019un nombre ridicule d\u2019animaux, mais chaque individu compte.Même si l\u2019on a une position modérée qui s\u2019en tient à l\u2019orthodoxie morale selon laquelle les animaux comptent, mais moins que les humain·es, comment justifier de ne pas leur venir en aide ? La  plupart des gens sont moralement révoltés par l\u2019élevage industriel et considèrent abominable de maintenir un animal dans une cage dans laquelle il ne peut se retourner ou étendre ses ailes.Le simple fait qu\u2019il y ait des lois qui prohibent de leur venir en aide ou d\u2019aller voir ce qui s\u2019y passe n\u2019est pas une justification sufÏsante pour les abandonner à  leur sort.La désobéissance à des lois injustes joue un rôle vital dans les progrès sociaux.Le but des activistes n\u2019est pas de se faire aimer, mais de forcer des débats sur les violences et  les  privations  qu\u2019on  inflige  aux  animaux  (TVA 2023).C\u2019est précisément parce que ces actions  sont  efÏcaces  et  menacent  les  profits  des industries les plus puissantes de la planète (agro-alimentaire, extractivistes, laboratoires scientifiques  et  pharmaceutiques,  etc.)  que  le  mouvement animaliste fait face à une répression croissante depuis les années 1990.Même au Canada, de plus en plus de lois menacent les lanceur·euses d\u2019alerte de sanctions très sévères et même de peines de prison.On ne peut pas demander à tout le monde de risquer sa liberté pour sauver des animaux, mais on doit normaliser et encourager le fait de les aider.Au-delà des théories antispécistes, la POSSIBLES PRINTEMPS 2024 23 cause animale est d\u2019abord un mouvement social, un réseau de personnes qui se consacrent aux animaux abusés et abandonnés en leur portant secours.Ce travail de care est largement accompli par des femmes qui composent la majorité des activistes animalistes.On a ridiculisé le souci des animaux comme « une pitié de femmes » (Spinoza), une sensiblerie irrationnelle, et on a présenté les militantes anti-vivisection comme des folles.On tente maintenant de les faire passer pour de dangereuses criminelles, voire des terroristes.Il est cependant permis d\u2019espérer que contester les droits de propriété sur les animaux soit facilité par les avancées de la cause féministe qui rejette l\u2019existence d\u2019une sphère privée dans laquelle il est acceptable d\u2019abuser des individus vulnérables et de se prétendre à l\u2019abri des revendications de l\u2019éthique et de la justice.Il y a une foule de choses que nous pouvons individuellement faire pour aider les animaux, mais c\u2019est un devoir collectif d\u2019instaurer des politiques publiques, des institutions et des démocraties antispécistes et zooinclusives intégrant les intérêts et les besoins des animaux.Notice biographique Christiane Bailey (https://christianebailey.com) est coordonnatrice du Centre de justice sociale de l\u2019Université Concordia.Elle a publié, avec Jean-François Labonté, La philosophie à l\u2019abattoir.Réflexions sur le bacon, l\u2019empathie et l\u2019éthique animale chez Atelier 10.Elle a également publié des articles sur les capacités morales des animaux et les approches écoféministes de la libération animale.Références Adams, C., et Gruen, L., (2014).Ecofeminism: Feminist Intersections with Other Animals and the Earth.New York : Bloomsbury.Best, S., et Nocella, A.J.(2004).Terrorists or Freedom Fighters ?Reflections on the liberation of animals.New York: Lantern Books.Dardenne, É.(2023).Considérer les animaux.Une approche zooinclusive.Paris : PUF.Donaldson, S., et Kymlicka, W., (2011).Zoopolis.A Political Theory of Animal Rights.Oxford: Oxford University Press.Donaldson, S., et Kymlicka, W., (2014).Animal Rights, Multiculturalism and the Left.Journal of Social Philosophy.45(1), 116-135.Donaldson, S., et Kymlicka, W., (2015).Farmed Animal Sanctuaries: The Heart of the Movement ?Politics and Animals.1.Disponible sur : https:// journals.lub.lu.se/pa/article/view/15045 Donaldson, S., et Kymlicka, W., (2016).Make It So: Envisioning the Zoopolitical Revolution.Dans : P.Cavalieri, dir.Philosophy and the Politics of Animal Liberation.New York: Palgrave Macmillan, p.71-116.Donaldson, S., et Kymlicka, W., (2023).Doing Politics with Animals.Social Research.90(4), 621-647.Donovan, J., (2006).Feminism and the Treatment of Animals: From Care to Dialogue.Signs.31(2), 305-329.Francione, G.L., (1996).Rain Without Thunder: The Ideology of the Animal Rights Movement.Philadelphia: Temple University Press.Giroux, V., (2017).Contre l\u2019exploitation animale.Un argument pour les droits fondamentaux de tous les êtres sensibles.Lausanne : L\u2019Âge d\u2019Homme. 24 SECTION I Antispécisme Giroux, V., (2020).L\u2019Antispécisme.Paris : PUF.Giroux, V.et Larue, R., (2017).Le véganisme.Paris : PUF.Kymlicka, W., (2018).Human Rights without Human Supremacism.Canadian Journal of Philosophy, 48(6), 763-792, Trad.fr.par Frédéric Côté-Boudreau disponible sur : https://lamorce.co/ les-droits-humains-sans-suprematie-humaine/ Lazare, J., (2020).Ag-Gag Laws, Animal Rights Activism, and the Constitution: What is Protected Speech ?.Alberta Law Review 83.58(1), 83-106.Disponible sur : https://canlii.ca/t/t06z Potter, W., (2011).Green Is the New Red: An Insider\u2019s Account of a Social Movement Under Siege.Monroe: City Lights Publishers.Regan, T., (1983).The Case for Animal Rights.Berkeley: University of California Press.TVA, (2023).Production de porcs.Des conditions d\u2019élevage épouvantables dans une maternité de Lanaudière (25 octobre).Disponible sur : https:// www.tvanouvelles.ca/2023/10/25/production-de- porcs-des-conditions-delevage-epouvantables-dans- une-maternite-de-lanaudiere POSSIBLES PRINTEMPS 2024 25 Noyer le poisson pour mieux le manger Par Victor Duran-Le Peuch J\u2019ai été frappé, en regardant le second volet du  film  Avatar - La voie de l\u2019eau, de constater à quel point  les poissons sont traités différemment  de la plupart des autres animaux.Alors que les Na\u2019vi, l\u2019espèce humanoïde habitant la planète Pandora  où  se  déroule  l\u2019intrigue,  peuvent  forger  un lien privilégié avec de nombreux animaux en connectant une queue avec des prolongements nerveux qui sort de l\u2019arrière de leur crâne, ce n\u2019est pas le cas pour les poissons.Le contraste est d\u2019autant plus fort avec d\u2019autres animaux aquatiques avec lesquels les Na\u2019vi communiquent, semblables aux mammifères marins qu\u2019on connaît sur Terre.Avec eux, les Na\u2019vi ont développé des relations riches de protection et de soin mutuels, et leur mise à mort est vécue comme un drame et une injustice condamnable ; tout à l\u2019inverse, les poissons sont chosifiés et ne semblent être  là  que pour faire joli et participer à l\u2019équilibre des écosystèmes en étant la proie d\u2019autres animaux, et en étant pêchés par les Na\u2019vi\u2026 Cette hiérarchie implicite dans Avatar correspond malheureusement très bien à la hiérarchie entre les espèces établie par les humain·es sur Terre, les poissons faisant partie des animaux les moins considérés (avec les insectes notamment), et aussi les plus dénigrés et exploités.On n\u2019habite pas le même monde « Comme un poisson dans l\u2019eau » : c\u2019est le nom que j\u2019ai fini par donner, après mûre réflexion,  au balado que j\u2019ai lancé dans le but d\u2019informer sur ce  qu\u2019est  le  spécisme,  de  réfléchir  et  de  s\u2019armer  pour pouvoir mieux lutter collectivement contre cette oppression.« Comme un poisson dans l\u2019eau  »  est  une  expression qui  signifie  être  à  son  aise, se sentir bien, être dans son élément.J\u2019ai passé beaucoup de temps dans mon enfance à me baigner : je pouvais y passer des heures sans me lasser, à explorer, ressentir la dynamique de certains de mes mouvements, rester en apnée dans les profondeurs et me sentir l\u2019espace de quelques instants dans un autre monde.L\u2019eau était mon élément, me disais-je.Cela m\u2019a-t-il pour autant rendu plus sensible à ce que peuvent être les expériences des poissons dans  ce  même  élément ?  Eh  bien,  au  risque  de  décevoir : pas du tout\u2026 Je ne me posais pas une seconde la question de ce que pouvaient ressentir ces animaux que j\u2019apercevais autour de moi.Même élément : l\u2019eau ; mais des univers différents,  entre mon monde humain et les autres mondes animaux que je prenais si peu en considération, que je remarquais à peine\u2026 C\u2019était comme si les poissons faisaient simplement partie du décor, n\u2019étaient que des éléments de cette toile de fond qu\u2019est censée être la « nature », et non des êtres sentients avec des vies subjectives qui habitaient comme moi leur environnement.Un peu comme les poissons détenus dans des aquariums dans un but esthétique, qui sont rarement considérés dans leur individualité tels que le sont d\u2019autres animaux dits de compagnie comme les chiens et les chats.Tous les animaux exploités par les humain·es sont altérisés, c\u2019est-à-dire construits comme radicalement « autres », essentiellement différents  de nous et étrangers.L\u2019altérisation n\u2019est pas le simple  constat  d\u2019une  différence  entre  plusieurs  groupes, mais bien plutôt l\u2019utilisation d\u2019une différence  (réelle  ou  fictive)  pour  anéantir  tout  26 SECTION I Antispécisme sentiment de ressemblance ou de connexion entre des personnes : c\u2019est une construction politique et normative d\u2019infériorisation qui entérine la domination.Il semble que, pour les poissons, ce processus aille encore plus loin, au point qu\u2019ils ne sont le plus souvent pas même reconnus dans la dignité et la singularité de leur existence.Ils ne sont pas considérés comme des « autres » que nous pouvons rencontrer \u2013 des individus à part entière,  bien  que  très  différents  de  nous  \u2013  mais  sont réduits à des éléments du paysage.Malcom Ferdinand parle pour cette raison de « refus du monde » par rapport aux captifs africains dans le cadre de l\u2019esclavage colonial, écrivant : « La rencontre première de l\u2019Européen négrier avec l\u2019Africain captif qui sera réduit en esclavage s\u2019est faite sans adresse, sans dialogue, c\u2019est-à-dire sans cette considération première d\u2019un autre dont le visage commande la reconnaissance d\u2019un irréductible » (Ferdinand 2016, p.92).La désindividualisation des poissons semble ainsi poussée à l\u2019extrême par rapport à celle qu\u2019ont à subir les autres animaux : certes, on exploite les vaches et les poulets en les considérant comme bien inférieur·es aux humain·es, mais les poissons peinent parfois à être seulement considérés comme des animaux.Dans nos représentations, ils n\u2019existent presque pas pour eux-mêmes.Leur exploitation est alors une forme d\u2019évidence qui se passe  complètement  de  justification  explicite  :  il  n\u2019est même pas besoin de déclarer leur infériorité supposée, puisqu\u2019ils sont d\u2019emblée réduits au rang d\u2019objets. Or, on n\u2019a pas besoin de justifier que les  objets nous sont inférieurs pour les utiliser.Il conviendrait déjà de commencer par là : faire accepter que les poissons sont des individus qui vivent dans un monde qui leur est propre, qui diffère  du  nôtre  et  qu\u2019ils  habitent  à  leur manière.  On pourrait alors reconnaître leurs différences avec  nous et les formes de perception, d\u2019agentivité, d\u2019expression et de résistance qui leur sont propres, sans que cela ne doive mener à interpréter ces différences comme le signe de leur infériorité ou de  l\u2019impossibilité de considérer leurs intérêts.On sous-estime leurs capacités mentales Les poissons sont probablement un des groupes d\u2019animaux vis-à-vis desquels on constate le plus grand écart entre l\u2019état du savoir scientifique  quant à leurs capacités et les croyances du grand public\u2026 D\u2019une certaine manière, cela n\u2019a rien de surprenant, car les connaissances à leur sujet ont considérablement augmenté ces dernières années et les découvertes vont en s\u2019accélérant.On sait désormais qu\u2019ils peuvent avoir une excellente mémoire (y compris les poissons rouges, ne vous fiez  pas  aux  expressions !),  que  certains  peuvent  faire des mathématiques, d\u2019autres utiliser des outils et même se transmettre des techniques, tels que les poissons-archers qui apprennent à cracher un jet d\u2019eau sur leur proie pour les attraper.On sait que des poissons ont des cultures et des traditions qu\u2019ils se transmettent d\u2019une génération à la suivante, par exemple les gorettes jaunes qui apprennent de leurs anciens les chemins à suivre dans un environnement ; beaucoup d\u2019entre eux ont des vies sociales riches, et certains peuvent même  coopérer  entre  espèces  très  différentes.  Il a même été montré que les labres nettoyeurs ont conscience d\u2019eux-mêmes en se regardant dans un miroir ; cette prouesse a d\u2019ailleurs tellement  surpris  la  communauté  scientifique  que  la  fiabilité  de  ce  test  du  miroir,  pourtant  utilisé jusqu\u2019alors pour attester de la conscience de soi chez de nombreuses espèces, a alors été remise en question.Comment penser que le test est adéquat, si on en vient à conclure que des poissons peuvent  le  réussir  avec brio ?  Le double  standard est complet (Moro 2023). POSSIBLES PRINTEMPS 2024 27 Plus que jamais, donc, on sait à quel point les capacités cognitives des poissons sont complexes.Mais pourquoi continue-t-on d\u2019être surpris·es à chacune de ces découvertes ?  Il me semble qu\u2019on  a du mal à sortir d\u2019une conception du monde pourtant complètement dépassée : l\u2019idée d\u2019une échelle des êtres qui hiérarchise les espèces, selon laquelle notamment « l\u2019humain est l\u2019espèce la plus évoluée » et « les poissons sont des animaux inférieurs ».Cette conception de l\u2019ordre du monde qui prévalait, celle de la scala naturæ (littéralement l\u2019« échelle de la nature », mais qu\u2019on peut traduire par l\u2019« échelle des êtres ») a pourtant été complètement balayée par les apports  scientifiques  de  la  théorie  de  l\u2019évolution  darwinienne.Mais l\u2019idée d\u2019une infériorité essentielle des autres animaux a la vie dure\u2026 Et pour cause : penser que les autres animaux nous sont inférieurs et minimiser leurs capacités a pour effet de faciliter leur exploitation.  Il a été montré en psychologie sociale que les participant·es à une étude attribuent en moyenne moins de capacités mentales à un animal lorsqu\u2019ils ou elles viennent de manger la viande de l\u2019animal en question ou lorsque leur était suggéré que l\u2019animal allait servir de nourriture (Bastian et al 2012).Plus généralement, la dénégation de la vie mentale et subjective des autres animaux relève d\u2019un système de croyances qui légitime et perpétue le spécisme, c\u2019est-à-dire l\u2019oppression qu\u2019exercent les humain·es sur les autres animaux.AfÏrmer  que  les  animaux  sont  «  bêtes  »  permet  de verrouiller l\u2019ordre social qui asservit les autres animaux, et il est donc d\u2019autant plus important de lutter contre la désinformation qui concerne particulièrement  les  poissons,  afin  de  mieux  dénoncer  les  violences  qui  leur  sont  infligées.  Les nouvelles connaissances en éthologie et en cognition animale fragilisent le récit du grand fossé entre les humain·es et les autres animaux et on aurait donc tort de s\u2019en priver.Pour autant, connaître leurs capacités ne fait  pas  tout  non  plus  :  il  faut  pouvoir  afÏrmer  leur égalité conjointement à la reconnaissance de  leur  différence,  et  justement  ne  pas  tomber  dans le piège du semblable.En plus de montrer en quoi les croyances spécistes sur les capacités des poissons sont souvent fausses, il est tout aussi important de rappeler sans ambiguïté que la prise en compte des intérêts des individus ne devrait jamais être conditionnée par la complexité de ces capacités.Pour le dire plus clairement encore : l\u2019intelligence et d\u2019autres capacités cognitives sont des critères non pertinents et illégitimes pour restreindre la considération morale qu\u2019on doit à d\u2019autres individus.La discrimination sur la base de capacités physiques ou mentales moindres ou différentes  s\u2019appelle  le  capacitisme ; elle est à  dénoncer quand elle s\u2019applique à des humain·es, mais tout autant lorsqu\u2019elle s\u2019applique à d\u2019autres animaux.C\u2019est donc un paradoxe dans lequel on peut se retrouver lorsqu\u2019on lutte pour les droits des animaux : comment désamorcer les croyances spécistes utilisées pour légitimer leur exploitation sans mobiliser dans le même temps des arguments implicitement capacitistes, qui semblent accréditer l\u2019idée que les capacités cognitives auraient une importance  morale ?  Il  ne  faut  pas  retomber  dans un raisonnement anthropocentriste qui conditionne la considération morale due aux autres animaux à la possession de traits les rapprochant des humain·es, qui en feraient des individus sufÏsamment « comme nous ». J\u2019insiste :  sous bien des aspects, les poissons ne sont pas « comme nous », ils sont même particulièrement différents,  et  cela  nous  demande  d\u2019autant  plus  d\u2019efforts  pour  construire  des  relations  inter- espèces égalitaires à partir de cette distance, 28 SECTION I Antispécisme malgré la perplexité dans laquelle on peut se trouver lorsqu\u2019on cherche à se projeter dans ce que peut être la vie d\u2019un poisson.Lorsqu\u2019on  réfléchit  au  traitement  qu\u2019il  est  juste de réserver aux poissons, c\u2019est le fait qu\u2019ils ont des intérêts qui compte, le fait qu\u2019on peut leur causer des plaisirs ou leur infliger des souffrances,  et donc qu\u2019on peut leur nuire ou au contraire rendre leur vie meilleure.Pour reprendre la fameuse formule de Jeremy Bentham, la question n\u2019est  donc  pas  :  «  Peuvent-ils  raisonner ?  »  ni  « Peuvent-ils parler ? » mais « Peuvent-ils souffrir ? »  (Bentham 1789, note p.283) On ignore leurs souffrances On n\u2019entend pas les poissons crier : lorsque des  vocalisations  ont  été  identifiées  chez  une  espèce, elles sont quasiment toujours inaudibles par les humain·es (Riberolles 2019).C\u2019est sûrement un des facteurs qui expliquent que l\u2019on continue d\u2019ignorer leurs souffrances. À vrai dire, jusqu\u2019à une  époque récente, on les ignorait en un sens très littéral,  puisque  le  consensus  scientifique  n\u2019avait  pas encore établi que les poissons sont sentients, c\u2019est-à-dire ont des expériences conscientes positives et négatives, et peuvent, en particulier, ressentir de la douleur.Mais il y a désormais plus d\u2019indicateurs de la sentience démontrés chez les poissons que chez les oiseaux, et ces derniers sont reconnus comme sentients depuis assez longtemps (Sneddon et Leach 2016).Il devient donc de plus en plus difÏcile de nier de bonne foi  que les poissons peuvent souffrir.  Malgré cela,  leur  souffrance continue d\u2019être  déniée, ou bien relativisée et dévaluée.Même lorsque son existence est reconnue, elle ne compte pas, du moins pas autant ; elle n\u2019est pas jugée si grave. On ignore donc aussi leur souffrance  au  sens  où  nous  y  sommes  indifférent·es.  Mais  cette  indifférence  morale  plus  forte  envers  les  poissons qu\u2019envers les mammifères ou les oiseaux semble aussi s\u2019expliquer par la plus grande distance évolutive qui nous sépare d\u2019eux : en effet,  une  étude  du  Muséum  national  d\u2019Histoire  naturelle a montré que notre niveau d\u2019empathie spontanée est d\u2019autant plus faible que la distance phylogénétique avec l\u2019animal considéré est forte (Miralles, Raymond et Lecointre 2019).Notre  indifférence  générale  est  d\u2019autant  plus regrettable que les pratiques de pêche sont probablement parmi les pires en termes de souffrances  engendrées ;  c\u2019est  atroce  à  un  point  tel qu\u2019on a du mal à s\u2019imaginer.Les poissons se débattent longuement dans les filets (et peuvent  en mourir d\u2019épuisement) avant d\u2019être violemment remontés à la surface ; cette remontée brusque crée  un  choc  thermique  du  fait  des  différences  importantes de température selon la profondeur de la mer et peut engendrer une décompression violente qui fait éclater leurs organes internes, leur faire recracher leur vessie par la bouche ou avoir les yeux qui sortent de leurs orbites ; ils sont écrasés sous le poids des autres poissons dans les filets qui  les  lacèrent,  agonisent  ensuite pendant  plusieurs dizaines de minutes sur les bateaux et  finissent  par  mourir  d\u2019asphyxie  ou  bien  sont  éviscérés vivants sans étourdissement (Riberolles 2019).Peut-être la question « Les poissons souffrent- ils ?  »  n\u2019est-elle  donc  pas  la  bonne  question  à  poser car, comme le suggère le chercheur Dinesh Wadiwel, elle est formulée « d\u2019une manière qui suppose que nous pouvons continuer à utiliser les poissons comme nous le faisons jusqu\u2019à ce que quelqu\u2019un prouve que nous ne devrions pas le faire » (Wadiwel 2016, p.204).On pourrait donc continuer à les exploiter de façon abominable tant qu\u2019on n\u2019a pas la certitude qu\u2019ils souffrent bel et bien.  C\u2019est dans ce narratif que tentent de nous enfermer POSSIBLES PRINTEMPS 2024 29 collectivement les tenants de l\u2019exploitation des animaux aquatiques, littéralement pour pouvoir continuer de noyer le poisson plus longtemps \u2013 car si  vous  pensiez  qu\u2019on  ne  peut  par  définition  pas  noyer un poisson, sachez qu\u2019on peut l\u2019asphyxier dans l\u2019eau si ses branchies sont comprimées, notamment par les filets.  Des  scientifiques  \u2013  qui,  dans  la  déclaration  de liens d\u2019intérêt de l\u2019article, reconnaissent être une majorité à pratiquer eux-mêmes la pêche (pour le loisir ou leur consommation) \u2013 continuent de fabriquer du doute autour de la sentience des poissons, en arguant de l\u2019impact économique désastreux si on reconnaissait que les poissons sont sentients et qu\u2019on prenait les mesures nécessaires pour réduire cette souffrance  (Diggles et al.2023).S\u2019il fallait résumer leur argument : « On les exploite atrocement, donc ils ne peuvent pas être sentients ».Et la conséquence de cet argumentaire est qu\u2019on peut continuer de  les  exploiter  affreusement  et  d\u2019ignorer  leur  souffrance.  Il  convient  donc  de  refuser  ce  cadrage et plutôt de retourner la question à ceux  qui  infligent  des  traitements  abominables  aux poissons : pouvez-vous démontrer qu\u2019ils ne souffrent pas ?D\u2019autant que les poissons résistent aux traitements qui leur sont infligés. En effet, Dinesh  Wadiwel montre que la conception même des techniques et outils de la pêche repose sur le fait que les poissons résistent : notamment l\u2019hameçon et le filet ont été conçus parce que les  poissons cherchent à s\u2019échapper et ne se laissent pas attraper passivement (Wadiwel 2016).La résistance est précisément ce qui rend la violence nécessaire pour asseoir sa domination, et ces outils doivent s\u2019adapter aux formes particulières que prend la résistance de tel animal dans tel contexte.Comme ne manque jamais de le rappeler la cofondatrice de l\u2019association Paris Animaux Zoopolis, Amandine Sanvisens, la pêche est fondamentalement du piégeage : il s\u2019agit littéralement de tendre un piège à l\u2019animal pour s\u2019emparer de son corps.Or, s\u2019il est besoin de les piéger, c\u2019est parce que les poissons résistent, parce qu\u2019ils ne se laissent pas faire.On ne les « attrape » pas comme on attraperait un ballon qui nous arrive dessus ; on les capture contre leur volonté.Ainsi, les techniques de pêche constituent paradoxalement la preuve et le meilleur révélateur de la résistance animale.On ne pleure pas leur mort À  bien  des  égards,  les  poissons  souffrent  tout particulièrement du spécisme\u2026 D\u2019abord parce qu\u2019ils sont incroyablement plus nombreux à être tués pour la consommation humaine que tous les animaux terrestres réunis : l\u2019organisation Fishcount estime qu\u2019entre 1000 et 3000 milliards de poissons sont pêchés chaque année, et les poissons sont de façon croissante tués dans des élevages aquacoles et non par capture (fishcount.org.uk 2024).Mais les poissons sont particulièrement en proie au spécisme surtout \u2013 et c\u2019est sûrement la raison principale du nombre gigantesque de victimes  \u2013  parce  que  leurs  souffrances  et  leur  mort ne sont même pas considérées comme un problème, comme une chose qui peut être débattue ou changée, ou même regrettée.En somme, comme le formule la philosophe Judith Butler, leur mort n\u2019est pas « pleurable » (« grievable »).La vie des poissons est « précaire », au  sens  où  les  en  priver  ne  suscite  aucune  indignation ; elle est radicalement séparée des vies « qui méritent d\u2019être défendues, valorisées et pleurées lorsqu\u2019elles sont perdues » (Butler 2009, p.38).Et si leur mort n\u2019est pas le moins du monde regrettée, c\u2019est que leur vie n\u2019a jamais 30 SECTION I Antispécisme vraiment compté, n\u2019a jamais été jugée comme ayant de la valeur.C\u2019est si vrai que les poissons ne sont pas comptés en nombre d\u2019individus tués, mais  en  tonnes  de matière,  d\u2019où  les  estimations  très approximatives qui doivent être calculées indirectement par Fishcount à partir du poids moyen des espèces.Cette ligne symbolique tracée entre les vies qui sont dignes d\u2019être pleurées et celles qui ne comptent pas empêche de prendre pleinement la mesure des traitements atroces infligés  aux  poissons  et  de  la  profonde  injustice  qu\u2019ils subissent.La violence à leur égard est constamment niée et relativisée, et la mort de ces individus n\u2019est pas construite comme une question politique, et donc pas sujette au débat ou au changement ; cette construction idéologique facilite et perpétue la guerre que les humain·es livrent chaque jour contre les autres animaux.Contre cette naturalisation du droit de vie ou de mort des humain·es sur les autres animaux, il convient de rappeler sans cesse que leur mort est au contraire une question profondément politique.  Qui  vit ?  Qui  est  mis  à  mort ?  Quelles  morts comptent ? Quelles morts sont au contraire  invisibilisées,  justifiées,  puis  oubliées ?  Autant  de questions qui ne vont pas de soi et qu\u2019il s\u2019agit de porter dans le débat public.Les mouvements sociaux doivent toujours lutter pour révéler et faire reconnaître la violence des dominations qu\u2019ils dénoncent, en afÏrmant haut et fort : « Ces  vies comptent. Ces souffrances et ces morts sont  injustes !  »  De  même,  l\u2019antispécisme  se  bat  non  seulement contre la violence incroyable que les humain·es exercent contre les autres animaux, mais aussi contre l\u2019invisibilisation, la négation ou l\u2019euphémisation permanente de cette violence.C\u2019est le sens par exemple de la campagne de l\u2019association Paris Animaux Zoopolis pour que soit rendu hommage aux animaux qui ont participé, de gré ou de force, à la guerre ; ce combat a pour but de visibiliser la présence active des autres animaux au sein des batailles, et de commémorer leur mort en la rendant aussi pleurable que celle des soldats humains.Or, si une victoire culturelle a pu être obtenue pour ces animaux terrestres \u2013 un monument en mémoire des animaux morts à la guerre doit bientôt voir le jour à Paris (PAZ 2023) \u2013, la mort des poissons est encore rarement vue comme digne de préoccupation.Assez singulièrement, quand une personne déclare être végétarien·ne, il arrive plus souvent qu\u2019on ne le croit qu\u2019on lui demande  : « Est-ce que tu manges du poisson ? »  Et il arrive aussi assez souvent que des personnes qui se considèrent végétariennes en mangent effectivement\u2026 On peut d\u2019ailleurs encore voir ces  animaux entiers dans les poissonneries sans trop de dégoût, tandis que les cadavres des animaux terrestres doivent désormais être préalablement découpés et présentés en morceaux, voire sous un aspect transformé, sous peine que le rappel qu\u2019il s\u2019agit bien là d\u2019un animal mort suscite le malaise et dissuade de l\u2019achat.Une autre manifestation de la moindre valeur accordée à la vie des poissons est l\u2019écart des discours de condamnation entre la chasse de loisir (d\u2019animaux terrestres) et la pêche de loisir (d\u2019animaux aquatiques) : alors qu\u2019il s\u2019agit fondamentalement de la même pratique, la chasse est bien plus décriée, tandis que la pêche ne fait pas l\u2019objet d\u2019une condamnation sociale aussi forte.Les chasseurs doivent même faire valoir d\u2019autres motifs que leur seul plaisir de chasser pour justifier  leur pratique \u2013 par exemple, la régulation des écosystèmes, qui n\u2019est qu\u2019une vaste mascarade \u2013, tandis que les pêcheurs peuvent encore dire qu\u2019ils pêchent pour le plaisir sans qu\u2019on leur demande plus de comptes. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 31 Il y a donc un deux poids deux mesures permanent vis-à-vis des poissons, auquel nous devons être attentif·ves au sein du mouvement antispéciste, car nous sommes aussi susceptibles de céder aux mêmes biais, tant ils sont ancrés dans la société et dans notre psyché.Conclusion : étendre la solidarité animale jusque dans les eaux Les poissons posent un défi au mouvement  antispéciste : sommes-nous à la hauteur pour défendre les intérêts de ces animaux encore plus altérisés que les autres, à peine considérés comme des individus, pour lesquels les humain·es éprouvent en moyenne peu d\u2019empathie et dans la vie desquels on a du mal à se projeter ?À vrai dire, c\u2019est une question qui se pose pour tous les animaux que les humain·es exploitent et dominent, auxquels s\u2019applique aussi tout ce que j\u2019ai décrit dans cet article, quoique à un degré moindre que les poissons.Par ailleurs, je me suis restreint à parler des poissons parce que c\u2019est déjà une catégorie très large qui regroupe des  animaux  extrêmement  différents. Mais  il  est  primordial d\u2019avoir la même attention pour d\u2019autres animaux qui sont aussi exploités, déconsidérés, massacrés en nombre et dont on déplore peut- être encore moins la mort : notamment les crabes, les homards et les crevettes, et autres crustacés décapodes qui sont estimés sentients d\u2019après un récent rapport de la London School of Economics (Birch et al.2021).Il ne fait pas de doute qu\u2019il nous faut apprendre à développer plus d\u2019empathie pour ces  individus, bien qu\u2019ils  soient  très différents de  nous et que nous ayons beaucoup de mal à nous projeter dans leur vie et dans leur monde.Mais à défaut de pouvoir modeler notre empathie à notre guise, nous pouvons tout au moins travailler sur notre solidarité.Il me semble que ce dernier concept est le plus approprié pour penser la relation que nous devons construire avec les autres animaux.Car la solidarité est le fruit d\u2019une volonté  politique  qui  s\u2019efforce  de  transcender  les  différences  pour  inclure  tout  le  monde  au  sein de la communauté morale des égaux.Égal ne veut pas dire identique, et ne devrait jamais requérir que nous nous considérions comme semblables. On peut reconnaître  la difÏculté plus  grande d\u2019étendre cette solidarité politique à des êtres qui nous sont aussi distants sur le plan de l\u2019évolution que les poissons, sans laisser tomber cette exigence sous prétexte qu\u2019elle serait difÏcile  à satisfaire.Nul besoin donc de noyer le poisson sur la difÏculté  ou  l\u2019ampleur  de  la  tâche  :  les  relations  avec les animaux aquatiques mettent à l\u2019épreuve nos principes de justice et leur application.Construire un monde débarrassé du spécisme est  une  tâche  infiniment  difÏcile,  qui  requerra  de l\u2019inventivité politique, une volonté de fer, des stratégies efÏcaces et certainement des décennies  de lutte.Et la construction de communautés inter- espèces basées sur la justice ne saurait se faire en oubliant ou négligeant les intérêts de toute une catégorie d\u2019individus du  fait  de  leurs différences,  au demeurant les plus nombreux à être exploités par ce système spéciste.Il ne reste donc plus qu\u2019à nous montrer exigeant·es pour mettre en œuvre nos principes, et tout faire pour aller dans la bonne direction.Notice biographique Victor Duran-Le Peuch est le créateur et animateur du podcast contre le spécisme Comme un poisson dans l\u2019eau. 32 SECTION I Antispécisme Références Bastian, B., et al., (2012).Don\u2019t Mind Meat?The Denial of Mind to Animals Used for Human Consumption.Personality and Social Psychology Bulletin.38(2), 247\u2013256.Bentham, J., (1970).An Introduction to the Principles of Morals and Legislation.Dans J.H.Burns et H.L.A.Hart, dir.London: Athlone Press.(tr.fr.Introduction aux principes de morale et de législation, Paris: Vrin, 2011, p.324-325).Birch, J.et al., (2021).Review of the evidence of sentience in cephalopod molluscs and decapod crustaceans.London: London School of Economics and Political Science.[Consulté le 6 janvier 2024].Disponible sur : https://www.lse.ac.uk/business/ consult ing/assets/documents/Sentience- in- Cephalopod-Molluscs-and-Decapod-Crustaceans- Final-Report-November-2021.pdf Butler, J., (2009).Frames of War: When is Life Grievable?London: Verso.Diggles, D.B.K.et al., (2023).Reasons to Be Skeptical about Sentience and Pain in Fishes and Aquatic Invertebrates.Reviews in Fisheries Science & Aquaculture.32(9), 1-24.fishcount.org.uk (2024).Reducing suffering in fisheries.[Consulté le 6 janvier 2024].Disponible sur : http://fishcount.org.uk/ Ferdinand, M., (2019).Une écologie décoloniale.Penser l\u2019écologie depuis le monde caribéen.Paris : Seuil.Miralles, A., Raymond, M., et Lecointre, G., (2019).Empathy and compassion toward other species decrease with evolutionary divergence time.Sci Rep.9(19555).Disponible sur : https://doi.org/10.1038/s41598-019-56006-9 Moro, S., (2023).Les poissons plient le game.Entretien avec Victor Duran-Le Peuch dans le podcast Comme un poisson dans l\u2019eau.Disponible sur : https://podcasters.spotify.com/ pod/show/victor-duran-le-peuch/episodes/20-Les- poissons-plient-le-game-Sbastien-Moro-12-e21b5ef PAZ \u2013 Paris Animaux Zoopolis, (2023).Rendons hommage aux animaux de guerre.[Consulté le 6 janvier 2024].Disponible sur : https://zoopolis.fr/ nos-campagnes/la-bataille-culturelle/rendons- hommage-aux-animaux-de-guerre/ Riberolles, G., (2021).Souffrances des poissons pêchés : vers la fin d\u2019un impensé.Paris : La Fondation Droit Animal, Ethique et Sciences.Disponible sur : https://www.fondation-droit-animal.org/111- souffrances-poissons-peches-vers-fin-impense/ Sneddon, L.U.et Leach, M.C., (2016).Anthropomorphic denial of fish pain.Animal Sentience, 1(28).Wadiwel, D., (2016).Do Fish Resist.Cultural Studies Review.22(1), 196-242. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 33 Les vaches font-elles l\u2019amour ?Fisting, stripping, et autres bestialités agricoles Par Sarah Fravica La sexualité animale : instinct ou désir ?La sexualité des animaux est un sujet à la fois fascinant, très étudié en éthologie, mais également compris de manière assez réductrice sous le thème de l\u2019instinct.Nous savons, par exemple, que les rapports sexuels chez les singes bonobos, notamment ceux entre femelles, occupent un rôle social et politique très important.Ils permettent de maintenir un ordre de paix au sein des groupes, ainsi que de solidifier  des alliances (Schrefer 2022).On a aussi répertorié des séquences de chant chez les canaris mâles, et découvert que l\u2019une de ces séquences était plus séduisante que d\u2019autres, car les femelles canaris allaient souvent vers ceux qui performaient ce chant  spécifique  (Kreutzer  &  Augustins  2012).  Il  existe une myriade de rituels de séduction chez les animaux, allant des performances physiques aux explosions de couleurs vibrantes.Cette collection de méthodes qui font preuve d\u2019une technicité élégante \u2013 et bien plus élaborée que certaines des nôtres, avouons-le \u2013 n\u2019empêche peut-être pas que le fameux instinct animal soit derrière le tout. Qu\u2019en est-il vraiment ?  Le comportement sexuel des animaux ne dépasse-t-il pas ce phénomène machinal et inné qu\u2019est  l\u2019instinct ?  Cette  explication  paresseuse  et  anthropocentrique de la sexualité des animaux n\u2019arrive pas à rendre compte de la complexité à l\u2019œuvre.En fait, il semble plutôt que l\u2019on se casse la tête pour ne pas dire que les animaux ont, eux aussi, des désirs intentionnels et des préférences subjectives.Selon la logique de l\u2019instinct, qui est la survie, la sexualité animale remplit une fonction reproductive.Or, comment expliquer que, chez plus de 1500 espèces, on observe des relations sexuelles  avec  des  partenaires  du  même  sexe ?  En  effet,  si  l\u2019homosexualité  a  longtemps  été  considérée comme « contre-nature », les études en éthologie contemporaine soulignent que les rapports sexuels et la coparentalité avec des partenaires de même sexe sont une réalité chez les animaux aussi : Les biais des scientifiques ont influencé notre vision et nos connaissances du vivant.On sait désormais que l\u2019idée d\u2019une homosexualité « contre-nature », en opposition à une hétérosexualité qui serait « naturelle » et universelle, ne repose pas sur des fondements scientifiques.Si les comportements homosexuels ne sont pas majoritaires chez la plupart des espèces animales observées, ils représentent une part importante et indéniable du monde animal.(Muséum national d\u2019Histoire naturelle) Les animaux sont ainsi capables de faire des choix selon leurs préférences personnelles.Au- delà du comportement instinctif, sans intention et machinal, l\u2019éthologie contemporaine nous invite à considérer les animaux non humains comme des  «  êtres  désirants  »  (Kreutzer  &  Augustins  2012).  Or,  le  désir  est-il  sufÏsant  pour  parler  de  consentement ?  Autrement  dit,  les  animaux  peuvent-il consentir ?Ma question peut sembler faire preuve d\u2019anthropomorphisme, ou encore paraître comme une lubie intellectuelle, mais je crois que la question du consentement sexuel est fondamentale dans un contexte où la reproduction  contrôlée et coercitive des animaux d\u2019élevage 34 SECTION I Antispécisme et de compagnie est au cœur de nos activités économiques qui impliquent les animaux, à savoir les industries agroalimentaires, de fourrure, de sports animaliers et de ventes d\u2019animaux.De plus, je n\u2019invente pas le problème du consentement sexuel  animal ;  il  figure  déjà  dans  la  législation  canadienne.  En  effet,  les  rapports  sexuels  entre  les humains et les animaux, qu\u2019on appelle le crime de bestialité, sont criminalisés en vertu de l\u2019incapacité des animaux à consentir à de tels actes, et en vertu de la détresse psychologique des animaux qu\u2019ils impliquent (Ministère de la Justice du Canada 2021).Ainsi, je juge tout à fait raisonnable et essentiel d\u2019assembler les morceaux et de poser la question suivante : Pourquoi les actes sexuels commis à l\u2019égard des animaux dans un cadre agroalimentaire peuvent-ils s\u2019exempter du consentement des animaux ?Existe-t-il un consentement sexuel chez les animaux non humains ?Si les animaux peuvent s\u2019engager selon leur volonté dans un rapport sexuel, ils peuvent également le refuser.Par exemple, bon nombre de mâles en parade voient leur offre déclinée par  la femelle courtisée.On pourrait alors employer le terme de consentement, en ce sens qu\u2019ils donnent leur accord pour s\u2019engager dans un rapport sexuel.Il est souvent clair quand un animal souhaite ou non engager un rapport sexuel avec un autre partenaire animal.De plus, la réponse peut être enthousiaste, et l\u2019animal peut donner son accord librement, sans coercition.Ainsi, le seul élément manquant pour les animaux du consentement libre, clair, enthousiaste et éclairé, comme nous le connaissons chez les humains, est la décision éclairée, qui désigne les connaissances sufÏsantes  d\u2019une personne à l\u2019égard d\u2019une situation à laquelle elle peut consentir.Par exemple, on peut supposer que les chattes ne savent pas qu\u2019elles risquent de tomber enceintes après une relation sexuelle.Toutefois, je pense qu\u2019il existe tout de même une forme de consentement sexuel chez les animaux, bien qu\u2019il puisse être limité par la connaissance de certaines implications futures.Par ailleurs, le consentement compris au sens large est déjà pris en compte dans nos relations sociales avec les animaux.Par exemple, la SPCA recommande de demander le consentement aux caresses avant de  flatter  un  animal  de  compagnie.  L\u2019essentiel  est de porter attention aux réactions positives ou négatives de l\u2019animal afin de respecter sa volonté  pour développer une bonne relation avec lui (SPCA 2021).On parle aussi de consentement chez les chevaux dans le monde équin comme un élément qui  renforce  la  confiance  mutuelle  entre  un  cheval et son propriétaire.Ainsi, l\u2019accord et le désaccord d\u2019un animal, compris sous le terme de consentement, est un aspect qui fait déjà partie de nos relations avec certains animaux.Pourtant, cette considération pour le consentement des animaux est appliquée de manière inégale selon nos activités économiques, comme l\u2019élevage.Le cas qui semble montrer au mieux cette hypocrisie est ce que j\u2019appelle la bestialité agricole.Une bestialité au cœur de l\u2019élevage Quand j\u2019ai commencé à m\u2019intéresser au consentement sexuel chez les animaux, je suis tombée sur un sujet que je n\u2019aurais jamais cru aborder, celui de la bestialité.Tandis que je me demandais s\u2019il existe une forme de consentement entre les animaux lorsqu\u2019ils s\u2019engagent dans des relations sexuelles, la quasi-totalité des articles qui m\u2019apparaissaient mettaient de l\u2019avant l\u2019immoralité des relations sexuelles entre humains et animaux POSSIBLES PRINTEMPS 2024 35 en vertu de l\u2019incapacité à consentir de ces derniers.Cela me semblait tout à fait raisonnable, ça n\u2019était pas matière à réfuter.Toutefois, une interrogation ne me quittait pas au cours de mes lectures : de toutes les pratiques sociales et économiques qui impliquent des relations entre humains et animaux, pourquoi la sexualité est-elle le  seul domaine dans  la  législation où apparaît  la  question du consentement animal ?La raison principale de supposer qu\u2019un animal est incapable de consentir provient de la relation de pouvoir inégale entre un humain et un animal.À ce sujet, la philosophe Carol Adams soutient un point de vue similaire : Des relations ne peuvent pas être consensuelles quand il y a inégalité de pouvoir.Dans les relations entre un humain et un animal, l\u2019être humain contrôle la plupart \u2013 sinon la totalité \u2013 des aspects du bien-être de l\u2019animal.Les relations sexuelles devraient avoir lieu entre pairs, là où le consentement devrait être possible.Le consentement, c\u2019est quand on peut dire « non » et que ce « non » est accepté.Il est clair que les animaux ne peuvent pas faire cela (Adams 2003).La justification se trouve donc dans la même  optique que l\u2019interdiction de la pédophilie, en ce sens que les enfants sont en situation d\u2019inégalité de pouvoir envers les adultes.Je ne suis pas d\u2019avis que les animaux soient incapables d\u2019exprimer un refus clair, car ceux-ci peuvent très bien nous prévenir et même se défendre lorsque nous outrepassons leur volonté.Le plus souvent, c\u2019est simplement nous qui n\u2019acceptons pas leur « non ».Or, la situation d\u2019inégalité de pouvoir demeure une réalité entre les animaux, surtout ceux domestiqués, et les humains.Cependant, il est intéressant de se souvenir que la loi contre l\u2019infraction de bestialité était à l\u2019origine une loi qui servait plus à protéger la dignité humaine que les animaux eux-mêmes, en ce sens que celui qui s\u2019adonnait à la bestialité devenait lui-même une bête.Lorsque l\u2019on regarde la législation d\u2019aujourd\u2019hui à propos de la bestialité, même si le bien-être animal est pris en compte, on remarque que la protection des humains (dans ce cas-ci, les enfants et les personnes en situation de handicap) est mise de l\u2019avant, alors que certaines pratiques sexuelles avec les animaux demeurent en angle- mort.En 2019, le projet de loi C-84 sur la bestialité et les combats d\u2019animaux reçoit la sanction royale et  modifie  la  définition  du  terme  «  bestialité  »  à l\u2019article 160 du Code criminel.Ce projet de loi visait à élargir  la définition  légale de  la bestialité,  qui  concernait  alors  seulement  les  cas  où  il  y  avait  pénétration,  afin d\u2019englober  toute pratique  sexuelle que l\u2019on désigne comme « tout contact à  des  fins  sexuelles  entre  une  personne  et  un  animal » (Ministère de la Justice du Canada 2021).Cette  modification  avait  pour  but  d\u2019accroître  la protection des enfants et des personnes en situation de handicap qui pouvaient être forcés à commettre ou à regarder des actes sexuels avec  des  animaux,  en  personne  ou  sur  un  film  pornographique.Il était également souhaité que cette  redéfinition  de  la  bestialité  protège  mieux  les animaux contre la violence et la cruauté.Ainsi, depuis 2019, la bestialité ne se limite plus à la pénétration, mais concerne aussi la masturbation, le sexe oral et la pornographie.D\u2019ailleurs, si la pénétration était auparavant un acte essentiel de l\u2019infraction de bestialité, c\u2019est parce qu\u2019il s\u2019agissait initialement d\u2019une loi qui interdisait le sexe anal, dit alors sodomie, avec un humain ou avec un animal (Pelletier Khamphinith 2016).On peut lire son inscription en tant que « crime contre nature » à l\u2019article 174 dans la section des « crimes contre les mœurs » au premier Code criminel canadien de 1892, sous cette formulation : « Est coupable d\u2019un acte criminel et passible d\u2019emprisonnement 36 SECTION I Antispécisme à perpétuité, celui qui commet la sodomie ou la bestialité.» (Code criminel 1892, art 174, p.81) La législation canadienne s\u2019est heureusement émancipée  de  cette  définition  phallocentrique,  qui considérait la sexualité sans but reproductif comme  une  perversion.  Elle  définit  désormais  la  bestialité  comme  «  tout  contact  à  des  fins  sexuelles entre une personne et un animal ».Cependant, il me paraît injuste pour les animaux que les pratiques légales de reproduction en élevage animalier se retrouvent dans l\u2019angle-mort de cette loi.En  effet,  que  vaut  cet  élargissement  définitionnel  si  nous  pouvons  encore  masturber  un bœuf (avec un permis) pour récolter son sperme  dans  un  cadre  agroalimentaire ?  N\u2019est- ce donc pas sexuel et violent de forcer un chien et  une  chienne  à  s\u2019accoupler ?  Qu\u2019y  a-t-il  de  plus  sexuel que de masturber des animaux, de les mettre enceintes, ou d\u2019organiser des séances d\u2019accouplement  entre  eux ?  Ces  gestes  ont  beau  ne pas être la manifestation d\u2019un quelconque désir sexuel humain, cela ne devrait pas avoir d\u2019importance à mon avis ; car s\u2019ils n\u2019ont rien à voir avec la sexualité et l\u2019érotisme pour nous, ces actes sont intrinsèquement de nature sexuelle, d\u2019autant plus qu\u2019ils sont vécus de la même manière par les animaux que s\u2019il y avait un désir sexuel derrière.Les conséquences pour l\u2019animal sont  les mêmes. Par exemple, quelle différence y  a-t-il entre une personne qui incite deux chiens à s\u2019accoupler parce que cela l\u2019excite sexuellement, et une autre qui incite deux chiens à s\u2019accoupler pour vendre leurs bébés ? Pour les chiens, il n\u2019y en a aucune.Les scénarios sont tellement similaires qu\u2019ils pourraient se superposer.Si la loi contre l\u2019infraction de bestialité a pour but de protéger les animaux contre les sévices sexuels, pourquoi l\u2019intention érotique de l\u2019humain prime-t-elle sur l\u2019acte en tant que tel ?Nous ne prenons pas en compte la détresse psychologique que cette bestialité agricole génère chez les animaux concernés.Encore moins leur refus, ou bien leur incapacité à consentir.Pourquoi certains cas sont-ils reconnus comme criminels tandis que d\u2019autres sont enseignés au baccalauréat en agronomie dans le cours de reproduction animale ? À mon avis,  ces pratiques  légales de reproduction animale, qui impliquent des actes sexuels souvent coercitifs, entre humains et animaux, me semblent inévitablement en  conflit  avec  nos  mœurs  sur  la  bestialité.  Du  moins, il y a là matière à réflexion.Pour mieux illustrer mon argument, j\u2019ai recueilli un portrait de trois pratiques reproductives en milieu d\u2019élevage, soit le recours aux rape racks pour accoupler les chiens, la sélection  génétique  artificielle  ainsi  que  le  stripping des poissons.Les trois évoquent une violence sexuelle sans équivoque.Immobiliser la chienne Parmi toutes les violences regrettables que  nous  infligeons  aux  animaux,  le  contrôle  reproductif concerne toutes les espèces animales domestiquées.Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019assurer la pureté d\u2019une race, de créer un croisement particulier ou de maintenir la lactation active, c\u2019est nous qui décidons avec qui, comment et quand un animal s\u2019accouple.Nombre de femelles, dépendamment des élevages, se font inséminer par leur propriétaire humain.Plusieurs techniques reproductives à la disposition des éleveurs et des éleveuses montrent que la force et la coercition sont  le  plus  souvent  nécessaires  afin  d\u2019assurer  la réussite de l\u2019insémination.L\u2019un des outils populaires, par exemple, se fait communément surnommer le rape rack, que l\u2019on peut traduire par « station de viol » (Tomasello 2021).Il s\u2019agit de POSSIBLES PRINTEMPS 2024 37 dispositifs qui servent à immobiliser une femelle qui résiste ou qui montre des signes d\u2019agressivité durant les tentatives d\u2019accouplement ou d\u2019insémination  artificielle  (Figure  1).  Si  la  chaîne  commerciale Walmart a cessé d\u2019en vendre en ligne seulement depuis le 14 mars 2023, le site Amazon en vend encore pour les chiennes dans la catégorie « Accessoires pour chiens », sous le nom de dog breeding racks.Il y en a même avec des motifs floraux (Figure 2).Figure 1 Figure 2 Les compromis génétiques Bien que nous connaissions mieux aujourd\u2019hui les conséquences de la sélection génétique sur la santé et le comportement des animaux, cette pratique demeure présente dans tous les élevages.Dans sa plus simple forme, la sélection génétique réfère au fait de choisir les animaux géniteurs en fonction de traits préconisés par les éleveurs et les acheteurs.L\u2019objectif de cette pratique est d\u2019obtenir des progénitures qui correspondent aux critères de qualité.Or, comme le souligne la spécialiste en zootechnie Mary Temple Grandin, la  sélection  répétée  de  traits  spécifiques  peut  « ruiner les animaux » (Temple Grandin 2022, p.31).Par exemple, une caractéristique prisée par les éleveurs de chiens de race Cocker anglais est l\u2019angle très prononcée entre le front et le museau.Or, ce type de structure crânienne est liée à un taux élevé d\u2019hydrocéphalie pour ces chiens (Deesing 2022, p.34).Chez les vaches à viande, le volume anormalement important des tissus musculaires (hyperplasie) engendrent des difÏcultés  lors  de  la  mise  bas.  Pour  les  vaches  laitières, leur production phénoménale de lait réduit leur fertilité.Dans le même ordre d\u2019idées, la population porcine souffre de son développement  trop rapide des muscles, qui l\u2019encline à faire preuve de comportements agressifs, comme mordre la queue de ses congénères (Chenoweth et al.2022, p.195).On parle alors de sélection déstabilisante ou déséquilibrante, en ce sens que la sélection abusive de traits prisés occasionne des anomalies physiologiques ou comportementales.Il y a toujours des compromis, mais ceux- ci n\u2019avantagent pas les animaux.Ce type de manipulation dans leur sexualité les handicape pour augmenter leur valeur marchande. 38 SECTION I Antispécisme Le gâteau aux œufs de carpes La  méthode  d\u2019insémination  artificielle  des carpes koï donne à voir un spectacle assez étrange.Comme la fécondation des œufs de poissons ovipares se fait naturellement de manière externe, les éleveurs et éleveuses doivent d\u2019abord recueillir les ovules de la femelle (sorte de pâte verdâtre comme on peut voir si on mange une femelle homard) ainsi que le sperme du mâle.Le nom de la technique pratiquée est le stripping, qui provient du verbe to strip,  lequel  signifie  littéralement « dépouiller » lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une personne ou d\u2019une  chose.  Sa définition  française  est la suivante : « Prendre quelque chose à quelqu\u2019un malgré lui, le lui soustraire, l\u2019en priver, le déposséder » (Larousse).Il s\u2019agit d\u2019une technique parmi d\u2019autres, mais elle est pratiquée dans plusieurs pays, comme le Japon, la France et les États-Unis, et elle demeure l\u2019une des principales.Afin  de  dépouiller  les  femelles  de  leurs  ovules  et les mâles de leur sperme, il faut exercer un « massage abdominal » sur les carpes et recueillir les fluides dans deux bols séparément. Ensuite,  il  faut mélanger les deux fluides très délicatement, à  l\u2019aide d\u2019une plume, idéalement.À partir de l\u2019étape suivante, le processus semble se transformer en émission culinaire : on ajoute à la mixture du  lait  de  vache,  dilué  avec  un  peu  d\u2019eau,  afin  d\u2019optimiser la fécondation des ovules (Gomelsky 2016).Toujours avec la plume, mélanger pendant environ cinq minutes avant de transférer le tout dans un contenant d\u2019eau.Qui aurait cru que l\u2019oie et la vache étaient de mise pour créer des bébés carpes ?La leçon de la bestialité Selon moi, ce problème au regard des actes de bestialité dans l\u2019industrie de l\u2019élevage animal doit attirer notre attention sur un enjeu plus global de nos relations avec les animaux qui vivent parmi nous. En effet, si la bestialité est interdite en vertu  de l\u2019incapacité de l\u2019animal à consentir, et que le crime de bestialité est en conséquence considéré comme un acte de cruauté, il y a une foule d\u2019actes posés sans le consentement des animaux \u2013 ou auxquels ils ne peuvent pas consentir \u2013 qui devraient être examinés de plus près.Comme je le demandais dans mes questionnements initiaux, pourquoi le consentement des animaux apparaît- il uniquement dans nos soucis éthiques \u2013 et dans notre législation \u2013 lorsqu\u2019il est question de bestialité ?Dans cette optique, la philosophe Anastassiya Andrianova souligne l\u2019hypocrisie à l\u2019œuvre dans nos attitudes face à la bestialité.Sans cautionner ce crime, elle pense que le rôle du consentement présent dans la criminalisation de  celle-ci  doit  nous  faire  réfléchir  à  toutes  nos  actions et pratiques en relation avec les animaux (Andrianova  2021).  En  effet,  pourquoi  se  soucier  de l\u2019incapacité à consentir d\u2019un animal pour une relation sexuelle avec un humain, mais pas dans le cas du travail, par exemple ? Le cheval consent-il à  être chevauché ou à tirer une calèche ? Ou dans le  cas de la chasse ? Le cerf consent-il à être la proie  d\u2019un chasseur sportif ? Et dans le cadre médical ? Le  chien consent-il à se faire amputer la queue et les oreilles pour avoir un air plus noble ? Qu\u2019en est-il  de la parentalité ? La chatte consent-elle à ce qu\u2019on  l\u2019utilise comme une machine à bébés à mettre en vente sur Kijiji ? Et la vache, elle, consent-elle à ce  qu\u2019on lui retire son bébé et qu\u2019on lui tire son lait, à répétition et jusqu\u2019à épuisement, puis qu\u2019on la tue ensuite ? Je ne pense pas.En somme, quand nous parlons de la sexualité animale, on peut à tout le moins dire qu\u2019il y a un angle-mort à l\u2019égard des animaux domestiqués.Nous nous intéressons moins à leurs comportements et à leurs intentions sexuelles POSSIBLES PRINTEMPS 2024 39 qu\u2019aux moyens par lesquels nous pouvons les reproduire  le  plus  efÏcacement  possible  ou,  à l\u2019inverse, aux diverses façons de limiter leur reproduction.Il ne s\u2019agit pas de leur sexualité, mais bien de notre maîtrise de leur pouvoir reproductif.C\u2019est nous, qui leur faisons des bébés.Pour les vendre, pour les manger.Pour cette raison, je ne sais pas si les vaches font l\u2019amour.Ma question était plutôt ironique, car je sais que cela ne nous préoccupe pas.Je sais en revanche que ce qu\u2019elles subissent, elles et tous autres animaux exploités sexuellement dans le milieu agricole, ce n\u2019est pas de l\u2019amour.Notice biographique Sarah Fravica est étudiante à la maîtrise en philosophie à l\u2019Université de Montréal sous la direction de Christian Nadeau et de Valéry Giroux.Son mémoire de recherche porte sur la libération des animaux domestiqués.Elle étudie la condition animale à la lumière des études critiques du handicap.Dans cette optique, elle explore les thèmes  de  l\u2019autonomie,  de  la  souffrance  et  du  consentement.Références Adams, C., (2003).Bestialité : le crime passé sous silence.Cahiers antispécistes.22.Disponible sur : https://www.cahiers-antispecistes.org/bestialite-le- crime-passe-sous-silence/ Andrianova, A., (2021).Can the Animal Consent?Zoophilia and the Limits of Logocentrism.Dans: A.E.George, dir.Gender and Sexuality in Critical Animal Studies.Lanham: Lexington Books, p.181-199.Chenoweth, P., McPherson, F., et Landaeta- Hernandez, A., (2022).Reproductive and maternal behavior of lifestock.Dans: T.Grandin, dir.Genetics and the Behavior of Domestic Animals.London: Academic Press.p.183-228.Gomelsky, B., (2016).Koi Artificial Breeding: Stripping and Fertilization of Eggs.Kentucky: Kentucky State University.Grandin, T., (2022).Behavioral genetics and animal science.Dans: T.Grandin, dir.Genetics and the Behavior of Domestic Animals.London: Academic Press, p.1-47.Ison, J., (2021).The Zoo Closet.Dans: A.E.George, dir.Gender and Sexuality in Critical Animal Studies.Lanham: Lexington Books.p.201-222.J.Deesing, M., (2022).Behavioral genetics and animal science.Dans: T.Grandin, dir.Genetics and the Behavior of Domestic Animals.London: Academic Press.p.1-46.Kreutzer, M., et Augustins, G., (2012).Les appariements chez l\u2019animal et l\u2019humain.Satisfactions individuelles et comportements sociaux.Ethnologie française.42(3), 577-589.Ministère de la Justice du Canada (2021).Bestialité et combats d\u2019animaux (projet de loi C-84).[En ligne].Disponible sur : https://www.justice.gc.ca/ fra/sjc-csj/pl/bca-baf/index.html Muséum national d\u2019Histoire naturelle (s.d.).L\u2019homosexualité existe-t-elle chez les animaux ?.[En ligne].Disponible sur : https://www.mnhn.fr/fr/l- homosexualite-existe-t-elle-chez-les-animaux 40 SECTION I Antispécisme Pelletier Khamphinith, K., (2016).Commentaire sur la décision R.c.D.L.W.\u2013 La pénétration est un élément essentiel de l\u2019infraction de bestialité prévue à l\u2019article 160 du Code criminel.Repères.Disponible sur : https://www.doyonavocats.ca/wp-content/ uploads/2018/05/EYB2016REP2024.pdf.Tomasello, S., Piazza, A., et Poirier, N., (2021).Reproduction or the Lack Thereof: A Mode of Oppression, a Mean to Liberation?.Dans : A.E.George, dir.Gender and Sexuality in Critical Animal Studies.Lanham: Lexington Books, p.145-161.Schrefer, E., (2022).Queer Ducks (and Other Animals): The Natural World of Animal Sexuality.Harper Collins.SPCA, (2021).Bâtir la confiance: comment demander le consentement de votre chat, Disponible sur : https://spca-outaouais.org/nouvelles/blogue/batir- la-confiance-comment-demander-le-consentement- de-votre-chat POSSIBLES PRINTEMPS 2024 41 Les humains qui voulaient être prédateurs : méprise identitaire ou écologique ?Par Véronique Armstrong Dans l\u2019histoire de la pensée occidentale, les humains ont adopté une perspective particulière sur le monde, caractérisée par une conception hiérarchique.Cette perspective pourrait être envisagée comme une représentation sur un axe vertical, distinguant les êtres supérieurs des êtres inférieurs.Ils ont également une propension marquée à classer les choses en catégories, telles que dominant contre dominé, fort contre faible.De plus, ils ont la manie de chercher tout ce  qui  peut  les  différencier  des  autres  animaux  et d\u2019utiliser ces distinctions comme preuves de leur suprématie.Ces inclinations ne sont probablement pas étrangères à leur fascination pour le sommet de la pyramide trophique, une forme qui sied parfaitement à leurs préférences, là où règnent les plus grands prédateurs. De cette  position élevée, les humains sont bien placés pour fondre à tout moment sur les uns et les autres en fonction de leurs appétits.Il n\u2019est donc pas surprenant qu\u2019ils se voient comme de puissants prédateurs.Cependant, que se passe-t-il lorsque nous quittons ce monde imaginaire pour explorer celui, beaucoup plus réaliste, de l\u2019écologie ?Pour  réfléchir  à  la  question,  je  considérerai  d\u2019abord l\u2019envie marquée des humains à se voir comme des prédateurs.J\u2019explorerai ensuite certaines propositions en éthique de l\u2019environnement concernant l\u2019appartenance des humains au monde naturel.Si celles-ci visent à fournir des conditions propices à la protection de la nature, elles tendent toutefois à renforcer une  image positive (et erronée !) des humains en  tant que prédateurs.Finalement, je comparerai divers aspects de la prédation naturelle à celle dont rêvent  les humains pour eux-mêmes afin de  voir dans quelle mesure cette dernière s\u2019inscrit dans une attitude respectueuse et protectrice du monde naturel.L\u2019appel des hauts sommets À travers l\u2019histoire, les gymnastiques de la pensée humaine ont certainement davantage servi  à  définir  et  défendre  les  rouages  d\u2019un  ordonnancement fictif et avantageux, qui n\u2019a que  peu à voir avec le monde naturel, qu\u2019à penser les termes d\u2019une cohabitation harmonieuse avec ce dernier.Par leurs discours et comportements, les humains signalent régulièrement qu\u2019ils préfèrent se voir au sommet de la chaîne alimentaire, tels des carnivores et prédateurs, plutôt que comme des espèces proies.Certes, les grands prédateurs de la planète ont de quoi susciter l\u2019admiration.Alliant capacités cognitives, physiques et sensorielles, ils frémissent rarement devant les autres.Les humains tendent généralement à saluer leur puissance et à leur attribuer une position supérieure à celle de leurs espèces proies, considérées plus vulnérables et faibles.La théorie de l\u2019autocatégorisation suggère que les humains ont tendance à se classer eux-mêmes, ainsi que les autres, dans des groupes sociaux en se basant sur des caractéristiques communes.Ils recherchent un sentiment d\u2019appartenance à un groupe qui leur confère une identité positive et valorisante, et cherchent à se distinguer d\u2019autres groupes 42 SECTION I Antispécisme qui leur renvoient une image moins positive, soit parce qu\u2019ils leur semblent inférieurs ou faibles.Il ne serait donc pas étonnant qu\u2019ils se comparent aux prédateurs pour des raisons psychologiques et sociales.Dans le règne animal, les prédateurs sont souvent perçus comme des symboles de puissance, de domination, de courage, d\u2019intelligence et d\u2019adaptabilité.Les proies, en revanche, sont associées à la faiblesse, la soumission, la peur, la naïveté et la vulnérabilité.Ces attributs correspondent à des stéréotypes sociaux qui influencent la façon dont les humains  se jugent eux-mêmes et les autres.Notons d\u2019ailleurs que le caractère estimable de plusieurs qualités personnelles dégringole en même temps que nous descendons les échelons de la pyramide trophique : brave comme un lion, alpha comme un loup, rusé comme un renard, doux comme un agneau, têtu comme une mule, peureux comme une poule mouillée, végétatif comme un légume, etc.Cependant, au-delà de ces aspects psychologiques et sociaux, les prédateurs jouissent d\u2019un avantage incontestable : ils font partie du groupe de ceux qui mangent plutôt que de ceux qui sont mangés.Car s\u2019il y a une inclination chère aux estomacs humains, c\u2019est celle de manger d\u2019autres animaux.Cette obsession n\u2019est pas nouvelle, mais elle est en croissance constante et alimentée de toutes les façons possibles.La consommation carnée est au cœur de toutes les publicités et de toutes les rencontres sociales; elle imprègne chaque aspect du quotidien.Pour beaucoup, l\u2019association entre les humains et les prédateurs peut sembler anodine, voire évidente.En revanche, les raisons qui la motivent devraient s\u2019attirer un regard plus critique.Plus largement, elles soulèvent des questions sur la place des humains dans leur propre imaginaire.Cette place peut être déterminée à partir de préférences alimentaires ou de critères psychologiques, mais un réel souci de l\u2019environnement requiert que l\u2019on s\u2019y intéresse à partir d\u2019un cadre écologique.Nous nous tournons donc vers l\u2019écocentrisme holiste, une approche en éthique de l\u2019environnement qui vise justement à rompre avec la vision dominante anthropocentrique.Une solution écocentriste : ramener les pieds sur terre Les années 1970 voient émerger le domaine de l\u2019éthique environnementale, qui est porté par  différentes  perspectives.  Parmi  celles-ci,  l\u2019écocentrisme s\u2019appuie sur un système de valeurs centré sur la nature, par opposition à un système centré sur les humains.L\u2019écocentrisme propose d\u2019étendre la communauté morale au-delà de l\u2019espèce humaine à toute forme de vie, et même aux collectifs (« touts » écologiques) : les espèces, les populations, les écosystèmes, la biosphère et l\u2019écosphère.  Il  soutient  en  effet  que  les  humains  font partie intégrante de la nature, au même titre que les autres entités naturelles, plutôt que d\u2019en être séparés ou de trôner quelque part au-dessus.Cette posture ontologique est fondamentale en écocentrisme.Elle soulève également son lot d\u2019interrogations, dont plusieurs nous renvoient à la prédation que tiennent à perpétrer les humains.Car, si les humains font partie de la nature, comment penser leurs interactions avec celle-ci et avec les autres animaux ?  Pour répondre à ces questions, il convient d\u2019abord de regarder comment la question de la prédation naturelle est abordée dans la littérature écocentriste.D\u2019aucuns la valorisent en elle-même, c\u2019est-à-dire en sa qualité d\u2019être « naturelle » (Moriarty et Woods 1997, p.1), et certains vont POSSIBLES PRINTEMPS 2024 43 jusqu\u2019à la qualifier de « quintessence du processus  naturel » (Hettinger 1994, p.1).D\u2019autres la valorisent pour des raisons instrumentales, soutenant que c\u2019est en raison des valeurs qu\u2019elle ajoute à notre monde que la prédation naturelle aurait elle-même de la valeur (Everett 1991, p.59).On lui reconnaît en effet plusieurs bienfaits importants, notamment  pour les écosystèmes (Rolston 1991, p.10 ; Luke 2007, p.63 ; Leopold 1949, p.170) ainsi que pour l\u2019évolution des prédateurs eux-mêmes et du monde en général (Rolston 1992, p.253 ; Hettinger 1994, p.2).En somme, il s\u2019avère que ce processus écologique est très valorisé dans une approche écocentriste.Qu\u2019en  est-il  des  prédateurs  eux-mêmes ?  Plusieurs les louangent pour les importantes fonctions écologiques qu\u2019ils remplissent, d\u2019autres pour des qualités que l\u2019on juge respectables.On les présente alors comme des « êtres puissants, sentients, supérieurs cognitivement » (Rolston 1992, p.253).Ce sont des atouts de taille, puisque l\u2019on brosse généralement un portrait marqué par la violence du monde dans lequel ils vivent.« La nature est sanglante, les échelons trophiques supérieurs sont toujours les rapaces, les chats, les loups » (Rolston, propos rapportés dans Hettinger 1994, p.16).La violence serait la voie du monde, et il faudrait donc « accepter la vie telle qu\u2019elle est sans enrobage de sucre » et adhérer aux « lois et principes écologiques » (Callicott 1980, p.334).Et  les  humains  dans  tout  cela ?  «  L\u2019homme  partage une couche intermédiaire avec les ours, les ratons laveurs et les écureuils, qui consomment à la fois de la viande et des légumes » (Leopold 1949, p.272).Pour d\u2019autres, les humains se comparent aux ours (Callicott 1980).De nombreux philosophes considèrent que les humains sont naturellement omnivores (Callicott 1980, p.326 ; Leopold 1949, p.272 ; Roslton 1991, p.3 ; Wenz 1989, p.2).Toutefois, il s\u2019agirait d\u2019un statut d\u2019omnivore à fortes tendances de carnivorisme.« Si j\u2019ai besoin de nourriture, je tirerai et mangerai un cerf », annonce Rolston (1989, p.132), faisant abstraction de la large gamme de nourriture possible dans une alimentation omnivore.« Les humains mangent comme  les  prédateurs  mangent  »,  afÏrme  de  son côté Callicott (1989, p.135).C\u2019est également l\u2019avis de Rolston, qui ajoute les chasseurs humains à la liste des prédateurs occupant les échelons trophiques supérieurs, s\u2019incluant lui-même : « et je n\u2019en ai pas honte » (propos rapportés dans Hettinger 1994, p.16).Leopold, un fervent adepte de la chasse, dit de celle-ci qu\u2019elle consiste à « prendre sa nourriture chez le bon Dieu » (1949, p. 213),  trahissant une  influence  judéo-chrétienne  plutôt  qu\u2019écologique.  Ces  différents  écrits  témoignent d\u2019un enthousiasme non dissimulé pour le carnivorisme et la chasse.En comparaison, l\u2019enthousiasme que suscitent dans la littérature l\u2019herbivorisme, le jardinage et la cueillette semble pour le moins mitigé.Mais qu\u2019importent, au fond, ces considérations ?  Car  si  l\u2019on  adopte  la  proposition  ontologique de l\u2019écocentrisme voulant que les humains soient « naturels », leurs activités ne devraient-elles pas également être considérées comme  telles ?  Tel  l\u2019atout  dans  un  jeu,  cette  proposition  impliquerait  qu\u2019il  sufÏse  que  les  humains se comportent en prédateurs pour que cette conduite soit naturelle.Mais un tel argument est à aborder avec prudence.Il présente le risque de reproduire le schéma de pensée anthropocentrique dominant plutôt que d\u2019aller dans le sens de la raison d\u2019être même de l\u2019écocentrisme : proposer un nouveau rapport à  la  nature  afin  d\u2019en  assurer  la  protection.  Il  serait  également  judicieux  de  vérifier  si  les  caractéristiques de la prédation que les humains souhaitent pratiquer correspondent aux vertus de la prédation naturelle valorisée en éthique 44 SECTION I Antispécisme écocentriste.Dans tous les cas, le conseil formulé Callicott, nous enjoignant d\u2019« accepter la vie telle qu\u2019elle est » et d\u2019adhérer aux « lois et principes écologiques », mérite un second regard.Sa perspective semble tout droit sortie d\u2019un  film  d\u2019horreur  si,  tout  comme  lui,  nous  adoptons une vision « sanglante » de la nature dans laquelle chaque animal entretiendrait une relation de supériorité ou d\u2019infériorité par rapport à tout autre.Cependant, cela reviendrait à ignorer les multiples formes d\u2019adaptation des espèces à travers une coopération symbiotique mutuelle plutôt que dans une exploitation, les innombrables  instances  d\u2019indifférence  mutuelle  d\u2019espèces qui ne profitent ni ne nuisent à d\u2019autres  et les occurrences d\u2019empathie, d\u2019altruisme en d\u2019entraide trop fréquentes pour être de l\u2019ordre de l\u2019anecdotique.À plusieurs égards, le conseil de Callicott pourrait mener à des constats bien éloignés de ce qu\u2019il entrevoyait.La loi du plus fort, ou quand les lois naturelles sont mises à mal Heureusement, l\u2019écocentrisme nous offre des  outils pour approfondir ces questions.En vertu de sa posture ontologique fondamentale, l\u2019écocentrisme introduit la notion de « lois naturelles », ou « lois écologiques ».Ces lois, enracinées dans la nature, opèrent à l\u2019échelle écosphérique et s\u2019appliquent à toutes les espèces, y compris potentiellement aux humains.Lorsque nous évoquons les « lois naturelles », deux conceptions métaphysiques prévalent généralement.La première est surtout de l\u2019ordre du descriptif et survient lorsque nous nous livrons à des énoncés d\u2019uniformités ou de régularités du monde.Par exemple, nous pouvons bien sobrement constater que, dans les écosystèmes, certains organismes se nourrissent surtout d\u2019organismes animaux, et que d\u2019autres se nourrissent uniquement d\u2019organismes végétaux.La seconde conception métaphysique des lois naturelles penche davantage vers une forme de nécessité.Comprises en ce sens, elles consistent en des principes qui régissent les phénomènes naturels.Autrement dit, le monde naturel « obéirait » aux lois de la nature.Celles-ci s\u2019apparenteraient à des contraintes à respecter et  dont  il  faudrait  clarifier  la  nature,  la  portée,  et l\u2019application.Cette seconde conception admet donc l\u2019existence de limites « naturelles » à ne pas dépasser.Ces limites ne seraient pas absolues, puisqu\u2019elles peuvent être transgressées (elles le sont d\u2019ailleurs déjà).Cependant, les caractéristiques générales des systèmes naturels seraient  relativement  peu  flexibles,  c\u2019est-à-dire  qu\u2019elles seraient assujetties à des contraintes.En cas de dépassement de ces contraintes, l\u2019état des entités naturelles (espèces, écosystèmes, écosphère) pourrait se détériorer vers un certain état de « mal-être ».Ce sont ces contraintes qui sont mobilisées lorsqu\u2019il est question de lois naturelles.La notion de lois écologiques s\u2019avère ici particulièrement intéressante, car elle peut aider à réduire certains risques de biais anthropocentriques  dans  une  réflexion  sur  la  prédation que pratiquent les humains.Nous pouvons procéder en relevant divers éléments d\u2019uniformités ou de régularités de la prédation naturelle, puis en nous livrant au même exercice pour les humains.Ces observations nous aideraient  ensuite  à  remarquer  des  différences  ayant une importance écologique, à cerner certaines caractéristiques des systèmes naturels, leurs limites naturelles en matière de prédation et les conséquences sur l\u2019état de ces milieux lorsqu\u2019il y a transgression de ces limites, de ces « lois naturelles de la prédation ». POSSIBLES PRINTEMPS 2024 45 Une première loi naturelle de la prédation pourrait porter sur la santé génétique des populations de proies.Nous observons notamment que lorsqu\u2019ils chassent des cervidés tels que les cerfs de Virginie et les orignaux, les loups ciblent de préférence les cervidés jeunes, âgés ou malades.Ce faisant, ils favorisent la reproduction des meilleurs géniteurs et améliorent la santé génétique des populations de proies.Ces phénomènes sont largement reconnus par la  communauté  scientifique,  sufÏsamment  pour  figurer parmi  les  caractéristiques de  la prédation  naturelle.Du côté des humains, nous observons notamment que ceux-ci chassent surtout des cervidés  matures  et  forts,  affaiblissant  ainsi  la  santé génétique des populations.Ces observations soulignent donc que des changements dans les modalités de la prédation ont des répercussions sur la santé génétique des populations de proies.La chasse que pratiquent les humains contreviendrait donc à certaines limites naturelles, assez pour entraîner des changements négatifs en matière de santé génétique des espèces proies.Il s\u2019agit là d\u2019un élément d\u2019importance dans une éthique écocentriste, qui valorise la prédation naturelle en grande partie pour son rôle favorable dans l\u2019évolution des espèces.Une seconde loi naturelle pourrait intégrer la notion de niche écologique.Ainsi, un autre énoncé de régularité concernant les prédateurs naturels est qu\u2019ils occupent une niche limitée : ils ont des proies de prédilection, et ne s\u2019en prennent pas à une grande diversité d\u2019espèces animales.Les humains, de leur côté, ne se limitent pas à quelques espèces.Ils élèvent, chassent et pêchent une grande variété d\u2019animaux, et ajoutent continuellement des espèces animales à leur liste.Ils transcendent les habitats naturels et mangent plus de sept mille espèces différentes  de vertébrés, ce qui représente entre cinq et cent cinquante fois le nombre d\u2019espèces ciblées par des prédateurs naturels à large aire de répartition géographique.  Cette  grande  différence  cause  également un impact écologique (négatif) au moins six cent fois plus important que celui (positif) de prédateurs naturels comparables (Ogden 2023).Une loi naturelle de la prédation intégrerait donc des limites en lien avec les niches écologiques qu\u2019occupent les prédateurs, sachant que des dépassements entraînent une dégradation de l\u2019état des milieux naturels.Une autre loi naturelle de la prédation tiendrait compte du rapport aux autres prédateurs.Les prédateurs naturels présentent une autre caractéristique notable : ils s\u2019en prennent rarement à d\u2019autres prédateurs.Les énoncés de régularité  diffèrent  considérablement  en  ce  qui  concerne la prédation pratiquée par les humains.En  effet,  elle  peut  difÏcilement  exister  sans  la  mise à mort de prédateurs naturels.Les raisons derrière cette dynamique sont diverses, mais elles  reposent presque  toutes  sur  les efforts que  déploient les humains pour disposer du monopole des proies.Au niveau de la chasse, les prédateurs naturels sont perçus comme des compétiteurs pour les espèces populaires auprès des chasseurs.Leur élimination dérègle les populations de proies, ce qui présente un double avantage pour ces derniers.Non seulement ont-ils davantage de proies à leur portée, mais ils peuvent également légitimer leurs interventions en disant « réguler » des espèces en situation de surpopulation.Cette dynamique compétitive s\u2019applique aussi à l\u2019élevage d\u2019animaux, les prédateurs naturels étant abattus massivement pour protéger le « bétail ».Pour  plusieurs  scientifiques,  la  disparition  des  prédateurs  de  pointe  serait  l\u2019influence  la  plus  importante de l\u2019humanité sur le monde naturel et ne constituerait rien de moins qu\u2019une dégradation trophique de la planète (Estes et al.2011). 46 SECTION I Antispécisme Une loi naturelle de la prédation incorporerait également des notions relatives aux populations de prédateurs.Un autre énoncé de régularité des prédateurs naturels est que leur nombre dans un environnement donné dépend du nombre de proies disponibles.Les humains, quant à eux, prolifèrent indépendamment du nombre de proies disponibles, souvent au détriment de celles-ci.Ce phénomène est observé depuis les premières  grandes  migrations  humaines,  où  chaque avancée vers de nouveaux territoires s\u2019est inévitablement accompagnée de la disparition des grands animaux (Harari 2015).C\u2019est encore plus le cas de nos jours, les préférences alimentaires des humains dépassant presque toujours la capacité  de  recharge  des milieux  où  elle  a  cours.  Même lorsque les humains se créent des proies sur mesure par le biais de l\u2019élevage, ils exploitent des ressources à un rythme qui dépasse aussi la capacité de recharge des milieux.Il en est de même de la pêche récréative, qui ne peut exister sans l\u2019ensemencement des plans d\u2019eau et dépend donc de l\u2019industrie de l\u2019aquaculture.Celle-ci n\u2019est qu\u2019une autre forme d\u2019élevage d\u2019animaux, que l\u2019on nourrit cette fois\u2026 avec la surpêche en haute mer, laquelle vide les océans à grands coups de chalutiers.Un tel mode de fonctionnement constitue une déformation au-delà de toute reconnaissance de  la  pyramide  trophique.  En  effet,  dans  cette représentation, les prédateurs naturels ne constituent qu\u2019une petite proportion, soit l\u2019extrémité d\u2019une pointe.Avec les préférences alimentaires humaines, ces proportions sont chamboulées.Par exemple, les humains représentent 34 % de la biomasse des mammifères, et les animaux qu\u2019ils élèvent pour leur alimentation représentent 62 % de celle-ci (Ritchie 2022).Cette déformation de la pyramide trophique irait même plus loin si l\u2019on tient compte de toutes les ressources  mobilisées  afin  d\u2019élever  des  proies  pour  les  humains.  Elle  affecterait  également  sa base, constituée de producteurs primaires surexploités tels que les végétaux.En bref, cette propension des humains à manipuler la présence de proies dans un milieu plutôt que de s\u2019adapter à leur nombre constituerait une transgression écologique en matière de prédation naturelle.Une loi naturelle de la prédation permettrait également de préciser certains critères à respecter pour pouvoir être considéré comme un prédateur.Ainsi, les prédateurs au sommet de la pyramide sont essentiellement des carnivores.Mais qu\u2019en est-il des humains ? Nous avons mentionné qu\u2019une  partie de la littérature écocentriste les dépeint comme des omnivores à forte tendance carnivore, et avons aussi suggéré que ce statut pourrait leur être accordé pour des motifs extérieurs à  l\u2019écologie.  Quelle  classification  alimentaire  définirait le mieux la nature des humains ? Partons  d\u2019une échelle de mesure trophique dans laquelle les carnivores occupent l\u2019échelon cinq et les producteurs primaires (tels que les végétaux) occupent le premier niveau.Une étude publiée en  2013  a  révélé  que  les  humains,  si  l\u2019on  se  fie  à leurs habitudes alimentaires, se situent en moyenne sur le second niveau trophique, soit le même que celui des cochons et des anchois (Bonhommeau et al.2013).Il s\u2019agit d\u2019un échelon considérablement inférieur à celui des braves lions et des loups alpha auxquels beaucoup aiment se comparer.Ainsi, il pourrait exister une loi naturelle qui stipule le niveau trophique à occuper pour être considéré comme un véritable prédateur.Elle devrait intégrer des notions de santé et de physionomie : il ne s\u2019agirait pas simplement de manger une certaine quantité de viande, il serait essentiel que celle-ci réponde véritablement aux besoins nutritionnels de l\u2019animal.Ces critères auraient pour conséquence d\u2019éloigner les humains du sommet de la pyramide car leur santé ne POSSIBLES PRINTEMPS 2024 47 nécessite pas la consommation d\u2019autres animaux.De plus, leur régime alimentaire actuel, qui les place au deuxième niveau, leur cause également plusieurs problèmes de santé notables tels que des maladies du cœur, le diabète, des cancers, etc.Ces constatations laissent supposer que l\u2019échelon qui leur est attribué, déjà éloigné de celui des prédateurs, est à son tour éloigné de celui qui correspondrait véritablement à leurs besoins (ou leurs limites) naturels et physiologiques pour favoriser leur santé.De nombreuses études indiquent que les humains ont intérêt à adopter un régime riche en légumes, grains et fruits pour atteindre une santé optimale et une longévité accrue, des conclusions qui les rapprochent davantage de l\u2019herbivorisme que du carnivorisme.Finalement, une loi naturelle de la prédation ne pourrait faire l\u2019impasse sur l\u2019impact des prédateurs sur les écosystèmes.Les constats tirés des énoncés de régularités concernant les prédateurs naturels aboutissent à une conclusion incontournable : ces derniers sont extrêmement bénéfiques  pour  les  écosystèmes.  Leur  rôle  est  même crucial pour le bon fonctionnement des écosystèmes,  car  ils  exercent  une  influence  positive sur la santé des populations de prédateurs plus petits et de proies, sur l\u2019état de la végétation, sur le milieu physique, et même sur les incidences de zoonoses et la stabilité du climat (Fraser 2011).En revanche, les énoncés de régularité liés à  l\u2019appétit  des  humains  pour  la  viande  offrent  un tableau bien sombre.Extinctions d\u2019espèces, réchauffement  climatique,  acidification  des  océans, épuisement des sols, fonte du pergélisol, pertes d\u2019habitats, etc.La liste des façons dont l\u2019alimentation humaine dépasse des limites naturelles est bien trop longue pour être détaillée ici.Il n\u2019est pas non plus nécessaire d\u2019en dresser une liste exhaustive pour réaliser l\u2019immense décalage qui sépare la prédation naturelle de la prédation à laquelle aspirent les humains quand vient le temps de penser la préservation du monde naturel.Conclusion Au  fil  des  pages  précédentes,  nous  avons  mis en lumière l\u2019enthousiasme des humains pour un statut de prédateurs.Nous avons ensuite exploré des propositions en éthique de l\u2019environnement pour extirper les humains de leur hiérarchie imaginaire et les positionner dans le monde naturel.Bien qu\u2019élaborées dans l\u2019objectif de protéger l\u2019environnement, ces propositions ont également contribué à une vision positive des humains en tant que prédateurs, renforçant ainsi son acceptation. Enfin, en nous  inspirant du  concept des lois naturelles, nous avons souligné des observations du monde inquiétantes.En effet,  la prédation à laquelle aspirent les humains  transgresserait de multiples limites naturelles, s\u2019opposant ainsi à la raison d\u2019être même de l\u2019éthique écocentriste.Bien sûr, il serait possible d\u2019argumenter que les paragraphes précédents brossent un bien sombre portrait des humains en tant que prédateurs, que ces attitudes pourraient être gérées de manière responsable et ne pas se transformer en catastrophe écologique.Certes, les chasseurs de cerfs et d\u2019orignaux pourraient s\u2019efforcer  de  cibler  des  proies  jeunes,  malades  ou âgées, mais y parviendraient-ils aussi bien que  des  loups,  ou  du  moins  sufÏsamment  pour ne pas compromettre la santé globale de  l\u2019environnement ?  Les  humains  pourraient  également revoir leurs habitudes alimentaires, réduisant l\u2019éventail et la quantité d\u2019animaux consommés, mais le feront-ils vraiment et, de fait,  ne  font-ils  pas  déjà  plutôt  le  contraire ?  Malgré tous les avertissements philosophiques contre le sophisme de la pente glissante, il est 48 SECTION I Antispécisme essentiel de reconnaître que les prétentions prédatrices des humains ont déjà glissé, et qu\u2019elles se situent bien bas sur cette pente proverbiale.  Ces  réflexions  évoquent  l\u2019une  des  vertus centrales de l\u2019éthique de l\u2019environnement, à  savoir  l\u2019humilité.  En  s\u2019identifiant  à  ceux  qu\u2019ils  considèrent comme occupant de hauts sommets, les  humains  ont  sérieusement  affaibli  leur  base,  rendant leur piédestal imaginaire bien fragile.En matière d\u2019éthique écocentriste, les prochains questionnements pourraient bien être d\u2019ordre identitaire.Notice biographique Véronique Armstrong détient une maîtrise en environnement de l\u2019Université de Sherbrooke et poursuit actuellement des études doctorales en philosophie à l\u2019Université de Montréal.Elle est cofondatrice de l\u2019Association québécoise pour la protection et l\u2019observation de la faune (AQPOF) et responsable environnement pour la Communauté Droit animalier Québec (DAQ).Références Callicott, J.B., (1989).In Defense of the Land Ethic: Essays in Environmental Philosophy.State University of New York Press.Callicott, J.B., (1980).Animal Liberation: A Triangular Affair.Environmental Ethics.2(4), 311-338.Bonhommeau, S., Dubroca, L., Le Pape, O., Barde, O., Kaplan, D.M., Chassot, E., et Nieblas, A.-E., (2013).Eating up the World\u2019s Food Web and the Human Trophic Level.Proceedings of the National Academy of Sciences [en ligne].110(51), 20617-20620.[Consulté le 3 septembre 2023].Disponible sur : https://doi.org/10.1073/pnas.1305827110 Darimont, C.T., Cooke, R., Bourbonnais, M.L., Bryan, H.M., Carlson, S.M., Estes, J.A., Galetti, M., Levi, T., MacLean, J.L., McKechnie, I., Paquet, C., et Worm, B., (2023).Humanity\u2019s Diverse Predatory Niche and its Ecological Consequences.Commun Biol [en ligne].6(609).[Consulté le 21 septembre 2023].Disponible sur : https://doi.org/10.1038/s42003-023- 04940-w Elton, C., (1927).Animal Ecology.New York: Macmillan Co.Estes, J.A., et al., (2011).Trophic Downgrading of Planet Earth.Science [en ligne].333(6040), 301-306.[Consulté le 12 août 2023].Disponible sur : DOI: 10.1126/science.1205106 Everett, J., (1991).Environmental Ethics, Animal Welfarism, and the Problem of Predation: A Bambi Lover\u2019s Respect for Nature.Ethics & the Environment.6(1), 42-67.Fraser, C., (2011).The Crucial Role of Predators: A new Perspective on Ecology.Yale Environment 360 [en ligne].15 septembre.[Consulté le 7 août 2023].Disponible sur : https://e360.yale.edu/features/the_ crucial_role_of_predators_a_new_perspective_on_ ecology Harari, Y.N., (2015).Sapiens.Paris : Albin Michel.Hettinger, N., (1994).Valuing Predation in Rolston\u2019s Environmental Ethics: Bambi Lovers versus Tree Huggers.Environmental Ethics.16(1), 3-20. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 49 Leopold, A., (1949).Almanach d\u2019un comté des sables (traduit par Gibson, A.).Paris : Flammarion.Luke, B., (2007).Brutal: Manhood and the Exploitation of Animals.Illinois: University of Illinois Press.Ogden, L.E., (2023).Humans Are Predators of at Least One Third of All Vertebrate Species.Scientific American [Consulté le 17 octobre 2023].Disponible sur : https://www.scientificamerican.com/article/humans-are-predators-of-at-least-one- third-of-all-vertebrate-species Ritchie, H., (2022).Wild Mammals Make up Only a Few Percent of The World\u2019s Mammals.Our World in Data.[Consulté le 17 octobre 2023].Disponible sur : https://ourworldindata.org/wild-mammals-birds- biomass Moriarty, P.V., et Woods, M., (1997).Hunting ?Predation: An Instance of the Compatibility of Animal Welfare and Environmental Ethics.Environmental Ethics.19, 391-404.Rolston, H., (1992).Disvalues in Nature.The Monist.75(2), 250-278.Rolston, H., (1991).Environmental Ethics: Values in and Duties to the Natural World.Dans : F.Herbert Bormann et S.R.Kellert, dir.The Broken Circle: Ecology, Economics, Ethics.New Haven: Yale University Press.Wenz, P., (1989).Treating Animals Naturally.Between the Species.5(1).1-10. Partie 2 Oser agir pour les animaux 52 SECTION II Poésie/Création Antispécisme De la protection des chevaux à la défense de tous les animaux : une brève histoire de la cause animale au Québec Par Virginie Simoneau-Gilbert Les deux dernières décennies ont vu le développement sans précédent du mouvement de défense des animaux au Québec.La vaste majorité des organisations dédiées à la cause animale au Québec sont nées au courant des années 2000, en particulier celles vouées à la libération animale et à la promotion du véganisme (Renard 2019, pp.46- 48).En comparaison, les organismes de protection des animaux au 20e siècle sont nettement moins nombreuses et davantage centralisées.Elles prennent la forme d\u2019institutions anciennes comme la SPCA de Montréal, sur laquelle se concentre cet article en raison de la place centrale qu\u2019a occupée et qu\u2019occupe toujours cette organisation au sein du mouvement de défense des animaux au Québec.Bien que cet essor témoigne d\u2019un intérêt toujours grandissant pour la question animale au Québec, nous aurions tort de voir ces préoccupations comme des questionnements récents.Déjà à l\u2019époque victorienne, les colonies de l\u2019Amérique du Nord britannique cherchent à protéger les animaux contre les mauvais traitements en adoptant plusieurs lois et règlements encadrant la cohabitation humains- animaux en ville, qui s\u2019avère de plus en plus difÏcile  à l\u2019ère de l\u2019industrialisation.Les débuts de la cause animale au Québec : un mouvement axé sur la protection des chevaux Au 19e siècle, les chevaux sont omniprésents dans les campagnes et grandes villes du monde.Ces animaux assurent le transport des citoyens ou des marchandises à l\u2019ère du développement de Montréal.De 1850 à 1900, le nombre de chevaux à Montréal passe de 2077 à 6632 (Gagnon 2019, p.35).De 1865 à 1895, le nombre de véhicules hippomobiles augmente de 826 à 3958, ce qui exclut les voitures tirées par plus de deux chevaux ou les livreurs spécialisés comme les laitiers et les boulangers  (Olson 2017, p. 61).  L\u2019afÒuence de  ces animaux est  telle qu\u2019à  la fin du  19e siècle, on estime qu\u2019il peut passer jusqu\u2019à 400 chevaux par heure sur la rue Craig (aujourd\u2019hui la rue Saint- Antoine dans le Vieux-Montréal).En 1891, la ville compte environ 3000 écuries, dont certaines sont si grandes qu\u2019elles peuvent accueillir jusqu\u2019à 64 chevaux (Heap 1977, p.382) De manière similaire, les animaux d\u2019élevage, à l\u2019époque conduits et abattus directement chez le boucher, sont de plus en plus nombreux à sillonner la voie publique.En 1861, on recense 2160 vaches laitières, 2644 cochons et 91 moutons à Montréal.En 1871, les animaux d\u2019élevage sont omniprésents.Cette année-là, on peut compter environ 5,75 larges animaux domestiques pour 100 habitants dans la métropole (Kheraj 2015, pp.40-41).Êtres humains et autres animaux doivent donc se partager des rues de plus en plus achalandées. Cette difÏcile cohabitation ne va pas  sans soulever son lot de défis sanitaires et moraux.  Alors que les élites en viennent progressivement à se pacifier, à rafÏner leurs mœurs et à développer  de nouvelles sensibilités à l\u2019endroit des animaux, le traitement qui est réservé aux chevaux et aux animaux de bétail, de même que la crasse des villes, leur sont de plus en plus insupportables. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 53 À Montréal, des citoyens se plaignent fréquemment des cadavres d\u2019animaux laissés sur la voie publique, des animaux d\u2019élevage errant qui dévorent les potagers et des entrailles d\u2019animaux flottant  dans  les  caniveaux  et  les  cours  d\u2019eau  à  proximité des boucheries (Gagnon 2019, p.45).On s\u2019insurge contre l\u2019état des rues, lesquelles ne sont pas pavées et souvent couvertes de déjections animales (Bradbury 1984, p.25).De même, l\u2019élevage de porcs en ville, très populaire dans le  quartier  ouvrier  de  GrifÏntown,  est  source  de  frustration pour les propriétaires.Par exemple, un article du Montreal Herald publié en 1865 fait état de locataires pouvant garder jusqu\u2019à 40 cochons dans leur petite cour montréalaise (Gagnon 2019, p.60).À ces problèmes de cohabitation s\u2019ajoute l\u2019état général lamentable de la ville, où les égouts  sont  inexistants  ou  rudimentaires  et  où  aucun  système de collecte des déchets n\u2019est mis en place.Dans ce contexte d\u2019insalubrité générale, il n\u2019est pas surprenant que la ville enregistre les plus hauts taux de mortalité infantile d\u2019Amérique du Nord et qu\u2019elle soit régulièrement frappée par des épidémies de variole et de tuberculose \u2013 deux zoonoses (Tétreault 1995, p.22).Bétail sur le chemin de la Côte-des-Neiges, Montréal, QC, vers 1900, négatif à la gélatine argentique sur verre, archives du Musée McCord C\u2019est toutefois la cruauté envers les chevaux qui retient l\u2019attention des premières sociétés de protection des animaux.Au 19e siècle, le calvaire de ces équidés, surmenés et livrés aux fouets des cochers, est un véritable lieu commun dans toutes les grandes villes du monde occidental.Comme le note l\u2019historien Maurice Agulhon, « lorsqu\u2019un cheval, trop chargé, ou par suite d\u2019un accident quelconque, s\u2019abattait, le charretier ordinaire ne l\u2019aidait pas à se dégager en le dételant ou en déchargeant quelque peu la voiture, mais l\u2019incitait à se relever seul à grands renforts de coups de pied dans le ventre » (Agulhon 1981, p.86).Quand les chevaux ne tombent pas d\u2019épuisement et ne sont pas rossés, ils doivent tirer des tramways surchargés et des chariots pleins de neige, l\u2019ancêtre de la déneigeuse.Ils peuvent également être aperçus travaillant avec des plaies ouvertes (The Montreal Gazette 1910, p.9).Vue de la rue McGill en direction nord depuis la rue Saint-Paul, Montréal, QC, 1868-1870, halogénures d\u2019argent sur papier monté sur carton, archives du Musée McCord Touchés par le triste sort des chevaux, des citoyens se mobilisent et font voter des lois proscrivant la cruauté envers les chevaux et animaux de bétail, dont la première est le Martin\u2019s Act, adoptée au Royaume-Uni en 1822.Rapidement, l\u2019influence de cette nouvelle législation se fait sentir  54 SECTION I Antispécisme outre-Atlantique.En 1825, la Nouvelle-Écosse se dote de dispositions qui interdisent de mutiler ou blesser les chevaux, les moutons et autres animaux de bétail (Ingram 2013a, p.225).Au Bas-Canada, l\u2019Ordinance for establishing an efÏcient system of Police in the Cities of Quebec and Montreal, incluse dans les Ordonnances de 1838, permet de mettre à l\u2019amende ou d\u2019emprisonner tout individu qui surcharge, surmène ou maltraite un cheval, un chien ou tout autre animal.En 1857, le Canada-Uni se dote d\u2019une loi prévoyant une amende ou une peine de prison pour quiconque « attache, maltraite, abuse ou torture tout cheval, jument, hongre, taureau, bœuf, vache, veau, mulet, âne, mouton, agneau, cochon ou tout autre animal de bétail, volaille, chien, animal domestique ou oiseau » (traduction libre).En 1869, la Confédération canadienne adopte l\u2019Act Respecting Cruelty to Animals.Cette nouvelle législation, qui sera reprise dans le Code criminel canadien de 1892, interdit désormais les combats d\u2019animaux sur le territoire canadien.En parallèle, les villes se dotent de nombreux règlements relatifs au partage de l\u2019espace urbain entre humains et non humains.Entre 1840 et 1877, la ville de Montréal adopte non moins de 100 règlements qui visent à encadrer directement ou indirectement les relations humains-animaux (Rondeau 2018, p.64).Parmi ceux-ci, on compte des règlements relatifs à l\u2019interdiction d\u2019abattre ou d\u2019égorger des animaux en public (1841), à la gestion des animaux errants (1852), à l\u2019interdiction des combats d\u2019animaux et des jeux de hasard (1858), à la prohibition de l\u2019élevage de cochons en ville (1874) ou à l\u2019interdiction d\u2019abattre des animaux de bétail (1882).Le règlement de 1882 prévoyait aussi l\u2019ouverture du premier abattoir municipal, seul établissement désigné pour la mise à mort des animaux destinés à la consommation humaine.C\u2019est à la même époque que sont créées les sociétés de protection des animaux.En 1809, des hommes mettent sur pied à Liverpool la toute première société de protection des animaux du monde occidental : la Society for Preventing Wanton Cruelty to Brute Animals (SPWCBA) (Shevelow 2009, p.241).Quelques années plus tard, une organisation d\u2019envergure nationale, la Society for the Prevention of Cruelty to Animals (SPCA) est créée à Londres par des politiciens, des riches industriels et des hommes d\u2019église.Celle-ci devient la Royal SPCA en 1840 lorsque la reine Victoria en devient la patronnesse (Traïni 2011, p.13).Rapidement au 19e siècle, le modèle des SPCA fait boule de neige, alors qu\u2019une Société Protectrice des Animaux (SPA) est fondée en 1845 à Paris et que l\u2019American SPCA est mise sur pied en 1866 à New York.Première organisation de défense des animaux à être créée au Canada, la SPCA de Montréal est incorporée en 1869, suivie de sociétés similaires à Québec (1870), à Ottawa (1871) et à Toronto (1873).Rapidement, ces organisations mettent tout en œuvre pour que les animaux, en particulier les chevaux, soient protégés des actes de cruauté et de négligence.Elles embauchent une équipe d\u2019inspecteurs chargés de veiller au bien-être des chevaux et animaux de bétail, procèdent à l\u2019arrestation d\u2019individus venus assister à des combats d\u2019animaux, sensibilisent le public à la bonté envers les animaux et s\u2019insurgent contre certaines pratiques cruelles, à l\u2019instar de la coupe des  oreilles  des  chiens  à  des  fins  esthétiques  (Simoneau-Gilbert 2019, pp.129-158).Malgré leurs bonnes œuvres, les premières sociétés de protection des animaux, soutenues par les membres des élites politiques, économiques et religieuses des grandes métropoles, se caractérisent par un discours quelque peu restreint en matière de bon ou mauvais traitement des animaux.Selon bon nombre d\u2019historiens, le mouvement dans ses débuts vise en partie à consolider les valeurs et pratiques POSSIBLES PRINTEMPS 2024 55 des classes bourgeoises et à « civiliser » les classes ouvrières.Au Québec, les relations qu\u2019entretient la cause animale avec le mouvement sanitaire et les clubs de chasse permettent de soutenir cette thèse.  En  effet,  un  certain  recoupement  entre  la SPCA de Montréal et le mouvement sanitaire peut être observé dans les années 1870.Ce lien s\u2019articule autour de William Workman, homme d\u2019affaires  d\u2019origine  irlandaise  protestante.  Ce  dernier est le premier président à la fois de la SPCA de Montréal et de la Montreal Sanitary Association, une organisation créée en 1867 dans le but de faire pression pour que les autorités montréalaises adoptent des mesures sanitaires plus ambitieuses.Homme politique, Workman devient maire de Montréal en 1868, puis est réélu sans opposition en 1869 et en 1870.Au cours de ses trois mandats, Workman s\u2019attèle à assainir la ville par des travaux de pavement des rues, par l\u2019installation de tuyaux d\u2019égout  en  argile  vitrifiée,  par  la  construction  de  bains publics, par l\u2019instauration d\u2019un service de collecte des ordures et par la modernisation du système d\u2019aqueduc.Sous sa gouverne, le conseil municipal inclut également la cruauté animale dans la liste des « offenses contre les bonnes mœurs et la  décence » en 1870 (Gagnon 2019, p.123).Plus encore, les liens sont nombreux entre les clubs de chasse et le jeune mouvement de protection des animaux, alors que les membres du Montreal Hunt Club soutiennent généreusement la SPCA de Montréal ou sont actifs auprès de la Société.Ce club, fondé en 1826, organisera sur le mont Royal de nombreuses parties de chasse au renard impliquant chevaux et meutes de chiens jusque dans les années 1920 (Ingram 2013b, p.43 ; Nadeau 2017).On estime que plus du quart des adhérents de la SPCA de Montréal sont aussi membres Montreal Fish and Game Protection Club dans les années 1870 (Ingram 2013b, p.45).Un phénomène similaire peut être observé à Québec, où William Marsden  co-fonde  la Humane  Society  of Canada et la SPCA de Québec tout en étant particulièrement impliqué auprès de la Fish and Game Protection Club of Lower Canada.Bien que cette double implication puisse paraître contradictoire aujourd\u2019hui, elle ne l\u2019est pas aux yeux des philanthropes de l\u2019époque qui y voient la marque de leur profond respect pour le cheval (Ingram 2013a, p.228).Leurs activités sportives leur permettent également d\u2019exalter une vision romantique et coloniale de la nature en tant que terra nullius inhabitée.La campagne leur apparaît comme un environnement vierge et paisible qui contraste nettement avec la ville, lieu par excellence du vice, de la pouillerie et du désordre social.Leur implication auprès de la cause animale, du mouvement sanitaire et des groupes de chasseurs reflète ainsi un désir de voir  les villes débarrassées des mauvaises pratiques des classes ouvrières et une volonté d\u2019imposer aux charretiers leur propre définition de la cruauté  envers les animaux.Chasse au renard, Montreal Hunt Club, Montréal, QC, copie réalisée pour J.F.Bouthillier en 1881, négatif à la gélatine argentique sur verre, archives du Musée McCord 56 SECTION I Antispécisme Arrivée de l\u2019automobile, première vague féministe et ouverture de refuges pour chiens et chats : vers de nouveaux champs d\u2019action Toutefois, l\u2019historienne Diana Donald met en garde les chercheurs qui pourraient être tentés d\u2019adopter une analyse réductionniste de la cause animale au 19e siècle, selon laquelle le mouvement de protection des animaux de l\u2019époque reflèterait  une volonté d\u2019imposer les valeurs bourgeoises aux classes sociales « inférieures » (Donald 2020).Selon elle, de fortes tensions subsistent entre les hommes et les femmes eu égard aux valeurs qui sous-tendent leur implication au sein de la cause animale.Autrement dit, les hommes et les femmes de l\u2019époque victorienne ne défendaient pas les animaux pour les mêmes raisons.Alors que l\u2019engagement des hommes relèverait d\u2019un souci pour l\u2019ordre et la paix sociale, celui des femmes trouverait son fondement dans  une  affection  profonde  pour  les  animaux  de compagnie souvent abandonnés, esseulés.Selon le sociologue Christophe Traïni, l\u2019intérêt des femmes pour les organisations de protection animale ne peut être dissocié de la présence des chiens et des chats dans certains foyers au 19e  siècle.  Alors  que  les  femmes  sont  confinées  à la maison, en tant qu\u2019épouses ou mères, ces compagnons leur apportent joie et réconfort (Traïni 2011, p.124).Certaines vont même jusqu\u2019à s\u2019identifier  au  statut  social  peu  enviable  des  animaux.C\u2019est le cas de la militante féministe Séverine en France, pour qui l\u2019infériorité politique des femmes et des animaux aurait créé entre eux « plus de solidarité encore, une compréhension davantage parfaite » (Séverine 1903).L\u2019affection  des  femmes  pour  les  chiens  et  chats se transpose dans un désir de s\u2019impliquer au sein du mouvement de protection animale.Cet engagement coïncide d\u2019ailleurs avec la première vague féministe (1850 \u2013 1945) marquée par la volonté des femmes de participer à la vie publique, notamment par le vote.À Montréal, des bienfaitrices n\u2019hésitent pas à soutenir la cause animale par des dons et des legs testamentaires et à devenir membres de la SPCA.Certaines sont si  généreuses  qu\u2019elles  se  voient  ofÏciellement  remerciées dans les rapports annuels de l\u2019organisation.Elles permettent notamment l\u2019achat d\u2019ambulances pour animaux et l\u2019embauche de nouveaux inspecteurs (Simoneau-Gilbert 2019, pp.165-167).Regroupées autour de la Section des Dames, une branche de la SPCA de Montréal formée en 1898, les femmes organisent de nombreux événements caritatifs : des bazars, des tombolas, des grands bals et des journées de sollicitation de contributions du public.Elles mettent également sur pied plusieurs initiatives vouées à la sensibilisation de la population, en particulier des enfants.Elles organisent ainsi des concours d\u2019essais sur le thème de la bonté envers les animaux, impriment des calendriers humanitaires et lancent un magazine gratuit, The Animals\u2019 Appeal.Elles coordonnent aussi des groupes pour enfants, les Bands of Mercy, dont les membres se réunissent chaque mois pour lire des histoires thématiques et visionner des films  tels que Black Beauty, inspiré du roman d\u2019Anna Sewell.Enfin,  dès  le  19e siècle, des femmes s\u2019insurgent contre les vivisections, des dissections expérimentales  effectuées  sur  des  animaux  vivants, souvent sans anesthésie.Parmi les porte- paroles du mouvement antivivisection, on compte Marie Huot et Séverine en France, ou encore Caroline Earle White qui fonde aux États-Unis la American Anti-Vivisection Society (AAVS), en 1883.Les militantes de ce mouvement n\u2019hésitent pas à employer l\u2019action directe, à l\u2019instar des suffragettes. Par exemple, en 1903, des féministes  suédoises  s\u2019infiltrent  dans  des  conférences  en  POSSIBLES PRINTEMPS 2024 57 médecine de l\u2019Université de Londres et décrient les vivisections réalisées sur des chiens, suscitant une polémique nationale du nom de la Brown Dog Affair (1903-1910).À Montréal, une première Ligue antivivisection est créée en 1922.Ses membres sont majoritairement des femmes, comme le note un journaliste de la Montreal Gazette venu assister à la première assemblée.En parallèle, les chevaux se voient progressivement remplacés par l\u2019automobile au tournant du 20e siècle.C\u2019est ainsi que l\u2019électrification  des  tramways  est  amorcée  en  1892, puis complétée en 1894, et qu\u2019une voiture dite « sans cheval » peut être aperçue pour la première fois à Montréal en 1899 (Robert 2015b).En l\u2019espace de deux décennies, la force cylindrique supplante la force équine pour les trajets en ville.En 1920, on compte déjà plus de 13 000 automobiles dans la métropole (Gagnon 2019, p.35 ; Kheraj 2015, p.44).Les chevaux seront désormais utilisés pour quelques services municipaux, par exemple pour le déneigement jusqu\u2019à  la  fin  des  années  1920  (Robert  2015a),  les incendies jusqu\u2019en 1936, les postes jusqu\u2019en 1938 (Johnston 1969), et la livraison de la glace, du pain et du lait jusque dans les années 1960 (Simoneau-Gilbert 2019, p.193).La SPCA se soucie dès lors des chevaux de manière plutôt épisodique, par exemple lorsqu\u2019elle sensibilise le public au bien-être de ces animaux en temps de canicule, lorsqu\u2019elle visite les fermes et chantiers forestiers à la campagne, ou lorsqu\u2019elle inspecte les chevaux prêts à être envoyés sur le front lors des deux guerres mondiales.La protection des chevaux cesse d\u2019être la principale mission des organisations de défense des animaux.Ces deux bouleversements \u2013 l\u2019engagement des femmes et l\u2019invention de l\u2019automobile \u2013 emmènent avec eux leur lot de transformations au sein du mouvement de protection animale.La plus importante d\u2019entre elles est sans aucun doute l\u2019ouverture de refuges pour animaux de compagnie, dont le premier est fondé à Londres en 1860, à l\u2019initiative de femmes (Traïni 2011, p.126).Quelques années plus tard, la Section des Dames de la SPCA de Pennsylvanie demande que les autorités de la ville de Philadelphie lui confient  la  gestion  des  fourrières.  Ce  modèle  sera  ofÏciellement  adopté  en  1880  par  d\u2019autres  organisations de défense des animaux à l\u2019occasion du huitième congrès international des sociétés protectrices des animaux tenu à Bruxelles.À Montréal, la SPCA souhaite ouvrir un dog\u2019s home dès 1896, mais le projet se concrétise seulement  à  la  fin  de  l\u2019année  1914,  après  une grande collecte de fonds.Cette année- là, l\u2019organisation ouvre son chenil au 203 rue De Montigny Est, aujourd\u2019hui boulevard De Maisonneuve, dans le Quartier latin.Elle est également mandatée par la ville de Montréal pour veiller à la gestion animalière.Avec ce nouveau service, la SPCA s\u2019emploie à faire adopter les animaux qu\u2019elle accueille ou à mettre à mort ceux qui n\u2019ont pas eu cette chance.Déjà en mars 1915, on estime que 300 à 400 chiens sont reçus chaque mois à la Société.La protection des animaux de compagnie accapare désormais les ressources financières de  la SPCA de Montréal, et  celle-ci  se  dédie principalement à la protection des chiens et des chats dans les décennies suivantes. 58 SECTION I Antispécisme Refuge de la rue De Montigny, SPCA de Montréal, 1914, archives du Musée McCord Une fin de siècle marquée par un élargissement des revendications Malgré ce tournant historique, le mouvement de protection des animaux perd rapidement de la vitalité après la Première Guerre mondiale, dans un  contexte  où  le  conflit  armé  et  la  gestion  des  services animaliers dans les grandes villes laissent les  organisations  financièrement  vulnérables.  À  Montréal, la SPCA peine à accueillir tous les animaux abandonnés en temps de guerre, doit annuler sa journée de sollicitation de dons en 1931 à la suite du  krach  boursier  de  1929  et  afÏrme  à  maintes  reprises  ne  pas  recevoir  sufÏsamment  d\u2019argent  de la part de la ville pour les services animaliers.Les  défis  auxquels  les  organisations  doivent  faire  face sont d\u2019autant plus critiques qu\u2019ils coïncident avec le développement de l\u2019élevage industriel et de l\u2019expérimentation animale dans les années 1940  et  1950.  Croulant  sous  la  pression  financière  dont l\u2019une des causes est la gestion des refuges, le mouvement peine à mener de larges campagnes de sensibilisation et à remettre en question ces nouvelles formes d\u2019exploitation animale.Selon Unti et Rowan, le mouvement est globalement « enlisé dans une phase d\u2019insularité, d\u2019absence de vision et de manque de pertinence » (2001, p.21).Il faudra attendre les années 1960 pour voir soufÒer  un  nouveau  vent  sur  le  mouvement  de  protection des animaux, tant au Québec qu\u2019ailleurs dans le monde.Une telle renaissance s\u2019explique par une multiplicité de facteurs concordants : naissance de l\u2019éthique animale, laquelle dote le mouvement d\u2019une assise philosophique solide, nouvel  intérêt  des  scientifiques  pour  la  vie  cognitive  et  affective  des  animaux  et  renouveau  du mouvement environnementaliste (Unti et Rowan 2001, p.22).Dans la seconde moitié du siècle, les organisations en viennent à se préoccuper d\u2019animaux de toutes espèces, incluant les animaux sauvages, d\u2019élevage et de laboratoire.La SPCA de Montréal se montre critique de la chasse sportive, de l\u2019industrie de la fourrure, du traitement réservé aux animaux d\u2019élevage et de l\u2019utilisation  des  animaux  à  des  fins  scientifiques.  Elle sensibilise également le public à la cruauté animale en tenant des kiosques et en publiant des infolettres plusieurs fois par année.L\u2019essor du véganisme témoigne aussi des nouvelles préoccupations qui caractérisent la cause animale au Québec dans la seconde moitié du siècle.En 1997, le premier restaurant végétalien de Montréal ouvre ses portes : Les Vivres, aujourd\u2019hui connu sous le nom d\u2019Aux Vivres.Quelques années plus tard, en 2005, l\u2019Association végétarienne de Montréal est créée.En 2009, celle-ci lance les « Lundis sans viande » en collaboration avec les Amis de la Terre.Des initiatives similaires sont mises sur pied tout au long des années 2010, notamment avec la création du Festival  végane et du Défi végane  21  jours  en  2014 (Renard 2019, 52-53). POSSIBLES PRINTEMPS 2024 59 Dans les cercles militants, un même dynamisme se fait sentir à partir des années 2010.Le mouvement se décentralise, et les SPCA cessent d\u2019être les seules organisations consacrées à  la protection des animaux au Québec. En effet,  comme le note Alexia Renard, ce sont plus d\u2019une vingtaine de comités étudiants et d\u2019organismes à but non lucratif qui sont mis sur pied au courant des années 2010, en plus des autres initiatives de promotion du véganisme et des organisations locales. Autrefois l\u2019affaire de chasseurs préoccupés  par le sort des chevaux en ville, la cause animale au Québec se caractérise aujourd\u2019hui par une diversité de revendications et de modes d\u2019action qui visent à protéger tous les animaux.Notice biographique Virginie Simoneau-Gilbert est boursière Rhodes et doctorante en philosophie à l\u2019Université d\u2019Oxford.Elle a aussi publié deux livres : Que veulent les véganes ?La cause animale, de Platon au mouvement antispéciste (Fides, 2021), co-écrit avec Alexia Renard, et Au nom des animaux : l\u2019histoire de la SPCA de Montréal (1869 \u2013 2019) (Somme toute, 2019).Références Abuse of Horses.The Montreal Gazette, 11 mai 1910.p.9.Agulhon, M., (1981).Le sang des bêtes.Le problème de la protection des animaux en France au XIXe siècle.Romantisme.11(31), 81-110.Donald, D., (2020).Women Against Cruelty: Protection of Animals in Nineteenth-Century Britain, New York: Oxford University Press.Elias, N., (2003) [1939].La civilisation des mœurs.Paris : Calmann-Lévy.Gagnon, B., (2019).Cohabitation, exploitation et nuisances à Montréal et à la Nouvelle-Orléans : les relations entre les populations urbaines et animales, 1840-1890.Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Trois-Rivières, Disponible sur: https:// depot-e.uqtr.ca/id/eprint/9288/.Heap, M., (1977).La grève des charretiers à Montréal, 1864.Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française.31(3), 371-395.Ingram, D., (2013a).Beastly Measures: Animal Welfare, Civil Society, and State Policy in Victorian Canada.Journal of Canadian Studies.47(1), 221-252.Ingram, D., (2013b).Wildlife, Conservation, and Conflict in Quebec, 1840-1914.Vancouver: UBC Press.Johnston, B., (1969).L\u2019animal sans défense : L\u2019histoire de la Société canadienne de protection des animaux, 1869-1969.Montréal : Société canadienne de protection des animaux.Kheraj, S., (2015).Urban Environments and the Animal Nuisance: Domestic Livestock Regulation in Nineteenth-Century Canadian Cities.Urban History Review / Revue d\u2019histoire Urbaine.44(1/2), 37-55.Nadeau, J.-F., (2017).« À cheval sur l\u2019histoire », Le Devoir de philo, 30 janvier.Disponible sur: https:// www.ledevoir.com/sports/490413/montreal-c-est- du-sport-7-10-a-cheval-sur-l-histoire.Olson, S., (2017).The Urban Horse and the Shaping of Montreal, 1840-1914.Dans J.Dean, D.Ingram et C.Sethna, dir.Animal Metropolis: Histories of Human- Animal Relations in Urban Canada.Calgary: University of Calgary Press. 60 SECTION I Antispécisme Renard, A., (2019).Le véganisme au Québec : cartographie d\u2019un mouvement.Mémoire de maîtrise, Université de Montréal.Disponible sur : h t t p s : / / p a p y r u s .b i b .u m o n t r e a l .c a / x m l u i / handle/1866/23608.Robert, M., (2015a).Chronique Montréalité no.25 : Brève histoire du déneigement à Montréal.Archives de Montréal, 2 février 2015.Disponible sur : http:// archivesdemontreal.com/2015/02/02/chronique- montrealite-no-25-breve-histoire-du-deneigement- a-montreal/ Robert, M., (2015b).Chronique Montréalité no 48 : Les débuts de l\u2019automobile à Montréal.Archives de Montréal, 2 novembre 2015.Disponible sur : http:// archivesdemontreal.com/2015/11/02/chronique- montrealite-no-48-les-debuts-de-lautomobile-a- montreal/ Rondeau, S.-O., (2018).Qui mange du porc mange sa mort.Une histoire de l\u2019encadrement réglementaire de l\u2019élevage urbain au XIXe siècle à Montréal et une sociologie de ses effets.Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal.Disponible sur : https://archipel.uqam.ca/11703/ Séverine, (1903).Sac-à-tout.Mémoires d\u2019un petit chien.Paris : Hachette Livre BNF.Shevelow, K., (2009).For the Love of Animals: The Rise of the Animal Protection Movement.New York: Henry Holt and Company.Tétreault, M., (1995).Les maladies de la misère : Aspects de la santé publique à Montréal 1880-1914.Dans P.Keating et O.Keel, dir.Santé et société au Québec: XIXe-XXe siècle.Montréal : Boréal.Traïni, C., (2011).La cause animale (1820 \u2013 1980).Essai de sociologie historique.Paris : Presses Universitaires de France.Unti, B., et Rowan, A., (2001).A social history of postwar animal protection.Dans D.Salem et A.Rowan, dir.The State of the Animals.Washington: Humane Society Press. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 61 Pourquoi les féministes ne mangent pas les animaux Par Suzanne Zaccour 1.D\u2019après le titre d\u2019Élise Desaulniers, « Les vrais mâles préfèrent la viande \u2013 Convergences du féminisme et de l\u2019antispécisme », 22 juin 2014, Françoise Stéréo no 1.2.Les citations provenant de ressources en anglais ont été traduites par l\u2019autrice.Des hommes, des femmes et des animaux Un homme et une femme vont au restaurant et commandent deux plats : un steak et une salade.Devant qui le serveur place-t-il le steak ?On ne sait pas qui a commandé quoi, mais tout indique que l\u2019homme recevra le morceau de viande.Le véganisme, comme les diètes, c\u2019est une  affaire  de  femmes,  et  la  viande,  comme  les  barbecues,  c\u2019est  une  affaire  d\u2019hommes.  C\u2019est  du  moins ce que communiquent les normes sociales et les stéréotypes de genre.Mais il n\u2019y a pas là que du stéréotype.Près de 70 à 80 % des activistes animalistes sont des femmes.Cela ferait du mouvement de défense des droits des animaux « un des principaux mouvements de femmes après le mouvement féministe lui-même » (Bailey et Playoust 2016, p.81).Les vrais mâles préfèrent la viande1 Il y a une claire association, dans notre société, entre viande et virilité.Vous imaginez- vous Donald Trump mangeant un burger de lentilles ?  L\u2019image  est  absurde, mais  on  l\u2019imagine  facilement devant une montagne de côtes de cochons et de truies.La masculinité toxique passe par la domination non seulement des femmes mais aussi des animaux.Et elle n\u2019est pas toxique que pour ses victimes : à chaque barbecue, à chaque steak, à chaque plat de charcuterie, les hommes bloquent davantage leurs artères dans un monde où les accidents cardiovasculaires sont la première  cause de décès.Certaines personnes ont donc proposé, pour porter les hommes à manger plus de légumes ou à s\u2019intéresser au véganisme, qu\u2019il faudrait viriliser les plantes !  Les hommes véganes se trouvent en contradiction avec des valeurs dites masculines, et certains d\u2019entre eux négocient, adaptent, redéfinissent  leur  masculinité  pour  la  rendre  cohérente avec  leur véganisme. Des  influenceurs  développent des gros muscles pour démontrer qu\u2019on peut être à la fois végane et fort.Ils remettent en question la domination humaine sans toutefois questionner les normes de genre, négociant un espace de nouvelle masculinité végane.Le véganisme peut être associé aux valeurs masculines en soulignant le courage et la force morale des véganes, en associant la compassion traditionnellement féminine au rôle masculin du héros, et en présentant le véganisme comme une sorte  de  rébellion. Malgré  ces  redéfinitions  pour  maintenir une identité « masculine », les hommes véganes demeurent subversifs ; comme l\u2019exprime un participant à une étude sur le sujet, « une chose que les hommes véganes ont en commun, c\u2019est une  certaine  indifférence  à  la  pression  de  leurs  pairs en matière de masculinité » (Greenebaum et Dexter, 2018 p.642).2 62 SECTION I Antispécisme Les femmes et le mouvement de libération animale Chez les femmes, le défi est autre. D\u2019un côté,  il est plus facile pour une femme d\u2019exprimer des valeurs de care et de compassion sans être jugée subversive.De l\u2019autre, cette association des femmes à la sensibilité décrédibilise leurs positions politiques.Lorsque les femmes ont commencé à soulever la question de l\u2019exploitation animale, elles se sont fait reprocher d\u2019être folles, hystériques, hypersensibles.C\u2019était perdant-perdant pour les deux causes : comment peut-on donner des droits aux femmes si elles sont ridicules au point de vouloir sauver  les animaux ? Et comment peut-on  donner des droits aux animaux si c\u2019est une cause qui n\u2019est portée que par des femmes \u2013 c\u2019est bien la preuve que ce n\u2019est pas sérieux !  Malgré  ces  difÏcultés  et  les  risques  de  déconsidération, les femmes ont porté la cause animale d\u2019aussi loin qu\u2019elles ont pu prendre la parole (Bailey et Labonté 2018, p.62).Mon exemple préféré est celui d\u2019Anna Kingsford, une des premières anglaises à obtenir un doctorat en médecine.Entourée d\u2019hommes et confrontée, on peut facilement l\u2019imaginer, à des niveaux de misogynie, d\u2019exclusion et de déconsidérations extrêmes, elle décide non pas de se faire petite et de se plier aux traditions, mais d\u2019être la première personne à refuser toute expérimentation sur des  animaux  dans  son  parcours !  Elle  consacre  même sa thèse aux bienfaits nutritionnels du végétarisme.L\u2019association des femmes et des féministes à la cause animale n\u2019est pas passée inaperçue.En 1883, un médecin s\u2019exprime ainsi sur le mouvement de défense des animaux : « Est-il nécessaire de redire que les femmes ou plutôt que les vieilles filles fournissent le plus nombreux  contingent de ce groupe ? Que mes adversaires ne  me  contredisent  pas,  sinon  je  les  défierai  de me  citer parmi les leaders de l\u2019agitation une seule fille  riche, jolie et aimante, ou une seule femme ayant trouvé dans son intérieur domestique de quoi satisfaire  pleinement  ses  besoins  d\u2019affection  »  (cité dans Bailey et Labonté 2018, p.63).En d\u2019autres mots, l\u2019insulte de la féministe lesbienne  frustrée  ne  date  pas  d\u2019hier !  Pour  chaque  effort  de  solidarité  que  les  femmes  ont  fait à l\u2019égard de leurs frères et sœurs animales, les hommes ont redoublé de sexisme, discréditant les animalistes parce qu\u2019elles sont des femmes et les femmes parce qu\u2019elles sont animalistes.Aujourd\u2019hui, les femmes qui portent le mouvement végane suivent une grande tradition féministe.Dans une société qui opprime à la fois les femmes et les animaux, elles choisissent la solidarité plutôt que la division.Les féministes, osent-elles dire, ne mangent pas leurs sœurs.Au « non » des animaux : le mythe du consentement Je me souviens très bien de mon premier jour à mon premier emploi.C\u2019est une belle journée d\u2019août, et je me joins à mes collègues qui ont décidé de manger sur la terrasse.Une guêpe s\u2019intéresse au repas de l\u2019une d\u2019elles.Elle l\u2019éloigne du revers de la main, distraitement, pendant que se poursuit la conversation.La salade doit être appétissante, parce que la guêpe s\u2019approche à nouveau,  deux  fois,  trois  fois.  Et  puis  :  bam ! Ma  collègue la tue d\u2019un gros coup de tupperware.« She was asking for it » (« Elle l\u2019a bien cherché »), conclut-elle.Les gens rient ; je regarde mes souliers.Peu importe ce que vous pensez du droit à la vie des guêpes, force est de constater qu\u2019il est normal, dans notre société, de tuer des insectes simplement parce qu\u2019ils existent \u2013 même POSSIBLES PRINTEMPS 2024 63 à  l\u2019extérieur !  En  l\u2019occurrence,  ma  collègue,  pour éviter cette conclusion, a cherché à se déresponsabiliser en blâmant la victime : c\u2019est sa faute, elle l\u2019a bien cherché.L\u2019idée selon laquelle la victime « cherche » la violence, ou y consent, est bien sûr un élément fondamental de la culture du viol : \u2022 elle portait une jupe courte, elle l\u2019a bien cherché ; \u2022 elle cherche le trouble ; \u2022 si elle ne voulait pas coucher avec lui, pourquoi l\u2019avoir suivi dans sa chambre d\u2019hôtel ?À l\u2019inverse, le respect du consentement et de l\u2019intégrité corporelle est une valeur féministe importante : \u2022 seul oui veut dire oui ; \u2022 le consentement n\u2019est pas seulement sexy, il est obligatoire ; \u2022 un silence ne vaut pas consentement.La consommation de chair et de secrétions animales est-elle compatible avec le principe féministe du respect du consentement et de l\u2019intégrité corporelle d\u2019autrui ?  Leur corps, leur choix ?Dans son livre autobiographique « Big Pig, Little Pig » (« Gros cochon, petit cochon »), l\u2019anglaise Jacqueline Yallop raconte avoir déménagé dans la France rurale et avoir acheté deux porcelets pour les élever jusqu\u2019au moment de les manger.L\u2019autrice agonise au moment de décider si, après tout ce temps à en prendre soin, elle est capable de les tuer.Finalement, elle trouve le « courage » de tuer et de manger ses cochons.En entrevue, l\u2019autrice rapporte que l\u2019expérience lui a appris à apprécier « chaque morceau de porc qu\u2019elle mange, 3.D\u2019après une citation de Josephine Donovan (1990, p.375) : « We should not kill, eat, torture, and exploit animals because they do not want to be so treated, and we know that.» parce que c\u2019est le cadeau qu\u2019ils nous font à la fin »  (BBC 2022).Et  quel  cadeau !  On  dit  qu\u2019à  la  guerre,  ce  sont les vainqueurs qui racontent l\u2019histoire ; plus largement, ce sont les humain·es.Parce que ça fait certainement notre affaire, quand on tue un animal  qui ne veut pas mourir, de dire qu\u2019il a « donné » sa vie.Comme on dit aussi que les vaches « donnent du lait » et que les poules « donnent des œufs ».Mais leur a-t-on vraiment demandé leur avis ?  La poule ne donne pas d\u2019œufs \u2013 on les lui prend.La vache ne donne pas de lait \u2013 on provoque la lactation en la mettant enceinte et on l\u2019empêche physiquement de donner son lait à son veau.On entend aussi que les chevaux « aiment » être montés et que les vaches « aiment » être traites.Il parait qu\u2019elles s\u2019approchent elles-mêmes de la trayeuse \u2013 mais, concrètement, quelles sont leurs options ?Les animaux ne s\u2019expriment pas verbalement, mais ils votent avec leurs pieds, par exemple, en s\u2019enfuyant de leurs bourreaux.On sait que certains animaux s\u2019échappent des camions de transport ou des élevages \u2013 comme la communauté de vaches en cavale de Saint-Sévère, qui a réussi à éviter la capture pendant plusieurs mois à l\u2019hiver 2022- 2023.Certaines vaches, lorsqu\u2019elles accouchent, cachent leur bébé pour éviter qu\u2019on le leur prenne.Les animaux se débattent au moment d\u2019être tués, ce pourquoi l\u2019abattage est une occupation si dangereuse.Et, bien sûr, les éleveurs mettent les animaux en cage, construisent des barrières,  modifient  génétiquement  les  animaux  en sélectionnant les traits dociles \u2013 tout cela est inutile à moins d\u2019accepter ce fait tout simple : les animaux ne veulent pas être tués\u2026 et nous le savons très bien3. 64 SECTION I Antispécisme Suggérer que les animaux acceptent leur exploitation est donc une perversion du consentement, qui, d\u2019après les féministes, doit être clair, explicite, révocable, authentique et sécuritaire.Comme femmes, comme féministes, nous avons tout intérêt à être particulièrement sceptiques des discours qui mobilisent le consentement de façon intéressée, pour masquer ou  justifier  des  violences  et  de  l\u2019exploitation.  À  moins d\u2019être contre l\u2019appropriation violente des corps, l\u2019exploitation reproductive, le contrôle non consenti de la sexualité\u2026 sauf quand c\u2019est nous qui le faisons.Les animaux veulent-ils être mangés ?Pour  justifier  leurs  violences,  les  hommes  prétendent au consentement des femmes, et les humain·es, à celui des animaux.Le mythe du consentement consiste à suggérer que l\u2019animal est d\u2019accord pour qu\u2019on l\u2019élève, l\u2019exploite ou le tue.Le consentement présumé des animaux est présent dans les traditions et la mythologie de nombreuses cultures ; de façon contemporaine en Occident, on le retrouve dans certaines publicités pour les produits de l\u2019exploitation animale.Le consentement fait vendre.On désigne comme « suicide food » les représentations d\u2019animaux désirant se faire manger.Relevant souvent du style enfantin du dessin animé, les animaux sont représentés comme enchantés à l\u2019idée d\u2019être tués, et donc consentant à leur exploitation, pour déculpabiliser les consommatrice·teurs.Par exemple : un homard qui s\u2019assaisonne (Figure 1) pour avoir meilleur goût, des animaux qui se découpent eux-mêmes 4.https://suicidefood.blogspot.com/2011/10/vintage-crawfish.html 5.https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/86/Le_Cochon_Prodigue_1919.jpg en morceaux (Figure 2) et un cochon qui vous sert sa propre tête sur un plateau d\u2019argent, en n\u2019oubliant pas d\u2019apporter le champagne pour célébrer cette belle occasion (Figure 3).Figure 14 Figure 25 POSSIBLES PRINTEMPS 2024 65 Figure 36 Ces exemples sont extrêmes, mais le phénomène n\u2019est pas rare.Qui est l\u2019emblème du restaurant de poulets Saint-Hubert ? Un coq. Qu\u2019est- ce que « la Vache qui rit » ? Une marque de fromage.  Il serait plus honnête de montrer ces animaux attachés, blessés, handicapés, se débattant, tentant de s\u2019enfuir.Mais dans ce cas, comment  justifierions-nous  nos  violences  à  leur  égard ? Comment vendre le fromage « la Vache qui  pleure » ? Dans un processus typique de la culture  du viol, on se sert du consentement pour excuser la violence, tout en sachant que ce consentement est aussi imaginaire que le sont les viandes « éthiques » et les poules « en liberté ».Ajoutez-y du sexe On peut pousser la perversion du consentement encore plus loin.Représenter les animaux de façon genrée, sexualisée et « pornifiée »  (Adams 2004) permet de mieux les dépeindre comme désirant être consommés, puisque la culture 6.https://1.bp.blogspot.com/_uYTbZGDfHCY/TIM2q0TQ5YI/AAAAAAAAG0k/t_w9Yuo3JVY/s1600/aupieddecochonmontreal.jpg 7.Image tirée du diaporama The Sexual Politics of Meat de Carol Adams : https://caroljadams.com/spom-examples/ q0gtb7tvjoc5vl2dc8bbdd9cq1fw1p du viol présente aussi les femmes comme consentant à la violence et à l\u2019exploitation.En féminisant et en érotisant les animaux, les exploiteurs peuvent tirer  profit  d\u2019une  certaine  ambigüité  sur  qui  est  consommé \u2013 la femme ou l\u2019animal \u2013 dans leur appel aux désirs du consommateur carniste hétérosexuel (voir les nombreux exemples répertoriés sur le site de Carol Adams).Vend-on du sexe (c\u2019est-à-dire des femmes) ou  de  la  viande  (c\u2019est-à-dire  des  animaux) ?  L\u2019ambigüité  fait  vendre.  Et  que  vous  vouliez  la  manger ou la tripoter, la femelle est là pour servir !  Figure 47 Dans la culture du viol, la violence est sexy \u2013 et y a-t-il plus violent que de tuer, découper en morceau  et  dévorer  sa  victime ?  Non  seulement  ça ne la dérange pas, mais elle est heureuse de servir et d\u2019être objectifiée \u2013 à des fins sexuelles ou  gustatives, c\u2019est égal.Cette érotisation de la violence envers des animaux dominés, attachés et contrôlés légitime, de manière perverse, à la fois la violence envers les animaux et celle envers les femmes.Les exploiteurs récupèrent la culture du viol et la logique qui permet d\u2019exploiter les femmes (« elle l\u2019a cherché », 66 SECTION I Antispécisme « la victime aime la violence », « être attachée = sexuellement disponible ») et les transposent chez les animaux.Comme féministes, peut-on accepter une telle perversion du consentement ? Peut-on dire  « mon  corps, mon choix », mais seulement si ça m\u2019arrange ?  L\u2019autonomie corporelle, mais seulement si le corps en question ressemble au mien ?Ou est-il plutôt temps de s\u2019opposer à la culture du viol sous toutes ses formes ?Un choix « personnel » : L\u2019excuse de la sphère privée Le slogan numéro 1 de la pensée féministe est  «  le  privé  est  politique  ».  Cela  signifie  que  la violence vécue par les femmes à la maison, dans la sphère dite « privée », n\u2019est pas qu\u2019une question personnelle ou individuelle, mais bien un symptôme d\u2019un problème plus large, soit l\u2019oppression des femmes.La séparation des sphères dites « privée » (donc : féminine) et « publique » (donc : masculine) a longtemps permis d\u2019ignorer la maison et la famille comme lieux où se jouent également des questions  de  société  importante.  Dire  «  c\u2019est  une  affaire  privée » permettait d\u2019ignorer et de dépolitiser la division sexuelle et inégale du travail ménager ainsi que la violence conjugale, comprises comme ne regardant pas l\u2019État.Or, en criminalisant l\u2019agression sexuelle conjugale et d\u2019autres formes de violence conjugale, notre société a accepté d\u2019ouvrir la porte de la chambre à coucher, parce que la violence envers  autrui  ne  peut  jamais  être  une  affaire  purement « privée ».Est-il temps désormais d\u2019ouvrir la porte de la cuisine ?On peut certainement transposer à l\u2019analyse du spécisme la critique féministe de la dichotomie publique/privée.Aujourd\u2019hui, beaucoup adoptent un discours qui place la violence et l\u2019oppression spécistes comme une affaire purement privée, qui  relève du choix individuel et échappe aux regards extérieurs.« C\u2019est mon choix ».« Je respecte ce que tu manges, toi aussi tu devrais respecter ce que je mange ».Et, ma préférée : l\u2019injonction à « vivre et laisser vivre », l\u2019ironie étant que c\u2019est justement ce que réclament les véganes \u2013 qu\u2019on vive et qu\u2019on laisse les animaux vivre.La supériorité numérique des femmes dans le mouvement végane rend ces discours encore plus faciles, parce qu\u2019on associe le véganisme à une « diète », une préférence personnelle, voire une sensibilité féminine, plutôt que de le reconnaitre comme un réel mouvement politique et de justice sociale.Implicitement, on maintient que les « choses de filles » \u2013 comme le maquillage,  la mode et la cuisine \u2013 ne peuvent pas être bien importantes.Le féminisme nous apprend qu\u2019une violence perpétuée dans la cuisine ou dans la sphère dite « privée » n\u2019en est pas moins une violence.Et, lorsqu\u2019il y a violence, lorsque des victimes sont impliquées, on ne peut plus \u2013 comme dans le cas du viol conjugal \u2013 parler d\u2019un simple choix personnel.On ne peut pas non plus faire d\u2019équivalence entre le « choix » d\u2019opprimer et le choix de ne pas opprimer.La rhétorique de l\u2019activisme consumériste La pensée féministe sur la dichotomie publique/privée permet aussi de critiquer le nouvel argument de la gauche pour se laver les mains de son exploitation des animaux : le rejet de l\u2019activisme par la consommation.L\u2019argument va comme suit : l\u2019éthique végane est inadéquate parce qu\u2019elle impose des obligations morales aux individus.Or, ce qui compte ce ne sont pas les choix individuels, mais les structures sociales et les actions des multinationales. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 67 Il n\u2019est pas faux de dire que l\u2019infrastructure sociale compte pour beaucoup.Bien des changements doivent être apportés dans les écoles, les supermarchés, les gouvernements et les milieux de travail pour dénormaliser les violences envers les animaux.Cependant, il ne faut pas se servir de l\u2019importance des questions structurelles pour se déresponsabiliser.Dans la lutte contre les violences sexuelles, il est fondamental de parler de culture du viol, du droit, d\u2019institutions, des médias.Le problème n\u2019est pas seulement que des hommes décident de violer, le problème c\u2019est que la société le permet et l\u2019encourage.Or, la solution n\u2019est pas de conclure : « personne ne peut me dire de ne pas violer » ! L\u2019importance de s\u2019intéresser aux structures  sociales ne nous dédouane pas d\u2019examiner nos propres comportements individuels.Rappelons-nous : le privé est politique ! Les véganes appuient les luttes au niveau institutionnel \u2013 faire cesser les subventions aux industries  d\u2019exploitation  animale,  offrir  plus  d\u2019options véganes dans les cafétérias, garantir une meilleure éducation à la nutrition, mettre fin à  la pauvreté.Mais en quoi ces actions seraient-elles incompatibles avec  le véganisme ? Au contraire,  il  est bien plus cohérent de refuser de participer soi- même à la violence et de lutter pour que la société fasse de même.Les féministes ont cette blague sur les hommes qui se disent alliés : « c\u2019est bien beau, mais  fait-il  la  vaisselle ?  ».  C\u2019est-à-dire,  est-ce  quelqu\u2019un qui veut s\u2019afÏcher comme proféministe  pour être valorisé, ou est-ce quelqu\u2019un qui renonce à ses privilèges, respecte les femmes lorsque  personne  ne  regarde,  travaille  sur  soi ?  Nous demandons aux hommes proféministes de commencer leur implication en examinant leurs propres comportements pour voir comment ils perpétuent, consciemment ou inconsciemment, l\u2019oppression des femmes dans la sphère dite « privée ».C\u2019est pareil en matière de spécisme : je ne pense pas qu\u2019on puisse s\u2019en sortir en disant « je soutiens la cause animale, mais je ne crois pas à l\u2019action individuelle alors je me concentre sur des choses plus politiques ».Manger, tuer, exploiter, opprimer quelqu\u2019un·e, c\u2019est toujours une question politique.Crimes de passion : l\u2019excuse de l\u2019amour et de la protection Une fois, j\u2019ai vu des œufs au supermarché étiquetés « real, local and loved » \u2013 des poules vraies, locales, et aimées.Aimées ! Ça leur fait une  belle jambe.On entend souvent que les éleveurs « aiment » leurs animaux et qu\u2019ils les traitent aussi bien  que  leurs  enfants  (pauvres  enfants !),  parce  que la « viande heureuse » a meilleur goût.Les gens  qui  exploitent  des  chevaux  afÏrment  aimer  leurs chevaux.Et presque tous les omnivores insistent sur le fait qu\u2019iels « aiment les animaux ».C\u2019est bien beau, tout cet amour, mais est-ce que ça protège réellement les animaux ?  Les féministes savent bien que l\u2019amour professé peut coexister avec la violence.L\u2019homme violent dit qu\u2019il aime sa femme, mais est-ce que cet amour le rend inoffensif ? C\u2019est plutôt l\u2019inverse.  L\u2019amour rend sa violence plus dangereuse ; l\u2019amour professé cache la violence aux yeux de l\u2019entourage et dissuade la femme de quitter la relation.Le rapport entre amour et oppression n\u2019est pas celui qu\u2019on croit : il ne l\u2019annule pas, il la camoufle.  Tout  l\u2019amour  des  hommes  ne  sufÏra  pas à libérer les femmes ; ce qu\u2019il faut, c\u2019est que 68 SECTION I Antispécisme la violence cesse, que nos droits soient reconnus, que nous soyons les égales des hommes.C\u2019est la même chose pour les animaux.Nous avons un rapport hiérarchique extrême avec les autres animaux, puisque le moindre caprice humain vaut plus que des centaines de vies  animales.  Nous  bénéficions  d\u2019une  situation  d\u2019inégalité structurelle qui permet et légitime des violences  infinies. Les animaux ont besoin de  droits, de solidarité, de justice\u2026 All you need is not love.Le sexisme peut prendre une forme bienveillante, sournoise et tout aussi problématique, comme quand on disait que les femmes ne devraient pas voter ou travailler de façon rémunérée pour leur propre bien.Ou quand la police dit de ne pas sortir tard le soir, de ne pas trop boire, de ne pas prendre de taxi seule pour éviter d\u2019être agressée.Sous prétexte de protection, on légitime la mainmise des hommes sur la sphère publique.La prétendue protection des femmes sert plutôt les intérêts des hommes.Il en est de même du côté de l\u2019exploitation animale.Ce n\u2019est pas parce qu\u2019une violence ou un contrôle est exercé·e avec « amour » ou sous couvert de « protection » que ça les rend acceptables.  Il  faut  garder  en  tête  qui  souffre  et  qui en tire des bénéfices.\u2022 On dit que les vaches aiment être traites ou en ont besoin \u2013 mais ce « besoin » vient de l\u2019insémination forcée et de la séparation des familles.\u2022 On dit que les moutons ont besoin d\u2019être tondus \u2013 mais on ne dit pas la violence de la tonte ni la sélection artificielle orchestrée  par les humain·es pour que les moutons cessent de perdre leur laine naturellement.\u2022   On dit que les animaux de ferme bénéficient  de l\u2019élevage parce qu\u2019ils ne survivraient pas en nature \u2013 mais on ne dit pas qui a organisé la sélection de ces animaux sur de nombreuses générations pour les rendre dociles, gros et malades.\u2022 On dit qu\u2019il faut chasser des loups, pêcher des poissons, ou tuer des cerfs pour leur bien, pour protéger leur environnement \u2013 mais on ne dit pas qu\u2019un individu décédé ne profite pas de son environnement.  \u2022 On dit que les vaches enfuies à Saint-Sévère ont été « sauvées » de l\u2019hiver \u2013 mais on ne dit pas qu\u2019on les a capturées pour les retourner à une vie d\u2019exploitation et à une mort à l\u2019abattoir.Tous ces mensonges par omission donnent l\u2019impression que l\u2019éleveur rend service à ses animaux, alors que c\u2019est plutôt lui qui s\u2019enrichit.L\u2019amour est le prétexte \u2013 le profit, la raison.  Peut-être qu\u2019au lieu de se demander si l\u2019oppresseur aime sa victime, on devrait demander s\u2019il aimerait ça être à sa place.Conclusion : la faim ne justifie pas les moyens Agresser des femmes et faire agresser des animaux en consommant des produits de leur exploitation  sont  des  comportements  différents.  Ce qui est fascinant, toutefois, c\u2019est à quel point les  justifications  se  ressemblent  pour  invisibiliser  la violence à laquelle on s\u2019adonne et qu\u2019une part de nous reconnait.Les personnes qui participent aux violences envers les animaux savent qu\u2019il y a là un problème, mais tentent de résoudre leur dissonance cognitive en masquant la violence, en effaçant l\u2019animal, ou en justifiant sa souffrance au  moyen d\u2019excuses qui fonctionnent comme dans la culture du viol \u2013 c\u2019est-à-dire qui exceptionnalisent et limitent ce qui peut être considéré comme une « vraie » violence.Nous en avons vu des exemples avec les mythes du consentement, de la sphère privée et de l\u2019amour. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 69 Décortiquer ces mythes permet de voir l\u2019exploitation animale comme ce qu\u2019elle est : le contrôle implacable des corps, de la sexualité et de la reproduction des animaux femelles (jones 2011, p.53).Prétendre qu\u2019il n\u2019y a pas de mal à ça, que les victimes n\u2019en souffrent pas, ou qu\u2019il ne nous revient  pas individuellement d\u2019y résister n\u2019est possible que si on adhère à des mythes issus de la culture du viol.Le féminisme est un mouvement social qui prône le respect du consentement, de l\u2019intégrité corporelle, et de l\u2019autonomie reproductive.C\u2019est un mouvement de justice qui, dans sa tournure intersectionnelle, s\u2019élève contre toutes les oppressions et cherche à défendre toutes les victimes de violences, indépendamment de leurs  caractéristiques  ou  de  leurs  différences.  Les féministes ne mangent pas les animaux parce qu\u2019elles s\u2019opposent à la violence, indépendamment de la couleur, des capacités ou du nombre de pattes des victimes.La cause animaliste est une cause féministe.Notice biographique Suzanne Zaccour (suzannezaccour.com) est avocate, chercheuse et formatrice féministe.Elle a complété un doctorat en droit à l\u2019Université d\u2019Oxford portant sur les violences sexuelles conjugales.Autrice de La fabrique du viol, elle termine présentement la rédaction de son prochain livre, Les féministes ne mangent pas les animaux.Contactez-la pour du coaching végane gratuit ! Références Adams, C.J., (2004).The pornography of meat.Londres: Bloomsbury.Adams, C.J., (s.d.).Disponible sur : https:// caroljadams.com/examples-of-spom.Adams, C.J., (s.d.).Disponible sur : https:// c a r o l j a d a m s .c o m / s p o m - e x a m p l e s / q0gtb7tvjoc5vl2dc8bbdd9cq1fw1p Bailey, C., et Playoust, A., (2016).Féminisme et cause animale.Ballast n° 5 (automne), 80\u201393.Disponible sur : https://www.revue-ballast.fr/feminisme-et-cause- animale/ Bailey, C., et Labonté, J.-F., (2018).La philosophie à l\u2019abattoir : réflexions sur le bacon, l\u2019empathie et l\u2019éthique animale.Montréal : Atelier 10.BBC 2022, Radio 4 Extra (April 17, 2022), Archive.Disponible sur : https://archive.org/details/BBC_ Radio_4_Extra_20220417_050000?start=4152.Desaulniers, É., (2014).Les vrais mâles préfèrent la viande.Convergences du féminisme et de l\u2019antispécisme.Françoise Stéréo.Disponible sur : http:/ /francoisestereo.com/les-vrais-males- preferent-la-viande-convergences-du-feminisme-et- de-lantispecisme-1/.Donovan, J., (1990.) Animal rights and feminist theory.Signs: Journal of Women in Culture and Society.15(2), 350\u2013375.Greenebaum, J., et Dexter, B., (2018).Vegan men and hybrid masculinity.Journal of Gender Studies.27(6), 637\u2013648.Suicide Food.Disponible sur : https://suicidefood.blogspot.com.jones, p., (2011).Fighting Cocks: Ecofeminism versus Sexualized Violence.Dans : Kemmerer, L.A., dir.Sister Species: Women, Animals and Social Justice.Champaign: University of Illinois Press.p.45\u201356. 70 SECTION II Poésie/Création Antispécisme La solidarité animale empêchée Par Axelle Playoust-Braure Il n\u2019est pas facile de s\u2019engager dans une solidarité animale en actes, notamment lorsqu\u2019il s\u2019agit de s\u2019abstenir de consommer des produits issus de l\u2019exploitation des animaux.Nous évoluons dans un climat de disqualification de la solidarité animale, allant des pressions et moqueries survenant dans les milieux amical, familial et professionnel, à la répression politique du mouvement animaliste, en passant par les difÏcultés très prosaïques rencontrées si l\u2019on veut  simplement disposer d\u2019un repas équilibré dans la restauration  collective.  Au  point  où  l\u2019on  peut  se  demander quelle part de la population ressent de l\u2019empathie à l\u2019égard des animaux, mais continue tout de même de les manger (ou recommence à les manger) à cause de la pression sociale, ou d\u2019autres obstacles structurels.La végéphobie comme rappel à l\u2019ordre En France, le continuum de phénomènes, d\u2019intensité et d\u2019échelle variables,  rendant difÏcile  ou inconfortable le fait d\u2019être animaliste, a été appelé « végéphobie » dès 2001.Davantage qu\u2019une animosité individuelle, la végéphobie renvoie à un climat culturel.David Faucheux, dans son article « Le spécisme comme obligation sociale » (2020), explique ainsi que le spécisme, cette discrimination arbitraire que subissent les animaux, ne s\u2019impose pas seulement à ces derniers.Il s\u2019impose aussi aux humains : Le spécisme s\u2019impose aux humains.Il ne s\u2019impose pas seulement « comme une évidence », par le biais de leur préférence naturelle pour ceux qui leur ressemblent ou pour les membres de leur groupe.Il ne s\u2019impose pas seulement non plus par un processus de transmission, dès l\u2019enfance, de croyances et de valeurs.Il s\u2019impose aussi par la répression sociale, politique et judiciaire des humains qui décident de le transgresser en paroles et en actes.Le spécisme n\u2019est donc pas qu\u2019une discrimination arbitraire, fondée sur l\u2019espèce.Le spécisme est l\u2019obligation sociale d\u2019exercer une discrimination arbitraire, en faveur des humains.Autrement dit, c\u2019est un impératif moral et social que de privilégier les intérêts des humains.La transgression de cet ordre implique alors des sanctions sociales ou judiciaires, qui vont de la simple moquerie à la peine privative de liberté.Entre le mépris à l\u2019égard de la « petite dame de la protection animale » qui assume préférer les chiens aux humains et l\u2019emprisonnement de l\u2019activiste qui a agi contre une entreprise exploitant des animaux, il y a un tout un panel de sanctions qui visent d\u2019une manière ou d\u2019une autre les humains qui désobéissent au spécisme.(Faucheux 2020) Ainsi  définie  comme une  contrainte  sociale,  la végéphobie \u2013 ou disqualification de la solidarité  animale \u2013 rappelle par exemple ce que subissent les femmes qui souhaitent accéder à la stérilisation comme  méthode  de  contraception  définitive.  La journaliste Laurène Levy, dans son livre Mes trompes, mon choix, rapporte que « l\u2019évocation de la stérilisation entraîne un déferlement de haine, de mépris et d\u2019injonctions de la part de parfaits anonymes » (Levy 2022, p.15).Les femmes nullipares \u2013 et qui souhaitent le rester \u2013 doivent composer avec un contexte pro-nataliste, familialiste et sexiste, qui se traduit notamment par du paternalisme médical et des injonctions à peine voilées, que l\u2019on peut interpréter comme autant de rappels à l\u2019ordre social.De la même façon, la végéphobie émane d\u2019un contexte spéciste qui nous demande de POSSIBLES PRINTEMPS 2024 71 nous conformer à cette grande communion qu\u2019est le repas carné, un fait social qui participe, avec d\u2019autres, de ce que Juliet Drouar appelle dans La culture de l\u2019inceste le « faire société par la domination » (Brey et Drouar 2022, p.49).La consommation routinière et ritualisée de viande serait en ce sens, aux côtés de l\u2019inceste et de la misogynie, « un acte de domination parmi d\u2019autres et qui s\u2019inscrit dans le fonctionnement général d\u2019une société basée sur le principe de domination » (p.49).Refuser d\u2019y prendre part, c\u2019est rompre avec l\u2019obligation tacite de tenir son rang, de jouer le jeu sanglant de la reproduction sociale des dominant·es et des dominé·es.Autocensure et compromis On entrevoit comment le régime politique spéciste, dans la façon dont il s\u2019impose aux humains, peut empêcher les végétarien·nes de formuler des revendications ambitieuses pour la justice animale.La végéphobie peut avoir pour conséquence qu\u2019on ne place plus les animaux au cœur de notre engagement, par fatigue et lassitude d\u2019être à contre-courant du reste de la société, ou par peur de voir ses convictions ridiculisées.Certains animalistes transforment leur discours pour éviter les attaques.Faire de chaque repas  un  débat  politique  est  épuisant !  C\u2019est  la  situation dans laquelle s\u2019est retrouvée une amie pendant plusieurs années, avant de rencontrer \u2013 enfin \u2013 d\u2019autres antispécistes « avec qui aller au front » : « La végéphobie avait atteint son but : j\u2019ai arrêté de parler des animaux, j\u2019ai dépolitisé mon engagement », confie-t-elle.Beaucoup de végés préfèrent les compromis à  la  justification  permanente.  « Chez moi je suis végane, à l\u2019extérieur je mange des produits animaux », concèdent nombre d\u2019entre elleux.D\u2019autres jugent plus commode d\u2019expliquer leur végétarisme ou leur véganisme par des raisons personnelles, de goût ou de santé par exemple, plutôt que par solidarité politique à l\u2019égard des animaux.« Bien sûr, on tolère le végétarisme inoffensif, celui qui prétend n\u2019être qu\u2019un choix personnel et invoque l\u2019alibi d\u2019une répugnance anodine, de la santé, de l\u2019environnement ou d\u2019un noble ascétisme.Mais malheur à nous si nous contestons ouvertement l\u2019ordre barbare », lit- on dans le Manifeste de la Veggie Pride (Olivier 2001b).Mais à force de ne pas faire de vagues, le risque est de rentrer dans le rang et que la charge politique de nos convictions soit neutralisée.Dans tous les cas, la végéphobie retarde l\u2019agenda politique  animaliste  et  amoindrit  les  effectifs  du  mouvement de défense des animaux.Il y a donc, pour ce dernier, un enjeu stratégique à parler de végéphobie, à décrire précisément ses effets et à  trouver des stratégies pour contrer ceux-ci.La  disqualification  de  l\u2019intérêt  porté  aux animaux peut aussi ralentir la recherche scientifique. Je pense aux propos de Lars Chittka,  spécialiste international de la cognition animale et notamment des abeilles, qui me confiait  au  sujet  de  la  recherche  scientifique  sur  la  sentience  des  insectes : « Il y a 15 ans, personne n\u2019aurait envisagé ce sujet ou ne l\u2019aurait pris au sérieux.Les gens auraient facilement trouvé ça ridicule.» Les effets se font sentir jusque dans le champ  médical.La thèse de médecine de Sébastien Demange (2017) indique qu\u2019en France, un quart des personnes végétariennes interrogées n\u2019informent pas leur médecin de leur régime alimentaire, par crainte de recevoir des remarques malvenues ou d\u2019être incitées, au mépris de leurs convictions, à reprendre la consommation de produits animaux.Près d\u2019un tiers ont pensé à changer de médecin à cause de son regard sur leur végétarisme.En raison de préjugés persistants sur les alimentations végétales, divers problèmes de santé peuvent être 72 SECTION I Antispécisme associés, à tort, au végétarisme ou végétalisme par les professionnel·les de santé \u2013 cela, qui n\u2019est pas sans rappeler la grossophobie médicale, peut induire une véritable rupture de confiance dans la  relation de soins.En France, pour prévenir cette rupture de confiance,  l\u2019Observatoire national des  alimentations végétales (ONAV) a mis en place un annuaire de professionnel·les de santé doté·es d\u2019une expertise sur les alimentations végétales, une démarche similaire aux annuaires mis en place par les collectifs féministes pour recenser les gynécologues safes.Les émotions de la solidarité animale Être antispéciste, c\u2019est faire face à des émotions intenses et contrastées, au premier rang duquel l\u2019immense douleur qui accompagne la lucidité au sujet de l\u2019exploitation animale de masse.La « vystopie » est un mot proposé par la psychologue Clare Mann en 2017 pour désigner ce que vivent et ressentent les végé et véganes du fait de vivre dans un monde largement indifférent  au massacre des animaux.Au choc moral de la découverte de l\u2019ampleur de ce massacre vient s\u2019ajouter le traumatisme de constater que notre entourage, et plus largement la société, ne semble pas prendre la mesure de la tragédie morale en cours.J\u2019ai été bouleversée par le témoignage de Mauricio Garcia-Pereira, ancien employé d\u2019abattoir devenu lanceur d\u2019alerte en 2016.Mauricio s\u2019est exprimé à plusieurs reprises, notamment dans le documentaire Les Damnés de l\u2019abattoir, sur le stress post-traumatique qu\u2019il a développé à la suite de son expérience professionnelle au contact direct de la mise à mort des animaux, en particulier l\u2019abattage de vaches gestantes et la mort par asphyxie de leur veau.Il faut mesurer à  quel  point  ce  vécu  traumatique  est  difÏcile  à  partager dans un climat culturel spéciste et donc végéphobe, qui laisse peu de place et de crédit au deuil des animaux non humains et à d\u2019autres émotions liées à la découverte de l\u2019ampleur de leur exploitation : colère, tristesse, désespoir.Celles et ceux qui expriment en public ces émotions courent la menace du ridicule, d\u2019être assimilé·es à des personnes « fragiles » et trop sensibles.Accorder une importance morale aux animaux non humains est présenté comme une position absurde ou excessive, voire dangereuse.Les animalistes deviennent des ressorts comiques ou des figures repoussoirs \u2013 à l\u2019image de certaines  remarques reçues par une collègue journaliste, Hélène Gâteau, lors de la publication de son livre audacieux Pourquoi j\u2019ai choisi d\u2019avoir un chien (et pas un enfant) (2023) dans lequel elle raconte son non-désir d\u2019enfant et la place privilégiée qu\u2019occupe Colonel, un border terrier, dans sa vie : « La réalité c\u2019est qu\u2019elle ne peut plus avoir d\u2019enfants et qu\u2019elle est célibataire, alors elle se console comme elle peut avec son chien.Et plutôt que de l\u2019admettre, elle cherche à en pousser d\u2019autres à faire les mêmes choix catastrophiques qu\u2019elle.Le déni des femmes modernes », lit-on sur X.Mais être antispéciste, c\u2019est aussi la joie militante,  la  fierté  et  le  soulagement  de  ne  pas  collaborer au grand massacre.C\u2019est faire du stigmate de la sensiblerie une revendication, comme l\u2019a fait David Olivier dans le texte Bambi a froid (2001a), réponse acerbe à l\u2019anti-antispécisme de la Fédération anarchiste française des années 1990 : « Oui, nous sommes ridicules, puisque nous vous faisons rire.Mais vos rires sont odieux.Ce sont les mêmes rires qui accueillent quotidiennement les \u201cmal baisées\u201d et les \u201cpédales\u201d » (Olivier 2001a). POSSIBLES PRINTEMPS 2024 73 Les militant·es ne sont pas les plus touché·es De façon surprenante peut-être, la situation des militant·es animalistes reflète mal l\u2019expérience  moyenne vécue de la végéphobie.Le fait d\u2019être intégré·e dans un mouvement social permet de s\u2019affranchir,  en  partie,  de  l\u2019influence  des  rappels  à l\u2019ordre végéphobes.Fréquenter des lieux et des  événements  où  la  solidarité  animale  va  de  soi est une protection permettant de réduire l\u2019intensité des coups portés par la disqualification  extérieure. La capacité à s\u2019identifier à un « nous »,  qui trouve sa cohésion dans un programme politique et des fondements éthiques communs, produit un sentiment d\u2019appartenance valorisant et mobilisateur.De fait, les personnes qui subissent le plus la végéphobie sont sûrement celles qu\u2019on ne croise pas dans le mouvement.Peut-être qu\u2019elles ne connaissent aucune personne végétarienne dans leur entourage, qu\u2019elles mobilisent peu les arguments éthiques et politiques, qu\u2019elles évoluent dans  un  milieu  rural  où  l\u2019élevage  est  une  activité  familiale évidente, où les discussions portent moins  sur la végéphobie que sur l\u2019« agribashing » (le terme est utilisé pour évoquer des attaques jugées injustes ou exagérées contre le secteur agricole).Il faut également reconnaître que prendre position pour les animaux et assumer cette position est d\u2019autant moins facile quand on est isolé·e, mineur·e, en situation de handicap, dépendant·e de tuteurs, victime de violence ou encore enfermé·e en institution (prison, hôpital psychiatrique).Les enfants ayant des intuitions animalistes, en particulier, se confrontent à l\u2019autorité parentale et au carnisme par défaut de la restauration scolaire.Peut-être même que les personnes les plus victimes de végéphobie\u2026 mangent encore de la viande, « contre leur volonté », tellement la pression sociale est grande.Un des enjeux, pour le mouvement animaliste, est de créer le contexte favorable à ce que ces « animalistes dans l\u2019âme » puissent le devenir également en actes.Lutter contre la végéphobie Les antispécistes ne sont peut-être pas les plus touché·es par la pression sociale végéphobe, mais les effets de la disqualification de la solidarité  animale se font tout de même sentir dans le champ militant.C\u2019est par exemple le cas lorsque « le reste de la gauche » ne se sent pas ou peu concerné par la lutte antispéciste, lorsqu\u2019il rejette l\u2019existence même du spécisme comme axe de lutte autonome et légitime.L\u2019antispécisme porte pourtant des revendications propres, singulières, au sujet d\u2019une  oppression  spécifique  \u2013  le  spécisme  \u2013  qui  ne peut être réduite aux enjeux anticapitalistes ou écologistes.Aux antispécistes revient la tâche difÏcile  de  politiser  ce  qui  jusque-là  relevait  du  domaine privé, en premier lieu la consommation de produits issus de l\u2019exploitation animale.Il ne peut donc exister que comme mouvement autonome, non subordonné, capable de faire entendre ses vues et ses analyses.Partager un projet commun \u2013 progressiste, socialiste \u2013 avec d\u2019autres mouvements sociaux n\u2019empêche pas l\u2019existence de rapports de force réciproques.La nécessité, pour les antispécistes, de faire reculer le suprémacisme humain, y compris au sein des autres mouvements sociaux, provoque inévitablement des tensions.Le parallèle avec l\u2019autonomisation des luttes féministes par rapport à l\u2019hégémonie de l\u2019agenda anticapitaliste est ici très parlant.Dans « Féminisme et marxisme », Christine Delphy rappelle que dès l\u2019apparition de la deuxième vague féministe, dans les années 60, « le marxisme est, pour les féministes, à la fois un obstacle et un outil » (2005, p.32).Un obstacle, car pour nombre 74 SECTION I Antispécisme de marxistes, l\u2019antagonisme de sexe, quand il est admis, est soit perçu comme un phénomène naturel lié à des réalités biologiques indépassables, soit  comme  un  effet  dérivé  de  l\u2019exploitation  du  prolétariat, qui reste l\u2019authentique voire unique division de classe du monde social.Le sexisme n\u2019est pas considéré comme une oppression à part entière ; tout au plus est-ce une idéologie dérivée de l\u2019oppression des ouvriers car utile au Capital, qui s\u2019estompera d\u2019elle-même avec la révolution prolétarienne.Dans ce cadre, le féminisme est une lutte secondaire, voire encombrante puisqu\u2019elle est source de divisions internes aux luttes ouvrières.Le mouvement antispéciste est aujourd\u2019hui placé, par une partie de la gauche, dans une position subordonnée similaire.Faire fructifier la conscience politique La végéphobie constitue un obstacle majeur à l\u2019unité et à la coopération parmi les végétariens et véganes,  les  contraignant  souvent à  se  justifier  plutôt qu\u2019à collaborer activement pour la cause animale.Il est donc essentiel de bâtir un mouvement antispéciste  robuste,  diversifié,  favorisant  une pluralité d\u2019espaces et d\u2019occasions pour le développement et la transmission de productions théoriques et stratégiques audacieuses.Un tel mouvement doit pouvoir générer des moments de mobilisation collective et marquer sa présence dans la sphère culturelle, par le biais de balados, de productions éditoriales, de relais médiatiques.Combien de fois ai-je entendu des participant·es aux Estivales de la question animale, cet événement d\u2019échanges et de réseautage francophone, souligner que l\u2019entre-soi animaliste leur  permettait  de  ne  plus  parler  que  de  bouffe,  que c\u2019était un soulagement de ne plus avoir à se  justifier,  qu\u2019on  pouvait  enfin  parler  «  d\u2019autre  chose » et notamment de stratégie.Il est impératif de multiplier ces espaces de dialogue et de socialisation qui encouragent les individus à vivre leur végétarisme sous l\u2019angle de la mobilisation collective, qui crée ou renforce des vocations politiques, et non pas seulement comme une pratique identitaire.Ces espaces doivent servir à la solidarité, entre nous et à l\u2019égard des animaux, à la défense de l\u2019agenda antispéciste, à l\u2019organisation du mouvement et à la politisation \u2013 toujours menacée \u2013 de notre cause.Notice biographique Axelle Playoust-Braure est journaliste scientifique  spécialisée en « bien-être animal » et végétalisation de l\u2019alimentation.Elle a co-écrit l\u2019essai Solidarité animale.Défaire la société spéciste, publié en 2020 aux éditions La Découverte.Elle détient une maîtrise de sociologie avec concentration en études féministes de l\u2019UQAM et a rédigé un mémoire, intitulé L\u2019élevage comme rapport d\u2019appropriation naturalisé, qui propose une définition  sociologique  de  l\u2019espèce,  défend  une  approche matérialiste du spécisme et propose de penser en termes d\u2019individus animalisés et humanisés plutôt que d\u2019animaux et d\u2019humains.Références Brey, I., et Drouar, J., (2022).La culture de l\u2019inceste.Paris : Éditions du Seuil.Delphy, C., (2005).Féminisme et marxisme.Dans M.Maruani, dir.Femmes, genre et sociétés : L\u2019état des savoirs.Paris : La Découverte.P.32-37. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 75 Faucheux, D., (2020).Le spécisme comme obligation sociale.L\u2019Amorce.Revue contre le spécisme [en ligne].[Consulté le 28 février 2024].Disponible sur : https://lamorce.co/le-specisme-comme-obligation- sociale/#:~:text=Dans%20ce%20court%20texte%2C%20 David,pas%20de%20ses%20injonctions%20morales.Fergé, S., et Bonnardel, Y., (2011).La végéphobie ou le rejet du végétarisme pour les animaux et la discrimination des personnes végétariennes.[Consulté le 28 février 2024].Disponible sur : https:// www.respect-animal.ca/pdf/livret-vegephobie-fr.pdf Gâteau, H., (2023).Pourquoi j\u2019ai choisi d\u2019avoir un chien (et pas un enfant).Paris : Albin Michel.Olivier, D., (2001a).Bambi a froid.Cahiers antispécistes [En ligne].[Consulté le 28 février 2024].Disponible sur : https://www.cahiers- antispecistes.org/bambi-a-froid/ Olivier, D., (2001b).Manifeste de la Veggie Pride.[Consulté le 28 février 2024].Disponible sur : https:// www.veggiepride.org/manifeste/ 76 SECTION II Poésie/Création Antispécisme Vers des villes plus justes envers les animaux Par Amandine Sanvisens « Son regard est si las de traverser les barreaux qu\u2019il ne fixe plus rien.Pour lui, c\u2019est comme s\u2019il y avait un millier de barreaux, et derrière le néant.» (Rilke 1993) « Vite, quittons cet atèle {primate}, mélancolique démon noir, charmant, qui joint les mains, et prie, sans espoir, derrière les barreaux\u2026 » (Colette 1958) « [\u2026] sous la chaleur caniculaire d\u2019un mois de mai au Jardin des Plantes de Paris, alors que pris d\u2019un malaise soudain je m\u2019étais assis près d\u2019une grande volière non loin du pavillon des fauves où (\u2026) privés de leur raison à force de captivité, les tigres et les lions, sans relâche, des heures durant, rugissaient leurs sombres plaintes.» (Sebald 2002) Nous avons tendance à penser que c\u2019est à la campagne que vivent surtout les animaux.Pourtant, nombreux sont ceux qui se trouvent au cœur des villes, et pas seulement nos compagnons félins ou canins.Certains sont enfermés dans des zoos ou des fermes pédagogiques pour que nous puissions les regarder, d\u2019autres sont libres mais parfois trop présents à notre goût.Notre société a décidé de détester les uns allant jusqu\u2019à les tuer, et « d\u2019aimer » les autres, ou plutôt de les posséder pour se divertir.La place des animaux en ville est donc synonyme de relation de domination.Nous refusons de les considérer pour ce qu\u2019ils sont : des êtres doués de sensibilité qui veulent jouir de leur vie.Il y a urgence à revoir notre rapport aux animaux en ville.Les animaux liminaires C\u2019est l\u2019ouvrage Zoopolis, une théorie politique des droits des animaux écrit par les philosophes Sue Donaldson et Will Kymlicka qui pose  un  qualificatif  sur  une  catégorie  d\u2019animaux  jusqu\u2019alors invisibilisés : les animaux liminaires.Rats, pigeons, corneilles, canards, poissons, ragondins\u2026 les espèces animales qui vivent à nos côtés dans l\u2019espace urbain, sans pour autant être des animaux de compagnie, sont nombreuses.Ni sauvages ni domestiques, ces animaux ont pour point commun d\u2019être directement affectés par nos  politiques urbaines et d\u2019être souvent méprisés.Pour  certains,  la  planification  de  la  mort  est institutionnalisée.Nous leur déclarons une véritable guerre, avec un arsenal de méthodes cruelles (anticoagulants, pièges à alcool, gazage\u2026) alors même qu\u2019elles prouvent chaque jour leur inefÏcacité  sur  le  long  terme  (Massei  2023 ;  PAZ  2023a).Jusqu\u2019alors, les institutions (mairies, régions, gouvernements\u2026) refusaient de se demander comment faire autrement, notamment sur la question des rats et des pigeons.Mais aujourd\u2019hui, l\u2019idée d\u2019éliminer les animaux dès qu\u2019ils nous dérangent est de plus en plus contestée.Des villes s\u2019engagent à ne plus tuer les pigeons et se tournent vers des méthodes contraceptives pour limiter leur population (pigeonnier et maïs contraceptifs).Le 8 juin 2023, l\u2019adjointe à la maire de Paris, Anne Souyris, a annoncé la mise en place d\u2019un comité sur la « cohabitation » avec les rats (PAZ 2023b).Cela représente une véritable révolution culturelle : au lieu de tuer sans réfléchir,  il est temps d\u2019analyser  la  situation,  d\u2019évaluer  l\u2019efÏcacité  des  méthodes  utilisées et d\u2019en tester de nouvelles.Je ne me POSSIBLES PRINTEMPS 2024 77 fais pas de souci sur les aspects techniques : nous trouverons des méthodes non létales pour cohabiter avec les animaux dès lors que la volonté politique se manifestera.Il est temps que la présence des animaux liminaires soit normalisée.Notre société doit accepter de voir des pigeons dans la rue.Les animaux liminaires sont nés dans l\u2019espace urbain, ils y sont légitimes.Les animaux captifs C\u2019est également dans l\u2019espace urbain que depuis plusieurs siècles, nous exhibons des animaux sauvages.Lyon, Besançon, Lille, Montpellier\u2026 ces grandes villes françaises possèdent  des  zoos  urbains  où  de  nombreux  animaux sont enfermés pour être vus de près.Les animaux sauvages ont des besoins très importants, en termes de territoire, de relations sociales et de modes de vie.Par exemple, les panthères des neiges vivent dans des montagnes enneigées, sont solitaires et parcourent des dizaines de kilomètres par jour.Les animaux sont malheureux en captivité (Collectif 2021 ; Gsandter 1996 ; Wenisch 2012).Mais l\u2019industrie de la captivité met tout en œuvre pour créer un besoin : celui de voir de près des animaux exotiques.À tel point que certains pensent qu\u2019il est indispensable que leurs enfants aillent dans des zoos.Notre société semble oublier que nous pouvons admirer des animaux sauvages en liberté autrement, dans les documentaires ou en visitant les forêts et les rivières.Les zoos ont mis en place un discours bien rodé sur la conservation des espèces animales.Pourtant, les deux-tiers des espèces d\u2019animaux emprisonnées dans les zoos ne sont pas menacées de disparition (Thierry 2022).De plus, les cas de réintroduction sont rares et anecdotiques.Ne soyons plus dupes ! En réalité, les zoos présentent  des « collections » comme ils le disent eux-mêmes, pour avoir la plus grande diversité d\u2019animaux et vendre des entrées.Les animaux étant des êtres sensibles, ils ne sont pas des timbres qu\u2019on collectionne ! Je suis révoltée qu\u2019on puisse gaspiller des dizaines de millions d\u2019euros d\u2019argent public pour alimenter ce système carcéral.Par exemple, le gouvernement français a baissé le taux de taxes sur les entrées des zoos et il va agrandir les cages des orangs-outans de la Ménagerie du Jardin des plantes au lieu de programmer une transition pour sortir de la captivité animale.Alors qu\u2019en France et dans d\u2019autres pays, une transition s\u2019opère vers la fin des animaux sauvages dans les cirques  itinérants, il est indispensable de questionner le système des zoos.La remise en cause de la captivité animale ne date pas d\u2019hier.Des personnalités (Sidonie- Gabrielle Colette, Rainer Maria Rilke, Winfried Georg Maximilian Sebald\u2026) s\u2019étaient émues du sort réservé, par exemple, aux animaux de la Ménagerie du Jardin des Plantes de Paris.À cela s\u2019ajoute le travail des associations de protection animale, même si elles ne sont pas encore parvenues à gagner la bataille des idées, le discours des zoos étant largement dominant.Des évolutions majeures récentes donnent de l\u2019espoir : le  zoo  de  Strasbourg  en  a  fini  avec  les  animaux  sauvages et Nancy a également suivi ce chemin.Le Canada a, pour sa part, décidé d\u2019interdire la captivité et la reproduction des cétacés, comme les baleines et les dauphins, une demande des groupes de défense des animaux depuis longtemps (La Presse Canadienne 2019).Depuis 2019, quatorze baleines, un dauphin et l\u2019orque Kiska (surnommé l\u2019orque le plus esseulé au monde) sont morts dans les bassins de Marineland en Ontario.En 2022, l\u2019organisme de défense des 78 SECTION I Antispécisme animaux Animal Justice a publié la plus grande enquête sur les zoos jamais réalisée au Canada, montrant des souffrances et des privations d\u2019une  ampleur inimaginable (Animal Justice 2022).Le projet de loi Jane Goodall vise à donner plus de protections aux espèces sauvages en captivité et à leur reconnaître un certain statut légal (Nickerson 2023).La loi permettrait d\u2019éliminer l\u2019importation, l\u2019élevage et la captivité des éléphants et de restreindre le commerce, la détention et la reproduction de plus de 800 espèces d\u2019animaux sauvages, dont les grands félins, les ours, de nombreux singes, les loups, les otaries, les morses et les reptiles dangereux tels que les crocodiles et les serpents, pour les particuliers et la plupart des zoos.Conclusion J\u2019appelle les élu·es des villes et toutes les associations locales à ne pas oublier les animaux dans la fabrication des politiques de la ville.Il est profondément injuste de mettre de côté les animaux qui eux aussi vivent au cœur des villes.Que ce soit les animaux liminaires ou captifs, ils souffrent profondément et meurent massivement.  Se battre pour des villes plus justes, c\u2019est inclure les plus faibles, notamment les animaux.Notice biographique Amandine Sanvisens a créé l\u2019association française PAZ en 2017.Elle milite pour la cause animale depuis plus de 20 ans, que ça soit dans la rue, sur les plateaux télé ou auprès des politiques.Elle écrit régulièrement des tribunes dans la presse.Références Animal Justice, (2022).Exposed.Crisis of Cruelty in Canada\u2019s Zoos.5 Novembre [Consulté le 10 février 2024].Disponible sur : https://animaljustice.ca/ exposes/cruelty-in-canadas-zoos Collectif de scientifiques, (2021).La ménagerie du Jardin des plantes de Paris peut-elle se vanter de posséder Nénette, une femelle orang-outan enfermée depuis 1972 ?, Le Monde.4 juillet.[Consulté le 10 février 2024].Disponible sur : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/07/04/la-menagerie- du-jardin-des-plantes-de-paris-peut-elle-se-vanter- de-posseder-nenette-une-femelle-orang-outan- enfermee-depuis-1972_6086914_3232.html Collectif de scientifiques, (2017).Tribune.Appel à la mairie de Paris pour interdire les animaux dans les cirques, Sciences et Avenir.17 novembre.[Consulté le 10 février 2024].Disponible sur : https://www.sciencesetavenir.fr/animaux/tribune-appel-a-la- mairie-de-paris-pour-interdire-les-animaux-dans-les- cirques_118412 Colette, (1958).Bêtes libres et prisonnières.Paris : Albin Michel.Dona ldson, S.et Kymlicka, W., (2011).Zoopolis.A Political Theory of Animal Rights.Oxford: Oxford University Press (tr.fr.(2016), Zoopolis.Une théorie politique des droits des animaux.Paris : Alma éditeur).Gsandter, H., Pechlaner, H.et Schwammer, H.M., (1996).Guidelines for keeping of wild animals in circuses.Vienna: OfÏce of the Environmental Commissioner of the City of Vienna.[Consulté le 10 février 2024].Disponible sur: https://endcap.eu/ wp-content/uploads/2013/02/The-keeping-of-wils- animals-in-circuses.-Office-of-the-Environmental- Commissioner-of-the-City-of-Vienna-1997.pdf POSSIBLES PRINTEMPS 2024 79 Massei, G., (2023).Fertility Control for Wildlife: A European Perspective.Animals.13(3) [Consulté le 10 février 2024].Disponible sur : https://doi.org/10.3390/ani13030428 Nickerson, S., (2023).Canada Tables Bill to Protect Elephants & Great Apes from Captivity (November 23).Animal Justice.[Consulté le 10 février 2024].Disponible sur : https://animaljustice.ca/blog/bill-to- protect-elephants-great-apes PAZ - Paris Animaux Zoopolis, (2023a).8 raisons de développer des méthodes non létales de gestion des populations animales.[Consulté le 10 février 2024].Disponible sur : https://zoopolis.fr/decouvrir/les- pratiques/les-methodes-non-letales/8-raisons-de- developper-des-methodes-non-letales-de-gestion- des-populations-animales/ PAZ - Paris Animaux Zoopolis, (2023b).Conseil de Paris, 8 juin.[Consulté le 10 février 2024].Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=6wkFxp_ IqvM&t=484s La Presse Canadienne, (2019).Ottawa adopte une loi pour interdire la captivité de baleines et de dauphins.[Consulté le 10 février 2024].Disponible sur : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1179816/ gouvernement-federal-loi-baleines-dauphins- aquarium-marineland Rilke, M.R., (1993).La Panthère Au Jardin des Plantes [1902], tr.fr.Jean-Luc Moreau, Anthologie bilingue de la poésie allemande, Paris, Gallimard, coll.« Pléiade ».Sebald, W.G.(2002), Austerlitz, tr.fr.Patrick Charbonneau, Paris, Actes Sud.Thierry, N., (2022).Captivité des espèces non menacées dans les parcs zoologiques.Question écrite au Ministre français de la Transition écologique et cohésion des territoires.[Consulté le 10 février 2024].Disponible sur : https://questions.assemblee-nationale.fr/q16/16-2886QE.htm Wenisch, E., (2012).Les stéréotypies des animaux élevés en captivité : étude bibliographique.Thèse d\u2019exercice, École Nationale Vétérinaire de Toulouse - ENVT. 80 SECTION II Poésie/Création Antispécisme Les actions directes pour les animaux : l\u2019histoire comme manuel d\u2019instruction Par Valérie Éthier Nous sommes en 2021.Des activistes pour les animaux se tiennent devant l\u2019abattoir Smithfield en  Californie, certains en silence, la plupart chantant.Leurs pieds sur le sol parsemé de plumes font face à un autre petit groupe.Des militant·es de Direct Action Everywhere sont attaché·es à des poids lourds dans la cour de l\u2019abattoir et y bloquent l\u2019entrée.Les camions remplis de poules attendent en file pour entrer dans l\u2019établissement de la mort.  Pendant ce temps, une troisième équipe libère deux oiseaux des camions immobiles.Elles et ils sont à l\u2019Animal Liberation Conference, événement qui rassemble, chaque année, des citoyen·es concerné·es du monde entier afin de  faire  face à  l\u2019une des industries les plus puissantes : l\u2019industrie de l\u2019élevage.Les  lignes  suivantes  définissent  d\u2019abord  le  concept d\u2019action directe.Une revue générale de l\u2019histoire des actions directes pour les animaux sera ensuite élaborée. Une analyse sera finalement  développée.Qu\u2019est-ce que l\u2019action directe ?Définir  l\u2019action  directe  n\u2019est  pas  une  tâche  simple.  «  Il  existe  autant  de  fins,  de moyens,  de  fondements et de conceptions de l\u2019action directe qu\u2019il existe de groupes, voire d\u2019individus pour la pratiquer.» (Delisle-L\u2019Heureux 2008, p.45).Pour faciliter la chose, nous rassemblerons plusieurs visions  et  offrons  une  illustration  générale  du  concept : l\u2019action directe est présentée comme une forme de résistance, de rébellion, une lutte, un défi  ou  une  subversion  qui  est  légale,  illégale  ou extra-légale (Conway 2003, p.509).Elle a pour objectif de contrer une oppression en place, au bénéfice des victimes.Pour catégoriser une action comme directe, elle doit être liée au désir d\u2019un changement politique (Carter 2010, p.4) et/ou social (Deslisle- L\u2019Heureux 2008, p.46).Les activistes agissent directement  afin  d\u2019atteindre  un  but  plutôt  que  de négocier avec des institutions au pouvoir (Taibo 2019, p.14 ; Rossdale 2019, p.21).Il s\u2019agit d\u2019intervenir par nous-mêmes et non par le biais de quelqu\u2019un d\u2019autre.Dans de nombreux cas, l\u2019action directe est utilisée parce que les victimes d\u2019une norme illégitime ne sont pas entendues ou écoutées en sollicitant les acteur·ices au pouvoir.Les militant·es ayant occupé la ferme Porgreg, à St-Hyacinthe, en 2019, ont dû entrer d\u2019elles et d\u2019eux-mêmes dans une ferme, puisqu\u2019aucun mécanisme institutionnel québécois ne leur permettait de témoigner et de dénoncer l\u2019injustice qui y avait lieu.Les activistes d\u2019actions directes pour les animaux ne veulent pas de meilleures conditions pour ces derniers.Elles et ils cherchent à en finir  avec  l\u2019oppression  qui  pèsent  sur  ces  êtres  vulnérables.Comme le dit Tom Regan dans The Case for Animal Rights, le mouvement pour les droits des animaux ne souhaite pas de plus grandes cages, mais leur abolition. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 81 La lutte pour la libération animale : d\u2019hier à aujourd\u2019hui Les premières actions directes Dans les années 1970, en Grande-Bretagne, on peut observer l\u2019essor d\u2019organisations opérant des actions directes pour les animaux.C\u2019est en 1973 que Ronnie Lee, connu pour ses idées radicales, crée le Band of Mercy (Richards 2022, 56-58).Leurs actions se démarquent par leur audace. Les militant·es ont, entre autres, dégonflé  des pneus de camions des chasseurs, causé des dommages à des laboratoires ainsi qu\u2019à deux bateaux de chasse aux phoques (Richards 2022, p.58).Lee et son collègue, Goodman, ont été arrêtés,  emprisonnés,  puis  libérés  avant  la  fin de  leur sentence suite à la forte médiatisation du cas.En sortant de prison, ils décident de créer l\u2019ALF.L\u2019Animal Liberation Front et Stop Huntingdon Animal Cruelty L\u2019ALF, dès sa création, a pour but de libérer les  animaux  des  lieux  où  ils  sont  opprimés,  tout  en  infligeant  «  des  dommages  financiers  à  ceux  qui  profitent  de  la  misère  et  de  l\u2019exploitation  des animaux » (Segal 2020, p.58).Ses membres se donnent pour but de « révéler l\u2019horreur et les atrocités commises, derrière les portes closes, contre les animaux, par des actions non violentes et des libérations d\u2019animaux » (Segal 2020, p.58).Pour se faire, elles et ils s\u2019assurent de ne pas blesser d\u2019animaux ou d\u2019humains.Ses membres justifient  leurs  actions  par  l\u2019existence  de  lois  qui  sont injustes et horribles envers les animaux (Best & Nocella 2004, p. 4).En 1985, à l\u2019Université de Riverside en Californie, Britches, un petit singe aux paupières cousues, est libéré par des membres du ALF du sonar attaché sur sa tête ainsi que du laboratoire qui le détenait pour des expériences sur la privation sensorielle.Cette action cause 700 000 $ de dommages à la propriété.Britches est ensuite envoyée dans un sanctuaire pour recevoir des soins et poursuivre librement sa vie.Encore aujourd\u2019hui, l\u2019ALF libère des animaux d\u2019endroits  où  ils  sont  exploités  et  abusés  et  participe à des destructions de propriétés (Johnston  &  Johnston  2020,  p.  567).  Ces  opérations se font de façon anonyme, sous un masque et, en général, durant la nuit.À  la  fin  des  années  1990  apparaît  SHAC,  un autre mouvement militant marquant, ayant pour but de faire disparaître Huntingdon Life Sciences, une compagnie se spécialisant dans les tests en laboratoire sur des animaux, grâce à une campagne internationale.Ce mouvement supportait toutes les méthodes d\u2019activisme visant à libérer les animaux des horreurs de ce laboratoire (The Animal People, 2019).Il ciblait l\u2019ensemble des entreprises partenaires avec le laboratoire : banques, compagnies d\u2019assurance, traiteurs, et plus encore.SHAC et ALF après 2001 L\u2019attaque terroriste du 11 septembre 2001 fut utilisée comme momentum pour s\u2019attaquer aux activistes pour les animaux.Même avant cela, le gouvernement américain tentait déjà de légiférer pour faire en sorte que les militant·es pour les animaux soient reconnu·es comme terroristes (Lovitz 2010, p.47).C\u2019est en 2004 que Kevin Kjonaas et ses pairs sont arrêtés après avoir été surveillés par le FBI.Cette opération eu lieu parallèlement à une diabolisation des militant·es dans les médias et les discours politiques.Le but : faire en sorte que les citoyen·nes soient effrayé·es  afin  de  faire  reconnaître  les  activistes  comme  des criminels devant les tribunaux.Hélas, cette 82 SECTION I Antispécisme histoire, pour six activistes, se conclut derrière les barreaux, en 2009.Leur crime ? Avoir supporté des actions plus  audacieuses, dont celles d\u2019ALF.Les militant·es arrêté·es n\u2019avaient pourtant que participé à des manifestations classiques supposées être protégées par le premier amendement de la Constitution des États-Unis (The Animal People, 2019).L\u2019Animal Enterprise Terrorism Act (AETA) est  entré  en  vigueur  en  2006  afin  de  protéger  les entreprises utilisant les animaux (Lovitz 2010, p.77-84).Cette loi violait cependant la liberté d\u2019expression et la liberté de presse des activistes pour les animaux.Le même momentum a également eu un impact sur les militant·es du ALF : la surveillance à leur égard s\u2019accroit et ce dernier \u2013 ainsi que son équivalent pour l\u2019environnement ELF (Earth Liberation Front) \u2013 devient la priorité du programme contre le terrorisme intérieur dès 2001.Plusieurs militant·es arrêté·es ont été condamné·es à des peines de prison allant de quelques  mois  à  22  ans  (Johnston  &  Johnston  2020, p.575).Un·e activiste peut bien se demander comment rester motivé·e alors qu\u2019elle ou il voit ses droits fondamentaux bafoués en tentant de faire respecter ceux d\u2019autrui.Ses espoirs s\u2019écroulent devant elle ou lui : un défi de taille se  dresse dorénavant devant la petite communauté passionnée, mais blessée.L\u2019évolution du mouvement « Quand un·e activiste de l\u2019ALF court au travers d\u2019un champ avec un chiot pris d\u2019un laboratoire, collé sur son corps, ressentant sa douce respiration dans son cou, l\u2019amenant d\u2019urgence en sécurité \u2013 le dernier mot sur terre qui pourrait être utilisé pour décrire cette action est terrorisme.» (Lovitz 2010) L\u2019État croyait-il pouvoir éteindre la voix des activistes ?  Si  oui,  il  avait  tort.  Les  citoyen·nes  concerné·es interviennent par compassion et urgence d\u2019agir contre une injustice : jamais elles et ils n\u2019allaient laisser un mouvement donnant du pouvoir aux animaux perdre de sa force et sa motivation.C\u2019est face aux menaces de l\u2019État que l\u2019on devait trouver un moyen pour que lanceur·euses  d\u2019alerte  restent  efÏcaces.  Il  s\u2019agit  du seul moyen pour, un jour, offrir une liberté aux  animaux.L\u2019Open rescue Les années 1990 ont vu l\u2019essor du mouvement de l\u2019Open rescue.L\u2019Open rescue n\u2019est pas un type d\u2019action, tel qu\u2019un simple sauvetage à visage découvert : il s\u2019agit d\u2019une stratégie d\u2019action directe internationale pour les droits des animaux, consistant à les libérer selon le modèle d\u2019Animal Liberation Victoria, une organisation pour la défense des droits des animaux fondée par Patty Mark (Rose 2017).Les actions d\u2019Open rescue doivent respecter certains critères : au moins un animal doit être libéré, aucune violence ou destruction de propriété ne doit avoir lieu, les images recueillies doivent être rendues publiques, que ce soit par le biais des médias ou de la police, et finalement, au moins une personne doit révéler  son identité et prendre la responsabilité de l\u2019action.Le mouvement mise sur des actions pacifiques. Elles vont bien au-delà de la libération  d\u2019un animal : elles souhaitent continuer à développer une communauté si forte, soudée et motivée que l\u2019État et les industries n\u2019auraient pas d\u2019autre choix que de se plier à la justice.C\u2019est en s\u2019inspirant de la désobéissance civile et du succès POSSIBLES PRINTEMPS 2024 83 de plusieurs mouvements de justice sociale, tels que les actions de désobéissance civile entamées par le leader Martin Luther King, que les activistes se donnent pour tâche de libérer les animaux au grand jour.À partir des années 1990, inspirés par Patty Mark, des militant·es du monde entier s\u2019engagent dans des actions de désobéissance civile comme les groupes Compassion Over Killing, Animal Protection and Rescue League, Mercy for Animals et Compassionate Action for Animals (Fobar, 2023).Plus tard, après l\u2019instauration de l\u2019AETA, se popularisent de nouveaux mouvements tels que Direct Action Everywhere, Meat the Victim et Animal Rebellion. Direct Action Everywhere offre  même une formation pour entraîner les personnes intéressées à s\u2019engager dans le mouvement d\u2019Open Rescue.Pourquoi révéler son identité ? « Nous n\u2019avons  rien à cacher » lance Gonzalez, une militante pour les droits des animaux (Fobar 2023).Cette tactique vise à mettre au premier plan l\u2019humanité, les émotions et les motivations derrière les actes ainsi qu\u2019à briser la barrière de l\u2019image que pourrait se faire le public à l\u2019égard des activistes : elles et ils sont aussi des citoyen·nes ordinaires (Rose 2017).Après avoir été diabolisé·es, les lanceur·euses d\u2019alerte aspirent à dévoiler la vérité et refusent de se voir réduit·es au silence.Elles et ils sont animé·es par l\u2019espoir d\u2019un jour voir un changement social permanent grâce à la vitalité du mouvement : « jusqu\u2019à ce que tous les animaux soient libres » (Direct Action Everywhere, 2022).Jusqu\u2019à ce que tous les animaux soient libres Julie est née dans un centre de recherche appelé Ridglan Farms, un des plus grands élevages de  chiens  Beagle  à  des  fins  d\u2019expérimentation  aux États-Unis.Très jeune, Julie devient aveugle.Dans sa détresse, elle est seule et sans réconfort : on l\u2019a séparée de sa mère pour l\u2019enfermer dans une étroite cage en métal.Lorsqu\u2019elle en sort, c\u2019est à des fins d\u2019expérimentation. Ridglan Farms  force les chiens à ingérer du détergent jusqu\u2019à ce qu\u2019elles et ils vomissent du sang et meurent, leur injectent la rage pour tester de nouveaux vaccins et mutilent leur visage pour des expériences de chirurgie plastique.À force de japper et gratter sa cage pour appeler à l\u2019aide, Julie panique et tourne fréquemment en rond jusqu\u2019à épuisement, sans trouver d\u2019issues de secours.En 2017, trois activistes de Direct Action Everywhere pénètrent dans le laboratoire à visage découvert et libèrent Julie de sa cage.Malgré le système d\u2019alarme, les activistes n\u2019ont qu\u2019une pensée en tête : sauver Julie.Ces personnes courageuses n\u2019ont pas à douter de la légitimité morale de leur action.Elles et ils savent que les vrai·es criminel·les sont les dirigeant·es de Ridglan Farms et qu\u2019elles et ils ont le devoir de sauver Julie (Direct Action Everywhere, 2024).En  mars  2023,  notifications  et  messages  d\u2019espoir apparaissent sur les téléphones des militant·es du monde entier : Alexandra Paul et Alicia Santuro sont acquittées devant les tribunaux américains après avoir été accusées de vol pour leur participation à une action d\u2019Open rescue durant l\u2019Animal Liberation Conference en 2021.Quelques années plus tôt, le récit du sauvetage de Lily et Lizzie dans un reportage du New York Times attire l\u2019attention du public.Face à cette couverture médiatique positive envers les animaux et leurs défenseur·es et à l\u2019empathie de l\u2019opinion publique, le gouvernement réagit et des agents du FBl débarquent dans des refuges.Les agents vont jusqu\u2019à couper des bouts d\u2019oreilles à des cochons pour récupérer leur ADN et ainsi identifier  les  animaux  «  volés  »  (Greenwald  2017).Ils ne souhaitent pas tant retrouver les 84 SECTION I Antispécisme cochons  qu\u2019effrayer  les  activistes  :  Lily  et  Lizzie,  au moment de leur sauvetage, étaient si malades qu\u2019elles ne valaient rien pour l\u2019industrie.Cela n\u2019a pas fonctionné.La campagne entourant l\u2019action a continué et d\u2019autres cris de joie se sont fait entendre : Wayne Hsiung et Paul Darwin Picklesimer, les deux activistes qui étaient entrés dans l\u2019élevage, ont été acquittés pour avoir libéré Lily et Lizzie.Comme Hsiung l\u2019explique, « si cela peut arriver en Utah, cela peut arriver partout » (Fobar 2023).Conclusion Il serait faux d\u2019observer, à travers l\u2019histoire du mouvement pour les animaux, une rivalité entre  les  différentes  tactiques.  Au  contraire,  on  observe l\u2019importance de l\u2019appui aux nouvelles idées façonnées par le passé dans les luttes de justice sociale.En Californie, en novembre 2023, Wayne Hsiung, activiste et co-fondateur de Direct Action Everywhere, après un autre procès, se fait de nouvelles amies : deux mouches à fruits l\u2019accompagnent dans sa cellule.Il vient d\u2019entrer en prison après avoir participé à une action d\u2019Open rescue aux États-Unis.Il reste derrière les barreaux pendant trois mois.Après que des activistes ont été acquitté·es d\u2019accusations de vol, le procureur américain change de stratégie : il poursuit Hsiung pour  complot  et  entrée  par  effraction.  Nous  ne  pouvons pas dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un échec.C\u2019est une évolution porteuse d\u2019espoir du mouvement depuis les années 2000.L\u2019État patine : on ne peut imposer à une personne pacifique une peine  lourde.Les forces étatiques et corporatives en Amérique du Nord ne cesseront jamais de tenter d\u2019affaiblir  le  mouvement  pour  les  droits  des  animaux.Ce qu\u2019on peut prévoir et qu\u2019il ne faut pas oublier, c\u2019est que le mouvement ne cessera de grandir et de gagner en puissance s\u2019il apprend de ses erreurs et évolue stratégiquement.En tant que militante pour le droit des animaux, j\u2019ai toujours cru que je devais continuer face à un échec.J\u2019ai cependant souvent mis trop d\u2019efforts  à  refaire  les  mêmes  erreurs.  Ce  que  le  mouvement m\u2019a appris, c\u2019est que je pouvais me tromper  tout  en  étant  efÏcace  et  en  faire  ma  force.  Cette  force  se multiplie  lorsqu\u2019on offre du  soutien aux militant·es.J\u2019y ai vu l\u2019espoir, de mon vivant, de mettre en pratique la libération animale.Un si grand changement en une génération ? On le  peut et j\u2019y crois.Notice biographique Valérie Éthier est étudiante au Baccalauréat en droit à l\u2019Université du Québec en Outaouais.Elle a un fort intérêt pour les droits des animaux et les luttes de justice sociale.Elle a participé, dans le passé, à des actions directes légales ainsi qu\u2019à des formations telles que l\u2019Animal Liberation Conference en Californie afin de s\u2019éduquer sur les  pratiques du mouvement.Références : ADL, (2005).Ecoterrorism: Extremism in the Animal Rights and Environmentalist Movements.[en ligne] New York: ADL.[Consulté le 15 octobre 2023].Disponible sur https://www.adl.org/resources/ report/ecoterrorism-extremism-animal-rights- andenvironmentalist-movements POSSIBLES PRINTEMPS 2024 85 Bérubé, N., (2021).Début du procès de militants antispécistes.La Presse [en ligne] 19 octobre.[Consulté le 7 octobre 2023].Disponible sur : https:// www.lapresse.ca/actual ites/ justice-et-faits- divers/2021-10-19/accuses-d-entree-par-effraction- dans-une-porcherie/debut-du-proces-de-militants- antispecistes.php Best, S., & Nocella, A.J., (2004).Behind the mask: Uncovering the Animal Liberation Front.Terrorists or Freedom Fighters: Reflections on the Liberation of Animals.New York: Lantern Books.Biel, L., (2023).«Open Rescue» Animal Liberation Unmasked.The Animalist.[Consulté le 26 décembre 2023] Disponible sur : https://the-animalist.ch/en/ research/activism/open-rescue/ Borum, R., & Tilby, C., (2006).Anarchist Direct Actions: A Challenge for Law Enforcement.Studies in Conflict & Terrorism.28(3), 201-223.Carter, A., (2010).Direct Action and Liberal Democracy.London: Routledge.CBC News., (2022).Animal rights activists sentenced to time in jail for 2019 protest at B.C.hog farm.CBC News.[en ligne] 13 octobre 2022.[Consulté le 7 octobre 2023].Disponible sur : https:// w w w .c b c .c a / n e w s / c a n a d a / british-columbia/b-c-animal-rights-activists-get-jail- time-1.6614762 Conway, J., (2003).Civil Resistance and the \u2018Diversity of Tactics\u2019 in the AntiGlobalization Movement: Problems of violence, Silence and Solidarity in Activist Politics.Osgoode Hall Law Journal.41(2&3), 505-539.Delisle-L\u2019Heureux, N., (2008).L\u2019action directe des groupes antiautoritaires œuvrant au Québec: Analyse de discours de documents produits et/ou distribués par certains de ces groupes selon le modèle de l\u2019action sociale.Thèse de maîtrise, Université de Montréal.Direct Action Everywhere, (2022).Until every animal is free.Direct Action Everywhere.[Consulté le 26 décembre 2023] Disponible sur : https://www.directactioneverywhere.com/ Direct Action Everywhere, (2024).Rescuing Beagles from Abuse at Ridglan Farms.Direct Action Everywhere.[Consulté le 10 février 2024] Disponible sur : https://righttorescue.com/ Fobar, R., (2023).Activists call it rescue.Farms call it stealing.What is \u2018open rescue\u2019?.National Geographic.[en ligne] 7 août 2023.[Consulté le 10 octobre 2023].Disponible sur : https://www.nationalgeographic.com/animals/article/activists- call-it-rescue-farms-call-it-stealing-what-is-open- rescue Glenn Greenwald, (2017).The FBI\u2019s Hunt for Two Missing Piglets Reveals the Federal Cover-Up of Barbaric Factory Farms (October 5).The Intercept.Disponible sur : https://theintercept.com/2017/10/05/ factory-farms-fbi-missing-piglets-animal-rights- glenn-greenwald/ Johnston, G., & Johnston, M.S., (2020).\u2018Until every cage is empty\u2019: frames of justice in the radical animal liberation movement.Contemporary Justice Review.23(4), 563\u2013580.Lovitz, D., (2019).Muzzling a movement.The Effects of Anti-Terrorism Law.Money $ Politics on Animal Aimal Activism.Brooklyn: Lantern Books. 86 SECTION I Antispécisme Milligan, T., (2017).Animal rescue as Civil Desobedience.Res Publica.[en ligne] 23(21) 281-298.Disponible sur : https://www.researchgate.net/ publication/316728460_Animal_Rescue_as_Civil_ Disobedience Richards, J., (2022).The Animal People.The Story Behind the Stop Huntingdon Animal Cruelty (SHAC) Activists.Humane Decisions.[en ligne] 12 octobre 2022.[Consulté le 15 octobre 2023].Disponible sur : https://www.humanedecisions.com/the-animal- people-the-story-behind-the-stop-huntingdon- animal-cruelty-shac-activists/ Rose, R., (2017).The Power of Open Rescue.Medium.[Consulté le 6 mars 2023]Disponible sur : https://medium.com/@ronnierose/the-power-of- open-rescue-58b250323a32 Rossdale, C., (2019).Resisting Militarism: Direct Action and the Politics of Subversion.Edinburgh: Edinburgh University Press.Scott-Reid, J., (2023).The Open Rescue Movement for Farm Animals, Explained.Sentient Media.[en ligne] 19 octobre 2023.[Consulté le 10 octobre 2023] Disponible sur : https://sentientmedia.org/open- rescue-movement/ Segal, J., (2020).Animal Radical : histoire et sociologie de l\u2019antispécisme.Montréal : Lux.Taibo, C.(2019) Rethinking anarchy: direct action, autonomy.Chico: AK Press.The Animal People, (2019).Directed by Suchan, C., & Henry Hennelly, D., [Consulté le 15 octobre 2023].Disponible sur : https://www.youtube.com/ watch?v=r244OIkgEFo Partie 3 Vers un futur sans spécisme 88 SECTION II Poésie/Création Antispécisme Plus fantastique qu\u2019un scénario de Disney : l\u2019anthropomorphisme nuit-il aux animaux ?Par Émilie-Lune Sauvé Réfléchir  à  nos  rapports  avec  les  autres  espèces d\u2019animaux est un chemin hasardeux s\u2019il en est, une aventure qui bouleverse parfois si profondément notre perception intime du monde que notre rapport aux autres en est changé à jamais.Cet autre digne de considération n\u2019est plus nécessairement celui en lequel on se reconnaît au premier coup d\u2019œil.Les frontières de l\u2019altérité deviennent perméables, la pyramide hiérarchique, bancale, et les certitudes morales qui guidaient jusqu\u2019alors chacun des gestes les plus banals de notre quotidien se fissurent.La réflexion est vertigineuse En acceptant d\u2019observer comment s\u2019orchestrent les rapports de domination que nous exerçons sur la majorité des animaux avec lesquels nous  interagissons,  on  s\u2019expose  effectivement  à un vertige certain.Les implications en sont innombrables, les dilemmes complexes, la marche même des sociétés humaines et de ses rouages capitalistes s\u2019en trouve ralentie.Plusieurs s\u2019agripperont alors à la rambarde du  sens  commun  et  mettront  ainsi  fin  à  l\u2019ardue  réflexion.  Considérer  les  animaux,  bien  sûr.  Éviter de leur causer du tort, certes.Mais sans tomber dans l\u2019extrémisme.Nous sommes des êtres raisonnables.Gardons intact le rempart de notre humanité, de notre exceptionnalité.Évitons l\u2019anthropomorphisme, surtout.Serait-il possible que le terme d\u2019anthropomorphisme ait été galvaudé et soit maintenant détourné de son sens primaire, utilisé tous azimuts, en partie pour nous dédouaner d\u2019une réflexion douloureuse ? Parfois même pour  justifier notre refus d\u2019accorder aux autres espèces  d\u2019animaux la considération qui leur est due ?  Entamer  courageusement  une  réflexion  sur la place qu\u2019on accorde aux intérêts des autres espèces ainsi que sur le pouvoir de marchandisation qu\u2019on s\u2019alloue sur elles est excessivement  difÏcile  et  confrontant.  Mais  la  difÏculté  d\u2019application  et  la  complexité  de  ce  nouveau domaine des possibles ne le rendent pas moins nécessaire. Elles ne justifient pas qu\u2019on  qualifie ces questions de farfelues.Chaque fois qu\u2019il est question de donner aux animaux la considération éthique la plus élémentaire, chaque fois que la notion de leurs intérêts est abordée dans l\u2019espace public, l\u2019idée d\u2019un anthropomorphisme déplacé est brandie, comme un rempart infaillible contre le vertige initial.Malgré  le  vaste  consensus  scientifique  sur  les capacités cognitives et émotionnelles des animaux, les médias traitent de ces questions avec frilosité.Dans un amalgame malheureux, la prise en compte des intérêts fondamentaux des  animaux,  de  leur  capacité  de  souffrir,  de  leurs capacités émotionnelles et relationnelles, pourtant fondées sur la science la plus récente, est encore parfois confondue avec de la sensiblerie.Des questionnements légitimes sur le retard que peut avoir la société québécoise au regard des meilleures pratiques internationales en gestion de la faune ou dans l\u2019encadrement des animaux POSSIBLES PRINTEMPS 2024 89 élevés pour la consommation étonnent.On raille que des citoyen·nes « pleurent Bambi » et on rit d\u2019une telle intervenante qui aurait écouté « trop de films de Disney ». Peu importe que la réflexion  soit étayée de méta-études à l\u2019appui.Le dialogue est clos.Le couperet est tombé, avec d\u2019un côté la rationalité et de l\u2019autre, ceux et celles qui, avec un regard biaisé, accordent à tort une considération démesurée aux autres animaux.Cette idée rigide de la rationalité trouve elle aussi ses racines dans une charge émotive profonde et dans un  réflexe  identitaire qu\u2019il  faut  avoir le courage de questionner.Une notion phare à ne pas écarter Bien sûr, pour quiconque cherche à entamer une  réflexion  rigoureuse  sur  notre  rapport  aux animaux, la prudence est de mise.Éviter l\u2019anthropomorphisme, soit éviter de prêter des intentions ou des comportements humains à d\u2019autres espèces animales, est une notion phare qui doit éclairer notre raisonnement.La  possibilité  d\u2019errer  dans  notre  réflexion  en faisant des analogies anthropomorphiques est d\u2019ailleurs bien réelle.Les animaux perçoivent et reçoivent le monde d\u2019une façon parfois fondamentalement différente de la nôtre et leurs  capacités sensorielles leur donnent accès à une myriade d\u2019informations qui nous échappent.D\u2019ailleurs, ceux que nous appelons les animaux sont plutôt un regroupement disparate d\u2019individus d\u2019espèces  toutes  plus  différentes  les  unes  des  autres, qui perçoivent du monde une mélodie qui n\u2019a parfois rien en commun avec celle entendue par leur voisin.Nous possédons, il faut l\u2019avouer, bien peu d\u2019imagination pour anticiper quelles peuvent être les variations multiples de leur état de sentience et l\u2019étendue des diverses réalités qui leur sont propres.En plus de nos réflexes anthropomorphiques,  en tant que mammifères, nous anticipons par ailleurs  avec  plus  de  difÏculté  les  intérêts  des  animaux appartenant à d\u2019autres ordres que le nôtre, comme les oiseaux par exemple.C\u2019est encore  plus  difÏcile  face  à  certains  invertébrés.  Qu\u2019on se soit longuement trompé·es sur les capacités cognitives des oiseaux en  les qualifiant  de « cervelles d\u2019oiseaux » et que la corneille nous étonne maintenant en sachant résoudre de complexes problèmes et en faisant preuve de mémoire épisodique passe encore.Mais que la pieuvre, ce mollusque avec son système nerveux décentralisé, ses trois cœurs et son sang bleu sache ouvrir des pots, se sortir de labyrinthes complexes, qu\u2019elle change littéralement de couleur et d\u2019apparence physique lorsque son état psychologique se module et que, lors d\u2019un conflit, elle puisse même  jeter des pierres sur  les  individus qui l\u2019irritent, entre autres, nous apparaît presque  du  domaine  de  la  science-fiction.  Que  cet autre semblable à moi, capable de résolution de problèmes et digne de considération, soit un céphalopode sans structure osseuse et doté de huit tentacules bouleverse nos référents et relève quasiment de la rencontre extraterrestre.Les limitations qu\u2019imposent nos propres référents dans l\u2019appréhension du rapport au monde des autres animaux sont d\u2019autant plus évidentes quand on regarde la façon dont les protocoles scientifiques à leur égard sont conçus.  Prenons pour exemple le test du miroir.Le test du miroir (ou test de Gallup) est un indicateur fréquemment utilisé pour déterminer si  un  animal  reconnaît  son  propre  reflet  dans  un  miroir  et  l\u2019identifie  comme  une  image  de  soi.L\u2019humain réussit généralement ce test vers l\u2019âge de 18 mois.On sait actuellement que les dauphins, les orques, les cochons, les éléphants d\u2019Asie, les perroquets gris d\u2019Afrique, les pies, 90 SECTION I Antispécisme les orangs-outans, les bonobos, les chimpanzés ont réussi le test du miroir.Par ailleurs, certains poissons comme la raie Manta et le labre nettoyeur ont également passé le test avec brio et performeraient même mieux que certains grands singes.On peut toutefois se demander si le test du miroir n\u2019est pas particulièrement mésadapté chez des animaux dont la vue n\u2019est pas le sens le plus aiguisé.  Pour  nombre  d\u2019espèces,  en  effet,  c\u2019est,  par exemple, l\u2019odeur qui joue un rôle semblable dans l\u2019identification de soi et des autres.Par ailleurs, certaines espèces, comme les gorilles, ne réussissent pas théoriquement le test du miroir simplement en raison de leurs comportements sociaux acquis.Les gorilles adultes évitent généralement de regarder de face  un  autre  gorille  adulte.  Il  s\u2019agit  d\u2019un  réflexe  nécessaire au maintien de la paix sociale.Les gorilles échouent donc systématiquement au test du miroir.Toutefois, le même test réalisé avec un écran et une caméra démontre la capacité des gorilles à reconnaître leur propre image.Les éléphants d\u2019Asie ont été capables de réussir le test du miroir uniquement lorsque les scientifiques ont  pensé à leur fournir un miroir de taille adaptée.Tandis que les éléphants d\u2019Afrique détruisent systématiquement le miroir qui leur est présenté et laissent donc la question sans réponse.Chez les humains, pour qui l\u2019image est un  repère-clé  qui  permet  de  s\u2019identifier  entre  individus et pour qui le miroir est un objet commun du quotidien, la tâche va de soi.Ce sont donc nos réflexes anthropomorphiques qui nuisent ici à une  évaluation juste et rigoureuse de la perception de soi chez les autres espèces.Le test du miroir devient un miroir déformant.La richesse émotionnelle des animaux L\u2019espèce humaine tire un avantage évolutif dans sa capacité d\u2019empathie favorisant la collaboration entre les individus.De plus, nos neurones miroir \u2013 aussi appelés neurones de l\u2019empathie \u2013 nous portent à nous reconnaître dans les actions et les ressentis de l\u2019autre, ils facilitent une certaine perméabilité entre les subjectivités et sont même parfois considérés comme l\u2019explication biologique à la civilisation.La loi du plus fort est un concept bien incomplet et l\u2019empathie, pour plusieurs mammifères sociaux comme les humains, est un moteur essentiel à notre survie.Que notre capacité d\u2019empathie s\u2019élargisse pour s\u2019appliquer aux autres animaux n\u2019est pas une mauvaise chose.C\u2019est même possiblement le seul espoir de survie qu\u2019il reste à notre espèce.Nous le savons maintenant, notre destin est intimement lié à celui des écosystèmes et de la biodiversité.Pourtant, nous avons annihilé, en l\u2019espace de quelques décennies, 70 % des populations d\u2019animaux sauvages.Cette exceptionnalité humaine, utilisée comme rempart pour évacuer du cercle de considération tous ceux qui nous sont  différents,  nous  a  conduit  au  bord  de  la  catastrophe actuelle.Réintégrer dans notre cercle de considération les autres espèces animales est non seulement essentiel, c\u2019est aussi le seul chemin vers un lendemain.Or, comme toujours, les avancées de la  science  précèdent  les  réflexes  de  nos  sociétés sur ces enjeux.Un vaste consensus scientifique témoigne des capacités cognitives et  émotionnelles des diverses espèces.On reconnaît chez plusieurs des manifestations évidentes de deuil, certains animaux sont capables de communication référentielle, d\u2019autres possèdent une mémoire épisodique, plusieurs espèces émettent des vocalisations positives qu\u2019on POSSIBLES PRINTEMPS 2024 91 reconnaît  comme  un  rire.  On  identifie  des  cas  de collaboration ou d\u2019empathie inter-espèces.Certaines communautés animales semblent réaliser des exercices politiques.Pourtant, l\u2019idée de redéfinir la place qu\u2019on leur accorde au sein des  sociétés  humaines  se  heurte  à  des  réflexes  d\u2019un  autre âge.Nos lois faillissent encore à protéger une vaste majorité des animaux de l\u2019exploitation, de  la  souffrance  et  de  la  douleur,  alors  qu\u2019il  est  établi depuis longtemps que leur capacité de souffrir  physiquement  ne  diffère  en  rien  d\u2019un  mammifère  à  l\u2019autre,  donc  que  leur  souffrance  n\u2019est pas différente de la nôtre, ni en subjectivité,  ni en degré.Pour certains animaux, les notions même d\u2019émotion, d\u2019individualité, de personnalité et d\u2019intérêt sont si fondamentalement contradictoires avec l\u2019utilisation qu\u2019on en fait \u2013 pensons aux animaux élevés pour la consommation par exemple \u2013 qu\u2019il est même impossible d\u2019en prendre la mesure en milieu de production où ils sont chosifiés  et traités comme des produits.C\u2019est heureusement grâce  à  des  recherches  récentes  qui  s\u2019effectuent  hors du milieu d\u2019exploitation, notamment dans des sanctuaires, qu\u2019on peut apprécier l\u2019étendue de leurs capacités cognitives et émotionnelles.Cesser d\u2019orienter son regard vers soi et regarder l\u2019autre pour ce qu\u2019il est, dans ce qu\u2019il a  de  différent,  sans  le  diminuer  ni  l\u2019objectifier,  demande une rigueur intellectuelle et une bonne foi certaine.Les enfants peuvent nous étonner dans leur capacité à reconnaître l\u2019altérité de l\u2019autre comme étant digne de considération.Sans biais multiples, avec une plasticité cognitive qui leur permet encore d\u2019assimiler des concepts radicalement nouveaux et des perceptions fondamentales différentes,  les  enfants  reconnaissent  généralement les autres espèces animales comme des individus et non comme des ressources.Contrairement à ce qu\u2019on pourrait penser, les  enfants  ont  le  réflexe  anthropomorphique  moins aiguisé que ce que la littérature jeunesse nous laisse croire. L\u2019autre est différent, ses oreilles  sont bien sûr méconnaissables, sa bouche est drôle, il respire sous l\u2019eau.Il n\u2019en est pas moins important.Son rapport actif au monde et à son propre monde de sens n\u2019est pas mis en doute.Les vêtements et les cheveux que les illustrateurs jeunesse lui rajoutent pour l\u2019humaniser ne sont pas nécessaires à l\u2019importance que l\u2019enfant lui attribue.Quel que soit notre âge, conserver une notion de prudence face à un certain type d\u2019anthropomorphisme, qui relèverait de notre ignorance  et  de  nos  biais,  bénéficie  à  notre  compréhension des autres animaux.Cette prudence nous aide à ne pas calquer notre conception du vaste champ des émotions animales aux référents limités des émotions humaines, les seules que nous puissions expérimenter.On sait maintenant que les baleines vivent un deuil à la perte de leurs petits.Les images d\u2019une mère baleine conservant son petit veau décédé hors de l\u2019eau durant quelques jours suivant son décès ont fait le tour du globe.Cette baleine vit un deuil traumatique et accorde une importance à la dépouille de l\u2019un de ses proches, refusant de la laisser aller.C\u2019est une expérience avec laquelle nous pouvons résonner.Pourtant, certain·es éthologues soutiennent que les baleines, notamment les orques, auraient un répertoire émotif plus vaste que celui que nous pouvons nous-mêmes expérimenter.Considérant que les femelles orques peuvent vivre jusqu\u2019à 80 ans, que les matriarches gardent leur petit près d\u2019elle pour toute leur vie et qu\u2019elles parcourent ensemble  des  kilomètres,  explorant  différents  hémisphères, peut-on réellement envisager la puissance  des  liens  qui  les  unissent ?  Les  orques  92 SECTION I Antispécisme auraient des émotions plus vastes que notre champ perceptuel.Quelles sont ces émotions qui nous sont impossibles à conceptualiser et qu\u2019on éprouve en chantant à des milliers de mètres au fond des mers ou en groupe devant l\u2019étendue de la mer arctique ? On ne peut qu\u2019imaginer.Qu\u2019en est-il des campagnols qui retournent au terrier à l\u2019heure de la rosée, remplis des appréhensions de la journée, des mères renardes qui réchauffent leur petit à même leur soufÒe tout  un hiver durant, des rats qui préfèrent libérer leurs semblables d\u2019une expérience douloureuse plutôt que d\u2019obtenir une récompense pour eux-mêmes ?  Que ressent le gnou qui ne peut plus courir en raison  d\u2019une  plaie  au  genou ?  À  quoi  pensent  les  éléphants quand ils font un pèlerinage de groupe dans  la crique asséchée où se trouve  la dépouille  d\u2019un oncle décédé ?Force est de constater que la nature comporte des êtres plus complexes et plus fascinants que tous ceux que les scénaristes de l\u2019univers de Disney ne pourront jamais inventer.C\u2019est avec ces créatures que nous sommes appelé·es à créer une société plus juste ; il nous faut donc les comprendre, avec les outils imparfaits que sont nos référents humains.Pour une science moins anthropocentrée Une prudence renouvelée envers nos réflexes  anthropocentriques devrait bénéficier directement  aux animaux.Cette humilité intellectuelle devrait favoriser des démarches rigoureuses et exhaustives pour comprendre leurs ressentis.Au même titre que la science androcentrée a mis de côté les particularités biologiques des femmes pendant des décennies, menant à une médecine moderne qui défavorise 50 % de ses patientes, nous défavorisons les animaux par certains  de  nos  réflexes  anthropocentriques.  En  effet,  les modèles  d\u2019études  ont  été  si  largement  masculins pendant si longtemps que plusieurs médicaments ou posologies sont mésadaptés à la physiologie féminine.Jusqu\u2019à tout récemment, les signes avant-coureurs d\u2019une crise cardiaque qu\u2019on apprenait à reconnaître dans les campagnes d\u2019éducation publique sont ceux qui sont prédominants chez les hommes, soit la douleur aiguë à la poitrine.Cette situation exposait alors à plus de risques les femmes chez qui la crise cardiaque prend majoritairement des allures de  malaise  gastrique.  Les  réflexes  en  recherche  médicale tendent toutefois à changer, mais la mise en marche de nouvelles balises incluant systématiquement la moitié de l\u2019humanité dans les protocoles de recherche demeure lente.Si  la  médecine  moderne  a  vu  ses  réflexes  misogynes mis de côté par l\u2019arrivée massive des femmes dans le domaine de la santé, si les luttes sur les iniquités raciales ont pris leur envol grâce à de formidables et courageux·ses porte-paroles qui ont osé rêver d\u2019un monde plus juste sur la place publique, que reste-il aux animaux pour générer un changement de paradigme qui leur serait bénéfique ?Les  termes  qui  définissent  nos  rapports  aux animaux leurs sont inconnus ; les concepts, étrangers.Toutefois, les animaux militent de façon muette pour être considérés.Leur existence, en plus du partage de notre environnement et des similitudes qui nous unissent à eux dans ce que nous avons de plus essentiel, parlent en faveur d\u2019un monde plus juste qui les inclut aussi.Quand nous envisageons ce monde, le faisons-nous avec une part d\u2019anthropomorphisme ?  Ce terme est-il péjoratif ? Le langage est un terrain  hasardeux pour se comprendre les un·es les autres, même entre humains.Avec les animaux, les meilleures analogies sont souvent imparfaites.Certaines détresses sont dépourvues de larmes, POSSIBLES PRINTEMPS 2024 93 certaines douleurs sont muettes.Mais s\u2019il ne peut y avoir entre nous des mots, il doit tout de même y avoir des possibles.Il nous appartient de créer les ponts pour les dessiner.Notice biographique Émilie-Lune Sauvé est responsable de campagne pour la défense des animaux et l\u2019éducation à la  compassion  à  la  SPCA  de  Montréal  où  elle  travaille à créer un monde meilleur pour toutes les créatures qui nous entourent.Auparavant responsable de campagne séniore chez Humane Society Internationale Canada, elle s\u2019intéresse depuis l\u2019enfance aux questions de justice sociale et à l\u2019équité inter-espèces. 94 SECTION II Poésie/Création Antispécisme Questions d\u2019éthique intergalactique Par Vincent Duhamel Imaginez que, surgissant des profondeurs de l\u2019espace, une espèce d\u2019extraterrestres plus technologiquement avancée arrive dans notre système solaire avec l\u2019intention de nous dévorer.Imaginez que leur supériorité technologique soit telle que l\u2019humanité n\u2019ait aucune chance de gagner la bataille.Notre seul espoir est de les persuader de nous laisser en paix.Que pourrions- nous leur dire ?  En philosophie, on nomme ce genre de scénario fictif une « expérience de pensée ». C\u2019est  un exercice d\u2019imagination qu\u2019on emploie pour clarifier  des  idées,  résoudre  des  problèmes  ou  révéler des contradictions.Il y a quelque chose de très étrange là-dedans : contrairement aux expériences  scientifiques  qui  augmentent  notre  savoir en observant ce qui existe, les expériences de pensée cherchent à atteindre un but similaire en imaginant ce qui n\u2019existe pas.On pourrait croire que c\u2019est une lubie de philosophe, mais les  scientifiques  en  utilisent  aussi.  C\u2019est  à  l\u2019aide  d\u2019une expérience de pensée que Galilée a prouvé que la théorie d\u2019Aristote sur la chute des corps était erronée.Les expériences de pensée ont également joué un rôle crucial dans l\u2019élaboration de la théorie de la relativité d\u2019Einstein.Mets-toi à sa place : Les expériences de pensée en éthique Les expériences de pensée peuvent également être employées pour distinguer ce qui est important ou non, ce qu\u2019on devrait faire et ce qu\u2019on devrait éviter.Autrement dit, elles peuvent être utiles dans le domaine de la philosophie morale.Prenez Richard Sylvan, un philosophe célèbre pour son expérience de pensée du dernier humain.Imaginez-vous être le dernier humain sur Terre et qu\u2019avec votre mort s\u2019éteindra l\u2019espèce humaine.  Cela  signifie-t-il  qu\u2019il  serait  acceptable  pour vous d\u2019exterminer tous les êtres vivants qui vous  survivraient ?  Pour  rendre  les  choses  plus  dramatiques, imaginez avoir en votre possession un bouton permettant de faire exploser la planète au moment de votre mort.Feriez-vous quelque chose de mal en appuyant dessus ?Sylvan a proposé ce scénario pour démontrer l\u2019absurdité de l\u2019idée selon laquelle seul ce qui affecte  les  êtres  humains  a  une  importance  morale.Si c\u2019était le cas, le dernier humain ne ferait rien de mal en appuyant sur le bouton puisqu\u2019il ne causerait de tort à aucun être humain.Même s\u2019il torturait un à un tous les animaux de la planète avant de les tuer, ses actions n\u2019auraient rien d\u2019immoral.Les expériences de pensée comme celle-ci peuvent nous amener à reconnaître que certains principes qui semblent initialement plausibles mènent à des conséquences inacceptables : elles révèlent ce que nous pensons vraiment.Si vous pensez que le dernier être humain agit mal en faisant exploser la planète à sa mort, alors vous ne croyez pas vraiment que seul ce qui arrive aux humains compte d\u2019un point de vue moral.Remarquez que rien ne vous force à être convaincu.Voilà une autre particularité des expériences de pensée : personne n\u2019est forcé de tirer la conclusion visée par celui qui la propose.On s\u2019en défend parfois en refusant simplement de se livrer à l\u2019exercice : la mère qui demande à son fils qui a volé le jouet favori d\u2019un camarade s\u2019il  aimerait qu\u2019on lui fasse la même chose lui propose POSSIBLES PRINTEMPS 2024 95 une  expérience  de  pensée.  Si  le  fils  répond  que ça ne le dérangerait pas, on est en droit de soupçonner celui-ci de ne s\u2019être pas honnêtement prêté à l\u2019expérience.Après tout, avoir un jouet favori implique habituellement ne pas vouloir le perdre.Néanmoins, deux personnes peuvent honnêtement arriver à des conclusions différentes  à partir d\u2019une même expérience de pensée.Ainsi, peut-être êtes-vous arrivés à la conclusion opposée à celle visée par Sylvan, en songeant qu\u2019il n\u2019y aurait rien de mal à ce que le dernier humain appuie sur le bouton.Pour vous faire changer d\u2019avis, il faudrait alors se tourner vers de nouveaux arguments ou de nouvelles expériences de pensée.Par exemple, on pourrait imaginer ce qu\u2019on penserait d\u2019extraterrestres \u2013 dominant leur planète comme nous dominons la nôtre \u2013 qui l\u2019anéantiraient avec toutes les formes de vie qui l\u2019habitent sous prétexte que leur fin approche.L\u2019éthique est inévitable Revenons à notre point de départ.Comment pourrions-nous  persuader  nos  envahisseurs ?  Il  est  difÏcile  de  prédire  ce  qui  serait  convaincant  pour eux, mais il est facile de trouver ce qui ne fonctionnerait pas.Nous sommes, par exemple, habitués à invoquer notre appartenance à l\u2019espèce humaine quand il s\u2019agit de faire respecter nos intérêts fondamentaux.Il ne faudrait pas s\u2019attendre à ce que ce genre de considérations ait  un effet  sur nos envahisseurs  :  en effet,  nous  sommes humains et c\u2019est en partie pour cette raison qu\u2019ils sont ici \u2013 pour goûter.Des humains qui tenteraient de se défendre ainsi seraient un peu comme des bœufs qui tenteraient de convaincre les humains qu\u2019il ne faut pas les manger parce qu\u2019ils sont des bœufs \u2013 pour beaucoup, une telle raison de s\u2019abstenir serait plutôt une raison de préparer la marinade.On pourrait craindre que, s\u2019il est futile de faire appel à notre appartenance à l\u2019espèce humaine pour dissuader nos envahisseurs, alors il ne servira à rien d\u2019invoquer leur sens moral.Peut- être en seraient-ils même totalement dépourvus ?  Il y a de bonnes raisons de penser que ce ne serait pas le cas.Premièrement, ces envahisseurs potentiels ont leur propre civilisation complexe et technologiquement avancée.Or, le progrès technologique  et  scientifique  repose  sur  un  système de coopération complexe impliquant de nombreux individus qui ne se connaissent pas personnellement.Une telle société exige des mécanismes de résolution de conflits. Les intérêts  des individus ne concordent pas toujours et, quand c\u2019est le cas, l\u2019hostilité risque de faire surface.Pour favoriser la coopération nécessaire à une société complexe, il faut établir des règles distinguant ce qui est permis de ce qui ne l\u2019est pas et ce qui est exigé de ce qui est simplement optionnel.Comme le dit Peter Singer dans la première phrase de The Expanding Circle : « l\u2019éthique est inévitable » (Singer 2011, p.XV).Toute civilisation complexe doit avoir établi un minimum de règles permettant de distinguer la revendication légitime du caprice égoïste.Deuxièmement, ces règles devraient s\u2019appliquer à l\u2019ensemble des membres de la communauté avec un minimum d\u2019impartialité : pour faire valoir mes intérêts ou me plaindre des  torts  que  je  subis,  je  dois  pouvoir  justifier  mes revendications en m\u2019appuyant sur ce que tous peuvent exiger et non pas simplement sur le statut exceptionnel que j\u2019ai à mes propres yeux.Autrement dit, si c\u2019est à moi d\u2019utiliser le portail intergalactique et pas à toi, ça ne peut pas simplement être parce que je suis moi et que tu es toi. Des êtres sufÏsamment rationnels pour  établir une civilisation technologique d\u2019envergure auraient sans doute la capacité d\u2019abstraction 96 SECTION I Antispécisme nécessaire pour comprendre que le fait que leurs intérêts sont les leurs ne leur confère pas un statut spécial.Comme le dit Peter Singer dans The Expanding Circle : Le fait que les intérêts d\u2019une personne ne soient qu\u2019un ensemble d\u2019intérêts parmi d\u2019autres, pas plus importants que les intérêts similaires des autres, est une conclusion à laquelle, en principe, tout être rationnel peut arriver.Partout où il y a des êtres rationnels et sociaux, que ce soit sur Terre ou dans une galaxie lointaine, on peut s\u2019attendre à ce que leurs normes de conduite tendent vers l\u2019impartialité, comme les nôtres l\u2019ont fait.(Singer 2011, p.106).Cravates, escalier mécanique et progrès moral Selon Singer, la capacité à raisonner mène à des découvertes imprévisibles pour ceux qui la possèdent : il la compare à un escalier mécanique sur  lequel  il  est  difÏcile  de  faire  marche  arrière  une fois embarqué et qui mène à une destination hors de vue.Pour Singer, le développement de la pensée éthique est un processus rationnel, comparable au développement de la pensée mathématique.Un peu comme nos ancêtres qui avaient commencé à compter furent entraînés à découvrir la division, nos ancêtres qui ont appris à raisonner sur ce qui est acceptable ou non furent lentement entraînés vers un point de vue de plus en plus impartial.Parmi les étapes marquant cette progression, on trouve l\u2019invention de la démocratie, l\u2019abolition de l\u2019esclavage, l\u2019égalité des sexes, les droits de l\u2019enfance, ceux des handicapés et des minorités sexuelles, le recul du nationalisme et, éventuellement, les droits des animaux.C\u2019est cette séquence d\u2019innovations morales que Singer décrit comme des normes de conduite qui « tendent vers l\u2019impartialité ».En concevant cette séquence d\u2019innovations morales comme un progrès de la raison dans le monde, Singer prend une position assez tranchée dans le débat sur l\u2019existence et la nature du progrès moral.Pour exprimer les positions dans ce débat de façon imagée, le philosophe William MacAskill a demandé, au sujet de l\u2019esclavage, si son abolition était davantage comme l\u2019invention de la cravate ou celle de l\u2019électricité (MacAskill 2022, chapitre 3).C\u2019est-à- dire que certaines inventions s\u2019inscrivent dans une progression prévisible et représentent des étapes pratiquement inévitables dans le développement d\u2019une civilisation, tandis que d\u2019autres auraient très bien pu ne jamais se produire \u2013 elles représentent des accidents de l\u2019histoire.Penser l\u2019abolition de l\u2019esclavage comme étant davantage semblable à l\u2019invention de l\u2019électricité qu\u2019à celle de la cravate revient  à  afÏrmer  que  les  sociétés  humaines  étaient engagées dans un processus qui allait, tôt ou tard, les amener à reconnaître l\u2019immoralité de l\u2019esclavage et à abolir cette pratique.De ce point de vue, tout comme on serait justifié de supposer  qu\u2019une civilisation extraterrestre avancée aurait déjà  découvert  l\u2019électricité,  on  serait  justifié  de supposer qu\u2019elle aurait également rejeté l\u2019esclavage depuis longtemps.À l\u2019opposé, il serait plutôt ridicule de supposer que, puisque cette civilisation est plus avancée que la nôtre, elle aurait nécessairement inventé la cravate.Singer se pose en quelque sorte comme celui qui, s\u2019étant assez avancé sur l\u2019escalier mécanique de la raison, peut annoncer aux autres  où  il  aboutit  alors  qu\u2019ils  sont  encore  trop  bas pour voir leur destination : celui-ci mène vers l\u2019égale considération des intérêts de tous les êtres sentients, c\u2019est-à-dire capables de ressentir le plaisir  et  la  souffrance. Singer prédit que,  tout  comme nous considérons de plus en plus les intérêts des étrangers et des gens de « race » POSSIBLES PRINTEMPS 2024 97 différente  dans  notre  réflexion  morale,  nous  en  viendrons à accorder de plus en plus d\u2019importance aux intérêts des non-humains.En s\u2019appuyant sur l\u2019analogie avec les mathématiques, on peut même généraliser cette prédiction à l\u2019échelle galactique : un peu comme on pourrait s\u2019attendre à ce que des extraterrestres technologiquement avancés aient appris à additionner et diviser, on pourrait s\u2019attendre à ce qu\u2019ils aient appris que rien ne justifie  rationnellement  le  fait  de privilégier  leurs  intérêts au détriment des autres êtres sentients.L\u2019éthique, comme les mathématiques, implique de s\u2019engager sur un escalier mécanique qui, sur toutes les planètes, mène dans la même direction.Il s\u2019en dégage une conception optimiste du progrès moral qui rappelle l\u2019expression de Martin Luther King : « l\u2019arc de l\u2019univers moral est long, mais il tend vers la justice ».Évolution et discrimination Pour défendre sa vision de l\u2019évolution de la moralité, Singer fait remarquer que la règle d\u2019or, qui demande de traiter les autres comme nous aimerions être traités, est apparue indépendamment dans un grand nombre de cultures à travers l\u2019histoire.On trouve une formulation de ce principe dans des traditions aussi diverses que le judaïsme, l\u2019hindouisme, le christianisme et le confucianisme (Singer 2011, 135-7).Selon Singer, le fait que des variantes de la règle d\u2019or sont apparues indépendamment à travers la planète tend en faveur de l\u2019idée qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un principe éthique vers lequel convergent les communautés d\u2019êtres rationnels capables de faire minimalement abstraction de leurs intérêts particuliers.Singer rejette les explications culturelles et biologiques de cette évolution morale convergente : d\u2019une part, parce  que  la  culture  explique  les  différences  entre les sociétés alors qu\u2019il s\u2019agit ici d\u2019expliquer leurs ressemblances, et d\u2019autre part, parce que la biologie favorise bien plus l\u2019égoïsme et le tribalisme que l\u2019impartialité.Il concède que l\u2019évolution biologique est responsable de tendances altruistes profondément ancrées dans la nature humaine, mais les formes d\u2019altruisme qu\u2019elle a programmées en nous n\u2019ont rien à voir avec l\u2019impartialité grandissante qui caractérise l\u2019évolution de la pensée morale.La sélection naturelle favorise l\u2019égoïsme plutôt que l\u2019altruisme puisqu\u2019entre un être vivant qui se sacrifie pour  le bien des autres  et un autre qui profite de toutes les opportunités  pour maximiser sa survie et sa reproduction, c\u2019est le second qui aurait normalement davantage de descendants, propageant ainsi son égoïsme dans les générations futures.Quand la sélection naturelle favorise l\u2019apparition de l\u2019altruisme, c\u2019est habituellement à l\u2019égard des membres de notre parenté parce qu\u2019ils partagent nos gènes ou à l\u2019égard d\u2019individus qui nous rendront la pareille dans un échange de bénéfices mutuels.De ce point de vue, l\u2019évolution biologique ne peut pas être l\u2019explication principale du progrès moral puisque l\u2019altruisme favorisé par l\u2019évolution est tout sauf impartial : au contraire, il est fortement discriminatoire.En fait, il faudrait voir l\u2019évolution biologique davantage comme la cause de l\u2019étroitesse initiale de notre cercle de considération morale que comme la cause de son expansion, parce que notre tendance à favoriser nos proches et les membres de notre groupe mène facilement à défavoriser les membres des autres groupes.On peut, par exemple, favoriser les chances que les habitants de notre village survivent à un hiver difÏcile en pillant les réserves  de nourriture du village voisin.Pour Singer, le fait que l\u2019altruisme envers notre groupe nous mène à discriminer les autres groupes parcourt l\u2019histoire 98 SECTION I Antispécisme des sociétés humaines, notamment à travers l\u2019histoire  de  l\u2019esclavage,  où  bien  des  sociétés  comme les Grecs et les Hébreux de l\u2019Antiquité interdisaient la possession d\u2019esclaves grecs ou hébreux, tout en autorisant celle d\u2019esclaves étrangers.C\u2019est précisément l\u2019émancipation de cette tendance biologique à favoriser les nôtres que Singer décrit comme un cercle moral en expansion : d\u2019abord restreint à la famille, puis à la  tribu, ensuite à  la nation, pour finir par  inclure  l\u2019ensemble des êtres humains \u2013 du moins, en principe.Le prochain développement dans l\u2019expansion du cercle moral serait l\u2019inclusion de tous les êtres sentients, indépendamment de l\u2019espèce à laquelle ils appartiennent.Si la biologie n\u2019explique pas l\u2019expansion du cercle moral parce qu\u2019elle tend au contraire au tribalisme et que la culture est également incapable de l\u2019expliquer parce qu\u2019elle se développe indépendamment, de société en société, tandis que le phénomène décrit par Singer se veut universel, alors l\u2019expansion en question pourrait s\u2019expliquer par une sorte de progrès de la raison dans le monde.L\u2019apparition indépendante de la règle d\u2019or à travers les cultures serait alors semblable à celle du concept de fraction : c\u2019est une destination vers laquelle toute communauté tendra une fois engagée sur l\u2019escalier mécanique de la raison.Tout comme il faudrait supposer que des extraterrestres avancés auraient découvert les fractions, nous devrions également supposer qu\u2019ils auraient découvert la règle d\u2019or.De ce point de vue, il y a quelque chose d\u2019irréaliste dans l\u2019expérience de pensée que nous avons formulée au départ parce qu\u2019on a des raisons de croire qu\u2019une civilisation d\u2019êtres rationnels technologiquement avancée aurait déjà abandonné les pratiques consistant à exploiter les êtres sentients autour d\u2019eux, comme la chasse et l\u2019élevage.Si l\u2019on suppose que le progrès moral avance à un rythme comparable à celui du progrès technologique, il faudrait même s\u2019attendre à ce que nos hypothétiques envahisseurs nous dépassent en moralité puisqu\u2019ils seraient plus avancés que nous sur l\u2019escalier mécanique.L\u2019expérience de pensée nous demande alors d\u2019imaginer des êtres plus avancés technologiquement que nous, mais dont la pensée rationnelle se serait inexplicablement  figée  à  un  stade  primitif,  comparable à une civilisation capable de voyage intergalactique qui n\u2019aurait pas encore découvert les mathématiques ou l\u2019électricité.Au contraire, les civilisations avancées à l\u2019échelle galactique auraient  depuis  longtemps  dépassé  les  réflexes  tribaux aveuglément programmés en elles par la sélection naturelle, et auraient compris qu\u2019il n\u2019y a pas de raison légitime de privilégier les intérêts des  membres  de  leur  propre  espèce.  Il  sufÏrait  alors de leur expliquer que nous ne désirons pas devenir leur bétail pour qu\u2019ils nous laissent en paix, peut-être en leur suggérant de se livrer à leur tour à la même expérience de pensée, mais où ce  sont eux qui se retrouvent entre deux tranches de pain.Objections Que pourrait-on répondre à cette conception très  optimiste  de  l\u2019éthique  intergalactique ?  Premièrement, on pourrait s\u2019objecter à l\u2019idée que le développement de la moralité et celui de la rationalité vont de pair parce qu\u2019il semble souvent rationnel d\u2019agir de façon immorale.Par exemple, réduire les autres en esclavage peut sembler être un moyen rationnel de faire des profits pour  l\u2019esclavagiste. De même, on pourrait  souligner qu\u2019il serait totalement rationnel pour nos envahisseurs de faire de nous leur bétail si nous semblons alléchants à leurs yeux.Selon POSSIBLES PRINTEMPS 2024 99 cette conception de la rationalité, être rationnel, c\u2019est  choisir des moyens efÏcaces pour atteindre  nos buts.Puisque les principes moraux nous interdisent d\u2019avoir recours à certains moyens très  efÏcaces  d\u2019atteindre  nos  buts,  on  pourrait  objecter que suivre des principes moraux est souvent irrationnel.Pour répondre à cette objection, on peut concéder que choisir des moyens appropriés pour atteindre ses buts fait partie intégrante de la rationalité, tout en insistant que ce n\u2019est qu\u2019une partie parmi d\u2019autres.Être rationnel, c\u2019est aussi chercher à être cohérent, objectif et exiger de bonnes raisons pour accepter une idée ou entreprendre une action.On peut s\u2019appuyer sur ces aspects de la rationalité pour défendre la  perspective de Singer.  En effet,  il  n\u2019y  a pas de  raison objective de considérer que les intérêts d\u2019un individu sont plus importants que les intérêts similaires d\u2019un autre individu : du point de vue de l\u2019univers ou de celui d\u2019un spectateur désintéressé, ces intérêts sont équivalents.Par conséquent, pour défendre de façon cohérente que mes intérêts, ceux des membres de ma famille ou de mon espèce sont importants, je dois être prêt à concéder une importance semblable aux intérêts des individus à l\u2019extérieur de ce cercle restreint.De ce point de vue, l\u2019égoïsme, le tribalisme, le racisme, le sexisme et le spécisme sont irrationnels parce qu\u2019ils sont incohérents et arbitraires : bien que tout le monde soit enclin à accorder davantage d\u2019importance à ses propres intérêts ou ceux des membres de son groupe, ce surplus d\u2019importance est comme une illusion d\u2019optique dont  l\u2019effet  dépend  entièrement  de  l\u2019endroit  où  l\u2019on  se  trouve.  C\u2019est  une  idée  que  devraient  également comprendre nos envahisseurs : s\u2019ils sont rationnels, ils devraient comprendre qu\u2019ils n\u2019ont pas de raison objective de penser que leurs intérêts sont vraiment plus importants que les nôtres et qu\u2019agir et penser de la sorte consiste à agir de façon capricieuse sur la base d\u2019une réflexion incohérente \u2013 une façon de réfléchir plus  appropriée pour un enfant immature que pour une civilisation avancée.Deuxièmement, on peut craindre que nos envahisseurs nous jugent trop primitifs ou trop inférieurs pour compter comme leurs égaux.Après tout, c\u2019est ce que nous faisons avec les animaux qui habitent sur notre planète.Certains philosophes ont même défendu l\u2019idée que c\u2019est parce que les humains ont les capacités intellectuelles  sufÏsantes  pour  être  moralement  responsables de leurs actions qu\u2019ils ne doivent pas le respect aux animaux qui n\u2019ont pas ces capacités.Nos envahisseurs pourraient de la même manière invoquer leur supériorité intellectuelle comme justification  pour  mépriser  nos  intérêts.  L\u2019ironie  propre à cette position mérite d\u2019être soulignée : c\u2019est parce que nous avons la capacité d\u2019agir moralement que nous n\u2019avons pas à limiter le mal que nous faisons autour de nous.L\u2019idée est étrange parce qu\u2019il semble habituellement raisonnable de demander plus à ceux qui ont de plus grandes capacités : ce sont les riches qui doivent payer plus d\u2019impôts, ce sont les adultes qui doivent veiller sur les enfants et c\u2019est le médecin qui doit guérir le patient.« De plus », pourrait-on leur répondre, « ce n\u2019est pas la supériorité intellectuelle qui confère de l\u2019importance aux intérêts d\u2019un individu, mais le simple fait que l\u2019individu en question accorde de l\u2019importance à ses propres intérêts et en souffrira  s\u2019ils ne sont pas respectés.Brûler vif n\u2019est pas plus agréable pour un vieillard sénile que pour un  scientifique  de  génie.  Vous  ne  cesseriez  pas  d\u2019accorder de l\u2019importance à vos propres intérêts si vous rencontriez quelque part dans le cosmos une civilisation d\u2019êtres plus avancés que vous- mêmes.S\u2019ils décidaient de vous exterminer ou 100 SECTION I Antispécisme de vous réduire en esclavage, leur supériorité ne rendrait pas votre massacre plus facile à accepter.Si vous êtes tellement supérieurs en puissance et en intelligence, pourquoi ne dépassez-vous pas votre mode de vie basé sur la violence et la prédation ? Votre intelligence surhumaine pourrait  sans doute vous permettre d\u2019atteindre vos buts sans l\u2019exploitation, la domination et la destruction d\u2019êtres innocents.Ne pouvez-vous pas assurer votre survie de façon pacifique au lieu de semer la  ruine et la destruction autour de vous en accablant des êtres qui ne vous ont rien fait de mal ? ».Revenons sur Terre L\u2019humanité est elle-même en train d\u2019inventer des substituts à la viande et aux autres produits tirés de l\u2019exploitation des animaux, il serait donc très étonnant qu\u2019une espèce capable de voyage interstellaire n\u2019ait pas découvert une technologie permettant de produire une chair synthétique indistinguable de la viande humaine.S\u2019ils veulent absolument goûter à de la viande humaine, certains d\u2019entre nous pourraient se porter volontaires pour donner quelques cellules de leurs corps, cellules qui seraient ensuite cultivées en laboratoire pour produire des steaks humains capables de satisfaire les curieux sans impliquer la mort de personne.Apparaît alors un autre aspect qui rend le scénario proposé invraisemblable : une civilisation capable de voyage interstellaire aurait certainement trouvé des moyens technologiques de s\u2019alimenter sans la violence et le gaspillage de ressources impliqués par le fait de voyager des années-lumière pour consommer une autre espèce à l\u2019autre bout de la galaxie.Pour préférer l\u2019option de la viande humaine de culture, ils n\u2019auraient même pas besoin de nous reconnaître comme des égaux sur le plan moral, mais simplement de considérer que nos intérêts ont une importance minimale.L\u2019exemple de la viande de synthèse sert aussi à  démontrer  que  les  conflits  entre  les  intérêts  des individus peuvent diminuer avec le progrès technologique.Prenons l\u2019exemple de l\u2019insuline.Avant 1922, le diabète était une maladie mortelle.Une fois que le rôle de l\u2019insuline fut compris dans le traitement de la maladie, on commença à l\u2019extraire du pancréas de certains animaux, d\u2019abord de chiens, puis de cochons et de bovins, jusqu\u2019à ce qu\u2019on découvre en 1982 comment la synthétiser en laboratoire à l\u2019aide de bactéries génétiquement modifiées.  Selon  la  FDA,  pour  l\u2019année  précédant  cette découverte, il fallait extraire le pancréas de 23 500 animaux pour traiter 750 diabétiques pendant une année.Non seulement cette pratique reposait sur l\u2019exploitation animale, mais l\u2019approvisionnement en insuline pour les malades était à l\u2019époque extrêmement coûteux et précaire.L\u2019exemple démontre que le progrès technologique peut transformer une pratique qui était clairement dans notre intérêt à une époque, en pratique révolue peu après.On pourrait également évoquer la chasse à la baleine qui a presque mené à leur extermination au 19ème siècle, principalement pour alimenter nos lampes à l\u2019huile, ce qui semble absurde aujourd\u2019hui.Ce qui nous paraît rationnel dans une situation donnée dépend des options à notre disposition, et à partir du moment où de nouvelles options sont à notre  portée, certaines pratiques qui semblaient aller de soi peuvent facilement être délaissées, puis éventuellement reconnues comme immorales.On peut donc penser que nos envahisseurs, du haut de leur progrès technologique permettant le voyage intergalactique, auront eu le temps d\u2019inventer de multiples moyens de satisfaire leurs papilles sans avoir besoin de nous tuer. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 101 Que  faut-il  en  conclure ?  On  a  de  bonnes  raisons de croire que jamais une espèce extraterrestre ne viendra sur notre planète avec pour principal but de manger ses habitants \u2013 humains ou non-humains.Premièrement, parce que le progrès technologique présupposé par le voyage interstellaire leur permettrait de satisfaire autrement leur gourmandise ou leur curiosité.Deuxièmement, parce qu\u2019ils auraient depuis longtemps appris à combattre certaines tendances discriminatoires favorisées par la sélection naturelle et à considérer leurs propres intérêts d\u2019un point de vue de plus en plus impartial.Cela signifie-t-il qu\u2019il faudrait s\u2019attendre à ne jamais  avoir de conflits avec des extraterrestres, si jamais  ils  existent ?  Ce  serait  sans  doute  exagéré  :  rien  ne garantit que la progression vers l\u2019impartialité mène les communautés rationnelles à embrasser intégralement le point de vue d\u2019un spectateur désintéressé.Ils pourraient être encore en chemin sur l\u2019escalier mécanique, mais il est permis d\u2019espérer qu\u2019ils auraient de l\u2019avance sur nous.Notice biographique Vincent Duhamel est docteur en philosophie et enseignant au Collège de Maisonneuve.Il s\u2019intéresse aux liens entre la philosophie et la science-fiction  et  aux  questions  concernant  le  futur de l\u2019humanité.Références Food and Drug Administration, (2022).100 Years of Insulin.Silver Spring: Food and Drug Administration.Disponible sur https://www.fda.gov/about-fda/fda- history-exhibits/100-years-insulin MacAskill, W., (2022).What We Owe the Future.New York, Basic Books.Singer, P., (2011).The Expanding Circle: Ethics, Evolution and Moral Progress.Princeton: Princeton University Press. 102 SECTION II Poésie/Création Antispécisme Les algorithmes contre les animaux Par Martin Gibert Un algorithme, techniquement, c\u2019est une suite d\u2019opérations pour parvenir à un résultat.Les matheuses  préciseront  :  c\u2019est  une  suite  finie  et non ambiguë d\u2019instructions et d\u2019opérations.Une  recette  de  cuisine,  la  planification  d\u2019un  voyage ou un programme informatique sont autant  d\u2019algorithmes.  En  intelligence  artificielle  (IA), on distingue par exemple les algorithmes de recommandations comme ceux des moteurs de recherches de Google ou YouTube, et les algorithmes de génération comme ceux de ChatGPT (texte) ou Midjourney (image).Utilisés au pluriel et de façon générique, les algorithmes désignent \u2013 par métonymie et à quelques nuances près \u2013 la même chose que les systèmes d\u2019intelligence artificielle (IA).  Le déploiement de ces systèmes d\u2019IA entraîne déjà des conséquences sur la vie des animaux, et tout indique que ce n\u2019est qu\u2019un début.Mais les systèmes d\u2019IA sont-ils favorables, sans effet,  ou  défavorables  aux  animaux ?  Dans  cet  article, je voudrais proposer quelques pistes pour évaluer l\u2019impact des algorithmes sur les animaux.Je vais en particulier soutenir l\u2019idée qu\u2019ils peuvent infliger  des  dommages  épistémiques,  c\u2019est-à-dire  liés à la connaissance, qui nuisent indirectement aux animaux.Voilà qui n\u2019est pas si nouveau.Comme le remarque le philosophe Peter Singer, depuis l\u2019invention  de  la  roue,  les  animaux  souffrent  du  joug des technologies qui ont souvent servi à les mettre au pas, à les faire travailler (Singer 2023).Les algorithmes pourraient bien ne pas être une bonne nouvelle pour les animaux.Mais avant toute chose, il convient de relever \u2013 avec les quelques personnes à s\u2019être penchées sur le sujet \u2013 que l\u2019impact sur les animaux est un impensé massif en éthique de l\u2019IA.La petite musique qui accompagne le succès des algorithmes est on ne peut plus anthropocentrée : elle fait comme si de rien n\u2019était pour les animaux (Gibert 2023).Or, du robot de traite aux algorithmes de reconnaissance des cris du porc, des systèmes de comptage automatique à  l\u2019identification  des  boiteries,  les  algorithmes  participent largement à l\u2019exploitation animale.Types de dommages à l\u2019encontre des animaux Si les algorithmes nuisent aux animaux, c\u2019est de manière très diverse.Les chercheurs australiens Simon Coaghlan et Christine Parker distinguent ainsi des dommages (ou torts) intentionnels légaux et illégaux (Coghlan et Parker 2023).Ainsi, un algorithme utilisé pour l\u2019exploitation ou la mise à mort d\u2019animaux d\u2019élevage commettra un dommage en toute légalité, contrairement à un drone de chasse qui serait, illégalement, utilisé contre une espèce protégée.Certains dommages ne sont pas non plus intentionnels, comme la contribution du secteur numérique aux GES \u2013 la crise  climatique  affectant  bien  sûr  de  nombreux  animaux aussi.Enfin,  les  dommages  peuvent  être  directs comme lorsqu\u2019un système de surveillance est défaillant et ne prévient pas un incendie ou indirects, lorsqu\u2019un système de recommandation incite à consommer des produits d\u2019origine animale.Pensons en particulier aux algorithmes qui participent au marketing, à ceux qu\u2019on mobilise pour créer des publicités ciblées et personnalisées.Mon impression générale, c\u2019est POSSIBLES PRINTEMPS 2024 103 que nous n\u2019avons pas encore pris la mesure de l\u2019ampleur des dommages indirects que les algorithmes font subir aux animaux.À l\u2019heure actuelle, beaucoup de ce que nous lisons, voyons ou entendons est déterminé par des algorithmes.Notre écosystème cognitif est saturé de systèmes d\u2019IA : chaque recherche sur Google ou Spotify, chaque utilisation de X ou Facebook implique de près ou de loin des algorithmes de recommandations.Une part de plus en plus importante de notre temps de cerveau disponible, pour reprendre une expression célèbre de Patrick Lelay, l\u2019ancien PDG de la chaîne de télévision française TF1, dépend de décisions algorithmiques.De ce point de vue, avec ses deux milliards d\u2019utilisateurs qui y passent en moyenne 30 minutes par jour, l\u2019algorithme de YouTube, à l\u2019origine de 70 % des vidéos regardées, est sans conteste un des plus puissants au monde.Lorsqu\u2019un algorithme fait par exemple la promotion en ligne d\u2019un produit d\u2019origine animale (cuir, fourrure, viande, laitage, etc.), on peut dire, à tout le moins, qu\u2019il est indirectement contre les animaux puisqu\u2019il contribue au marché de leur exploitation.De même, lorsque Google répond à ma requête de « pâté chinois », un plat typique du Québec, avec la recette originale qui contient du bœuf et non avec la recette végane aux lentilles, on peut dire qu\u2019il contribue à me faire consommer du bœuf.Pour les bovidés, le préjudice est peut- être  indirect  et  diffus, mais  il  n\u2019en  est  pas moins  réel.Ce qui est nouveau, c\u2019est que les algorithmes de génération sont désormais des créateurs de contenu : ils produisent des informations que nous pouvons lire, voir et entendre.Ces algorithmes  influencent  nos  croyances  et  notre  comportement.Ils sont par là-même à l\u2019origine d\u2019un autre type de préjudice : les dommages épistémiques.L\u2019argument du dommage épistémique Un dommage épistémique se distingue d\u2019un dommage pratique infligé aux animaux parce qu\u2019il  touche à nos croyances. En effet, que ma requête  sur Google ou YouTube aboutisse ou non à ce que je prépare la recette de pâté chinois au bœuf, il n\u2019en  reste  pas  moins  qu\u2019elle  va  avoir  des  effets  sur ce que je trouve normal, sur ce que je crois.De même, lorsque Midjourney crée l\u2019image de repas standard ou celle d\u2019un élevage de cochon, la présence ou non de charcuterie sur la table ou des cochons en plein air favorise certaines croyances \u2013 que les cochons, par exemple, sont faits pour être charcutés et qu\u2019ils chillent à l\u2019extérieur.L\u2019argument du dommage épistémique part du constat précédent : (1) Les algorithmes déterminent une part importante des informations captées par l\u2019attention des gens.En épistémologie, la branche de la philosophie qui s\u2019intéresse à nos croyances et à la connaissance, un dommage épistémique désigne « le fait d\u2019entraver le succès cognitif d\u2019un agent » (Steup et Neta 2020).(On ne confondra pas avec la notion proche d\u2019injustice épistémique qui consiste à ignorer la capacité de certain·es à produire du savoir.) Ainsi, induire son interlocuteur en erreur en lui cachant certains faits ou en manipulant ses émotions constitue un dommage épistémique à son endroit.Plus précisément, on parlera de dommage épistémique (« harm ») si je ne le fais pas sciemment, et de tort épistémique (« wrong ») dans le cas contraire ou si j\u2019enfreins des normes de justice.On peut dire que les algorithmes causent des dommages épistémiques lorsqu\u2019ils propagent des  croyances  injustifiées,  comme  l\u2019idée  que  la  vaccination est dangereuse, par exemple.On peut donc afÏrmer que :  104 SECTION I Antispécisme (2) Les algorithmes causent un dommage épistémique lorsqu\u2019ils induisent ou renforcent des croyances injustifiées.Si un algorithme m\u2019incite à croire qu\u2019il est moralement acceptable de consommer du bœuf et si cela est faux, alors il me cause un dommage épistémique.Il m\u2019empêche d\u2019atteindre le succès cognitif qui consisterait, en l\u2019occurrence, à rejeter une croyance non justifiée. Or, toute la littérature  en éthique animale est là pour témoigner qu\u2019il n\u2019est  effectivement  pas  acceptable  d\u2019ignorer  le  bien-être et les droits des bœufs.La Déclaration de Montréal sur l\u2019exploitation animale, signée par 550 philosophes moraux et politiques, condamne ainsi sans équivoque « l\u2019ensemble des pratiques qui supposent de traiter les animaux comme des choses ou des marchandises.» (GREEA 2022) Comme le montre par ailleurs le philosophe François Jaquet (2022), nos croyances spécistes sont  largement  influencées  par  le  tribalisme,  c\u2019est-à-dire notre tendance à favoriser les membres d\u2019un groupe par rapport à ceux d\u2019un autre.Or, non seulement, dit-il, le tribalisme est un produit de l\u2019évolution qui n\u2019a rien à voir avec le juste ou le bien, mais c\u2019est une tendance qui est à l\u2019origine de nombreuses croyances fausses comme les croyances racistes.D\u2019un point de vue philosophique, il est aujourd\u2019hui clair que la charge de la preuve est passée du côté de celles et ceux qui défendent l\u2019exploitation animale.Il n\u2019est pas justifié de croire que l\u2019essence des bœufs consiste  en leur être-pour-la-consommation non plus qu\u2019il le serait de croire qu\u2019ils méritent leur statut de  victimes.  C\u2019est  ce  que  formule  l\u2019afÏrmation  suivante : (3) Les algorithmes causent un dommage épistémique lorsqu\u2019ils renforcent la croyance non justifiée qu\u2019il est moralement acceptable d\u2019exploiter des animaux.Par exemple, lorsque Google me donne des recettes de viande pour ma recherche de « pâté chinois », non seulement l\u2019algorithme me recommande implicitement de manger de la  viande,  mais  il  me  confirme  aussi  que  c\u2019est  acceptable.Il tend à normaliser un comportement humain foncièrement nuisible aux animaux.On pourrait dire qu\u2019il contribue ainsi au carnisme, ce concept développé par la psychologue américaine Melanie Joy et qui désigne précisément l\u2019idéologie de la viande, la croyance qu\u2019il est normal, naturel et nécessaire d\u2019exploiter des animaux pour les manger (Desaulniers et Gibert 2020).Joy a le mérite de mettre l\u2019accent sur les « contradictions » internes du carnisme qui, pour reprendre le titre de son livre (Joy 2010), nous conditionne à aimer les chiens, à se vêtir de vache et à manger des cochons.C\u2019est bien sûr tout à fait arbitraire du point de vue moral.Dès lors, quelles  instructions donner à nos  systèmes d\u2019IA ?  ChatGPT devrait-iel catégoriser les chiens comme comestibles  ou  non  comestibles ?  Et  pensons  au  lapin qui est tantôt un animal de compagnie, tantôt de laboratoire, tantôt destiné à la consommation, et d\u2019autres fois encore un animal sauvage qui peut aussi bien être chassé que protégé.Il n\u2019existe pas de bonnes raisons morales pour  justifier  le  traitement  sélectif  entre  ceux  qu\u2019on aime et ceux qu\u2019on mange.Concrètement, ce n\u2019est pas quelque chose que des parents peuvent expliquer facilement à leurs enfants, chacun devinant le manque de cohérence dans nos attitudes à l\u2019égard des animaux.Voilà tout l\u2019enjeu : voulons-nous que cette incohérence soit aussi transmise aux algorithmes ?  Au-delà des croyances sur ce qu\u2019il faut ou non  consommer,  les  algorithmes  diffusent  en  masse une croyance (fausse) héritée notamment d\u2019Aristote.C\u2019est l\u2019idée que l\u2019univers serait ordonné en une grande chaîne des êtres, une scala naturæ, POSSIBLES PRINTEMPS 2024 105 où  les  animaux  sont  ontologiquement  inférieurs  aux humains.Cette croyance est constitutive d\u2019énormément de représentations du monde, au moins  depuis  la  Genèse  (1-28)  où  Dieu  enjoint  de  dominer « sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.» L\u2019idée d\u2019une échelle hiérarchique des êtres tout comme celle d\u2019une injonction divine à dominer les animaux va au-delà du carnisme.Elles participent du spécisme, l\u2019idéologie qui soutient la discrimination morale selon l\u2019espèce.La  proposition  (3)  afÏrmait  que  les  algorithmes  peuvent causer des dommages épistémiques qui nuisent aux animaux.C\u2019est manifestement le  cas  avec  les  croyances  injustifiées  carnistes  et  spécistes : (4) Les algorithmes causent un dommage épistémique lorsqu\u2019ils induisent et entretiennent des croyances carnistes et spécistes.Des chercheurs en IA ont ainsi commencé à documenter un biais spéciste dans les algorithmes de traitements du langage naturel (NLP) qui sont derrière les IA génératives comme ChatGPT ou Bard : utilisation du pronom « it » en anglais plutôt que « he » ou « she », euphémisation de la violence, association automatisée avec des termes dévalorisants.Comme le remarquent Thilo Hagendorff et  ses  collègues,  la  technologie  qui sous-tend ces algorithmes est foncièrement conservatrice et perpétue le spécisme : « En apprenant à partir de stimuli d\u2019entraînement qui sont, en fait, des comportements humains antérieurs agglutinés, les méthodes d\u2019apprentissage automatique tendent à préserver et à fixer les biais discriminatoires et spécistes dans des applications telles que la génération de langage naturel, les systèmes de recommandation, les algorithmes de classement, etc.» (Hagendorff et al. 2022).  Si les algorithmes sont foncièrement « conservateurs », c\u2019est parce qu\u2019à moins d\u2019instructions contraires, ils reproduisent « sans filtre  »  les  croyances  morales  présentes  dans  leurs données d\u2019entrainement.Dans une société carniste et spéciste, on doit en conclure que : (5) Les algorithmes (de recommandation et de génération) sont contre les animaux.L\u2019argument des stéréotypes Une autre illustration de ce phénomène se  joue  autour  des  stéréotypes.  En  effet,  créer  ou renforcer un stéréotype faux ou dégradant, c\u2019est causer un dommage épistémique qui peut entraîner des conséquences pratiques.Avec le développement des IA génératives comme ChatGPT (texte) ou DALL-E (image), la question du bon usage des stéréotypes va devenir un sujet de préoccupation.La question est en somme de savoir comment automatiser (ou non) les stéréotypes.Car, ce n\u2019est pas un mystère, les gens entretiennent des stéréotypes sur de nombreux sujets et certains d\u2019entre eux sont préjudiciables.On a ainsi de bonnes raisons de programmer les agents conversationnels comme ChatGPT à éviter les stéréotypes racistes ou sexistes.Et il est facile de voir comment les algorithmes générateurs d\u2019images, eux aussi, peuvent renforcer des stéréotypes : par quelles images DALL-E devrait répondre à des demandes à haut risque de clichés malheureux, comme dessine-moi un immigrant, une toxicomane, un violeur, une cheffe d\u2019entreprise\u2026  Avec Midjourney, en 2023, l\u2019instruction « dessine- moi une personne indienne » générait presque toujours un vieil homme avec un turban tandis que « dessine-moi une personne mexicaine » produisait systématiquement un homme moustachu avec un sombréro (Turk 2023). 106 SECTION I Antispécisme Nous avons évidemment des stéréotypes sur les animaux. Ils nous permettent de simplifier notre  perception.On les range ainsi plus facilement dans des cases (ce qui peut être utile) : certains animaux sont intelligents, mignons, inoffensifs ou amicaux,  d\u2019autres sont idiots, laids, agressifs ou inamicaux.Certains stéréotypes sont valorisants et d\u2019autres, pas du tout.Les psychologues ont étudié le stéréotype général de l\u2019animalité.Il renvoie à une sorte d\u2019être humain en creux et il est clairement dévalorisant : l\u2019animal est (stéréo)typiquement sans  intelligence  ni  rafÏnement,  irrationnel  et  agressif (Haslam et Loughnan 2023 ; Sevillano et Fiske 2023). L\u2019animal est un concept flou, puisqu\u2019il  désigne indistinctement tous les animaux non humains, et il sert facilement de repoussoir sur le plan psychologique ou émotionnel.L\u2019argument des stéréotypes afÏrme dès  lors  que : (6) Les algorithmes de génération nuisent aux animaux lorsqu\u2019ils créent ou reproduisent des stéréotypes dévalorisants.Cette dévalorisation est aussi présente dans la langue.Comme le montre la chercheuse Marie- Claude Marsolier, notre langage est misothère, c\u2019est-à-dire qu\u2019il exprime bien souvent la haine ou le mépris envers les animaux (Marsolier 2020).On ne parle pas de vaches enceintes ou de juments qui accouchent ; comme les truies, elles mettent bas.Les animaux n\u2019ont pas de visage ou de figure, mais des gueules.Ils sont souvent à la base d\u2019insultes : grosse vache, sale porc, cervelle d\u2019oiseau\u2026 On ne  les qualifie pas de personnes et on euphémise leur mise à mort en disant que certaines vaches sont réformées ou que les chasseurs prélèvent du  gibier.  Subrepticement,  le  langage  efface  l\u2019individualité des animaux : on mange du poulet ou du cochon, alors qu\u2019on parle d\u2019individus, des poulets, un cochon.Sachant que notre langage regorge de tels stéréotypes et associations, on doit se demander ce que nous désirons faire apprendre exactement aux larges modèles de langage.Il y a une question éthique insoupçonnée mais cruciale en éthique des algorithmes : est-il raisonnable et souhaitable qu\u2019un  agent  moral  artificiel  comme  ChatGPT  reproduise sans coup férir notre tendance linguistique à dévaloriser  les animaux ? Répondre  à cette question, c\u2019est se demander si l\u2019on veut d\u2019une  société  où  l\u2019on  voit  plutôt  les  animaux  comme des personnes ou plutôt comme des ressources.Lorsqu\u2019on programme un agent conversationnel, il y a de bonnes raisons de vouloir éliminer  les  propos  offensants  les  minorités  selon leur race, leur sexe ou leur orientation sexuelle, par exemple.Ce serait gênant qu\u2019une IA générative tienne des propos homophobes ou racistes. L\u2019argument des  stéréotypes afÏrme que  la même chose est vraie pour la dévalorisation des animaux.Tant qu\u2019à choisir la programmation morale de nos chatbots, pourquoi ne pas rendre leur langage un peu moins misothère que le nôtre ?Les  systèmes  d\u2019intelligence  artificielle  sont  des systèmes de traitement de l\u2019information.À ce titre, ils (re)produisent des informations qui peuvent avoir des conséquences sur les animaux : des mises à morts de l\u2019abattoir autonome aux dommages épistémiques des agents conversationnels.Si l\u2019on se représente l\u2019information  comme  un  flux  ininterrompu,  qui  entre et sort des systèmes d\u2019IA, on peut dire que les algorithmes laissent plus ou moins passer d\u2019informations directement ou indirectement nuisibles aux animaux ; ils modulent le débit.On peut donc répondre de manière synthétique à la question de savoir si les algorithmes sont contre les animaux : POSSIBLES PRINTEMPS 2024 107 (7) Les algorithmes sont contre les animaux lorsque l\u2019information qu\u2019ils génèrent tend à empirer leur situation ou à maintenir le statu quo.Trois scénarios possibles Il s\u2019ensuit trois scénarios, plus ou moins favorables aux animaux.Passons-les en revue.1) Dans un premier scénario, les algorithmes sont contre les animaux au sens fort : ils participent à l\u2019élevage, à la chasse et à la pêche, ils renforcent nos biais anthropocentristes, spécistes et carnistes. C\u2019est le scénario où l\u2019abattoir autonome  est accepté par la population, où les systèmes d\u2019IA  contribuent à la croissance de la production de viande et où  ils  renforcent  la normalisation de  la  violence envers les animaux.Dans l\u2019élevage à grande échelle, celui qui produit la majorité des animaux consommés en Occident, l\u2019automatisation est déjà une réalité : trayeuse automatique, système de surveillance, de comptage, de détection des boiteries.On peut très bien imaginer qu\u2019un jour toute la production animale soit aux mains de robots et autres systèmes d\u2019IA.Il y aurait des arguments pour cela : en effet,  les robots sont réputés utiles pour les tâches sales, dangereuses et dégoûtantes (« dirty, dangerous and disgusting ») comme nettoyer le fond d\u2019une piscine ou colmater une centrale nucléaire.Avec son taux de roulement très rapide et ses troubles de santé mentale fréquents, le travail à l\u2019abattoir pourrait avantageusement être remplacé par des machines autonomes.À tout le moins, certaines raisons anthropocentristes militent dans le sens d\u2019une automatisation de l\u2019élevage.En prenant en charge l\u2019abattage des animaux, les algorithmes deviendraient des contributeurs majeurs de leur asservissement.Si plus d\u2019animaux doivent endurer le confinement et la mort à cause  de  l\u2019automatisation, si plus de souffrances sont à  la clé, ceux-ci sont évidemment perdants.Qu\u2019elle soit industrielle ou familiale, les animaux n\u2019ont évidemment pas intérêt à ce que leur exploitation soit plus efÏciente grâce à l\u2019IA.  D\u2019un point de vue symbolique, on pourrait dire que dans ce premier scénario, la société délègue (en partie) l\u2019exploitation aux machines : elle s\u2019en lave les mains.De tels processus de désengagement moral sont bien connus.Le psychologue Albert Bandura a montré que l\u2019être humain est prompt à occulter ou minimiser son rôle dans les dommages qu\u2019il cause (Bandura 1999).La fameuse expérience de Milgram sur l\u2019obéissance à l\u2019autorité allait déjà dans ce sens.Or, les systèmes d\u2019IA, avec leur capacité d\u2019agir de façon  (relativement)  autonome, offrent une  voie  royale pour le désengagement moral des humains.2) Dans un second scénario, les algorithmes n\u2019ont  pas  d\u2019effet  significatif  sur  l\u2019exploitation  animale.L\u2019implémentation de l\u2019IA dans l\u2019élevage demeure marginale, on ne développe ni abattoir autonome, ni drone de chasse, et les algorithmes de recommandation et de génération n\u2019amplifient  pas le spécisme.C\u2019est bien sûr un scénario très improbable car on voit mal comment l\u2019industrie pourrait résister à la réduction des coûts que permet l\u2019automatisation.Je pense que, dans ce second scénario, on doit dire que les algorithmes sont encore contre les animaux.En supposant, pour reprendre la métaphore  du  flux  d\u2019information  ininterrompu,  que ce qui sort des systèmes d\u2019IA n\u2019améliore, ni n\u2019empire la situation des animaux, cela ne met pas les algorithmes au-dessus de toute critique.Certes, ils leur nuisent moins que dans le premier scénario, mais ils sont conservateurs : en n\u2019aidant pas les animaux, ils consolident un statu quo, ils pérennisent une situation foncièrement injuste. 108 SECTION I Antispécisme Si ce scénario est improbable, c\u2019est aussi parce qu\u2019il n\u2019est pas clair que les algorithmes puissent  rester  «  neutres  »  au  sens  où  ils  n\u2019améliorent ni n\u2019empirent la situation.Dans le cas d\u2019un agent conversationnel comme ChatGPT, par exemple, que signifie ne pas amplifier le spécisme ?  Soit le ChatGPT anglophone utilise « it » comme pronom pour un animal, soit il ne l\u2019utilise pas.Un algorithme de génération de texte doit écrire : il a mangé « du » ou « un » poulet.Il doit proposer une réponse, spéciste ou non, à la question « à quoi servent les cochons ? ». Bref, tout indique que les  algorithmes ne peuvent que difÏcilement être « ni  pour ni contre » les animaux.3) Le troisième scénario est le plus optimiste.Les algorithmes ne sont plus contre les animaux, mais avec eux, c\u2019est-à-dire qu\u2019ils les épaulent.Le  flux  d\u2019information  qu\u2019ils  génèrent  améliore  significativement leur condition. Dans ce scénario,  non seulement les algorithmes ne rendent pas l\u2019exploitation animale plus rentable, mais ils lui mettent des bâtons dans les roues. Comment ? On  peut envisager quelques pistes.D\u2019abord, les algorithmes pourraient révolutionner notre compréhension de la communication animale.Le Project Cetacean Translation  Initiative  (CETI)  s\u2019efforce  de  comprendre les cachalots en mobilisant les ressources de l\u2019apprentissage automatique avec des enregistrements d\u2019échanges sonores entre individus.D\u2019autres espèces sont étudiées et des algorithmes pourraient bientôt reconnaître le chant des oiseaux ou les expressions faciales et les aboiements d\u2019un chien.Certes, il est bien sûr possible qu\u2019une meilleure compréhension des animaux serve à mieux les exploiter ; mais ce n\u2019est pas ce qui se passe dans le scénario optimiste.Comprendre comment les animaux communiquent devrait favoriser la prise en compte de leurs préférences : si une application décodait les diverses émotions de nos animaux de compagnie, nous tiendrions certainement davantage compte de leurs intérêts.Des algorithmes capables de traduire ce qu\u2019ils expriment participeraient incontestablement de leur libération.De façon plus générale, si l\u2019IA contribue à améliorer notre connaissance des animaux, cela devrait leur être favorable \u2013 par exemple via la médecine vétérinaire.Dans le scénario optimiste, les algorithmes aident aussi les animaux parce qu\u2019ils incitent les humains à cesser de les exploiter.Les algorithmes de recommandation suggèrent des produits véganes et ceux de génération ne propagent pas le spécisme.C\u2019est un scénario sans dommage épistémique : les algorithmes atténuent les croyances non justifiées à l\u2019égard des animaux  ainsi que les associations et les stéréotypes dévalorisants.Les systèmes d\u2019IA n\u2019automatisent pas le spécisme (Gibert 2024).Conclusion La situation actuelle est malheureusement très loin du troisième scénario et de toute techno- utopie animaliste.Même le second scénario serait un  progrès  significatif  car,  pour  l\u2019heure,  c\u2019est  le  premier qui s\u2019installe.Dans cet article, j\u2019ai proposé un survol de l\u2019impact des algorithmes sur les animaux.Cet impact ne se réduit pas aux torts ou aux dommages directs.Il passe aussi par des dommages épistémiques comme lorsque des algorithmes de recommandations ou de génération entravent le « succès cognitif » des utilisateurs en renforçant des croyances morales non justifiées, notamment  via des stéréotypes dévalorisants.En ce sens, et jusqu\u2019à preuve du contraire, les algorithmes sont contre les animaux \u2013 puisqu\u2019ils s\u2019alignent sur les comportements humains. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 109 Notice biographique Martin Gibert est chercheur en éthique de l\u2019intelligence artificielle à l\u2019Université de Montréal  et co-rédactrice en chef (sic) de L\u2019Amorce (lamorce.co), une revue en ligne contre le spécisme.Il a publié L\u2019imagination en morale (2014), Voir son steak comme un animal mort (2015) et Faire la morale aux robots (2020), ainsi que plusieurs articles disponibles sur son site web (martingibert.com) et son blogue « La quatrième blessure ».Références Bandura, A., (1999).Moral Disengagement in the Perpetration of Inhumanities.Personality and Social Psychology Review.3(3), 193-209.Disponible sur : https://doi.org/10.1207/s15327957pspr0303_3 Desaulniers, É., et Gibert M., (2020).Carnisme.Dans : R.Larue, dir.La pensée végane : 50 regards sur la condition animale.Paris, PUF.GREEA, (2022).Déclaration de Montréal sur l\u2019expoitation animale.Montréal : Groupe de recherche en éthique environnementale et animale.Disponible sur : https://greea.ca/declaration-de- montreal-en-francais/ Gibert, M., (2023).Algorithmes et animaux : de nouveaux enjeux en éthique de l\u2019intelligence artificielle.Dans : K., Gentelet, dir.Les intelligences artificielles au prisme de la justice sociale.Considering Artificial Intelligence Through the Lens of Social Justice.Québec: PUL.Gibert, M., (2024).Automatiser le spécisme.L\u2019Amorce, revue contre le spécisme.1.Éliott Éditions.Hagendorff, T., Bossert, L., Fai Tse, Y., et Singer, P., (2022).Speciesist bias in AI: how AI applications perpetuate discrimination and unfair outcomes against animals.AI and Ethics.3, 717\u2013734.Disponible sur : https://doi.org/10.1007/s43681-022-00199-9 Haslam, N., et Loughnan, S., (2014).Dehumanization and Infrahumanization.Annual Review of Psychology.65, 399\u2013423.Disponible sur : https://doi.org/10.1146/annurev-psych-010213-115045 Jaquet, F., (2022).Speciesism and tribalism: embarrassing origins.Philosophical Studies.179(3), 933\u2013954.Disponible sur : https://doi.org/10.1007/ s11098-021-01700-6 Joy, M., (2010).Why We Love Dogs, Eat Pigs, and Wear Cows.Newburyport: Conari Press.Marsolier, M.-C., (2020).Le mépris des « bêtes »: un lexique de la ségrégation animale.Paris, PUF.Sevillano, V., et Fiske, S.T., (2023).Animals are diverse: distinct forms of animalized dehumanization.Current Opinion in Behavioral Sciences.51, 101265.Disponible sur : https://doi.org/10.1016/j.cobeha.2023.101265 Singer, P., (2023).The unexpected impact of AI on animals.Big Think (Great Question Series).Disponible sur : https://bigthink.com/series/great- question/ai-animals-ethics/ Steup, M., et Neta, R., (2020).Epistemology.Dans : E.N.Zalta et al., dir.The Stanford Encyclopedia of Philosophy.Stanford: Stanford University Press.Disponible sur : https://plato.stanford.edu/archives/ fall2020/entries/epistemology/ Turk, V., (2023).How AI reduces the world to stereotypes.Rest of the world, 10 Octobre.Disponible sur : https://restofworld.org/2023/ai- image-stereotypes/ 110 SECTION II Poésie/Création Antispécisme Des fois, ça marche.Entrevue sur une ferme véganique en Suisse Entrevue avec Sarah Heiligtag, traduite de l\u2019anglais par Lucas Krishnapillai La cause animale est marquée par sa diversité : on y trouve des gens de tous horizons, qui s\u2019investissent dans une large gamme des actions possibles.Des refuges dépendant de dons ou des pouvoirs publics faisant face au problème structurel de l\u2019abandon, aux sanctuaires qui se réclament de l\u2019anarchisme et tentent des sociétés multi-espèces égalitaires; des plus aisé·es qui prônent  l\u2019utilisation  du  capitalisme  financier,  à celles et ceux qui mènent des opérations de confrontation pour arracher les animaux à leur sort.  DifÏcile  de  trouver  une  constante  ou  un  dénominateur commun\u2026 vraiment commun.Car souvent quand on creuse, les divergences émergent et se cristallisent en autant de failles que l\u2019on peine à franchir.Et face à l\u2019ampleur du désastre qui nous laisse surtout des ruines dans lesquelles habiter avec les animaux, nos mises en mouvement vers le mieux semblent parfois dérisoires.Parfois pourtant, émergent des bribes de solution qui donnent un élan général bienvenu.Les sanctuaires nous laissent déjà entrevoir des possibilités de vie commune avec les animaux qui ne soit pas marquée par leur exploitation.En tenant compte de leurs préférences (par exemple, avec quels autres animaux ielles préférent socialiser, quelle proximité ielles souhaitent entretenir avec les humain·es, comment ielles souhaitent organiser leur quotidien), l\u2019étape qui suit leur libération est mise en actes, dans un  endroit  où  praxis  et  théorie  s\u2019entremêlent  pour  préfigurer  un  horizon  plus  juste  à  leur  égard.Toutefois, ces expériences sont souvent cantonnées à des espaces restreints qui peinent à gagner en visibilité et sont constamment sur le  fil,  financièrement.  En  Suisse  Alémanique,  à  seulement une heure de Zurich, se joue autre chose.Sarah Heiligtag, avec les projets Hof Narr et Transfarmation, propose un changement d\u2019échelle qui nous permet d\u2019envisager plus vaste encore.Hof Narr est le nom de sa ferme véganique au sein de laquelle elle accueille des animaux dits de ferme qui ont été soustraits à leur existence dans les industries agricoles.L\u2019idée est de montrer par le fait accompli qu\u2019il est possible à la fois de produire du maraîchage pour assurer sa subsistance et  d\u2019offrir  un  accueil  aux  animaux  qui  en  ont  besoin.La preuve faite, elle fut contactée par des agriculteur·ices refusant de continuer à exploiter leurs animaux, curieux·ses de ses solutions.Émerge alors Transfarmation, un programme destiné  à  celles  et  ceux  intéressé·es  à  effectuer  une transition d\u2019une agriculture classique vers une agriculture véganique.L\u2019entretien qui suit, réalisé par Lucas Krishnapillai, nous donne les détails de cette histoire.L.K.Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter puis nous donner les grandes lignes de ton projet ?S.H.Je m\u2019appelle Sarah, j\u2019ai 45 ans, et je suis une philosophe, ce qui marque le début de mon parcours en rapport aux droits des animaux et à l\u2019éthique animale.C\u2019est en étudiant les théories de la justice que j\u2019ai réalisé qu\u2019il y manquait toujours plein de gens dans ces considérations philosophiques, les animaux.Après mes études, POSSIBLES PRINTEMPS 2024 111 j\u2019ai commencé à enseigner l\u2019éthique à l\u2019université, parce que je pensais qu\u2019en enseignant cette injustice, l\u2019irrationalité de cette injustice, les gens réaliseraient et arrêteraient de maltraiter les animaux.Je me suis ensuite rendue compte que les solutions étaient là sur le papier, mais rarement mises en application.Mon mari et moi, on s\u2019est alors dit qu\u2019on avait besoin de trouver un endroit au sein duquel on  ne  voulait  pas  faire  que  parler,  mais  où  l\u2019on  pouvait  aussi  faire  les  choses  différemment.  On  est donc parti·es chercher une ferme au sein de laquelle on pourrait non seulement offrir un refuge  aux animaux et parler de leur personnalité, de leurs  droits,  effectuer  des  comparaisons  qui  font  réfléchir, avec l\u2019exemple des cochons et des chiens,  en se demandant pourquoi ils sont traités de manière si différente. L\u2019idée c\u2019était aussi de toucher  le cœur des gens, pour permettre le changement.Donc  on  voulait  offrir  un  refuge  aux  animaux et parler d\u2019éthique, mais on voulait aussi montrer que l\u2019agriculture pouvait prendre une  voie  différente,  que  l\u2019on  pouvait  produire  de la nourriture sans exploiter personne.Donc on a créé une ferme végane sur l\u2019espace du sanctuaire  et  finalement  des  agriculteur·ices  sont venu·es vers nous parce qu\u2019elles et ils ont vu en nous une opportunité.On n\u2019a jamais planifié  de  dire  aux  agriculteur·ices  ce  qu\u2019ils  et  elles devaient faire, parce qu\u2019on n\u2019a jamais cru qu\u2019ielles nous écouteraient, on voulait parler aux consommateur·ices pour leur dire comment ielles pouvaient changer.Mais tout d\u2019un coup les agriculteur·ices nous contactent, et sont là devant nous, en larmes, en réalisant qu\u2019elles et ils peuvent évoluer dans ce métier sans tuer leurs animaux, c\u2019est comme une sorte de grande révélation.J\u2019étais hyper motivée à les aider dès que possible pour changer leurs fermes, ce qui a attiré l\u2019attention des médias en Suisse, dans un pays  où  il  y  a  cette  image  des  vaches  heureuses  qui circule, alors qu\u2019elles ne le sont pas.Les agriculteur·ices ont pris la parole, pour dire non, nos vaches ne sont pas heureuses, elles sont maltraitées.Tout ça a commencé à prendre vie dans les médias, ce qui a inspiré de nouvelles fermes et c\u2019est comme ça que le projet Transfarmation a commencé.Donc on a démarré notre propre ferme qui est toujours en fonctionnement, Hof Narr, et on y enseigne l\u2019éthique, à des enfants comme à des adultes, chaque semaine.On est aussi en train de cultiver pour nourrir des gens et on y sauve également des personnes, des animaux non humain·es.Donc il y a ces quatre piliers : les animaux, l\u2019éducation, la ferme Hof Narr et le projet de transition Transfarmation.L.K.Est-ce que tu peux nous parler de tes inspirations en philosophie, ainsi que les projets concrets qui t\u2019ont inspirée pour mettre en œuvre le tien ?S.H.Mes inspirations étaient vraiment plutôt théoriques, j\u2019étais tout le temps dans les textes, où  l\u2019on  trouve  parfois  des  choses  étranges,  j\u2019en  lisais aussi d\u2019autres qui me mettaient en colère, mais dans l\u2019ensemble ça part aussi de là.Il y a le travail de Peter Singer sur la question du principe d\u2019égale considération, Tom Regan aussi, les classiques  qu\u2019on  finit  par  lire  à  un  moment.  Je  pense que ce qui est vraiment central, c\u2019est cette idée de mettre les animaux sur un plan d\u2019égalité ; on le comprend pour les chats et les chiens, mais on ne le fait pas pour les animaux de ferme.J\u2019aime beaucoup la logique, et on se demande vraiment où est la logique ici ? Et donc, où est la justice ? J\u2019ai  toujours aimé les animaux et je me projette dans ce qu\u2019ils vivent, donc la théorie était une part de notre inspiration, mais j\u2019ai aussi fait des enquêtes sous couverture pendant et après mes études, 112 SECTION I Antispécisme donc je suis allée dans tous ces endroits horribles.Ces lieux sont aussi inspirants d\u2019une certaine manière  :  quand  on  voit  comme  ielles  souffrent,  on veut changer ça parce que c\u2019est inacceptable.Chaque animal que j\u2019ai rencontré, de personne à personne, reste la plus grande inspiration.Si on regarde un cochon dans les yeux et qu\u2019on comprend qui est derrière, quand on comprend que ce sont des personnes et que chaque  cochon  est  différent,  ça  demeure  ma  plus grande motivation chaque jour.Ielles ont tellement besoin de notre aide que je ne me vois pas arrêter.L.K.Tu peux en dire plus sur les agriculteur·ices, est-ce qu\u2019ielles deviennent antispécistes ?S.H.La plupart le deviennent.Ielles sont tout·es très  différent·es,  mais  viennent  souvent  de  mondes  différents.  Ielles  n\u2019ont  pas  forcément  entendu parler de théories philosophiques et ne sont pas engagé·es dans des travaux de logique abstraits, c\u2019est souvent par le cœur que ça passe je dirais, certain·es sont très rapides et tirent des conclusions personnelles : si je veux arrêter de tuer mes animaux, je ne vais pas continuer à manger d\u2019autres animaux.Parfois ielles vont ensuite vers des perspectives en termes de libération collective.Pour d\u2019autres, ça prend beaucoup plus de temps et ça demande de la stratégie, des conversations, de la mise en perspective : si tu pratiques le care pour certains de tes animaux, est-ce que c\u2019est cohérent ou juste de ne pas le faire avec d\u2019autres ?  Je discute beaucoup, j\u2019essaie d\u2019être stratégique, de donner des ressources, de remettre les discours en perspective, je considère que ça fait partie de mon travail.Si une personne végane arrive, son premier jour à Transfarmation peut être assez choquant, car comme la transition est en cours, de fait il y a encore de l\u2019exploitation animale.L.K.Comment ça se passe en termes de conditions matérielles d\u2019existence, d\u2019où viennent les fonds ?S.H.  On  a  différentes  sources  de  revenus  :  pour  la partie éducative, les écoles payent pour venir ici.Aussi, on cultive et vend des légumes et pour offrir  le  refuge  aux  animaux,  on  peut  avoir  des  parrainages de personnes privées qui ont sauvé un cochon et qui payent maintenant pour sa subsistance, ou encore des fondations qui traitent du droit des animaux et qui veulent soutenir notre travail.La plupart des revenus sont pour les animaux et les produits de la ferme servent plutôt à notre subsistance à nous les humain·es qui avons aussi besoin d\u2019un revenu.Pour ce qui est des agriculteur·ices, ielles gagnent leur argent avec un tournant dans leur production, si par exemple ielles produisaient du lait, c\u2019est remplacé par des cultures d\u2019avoine pour faire du lait d\u2019avoine ou des yaourts à l\u2019avoine.On fait un budget et souvent les nouvelles cultures ne remplacent pas complètement les revenus issus de l\u2019exploitation animale immédiatement.Si, par exemple, les vaches restent sur les fermes, on travaille avec des sponsors et on regarde également si les fondations peuvent aider et remplir les trous dans le budget au début.Après une année ou deux, ielles ont assez d\u2019expérience dans les cultures maraîchères pour avoir des liens avec des entreprises comme Vegan Cheese, par  exemple.  Ça  prend  un  an  ou  deux  pour  se  construire et après le remplacement fonctionne.On doit  bien  regarder  les  chiffres,  combien  ielles  ont actuellement, s\u2019il leur faut plus ou moins de revenus  et,  à  la  fin,  il  y  a  plutôt  une diversité  au  niveau de la production.Ce n\u2019est plus juste du lait comme c\u2019était avant, mais des pois chiches, des lentilles, des légumes, des sponsorships, parfois des après-midis éducatives pour compléter.La diversité est ce qui donne une stabilité. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 113 Pour ce qui est de la partie éducative, comme j\u2019enseignais l\u2019éthique à l\u2019université, des professeur·es me connaissaient déjà et m\u2019ont contactée pour venir à la ferme.Ensuite, ielles en ont parlé à d\u2019autres enseignant·es d\u2019écoles qui voulaient également venir visiter, c\u2019est un peu du bouche à oreilles.On a aussi une brochure, si jamais les écoles ne nous contactaient plus, ce qui n\u2019est encore jamais arrivé, on l\u2019enverrait aux écoles.L\u2019éthique fait partie des disciplines qui doivent être enseignées à l\u2019école, ce qui n\u2019est jamais vraiment fait par manque de temps des enseignant·es, mais si on dit qu\u2019on apprend l\u2019éthique dehors avec les animaux et la nature, alors on arrive à les attirer.L.K.On oppose souvent aux fermes véganes leur impossibilité à être fonctionnelles toutes seules, parfois elles sont même accusées d\u2019hypocrisie puisqu\u2019elles nécessiteraient du fumier animal pour fonctionner, qu\u2019elles chercheraient ailleurs.Qu\u2019est-ce que tu en penses ?S.H.Déjà, il y a cette idée que certaines fermes vivent avec des animaux, mais qui ne sont ni exploité·es, ni tué·es, mais en réalité, il y en a plein qui n\u2019ont pas d\u2019animaux, parfois certains animaux sauvages qui passent et qui peuvent apporter un peu de fumier.Mais si on n\u2019a rien de tout ça, on peut très bien utiliser du compost seulement végétal à partir de cultures qui sont pensées pour ça, qui peuvent même être de meilleure qualité que le fumier animal. C\u2019est un champ scientifique  qui se développe, quels sont les meilleurs fumiers pour quelles cultures, donc ces arguments selon lesquels les fumiers animaux seraient nécessaires pour le développement de cultures ne résistent pas à l\u2019examen de la réalité, ça ne tient pas.Au contraire même, on a trop de fumier en Europe, tellement que cela peut poser des problèmes de santé publique.Oui, on peut avoir du fumier végétal sans l\u2019acheter ailleurs et sans qu\u2019il ne soit artificiel.Même si on pense à une plus grande échelle, pas  en  Suisse mais  dans  des  pays  où  le  sol  peut  être moins fertile, on pourrait aussi imaginer des collaborations avec d\u2019autres fermes pour faire un fumier en commun, avec un travail en réseau et une division du travail : des gens qui produisent des plantes avec beaucoup de protéines, d\u2019autres des fruits, d\u2019autres des fumiers pour des fermes qui n\u2019en auraient pas assez, je le vois comme une occasion de collaboration.L.K.Est-ce qu\u2019il y a une volonté que l\u2019idée puisse se diffuser plus largement que ne le fait présentement votre projet ?Est-ce que vous voyez des obstacles, comme un backlash ?S.H.Il y a des gens de toute l\u2019Europe qui me contactent, beaucoup en Allemagne, en France, en Belgique ou aux Pays-Bas, il y a beaucoup d\u2019intérêt.Bien sûr, ielles doivent le faire ielles- mêmes, idéalement trouver une ferme qui est prête à faire le pas et travailler à créer un modèle.Dans notre cas, on a notre propre ferme qui peut être inspirante.Juste comme philosophe, les agriculteur·ices ne m\u2019écouteraient pas, j\u2019ai besoin de montrer que ça marche dans ma propre ferme, c\u2019est un bon point de départ d\u2019avoir un modèle.Les subventions sont tellement dirigées vers les productions de lait et de viande, c\u2019est un défi que  d\u2019aller vers d\u2019autres horizons.On doit changer le système de subventions pour le diriger vers des solutions qui travaillent en vue d\u2019un futur plus éthique.Les lobbies sont extrêmement forts, en Suisse par exemple, les lobbies des produits laitiers présentent leurs produits dans les écoles de manière à les faire passer comme étant bons pour la santé.J\u2019ai eu des menaces aussi, les choses un 114 SECTION I Antispécisme peu typiques, mais je suis consciente que je peux provoquer de la peur pour certain·es fermier·ières ou pour des lobbies, toutefois je pense que c\u2019est toujours sur une échelle très gérable.L.K.Est-ce que vous avez des conseils pour des personnes qui voudraient s\u2019inspirer de votre travail ?S.H.Je pense qu\u2019on peut vraiment changer les choses en partant de la base.Avant de commencer, c\u2019est bien de connaître les spécificités  du système en agriculture, du fonctionnement des subventions dans chaque pays, car beaucoup d\u2019argent passe par là.C\u2019est bon d\u2019avoir des gens qualifiés aussi, en  psychologie, en travail agricole, des qualifications  au sens large en fait, ne pas forcément partir seul·e, même si c\u2019est toujours possible aussi.Si c\u2019est faisable, trouver une ferme qui fonctionne comme exemple, pour aller contre tous les préjugés qui disent que ça ne peut pas fonctionner.Il y a l\u2019exemple du fumier mais il y a aussi d\u2019autres exemples qui sont mobilisés contre les fermes véganes, c\u2019est important d\u2019avoir des modèles pour montrer que c\u2019est possible et que tout le monde peut le faire.Se battre contre le système c\u2019est aussi important, mais ce n\u2019est pas assez, on doit aussi construire une alternative, pour montrer comment la production agricole peut  être  faite  de  manière  différente.  Certain·es  agriculteur·ices qui étaient sceptiques au début deviennent maintenant plus enthousiastes et peuvent se dire : on a des options de rechange, c\u2019est possible de faire de l\u2019agriculture de manière différente.  Et,  tout  le monde qui  embarque dans  ce genre d\u2019aventure peut me contacter pour avoir un partage d\u2019expérience ! Conclusion Les projets portés par Sarah, et les collectifs avec elle, donnent à voir un antispécisme en actes, qui se donnent la chance de se faire surprendre, en construisant des ponts avec des allié·es qu\u2019on aurait cru improbables.Les éleveur·euses qui viennent les voir incarnent un futur à défendre, et surtout à désirer. Le fléchissement qui  les affecte  contient en lui la possibilité d\u2019un basculement général,  où  l\u2019on  réfléchit  à  deux  fois  avant  d\u2019égorger un cochon avec la main qui nous a servi à caresser un chien.On met à mal l\u2019opposition fantasmée du végane ignorant venant des villes s\u2019opposant aux paysan·nes  qui  s\u2019inscrivent  dans  un  territoire  où  l\u2019on fait les choses ainsi, parce qu\u2019on a toujours fait comme ça.Le monde paysan ne doit pas être pensé comme étant sans histoire, traversant le temps  sans  se  faire  influencer  par  les  rapports  de forces contemporains.Au sein de cet îlot qui contient en lui le devenir d\u2019un archipel, l\u2019histoire semble favorable aux intérêts des animaux non humain·es.Des aspérités restent, bien sûr, et on s\u2019interroge sur comment faire se mouvoir un système de subventions agricoles qui semble sédimenté dans le réel.Mais ces fermes ne clament en rien contenir l\u2019entièreté de la solution.Elles font et, ce faisant, ouvrent la voie à un enthousiasme ardent qui met du feu dans les veines.Les arguments qui se disent pragmatiques et veulent en fait couler l\u2019horizon antispéciste achoppent sur une réalité heureuse : les fermes véganes peuvent fonctionner, la preuve, elles le font déjà.Et elles deviennent de plus en plus nombreuses.Au Québec, la Ferme de l\u2019Aube pave la voie à l\u2019agriculture véganique et son propriétaire, Jimmy Videle, vient de publier un ouvrage de référence pour se lancer dans l\u2019aventure, The Veganic Grower\u2019s Handbook (2023). POSSIBLES PRINTEMPS 2024 115 Un grand merci à Sarah Heiligtag pour son temps, et à Diane Studer pour ses excellentes idées.Notices biographiques Sarah Heiligtag est philosophe.Elle est porteuse des projets Hof Narr, une ferme éducative végane, et Transfarmation, un projet de transition pour les agriculteur·ices qui le demandent, vers une agriculture végétale.Lucas Krishnapillai est doctorant en sciences politiques à l\u2019École normale supérieure (ENS/Ulm) et à l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM).Il étudie les ponts entre une pensée antispéciste et les perspectives décoloniales.Quand il ne fait pas de la recherche, il fait de la radio (ZadioRad). SECTION II Poésie / Création Partie 1 Liminal 120 SECTION II Poésie/Création Arcane des mâtines Par Florence Noël au rose \u2013 verve faite chair \u2013 qu\u2019exauce une jaune liqueur à l\u2019étole de brumes à ce muet aux branches ciselées par les serres à l\u2019oiseau le guetteur à son vol qu\u2019il médite stylite à son piquet sur ce ciel déplissé à l\u2019encoignure soudain où se tapit le gris écueil de nos rumeurs aux mains gravées de plis dans l\u2019étreinte des draps à nos sursauts de paix, salutation * POSSIBLES PRINTEMPS 2024 121 à l\u2019avaloir des routes aux aplats de bitume aux herbes rincées d\u2019abîmes sur les fossés d\u2019huile noire à la hachure d\u2019arbres dans les rayons transverses au givre qui assassine toute couleur à mi-mot à la destination qu\u2019épuise l\u2019art de s\u2019y rendre à l\u2019espoir sculpté dans le reflux des fleuves à l\u2019omission du terme quand se défait la nuit, salutation * 122 SECTION II Poésie/Création au verbe éthéré dont on enveloppe les mânes aux élégies anciennes cachetant paupières et lippes aux tragédies écrites d\u2019un sang sec à ce caillou fendant la gorge d\u2019un djinn à chair d\u2019amande à ces trois ans à peine et ce nom sans mémoire tandis que tu butines la sagesse du poète ses larmes esthétisables, salutation * POSSIBLES PRINTEMPS 2024 123 à l\u2019eau au large et à la crête aux mines à l\u2019espace qui recule dans l\u2019ombre qui s\u2019efÏle au triangle de lumière quand paraît le veilleur aux portes hivernales aux serpents de saisons qu\u2019on suspend au jeune clou à la parole bue d\u2019une goulée d\u2019aube amère, salutation * 124 SECTION II Poésie/Création à l\u2019énorme sous la croûte du piètre à la plainte quand on déchire sa mie au silence revenu de l\u2019outrage les pieds nus et les poignets brisés au roi jeune bu d\u2019agapes en agapes à sa robe de lie déroulée sous nos pas à la nuit fendue de part en part au glaive preux à l\u2019aurore mendiante à la supplication des sèves ganguées d\u2019argentique froidure, salutation * Notice biographique Née en 1973, Florence Noël a publié 7 recueils de poésie en édition électronique ou papier (Bleu d\u2019Encre, Taillis Pré, Chat Polaire), et a obtenu le prix Delaby-Mourmaux de l\u2019Association des Écrivains Belges en 2019 pour son recueil Solombre.Certains de ses textes ont été traduits en espagnol de Colombie et en arabe.Elle a créé une revue de type « anthologie » éphémère de 2010 à 2013 : DiptYque, publiant une centaine de collaborateurs auteurs/trices ainsi qu\u2019artistes.Son travail d\u2019écriture se nourrit régulièrement de collaborations avec des artistes.Elle est membre de l\u2019Association des Écrivains Belges, ainsi que de l\u2019Association Royale des Artistes et Écrivains de Wallonie. Partie 2 Islande Grand merci aux poètes Thórunn Erla-Valdimarsdóttir, Móheir Hlíf Geirlaugsdóttir et Ásdís Ingólfsdóttir pour leur accueil généreux à Reykjavík en novembre 2023. 126 SECTION II Poésie/Création Rouge sidéral Par Anatoly Orlovsky Les pavots explosaient dans ce cœur en ruine ivre à mourir fleurir en mer étoilée cassante ô terre adolescente sans baume1 1.    L\u2019Islande est une terre géologiquement jeune. Un volcan à proximité de l\u2019aéroport international à Keflavík a explosé 3 fois  depuis décembre 2023.Notice biographique Poète, compositeur et photographe, Anatoly Orlovsky cultive ses sons-sens-images assemblés en hybrides (é)mouvants tendant à rendre commune et tonique la part de l\u2019inextinguible en nous.Anatoly, dont la poésie a été publiée dans des revues littéraires au Québec, en France et aux États-Unis, a aussi donné plusieurs concerts, dont le dernier, à guichets fermés, en mars 2023, et a enregistré quatre CDs de sa musique, tout en exposant depuis 2002 ses photographies remarquées par La Presse, la revue Vie des Arts et Radio-Canada. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 127 antennes grattant le ciel (extraits)1 Par Thórunn Erla-Valdimarsdóttir Traduit de l\u2019islandais vers l\u2019anglais par l\u2019auteure et sa sœur Vala Sigurlaug Traduit de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky2 Niðurstaða Án sorgar er hjartað bara bolli sem blóðið sullast um.Conclusion Sans chagrin le coeur n\u2019est qu\u2019une coupe où s\u2019éclabousse le sang.Pokakona segir sögur Hef teygað marga fjöru teygt hlaupið, hveljuna, sálina um sjálfa mig og aðra sem úlfur með loftnet til að lifa af og halda heilu.Úlfur með loftnent, krakkar, það er tilfinning í lagi.Festi fætur í gildrum, nagaði jafnóðum af, 1.Extraits du recueil « antennae scratch sky » (2010), publié en anglais et contenant les traductions de poèmes tirés du recueil éponyme en islandais (« Loftnet klóra himin », 2008) ainsi que du recueil antérieur « Fuglar » (« Oiseaux »), paru en 1991.Les originaux islandais reproduits ici proviennent des deux recueils susmentionnés, tandis que les traductions vers le français sont surtout basées sur les versions anglaises des poèmes islandais dans « antennae scratch sky », qui contient aussi le poème « through the looking glass », écrit directement en anglais.2.    Les versions anglaises dans « antennae scratch sky » présentent parfois des différences avec  les originaux  islandais. Par  conséquent,  les  traductions  en  français,  réalisées  essentiellement  à  partir  des  versions  anglaises,  peuvent  différer  des  originaux dans certains passages. 128 SECTION II Poésie/Création flaug burt, grét hjartanu, tinaði raftaugum, skynjaði dýrð.Une clocharde J\u2019ai nagé dans des mers agitées étirant mes os, ma chair, mon âme autour de moi et des miens une louve avec une antenne pour survivre et demeurer intacte.Louve avec antenne, mes petits, je me sens si bien.Pieds pris au piège, je les ai rongés, pris la fuite, désafÒigé mon cœur, électrifiant les nerfs, flairant la splendeur.Í gamla kirkjugarðinum innan við hliðið er kort til leiðsagnar: ,,rauði punkturinn er þar sem þú ert\u201c þarna ertu þá á kortinu rauður ljósnæmur punktur gengur um strikað yfirborð ósagðar hvelfingar undir og punktarnir neðan við nöfnin trjágreinar herskarar tauga strjúkast mjúklega við þig sporðakast örlaga horfin embætti og titlar og bros tólf ára telpu gengur um kortlagðan garðinn hjarta þitt dansar um kortið fljúgandi depill á skjá finnur útgönguhlið POSSIBLES PRINTEMPS 2024 129 þar er annað kort og enn er punkturinn þar sem þú ert! rauði punkturinn er taktvís útrauður flamingófugl fylgir þér út um hliðið út af kortinu út í lifandi storminn og eftir þessa göngu um garðinn er hann þar sem þú ert Vieux cimetière d\u2019église il y a une carte à l\u2019entrée : « le point rouge c\u2019est là où tu es » c\u2019est donc ici que je suis une fois cartographiée un point rouge photosensible qui se déplace sur l\u2019échiquier au-dessus de cryptes sans mots pour en parler sous tous les noms \u2013 des points que les asticots ont dévorés branches d\u2019arbres ces hôtes des morts branches de nerfs qui m\u2019afÒeurent queue de poisson du Sort qui ne bat plus ofÏces achevés et mon sourire de fille qui avait douze ans qui traverse cette cour de la mort un point sur un écran presque avalé par la putréfaction je trouve alors une sortie de secours une porte une autre carte le point rouge toujours là où je suis ! le point rouge qui bat flamant rythmique qui sort par la porte hors de la carte dans la tourmente vivante prêt à se mettre à vivre 130 SECTION II Poésie/Création through the looking glass3 in Gotland flowers change shape easily turn out to be butterflies\u2026 flowers taking to flight are a common sight and butterflies turned flowers seals turn out to be rocks but only occasionally rocks change into seals such an event was recorded in July 2006 our flower takes on wings and flies away our butterfly on the other hand feels deeply rooted the rock waits patiently for the right sunset to turn seal again 3.Poème écrit en anglais. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 131 à travers le miroir à Gotland4 les fleurs changent facilement de forme se révèlent des papillons\u2026 souvent on voit les fleurs prendre leur envol les papillons se changer en fleurs les phoques se révèlent des roches mais c\u2019est seulement à l\u2019occasion que les roches se transforment en phoques un tel cas a été noté en juillet 2006 notre fleur se munit d\u2019ailes et s\u2019envole notre papillon par contre se sent profondément enraciné la roche attend avec patience le bon coucher de soleil pour se changer de nouveau en phoque 4.Île en Suède, la plus grande du pays.Notice biographique Thórunn Valdimarsdóttir a étudié l\u2019histoire en Suède, au Mexique et en Islande.Elle s\u2018est engagée dans l\u2019écriture, en tant qu\u2019écrivaine et historienne professionnelle à temps complet.Elle a écrit quelque 30 livres : poésie, romans, biographie et histoire \u2013 de Reykjavík, du théâtre, de l\u2019Église, ainsi qu\u2018une biographie historique.Thórunn a été mise en nomination à treize reprises et a reçu sept prix pour son écriture.Dernièrement, on lui a accordé la plus haute des distinctions de l\u2019Islande, à savoir Chevalière de l\u2019Ordre du Faucon de la part du président, afin de souligner une vie couronnée de succès et consacrée à  la promotion de la littérature islandaise.Note ©Tous droits réservés à l\u2019auteure, pour les textes originaux ainsi que ses traductions en anglais.Tous les textes publiés ici, extraits des recueils antennae scratch sky (Lifandi saga, Reykjavík, 2010), Loftnet klóra himin (JPV, Reykjavík, 2008) et Fuglar (Forlagið, Reykjavík, 1991), sont reproduits avec l\u2019autorisation de l\u2019auteure. 132 SECTION II Poésie/Création Lignes tracées dans la neige (extrait) Discours prononcé au symposium Sylvia Kekkonen en Finlande Par Thórunn Erla-Valdimarsdóttir Traduit de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky1 Unnar Árnason [spécialiste de la littérature islandaise] a analysé mon style jusqu\u2019en 2003 et a repéré dans mon œuvre plusieurs thèmes poétiques et philosophiques récurrents.Par exemple, la perception et les cercles.Dans mon premier recueil Fuglar (Oiseaux, 1991), il a souligné comment, en poésie, j\u2019habille l\u2019idée que la perception humaine est reliée à un cercle, à l\u2019horizon. Chaque espace personnel, où tout  peut être maîtrisé, se dissout en des horizons.La perception humaine est comme un point rouge sur une carte qui vous dit : vous êtes « ici » \u2013 « le point rouge c\u2019est là où tu es », est écrit sur la carte dans mon poème Vieux cimetière d\u2019église2.Invisible, le point rouge vous suit à travers le paysage de la mort et, même à la porte du cimetière, quand vous le quittez, le point rouge est encore là où vous êtes. On peut associer cette vision à l\u2019individualisme, a noté  Àrnason, bien qu\u2019elle ne soit pas directement liée à l\u2019individualisme politique.Il dit que ma vision est philosophique et, comme telle, s\u2019approche le plus\u2026 peut-être\u2026 du solipsisme.Selon Árnason (j\u2019aime sa remarque), j\u2019exige beaucoup de l\u2019individu / sujet, car il ou elle doit toujours être en train de construire une nouvelle image du monde ou de l\u2019horizon autour de lui- / elle-même.Bien sûr, ajoute Árnason, nous, êtres conscients, prenons souvent des raccourcis en adoptant des images du monde toutes faites, extérieures à nous-mêmes, mais le travail que nécessite la construction d\u2019une image du monde se fait à chaque instant.Cela, dit-il, je le rappelle aux lecteurs et lectrices dans mes poèmes et à travers mes personnages de fiction.Chaque  image du monde est accompagnée d\u2019un  fondement  logique qui  la  justifie. Chaque cercle de  vérité est constamment attaqué par d\u2019autres vérités, puisque l\u2019horizon de notre conscience est en collision constante avec d\u2019autres cercles semblables : un agneau mâle à Suðursveit, viande sensible en laine pense qu\u2019il est une montagne mouvante constate qu\u2019il n\u2019est pas la conscience de l\u2019horizon quand la voiture fonce sur lui à toute vitesse C\u2019est ainsi que s\u2019entrechoquent les cercles de notre conscience, bien que ce ne soit pas habituellement d\u2019une manière aussi directe et physique, explique Árnason.Je voudrais porter l\u2019analyse de Árnason plus loin et appeler ces cercles de perception des centres émotifs.Les humains ne sont pas les seuls à les posséder, comme le démontre l\u2019agneau du poème.Même les insectes en ont.Chaque chose vivante est un centre émotif, un être sensible.Se déplaçant physiquement, pour ceux d\u2019entre nous qui peuvent se mouvoir, à travers l\u2019espace et le temps.Un peu 1.Discours rédigé en en anglais.Le texte intégral, qui date de 2010, est disponible en ligne : https://thorvald.is/?page_id=80 (Page web consultée le 1er avril 2024).2.Voir texte précédent : « antennes grattant le ciel (extraits) » de la même auteure, contenant le poème cité. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 133 comme des gouttes de pluie qui tombent sur l\u2019eau, chaque moment est différent. Les temps difÏciles  sont comme des cristaux de neige qui prennent beaucoup de temps à fondre, si toutefois ils le font.\u2026 L\u2019expérience à l\u2019intérieur de notre centre émotif est une goutte d\u2019eau sensible qui cède immédiatement au moment d\u2019après.Le temps est ressenti comme si c\u2019était de l\u2019eau, nos yeux voyagent à travers des horizons sans fin de sensations multicolores qui produisent des  impressions différentes, qui sont  différentes\u2026 à manger, à toucher.La neige en elle-même est multiforme, comme le savent si bien tous les peuples qui vivent près des pôles.Il existe plusieurs mots en islandais pour décrire la neige ; en voici quelques-uns : snjór, fönn, fjúk, mjöll, hríð, hjarn, snær, lausamjöll, nýsnævi ; blindöskubylur, bylur, drífa, él, ysja, drift, nýfenni, nýsnævi, fannfergi, hundslappadrífa, snjókoma, mugga, harðfenni, slydda, föl, skafrenningur, ofankoma, mylgringur, fannburður, kafald, fannkoma, kannkyngi, fannkyngja, fannspýja, fjúk, geyfa, hraglandi, hríð, hríðargeyfa, hríðarkóf, kafald, kafhríð, klessingur, kóf, kófbylur, kófviðri, kyngi, kyngja, logndrífa, maldringur, maldur, mjallroka, moksturshríð, moksturskafald, mulla, ofanburður, ofanbylur, ofanfjúk, ofanhríð, ofankafald, ofanmjöll, pos, skafrenningur, snjógangur, snjóhraglandi, snjóhreytingur, snjóhríð, snjókyngi, snjókyngja, snjómugga, snjóæsingur, svælingsbylur\u2026 et des verbes qui signifient « neiger » : snjóa, aula, bosa, drífa, fenna, fjúka, grána, hlaða niður, hríða, keyfa, kyngja niður, mugga, rjúka, skafa, skefla, snjóvga, þyrpast að\u2026 Haraldur Matthíasson a écrit en 1953 l\u2019article « Veðramál » (discours sur la météo) en guise de vœux d\u2019anniversaire pour Alexander Jóhannesson.Il y recense 179 mots islandais ayant un rapport quelconque avec la neige.Les langues neigeuses tracent des lignes infinies dans la neige. Les horizons sont, bien sûr, enneigés en  hiver.Notice biographique : voir texte précédent : « antennes grattant le ciel » (extraits) par la même auteure. 134 SECTION II Poésie/Création Choix de poèmes Par Móheiður Hlíf Geirlaugsdóttir Traduits de l\u2019islandais par l\u2019auteure et Anatoly Orlovsky1 DULIÐ FÓSTURLÁT ugla sat á kvisti átti börn og missti eitt, tvö, þrjú og það varst þu FAUSSE COUCHE SILENCIEUSE Perché sur une branche un hibou a eu des enfants et les a perdus un, deux, trois et c\u2019était toi \u2013 TÝNT LJÓÐ ljóðið sá éf spegla sig í baðherbergisspeglinum baksýnisspeglinum hvergi annars staðar ég týndi því þennan dag á dauðapunktinum þar sem allt þrífst öllum að óvðörum 1.Traduits par Anatoly Orlovsky : « Fausse couche silencieuse », « Poème perdu », « Génocide culturel ».Traduits par l\u2019auteure : tous les autres poèmes. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 135 \u2013 POÈME PERDU le poème je l\u2019ai vu se refléter dans le miroir de la salle de bain dans le rétroviseur nulle part ailleurs je l\u2019ai perdu ce jour-là dans l\u2019angle mort où tout s\u2019épanouit à la surprise de tous S?ucham s?owo til Szymborsku eyjar eru ljóð umkringdar hafsjó marglitum marglyttum marbendlum skeljum og fjörum ég fer ekki út fyrir 200 mílunar til þess að veiða orðin þau koma í netin í algjörri óreiðu skínandi silfruð úr grænum sjónum augu þeirra svört mött afhausa þau sker úr þeim hjartað og lungum og hendi aftur útí 136 SECTION II Poésie/Création S?ucham s?owo2 pour Szymborska3 les îles sont des poèmes entourés d\u2019océans méduses multicolores sabres argentés coquillages et marées je ne sors pas des 200 milles pour pêcher les mots ils viennent aux filets en plein désarroi brillants scintillants de la mer verte leurs yeux sont noirs mats je les décapite j\u2019ôte leurs cœurs et leurs poumons et les rejette dans l\u2019eau Evridís frosthélaður andardráttur þung skref brakar í ferskum snjónum svört él norðanhríðin fennir í mjálm, falskur lýrutónn brestur strengur smellur í birkigrein dimmviðri myrkrið smýgur inn augnlokin þyngjast tónarnir verða strjálli fönnin hylur sporin 2.« J\u2019écoute la parole », en polonais.3.  Wys?awa Szymborska (1923\u20132012), illustre poète polonaise, prix Nobel de littérature en 1996. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 137 mjúklega dimm él hjartsláttur hægist frostrósir á húðinni augasteinarnir fölna stirðnaðar varir blotna dimm él dimm él Eurydice haleine gelée des pas lourds craquent dans la neige fraîche grêles noires le vent du nord a trouvé un ton grave et faux de la lyre une corde brisée une branche de bouleau s\u2019enclenche temps sombre l\u2019obscurité s\u2019insinue les paupières deviennent lourdes les tons se font plus clairsemés la neige couvre les traces doucement grêles noires le battement du cœur ralentit engelures sur la peau les pupilles des yeux s\u2019estompent lèvres raidies et mouillées grêles noires grêles noires 138 SECTION II Poésie/Création Mare cronium í blokkinni er stormur í isskápnum lækurinn rennur í ofnunum þung högg á svefnherbergisveggnum í blokkinni vísa allir gluggar í sömu átt ég sé sólina setjast í vestri en aldrei kemur hún upp hoppað í takt á efri hæðinni í blokkinni vakna við öskur inn um gluggann fyrir utan er dimmbjört nóttin Mare Cronium4 dans l\u2019immeuble il y a une tempête dans le frigo le ruisseau coule dans les radiateurs un coup fort sur le mur de la chambre dans l\u2019immeuble toutes les fenêtres pointent dans la même direction je vois le soleil se coucher à l\u2019ouest mais il ne se lève jamais un rythme de coup fort à l\u2019étage supérieur dans l\u2019immeuble je me réveille au son d\u2019un cri à travers la fenêtre dehors la nuit étoilée 4.Nom donné dans l\u2019antiquité à l\u2019océan Arctique. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 139 Gríseyjar sómi sverð þess og skjöldur fífill eyrarrós og fífa tjaldur holtasóley og sætukoppur jökull fjörður og heiðlóa tófa hrefna og hlíð Grænland, Ísland og Færeyar Les îles grises l\u2019honneur son épée et son bouclier pissenlit épilobe et linaigrette huîtrier pie dryade à huit pétales glacier fjords et pluvier doré renarde polaire petit rorqual et pente Groenland, Islande et les îles Féroé 140 SECTION II Poésie/Création Selasúpa í potti sýður þú lauk grjón og selakjöt smá salt ljósbrún súpan sorg kynslóða grátur mæðra stolinna barna drukkinna feðra kvein veiðimanna gól veiðihunda frá týndum veiðilendum horfnum vinum í gráum blokkum í legókubbahúsum gulum, rauðum, bláum og grænum byggðum á hörðum steinklöppum sýður þú selasúpu Soupe au phoque dans une marmite tu fais bouillir des oignons, du riz et de la viande de phoque une pincée de sel la soupe marron clair le chagrin des générations le cri des mères les enfants volés les pères ivres la lamentation des chasseurs l\u2019aboiement des chiens de chasse des terrains de pêche perdus des amis disparus dans des immeubles gris dans des maisons de lego jaunes, rouges, bleues et vertes construites sur des roches dures tu fais bouillir de la soupe au phoque POSSIBLES PRINTEMPS 2024 141 Menningarlegt þjóðarmorð skólarnir göturnar bæirnir fjöllin árnar blómin tréin skýin fiskarnir og fuglarnir öll eiga þau nöfn líka börnin 751 í Saskatchewan Génocide culturel écoles rues villes montagnes fleuves fleurs arbres nuages poissons et oiseaux tous ont des noms tout comme les 751 enfants dans la Saskatchewan 142 SECTION II Poésie/Création býflugan deyr á skólalóðinni Hún lá á bakinu, teygði litlu angana sína í allar áttir eins og hún væri að reyna ná í eitthvað.Við krupum þrjú í hring með prik sem við potuðum varlega í pattaralega býfluguna. Eftir smástund kom  eldri strákur til okkar, hann leit á mig þar sem ég var að pota í fluguna. Síðan ýtti hann mér frá og steig á  fluguna. Hann leit svo á mig fullur fyrirlitningar og sagði að það væri ljótt að horfa á dýr þjást \u2014 Hin tvö voru staðin upp og horfðu líka ásakandi á mig. Ég gekk burt skömmustulega og án þess að segja  orð.Næst þegar ég sá skordýr á bakinu drap ég það samstundis.L\u2019abeille meurt dans la cour d\u2019école Elle était sur le dos, déployant ses petites pattes dans toutes les directions comme si elle essayait d\u2019atteindre quelque chose.Nous nous sommes agenouillés tous les trois en cercle avec un bâton que nous avons doucement poussé vers l\u2019abeille qui crépitait.Au bout d\u2019un moment, un garçon plus grand est venu vers nous, il m\u2019a fixée du regard pendant que je tapotais l\u2019abeille. Il m\u2019a repoussée et l\u2019a écrasée. Puis il m\u2019a  dévisagée avec mépris et m\u2019a dit que c\u2019était mal de regarder les animaux souffrir \u2014 Les deux autres se sont levés et m\u2019ont également regardée d\u2019un air accusateur.Honteuse, je suis partie sans dire un mot. La fois d\u2019après où j\u2019ai vu un insecte sur le dos, je l\u2019ai tué immédiatement.  POSSIBLES PRINTEMPS 2024 143 Notice biographique Móheiður Hlíf Geirlaugsdóttir est une poète islandaise.Elle est bilingue, née dans le sud de la France où elle a grandi et vécu jusqu\u2019à l\u2019adolescence. Elle a fait des études de philosophie et de traductologie  en plus d\u2019être guide certifiée d\u2019Islande. Elle traduit principalement du français mais aussi de l\u2019anglais des  textes littéraires et philosophiques, entre autres des ouvrages d\u2019éthique de Simone de Beauvoir, des pièces de théâtre et de la poésie.Deux recueils de poésie de Móheiður ont été publiés et elle a également des poèmes dans des ouvrages collectifs.Móheiður écrit sur la magie du quotidien, ses joies et ses peines cachées.Ses livres sont : Drone5, paru en 2016, puis Les îles grises \u2013 paysage invisible, un recueil sur un thème utopique où l\u2019auteure  entrelace des expériences personnelles des îles Féroé, du Groenland et de l\u2019Islande avec le folklore, les questions environnementales et la politique coloniale.La prochaine publication de Móheiður est sa traduction de Ariel par Sylvia Plath.Ces jours-ci, Móheiður partage son temps entre le travail à la bibliothèque, sa propre petite librairie dans son garage (Le trou de lapin), l\u2019écriture de la poésie, la traduction et la nage dans la mer de l\u2019Atlantique Nord.Note ©Tous droits réservés à l\u2019auteure, pour les textes originaux ainsi que ses traductions en français.Tous les textes publiés ici, y compris les poèmes « Fausse couche silencieuse » et « Poème perdu », tirés du recueil Drone (Flygildi, 2016, Moa Publishing, Reykjavík), sont reproduits avec l\u2019autorisation de l\u2019auteure.5.Flygildi, un nouveau/ancien mot pour cette technologie nouvelle qu\u2019est le drone.Ce mot ressemble beaucoup à fiðrildi, qui signifie « papillon ». 144 SECTION II Poésie/Création La fille de l\u2019opticien (extraits)1 Par Ásdís Ingólfsdóttir Traduit de l\u2019islandais vers l\u2019anglais par Steindor Haraldsson Traduit de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky Faðir vor Eftir að langamma hennar gaf henni lítið kver með Faðirvorinu og kenndi henni það svo hún gæti farið með það utanbókar, hún var ekki búin að læra að lesa, fór hún að fara með það eins hratt og hún gat aftur og aftur og aftur þar sem hún lá í myrkrinu.Hún þuldi það þar til hún heyrði ekki lengur hávaðann frammi.Faðir hennar dó um vorið.Henni fannst hún hafa misskilið eitthvað.Notre Père Après que son arrière-grand-mère lui a offert un petit livre contenant Notre Père et lui a appris cette  prière pour qu\u2019elle puisse la réciter par cœur \u2013 elle ne savait pas encore lire \u2013 elle l\u2019a récitée aussi vite qu\u2019elle pouvait, encore et encore, pendant qu\u2019elle était couchée là, dans l\u2019obscurité.Elle l\u2019a récitée jusqu\u2019à ne plus entendre les bruits de l\u2019autre côté de la porte.Son père est mort ce printemps-là.Elle a eu le sentiment d\u2019avoir peut-être mal compris.1.    Ce recueil de 2020 (2023 en traduction anglaise) trace et expose la vie d\u2019une femme, la fille de l\u2019opticien du titre, de son  enfance jusqu\u2019à l\u2019âge adulte marqué par la création poétique et surtout par une grande peine d\u2019amour, au cœur de plusieurs de ces poèmes. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 145 Ljóðgreining Stundum hélt hún að hún væri álfur. Enginn tók eftir henni dögum saman og sjálfvirkar hurðar áttu  það til að lokast á hana og hún skildi svo illa atferli mannanna.Til dæmis að yrkja ljóð.Hún skildi það ekki fyrr en pabbi hennar gaf henni handmálaðar babúskur. Inni í þeirri stærstu var önnur eins og inni  í henni var enn önnur líka eins og þannig koll af kolli. Innst inni var sú minnsta, alveg eins og hinar en  agnarsmá, gegnheil.Hún var ljóð.Analyse poétique Parfois elle se croyait un elfe.Personne ne la remarquait pendant des jours et, à l\u2019occasion, les portes automatiques se refermaient sur elle et elle avait tellement de mal à comprendre le comportement des hommes.L\u2019écriture de la poésie, par exemple.Elle ne le comprenait pas avant que son papa ne lui ait donné des poupées russes peintes à la main.Dans la plus grande se trouvait une autre, identique mais plus petite, et dans celle-ci une troisième et ainsi de suite.La plus intérieure était la plus petite, tout comme les autres, mais minuscule et solide.Elle était un poème.Deiling Einn daginn stillti hún sér upp fyrir framan hann og byrjaði að búta sig í sundur, lið fyrir lið.Týndi fram hvern hluta og lagði snyrtilega á borðið fyrir framan hann.Sleit úr sér lungu og bris.Efst setti hún heilann, svo augu nef og tungu. Lagði lungun þar fyrir neðan hlið við hlið, nýrun tvö líka samhliða  og á milli lagði hún hjartað.Þegar líkamshlutarnir lágu snyrtilega fyrir framan hann eins og mynd úr kennslubók í líffærafræði þá sagði hann bara: Nei, hættu nú alveg. Það er ekki eins og ég sé maðurinn  þinn.Division Un jour elle a pris position devant lui et a commencé à se démonter, membre par membre.A enlevé chaque partie et l\u2019a posée soigneusement sur la table devant lui.A arraché ses poumons et sa rate.Tout en haut, elle a placé son cerveau, ses yeux, son nez et sa langue.En-dessous, ses poumons côte à côte, ses reins aussi et, au milieu, elle a posé son cœur.Quand les parties du corps ont été déposées devant lui avec soin comme une image dans un manuel d\u2019anatomie, il a dit simplement : Non, arrête !  Ce n\u2019est pas comme si j\u2019étais ton mari. 146 SECTION II Poésie/Création Þrír eru einum of margir Talan þrír tengist gjarna húmor og ást ævintýrum eða þríhyrningum Nú þegar þau eru að verða þrjú sér hún hann á gangi með annarri konu hann kyssir hana innilega Sjálf vill hún ekki kyssa hann þegar aðrir sjá til Trois c\u2019est un de trop Le nombre trois est souvent associé à l\u2019humour à l\u2019amour aux aventures ou aux triangles Maintenant qu\u2019ils deviennent trois elle le voit marcher avec une autre femme il l\u2019embrasse passionnément Elle-même ne veut pas l\u2019embrasser quand d\u2019autres peuvent voir POSSIBLES PRINTEMPS 2024 147 Spor Ég var alltaf að segja þér að þú ættir erfitt með  að setja þig í spor annarra ég meinti mín Þú áttir bara erfitt með að setja þig í mín spor engra annarra Þú áttir erfitt með  að skilja mig ekki skilja við mig Place Je te l\u2019ai toujours dit tu avais du mal à te mettre à la place de l\u2019autre je voulais dire la mienne Tu avais juste du mal à te mettre à ma place pas à celle d\u2019un autre Tu avais du mal à me comprendre pas à me quitter Vitlaus röð Hún fer ekki fram á meira biður ekki um annað ekkert bara þetta að hlutirnir séu í réttri röð Morgunn svo dagur svo kvöld og nóttin að hinir eldri deyi á undan Einn á undan tveimur svo þrír ekki fjórir 148 SECTION II Poésie/Création Mauvais ordre Tout ce qu\u2019elle demande c\u2019est tout rien d\u2019autre juste ceci que les choses soient dans le bon ordre Matin puis jour puis soir puis nuit que les plus vieux meurent en premier Un avant deux puis trois pas quatre Stjörnufræði Meyjan er svo viðkvæm í maga sagði mamma hennar alltaf þegar hún kvartaði undan magaverkjum.Áratugum síðar kom í ljós að hún var með mjólkuróþol.Við tóku nýir tímar með skýrari hugsun og líðan eins og einhver tegund af ótta og óþreyju hefði verið fjarlægð úr iðrum hennar. Þetta hafði þá aldrei  verið prófkvíði eða ástarsorg fyrr en núna.Astrologie Les Vierges ont un estomac si délicat, disait sa mère quand elle se plaignait de maux de ventre.Des décennies plus tard cela s\u2019est avéré une intolérance au lactose.Des temps nouveaux étaient arrivés, avec une pensée plus claire et un sentiment comme si une sorte de peur ou d\u2019appréhension était retirée de ses entrailles.Cela n\u2019a donc jamais été de l\u2019angoisse aux examens ni une peine d\u2019amour.Jusqu\u2019à maintenant. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 149 Þungi Kviðurinn veðurbarið fjall innskot úr djúpbergi skugginn af honum fellur á molnandi sambandið hlutbundin hugsun er henni ofviða svo allt rennur úr greipum hennar hún tekur brotin og setur í vélina nú þegar kaldur skuggi af annarri þungun myrkvar dagana Lourde Son ventre \u2013 une montagne battue par le vent transpercée de roche ignée l\u2019ombre de l\u2019homme tombant sur leur relation qui s\u2019effondre  ardue la pensée rationnelle tout lui glisse des mains elle prend les morceaux les met dans la machine déjà dans l\u2019ombre froide de la grossesse d\u2019une autre les jours s\u2019assombrissent Milli 3 og 6 Hún hafði heyrt að flestir válegir atburðir  eigi sér stað milli klukkan 3 og 6 að nóttu til það kemur sér vel að stormar virðast helst geysa um nætur nema ef mannlegur harmleikur krefst þess að bílar komist leiðar sinnar eða ef börn koma í heiminn 150 SECTION II Poésie/Création Entre 3 et 6 Elle avait entendu que les événements les plus terribles arrivaient entre 3 et 6 heures du matin c\u2019est commode les tempêtes semblent surtout éclater la nuit sauf si une tragédie humaine exige que les voitures se rendent où il faut ou si des enfants sont mis au monde.Febrúar Morgunn og morgunn og morgunn dagarnir renna saman við svart vetrarmyrkrið morgunn og morgunn og morgunn um miðjan dag og á kvöldin morgunn og morgunn og morgunn og nóttin hefur liðið án svefns Février Matin et matin et matin les jours fusionnent avec la noire obscurité de l\u2019hiver matin et matin et matin au milieu du jour et le soir matin et matin et matin et la nuit a passé sans sommeil Og svo Þessa síðustu nótt orti hún öll sín ljóð um hann hvert og eitt sagði allt sem hana hafði langað að segja svo gleypti myrkrið hana og ljóðin Et alors Cette dernière nuit elle a écrit tous ses poèmes sur lui chacun a dit tout ce qu\u2019elle voulait dire alors l\u2019obscurité l\u2019a avalée elle et les poèmes POSSIBLES PRINTEMPS 2024 151 Skýring Af því að ljóðið það er bátur með stefni, kjöl, rá og reiða ekki vélbátur með skellum og látum heldur skúta stundum fyrir fullum seglum stundum með hjálparmótor eða kajak sem svífur hljóðlaust yfir hafÒötinn en skáldsagan olíusvelgjandi gámaflutningaskip á leið yfir hafið hvergi sér til lands Explication Puisque le poème est un bateau avec direction, rames, quille et gouvernail pas un bateau à moteur qui vrombit et vrombit plutôt une goélette parfois toutes voiles dehors parfois avec un moteur auxiliaire ou un kayak qui flotte silencieusement  sur la surface de la mer mais le roman est un porte-conteneurs en route tout droit à travers la mer pas de terre en vue 152 SECTION II Poésie/Création Tangó Hún grætur yfir blaðið og sér að tárin mynda mynstur áþekku danssporum í tangó þau má út öll smáorðin og hún veit að ljóðið er orðið sterkara Tango Elle pleure par-dessus le papier regarde les larmes former un dessin semblable aux pas du tango elles lavent tous les diminutifs elle sait alors que le poème est devenu plus fort Sólskinið boðar ekkert gott Það er vor eða haust vindurinn stendur af vatninu sólfarsvindur öldugangur í kjölfar báts hræðir himbrimann sem vælir eða hlær gárurnar kastast á land vagga öndunum í fjöruborðinu Það er kvöld eða nótt vindurinn stendur af landi sólfarsvindur öldur ganga yfir bát himbriminn floginn gárurnar sleikja bera handleggi eins og soltnar skepnur slengja þeim til og frá í fjöruborðinu Vatnið er ekki lengur tært sjaldan hefur sólarlag náð slíkum roða POSSIBLES PRINTEMPS 2024 153 Le soleil n\u2019augure rien de bon C\u2019est le printemps ou l\u2019automne le vent arrive du large vent voyageur solaire dans le sillage d\u2019un bateau les vagues effraient un huard qui hurle ou crie les rides échouées sur le rivage bercent les canards au ras de la plage C\u2019est le soir ou la nuit le vent s\u2019éloigne de la terre vent voyageur solaire les vagues s\u2019abattent sur un bateau le huard s\u2019est envolé les rides lèchent des bras nus comme des bêtes affamées les ballottent au ras de la plage L\u2019eau n\u2019est plus claire rarement a-t-on vu un coucher plus rouge Ekki ljóð um vatn Hún er ekki að yrkja um fossa þó hér streymi vatn í hverri línu Hún er ekki að yrkja um sjóinn þó öldugangurinn sé að drekkja henni Hún er ekki að yrkja um sundlaug þó gufumekkir hylji útsýnið Hún er ekki að yrkja um grát þó hér renni tár niður síðurnar Hún er að yrkja um mann 154 SECTION II Poésie/Création Pas un poème sur l\u2019eau Elle n\u2019écrit pas sur les chutes bien que l\u2019eau ruisselle ici dans chaque ligne Elle n\u2019écrit pas sur l\u2019océan bien que les raz-de-marée la submergent Elle n\u2019écrit pas sur la piscine bien que la vapeur lui voile la vue Elle n\u2019écrit pas sur les pleurs bien que les larmes coulent ici sur les pages Elle écrit sur lui Notice biographique Née en 1958, Ásdís Ingólfsdóttir est professeure de sciences et d\u2019économie au Collège Kvennaskólinn de Reykjavík, en Islande.Elle a étudié à l\u2019Université de Stockholm en 1978-1979, puis a obtenu un baccalauréat en géologie de l\u2019Université d\u2019Islande en 1982.Bachelière en éducation diplômée de l\u2019École supérieure du professorat et de l\u2019éducation en 1992, elle détient aussi une maîtrise en gestion des affaires. En 2018, elle a obtenu une maîtrise en création littéraire de l\u2019Université d\u2019Islande.  Ásdís a écrit des manuels de sciences naturelles et de chimie avec ses collègues, traduit des textes non littéraires et publié de la prose et des poètes chez des éditeurs en Islande, à York (Angleterre) et aux États-Unis.Elle a publié trois livres de poésie, un roman et des traductions littéraires du suédois.Elle travaille actuellement sur un livre électronique de chimie qui sera publié à l\u2019automne 2024.Note Tous droits sur les textes originaux réservés à l\u2019auteure, ©Ásdís Ingólfsdóttir.Tous les textes en islandais, extraits du recueil Dóttir sjóntækjafræðingsins (Fille de l\u2019opticien), sont reproduits ici avec l\u2019autorisation de l\u2019auteure. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 155 URD EST LE NOM DE L\u2019UNE D\u2019ELLES Par Paul-Georges Leroux « L\u2019interrogation reste la même : elle concerne le Monde, la totalité ouverte et multidimensionnelle, fragmentaire et fragmentée.C\u2019est au Monde qu\u2019il s\u2019agit d\u2019accéder.» Kostas Axelos C\u2019est à partir de notes d\u2019un de mes nombreux carnets que j\u2019ai reconstitué cette partie de ma vie.Mon père est mort quand j\u2019étais adolescent.Il était surintendant d\u2019un chantier maritime.J\u2019ai consigné ces souvenirs dans un cahier qui lui a appartenu sur lequel s\u2019inscrit en rouge le titre Fleet Repairs (Réparations de la flotte). Je jugeai l\u2019en-tête très à propos, puisque c\u2019était pour me « réparer » que j\u2019étais  allé m\u2019installer en Islande.Cette île m\u2019apparaissait propice au rassemblement de soi.Le vaste guérit de la séparation d\u2019avec le monde, d\u2019avec les autres, d\u2019avec soi, il restaure une unité perdue.Décrire l\u2019Islande peut facilement vous réduire au silence tant la tâche est titanesque.L\u2019Islande que j\u2019évoque ici n\u2019est pas cette Islande devenue si déterminée à appâter les touristes depuis le krach boursier de 2008.Les endroits dont je parle ne ressemblent en rien à la capitale Reykjavik dont ils sont on ne peut plus éloignés.Le comportement des Islandais du Norðurland eystra n\u2019est certes pas celui des Reykjavikois.Malgré  l\u2019emploi  de  l\u2019indicatif  présent,  les  dates  des  entrées  n\u2019indiquent  pas  le  jour  où  ce  qu\u2019elles  racontent s\u2019est déroulé, mais la date à laquelle ces faits ont été consignés.29 SEPTEMBRE.Dans l\u2019avion qui m\u2019emmène à Keflavik, je fais la connaissance d\u2019un musicien islandais, Olaf.Je lui confie mon intention de m\u2019informer sur la possibilité de louer une maison ou un chalet pour quelques mois à Siglufjörður.Il me dit avoir un oncle qui vit là-bas du nom de Gunvald Gunvaldson.Ce dernier possède deux chalets en retrait de sa propre maison près de la mer.Il les loue aux touristes l\u2019été.Nous sommes en automne, selon Olaf lesdits chalets doivent être libres.Il m\u2019accompagne jusqu\u2019à mon hôtel où nous téléphonons à son oncle.L\u2019affaire est conclue, je n\u2019ai qu\u2019à me présenter là-bas dans trois jours.Je suis déjà passé par l\u2019Islande.J\u2019y ai fait escale quelques mois en 1972, revenant en Amérique par un vol Luxembourg Keflavik-New York.C\u2019était lors du match d\u2019échecs du siècle, Fisher Spassky, en pleine guerre froide.Je ne m\u2019étais pas aventuré très loin de Reykjavik, la capitale.Cette fois-ci, j\u2019ai décidé d\u2019aller au nord, à Siglufjörður, située au pied d\u2019une montagne de 600 mètres, au bord du fjord du même nom, entouré de plusieurs sommets à plus de mille mètres.L\u2019hiver approche.La péninsule nord de l\u2019Islande, la Tröllaskagi (la péninsule du troll), est plus élevée et se situe à 28 milles du cercle arctique.C\u2019est donc vers le nord du Nord que, sans trop m\u2019en soucier, je me dirige.En Islande, Reykjavik est la ville la plus peuplée du pays.Elle regroupe pratiquement les deux tiers de la population de l\u2019île, soit environ 220 000 habitants sur 390 000.Il n\u2019y a guère que cinq autres agglomérations dignes d\u2019être qualifiées de villes à travers tout le pays.Pour le reste, il s\u2019agit de localités dispersées sur le territoire, parfois à une centaine de kilomètres les unes des autres.Leur population compte deux mille, deux cents ou cinquante habitants.3 OCTOBRE.Gunvald, l\u2019oncle d\u2019Olaf, est un garde-côte à la retraite.66 ans, 120 kilos, deux mètres de haut.Dès le premier contact, il s\u2019avère très sympathique.Un gentil géant.Rasé de près chaque matin, élégant même pour aller débloquer un tuyau ou réparer son Range Rover.Contrairement à la plupart des gens de la place, il ne possède pas de jeans.Il arbore en revanche une crinière rousse qu\u2019il laisse descendre jusqu\u2019à ses épaules.Gunvald aime les livres.Il avait jadis entrepris des études d\u2019historien, mais par la suite succombé à l\u2019appel de la mer.Nous sommes rapidement devenus amis.Au cours de cette première semaine, nous passons deux soirées entières à jouer aux échecs et nous nous promenons à ski de fond dans les montagnes. 156 SECTION II Poésie/Création Le premier soir, il insiste pour me dresser un tableau de l\u2019histoire de la région qui au temps de gloire de l\u2019industrie du hareng produisait la moitié de l\u2019économie islandaise.Les temps ont bien changé.Le village était passé de 13 000 habitants à 1 200.Mais certains édifices témoignent encore de cette gloire passée.Siglufjörður possède par exemple un théâtre d\u2019art dramatique.L\u2019été, une troupe de la ville d\u2019Akureyri, située à 80 kilomètres plus au sud, vient s\u2019y installer.12 OCTOBRE.Je crois qu\u2019au début, lorsque j\u2019ai décidé de venir vivre à Siglufjörður, j\u2019avais l\u2019intention de « me perdre » dans un territoire pour moi neuf, avec peu d\u2019habitants et qui n\u2019était pas encore une destination touristique.La fructueuse rémunération d\u2019un contrat inespéré à Los Angeles me permit de m\u2019isoler ici pour quelques années avec un seul but en tête : écrire.Écrire sur l\u2019Edda, écrire sur les mythes scandinaves et surtout écrire de la poésie.Je ne savais tout simplement plus où j\u2019en étais avec mes désillusions.Très vite, grâce à la vitalité des gens du Norðurland, je constatai combien constamment la nature nous oblige à redevenir nous- mêmes.La bénévolence dans ce territoire difÏcile s\u2019avère toute naturelle.Tous sentent qu\u2019ils ou elles auraient pu devenir ce que l\u2019autre est devenu.Ce qui aurait pu être et ce qui a été tendent vers une seule fin.Les résidents de Siglufjörður ont le sourire facile.Comme je ne parle pas islandais, les conversations se déroulent en anglais.Mes interlocuteurs optent souvent pour des raccourcis plutôt surprenants.Les échanges verbaux deviennent vite des efforts de silence.Si la plupart ne connaissent pas les mots anglais pour exprimer leurs sentiments à propos d\u2019une chose, Gunvald m\u2019assure qu\u2019il en va de même dans leur propre langue.C\u2019est souvent le propre des endroits isolés.Le silence s\u2019imprègne de la signature du lieu, entité presque tangible, dont la présence hante l\u2019espace.Le silence partagé prolonge ainsi une certaine sérénité.Le vent qui sillonne le fjord de Siglufjörður a emporté leur voix.Mais le silence n\u2019est pas un silence contraint abritant un malaise.C\u2019est un lieu où mieux se dire se conjugue avec mieux se taire, où seule la présence devient une parole acceptable.Malgré tous ces non-dits, l\u2019atmosphère entre les gens n\u2019est jamais tendue.C\u2019est comme s\u2019ils étaient télépathes.Plutôt que des paroles, c\u2019est un regard que l\u2019on partage.15 OCTOBRE.Cahier.Tout poète du vaste est un microcosme en même temps qu\u2019un aède, il absorbe l\u2019univers, le modèle ou le module selon les exigences de sa personnalité.Mais sans rien perdre de son unicité, cette personnalité demeure transparente et communielle.Comme dans le Magnitudo Parvi d\u2019Hugo, le moi devient un organe spirituel et sensible de liaisons qui s\u2019élargissent dans tous les sens.Le poète cherche à rendre concret l\u2019infini, à accéder à une réalité, plus vivante, plus réelle. Il veut devenir  présent sans restriction au monde et à l\u2019espace, consubstantiel à la marée des formes et au cycle des jours, se dilater jusqu\u2019à s\u2019identifier avec ce qu\u2019il voit. Pour Bergson, l\u2019intuition consiste à se transporter  à l\u2019intérieur d\u2019un objet pour coïncider avec ce qu\u2019il a d\u2019unique et par conséquent d\u2019inexprimable.Si vous regardez avec intuition un ciel nocturne traversé d\u2019aurores boréales, vous devenez ce ciel traversé d\u2019aurores boréales.Vous pouvez alors comprendre comment ces aurores boréales, traversant l\u2019immensité de la nuit, deviennent les pensées ondoyantes d\u2019une femme qui ne cessa de grandir jusqu\u2019à devenir invisible, dans une légende traversant l\u2019immensité de la nuit cosmique.20 NOVEMBRE.Il y a une semaine, j\u2019ai rêvé d\u2019Anne-Sophie.Depuis, je n\u2019ai pas arrêté de penser à elle.À Montréal, il y a 30 ans, nous avions vécu ensemble près de trois ans avant de nous séparer.Nous étions passionnément amoureux.La vie nous entraînait dans des directions opposées.Nous étions tous les deux conscients de l\u2019inéluctabilité de cet écartèlement et assez matures pour nous quitter dans la tristesse, mais en bons termes.Au gré de lointains contacts, nous étions restés de bons amis.Je me disais qu\u2019elle adorerait l\u2019Islande.Je savais qu\u2019elle était divorcée depuis longtemps et vivait seule dans sa maison des Laurentides.Sa fille, devenue adulte, vivait au Vermont.Je ne sais quel diable s\u2019empara de moi, mais je lui téléphonai.La voix éteinte qui me répondit s\u2019est enflammée quand elle a reconnu la mienne.La conversation s\u2019est rapidement transformée en un feu de joie.Nous avons parlé pendant près de deux heures et comme des débutants, ne nous décidions pas à raccrocher.Elle m\u2019a rappelé pour m\u2019annoncer qu\u2019elle venait me rejoindre dans sept jours.Je l\u2019attendrai à l\u2019aéroport de Keflavik. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 157 27 NOVEMBRE.L\u2019Anne-Sophie qui est descendue d\u2019avion ce matin était toujours aussi entière et jolie.Je l\u2019aurais trouvée belle même à deux cents ans (à condition qu\u2019elle soit vivante évidemment).Sous un regard ferme, ses traits exprimaient encore cette bienveillance envers les gens et les événements.Une volonté d\u2019écouter et de comprendre.Mais, durant le trajet qui nous ramena au Nord, des ombres traversèrent ce charmant visage.Elle ne savait pas comment me l\u2019apprendre, depuis deux ans elle vivait avec le cancer.Il lui restait au plus un an à vivre.Elle a 55 ans.Elle est venue me dire adieu.Les adieux s\u2019avèrent un thème récurrent dans ma vie amoureuse.Elle veut tirer le meilleur que nous pourrons des deux semaines que nous passerons ensemble.J\u2019irai la retrouver au printemps.03 DÉCEMBRE.Anne-Sophie ne parle que de la mort.Elle évoque les morts qu\u2019elle a connus.« J\u2019ai rencontré une vieille Inuite à Kinngait.Elle était graveure et habitait seule à une bonne distance du village.Sa maison était remplie d\u2019objets hétéroclites.Elle était devenue aveugle et ses lithogravures figuraient parmi les plus belles que j\u2019ai vues.Elle insista pour me voir avant de mourir.Je pense souvent à elle, ces derniers jours.J\u2019ai prévenu ma fille que je veux que mes cendres soient dispersées au Nunavut.Naturellement, pendant quelque temps, mon esprit espiègle te suivra partout jusqu\u2019à ce qu\u2019une nuit dans un rêve, je t\u2019avise que l\u2019on ne se verra plus, que je pars dans le Sólfar, le drakkar du soleil et que si tu cherches à me revoir, il te faudra aller à ta Skógafoss ».Elle riait.Brusquement, elle toussait et de pesantes absences s\u2019installaient.Rien que de ressentir sa présence et de l\u2019entendre respirer me sufÏsait.06 DÉCEMBRE.Winter is coming.L\u2019hiver en Islande n\u2019est pas si froid qu\u2019on pourrait le croire, notamment dans la capitale située au sud-ouest du pays et qui bénéficie du courant chaud du Gulf Stream.Le vent est le véritable ennemi et il est primordial de garder l\u2019œil sur les panneaux lumineux qui signalent sa force.« Kári », comme l\u2019appellent les Islandais, provoque chaque année des sorties de route.Et nombreux sont les touristes qui voient la portière qu\u2019ils avaient laissée ouverte emportée par une rafale.Dans certaines vallées, le soleil ne dépasse pas la hauteur des montagnes durant quelques semaines.C\u2019est le cas à Siglufjörður ; comme nous sommes à l\u2019extrême nord, on ne voit pour ainsi dire pas le soleil pendant deux mois, janvier et février.Les températures les plus basses de la partie nord de l\u2019île vont d\u2019environ ?25 °C à ?30 °C.Ça ne sera pas un problème pour Anne-Sophie qui a vécu plusieurs années au Nunavut.Au Canada, l\u2019hiver, c\u2019est un monde où tout tourne au ralenti.En Islande, à Siglufjörður, s\u2019installe la sensation d\u2019avoir été transporté dans un autre univers où le temps s\u2019est arrêté.08 DÉCEMBRE.Cahier. Les Nornes, du vieux norrois « tresser ». Le fil est  la forme concrète et ténue,  visible et presque sans matière, de la ligne, de la trajectoire qui se déploie dans le temps et dans l\u2019espace.Il incarne la destinée, fragile et sujette à la rupture.Tous les peuples ont tremblé devant l\u2019image des grandes  fileuses  assignant  à  chaque mortel,  entre  leur  lame  tranchante,  la  part  qui  lui  revient  en  la  durée fuyante.Les trois Parques romaines sont équivalentes aux trois Moires grecques et aux trois Nornes scandinaves.Celles-ci apparaissent dans la Völuspá : Urd, du vieux norrois « ce qui est advenu », Verdandi, « ce qui est en train de se dérouler », et Skuld, « ce qui devrait arriver ». Elles s\u2019identifient aux  Matrices, elles détiennent les secrets des origines et l\u2019entière prévision des échéances individuelles ou cosmiques ; elles sont inexorables et infaillibles.« Bær líf kuro alda börnom ». Elles ont fixé les vies aux  fils des temps.10 DÉCEMBRE.La semaine dernière, Gunvald nous a amenés à Húsavík, aux chutes Dettifoss et Goðafoss, puis à Mývatn, le Blue Lagoon du Nord.Au contact de la nature, Anne-Sophie est vite redevenue joyeuse.Elle me décrit la préproduction de son documentaire sur l\u2019entreprise Svalbard Global Seed Vault, en réalisation à l\u2019époque \u2013 la « réserve mondiale de semences », en Norvège.Elle a déjà monté une équipe et trouvé une bonne partie du financement.Elle passera maintenant le projet.Nous restons souvent allongés sans parler, nos soufÒes se nourrissant l\u2019un de l\u2019autre.Nos nuits se prolongent souvent en tendresses jusqu\u2019au petit 158 SECTION II Poésie/Création matin.Chaque fois que je me surprends à échafauder un projet pour nous deux dans l\u2019avenir, je dois revenir au moment présent.Je crois que cet adieu est peut-être ce pourquoi j\u2019avais rêvé à elle en premier lieu.Ce monde est volontiers tellement insolite.Elle me dit en souriant : « Tu sais, j\u2019ai conscience que je vais bientôt mourir, mais je n\u2019arrive pas à ressentir que ce sera fini.J\u2019ai plutôt de plus en plus l\u2019intime conviction que ma vie continuera, autrement, que je m\u2019en vais, comme le veut le vieux cliché, en voyage.D\u2019une certaine façon, l\u2019étrange luminosité de ce pays m\u2019y prépare.Parfois, quand nous sommes seuls sous le vaste ciel nocturne, il me semble entendre une musique.Tu sais, il est prouvé que vers cinq ou six mois les fœtus perçoivent les sons de l\u2019extérieur, pourquoi n\u2019en serait-il pas de même avec ceux qui s\u2019apprêtent à naître à une autre dimension ?» Il est temps de rentrer chez elle.Ce matin, à l\u2019aéroport, elle me serra dans ses bras.« Je suis heureuse d\u2019être venue.Rejoins moi dès que tu peux ! » RITE VOLCANIQUE Des vents géants saisissent le vertige de cieux glacés Les corps deviennent facilement cosmiques Tout autour, la mer, la pluie, le froid ravivent de tendres forces Même les souvenirs de ce qui ne fut pas perlent leurs énergies galvanisantes Puis des forces plus douces, nocturnes recouvrent les lacérantes splendeurs qui ravagent nos épidermes Nos dos deviennent d\u2019étranges coquillages lunaires drapés ensemble dans un même halo Feulements inquiétants, tes murmures détachent de vivaces instructions incrustées dans les arcanes de mon cerveau Une saga de chair lue en Braille, a-ni-male parle de divinités menaçantes, tumescentes, avalées raconte un rituel volcanique où se houlent les ovales menus d\u2019une conscience de braise décrit les écailles fiévreuses de deux corps enlacés  ne cherchant qu\u2019à s\u2019enlacer davantage en de sombres étincelances, en des siècles et des siècles de tendre 14 DÉCEMBRE.Je suis revenu dans mes quartiers d\u2019hiver par avion jusqu\u2019à Akureyri.Gunvald m\u2019apprend qu\u2019une équipe de cinéma viendrait une quinzaine de jours tourner quelques scènes d\u2019un film.Il leur a déniché trois roulottes à la montagne.Pourrais-je lui servir d\u2019agent de liaison ?Son ami Ragnar sera à mon service.Je lui dis que ça n\u2019était pas une bonne idée, que si j\u2019étais venu en Islande, c\u2019était précisément pour me distancer de ce genre de valses d\u2019égos.Je le sentais totalement désemparé ; j\u2019acceptai, mais il devait comprendre que j\u2019en ferai le minimum.Le tournage est celui d\u2019un film de science-fiction.Sous les effets spéciaux, une grange deviendra une prison du futur dans une planète carcérale constamment enneigée (ce que plusieurs ados islandais pensaient déjà de leur île).Dans la semaine qui suivit, le tournage se déroula dans le plus sobre professionnalisme.Le réalisateur, C.Russell, s\u2019avéra un homme agréable.Nous avions des amis communs.Il était au courant du travail de script doctor que j\u2019avais exécuté à Los Angeles.Il me laissa sa carte.Je lui décochai un sourire dubitatif du genre « Ne retiens pas ton soufÒe, l\u2019ami ! ». POSSIBLES PRINTEMPS 2024 159 23 DÉCEMBRE.Le tournage piétine.Une journée entière pour la scène où trois personnages, deux humains et une métamorphe, ne font qu\u2019ouvrir une porte et sortir dans la tempête.Le réalisateur avait insisté pour utiliser des canons à neige afin de simuler une tempête extrême.Mais une vraie tempête s\u2019est déclarée et ce fut épouvantable.Au Norðurland, les masses d\u2019air froides de l\u2019Arctique provoquent des changements de temps brusques.Les précipitations sont fortes et soudaines.Nous n\u2019y voyions plus rien.Un camion de l\u2019équipe est tombé dans un fossé.Il n\u2019a été retrouvé qu\u2019aujourd\u2019hui.C\u2019est sur cette note que le tournage a finalement pris fin.Ils avaient toutes les images recherchées.31 DÉCEMBRE.Aujourd\u2019hui, les aurores boréales rougeoyantes et verdâtres dansent au-dessus de nos têtes et de nos toits, irradiant la noirceur de l\u2019hiver.J\u2019ai appelé Anne-Sophie pour lui souhaiter la bonne année.Sa fille m\u2019a répondu sèchement.Anne-Sophie est morte il y a dix jours.Onze jours après son départ.La course bruissante du fil s\u2019est arrêtée.Le lien fragile qui traçait sa courbe à travers le continuum s\u2019est rompu.Et voilà que par cette fissure se déploie toute la tristesse du monde.INFINITIF S\u2019endormir inerte sous un solstice d\u2019hiver Se réveiller en pleine nuit Poser les yeux sur une constellation un peu plus brillante que les autres Sommeiller Se réveiller de nouveau de ressentir confusément quelque chose quelque part se déplacer pour l\u2019éternité Se rendormir une fois de plus Observer en rêve un aigle ravisseur se poser délicatement sur une branche enneigée sans bouger ni branche ni neige 12 JANVIER.Je me suis installé au sud, à Vik, petit village d\u2019à peine 300 âmes, sous le glacier géant Myrdalsjökull, hôte du volcan Katla.Vik, avec ses longues plages noires de pur sable volcanique, d\u2019air justifié de bout du monde.Ses falaises aux colonnes de lave sculptées sont d\u2019anciens trolls que l\u2019aube a surpris hors de leurs cavernes.La mer y est souvent déchaînée, car il n\u2019y a pas de masses entre sa plage Reynisfjara et l\u2019Antarctique, donnant aux vagues toute la longueur de l\u2019océan Atlantique pour se renforcer.Gunvald m\u2019avait dit : « Reste encore un peu avec nous.Tu ne devrais pas aller t\u2019enfermer avec une tempête et un fantôme.» 160 SECTION II Poésie/Création URD EST LE NOM DE L\u2019UNE D\u2019ELLES Mes pupilles sont plus noires que le soleil Au crépuscule elles ressemblent à des salles de cinéma où sur des écrans lustrés des ombres emmêlent leurs drames Toujours les mêmes drames Nuit-Néant Cœur-Océan Écailles-Voix lactée Tous se permutent en pleine obscurité Au matin se lève infinie  l\u2019éclatante architecture de mon rêve 30 MARS.Mes souvenirs sont des lambeaux de rêves.Il n\u2019y a pas de revenants à Vik, mais malheureusement, il n\u2019y a pas non plus de Gunvald.Au fond de moi, un trou noir se montrait bien décidé à avaler l\u2019univers entier.Le « Rejoins moi dès que tu peux ! » d\u2019Anne-Sophie prenait un sens alarmant.Le deuil est partout le même ; rien que d\u2019être vivant nous semble obscène.Mais quand je revivais en esprit les moments passés ensemble, peu à peu, ma désolation se transformait en un vorace appétit de vivre.Certes, du fond de nos yeux, du fond de nos voix, du fond de nos silences ou dans nos caresses avait émergé cette vie qui aurait pu être la nôtre.Mais c\u2019eût été me mentir et m\u2019acharner à vivre dans un univers parallèle hostile que de convertir le chagrin de son deuil en une occasion de désespoir ; de laisser ce désespoir dicter ma vie et en dresser un sombre inventaire.J\u2019avais jadis acheté à Reykjavik une petite reproduction du Sólfar.Je me rendis à Skógafoss et laissai les flots emporter ce drakkar du soleil.Tous les cours d\u2019eau emportent un ciel.La poésie me rattache au vaste et m\u2019aide à vivre.Le vaste marque un moment de dépouillement qui nous élague, il déblaie l\u2019enchevêtrement au sein duquel nous nous débattons et nous rend à nouveau disponibles.Nous nous découvrons soudain un sens inconnu, non pas l\u2019approfondissement des cinq autres, mais un sens inédit attaché à la perception même de ce vaste.Celui-ci ouvre une dimension particulière au sein du monde.« D\u2019immenses espaces de silence s\u2019étiraient de tous côtés, et mon être s\u2019épanouissait en proportion pour les remplir », écrivit Henry David Thoreau.SKÓGAFOSS Gullfoss la Chute d\u2019Or Svartifoss la Chute Noire ses noires orgues basaltiques Dettifoss la chute de la Chute Goðafoss la Chute des Dieux Étrange toute-puissante la musique de Beethoven s\u2019élève d\u2019une tente orange en pleine nuit islandaise POSSIBLES PRINTEMPS 2024 161 vient se couler dans le torrent de Skógafoss Chute au fracas de fin des temps Se crevasser au nocturne de ces résonnances jusqu\u2019aux racines de l\u2019âme jusqu\u2019à une profonde incision au plus secret du chaos harmonisant le monde Ressentir la puissance de cet étoilement ces lignes de force d\u2019une onde primitive ces vibrations essentielles d\u2019une vie immense le ruissellement de son tumulte en la limpidité du vif Fara ! fara ! fara ! sagði fuglinn Mannkynið getur ekki borið mjög mikið veruleika1 1Va, va, va, dit l\u2019oiseau Le genre humain ne peut supporter trop de réalité1 1T.S.Eliot.The Four Quartets Notice biographique Après des études en cinéma et en lettres, Paul-Georges Leroux s\u2019installe successivement en France, en Islande, en Grèce et à Los Angeles. Il a scénarisé documentaires et films de fiction. Publié dans Des Rails, Vallum Poetry, Mouvances, Cutthroat, Caesurae, Possibles, etc., il a collaboré, ici comme ailleurs, avec une trentaine d\u2019artistes visuels.Dans sa préface au recueil Les Clefs du Monde, Yves Préfontaine écrit : « une obsession tellurique qui me touche particulièrement à travers la quête que nous partageons et l\u2019investigation de nos mythes personnels, certes, mais aussi des grands mythes qui couvent sous le givre et la braise de notre nordicité.» 2023, poèmes et texte de Le Chant du Sablier, album photographique d\u2019André Boucher.Paul-Georges vit à Montréal. 162 SECTION II Poésie/Création Skógafoss Par Anatoly Orlovsky 2023.Photographie numérique.Notice biographique Poète, compositeur et photographe, Anatoly Orlovsky cultive ses sons-sens-images assemblés en hybrides (é)mouvants tendant à rendre commune et tonique la part de l\u2019inextinguible en nous.Anatoly, dont la poésie a été publiée dans des revues littéraires au Québec, en France et aux États-Unis, a aussi donné plusieurs concerts, dont le dernier, à guichets fermés, en mars 2023, et a enregistré quatre CDs de sa musique, tout en exposant depuis 2002 ses photographies remarquées par La Presse, la revue Vie des Arts et Radio-Canada. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 163 Aurore boréale à Borgarnes Par Bérangère Maïa Natasha Parizeau 2023.Photographie numérique. 164 SECTION II Poésie/Création Notice biographique Bérangère Maïa Natasha Parizeau est une artiste internationale multidisciplinaire, photographe, réalisatrice, écrivaine, écologiste, yogini et militante de l\u2019évolution de la conscience humaine.Elle détient une maîtrise en beaux-arts du prestigieux California College of the Arts et une autre maîtrise  de  l\u2019Université  de  la  Colombie-Britannique  en  études  des  politiques  de  l\u2019Asie-Pacifique.  Ses  « prièreformances » (« prayerformances ») d\u2019art sacré multidisciplinaire \u2013 un concept qu\u2019elle a créé puis réalisé dans plusieurs pays, font l\u2019objet de son livre « Neirika, The Destined Visionary Aeon » (2011), traduit en français, en allemand et en polonais.Son court métrage « Memory Theater », qui relate l\u2019expérience de sa mère, seule survivante d\u2019un écrasement d\u2019avion, a eu sa première au Black Film Festival de San Francisco en 2007, puis a été présenté dans la sélection ofÏcielle de plusieurs festivals aux États-Unis, en  Afrique et en Europe.Possédant une connaissance fonctionnelle du mandarin, Bérangère est réalisatrice d\u2019une coproduction Canada-Chine, un documentaire sur le peuple Naxi Dongba du sud-ouest de la Chine. Elle collabore actuellement sur ce film, qui explore la relation sacrée des Naxi Dongba à la nature  et leur adaptation au changement climatique, avec Mme Lidejing, directrice de l\u2019Institut de recherche sur les Naxi Dongba à Lijiang, province de Yunnan, Chine.Bérangère a exposé son art multidisciplinaire à Montréal (Galerie Espace, 2023), ainsi qu\u2019à San Francisco (Galerie BASH, 2015), à Vancouver (Biennale d\u2019art de la performance, Galerie Gachet, 2003) et ailleurs.En 2023, l\u2019éminent critique et philosophe d\u2019art contemporain, André Seleanu, membre de l\u2019Association Internationale des Critiques d\u2019art (AICA), a publié une recension enthousiaste de son art : https:// andreseleanu.com/andre-seleanu-aica-montreal-2023/ Il  y  afÏrme  que  Bérangère  est  en  voie  de  «  se  forger  une  place  en  photographie,  à  la  fois  comme  photographe documentaire et ethnologique sensible et comme portraitiste de la spiritualité qui ressent profondément [la réalité] et capte ses nuances.» POSSIBLES PRINTEMPS 2024 165 Suite islandaise Par Kathleen Adamson Traduite de l\u2019anglais par Anatoly Orlovsky Icelandic Suite augu round stones, gray alive with water milkier than magic heavier than they look wet ice clicking in the current, salty with brine, in my mouth your eyes.hendur a stone ridge, rock monolith gauzy shreds of lichen clinging to cracks left long ago by glacial calves gnarled tree twining, dainty root fingers  pushing, pleading, plucking rabbit paws inquiring deep into soft moss, sinking, soaked and the smallest yellow flower, winking-  can you see me?gray sky, sleepy and humid watchful and heavy with rain, but still my misty cloud hands can\u2019t touch. 166 SECTION II Poésie/Création tungu when I hear you speak your mother tongue a palette of wet stone, rain-dark pebbles and carved into feathers a forest of rock acanthus, soothed with frost.rödd oh, not for you the warpings and swellings of wood a stone cliff impervious to the kissings of ten thousand human fingers, impassive.only water\u2019s steady whisper can reach into rock, pull groans out of rumbling glacial caves. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 167 Suite islandaise augu1 pierres rondes, grises animées d\u2019eau plus lactescentes que la magie plus lourdes que leur image la glace qui claque dans le courant, saumâtre, dans ma bouche tes yeux.hendur2 une crête de pierres, rocailleux monolithe lambeaux diaphanes de lichens se cramponnant aux failles laissées il y a longtemps par les glaciers vêlants arbre torsadé s\u2019entrelaçant, menus doigts-racines poussant, plaidant, prélevant, pattes de lièvres sondant profondément la mousse moelleuse, affaissée, trempée  et la moindre fleur jaune, clignant des yeux \u2013  peux-tu me voir ?ciel gris, humide et somnolent aux aguets, lourd de pluie, mais là encore mon nuage de brume que les mains ne peuvent toucher.1.yeux, en islandais.2.mains, en islandais. 168 SECTION II Poésie/Création tungu3 quand je t\u2019entends parler ta langue natale palette de pierre humide, galets noirs de pluie et, taillé dans les plumes, un bois d\u2019acanthes de roche, apaisé par le gel.rödd4 ô, pas pour toi les gonflements et gauchissements du bois une falaise de pierre imperméable aux embrassements de dix mille doigts humains, impassible.seul le murmure constant de l\u2019eau peut pénétrer la roche, extraire des râles des grottes glaciales qui grondent.3.langue, en islandais.4.voix, en islandais.Notice biographique Kathleen Adamson est une musicienne, compositrice, universitaire, fine connaisseuse de la littérature  et activiste communautaire basée à Montréal.Elle écrit de la poésie.En 2018 elle a composé l\u2019opéra Komachi on the Shrine (2018), inspiré du théâtre japonais kabuki (?), qui a été présenté sur scène au Canada. Partie 3 Druidité 170 SECTION II Poésie/Création Quatre textes Par Rozenn Le Roux Les mythes à la taverne C\u2019est parce qu\u2019ils mélangent les paysages, les mythes, qu\u2019ils descendent le récit dans le présent, autant qu\u2019ils explorent  le  futur et  racontent  le passé, c\u2019est par un slalom  infini, eux qui ne suivent  jamais  la  ligne, impertinents et insoupçonnés, qui tournent en tous sens et nous emportent avec eux, conférant longueur à nos respirations, enfin, et rendant moins diffractés nos sommeils.C\u2019est en pliant et dépliant sans jamais s\u2019épuiser qu\u2019à la taverne du Finistère on a trouvé les douze Ases et des Asynes attablés à leur banquet, Thor, Niord, Freyr, Tyr, Heimdall, Bragi, Vidar, Vali, Ull, Hœnir, Freyia, Gefion, Idunn, Gerd, Sigyn, Fulla et Nanna, et que nos marins d\u2019ici, nos égarés, trouvèrent magnifique le  spectacle qui s\u2019offrit à leurs yeux.Ce sont elles et eux, ces mêmes norrois qui les ont aidés à mettre des mots sur les origines de la poésie, qui viendrait du sang de Kvasir, de la boisson ou l\u2019ivresse des nains, de l\u2019une ou l\u2019autre sorte de liquide d\u2019Odrœrir ou de Bodn, du viatique des nains \u2013 car cet hydromel les délivra du récif \u2013, du liquide des Hnittiory ou de l\u2019hydromel de Suttung, En voilà une drôle de façon de s\u2019expliquer ! rapportèrent les Finistériens.Mais alors, qu\u2019il en soit ainsi ! Encore une fois, le sort nous a enroulés dans une affaire qu\u2019on s\u2019ra pas à même de s\u2019expliquer de notre vivant mais peut-être nos enfants s\u2019ront là-dessus plus intelligents.Ils racontaient, les Finistériens, que d\u2019autres êtres de maintes sortes firent leur passage, tout déformés  au bout-de-la-terre.Un certain Odin accompagné de Frigg, un verrat, pourquoi pas tant qu\u2019on y est, nommé Gullinbursti ou Slidrugtanni, ils ne se souvenaient plus, une jeune fille qui gardait un chat appelé  Modgud, un cheval appelé Gulltopp et un nombre d\u2019hommes-du-givre dont ils n\u2019avaient pas non plus le nom.Dans leurs mythes alors, au pays Breton se sont retrouvés tout emmêlés des vouivres, avec sept kilos d\u2019or dans l\u2019estomac mais qu\u2019il fallait fuir, c\u2019était recommandé.Des fées sans intestins qui n\u2019avaient rien des belles dames au clair de lune qu\u2019on imagine, mais qui barbotaient dans les cimes, et avaient le pouvoir d\u2019interdire\u2026 aux roses de faner.On trouvait des animaux témoins de l\u2019Éden, des excursions dangereuses du temps où les glaciers étaient des purgatoires, ou des coffres à trésor pour  la nuit de  Noël, des cascades qui, ennuyées d\u2019être gelées, s\u2019étaient faites joyeuses et bondissantes.Les marins, revenus dans la Bretagne, racontaient le Blavet, qui aurait pu s\u2019appeler Svol, Gunnthra, Fiorm, Fimbulthul, Sildr, ou Hrid, Sylg ou Ylg, Vid, Leiptr, ou aussi Gioll ou bien d\u2019autres encore, aussi vivants que des lacs qui ne seraient jamais ceux du non-être, autant de rivières gardant leur couleur d\u2019émeraude, quoi qu\u2019on fasse, quoi qu\u2019on dise, et veillant les vivants et les morts de leur pays.Dans la bouche des marins, revenus du pays d\u2019au-dessus du Finistère, les chants de Snorri et ceux de la Bretagne réunis, n\u2019étaient autres que les acouphènes de la poésie, et\u2026 POSSIBLES PRINTEMPS 2024 171 Le tout premier mouvement du monde Et puis pourquoi est-ce que je suis incapable de me souvenir de moi ? On nous avait pas dit à nous autres  que l\u2019apocalypse nous ferait cet effet-là dans la reconnaissance de nous-mêmes ! On nous avait pas dit  non plus que la Bretagne en chutant ressemblerait plus à une princesse de conte qu\u2019à un monstre de sang ! Une barbe bleue toute déguisée de v\u2019lours vert ! avec des patins de cristal aux pieds ! Des yeux  larges de comtesse à abandonner l\u2019navire de la terre sans se préoccuper de nous entraîner dans le sous- sol ! Avec sa couronne sauvage ! L\u2019avant-poste de  l\u2019humanité ! L\u2019tout premier mouvement du monde !  Si  on  avait  su !  Que  c\u2019est  son monde  à  elle  la  Bretagne  qui  coulerait  dans  le  notre  et  pas  l\u2019inverse !  Calomniable !  Calomniable !  Faute  d\u2019imagination !  Grave !  Perdu  le  cosmographe !  Le  géographe !  Géomorphologue !  Perdu  l\u2019angélologue !  Qui  disait  que  les  enfants  d\u2019Inzinzac  s\u2019envoleraient  au  Paradis des hommes-animaux ! Alors qu\u2019ils nous croulent de rire dessus ! Les yeux déclos et  le regard  enchanteur ! Quatorze pointes de foudre d\u2019or ! Brame ! Drame liturgique ! Si on avait su que la Bretagne avait tant d\u2019étages ! De couches dures et moelleuses alternées ! Arènes  cosmiques ! À se désagréger ! Sans rapport entre elles, ces couches ! des étages de pierres précieuses !  s\u2019enchaînant avec d\u2019autres de vase, de corps d\u2019anges ! d\u2019enfants-Zinzac habillés en rois ! de perles qui  r\u2019ssemblent à du sucre et que toutes ces matières paraissent tout à fait en harmonie entre elles-mêmes maintenant qu\u2019elles s\u2019écroulent en cascade les pauvres ! Les chairs et précieuses ! Enfin libérées ! Vous avez déjà entendu, vous autres, des pierres rire ? Hein ? Vous avez déjà entendu le chant d\u2019une perle  heureuse ? Nous qui n\u2019avons été habitués qu\u2019à des perles tristes ! Allons l\u2019quérir ! Notre perle joyeuse !  Enfin ! Accompli ! Avant de mourir ! Une petite boule toute faite de milliers d\u2019organes ! Des mouvements  de  feu ! Allons ! Artistes ! Sortons ! Fini  la vallée des  larmes ! S\u2019en ficher des  tares héréditaires comme  de colin-tampon ! Plus  rien qu\u2019on  risque ! Plus  rien qu\u2019on  remédie ! Sang  rouge,  sang  rose,  sang vert !  Émeraude de sang ! Fini ! Tous les petits éléments stables de la vie ! L\u2019indispensable ! La corne de corail  depuis vingt lustres dans la poche de mon gilet ! Là ! Que le père du père du père avait rapporté d\u2019un aut\u2019  pays ! Rev\u2019nant d\u2019une de ses fugues mystérieuses ! Plus nous d\u2019mander rien maintenant ! L\u2019héritage ! Les  roches à leurs corps-parents ! L\u2019Aristote et le Platon au doigt ! Plus rien ! Seules resteront l\u2019énergie bleue  de la mer ! L\u2019énergie verte de la vallée ! Et ils sauront ! Les gens après nous ! En faire quelqu\u2019chose pour  qu\u2019leurs ptiots se brûlent pas le visage comme nous autres ! L\u2019énergie ! Nouvelle ! Éclaire ! Mieux encore que la foudre dans l\u2019œil du Zinzac ! Des vagues pour faire la lumière ! Des ouragans sur les  vallées ! Nourrir les maisons ! D\u2019un soufÒe ! Limite du globe ! Colonne d\u2019Hercule contre vent du renouveau !  Farce de  l\u2019antiquité !  Effondre, diable d\u2019envol ! Par  les  trois  cuillères de Snorri  le baroqueux ! Plein de  replis pour abriter l\u2019hiver et les autres saisons ! Snorri ! Besoin de toi, les gens après nous ! Leur dire les  cerfs pour  le feu,  les  lapins pour tout sauf pour  le festin ! Du catalogue des êtres à ne pas déranger !  Une liste de composition des irruptions ! Sauve ! Qui veut ! Quoi faire du sous-sol ? Quoi sanctuer plutôt !  Vexée, la croûte terrestre ! Tectoniques boudeuses, montagne vedette ! Du ciel, l\u2019apocalypse ! Si on avait  su ! Si tu nous avais dit, Siduri, que le sous-sol, du retournement du pays, deviendrait le Paradis ! Que nos  imaginaires, Diable de Verne !  nous  avaient  trompé !  Sous-sol ! Demi-onde flottante !  Cherchait  le  big- bang mais perdu en ch\u2019min ! Et nous ! Redessiner les cartes ! Recréer les méandres ! Dansez, Appalaches  du plein-vide ! 172 SECTION II Poésie/Création Les visionnaires De là-haut on pouvait voir toute la terre et son impossible description.Lorsqu\u2019Éole enfin calmé ramenait à terre les corps marins et leurs bateaux sans plus ni rame, ni voile,  ni gouvernail, qu\u2019il séchait les linges et les pleurs d\u2019un soufÒe tiède et apaisé, leurs chairs, tant lessivées  dans le fond du cœur, devenaient de marbre, un marbre parsemé de quelques taches de sang, et leurs pupilles, des billes noires volatiles, les dernières traces de leur être dans l\u2019humanité, ou dans le règne animal, quelque part dans leur vallée.Il y a des mondes qui maîtrisent l\u2019art du vide comme aucun autre et qui, malgré tout, dans leur vide, parviennent à conserver ce quelque chose qui change, infime, comme une nature morte continuant de  mourir.Les marins, là-haut, inséparables de ce même changement, passaient d\u2019un faible sourire aux larmes, à une moue attendrie, à la vue des leurs.Ils devenaient les uns les autres l\u2019immuable changement, séparé de celui du temps.Tout ce qu\u2019on avait pu leur reprocher, en bas, De n\u2019pas gueuler comme les autres nouveaux-nés, sous prétexte d\u2019être arrivé comme un cheveu sur la soupe dans la forêt, et d\u2019une mère dont personne n\u2019avait su, ni ne savait encore la nature vraie, ce dont on se moquait, le tordu si impressionnant qui devait être si douloureux qu\u2019aucun être au monde ne devrait supporter mais qui les rendait capables, eux, bien plus capables, cette douleur, somatisée dans les visages, dans les plaintes et dans le palais.Le non-sens absolu de la vie imposée n\u2019était pas resté, pauvre d\u2019eux, enfermé dans le silence de leurs organes.Il était devenu cassure, maigreur, fêlure.De  cette  colère,  qui  n\u2019était  pas  la  leur  et  qu\u2019on  avait  imposée,  ils  avaient  fait  une  résistance  infinie,  prodigieuse et féconde, à la vase et aux ouragans qui n\u2019existaient que pour dévaster.Là-haut, au-dessus du Finistère, ils rencontraient les comètes vieilles, les comètes tombales et matinales de l\u2019humanité qui flottaient,  innocentes, toutes pleines de ce qu\u2019elles ont vu plus  loin que la  lune, de  ce qu\u2019elles ont vu avant même le système solaire et la naissance, là, des premiers sur terre, qui y ont vagabondé quelque dizaines de milliers d\u2019années, avant de s\u2019établir, de fonder leurs cités, leurs lois, leurs sociétés et d\u2019enfanter à tout-va avant de se questionner, un jour, sur le vide, dans la mère, le ventre si petit et si grand pour y construire une vie, la faire grandir bien puis lui apprendre à apprivoiser les animaux aveugles et les bêtes sourdes sur la terre.Oui, à présent que les marins y étaient, dans leur ciel, qu\u2019ils y vagabondaient, les comètes pouvaient s\u2019approcher à nouveau de la terre, se faire messagères du temps ancien, rapporter des nouvelles des débuts du système solaire, il y a de cela quatre milliards et demi d\u2019années, puis des débuts de la terre, moins ancienne toutefois, des peuples et de leurs certitudes, qui auront duré plus de mille huit cent ans parfois.Elles pouvaient se reposer, les comètes, sur la terre et y laisser les marins, nés-du-chaos de l\u2019intérieur d\u2019une mère, dans le ventre du ciel.Il n\u2019était plus la peine, pour cette mère, de faire les gros yeux à ses innocents d\u2019enfants.À présent, et comme les animaux, ils étaient résolus à « laisser être ».À laisser être les choses sans les toucher, sans les questionner, mais en n\u2019observant que le sommeil, les vertiges et la foudre de loin.Après tout, la lune aussi et les comètes avaient leurs anomalies physiques.Déjà, la nuit arrivait à la moitié de leurs os. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 173 Ils  semblaient  prêts  à  retourner  là  où  ni  la  foudre  ni  les  tempêtes  n\u2019agitent  l\u2019air,  là  où  ils  saisiraient  l\u2019après-eux de l\u2019humanité pour se faire porteurs, dans quelques dizaines de milliers d\u2019années, des étonnements, de l\u2019ignorance et des mythes du monde qu\u2019ils ont quitté.Tout ce qui les avait remplis, des années durant, en bas, les tempêtes, la vase et les ouragans, les nourritures de la mère, la cuisine et le lait, tout ce qui les constituait, ils s\u2019en séparaient progressivement pour un reste de substance humaine, progressivement mélangée à la substance de l\u2019aube.Désormais, leurs corps, dans la tombe du dessous de la vallée, arrêtaient de tousser.Leurs mentons étaient guéris des sanglots, de la fatigue d\u2019être eux-mêmes et leurs jérémiades avaient fini par s\u2019éteindre,  laissant place au silence, non pas muet mais dans lequel résonnait encore, comme la mémoire lointaine de ce qu\u2019ils craignaient d\u2019oublier et qui leur restait, comme une vague gêne au milieu du ventre, une gêne qui n\u2019était rien d\u2019autre que la grande tristesse des enfants de leur siècle, de tous ceux qui, en bas, ignorent encore les histoires de la Mère obscure, celle qui n\u2019épuisera jamais d\u2019accoucher.Les marins, une part au ciel et l\u2019autre, en dessous de la vallée, savaient que rien au monde ne remplissait plus les bêtes, les hommes, les dieux que les tempêtes, la vase et les ouragans.Un été aux marécages1 Au village les hivers étaient rudes, et les étés pénibles.On disait que la frontière qui sépare la communauté de la débâcle parfois pouvait être bien fine.Les hommes, les enfants et les femmes de H.ressemblaient aux brebis pleines dans les marécages.Ils ressemblaient aux agneaux trop tôt sevrés ou à ces pauvres, changées de pâture pour le manger.À H., comme dans d\u2019autres contrées, il n\u2019y eut jamais plus de sept générations des hommes qui meurent.Là-bas, les gens vivaient de gais festins entre eux.Les marins revenaient les carènes remplies, bien attendus par  les épouses au ventre plein. De même les paysans de  leurs récoltes tiraient et offraient  soins et gâteaux sucrés et à la forge les gars, même les entrailles rôties, prenaient leur part de la tablée.À H., et dans d\u2019autres contrées, les habitants s\u2019esquintaient pour donner sens au boueux qui leur arrivait.Déjà en haut sur la Montagne la laine des bêtes ne mentait plus.On lisait sur le dos des animaux les difÏcultés de la saison, les maladies des bergers et la plaine liquide,  bouillonnante.Un jour, les moutons changèrent eux-mêmes de toison et les chiens, sans explication aucune, commencèrent à s\u2019enfuir à l\u2019approche des brebis.Seuls à se détourner du sommeil, des troupeaux de chevaux hennissant et de bœufs mugissant avaient dans le cœur une faim ardente.Ils ne cessaient de pleurer et d\u2019ébranler la terre de leur marche torse.Cerfs, tempêtes et ouragans les rejoignirent, ceux ayant même choisi pour épouse la très farouche aux bras blancs.Semblable aux déesses et tombée chez les hommes qui meurent, la Petite-Belle de ces hommes n\u2019avait pourtant rien de très différent.1.Extrait du roman De Vase et d\u2019Ouragans 174 SECTION II Poésie/Création On ne lui reprochait ni ses drôleries, ni son farouche ou ses fantaisies.Elle restait cachée et emportait dans ses paumes tout ce qu\u2019elle trouvait.Dans sa bouche, elle mettait les figues trop nombreuses sur le figuier et les châtaignes molles pesant trop lourd, aux hautes branches  des châtaigniers.On disait que ses escapades en haut de la Vallée lui donnèrent sept enfants vivants.Les vieux croyants, pour la première fois, ont avoué ignorer.Ils ne savaient qui était sept fois père, combien de mort-nés la dame avait engendré, ni pourquoi les seuls vivants se montraient blancs le matin, pourpres à midi et bleus au coucher du soleil.Ils ne savaient non plus comment ses enfants avaient pu se retrouver afÒigés de pareilles curiosités.On disait du plus grand, dont les yeux fonctionnaient si parfaitement qu\u2019il ne pouvait voir que d\u2019un seul œil, et du dernier que son palais était si brisé qu\u2019on l\u2019entendait d\u2019en bas sifÒer les soirs de grand vent.On les disait pénétrés de la folie des animaux, eux qui marchaient pourtant d\u2019un pied délicat, ils se faisaient bien moins rapides, moins doués pour le manger.À cause du manger qu\u2019ils n\u2019arrivaient pas à avaler, les forces leur manquaient pour bramer avec les troupeaux.Ils ressemblaient aux pêcheurs, sur le point de mourir après avoir versé et bu la houle marine.Ils léchaient à défaut de pouvoir mâcher, et poursuivaient sans crainte les familles de sangliers.Les bêtes consternées ne pouvaient que fuir ces acharnés qui, au lieu de faire, s\u2019appliquaient à défaire leur courte vie dans la Vallée.Pourtant la mangeuse de farine ne s\u2019inquiétait pas que son épaisse forêt de rejetons ne soit qu\u2019enfants impropres pour la lignée.Le nom des petits et de leur maman ressemblait à celui que l\u2019on donne aux ouragans.On disait que sur la Montagne ils adoraient leurs agneaux, les molles châtaignes et le fromage fort.Ainsi, aux funérailles de leurs agneaux ils enterraient la bête avec les molles châtaignes et le reste du fromage goûteux.Les vieux croyants racontaient que sur la terre il y avait d\u2019innombrables peuples et que personne à ce jour n\u2019avait su mettre en ordre le débordement dans les vallées.Aussi peut-être que la Petite-Belle et sa portée tout abîmée étaient de trop et ne pouvaient entrer dans ce nombre.De l\u2019époque ancienne, ces mêmes étaient convaincus que les femmes n\u2019existaient pas.Que sans leur concours, les hommes qui meurent naissaient par la terre, avant d\u2019y retourner.Leurs fantômes continuaient de se promener sur la terre et de chasser à nouveau, les bêtes tuées de leur vivant.Les gens de H., que le mystère effrayait, se plaisaient à raconter que les enfants sur la Montagne étaient  là pour empêcher les étoiles de se lever.On ajoutait plus bas qu\u2019à force d\u2019angoisses vespérales, ils finiraient par y arriver. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 175 Notice biographique Rozenn Le Roux est une jeune artiste et écrivaine, née en 1999 dans la ville de Laval, en France.Après un baccalauréat littéraire, elle étudie durant cinq ans à l\u2019École d\u2019Art et de Design TALM, à Angers.L\u2019écriture romanesque et théâtrale est au centre de sa pratique artistique.En 2020, elle débute le roman qu\u2019elle terminera trois ans plus tard : De Vase et d\u2019Ouragans.Ce livre parfois dur et acerbe, d\u2019autres fois tendre et magique, mêle philosophie et poésie à travers l\u2019histoire d\u2019une fratrie particulière.L\u2019artiste réalise des installations et des mises en scène qui sont autant de clés pour entrer dans le roman.Elle est rédactrice en chef pour la revue de littérature, poésie et philosophie Zinzac. 176 SECTION II Poésie/Création Le chant d\u2019une fée Par Bérangère Maïa Natasha Parizeau Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier A fairy\u2019s song Life is a pilgrimage even to those who do not believe in the sacred.It is a process of uncovering layers of fears, layers of joy, layers of laughter, and deep layers of uncertainty.Mist covers the mountains like fears cover the landscape of my heart.When you travel deep inside of yourself to face the layers of uncertainty, what you unearthed is golden.Rocks covered in moss and white fungus; I am home again.Fairy hills, the wee people, I heard your call. What is it that you\u2019re wanting to communicate to me? What  is  it that you want me to understand? My heart  is saddened by loneliness and fear. How can I  lay my  burdens down? The trickling sound of water is everywhere in the highlands of Scotland and Ireland; it  is the calling of the hamadryad forest fairies. Why is it that we always want what we cannot have? The  soul\u2019s lullaby is the heart\u2019s yearning.It is the soul\u2019s movement forward.It is the leaping of the tiger or foo dog. Why is it that in the cold midst of the rainforest I feel most at home? Perhaps because my  emotions are gushing out of my heart like the water flows out of a mountain river.Irish  hills  are  magical  with  tiny  white  wildflowers  blossoms,  Earth  rock  formations,  and  the  green  bosom of  a beauty unimaginable.  This wild  landscape of flowerlets  is  a  fairy\u2019s  abode. Nature\u2019s  song  has always been healing with her four seasons and temperamental blue skies.There is something so deeply reassuring about the change of seasons, especially the gentle kindness and earthy smell of fall.Everything that is alive returns into the wet darkness of the Earth.Once again, back home into nothingness, again and again.Through the cycle of seasons, life is yet given another chance.Nature has always been forgiving.The  death  of  nature  is  magnificent  with  its  flamboyant,  harmonious,  and  rich  earthy  colours;  the  generous hues of vibrant yellows, the many intelligent tints of sombre browns, the stubborn dusty pinkish-reds,  and  all  the  agreeable  fiery  shades of  green,  slowly,  courageously  turning  into  a  riot  of  deep brownish, violent sepia, discoloured red.The opalescent multicolored jazzy rainbow of colours rolling over the hills in autumn is as beautiful and sacred as the emergence of life itself.Life and death indistinguishable from each other like two twin sisters or the passionate embrace of entangled lovers.What is life without love and beauty?  The sounds of nature are filled with patterns of rhythm. The chirping of birds are the healing garments  of Queen Banshee \u2013 she is the goddess of love and beauty.Her song is wild.A fairy\u2019s song is always wild.  It  is  the  incantation,  the  charm of  the heart,  this  unfulfilled power of  the  imaginary  landscape  of  the mind. Can you hear her voice? She  is always singing. First one must  repose  the mind through  the disciplines of meditation, fasting, or a long, long forest walk.Once the chatter of ordinary reality has been subdued, she will penetrate your body like a temple, with the all-consuming passion of the naked maiden\u2019s  open  legs,  first  lover.  The  trickling  sounds  of  water  are  her  whispering  songs.  She  wants to take you, lure you into the Otherworld with her unparalleled beauty.The Otherworld is her world.The world of Wild.This is the world of manifestation, where everything is possible and from which everything emerges.Our multiverse, worlds on top of worlds on top of worlds, emerging like a POSSIBLES PRINTEMPS 2024 177 tidal wave from the same birch tree: the passion of Christ, the tree of life, transfiguration, mystery, and  mysticism.She is everything you have ever wished for, and so much more.Her love and beauty are all- encompassing. It is through her poetic grace that the delicate mountain flowers thrive; nuzzling dew,  her delightful embrace, leaning, pushing gently onto the shamrock, the red clover, the bog rosemary, and all other native Irish plants.None of which can live without her elegant droplets.There is nothing more beautiful than the dignity and honour of her touch.She kisses your cheeks through the polished force of the wind. She touches you in ways that would make you cry. The mist has finally lifted over the  mountains like sadness has retreated from my heart.Freedom wants a dance.Le chant d\u2019une fée La vie est un pèlerinage même pour qui ne croit pas au sacré. C\u2019est une démarche où l\u2019on procède par  dévoilement de couches de craintes, de rires, de joies et de couches plus profondes d\u2019incertitude.La brume recouvre les montagnes comme les peurs recouvrent le paysage de mon cœur.Lorsque l\u2019on voyage plus profondément en son for intérieur pour faire face aux incertitudes, ce que l\u2019on a déterré est d\u2019or.Des rochers couverts de mousse et de champignons blancs ; je suis à nouveau chez moi.Les collines des fées, le petit peuple, j\u2019ai entendu votre appel.Qu\u2019est-ce donc que vous cherchez à me communiquer ? Que voulez-vous que  je comprenne ? Mon cœur est attristé par  la solitude et  la peur.  Comment puis-je poser mes fardeaux ? Le bruit de l\u2019eau qui ruisselle se trouve partout dans les hautes  terres de l\u2019Écosse et de l\u2019Irlande ; c\u2019est l\u2019appel des fées hamadryades de la forêt.Comment se fait-il que nous cherchions toujours à obtenir ce que nous ne pouvons, ce qu\u2019il nous est impossible d\u2019avoir ? C\u2019est  le mouvement de l\u2019âme vers l\u2019avant.C\u2019est le saut du tigre ou du chien de Fo.Comment se fait-il que je me sente plus à l\u2019aise en plein dans le froid de la forêt humide ? Peut-être mes émotions jaillissent-elles  de mon cœur comme l\u2019eau coule d\u2019une rivière de montagne.Les  collines de  l\u2019Irlande  sont magiques avec  les minuscules fleurs  sauvages blanches,  les  formations  rocheuses de la Terre et une poitrine verte d\u2019une beauté inimaginable.Ce paysage sauvage aux petites fleurs est  la demeure d\u2019une fée. Le chant de  la nature a toujours été en guérison grâce à ses quatre  saisons et aux caprices de son ciel bleu.Le changement des saisons a quelque chose de profondément rassurant, en particulier la douce gentillesse et l\u2019odeur terreuse de l\u2019automne.Tout ce qui vit retourne dans l\u2019humide obscurité de la Terre.Encore une fois, de retour chez soi dans le néant, encore et encore.À travers le cycle des saisons, la vie a toujours une autre chance.La nature a toujours pardonné.La mort de la nature est splendide avec ses riches et harmonieuses couleurs terreuses qui flamboient ;  les généreux coloris des jaunes éclatants, les nombreuses teintes intelligentes des bruns sombres, les rouges rosés, poussiéreux, tenaces, toutes les nuances ardentes et agréables de verts se transforment avec lenteur et courage en une explosion violente de sépia brun foncé d\u2019un rouge décoloré.L\u2019arc-en- ciel jazzy, polychrome, opalescent de couleurs qui roulent au-dessus des collines en automne, est aussi beau et sacré que l\u2019émergence de la vie elle-même.La vie et la mort sont indissociables l\u2019une de l\u2019autre comme des sœurs jumelles ou l\u2019étreinte passionnée d\u2019amants enlacés.Qu\u2019est-ce que la vie sans amour et sans beauté ?Les bruits de la nature sont remplis de motifs rythmiques.Le gazouillis des oiseaux est l\u2019habit de guérison de la reine Banshee, elle est la déesse de l\u2019amour et de la beauté.Son chant est sauvage.Le chant d\u2019une fée est toujours sauvage.C\u2019est l\u2019incantation, le charme du cœur, cette puissance inassouvie du paysage imaginaire de l\u2019esprit. Entendez-vous sa voix ? Elle ne cesse jamais de chanter. Il faut d\u2019abord  reposer l\u2019esprit à travers les disciplines de la méditation, du jeûne ou d\u2019une longue, longue promenade 178 SECTION II Poésie/Création en forêt.Une fois le bavardage de la réalité ordinaire dompté, elle pénétrera votre corps comme un temple, avec la passion dévorante de la jeune fille nue, jambes ouvertes au premier amant. Les bruits  ruisselants de l\u2019eau sont ses chansons qui murmurent.Elle veut vous emmener, vous attirer dans l\u2019Outre-monde avec sa beauté sans pareil.L\u2019Outre-monde, c\u2019est le sien.Le monde de la Nature.C\u2019est le monde de la manifestation, là où tout est possible et d\u2019où tout émerge. Notre multivers, des mondes  au-dessus des mondes, au-dessus des mondes, émergeant comme un raz-de-marée du même bouleau : la passion du Christ, l\u2019arbre de vie, la Transfiguration, le mystère et le mysticisme. Elle est tout ce que  vous avez toujours désiré, et bien plus encore.Son amour et sa beauté embrassent tout.C\u2019est par sa grâce poétique que les délicates fleurs des montagnes prospèrent ; la rosée qui se blottit, sa délicieuse  étreinte, elle se penche, pousse avec douceur sur le trèfle violet, le romarin des tourbières et toutes les  autres plantes indigènes de l\u2019Irlande.Rien de tout cela ne peut vivre sans ses élégantes gouttelettes.Il n\u2019y a rien de plus beau que la dignité et l\u2019honneur de son toucher.Elle vous embrasse sur les joues par la force polie du vent. Elle vous touche d\u2019une manière qui vous ferait pleurer. La brume s\u2019est enfin levée  sur les montagnes comme la tristesse s\u2019est retirée de mon cœur.La liberté veut une danse. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 179 2023.Ballyvourney, côte sud de l\u2019Irlande.Photographie numérique.2023.Île de Skye (An t-Eilean Sgitheanach), Écosse.Photographie numérique 180 SECTION II Poésie/Création Notice biographique Bérangère Maïa Natasha Parizeau est une artiste internationale multidisciplinaire, photographe, réalisatrice, écrivaine, écologiste, yogini et militante de l\u2019évolution de la conscience humaine.Elle détient une maîtrise en beaux-arts du prestigieux California College of the Arts et une autre maîtrise  de  l\u2019Université  de  la  Colombie-Britannique  en  études  des  politiques  de  l\u2019Asie-Pacifique.  Ses  « prièreformances » (« prayerformances ») d\u2019art sacré multidisciplinaire \u2013 un concept qu\u2019elle a créé puis réalisé dans plusieurs pays, font l\u2019objet de son livre « Neirika, The Destined Visionary Aeon » (2011), traduit en français, en allemand et en polonais.Son court métrage « Memory Theater », qui relate l\u2019expérience de sa mère, seule survivante d\u2019un écrasement d\u2019avion, a eu sa première au Black Film Festival de San Francisco en 2007, puis a été présenté dans la sélection ofÏcielle de plusieurs festivals aux États-Unis, en  Afrique et en Europe.Possédant une connaissance fonctionnelle du mandarin, Bérangère est réalisatrice d\u2019une coproduction Canada-Chine, un documentaire sur le peuple Naxi Dongba du sud-ouest de la Chine. Elle collabore actuellement sur ce film, qui explore la relation sacrée des Naxi Dongba à la nature  et leur adaptation au changement climatique, avec Mme Lidejing, directrice de l\u2019Institut de recherche sur les Naxi Dongba à Lijiang, province de Yunnan, Chine.Bérangère a exposé son art multidisciplinaire à Montréal (Galerie Espace, 2023), ainsi qu\u2019à San Francisco (Galerie BASH, 2015), à Vancouver (Biennale d\u2019art de la performance, Galerie Gachet, 2003) et ailleurs.En 2023, l\u2019éminent critique et philosophe d\u2019art contemporain, André Seleanu, membre de l\u2019Association Internationale des Critiques d\u2019art (AICA), a publié une recension enthousiaste de son art : https:// andreseleanu.com/andre-seleanu-aica-montreal-2023/ Il  y  afÏrme  que  Bérangère  est  en  voie  de  «  se  forger  une  place  en  photographie,  à  la  fois  comme  photographe documentaire et ethnologique sensible et comme portraitiste de la spiritualité qui ressent profondément [la réalité] et capte ses nuances.» Partie 4 Lyrismes 182 SECTION II Poésie/Création QUADRIPTYQUE DE LA PLEINE LUNE DU MAÏS Par France Boucher J\u2019étendrai la rosée dans mes mains fatiguées Gatien Lapointe I les mains cristallines de la harpe déversent des gerbes d\u2019oiseaux distillent paix sagesse éternité quand une voix s\u2019éteint se dévide un fil sonore  on se demande si le soufÒe endormi  s\u2019est laissé choir dans un fossé perdu gorgé d\u2019eau amère sensation de glisser vers le fleuve des Enfers ou celle plus attrayante de flotter vers l\u2019Éden où calmer nos fatigues  où sentir la durée  POSSIBLES PRINTEMPS 2024 183 II les mains Cathédrale de Rodin rêvent de clarté depuis des siècles nous guident vers les sommets vers la montagne où l\u2019on n\u2019entend plus  le pas des chevaux rythmé tel un slam donné en lecture publique cadence à imprimer dans les plis de nos cerveaux monts et mots n\u2019embaument plus l\u2019eau bénite ni le benjoin alors que l\u2019eau mythique du Saint-Laurent redevient parfois poème miroir fenêtre 184 SECTION II Poésie/Création III les mains multiples des acrobates n\u2019explorent-elles pas tous les angles des possibles à chaque ascension l\u2019esplanade balisée me rappelle ses premières visites des êtres silencieux venaient y méditer s\u2019imprégner de force d\u2019envergure tels maintenant des exilés viennent y cueillir l\u2019harmonie afin de ressentir l\u2019attachement  le lien avec leurs racines vitales éparpillées entre départ et vie en terre nouvelle POSSIBLES PRINTEMPS 2024 185 IV les mains apaisantes d\u2019un mandala créent des ilots rafraîchissants telles les briques rouges de l\u2019enfance où apparaissaient sous le lierre  cerfs-volants fraises nids d\u2019oisillons contemplés à l\u2019infini  c\u2019était geste enchantée c\u2019est souvenance de bras ouverts étreignant l\u2019écorce du plus vieil arbre du quartier dans la rue dans les esprits la pleine lune du maïs convie au silence en soi Notice biographique France Boucher, poète, vit à Montréal.Elle a publié sept recueils aux Écrits des Forges, dont Nef de pierre (2023), Refrain habité (2016), Le jour autrement (2011), Tournoiements des désirs / Torbellino de deseos, en coédition avec Mantis Editores (2007), et deux anthologies, notamment Douce délinquance, 60 poèmes pour jeunes et vieux rebelles (2019).Elle a aussi fait paraître des chroniques de poésie dans la revue Arcade et des poèmes dans plusieurs revues, anthologies et collectifs, au Québec et en France.En 2023, elle a remporté le Prix international Saint-Denys-Garneau pour Ombres et lumières, paru aux Éd.Création Bell\u2019Arte, en collaboration avec Christiane Joly, artiste visuelle et photographe. 186 SECTION II Poésie/Création QUATRE POÈMES DE SAISON FROIDE (extraits de Alexiques II, à paraître) Par Pierre Turcotte C\u2019est la tâche matinale du jour de sculpter l\u2019aurore d\u2019un coup de pic à glace pour que la vie naisse du froid de la mort.Et dans mon cœur fond la transparence de ton visage quand tu t\u2019en vas chaque matin.Peut-être pour toujours.*** Des pages et des pages de lectures étrangères.J\u2019ai lu tant de livres dans mes jeunes années.C\u2019est dans la forêt des Pins Rouges que j\u2019ai imaginé les hivers de Russie.Les héros de Dostoïevski et Tolstoï étaient vêtus de chemises carreautées sous le couvert des branches.Tous les sapins meurent debout.Pourtant, leurs épines tombées flottent sur la neige avec une légèreté de cadavres.Ce sont des ratures vivantes et leur spectacle est couché.La langue pour le décrire n\u2019a pas de point de fuite dans la blancheur. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 187 Le drame et la beauté sont partout les mêmes dans une imagination fertile.*** Quand j\u2019étais enfant, les motoneiges volaient au-dessus des clôtures.Elles rouillent maintenant dans la flaque putride des souvenirs dégelés.Les clôtures tombent une à une et ne sont pas relevées.C\u2019est pourquoi ma mémoire n\u2019est plus cernée par ces frontières.*** Que la neige est belle, couchée dans sa robe de première communion, avant d\u2019être évacuée.Pourquoi ces glaciers en voyage fuient-ils le nord ?La fonte se cherche une parole dans l\u2019inépuisé de ta bouche. 188 SECTION II Poésie/Création Notice biographique Pierre Turcotte vit à Málaga (Espagne) depuis 2016, détient une maîtrise en Études littéraires de l\u2019UQÀM.Fondateur de la maison d\u2019édition digitale et multilingue Pierre Turcotte Éditeur.Auteur de six recueils de poésie et deux pièces de théâtre.Il est publié au Canada, en France, en RD Congo et au Mali.Sa pièce Les mandés (Finaliste du Prix MILA du Livre Francophone 2022) a été traduite en russe.Dans sa démarche poétique, il cherche à identifier la trajectoire humaine dans l\u2019univers des choses ordinaires et  courantes, ainsi que les sensations qui font de l\u2019homme un être perméable et créatif. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 189 Deux poèmes Par Flora Diraison Poème 1 réveil nébuleux dans les draps humides de ton odeur je t\u2019entends tourner les pages nos souvenirs de la veille tu marches sur la pointe de mon sommeil je me réchauffe  dans la certitude de ce qui va suivre un baiser au coin des lèvres des tartines de quiétude trempées dans ton regard Poème 2 sous la peau tendre de tes bras je distingue des bouquets de cicatrices des entailles profondes cachées dans tes gestes inondés de nos pluies tu ensorcelles mon rivage j\u2019échoue à te (re)connaître parmi ces tempêtes silencieuses écumes de tes dissonances 190 SECTION II Poésie/Création Notice biographique Flora Diraison est née à Quimper, en Bretagne.Après avoir obtenu une maîtrise en Littérature Générale et Comparée à l\u2019Université de Rennes 2 en 2020, elle décide de s\u2019envoler vers le Québec l\u2019année suivante, attirée par la richesse culturelle et artistique de la région.Aujourd\u2019hui, elle réside toujours à Montréal, où  elle  poursuit  son  exploration  créatrice  et  son  immersion  dans  le monde  de  la  poésie. Un  de  ses  poèmes a été sélectionné en 2023 dans le cadre du projet « Rue de la poésie » pour être afÏché pendant  un an sur l\u2019avenue Desjardins à Montréal, entre les rues Ontario et Lafontaine.Fragments d\u2019ardoise, son premier recueil de poésie, est sorti en juillet 2023 aux Éditions Pierre Turcotte. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 191 Sans titre Par Jean Yves Métellus mon rêve devient poussière quand les fées déferlent dans l\u2019interdit le temps passe liquide mes souvenirs sont en osier j\u2019avais l\u2019enfance fragile mais ton silence est d\u2019airain moins qu\u2019un efÒeurement pour créer une fracture comme une vieille terre teintée de rituels peuplée d\u2019abîmes je n\u2019ai su contenir l\u2019infini de ton corps le grand tremblement est passé je reste béat sous les décombres quoiqu\u2019il en soit n\u2019envoie pas de fleurs Notice biographique Jean Yves Métellus a étudié en arts visuels à L\u2019École Nationale Des Arts (Haïti) avant de travailler comme professeur d\u2019art et de littérature dans des écoles de Port-au-Prince.Son premier recueil de poésie, Prénoms de femmes, encensé par la critique pour sa singularité, lui a ouvert une brèche dans la littérature haïtienne.D\u2019autres écrits ont suivi cette même veine jusqu\u2019à ce qu\u2019il laisse le pays, rebuté par la promiscuité et une intolérance hors-pair.Aujourd\u2019hui, vivant à Montréal, il fait des études en création littéraire, organise des soirées de poésie, participe à des expositions de peinture.Sa poésie, surtout avec son dernier recueil, La lune est une divinité changeante (Pierre Turcotte Éditeur, collection Magma Poésie, 2023), garde toute sa singularité.C\u2019est un mélange de chants oniriques, d\u2019explorations ontologiques et de sensualité. C\u2019est, comme il le dit, un long fleuve qui coule et charrie sur les berges les  semences intemporelles tout comme les scories du temps qui passe. 192 SECTION II Poésie/Création J\u2019arrose Par Catherine Lane J\u2019arrose les fleurs de la fin de ce monde s\u2019enlacent se tordent les sèves taries j\u2019écoute l\u2019oiseau de cette fin du monde convulsent les chants en plaintes gorges et cous révulsés je mange le pain de la dernière fournée de suie de cendre mes lèvres mordent je bois l\u2019eau de la dernière pluie sans bruit l\u2019ultime nuage efface le bleu j\u2019arrosais les fleurs  de la passion narguant le soleil elles ouvraient à midi leurs étamines d\u2019or réjouies des heures chaudes j\u2019écoutais à grands coup d\u2019oiseaux un ruisseau d\u2019ailes éclaboussant mon être poursuivant le cœur de la forêt je mangeais la miche de l\u2019aube blonde l\u2019appétit du jour naissant des voiles du partage POSSIBLES PRINTEMPS 2024 193 je levais mon verre dans l\u2019éclat des rires buvant jusqu\u2019à la lie la fraîcheur des fontaines les blancs nuages arches de rêve voguaient dans un ciel profondément bleu ainsi était la Vie notre vie Notice biographique Catherine Lane est née près de St-Hilaire au Québec.D\u2019origine française, elle a vécu une partie de son adolescence dans la cité médiévale de Fougères, puis en Dordogne et en Gironde.Elle a fait ses études à l\u2019Université de Montréal ainsi qu\u2019à l\u2019Université du Québec (UQÀM).Elle vit à Montréal et participe régulièrement à des lectures publiques.Son premier recueil de poésie, Dépose-moi vivante, a été édité chez Pierre Turcotte en 2023.Elle publie Beauty will save the world sur le blogue de Stéphane Chabrières et, sous le pseudonyme de Cygne blanc, La Joie d\u2019être un âne sur le blogue de Jean Gagliardi. 194 SECTION II Poésie/Création Nightlife : inquiets dans la sylve Par Sylvain Campeau avec une photographie d\u2019Éliane ExcofÏer furtive la mélopée du vivant à petits pas se risque une présence qui frémit dans les orées du jour la faune s\u2019émeut dans les intermittences du territoire que nous lui laissons encore, nous, nous y sommes si peu si peu, si diaphanes en recul défaillants passons bottées et butés parfois en sentier d\u2019amnésique POSSIBLES PRINTEMPS 2024 195 malgré cela, je suis d\u2019ici je suis de là je suis de partout à la fois paissant paisible sur ce taillis total bête magnifique aux yeux lumineux museau au sol je capte des odeurs auxquelles vous n\u2019entendez rien je suis élusive dans les accalmies de l\u2019entrenuit festive et langoureuse à désespérer de vivre dans les creux de tous les jours je réside au bercail de ce qui m\u2019est encore laissé 196 SECTION II Poésie/Création on me donne voix on me fait parler le ventriloque abusif est à l\u2019œuvre c\u2019est indiqué c\u2019est malséant il prend toute la place on se faufile en sous-bois ce n\u2019est pas pour rien regarde ailleurs s\u2019il-te-plaît ton regard nous éteint ta prose nous saborde à peine hier nous tolérais-tu avant-hier nous évinçais qu\u2019aujourd\u2019hui tu m\u2019admires pour compenser ne règle rien nous faisons acte d\u2019intermission POSSIBLES PRINTEMPS 2024 197 s\u2019ouvre la scène c\u2019est la parade des badauds inattendus dans le lieu nécessaire à la subsistance renard pékan dindons sans fin sur l\u2019estrade commune cela passe et parade mais c\u2019est pour nous seulement que cette déambulation est un spectacle quand ce n\u2019est que la danse tout ordinaire le défilé au matin ou au soir de qui doit bien s\u2019abreuver rester vivant car les espaces pour ce faire s\u2019amenuisent bientôt survivre attendra sans patience Cette petite suite m\u2019a été inspirée par la série Nightlife d\u2019Éliane ExcofÏer. Dans l\u2019aire réservée  du mont Pinacle, près de Frelighsburg, l\u2019artiste a installé des caméras de surveillance infrarouges pour capter la vie animale.https://www.elianeexcofÏer.com/work/nightlife-au-mont-pinacle-2022 198 SECTION II Poésie/Création Notices biographiques Sylvain Campeau est poète, critique d\u2019art, essayiste et commissaire d\u2019exposition.Il a publié sept recueils de poésie, des essais sur la photographie et une anthologie de poètes québécois.Un CD intitulé Havres, fait en collaboration avec l\u2019artiste sonore Chantal Dumas, a été réalisé en 2014.Un vidéopoème réalisé par Alain Lefort, Speak Blanc, a été présenté au Festival International du Film sur l\u2019Art, en 2020.Deux autres vidéopoèmes ont été montrés dans de semblables festivals : Orée du désastre et Successeur des herbes, tous deux conçus par Mériol Lehmann.Il vient de publier Présences, faims aux Éditions Pierre Turcotte.Éliane ExcofÏer est bachelière en arts plastiques et en histoire de l\u2019art de l\u2019Université de Montréal.Depuis 1997, son travail a été présenté dans de nombreuses expositions collectives et individuelles, tant au Canada qu\u2019à l\u2019international.Ses œuvres font partie de collections publiques, muséales et d\u2019entreprises.Sa pratique artistique est essentiellement photographique, avec un intérêt particulier pour l\u2019histoire de la photographie, ses techniques et sa tradition.Note : Nightlife au mont Pinacle Les œuvres du projet d\u2019exposition Nightlife au mont Pinacle sont l\u2019aboutissement de recherches menées par Éliane ExcofÏer lors d\u2019une résidence d\u2019un an à la Fiducie foncière du mont Pinacle. Au fil des saisons,  l\u2019artiste a arpenté ces terres protégées et a recueilli des milliers d\u2019images à partir de caméras de chasse infrarouges disposées dans la forêt. Cette démarche, entre quête esthétique et méthode scientifique,  révèle autant l\u2019étrange beauté que la vulnérabilité d\u2019une vie animale que nos sens peinent à percevoir. Partie 5 Critique 200 SECTION II Poésie/Création Lise Gauvin : Des littératures de l\u2019intranquillité \u2013 Essai sur les littératures francophones : Éditions Karthala : 2023 : 236 pages (recension) Par Daniel Guénette Le sous-titre de cet ouvrage a le mérite d\u2019être clair.Lise Gauvin, écrivaine et professeure émérite de l\u2019Université  de  Montréal,  propose  en  effet  un  ensemble  de  réflexions  portant  sur  les  littératures  d\u2019expression francophone produites à l\u2019extérieur de l\u2019Hexagone.Ces littératures partagent de nombreux points communs dont le plus évident est la langue.Or, nous l\u2019apprenons dès les premières pages, cette évidence est trop évidente pour ne pas être questionnable, le rapport à la langue entretenu par les écrivains francophones étant, règle générale, plutôt problématique.C\u2019est que les romanciers et romancières francophones proviennent de régions et de pays dont les cultures ne sont pas françaises.Ce sont pour la plupart d\u2019anciennes colonies.Dans leurs écoles, certes, les apprentissages se font en français, cette langue venant alors se superposer à la langue maternelle.Si bien que c\u2019est au détriment de la nature propre de l\u2019écrivain et de son groupe d\u2019appartenance que les réalités de ceux-ci se voient en quelque sorte dénaturées.Pour les écrivains francophones, qu\u2019il serait « plus juste de désigner sous le nom de francographes », le recours à une écriture normative calquée sur celle des classiques français ne peut offrir qu\u2019une image déformée de leur réalité. Traverser les routes en braquant sur les paysages  le célèbre miroir stendhalien, c\u2019est d\u2019une certaine manière trahir le monde que l\u2019on cherche à raconter, si ce miroir est emprunté au français de France.Écrire à la française, c\u2019est tourner le dos à sa nation, à son coin de pays, c\u2019est faire fi de soi et de sa collectivité.  Tout cela, Lise Gauvin l\u2019explique bien, mais ce ne sont là que les détails de la vaste enquête qu\u2019elle mène à travers son ouvrage.Le résultat de ses recherches est une impressionnante fresque dont on ne saurait dévoiler ici que les points cardinaux.Avant de les aborder, je tiens à mentionner qu\u2019à mon sens nous avons ici affaire moins à un essai qu\u2019à  un recueil de textes beaucoup trop solides pour être qualifiés d\u2019essais. Je parlerais plutôt d\u2019études. Ce  sont là des textes savants, écrits dans une langue rigoureuse excluant toute forme de tremblement.Rien n\u2019y est approximatif.Même les notions de « littératures de l\u2019intranquillité » et de « roman comme atelier » proposées par l\u2019auteure découlent d\u2019analyses si finement menées qu\u2019on y souscrit sans l\u2019ombre  d\u2019une hésitation.En tout cas, la démarche conduisant la professeure à en faire des concepts n\u2019a rien d\u2019aléatoire ou d\u2019arbitraire.Des essais ordinairement ne touchent pas forcément la cible.Lise Gauvin à mes yeux en atteint le mille.Alors, s\u2019agissant des littératures francophones, pourquoi les qualifier de « littératures de l\u2019intranquillité » ?  La professeure opte pour cette formulation après avoir soupesé la plus traditionnelle et usuelle notion, celle de « littératures francophones ».Cette terminologie lui paraît discutable, entre autres parce que le concept même de francophonie laisse à désirer.C\u2019est un « \u2018\u2018concept non stabilisé\u2019\u2019, hésitant entre le culturel et le politique.» Le français dans la francophonie est ou la langue maternelle, ou la langue ofÏcielle dite d\u2019usage, ou encore une langue seconde. Du reste, le statut des écrivains français de France  vivant  sur  le  territoire  français  diffère  de  celui  des  autres,  des  étrangers  pourrait-on  dire,  vivant  en  périphérie, ailleurs que sur le sol français.L\u2019écrivain français écrit dans la langue de sa majorité.Les écrivains francophones sont associés à ce que, après Frantz Kafka, on appelle des littératures mineures.  POSSIBLES PRINTEMPS 2024 201 Ils empruntent à une nation dominante une langue autre que celle de leur « petit pays » d\u2019origine.L\u2019écrivain austro-hongrois parlait de « littérature qu\u2019une minorité fait dans une langue majeure ».La professeure souligne le fait que chez les écrivains qui choisissent d\u2019écrire dans une langue majeure plutôt que dans celle de la minorité à laquelle ils appartiennent apparaît une « surconscience linguistique », une sensibilité propre à leur situation de diglossie.Il y a là malaise, inconfort.On écrit en français, c\u2019est dire qu\u2019on a délaissé l\u2019héritage commun de la langue parlée sur son territoire natal, celui de ses parents et de ses ancêtres.J\u2019ai évoqué le sentiment de trahison.Ce qui sera réparateur, ce qui pansera les plaies de la blessure identitaire relative à un travestissement langagier, ce sera un travail portant justement sur la langue, sur les langues, celle de la majorité et celle de la minorité.Ainsi l\u2019auteur francophone forgera-t-il une nouvelle langue.Il inventera un art de la bouture, du marcottage qui verra à ce que sur les branches du français poussent désormais les fruits du pays indigène, fruits exotiques uniquement aux yeux des Français, fruits d\u2019un imaginaire que l\u2019on aura su préserver et ainsi présenter au reste du monde.Lise Gauvin insiste sur ce point.« [L]a pratique langagière de l\u2019écrivain francophone [\u2026] est fondamentalement une pratique du soupçon.» On songe à l\u2019ouvrage de Nathalie Sarraute.Il fut un temps, qui perdure  toujours, où  le  romancier s\u2019est  ingénié à se détourner des conventions sévissant  dans le domaine du roman.Notons ici que pour l\u2019essentiel le corpus examiné par la professeure est celui du roman.Bref, l\u2019auteure suggère que la solution trouvée par les écrivains de la francophonie, du moins ceux et celles qu\u2019elle lit au plus près dans son essai, consiste à « [instituer] le roman comme atelier ».On remarque le recours à l\u2019italique.Ce qu\u2019ils écrivent correspond à des romans performatifs.« [P]our rendre compte de la complexité de leur situation entre les langues et les cultures, [ces romanciers] ont été forcés d\u2019inventer de nouvelles modalités de fiction. »  On remarquera que ces modalités nouvelles ne sont pas tout à fait nouvelles ; elles sont héritées de romanciers comme Diderot (des pages sont consacrées à Jacques le Fataliste) et Laurence Sterne, l\u2019auteur de Tristram Shandy, « roman à la forme éclatée ».Il n\u2019est cependant pas dit que « le roman comme atelier » est l\u2019apanage des écrivains francographes.La professeure ne prétend pas que tous les écrivains de la francophonie recourent ou ont recouru à des modalités de fiction en rupture avec le roman réaliste.  Gabrielle Roy, par exemple, fut triplement minoritaire.Elle le fut d\u2019abord dans son Manitoba natal, province anglophone.Elle le fut au Québec, moins pour des questions linguistiques que culturelles.En France, il va de soi, elle fut également en situation de minorité.C\u2019est un peu par la force des choses, par le hasard qui fait très bien ces choses-là, que son œuvre traversa d\u2019abord l\u2019Atlantique où elle obtint le  succès que l\u2019on sait.Mais il est vrai, entre la langue de Gabrielle Roy et celle des Français, la frontière n\u2019était pas aussi marquée que celle séparant les écrivains de la créolité de ceux de la capitale française.C\u2019est que dans une certaine mesure les Canadiens français sont eux-mêmes un peu « génétiquement » français. Ce n\u2019est pas le cas de la majorité des romanciers et romancières à partir desquels réfléchit Lise  Gauvin. Raphaël Confiant, Ahmadou Kourouma, Assia Djebar et Titaua Peu fournissent à la professeure  un terreau d\u2019œuvres riches et fertiles.Elle fait d\u2019ailleurs la part belle à des écrivains d\u2019ici, entre autres Yves Beauchemin, Réjean Ducharme, France Daigle, Michel Tremblay et Marie-Claire Blais.Par ailleurs, un grand écrivain plus que tout autre semble nourrir de façon substantielle les travaux de Lise Gauvin.Il s\u2019agit d\u2019Édouard Glissant.J\u2019ouvre une parenthèse.Culture d\u2019ici et d\u2019ailleurs.Langues.Identités.La langue dit ce que nous sommes.L\u2019anglicisé malgré lui, tel est le Québécois.Le Français, lui, serait plutôt un anglicisé volontaire.Le Québécois qui présente un spectacle à Paris, humoriste ou conteur, disons un Fred Pellerin, doit un tant soit peu altérer sa langue puisque l\u2019oralité du Québécois entretient peu de rapport avec celle du 202 SECTION II Poésie/Création public français.Le joual n\u2019est pas l\u2019argot.L\u2019oralité manifeste l\u2019être parlant au plus proche du corps, au plus proche du cœur.L\u2019écriture quant à elle travaille dans la distance.Or pour mieux parvenir au cœur, l\u2019écrivain peut tenter d\u2019oraliser la langue.Chez un écrivain de la créolité, tout comme chez un écrivain québécois, pour peu que tous deux tentent d\u2019exprimer leur monde en se tenant au plus près de la parole de leur monde, un tel travail risque de les éloigner du lectorat français.Mais  qu\u2019en  est-il  de  l\u2019écrivain  chez  qui  l\u2019éloignement  avec  la  langue  de  France  est  minimal ?  De  l\u2019écrivain dont le registre standard à l\u2019oral se distingue à peine du registre standard français ou de ce que certains appellent le « français fictif » ? Un tel écrivain dans la pratique de son écriture adopte une  posture similaire à celle d\u2019un écrivain français.Je reviens à Gabrielle Roy.Bien qu\u2019elle appartienne à une minorité, le saut langagier qui la fait passer de sa langue à celle d\u2019un écrivain de l\u2019Hexagone n\u2019a rien d\u2019exorbitant.Il est comparable, pourrait-on penser, à celui qu\u2019accomplit Lise Gauvin elle-même.Dans ses essais ou ses écrits littéraires, celle-ci écrit dans une langue portée à un haut niveau de virtuosité, exemplaire  en  ce  sens où  l\u2019auteure maîtrise  le matériau  langagier  à  la  perfection.  Son  roman Et toi, comment vas-tu, dont la composition est par ailleurs fort ingénieuse, ne casse pas la langue comme c\u2019est le cas chez un Kourouma.On y voit une écriture sage, respectueuse des conventions régissant l\u2019écrit en langue française, lisible par tout lecteur de la francophonie et ne faisant montre à mes yeux d\u2019aucune trahison à l\u2019endroit de la nation québécoise dans la mesure où justement l\u2019écart qui en matière  de langue sépare la France du Québec est relativement minime, du moins chez la population instruite et tout particulièrement chez son élite culturelle.À l\u2019heure actuelle, il y a sans doute de moins en moins de régionalismes.Sur le plan littéraire existe en français une manière de globalisation, une situation de contemporanéité.Si l\u2019on a pu naguère s\u2019étonner d\u2019un fort décalage spatio-temporel \u2013 pour un Trente arpents publié ici en 1938 était publiée en France au même moment La nausée de Sartre \u2013, nos deux littératures sont aujourd\u2019hui contemporaines, nulle n\u2019étant à l\u2019avant-garde de l\u2019autre.Il y a lieu de penser que le joual est redevenu un cheval, que « la distance entre le français de France et celui du Québec tient davantage au référent culturel qu\u2019à la langue elle-même. » Au Québec, le français n\u2019est pas ce qu\u2019un personnage de Raphaël Confiant appelle  une « langue d\u2019emprunt ».Il est moins nécessaire de « casser le français » pour parvenir à véritablement s\u2019écrire sans se trahir. Ce qui n\u2019aura pas été le cas avec un Kourouma : « Qu\u2019avais-je fait ? Simplement  donné libre cours à mon tempérament en distordant une langue classique trop rigide pour que ma pensée s\u2019y meuve.J\u2019ai donc traduit le malinké en français, en cassant le français pour trouver et restituer le rythme africain.» Les écrivains québécois  s\u2019adressent-ils  à deux publics ? Chose certaine,  ailleurs dans  la  francophonie,  la distance est plus considérable entre le français de l\u2019Hexagone et le français local.L\u2019inconfort alors est  sensiblement  vécu  de manière  plus  dramatique.  Il  devient  nécessaire,  comme  l\u2019afÏrmait  Ramuz,  d\u2019inventer une langue.Dans le cas de l\u2019écrivain suisse existaient deux langues, la bonne, c\u2019est-à-dire celle de France (le « français fictif »), et celle dont on se servait dans son patelin, « pleine de fautes ».Le « bon français » ne favorisait pas l\u2019expression de soi, faisait barre au sentiment, niait en quelque sorte le cœur : « Or l\u2019émotion que je ressens, je la dois aux choses d\u2019ici [\u2026] J\u2019ai écrit une langue qui n\u2019était pas [\u2026] écrite.» Comme le croit Confiant, il est possible, pour nous Québécois, de penser que « le français est devenu  tout autant notre langue que celle des hexagonaux ».Il serait ainsi possible de réfuter l\u2019idée d\u2019un centre auquel s\u2019opposerait en position de dominée une littérature périphérique, régionale, ex-centrique.Je découvre chez Lise Gauvin une citation extraite de Mutismes, un roman de Titaua Peu : « J\u2019ai entendu POSSIBLES PRINTEMPS 2024 203 dire une fois que le berceau de l\u2019humanité avait des « roulettes », qu\u2019il était tantôt là, tantôt là-bas.Déclarons qu\u2019aujourd\u2019hui ce berceau se trouve chez moi ! »  Jacques Ferron revendiquait son statut d\u2019écrivain mineur.Un tel statut n\u2019a rien de dégradant.La grenouille n\u2019a rien à envier au bœuf.Il se pourrait d\u2019ailleurs qu\u2019elle soit devenue aujourd\u2019hui aussi grosse que le bœuf. On peut, je crois, afÏrmer que le berceau de Titaua Peu se trouve également dans notre  pays incertain.Et puisqu\u2019il alimente la pensée de Lise Gauvin, je terminerai cette recension en donnant la parole à Édouard Glissant : « Aujourd\u2019hui, ce que je crois, c\u2019est que les grandes civilisations se démultiplient en une pluralité de cultures. Et que par conséquent la fiction et le dit du monde se démultiplient en une  infinité de possibles. »  Notice biographique Après une maîtrise en création littéraire à l\u2019Université de Montréal, Daniel Guénette enseigne au collégial.De 1985 à 1996, il collabore à diverses revues en tant que critique littéraire et poète.Il fait paraître des recueils de poésie ainsi que des romans, puis interrompt toute activité littéraire durant près de 20 ans.Une fois retraité, il renoue avec la poésie (Traité de l\u2019Incertain, Carmen quadratum, Varia et La châtaigneraie) et fait paraître un récit (L\u2019école des chiens) ainsi que trois romans (Miron, Breton et le mythomane, Dédé blanc-bec et Vierge folle).On peut lire ses billets littéraires sur le blogue de Dédé blanc-bec. 204 SECTION II Poésie/Création Normand Baillargeon et Christian Vézina : Ministères inédits \u2013 Penser ensemble des enjeux négligés : Essai sous forme de correspondance : Les Éditions XYZ : Collection Réparation : 2023 : 192 pages (recension) Par Daniel Guénette Dans le numéro 172 du magazine littéraire Nuit blanche, Michel Pleau rendait récemment hommage au poète Luc Perrier.Il y donne à lire des extraits de la correspondance que l\u2019aîné lui adressait.Je trouve amusant que Luc Perrier ait écrit ce qui suit : « Imagine un gouvernement de poètes, avec ses ministres du rêve, de l\u2019inspiration, de la création, de la transcendance, de la métamorphose, de la métaphore, de l\u2019oiseau, de l\u2019insecte, de l\u2019arbre, de la fleur, de la rue, de la montagne, du talus, de l\u2019eau d\u2019érable, de  l\u2019eau potable, de l\u2019eau de source, de la pluie, du nuage, de la neige, du soleil, de l\u2019éclair, du paradis à la fin de nos jours, de la tourtière, de la baleine, de l\u2019écriture, de la lecture ! Nous pourrions alors poétiser  le monde, donner la parole aux arbres, écrire des poèmes sur les robes, les pantalons, les pancartes.Le monde serait un poème. Passons ! De toute manière ce n\u2019est pas demain la veille,  la veille du poème,  les veilles au poème. Avec un gouvernement de poètes, ce serait la fin des guerres, la fin des coupes à  blanc, à rouge, à noir, le commencement du monde.L\u2019épicier du coin vendrait des poèmes.À l\u2019église, la messe serait un long poème.Les éclusiers lèveraient leur verre au nom de la poésie.Moi, ministre du poème, je te nommerais poète des écluses.» Du temps a passé depuis que Perrier nous a quittés.Le monde a changé.Mais on peut toujours rêver.C\u2019est ce que se permettent de faire ici nos deux épistoliers des temps modernes.Ils ne se proposent pas de mettre les poètes aux commandes de l\u2019État, mais ils nourrissent un ambitieux programme consistant à repenser le monde, à le reconstruire à partir justement de quelques ministères inédits.L\u2019éditeur présente ainsi  la collection où paraît  l\u2019ouvrage conjoint du poète Christian Vézina et de son  acolyte, le philosophe Normand Baillargeon : « Une collection d\u2019essais qui se présente comme un atelier pour prendre en réparation le monde, un fragment à la fois. Un laboratoire pour réfléchir à de nouvelles  solutions afin d\u2019envisager la vie autrement. Une exploration des possibles pour colmater les fissures de  nos manques d\u2019humanité, réparer notre quotidien.» Eh bien ! Voilà justement et précisément ce qu\u2019on trouve dans cette correspondance. Il s\u2019agit ici d\u2019une  « conversation démocratique », telle que la souhaitait un John Dewey.Un philosophe, qui parfois se trouve « sans doute trop théorique », échange des idées avec un poète pour qui « un concept est une idée sans ailes.» De leur laboratoire commun émergent non seulement de brillantes idées, mais également des  solutions.  Ils  sont moins  rêveurs qu\u2019il  n\u2019y paraît.  En effet, Baillargeon a beau user du  mot « utopie » pour décrire les propositions qui lui tiennent à cœur et son ami a beau parler de « vœux pieux », vite il se rétracte, car leurs « élucubrations » sont en réalité fort rigoureuses : « Je n\u2019aurais pas dû utiliser cette expression tristement connotée, qui donne l\u2019impression que des changements nécessaires ne sont que des rêveries d\u2019idéaliste.» Poétiser le monde, comme le souhaitait non sans humour un Luc Perrier, cela, dans une certaine mesure, est chose sérieuse. Hölderlin ne parlait-il pas en de ces termes ?  « Riche en mérites, mais poétiquement toujours, / Sur terre habite l\u2019homme.» POSSIBLES PRINTEMPS 2024 205 Pour nos épistoliers, il ne s\u2019agit pas de pelleter des nuages.Bien sûr, lorsque le poète entame la discussion en faisant valoir l\u2019intérêt que représenterait un ministère de la case libre, on se dit que la fantaisie sera au rendez-vous.Il y aura quelques divagations de sa part.Après tout, n\u2019est-il pas un poète ? Il concevra des ministères de poète. Or tout poète qu\u2019il soit, ce rêveur imagine du solide. Il ne  se contente pas de jouer avec les mots, il se montre très attentif à leurs significations. Par exemple, il  rappelle l\u2019étymologie du mot « ministère ». Ce mot latin signifie serviteur. Et donc, par conséquent, un  ministre n\u2019est pas un maître (du latin magister), mais bel et bien un serviteur.Le mot ministère « nomme simplement un service.» Notons que pour farfelue que paraisse l\u2019idée d\u2019un ministère de la case vide, elle résiste à nos objections, du moins si l\u2019on s\u2019arrête à ce que met en œuvre le poète afin d\u2019en montrer  l\u2019utilité, l\u2019utilité faisant partie du projet commun de nos deux penseurs : ils veulent « faire œuvre utile.» Bref, on lit Vézina, et même si l\u2019on ne retient pas l\u2019idée de son drôle de ministère, on comprend le bien- fondé de ce qu\u2019il soulève dans son argumentaire. L\u2019idée est loufoque, mais la réflexion qui la sous-tend  est drôlement sérieuse.Auguste a parlé.Le clown blanc lui répond.Après le poète vient le tour du philosophe.Chaque chapitre du livre est construit sur ce modèle.A propose un ministère, B lui répond.Après lecture de la missive de B, A lui écrit à nouveau. Il conclut, rectifie son tir. En fin de chapitre, une section est réservée aux  lecteurs.À eux « de prendre le relais de cet exercice de pensée critique.» On a compris, Vézina a présenté son ministère de la case vide.Baillargeon réagit à cette idée.Mais tout d\u2019abord, il mentionne l\u2019importance qu\u2019a eue et a toujours la poésie dans sa vie, dans sa formation intellectuelle.Il salue chez son interlocuteur le dessin qu\u2019il fait d\u2019« un espace de liberté et d\u2019ouverture aux préoccupations citoyennes et non partisanes.» Puis, Baillargeon se fait professeur.Comme l\u2019a indiqué d\u2019emblée son ami, il a fait « de hautes études et carrière dans l\u2019enseignement universitaire.» Bref, il fera montre de sérieux.Il nous apprendra des choses.Il possède de solides connaissances.Il fait observer au poète que l\u2019un « des rôles du Conseil des ministres est de tenter de déceler des cases vides et de les remplir. » Enfin, je n\u2019entre pas dans les détails, mais il critique la proposition de son ami. On  se dit que l\u2019autre ne saura quoi lui rétorquer. Eh bien ! On se trompe. Ce Vézina a beau être un autodidacte  (c\u2019est lui qui le dit), il sait répondre aux très judicieuses observations du philosophe.Et avec lui, on en apprend également beaucoup sur notre monde et le mode de fonctionnement de nos gouvernements.Il nous rappelle des réalités que l\u2019on a tendance à ignorer, par exemple, à savoir qu\u2019existe « un ministère de la cybersécurité et du numérique, un autre de l\u2019innovation, des sciences et du développement économique,  sans parler de ceux de  l\u2019enseignement  supérieur, des  télécommunications, des affaires  internationales de l\u2019industrie, du revenu » etc.Il mentionne tout cela et plus encore en développant une pensée, afin de répondre aux objections de son ami.  Je coupe court. On verra dans cette correspondance défiler sous nos yeux quelques propositions de  ministères.Elles seront de plus en plus pertinentes, surtout sans doute en raison des réalités qu\u2019elles présenteront et des situations déplorables auxquelles elles cherchent à remédier.Le monde dans lequel nous vivons s\u2019en va à vau-l\u2019eau.Être pessimiste ou alarmiste en restant dans notre salon ou en fixant les images de guerre qui défilent sur nos téléphones portables, cela ne peut que contribuer aux  désastres actuels et futurs.Tout passe sous la lorgnette critique de nos deux amis.Normand propose un ministère de l\u2019éthique numérique.Christian songe à un ministère de la souveraineté qui va au-delà de ce à quoi songeaient les indépendantistes québécois de la première heure.On pense à des ministères qui s\u2019intéresseraient à mettre en avant les idées et des projets de décroissance.Ce ne sont pas des vœux pieux.On tient à réaliser ces projets.L\u2019un consacré à l\u2019autogestion, l\u2019autre à la justice sociale et même, puisque Auguste n\u2019a pas dit son dernier mot, on pourrait créer un ministère du silence.Bonjour, 206 SECTION II Poésie/Création Luc Perrier ! Notre poète propose un ministère du silence. Autre idée farfelue ? Lisez plutôt ce chapitre  et vous verrez.Le poète a beau être franchement inspiré, ses propos n\u2019ont rien d\u2019échevelé.« On peut rêver », écrit-il.Et Le philosophe de s\u2019écrier une fois sa lettre lue : « Quel beau texte tu m\u2019as une fois encore envoyé.J\u2019y reconnais le poète, bien sûr, mais aussi le poète qui philosophe.» Si le philosophe ne s\u2019adonne pas franchement à la poésie à l\u2019occasion de cette correspondance, il sait en revanche lui accorder beaucoup de place.Il aura référé bien entendu à Aristote, Platon, Kant et de nombreux autres philosophes, dont son cher Bertrand Russel, mais il aura aussi consulté Breton, Prévert et Tagore, pour m\u2019en tenir à ce groupe restreint. Lorsque Normand propose à la toute fin de l\u2019ouvrage  son ministère de la justice sociale, il commence en relatant une anecdote.Lui aussi sait se montrer distrayant. N\u2019y a-t-il pas ici un idéal classique ? Celui d\u2019instruire, tout en distrayant. Alors, oui, Baillargeon  sait agrémenter son discours, mais jamais gratuitement.Son anecdote sur Tagore est au service de sa démonstration, de sa présentation.Elle lui permettra de rendre compte du concept de capabilité.Il y sera question de justice distributive (Aristote), d\u2019équité, d\u2019éducation, de ce que l\u2019on appelle une « vie bonne ».« Les capabilités consistent à maximiser la liberté de chaque citoyen.Il faut que nous ayons la possibilité d\u2019agir librement, c\u2019est-à-dire que nous n\u2019ayons pas d\u2019entrave dans les limites, bien entendu, de la légalité et du civisme élémentaire.Il faut aussi que nous ayons la possibilité de faire des choix et que ces choix ne soient pas limités parce que nous ignorons les choix possibles.Finalement, il faut que nous ayons la capacité de réaliser ces choix.» Il faut lire la conclusion vibrante que rédige Christian Vézina.Il y parle des lacunes de leur correspondance.Il déplore qu\u2019il « en manque des bouts, notamment du côté des propositions.» Cependant, il formule des espoirs qui ne peuvent en rien nous laisser indifférents. Il espère que la conversation à laquelle se  sont livrés les deux amis continuera, que leurs lettres en quelque sorte demeureront vivantes et que la discussion sera poursuivie.Le « professeur érudit » et « [l]\u2019élève très buissonnier », je cite ici Christian Vézina, ont accompli ce que Normand Baillargeon identifie à « un exercice d\u2019un genre littéraire, un peu à la manière de ces utopies  qui jalonnent l\u2019histoire de la pensée depuis Platon.Rêvons, écrit-il dans sa conclusion, à ce que nous pourrions faire pour rendre le monde meilleur [\u2026] Décroissance, autogestion et justice sociale \u2013 celle- ci pensée en matière de capabilités \u2013 sont des idéaux que je prône depuis longtemps, pour ne pas dire toujours [\u2026] La solution, pour Dewey, se trouvait dans l\u2019éducation, qui devait préparer à la vie citoyenne.Cette solution est selon moi toujours aussi pertinente.» Enfin ! Dans ce compte-rendu de lecture par trop lacunaire, il manque des bouts, comme dit le poète.  J\u2019aurais souhaité, entre autres, rendre compte des passages où il est question de Chomsky, des pages  consacrées à Mondragon, « la plus grosse coopérative industrielle au monde », de celles où Baillargeon  aborde  l\u2019indice  de  développement  humain  (l\u2019IDH),  plus  efÏcace  pour  mesurer  «  une  vie  riche  et  pleine » (riche ici non pas dans le sens pécuniaire du terme) que l\u2019indicateur qu\u2019est le PIB par habitant.Recommander la lecture de cet ouvrage, à mon sens, ce n\u2019est pas en faire la promotion, c\u2019est inciter à prendre connaissance des enjeux et des défis qui se présentent aujourd\u2019hui en face de qui souhaite  participer à la construction d\u2019un monde meilleur.Notice biographique : voir texte précédent : recension de Lise Gauvin par le même auteur. POSSIBLES PRINTEMPS 2024 207 L\u2019ART À LA HAVANE AU TEMPS DE L\u2019INFLATION ET DE LA CRISE ÉCONOMIQUE Reportage Par André Seleanu (membre de l\u2019AICA, Association Internationale des Critiques d\u2019art) À Cuba,  l\u2019année  2023  a  été marquée  par  une  crise  économique  et  financière  aigüe.  Le  tourisme,  de  provenance canadienne en grande partie, source primordiale de revenus pour l\u2019île de la Caraïbe, a connu une grave baisse à la suite du ralentissement économique mondial et des mesures prophylactiques suscitées par la pandémie du COVID en 2021 et 2022.En 2023, même si la plupart des restrictions du COVID ont été graduellement enlevées, les revenus touristiques n\u2019atteignaient même pas quarante pour cent de leur niveau d\u2019avant la pandémie.La situation de la guerre en Ukraine, qui sévit depuis février 2022, frappe fort également : les prix mondiaux du blé ont vertigineusement augmenté à cause du blocus russe des ports ukrainiens sur la mer Noire ; la Russie a imposé manu militari l\u2019embargo sur les exportations du blé de l\u2019Ukraine, grand producteur de céréales, comme d\u2019ailleurs son voisin russe.Il est difÏcile de concevoir que le prix du pain à La Havane ait quadruplé en deux ans.C\u2019est aussi le cas pour la viande et le riz, d\u2019autres aliments de base du peuple cubain.À ces infortunes, il faut ajouter la poursuite de l\u2019embargo commercial américain contre Cuba, qui sévit depuis la prise du pouvoir par les révolutionnaires en 1960.L\u2019après-COVID Le peuple cubain qui, avant la crise du Covid, se targuait d\u2019une joie inlassable, avait l\u2019habitude de dire : « Nous rions, faisons des farces, contre vents et marées, quelle que soit la situation économique\u2026 » Maintenant on rigole moins, la cherté et la pénurie des produits alimentaires se sont inévitablement glissées au cœur des conversations.Il faut ajouter qu\u2019une crise bancaire accompagne ces déboires : des grandes files d\u2019attente se déploient devant les succursales et les machines bancaires. Mais les Cubains  ont leur secret, la résilience grâce à la cohésion de la famille et aux amitiés serrées, à l\u2019habitude de partager, surtout en famille.Il y a bien sûr des mendiants et des sans-abris ; cependant, leur nombre est assez limité, même par rapport aux villes canadiennes, peut-être parce que réseaux familiaux demeurent robustes.Un secteur économique privé, de nature capitaliste, remplace peu à peu l\u2019État dans des domaines tels les services et la construction, car le secteur public se retire graduellement de pans entiers de l\u2019économie, ce qui suit des tendances au niveau international.La plupart des restaurants et des bars du Malecón, longue et spectaculaire corniche de La Havane longeant l\u2019Atlantique sur quinze kilomètres, restaient fermés.Le visiteur apercevait que le Malecón n\u2019offrait plus les mêmes agréments qu\u2019avant la pandémie (ceci était en train de changer après mai 2023,  car des restaurants avaient commencé à rouvrir). 208 SECTION II Poésie/Création Deux hôtels en béton massif, aux axes verticaux brutaux, l\u2019Iberostar Grand Packard (succursale de société espagnole), et le Paseo del Prado (de filiation française), avaient été implantés sur les côtés opposés du  Prado, avenue monumentale aux antiques lions en bronze et bordée d\u2019arbres séculaires.Ces nouveaux venus, géants du tourisme, réduisent la perspective historique qui lorgnait l\u2019océan Atlantique, dévoilant également la profonde baie de La Havane, adjacente au Prado.On sent bien l\u2019oukase globaliste dans ces immeubles : il résonne jusqu\u2019à Cuba.Les signes du postmodernisme étant partout identiques, on peut parler du World Tourism ou « tourisme mondial » comme imposition inévitable.Fête du 1er mai Les célébrations du 1er mai 2023, fête internationale des travailleurs, durèrent quasiment une semaine.On  avait  remis  plusieurs  fois  le  défilé  des  ouvriers,  qui  devaient  être  transportés  dans  des  autocars  jusqu\u2019à la manifestation.Finalement, elle eut lieu.Un nouvel ajout d\u2019aliments a surgi dans les marchés : on a vu se multiplier les kiosques de mets traditionnels, le lechón, le cochon de lait rôti, ainsi que les poissons frits et les cocktails à base de rhum, au jus de goyaves, d\u2019ananas, de mangues\u2026 Une vaste estrade installée dans l\u2019Avenida Italia qui jouxte le Malecón recevait le soir des danseuses et des chanteurs devant une foule nombreuse.L\u2019Afrique, continent originaire de nombreux Cubains, était bien présente par le truchement de cercles de danseuses en jupes multicolores, arborant des coiffures très  savantes, qui se balançaient en des antiques gestuelles dédiées à la fertilité, selon quelques explications, sous l\u2019éclairage de lumières polychromes et high-tech.Les parents européens des mouvements ouvriers mondiaux auraient été émerveillés par ces avatars caribéens de l\u2019esprit festif.J\u2019ai fait des visites dans des musées et galeries, dans l\u2019ambiance difÏcile du post-COVID. Je m\u2019attendais  à un épuisement de l\u2019expression causé par les problèmes économiques ; eh bien, j\u2019ai été surpris par l\u2019amplitude, par la profondeur de l\u2019art cubain.Il faut aussi mentionner les milieux culturels qui saignent à la suite d\u2019une émigration palpable de beaucoup de créateurs vers les États-Unis et l\u2019Europe en dépit de toutes les embûches semées sur leur chemin.La vigueur de l\u2019art Le fonds archétypal du pays et la compétence restent pourtant intacts, telle était ma conclusion.La vigueur des expressions artistiques indique une résilience de la société, qui est capable de traverser les crises successives.Une remarquable performance théâtrale avait lieu en mars 2023 à la salle Ciervo Encantado (Le Cerf enchanté) au Vedado, fameux quartier cossu et intellectuel de La Havane, couvert d\u2019immenses feuillages tropicaux.L\u2019autrice et interprète Nelda Castillo est reconnue, elle jouit d\u2019une réputation de dissidence modérée, apparemment sans heurts quant aux autorités.Elle évoluait en robe moulée blanche et noire, tel un bizarre ange asexué, arborant une moustache factice, sautillant avec une légèreté sportive le long d\u2019un échafaudage métallique sous la toiture, au-dessus des têtes des spectateurs (confronté à une telle truculence, le mot Satan me traversait l\u2019esprit l\u2019espace d\u2019un instant).Le monologue était constitué de mots séparés par une énonciation égale et très littéraire (je pensais à des notions telles « prose cubiste, ou bien à la Vladimir Jankélévitch »), il était truffé d\u2019imprécations contre le pouvoir, mais difÏciles à saisir  à cause de l\u2019étrange diction.Sur un écran, une vidéo montre des petits bouts de papier dévoilant les noms de divers citoyens avec leurs photos, le tout lourd de sens, suggérant une manifestation\u2026 Ceci POSSIBLES PRINTEMPS 2024 209 suggère l\u2019Union Soviétique, circa 1985.Les références modernistes et surréalistes de la performance étaient absolument immanquables.Amauri Ricardo Sarmiento, journaliste de la radio, ainsi que metteur en scène de théâtre dans la cinquantaine, fut mon guide au cours des pérégrinations dans des galeries et musées de La Havane.Sarmiento est adepte de Bertold Brecht et de sa position théorique sur l\u2019art visuel qui s\u2019inspire du théâtre,  l\u2019art  visuel  étant  pour  le  critique  cubain  le  reflet  d\u2019un  conflit.  Ce  qui  l\u2019intéresse  plus  que  le  réalisme, c\u2019est le comportement dramatique qui se trouvait à la base des enseignements de l\u2019Actor\u2019s Studio de New York, ou encore de l\u2019école de Stanislavski. Toute œuvre d\u2019art serait ainsi issue d\u2019un conflit.  Amauri  est  mon  cicérone  dans  le  Centro  de  Desarollo  de  las  Artes  Visuales,  édifice  encastré  dans  l\u2019ensemble du XVIIe siècle à la Plaza Vieja, cœur de l\u2019architecture de la vieille ville.Les cinq étages monumentaux sont connectés par de vieux escaliers bien abrupts construits au temps de la colonie.Les parois sont massives.Le peintre Henry Crespo Enriquez exposait en avril 2023 des séquences de toiles de grand format en abstractions géométriques avec des formes circulaires et triangulaires qui évoquaient des arbres stylisés ou des totems précolombiens en couleurs chaudes : bruns, noirs profonds, verts foncés.Les toiles présentent un mouvement directionnel.Sans doute, on sent entre elles  la  circulation d\u2019une  énergie.  L\u2019artiste  affuble  son  style  du  nom de monumentalisme.Derrière le formalisme géométrique se cache une nature tropicale palpitante.« Il faut savoir lire l\u2019idée de l\u2019artiste », précise Amauri Sarmiento.Selon mon guide, le stress total qu\u2019éprouve la société cubaine incite les artistes à sonder l\u2019abstraction, afin de préserver leur psychisme des tracas du quotidien. « J\u2019essaie de  suivre d\u2019aussi près que possible l\u2019intention de l\u2019artiste, que ce soit en théâtre ou en peinture », ajoute mon ami metteur en scène.Au Centre provincial des arts plastiques, galerie connue pour ses expositions d\u2019art étranger, dans la Vieille Havane, près d\u2019une longue et profonde baie, Jaime Norton Dousset présente des photos travaillées, des formes mouvementées, en angles aigus et courbes aux gris, noirs et blancs, obtenues par un labeur intense en Photoshop, à partir de diverses prises de vues.Le résultat est abstrait, très éloigné de la figuration. Sarmiento parle du « conflit entre le conceptuel et le contemplatif » en art. « L\u2019homme actuel  est pénétré par le mélodrame de la consommation audio-visuelle », qu\u2019il considère, lui, comme la base de toute dramaturgie, à un degré qui n\u2019est pas au premier coup d\u2019œil évident.Et il applique la notion de conflit, celui qui sous-tend l\u2019archétype du mélodrame, même dans le domaine des arts visuels.La peinture abstraite au service de l\u2019histoire En avril 2023, je visitais la grande rétrospective d\u2019Alberto Lescay Merencio, Paysage intérieur, au pavillon de l\u2019art cubain du Museo de Bellas Artes de Cuba.Construit en 1955, donc avant la révolution dirigée par Fidel Castro en 1960, cette œuvre architecturale relève du haut modernisme : elle brandit des courbes sensuelles, avec des surfaces en céramique aux teintes chaudes, à l\u2019emploi modéré du béton, aux vitrages généreux.Une rampe intérieure, douce spirale ayant de l\u2019inclinaison, relie les étages et tient lieu d\u2019escalier.  L\u2019édifice évoque, peut-être, dans une exécution plus  sobre,  le musée Guggenheim de  New York, conçu à la même époque par Frank Lloyd Wright.Merencio (né en 1950) crée son œuvre à Santiago de Cuba, ville avec une importante population de souche africaine dans l\u2019est de l\u2019île : elle est en subtil rapport avec le chromatisme de diverses valeurs et textures qui dominent ses toiles, ainsi que ses sculptures et maquettes de monuments.Il sculpte 210 SECTION II Poésie/Création également la couleur des toiles, valeurs de noir ou brun foncé ponctuées de taches blanches et rouges.Cette structure donne lieu à des combinaisons quasiment infinies. La gestuelle domine. C\u2019est de l\u2019identité  qu\u2019il s\u2019agit sans ambages dans cette œuvre héroïque, imprégnée d\u2019humanisme.Les peintures sont centrées, l\u2019ambigüité sémiotique est minime, en dépit de la forte abstraction ; Merencio est moderniste  et il met en exergue les vertus propres du modernisme : continuité du champ de couleur, transition graduelle entre textures, ce qui favorise une forme d\u2019absorption spirituelle de l\u2019énergie de l\u2019œuvre, la respiration de la surface,  l\u2019identification du spectateur avec celle-ci et  la contemplation. Des profils,  des bustes de l\u2019homme africain émergent des masses chromatiques des tableaux, des piédestaux des sculptures \u2013 sans être individualisés.Merencio explique que la nature de l\u2019esclavage comme phénomène brutal de masse a empêché l\u2019émergence d\u2019un individualisme au cours de l\u2019histoire tourmentée, ce qu\u2019il exprime par des formes floues.L\u2019artiste crée une œuvre héroïque favorisant la méditation ; malheureusement, il ne jouit pas de la réputation internationale qu\u2019il mérite, et il s\u2019agit cependant d\u2019un maître de notre temps.El Apartamento est une galerie privée dans El Vedado, au septième étage d\u2019un bloc d\u2019appartements moderne, sur une des rues intimistes, noyées de verdure.Très courue par les gens du milieu, la particularité de la galerie est que personne ne connaît son propriétaire.Accompagné par Amauri Sarmiento, j\u2019ai visité au début de mai l\u2019exposition de la peintre Rocío García, artiste au milieu de la soixantaine, qui décrit son identité sexuelle comme lesbienne.Elle réussit à faire beaucoup de ventes aux États-Unis, ce qui n\u2019est pas rare parmi les artistes de La Havane ; il faut dire que l\u2019embargo commercial exclut les biens et les échanges culturels.García se décrit comme artiste postféministe.Ses grands formats abordent de front l\u2019homosexualité, le sadisme, le sadomasochisme, et l\u2019œuvre se veut aussi une critique du machisme ou encore de la masculinité toxique.L\u2019élégant appartement,  très  dépouillé,  offrant  une  vue  spectaculaire  sur  l\u2019océan  Atlantique et sur le paysage urbain bordant le front de mer, est fréquenté par une foule d\u2019artistes bien garnie.  Je me disais  : en effet, en dépit des départs à  l\u2019étranger,  le monde de  l\u2019art de La Havane est  encore actif et curieux.L\u2019exécution des images qui présentent un mince relief et un côté expressionniste et surréaliste était très étudiée, produit d\u2019une solide formation artistique.Il y avait dans l\u2019ensemble du sarcasme et de l\u2019humour noir.L\u2019imaginaire est théâtral et saturnin.Les couleurs intenses, tropicales, évoquent le sang, qui « coule » à flots dans cette œuvre. S\u2019il y a de l\u2019humour sur ce « champ de bataille »,  il est très noir.Dans une toile, Rocío García fait une relecture de Goya, celle de Saturne qui dévore ses fils. Les chairs se voient crues et éreintées. Dans un tableau intitulé Le Grand Chef, une kyrielle de poulets décapités esquissés avec une belle économie de moyens danse allègrement sur un fond orangé.Contrastant avec l\u2019aspect sobre, soigné de l\u2019artiste grisonnante, l\u2019œuvre est caractérisée par une grande tension  interne,  reflet d\u2019un univers psychique  tourmenté. « El Apartamento est un des rares espaces alternatifs qui est encore actif à La Havane », précise mon guide Amauri Sarmiento.Depuis les émeutes de juillet 2021, les grafÏtis se sont faits rares sur les murs de La Havane. Les autorités  réprouvent de plus en plus cette expression.Ma surprise ne fut pas mince lorsque j\u2019ai aperçu une tête oblongue, un visage masqué et bien visible tout autour, d\u2019environ deux mètres par un mètre et demi, tracé sur la paroi latérale d\u2019une maison à l\u2019entrée de la rue Escobar, jouxtant le Malecón qui longe la mer.C\u2019est l\u2019œuvre du grafÏtiste Fabián López, lui-même né sur Escobar, et que sa mère habite encore. J\u2019ai  vécu dans ce quartier grouillant, où l\u2019animisme et la sorcellerie sont très présents. Il y a encore quelques  années, les œuvres de Fabián, signature d\u2019artiste de Fabian González Hernandez, étaient disséminées à La Havane et même dans la région métropolitaine. La plupart des œuvres ont été effacées. À bien le  regarder, ce masque dissimule des yeux bridés, souffrants, comme ceux d\u2019un homme assujetti à une  grande douleur. À côté du grafÏti, on voit une équation, 2+2 = 5, et un point d\u2019interrogation marqué  POSSIBLES PRINTEMPS 2024 211 au-dessus.  Équation  cryptique  :  symbole  des  grafÏtis  de  Fabián.  Le  drame  d\u2019une  société  qui  a  de  la  difÏculté à trouver son équilibre. Cependant, le talent artistique abonde à La Havane de la manière la  plus inattendue, contre vents et marées.Fabiàn, GrafÏti dans la Vieille Havane.Notice biographique Critique d\u2019art, journaliste et commissaire d\u2019exposition résidant à Montréal, André Seleanu est membre de l\u2019Association internationale des Critiques d\u2019art (AICA), fondée en 1950 sous l\u2019égide de l\u2019UNESCO et basée à Paris.Il a collaboré à des publications québécoises, canadiennes et internationales en arts visuels, notamment Vie des Arts (Montréal) et Canadian Art (Toronto).Ses articles portent sur l\u2019art contemporain et sur l\u2019art classique ou traditionnel.Son livre « Comprendre l\u2019art contemporain » a paru en 2021 au Québec (Éditions Mots en toile) et, dans la version intitulée « Le conflit de l\u2019art contemporain »,  en France (Éditions L\u2019Harmattan, collection Ouverture philosophique).Ce livre a été acquis par la librairie du Musée des beaux-arts de Montréal et présenté avec succès par son auteur à La Havane en 2023.Également journaliste politique s\u2019intéressant aux questions sociales et environnementales, André Seleanu est spécialiste de l\u2019Amérique latine, dont il couvre l\u2019actualité sociale et artistique. 212 SECTION II Poésie/Création Alberto Lescay Merencio, Casse-tête.Alberto Lescay Merencio, Nous sommes.Amour et Feu.Collection provinciale, Juriquilla, Mexique. "]
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.