Possibles, 1 janvier 2024, Vol. 48, no 2, automne 2024
[" POSSIBLES Abolition, abolitions VOLUME 48 NUMÉRO 2 AUTOMNE 2024 DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/ RESPONSABLES DU NUMÉRO : Ted Rutland et Philippe Néméh-Nombré COMITÉ DE RÉDACTION : Christine Archambault, Jane Bigonzi, Raphaël Canet, Dominique Caouette, Marie Cosquer, Régis Coursin, Malou Delay-Ronsin, Gabriel Gagnon\u2020, Nadine Jammal, Anatoly Orlovsky, Léo Palardy, Jean-Pierre Pelletier, Jean-Claude Roc COORDINATION : Régis Coursin et Marie Cosquer RESPONSABLES DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION : Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier RESPONSABLES DE LA SECTION DOCUMENTS : Raphaël Canet et Léo Palardy RESPONSABLE DE LA PRODUCTION : Daniel Girard CONCEPTION GRAPHIQUE ET COUVERTURE : Zoé Viseur (@viseur.zoe) CORRECTION, RÉVISION ET TRADUCTION : Christine Archambault, Malou Delay-Ronsin, Nadine Jammal, Laura Lafrance, Alexánder Martínez, Anatoly Orlovsky, Thomas Gareau Paquette, Jean-Pierre Pelletier MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux impression : Le Caïus du livre Ce numéro : 20 $.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 Montréal © 2024 Revue Possibles POSSIBLES POSSIBLES AUTOMNE 2024 3 TABLE DES MATIÈRES Hommage Gabriel Gagnon, collègue et ami .8 Jacques Hamel SECTION I \u2014 Abolition, abolitions Abolition, abolitions .12 Ted Rutland et Philippe Néméh-Nombré La Justice, la réalité carcérale et l\u2019abolition .21 OZ Cela a commencé avant ma naissance .24 Sheri Pranteau L\u2019abolition de la prison .27 Yves Bourque Une image non peinte : à propos de Prison Abolition d\u2019Yves Bourque .31 Sheena Hoszko Mettre la clé sous la porte.L\u2019expérience de la désinstitutionnalisation pour penser les ruptures abolitionnistes .36 Delphine Gauthier-Boiteau et Aurélie Lanctôt La justice transformatrice pour une politique préfigurative de l\u2019abolition .47 Will.V.Bourgeois et Julian Beyer SECTION II \u2014 Documents Partie 1 \u2014 Génocide en Palestine, indignation et résistances L\u2019indignation, encore et toujours .60 Raphaël Canet et Léo Palardy 4 TABLE DES MATIÈRES L\u2019Histoire ne nous acquittera pas .61 Abdoul Aziz Gueye La conquête de la Palestine .66 Jean-Paul Coupal Le droit à la justice pour les communautés dalits, adivasis et musulmanes en Inde .73 Entrevue avec Naveen Gautam Partie 2 \u2014 Varia Jean Morisset, Sur la piste du Canada errant : recension .82 Jean-Paul Coupal SECTION III \u2014 Poésie/Création Neige sale suivi de 12000 .90 Catrine Godin Deux poèmes pour Gaza .93 Florence Noël Une langue nouvelle suivi de Nuit étoilée sur Gaza .96 @fatimazsaid Poèmes traduits de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier et Florence Noël Suite de poèmes (extraits) .101 Jorge Palma Traduite de l\u2019espagnol par Jean-Pierre Pelletier Liban (acrylique) .105 Robert Moorhead Au royaume de Bosch et d\u2019Orwell (Gaza, juillet 2018) .107 Olivia Elias Jérusalem .110 Christophe Condello Une simple poignée de mains .114 John Mikhaïl Asfour Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier POSSIBLES AUTOMNE 2024 5 Rouge à lèvres (Kaddish, poème IX) .120 Marjorie Silverman Traduit de l\u2019anglais par Cat LeBlanc Haïku .122 Vasile Trif Traduit du roumain par Jean-Pierre Pelletier, Anatoly Orlovsky et André Seleanu Fiat lux ! (acryliques sur papier) .123 Vasile Trif Extraits choisis .125 Rafael Patiño Góez Traduits de l\u2019espagnol par Jean-Pierre Pelletier Se fabriquer l\u2019offrande du dehors (extraits) .130 Geneviève Catta Épreuves planétaires .134 Andrea Moorhead Version de rencontre .138 Marina Maslovskaïa Traduit du russe par l\u2019auteure et Anatoly Orlovsky Histoire géologique .144 Jean Morisset Détachement .147 Ahmet Hamdi Tanp?nar Traduit du turc par Suat Genç La danse des fleurs (épreuve numérique) .149 Léonel Jules Prières à dire tout bas .151 André-Guy Robert Les passages (monotype) .156 Danielle Cadieux François Rioux, L\u2019empire familier : recension .158 Daniel Guénette 6 TABLE DES MATIÈRES Carole Massé, Journal d\u2019un dernier voyage : recension .161 Daniel Guénette Exercices de prose renversée .164 (selon la démarche de Catrine Godin présentée dans Un jardin d\u2019étonnement) Simon Van Vliet André Seleanu, Le conflit de l\u2019art contemporain.Art tactile, art sémiotique : recension .169 Christian Roy k Hommage 8 Hommage Gabriel Gagnon, collègue et ami Par Jacques Hamel 1.Gabriel Gagnon, De Parti pris à Possibles, Montréal, Varia, 2018, p.145.Il est difÏcile de parler d\u2019un collègue ami disparu sans se remémorer la première rencontre et celles au fil desquelles se sont noués des échanges producteurs de connivence et d\u2019amitié.Vient donc ce moment redoutable où cet ami collègue disparait à jamais, laissant en plan les rencontres et les discussions remises à plus tard faute d\u2019occasions ou de temps, le temps qui fait avancer l\u2019âge.J\u2019ai connu Gabriel Gagnon lors du lancement de la revue Possibles dont il allait devenir l\u2019infatigable animateur.L\u2019évènement s\u2019est déroulé dans un amphithéâtre bondé de l\u2019Université de Montréal au lendemain de l\u2019élection du premier gouvernement du Parti Québécois en 1976.Nouvellement inscrit en sociologie, c\u2019est lui qui m\u2019a encouragé à me procurer le premier numéro de cette revue où possible s\u2019écrivait au pluriel.Dès cet instant, j\u2019ai vu en lui un intellectuel désireux de sauter dans la mêlée et de contribuer à changer la société québécoise de l\u2019époque.Il le faisait avec un tel enthousiasme et une telle éloquence qu\u2019il n\u2019avait aucune peine à faire croire que la sociologie pouvait se faire créatrice et artisane des luttes collectives et des mutations en acte à l\u2019échelle sociale.Son aîné et ami, Marcel Rioux, ne pouvait voir en lui qu\u2019un allié de sa conception de la culture génératrice de pratiques émancipatoires capables de donner le cap à la société dans son ensemble. Gabriel, quant à lui, restait fidèle à ses très nombreux engagements militants, syndicaux et politiques qu\u2019il s\u2019est plu à relater dans l\u2019autobiographie qu\u2019il a écrite au soir de sa vie.Son entrée en sociologie, marquée au coin de sa volonté d\u2019étudier et d\u2019aiguiller la « structure du pouvoir dans les petites communautés », s\u2019est muée au fil des années en un activisme syndical pionnier grâce auquel s\u2019est formé le syndicat des professeurs de l\u2019Université de Montréal et, plus largement, en un socialisme autogestionnaire érigé sur la base des solidarités auxquelles la culture donnait l\u2019éclat de l\u2019émancipation et de la justice sociale.Il ne se fera donc pas faute de conclure sa communication au colloque de la CSN de 1997 en soulignant que Si nous voulons vraiment qu\u2019un Québec souverain garde le cap de la lutte contre l\u2019exclusion, peut-être devrions-nous nous donner de nouveaux instruments politiques où centrales syndicales, groupes populaires progressistes et écologistes pourraient au-delà des résultats décevants du modèle québécois de concertation, donner voix à notre résistance à la globalisation et à notre recherche d\u2019une société par son souci de justice, de liberté et de solidarité.1 Indépendantiste, le nationalisme ne sera chez lui jamais fermé sur lui-même, mais toujours ouvert à l\u2019image de son ouverture d\u2019esprit, de sa curiosité insatiable et de sa convivialité à laquelle Marie Nicole n\u2019était pas étrangère.Car, oui, la porte de leur appartement de la rue Édouard- Montpetit était toujours ouverte et la table bien mise pour des repas pris en commun avec les nombreux amis connus au moment des études à Paris, des enquêtes sur le terrain en Afrique et des activités militantes, sans oublier les collègues POSSIBLES AUTOMNE 2024 9 étrangers de passage comme Pierre Bouvier, Gilles-Gaston Granger ou Philippe Descola avec lesquels la conversation se nouait dans la bonne humeur.Impossible pour moi de ne pas me rappeler les sourires espiègles de Marie Nicole L\u2019Heureux quand Gabriel se faisait le devoir à chaque repas pris en commun de faire avouer son âge à Pierre Bouvier.Nullement dupe, ce dernier déployait tous les subterfuges nécessaires pour éviter d\u2019admettre qu\u2019il était en réalité son aîné.Voilà pourquoi je me refuse à penser que Gabriel, sa vie, sa carrière, sa pensée, ses engagements et sa bonhommie appartiennent désormais au passé.Le plus bel hommage que l\u2019on puisse maintenant lui rendre est de lire ou de relire De Parti pris à Possibles, son autobiographie, afin de se remémorer les bons moments avec lui et pour lui signifier combien il a compté pour nous qui avons eu la chance de le connaître comme professeur, comme collègue, comme militant, comme collaborateur à Possibles et comme ami, et lui promettre que cela ne sera jamais effacé de sorte à conserver de lui notre meilleur souvenir.Notice biographique Jacques Hamel est professeur émérite du Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal où il a été responsable des enseignements et des recherches sur la jeunesse.Il aborde également l\u2019épistémologie des sciences sociales et la méthodologie qualitative.Sur ces sujets, il a notamment publié Woody Allen au secours de la sociologie et Savoir écrire en sociologie et dans les sciences sociales. k SECTION I Abolition, abolitions 12 SECTION III Poésie/Création Abolition, abolitions Abolition, abolitions Par Ted Rutland et Philippe Néméh-Nombré Le printemps et l\u2019été 2020 ont été le théâtre d\u2019une révolte assumée contre la police et le système carcéral au Québec et dans le monde.Alors que la pandémie de COVID-19 se répand, les personnes détenues y sont particulièrement vulnérables.Celles-ci se voient d\u2019abord refuser tout équipement de protection individuelle, sont exposées au virus par le personnel carcéral et sont confinées dans leurs cellules jusqu\u2019à vingt-trois heures par jour \u2013 pour, a-t-on expliqué, leur propre sécurité.Au Québec et dans le reste du Canada, des caravanes de militant·es se sont rendues chaque semaine aux abords des prisons et des centres de détention pour personnes migrantes afin de montrer et réafÏrmer une solidarité avec les détenu·es, et d\u2019exiger la libération de tous les prisonniers et toutes les prisonnières (#FreeThemAll) pour des raisons de santé publique.Le 24 mars, les personnes détenues au Centre de surveillance de l\u2019immigration de Laval entament une grève de la faim, dénonçant leur vulnérabilité exacerbée au virus et promettant de poursuivre la grève jusqu\u2019à ce que tout le monde soit libéré.Les grévistes de la faim et les militant·es qui se sont mobilisé·es en solidarité à l\u2019extérieur réussissent finalement à obtenir la libération de toutes les personnes détenues huit jours plus tard.En avril, les détenu·es de la prison de Bordeaux à Montréal, le plus important établissement de détention de la province, commencent à se mobiliser dans le même sens, allumant des feux et faisant déborder leurs toilettes afin d\u2019attirer l\u2019attention sur leurs conditions de vie précaires.Le 5 mai, un groupe de prisonnier·ères y entame une grève de la faim, qui s\u2019étend rapidement à plusieurs ailes de la prison.Le 11 mai, les grévistes communiquent une série de revendications, dont la libération de prisonnier·ères et l\u2019accès à de l\u2019équipement de protection.Au fur et à mesure que la grève se poursuit, les actions de solidarité se multiplient à l\u2019extérieur, y compris des demandes de libération de tous·tes les détenu·es et d\u2019autant plus d\u2019efforts pour obtenir celle de Robert Langevin, un prisonnier immunovulnérable de 72 ans.Malgré tout, les prisonnier·ères ne bénéficient que de peu de répit, Langevin meurt de la COVID-19 le 20 mai et des périodes prolongées d\u2019isolement sont imposées à plusieurs reprises aux détenu·es comme mesure de « santé publique », en violation flagrante d\u2019une décision de la Cour d\u2019appel de l\u2019Ontario contre l\u2019isolement cellulaire.Pour de nombreuses personnes, l\u2019été 2020 aura (aussi) été synonyme de rébellion contre la police.Le printemps a été marqué par une série de meurtres policiers très médiatisés, dont ceux de Breonna Taylor à Louisville, George Floyd à Minneapolis, Chantel Moore à Edmundston et Regis Korchinski-Paquet à Toronto.Une rébellion d\u2019ampleur débute à Minneapolis le 27 mai, lorsque la population envahit les rues et incendie un commissariat de police en réponse au meurtre de George Floyd, et se propage rapidement dans le monde entier.Début juin, des manifestations historiques contre le racisme et la violence policière ont lieu à Montréal, Québec, Sherbrooke et Rimouski. Reflétant la vision radicale des manifestations contre les prisons au printemps, les militant·es et citoyen·nes de tout horizon se rallient à des appels au définancement de la police et au réinvestissement des sommes ainsi recouvrées dans des programmes communautaires \u2013 un POSSIBLES AUTOMNE 2024 13 premier pas, pour de nombreux militant·es, vers l\u2019abolition de la police.À la suite du meurtre de ShefÏeld Matthews en octobre de la même année par le Service de police de la Ville de Montréal, la population envahit de nouveau les rues et les appels à la justice s\u2019adossent aux voix demandant le définancement et l\u2019abolition de la police.Au fur et à mesure des manifestations, des démarches d\u2019éducation populaire et de la formation de coalitions en 2020, un changement dans la conscience collective s\u2019est révélé de plus en plus palpable.Dès juin 2020, les médias indépendants et grand public du Québec publient des articles et diffusent des entrevues à la radio et à la télévision, abordant directement le définancement, voire l\u2019abolition de la police et des prisons, tandis que plusieurs livres marquants sont publiés sur ces questions par des maisons d\u2019édition bien établies de la province.Une coalition pancanadienne pour l\u2019abolition est formée au printemps, regroupant notamment des membres de Montréal et de Sherbrooke, et les campagnes pour le définancement de la police gagnent du terrain dans de nombreuses villes au cours de l\u2019été et de l\u2019automne.En août, un sondage Ipsos- Reid révèle que 51 % des Canadien·nes et 54 % des Québécois·es sont en faveur du définancement de la police, une proposition politique inconnue de la majorité de la population quelques mois plus tôt.Alors que les délibérations budgétaires commencent à l\u2019automne, 73 % des Montréalais·es ayant répondu à un sondage de la ville se déclarent en faveur du définancement de la police, et la Coalition pour le définancement de la police de Montréal publie un budget alternatif suggérant comment 50 % des dépenses de la police pourraient être réaffectées. Comme l\u2019explique à l\u2019époque l\u2019universitaire et militante féministe noire Robyn Maynard, « nous vivons dans une époque où la compréhension de la sécurité et les lieux et espaces d\u2019où elle émerge sont en train de se déplacer significativement dans le sens commun » (cité dans Ahmed 2020).* * * Si le printemps et l\u2019été 2020 ont indubitablement attiré l\u2019attention sur le mouvement pour l\u2019abolition de la police et des prisons, mettant en évidence sa traction politique, celui-ci n\u2019en était pas pour autant à ses débuts.Comme l\u2019ont suggéré de nombreux·euses chercheur·euses et militant·es, les débuts du mouvement tel que nous le connaissons sont contemporains de la naissance de la police et de la prison qui s\u2019inscrivent plus généralement dans les mécanismes modernes de surveillance, d\u2019enfermement et de punition.Autrement dit, la résistance répond, dès ses débuts, à la violence.Le terme « abolition », dans le contexte nord- américain, poursuit les efforts du mouvement pour l\u2019abolition de l\u2019esclavage racial et signale la continuation de cette lutte après les changements juridiques qui y ont mis fin de jure.Ces changements juridiques, comme l\u2019a si finement souligné le théoricien et militant W.E.B.Du Bois, ont mis fin à une forme particulière de violence et de sujétion anti-noires, mais ont laissé intact le reste de l\u2019ordre social anti-noir, alors que les forces de l\u2019État et de la blanchité ont finalement compromis les projets et aspirations noirs plus larges que Du Bois a appelés « Reconstruction noire » et « abolition-démocratie ».L\u2019« avant- garde » de la réaction raciste de cette période s\u2019est incarnée dans de nouvelles formes de maintien de l\u2019ordre, d\u2019incarcération et de terreur raciale blanche et a jeté les bases du système policier et carcéral contemporain.Comme l\u2019a observé Du Bois, l\u2019abolition s\u2019est ainsi avérée nécessairement incomplète en ce qu\u2019elle doit inclure non seulement la destruction des différentes avenues 14 SECTION I Abolition, abolitions de la violence structurelle, mais également la création de manières de vivre libératrices et libres.L\u2019insistance de Du Bois sur le fait que l\u2019abolition est une tâche double, à la fois destruction des structures violentes et création de pratiques émancipatrices et libres, est fondamentale pour la plupart des abolitionnistes d\u2019aujourd\u2019hui, dont la chercheuse et militante Ruth Wilson Gilmore.« Ceux qui ressentent dans leurs tripes une profonde anxiété à l\u2019idée que l\u2019abolition signifie tout détruire, brûler la terre et commencer quelque chose de nouveau, doivent l\u2019appréhender autrement » (2019 : 14), conseille-t-elle.« L\u2019abolition consiste à construire l\u2019avenir », et le monde que nous voulons « existe déjà sous forme de fragments et de morceaux, d\u2019expériences et de possibilités » (p.14).Cet impératif traverse de nombreux textes de ce numéro.Will V.Bourgeois et Julian Beyer, par exemple, nous expliquent que cette construction de l\u2019avenir consiste en une « croyance [qui], pour être plus qu\u2019un espoir abstrait et flou, doit se fonder dans un ensemble de pratiques et de qualités humaines à manifester dans nos communautés sur plusieurs générations ».Pour cela, de nombreux·euses abolitionnistes s\u2019inspirant de la tradition radicale noire, qui est à envisager comme un répertoire de pratiques libératrices en excès du monde créé par la modernité raciale, ont retracé les nombreuses façons dont les communautés noires ont résisté à l\u2019esclavage, aux prisons et au maintien de l\u2019ordre public, créant ainsi des « fragments » de liberté.Dans de nombreux cas, cette résistance remet en question non seulement le racisme anti-noir, mais aussi ses intersections avec le capitalisme, l\u2019hétéropatriarcat et le capacitisme.Les chercheuses et activistes Sarah Haley et Andrea Ritchie, par exemple, ont expliqué comment le maintien de l\u2019ordre et les prisons reproduisent les modèles normatifs de genre et d\u2019expression sexuelle au sein de la suprématie blanche, et comment les femmes noires et les personnes LGBTQ+ ont résisté à ces normes et à leur imposition par les agent·es de l\u2019État.Un tel ancrage pourrait laisser croire à une exogénéité de l\u2019esclavage et donc de l\u2019abolitionnisme en contexte canadien et québécois.Pourtant, l\u2019esclavage, ses « après vies » de même que la résistance à celles-ci, sont de plus en plus documentés dans notre contexte.De nombreuses personnes noires asservies sous les régimes français puis britannique ont fui leurs maitres, en dépit des annonces d\u2019 « esclaves fugitifs » publiées dans les journaux des 18e et 19e siècles faisant des colon·es blancs de proto- policier·ières à l\u2019affût, collectivement responsables de la surveillance des personnes noires cherchant la liberté, une liberté nécessairement criminelle.Au 19e siècle, les personnes noires se joignent aussi à la lutte transnationale contre l\u2019esclavage.En 1833 à Montréal, par exemple, douze d\u2019entre elles dont le militant Alexander Grant signent, dans l\u2019édition du 6 août de The Vindicator, une lettre appelant à l\u2019abolition « totale » de l\u2019esclavage à l\u2019échelle du « globe ».Poursuivant cette tradition de résistance, au 20e siècle, les militant·es noir·es contestent diverses expressions du racisme anti-noir, articulant une tradition radicale noire locale.Celle-ci s\u2019échelonne notamment de la mise sur pied d\u2019un chapitre local du Universal Negro Improvement Association et de la croissance du militantisme radical noir dans le contexte général d\u2019une impulsion révolutionnaire au Québec dans les années 1960 et 1970, des révoltes de chauffeur·euses de taxis contre le racisme dans l\u2019industrie durant les années 1980 à la résistance directe des jeunes noir·es aux attaques racistes dans la rue et de la part de la POSSIBLES AUTOMNE 2024 15 police au tournant des années 1990, et jusqu\u2019à la lutte abolitionniste croissante des communautés noires contre la police et les prisons aujourd\u2019hui.À chaque moment de cette résistance, comme le rappelle la chercheuse et militante Délice Mugabo à propos de cette histoire, les personnes noires ont exploré « les moyens d\u2019arrêter et/ ou de défaire les contraintes qui les enferment dans des états de non-liberté » (2019 : 14), et à chaque moment, la police et les prisons ont servi à reproduire cette absence de liberté.Une absence de liberté dont OZ, nous interpellant depuis le lieu de son incarcération, révèle toute la texture contemporaine dans les pages qui suivent : « À l\u2019intérieur, le système judiciaire est encore pire.» Et une absence de liberté, poursuit- il, avec des origines racistes qui n\u2019échappent pas à son analyse : « Aucune personne racisée n\u2019était impliquée dans la mise sur pied de ce système.» Une itération locale de la tradition radicale noire s\u2019est donc développée depuis le début de la présence noire dans le nord-est de l\u2019Amérique du Nord.Cette tradition confronte nécessairement la violence anti-noire de l\u2019esclavage, du maintien de l\u2019ordre et des prisons, et articule donc une politique abolitionniste enracinée dans la globalité de la violence anti-noire et les particularités de son expression dans le contexte canadien, québécois et montréalais.Comme aux États-Unis, cette tradition en est également une de résistance contre les expressions sexuées et sexuelles de la violence et de l\u2019enfermement anti-noirs.Les femmes noires esclavagisées, comme Marie- Joseph Angélique qui aurait mis le feu à une grande partie du Vieux-Montréal alors qu\u2019elle fuyait son maitre, occupent une place importante dans cette histoire, tandis que les féministes noires contemporaines s\u2019inspirent de la tradition radicale noire pour proposer des réponses abolitionnistes à la violence fondée sur le genre.Comme l\u2019explique la militante féministe noire Marlihan Lopez, « [c\u2019est] grâce aux perspectives abolitionnistes, conçues et développées par des femmes noires, [que] les possibilités de mettre fin à la violence genrée sont à notre portée » (2021 : 57) au Québec.Cela implique, continue-t-elle, la poursuite et l\u2019élargissement « des réponses à la violence genrée qui s\u2019appuient sur des moyens non punitifs pour prévenir la violence et tenir les gens responsables des torts commis » (2021 : 55).Compte tenu de cette longue histoire, les impulsions abolitionnistes auxquelles nous assistons depuis le début de la décennie 2020 ne sont ni neuves ni surprenantes.Bien entendu, l\u2019ordre social produit et reproduit par les prisons et la police ne se définit pas uniquement par sa matrice anti-noire.En écrivant depuis ce qu\u2019on appelle le Canada, il est impossible d\u2019ignorer la relation entre ces institutions et le colonialisme d\u2019occupation.Les premiers peuples de ce pays ont développé et entretenu leurs propres ordres juridiques pendant des siècles et les ont maintenus, dans une certaine mesure, face à quatre siècles de violence coloniale.Le premier coup porté à ces ordres juridiques a été le fait des colon·es jésuites français.Au milieu du 17e siècle, les Jésuites mettent sur pied des « missions » religieuses carcérales dans toute la Nouvelle-France et cherchent à sauver (lire « convertir ») les peuples autochtones dans et hors de leurs murs physiques.Le soi-disant sauvetage des femmes autochtones y occupe une place particulièrement importante.Comme l\u2019explique l\u2019historienne Karen Armstrong, les Jésuites considéraient le pouvoir et l\u2019indépendance relatifs des femmes autochtones dans leurs communautés comme des péchés et cherchaient à leur inculquer de nouveaux modes d\u2019expression émotionnelle et sexuelle qui plaçaient « les maris, l\u2019Église et un Dieu masculin dans une hiérarchie 16 SECTION I Abolition, abolitions de surveillance au-dessus d\u2019elles » (1993 : 209).Cette forme de pouvoir carcéral anti-autochtone et hétéropatriarcal servira de modèle aux prisons et aux forces de police que le « Canada » a commencé à mettre en place au 19e siècle, alors qu\u2019il cherchait à imposer la souveraineté des colon·es sur l\u2019ensemble du territoire et à effacer les ordres juridiques autochtones.Le rôle de la police et des prisons dans la construction du Canada en tant qu\u2019État colonial en est un de premier plan.Comme l\u2019ont fait remarquer de nombreux·euses chercheur·euses et militant·es, le défrichage des Prairies et la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique à la fin du 19e siècle ont été facilités par la création de la Police à cheval du Nord-Ouest (précurseur de la Gendarmerie royale du Canada) et de l\u2019institution de Stony Mountain (une prison située au sud de Winnipeg, ouverte en 1877).Ces institutions ont joué un rôle essentiel dans la répression de la résistance et le déplacement des populations autochtones vers les réserves.Ces développements, bien qu\u2019éloignés du Québec, ont d\u2019abord profité à la bourgeoisie montréalaise, et notamment à l\u2019investisseur et président du Canadien Pacifique, George Stephen. Dans le contexte québécois, l\u2019histoire violente de ses institutions, quoique moins connue, est tout autant centrale au processus colonial.Comme le rappelle la chercheuse Adèle Clapperton-Richard, la fonction coloniale des premiers proto-policier·ières au Québec remonte au milieu du 17e siècle : Sur le site du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), on nous apprend par exemple que les \u201cpremiers représentants de l\u2019ordre de Montréal\u201d sont regroupés sous une milice de 120 hommes créée par Paul Chomedey de Maisonneuve en 1663.Cette milice a pour mission de \u201csurveiller l\u2019ennemi qui menace les paysans dispersés sur leurs terres à l\u2019extérieur des murs de Ville-Marie\u201d et \u201cn\u2019a pas pour responsabilité première de réprimer le crime\u201d.Il est aisé de comprendre que \u201cl\u2019ennemi\u201d menaçant pour les colons est en fait la population autochtone (2021 : 38).Comme le synthétise en 1975 Howard Adams, universitaire et militant métis, « [l]a saisie illégale de terres indiennes près de la Baie James, diverses expropriations quasi-légales de terres de réserves près de Caughnawaga (Kahnawake) et les tentatives illégales de conscription des Indiens dans l\u2019armée sont des exemples modernes de la poursuite de l\u2019oppression blanche au milieu et à la fin du 20e siècle » (1975 : 173).Le portrait qui se présente à nous aujourd\u2019hui ne pourrait pas plus efÏcacement témoigner du présent de la violence coloniale et du rôle joué par les institutions qui en sont au centre.« Dans ce pays colonisé », résume Sheri Pranteau dans le poignant témoignage qu\u2019elle livre dans les pages qui suivent, « la prison est toujours là pour les Autochtones.» En 2020, puis encore en 2023, une étude montrait que les hommes autochtones étaient cinq fois plus interpelés par le Service de police de la Ville de Montréal que les hommes blancs, alors que les femmes autochtones avaient douze fois plus de chance d\u2019être interpelées que les femmes blanches.La violence policière, notamment sexuelle et genrée, contre les personnes autochtones au Québec ne cesse de se préciser, comme le démontrent les témoignages des femmes autochtones à Val-d\u2019Or depuis 2015.Et le système carcéral canadien continue lui aussi à jouer son rôle colonial.En 2023, près d\u2019une femme incarcérée sur deux au Canada était autochtone, tandis que le taux d\u2019incarcération des Inuits au Québec était quinze fois plus élevé que le taux d\u2019incarcération global dans la province.Enfin, le mouvement pour les femmes, les filles et personnes bispirituelles autochtones disparues et POSSIBLES AUTOMNE 2024 17 assassinées témoigne de l\u2019incapacité du système à protéger les peuples autochtones et en particulier les femmes autochtones.Comme l\u2019explique l\u2019artiste et activiste mohawk Katsi\u2019tsakwas Ellen Gabriel, la violence de l\u2019État canadien à l\u2019égard des peuples autochtones et son incapacité à les protéger servent son désir colonial permanent « de revendiquer chaque centimètre carré qui nous reste et [d\u2019assurer] l\u2019effacement de notre culture » (cité en Minawasay, 2024). Mais s\u2019il y a une structure de colonialisme d\u2019occupation, dont témoignent ces chiffres on ne peut plus grossiers, il y a aussi une histoire et une structure de refus.Comme le suggère la penseuse kanien\u2019kehá:ka Audra Simpson, ce qui est articulé en réponse et en résistance au colonialisme d\u2019occupation est un refus de disparaitre et un refus d\u2019acquiescer à la légitimité et au pouvoir de l\u2019État dont l\u2019existence repose sur l\u2019effacement et la dépossession et, donc, à la police, aux prisons et aux autres institutions reproduisant leur carcéralité.Le refus, explique Simpson, est ainsi un symptôme, une pratique et une possibilité pour faire autrement, au-delà du paradigme de la reconnaissance comme citoyen de l\u2019État qui implique nécessairement l\u2019effacement des peuples autochtones et de leur souveraineté.En cela, le refus rejoint l\u2019injonction abolitionniste noire prévoyant non seulement la destruction des structures violentes, mais également la création d\u2019autres mondes.En pratique, cela peut impliquer la préservation et le développement des modes et formes de justice autochtone en tant que pratiques de souveraineté et d\u2019abolition, un objectif poursuivi par le Centre de Justice des Premiers Peuples à Montréal et d\u2019autres organismes, de même que le refus de citoyenneté ou encore le refus d\u2019extorsion venant de sociétés d\u2019État telles qu\u2019Hydro-Québec.L\u2019abolition et les pratiques abolitionnistes, dans ce contexte, ne peuvent faire l\u2019économie d\u2019un engagement anticolonial.Institutions anti-noires et anti-autochtones, la police et le système carcéral ont, du même soufÒe, permis et assuré le développement du mode de production capitaliste et de l\u2019ordre social bourgeois.« La plupart des prisonniers et ex-prisonniers », nous rappelle Yves Bourque dans le présent numéro, « sont issus des couches \u201cinférieures\u201d de la société : ce sont des pauvres, des personnes sous-éduquées, des personnes socialement (et donc politiquement) défavorisées et des personnes méprisables aux yeux de tous.» L\u2019histoire lui donne raison.Les premières cibles de la police de Montréal, établie en 1865, sont les ouvrier·ières en grève, les sans-logis, les travailleuses du sexe et la classe ouvrière en général.Entre 1836 et 1913, 96 % des personnes purgeant une peine à la prison de Montréal sont des travailleur·euses qualifié·es ou non qualifié·es, et l\u2019incivilité (généralement l\u2019ivresse) est à l\u2019origine de 66 % des condamnations.L\u2019ordre social bourgeois vient avec sa « moralité ».Alex Tigchelaar, spécialiste des droits des travailleuses du sexe et militante, a documenté la façon dont les travailleuses du sexe étaient régulièrement arrêté·es au 19e et au début du 20e siècle, accusées d\u2019être dans la rue après certaines heures (c\u2019est-à- dire de « vagabondage » ou de « flâner la nuit »). La prison Fullum, inaugurée en 1876, et l\u2019asile Sainte-Madeleine, qui ouvre ses portes en 1850, ont été créés par des religieuses dans le but précis d\u2019incarcérer et de « réformer » les travailleuses du sexe.À l\u2019échelle provinciale, nous rappelle Adèle Clapperton-Richard, le début du 20e siècle verra également la création de diverses entités chargées de la surveillance de la population sous les auspices de la moralité : Police du revenu, Police de la circulation et Police des liqueurs. 18 SECTION I Abolition, abolitions La répression politique est une autre constante.La prison du Pied-du-Courant, construite entre 1831 et 1840, est immédiatement connue sous le nom de « prison des Patriotes » en raison de son rôle dans l\u2019emprisonnement et l\u2019exécution des participant·es à la rébellion de 1838-1840.Sous le régime de Maurice Duplessis, durant les années 1940 et 1950, l\u2019ancêtre de la Surêté du Québec, la Surêté provinciale, sera centrale dans la répression des mouvements ouvriers tant à Salaberry-de-Valleyfield qu\u2019à Louiseville, Asbestos ou Murdochville.Dans les années 1960 ensuite, la police arrête et brutalise des militant·es québécois·es lors de nombreuses manifestations, dont lors de ce qu\u2019on aura appelé « le samedi de la matraque » en 1964 (34 arrestations), « le lundi de la matraque » en 1968 (292 arrestations, 123 blessé·es) et la crise d\u2019Octobre en 1970 (497 militant·es, artistes, syndicalistes et travailleur·euses sociaux arrêté·es à leur domicile).La réponse de l\u2019État au Printemps érable de 2012, enfin, mise sur l\u2019adoption de lois anti-manifestations répressives par le gouvernement du Québec et l\u2019administration de Montréal, ainsi que sur des arrestations massives qui se seront révélées abusives a posteriori.C\u2019est ce que confirme notamment une décision à l\u2019amiable conclue en 2022, mettant fin à 16 actions collectives et forçant la Ville de Montréal à payer 6 millions de dollars en dédommagement en plus de formuler des excuses ofÏcielles à des manifestant·es indûment arrêté·es entre 2011 et 2015.Le rôle de la police et des prisons dans le maintien de l\u2019ordre social capitaliste en a fait une cible fréquente des mouvements de justice sociale.L\u2019ampleur de la colère qui gronde depuis 2020 s\u2019inscrit directement dans l\u2019héritage de la résistance parfois violente à la police et à la prison, des grévistes dans la rue comme des émeutier·ières du pénitencier d\u2019Archambault et du Centre de prévention Parthenais durant les années 1960, 1970 et 1980, à la formalisation d\u2019organisations comme l\u2019OfÏce des droits des détenus ou encore le Collectif opposé à la brutalité policière.Yves Bourque, dont les mots se trouvent dans le présent numéro, a développé son analyse dans le contexte de ces luttes qui s\u2019étendaient à travers le Québec et l\u2019Amérique du Nord.Comme l\u2019explique Sheena Hoszko dans son essai publié dans les pages qui suivent, les années 1960 et 1970 ont été une période de radicalisme croissant à l\u2019intérieur des murs des prisons, et les nouvelles et les analyses des différentes luttes circulaient entre les différents établissements. La grève des prisonniers à Archambault en 1976 était plus qu\u2019une action discrète, explique-t-elle, mais un exemple parlant des soulèvements de l\u2019époque.L\u2019ordre carcéral bourgeois étant aussi un « ordre moral », la résistance des travailleuses du sexe et des personnes LGBTQ+ offre une riche tradition.Ces groupes, qui ont toujours été ciblés, ont dû développer des formes de sécurité communautaire en dehors du système carcéral qui informent aujourd\u2019hui encore les stratégies militantes.S\u2019en prenant à la « déviance » sexuelle, la police effectue des descentes brutales dans les lieux de drag et les clubs gays dans les années 1970, 1980 et 1990, arrêtant plus de 800 personnes au cours de quatre descentes seulement.Une telle violence aura été accueillie, encore une fois, par une résistance soutenue, que mettent en évidence les manifestations du Sex Garage en 1990 et similairement les activités du Pink Bloc jusqu\u2019à aujourd\u2019hui \u2013 qui ne se sont pas contentés de résister, mais ont proposé d\u2019autres moyens d\u2019assurer la sécurité des personnes.Parallèlement à ces luttes, et animée par la même logique « morale », la police de Jean Drapeau utilise des règlements pour réprimer les travailleur·euses POSSIBLES AUTOMNE 2024 19 du sexe au cours des années 1970 et 1980, puis réagit aux nouvelles lois fédérales de 1985 en intensifiant sa répression par le biais du code criminel.Ici, une longue histoire de résistance à caractère abolitionniste a été une fois de plus actualisée. Comme l\u2019afÏrme Tigchelaar, « les travailleuses du sexe ont toujours résisté à cette ingérence » (communication personnelle, 2024) et ont développé un mouvement abolitionniste insurrectionnel qui s\u2019étend de la résistance des travailleuses du sexe de l\u2019époque victorienne aux groupes actuels tels que Stella, l\u2019amie de Maimie et le Comité autonome du travail du sexe.Le travail abolitionniste révèle d\u2019une part la production de l\u2019absence de liberté dont la prison et la police sont des phénomènes par excellence, ainsi que leurs mécanismes et les relations qui les permettent.Mais le travail abolitionniste révèle surtout, d\u2019autre part, le potentiel des pratiques de vie libératrices qui défont (ponctuellement ou durablement, dans le présent ou dans le passé) l\u2019organisation spatiale, politique et économique de la violence raciale, cishétéropatriarcale, capitaliste et capacitiste.C\u2019est dans cette médiation et dans ces héritages, ces « précédent[s] abolitionniste[s] pouvant être (ré)investi[s] dans une perspective émancipatrice » tel que le proposent Delphine Gauthier-Boiteau et Aurélie Lanctôt dans le présent numéro au sujet de la désinstitutionnalisation au Québec, que s\u2019inscrivent les textes qui suivent.Ils convoquent différentes traditions et expériences abolitionnistes tant locales que transnationales et contribuent à définir dans le présent ces « fragments » de liberté qui font l\u2019abolition, depuis la matérialité de l\u2019expérience de l\u2019incarcération jusqu\u2019aux possibilités et ruptures tant passées que présentes et futures.Le printemps et l\u2019été 2020 ont peut-être galvanisé le mouvement abolitionniste et inscrit ses propositions dans les discussions collectives larges, mais son histoire remonte à plusieurs siècles et nous a légué de nombreux « fragments » de liberté qui peuvent encore nourrir nos luttes aujourd\u2019hui.Références Adams, H.(1975), Prison of Grass: Canada from a Native Point of View.Toronto: Fifth House.Ahmed, H.(2020), « The meaning of safety is being rewritten », The Varsity, 18 octobre.https:// thevarsity.ca/2020/10/18/the-meaning-of-safety-is- being-rewritten-robyn-maynard-presents-at-the- 2020-snider-lecture/ Armstrong, K.(1993), Chain Her by One Foot: The Subjugation of Native Women in Seventeenth- Century New France.New York: Routledge.Clapperton-Richard, A.(2021), « L\u2019histoire (vraie) de la police au Québec ».À Babôrd !, 87, 38-39.Gilmore, R.W.(2019), « Making abolition geography in California\u2019s Central Valley ».The Funambulist, 21 (Jan/ Feb), 14-19.https://thefunambulist.net/magazine/21- space-activism/interview-making-abolition-geography- california-central-valley-ruth-wilson-gilmore Lopez, M.(2021), « L\u2019abolitionnisme carcéral est une lutte féministe ».A Bâbord !, 87: 55-57.Minawasay (2024).Vigil for Justice (video recording).Instagram, 18 septembre.https://www.instagram.com/reel/DAFO2QFIVB8rj73iRBaMAKoII1gK2o4gZs_ SXc0/?igsh=eDQzaHJoYWJjbXJw Mugabo, D.(2019), « Black in the city: on the ruse of ethnicity and language in an antiblack landscape », Identities, 26(6): 631\u2013648. 20 SECTION I Abolition, abolitions Notices biographiques Philippe Néméh-Nombré est professeur adjoint à l\u2019École d\u2019innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l\u2019Université Saint-Paul.Ses recherches portent sur les pensées politiques, les cultures, les poétiques et les écologies noires, sur les possibilités de relations entre les perspectives libératrices noires et autochtones ainsi que sur les méthodologies critiques.Il fait également partie du comité d\u2019organisation du black symposium noir.Ted Rutland est professeur à l\u2019Université Concordia.Ses recherches et son militantisme portent sur la violence raciale et/de les forces policières dans les villes canadiennes.Il est coauteur avec Maxime Aurélien de Il fallait se défendre : l\u2019histoire du premier gang de rue haïtien à Montréal (Mémoire d\u2019encrier, 2023) et l\u2019auteur de Displacing Blackness: Planning, Power, and Race in Twentieth-Century Halifax (University of Toronto Press, 2018). POSSIBLES AUTOMNE 2024 21 La Justice, la réalité carcérale et l\u2019abolition Par OZ, un détenu noir dans le système québécois Traduit de l\u2019anglais par Orlando Nicoletti On nous dit que le système de justice pénale procède comme la déesse Justice.Il y a une femme qui tient une balance avec deux côtés, et chaque côté compte.J\u2019aimerais croire que le système judiciaire est comme ça, mais ce n\u2019est pas le cas.En réalité, le seul côté qui compte est le côté négatif.Le système regarde toutes les situations négatives qu\u2019une personne a traversées, toutes les choses négatives qu\u2019il ou elle a faites.Si tu as déjà des accusations, elles te suivent toute ta vie.Quand tu te présentes au tribunal pour une nouvelle accusation, tu es déjà dans le négatif.Tu es déjà étiqueté.Le tribunal voit une liste des choses que tu as faites.C\u2019est à sens unique.Le système ne tient pas compte du bien que tu as fait.Tu vois, je suis quand même l\u2019enfant de quelqu\u2019un.J\u2019ai quand même des enfants.J\u2019ai réussi à aller à l\u2019école pendant X années.Je suis allé au cégep en dedans et j\u2019ai aidé des gens.Je suis le représentant de mon bloc.Dans ce rôle, je suis intervenu dans des disputes pour m\u2019assurer que personne ne se fasse tabasser.J\u2019ai soutenu des personnes suicidaires.J\u2019ai fait des erreurs et je peux les assumer.Mais je ne suis pas seulement les choses négatives que j\u2019ai faites.Il y a plus qu\u2019un seul côté.La réalité carcérale en dedans En dedans, le système judiciaire est encore pire.C\u2019est eux qui décident si tu chutes des établissements de haute sécurité à ceux de moindre sécurité.C\u2019est eux qui décident si tu obtiens la liberté conditionnelle.Quand je me rends chez mon agent de probation, je suis à nouveau jugé.J\u2019ai l\u2019impression de repasser devant le tribunal.Ils utilisent tout ce qu\u2019il y a dans mon dossier.Toutes mes accusations passées sont là.Tout ce qu\u2019il s\u2019est passé quand j\u2019étais en prison provinciale pour des accusations antérieures.Ils m\u2019ont trouvé avec un téléphone portable, du cannabis, autre chose.Je me suis battu avec les gardes, je me suis battu avec des autres détenus.C\u2019était dans une institution provinciale, pour une peine passée.Mais tout est dans mon dossier.Ils veulent que rien ne sorte du dossier, et ils l\u2019utilisent comme un poids \u2013 pour faire pencher la balance contre moi.J\u2019ai fait une grosse erreur en 2020, quand la pandémie de COVID-19 commençait, et j\u2019ai menacé verbalement un gardien.Je n\u2019étais pas dans mon état normal parce qu\u2019on était en confinement. Je voyais des autocollants rouges COVID-19 sur les cellules.Mon père était hospitalisé à l\u2019époque.Je savais qu\u2019il se passait quelque chose, mais je ne comprenais pas.C\u2019était le tout début de la pandémie.Alors je suis sorti de ma cellule et j\u2019ai dit quelque chose à un gardien.Je n\u2019ai rien fait à part prononcer des paroles violentes.Mais c\u2019est dans mon dossier, sans aucun contexte, et ça me suit encore aujourd\u2019hui.Et puis il y a les évaluations psychologiques.Elles sont aussi dans mon dossier.Il faut une évaluation psychologique pour passer dans un établissement de moindre sécurité ou obtenir une libération conditionnelle, et c\u2019est comme si on repassait au tribunal.Dans ma dernière évaluation, l\u2019agente a minimisé tout mon travail en 22 SECTION I Abolition, abolitions tant que représentant de mon bloc.Elle a écrit que je suis charmant et manipulateur, que c\u2019est pour ça que j\u2019aime le contrôle, et que c\u2019est pour ça que j\u2019occupe ce poste.Elle n\u2019a demandé à personne pourquoi on m\u2019a confié ce poste et comment je m\u2019en sors.Elle a seulement dit ce qu\u2019elle pensait.Je lui ai parlé pendant une heure et demie et apparemment elle sait tout sur moi.Maintenant ils ont un logiciel qui peut déduire mon risque de récidive.Le logiciel regarde mon dossier et me donne une étiquette.Il y a un mois, j\u2019ai appris que je présente un haut risque de récidive.Il y a deux mois, on m\u2019avait dit que je partirais bientôt d\u2019ici et que j\u2019irais dans un établissement à sécurité minimale, mais maintenant je suis à haut risque et je ne vais aller nulle part.Il y a quelques exceptions.Il y a un CX-2 (agent d\u2019unité résidentielle) dans mon secteur de la prison.Il connaît les détenus de mon secteur et il me connaît.Je lui ai demandé de m\u2019écrire une lettre de soutien pour mon audience de libération conditionnelle.Il m\u2019a dit qu\u2019il n\u2019avait pas encore lu mon évaluation psychologique, et qu\u2019il n\u2019était pas autorisé à contredire l\u2019évaluation.Je lui ai dit que je voulais qu\u2019il écrive une lettre basée sur ce qu\u2019il m\u2019avait vu faire ici, de bien ou de mal.Quelques jours plus tard, il m\u2019a donné une lettre et elle était super.Il a même parlé de mes interventions dans des disputes qui auraient pu me mettre en danger.Il a été sincère et j\u2019apprécie ça.Ça me donne la force d\u2019aller de l\u2019avant et de persévérer.Vers l\u2019abolition Aucune personne racisée n\u2019était impliquée dans la mise sur pied de ce système.On n\u2019a pas créé ces règles.Des fondations ont été construites et on n\u2019était pas là.En 2014, les Nations unies ont déclaré une Décennie internationale des personnes d\u2019ascendance africaine.Elle a débuté en 2014 et se poursuit jusqu\u2019à la fin de 2024. L\u2019ONU voulait recueillir les avis de tous types de personnes d\u2019ascendance africaine.Qu\u2019est-ce qu\u2019elles vivent ?Qu\u2019est-ce qui peut changer ?Qu\u2019est-ce qu\u2019on peut faire ?Ils voulaient l\u2019avis des détenu·es noir·es.Mais le processus est faussé.C\u2019est comme si vous aviez établi quelque chose et maintenant vous deviez revenir en arrière pour évaluer la situation.J\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est comme une maison.Si la fondation de ta maison est mauvaise, tu n\u2019essayes pas juste de construire de nouvelles choses sur cette fondation.Je ne dis pas qu\u2019il faut tout effacer, mais il faut regarder toute la structure.On ne peut pas se contenter de rafistoler.J\u2019ai appris des choses en prison.J\u2019ai appris à travers les programmes.J\u2019ai appris de certains membres du personnel.J\u2019ai appris d\u2019autres détenus.Ils disent qu\u2019ils veulent me donner des outils.Eh bien, je prendrai volontiers les outils.Il y a un programme qui m\u2019a appris des choses.Il s\u2019agit de gérer ses émotions, de communiquer ce qu\u2019on ressent.J\u2019aurais aimé avoir ce programme au secondaire.J\u2019aurais été capable de comprendre les choses différemment, et je n\u2019aurais pas fini en prison.Au lieu d\u2019investir dans la police et les prisons, on devrait investir dans les enfants \u2013 dans les jeunes et les écoles.On devrait apprendre aux jeunes à gérer leurs émotions.Parce que tu peux te retrouver dans des situations où tu as besoin d\u2019argent et tu n\u2019en as pas.Et tu dois peut-être faire quelque chose que tu n\u2019as pas envie de faire pour obtenir de l\u2019argent.C\u2019est une situation où tu dois savoir gérer tes émotions.Et on devrait investir dans les jeunes qui n\u2019ont pas les moyens pour réussir à l\u2019école.Les POSSIBLES AUTOMNE 2024 23 aider à acquérir des connaissances.J\u2019ai surtout appris en faisant des erreurs.J\u2019ai appris à travers des erreurs, mais on aurait pu m\u2019enseigner.Si tu enseignes et tu soutiens les personnes, tu leur donnes une chance de faire de meilleurs choix et de choisir un meilleur mode de vie.On n\u2019a pas besoin d\u2019investir dans la police et les prisons.Ils reçoivent trop d\u2019argent.Le système carcéral devrait être aboli.On a besoin d\u2019un système qui enseigne et qui soutient les personnes, pour qu\u2019elles ne finissent pas en prison.En fin de compte, les gens doivent se regarder dans le miroir et réfléchir à ce qu\u2019ils font. Peut-être que la personne qu\u2019on juge n\u2019est pas entièrement responsable.Peut-être que c\u2019est ce que nous lui avons enseigné, ou ce que nous lui montrons.Ou ce que nous ne lui avons pas appris.En prison, ils nous disent tout le temps qu\u2019on doit assumer nos responsabilités.Eh bien, peut-être que ce système doit lui aussi assumer les siennes pour ce qu\u2019il fait. 24 SECTION III Poésie/Création Abolition, abolitions Cela a commencé avant ma naissance Par Sheri Pranteau Je suis une membre des Premières Nations Ojibwe et Cree née à Winnipeg, au Manitoba. J\u2019ai passé la plus grande partie de ma vie dans le système pénitentiaire canadien ou en liberté conditionnelle, depuis l\u2019âge de 14 ans.Mais dans ce pays colonisé, la prison est toujours pour les Autochtones et ma relation avec le système pénitentiaire a commencé avant mes 14 ans, même avant ma naissance.Ma famille immédiate est issue des pensionnats.Ma grand-mère y a été envoyée à l\u2019âge de sept ans.Elle y a survécu jusqu\u2019à 19 ans, âge auquel elle en est sortie.Je connais son histoire parce qu\u2019elle buvait beaucoup et elle nous racontait ce qui se passait.Les autres histoires, les gens les gardaient pour eux.Tous les traumatismes dont ma grand- mère et d\u2019autres membres de ma famille ont été témoins et qu\u2019ils ont subis dans ces écoles se sont répercutés sur notre famille.Il n\u2019y avait pas de suivi psychologique pour les personnes qui sortaient des pensionnats, pas de soutien après tout ce qu\u2019elles avaient vécu.Le traumatisme s\u2019est donc transmis.Il y avait beaucoup d\u2019alcoolisme dans ma famille.Il y avait beaucoup de violence.Il y a eu beaucoup d\u2019abus mentaux, physiques et spirituels.C\u2019est ainsi que j\u2019ai été élevée.La police était toujours là lorsque j\u2019étais enfant.Je suppose que comme les membres de ma famille étaient alcooliques, ils avaient peur que les services de l\u2019enfance et de la famille viennent nous chercher.Alors ils nous ont appris à fuir quand la police arrivait.Je me retrouvais avec mes frères, mes sœurs et mes cousins à l\u2019extérieur, toute une bande, et, quand la police arrivait, nous courions.Je me souviens d\u2019avoir couru jusqu\u2019à la maison en bas de la rue et d\u2019y être restée jusqu\u2019à ce que tout soit rentré dans l\u2019ordre.Une fois, la police m\u2019a attrapée et m\u2019a mise sur le siège arrière de la voiture.Ils allaient m\u2019emmener avec ma sœur aînée.Mais mes cousins, mes frères et sœurs ont commencé à se battre contre les flics, et pendant qu\u2019ils se battaient contre eux et se faisaient arrêter eux- mêmes, quelqu\u2019un a pu ouvrir la porte de la voiture de police et nous nous sommes enfuies.C\u2019est ainsi que j\u2019ai grandi.J\u2019avais des problèmes avec l\u2019autorité et je ne me sentais pas en sécurité avec la police.Lorsque je voyais la police, j\u2019étais sur mes gardes.Mes frères et mes sœurs aussi.J\u2019ai grandi avec la police qui traquait ma famille, et beaucoup de mes frères et sœurs plus âgés qui purgeaient déjà des peines de prison.J\u2019ai fini par avoir de sérieux problèmes. Je ne pouvais pas rester à la maison.J\u2019étais dans la rue et très jeune j\u2019intégrais des gangs autochtones.J\u2019ai été incarcérée de 14 à 16 ans dans un centre de détention pour mineurs.Quand j\u2019ai eu 16 ans, on m\u2019a transférée dans une prison pour adultes.J\u2019ai été condamnée pour la première fois à une peine fédérale à l\u2019âge de 17 ans.Je suis sortie de prison à l\u2019âge de 19 ans, littéralement un mois jour pour jour avant d\u2019être à nouveau arrêtée pour meurtre au second degré et vol à main armée.Ce fut une décision stupide qui m\u2019a valu cette dernière inculpation.J\u2019ai choisi d\u2019emprunter la mauvaise voie et j\u2019ai décidé de m\u2019en tenir à cette voie après avoir compris ce qui se passait.Et finalement, il n\u2019y a pas eu de retour en arrière possible.Ma vie a irrémédiablement changé.La vie d\u2019autres personnes a irrévocablement changé aussi.Je n\u2019ai tué personne et je n\u2019ai touché à POSSIBLES AUTOMNE 2024 25 aucune arme qui aurait pu tuer quelqu\u2019un.C\u2019était simplement une situation malheureuse pour toutes les personnes impliquées.Mais j\u2019ai été arrêtée et inculpée, et je suis restée en prison jusqu\u2019à l\u2019âge de 32 ans, quand j\u2019ai finalement obtenu une libération conditionnelle.* * * S\u2019il y a une chose que j\u2019ai apprise à l\u2019intérieur, c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a pas de réhabilitation dans le système carcéral canadien.Il y a beaucoup de colère.Il y a beaucoup de blessures.Il y a beaucoup de confusion.Quand j\u2019ai été condamnée à la prison à vie, c\u2019était pour un crime que je n\u2019avais pas commis.J\u2019étais en colère.J\u2019ai été en colère pendant très longtemps et mon corps en porte les cicatrices physiques.J\u2019ai des cicatrices partout, à la gorge, sur les bras.Lorsque j\u2019ai manqué de place à l\u2019intérieur de mes avant-bras, j\u2019ai commencé à aller sur les côtés.La réadaptation signifiait faire face à tout cela : ma colère et mon automutilation.Mais la seule réponse qui en a découlé du système carcéral a été une punition supplémentaire.C\u2019est donc un mal qui s\u2019ajoute à un mal, un cycle sans fin.Il s\u2019agit, également, d\u2019un cercle vicieux à d\u2019autres égards.Beaucoup d\u2019Autochtones emprisonnés purgent une peine pour nous avoir protégés, pour s\u2019être défendus contre les personnes qui tentaient de mettre la main sur nous ou de nous arracher à nos familles pour nous placer dans des foyers étrangers.Le système ne nous protège pas et il punit ceux qui le font.Le mal s\u2019ajoute au mal.Il y a tellement d\u2019automutilations en prison.Tout le monde en souffre. Il y a tellement de gens qui se coupent que c\u2019est devenu chose normale.Quand vous vous coupez, on vous donne un « kit d\u2019automutilation » pour vous soigner.Ils disent : « Voici ton kit.Soigne-toi.» Le personnel pénitentiaire \u2013 les gardiens et les agents de gestion de cas \u2013 ne fait qu\u2019aggraver la situation, bien entendu.Ils ne sont qu\u2019une autre expression de l\u2019autorité.La dernière chose dont vous avez besoin lorsque vous êtes en colère et que vous souffrez, c\u2019est d\u2019être entouré de personnes en uniforme ou de personnes qui font semblant de s\u2019intéresser à vous sans que ce soit le cas.Les agents de gestion de cas ont tellement de pouvoir sur vous.Ils sont censés évaluer votre « réadaptation », mais il ne s\u2019agit que de leur opinion, de leur personnalité et de ce qu\u2019ils ressentent pour vous.Tout cela est consigné dans votre dossier et y reste pour le reste de votre vie.S\u2019ils ne vous aiment pas ou s\u2019ils décident que vous avez fait quelque chose de mal, ils mettent tout cela dans votre dossier et font en sorte que vous tombiez.C\u2019est la violence de la paperasse qui brise vraiment l\u2019esprit d\u2019une personne parce qu\u2019elle peut l\u2019empêcher d\u2019obtenir une audience de libération conditionnelle ou de bénéficier d\u2019une libération conditionnelle.Et la paperasse ne disparaît jamais.Elle vous suit pour le reste de votre vie.J\u2019ai encore des documents contre lesquels je me bats 20 ou 25 ans plus tard.Mon dossier porte la mention « notoire ».Pourquoi ?Parce que, lorsque j\u2019étais enfant, j\u2019ai choisi de ne pas témoigner contre des personnes \u2013 des personnes avec lesquelles j\u2019ai été élevée et avec lesquelles j\u2019ai eu des problèmes.Nous étions ensemble et nous étions en conflit avec le système, et maintenant ce conflit figure dans mon dossier. C\u2019est un conflit qui commence avant votre naissance et qui vous suit.* * * À l\u2019intérieur, j\u2019ai dû guérir par moi-même.J\u2019ai dû surmonter beaucoup de choses.J\u2019ai dû 26 SECTION I Abolition, abolitions accepter ma propre colère, les raisons pour lesquelles j\u2019étais là, et revenir à moi.Il y a eu des moments où j\u2019ai voulu en finir. Je me suis pendue, je me suis tranché la gorge, je me suis ouvert les poignets, juste pour en finir. Mais le Créateur \u2013 ou quel que soit le nom qu\u2019on lui donne \u2013 ne l\u2019a pas permis.Le Créateur m\u2019a dit : « Ce n\u2019est pas ton heure.Ce n\u2019est pas comme ça que ça doit se passer.» Un jour, ils ont mis une aînée dans la zone.J\u2019étais assise dans ma cellule, toute ensanglantée après m\u2019être encore mutilée.L\u2019aînée est passée devant ma cellule et s\u2019est arrêtée.Elle m\u2019a dit : « Qu\u2019est-ce que tu fais ?Tu ferais mieux de nettoyer ce sang.» Et j\u2019ai répondu : « Pourquoi devrais-je nettoyer ce sang ?» Elle m\u2019a expliqué : « Les esprits et le Créateur pourraient le prendre comme une offrande et venir le collecter. » J\u2019étais stupéfaite.Je ne m\u2019étais jamais levée aussi vite.J\u2019ai tout nettoyé, je me suis procuré un kit et j\u2019ai soigné mes bras.C\u2019est en me connectant aux peuples et à la culture autochtones que j\u2019ai pu sortir de prison.J\u2019ai dû lire et apprendre sur les droits des Autochtones et sur mon identité en tant que personne autochtone.J\u2019ai parfois reçu l\u2019aide d\u2019aînés et d\u2019autres Autochtones, mais le système peut aussi interférer avec cela.Au début des années 1990, j\u2019ai été transférée dans une prison de sécurité moyenne au Québec et c\u2019est une jeune fille blanche qui dirigeait le Native Sisterhood Group.Je me suis dit : « Qu\u2019est-ce que c\u2019est que ça ?Pourquoi diable autoriserait-on une personne blanche à diriger un groupe autochtone ?» J\u2019ai donc dû me battre.J\u2019ai toujours dû me battre pour mes droits d\u2019Autochtone en prison.* * * La prison au Canada est un système très froid et millimétré.Il faut se battre durement pour survivre, et chaque effort pour guérir et aller de l\u2019avant se heurte à des barrières et à des obstacles, à des rapports interminables et aux paroles des gens qui sont déformées et utilisées contre nous.C\u2019est un combat dans le système et contre le système.En tant que personne autochtone, je suis née au cœur de ce combat.Heureusement, j\u2019ai pu me trouver et sortir de ces endroits froids et je suis très reconnaissante d\u2019être où je suis aujourd\u2019hui.Je suis ici.Je suis libre.Et j\u2019élève mon fils, qui est ma raison de continuer à respirer et à aller de l\u2019avant chaque jour.Ma raison de continuer à me battre.Notice biographique Sheri Pranteau est une femme autochtone, née à Winnipeg, au Manitoba.Elle est issue de la bande de Pine Creek. Elle est mère d\u2019un fils de 12 ans, sa fierté et sa joie, sa raison même d\u2019aller de l\u2019avant. Sheri purge également une peine de réclusion à perpétuité.Elle en est à la 28e année de sa peine, dont plus de 13 ans passés en détention et plus de 14 ans à l\u2019extérieur.Sheri a travaillé sans relâche pour se faire une place sur le marché du travail et ouvrir des portes à ceux qui viendront après elle.En plus de travailler en première ligne, elle a été chargée de liaison pour la défense des droits au sein de l\u2019Association canadienne des Sociétés Elizabeth Fry, puis est devenue coordonnatrice pour les victimes de crime au Centre de justice des Premiers Peuples de Montréal, où elle a ensuite suivi une formation pour obtenir son accréditation.Sheri continue d\u2019avancer malgré les difÏcultés. POSSIBLES AUTOMNE 2024 27 L\u2019abolition de la prison Par Yves Bourque Extraits tirés de Prison Abolition (1988), E.G.Smith Press, Columbus.Traduit de l\u2019anglais par Yves Bourque Lorsque j\u2019étais enfant, en voiture avec ma famille, je me souviens que mon père me montrait le vieux pénitencier de Laval, et je me souviens aussi à quel point c\u2019était un concept abstrait que d\u2019imaginer les « méchants » qui, expliquait- il, étaient enfermés là.Au cours de toutes ces années passées en prison, à observer et à discuter avec de nombreux « citoyens », y compris ma propre famille, j\u2019en suis venu à comprendre plus profondément à quel point les distorsions conceptuelles ont été véhiculées lorsqu\u2019il s\u2019agit de la prison, des prisonniers et même de la criminalité.Ces idées fausses s\u2019expliquent.Pour justifier les sommes extravagantes nécessaires pour donner vie à un monstre insatiable tel que le Service correctionnel du Canada, il faut lui donner un caractère de nécessité et, plus encore, d\u2019urgence.Les médias, qui en sont les principaux artisans, font preuve d\u2019un zèle excessif pour exacerber les émotions, la colère et la peur du public ; ils parviennent très bien à ne raconter qu\u2019un seul aspect de l\u2019histoire.C\u2019est ce qui a provoqué les injustices et les inhumanités de notre système de « justice » pénale.Dans le contexte de la société canadienne, le journal télévisé de 18 heures rapportera un incident des plus regrettables et des plus dramatiques de la façon suivante : Aujourd\u2019hui, un jeune caissier de banque a été abattu de sang-froid au cours d\u2019un vol.Lorsque la police l\u2019a appréhendée, il s\u2019est avéré que la personne en cause, âgée de 26 ans, venait tout juste d\u2019obtenir une libération conditionnelle après n\u2019avoir purgé que quatre ans d\u2019une peine de sept ans pour vol.D\u2019autres nouvelles plus tard, maintenant, ces messages d\u2019intérêt.Il ne dit pas : Hier encore, un jeune caisser de banque a été abattu au cours d\u2019un braquage au coin de telle et telle rue.Une organisation humanitaire qui aide actuellement les parents de la victime à surmonter leur immense chagrin et leur colère a déclaré à ce média que le jeune homme de vingt-six ans appréhendé avait, depuis l\u2019âge de dix-sept ans, subi six années de torture physique et psychologique « légale », de violence et de déshumanisation systématiques aux mains des autorités pénales.Assassiné socialement et émotionnellement, untel a un jour déclaré au psychiatre de l\u2019établissement que les cicatrices de mégots de cigarettes sur son pénis, infligées par la police lors d\u2019un interrogatoire forcé lié à la dénonciation d\u2019un important trafiquant d\u2019héroïne, l\u2019avaient poussé à tenter de se suicider au moins trois fois pendant son incarcération et une fois chez sa mère.D\u2019autres nouvelles plus tard, maintenant, ce reportage sur les effets dévastateurs du missile de croisière.Je ne cherche pas à minimiser la tragédie humaine que représente tout acte répréhensible, mais la création d\u2019un « ennemi public » qu\u2019il faut maîtriser à tout prix, le plus rapidement et le plus résolument possible, relève du domaine de l\u2019absurde, et bien que la grande majorité des Canadiens adhèrent à ce concept avec beaucoup de facilité, pour ne pas dire d\u2019empressement, il n\u2019en est pas moins dépourvu de toute logique et de toute honnêteté.Il est à la base de nombreuses 28 SECTION I Abolition, abolitions dissensions sociales causées par la peur, la colère, la haine et l\u2019ignorance.Tout le monde, chaque être humain, est un « criminel » potentiel, et dans ce pays, n\u2019importe qui peut passer du camp des « libres et justes » à celui des « ennemis indésirables », de manière tout à fait irréversible, compte tenu de l\u2019état de notre système pénitentiaire et de notre droit pénal.Néanmoins, la plupart des prisonniers et ex-prisonniers sont issus des couches « inférieures » de la société : ce sont des pauvres, des personnes sous-scolarisées, socialement (et donc politiquement) défavorisées et méprisables aux yeux de tous.Beaucoup d\u2019autres sont issus de familles dysfonctionnelles, de parents alcooliques, de minorités défavorisées et ont connu des contextes socio-psychologiques difÏciles (par exemple, les homosexuels et personnes trans qui se sont retrouvés dans des contextes de rejet).Curieusement (ou non), les gardiens et de nombreux employés des prisons, de même que les policiers, sont issus de cette même classe sociale.Il y a donc d\u2019un côté les pauvres et les défavorisés incarcérés, opprimés et terrorisés, et de l\u2019autre côté l\u2019incarcérateur, l\u2019oppresseur et le terroriseur qui s\u2019occupent d\u2019eux et qui ne sont pas ou plus si pauvres et si défavorisés que cela.Le reste des pauvres, les gens « ordinaires », ne sont ni des prédateurs ni des proies, mais ils font néanmoins partie de ce même « groupe » général qui est le plus influencé par les divers médias, le sensationnalisme et les tendances, et qui est le plus facilement influencé et enflammé contre le crime et les criminels au point de soutenir et de prôner la torture, la dégradation et la destruction d\u2019innombrables êtres humains de leur propre classe.Et c\u2019est ainsi qu\u2019on s\u2019occupe d\u2019eux.Les crimes et les meurtres spectaculaires font des best-sellers et représentent une activité lucrative.Les médias ont des intérêts commerciaux à défendre, mais aussi des intérêts politiques.Les gens consomment les crimes comme des bonbons.La télévision et le cinéma en sont truffés. Le crime, la punition, la vengeance sont des avenues puissantes et il serait difÏcile pour les médias de s\u2019en défaire.De plus, on fait croire que notre gouvernement démocratiquement élu sait ce qu\u2019il fait en matière de « loi et ordre », de police et de prison.Ils construisent des prisons, de plus en plus nombreuses, ils conçoivent des systèmes et élaborent de nouvelles règles.Ils embauchent des dizaines de milliers de personnes auxquelles ils donnent certains pouvoirs, des uniformes, des armes, des salaires, une sécurité, un statut social et une reconnaissance ; autant de facteurs qui contribuent à renforcer la légitimation de la torture et de la violence.Les gardiens et les employés de prison, les citoyens et même de nombreux prisonniers sont tellement habités par l\u2019illusion tenace de la nécessité de la prison, tellement pris par le tour de passe-passe qui s\u2019efforce de la faire paraître « pas trop mal après tout », qu\u2019ils méprisent le concept même de l\u2019abolition de la prison.Il faut un effort considérable, de la part de quiconque, pour vivre dans un mensonge aussi solidement implanté et aussi habilement déguisé que la « société canadienne libre et civilisée » et ne pas être aveuglé par l\u2019éblouissement.Il s\u2019agit d\u2019une désensibilisation systématique du « grand public » et en particulier du personnel pénitentiaire, pour qui toute torture, violence et oppression devient non seulement légitime mais naturelle.En fait, lorsqu\u2019un prisonnier montre des signes de « réhabilitation » aux autorités pénales ou à la commission des libérations conditionnelles, ces signes sont généralement révélateurs d\u2019un engouement total pour le « système » ; d\u2019une acceptation de sa peine scandaleuse, d\u2019une acceptation de toutes les injustices, tortures et POSSIBLES AUTOMNE 2024 29 violences qu\u2019il a subies lors de son arrestation, au cours de la procédure judiciaire et surtout pendant son incarcération.Une soumission totale au fascisme.Tout employé de prison devient un mercenaire parce qu\u2019il ou elle doit se conformer à certaines directives pour obtenir sa rémunération.Et malgré leur propre propension évidente au sadisme, ils doivent entreprendre certaines actions et afÏcher des attitudes qui sont toutes destinées à avilir, à opprimer et à soumettre les prisonniers.Les responsables des prisons leur enseignent certains « faits » qui justifient automatiquement qu\u2019ils ont « raison » et que les prisonniers ont « tort » ; ces croyances, issues de séances de lavage de cerveau, de théories criminologiques, des médias et de la force de l\u2019habitude, sont renforcées quotidiennement par l\u2019attitude et le comportement que chaque détenu adopte de temps à autre sous la torture, la peur et l\u2019humiliation.La prison, et ce qu\u2019y subissent les détenus, est un facteur important de criminalité.Néanmoins, ce fait ne constitue pas une menace pour la classe dirigeante que la prison sert le plus.Au contraire, les « mutants », renvoyés à leur milieu (sans le lien familial), sont bien plus susceptibles de voler et/ ou de tuer le propriétaire d\u2019un magasin de quartier que de commettre un acte terroriste délibéré visant directement ceux qui ont justifié leur torture et leur avilissement.Même les enfants apprennent à adhérer au concept de la punition.De façon routinière, les étudiants en criminologie et autres sont paradés dans des « institutions \u201cpeintes de couleurs vives, on leur montre des cafétérias d\u2019apparence agréable, des équipements sportifs, des maisons pour les visites familiales, des terrains aménagés, et ils rencontrent des\u201d détenus sélectionnés \u201cet des membres du personnel dans des situations et des cadres\u201d contrôlés » où le fait ignominieux et révoltant qu\u2019ils se trouvent au milieu d\u2019un zoo humain n\u2019est pas discerné dans le bavardage gai, mais hésitant.Abolition Si nous voulons envisager sérieusement l\u2019abolition, et si nous voulons trouver des moyens « humains » de composer avec le phénomène que nous appelons le crime, nous devons avoir le courage de faire face à des faits qui donnent à réfléchir. Un nombre incalculable de citoyens canadiens ont perdu à jamais leur intégrité humaine et sociale en raison de leur condamnation à la prison.Et d\u2019innombrables autres sont systématiquement avilis et rendus fous par les mêmes moyens.Il n\u2019y a pas de place pour eux dans cette société, telle qu\u2019elle est, parce qu\u2019elle a été conçue pour d\u2019autres types d\u2019êtres, pas pour des « mutants » ; ces personnes n\u2019ont plus grand-chose à perdre, et beaucoup ont fini par s\u2019en rendre compte.De plus, ils sont bourrés et surchargés de tant de haine et de douleur qu\u2019un cri aussi grand que l\u2019univers entier ne les soulagerait pas.Plus que jamais, ils continueront à voler, cambrioler, violer et tuer, avec, en leur âme et conscience, toutes les justifications du monde entier nécessaires pour le faire ; ils prendront tout ce qu\u2019ils peuvent, tant qu\u2019ils le peuvent, parce que bientôt ils se suicideront, seront tués par la police ou ramenés en prison \u2013 ce dernier cas étant un dispositif indispensable et délibéré de la part des « autorités » pour perpétuer et étendre un système qui est outrageusement immoral et inhumain.Si nous devons abolir progressivement la prison, comment nous occuperons-nous de ces personnes dont le sentiment de sécurité et de liberté est à jamais perdu avec la certitude acquise 30 SECTION I Abolition, abolitions que l\u2019on peut leur faire n\u2019importe quoi, n\u2019importe où, à n\u2019importe quel moment et pour n\u2019importe quelle raison ?Que ferons-nous des dizaines de milliers d\u2019anciens détenus mutilés socialement, psychologiquement et émotionnellement lorsqu\u2019il n\u2019y aura plus d\u2019entrepôts pour les stocker ?Peut- on réintégrer ceux qui ont été systématiquement mis à l\u2019écart de la société et de l\u2019humanité ?Qu\u2019en est-il des dizaines de milliers d\u2019employés de prison, de gardiens et d\u2019emprisonneurs ?Pouvons-nous les aider à se réadapter alors qu\u2019il est de notoriété publique qu\u2019ils sont aussi « mauvais », voire pires, que les « criminels » ?Quel sera le bilan de leur « carrière » et de leur vie ?Seront-ils un jour capables de faire face à la musique ?Comment les Canadiens feront- ils face à l\u2019image que nous nous faisons de nous- mêmes en tant que nation civilisée ?Les prisons ne se sont pas « améliorées », elles se sont « empirées ».En croyant dangereusement que nous « améliorons » notre système carcéral et que nous réduisons les traumatismes causés aux prisonniers, nous nous dirigeons vers un précipice de plus en plus abrupt et nous donnons aux responsables, aux employés et aux gardiens des prisons plus de latitude et de justifications pour continuer à dégrader et à abuser des êtres humains, au détriment de tous les citoyens canadiens et, en fait, de l\u2019humanité.Comment allons-nous mettre en œuvre les solutions proposées par les abolitionnistes, quelles qu\u2019elles soient ?Voici ce que je propose : Premièrement, nous devons à tout prix entreprendre une dénonciation systématique de la prison canadienne ; Deuxièmement, nous devons par tous les moyens en exposer la futilité et la cruauté ainsi que les mensonges et l\u2019hypocrisie qui sont à la base de notre système criminel et pénal ; Troisièmement, nous devons immédiatement entreprendre des études empiriques sérieuses et impartiales sur les effets sociaux et psychologiques de l\u2019incarcération au Canada et nous devons, en quatrième lieu, trouver immédiatement des moyens de mettre fin aux atrocités psychologiques, aux tortures, aux abus et aux illégalités auxquels les prisonniers sont soumis quotidiennement ; Cinquièmement, il faut à tout prix « dé- hollywoodianiser » et « dépolitiser » le crime et transférer progressivement la « responsabilité » là où elle doit se trouver, c\u2019est-à-dire dans l\u2019arène sociale ; Sixièmement, il faut commencer à contempler et à accepter le fait que nous sommes tous coupables et qu\u2019en rejetant toute la faute sur une seule personne et en détruisant cette même personne, nous allons à l\u2019encontre des règles les plus fondamentales de la logique : nous nous détruisons nous-mêmes ; Septièmement, nous devons être honnêtes et avoir le courage de faire face à la vérité inéluctable que les dissensions sociales, les crimes, les prisons, etc., ne sont que la manifestation physique d\u2019une réalité métaphysique, c\u2019est-à-dire les sentiments et les pensées dominants les plus profonds dans le cœur de chacun d\u2019entre nous.Ce que nous observons, partout et en tout lieu dans ce pays, dans le paysage politique et social, c\u2019est nous ; Enfin, en dernier lieu, nous devons nous changer, si nous voulons voir apparaître et perdurer de véritables changements. POSSIBLES AUTOMNE 2024 31 Une image non peinte : à propos de Prison Abolition d\u2019Yves Bourque Par Sheena Hoszko Il y a quelques années, je suis devenu un artiste, un peintre; une nuit, comme il m\u2019arrivait souvent, j\u2019étais allongé dans mon lit, dans ma cellule, à sonder mon esprit et mon âme à la recherche d\u2019inspiration.Soudain, dans l\u2019immobilité de la nuit, une image m\u2019est venue, et des frissons m\u2019ont parcouru le corps : j\u2019ai aperçu un paysage verdoyant d\u2019une infinie beauté, parsemé de fleurs et d\u2019arbres et inondé par un soleil radieux; partout, comme des cailloux sur une pelouse, au sommet des collines et dans les vallées, aux abords des ruisseaux et sur les flancs des montagnes, il y avait des prisons, des milliers de grands bâtiments aux murs de briques rouges, avec des barreaux aux fenêtres.Aussi loin que l\u2019œil pût voir, on n\u2019apercevait personne.Je n\u2019ai jamais peint ce paysage, mais l\u2019image est aussi frappante aujourd\u2019hui qu\u2019elle l\u2019était à l\u2019époque (Bourque 1988 : 37).L\u2019essai d\u2019Yves Bourque intitulé Prison Abolition, écrit en 1988, se termine par l\u2019évocation d\u2019un tableau non peint, d\u2019une image où les cours d\u2019eau et la végétation prospèrent dans un paysage où la présence humaine n\u2019est suggérée que par des prisons où sont confinées des personnes.Cette image peut également être comprise comme un ensemble de reliques et de ruines, des vestiges d\u2019un mode de relation et d\u2019une manière d\u2019être ayant mené à l\u2019éradication de la vie humaine.Le fait qu\u2019Yves Bourque, un artiste, ait décidé de ne pas peindre cette image prémonitoire est révélateur, car il s\u2019agit d\u2019un geste de refus de donner une forme matérielle à un monde qui pourrait être différent. La peinture non réalisée d\u2019Yves Bourque est en quelque sorte un avertissement.Rédigé par un prisonnier incarcéré à l\u2019époque de la vague de soulèvements et d\u2019organisation politique survenue dans les établissements carcéraux du Québec et du Canada dans les années 1970 \u2013 et de la répression étatique qui s\u2019ensuivit \u2013, son essai constitue une mise en garde sur les périls de la réforme et exige l\u2019abolition complète des prisons.Prison Abolition a été initialement publié dans le premier numéro du Journal of Prisoners on Prisons (JPP) et s\u2019inscrit dans la lignée des pratiques d\u2019écriture en milieu carcéral de l\u2019époque.Le JPP a vu le jour en 1987, à l\u2019occasion de la troisième Conférence internationale sur l\u2019abolition du système pénal (ICOPA III), tenue à Montréal.Un peu comme aujourd\u2019hui, les organisateur·rices communautaires et les universitaires ont souligné l\u2019absence de conversation directe entre la conférence et les personnes se trouvant à l\u2019intérieur des prisons.Parmi les conférencier·ières et les participant·es à l\u2019ICOPA III figuraient Claire Culhane, célèbre défenseure des droits des prisonnier·ières, Patricia Monture-Angus, juriste mohawk, Marie Beemans, militante montréalaise, ainsi que les membres du Comité de défense de Leonard Peltier. À la conférence, Howard Davidson a présenté sa vision du JPP, lequel constituait pour lui un outil de sensibilisation politique et un moyen d\u2019établir des liens entre les penseur·euses à l\u2019intérieur et à l\u2019extérieur des prisons. En effet, les points de vue des prisonnier·ières, en particulier sur la question de l\u2019abolition des prisons, brillaient alors par leur absence dans la pensée universitaire (ICOPA III 1987 : 55). 32 SECTION I Abolition, abolitions Les essais parus dans le premier numéro du JPP ne prônent pas tous pleinement l\u2019abolition des prisons.Les auteur·rices débattent plutôt d\u2019idées pratiques et philosophiques entourant l\u2019abolition, du point de vue de personnes ayant purgé une peine.Le JPP était, à l\u2019image des publications de la presse pénale nationale et internationale, un réseau établi par des prisonnier·ières qui avaient accès à des presses à imprimer et à des photocopieuses et qui écrivaient, éditaient, imprimaient, publiaient et diffusaient des bulletins d\u2019information à l\u2019intention de leurs camarades à l\u2019intérieur du système et de leurs allié·es de l\u2019extérieur (Gaucher 1990; The Gaucher/Munn Penal Press Collection 2024).Aujourd\u2019hui, seuls quelques bulletins de la presse pénale, comme The Mallard (centre correctionnel de Mission, C.- B.), sont encore publiés, le système pénitentiaire fédéral ayant imposé des restrictions et des limites croissantes à la diffusion de ces outils essentiels de connexion et de transmission des connaissances.Ainsi, un examen des écrits parus dans la presse pénale à l\u2019époque des mobilisations pénitentiaires des années 1960 et 1970 peut constituer une source d\u2019inspiration pour la lutte abolitionniste contemporaine et permettre de tirer des leçons encore méconnues.Québécoise blanche d\u2019origine polonaise dont la famille a été criminalisée, j\u2019ai toujours entretenu une relation lointaine et détachée avec l\u2019abolitionnisme, même si j\u2019ai connu de près les répercussions des prisons.La lecture des manuels d\u2019organisation en ligne du groupe Critical Resistance et des textes de ses membres fondateur·rices Ruth Wilson Gilmore, Dylan Rodriguez et Rachel Herzing m\u2019a amenée à considérer l\u2019abolition comme quelque chose qui se jouait là-bas.L\u2019abolition était une idée américaine.Cinq ans après que j\u2019eus commencé à m\u2019impliquer dans les groupes de solidarité avec les prisonniers, à Montréal, l\u2019ouvrage précurseur de Robyn Maynard, intitulé Policing Black Lives: State Violence in Canada from Slavery to the Present (paru en français sous le titre de NoirEs sous surveillance : Esclavage, répression et violence d\u2019État au Canada), était publié.Soudainement, l\u2019idée de l\u2019abolition a acquis pour moi un visage local et un caractère urgent.La révélation, par Robyn Maynard, d\u2019une histoire carcérale que l\u2019on n\u2019ose pas voir, à partir d\u2019une analyse enracinée dans le féminisme noir, a immédiatement replacé ma compréhension de l\u2019abolition dans l\u2019ici et le maintenant.Motivée par son travail d\u2019organisatrice et ses recherches, j\u2019ai entrepris une exploration en profondeur des écrits des personnes incarcérées.Je me suis rendue compte que j\u2019étais passée à côté de l\u2019évidence, car les personnes incarcérées écrivent sur le système carcéral du Québec et du Canada depuis que les prisons existent.Il s\u2019agissait de regarder non pas au loin, mais beaucoup plus près.J\u2019ignore où Yves Bourque se trouve aujourd\u2019hui, et cette absence s\u2019accorde bien avec la teneur de ses écrits.Aucune des personnes qui ont été incarcérées à la même époque que lui et à qui j\u2019ai parlé ne sait exactement ce qu\u2019il est devenu.Dans son essai, Yves Bourque se décrit comme un Montréalais canadien-français issu de la classe moyenne inférieure qui a fait plusieurs séjours dans les prisons fédérales du Québec et de la Colombie-Britannique à partir de 1975.Il a purgé une grande partie de sa première peine à la prison d\u2019Oakalla (C.-B.), puis au camp de prisonniers de Stave Lake (C.-B.), où il a été affecté à la lutte contre les incendies de forêt et gagnait 35 cents par jour.Il fait état de la violence sexuelle subie aux mains des gardien·nes et des jeux abjects de manipulation psychologique auxquels se prêtait l\u2019administration.Il ne précise pas la durée de son incarcération, mais indique avoir obtenu une libération en 1976 et, au fil des ans, avoir POSSIBLES AUTOMNE 2024 33 passé neuf années au pénitencier Archambault (Québec).Au moment où il écrit ce texte, il a séjourné dans vingt-deux institutions d\u2019un bout à l\u2019autre du pays.Prison Abolition a été rédigé dans le « trou » (isolement cellulaire) de la prison de Donnacona (Québec), où on l\u2019avait envoyé après qu\u2019il a refusé une fouille à nu à Archambault, puis protesté contre cette violente pratique en faisant une grève de la faim de 19 jours.Yves Bourque est difÏcile à retrouver aujourd\u2019hui, mais son essai a été constamment relayé pendant toutes ces années.On l\u2019a retrouvé sous forme de zine sur la table de quelques salons du livre anarchistes, dans des listes de lecture abolitionnistes en ligne en anglais et en italien et, plus récemment, dans les archives d\u2019Angela Davis à l\u2019Université Harvard.De nombreux changements d\u2019établissements et transferts étant survenus au cours des années qu\u2019il a passées en prison, les précisions quant au lieu où il se trouve importent peu.Son insistance sur l\u2019abolition des prisons résonne au-delà des murs, hier comme aujourd\u2019hui.L\u2019essai de Bourque s\u2019inscrit dans le contexte de l\u2019important mouvement de lutte des prisonniers qui a vu le jour dans les années 1960 et 1970 au Canada.Au Manitoba, la Native Brotherhood a été mise sur pied en 1964 au pénitencier de la Saskatchewan. Le mouvement s\u2019est rapidement étendu à l\u2019Ontario et à Vancouver en raison des fréquents transferts de prisonnier·ières organisateur·rices et des écrits publiés dans la presse pénale nationale et internationale (Saskatchewan-Manitoba-Alberta Abolition Coalition 2020).La Native Brotherhood exigeait l\u2019accès aux pratiques culturelles autochtones, refusant la logique de l\u2019État, et le mouvement dont elle se réclamait entretenait des liens avec l\u2019American Indian Movement (AIM) (Nickel et Martin 2023, p.159).Une puissante vague de solidarité féminine a émergé à la même époque à la prison des femmes de Kingston (P4W) en réponse à la violence raciale et sexiste (Prison for Women Memorial Collective & Allies 2023).À la même époque, les quakers visitaient les prisons canadiennes et faisaient circuler de la littérature abolitionniste (Knopp 1976), et l\u2019emprisonnement de divers activistes et révolutionnaires, y compris des membres du Front de libération du Québec (FLQ), a favorisé la circulation d\u2019idées et de pratiques radicales à l\u2019intérieur des établissements carcéraux (Jackson 2019 : 305).La grève de 1976 à Archambault (Québec) est un important exemple des soulèvements de l\u2019époque et de la répression qui s\u2019en est suivie.La grève, à laquelle participaient environ 350 prisonnier·ières, a commencé le 14 janvier et s\u2019est terminée le 6 mai.Les grévistes ont réussi à faire connaître leurs revendications au public et à obtenir l\u2019entrée de négociateur·rices \u2013 c\u2019était la première fois que des négociations ofÏcielles avaient lieu dans le cadre d\u2019un soulèvement dans une prison fédérale.Au terme de près de quatre mois de grève marqués par l\u2019escalade de la violence de la part des gardien·nes et la détérioration des conditions de vie, les prisonnier·ières ont mis fin à leur action. Les principaux gains obtenus étaient le droit de bénéficier de visites-contacts avec leurs proches et la création d\u2019un comité de citoyens chargé de contrôler de l\u2019extérieur les conditions de vie qui régnaient à l\u2019intérieur des murs (Gosselin 1982 : 77).Il importe d\u2019éviter de mésinterpréter les « revendications des gars d\u2019Archambault », comme étant simplement d\u2019ordre réformiste et non abolitionniste.Dylan Rodriguez (2006) et Orisanmi Burton (2023), dans leurs écrits sur les soulèvements carcéraux propulsés par le radicalisme noir, à la même époque, insistent pour rappeler que les prisonniers n\u2019avaient d\u2019autre 34 SECTION I Abolition, abolitions choix que de recourir à la logique de l\u2019État pour réclamer de meilleures conditions de détention, mais que cela n\u2019exclut pas la logique anticoloniale et anticapitaliste (c\u2019est-à-dire abolitionniste) qui sous-tendait leurs luttes.En outre, les gains obtenus dans le sillage de ces soulèvements se sont accompagnés d\u2019une répression croissante.Dans tout le Canada, les contestataires étaient régulièrement envoyés en isolement ou dans des institutions nouvellement conçues pour désamorcer la mobilisation collective (Van Wagner 2024).Après la grève, les détenu·es d\u2019Archambault ont été presque constamment confiné·es à leur cellule, et leurs gains \u2013 les visites-contacts avec la famille \u2013 sont devenus, selon les mots d\u2019Yves Bourque, un moyen par excellence « de dégradation, d\u2019humiliation et de manipulation » (1988 : 33).Yves Bourque décrit les prisonnier·ières comme faisant partie des couches inférieures de la société, soit des « minorités défavorisées » (30) d\u2019où, par ailleurs, provient également la population des policier·ières et des gardien·nes de prison.Cette classe de prisonniers est vue comme un « ennemi indésirable » (29).La population non incarcérée a besoin de la classe des prisonnier·ières telle qu\u2019elle est représentée dans les médias par la figure du dangereux criminel. En effet, ce portrait apaise le public en lui faisant croire que le gouvernement le protège des personnes qui représentent une menace dans un monde qui dérape (30).L\u2019implication est claire : les prisons existent non pas pour assurer la sécurité, mais plutôt pour maintenir l\u2019ordre \u2013 un ordre capitaliste.Pour Yves Bourque, il est inutile de réformer un système qui sert cet objectif.Il propose une vision claire de l\u2019abolition des prisons, qui nécessite : 1) l\u2019admission, de la part de l\u2019État, que la torture infligée par le système carcéral produit de la violence à l\u2019intérieur des établissements pénitentiaires et lorsque les prisonniers en sortent; 2) l\u2019arrêt de la représentation sensationnaliste du crime dans les médias et l\u2019admission que toute personne est capable de commettre un délit et s\u2019en rend parfois coupable; 3) la compréhension que la criminalisation est une manifestation extérieure d\u2019un ensemble de sentiments et d\u2019opinions intérieurs, et que pour vraiment abolir les prisons, il nous faut changer complètement le paysage politique et social global (37).Yves Bourque résume ainsi sa pensée : « Je suis en faveur de l\u2019abolition des prisons autant que je suis en faveur du lever du soleil chaque matin.La société continuera à se détruire si l\u2019idéologie générale actuelle concernant notre \u201cjustice\u201d pénale et notre système carcéral perdure » (1988 : 24).Aucun texte ne peut prétendre cerner le système carcéral dans sa totalité ou fournir un guide parfait pour l\u2019abolition des prisons, et ce n\u2019est pas ce que nous devrions attendre de l\u2019essai d\u2019Yves Bourque. Comme l\u2019afÏrme Ruth Wilson Gilmore, l\u2019abolition exige que nous « changions tout » (2022 : x).L\u2019essai d\u2019Yves Bourque, comme beaucoup de textes publiés dans le premier numéro du JPP, exprime ce à quoi ce « tout » ressemblait dans les prisons des années 1970 et 1980.Et ici, l\u2019image qu\u2019il a décrite, le paysage qu\u2019il a imaginé sans l\u2019avoir jamais peint, reflète sa vision de l\u2019abolition. Si les prisons parsèment le paysage, elles existent au milieu de cours d\u2019eau, d\u2019herbe et de fleurs \u2013 un « paysage d\u2019une infinie beauté » où la vie se maintient malgré tout en échappant au contrôle de l\u2019État.Alors que la répression carcérale et l\u2019expansion des prisons se poursuivent au Québec et au Canada quelque 36 ans après la rédaction de Prison Abolition, il est plus impératif que jamais de porter attention aux appels anticoloniaux et anticapitalistes de POSSIBLES AUTOMNE 2024 35 l\u2019époque, à plus forte raison parce que l\u2019herbe brûle et que les fleurs se flétrissent. Notice biographique Sheena Hoszko est une artiste et doctorante en études culturelles à l\u2019Université Queen\u2019s.Ses recherches explorent la création artistique en prison en lien avec la résistance des prisonniers dans ce qu\u2019on appelle le Canada.Hoszko a exposé ses œuvres à l\u2019échelle nationale et internationale, notamment au Musée d\u2019art contemporain et à la Fondation Phi à Montréal, à A Space et Blackwood à Toronto, au Queens Museum à New York et à La Ferme du Buisson à Paris.Ses écrits ont été publiés dans MICE Magazine et Free Inside: The Life and Work of Peter Collins (Ad Astra Comix 2018).Références Bourque, Y.(1988).Prison Abolition.Journal of Prisoners on Prisons, 1(1), 23\u201338.Burton, O., (2023).Tip of the Spear: Black Radicalism, Prison Repression, and the Long Attica Revolt.Berkeley: University of California Press.Gaucher, R.(1990).The Canadian Penal Press: A Documentation and Analysis.Border/Lines, 19, Article 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abolitionnistes Par Delphine Gauthier-Boiteau et Aurélie Lanctôt Le mois de mai 2024 marquait le centième anniversaire de naissance de l\u2019écrivaine, comédienne et militante antifasciste italienne Goliarda Sapienza (1924-1996), une femme au destin hors norme, marqué par la création, mais aussi, intimement, par l\u2019expérience de l\u2019enfermement psychiatrique, puis de l\u2019incarcération.Publiée surtout tardivement, reconnue seulement après sa mort, l\u2019œuvre de Sapienza demeure aujourd\u2019hui dans l\u2019ombre des Sylvia Plath et des Virginia Woolf, dont la trajectoire personnelle et les écrits ont aussi mis en lumière les liens entre la condition sociale et politique des femmes et la psychiatrie.Sapienza nait à Catane, en Sicile, dans une famille bourgeoise et contestataire.Son père, avocat, et sa mère, écrivaine (qui connaitra aussi l\u2019enfermement psychiatrique), militent contre le régime fasciste.À 16 ans, Goliarda Sapienza intègre l\u2019Académie nationale d\u2019art dramatique de Rome, avant de joindre la résistance à l\u2019occupation allemande.Quelques décennies plus tard, elle abandonnera sa carrière de comédienne pour se consacrer à l\u2019écriture.Après la mort de sa mère, dans les années 1950, une tentative de suicide la conduit à être internée dans un asile, où elle subit une cure d\u2019électrochocs qui la laisse amnésique.Elle raconte cette expérience ainsi que la thérapie psychanalytique qui suit dans un roman éclaté, tourmenté, intitulé Le Fil de Midi.« Dans cette prison, ils doivent m\u2019avoir fait quelque chose qui m\u2019a fait perdre la mémoire, ils sont bien évolués, ces fascistes », écrit-elle (2022 : 35).Son récit donne à voir les souffrances du traitement psychiatrique : « J\u2019avais été folle, c\u2019était clair », écrit-elle, « mais je ne subirais plus ces tortures dont on dit qu\u2019elles peuvent guérir et qui au contraire détruisent lentement, délabrent les tissus et la pensée, ne faisant que prolonger l\u2019agonie » (2022 : 45).À travers sa confusion, l\u2019association que fait spontanément Sapienza \u2013 l\u2019asile se ressent comme une prison perfectionnée ; « ils sont bien évolués, ces fascistes » \u2013 identifie précisément la frontière trouble entre la coercition qui s\u2019exerce derrière les murs de l\u2019asile et ceux de la prison.Cet article n\u2019entend pas tellement démontrer cette connivence, laquelle est tout entendue dans le champ des études carcérales critiques.Nous entendons plutôt prendre cette frontière poreuse, trouble, comme point de départ, afin d\u2019alimenter la critique abolitionniste. Plus spécifiquement, nous proposons de revisiter l\u2019expérience de la « désinstitutionnalisation » \u2013 entendue comme un mouvement de fermetures massives et définitives d\u2019institutions d\u2019hébergement et d\u2019hôpitaux psychiatriques (Ben-Moshe 2019), ou encore, pour l\u2019espace francophone, d\u2019un mouvement de « déshospitalisation effective », qui prend place dans les années 1950-1970 (Klein et al.2018) \u2013 pour réfléchir à la notion de rupture abolitionniste.Par rupture abolitionniste, nous entendons la fin effective et définitive de certaines institutions inscrites sur le continuum carcéral.Cette idée nait d\u2019une intuition simple : les mouvements et les théories abolitionnistes abordent le plus souvent l\u2019abolition en tant POSSIBLES AUTOMNE 2024 37 que processus, en tant que recul progressif des formes et des institutions carcérales, ou encore comme une succession de « réformes non réformistes » de ces institutions, expression qu\u2019emprunte le sociologue abolitionniste Thomas Mathiesen dès les années 1970 (Mathiesen 1974) \u2013 et reprise de l\u2019idée formulée par le philosophe André Gorz.Or, nous avancerons qu\u2019il faut aussi penser politiquement le moment de rupture.Pour le dire trivialement : vient un moment où il s\u2019agit, bel et bien, de mettre la clé sous la porte.Comment appréhender politiquement ce moment de basculement ?Quelles sont les conditions de possibilité d\u2019une telle rupture et comment s\u2019y préparer, notamment en orientant la critique vers les dynamiques politiques et les idéologies qui produisent et justifient la nécessité des institutions carcérales ?Nous avancerons que l\u2019expérience de la désinstitutionalisation constitue une telle rupture, et qu\u2019elle nous renseigne sur ses possibles détournements idéologiques.Le mouvement de transformation institutionnelle que l\u2019on a appelé la désinstitutionalisation a en effet été largement discrédité, notamment à travers son inscription dans un discours visant à lui faire porter les ravages sociaux induits par le tournant punitif néolibéral sur les personnes vivant avec un trouble psychiatrique ou un handicap (entre autres l\u2019augmentation de l\u2019itinérance, de la pauvreté et de l\u2019incarcération des populations auparavant gardées en institutions).En mobilisant la critique déployée, à ce titre, par Liat Ben-Moshe, nous déconstruirons cette rhétorique de la « prison comme nouvel asile », laquelle passe sous silence la responsabilité des dynamiques politiques plus larges et contemporaines de la désinstitutionalisation.Nous soutiendrons, avec Ben-Moshe, que cette rhétorique a pour effet de gommer la contribution spécifique de l\u2019antipsychiatrie à la critique anticarcérale et de renforcer, à travers cette indifférenciation, l\u2019association faite entre le diagnostic psychiatrique et la criminalité/dangerosité.De plus, et de manière notable, elle passe sous silence l\u2019effet incapacitant (disabling) de la prison elle-même ; c\u2019est-à-dire le rôle central de la prison dans la production de la détresse psychiatrique et de l\u2019incapacité.Finalement, nous soutiendrons que l\u2019expérience de la désinstitutionalisation constitue bel et bien, et de manière irréductible, un précédent abolitionniste pouvant être (ré)investi dans une perspective émancipatrice (Ben-Moshe 2013).Nous travaillerons à partir d\u2019une conception nuancée de la désinstitutionnalisation, en reconnaissant que celle-ci ne désigne pas qu\u2019un moment de fermeture soudain, mais bien un processus aux pourtours parfois mal définis, étalé dans le temps et variable selon les contextes.Afin d\u2019enraciner la réflexion théorique dans un contexte spécifique, nous nous intéresserons ici au continuum juridico-psychiatrique québécois, lequel se déploie à l\u2019intersection du droit civil, pénal et administratif.Il ne s\u2019agira pas de faire une description détaillée du contexte juridique et institutionnel, mais plutôt de décrire les principaux mécanismes coercitifs à l\u2019œuvre, tout en situant la création de ses formes institutionnelles dans les dynamiques plus larges qui ont façonné le développement de la psychiatrie en Occident.Le continuum juridico-psychiatrique québécois contemporain Au Québec, la rencontre du droit et de l\u2019expertise psychiatrique a donné lieu à la production de plusieurs mécanismes de contrainte et de contrôle des personnes, encadrant et formalisant des atteintes aux droits à la liberté, à l\u2019intégrité et à l\u2019inviolabilité de la personne.Ces mécanismes d\u2019exception permettent de 38 SECTION I Abolition, abolitions déroger à des régimes juridiques d\u2019application générale.Ils ont été institués tant en droit criminel et administratif qu\u2019en droit civil.Par exemple, en droit criminel, on note le régime de « non- responsabilité pénale pour cause de troubles mentaux » (NRCTM) et l\u2019inaptitude à subir un procès.En droit civil, on note la possibilité, pour un juge, de rendre une ordonnance d\u2019internement forcé ou d\u2019autorisation de « soins », sans égard au consentement de la personne concernée.Le droit civil québécois permet en outre d\u2019user, en dernier recours \u2013 lorsqu\u2019il y a menace à l\u2019intégrité physique \u2013 de mesures coercitives, comme l\u2019isolement et la contention (chimique, physique ou mécanique).Le droit organise ce faisant la mise en œuvre d\u2019un appareil coercitif s\u2019appuyant sur des leviers divers, une forme éclatée résultant d\u2019un enchainement de réformes législatives amorcées dans les années 1990, et dont l\u2019objectif afÏché était de renforcer la protection des droits des personnes souffrant de problèmes de santé mentale.Parmi ces réformes, on souligne les modifications successives apportées au Code civil du Québec, au Code criminel, ainsi que l\u2019adoption de la Loi sur la protection des personnes dont l\u2019état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui (LPPEM).Or au Québec, le recours aux mesures psychiatriques coercitives connait une augmentation constante depuis le milieu des années 2000 \u2013 une tendance qui fut exacerbée par la pandémie de la COVID-19, moment où l\u2019on peut parler d\u2019un véritable « virage punitif » en matière de coercition et d\u2019enfermement psychiatriques (Bernheim 2021).Au regard d\u2019une analyse de la jurisprudence, Emmanuelle Bernheim (2021) observe que la logique de gestion du risque habituelle a alors été resserrée, l\u2019« état mental » d\u2019une personne étant interprété comme un risque de transmission ou de contraction du virus.Il s\u2019agit d\u2019une tendance paradoxale, puisqu\u2019au même moment, quoique trop peu et trop tard, l\u2019approche inverse était mise de l\u2019avant dans les milieux carcéraux, où une réduction de la population carcérale a été privilégiée pour endiguer le risque de transmission du virus, en vertu de décrets ministériels provinciaux.L\u2019encadrement de l\u2019intervention psychiatrique par la judiciarisation repose sur des critères au caractère arbitraire et imprécis, sur une critériologie du « risque » et de la « dangerosité » dont la charge racialisée est claire, et sur une rationalisation des conditions matérielles d\u2019existence des personnes comme autant de facteurs de risque (Castel 1983), ce qui mène à des interventions coercitives disproportionnées sur certains groupes sociaux.Cette approche a été abondamment critiquée (Ansloos et Peltier 2022 ; Archie et al.2010), notamment au prisme de ses effets discriminatoires. Nombre de recherches empiriques ont montré que les pratiques psychiatriques coercitives ne visent pas chacun·e également : les personnes concernées par les mesures de garde et de soins forcés au Québec sont le plus souvent placées au plus bas de la hiérarchie économique, sociale et culturelle.Les hommes racisés et/ou migrants et/ou Autochtones sont plus susceptibles de subir des pratiques psychiatriques coercitives, comparativement aux personnes blanches (Barnett et al.2019).La littérature évoque aussi le type de « soins » vers lesquels ces hommes sont ou ne sont pas dirigés, ainsi que la disparité dans les diagnostics formulés (Archie et al. 2010) et les mesures déployées au fil de leur trajectoire psychiatrique : internement plus long, interventions plus fréquentes des services policiers (Jarvis et al.2005 ; Rodrigues et al.2019 ; Tran et al.2019).S\u2019il existe bien peu de littérature concernant les expériences de femmes racisées et Autochtones, les réalités matérielles et sociales des femmes sont plus souvent envisagées à travers un prisme « psychologisant » qui induit une prise en POSSIBLES AUTOMNE 2024 39 charge selon un cadre « thérapeutique » et moral qui dépasse le champ de la psychiatrie.Au Québec, on pense par exemple aux mécanismes et aux formes de prises en charge découlant des normes en matière de protection de la jeunesse, où des dispositifs judiciaires « thérapeutiques » paraissent parfois presque calqués sur des autorisations judiciaires de soins psychiatriques, le plus souvent à l\u2019endroit de mères (Gauthier-Boiteau 2023).Ces caractéristiques ne sont évidemment pas propres au contexte québécois ou canadien.De façon large et généralisée dans l\u2019histoire de la psychiatrie, les classifications diagnostiques sur lesquelles la pratique psychiatrique repose ne considèrent pas les violences structurelles passées ou présentes \u2013 un effacement qui tend à reproduire leurs effets, qu\u2019il s\u2019agisse des structures de domination liées au genre, à l\u2019hétéronormativité, à la racialisation au capacitisme ou au colonialisme.Une longue tradition intellectuelle s\u2019est consacrée à critiquer le processus d\u2019individualisation que produit l\u2019usage de catégories diagnostiques culturellement construites, et fondées sur une épistémologie occidentale, dévoilant ainsi la fonction politique de l\u2019institution psychiatrique dans la gouvernance et la domination coloniales.À ce titre, on le sait au moins depuis Fanon, le prisme de la psychiatrisation permet de reconceptualiser des manifestations de résistance au colonialisme en manifestations pathologiques individuelles et, ce faisant, de justifier la mise en place de dispositifs de contrôle (Fanon 1952 ; Metzl 2009).En ce qui concerne les femmes, le contrôle social opéré à travers la psychiatrisation a été rendu visible par de nombreux récits littéraires (nous évoquions plus tôt Goliarda Sapienza, Virginia Woolf, Sylvia Plath).Plusieurs chercheures ont par la suite montré les liens entre, d\u2019un côté, l\u2019oppression ainsi que la condition sociale et politique des femmes, puis, de l\u2019autre, la prise en charge et la symptomatologie psychiatriques (Ussher 1992).Ces travaux mettent en exergue le rôle central de l\u2019institution psychiatrique dans le contrôle social des femmes, notamment de leur corps et de leur sexualité.D\u2019autres traditions critiques remettent en question les fondements scientifiques et épistémologiques de la psychiatrie, qu\u2019elles placent à distance de la médecine (Szasz 1961).Sans les nommer toutes, on note aussi l\u2019émergence de la critique radicale du modèle asilaire qui, à partir d\u2019Erving Goffman (1961), envisage l\u2019asile comme une institution totalitaire qui produit la dépersonnalisation.Ces critiques ont d\u2019ailleurs alimenté les mobilisations en résistance au modèle asilaire au Québec au tournant des années 1950, modèle qui dominait jusqu\u2019alors la psychiatrie dans la province.Dans la section qui suit, nous nous attarderons brièvement aux éléments ayant contribué à la rupture institutionnelle qui s\u2019est concrétisée à compter des années 1960, et qui y fut qualifiée de mouvement de « désinstitutionnalisation » (Thifault et Dorvil 2014), ou de « déshospitalisation » psychiatrique (Klein, Guillemain et Thifault 2018).Ce mouvement évoque à la fois la fermeture d\u2019hôpitaux psychiatriques, la sortie des personnes institutionnalisées (ou la redirection de celles susceptibles d\u2019y entrer), le développement de services de santé mentale communautaires, ainsi qu\u2019un « déclin de la légitimité de l\u2019hôpital psychiatrique comme pourvoyeur de soins subventionné pour les troubles mentaux graves » (Dorvil 2005 : 210).L\u2019expérience québécoise de la « désinstitutionalisation » L\u2019histoire des institutions psychiatriques au Québec dévoile un pan sombre de « l\u2019exceptionnalisme » de la province, laquelle 40 SECTION I Abolition, abolitions se démarque, au 19e siècle, par l\u2019étendue et la carcéralité de son réseau asilaire.En 1839, c\u2019est même au sein de la prison du Pied-du-Courant que le premier asile québécois, le Montreal Lunatic Asylum, s\u2019implante.S\u2019il devient progressivement possible de parler « d\u2019institutionnalisation » locale, ce n\u2019est qu\u2019à partir de 1880-1890 que l\u2019on peut identifier l\u2019implantation d\u2019un véritable réseau asilaire dans la province (dont le caractère immense de ses institutions lui permet de se démarquer des autres provinces canadiennes) (Bernheim 2011 : 25).De plus, la dissémination de l\u2019asile comme mode d\u2019enfermement prend une tournure particulière là où l\u2019enchevêtrement du champ de la « protection de la jeunesse » et de l\u2019internement psychiatrique mène, pendant près de deux décennies, à l\u2019institutionnalisation de plusieurs milliers de mineur·es placé·es sous l\u2019autorité de l\u2019État et de congrégations religieuses, au sein de l\u2019appareil asilaire québécois où ils et elles furent enfermé·es et violenté·es (et que l\u2019on appelle, communément, les « orphelins de Duplessis ») (Lazure 2001).Au début des années 1960, le Québec compte parmi les endroits où l\u2019on trouve le plus grand nombre de lits psychiatriques dans le monde, mais se trouve aussi parmi ceux où les périodes d\u2019enfermement sont les plus longues, pour une durée moyenne de 10 ans (28,7 % des patient·es y étant gardé·es plus de 20 ans) (Bernheim 2011 : 25-26).Au début des années 2000, le nombre de personnes institutionnalisées demeure beaucoup plus élevé qu\u2019ailleurs, Bernheim rapportant que pour 100 000 habitants le Québec déclare 57 lits en 2001 et 42 en 2006.Or au début des années 2000, 40 lits sont déclarés pour la moyenne des autres provinces canadiennes ; 30 lits pour la France, les États-Unis et l\u2019Allemagne ; et 20 lits pour l\u2019Australie et l\u2019Italie (2011 : 25-26).À partir du début des années 1960, les critiques de la psychiatrie, ciblant tantôt ses fondements et tantôt les modalités de sa pratique, s\u2019articulent et se diffusent à différents endroits dans le monde.On remet en question les vertus thérapeutiques de la réclusion, alors que les caractéristiques carcérales communes à l\u2019asile et à la prison sont mises en exergue.Au Québec, à compter de la fin des années 1950, le contexte social est propice à la dénonciation des conditions plus que déplorables dans lesquelles sont placées les personnes enfermées en milieu asilaire.Dans Scandale à Bordeaux, Jacques Hébert (1959) critique l\u2019hôpital qui s\u2019est implanté à même la prison de Bordeaux, à Montréal, insistant sur le caractère carcéral commun à ces institutions (Duprey 2007 : 144).Puis, en 1961, la publication de l\u2019ouvrage Les Fous crient au secours, de Jean- Charles Pagé, un récit troublant des conditions de détention psychiatrique à l\u2019hôpital Saint-Jean- de-Dieu, crée une véritable onde de choc, incitant le gouvernement Lesage à mettre en place la Commission d\u2019études des hôpitaux psychiatriques, formée de trois psychiatres, et dont sera issu le rapport Bédard, en 1962.La publication de ce rapport, a posteriori, est largement identifiée comme l\u2019un des points tournants du mouvement de désinstitutionalisation au Québec.Perrault et Guilbault (2014 : 47) nuancent ce récit et soulignent que les mesures proposées, notamment celles liées à la réinsertion sociale des personnes gardées en institution, étaient déjà en partie mises en œuvre par les Sœurs de la providence, ainsi que par les aliénistes de Saint-Jean-de-Dieu (Perreault et Guibault 2014 : 49).De plus, les conséquences de la Seconde Guerre mondiale et l\u2019usage de plus en plus répandu de la psychopharmacologie avaient déjà contribué à changer les perceptions sociales de la folie et de la nécessité de l\u2019enfermement (Pelletier-Audet et Cellard 2014).Le rapport POSSIBLES AUTOMNE 2024 41 Bédard, en quelque sorte, formalise un processus de réforme déjà amorcé.Il convient tout de même de souligner que, sur les plans juridique et politique, le rapport sera le coup d\u2019envoi d\u2019une vaste réforme gouvernementale, alors qu\u2019entre 1965 et 1975 s\u2019opère entre autres choses une réduction de 28 % des lits psychiatriques, la création de départements particuliers par les hôpitaux généraux et l\u2019instauration de la gratuité des traitements, au public comme dans les instituts privés (Bernheim 2011 : 45).Entre 1962 et 1970, on passe ainsi de 15 à 28 départements de psychiatrie au sein des hôpitaux généraux (Dorvil 1997 : 125).Pour Dorvil, il y a donc un double mouvement à l\u2019œuvre, ce qui vient tempérer l\u2019idée d\u2019une rupture nette opérée au moment de la désinstitutionalisation : si l\u2019abolition de l\u2019asile a effectivement été préconisée, elle s\u2019accompagne aussi de l\u2019idée qu\u2019on doit y suppléer des outils thérapeutiques, en hôpital comme à l\u2019extérieur, afin de créer une constellation de services et de ressources (Dorvil 1997 : 125).Or la création de cette constellation thérapeutique n\u2019est pas forcément animée d\u2019une sensibilité critique face aux logiques carcérales distillées et reproduites au-delà des murs de l\u2019asile.Néanmoins, nous proposons de nous attarder ici à ce moment de rupture, quoique partiel, et en dépit des nuances et des contre-coups induits par les modalités de ce mouvement de désinstitutionalisation.Nous croyons que celui-ci peut tout de même être appréhendé comme un précédent abolitionniste, et intégré aux critiques contemporaines des logiques et institutions carcérales, notamment celles intégrant le cadre d\u2019analyse élaboré par les mad/disability studies.Revisiter la désinstitutionalisation : de « la prison comme nouvel asile » à la prison comme instrument de production du trouble psychiatrique Les critiques contemporaines ont connu des développements remarquables dans le champ des mad studies (Menzies et al.2013) et des disability studies, notamment en ce qu\u2019elles apportent à la critique des phénomènes d\u2019enfermement un cadre d\u2019analyse sensible aux dynamiques capacitistes et sanistes communes aux institutions psychiatriques/thérapeutiques et carcérales.À ce titre, Liat Ben-Moshe (2019) propose une synthèse singulière entre la critique abolitionniste carcérale et les formes d\u2019enfermement auxquelles sont assujetties les personnes psychiatrisées et vivant avec un handicap, en s\u2019appuyant à la fois sur l\u2019héritage abolitionniste de la tradition radicale noire (reconnaissant que toute critique des logiques carcérales ne peut faire l\u2019économie de la racialisation de la captivité) et le cadrage théorique du disability justice, établissant un lien insécable entre les dynamiques de racialisation et de capacitisme (Ben-Moshe 2019 : 24).À propos de la désinstitutionnalisation, Ben-Moshe souligne la nécessité de déconstruire l\u2019idée, largement répandue, que celle-ci ait mené à l\u2019incarcération de masse des personnes vivant avec un trouble psychiatrique, ainsi qu\u2019à l\u2019augmentation spectaculaire de l\u2019itinérance chez les personnes auparavant gardées en institution \u2013 cette idée que la prison soit devenue « le nouvel asile », selon la formule consacrée.D\u2019emblée, cette rhétorique, avance encore Ben-Moshe, ne semble pas résister à l\u2019épreuve de l\u2019empirie : dans le contexte étasunien du moins, l\u2019augmentation de l\u2019itinérance n\u2019est pas tout à fait liée chronologiquement à la désinstitutionalisation.Alors que les fermetures d\u2019institutions résidentielles et psychiatriques s\u2019amorcent dès les années 1950 et culminent 42 SECTION I Abolition, abolitions dans les années 19601, ce n\u2019est qu\u2019à compter des années 1980 que l\u2019on observe une augmentation marquée des demandes d\u2019hébergement d\u2019urgence, ainsi qu\u2019un phénomène de précarité résidentielle de masse (Ben-Moshe 2019 : 138).La rhétorique de la « prison comme nouvel asile » sert plutôt à discréditer, sur le plan discursif, la désinstitutionalisation, en avançant que la fin (quoique partielle et nuancée) du modèle asilaire a précipité dans la misère des personnes qui étaient auparavant prises en charge de manière soi-disant moins violente.En plus d\u2019invisibiliser les violences subies par les personnes entre les mains des institutions de soin et de résidence, cette rhétorique efface l\u2019influence déterminante du tournant punitif des sociétés néolibérales (précarisation de la force de travail, planification de l\u2019appauvrissement des populations marginalisées et jugées improductives, surveillance et criminalisation accrue, incarcération de masse).De plus, cette rhétorique consolide le lien tracé entre le handicap et/ou les troubles psychiatriques, la précarité résidentielle et la dangerosité. En effet, l\u2019arc narratif tracé entre désinstitutionalisation ?itinérance ?incarcération de masse, explique encore Ben-Moshe, s\u2019appuie sur la figure du « homeless mentally ill », laquelle sous-tend à la fois la criminalisation et la médicalisation de la précarité résidentielle (Ben-Moshe 2019 : 136).Il ne s\u2019agit pas ici de nier qu\u2019il y ait une forte prévalence des troubles psychiatriques parmi les personnes qui connaissent la précarité résidentielle, ni parmi les personnes incarcérées, mais bien de souligner comment cette prévalence a été et demeure mobilisée comme argument contre la désinstitutionalisation, et pour justifier la prise en charge, à travers le continuum juridico-psychiatrique ayant succédé au modèle asilaire, des personnes 1.Et se poursuivant de façon plus discontinue au cours des décennies subséquentes, jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.vivant avec un trouble psychiatrique, qu\u2019elles connaissent ou non la précarité résidentielle (Ben- Moshe 2019 : 139). Au passage, on efface ce faisant les nuances de la critique articulée dans le contexte de la désinstitutionalisation, laquelle mettait bel et bien en relief la texture proprement carcérale du modèle asilaire, sans pour autant passer sous silence ses spécificités en tant qu\u2019institution de contrôle et de privation de liberté.À ce titre, notre examen, quoique très succinct pour les fins du présent exercice, du continuum juridico- psychiatrique québécois le démontre : si sa texture et sa logique carcérales sont indéniables et doivent être critiquées en tant que telles, l\u2019examen révèle aussi des éléments spécifiques aux institutions psychiatriques, lesquels peuvent fonder une critique autonome \u2013 c\u2019est-à-dire une critique qui ne s\u2019articule pas seulement en référence ou par analogie avec la critique de la prison elle-même, mais qui s\u2019y rattache en l\u2019enrichissant de nuances cruciales.Par ailleurs, la déconstruction de la rhétorique de « la prison comme nouvel asile » à travers le cadre du disability justice permet de mettre en exergue l\u2019effet incapacitant (disabling effect) de l\u2019incarcération elle-même (Ben-Moshe 2019 : 147).C\u2019est ce dernier aspect qui nous apparait comme étant crucial pour alimenter la critique anticarcérale sans reproduire ses points aveugles s\u2019agissant du handicap/de l\u2019incapacité.Prenant en quelque sorte à contre-sens l\u2019idée voulant que l\u2019incarcération de masse ait agi comme relai de l\u2019enfermement psychiatrique, il s\u2019agit de souligner qu\u2019au contraire, c\u2019est la prison qui apparait comme un instrument de production massive de la détresse psychiatrique et de l\u2019incapacité.À ce titre, les données sont sans équivoque : l\u2019expérience de l\u2019incarcération laisse POSSIBLES AUTOMNE 2024 43 des cicatrices psychiques à long terme \u2013 qu\u2019il s\u2019agisse des conditions de détention, de l\u2019effet traumatisant de l\u2019application des protocoles de sécurité (par exemple, les fouilles à nues intrusives et répétées), ou des mesures disciplinaires (par exemple, l\u2019isolement cellulaire \u2013 lequel est fréquemment utilisé, au Québec et au Canada, de manière abusive et prolongée).On pourrait aussi évoquer l\u2019augmentation marquée des suicides dans les prisons provinciales au Québec, dans un contexte de surpopulation des établissements carcéraux et de détérioration des conditions de détention (en particulier durant la pandémie de COVID-19), que ce soit en raison du délabrement des infrastructures ou de la pénurie de personnel correctionnel, lequel induit le resserrement des protocoles sécuritaires et un usage accru de l\u2019isolement préventif et administratif (Chesnay, Martin-Chabot et Ouellet 2024).La littérature documente même les effets délétères à long terme de la « culture carcérale » sur la santé mentale non seulement des personnes incarcérées, mais aussi du personnel carcéral (Stevens et Schultz 2024).En définitive, la déconstruction de la rhétorique de la « prison comme nouvel asile » permet de dissocier la désinstitutionalisation des conséquences sociales délétères qu\u2019on lui attribue de manière exclusive, en passant sous silence l\u2019effet de processus politiques qui dépassent largement la désinstitutionalisation, et s\u2019appuient sur un support idéologique distinct.En déconstruisant les mythes et en valorisant/ produisant des discours contre-hégémoniques entourant la désinstitutionalisation, il devient possible de la réinvestir politiquement à des fins plus explicitement abolitionnistes. Plus spécifiquement, il devient possible d\u2019observer le potentiel de la rupture qu\u2019elle recèle, c\u2019est-à-dire la fermeture effective d\u2019une institution inscrite dans « l\u2019archipel carcéral ».Conclusion La pensée abolitionniste a largement exploré l\u2019idée de l\u2019abolition non seulement en tant que processus, mais aussi en tant que posture ou méthode visant à produire des formes d\u2019existences en commun qui rendent les logiques et institutions carcérales caduques.Ou alors, dans sa praxis, en tant que processus préconisant l\u2019enchainement et la superposition des « réformes non-réformistes » dont parlait Mathiesen dans les années 1970.Cette posture envisage l\u2019abolition comme un processus toujours inachevé, ouvert, perfectible.En revanche, cela ne dispense pas de la nécessité d\u2019envisager la rupture, c\u2019est-à- dire le faire sans. Dans le cas spécifique de la désinstitutionalisation, cela a un signifié d\u2019oser penser la fermeture des asiles, des maisons de soins et d\u2019hébergement.Là encore, la fermeture ne constitue pas en soi un geste abolitionniste (Ben- Moshe 2013 ; 2019), puisque les logiques carcérales ont pu aisément être distillées dans des formes nouvelles.Le prolongement, jusqu\u2019à aujourd\u2019hui de l\u2019enfermement psychiatrique à travers d\u2019autres institutions, d\u2019autres méthodes, en est l\u2019illustration parfaite.Or si la fermeture, la rupture institutionnelle, n\u2019est pas de facto abolitionniste, l\u2019abolition, en dernière instance, la requiert toujours.La tâche des abolitionnistes serait donc peut-être de défendre la possibilité des ruptures, passées, présentes et futures, contre les efforts de sabotage (prospectifs comme rétrospectifs), les détournements idéologiques et les tentatives de domestication à travers le langage réformiste.Il s\u2019agirait en somme de défendre, sans concession, la création d\u2019un monde où l\u2019on peut, sans risque et sans s\u2019en excuser, mettre la clé sous la porte des institutions qui produisent la non-liberté. 44 SECTION I Abolition, abolitions Notices biographiques Delphine Gauthier-Boiteau est doctorante en droit à l\u2019Université d\u2019Ottawa.Aurélie Lanctôt est doctorante en droit à l\u2019Université McGill.Références Archie, S., Akhtar-Danesh, N., Norman, R., Malla, A., Roy, P.et Zipursky R.B., (2010).Ethnic Diversity and Pathways to Care for a First Episode of Psychosis in Ontario.Schizophrenia Bulletin.36(4), 688-701.Ansloos, J.et Peltier, S., (2022).A question of justice: Critically researching suicide with Indigenous studies of affect, biosociality, and land-based relations.Health [en ligne].26(1), 100\u2013119.Barnett, P., Mackay, E., Matthews, H., Gate, R., Greenwood, H., Ariyo, K., Bhui, K., Halvorsrud, K., Pilling, S.et Smith, S., (2019).Ethnic variations in compulsory detention under the Mental Health Act: a systematic review and meta-analysis of international data.The Lancet.6, 305-317.Ben-Moshe, L., (2013).The Tension Between Abolition and Reform.Dans : M.E.Nagel et A.J.Nocella II, dir.The End of Prisons.Leiden : Brill.83-92.Ben-Moshe, L., (2018).Dis-orientation, dis- epistemology and abolition.Feminist Philosophy Quarterly [en ligne].4(2).[Consulté le 20 octobre 2024].Disponible sur : https://ir.lib.uwo.ca/fpq/vol4/ iss2/5 Ben-Moshe, L., (2019).Decarcerating disability: deinstitutionalization and prison abolition.Minneapolis: University of Minnesota Press.Ben Moshe, L., (2022).Refuting Carceral Logics and Their Alternatives Toward Noncarceral (Disability) Futures.Dans : K.Fritsch., J.Monaghan et E.van der Meulen, dir.Disability injustice: confronting criminalization in Canada.Vancouver : University of British Columbia.304-329.Bernheim, E., (2011).Les décisions d\u2019hospitalisation et de soins psychiatriques sans le consentement des patients dans des contextes clinique et judiciaire : une étude du pluralisme normatif appliqué.Thèse de doctorat, Université de Montréal et École Normale supérieure de Cachan.Bernheim, E., (2014).Quand le droit et la justice contribuent à la marginalisation : sur la rupture de solidarité social en santé mentale au Québec.Dans : M.-C.Doucet et N.Moreau, dir.Penser les liens entre santé mentale et société : Les voies de la recherche en sciences sociales.Québec : Presses de l\u2019Université du Québec.141-180.Bernheim, E., (2021).Pandemic Injustice in Mental Health: Quebec\u2019s Punitive Turn During COVID-19.10 Annual Review of Interdisciplinary Justice Research [en ligne].268.[Consulté le 20 octobre 2024].Disponible sur : https://canlii.ca/t/t9hz.Bernheim, E., (2024).Extending the Boundaries of the Psychiatric Hospital: The Use and Misuse of Psychiatric Coercion during the COVID-19 Pandemic in Quebec and Ontario.Dans : C.M.Flood, Y.Y.B.Chen, R.Deonandan, S.Halabi et S.Thériault, dir.Pandemics, Public Health, and the Regulation of Borders.New York: Routledge.273\u201380.[Consulté le 20 octobre 2024].Disponible sur : https://doi.org/10.4324/9781003394006-31.Castel, R., (1983).De la dangerosité au risque.Actes de la Recherche en Sciences Sociales.47(1), 119-127. POSSIBLES AUTOMNE 2024 45 Chesnay, C., Chabot-Martin M., Ouellet G.et Bernier D., (2024).Décès dans les prisons provinciales : un état des lieux.Montréal : Observatoire des profilages.Commission d\u2019étude des hôpitaux psychiatriques, (1962).Rapport de la Commission d\u2019étude des hôpitaux psychiatriques.Québec : Commission d\u2019étude des hôpitaux psychiatriques.Dorvil, H., (2005).Nouveau plan d\u2019action : quelques aspects médicaux, juridiques, sociologiques de la désinstitutionalisation.Cahiers de recherche sociologiques.41-42, 209-235.Dorvil, H., Guttman, H.et Cardinal C., (1997).35 ans de désinstitutionnalisation au Québec \u2013 1961- 1996.Québec : Ministère de Santé et de Services Sociaux.[Consulté le 20 octobre 2024] Disponible sur : https: / /publ ications.msss.gouv.qc.ca/msss/ fichiers/1997/97_155a1.pdf Duprey, C., (2007).La crise de l\u2019enfermement asilaire au Québec à l\u2019orée de la révolution tranquille.Mémoire de maîtrise, Université du Québec à 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voilà un processus de longue haleine qui s\u2019échelonnera sur plusieurs générations.Sur cette route semée d\u2019embûches, il est crucial de savoir reconnaître les jalons qui sont « assez bien », au lieu de chercher la perfection.Or, l\u2019ampleur de la tâche conduit souvent les milieux radicaux au cynisme.On se met à douter de la capacité tant individuelle que collective à se guérir et à se transformer.La violence de l\u2019époque se reflète dans les milieux qui luttent contre elle, malgré l\u2019effort de construire d\u2019autres mondes.Combien de camarades et d\u2019ami·es ont été blessé·es, agressé·es, cancellé·es, réprimé·es ou burned out ?Combien de collectifs et de projets se sont décomposés à la suite de conflits ou à cause de la violence, qu\u2019elle provienne de l\u2019État ou de l\u2019intérieur de nos mouvements ?Non seulement nous n\u2019avons généralement pas les outils pour répondre à la violence, mais nous la reproduisons en maintenant une culture de la punition ou de la cancellation.Nous comprenons le cynisme comme une réponse de protection ancrée dans nos corps, qui nous retient dans nos aspirations abolitionnistes.Face à ce cynisme, nous voulons invoquer une croyance sentie et incarnée en l\u2019abolition.Cette croyance, pour être plus qu\u2019un espoir abstrait et flou, doit se fonder dans un ensemble de pratiques et de qualités humaines à manifester dans nos communautés sur plusieurs générations.Dans ce texte, nous présenterons donc non seulement les limites et les défis de notre contexte, mais aussi le travail inspirant déjà en cours dans les territoires des soi-disant Québec et États-Unis, de même qu\u2019au Chiapas et au Rojava, où des processus révolutionnaires ont abouti.La justice transformatrice aux soi-disant États- Unis et Québec La justice transformatrice, telle qu\u2019on la connaît sous cette appellation, a émergé aux États- Unis dans les communautés racialisées et LGBTQ+, grâce au travail des féministes et des militants pour la justice sociale.Dans ces communautés, répondre à la violence par la police ou le système judiciaire n\u2019est souvent pas une option envisageable, puisqu\u2019elle ne fait que l\u2019aggraver.La justice transformatrice s\u2019est développée comme alternative à ces institutions.Elle vise la réparation des torts causés, la transformation des comportements problématiques et la restauration du tissu social en évitant la judiciarisation des personnes impliquées.Plus encore, cette approche travaille à identifier et à transformer les systèmes d\u2019oppression qui sont à la racine de la violence.En développant des pratiques de responsabilisation communautaire (community accountability), des militantes comme Mariame Kaba ou adrienne maree brown ont outillé leurs communautés avec des ressources, des connaissances et des habiletés, qui permettent de répondre collectivement à la violence avec soin, courage, honnêteté, et compassion.À ce jour, le mouvement de la justice transformatrice aux 48 SECTION I Abolition, abolitions États-Unis est composé d\u2019un riche ensemble de collectifs, de coalitions nationales et étatiques, d\u2019organisations communautaires et de militant·es.Par exemple, le groupe Generation FIVE se démarque par son ampleur et sa vision à long terme.Depuis plus de 20 ans, cette organisation basée à Oakland en Californie, travaille à travers le pays à abolir les violences sexuelles faites aux enfants, guidée par une vision sur cinq générations.Leur projet, axé sur l\u2019éducation, a produit une série de guides et de formations destinés aux familles, enseignant·es, leaders communautaires, et praticien·nes de santé physique et mentale.Le réseau Black Lives Matter (BLM) a également grandement contribué à répandre la justice transformatrice aux États- Unis. Parmi ses principes phares, figurent la justice réparatrice et la justice guérissante (Healing Justice) (Matthews et Noor 2017 : 12). Celles-ci guident les différents groupes locaux de BLM, servant de cadre pour bâtir des communautés capables de répondre à la violence et de soigner les traumatismes intergénérationnels.De ces divers groupes ont découlé de nombreux livres, zines, kits d\u2019outils, ainsi que des formations, des programmes et des rassemblements axés sur la justice transformatrice et la responsabilité communautaire.Ce tissu d\u2019organisations travaille conjointement à l\u2019abolition carcérale, au dé- financement et à l\u2019abolition de la police, ainsi qu\u2019à la diffusion du paradigme de la justice transformatrice.Il a ainsi pavé la voie à une politique préfigurative de l\u2019abolition.Dans la foulée de ces mouvements, la justice transformatrice est apparue au Québec au courant des quinze dernières années, notamment dans des communautés queer, féministes, militantes et anarchistes.À Montréal Tio\u2019tia:ke, les communautés francophones sont souvent entrées en contact avec cet ensemble de pratiques par l\u2019entremise des communautés activistes racisées anglophones, qui entretiennent davantage de liens avec les réseaux au sud de la frontière et ailleurs au Canada.Mentionnons notamment le Third Eye Collective, composé de femmes noires et afrodescendantes, actif dans les années 2010 et ayant aidé à répandre les idées et les pratiques de justice transformatrice.Bien que les pratiques de justice transformatrice au Québec restent à ce jour marginales, nous pouvons constater qu\u2019une transformation des manières de réagir à la violence et aux conflits s\u2019est opérée au cours de la dernière décennie.Dans nos communautés anarchistes et queer, nous constatons un certain courant de changement.Même si la tendance à l\u2019exclusion et à la punition est toujours présente, certain·es privilégient un recours à la médiation ou au dialogue, dans une perspective de soin, de transformation et de responsabilisation.Notre travail au sein du collectif de justice transformatrice et de soin des conflits, Lueurs, nous permet de faire ce constat.Nous croyons que les pratiques de justice transformatrice constituent un élément clef de l\u2019abolition, puisqu\u2019elles permettent d\u2019améliorer les conditions actuelles, tout en incarnant des formes embryonnaires d\u2019un avenir où la police et les prisons seraient abolies.Selon nous, l\u2019enjeu réside dans le fait que les formes actuelles de justice transformatrice au Québec ne sufÏsent pas pour cultiver l\u2019espoir que l\u2019abolition soit réellement possible.D\u2019abord, ces pratiques sont le plus souvent invisibles, informelles et inaccessibles.Elles sont la plupart du temps expérimentales, puisqu\u2019il existe peu de formations à ce sujet.Finalement, nous constatons leur caractère fragmentaire : elles se limitent souvent aux processus de responsabilité, qui prennent place seulement une fois que des torts ont été commis.Au Rojava et au Chiapas, c\u2019est POSSIBLES AUTOMNE 2024 49 toute une culture de justice alternative qui a été tissée et qui a pavé la voie à l\u2019abolition.Nous devons nous atteler à une entreprise de cette ampleur.Pour cela, il faut opérer un changement culturel et créer des pratiques fonctionnelles, capables de gérer, même imparfaitement, des violences graves et à large échelle.Tant que c\u2019est la police qui a le rôle de réagir aux problèmes de violence \u2013 et il faut dire qu\u2019elle le fait même si c\u2019est souvent de manière violente \u2013, les gens continueront à avoir foi en cette institution. Tant que nous n\u2019offrons pas d\u2019alternative viable, les gens n\u2019auront d\u2019autre choix que d\u2019avoir recours à la police en cas de violence.De plus, il nous manque une vision concrète d\u2019un avenir abolitionniste.Nous croyons que pour éviter de tomber dans le cynisme, nous avons besoin d\u2019exemples de systèmes de justice alternatifs, moins comme des modèles à appliquer que comme des images pour nous inspirer et nous guider.La justice autochtone et la justice réparatrice à Montréal Les formes communautaires de justice qui nourrissent et qui guérissent ont une longue et riche histoire sur l\u2019Île de la Tortue.Il existe plus de 630 communautés autochtones dans les territoires colonisés par le Canada et donc, une grande diversité de systèmes et de pratiques juridiques traditionnelles, qui ont en commun un objectif de guérison et de restauration des liens communautaires.Traditionnellement, chez les différentes nations, il n\u2019y a pas de structure centralisée de justice, mais plutôt des systèmes décentralisés basés sur la parenté (Chartrand et Horn 2017 : 7-8).Ceux-ci permettent le partage de responsabilités et d\u2019obligations entre les membres d\u2019une famille, d\u2019un clan ou d\u2019une nation.Il s\u2019agit majoritairement de cultures de justice où l\u2019on focalise sur le façonnement de comportements individuels et collectifs, plutôt que sur l\u2019énumération de gestes interdits (Chartrand et Horn 2017 : 7-8).Cela vise à produire un environnement social permettant de se responsabiliser quand un conflit arrive ou que des torts sont commis.Dans l\u2019article « The Circle of Healing », Jean Stevenson présente les cercles de guérison dont elle a été la gardienne au Centre d\u2019amitié autochtone de Montréal.Ces cercles réunissent des gens cherchant à guérir et à résoudre différents problèmes (dépendances, dépression, traumatismes, violences interpersonnelles ou institutionnelles, etc.) (Stevenson 1999 : 9-10).Ils sont ancrés dans des cérémonies et des traditions qui enseignent l\u2019importance des valeurs et des rituels et qui offrent des ressources importantes pour la guérison.Dans un contexte de confidentialité, les échanges et la reconnaissance qui se produisent au sein des cercles brisent l\u2019isolement et la honte et permettent aux participant·es d\u2019apprendre les un·es des autres.On y cultive la bienveillance, le soin et la confiance, autant que la responsabilité, la coopération et l\u2019engagement.Cela est vu comme un processus qui soigne non seulement les participant·es, mais aussi leurs proches et éventuellement, la communauté dans son ensemble.Le Centre de Justice des Premiers Peuples de Montréal offre un autre exemple de justice autochtone et de justice réparatrice. On y offre du soutien aux Autochtones ayant subi ou causé des préjudices, y compris des personnes criminalisées, dans une perspective de guérison et de connexion culturelle.Le centre propose un accompagnement communautaire aux personnes en situation de conflit ou de violence, et constitue ainsi une alternative au tribunal colonial.Il coordonne également un programme de justice réparatrice qui s\u2019inscrit dans le Programme de Mesures de 50 SECTION I Abolition, abolitions Rechange Général1 (PMRG), dans l\u2019objectif de déjudiciariser les personnes autochtones.Le volet axé sur la guérison comporte entre autres des cercles de partage, des activités sur le territoire et des groupes de bien-être. Le centre offre aussi aux membres de la communauté la possibilité de recevoir du soutien d\u2019un·e aîné·e ou d\u2019un·e gardien·ne du savoir.Quant à la justice réparatrice (aussi appelée justice restauratrice), elle s\u2019est développée depuis les années 1970 et est maintenant pratiquée un peu partout à travers le monde.Inspirée des pratiques autochtones et de critiques anti- carcérales formulées par des universitaires et des militants de défense des droits des prisonnier·ères, elle se déploie sous la forme d\u2019un grand nombre de pratiques et de programmes aujourd\u2019hui intégrés au système judiciaire canadien.Bien que la justice réparatrice cherche à constituer une alternative à la criminalisation et à l\u2019incarcération, elle fonctionne souvent en complément au système judiciaire.Elle sert à déjudiciariser des personnes déjà criminalisées.Son objectif central est d\u2019amener la personne ayant causé les torts ou la violence, et parfois des membres de la communauté, à reconnaître et répondre aux torts causés en offrant réparation à la victime et en restaurant les liens sociaux.Un projet inspirant se déroule actuellement à Montréal-Nord : Justice Hoodistique est un programme de justice réparatrice pour les communautés afrodescendantes.Intégrée au PMRG, cette initiative vise à sensibiliser et à accompagner les personnes noires ayant causé du tort ou de la violence, en les amenant à réfléchir aux raisons de leurs actes et sur leurs conséquences.Justice Hoodistique organise des 1.Le programme de mesures de rechange général (PMRG) permet à une personne accusée d\u2019un crime d\u2019assumer la responsabilité de ses gestes sans avoir à faire face au système de justice traditionnel.L\u2019accusé·e participe plutôt à un programme de justice réparatrice coordonné par un organisme communautaire formé en la matière.cercles de soutien, des processus de réflexion, des retraites de guérison ainsi que des ateliers culturels et de soin.Cela permet aux participant·es de reconnecter avec leur culture, d\u2019être soutenu·es dans la réintégration de leur communauté et de recevoir du soutien dans leurs processus de guérison.Le programme vise ainsi à réduire la surreprésentation des personnes noires dans le système pénal.Justice Hoodistique s\u2019inscrit aussi dans une approche de justice transformatrice : il identifie les systèmes d\u2019oppression, notamment le racisme systémique en tant que contexte qui alimente la violence et qu\u2019il faut transformer.Les limites des initiatives de justice réparatrice du PMRG résident principalement dans leur incorporation aux systèmes judiciaire et carcéral.D\u2019abord, même si certains de ces programmes constituent comme des îlots d\u2019une logique non punitive localement, ils sont mis en œuvre dans un contexte de criminalisation.Les participant·es sont souvent forcé·es de participer aux programmes pour ne pas être criminalisé·es.Ensuite, ce genre de programme diffuse la logique carcérale à l\u2019extérieur des murs de la prison, et peut mener ainsi à plus de punition et de surveillance, comme l\u2019a afÏrmé le philosophe Michel Foucault. Enfin, il faut dire que les crimes admissibles à ces programmes sont souvent mineurs et ne mèneraient pas à une incarcération.Il est donc difÏcile de soutenir que ces programmes pavent concrètement la voie à l\u2019abolition.Par exemple, même si Justice Hoodistique critique la notion de « crime » et la potentielle propagation du « pouvoir de surveillance de l\u2019État » (Gignac, Bernier et Zagbayou 2023 : 25-26), il reste intégré au système judiciaire, limitant ses possibilités de tenir des positions pleinement abolitionnistes. POSSIBLES AUTOMNE 2024 51 Ces contraintes, dans le contexte québécois, nous poussent à chercher l\u2019inspiration à l\u2019international, où les approches de justice sont en rupture avec un paradigme colonial carcéral.Les exemples du Rojava et du Chiapas Pour ancrer nos réflexions dans le lien nécessaire entre abolition et révolution, nous nous sommes tourné·es vers les institutions de justice mises en place au cours des révolutions de 2012 au Rojava et de 1994, au Chiapas.Chez les Kurdes comme chez les Zapatistes, la justice est basée sur des principes de bonne entente communautaire ancrés dans les traditions autochtones de ces territoires.Au Rojava, la révolution kurde a conduit à la création d\u2019un système de gouvernance démocratique confédéraliste qui repose sur la démocratie directe, le féminisme et l\u2019écologie.La révolution se fonde entre autres sur le hevalti, qui signifie « amitié » en langue kurde. Ce principe encourage les individus à lutter et à vivre ensemble pour améliorer le bien-être collectif.La culture de hevalti crée un environnement où les gens peuvent se critiquer constructivement et se transformer ensemble, réduisant ainsi la méfiance, les conflits, et la violence (Evans 2020). Les institutions responsables de gérer la violence et les conflits au Rojava sont les Comités de paix.Ceux-ci sont nés avant la révolution, dans les années 1990, et ont joué un rôle crucial dans le mouvement kurde en Syrie, mais aussi dans la diaspora jusqu\u2019à la révolution en 2012 (Knapp et Jongerden 2020 : 298).Ils fonctionnaient en parallèle au système de l\u2019État, de manière clandestine, offrant une justice alternative aux membres de la communauté kurde, mais aussi à d\u2019autres personnes qui ne faisaient pas confiance au système étatique.Après le retrait de l\u2019armée syrienne en 2012, ces comités ont pu proliférer, assurant une transition fluide de la gestion de la justice dans le contexte révolutionnaire.Aujourd\u2019hui, des Comités de paix existent dans chaque commune de 30 à 200 ménages et à l\u2019échelle du quartier (coordination de 5 à 10 communes).Les Comités de quartier prennent en charge les situations non résolues par ceux des communes.À l\u2019échelle de la ville ou du district, un Comité de coordination des Comités de paix et une Cour de justice se penchent sur les conflits non résolus par les Comités de quartier, ainsi que les crimes graves comme les meurtres.Par ailleurs, les tekmils et les plateformes sont des pratiques particulièrement importantes de l\u2019écosystème de justice kurde.Le tekmil, initialement mis en place dans les branches armées du Parti de l\u2019union démocratique kurde (YPD), soit les Unités de protection du peuple et de la femme (YPG et YPJ), puis diffusé dans les organisations civiles, est un processus d\u2019autoréflexion et d\u2019analyse permettant d\u2019étudier, d\u2019améliorer et même de régler les situations problématiques (Evans 2020).Les plateformes réunissent de 50 à 300 personnes liées à un conflit pour discuter du tort spécifique et des problèmes plus larges qu\u2019il soulève, comme lorsqu\u2019un vol de pain soulève une conversation sur les problèmes de distribution de nourriture dans un quartier (Knapp et Jongerden 2020 : 306).Ces pratiques de justice impliquent la communauté dans la résolution des conflits et favorisent la conscientisation politique, ainsi que la transformation et l\u2019intégration des principes éthiques dans la société.De même, au Chiapas, le mouvement zapatiste a instauré un modèle de gouvernance autonome basé sur l\u2019autoadministration et la démocratie participative.Un des principes politiques cruciaux chez les zapatistes est celui du « cœur collectif » (o\u2019on en langue tsotsil), qui 52 SECTION I Abolition, abolitions permet de faire émerger des pensées et des sentiments communs au sein de la communauté (Fitzwater 2019 : xv). Ce principe guide la révolution et les pratiques de justice en valorisant l\u2019unité communautaire pour s\u2019élever collectivement.La médiation des conflits et de la violence se décline à plusieurs échelles : les pueblos (villages de 100 à 250 personnes), les municipos (regroupements de pueblos) et les caracoles (centres régionaux coordonnant plusieurs municipios).Les pueblos gèrent les conflits locaux tels que les petits vols et la violence intrafamiliale, tandis que les conseils des municipios s\u2019occupent de cas plus graves comme les vols ou les disputes agraires (Mora 2017 : 138).Les conseils de bon gouvernement, situés dans les caracoles, traitent des questions plus graves comme les viols, les meurtres, les invasions territoriales, et le trafic de migrant·es. Les non-Zapatistes sollicitent fréquemment l\u2019aide des conseils zapatistes pour résoudre leurs problèmes, ces derniers représentant parfois jusqu\u2019à la moitié des cas traités (Mora 2017).Les non-Zapatistes peuvent ainsi se connecter au cœur collectif zapatiste et devenir ou demeurer des sympathisant·es.Deux des sept devises de bon gouvernement des Zapatistes, « convaincre, pas vaincre » et « proposer, pas imposer » guident leur approche (Fitzwater 2019 : 161). Les conseils n\u2019imposent jamais de solution.Ils agissent comme médiateurs et aident les parties à trouver une solution mutuellement acceptable.La justice repose sur le dialogue et la recherche de solution par l\u2019implication de la communauté.Elle vise à changer les habitudes et les croyances, ainsi qu\u2019à dédommager la communauté, et non à punir.Le service communautaire est privilégié pour réparer les préjudices causés, plutôt que des amendes.La justice sert la communauté et le travail effectué en compensation augmente la cohésion communautaire, au lieu de diviser le groupe entre coupables et innocent·es.Ainsi, chez les Kurdes comme chez les Zapatistes, la médiation des conflits et de la violence passe par le dialogue, la recherche de solutions communes et la prise de décision par consensus.On écoute toutes les parties impliquées dans le but de restaurer le tissu social plutôt que de punir.Cela permet d\u2019inscrire et de mettre en action les principes révolutionnaires tout en définissant les comportements socialement acceptables.On favorise ainsi la cohésion sociale et on garantit les nouvelles formes d\u2019égalité et de liberté.Cette approche réduit la violence et assure la paix et le bien-être communautaire, consolidant ainsi un nouvel ordre social fondé sur l\u2019égalité et la justice.Notons toutefois que dans ces deux cas, bien que la coercition, la violence et la carcéralité soient réduites au minimum, elles n\u2019ont pu être entièrement éliminées, du moins pas encore.Au Rojava, il existe des prisons pour les membres de Daech qui sont récalcitrant·es à intégrer la société kurde et à en adopter les principes (Evans 2020).Au Chiapas, des polices communautaires volontaires et non armées sont élu·es de manière rotative par les assemblées des municipios et ont comme rôle de désamorcer les situations de conflit et de violence (Chrislieb 2014: 158).Perspectives stratégiques pour le Québec En décrivant les expériences américaine, autochtone, montréalaise, kurde et zapatiste, nous désirions exposer des pratiques de justice abolitionnistes qui répondent concrètement à la violence et aux conflits. Il s\u2019agit moins de trouver un modèle à implanter ici que d\u2019inspirer.Nous souhaitons ouvrir la voie à un ensemble diversifié de démarches qui soient fondées dans nos expériences culturelles propres. POSSIBLES AUTOMNE 2024 53 Instituer une culture révolutionnaire de l\u2019amour.L\u2019antithèse d\u2019une culture de violence est une culture dédiée à l\u2019amour et au soin, une culture qui assure l\u2019appartenance, la dignité et la sécurité de tous et toutes.Comme le souligne bell hooks, « tant que nous refuserons d\u2019aborder pleinement la place de l\u2019amour dans les luttes de libération, nous ne serons pas en mesure de créer une culture où l\u2019on se détourne massivement d\u2019une éthique de la domination » (hooks 2006 : 243).L\u2019amour implique de mettre en acte la responsabilité, le consentement, la compassion, la flexibilité et la bienveillance. Ces pratiques de soin, qui sont largement individualisées dans le capitalisme, doivent retrouver leur teneur collective afin de fonder le projet abolitionniste. Sans une orientation explicite et intentionnelle vers une culture de l\u2019amour, nous n\u2019arriverons pas à éliminer la reproduction de la violence dans nos communautés.Étendre et lier les pratiques de justice transformatrice.Les pratiques de justice transformatrice ne doivent pas se limiter aux processus de responsabilité.Pour pouvoir constituer une alternative plausible aux prisons, à la police et aux tribunaux coloniaux, la justice transformatrice doit être conçue comme un ensemble.Elle doit inclure tous les aspects mis de l\u2019avant par le groupe Incite! Women of Color Against Violence : des valeurs et des pratiques incarnées de guérison et de transformation ; la promesse de sécurité et de soutien aux personnes ayant vécu de la violence et ce, dans le respect de leur agentivité ; la transformation des conditions structurelles d\u2019oppression ; et des stratégies pour répondre aux comportements abusifs ou violents (Incite! Women of color against violence).Ces expérimentations de justice transformatrice doivent être partagées, pour que le savoir et l\u2019expérience qui en découlent accroissent notre résilience et notre capacité collective de responsabilisation.Construire des institutions de médiation et de responsabilité.Nous proposons de constituer des structures locales et régionales de justice et de soin des conflits. Elles demeureraient autonomes du système judiciaire et carcéral, et seraient amenées à se répandre tout en demeurant décentralisées et sensibles aux différents contextes.Les groupes pourraient s\u2019inspirer des différentes démarches alternatives de justice que nous avons présentées.Nous trouvons très prometteuses les formules kurde et zapatiste, constituées de plusieurs paliers de justice, dont les plus larges n\u2019interviennent qu\u2019en cas d\u2019incapacité des groupes locaux.Ces nouvelles institutions permettraient d\u2019autonomiser les communautés pour prévenir et répondre à la violence ou aux conflits, et à long terme, de grandement diminuer la quantité et la gravité des préjudices.Un réseau de groupes semblable aurait le potentiel de diminuer la violence et d\u2019offrir du soin à nos communautés.Il atteindrait certainement mieux ces objectifs que les institutions actuelles de l\u2019État.Assurer le bon fonctionnement de pratiques de justice au sein de nos communautés rendrait nos mouvements révolutionnaires plus puissants et résilients. De plus, en offrant du soutien à de nouveaux groupes et communautés, nous pourrions faire connaître nos visions politiques et y rallier davantage de gens.Se munir d\u2019une capacité d\u2019autodéfense, qui peut impliquer l\u2019usage de la force.Nous constatons que les projets révolutionnaires du Rojava et du Chiapas ont pu être mis en place et tenir si longtemps parce qu\u2019ils avaient des systèmes de justice et de défense grassroots.Ceux-ci leur permettent de répondre à la violence en utilisant des moyens allant du dialogue à l\u2019usage de la force (dans les cas plus graves).Restaurer 54 SECTION I Abolition, abolitions la capacité à se défendre est essentiel, tant individuellement que collectivement ; autrement, la police et les prisons coloniales continueront à être la seule option.Cette capacité d\u2019autodéfense doit toutefois s\u2019ancrer dans la compassion pour soi-même et pour les autres, et non dans l\u2019atrophie de notre capacité d\u2019empathie, même lorsqu\u2019on se résout à faire usage de force ou de coercition pour se protéger.Nous devons éviter de nous attacher et de nous identifier à notre rage et à notre capacité à exercer la violence.Sans cette vigilance, nous risquons de conserver la violence dans notre culture et de la reproduire au sein de nos communautés.Il est également essentiel de reconnaître et de déconstruire les processus d\u2019altérisation qui créent un « intérieur » de la communauté (qui mériterait le soin) et un « extérieur » (problématique ou nuisible).Soutenir les initiatives de justice autochtones.Prendre responsabilité pour la violence de la colonisation et du génocide exige d\u2019appuyer les pratiques de justice et de guérison autochtones. Effectivement, elles participent à restaurer et à actualiser des pratiques ancestrales dans une perspective de guérison, de décolonisation et de ré-autochtonisation de l\u2019Île de la Tortue.Elles atténuent les conséquences de l\u2019emprisonnement sur les populations autochtones, lesquelles sont proportionnellement les plus incarcérées au Canada.En plus, si cela est fait dans le respect et le consentement, nous pourrions nous inspirer des pratiques autochtones et nous y allier afin de continuer à développer des modalités de justice guérissantes allochtones.Se connecter aux groupes de justice réparatrice.Nous encourageons nos camarades et nos ami·es à soutenir des programmes de mesures de rechange et de justice réparatrice comme Justice Hoodistique, ou le Centre de Justice des Premiers Peuples de Montréal.Ils constituent un complément nécessaire à la construction de pratiques de justice transformatrice, étant donné qu\u2019il faut répondre dès maintenant aux violences du système judiciaire et carcéral.Comme le souligne judicieusement l\u2019organisation Critical Resistance, dans un cadre abolitionniste, les réformes non réformistes sont celles qui réduisent les conséquences de l\u2019emprisonnement et qui soutiennent les ressources et infrastructures alternatives à la police et aux prisons (Critical Resistance 2021).Ces réformes s\u2019opposent à celles qui renforcent l\u2019emprisonnement et accroissent le pouvoir de la police et la surveillance de l\u2019État.Bien que les pratiques de justice réparatrice ne sufÏsent pas dans leur forme actuelle, elles peuvent favoriser l\u2019émergence de futurs abolitionnistes.Dans cette perspective, une voie à explorer serait de concevoir des programmes qui permettent de traiter des crimes plus graves, menant ainsi à une désincarcération réelle et immédiate.En outre, il est essentiel de développer des programmes de justice réparatrice opérant entièrement en dehors du système carcéral, en vue de s\u2019y substituer.De plus, il pourrait être pertinent d\u2019envisager l\u2019extraction de certains programmes actuellement intégrés au système judiciaire colonial pour les autonomiser de l\u2019État. À cet effet, nous appelons à la formation d\u2019une alliance entre les groupes de justice transformatrice et ceux de justice réparatrice.En se rassemblant, ces groupes pourraient créer un réseau capable de faciliter la transition vers un système de justice véritablement abolitionniste. POSSIBLES AUTOMNE 2024 55 Incarner l\u2019espoir Dans le même élan que Mariame Kaba, nous déclarons que « l\u2019espoir est une discipline »2.Apprendre à croire collectivement à l\u2019abolition carcérale, c\u2019est engager nos corps et nos cœurs.L\u2019espoir se réfléchit, mais surtout, il se cultive, s\u2019incarne et se partage.L\u2019abolition doit s\u2019ancrer progressivement dans nos réflexes et nos habitudes afin que nos imaginaires politiques soient soutenus par des pratiques réelles de guérison, de transformation et de responsabilité.Apprenons à nous écouter, à faire preuve de flexibilité et d\u2019ouverture à la transformation. Apprenons à contenir dans nos bras et dans nos cœurs les tristes réalités actuelles, jusqu\u2019à ce qu\u2019elles se relâchent et fassent place à des gestes de connexion et de sécurité.Incarnons les principes qui feront advenir un monde où chaque personne vit dans la dignité, l\u2019appartenance et la sécurité.Notices biographiques Will V.Bourgeois étudie et pratique diverses approches somatiques de guérison des traumatismes.Depuis plus de dix ans, iel est engagé·e dans des collectifs militants pour la justice sociale, en particulier en solidarité en soutien pour les souverainetés autochtones, l\u2019organisation stratégique révolutionnaire, la justice transformatrice et le soin des conflits.Julian Beyer est étudiant à la maîtrise en philosophie, avec un intérêt marqué pour les communs et la théorie décoloniale.Il est investi dans diverses luttes anti-capitalistes et 2. Mariame Kaba, « Hope is a discipline (Episode 19) », Beyond Prisons, 5 janvier 2018, https://www.beyond-prisons.com/home/ hope-is-a-discipline-feat-mariame-kaba écologistes, ainsi que dans d\u2019autres formes d\u2019organisation collective depuis plusieurs années.Il s\u2019implique également dans le soin, les conflits et la justice transformatrice.Les deux sont membres du collectif de justice transformatrice montréalais Lueurs.Références Chartrand, L., et Horn, K.(2016), « Un rapport sur les relations entre la justice réparatrice et les traditions juridiques autochtones au Canada », Ministère de la Justice du Canada.Critical Resistance (2021), Reformist reforms vs abolitionist steps to end IMPRISONMENT, sur le site https://criticalresistance.org/.Consulté le 24 mai 2024.Chrislieb, P.F., (2014), Justicia autónoma zapatista zona selva Tzetzal, Ediciones Autónomos, México.Evans, R.(2020), « Law and Order Among the Anarchists » (Episode 3), The Woman\u2019s War, https:// www.thewomenswar.com/.Fitzwater, D.E.(2019), Autonomy Is in Our Hearts, Zapatista Autonomous Government through the Lens of the Tsotsil Language, PM Press, New York.Gignac, C., Bernier, D.et Zagbayou, N.(2023), « Justice Hoodistique : À l\u2019intersection de la justice réparatrice et transformative par et pour les communautés noires », Rapport de Recherche.hooks, b.(2006), « Love as the Practice of Freedom », Outlaw Culture, Routledge, New York. Incite! Women of color against violence, « Community Accountability.How do we address violence within our communities?», https://incite- national.org/community-accountability/.Consulté le 30 juin 2024.Knapp, M.et Jongerden, J.(2020), « Peace committees, platforms and the political ordering of society: Doing justice in the Federation of Northern and Eastern Syria (NES) », Kurdish Studies, 8(2).Matthews, S.et Noor, M.(2017), « Celebrating 4 years of organizing to protect black lives », Black Lives Matter Global Network.Mora, M.(2017), Kuxlejal Politics, Indigenous Autonomy, Race and Decolonizing Research in Zapatista Communities, University of Texas Press, Austin.Stevenson, J., (1999), « The Circle of Healing », Native Social Work Journal, 2(1). k SECTION II Documents Partie 1 Génocide en Palestine, indignation et résistances 60 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON II Document L\u2019indignation, encore et toujours Par Raphaël Canet et Léo Palardy Il est des moments où il n\u2019est plus possible de demeurer silencieux face à l\u2019injustifiable. Il est des moments où il faut s\u2019insurger contre la barbarie, pour ne pas perdre, à notre tour, ce qui reste de notre humanité.Vous souvenez-vous du petit opuscule, Indignez-vous !, lancé par Stéphane Hessel en 2010, en pleine crise du capitalisme financier qui a vu se lever, dans le sillage des printemps arabes, les jeunesses d\u2019Amérique (Occupy) et d\u2019Europe (les Indignés) pour occuper les places publiques et reprendre en main leur destin ?Le moment était à la mobilisation et la contestation, et cela a donné chez nous, en 2012, le printemps érable, fait de carrés rouges et de casseroles sonnantes et fracassantes.À l\u2019âge vénérable de 93 ans, Hessel demeurait en phase avec l\u2019esprit du temps.Son indignation était née dans la résistance au nazisme et au fascisme.Elle s\u2019est prolongée face aux totalitarismes, au colonialisme, aux oligarchies et à la dictature des marchés financiers. Puis elle a culminé, au crépuscule de sa vie, avec la Palestine.« Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c\u2019est insupportable.Hélas, l\u2019histoire donne peu d\u2019exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire », écrivait-il.Et plus loin : « Il faut comprendre que la violence tourne le dos à l\u2019espoir.Il faut lui préférer l\u2019espérance, l\u2019espérance de la non-violence.C\u2019est le chemin que nous devons apprendre à suivre.Aussi bien du côté des oppresseurs que des opprimés, il faut arriver à une négociation pour faire disparaître l\u2019oppression ; c\u2019est ce qui permettra de ne plus avoir de violence terroriste.C\u2019est pourquoi il ne faut pas laisser s\u2019accumuler trop de haine ».S\u2019il nous apparait qu\u2019Hessel avait recours à un raccourci simpliste lorsqu\u2019il mettait à égalité violence des opprimés et violence des oppresseurs, son message d\u2019indignation face à l\u2019oppression subie par le peuple palestinien et aux violences en découlant n\u2019a peut- être jamais été aussi d\u2019actualité qu\u2019aujourd\u2019hui.C\u2019est ce cri du cœur qui rassemble les textes que nous vous présentons dans la section document de ce nouveau numéro de la revue Possibles.C\u2019est l\u2019indignation qui guide Abdoul Aziz Gueye dans son appel à l\u2019engagement pour sauver ce qui reste des droits humains et de notre conscience civilisationnelle, dans son texte L\u2019histoire ne nous acquittera pas.Car l\u2019histoire qu\u2019on nous raconte, ou celle qu\u2019on se raconte, demeure essentielle dans ce qui se présente actuellement à nous comme un déni d\u2019humanité à l\u2019égard des Palestiniens.C\u2019est à ce devoir de mémoire que s\u2019astreint Rachad Antonius dans son dernier livre, La conquête de la Palestine, dont Jean-Paul Coupal nous livre ici la recension.L\u2019histoire de la mainmise du mouvement sioniste sur la terre de Palestine.L\u2019histoire de la colonisation et de la négation des droits fondamentaux, car au final, là demeure le cœur du problème : la non-reconnaissance, pour l\u2019autre, de l\u2019égale dignité et du droit à la vie que l\u2019on revendique pour soi.C\u2019est ce que nous rappelle l\u2019entrevue avec Naveen Gautam sur les luttes pour le droit à la justice et à l\u2019identité des communautés dalits, adivasis et musulmanes en Inde.Résister, c\u2019est créer. POSSIBLES AUTOMNE 2024 61 L\u2019Histoire ne nous acquittera pas1 Par Abdoul Aziz Gueye 1.L\u2019Histoire m\u2019acquittera (en espagnol La Historia me absolverá) est le titre du manifeste d\u2019autodéfense écrit par Fidel Castro en octobre 1953, à la veille de son procès pendant lequel il sera jugé pour avoir attaqué la caserne Moncada le 26 juillet 1953, en réaction au coup d\u2019État de Fulgencio Batista.Fidel Castro était diplômé en droit, maniait la plaidoirie avec aisance.C\u2019est un exercice où il explique ses actes et son implication dans le soulèvement contre Batista, mais surtout, il y développe ses différentes thèses politiques et son point de vue sur la situation prévalant à Cuba à cette époque. « La tragédie que je vis Est ma part de vos tragédies » Tawfiq Zayyad, 1965, « Ici nous resterons » Hitler, Mussolini, la Shoah, le Colonialisme.Anne Frank, l\u2019Arménie, l\u2019Apartheid, le Nazisme.La mémoire collective semble baigner dans un constant état d\u2019amnésie, l\u2019Histoire et son lot d\u2019atrocités se répètent, notre silence et notre passivité la refont, et une fois de plus encore, la justice devra s\u2019acheter avec du sang (Camus, 1950).Depuis que l\u2019on peut impunément parquer et massacrer des individus dans une « prison à ciel ouvert », depuis que l\u2019on peut exiler de force sept- cent cinquante milles individus (Nakba), que l\u2019on peut, sous prétexte de « légitime défense », rayer progressivement toute une région des cartes et sa population à coup de missiles et de néocolonialisme ; que l\u2019on a l\u2019obligation, sous contrainte d\u2019un totalitarisme de la pensée motivé par les médias, d\u2019être sympathisants d\u2019un État génocidaire sous peine de se voir taxer de « terroristes » ; depuis que l\u2019on a accepté le règne de la mort sur la vie de quelques-uns, et que le tout soit soutenu par le pseudo-humaniste moyen, par une myriade de puissances et leurs réprésentant·es, par nos institutions internationales arborant leurs principes fallacieux, par l\u2019individu dont la seule éducation intellectuelle est dispensée par la télévision \u2013 ce cauchemar bourdieusien \u2013, ce que l\u2019on appelle Civilisation, ce que l\u2019on appelle Humanité, Droits de l\u2019Homme, Droit international, ont signé leurs actes de décès dans le sang d\u2019innocents à la tête éclatée, sur chaque partie de ces corps d\u2019enfants démembrés, sur les ruines encore fumantes à l\u2019heure où nous écrivons, à l\u2019heure où vous lirez.À Gaza ce sont ces premiers, et par conséquent les fondements de notre conscience civilisationnelle et du droit international, qui sont en situation.Et aujourd\u2019hui, ils se doivent d\u2019être déférés, d\u2019être soumis au « tribunal de la Conscience, et de la Raison » (Césaire, 2004), afin d\u2019être requestionnés.Ainsi c\u2019est à travers trois axes que nous menons notre réflexion : au préalable, une conviction nous guide ; il y a un écart entre les mots et les choses à la base de la question palestinienne, et qui en fait un nœud gordien : il y a un souci de langage.Ensuite, c\u2019est à travers une critique deleuzienne des droits de l\u2019Homme que nous souhaitons questionner ces principes (le droit international et la justice) ; car Gaza se pose à nous comme « un Jugement dernier » de la conscience collective de notre civilisation contemporaine \u2013 cette même civilisation bâtie sur les ruines des grands drames du 20e siècle et de siècles d\u2019avancée morale. Enfin, pour terminer, nous chercherons à proposer une voie qui nous permettrait d\u2019échapper à l\u2019impuissance à laquelle tend à nous confier l\u2019horreur des violences néo-impérialistes commises à Gaza : celle de l\u2019indignation. 62 SECTION II Documents Un souci de langage Au commencement, il y a le souci du langage.Nous désignons par là une manie déjà évoquée par Aimé Césaire à propos du colonialisme, qui est également un moyen privilégié de pouvoir du dominant sur le dominé (colonisés, animaux, femmes).Il consiste à mal formuler les problèmes, à mal construire les syntaxes désignantes, à user d\u2019un vocabulaire inadéquat.En somme, il s\u2019agit du mensonge à travers le Verbe, qui se prolifère, minimise et détourne par le biais des médias, des institutions, l\u2019essence des faits politiques.Tout cela, ils l\u2019appellent « guerre Israël-Hamas », « conflit israélo-palestinien », substituant les mots « assassinés » par « morts », entre autres expressions inappropriées.Il y a souci car « dès que le rôle du langage est en jeu, le problème devient politique par définition, puisque c\u2019est le langage qui fait de l\u2019homme un animal politique » (Arendt 2001 : 37).Étant un outil politique, mais également un outil du politique depuis l\u2019Antiquité grecque, c\u2019est dans cette rhétorique particulière que réside non seulement la représentation voulue de la réalité et des faits politiques, mais également la manière de constituer notre réflexion par rapport à cette dite représentation.La conséquence directe et inéluctable en est l\u2019engendrement de solutions inutiles et incompatibles avec les nécessités de la situation : invocation continuelle du « droit international » et/ou « des droits de l\u2019homme » (« le droit des conflits armés est probablement la branche la moins respectée, et par conséquent aussi la plus théorique, sinon la plus utopique du droit international et même du droit tout court ! » (David, 1999)).Parmi ces « fausses » solutions, l\u2019on compte, entre autres, la multiplication d\u2019aides humanitaires en face d\u2019un problème géopolitique et militaire, la demande très peu respectée de « cessez-le-feu temporaire », l\u2019incrimination de la Résistance palestinienne.Ainsi, il s\u2019agit d\u2019abord de dire ce que cela n\u2019est pas : une guerre.Car n\u2019impliquant pas deux États souverains s\u2019étant ofÏciellement déclarés comme entrant en conflit l\u2019un contre l\u2019autre, ce qui supposerait l\u2019entrée volontaire d\u2019entités dans une situation d\u2019antagonisme à la suite d\u2019un différend et limiterait toute la gravité de la situation en faisant fi des paramètres complexes de la colonisation israélienne.Les Palestiniens ont-ils eu le choix ?Les organismes humanitaires tel que Human Rights Watch, les Nations unies ou encore Amnesty International ne lésinent pourtant plus à appeler un chat un chat, et parlent dans leurs divers rapports de « colonialisme de peuplement », de « persécution », « d\u2019Apartheid ».S\u2019il y a un bafouement évident du « droit international », une présence indubitable de colonialisme de peuplement et d\u2019Apartheid, le mot adéquat pour déterminer l\u2019urgence présente et la catastrophe que l\u2019on ne saurait peut-être éviter à cette cadence semble plutôt être celui de « génocide ».Mais, selon le droit international, l\u2019affaire n\u2019est pas si aisée.Dans un article intitulé « Ce qu\u2019on appelle génocide » du Monde Diplomatique, Razmig Keucheyan avance qu\u2019il se définit comme suit : La qualification de génocide se révèle complexe : en droit, la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par les Nations unies en 1948 désigne tout acte « commis dans l\u2019intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux » (Keucheyan, 2024).Tout porte à croire que le concept serait adéquat à la situation, car les éléments génocidaires tels que les déplacements et bombardements massifs entraînant l\u2019assassinat en chaîne des Palestiniens, la destruction de leurs POSSIBLES AUTOMNE 2024 63 villes et l\u2019importance des dégâts matériels sont présents. Mais, il sufÏt de regarder les massacres d\u2019Israël en leur donnant comme motivation une réponse au 7 Octobre, et non plus une inscription dans un lointain projet sioniste, en outre d\u2019avancer la « légitime défense » comme justification, pour déjà mettre en suspens ce qualificatif de génocide jugé abusif et infamant pour une « démocratie ».De plus, la qualification de génocide nécessite, outre des actes concrets, une intention explicite de la part de l\u2019agresseur d\u2019exterminer pour les motifs cités plus haut un groupe d\u2019individus, et donc ne peut advenir d\u2019une déduction logique des actes posés.Même placés devant les faits, soumis à une opération de la raison, jetés dans la mêlée dans laquelle ils sont censés être efÏcaces, les droits de l\u2019Homme, la justice internationale, le droit international et leurs concepts creux faillissent non seulement à cerner le problème mais, dès lors, dévoilent leur impuissance à y répondre.Et l\u2019hypocrisie collective et internationale est de recouvrir tous ces crimes de l\u2019État israélien envers la population palestinienne sous le prétexte de cette fausse complexité, de la longévité, de feindre la neutralité, d\u2019afÏrmer l\u2019irrésolvabilité d\u2019une injustice qui perdure depuis 1948.Condamnez-vous le Hamas ?À la suite des évènements du 7-Octobre, une espèce d\u2019enquête de moralité, se résumant à une phrase, pendait à toutes les lèvres : « Condamnez-vous le Hamas ?».Si la réponse n\u2019est pas afÏrmative, une équation simple, faite de philosémitisme, est posée afin de pourfendre toute opinion : « antisionisme = antisémitisme ».Sont-ce les remords de notre barbarie lors du siècle dernier qui remontent à la surface ?C\u2019est que cela revient encore une fois au souci rhétorique mentionné plus haut ; à tout problème mal posé, solution inutile.Car il ne s\u2019agit point de condamner ou non le Hamas, nous le savons : « On ne peut pas excuser les terroristes qui jettent les bombes, on peut les comprendre » (Hessel, 2013).Il s\u2019agit de comprendre la rationalité, c\u2019est-à-dire ce qui motive les actes de ces acteurs-là, et qui n\u2019est autre que la rationalité du colonisé, celle de l\u2019individu devenu révolutionnaire.Le « devenir révolutionnaire » est un concept deleuzien pouvant être compris comme le devenir dans le présent de l\u2019individu pris dans une situation « d\u2019oppression » et de « tyrannie », et qui n\u2019a d\u2019autre choix pour sortir de cet espace, qui le limite en action, que de prendre la voie de la Révolution, nécessairement violente (Deleuze, 1995).Les droits de l\u2019Homme La condamnation du Hamas ne se fait pas dans la gratuité ; elle s\u2019effectue au nom de principes très humanistes et très moraux hérités du siècle des Lumières et ratifiés en charte en 1948.Mais, « une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde » (Césaire, 2004).Nous rusons avec nos principes de 1948.Dans son Abécédaire, Gilles Deleuze fait une critique acerbe du concept des droits de l\u2019Homme, (ou devrions-nous dire des « droits de l\u2019étalon », c\u2019est-à-dire « le mâle, blanc, citoyen des villes ») en ces termes : Les droits de l\u2019Homme, cela me donne envie de tenir des propositions odieuses.Cela fait tellement partie de cette pensée molle, de notre période pauvre.C\u2019est du pur abstrait, les droits de l\u2019Homme, qu\u2019est-ce que c\u2019est ?C\u2019est vide (Deleuze, 1995).Car ce que Deleuze reproche au concept de droits de l\u2019Homme, et par extension au droit 64 SECTION II Documents international et à la justice, c\u2019est leur généralité et leur effectivité sur un plan uniquement symbolique face à des situations nécessitant des actions et décisions légales concrètes.Soit de la « jurisprudence » (ibid.), et qui du même coup empêcherait ou, avec plus de prudence, limiterait la potentielle répétition de ces cas d\u2019atrocités.À quoi bon rappeler les droits de l\u2019Homme lorsqu\u2019une tête tombe ?Car en effet, depuis le 7-Octobre, et même en deçà, ceux-là ne semblent occuper vis-à-vis de la Palestine qu\u2019une fonction déclarative destinée à faire concorder les actes de la « communauté internationale » et ses principes hérités de 1948.Appréciable, certes, mais n\u2019étant pas un luxe que les Palestiniens peuvent se permettre, la Cour internationale de Justice décide, par suite d\u2019une initiative sud-africaine, d\u2019étudier la possibilité ou non de l\u2019existence d\u2019un génocide.Mais quand ?Et après, quoi ?La décision ne sera rendue que dans plusieurs années, ne garantissant en rien la détermination comme génocidaire de l\u2019État d\u2019Israël, et condamne d\u2019ores et déjà les Palestiniens à un massacre certain et à une reconnaissance après coup, comme pour le génocide arménien.La postérité et le médecin après la mort, d\u2019une pierre deux coups de la pensée humaniste\u2026 De l\u2019indignation L\u2019impuissance serait peut-être la chose la mieux partagée chez toutes celles et tous ceux sensibles à la question palestinienne.Mais il nous reste encore quelque chose face à elle : c\u2019est l\u2019indignation.« Indignez-vous » nous scande Stéphane Hessel dans son ouvrage éponyme (2013) dont l\u2019un des chapitres constituants est intitulé « Le motif de la résistance c\u2019est l\u2019indignation ».L\u2019indignation n\u2019est pas seulement un sentiment personnel, un accablement de la conscience individuelle.C\u2019est également une projection vers l\u2019extérieur, vers l\u2019Autre, puisque la conscience est éclatement, que l\u2019on s\u2019indigne toujours de quelque chose, et que c\u2019est elle qui est à l\u2019origine d\u2019une nouvelle manière d\u2019être et de penser au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et des monstruosités du nazisme, du fascisme.Elle doit être le moteur de l\u2019engagement et de l\u2019action, du moins positive (c\u2019est-à-dire volontaire), car nous appuyant sur l\u2019éthique existentialiste sartrienne, nous pensons que l\u2019indifférence est encore une forme d\u2019engagement et d\u2019action, mais négative.Pour une éthique existentialiste au 21e siècle Nul, en tant que « zoon politikon » (l\u2019animal politique, selon Aristote), n\u2019échappe aux affaires politiques, et chaque acte posé en tant qu\u2019existant est un acte posé politiquement.Il n\u2019y a pas de gratuité.De ce fait, nous sommes tous responsables, embarqués dans cette situation pourtant universelle.L\u2019engagement, personnel mais aussi celui effectué par les agencements collectifs, ne relève pas de la contingence, mais de la nécessité.La sortie massive et presque quotidienne des masses dans les rues, les campements étudiants tour à tour démantelés, combattus, mais jamais décourageants pour les occupants, la campagne éducationnelle via des médias consacrés à la Palestine et spécialement conçus pour elle, voilà l\u2019engagement positif auquel a donné naissance l\u2019indignation.Tout comme le procès de Bobigny n\u2019était l\u2019affaire de Gisèle Halimi, ni la guerre du Viêt-Nam celle de Sartre ou de Godard, ni l\u2019affaire des ouvriers celle des étudiants en Mai 68, la question de la Palestine pourrait sembler ne pas POSSIBLES AUTOMNE 2024 65 être de notre ressort.Pourtant, « tout » y est en cause, et ce tout, c\u2019est ce que nous prétendons être notre humanité, notre civilisation.Engageons-nous.« Le propre de la réalité humaine, c\u2019est qu\u2019elle est sans excuse » nous dit Sartre dans L\u2019Être et le Néant (1943 : 6).Et c\u2019est pour cette raison que nous ne devons cesser de nous indigner et d\u2019agir afin de demeurer, ou plutôt de devenir ce que nous prétendons être, c\u2019est-à- dire humains, et civilisés.Notice biographique Aziz Gueye est étudiant au baccalauréat de science politique à l\u2019UQAM.Ses centres d\u2019intérêt intellectuels gravitent autour du féminisme, des luttes sociales, de l\u2019existentialisme sartrien et de l\u2019Art.Références Arendt, H.(2001), Condition de l\u2019Homme moderne, Calmann-Lévy, Paris, p.37.Camus, A.(1950), Actuelles I : Écrits Politiques (Chroniques 1944-1948), Gallimard, Paris.Césaire, A.(2004), Discours sur le colonialisme suivi de Discours sur la Négritude, Présence africaine, Paris.David, É.(1999), Principes de droit des conflits armés, Bruylant, Bruxelles.Deleuze, G.(1995), « L\u2019Abécédaire de Gilles Deleuze : G comme gauche », Disponible sur : https://youtube/c2r-HjICFJM?si=uUSO9sdVjQmqCRrP.Hessel, S.(2013), Indignez-vous, Indigène éditions, Montpellier.Keucheyan, R.(2024), « Ce qu\u2019on appelle génocide », Le Monde diplomatique, Juillet 2024, pp.16-17.Sartre, J.-P.(1943), L\u2019Être et le Néant, Gallimard, Paris, p.6. 66 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON II Document La conquête de la Palestine Par Jean-Paul Coupal Le dernier livre de Rachad Antonius, La conquête de la Palestine.De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans (Écosociété) se penche sur la guerre génocidaire que mène l\u2019État d\u2019Israël contre le peuple palestinien : Ce livre ne raconte pas une histoire du conflit entre Israël et la Palestine.Il n\u2019aborde qu\u2019un seul aspect de ce conflit, qui est le plus central : l\u2019histoire de la mainmise graduelle du mouvement sioniste sur la terre de Palestine.Tout le reste découle de cette volonté d\u2019immigrants juifs européens, imprégnés de l\u2019idéologie sioniste et encadrés par une puissance coloniale, de prendre le contrôle d\u2019un territoire où un autre peuple vivait déjà et d\u2019y ériger un État conçu pour eux (Antonius 2024: 17).L\u2019auteur tient à « replacer cette guerre dans son contexte historique et déconstruire certains mythes » (Antonius 2024: 18) véhiculés par la propagande des gouvernements occidentaux et leurs médias dans la foulée des déclarations en provenance du gouvernement israélien.Le livre est divisé en deux parties, une première donne un rapide survol de l\u2019histoire palestinienne depuis cent ans ; la seconde discute d\u2019un ensemble de problématiques liées à la question israélo- palestinienne. Le pivot axial de la réflexion est simple : La conquête à laquelle la société palestinienne est confrontée depuis le début du XXe siècle est de nature radicalement différente [des conquêtes antérieures].Les nouveaux conquérants ne veulent pas exploiter les habitants locaux, ils veulent surtout s\u2019en débarrasser.Les expulser et prendre leur terre, en prétendant que cette terre a appartenu à de lointains ancêtres mythiques, dix- neuf siècles plus tôt (Antonius 2024: 22).Il faut d\u2019abord faire un saut au-delà du massacre de civils israéliens du 7 octobre 2023, perpétré par le Hamas, et revenir sur les soixante dernières années du conflit : Cette discussion, nous voulons la mener en montrant calmement pourquoi les politiques israéliennes sont grossièrement injustes.En montrant qu\u2019elles nécessitent une violence extrême pour être mises en œuvre.En montrant comment elles contribuent à accentuer la violence et l\u2019insécurité généralisée en instaurant un système d\u2019apartheid, c\u2019est-à-dire un ensemble de lois qui accordent à certains citoyens des privilèges qui sont niés à d\u2019autres en fonction de leur identité religieuse ou nationale (Antonius 2024: 25).Et d\u2019ajouter : Au-delà de l\u2019explication à tête froide, tout observateur du conflit un tant soit peu impartial ne peut réprimer un sentiment d\u2019indignation devant le contraste entre la réalité de la tragédie palestinienne et la fiction de ses représentations les plus courantes dans les grands médias des pays occidentaux et dans les discours des politiciens.Non seulement Israël se pose en champion de la morale la plus élevée [.] mais l\u2019appui que des politiciens et des éditorialistes apportent aux politiques israéliennes de contrôle et d\u2019appropriation des territoires palestiniens est immoral et mérite d\u2019être dénoncé.Oui, l\u2019indignation est de mise.Mais quelle que soit sa justification, le sentiment d\u2019indignation interfère dans le processus de dialogue, indispensable dans les circonstances, qui doit s\u2019établir entre les protagonistes, entre ceux et celles qui appuient les uns ou les autres (Antonius 2024: 27).Dans la Déclaration Balfour de 1917, rédigée rapidement en plein conflit mondial, le POSSIBLES AUTOMNE 2024 67 gouvernement britannique, qui allait bientôt se partager les territoires arabes de l\u2019Empire ottoman vaincu, entendait octroyer des droits politiques aux Juifs par l\u2019établissement d\u2019un foyer national, mais pas aux Palestiniens, dont seuls les droits civiques et religieux étaient reconnus.C\u2019était évidemment un relent de la politique coloniale pratiquée par l\u2019Empire britannique dans sa colonie des Indes.Aux droits politiques spoliés, le mandat britannique, qui devait suivre en 1922, ajoutait une dépossession administrative et économique des ressources du pays : L\u2019administration [britannique] visera ainsi à « encourager la colonisation intense et la culture intensive de la terre ».Enfin, elle « pourra [.] s\u2019entendre avec l\u2019organisme juif [.] pour effectuer ou exploiter [.] tous travaux et services d\u2019utilité publique et pour développer toutes les ressources naturelles du pays (Antonius 2024: 38).Bien entendu, les Palestiniens résistèrent à cette première effraction. Le mouvement sioniste n\u2019était que la tête de pont de l\u2019entreprise coloniale britannique : Les responsables des institutions qui visaient à favoriser la colonisation de la Palestine par les Juifs européens savaient fort bien que les terres qu\u2019ils achetaient aux grands propriétaires terriens abritaient des paysans palestiniens.Dans les contrats d\u2019achat de terres agricoles par le Fonds national juif aux grands propriétaires fonciers palestiniens, la clause suivante fut d\u2019ailleurs introduite : « La terre doit être livrée vide de ses habitants (Antonius 2024: 41-42).Ce négationnisme d\u2019une population arabe autochtone allait plus loin que les anciens décideurs coloniaux, obligés qu\u2019ils étaient de reconnaître l\u2019existence de populations locales 1.Se dit d\u2019une école de jeunes historiens qui critiquent les sources de l\u2019histoire israélienne récente et les prétentions mythiques associées au droit du « retour » sur la terre de l\u2019antique Israël.Shlomo Sand est le plus connu d\u2019entre eux auprès du lectorat français.tout en définissant leurs statuts précis. Dans le cas des Palestiniens, leur présence n\u2019était même pas mentionnée.À partir de 1920, la diffusion de l\u2019occupation israélienne de la Palestine se fit sous le contrôle britannique, libre d\u2019accroître ou de diminuer le flux migratoire. Une première guerre d\u2019occupation se livra entre 1948 et 1949, moins contre les Palestiniens que contre les Britanniques.Au moment de l\u2019armistice, en 1949, Israël contrôlait 78% du territoire palestinien et avait déjà expulsé deux tiers de sa population : l\u2019expulsion massive de la population autochtone, qui avait commencé avant même la proclamation de l\u2019État, s\u2019est poursuivie après cette proclamation.Au total, entre 750 000 et 800 000 Palestiniens ont été chassés de leurs foyers et de leurs villages durant cette période et sont devenus des réfugiés.[.] Israël occupe alors 78% du territoire de la Palestine.L\u2019ONU adopte la Résolution 194, qui préconise soit la réintégration des réfugiés palestiniens dans leurs foyers, soit leur indemnisation s\u2019ils choisissent de ne pas y retourner.Cette résolution, qui était une condition implicite d\u2019admission du nouvel État à l\u2019ONU, ne sera jamais mise en application.Les Palestiniens désignent cette période sous le terme Nakba, ou la grande catastrophe (Antonius 2024: 46-47).Il est devenu évident, à la suite des recherches menées par les « nouveaux historiens » israéliens1, qu\u2019il ne s\u2019agissait pas d\u2019une désertion volontaire de leurs terres par les Palestiniens, mais que leur exode « avait été planifié et que ce plan a été systématiquement appliqué par l\u2019état- major israélien » (Antonius 2024: 47).Ce balayage démographique s\u2019est poursuivi depuis à travers une série de guerres et de négociations dont on a longtemps cru que les accords d\u2019Oslo de 1993 68 SECTION II Documents ouvraient la voie à une volonté d\u2019en finir avec les hostilités : En surface, il s\u2019agissait d\u2019un progrès majeur : il y avait là ce qui semblait être une reconnaissance mutuelle ofÏcielle entre les Palestiniens et les Israéliens.Or, la reconnaissance était asymétrique : en signant la Déclaration de principes, les Palestiniens reconnaissaient Israël comme un État légitime dont le territoire est bien identifié, mais la Déclaration n\u2019évoque pas l\u2019État palestinien qu\u2019Israël devait reconnaître et ne mentionne pas sur quel territoire il devait être établi (Antonius 2024: 69-70).En effet, jamais le gouvernement israélien ne restaurerait le droit des Palestiniens à leur pays. Après les intifadas de la fin du 20e siècle, la ségrégation (l\u2019apartheid) s\u2019inscrivit dans la pratique politique du sionisme.Si les Israéliens n\u2019édifièrent pas les murs d\u2019un nouveau Temple pour remplacer les deux premiers (attitude étrange pour un pouvoir qui tenait à se légitimer par ses lointaines origines !), ils en établirent un au cœur de Jérusalem, ville partagée par les deux communautés : Les Palestiniens ainsi que de nombreux observateurs le nomment « Mur de séparation » ou encore « Mur de l\u2019apartheid ».Si le but de ce mur était uniquement d\u2019établir un rempart de sécurité, il aurait été construit sur la frontière séparant la Cisjordanie occupée d\u2019Israël.Or, ce n\u2019est pas le cas.Il est construit à l\u2019intérieur des territoires occupés et non pas sur la Ligne verte (ligne de démarcation avec Israël), ce qui lui donne une fonction additionnelle : annexer de facto les zones qui se trouvent du côté israélien (Antonius 2024: 81).L\u2019un des efforts constants des sionistes, à l\u2019intérieur comme à l\u2019extérieur d\u2019Israël, a été d\u2019imposer l\u2019existence d\u2019un seul discours narratif et justificatif de la question palestinienne. Ainsi, « en dépit de la disponibilité [des] informations, c\u2019est la version israélienne de l\u2019histoire qui reste la référence pour les gouvernements occidentaux » (Antonius 2024: 92).Même les historiens occidentaux les plus favorables à la cause israélienne ne peuvent faire abstraction de ce que passent sous silence les grands réseaux d\u2019information, c\u2019est-à-dire l\u2019aspect franchement colonial de l\u2019entreprise : Les sociétés du Nord autant que celles du Sud sont intimement concernées : les premières parce que leurs gouvernements ont eu tendance à appuyer activement et directement la dépossession des Palestiniens, et les secondes parce qu\u2019elles se reconnaissent dans la lutte anticoloniale de ces derniers (Antonius 2024: 95).C\u2019est un paradoxe remarquable que la conquête coloniale de la Palestine se soit déroulée en un temps où triomphaient les diverses luttes de décolonisation en Afrique et en Asie.Pour qui a suivi les récents événements depuis octobre 2023 tout en ayant un arrière-plan historique, il apparaît clairement que l\u2019objectif « réel » du gouvernement israélien « n\u2019est pas de détruire le Hamas, mais de tenter de réduire au minimum le nombre de Palestiniens à Gaza pour pouvoir s\u2019approprier le maximum possible de ce territoire » (Antonius 2024: 98).Il ne s\u2019agit pas de créer un nouvel argumentaire politique, mais de poursuivre celui qui n\u2019a jamais été interrompu depuis un siècle.Pièce par pièce, Antonius entend réduire cet argumentaire.À la « légitime défense » d\u2019Israël, Antonius rappelle que ce « sont les Palestiniens qui sont en posture de défense et non pas Israël, qui est clairement en posture d\u2019agression » (Antonius 2024: 99). En effet, pour une puissance nucléaire, attaquer une population désorganisée et désarmée est pathétique : « Combien de morts de civils ça prendrait pour qu\u2019il [le gouvernement canadien] accepte l\u2019idée qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une guerre POSSIBLES AUTOMNE 2024 69 contre les Palestiniens et non pas contre le Hamas ?» (Antonius 2024: 116).Moussera-t-on l\u2019aspect islamiste et terroriste du Hamas ?Ici, l\u2019argumentaire d\u2019Antonius est plus faible : Nous pensons que la logique profonde de l\u2019action du Hamas est une logique de résistance à l\u2019occupation, même si elle a un référent islamiste (ce qui nous semble problématique), et qu\u2019elle a donné lieu à des dérapages qui sont des crimes ne pouvant être justifiés ni politiquement ni moralement.Il y a une énorme différence entre cet énoncé et les énoncés réducteurs véhiculés par la propagande israélienne.Les attaques du Hamas se sont toujours déroulées sur le territoire contrôlé par l\u2019occupant, et non pas à l\u2019étranger comme le font des groupes terroristes islamistes (Antonius 2024: 100-101).Il est vrai, par exemple, qu\u2019agresser des manifestants propalestiniens en prétendant qu\u2019ils soutiennent un groupe terroriste est davantage efÏcace auprès de l\u2019opinion publique que de rétablir les perspectives à partir desquelles ces manifestations ont pris racine.Ce n\u2019est que la version importée dans nos pays de l\u2019argument sioniste qui afÏrme que l\u2019appui aux Palestiniens est un appui au terrorisme. C\u2019est faire fi du fait « qu\u2019Israël a favorisé le Hamas dès sa fondation, en 1987, tout en mettant des entraves au fonctionnement du Fatah puis de l\u2019Autorité palestinienne, et ce, dans le but d\u2019approfondir la division déjà existante entre les deux formations et paralyser le leadership palestinien » (Antonius 2024: 102-103), politique d\u2019ailleurs promue par Nétanyahou lui-même.Si le Hamas est un groupe terroriste, il a bien été tenu sur les fonts baptismaux par le Premier ministre d\u2019Israël, qui en appelle maintenant à son éradication ! Cette fabulation idéologique contraint les gouvernements occidentaux en afÏrmant que toute demande de cessez-le-feu constitue un soutien au Hamas.Pour Antonius, il s\u2019agit d\u2019une autre « instrumentalisation des valeurs démocratiques pour appuyer les politiques coloniales israéliennes » (Antonius 2024: 105).Le coup final porte sur l\u2019assimilation de l\u2019antisionisme à de l\u2019antisémitisme : Plusieurs éléments sont à l\u2019origine de la confusion entre antisionisme et antisémitisme.Le premier est le fait des courants sionistes eux- mêmes, qui entretiennent la confusion entre antisémitisme et antisionisme pour délégitimer l\u2019antisionisme et le faire passer pour du racisme antijuif.[.] Alors que [l\u2019antisémitisme] désigne un racisme qui doit être combattu, [l\u2019antisionisme] désigne une posture politique, tout à fait légitime, d\u2019opposition à un projet colonial.Il ne faut pas confondre les deux (Antonius 2024: 106-107).Tout cela est lieu commun pour les historiens et les linguistes.L\u2019Oxford English Dictionary ne définit-il pas l\u2019antisémitisme comme l\u2019« hostilité ou préjugé à l\u2019égard des Juifs.en tant que Juifs » (Antonius 2024, citation: 109) ?La propagande actuelle \u2013 et ici, à mon avis, Antonius n\u2019extrait pas l\u2019essentiel de l\u2019argumentaire israélien \u2013, repose sur un syllogisme pervers : D\u2019abord, le massacre en cours est désigné par le terme « guerre Israël-Hamas » plutôt que par le terme « guerre Israël-Palestine ».La première implication de cette désignation est la suivante : si vous ne soutenez pas Israël, alors vous soutenez l\u2019organisation qui s\u2019oppose à lui, c\u2019est-à- dire le Hamas.Or, le Hamas est classé par Ottawa (et plusieurs autres pays) parmi les groupes terroristes.Donc si vous n\u2019êtes pas en faveur de la position israélienne, cela signifie que vous êtes en faveur d\u2019une organisation terroriste, c\u2019est- à-dire que vous faites l\u2019apologie du terrorisme, ce qui soulève évidemment une controverse.La conséquence de ce raisonnement est que, pour ne pas tenir des propos controversés, il faut refuser le cessez-le-feu.Par extension, ce refus est considéré 70 SECTION II Documents comme une posture moralement justifiée et la demande de cessez-le-feu, comme une position controversée (Antonius 2024: 118-119).Qui s\u2019y entend bien aura reconnu la vieille antienne propre à la paranoïa de tous les monothéismes : qui n\u2019est pas avec moi est contre moi.On la retrouve même dans la bouche de Jésus, dans les Évangiles.Elle a servi à nourrir bien des bûchers de l\u2019Inquisition.Chez des Américains imbus de lectures bibliques, elle est d\u2019une efÏcacité redoutable. Cet étau qui étrangle la conscience entraîne d\u2019étonnants paradoxes.Par exemple : on a souvent vu dans les émissions de Radio-Canada, les témoignages de personnes d\u2019orientation ouvertement sioniste qui nient la réalité historique de la dépossession des Palestiniens, juxtaposés aux témoignages des Palestiniens qui ont vécu cette dépossession.Et comble de l\u2019ironie, c\u2019est l\u2019opinion qui nie la réalité historique mais qui reflète l\u2019opinion dominante au sein de l\u2019élite politique canadienne qui devient la vérité par défaut (Antonius 2024: 122).Les médias ne cessent de présenter le récit israélien sur fond d\u2019images palestiniennes.Des Israéliens nous parlent des otages détenus par le Hamas alors que des édifices de Gaza, pilonnés par l\u2019armée israélienne, s\u2019effondrent sur les Gazaouis et les otages.La conséquence voulue est cette confusion qui fait des agresseurs des agressés.Ces perversions médiatiques visent à faire oublier que le pilonnage de Gaza relève d\u2019une volonté d\u2019éradication de la population palestinienne.C\u2019est l\u2019acte colonisateur qui rend compte de la politique de Jérusalem : on oublie que les actions armées israéliennes ont pour objectif premier de maintenir et de consolider son contrôle sur des territoires considérés comme occupés en droit international ainsi que par l\u2019ensemble des pays du monde, incluant les pays occidentaux.Ce sont les actions qu\u2019Israël entreprend pour maintenir l\u2019occupation qui sont légitimées par les gouvernements occidentaux, en prétendant qu\u2019il s\u2019agit de légitime défense (Antonius 2024: 123).Mais pour Antonius, la question la plus fondamentale \u2013 celle qui sous-tend toutes les autres \u2013 demeure dans la confusion entre l\u2019antisionisme et l\u2019antisémitisme, qui « prétend que toute prise de position antisioniste est en réalité de l\u2019antisémitisme déguisé » (Antonius 2024: 96).Là encore, on pourrait fouiller davantage.On voit couramment des caricatures où un Adolf Hitler passe le flambeau à un Benjamin Netanyahou.Exagérées, comme le sont toutes les caricatures, elles traduisent pourtant un certain rapprochement qui ne repose pas seulement sur la haine de ce dernier ou l\u2019action génocidaire de son gouvernement.Antonius rappelle, dans la première partie de son ouvrage, les lois adoptées par les autorités israéliennes faisant « en sorte que les personnes déplacées ne puissent plus jamais revenir.Leurs biens furent confisqués et attribués à des immigrants juifs » (Antonius 2024: 53).Il rappelle d\u2019abord la loi sur la propriété des absents de 1950 présentant les propriétés vidées préalablement de leurs occupants comme devant revenir aux immigrés juifs.Puis, la loi du retour, la même année, qui appelle les Juifs du monde entier à venir s\u2019établir dans leur nouvel État. Enfin, la loi sur la nationalité de 1952, qui afÏrme que seuls sont Israéliens les habitants d\u2019origine juive d\u2019Israël, ce qui exclue la population arabe autochtone.Antonius constate qu\u2019 « il y a donc lieu de poser la question suivante : pourquoi Israël adopte- t-il de telles politiques ?» Ce à quoi il répond : nous croyons que ces choix s\u2019expliquent par l\u2019histoire des discriminations, de l\u2019antisémitisme et du génocide subi par les Juifs européens, ainsi que par l\u2019inscription du mouvement sioniste dans POSSIBLES AUTOMNE 2024 71 un contexte historique colonial, dont il a hérité certains traits, y compris dans leurs formes les plus radicales (Antonius 2024: 26).Beaucoup plus récentes que l\u2019expulsion des Hébreux sous les Assyriens, les Babyloniens ou les Romains, les lois raciales votées par l\u2019État nazi en 1935-1936 ont nettement servi de modèles aux lois israéliennes.On y retrouve l\u2019esprit du juriste allemand Carl Schmitt pour qui « la discrimination de l\u2019ami et de l\u2019ennemi fournit un principe d\u2019identification qui a valeur de critère » de base du politique, d\u2019où la nécessité de l\u2019État total afin de mener une guerre totale. C\u2019était la raison, d\u2019ailleurs, pour laquelle la Solution finale n\u2019a été établie qu\u2019à partir de l\u2019invasion allemande de la Russie, en 1941.Tout Autre est un ennemi ! La guerre de Gaza a donné l\u2019occasion à ces tendances de se radicaliser dans leur appui au nettoyage ethnique des territoires occupés, qui s\u2019est exprimé alors plus ouvertement par une déshumanisation des Palestiniens, rendant plus légitime le fait de les tuer sous prétexte de guerre menée contre le Hamas (Antonius 2024: 139).Carl Schmitt participa donc à la rédaction des lois raciales de Nuremberg, déshumanisant les Juifs en les dépouillant de leurs droits civils et de leurs propriétés.Du coup, les Allemands de Nuremberg deviennent les Palestiniens du Président d\u2019Israël, Isaac Herzog : Tous ces beaux discours sur les civils qui ne savaient rien et qui n\u2019étaient pas impliqués.Ça n\u2019existe pas.Ils auraient pu se soulever.Ils auraient pu lutter contre ce régime maléfique qui a pris le contrôle de Gaza par un coup d\u2019État.Mais nous sommes en guerre.Nous défendons nos foyers.C\u2019est la vérité (Antonius 2024, citation: 140).Les Palestiniens auraient pu se soulever contre le Hamas, comme les Allemands se soulever contre le nazisme plutôt que de se faire les bourreaux volontaires de Hitler ! (À l\u2019époque, les dirigeants du Mapaï, parti politique de Ben Gourion, se défendaient : « Il n\u2019est pas vrai que [le public] ignorait ce que les Juifs européens étaient en train d\u2019endurer.[Tout le monde] le savait » (Segev 2003: 99).) Dès 2015, le député à la Knesset et ancien ministre Eli Ben Dahan déclarait que les Palestiniens « étaient des animaux.Ils ne sont pas humains » ; en pleine invasion de Gaza, l\u2019ex- ambassadeur israélien à l\u2019ONU, Dan Gillerman, estime pour sa part « que les Palestiniens étaient \u201cdes animaux/inhumains\u201d et s\u2019est dit déconcerté (\u201cpuzzled\u201d) par la préoccupation constante pour leur sort » (Antonius 2024: 139-140), autant de véritables échos de l\u2019Untermensch nazi.Antonius le rappelle : « Pour qu\u2019une telle chose puisse se produire, il est nécessaire d\u2019avoir nié auparavant l\u2019humanité des victimes » (Antonius 2024: 148).Que reste-t-il alors du « mythistoire » qui a tant servi à justifier « la loi du retour » ?Qu\u2019ont en commun la Palestine au temps de Begin, Rabin et Nétanyahou et celle d\u2019Abraham, de Moïse et de David ?On peut aisément démontrer qu\u2019il n\u2019y a aucune continuité entre les forces politiques qui existaient alors au sein des communautés juives et celles qui existent aujourd\u2019hui.Par contre, la continuité entre ce qui s\u2019est passé au début du XXe siècle et ce qui se passe maintenant est facilement vérifiable.Ce sont les mêmes groupes humains, les mêmes institutions, les mêmes stratégies à long terme qui sont à l\u2019œuvre (Antonius 2024: 155).Quelle que soit la distance temporelle qui sépare les origines d\u2019un mythistoire de la situation actuelle, la légitimité de l\u2019occupation d\u2019un territoire repose dans la filiation immédiate des occupants, en commençant par la génération actuelle tributaire de la précédente et remontant, ainsi de suite, de génération en génération, et non l\u2019inverse.C\u2019est la situation réelle sur laquelle 72 SECTION II Documents s\u2019appuie la légitimité actuelle de l\u2019État d\u2019Israël et non plus de ses lointaines origines.S\u2019il est impossible au nom de ce principe de chasser les intrus de 1948 comme le voudraient les Palestiniens et les Arabes, on ne peut, à plus forte raison, en chasser ou exterminer les Palestiniens qui vivaient sur la terre de leurs ancêtres.Ce ne sont pas les lointains précédents, mais les précédents immédiats qui définissent le droit de propriété.C\u2019est l\u2019argument sur lequel les survivants de la Shoah ont réclamé la rétribution de leurs biens et propriétés spoliés par les nazis.Pour conclure, le génocide palestinien mené par Israël n\u2019est que la reproduction du génocide juif pratiqué par les Allemands.Inconsciemment même, les nations occidentales, impuissantes et peu mobilisées contre la pratique génocidaire d\u2019Hitler, sont, encore aujourd\u2019hui, impuissantes et peu mobilisées contre le génocide des Palestiniens.De même, devrait-on tenir l\u2019abandon et le mépris des otages détenus par le Hamas et tués sous le coup des bombardements israéliens comme la réplique de la réaction dénuée de toute compassion de la communauté juive de Palestine devant les Yekkes, ces Juifs ashkénazes germanophones d\u2019Europe de l\u2019Est qui avaient fui les persécutions nazies ?C\u2019était une réalité d\u2019une incomparable cruauté : chaque Juif qui recevait un certificat d\u2019immigration [de l\u2019Agence juive] pendant cette période vivait en Palestine en sachant qu\u2019un autre Juif qui n\u2019avait pas pu recevoir de certificat avait été tué.Là résidait le fondement du sentiment de culpabilité qui tourmenterait plus tard tant d\u2019Israéliens qui avaient échappé au Génocide (Segev 2003: 59).2.On appelle « nouveaux Juifs » les Israéliens nés en Palestine, par opposition aux « anciens Juifs », ceux de la Diaspora.Ce dernier terme est généralement utilisé avec un certain mépris.C\u2019est dire que le « nouveau Juif »2 né avec le nouvel État d\u2019Israël commençait sa vie avec déjà une hypothèque lourde à porter.Telle est l\u2019impasse israélienne, qui ne prendra fin que lorsque le génocide palestinien aura été commis.Les Palestiniens disparaîtront alors, tout comme les Hébreux se sont fondus dans la diaspora universelle.Notice biographique Jean-Paul Coupal est titulaire d\u2019un doctorat en histoire de l\u2019Université Concordia.Références Antonius, R.(2024).La conquête de la Palestine, Écosociété, Montréal.Segev, T.(2003).Le Septième Million (traduit de l\u2019anglais et de l\u2019hébreu par Eglal Errera), Liana Levi, Paris. POSSIBLES AUTOMNE 2024 73 Le droit à la justice pour les communautés dalits, adivasis et musulmanes en Inde Entrevue avec Naveen Gautam Naveen Gautam (N.G.) est un avocat des droits humains originaire de l\u2019Uttar Pradesh en Inde.Il milite pour les droits des Dalits et travaille sur les discriminations et les atrocités fondées sur la caste.Il est associé à diverses organisations défendant les droits des communautés dalits et adivasis ainsi que des minorités religieuses en Inde.Il leur dispense des formations et leur offre une aide pro bono en matière d\u2019accès à la justice.Il nous fait part dans ce texte des discriminations et des atrocités commises envers les communautés dalits, adivasis et musulmanes, de la lutte de celles-ci pour la préservation et l\u2019application de la constitution indienne, des violences policières injustes commises envers ces mêmes communautés, de la situation dans les prisons indiennes et, finalement, des idéaux de justice sociale et économique portés par les mouvements sociaux indiens.Cette entrevue a été réalisée par Léo Palardy (L.P.).L.P.Pour commencer, pourrais-tu rapidement nous expliquer quelle est la situation des Dalits, des Adivasis et des Musulmans en Inde ?N.G.Chacune de ces communautés mène un combat qui lui est propre.Les Dalits se battent pour leurs droits civils et politiques en général et plus spécifiquement pour leur droit à la dignité personnelle.Leur combat se porte avant tout contre l\u2019intouchabilité dont ils sont victimes.Cette oppression remonte à bien avant l\u2019époque coloniale. En effet, depuis plus de 2000 ans cette structure qu\u2019est l\u2019hégémonie brahmanique tente d\u2019imposer son pouvoir sur la société indienne et, de ce fait, de reléguer les Dalits aux strates inférieures de la société où ils sont traités comme des intouchables et mis en esclavage.Pour ce qui est des Adivasis, leur lutte se rattache au combat des communautés autochtones qui, partout à travers le monde et pas seulement en Inde, luttent pour leurs droits.Leur lutte porte sur le droit à la terre, à l\u2019eau, à la forêt et, plus largement, à la sauvegarde de leur identité.En Inde, ils utilisent le slogan « Jal, Jangal, Jameen », « Jal » signifiant « eau », « Jangal » signifiant « forêt » et « Jameen » signifiant « terre ». Ensuite, il y a aussi la lutte pour les droits des minorités religieuses, en particulier des Musulmans et des Chrétiens.Comme dans de nombreux autres pays, les minorités sont victimes, en Inde, de discriminations et de persécutions.C\u2019est aussi le cas au Myanmar, au Pakistan et au Sri Lanka.Au Myanmar, ce sont les Rohingyas qui sont persécutés, au Pakistan ce sont les minorités hindoues, au Sri Lanka, ce sont les Tamouls et, finalement, en Inde, ce sont les Musulmans qui sont les plus persécutés en ce moment.Cette haine provient à la fois des populations et des politiques et se focalise notamment sur certaines pratiques.En Inde, les questions de « Pourquoi les musulmans utilisent-ils des haut-parleurs la nuit ?» ou de « Pourquoi les musulmans lisent- ils sur la route, qui est un espace public ?» sont régulièrement soulevées dans les médias.C\u2019est de cette manière que les dirigeants politiques utilisent des aspects fondamentaux de la pratique de l\u2019islam pour répandre la haine.Cela dans un si beau pays, qui a toujours été très diversifié sur les plans historique et culturel\u2026 74 SECTION II Documents L.P.Pourrais-tu développer un peu plus au sujet des Adivasis ?N.G.Le mouvement des Adivasis s\u2019est développé de manière semblable à celui des Dalits en Inde.C\u2019est un mouvement très puissant, il n\u2019a pas commencé avec Birsa Munda, mais il est vrai que cet homme a joué un rôle très important dans la direction de ce mouvement.Bien que les Adivasis soient répartis sur l\u2019ensemble du territoire national, ils sont particulièrement nombreux à habiter une ceinture partant de l\u2019ouest, dans l\u2019État du Gujarat, puis qui se dirige vers l\u2019est, vers l\u2019État du Madhya Pradesh, puis vers le Jharkhand, et enfin vers les frontières nord-est du pays. Le Jharkhand, plus particulièrement, est un État reconnu comme « tribal » parce que les Adivasis y comptent pour plus de 50 à 60 % de la population.Le Jharkhand a été séparé du Bihar en 2001 après la lutte des Adivasis pour le droit à l\u2019eau, à la forêt, à la terre et, enfin, le droit à la leur liberté. L.P.Comment ces communautés (dalits, adivasis et musulmanes) ont-elles été affectées par le gouvernement de Narendra Modi et, plus largement, par la montée de l\u2019extrême droite hindoue ?N.G.Cela ne date pas seulement du gouvernement de Narendra Modi.Le parti du Congrès a lui aussi largement contribué à la perpétuation de ces oppressions.Narendra Modi et le Bharatiya Janata Party (BJP) n\u2019ont fait que reprendre le flambeau et aggraver l\u2019impact de ces politiques.Quoi qu\u2019il en soit, lorsque quelqu\u2019un se bat pour ses droits civils et politiques, c\u2019est une lutte contre l\u2019État.Je ne dirais pas que c\u2019est une lutte contre le pays, mais plutôt contre la forme de gouvernement, contre l\u2019État.Je le répète, je ne dis rien contre l\u2019État ni contre le pays en soi, mais je prends position pour que le gouvernement rende des comptes, ce qui devrait être le cas puisque c\u2019est nous qui choisissons le gouvernement.La situation a été la même, non seulement sous le BJP, mais aussi, je le pense, sous le Congrès.Les Dalits ont été repoussés et les droits des Adivasis ont été ignorés.En réponse à cela, un mouvement s\u2019est constitué, mais la situation a malgré tout continué à se dégrader.Et, bien sûr, il en va de même pour les minorités religieuses, la situation sur le terrain est très mauvaise.La situation était déjà très grave pour les Musulmans, mais avec la pandémie de Covid-19, elle s\u2019est empirée alors qu\u2019ils ont été littéralement accusés de propager le virus.Je ne dis pas que le gouvernement et l\u2019État les visent directement, mais les gens ont développé une telle haine les uns envers les autres, en particulier envers les Musulmans et les Dalits, qu\u2019on en arrive au point où des gens sont tués, des gens sont lynchés au bord des trains et sur les routes.Voyez aussi ce qui s\u2019est passé à Manipur, tant de personnes appartenant à la minorité chrétienne ont été attaquées et tuées, mais le gouvernement n\u2019a même pas pris la peine de condamner ces atrocités.Même si les minorités n\u2019ont pas voté pour vous, votre devoir fondamental en tant que gouvernement, mais aussi en tant qu\u2019État, se doit d\u2019être du côté de la majorité tout en protégeant les minorités.En réponse à ces injustices, lors des dernières élections, les Dalits, les Musulmans et, dans une certaine mesure, les Adivasis se sont tous rassemblés, oubliant pour la première fois les politiques basées sur la caste et la religion, pour chasser le BJP du pouvoir dans l\u2019État de l\u2019Uttar Pradesh et y installer un meilleur parti politique.L.P.Quel était le parti auparavant au pouvoir dans l\u2019Uttar Pradesh ?Était-ce le BJP ? POSSIBLES AUTOMNE 2024 75 N.G.Oui, aux élections précédentes le BJP avait gagné 62 sièges sur 80 dans cet État, mais maintenant ils n\u2019en ont plus que 35.L.P.Est-ce que ce sont des députés du Bahujan Samaj Party (BSP) qui ont été élus pour les remplacer ?N.G.Non, justement.Même les Dalits à présent ont passé outre les politiques de caste.Aujourd\u2019hui, ils cherchent avant tout à préserver la constitution indienne.Ils veulent sauver les articles qui leur assurent une représentation dans les institutions et qui contribuent à leur donner la force de survivre dans notre société.Les Dalits se sont donc rendu compte que sur ce plan, le BSP lui-même n\u2019était pas réellement actif, qu\u2019il restait silencieux.Les Dalits considèrent le BSP comme faisant partie des organisations pionnières du mouvement pour leurs droits, mais ils n\u2019ont pas voté pour eux cette fois-ci et pas un seul siège n\u2019a été remporté par le BSP dans l\u2019Uttar Pradesh.D\u2019autre part, le Parti socialiste, lui, a remporté plus de 40 sièges dans l\u2019État.L.P.Les Dalits, les Musulmans et les Adivasis ont donc décidé de faire alliance pour préserver la constitution face à la menace que représentait l\u2019extrême droite ?N.G.Un sentiment de danger planait, on craignait de perdre les structures de base de la constitution qui promettent à tous la justice économique, politique et sociale.Les communautés et les gens ont eu peur, parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019aspects de la constitution qui donnent aux Dalits, aux Musulmans et aux minorités religieuses la force d\u2019être des citoyens actifs et dignes dans ce pays.Ils ont senti qu\u2019une menace pesait sur tout ça parce que certains dirigeants politiques se sont ouvertement prononcés à l\u2019encontre de la constitution et ont déclaré publiquement qu\u2019ils la changeraient s\u2019ils obtenaient plus de 400 sièges.Il y avait donc une menace et les gens se sont rassemblés pour la sauver.L.P.J\u2019ai entendu dire que la loi visant à prévenir les atrocités commises envers les Dalits et les Adivasis risquait d\u2019être abrogée.Ce garde-fou a-t- il été rabaissé ?N.G. Il existe effectivement une loi à cet effet, The Scheduled Castes and Scheduled Tribes (Prevention of Atrocities) Act.Ce qui s\u2019est passé c\u2019est que la Cour suprême a, en quelque sorte, abrogé des dispositions de cette loi.Ces dispositions mentionnaient spécifiquement qu\u2019en cas d\u2019atrocité, un « First Information Report (FIR) » devait obligatoirement être déposé et qu\u2019il n\u2019y avait pas de possibilité de mise en liberté sous caution pour les agresseurs présumés.Il s\u2019agissait là de dispositions très fortes qui donnaient de la force aux victimes dalits.Ça leur servait de protection parce que, vous savez, tous ceux qui siègent dans ces bureaux sont issus des castes dominantes\u2026 Cette loi mentionnait donc spécifiquement qu\u2019il n\u2019est pas nécessaire de mener une enquête avant de déposer le FIR, qui constitue en soi la première étape de l\u2019enquête.La Cour suprême a donc décidé de diluer ces dispositions prétextant que « la loi était mal utilisée ». C\u2019est complètement absurde. Il sufÏt pour s\u2019en apercevoir de regarder le nombre de cas soumis à la justice en comparaison du nombre total des cas d\u2019atrocités.Il s\u2019agit peut-être d\u2019environ 20 % des cas réels, car la grande majorité des cas ne parviennent jamais aux postes de police.Les Dalits ne sont pas vraiment conscients de l\u2019importance de déposer un dossier s\u2019ils sont victimes de violences et, même s\u2019ils en étaient 76 SECTION II Documents conscients, force est de constater que ces affaires ne sont pas réellement prises au sérieux.Bien souvent les accusations ne sont pas déposées à temps et une enquête n\u2019a jamais lieu.Sachant tout cela, comment la Cour pouvait-elle oser prétendre que cette loi était utilisée à mauvais escient ?Il y a donc eu, en réponse à tout ça, un mouvement de masse le 2 avril 2024 où de nombreux frères et sœurs dalits et adivasis sont morts pour défendre leur dignité.Finalement, nous avons obtenu un amendement qui permettait de maintenir le statu quo concernant ces dispositions.L.P.Les Dalits, les Adivasis et les Musulmans sont- ils également victimes de violences infligées par l\u2019État sous la forme de violences policières ?N.G. Oui, je pense que cela se produit à différents niveaux, parce que pour les Dalits et les Adivasis, il est très difÏcile d\u2019obtenir le dépôt d\u2019un FIR, alors même que le système dans son ensemble tourne autour des enquêtes policières.Très souvent, des Dalits essaient de déposer un FIR, mais il n\u2019est pas déposé, alors ils se retrouvent à nouveau à la merci des atrocités (en particulier lorsqu\u2019il s\u2019agit de femmes dalits) et c\u2019est la faute des policiers.Il est donc vrai que la police a souvent joué un rôle majeur dans les maltraitances commises vis-à-vis les communautés dalits et adivasis.Par ailleurs, quand les minorités religieuses, en particulier les Musulmans, sont attaquées, il est connu que la police les renvoie régulièrement à leurs oppresseurs.Tant de haine a été répandue à leur encontre\u2026 À ce sujet, je ne blâmerais pas l\u2019ensemble des services de police, mais il est certain que certaines organisations policières ont activement contribué à la prolifération de la haine envers les Musulmans et elles ont certainement traité ces populations de manière très rude.Un agent de police a littéralement tué deux Musulmans à bord d\u2019un train en déclarant qu\u2019ils étaient en train de détruire le pays et qu\u2019« il faut voter pour Modi ».L.P.Pour ce qui est des prisons, qu\u2019en est-il de l\u2019incarcération des Dalits, des Adivasis et des Musulmans ?N.G.Il existe un rapport à ce sujet, qui paraît chaque année, le India Justice Report.C\u2019est un très bon document, il contient des données démontrant que la majorité des prisonniers proviennent des communautés dalits, adivasis et musulmanes.Ce sont eux qui remplissent les prisons et lorsqu\u2019ils sont incarcérés leurs conditions de vie sont très mauvaises.Ils ne sont pas bien logés ni bien nourris, ils vivent dans des conditions insalubres et sont régulièrement battus.Comme dans beaucoup d\u2019autres pays, la situation dans les prisons en Inde n\u2019est pas très bonne.Notons également que la plupart des personnes qui subissent des procès proviennent de ces communautés.L.P.Qu\u2019en est-il du système de justice plus largement ?Est-ce qu\u2019il reproduit des oppressions envers ces communautés ?N.G.À l\u2019heure actuelle, la représentation de ces communautés dans le système judiciaire (avocats, juges, etc.) est très faible.Ce n\u2019est que depuis quelques années que nous commençons à voir davantage de juges provenant de communautés opprimées. Il est très difÏcile sur le terrain de trouver des personnes provenant de communautés dalits ou adivasis pour représenter ces populations dans l\u2019appareil judiciaire, ce qui pose de nombreux problèmes.Si vous regardez le nombre total d\u2019affaires déposées en vertu de la Prevention of Atrocities Act, vous constaterez POSSIBLES AUTOMNE 2024 77 qu\u2019il y en a très peu.De plus, 50 à 60 % de ces affaires aboutissent en fin de compte à un acquittement, du fait de la mauvaise qualité de l\u2019enquête, parce que les accusations n\u2019ont pas été déposées à temps ou du fait d\u2019un manque de sensibilité de la part de l\u2019appareil judiciaire.C\u2019est un enjeu majeur que de donner accès à la justice à ces communautés.En Inde, nous disposons d\u2019un système public de procureur spécial qui stipule que les Dalits et les Adivasis ont droit à un avocat spécialisé ayant au moins 7 ans d\u2019expérience.C\u2019est dans la loi, mais malheureusement la plupart des gens ne savent pas que ça existe.Ils dépendent alors d\u2019un procureur général et malheureusement la plupart des procureurs généraux ne sont pas très sensibles à ces questions et sont plus que susceptibles d\u2019avoir des préjugés vis-à-vis des Dalits, des Adivasis et des Musulmans.L.P.Y a-t-il des gens qui cherchent à réformer le système de justice en Inde ?N.G.Les Dalits, les Adivasis et les Musulmans devraient être mieux représentés à l\u2019intérieur du système judiciaire.Nous avons besoin de plus de juges issus de ces communautés.C\u2019est la clé, particulièrement pour ce qui se passe au niveau le plus bas du système de justice.C\u2019est là que les procès ont lieu, que l\u2019on produit des preuves et où les juges tirent des conclusions en rapport avec les faits.C\u2019est là que nous faisons face aux plus grands obstacles en termes d\u2019accès à la justice.C\u2019est donc à ce niveau que nous avons besoin de plus de juges sensibles aux causes dalits, adivasis et musulmanes.Nous avons également besoin de plus d\u2019étudiants en droit provenant de ces communautés.Malheureusement, la discrimination à l\u2019intérieur du système éducatif contribue à rendre difÏcile le fait de trouver un avocat issu de ces communautés.Il est assez regrettable de voir des candidats au poste d\u2019avocat abandonner cette voie en raison de la discrimination qu\u2019ils subissent.Les associations et les conseils de barreau sont donc d\u2019autres lieux où nous devons œuvrer pour que les Dalits, les Adivasis et les Musulmans soient mieux représentés.L.P.Comment utilises-tu la loi pour servir les intérêts des communautés discriminées ?N.G.Ce qui me donne de la force c\u2019est la constitution indienne et plus particulièrement certains principes de base qu\u2019elle met en place en matière de justice sociale et économique.Les justices sociale et économique sont mentionnées dans le préambule de la constitution indienne, qui est considéré comme l\u2019un des préambules les plus percutants au monde.Notons également que la constitution contient un article qui vise spécifiquement l\u2019abolition de l\u2019intouchabilité. Imaginez, nous disposons d\u2019un article spécifique visant cette forme de discrimination qui mine l\u2019unité de notre nation depuis une éternité ! Cet article, ainsi que l\u2019article 21 (sur le droit à la vie et à la dignité) et l\u2019article 32 (sur la lutte contre la violation des droits humains) sont ceux qui me sont les plus utiles.Ensuite, nous disposons également de la Scheduled Castes and Scheduled Tribes (Prevention of Atrocities) Act qui a été adoptée en 1989 et dont nous avons déjà parlé.Nous disposons aussi de la Forest Rights Act concernant les droits des communautés adivasis sur la forêt et de la Panchayats (Extension to Scheduled Areas) Act qui leur donne le pouvoir de former leurs propres gouvernements dans les villages.J\u2019essaie, dans ma pratique, de développer des partenariats avec des organisations parajuridiques.Les parajuristes ne sont pas des avocats, mais sont en contact 78 SECTION II Documents direct avec les communautés.J\u2019essaie de rentrer en contact avec eux et d\u2019apprendre d\u2019eux.L.P.Le préambule de la constitution indienne a-t-il été écrit par Ambedkar ?N.G.Je ne dirais pas qu\u2019il a été écrit par Ambedkar.C\u2019est l\u2019œuvre de toute l\u2019assemblée constituante qui était dirigée par Ambedkar.Des femmes ont largement participé aux débats et je tiens à saluer leurs efforts. Cela dit, en ce qui concerne la lutte pour la justice sociale et contre l\u2019intouchabilité, nous savons tous que c\u2019est le docteur B.R.Ambedkar qui a mené ce mouvement suivi par les Dalits, mais également par des personnes provenant d\u2019autres castes.L.P.Concernant les thèmes progressistes contenus dans la constitution indienne, que penses-tu de l\u2019état actuel de l\u2019Inde ?L\u2019Inde a-t-elle abandonné ses idéaux fondateurs ?N.G.Je dirais que la situation actuelle en Inde est plutôt difÏcile pour les jeunes, les Dalits, les Adivasis et les Musulmans.La constitution indienne est très progressiste, mais ses principes de base sont largement ignorés.Aujourd\u2019hui, par bonheur, de plus en plus de personnes prennent conscience du contenu de la constitution, principalement grâce au mouvement qui a été mis en place récemment pour la sauver.Notre combat ne porte plus sur le système des castes, il ne porte plus sur la religion, mais il porte sur la sauvegarde de la constitution et de ses principes de base, c\u2019est énorme ! Je suis convaincu que, tôt ou tard, nous assisterons à un mouvement de masse qui s\u2019inscrira dans et autour de la constitution, un tel mouvement est déjà en construction en ce moment même.Le monde entier saura à quel point notre constitution est puissante et peut inciter les gens, en particulier les jeunes, à s\u2019assurer que chaque citoyen soit traité de manière égale et ait accès à la justice sociale, économique et politique.L.P.Nous avons, jusqu\u2019à maintenant, parlé de justice sociale, mais pas vraiment de justice économique.À quoi les inégalités économiques ressemblent-elles en Inde aujourd\u2019hui ?N.G.Si on regarde le budget dans son ensemble, on constate que les allocations consacrées aux minorités sont comme les dents d\u2019un éléphant : c\u2019est très visible, ça peut sembler important à première vue, mais ce n\u2019est pas avec ça que l\u2019éléphant mange\u2026 Il existe des allocations accordées aux Dalits et aux Adivasis.Mais le problème c\u2019est qu\u2019elles ne leur parviennent pas.Dans une certaine mesure, l\u2019argent est soit déplacé vers d\u2019autres programmes, soit n\u2019est pas utilisé correctement, ou alors ces fonds sont utilisés à des endroits auxquels les Dalits n\u2019ont pas accès.Ces sommes ont pu être utilisées, par exemple, pour construire des routes ou même des stades\u2026 Pour les Dalits et les Adivasis, considérés comme appartenant à la strate la plus basse de la société et qui vivent littéralement dans la misère, l\u2019argent devrait plutôt être dépensé dans les domaines de l\u2019éducation, de la santé ou pour créer des emplois corrects et une allocation maximale devrait être fournie à cette fin. Mais, vous savez, à cause du détournement de cet argent vers des « grands projets », il n\u2019est pas utilisé pour répondre directement aux besoins fondamentaux des populations opprimées.Nous devrions consacrer plus d\u2019argent à financer les petites entreprises rurales et semi-urbaines, parce qu\u2019elles sont plus à même de toucher les communautés dalits et adivasis qui habitent ces régions.Comme nous le revendiquons « 25 % c\u2019est notre droit ! ».Si nous constituons 25 % de la population du pays, alors POSSIBLES AUTOMNE 2024 79 nous devrions également bénéficier de 25 % du budget de l\u2019État, ce qui n\u2019est pas le cas.L.P.J\u2019ai vu sur l\u2019Internet que depuis quelques années, on a commencé à construire à travers le pays des statues d\u2019Ambedkar ?Est-ce représentatif de comment l\u2019argent des Dalits et des Adivasis est utilisé ?N.G.On peut certainement dire ça.La plupart de ces initiatives gouvernementales obéissent à des fins politiques et ne sont pas en mesure de toucher le cœur du problème, qui est de financer la santé, l\u2019éducation, l\u2019emploi et l\u2019accès à la justice.Je suis d\u2019accord avec ta remarque, puisque ce n\u2019est pas Ambedkar qui a voulu qu\u2019on lui construise de telles statues.Certains vont jusqu\u2019à faire de lui un dieu de l\u2019hindouisme, mais si vous le lisez, vous constaterez bien vite qu\u2019il n\u2019aurait jamais voulu être considéré comme tel, c\u2019est bien lui qui a dit « Je suis né hindou, mais je ne mourrai pas hindou », avant de se convertir au bouddhisme.L.P.Concernant les allocations budgétaires, souvent quand un gouvernement d\u2019extrême droite est au pouvoir, il alloue une partie importante de l\u2019argent disponible à l\u2019armée et à la police plutôt qu\u2019à d\u2019autres usages.Quelle est la situation actuelle en Inde concernant les dépenses policières et militaires ?Cet argent pourrait-il être utilisé autrement ?N.G.Oui.En Inde, une grande partie du budget de l\u2019État va à la défense, c\u2019est une réalité.De plus en plus d\u2019argent est détourné vers cet usage plutôt que vers le financement adéquat du système d\u2019éducation ou de santé.Même durant la Covid-19, une bonne partie de l\u2019argent continuait à être détourné vers la défense et les forces de police.Je pense que nous devrions consacrer plus d\u2019argent aux communautés dalits, adivasis et musulmanes, dans leurs moyens de subsistance, afin de garantir leurs droits socio-économiques.L.P.Pour conclure, penses-tu qu\u2019il est possible de faire des parallèles entre le combat des communautés dalits, adivasis et musulmanes en Inde et la situation d\u2019autres groupes opprimés à travers le monde ?N.G.Nous pouvons le faire et je crois que nous le devons.Je pense qu\u2019il s\u2019agit dans tous les cas d\u2019un combat pour le droit à l\u2019identité et à la dignité.Personne ne veut d\u2019une vie sans dignité.C\u2019est une lutte pour le droit à l\u2019alimentation, pour le droit au logement et plus spécifiquement, contre toutes ces structures qui nuisent à la vie des gens. Ces groupes opprimés s\u2019identifient de différentes manières, il y a les Dalits, les Roms, les Quilombolas, les Palestiniens et bien d\u2019autres qui luttent aujourd\u2019hui chacun de leur côté, mais leur lutte se résume toujours plus ou moins aux mêmes aspects : être reconnus et vivre dignement.Ces luttes comportent également une dimension socio-économique, c\u2019est là qu\u2019intervient le droit à la nourriture, à la santé et aux services.En Inde, c\u2019est un peu différent, parce que l\u2019intouchabilité y constitue un autre niveau d\u2019oppression, mais la lutte contre l\u2019intouchabilité peut être rattachée elle aussi, jusqu\u2019à un certain point, aux droits à l\u2019identité et à une vie digne.L.P.Comment définirais-tu le droit à l\u2019identité ?N.G.Pour moi, le droit à l\u2019identité c\u2019est quand nous sommes reconnus comme des citoyens à part entière du pays et comme ayant accès à tous les droits dont disposent les autres citoyens.Nous ne voulons pas de droits particuliers, mais nous devrions pouvoir disposer des mêmes droits 80 SECTION II Documents que les autres et ne pas avoir à lutter pour avoir accès à la nourriture, aux moyens de subsistance, au logement, à l\u2019emploi, à l\u2019éducation et, enfin, à la justice, qui sont tous des droits sociaux et politiques.C\u2019est là tout l\u2019enjeu de notre lutte.Notices biographiques Naveen Gautam est un avocat des droits humains originaire de l\u2019Uttar Pradesh en Inde.Il milite pour les droits des Dalits et travaille sur les discriminations et les atrocités fondées sur la caste.Il est associé à diverses organisations défendant les droits des communautés dalits et adivasis ainsi que des minorités religieuses.Léo Palardy est militant écologiste et anticapitaliste à Tio\u2019tia:ke/Mooniyang/Montréal et membre du comité de rédaction de Possibles.Il est présentement étudiant au baccalauréat en science politique à l\u2019UQÀM. Partie 2 Varia 82 PARTIE 1 Perspectives cartographiques SEC ON II Document Jean Morisset : Sur la piste du Canada errant : Essai : Éditions du Boréal : 2018 : 360 pages (recension) Par Jean-Paul Coupal Voici quelques jours est décédé le géographe Jean Morisset.En la circonstance, je me suis plongé dans ce qui est devenu son livre-testament de 2018, « Sur la piste du Canada errant ».Le Canada errant, c\u2019est le Canayen métis né des « Francos » déserteurs de la Nouvelle-France autoritaire et dont les mères étaient huronnes ou algonquines.Ceux qui furent ces « go-between » (des intermédiaires), entre Sauvages et Canucks, avaient vécu comme coureurs des bois puis Voyageurs avant d\u2019être enrôlés de force dans l\u2019ANB : « Cet ouvrage a pour ambition de raconter par à-coups une histoire : celle du Canadien canayen métis-créole à l\u2019oralité nomade au sein du pays errant.» Le Canada de Morisset est un Canada qui glisse hors des frontières dans lesquelles les Constitutions successives ont essayé de l\u2019enfermer : « Il s\u2019agit d\u2019un pays caché, dont la nature n\u2019apparaît guère dans les traités géographiques et philosophiques de l\u2019Occident puisqu\u2019il en est l\u2019échappée.» Morisset nous dit que si les Métis n\u2019ont pas de pays, ils ont quand même une historicité, une unité qui fait sens à condition qu\u2019on ne limite pas son regard aux tracés des frontières.Ce sont des résistants au sens noble du terme, qui luttent contre les « expertocrates », car leur mandat est de nier son [le Métis] existence, leur propos de dissimuler sa permanence, leur objectif de rendre illégitime son identité sous le carcan géopolitique d\u2019une Nord-Amérique qui en a volé le cœur et dévoré l\u2019âme pour en déposer l\u2019échine sous les décombres de l\u2019oubli.Ai-je besoin de souligner que Morisset est un grand poète, la voix métisse des Amériques ?Très jeune, il a déserté sa Bellechasse natale pour étoffer son identité de l\u2019ensemble du continent : du Grand Nord Arctique au Brésil en revenant par la Guyane et les Caraïbes.Morisset tisse l\u2019étoffe de la personne métisse issue du parler français : « Sous le British North America d\u2019Ottawa et les United States of America de Washington percole une Amérique secrète, une Amérique canadienne dont le parler-senti est devenu celui d\u2019une Amérique première niée par tous, y compris par elle-même.» Comme me le révélait un autre ouvrage récemment, les Métis sont les seuls authentiques autochtones du continent américain.Tous les autres qui y habitent proviennent d\u2019ailleurs, y compris les Sauvages qui descendent (leur ADN le prouve) de peuples migrants venus d\u2019Asie du Nord-Est à une époque où l\u2019Amérique était déserte d\u2019humanité.Morisset ne tient pas compte de cette arrivée précoce.Du moins leur devons-nous d\u2019avoir été les « premières nations » à sculpter le continent.Ces descendants de ces Asiates et de ces Européens qui se rencontrèrent à des milliers d\u2019années d\u2019écart sont les Métis qui couvrent l\u2019ensemble des continents américains.Parce que l\u2019historicité métisse ne s\u2019est pas encore matérialisée en un grand récit historique conforme à sa « mouvance identitaire », elle fait du peuple canayen un « peuple évanescent ».Morisset, mage des mots, s\u2019efforce de corriger notre vocabulaire ethnique et géographique « tordu ».S\u2019il préfère le terme « Canayen » à celui de Canadien, c\u2019est que ce peuple est autre chose POSSIBLES AUTOMNE 2024 83 que l\u2019identité inscrite sur les passeports.Il nous reprend qu\u2019écrire « Américain » ou « Mexicain » avec un « c » sont des anglicismes contre une terminaison française en « qu ».Pour lui, le Canada version britannique est une fiction. Tout le livre vise à le démontrer.C\u2019est le produit des fantasmes des Britamiens (autre néologisme), ces descendants des Loyalistes qui se distribuèrent autour de l\u2019ancienne Nouvelle-France (et pour cause, nous le verrons plus loin), en fuyant la Révolution amériquaine.L\u2019aliénation par le langage est sans doute cause de bien des embrouillements de nos points de repère qui donne l\u2019impression, par exemple, qu\u2019il existe mille lieues entre le fleuve Saint-Laurent et le fleuve Katarakoui.Le lecteur est tenu dans un état d\u2019ambivalence constant, produit de cette historicité métisse que l\u2019auteur veut nous faire comprendre de l\u2019intérieur.En ce sens, l\u2019ouvrage de Morisset est-il la plus grande entreprise jamais vue de décolonisation des populations de la Nord-Amérique (qui remplace ici l\u2019« Amérique du Nord », comme il inverse le « Nouveau Monde » en « Monde nouveau »).Partout, les frontières géographiques des atlas éclatent, laissant s\u2019interpénétrer les espaces et les peuples.Le « Canada errant » n\u2019est donc pas une formule tape-à-l\u2019œil, mais une réalité, une unité d\u2019espace, si évanescente soit-elle.Des « terres de braises aux terres de neiges », du Brésil à l\u2019Arctique, une unité se dégage, unité niée, refoulée, ignorée qui est la source de bien des incompréhensions.Le récit de Morisset est imbu d\u2019une mélancolie qui ne fait que traduire la « conscience malheureuse » qui est non seulement celle des « Canayens », mais aussi des Britamiens.Et, est-elle encore plus insupportable chez eux, car le Canada n\u2019est pas leur pays.Alors que les « Francos » s\u2019efforçaient de déserter la réserve laurentienne où les avait forclos l\u2019acte de 1774, les Britamiens, conduits par des colons écossais (Macdonald), irlandais (D\u2019Arcy McGee) et, reconnaissons-le, canadiens-français (G.-É.Cartier), ont concocté non un pays nouveau, libre et démocratique, mais un contrat commercial pragmatique entre différents morceaux d\u2019empire. Au contraire de « Bolivar et Jefferson [qui] ont voulu créer un nouveau pays dans sa rupture avec l\u2019Europe, Macdonald entend réaliser exactement l\u2019inverse : produire un État colonial à partir de la rupture avec une Amérique déjà incarnée par le fait autochtone et le fait métis canadien.C\u2019est pourquoi Macdonald rejette à la fois le Canada et le projet d\u2019un Monde Nouveau aux Amériques ».Les soi-disant pères de la Confédération n\u2019ont donc fait que mettre bas un pays où l\u2019ennui et la platitude font son titre du « plus meilleur pays au monde ».Se sentaient-ils encore trop vulnérables puisque, comme le rapporte Morisset, « dès qu\u2019on le compare aux autres entités amériquaines (Brésil, Mexique, Caraïbe, Anglo-Amérique), un fait s\u2019impose d\u2019emblée : le Canada procède d\u2019une mise en œuvre coloniale française qui a échoué.De là son succès procédant de l\u2019échec de la France et, partant, sa résultante inattendue, soit l\u2019émergence d\u2019une espèce imprévue par les Lumières de Versailles\u2026 », la nation canayenne.D\u2019où qu\u2019« on refuse jusqu\u2019à aujourd\u2019hui de le reconnaître, mais de toute l\u2019aventure coloniale aux Amériques, le Canadien demeure à peu près un des seuls ressortissants du Monde Nouveau à s\u2019être vu attaqué et vilipendé aussi bien par le Sauvage que par l\u2019Europe.De là son titre de gloire manifeste ; et de là aussi, à ses yeux, la honte qu\u2019il ressent vis-à-vis ce qui fait pourtant sa grandeur ».Comment les Britamiens auraient-ils voulu vivre sous sa tutelle ?Telle est la poursuite de cet essai tenant du récit et de ce récit tenant de l\u2019exploration à travers des détournements politiques ininterrompus depuis trois siècles.Mensonge identitaire 84 SECTION II Documents internalisé à un point tel que ses propres ressortissants n\u2019ont eu de cesse, depuis la seconde moitié du XXe siècle, d\u2019occire en eux le Canayen et de l\u2019enfouir sous l\u2019appellation de « Québécois ».Un tel transfert exprimant un « self »-rejet tenant du tabou et qui n\u2019abuse personne d\u2019autre que lui- même.Et se solvant par un désarroi spirituel sans fond : celui de bâtard transcendant incapable de s\u2019assumer et refusant de passer pour le « Sang- Mêlé », le « Sauvage blanc », le « résidu impérial », l\u2019« habitant hillibilly » ou l\u2019« ethnic trash » que l\u2019Europe et l\u2019Amérique anglo se sont complu à voir dans ce personnage réfractaire de « French bastard » et d\u2019« homme à squaw » tout en l\u2019admirant à la dérobée.Malgré les soi-disant progrès dans l\u2019éducation, la citoyenneté et la prise en charge nationale, la même conscience malheureuse persiste.Transforme-t-on les Canadiens français en Québécois ?Ce n\u2019aura été qu\u2019une stratégie de plus du refoulé ; « la faute ontologique d\u2019être un Canayen que la mise en œuvre d\u2019un \u201cHomo quebecensis\u201d allait se charger d\u2019éradiquer de la surface de la Terre ».Ici le complexe est partagé par les Métis : « Exacerbation auto-niée dont les victimes n\u2019osent pas esquisser le bilan, croyant échapper par le non-dit à la souffrance lancinante du sans-nom.Celle de l\u2019oubli comme seule mémoire légitime ; celle de l\u2019errance se soldant par le désarroi suicidaire.Angoisse inavouée du paria exilé dans ses propres terres, parcourant sans relâche le sien-pays- disparu sous la piste de ses mocassins, de ses souliers d\u2019beu, et cherchant sans répit, dans les semelles du vent, les signes précurseurs de la liberté ».Car la liberté, comme disait l\u2019autre, est « plus qu\u2019une marque de Yogourt ».Et lorsque Morisset ajoute : « Un tel tourment révèle jusqu\u2019à quel point le Canadien-fait-Québécois est soumis à un processus de dédoublement qui le force à devenir tour à tour allié ou ennemi de lui-même.Ennemi inavoué qu\u2019il doit combattre et liquider au nom de sa libération », il inverse le diagnostic de schizophrénie collective identifiée par Jean Bouthillette dans les années 1960.On l\u2019aura remarqué.Tout est transfert de noms, de titres.Frauduleusement, selon Morisset, les Britamiens usurpent le titre des Canayens : « Un tel processus de transfert et d\u2019usurpation constitue une réussite quasi incontestée, puisque les Canadiens en vinrent à se désigner eux-mêmes, par aliénation mentale et mimétisme linguistique, sous le vocable de \u201cCanadiens français\u201d.Ce qui est là un anglicisme patent.» Ni nation, ni pays, le Canada est le nom qui dissimule le résidu de l\u2019Empire britannique d\u2019Amérique du Nord, un peu comme l\u2019ancien British Raj indien, puisque « près de quatre présumés Canadiens sur cinq ne sont\u2026 pas des Canadiens mais des \u201cBritish Americans\u201d qui se sont approprié l\u2019identité des Canadiens vaincus, pour la projeter dans le cadre géopolitique actuel.Ainsi, les ressortissants de l\u2019Amérique du Nord britannique et leurs assimilés ne sont investis d\u2019aucun fondement historique les autorisant à se désigner comme \u201cCanadiens\u201d ou \u201cCanadians\u201d, pour la bonne raison qu\u2019ils n\u2019en sont pas.Ils n\u2019en parlent pas la langue, n\u2019en partagent pas la culture, ne sont pas issus de la même plaque tectonique ni du même rêve et, surtout, ils ont systématiquement refusé d\u2019entretenir le même rapport à la terre et à l\u2019homme d\u2019Amérique ».Énoncé de cette manière, nous comprenons l\u2019impossible prise de conscience des Britamiens.Sur les deux siècles et quart que persiste leur domination, entre le métissage et l\u2019assimilation, le nomadisme et le sédentarisme, s\u2019est inscrit le sort des Canayens.Dès la Conquête, il n\u2019y avait qu\u2019une alternative à l\u2019assimilation : la fuite, la mouvance, le déplacement.C\u2019est là que l\u2019historicité métisse se dégage non de la seule occupation britannique, mais de toutes les occupations européennes : POSSIBLES AUTOMNE 2024 85 « L\u2019histoire des États du Nouveau Monde procède donc de la trame des tentatives d\u2019assimilation des minorités, tentatives sans cesse réussies, sans cesse ratées, ou plutôt accomplies-avortées en même temps.Or, ce sont essentiellement ces entités marginales qui, à leur insu, contribuent à former l\u2019armature de l\u2019amériquanité ».Assimilation européenne. Méfiez-vous des cadeaux des Français ! Les Américains ont bien compris qu\u2019installée, la Statue de la Liberté dans le port de la « Nouvelle York » devait tourner le dos au continent en tant que signe d\u2019accueil ; le dos tourné à l\u2019océan, c\u2019eût été signe d\u2019invasions annoncées, ce qui aurait chatouillé la fibre raciste des Yankees de l\u2019époque.Toute l\u2019essence tarie de l\u2019historicité britamienne provient de cette fuite de l\u2019Amériquanité : « Il faut dire\u2026 que ce sont les descendants des quelque cinquante mille sujets restés fidèles à la Couronne britannique, dans les colonies anglaises, après la proclamation des États- Unis, qui formeront l\u2019ossature de l\u2019Amérique du Nord britannique en 1867.Ceux-ci ne constituent évidemment des \u201cloyalistes\u201d qu\u2019aux yeux de l\u2019Angleterre, car vis-à-vis du Canada et des Amériques dans leur ensemble, ils ne peuvent être que des traîtres et des renégats refusant l\u2019essence même du Nouveau Monde.Ainsi, s\u2019opposant donc à la fois à leur libération et à leur propre renaissance, les loyalistes véhiculeront avec eux l\u2019idéologie implicite d\u2019un triple refus : refus de l\u2019altérité, refus du nomadisme et refus du métissage, c\u2019est-à-dire les trois éléments essentiels de l\u2019amériquanité.».Pour les Britamiens d\u2019Amérique du Nord, la situation atteint une dimension tragique à laquelle ont échappé les Yankees grâce à l\u2019Indépendance.C\u2019est devant leur révolution que les Loyalistes ont reflué vers les terres des « Francos » : « De tout l\u2019hémisphère, les loyalistes seront en effet parmi les seuls à refuser le sevrage politique qui leur eût permis de proclamer leur autonomie.À l\u2019image classique des Canadiens vaincus de la Conquête britannique vient donc s\u2019opposer une image non moins réelle, celle des Anglais loyalistes et de tous leurs assimilés de l\u2019ANB qui, refusant de s\u2019autodéterminer, se sont vaincus eux-mêmes jusqu\u2019à aujourd\u2019hui dans leur devenir amériquain », ce qui fait qu\u2019ils sont encore sous la coupe d\u2019un monarque dont le représentant seul rend les lois valides et qu\u2019un écervelé comme Justin Trudeau s\u2019obstine qu\u2019il n\u2019y a pas là matière à problèmes.Il ne voit pas le fait « qu\u2019il n\u2019y a pas et qu\u2019il n\u2019y a jamais eu de \u201cCanadians\u201d mais que des \u201cBritish North Americans\u201d s\u2019étant toujours définis par la négative : \u201cWe are not French Canadians\u2026 We are not Yanquis, we are not\u2026 We are not\u2026\u201d et ayant absolument besoin du \u201care-not\u201d pour se définir.Si bien que, sans Canadiens devenus Québécois, c\u2019est l\u2019existence même des Britamiens \u2013 ou, si on veut des \u201cAre-Notians\u201d \u2013 qui est mise en péril ».Chez Trudeau, « c\u2019est le \u201csait\u201d-pas qui tient lieu de savoir ».Cultiver un « devoir de mémoire », c\u2019est oublier que « ce pays fonctionne à la culture de l\u2019oubli ».Ne nous y trompons pas, « la question des identités mouvantes et des peuples enclavés vient nous projeter immédiatement en dehors des normes.Nous sommes des peuples hors normes non prévus par l\u2019histoire reçue » contre lesquels les États ne cessent d\u2019élaborer des structures de « containment » afin d\u2019enclaver ces « identités mouvantes » : « Le fait et le principe de l\u2019autorité sont établis prioritairement au fait et au principe de la liberté.» Tournant le dos à l\u2019Amérique, les Britamiens réinventent la Proclamation royale de 1763, qui affirmait la « protection » du gouvernement de Sa Majesté sur les Sauvages, y compris ceux qui lui avaient servi à vaincre les « Francos ». 86 SECTION II Documents C\u2019est l\u2019Acte de Québec de 1774 qui pratique cette notion de « réserve » sur la population française établie sur les rives du Saint-Laurent qu\u2019elle ne peut déporter, comme elle le fît pour les Acadiens ; une « réserve » clôturée par l\u2019« Exempted Territory » qui agissait comme une frontière intérieure afin d\u2019interrompre toutes relations des « Francos » avec les Sauvages : « Parce que la \u201cProvince of Quebec\u201d fut conçue en tant que domaine d\u2019encerclement afin d\u2019y enfermer tous ses habitants plutôt que de les déporter : la \u201créserve des Canadiens\u201d pour faire usage d\u2019un vocabulaire actualisé, il s\u2019agissait, avant la lettre, du premier bantoustan de l\u2019Empire.» Dans leur « refus d\u2019une Nord-Amérique métisse et forestière qui serait le pendant de la Sud-Amérique créole et mulâtre », « l\u2019Angleterre a intuitivement compris que la meilleure façon d\u2019abattre un peuple métis en mouvance était de l\u2019enfermer à ciel ouvert, en sectionnant, en excisant ses pousses et ses fourches géographiques.Plus encore, c\u2019est le supplément d\u2019âme géographique qui a projeté le Canadien aux quatre coins du continent que la \u201cBritish America\u201d voulait s\u2019approprier.Et cela, dans un double processus complémentaire : usurper l\u2019âme du Canadien tout en le méprisant et s\u2019approprier le corps-fleuve tout en encerclant le corps du Canadien.Exactement comme elle l\u2019a toujours fait de l\u2019homme premier et comme elle continue de le faire ».Cette stratégie, en effet, est toujours en cours et depuis un demi-siècle réussit mieux même que durant la longue durée de la « Grande Noirceur » (1840-1960) : « Dans un premier temps, il s\u2019agit d\u2019insérer tous les minoritaires dans une \u201créserve mentale\u201d, les laissant librement macérer au fond de leur présumé ghetto culturel en poursuivant leur \u201cself-destruction\u201d ; puis, dans un deuxième temps, une fois la mémoire et la résistance sufÏsamment érodées, on les extrait tous de leur \u201créserve\u201d afin de leur octroyer les bienfaits de l\u2019assimilation qui les rendra aptes à relever le \u201cgrand défi\u201d qui les concerne tous : la formation de l\u2019Empire britannique d\u2019Amérique sous le nom même de \u201cCanada\u201d.» Mieux que la police du clergé \u2013 des garde-chiourmes dixit Morisset \u2013, l\u2019« homo quebecensis », né de la Révolution tranquille, contribue-t-il à poursuivre l\u2019œuvre majeure de l\u2019ANB.Si l\u2019angoisse de la perte de la langue était une crainte doublée d\u2019optimisme au début du XXe siècle, au début du XXIe elle prend des proportions paniques dont témoignent les politiques du gouvernement Legault.Est-ce paradoxal si ce long itinéraire suivi par Morisset aboutit à la double fraude de la Convention de la Baie-James des années 1970 ?Fraude envers les autochtones, mais aussi fraude envers les Québécois puisque tous les documents liés à l\u2019« entente » ont été concoctés dans les ofÏcines d\u2019Ottawa, dans la langue du conquérant.Pour Morisset, c\u2019est clair : « Il ne peut exister de droits aborigènes en dehors de l\u2019assujettissement colonial initial.En d\u2019autres mots, c\u2019est l\u2019assujettissement qui crée le droit.» C\u2019est là une règle qui dépasse la condition des conquis, car elle est propre à tous les « sujets » d\u2019une monarchie.Après une succession de « droits concédés » par des traités, « les Autochtones éradiqués de la conquête de l\u2019Ouest et du Nord- Ouest se voient soudain, dans le cadre du Québec et dans la peau des Cris de la Baie-James, les derniers résistants d\u2019une conquête perpétrée cette fois-ci par les Canayens vaincus en passe de devenir les Québécois \u201cconquérants, arrogants et sauvages\u201d ».Les derniers chapitres du livre concernent cette Convention chargée de résoudre les tensions entre les autochtones de la Baie-James défendant leurs territoires et le gouvernement libéral de Robert Bourassa engageant Hydro-Québec dans la construction des grands barrages au début des années 1970.Moins que québécoise, la Convention POSSIBLES AUTOMNE 2024 87 n\u2019aura été qu\u2019une reprise du processus de dépossession des terres, mais aussi des esprits, car à quel point l\u2019esprit autochtone était-il en mesure de comprendre celui des Britamiens qui lui ont refilé cette convention ? Seule la forme de la présentation avait changé, puisqu\u2019« entre le paternalisme d\u2019antan que la Convention prétend révoquer et le technocratisme bien contemporain qu\u2019elle instaure, le pouvoir reste sous le contrôle du même mandarinat ».Des mandarins britamiens.Piège odieux, abject, car « en paraphant la Convention de la Baie-James selon le modèle mis au point à l\u2019occasion du traité n° 1, en 1871, comme réponse à la première grande résistance métisse (aussi bien canadienne qu\u2019autochtone), le Québec a virtuellement assumé lui-même la succession des meurtriers de Riel.Il aura donc fallu moins d\u2019un siècle (1885-1975) pour que, oubliant leur histoire, les Canayens aillent pactiser avec le conquérant britannique, avec l\u2019aliénation de leur propre passé et avec leur destitution ontologique ».Le jugement de Morisset envers les Québécois est ici impitoyable : « \u2026l\u2019affaire de la Baie-James apparaît, dans ses fondements, comme un exercice de dépravation spirituelle et de perversion juridique qu\u2019il est temps de reconnaître comme telles.» Telle est la conclusion magistrale de Morisset : « On a beau se raconter toutes les histoires qui nous viennent à l\u2019esprit, nous vivons dans un système colonial où c\u2019est l\u2019État qui exprime et prescrit notre identité juridique et qui définit nos rapports aussi bien avec nous-mêmes qu\u2019avec les nations premières.Sous un tel ordre, aucune vision du monde \u2013 quelle qu\u2019elle soit \u2013 ne peut se substituer à celle de l\u2019Empire et à sa prescription de l\u2019univers autochtone.Contrairement à ce qu\u2019afÏrme la Charte des droits et libertés, nous ne jouissons pas, dans ce pays, de la liberté de penser ce pays en tant qu\u2019instance pré-britannique et post-britannique.» Cette oppression coloniale finit par retomber sur la population canadienne qui refuse aujourd\u2019hui l\u2019aliénation britamienne de ceux restés accrochés à leur Roi.N\u2019a-t-on pas vu d\u2019ailleurs des tentatives de néo-colonialisme reprendre de la vigueur sous le gouvernement Harper, et celui qui lui a succédé est à peine moins larbin.Dans cette dialectique de l\u2019historicité sans histoire et de l\u2019histoire sans historicité, aux yeux de Morisset, l\u2019errance métisse « percole » toujours sous les représentations britamiennes de l\u2019Amérique.Pour lui, « c\u2019est l\u2019alliance du Saint- Laurent et de l\u2019hiver qui a permis la résistance.Et, par voie de conséquence, le maintien en Canada de ce qu\u2019on appelle le \u201cfrançais\u201d, mais qui constitue une des grandes langues créoles des Amériques ». Le créole qui se diffusa au-delà de l\u2019enclave laurentienne et qui s\u2019est répandu dans l\u2019ouest du Mississippi grâce aux Canayens a préparé l\u2019occupation du continent voué à la Manifest Destiny yankee : « c\u2019est\u2026 le fondement \u201cfrench-indian\u201d [qui] constitue, sur le triple plan géographique, imaginaire et identitaire, le fait essentiel de l\u2019existence des États-Unis ».En définitive, l\u2019affaire en est toujours une de langue.La langue vernaculaire des populations chaudes contre la langue frette de l\u2019administration et du pouvoir.La façon dont s\u2019est réglée la fronde autochtone à l\u2019entreprise de la Baie-James montre le glissement volontaire et inconscient des Québécois vers l\u2019assimilation totale à la langue administrative de l\u2019État : « Alors que le Canayen souhaite fonder un pays et une identité contre sa propre mémoire géographique et spirituelle, c\u2019est- à-dire contre ses fondements autochtones, l\u2019affaire de la Baie James apparaît comme une suite de longs malentendus.» Lors de la Paix des Braves, trente ans plus tard, la langue administrative de l\u2019État québécois s\u2019est félicitée d\u2019avoir compris et promis qu\u2019il n\u2019y aurait plus de malentendus avec [ses] Sauvages. 88 SECTION II Documents « Quel aura donc été et quel est donc le sens de l\u2019aventure amériquaine ?», se demandait au départ Jean Morisset.Au bout de 360 pages, la question primordiale s\u2019est scindée en deux.D\u2019une part, « quelles sont les \u201cvérités fondamentales du Canada\u201d ?» ; et plus précisément, « quelles sont les vérités fondamentales de la \u201cBritish America\u201d ?».Il est impératif pour les Canayens (les Québécois), selon l\u2019auteur, de placer ces deux questions comme préalables à toutes réflexions politiques : « C\u2019est là une invitation qu\u2019on ne saurait décliner.» Notice biographique Jean-Paul Coupal est né à Saint-Jean-sur-Richelieu, 1955.Maîtrise de l\u2019UQAM, doctorat de l\u2019Université Concordia.Historien et philosophe de l\u2019histoire.Il est possible d\u2019accéder à l\u2019ensemble de ses travaux à ces trois adresses : « Lettres à un jeune philosophe de l\u2019histoire et autres essais » : https://jeanpaulcoupal.blogspot.com/ « La Bibliothèque hantée » : https://jcoupal.blogspot.com/ et « Le Grand-Duc » : https://legrand-duc.blogspot.com/ SECTION III Poésie / Création 90 SECTION III Poésie/Création Neige sale suivi de 12000 Par Catrine Godin in/poème gris \u2014 Neige sale la neige sale fond sur nous la peine des enfants morts de la guerre dégouline longuement de la voûte bleue la poussière des assassinés descend sur nos joues et nos fronts découverts la cendre des enfants morts de la guerre se respire à chacun de nos pas la chair de la chair chuchote dans l\u2019air en chantant sans mélodie de leurs voix fantômes est-ce leurs cris qui résonnent dans la chute blanche ou ne sont-ce que les poussières des villes qui neigent dans nos yeux aveuglés et indifférents et la joie qui tombait du ciel où est-elle évanouie où sont les enfants rieurs qui faisaient des anges dans l\u2019immaculé de la perfection\u2026 bientôt il neigera gris des pollutions nous aurons l\u2019interdiction de toucher les flocons bientôt il neigera noir de nos abjections nous pleurerons des souvenirs sans larmes nous pleurerons les puretés et les blancheurs d\u2019antan en nous pensant tous innocents POSSIBLES AUTOMNE 2024 91 12 000 ils étaient l\u2019enfance ils étaient beaux et rieurs chevelus plantés droits sur des jambes faites pour courir sauter danser vivre ils chantaient la vie même des louanges d\u2019oiseaux taquins et leurs mères sans doute criaient en les aimant fort et leurs pères sans doute criaient aussi en les aimant fort car ils étaient des enfants ils étaient 12 000 à Gaza \u2026 ils ne sont plus ils ne sont plus 92 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Catrine Godin, de Québec, est poète, artiste multidisciplinaire et autrice de deux recueils de poésie publiés aux Éditions du Noroît : les ailes closes en 2006, les chairs étranges suivi de Bleu Soudain en 2012.Plusieurs poèmes de ces deux premiers recueils ont été mis en musique par Anatoly Orlovsky.En 2013, elle participe au Festival international de poésie de Trois-Rivières.En 2014, elle présente une première version de Percées, Les oracles au Festival Québec en toutes lettres.Coautrice du livret du spectacle de poésie vivante Les oracles (Godin-Delvaux) paru aux éditions Productions Rhizome en 2017, elle se produira la même année à Bruxelles et à Montréal.Elle vient de faire paraître l\u2019essai Un jardin d\u2019étonnement, 2024, chez AMV édition.La revue Possibles en a publié le premier chapitre dans ses no 47, vol.1 et 2.Catrine Godin termine une première exposition d\u2019art visuel (octobre 2024) et travaille sur un projet d\u2019objet sonore. POSSIBLES AUTOMNE 2024 93 Deux poèmes pour Gaza Par Florence Noël vous m\u2019excuserez j\u2019ai grand silence en moi y brûlent des villes, des arbres, des gens s\u2019y noient bêtes, hommes et demeures tous crient : les arbres crient les bêtes crient les villes crient et les hommes récriminent bruyamment les maisons versent leurs flancs meurtris sur de boueux rivages sous le ciel rouge ou noir mes mains sèchent tandis que mes pieds d\u2019argile fondent j\u2019ai grand silence sidéré de visions certaines à n\u2019offrir à quiconque et plus un rêve vaillant et j\u2019ai deux longs bras dépenaillés qui pendent et parfois serrent des êtres las et s\u2019ankylosent et s\u2019ecchymosent et parfois hissent des jours sauvés avec vous avec toi avec toi ?(2022 et toujours d\u2019actualité, comme le confirme un témoignage retranscrit de quelqu\u2019un qui était sur place à l\u2019école Al-Tabi\u2019in à Gaza, où ce matin \u2013 début août 2024 \u2013 à l\u2019aube, les personnes déplacées étaient au nombre de 300 dans la salle de prière lorsque 3 MISSILES ont visé spécifiquement cette pièce.Depuis une semaine, c\u2019est le 8e massacre dans une école-refuge à Gaza.Le massacre ici est au-delà des mots : avec les restes humains non identifiés, ils ont rassemblé des sacs de plastique et évalué.au poids.le nombre de disparus.) 94 SECTION III Poésie/Création donne-moi ce qui ne tremble pour attabler ma fatigue au festin des justes la pierre ?même pas car dessous on a volé les os lovés dans l\u2019enfance du sable un nom poussait sa chair autour pour le Jour de la résurrection depuis on rassemble chaque matin les syllabes de ton nom démembré ce qui ne tremble s\u2019étrangle en ma bouche ne pense même pas à la route éventrée ni à l\u2019immeuble seule son ombre s\u2019éternise sous la poussière et ton épaule que foi n\u2019immobilise plus je jette mes dents sur le tapis s\u2019il me faut vous nommer dans l\u2019ordre et le désordre donne-moi ce qui ne tremble (août 2024) POSSIBLES AUTOMNE 2024 95 Notice biographique Née en 1973, Florence Noël a publié 7 recueils de poésie en édition électronique ou papier (Bleu d\u2019Encre, Taillis Pré, Chat Polaire), et a obtenu le prix Delaby-Mourmaux de l\u2019Association des Écrivains Belges en 2019 pour son recueil Solombre.Son dernier recueil, Ruptures d\u2019étoile (Chat Polaire), est sorti en septembre 2024.Certains de ses textes ont été traduits en espagnol de Colombie et en arabe.Elle a créé une revue de type « anthologie » éphémère de 2010 à 2013 : DiptYque, publiant une centaine de collaborateurs auteurs/trices ainsi qu\u2019artistes.Son travail d\u2019écriture se nourrit régulièrement de collaborations avec des artistes.Elle est membre de l\u2019Association des Écrivains Belges, ainsi que de l\u2019Association Royale des Artistes et Écrivains de Wallonie. 96 SECTION III Poésie/Création Une langue nouvelle suivi de Nuit étoilée sur Gaza Par @fatimazsaid Poèmes traduits de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier et Florence Noël A New Language I sit with all the languages I know My mother tongue and her adopted children And I show them: I show a father carrying two plastic bags, filled with pieces of his son I show them little legs poking out from under mountains of rubble I show them tear-stained faces screaming over lifeless bodies: \u201cburry me with them!\u201d I show them a grandfather hugging the soul of his soul one last time I interrogate each one of my languages for a word, to describe this grief I demand from them this sentence that will move the world to act And when they turn to me in silence, I realise that despair sounds the same in all languages So I resolve to invent a new language, with no word for bomb no word for displacement no word for occupation or death In this new language, you are still alive describing the sound of birdsong to me POSSIBLES AUTOMNE 2024 97 Une langue nouvelle1 Je m\u2019assois avec toutes les langues que je connais Ma langue maternelle et ses enfants adoptés Et je leur montre : Je montre un père qui porte deux sacs de plastique, remplis de morceaux de son fils Je leur montre de petites jambes qui percent sous des montagnes de décombres Je leur montre des visages tachés de larmes criant au-dessus de corps sans vie : « enterrez-moi avec eux ! » Je leur montre un grand-père étreignant l\u2019âme de son âme une dernière fois J\u2019interroge chacune de mes langues à la recherche d\u2019un mot afin de décrire cette douleur J\u2019exige d\u2019elles cette phrase qui incitera le monde à agir Et quand elles se tournent vers moi en silence, je comprends que le désespoir a le même écho dans toutes les langues Alors je me résous à inventer une langue nouvelle où il n\u2019y pas de mot pour bombe pas de mot pour déplacement pas de mot pour occupation ou la mort Dans cette langue nouvelle, tu es toujours en vie en train de me décrire le chant des oiseaux 1.Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier. 98 SECTION III Poésie/Création A Starry Night Over Gaza How high can a missile fly?Does it graze the moon?Can it reach the stars?No?Orphan child let\u2019s play a game \u2013 let\u2019s orbit the tent the morgue and the streets you called home let\u2019s gather your toys, your limbs and your long lost smile yes, your friends can come too and mama will meet us there Now step into my palm let me scatter you, gently, across the sky let me make constellations of your laughter and turn your tears into stardust so that when night falls you are no longer afraid of the dark And when the bombs chase us here on earth I can look up from the rubble see your twinkle see your light and know that you have outlived the night POSSIBLES AUTOMNE 2024 99 Nuit étoilée sur Gaza2 Jusqu\u2019à quelle hauteur un missile peut-il voler ?Peut-il efÒeurer la lune ? Peut-il atteindre les étoiles ?Non ?Enfant orphelin, jouons à un jeu, orbitons autour de la tente, de la morgue et des rues que tu appelais maison rassemblons tes jouets, tes membres et ton sourire perdu depuis longtemps oui, tes amis peuvent venir aussi et maman nous y retrouvera Maintenant, monte dans ma paume laisse-moi te disperser, doucement, à travers le ciel laisse-moi faire des constellations de ton rire et transformer tes larmes en poussière d\u2019étoiles pour que lorsque la nuit tombera tu n\u2019aies plus peur du noir Et quand les bombes nous poursuivront ici sur terre je pourrai lever les yeux depuis les décombres voir ton scintillement voir ta lumière et savoir que tu as survécu à la nuit 2.Traduit de l\u2019anglais par Florence Noël. 100 SECTION III Poésie/Création Note L\u2019autrice, qui signe @fatimazsaid sur X (anciennement Twitter), semble vivre dans l\u2019anonymat, peut- être à Gaza.Son véritable nom est inconnu des réseaux de solidarité avec la Palestine.Elle a demandé sur X de ne pas recevoir de messages via WhatsApp, expliquant que cette plateforme est utilisée par l\u2019armée israélienne pour assassiner des résidents de Gaza. POSSIBLES AUTOMNE 2024 101 Suite de poèmes (extraits1) Par Jorge Palma Traduite de l\u2019espagnol par Jean-Pierre Pelletier 1.D\u2019autres extraits seront publiés dans le numéro suivant.Donde late mi cielo Dime de qué hablas y te diré de qué adoleces, me dijo.Mientras yo buscaba en el cielo la Cruz del Sur donde late mi corazón en llamas, patria mia.Simultaneidad En el mismo instante en que casi sin esfuerzo los dedos de mi madre abren un higo maduro, el cuerpo de un niño es desarmado para siempre por una maldita granada de fragmentación.Là où mon ciel bat Dis-moi de quoi tu parles et je te dirai de quoi tu souffres, me dit-il.Pendant que je cherche dans le ciel la Croix du Sud là où mon cœur bat en flammes, ô patrie.Simultanéité Au même moment où presque sans effort les doigts de ma mère ouvrent une figue mûre, le corps d\u2019un enfant est désarmé pour toujours par une maudite grenade à fragmentation. 102 SECTION III Poésie/Création Todas las ciudades tienen su monte de olivos donde estar más cerca del cielo.Aún las más terribles de todas.Aún no habiendo sitio para que los únicos pájaros que quedan pasen de perfil, entre los edificios espejados que reflejan la soledad y el egoísmo.Pasando el piso 343, en las lejanísimas azoteas uno puede, si quiere, orar.Aún, con el poquísimo oxigeno que resta.Lo demás son excusas.Toutes les villes ont leur Mont des Oliviers où l\u2019on peut se rapprocher du ciel.Même les plus terribles de toutes.Même s\u2019il n\u2019y a pas de place pour les seuls oiseaux qui restent ils passent de profil entre les édifices en miroir qui reflètent la solitude et l\u2019égoïsme.Arrivé au 343e étage, sur les toits les plus éloignés, l\u2019on peut, si l\u2019on désire, prier.Même avec le très peu d\u2019oxygène encore présent.Le reste, ce sont des excuses. POSSIBLES AUTOMNE 2024 103 Esta noche, en el mundo, hay más de una guerra Esta noche, en el mundo, hay más de una guerra.Levanto la vista de esta fría hoja de papel (que no es ni un papiro ni un trozo de piel animal) y miro los gruesos diccionarios de la antigua biblioteca.Ninguna pregunta ha sido contestada, me parece escuchar.Y soy yo mismo que escribo anoto releo el horror en titulares lejos de las fogatas.Escribo leo miro la antigua biblioteca.Afuera llueve y hace frío.Esta noche, en el mundo, hay más de una guerra.Los libros no responden.Ninguna de las preguntas han sido contestadas.Y me arden los ojos, como si me hubiera entrado de un solo golpe el humo de todas las fogatas de la tierra.Ce soir, il y a plus d\u2019une guerre dans le monde Ce soir, il y a plus d\u2019une guerre dans le monde.Je lève les yeux de cette froide feuille de papier ( qui n\u2019est ni un papyrus ni un morceau de peau animale) et regarde les gros dictionnaires de la vieille bibliothèque.On n\u2019a répondu à aucune question, me semble-t-il.Et c\u2019est moi-même qui écris note relis l\u2019horreur dans les gros titres loin des feux et de la fumée.J\u2019écris je lis je regarde la vieille bibliothèque.Il pleut dehors et il fait froid.Ce soir, il y a plus d\u2019une guerre dans le monde.Les livres ne répondent rien.On n\u2019a répondu à aucune des questions.Et mes yeux brûlent, comme si d\u2019un coup avait pénétré en moi la fumée de tous les feux de la terre. 104 SECTION III Poésie/Création Tránsito El pan que no llegó a mi mesa hoy.¿Dónde se detuvo?Todo lo demás es humo Cuando el dinero se convierte en llanto y el llanto en marejada el desalojo de todo lo soñado se vuelve charco, goterio, agua sucia de las cañerías.Todo lo demás es humo.De passage Le pain qui n\u2019est pas arrivé à ma table aujourd\u2019hui : où s\u2019est-il arrêté ?Tout le reste est fumée Quand l\u2019argent se change en larmes et les larmes en marée le rejet de tout ce qui a été rêvé devient une flaque, un compte-gouttes, l\u2019eau sale des canalisations.Tout le reste est fumée.Notice biographique Jorge Palma est poète, conteur, journaliste culturel et vulgarisateur.Il est l\u2019auteur d\u2019onze livres de poésie dont le tout dernier, En el nombre del Padre, est paru en 2023.Sa poésie a été publiée dans plusieurs revues latino-américaines et ailleurs dans le monde.Il a été coordonnateur de la revue Caravansary (Colombie).Il est actuellement l\u2019un des conseillers de la revue Santa Rabia (Pérou).Sa poésie est traduite en neuf langues, dont le français au Québec.Il a participé à divers festivals internationaux de poésie partout dans le monde, notamment à celui de Trois-Rivières en 2019.C\u2019est ici sa troisième collaboration avec Possibles.Jorge a remporté le prix Rey David de poésie biblique ibéro-américaine en 2023 (Salamanque, Espagne). POSSIBLES AUTOMNE 2024 105 Liban Par Robert Moorhead 2016.Acrylique, 40 x 30 po. 106 SECTION III Poésie/Création Texte dans le tableau « Tant de corps gisent sur le sol disloqué » par Andrea Moorhead1, extrait de Terres de Mémoire, Éditions de L\u2019Atlantique, Saintes, France, 2012.1.Voir dans ce numéro la suite poétique Épreuves planétaires d\u2019Andrea Moorhead Notice biographique Robert Moorhead est peintre, graphiste et codirecteur de la revue Osiris.Après une longue carrière en enseignement, il a fondé A&R Design, dont la spécialité est le dessin et la création des livres.En 2017, la revue Saraswati (Saintes, France) a publié une longue entrevue avec Moorhead et a reproduit une trentaine de ses tableaux.Ses collages et inventions graphiques se trouvent souvent dans les pages des revues telles que, récemment, Indefinite Space en Californie et The January Review aux Philippines.Il collabore régulièrement aux Éditions Anterem en Italie. POSSIBLES AUTOMNE 2024 107 Au royaume de Bosch et d\u2019Orwell1 Gaza, juillet 2018 * Par Olivia Elias 1 Dans mon cerveau-cage les pensées tournent tournent et tourneboulent au Royaume de Bosch et d\u2019Orwell sur fond gris orage strié de feux d\u2019artifice meurtriers scènes de ténèbres rêves peuplés d\u2019estropiés d\u2019éclopés de lapins aux yeux rouges qui courent dans toutes les directions dans la cage en convulsion ciel interdit mer interdite no exit dans cruauté il y a cru chair sanglante plaies à vif rêves éviscérés espoir écartelé une bande de sable prise dans les rets d\u2019immenses filets venimeux dérivant au large de la planète Terre territoire du bannissement destin qui pousse comme herbe folle sur champ de mines des centaines et centaines de milliers d\u2019ombres embastillées bras ou jambes passés à travers les mailles 1.La rédaction de Poésie et création de la revue Possibles tient à remercier Mme Ghislaine Brault-Molas, éditrice, de nous avoir accordé la grâce de reproduire ici le poème d\u2019Olivia Elias.Que cette dernière accepte aussi toute notre reconnaissance et notre amitié.Ce texte, de circonstance, est publié avec l\u2019aimable autorisation des éditions La Feuille de thé \u2013 France.(J.-P.P.et A.O.) 108 SECTION III Poésie/Création bouche collée aux trous elles envoient des signaux je vois leur long combat contre les vautours je vois leur longue marche du retour et je m\u2019incline devant les Endurants les Refusants armés de pierres et de cerfs-volants d\u2019elles ombres embastillées au Royaume des drones j\u2019apprends ce que veut dire être Vivant Vivant et Humain et je m\u2019incline 2 Dix ans les irradiés d\u2019Hiroshima attendirent dix ans que soit nommée la boule orange et noire surgie dans un éclair de feu la boule orange et noire qui sépara les uns des autres tous les pères mères tous les petits enfants chéris\u2026 dix ans pas de nom et le silence imposé sur le monde écorché vif elle avait été pourtant baptisée la bombe de 10 000 livres que Thomas Ferebee largua le 6 août 1945 sur Hiroshima Petit garçon c\u2019est ainsi qu\u2019on l\u2019appela la boule orange et noire un jouet pour petits garçons assis sur les trônes du monde petits garçons si avides qu\u2019il leur faut des instruments de mort toujours plus puissants combien de temps ceux de Gaza devront-ils attendre que soit nommée la Dévastation combien de temps devrons-nous tenir le journal du deuil et de l\u2019afÒiction POSSIBLES AUTOMNE 2024 109 la colère s\u2019est consumée au soleil carbonisé demeurent la sidération et la honte d\u2019assister à cela - *Citations en italique extraites de : Poèmes de la bombe atomique de T?ge Sankichi, traduction du japonais par Ono Masatsugu et Claude Mouchard, essai de Claude Mouchard, Éditions Laurence Teper, Paris, 2008.Notice biographique Poète de la diaspora palestinienne, née à Haïfa en 1944, Olivia Elias écrit en français.Elle a vécu jusqu\u2019à l\u2019âge de 16 ans au Liban où sa famille s\u2019est réfugiée en 1948, puis à Montréal où elle a étudié et enseigné les sciences économiques, avant de s\u2019installer en France.Olivia Elias a toujours écrit mais n\u2019a décidé de publier qu\u2019en 2015, année où paraît L\u2019Espoir pour seule protection, suivi de Ton nom de Palestine (2017), puis Chaos, Traversée (2019).En novembre 2022, elle fait ses débuts en anglais avec Chaos, Crossing, version bilingue et augmentée de Chaos, Traversée.En septembre 2023 paraît Your Name, Palestine chez le même éditeur.Ses poèmes, traduits en plusieurs langues, ont été publiés dans de nombreuses revues et anthologies, en France comme à l\u2019étranger.Marqués par l\u2019exil et l\u2019errance, ils manifestent un profond sentiment de solidarité avec les bannis et exclus de la vie belle.En 2024, Chaos, Crossing a été sélectionné pour le Sarah Maguire International Prize For Poetry In Translation.Site : https://eliasolivia.com 110 SECTION III Poésie/Création Jérusalem Par Christophe Condello « Jérusalem, haut lieu spirituel de la terre. Depuis 3000 ans, sur une superficie d\u2019à peine un kilomètre carré, des hommes y adorent et prient le Dieu unique, créateur des choses visibles et invisibles.C\u2019est dans ses murs que Jésus a été crucifié\u2026 Jérusalem est aussi un des hauts lieux de l\u2019histoire : l\u2019histoire advenue et l\u2019histoire qui advient.» Jean-Paul Desbiens Une vie c\u2019est considérable nous disent les pierres désassemblées jusqu\u2019au ciel * Les âmes s\u2019enroulent autour de l\u2019épuisement le lieu se vide les pas du crucifié dessinent le vieux Jérusalem son dos courbé nos paradoxes à la source du vertige * Les ventres s\u2019ouvrent personne ne congratule l\u2019aurore déchirée la vie ruisselle POSSIBLES AUTOMNE 2024 111 de guerre lasse nos yeux liquides mer Morte rosée du monde * Au loin on le devine la roche le sable portent l\u2019azur de tous nos ciels * Le feu n\u2019a ni couleur ni retenue il égalise jusqu\u2019au néant * Sur le Dôme la nuit se prolonge dans une tente d\u2019infortune nos chagrins et la suie des illusions persistent * Le minaret chante histoire respect 112 SECTION III Poésie/Création des ailes illuminent l\u2019aube d\u2019anciens paysages revenus en bouche les arbres agitent l\u2019univers se hissent à contre-courant vers le sacré encoches de tendresse de jeunes filles dansent prennent leur envol dans la désinvolture * Une parole seule lancée dans le vent frissonne trois fois le silence des arbres l\u2019honore qui de nous ou de la pluie inconsolable au rythme des naissances s\u2019élèvera * Sur la place bondée d\u2019existence un soleil se noie dans l\u2019indifférence des tapis volent en miettes POSSIBLES AUTOMNE 2024 113 plusieurs mains attrapent un peu d\u2019enfance l\u2019espoir existera après nos ombres * Combien de vies encore à vivre sur l\u2019autre versant de l\u2019horizon Notice biographique Christophe Condello a publié 7 recueils de poésie ; ses œuvres apparaissent dans 2 anthologies.2022 : 1er prix littéraire de la revue La Bonante (Université du Québec à Chicoutimi) et 2e prix Max Rouquier.M.Condello est directeur littéraire chez Pierre Turcotte Éditeur.Il anime un blogue poétique qui porte son nom : christophecondello.wordpress.com 114 SECTION III Poésie/Création Une simple poignée de mains Par John Mikhaïl Asfour Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier Casual Handshake1 For Edward Said Give me your pen and enter my mind, take your place in a new exile, and let us write of a handshake between us and countries ready to be born.Dictate the lines and fill the page, whisper in my ear.Tell me how the rebel dies and the poem remains real, how the words inscribe a new lease to freedom, erect borders, build a house and open a street, raise a flag on each lawn and enter the age from the Eastern gate.Give me your pen and let your fingers rest.Let me move my lips for you; let me reroute all the contracts, all the resolutions on the shelves of the UN and draw a new map.Place Jerusalem at center stage and tell me how, in building a country, you stumbled upon death, snubbed its vigour, slowed its march and how you will live in the books and the minds; a sane vision, a miracle, a passport, and shall we say 1.John Mikhaïl Asfour, Blindfold, McGill-Queen\u2019s University Press (MQUP), 2011, 95 pages. POSSIBLES AUTOMNE 2024 115 there\u2019s an eventual wedding on the horizon and a bride sliding into her dress, a country being born out of the rubble, a people breaking all shackles and obliterating prisons. Or shall we say how you happened into our lives and held assemblies of the mind with Joyce, Conrad and Proust, with Darwish and Maghut, how you and they have walked into your exile only to redefine what we write, a language, only to build your own city.How you erased all the lies hurled at you, at us with no hint of any logical or even narrative structure to support the offence. How you removed the slander from our history, wiped the slate clean and taught us to be proud and turn each exile into a homeland, taught us to seize on an image to proclaim as long as our skin holds our bones.Your chisels sharpened and oiled, your words, alchemy cutting through all the chatter, you toured the world to unclutter our case, to reinvent a concept for peace everywhere.You trained each of us to count our desires and not to fear passions of the mind and the body; desire to cross borders without checkpoints, to be free, not to be fingerprinted or profiled, not to be defaced on any screen or front page, desires to read and understand and to walk into the sun human and informed. 116 SECTION III Poésie/Création When much of the light in the universe has not yet reached us, you leave and the tents still crowd the land, the bombs pour down, houses are ripped from the earth, and the olive trees are hacked and uprooted.The flames in the East rage on and all the treaties are deferred. The war dominates the whole century and petitions everyone.The others die and we die. You leave and only the question remains: has our suffering been less painful and as they close their eyes, have our dead been by all measures unlike theirs? POSSIBLES AUTOMNE 2024 117 Une simple poignée de mains2 Pour Edward Saïd Donnez-moi votre stylo et pénétrez dans mon esprit, prenez place dans un nouvel exil et écrivons à propos d\u2019une poignée de mains entre nous et les pays prêts à naître.Dictez vos mots et remplissez la page, chuchotez à mon oreille.Racontez-moi comment meurt un rebelle et le poème demeure vrai, comment les mots marquent un nouveau tournant vers la liberté, érigent des frontières, bâtissent une maison et ouvrent une rue, hissent un drapeau sur chaque pelouse et s\u2019inscrivent dans l\u2019époque depuis les portes de l\u2019Orient.Donnez-moi votre stylo et laissez vos doigts se reposer.Laissez mes lèvres mimer les vôtres, laissez-moi refaire tous les contrats, toutes les résolutions sur les rayons de l\u2019ONU et dessiner une carte nouvelle.Placez Jérusalem au milieu de la scène et expliquez-moi comment, en construisant un pays, vous avez rencontré la mort, repoussé sa vigueur, ralenti sa marche et comment vous vivrez dans les livres et les esprits ; une vision sensée, un miracle, un passeport et, disons, des noces possibles à l\u2019horizon et une mariée enfilant une robe, un pays en train de naître des décombres, un peuple rompant toutes ses chaînes et détruisant les prisons.Ou alors disons 2.Nous tenons à remercier Mikaela et Jonathan Asfour de nous accorder la permission de reproduire l\u2019original de ce poème ainsi que la traduction française publiée en 2014 et révisée ici.Il s\u2019agit d\u2019un extrait de Les yeux bandés, Éditions du Noroît, 94 pages. 118 SECTION III Poésie/Création comment vous êtes arrivé dans nos vies et avez tenu des banquets de l\u2019esprit avec Joyce, Conrad et Proust, avec Darwich et al-Maghout, comment eux et vous êtes entrés en exil à seule fin de redéfinir notre écriture, un langage, de construire votre propre ville.Comment vous avez effacé tous les mensonges lancés contre vous, contre nous, sans le moindre soupçon de trame logique ou même narrative pour constituer une insulte.Comment vous avez réfuté toute calomnie de notre histoire, remis l\u2019ardoise à neuf et nous avez appris la fierté et à transformer chaque exil en une patrie, à nous saisir d\u2019une image à brandir aussi longtemps que nous aurons la peau et les os.Vos couteaux afÏlés et huilés, vos mots, alchimie pour couper court à tout bavardage, vous avez fait le tour du monde pour dégager notre histoire, pour réinventer aux quatre coins l\u2019idée de la paix.Vous nous avez montré à tenir compte de nos désirs, à ne pas craindre les feux de l\u2019esprit et du corps, le désir de traverser les frontières sans contrôles, d\u2019être libres, sans empreintes digitales ni profilage, sans nous retrouver avilis sur un écran ou à la une, le désir de lire, de comprendre et de marcher jusqu\u2019au soleil, humains et éclairés.Alors qu\u2019une bonne part de la lumière de l\u2019univers ne nous a pas encore atteints, vous partez, les tentes peuplent toujours le pays, les bombes se déversent, des maisons arrachées à la terre, les oliviers abattus et déracinés. POSSIBLES AUTOMNE 2024 119 Les flammes continuent de faire rage sur l\u2019Orient et tous les traités sont différés. La guerre domine tout le siècle et fait appel à tous.Les autres meurent et nous de même.Vous partez et seule la question demeure : nos souffrances ont-elles été moins atroces et, alors qu\u2019ils ferment leurs yeux, nos morts ont-ils été, à tout prendre, différents des leurs ?Notice biographique Né au Liban en 1945, John Asfour est poète, traducteur de l\u2019arabe, professeur de littérature, auteur de sept livres dont cinq en langue anglaise, d\u2019une anthologie de poètes arabes de la modernité dont il a assuré la direction et la traduction, puis d\u2019une édition de poèmes choisis de Mohammed al-Maghout.Il vécut à Montréal plus de quarante ans jusqu\u2019à son décès survenu en 2014.Nisan, son premier livre traduit en français par Nadine Ltaïf, parut aux Éditions du Noroît en 2009.Les yeux bandés, son deuxième livre traduit en français par Jean-Pierre Pelletier, et dont ce poème est extrait, a vu le jour en 2014 chez le même éditeur.La traduction reproduite ici a été légèrement amendée. 120 SECTION III Poésie/Création Rouge à lèvres (Kaddish, poème IX)1 Par Marjorie Silverman Traduit de l\u2019anglais par Cat LeBlanc LIPSTICK My mother wore lipstick Your mother wore heroism My mother achieved distance Your mother achieved exodus I know because I read the book I\u2019m sorry but not that sorry ** now I look at her textiles and kvetch about unbounded bathrooms and shared underwear and hair dryers that undo worlds while your own war inhabits you silently insidiously deceptively visible only through your bald head while I thrash around in constant combat beating myself up wearing myself into the ground as though capitulating instead of fleeing pogroms is in my blood the way Salonika is in your blood the way cancer is in your blood the way survival is in your blood the way your will to live is so much stronger than mine because mine reaches for the mental institution mine reaches for any way out mine is jealous of your cells mine doesn\u2019t know what to do with this battle that continues ** until Chopin seeps through the ceiling like gas and I Stop.1.Extrait du recueil (Un)spoken (2023). Reproduit ici avec l\u2019autorisation de l\u2019éditeur, Now or Never Publishing, Surrey, C.-B., Canada.Tous droits réservés à l\u2019auteure, ©Marjorie Silverman. POSSIBLES AUTOMNE 2024 121 ROUGE À LÈVRES Ma mère portait le rouge à lèvres Ta mère portait l\u2019héroïsme Ma mère prenait ses distances Ta mère prenait sa liberté Je le sais parce que j\u2019ai lu le livre Je suis désolée, mais pas tant que ça ** maintenant je regarde ses textiles et kvetche sur les salles de bains sans bornes et les sous- vêtements partagés et les séchoirs à cheveux qui fondent les mondes alors que ta propre guerre t\u2019habite silencieusement insidieusement faussement visible uniquement par ta tête chauve alors que je me débats dans un combat continu me martyrisant me pulvérisant jusqu\u2019aux os comme si céder aux pogroms au lieu de fuir coule dans mon sang comme Salonika coule dans ton sang comme le cancer coule dans ton sang comme la survie coule dans ton sang comme ta volonté de vivre est tellement plus profonde que la mienne parce que la mienne cherche l\u2019asile la mienne cherche toutes les issues la mienne est jalouse de tes cellules la mienne ne sait pas comment faire face à ce combat sans fin ** jusqu\u2019à ce que Chopin émane du plafond comme un gaz et je m\u2019arrête.Notices biographiques Marjorie Silverman, d\u2019Ottawa-Gatineau, est une auteure de la relève. Ses poèmes ont paru dans les revues The Maynard, Bywords et Montréal Writes.À travers son écriture, Marjorie tente d\u2019instaurer un dialogue entre ses diverses identités, y compris son héritage culturel juif et la lutte menée tout au long de sa vie contre des problèmes de santé mentale.Ancienne psychothérapeute, Marjorie est actuellement une professeure associée à l\u2019École de travail social de l\u2019Université d\u2019Ottawa. (Un)spoken, dont le poème ci-dessus est extrait, est son premier recueil de poésie.Cat LeBlanc est une traductrice entre l\u2019anglais et le français originaire de la Nouvelle-Écosse.Ses traductions de poésie, de littérature et de textes académiques ont paru dans plusieurs publications, allant de livres pour enfants et de rapports de recherche jusqu\u2019à des revues académiques et littéraires.Avec plus de deux décennies d\u2019expérience et une passion pour la langue et la littérature, Cat apporte rigueur, application et élégance à chacune de ses traductions. 122 SECTION III Poésie/Création Haïku Par Vasile Trif Traduit du roumain par Jean-Pierre Pelletier, Anatoly Orlovsky et André Seleanu1 1.Traduction libre du roumain à l\u2019anglais par André Seleanu \u2013 voir dans ce numéro la recension de sa monographie « Le conflit de l\u2019art contemporain.Art tactile, art sémiotique.» (L\u2019Harmattan, Paris, 2021) par Dr Christian Roy.Traduction du roumain au français par Jean-Pierre Pelletier et Anatoly Orlovsky, à partir de l\u2019original et tenant compte de l\u2019interprétation de Seleanu.Version finale approuvée par l\u2019auteur. Haiku ancorat în propriul trup precum o corabie într-un port r?nile amiezii lumea intr? prin mine ca printr-o sit?pleoapele lumii pleoape uscate în miez noapte în dezmierd captiv în porii umbrelor un dans crepuscular emerge Haïku ancré dans son propre corps tout comme un navire dans un port blessures de midi le monde entre en moi comme par un crible paupières du monde paupières pulpe desséchée nuit de caresse prise dans les pores des ombres une danse crépusculaire émerge Notice biographique Voir la notice qui suit les reproductions d\u2019acryliques de la série « Fiat Lux ! » par le même auteur et artiste. POSSIBLES AUTOMNE 2024 123 Fiat lux ! Par Vasile Trif 2024.Acrylique sur papier, 7 x 7 po.« L\u2019art de Vasile Trif se lance dans une odyssée en profondeur, cartographiant les espaces entre le domaine du matériel et celui de l\u2019Esprit.Son œuvre plonge au cœur de l\u2019interférence, traversant les frontières entre les mondes intérieurs et extérieurs.Porteur d\u2019une spiritualité profonde, l\u2019art de Trif ouvre la voie à la découverte de soi, récupérant des fragments du divin.Puisant dans les traditions de Byzance et de la Transylvanie, l\u2019artiste crée un langage visuel distinct qui invite à la contemplation et à l\u2019expérience de redécouverte.Son art est un testament au pouvoir transformateur de la créativité, éclairant le chemin vers la beauté, le sens et une compréhension plus profonde.» Institut culturel roumain, New York (traduction d\u2019Anatoly Orlovsky) 124 SECTION III Poésie/Création 2024.Acrylique sur papier, 7 x 7 po.Notice biographique Né en Roumanie, Vasile Trif vit actuellement au Québec ; il est prêtre orthodoxe à Saint-Eustache.Auteur de nombreux recueils de poésie, il est aussi peintre d\u2019icônes sur verre et d\u2019œuvres de technique mixte sur papier.Son dernier livre d\u2019artiste (bilingue), La Pêche miraculeuse, paraît à l\u2019été 2024 à Cluj-Napoca.La même année, en octobre, il participe à l\u2019exposition Antisymmetric / Romanian-Canadian Perspectives in Contemporary Art à l\u2019Institut culturel roumain de New York. POSSIBLES AUTOMNE 2024 125 Extraits choisis1 Par Rafael Patiño Góez Traduits de l\u2019espagnol par Jean-Pierre Pelletier Pasos adelante del límite Él guarda en una caja ilusoria los restos de tu sueño, como si estuviera excomulgado del amor de huesos calcinados, ciego por el resplandor mojado de luna que da a los patios del delirio, la salamandra de la aurora enciende los jardines para que beba esa pócima de destinos cruzados.El cuenco de tu mano recibe al mar, tu párpado tiembla, ya la noche no podrá reclamar ese corazón tembloroso por tu cuchillo de obsidiana y ascenderemos de nuevo hacia la misma nada.Des pas au-delà de la limite Il conserve dans une boîte illusoire les restes de ton rêve, comme s\u2019il était excommunié de l\u2019amour d\u2019os calcinés, aveuglé par la lumière mouillée de lune qui donne sur les cours du délire, la salamandre de l\u2019aurore allume les jardins pour qu\u2019il boive cette potion de destins croisés.Le creux de ta main accueille la mer, ta paupière palpite, la nuit ne pourra plus réclamer ce cœur frémissant à cause de ton couteau d\u2019obsidienne et nous nous élèverons à nouveau vers le même néant.Himnos de luz Él hace un himno con una extensión zozobrante de tu sombra, la noche de piel escamosa extiende sus oleadas sobre su pecho, luego, una ebriedad de cantárida y luna, con hábiles uñas carda el pelaje hirsuto de la obsesión, nadamos en los precipicios de las sábanas y miradas de pedernal tocan una música en nuestro corazón.Hymnes de lumière Il fait un hymne à même un prolongement désespéré de ton ombre, la nuit de peau squameuse étend ses vagues sur sa poitrine, puis, une ivresse de cantharide et de lune, à l\u2019aide de griffes habiles carde le pelage hirsute de l\u2019obsession, nous nageons dans les précipices des draps et des regards de silex jouent une musique dans notre cœur.1.D\u2019autres extraits seront publiés dans le numéro suivant. 126 SECTION III Poésie/Création Geometría de la obsesión Él piensa que eres tan bellamente adornada que en el comienzo del mundo todas las bestias anudaron sus colas, pensativas; luego, el racimo de los sueños desprendió una oleada de tamborileos fosforescentes, las agujas de hielo tejieron jornadas enteras de vientos presurosos, el párpado donde se oculta la noche desató sus fundiciones aceradas y los besos tomando el camino extraviado de la noche tejieron temblores de pulpa roja.Géométrie de l\u2019obsession Il pense que tu es si joliment parée qu\u2019au commencement du monde toutes les bêtes ont noué leurs queues, pensives ; puis, la grappe des rêves a dégagé la houle des tambourinements phosphorescents, les aiguilles de glace ont tissé des journées entières de vents pressés, la paupière sous laquelle se cache la nuit a détaché ses fonderies acérées et les baisers en prenant le chemin perdu de la nuit ont tissé des tressaillements de pulpe rouge.Agudos argumentos Él traza la línea y la franquea, la tinta acentuada por las coces y puños que el delirio le asesta pueden bien echarse en alcohol y usarlas a destajo, según que la luna haga su tarea de sangre o no.Arguments tranchants Il trace la ligne et la franchit, l\u2019encre accentuée par les coups et les poings que le délire assène peut bien être mise dans l\u2019alcool et utilisée à la tâche, selon que la lune accomplisse ou non son devoir de sang.Memento de la luna Él posa su voz discordante en el borde de esta pecera donde las escamas de la crueldad brillan, un manantial de aguas oscuras acecha como si fuera un traje de locura para su sed.Has echado las cartas incendiadas que queman los límites indescifrables de la belleza, tus hermosos escupitajos ponen brillantes montones de salmuera en sus sienes, parejo con el paso de la luna la muerte crece en forma de silencio.Mémento de la lune Il pose sa voix discordante au bord de cet aquarium où les écailles de la cruauté brillent, une source d\u2019eaux obscures guette comme si c\u2019était un vêtement de folie pour sa soif.Tu as jeté les lettres enflammées qui brûlent les limites indéchiffrables de la beauté, tes beaux crachats déposent quantité de saumure sur ses tempes, pareil au pas de la lune la mort croît en forme de silence. POSSIBLES AUTOMNE 2024 127 Silencio viajando Él sueña despierto con el nacimiento de esas uñas que preludian tu untuosa voz y duermen sus lunas con suavidad algodonosa en los acuosos recodos de su piel.La montaña de mentiras enreda tus propios pasos incendiados, el cielo es una cortina enlodada, la acera desemboca en un nudo, una voz canta en falsete, la sonrisa con que lo envuelves parte tiras de su carne, él se declara prendado de tu sombra y seres de largos cuellos se asoman a verte pasar hacia la noche llevando su cabeza.Silence voyageur Il rêve éveillé de la naissance de ces ongles qui préfigurent ta voix onctueuse et ses lunes dorment avec une douceur cotonneuse dans les eaux sinueuses de sa peau.La montagne de mensonges enchevêtre tes propres pas enflammés, le ciel est un rideau souillé, le trottoir débouche sur un nœud, une voix chante en fausset, le sourire avec lequel tu l\u2019enveloppes taille en tranches sa chair, il se déclare épris de ton ombre et des êtres au long cou te regardent passer la nuit en portant sa tête.Argamasa de la sugestión Él te pensaba recorriendo los pasillos invertidos en las grandes vertientes de la sangre, los soplos con que un gemido alimenta sus aposentos llenos de atuendos locuaces y abalorios, bellos loros edificando un parlamento abigarrado, nafta de las palideces ingenuas, pasos pospuestos por la sombra hecha de turquí profundo, el pensamiento cincela sus fronteras, luego viene el mar y remeda el encaje, el tiempo se lava los dedos, la pulpa del tacto corea sus palabras, la espera es locuaz, la norma desobedece a la palabra libertad.Mortier de la suggestion Il te croyait en train de parcourir les couloirs inversés sur les grands versants du sang, les soupirs avec lesquels un gémissement nourrit ses chambres remplis de vêtements bavards et de babioles, de beaux perroquets construisant un parlement bigarré, naphte des pâleurs ingénues, étapes retardées par l\u2019ombre faite de turquin profond, la pensée cisaille ses frontières, puis vient la mer et imite la dentelle, le temps se lave les doigts, la pulpe du toucher reprend en chœur ses mots, l\u2019attente est bavarde, la norme désobéit au mot liberté. 128 SECTION III Poésie/Création Aposentos del silencio Él moraba en los aposentos del silencio y con martillos de vidrio golpeaba sus sienes hasta que brotaba un poema, una estela enigmática, restos vaporosos de un sueño.En la escritura que sangra y canta hay los túneles donde escurre el dolor, los precipicios escarpados de una palabra con la que quisieras valerte del amor como de un dije, un amuleto, una esclusa incendiada, el hexagrama donde yaciera el ídolo de los extraviados.Chambres du silence Il demeurait dans les chambres du silence et, avec des marteaux de verre, il frappait ses tempes jusqu\u2019à ce qu\u2019apparaisse un poème, une stèle énigmatique, restes vaporeux d\u2019un rêve.Dans l\u2019écriture qui saigne et chante, il y a les tunnels où s\u2019écoule la douleur, les falaises escarpées d\u2019un mot avec lequel tu voudrais te servir de l\u2019amour comme d\u2019un bijou, une amulette, une écluse en feu, l\u2019hexagramme où repose l\u2019idole des égarés.Aposentos del sosiego Él se apuntala en los bordes rugosos del sosiego, pone su cabeza inclinada hacia las muecas feroces con que la mañana se ríe de las blasfemias, entonces decide blandir esa hoja de hierba que traza con paciencia el prado para que brote un árbol.Quieres persuadir a la danza y tu boca hace intentos infructuosos.Las piernas son dueñas de nuestras locuras y bailamos incluso un beso o el retintín de una moneda.La próxima mañana va siendo destilada entre la noche.Chambres du calme Il s\u2019appuie sur les bords rugueux du calme, met sa tête penchée sur les grimaces féroces avec lesquelles le matin se moque des blasphèmes, puis décide de brandir cette feuille d\u2019herbe qui trace avec patience le pré pour que pousse un arbre.Tu veux inciter à la danse et ta bouche fait des tentatives infructueuses.Les jambes sont les maîtres de nos folies et nous dansons, même un baiser ou le tintement d\u2019une pièce de monnaie.Le lendemain matin se distille dans la nuit. POSSIBLES AUTOMNE 2024 129 Notice biographique Rafael Patiño Góez (Medellín, Colombie, 1947) est poète, peintre et traducteur.Autodidacte, il a enseigné le français, l\u2019anglais et l\u2019art cybernétique. Il a collaboré à différents périodiques de son pays et de l\u2019étranger.Il a traduit du français et de l\u2019anglais plusieurs poètes des quatre coins de la planète dans le cadre du Festival international de poésie de Medellín et du Festival ibéro-américain de théâtre de Bogota.Il a travaillé, entre autres, sur des auteurs des Antilles, de l\u2019Afrique et sur le poète français Bernard Noël.Poète, il a publié une dizaine de titres, dont le dernier, paru en 2016, est Arcanos del vidente (éditeur : Summa, Lima, Pérou). 130 SECTION III Poésie/Création Se fabriquer l\u2019offrande du dehors (extraits) Par Geneviève CATTA Pour l\u2019heure l\u2019hirondelle tremble la feuille aux plis de ses ailes entre doute et course en milieu de nuit mais avant le goût du matin je décrocherai l\u2019éclair entre nos têtes enfermées et puis il y aura ton geste imperceptible privilège du doigt \u2014 enfoncer son regard dans la fièvre du sable tout s\u2019y jette tu verras la gorge du miel la rouille des glaçons la danse de minuit celle des cris du soleil sa morsure insolente.\u2014\u2014\u2014 De la neige et tout le temps un cycle un fantôme empêchent-ils joie arbres de se démembrer ou l\u2019eau de ronger le germe éclate décape l\u2019oubli des armures on étouffe dans nos bras mais la faim emporte jusqu\u2019au cœur son sillon si court.\u2014\u2014\u2014 Laisse à la nuit l\u2019inexplicable laisse le soufÒe de la plaine attente tiède et onde soleil lui rendre l\u2019impatience de la Terre je suis un peu comme ça aussi l\u2019orage est un vide qui traverse je t\u2019ouvrirai maison comme issue au chaos depuis ces jours défoncés visages et paroles d\u2019une saison à retrouver écoute le ciel changer sous la friche. POSSIBLES AUTOMNE 2024 131 \u2014\u2014\u2014 L\u2019équinoxe sera géant entre eaux et tous bois que tu as refoulé derrière sais-tu si on peut éviter l\u2019embardée avec juste du rouge mes hivers ont été rudes et j\u2019ai caché mes sèves sous mon ventre il palpite sang à réparer (mes lèvres de printemps sont mon seul rouge).\u2014\u2014\u2014 Le grand chêne s\u2019appartient broie glands ouvre ongles secs à l\u2019Homme c\u2019est comme le vent (lente pesée aux murs des villes) torpillé nettoyé parti sur sa route à présent l\u2019instant peut culbuter la brûlante alarme et s\u2019échapper oh ! embrasser la lune et à pied le rêve venu au monde.\u2014\u2014\u2014 À chaque fois sève longue d\u2019une nouvelle langue être définitif perdre vite pour oublier ce que l\u2019attente rompt la lumière tire le sang des caves on se soule à recomposer la prise de l\u2019envie (nous surprend aspirés par l\u2019astre sur la crête des arbres nos têtes offertes au balancement du vœu à durer au blanc à minuit) comme une barque libre \u2014\u2014\u2014 Je suis allée en éclaircie à terre jour si large à ma portée et nulle route la seule mesure multiple et vivante tranquille dans la vue du monde et où vibrer sans bornes les mots se sont renouvelés mêlés à ma main méticuleuse et résolue l\u2019épaisseur a tenu quelle clarté au point précis de la peur.\u2014\u2014\u2014 Je veux mûrir retrouver fleurs du blé à vivre et corbeilles frontales rentrer sortir sur le vertige des arbres animés érigés aux étoiles sublimes je veux ralentir (une seule jeunesse à l\u2019air vif) replanter tes longs battements de cils dans mes paumes j\u2019ai huit mois d\u2019efforts à oublier. 132 SECTION III Poésie/Création \u2014\u2014\u2014 Je cherche dans le carré de la petite heure l\u2019oiseau venu joindre terre et ciel l\u2019arbre à porter le jour comme une lampe votive te cacher que je n\u2019ai plus faim l\u2019eau pure s\u2019il m\u2019en reste plus rien ne me protège.\u2014\u2014\u2014 Comme un vœu d\u2019intensité à octobre lent dans son temps de froid le bleu complémentaire fait des heures supplémentaires avec le roux des eaux mortes mais c\u2019est bataille aiguilles arrêtées des pins désir de tuer la saudade l\u2019ombre intruse brise l\u2019aile de la joie le moment l\u2019heure l\u2019amour fuient et je sors joindre l\u2019extrémité du monde aux ombres difformes mes mains font blêmir la lune terre et ciel s\u2019écoulent s\u2019éteignent les mots la poésie seuls demeurent.\u2014\u2014\u2014 Ai-je esprit de silence ?esprit au silence ?mes doigts enfouis éveillés pour toujours comme mille soleils à poindre au-dessus de la terre le corps retient son suaire ordonné aux plis du miroir et je m\u2019éveille devant inoubliée la voix devenue si claire soudain même au vent des reflets froids je crois me souvenir de toi ni seulement l\u2019obscur \u2014\u2014\u2014 Le ciel reprend ses ourlets sa nuit au soleil et je me regarde jouer du monde m\u2019inquiéter de l\u2019ombre qui commande le monde respire-t-il le cœur dilaté des regards pleins or la herse des toits se referme demain de plus pour le haut lieu d\u2019hiver.\u2014\u2014\u2014 Dans l\u2019instant hors de la muse cathédrale captive assoupie POSSIBLES AUTOMNE 2024 133 les feuilles craquent des plaintes sous leurs orbites de grès l\u2019été est à perte de sang et chétive la main qui pointe l\u2019aube si l\u2019eau pouvait emprunter au vent les brides de son attelage j\u2019irais à la soif de tes biceps échevelés te raconter mon hiver immobile l\u2019oiseau n\u2019a plus l\u2019œil vif de la rouge liane entre mes lèvres j\u2019étouffe la bourrasque et parle les mots simples du manque le grand blanc berce ce qui dort et les nids d\u2019hirondelles reposent au jour le jour.\u2014\u2014\u2014 La lune se crève écueil (son blanc de si vaste appel) il passe une douleur mesquine au lieu des coups de peau douce ce qui devient ce qui fait dommage j\u2019ai été monument dérobée distante de moi-même je te voulais plus si fort le gel te séquestre nom bois vermoulu profondeur industrielle de ma respiration et le poignard du ciel fêlé ton piano dans le silence de notre île Notice biographique Née en 1963, Geneviève Catta vit dans les Laurentides (Québec).Elle anime des ateliers d\u2019écriture.Ses écrits ont paru dans plusieurs revues d\u2019arts littéraires.Elle a publié La minute passe sur les épaules de ta voix (Pierre Turcotte, 2022) et Dans le cercle du ciel (Z4, 2024).L\u2019une de ses nouvelles a été récompensée du Prix Paulette-Chevrier en 2021.En mars 2024, elle a remporté le 2e Prix Gaston-Miron en poésie. 134 SECTION III Poésie/Création Épreuves planétaires Par Andrea Moorhead Corps insolite et nu Nous marchons sans arrêt autour de cette île sans fin sans but sans repère le fleuve se tord autour des nuages hurle et grince des dents, nous sommes sous le coup des feux extrêmes des cascades d\u2019étincelles et de cendre, tu as perdu ta neige duveteuse et froide ta substance ton visage ton âme, ne détourne pas le visage je te vois dans chaque cristal qui fond chaque enfantement imprévu entre les heures de ta mort et ce premier pas hors de contrôle dans une zone rendue méconnaissable au cœur du songe sans artères. POSSIBLES AUTOMNE 2024 135 Visage gris et serein Leur lumière de pierre coule dans nos veines impossible à protéger quand les explosions s\u2019approchent les obus détruisent la nuit absente de nos rêves catapultée hors de portée ne laissant que le visage gris et serein de celles qui sont déjà passées, des feuilles de fougères sur les paupières les lèvres aux teintes de l\u2019oubli.* Que ferez-vous de ce corps abandonné au sommet du rêve quand les flammes rendent toute parole inutile et que la soif vous ronge nuit et jour minant votre équilibre ?chute obscure sans poids vos yeux m\u2019irradient malgré la tendresse de mon regard et les supplications des témoins. 136 SECTION III Poésie/Création * La poussière de ton corps flamboyant dans mes rêves figés devant tant d\u2019angoisse, une caravane à travers la nuit traine des paupières, des cils, des murmures d\u2019une source encore indistincte, une traînée d\u2019explosifs mal posés s\u2019estompe lentement, la pierre tombale glisse de nos mains.* la lune se lève entre les mots frappés par la foudre avant que la nuit ne disparaisse.* je marche lentement aux sons métalliques, rien que la respiration des pierres, le sang ne coule plus dans les veines du ciel.* Le trottoir a des fleurs de sang des espaces où la voix roule encore, il faut marcher délicatement les orteils écartés les bras pleins de poussière.N\u2019écris rien de ce que tu vois la vérité n\u2019existe pas, il n\u2019y a que le murmure des pavés qui soutiennent le poids des passants. POSSIBLES AUTOMNE 2024 137 Épreuves planétaires En attendant la pluie tes côtes ouvertes au regard des passants et des curieux qui font semblant de comprendre la source, la solution, mais dans les profondeurs de ta chair luisent tes yeux de citrine et d\u2019émeraude des mots de grenat qui ne cessent de saigner des ruisseaux souterrains où dorment les chimères.Notice biographique Andrea Moorhead est directrice de la revue internationale Osiris.Au Noroît, elle a fait paraître Géocide, De loin et À l\u2019ombre de ta voix, recueils de poèmes.Elle est l\u2019auteure de plusieurs recueils en anglais, dont les plus récents sont Tracing the Distance (Bitter Oleander Press) et The Magician\u2019s Tales (MadHat Press).Elle a publié des traductions de poésie contemporaine, entre autres The Edges of Light (Hélène Dorion), Stone Dream (Madeleine Gagnon) et Dark Menagerie (Élise Turcotte) chez Guernica Editions, ainsi que The Red Bird (Marie-Christine Masset) chez Éditions Oxybia. 138 SECTION III Poésie/Création Version de rencontre Par Marina Maslovskaïa Traduit du russe par l\u2019auteure et Anatoly Orlovsky ?, ?, ?, ?, ? ?, ? ?, ? ? ? ?, ? ? ?; ? \u2013 ? ?; ? \u2013 ? ?, ? ? ? ? \u2013 ? ? \u2013 ? \u2013 ?, ? ? ?! ?, ? \u2013 ?, ?, ?, ? ? ?, ? ? ?, ? ? ?, ? ? \u2013 ? ? ? \u2013 ? ? ? ?, ? ? ? ? \u2013 ? ?! ? ?, ? ? ?, ? ? ? \u2013 ? \u2013 ? ?, ?, ?; ? ? ?, ? ?, ? ? \u2013 ? ? ?, ? ?, ? ? ? ? ? ?; ? ? ?, ? ? ? ?, ? ? ? \u2013 ? \u2013 ? ? ?, \u2013 ?, ? ?, ? ? ? ?, ? ? ? ? ? \u2013 ? ?, ?, ? ?, ? \u2013 ?, ? ? ? ?, ?, ? ?, ?, ? ? ? ? ? ? ?, ? ? ?, ? ?, ? ?, ?, ? ? ? ? ?, ? ? ? ?, ? ? ? ?, POSSIBLES AUTOMNE 2024 139 ? ? ?, ? ?, ? ?, ? ?, ? ? ? ? ? \u2013 ? ? ? ? ? ? ? ?, ?, ? ?, ? ? ? ? \u2013 ? ? ?, ? ? ?, ? ? ? ? ? \u2013 ? ?, ? ? ?: ? ?, ? ?, ? ? ?, ?-?, ? \u2013 ? ?, ? ? \u2013 ?, ?, ?, \u2013 ? ?, ? ? ? ? ?, ? ? ?, ? ? ? ?, \u2013 ? \u2013 ? ? ? ? ? ? \u2013 ? ?, ? ? ?, ? ? ? ? ? \u2013 ? ? \u2013 ? \u2013 ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?, ? ? ? ?, ? ? ?, ?, ? ?, ? ? ? ? \u2013 ?-?, ?-?, ? ? ?, ? ? ? ?, ? ? ? ? ?, ? ? ? ?, ? ?, ?, ? \u2013 ? ? ? ? ?, ? ? ? ? ? ?; ? ? ? \u2013 ? ?, ? ?, ? ? ? ? ?, ?-?, ? ?, ? ? ? ? ? ?, ? ?, ? ? ?, ? ? ? ? ? ?, ? ? \u2013 ? ? ? ?: ? ? \u2013 ? ?, ? ?, ? ?, ? ? ? \u2013 ? ? ?, ? ?, ?-?, 140 SECTION III Poésie/Création ? ?, ?-? ?, ? ? ? \u2013 ? ?; ?, ? ? ? \u2013 ? ? ? ? ? ? ?, ?, \u2013 ?, ?, ?, ? ?, ?, ? ? ? ? ? \u2013 ? ?, ? ?, ? ?, ?, \u2013 ? ? ?, ? ?, ?, ? ?VERSION DE RENCONTRE Inaccessible, intouchable Cicatrice, frontière, lieu de passage, Sombre lieu, dans un saint parchemin Introuvable, comme l\u2019image de la nature \u2013 Recroquevillé, dos courbé, Bras crispés \u2013 deux spasmes Deux éclairs de peur bleue \u2013 NE m\u2019efÒeure pas, aie peur avec moi ! Regarde \u2013 ne me regarde pas \u2013 quelle souillure je suis, Hideux, l\u2019air hagard, sale chemise, dents pourries Regarde, je suis ce chien bâtard Qui ne mord plus, qui ne sait plus attraper une puce Ni rompre le pain Ni même caresser une femme \u2013 C\u2019est moi, la charogne respirante, la graine gâtée, pourrie Avant qu\u2019elle ne germe Qui glisse tout à coup entre les doigts Dans son manteau moisi Me voici, là, tout devant, je te regarde, je respire \u2013 L\u2019obscur détour dans un passage déserté La gueule ouverte d\u2019un cul-de-sac, Je suis tombé Devant toi comme un couteau Et paf ! ta chétive allumette est éteinte La peur me transit.Des cieux Comateux chute le bruit d\u2019un avion La glace en dérive Bruisse doucement sur les flots En mosaïques éphémères Vire et virevolte dans son ballet éternel \u2013 POSSIBLES AUTOMNE 2024 141 Tous les jeux concevables Entre nous sont joués \u2013 OÙ tu es, qui tu es Je ne veux plus savoir Moi, chauve caillou La pire imposture de toi, le sale doute L\u2019histoire sournoise appelée à la vie par toi Et déchue par toi en ténèbres limbiques Au chaos prénatal, le mortier fait D\u2019une bourbe intercalée, omniprésent, Inévitable, inséparable partie De toutes tes nouvelles allégresses Ton idole de bois, ton Hercule joues vermeilles Le vainqueur de l\u2019arbre de mai Le héros de kermesse triomphant Tel le Roi des lions du coin, le personnage du fabuliste1 En marbre de Carrare Autour de lui les tilleuls printaniers se meurent Avec plus d\u2019élégance Les portes grandes ouvertes, ils les voient depuis leurs lits de mort Entre et à travers et par-dessus la grille, partout Ils se sont infiltrés Cette clôture les étrangle tel un vase trop étroit Les secrets sulfureux dans le noir s\u2019enchevêtrent, la gerbe Des présages nébuleux compressés à outrance : QUI naît et qui meurt, d\u2019avance enlacé Par la mort voisine L\u2019accoucheuse, la vipère amicale, mais Le triangle amoureux, la sainte union \u2013 Beauté, Volupté, Sagesse \u2013 Le corps moussu, l\u2019écho en marbre d\u2019une furieuse adoration Du printemps, les idoles couronnées Qui enflent Le prix du bonheur C\u2019est du passé Entre nous Qu\u2019as-tu mâtiné en moi Coupable, je suis un esclave fautif né de ta côte Comment me racheter Quelle offrande Quelle rançon je jette à tes pieds 1.Monument au grand fabuliste russe I.A.Krylov (1769-1844) dans le Jardin d\u2019été de Saint-Pétersbourg. 142 SECTION III Poésie/Création De moi tu n\u2019accepteras rien Ton sourire feint Sera mon coup de grâce et d\u2019un coup Parviendra à son terme Mon existence dans le néant, dans tes pénibles prosodies Ici est ma mort, ma station terminale Et je partirai rassuré que tu ne me cherches plus \u2013 In-touchable, in-accessible, n\u2019éveillant guère la pitié juste l\u2019angoisse Que ta boucle amoureuse est bouclée Et tu es bonne pour crever, mais La Beauté-Volupté-Sagesse, les idoles intraitables, aveugles Payent ton tribut de bonheur \u2013 Ni de la mort, ni de l\u2019oubli Ils ne veulent rien savoir.Et à nous de valser, de virevolter sans arrêt, se fixer en silence Au travers de la grille entre nos vies vécues, séparées Des verrous \u2013 des serrures, le véto du mutisme La causerie des poupées dans le brouhaha Du jardin de plaisance En carrousel bigarré sur les chevaux de bois Dans le vacarme d\u2019un tramway Avançant en famille par saccades Bricolant des figurines fabulées Taillées à même la mémoire compressée Petit bras ici, petite jambe là L\u2019enfance d\u2019un artiste, les bonshommes À la va-vite crayonnés virent Dans leur ballet éternel, dans leur constante rotation Le brouillon harmonieux, la fusion des mouvements In-cessants, le miracle dif-fus, poussent les herbes Dans leurs corbeilles de granit \u2013 Les devancières de secrètes Libertés, La conception, le grouillement sourd sous boisseau Gémit le sol importé sous ta sainte triade, jardin \u2013 Beauté, Volupté, Sagesse Gonflent les racines, serpentent sous terre, Tentent de percer les germes anciens Dans les ténèbres confinées \u2013 lieu obscur, temps morose Le devenir d\u2019un exode, in-accessible Miracle de genèse Histoire d\u2019amour Rencontre Illusoire finale POSSIBLES AUTOMNE 2024 143 Notice biographique Poète et peintre originaire de Saint-Pétersbourg en Russie, immigrée au Québec en 1991, Marina Maslovskaïa, formée en dessin à l\u2019Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, est diplômée de l\u2019Université de Montréal en beaux-arts (1999).Dès sa jeunesse, elle inscrit son œuvre poétique dans le terreau de sa ville natale.Solitaire, immergée dans la nature boréale environnant sa ville-monde, Marina se fait connaître de quelques auteurs marquants de son époque, dont Viktor Krivouline (1944-2001), l\u2019un des fondateurs de la « seconde culture » pétersbourgeoise à la fin des années 1970. Exposant régulièrement ses œuvres picturales à Montréal et ailleurs, Marina a aussi publié sa poésie au Québec (Possibles) et aux États-Unis (Osiris).En 2022, des poèmes de Marina ont été lus à La Ciotat, Provence (lieu de naissance du cinéma, dont Georges Braque a peint le port) dans le cadre d\u2019un récital international de poésie organisé par l\u2019auteure provençale Françoise Donadieu. 144 SECTION III Poésie/Création histoire géologique1 Par Jean Morisset j\u2019ai marché jusqu\u2019à l\u2019infini sur les crans du printemps et je t\u2019ai raconté une grande histoire géologique j\u2019ai oublié le prénom des strates et bien des détails en immersion mais j\u2019ai aperçu l\u2019origine du fleuve qui descendait vers la mer et croisé toutes les rigoles en fête remontant vers tes yeux j\u2019ai marché jusqu\u2019à l\u2019évaporation sur les battures du printemps et je t\u2019ai raconté une histoire d\u2019amour paléozoïque je t\u2019ai montré les ripple marks et les efÒuves ensoleillés vagues sidérales renversées de plaisir sur les lits de grès lèvres fondantes sur le ventre de l\u2019estran 1.Extrait de L\u2019Homme de glace. POSSIBLES AUTOMNE 2024 145 j\u2019ai marché jusqu\u2019à l\u2019insouciance sur les épaules de la banquise et je t\u2019ai raconté une histoire de migration flottante je t\u2019ai montré les schistes rouge-gorge sous les glaçons dégoulinant d\u2019émotion et les nuées d\u2019oiseaux translucides à saute-saison sur la glace en exhalaison j\u2019ai marché jusqu\u2019à l\u2019apaisement sur le fleuve en crépuscule et j\u2019ai senti un battement d\u2019ailes se poser sur le fil de l\u2019eau je t\u2019ai vu enlever tes bottes pour caresser de tes pieds nus la douceur polie de dix mille ans d\u2019attente amoureuse sous le murmure ébahi de tous les silences et voilà que j\u2019ai assisté pour la première fois au baiser de l\u2019univers sur le pénil de la terre Belle-Chasse, 30 mars 1987 146 SECTION III Poésie/Création Notice biographique Né en 1940 à Bellechasse, mort à Montréal en 2024, Jean Morisset a été écrivain-géographe, avec un parcours en poésie, en anthropologie, en histoire et en littérature au Québec, dans le Grand Nord et dans l\u2019Ouest du Canada.Il n\u2019a eu de cesse de poursuivre une vaste interrogation sur l\u2019identité et le destin des Amériques.Il a notamment enseigné au Département de géographie de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM).Il nous laisse une œuvre protéiforme et que l\u2019avenir s\u2019occupera de questionner, d\u2019explorer.Sur la piste du Canada errant est le dernier essai de Morisset publié de son vivant. POSSIBLES AUTOMNE 2024 147 Détachement Par Ahmet Hamdi Tanp?nar Traduit du turc par Suat Genç NE ?Ç?NDEY?M ZAMANIN (*1,2) Ne içindeyim zaman?n, Ne de büsbütün d?nda; Yekpare, geni? bir ân?n Parçalanmaz ak?nda.Bir garip rüya rengiyle Uyu?mu? gibi her ?ekil, Rüzgârda uçan tüy bile Benim kadar hafif de?il.Ba?m sükûtu ö?üten Uçsuz, bucaks?z de?irmen; ?çim murad?na ermi?Abas?z, postsuz bir dervi?; Kökü bende bir sarma?k Olmu? dünya sezmekteyim, Mavi, masmavi bir ?k Ortas?nda yüzmekteyim.Notes du traducteur (*1) La traduction mot par mot du titre de ce poème ne serait « Ni tout à fait dans le temps » : traduction basée sur les deux premiers vers du poème.Je propose le titre « Détachement temporel » ou simplement « Détachement » pour ce poème qui décrit tellement bien un état de conscience flou, de détachement de l\u2019esprit de son espace- temps environnant.(*2) Mesure originale : 8 s/v; Rimes: ABAB, ABAB, AABB, ABAB.DÉTACHEMENT Ni tout à fait dans le moment, Ni détaché complètement ; Dans le flux indestructible, puissant D\u2019un large, monolithique instant.Chaque forme engourdie s\u2019harmonise Avec les teintes d\u2019un rêve sournois, Même une plume prise à la brise N\u2019est pas plus légère que moi.Ma tête \u2013 un moulin infini Qui broie le silence sans cesse ; Mon âme \u2013 derviche simple et ravi, Sans sceptre, sans rang, sans noblesse\u2026 Le monde devient un lierre, je vois Qu\u2019il est enraciné en moi ; Une lumière bleue des plus bleues, Je flotte, immergé au milieu\u2026 148 SECTION III Poésie/Création Notices biographiques Ahmet Hamdi Tanp?nar (1901-1962) est l\u2019un des plus importants romanciers, poètes et essayistes de la littérature turque.Il a enseigné la littérature, l\u2019esthétique, l\u2019histoire de l\u2019art et la mythologie dans les universités.L\u2019une de ses œuvres les plus représentatives, son roman satirique intitulé « L\u2019Institut de remise à l\u2019heure des montres et pendules », a été traduit en français en 2007.Ses autres œuvres connues sont « Sérénité », « Pluie d\u2019été », « Cinq Villes », « Yahya Kemal » et « Histoire de la littérature turque du XIXe siècle ».Suat Genç est un lecteur passionné de poésie.Pendant ses années d\u2019études, il a traduit des nouvelles, des poèmes et un roman de science-fiction (I, Robot d\u2019Asimov), publié en Turquie en 1975.Après sa retraite en 2020, il est revenu à son ancienne passion : la traduction poétique. POSSIBLES AUTOMNE 2024 149 La danse des fleurs Par Léonel Jules 2024.Épreuve numérique sur toile, 48 x 36 po. 150 SECTION III Poésie/Création L\u2019œuvre de Léonel Jules se structure à partir de simples éléments picturaux \u2013 la couleur, la texture et les formes intemporelles de la représentation visuelle.Les effets de ces composantes se conjuguent au geste spontané pour exprimer le rythme.L\u2019artiste cherche à instaurer un système particulier de composition fondé à la fois sur l\u2019agencement improvisé des matériaux et sur une combinatoire symbolique.Selon Dany Laferrière, ami du peintre, « Léonel [\u2026] est influencé par le rythme des villes, leur métissage et mélange de cultures.[\u2026] Il influence le monde, le monde l\u2019influence.» L.Jules, démarche artistique Notice biographique Léonel Jules est peintre en art contemporain canadien d\u2019origine haïtienne, vivant au Québec.Diplômé de l\u2019Université du Québec en beaux-arts (programme enseignement), il effectue des recherches en histoire et sémiotique de l\u2019art.Après avoir reçu de nombreux prix et bourses, il se consacre à la peinture et à la diffusion des arts. Il a conçu « Art-Média », une émission de télévision, devenue Archive montréalaise de l\u2019art contemporain \u2013 Diffusion Art-Média. Avec le groupe Trames de la Carai?be il participe à l\u2019exposition itinérante Mawon/Marron. Il anime des ateliers pour enfants parallèlement à sa production artistique en peinture et collage. POSSIBLES AUTOMNE 2024 151 Prières à dire tout bas Par André-Guy Robert Comment rendre grâce ?Quand, réduit à l\u2019impuissance par crainte d\u2019une guerre mondiale, l\u2019Occident visionne en direct la destruction systématique de l\u2019Ukraine, de la bande de Gaza, d\u2019espérances légitimes\u2026 Pourquoi accuserait-on Dieu quand les Hommes le font exprès ?J\u2019en appelle à la prière de bonne volonté.À la prière du soir, enfantine, sincère.Il m\u2019est venu l\u2019idée de vous faire partager les prières que j\u2019ai écrites sur le mode naïf il y a quelques années.J\u2019ai essayé d\u2019imaginer avec quels mots un chrétien devenu sceptique pourrait se remettre à prier, un soir.Il exclurait d\u2019emblée le mot Dieu, bien entendu, le mot Seigneur, féodal ; il choisirait un ton intime, emploierait le tu de proximité ; il exprimerait des notions d\u2019adulte avec des mots d\u2019enfant.Voici ces prières à dire tout bas, ce soir, avant d\u2019aller au lit.Ce soir, je pense à toi Les petits chiens ne te connaissent pas Quand ils ont sommeil ils se couchent Tout cru par terre comme un tapis Ils ne font pas leur prière du soir Je me blottis comme eux dans un coin Et pourtant tu me vois d\u2019en haut Toi qui veilles sur moi toujours Je me suis souvenu de toi avec chérissement Ce soir je me suis allongé dans une prière Une prière qui montait vers toi Accueille-la au nom des hommes-chiots Dont je suis Qui tombent de sommeil sans une prière Toi qui nous protèges le jour et la nuit Toi qui nous veilles à tout moment Pense un peu à tous les êtres Qui ne pensent jamais à toi Et qui mènent une vie de petit chien Bel ange Bel ange qui flottes au plafond Toi qui me gardes fidèlement dans tes ailes Prends-moi la main comme avant Quand j\u2019étais petit et que j\u2019avais peur Dans ma chambre immense et froide Plus grande que le ventre de maman Et sans rien de vivant où poser ma tête Bel ange gardien qui m\u2019as sauvé du noir Guide-moi quand j\u2019endors mes petits anges 152 SECTION III Poésie/Création Une croix sur le front Je pense au visage de maman Et je trace dessus une croix avec le pouce Je pense au visage de papa Et je trace dessus une croix avec le pouce Je pense au visage de mon frère Au visage de ma sœur Et je trace dessus une croix avec le pouce Je pense au visage de grand-p apa de grand-maman Et je trace dessus une croix avec le pouce Je pense au visage de mes amis Et le visage de mes ennemis remont e à la surface Ils sont là qui m\u2019attendent pour me faire mal Sur leur front aussi, je veux tracer une croix S\u2019il te plaît aide un peu mon pouce Le pardon Ceux dont j\u2019ai peur Ceux qui m\u2019ont fait mal Je n\u2019arrive pas à les bénir tout seul Tout seul, je voudrais les déchirer En mille miettes pour qu\u2019ils pleurent Et comprennent leur cruauté Toi qui ne ferais pas de mal à une mouche Mets de la chaleur sur ma colère glacée Guéris la plaie que mes ennemis m\u2019o nt infligée Évite-moi de me blesser encore À mes pensées pointues Jette sur nous tous d\u2019un geste large Ton grand pardon comme une nappe Toute neuve achetée pour le bonheur Pardonne à mes ennemis Moi tout seul je suis trop petit Trop petit pour le pardon qu\u2019il faut Donne-moi une prière Toi qui es aux cieux et partout à la fois Donne-moi ma prière quotidienne Tu m\u2019entendrais où que tu sois Te dire que je t\u2019aime et te raconter ma journée Comme un livre ouvert Que tu serais prêt à relire Rappelle-moi ta présence Avant le sommeil de minuit Que j\u2019offre mon front À ta prière quotidienne Et sente bien sur ma peau Chacun de tes mots Pendant que tu écris Dis à mon esprit de faire dodo Toi qui sais si bien parler à tout le monde Parle à mon esprit agité Dis-lui d\u2019arrêter de courir Attrape-le au passage Laisse-le se débattre dans tes bras Berce-le serré pour qu\u2019il s\u2019abandonne Porte-le dans mon lit, borde-le Et reste un peu auprès de lui, auprès de moi Pendant que ces mots nous caressent Dors, mon enfant, dors dirais-tu Qu\u2019il est bon de rester tranquilles un instant Mon esprit, toi et moi, comme une famille Et de sentir ta grande main Sur mes paupières POSSIBLES AUTOMNE 2024 153 Prière sur un lit désert Protège ceux qui n\u2019iront pas au lit ce soir Protège les victimes de désastres Les persécutés les errants les sans toit ni foi Les gens qui n\u2019auront pas de lit ce soir Et les autres qui en trouveront un Avec de la souffrance dedans Accompagne les misérables dans la misère Sors avec eux dans les ruelles violentes Rends lisible leur image trouble dans l e miroir Ô toi qui vois tout, a-t-on dit, toi qui n e dors jamais Veille-les pendant qu\u2019ils ne dormiront pas Tiens-les bordés bien chaud dans le ur manteau Pour les oubliés Toi qui veilles sur moi si bien Quand des millions d\u2019autres Mériteraient qu\u2019on les cherche Hommes et femmes violés en prison Otages installés pour la torture Enfants de la rue qu\u2019on intimide Vagabonds sous la pluie Solitaires planifiant le suicide en secret Réfugiés traîtreusement pris pour cible Affamés portant leur bébé au dispensaire Rescapés aux yeux hagards Fous de village attachés au pieu Vieillards perdus dans leur tête Et tous les autres dont je n\u2019ai pas idée Je te le demande Veille aussi sur eux Cette nuit, protège-les, rassure-les Fais que quelqu\u2019un les trouve Une pensée bleue comme le ciel Toi qui as pensé à tout Aux fourmis noires, aux fourmis rouges Aux vers de terre, aux moineaux gris Aux étoiles et à la Terre Aux pierres si lourdes et si grosses Que personne ne peut les bouger Fais-moi un plaisir Pense à mon ami malade Qu\u2019il guérisse vite vite Toi qui manques Notre père qui es aux cieux Quand vas-tu rentrer du travail Pour que nous soyons au complet Autour de la table Il manque toujours quelqu\u2019un Et moi ça me prive d\u2019une joie De ne pas être au complet Le père le fils et le saint esprit Amen Pour traverser la nuit Donne-moi la main Pour traverser la nuit J\u2019ai peur quand les mamans Crient devant le cadavre De leur enfant démembré Donne-moi la main Pour traverser la rue Tandis que défileront Les meurtriers sanglants Fiers de leurs armes d\u2019assaut Qu\u2019ils déchargent en l\u2019air Ou dans les églises les mosquées Les marchés bondés Dis-moi seulement une parole Pour traverser la nuit 154 SECTION III Poésie/Création Dans mon cœur Il fait nuit dans le cimetière Et personne n\u2019est là pour veiller sur vous Vous êtes tout seuls dans la terre Ne craignez pas la noirceur Ne craignez pas le froid qu\u2019il fera Cet hiver quand personne ne viendra Il ne fait nuit qu\u2019au cimetière Dans mon cœur un lampion veille Pour ce jour de paix Les travailleurs achètent leur repa s aux comptoirs Et le mangent si paisiblement les u ns parmi les autres Qu\u2019une prière d\u2019action de grâce m e monte aux lèvres La paix m\u2019étreint comme une prière bleue Je te chéris pour la paix Pour ce temps de paix À l\u2019heure de la pause Chacun boit son café en douceur Parlant aux autres Je me réjouis de ce calme-là Qui est ton calme à toi Toi que je chéris de tout mon cœur Dans l\u2019autobus dans le métro Les gens circulent sans heurts Merci pour la paix que tu nous donnes Pour cet autre jour de paix Enfant do Bonne nuit enfant do Je n\u2019ai pas envie de dormir Tu tombes de sommeil, mon cœur J\u2019ai peur tout seul Dans la nuit je vois des lueurs Les ombres claquent des dents Il y a des monstres sous le lit Je me penche pour les voir Et là je me réveille Chéri d\u2019amour il n\u2019y a pas de danger Les peurs tombent sans bruit Comme les dents de lait Aie confiance mon enfant do Mon enfant dormira bientôt Berceuse Toi qui m\u2019abrites Comme une matrice Chaude et nourrissante Toi qui me pétris Comme une pâte Selon tes traits J\u2019entends ta voix À travers ton ventre Je la connais Elle me suit partout Ta voix me parle Ta voix me rassure Quand tu chantes Je n\u2019ai pas peur De grandir POSSIBLES AUTOMNE 2024 155 En attendant demain Dors, petit enfant rose Toi qui viens de naître Et qui ne sais rien de rien Dors, petit enfant rose Toi qui n\u2019es pas plus grand Que le ventre de ta maman Garde les yeux fermés Tandis que tu grandis Dans ton sommeil Desserre les poings Ça ne fait pas si mal Venir au monde Dors, mon enfant, mon petit Et fais de beaux rêves Je suis là tout près Notice biographique André-Guy Robert ne fait pas de prosélytisme.Il fait de la littérature, de l\u2019essai, de la photo.Sa place est du côté de l\u2019empathie, de l\u2019incertitude, du doute, de la diversité des points de vue, de l\u2019émerveillement, de la fraternité.Il publie de petites choses en revues et en collectifs, à la manière d\u2019un Jean-Guihen Queyras, violoncelliste, qui joue « de petites choses » pour les afÒigés « car nous sommes de petites choses », dit-il1.André-Guy Robert a rassemblé ses textes publiés sur son site personnel andreguyrobert.com, entre autres legs.1.Propos entre guillemets rapportés par Christophe Huss, Le Devoir des 31 août et 1er septembre 2024, in « Le D magazine », p.13.Depuis l\u2019invasion de l\u2019Ukraine, Jean-Guihen Queyras a donné un concert à Kiev et joué devant des soldats blessés.Il inclut une mélodie ukrainienne dans chacun de ses concerts. 156 SECTION III Poésie/Création Les passages Par Danielle Cadieux 2009.Monotype, 22 x 30 po.« Ma démarche procède de l\u2019aménagement intuitif de l\u2019espace fragile créé par la couleur et les médiums particuliers que j\u2019affectionne.Je crée mon imagerie par les multiples interventions sur la matrice et le transfert par impression.L\u2019instant et la spontanéité du moment définissent l\u2019œuvre et donnent à l\u2019image une sensibilité et une énergie où transparait un monde de dualité entre la dureté de la matière et la fluidité de l\u2019air.Par la magie des couleurs et des transparences, la texture des formes prend vie et émerge sur le support.» D.Cadieux, démarche artistique POSSIBLES AUTOMNE 2024 157 « Un remarquable bonheur visuel \u2013 ou encore un état de grâce \u2013 se dégage des œuvres gravées de Danielle Cadieux.Des espaces plastiques d\u2019une fluidité particulière créent des états psychiques inédits chez le spectateur.Si notre idéal de l\u2019art est marqué par l\u2019émotion esthétique, la démarche de Danielle Cadieux correspond à cette idée.Ainsi, une grande variété d\u2019impressions lumineuses sillonne l\u2019œuvre gravée.Les monotypes \u2013 estampes en exemplaire unique \u2013 dévoilent des formes angulaires baignées par des éclairages tantôt diaphanes, tantôt mystérieux : le grain de la couleur et du papier et la nuance chromatique forment des unions inattendues.Arborescente, la ligne peut évoquer des corps minéraux, des nervures sur des feuillages, des images de filiation biologique, visions du corps humain\u2026 un monde de la polysémie.En monotype, la rapidité du travail de la couleur favorise la spontanéité expressive et l\u2019improvisation, en passant d\u2019une estampe à l\u2019autre.Ces techniques à la fois hautement planifiées et tout à fait gestuelles accouchent d\u2019une esthétique originale, d\u2019un univers chromatique et conceptuel qui pose un défi au langage.L\u2019œuvre relève d\u2019une construction intense et d\u2019une grande spontanéité.La rencontre entre la ligne et l\u2019énergie de la couleur révèlent une imagination libre et dévoilent des possibilités insoupçonnées d\u2019être.» André Seleanu1, membre de l\u2019Association internationale des critiques d\u2019art (AICA).https://andreseleanu.com/danielle-cadieux/ 1. Voir dans ce numéro la recension de la monographie d\u2019André Seleanu « Le conflit de l\u2019art contemporain. Art tactile, art sémiotique.» (L\u2019Harmattan, Paris, 2021) par Dr Christian Roy.Notice biographique Née au Québec, aux origines acadienne et amérindienne Mi\u2019gmaq du côté maternel, Danielle Cadieux expose des estampes depuis 1989, plus particulièrement des monotypes ces quinze dernières années.Diplômée en arts graphiques (Montréal, 1976), elle est membre du centre d\u2019artistes autogéré Zocalo depuis 1996.Ses œuvres font partie de plusieurs collections privées et publiques et elle présente toujours son art dans des expositions individuelles et collectives d\u2019envergure nationale et internationale.https://daniellecadieux.com/ 158 SECTION III Poésie/Création François Rioux : L\u2019empire familier : Poésie : Le Quartanier Éditeur : 2017 : 112 pages (recension) Par Daniel Guénette Ils n\u2019auront jamais assez de mensonges de haine et de ciment pour cacher le ciel tout le ciel sa fugacité ses jaunes ses mauves quand je serai mort il y aura le ciel pour d\u2019autres yeux et quand il n\u2019y aura plus personne que tout sera tu que tout aura été tué il restera le ciel beau Me voici bien surpris et deux fois plutôt qu\u2019une.D\u2019abord, par la grande originalité de ce livre, par ses diverses qualités.Puis, surpris de découvrir que sa parution remonte à quelques années.C\u2019est qu\u2019il y a quelques jours je me suis procuré ce recueil en librairie croyant avoir affaire à une primeur. Il y a un instant, alors que j\u2019examinais sa page de grand titre, quel ne fut mon étonnement de constater qu\u2019il a été publié en 2017.Qu\u2019à cela ne tienne, je crois qu\u2019on a intérêt à le découvrir si ce n\u2019est déjà fait.À ce jour, je n\u2019avais lu de François Rioux que deux textes.Le premier dans La tombe ignorée, un collectif consacré à Eudore Évanturel publié chez Nota bene en 2019.Ce texte tranche sur les autres par son côté irrévérencieux, sa fantaisie et le recours à un registre populaire.Le second est un poème paru récemment ici même dans la revue Possibles.Si j\u2019ai été attiré par L\u2019empire familier, c\u2019est surtout à cause du premier texte.J\u2019en avais gardé un souvenir amusé.Ce livre n\u2019est donc pas un ouvrage récent.Durant les sept années qui se sont écoulées depuis sa parution, il n\u2019a évidemment pris aucune ride.Il était moderne, il le demeure.Nul ne devinait à l\u2019époque l\u2019imminence de la pandémie. À Montréal et ailleurs, des assoiffés fréquentaient les bars. Depuis que le Covid est sensiblement derrière nous, les bars ont rouvert leurs portes.Le personnage principal de L\u2019empire familier ou, si l\u2019on préfère, le « je » de ce recueil, est un poète et, selon toute vraisemblance, un enseignant du niveau collégial. Voilà qui ressemble au profil de l\u2019auteur. Ce personnage est probablement son alter ego.Chose certaine, il y a dans cette œuvre une « personne vivante » qui nous adresse des poèmes regorgeant de vie, bien que sa vie soit souvent vécue de peine et de misère, d\u2019où l\u2019aspect désabusé des propos que tient le poète tout en tenant un verre à la main.Ce ne sont pas pour autant des paroles de gars qui déparle. Dans les bars, l\u2019alcool a beau couler à flots, lui ne coule pas.Parvenant à maintenir sa tête au-dessus de l\u2019eau, il écrit des poèmes qui disent son mal de vivre sans jamais tomber toutefois dans le pathétique.Ce serait plutôt le contraire, ce poète a des sautes d\u2019humour, il peut bondir de mot en mot pour leur faire subir, parfois juste pour rire, des contorsions plutôt hilarantes.On se souvient de la contrepèterie rabelaisienne, la femme folle à la messe devenant la femme molle à la fesse.On trouve quelque chose de semblable dans le premier poème du recueil.On y lit le vers suivant : « j\u2019étais mouche folle dans la foule moche ».À y regarder de près, ce vers n\u2019est pas uniquement loufoque.Il annonce ce que dira l\u2019ensemble du recueil, lequel exprimera moins un jugement moral qu\u2019un constat. Notre poète en a conscience, il aura été ce petit rien au vol agité ; affolé, il aura frayé au cœur d\u2019un monde tout aussi insensé.En deçà du sourire qu\u2019il suscite, ce vers manifeste POSSIBLES AUTOMNE 2024 159 un arrière-goût. C\u2019est qu\u2019on peut user de légèreté afin d\u2019exprimer une certaine gravité. Ce que notre poète parvient très bien à faire.Si la plupart de ses poèmes témoignent de son sens de l\u2019humour, de son autodérision, aucun, même parmi les plus fantaisistes, ne saurait être pris à la légère.Le côté ludique de sa poésie sert le propos du poète, accentue son cynisme, son désarroi un brin nonchalant, mais c\u2019est là pour lui une manière de dire des choses qui au fond sont loin d\u2019être drôles.Son humour témoigne en effet d\u2019une certaine souffrance, d\u2019un mal-être. Le poète fait ce troublant aveu : « Longtemps j\u2019ai fait des farces plates / la vérité c\u2019est que l\u2019idée de l\u2019amour me ronge ».Bref, on a beau sourire, le spectre de la mort rode tout autour de nous : « de quoi je parle dites-vous / je parle toujours de la même maudite affaire / je parle du trou des entrechats tout autour pour ne / pas tomber dedans ». Le premier poème offre un parfait exemple de l\u2019écriture de Rioux. Il s\u2019intitule « Après le gris ».Et puis on dégrise on s\u2019agrippe au matin c\u2019est une vie plus facile que d\u2019autres une vie sans surprises ou presque la seule sorte de cancer qu\u2019on me trouvera j\u2019étais mouche folle dans la foule moche j\u2019ai deux bouches désormais et toi aussi on va fondre comme du bon beurre dans le cœur ranci de juillet et juste avant on va se dire ce qu\u2019on ne dit jamais.Ces deux bouches étonnent, ainsi que la présence d\u2019un « tu » non identifié qui pourrait renvoyer au lecteur ou à une amante de passage.Les deux bouches seraient alors celles du couple qui s\u2019embrasse.À bien y penser, il s\u2019agit peut-être là d\u2019une expression. Une recherche rapide m\u2019apprend, en effet, qu\u2019avoir deux bouches c\u2019est faire montre d\u2019hypocrisie, être menteur.Quoi qu\u2019il en soit, les choses sont plus sérieuses qu\u2019il n\u2019y paraît.Revenons à notre contrepèterie.Elle comprend une antithèse mettant en présence deux éléments négatifs, le premier étant marqué par la solitude, une solitude où l\u2019on se trouve en proie à la folie, tandis que le second révèle la médiocrité uniforme de la foule.Dès le premier vers du poème, il est question d\u2019alcool.Le « je » est ici fondu dans un « on » de génération ou de clan, celle et celui des buveurs attardés : « Le monde est petit on l\u2019a dit / et la soif est grande oui ».On ne boit pas de gaieté de cœur dans ce recueil, à tout le moins les réveils sont-ils désagréables.Il faut s\u2019agripper solidement afin de tenir bon. Notre homme toutefois ne se plaint pas. Il est lucide et le reste du recueil montre que sa conscience sociale est aiguisée ; il sait qu\u2019il mène somme toute une existence tranquille : « c\u2019est une vie plus facile que d\u2019autres ». Le programme qu\u2019il se fixe, et qui peut- être vaut pour le recueil qu\u2019il entreprend d\u2019écrire, est fort ambitieux : « on va se dire ce qu\u2019on ne dit jamais.» Cet indicible est un indisable (Flaubert employait ce mot).Or, ce qui fait ici l\u2019objet du silence n\u2019a rien en soi de métaphysique.Le poète ne réfère pas à l\u2019invisible ou à l\u2019inconnu.Il est pragmatique.Il s\u2019intéresse aux choses d\u2019ici, aux affaires humaines, à la vie de tous les jours, à ce qui est de l\u2019ordre de l\u2019ordinaire, c\u2019est-à-dire à la misère familière.À l\u2019instar de Verlaine, il n\u2019hésite pas à prendre l\u2019éloquence et à lui tordre le cou.Le registre de ses poèmes emprunte par moments au parler populaire.Loin de lui l\u2019idée parnassienne d\u2019une poésie pure.J\u2019extrais ceci de sa contribution à La tombe ignorée : « Cette familiarité dans le langage, cette insertion de l\u2019ordinaire, du prosaïque dans le poétique, c\u2019est ce que Robert Melançon appelle une poésie impure.» 160 SECTION III Poésie/Création À mes yeux, Rioux est un bon, voire un très bon poète.Quelque chose chez lui me fait penser à Guillaume Apollinaire.Il est moins lyrique, moins mélancolique que l\u2019inventeur du mot « surréalisme », plus cru aussi, mais il connaît lui aussi l\u2019art de parler de notre monde moderne et surtout de chanter ses chansons de manière fantaisiste.Il y a, je l\u2019ai dit, de l\u2019humour chez lui, mais ce n\u2019est pas ou très rarement de l\u2019humour gratuit.Quelque chose grince dans ses vers.Alors que tout semble sombrer et disparaître, il écrit : « pour nous il reste le sarcasme cette colère du pauvre / pas trop pauvre ».J\u2019ai mentionné Apollinaire, le poète fait peut-être surtout songer à Gérald Godin, qu\u2019il salue au passage.Le titre du recueil est éloquent.Il s\u2019agit d\u2019un oxymore combinant des termes entretenant peu de rapports entre eux.L\u2019empire évoque la puissance, celle d\u2019un État dont le territoire est vaste, alors que le familier est à portée de la main, est chose courante.La première section du recueil s\u2019intitule « Le ciel de Rosemont ».Ce n\u2019est pas celui de Constantinople, de Rome ou de la Grèce antique.Rosemont est « un ancien quartier populaire / à présent gentrifié ». L\u2019empire, c\u2019est aussi le contrôle que l\u2019on exerce sur soi avec ou sans succès.Les poèmes ici démontrent que le poète parvient plus ou moins à marcher en ligne droite, sans vraiment tituber.Ce n\u2019est pas qu\u2019il boive trop, mais son moral est souvent au plus bas : « là c\u2019est moi et c\u2019est de pire en pire.» On notera ici la rime d\u2019« en pire » avec « empire ».Les choses empirent.Le poète voudrait que ça change.Il aspire à mener une autre existence.Or ce vœu semble voué à l\u2019échec.L\u2019empire familier entrave sa réalisation.L\u2019eau ne remplacera pas la bière.La « vie bonne » relève de l\u2019utopie.Les derniers vers du recueil expriment la désillusion.je pourrais apprendre le portugais partir m\u2019installer à Lisbonne peut-être y apprendre la vie bonne y trouver une eau qui enfin désaltère ça n\u2019arrivera pas je me ferai des accroires jusqu\u2019à la disparition de mon carbone dans les marées humaines l\u2019air les algues les oiseaux de mer.Notice biographique Voir la notice à la suite du prochain texte : la recension par le même auteur du Journal d\u2019un dernier voyage de Carole Massé. POSSIBLES AUTOMNE 2024 161 Carole Massé : Journal d\u2019un dernier voyage : Poésie : Écrits des Forges : 2024 : 112 pages (recension) Par Daniel Guénette Pour saluer la parution d\u2019un ouvrage aussi beau, point n\u2019est besoin de chercher midi à quatorze heures, les mots les plus simples sufÏsent. Mais sufÏsent-ils vraiment ? Les épithètes laudatives paraissent parfois creuses et convenues. On se méfie du commentaire élogieux. Nous devons donc finalement nous résoudre à chercher midi à quatorze heures afin de remplacer une kyrielle de perles par des justifications claires dont le fondement sera explicité. Ce Journal d\u2019un dernier voyage est une réussite.Voici pourquoi.C\u2019est à feu Jean-Yves Soucy qu\u2019il est dédié.Durant trente-deux années, l\u2019écrivain fut le compagnon de vie de la poète.Il est décédé à l\u2019âge de 72 ans en 2017.Dans la dédicace qu\u2019elle lui adresse, Carole Massé présente leur long compagnonnage en des termes qui éclairent le titre de son recueil, elle parle de trente-deux ans de voyage sur la Terre.Le recueil comporte deux parties.Elles sont distinctes, séparées par une légère coupure temporelle qu\u2019accompagne une autre coupure, cette fois-ci spatiale.La première partie s\u2019intitule « Requiem pour deux ».Elle se déploie en cinq courts chapitres tous plus poignants les uns que les autres.Entendons- nous bien, nul pathos dans ces pages, mais une douleur exprimée avec un lyrisme contenu, bien qu\u2019à fleur de peau. Tout justifie le titre de cette première partie. C\u2019est qu\u2019il y eut pour la poète un moment où les deux amoureux décédèrent.En rendant son âme, l\u2019amoureux emporta avec lui celle de sa compagne.Elle resta seule, suspendue dans le temps, désormais immobile, sans vie réelle, dans « une maison sans portes ni fenêtres », évocation pourrait-on dire ici d\u2019une certaine forme de cercueil.C\u2019est au moment présent ou presque, dans la douleur vive et toute récente, suspendue au dernier soufÒe, à la dernière respiration agonique du mort, que s\u2019écrivent les pages de la première partie du livre.Écriture au jour le jour, bien que non datée, journal donc de leur dernier voyage.De mars 2017 à octobre 2018, Carole Massé rédige ces premiers poèmes.Ils forment la partie la plus consistante du recueil, ses quelque quatre-vingts premières pages.Nous sommes alors avec elle, dans le quotidien de ses pensées, de sa tristesse.L\u2019indicatif présent est le temps d\u2019à peu près tous les verbes de cette première partie.Jean-Yves, bien que trépassé, n\u2019a pas encore passé la barrière séparant le présent du passé.La poète lui parle : « Tu es vivant dans la pièce d\u2019à côté.» Quatre fois, elle le répète : « Tu es vivant dans la pièce d\u2019à côté.» Tout ou presque est écrit au présent, même la scène évoquée dans le poème où la docteure dévoile aux amoureux le diagnostic de la maladie dont souffre Jean-Yves. Dans ce poème intitulé « Nous attendons », il est question d\u2019une « Porte ».La poète s\u2019écrie : « Je ne veux pas rentrer de voyage ! » Mais c\u2019est là une fatalité : son « homme [est] / aspiré de l\u2019intérieur / avalé par le grand vide / qui le gruge petit à petit / au visible.» Inévitablement, cette Porte en viendra à s\u2019ouvrir.Nous nous délestons de nos années au bord de l\u2019éternité.nous atteignons la fin de notre histoire ici-bas annoncée par un appel de l\u2019autre côté d\u2019une Porte. 162 SECTION III Poésie/Création Quand l\u2019amoureux sera passé de l\u2019autre côté, l\u2019amoureuse restera seule avec son chagrin.Dans sa maison sans portes ni fenêtres, elle tentera d\u2019écrire, et d\u2019abord n\u2019y parviendra pas.Rien n\u2019aura plus de sens et les mots pour dire l\u2019absence de sens sembleront eux-mêmes vides de sens.La poète est paralysée dans ce qu\u2019elle appelle le « magma du Silence ».Elle veut « faire vivre » à nouveau son compagnon : « J\u2019écrirai pour redessiner des chemins / sous tes pieds / de nouveaux orients à ton regard.// Te garder au présent / dans tous les verbes / et chasser le passé.» Voilà qui exprime son besoin, son vœu le plus cher, écrire afin de maintenir au présent la présence de l\u2019ami. Or, écrire s\u2019avère au-dessus de ses forces : « Mais voilà./ Sous le poids du chagrin / même immobile / je perds haleine.// Mes cheveux se détachent / par touffes / que je réserve aux oiseaux / pour qu\u2019ils tapissent leur nid. [\u2026] Alors mes phrases chancellent / entraînant avec elles / l\u2019édifice du langage / qui s\u2019écroule comme / château de cartes. » Voilà une impuissance qui, paradoxalement, se métamorphose en source d\u2019inspiration, car l\u2019écriture alors subit un appauvrissement qui justement l\u2019enrichit.Ce sera avec « les pauvres mots / de tous les jours / de tous les amoureux » que la poète poursuivra l\u2019écriture de son poème.Et que de beautés alors se déploient sous nos yeux ! Le chant rarement du poème savant atteint avec autant d\u2019émotion le sentiment en le partageant aussi bien.Des poèmes par leur beauté séduisent, mais seuls les mots de tous les jours semblent parvenir à vraiment émouvoir.« Reste ! Reste ! » Ce vers que la poète répète une seconde fois, nous pourrions en déplorer la banalité.Ce serait ne rien comprendre à la force expressive qu\u2019il déclenche.Les mots les plus simples, selon qu\u2019ils surgissent ici, plutôt que là, donc à point nommé dans le texte, percutent et atteignent le mille de la cible, le cœur qui les reçoit vibrant alors en symbiose avec le cœur dont s\u2019échappent ces cris, pleurs et douleurs.Dans « Le magma du Silence », la poète déclare qu\u2019une « écrivaine sans mots / est une écrivaine morte.» Voilà une mort qui s\u2019ajoute à la première mort de Carole, je parle de la personne indissociable évidemment de l\u2019écrivaine.Elle est morte au moment où l\u2019autre s\u2019en est allé.Et elle meurt à nouveau, étant incapable de lui redonner vie dans les mots de son poème.De la première partie du recueil, nous retiendrons, j\u2019allais dire : tout, absolument tout, c\u2019est-à-dire des poèmes extrêmement touchants, bien que nulle sensiblerie pleurnicharde n\u2019en soit la marque ; ce sont des poèmes fort variés, variations bien entendu sur un même thème, un même « je t\u2019aime ».Oui, que de sensibilité ! La poète relate des scènes d\u2019une tendresse infinie. Comme cet amour demeure grand au fil de ces poèmes ! Et serait-ce donc une si mince consolation que de se dire qu\u2019au moins cela fut, alors qu\u2019il eût pu en être autrement, de tels amours étant plutôt rares ?Donc, de cette première partie, nous retiendrons outre ses innombrables qualités, riches en émotions, le chapitre intitulé « État de choc ».Dans ce chapitre, nous assistons au décès du romancier.La poète met l\u2019émotion en valeur en recourant à des jeux typographiques, jamais gratuits, qui lui permettent de mieux l\u2019exprimer, de mieux la communiquer.Ici, le caractère typographique fait l\u2019objet d\u2019une réduction ; là, il est au contraire accentué.Certains mots apparaissent en caractères gras.D\u2019autres sont étirés, les lettres qui les composent étant séparées les unes des autres.j e ve ux mo ur ir De même, une absence de sens est mise en évidence.On voit les deux bras d\u2019une parenthèse, distants l\u2019un de l\u2019autre, enclore du silence au centre de la page.( ) POSSIBLES AUTOMNE 2024 163 La souffrance est ici source d\u2019inspiration. La poète lui doit les très beaux poèmes d\u2019amour et de mort qu\u2019elle a composés.Je dis « composés » car ce sont presque des chansons, tant certains nous émeuvent.Ces poèmes, outre leur valeur poétique et malgré l\u2019indigence des mots dont la poète a souligné la vanité, ont le mérite de garder l\u2019être aimé en vie, ne serait-ce qu\u2019en imagination.Elle a beau déplorer avoir « perdu la voix / la capacité de rendre sur papier / la beauté de [son] homme », en fin de compte, elle y parvient tout de même.Avec la seconde partie du recueil, plus courte, on assiste au déploiement d\u2019un voile de blancheur, comme un suaire apaisant enfin posé sur la souffrance. La femme a quitté la maison de leurs dernières années de vie commune.Elle habite désormais un logement sans âme.Ce logement est en parfaite adéquation avec son sentiment, c\u2019est qu\u2019il « ne cache rien de [sa] solitude ».L\u2019auteure met en parallèle les deux logis, celui d\u2019hier \u2014 où elle a vécu avec lui, puis sans lui \u2014 et celui d\u2019aujourd\u2019hui.Elle recourt aux temps de verbe du passé.Dans les lieux d\u2019hier, elle se sentait « désincarnée ».Elle écrit : « je ne trouvais racine nulle part ailleurs.» Le temps fait son œuvre.C\u2019est avec une relative distanciation, laquelle se perçoit dans sa voix, que la poète évoque son chagrin.Si tout était sentiment dans la première partie, du concret s\u2019immisce désormais dans le poème.La poète décrit le lieu ancien, le poème par moments se fait prose.Elle évoque un quotidien prosaïque dans la mesure où elle parle des gestes qu\u2019elle posait là-bas, des repas frugaux qu\u2019elle grignotait, de ses nuits passées sur la causeuse non loin de « l\u2019urne de [son] aimé.» En se remémorant la douleur conjuguée désormais à l\u2019imparfait, la poète la revit sans doute à nouveau.Chose certaine, elle nous y plonge à sa suite, elle qui traçait sur le papier des signes comparables, écrit-elle, aux « ballons d\u2019oxygène d\u2019une noyée.» Dans sa nouvelle demeure une nouvelle vie peut dès lors commencer.Le recueil se termine avec ces mots.Ici, je naîtrai une troisième fois.Ici, je trouverai les mots pour surmonter ma propre mort courir sous le ciel et étreindre le soleil.Notice biographique Daniel Guénette est né en 1952.Il étudie les lettres à l\u2019Université de Montréal, puis enseigne la littérature au niveau collégial.En 2011, il prend sa retraite après trente-quatre années d\u2019enseignement.Il renoue alors avec l\u2019écriture qu\u2019il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans.À La Grenouillère sont parus récemment Vierge folle (roman) ainsi que La châtaigneraie (poésie).Le complexe d\u2019Orphée, un essai consacré à la poésie, est paru chez Nota bene à l\u2019hiver 2023.En tant que critique, il tient un blogue littéraire (dedeblancbec.com) et collabore depuis peu au magazine littéraire Nuit blanche ainsi qu\u2019à la revue Possibles. 164 SECTION III Poésie/Création Exercices de prose renversée (d\u2019après Catrine Godin) Par Simon Van Vliet Forcer à quitter (21 février 2024) Pour le plaisir de l\u2019expérimentation poétique, je me suis adonné à un exercice de prose renversée inspiré de la démarche proposée par Catrine Godin dans son essai « Un jardin d\u2019étonnement1 » (Revue Possibles, Vol.47 No 2, 2023).Commençons par le poème original en prose : le signal passe encore sur le fil d\u2019Ariane auquel tient sa vie dans toutes ses fibres optiques la tension palpable comme une erreur critique son processeur surchauffe à restaurer des paquets de sauvegardes corrompus mise à jour nécessaire reformater en mode débogage retour à la configuration d\u2019usine système d\u2019exploitation incompatible conflit de versions avec le code source contacter votre administrateur mot de passe perdu réseau introuvable tape dans le terminal en ligne de commande forcer à quitter Après l\u2019exercice de renversement vertical, on obtient le poème en vers suivant : Ariane tape de force dans le terminal un réseau de mots dépassés sans contact des conflits de version exploitent son système de retour à ses lignes elle se remet à jour son processeur restaure des sauvegardes sous tension palpable dans toutes ses fibres le signal défile la vie qu\u2019elle tient ses erreurs critiques corrompent des paquets de données nécessaires en surchauffe son mode débogue des configurations d\u2019usine incompatibles avec son code source elle cherche l\u2019administrateur perdu 1.Extrait du livre éponyme paru en 2024 chez AMV édition, @tous droits réservés. POSSIBLES AUTOMNE 2024 165 l\u2019introuvable commande quitter Après le renversement horizontal, on obtient le poème suivant : elle quitte de force ses commandes en ligne dans le terminal elle se tapit introuvable réseau elle se passe de mots perdus administre ses contacts décode la source de ses conflits de versions son incompatible système exploité configure des usines à retours elle débogue et reformate la mode mise à jour corrompt les sauvegardes nécessaires son processeur de paquets restaure une erreur surchauffée palpable comme la tension critique dans ses fibres optiques Ariane passe encore sa vie sur le fil du signal Conclusion : à partir d\u2019une strophe en prose j\u2019obtiens deux poèmes aux significations et aux structures complètement différentes ! 166 SECTION III Poésie/Création Renversement(s) poétique(s) du dimanche Après une première exploration d\u2019une technique de renversement de prose détaillée par Catrine Godin, je récidive l\u2019expérience avec mon récent poème du dimanche.Après avoir ramené le poème original en vers à un texte de prose, j\u2019obtiens ceci : Aucun éclair de génie pour fendre le ciel de ce dimanche sombre de poésie à écrire ne reste que la folie invitante d\u2019une scène ouverte comme les cœurs sinistrés aux idées qui vont ou viennent sans autre ordre ni direction que le hasard qui passe entre les vers dans une arène où les filets se tissent sur des métiers sans avenir soudain émergent les vocations qui ne se cherchent pas les sens dont on hérite nos erreurs réparées dans nos décombres propices à des réinventions qui n\u2019attendent plus des heures perdues dans les failles silencieuses où la grandiloquence des canons est vaine plus de questions que les réponses ne trouvent pleurent les enfants perdus de l\u2019amour nos cimetières catastrophes en jachère donnent à naître des possibles sans issue claire et ravivent les rêves qu\u2019on oublie parfois au détour de nos hésitations certaines rien ne sert de savoir les vérités ignorantes pourquoi ne pas cueillir les victoires qui sommeillent par-delà nos spectacles achevés Après un renversement vertical, le poème se transforme radicalement : Des spectacles aboutis reposent derrière les triomphes à faucher où des vérités s\u2019ignorent se sachant inutiles Nos inconstances détournées oublient de faire renaître les utopies alors que les culs-de-sac accouchent de possibles terribles Dans les columbariums en friche erre la compassion quand un pleur d\u2019enfant sans réponse questionne encore la vanité de la grande gueule des canonniers lézardant le silence À temps égaré en désespoir de cause réinventons des débris favorables des fautes remédiables l\u2019essence d\u2019un héritage déjà trouvé POSSIBLES AUTOMNE 2024 167 Dans l\u2019éruption de vocations No Future les ouvrages décousus défilent sur le ring s\u2019enchevêtrent verbalement Au hasard de passage le désordre s\u2019autogère aller-retour de la tête au cœur Écorché béant le décor demeure une folle invitation à poétiser l\u2019informe dominicale noirceur d\u2019un ciel soudé sans fulguration sublime Puis, après un renversement horizontal, le poème se réarticule encore une fois : En l\u2019absence d\u2019un génie foudroyant le ciel fendu d\u2019un ténébreux jour du Seigneur à consigner dans un poème la folie s\u2019invite en reste Ouvre la scène aux désastres à cœur réfléchi Revenant sur la ligne de départ tous les sens en chaos nos survenances hasardeuses en vers traversent le cirque qui se contient amarré aux chaluts travaillants et les hauteurs n\u2019espèrent aucune postérité Nos inclinations manifestes ne cherchent ni legs ni finalité rapiècent les écarts conviennent des vestiges qu\u2019on réimagine sans attente égarés dans les heures dans le silence brisé de nos boulets déclamatoires 168 SECTION III Poésie/Création Entre les dérisoires questions superflues et les saisissantes réponses d\u2019enfants en larmes l\u2019amour se perd dans les charniers d\u2019une jungle afÒigeante De réalisables naissances brillent dans l\u2019impasse de fantasmes tangibles occasionnés par nos négligences On zigzague persuadé de notre ambigui?té confiante dans l\u2019oisiveté de connaissances superflues Improductifs de vérité victorieusement nous irons récolter de l\u2019autre côté du sommeil des achèvements spectaculaires Dans cette seconde exploration, en plus de renverser les poèmes verticalement et horizontalement, je me suis appliqué à transformer plus profondément le texte à chaque fois, cherchant à m\u2019éloigner de l\u2019original en prose en substituant un maximum de mots dans chaque nouveau vers tout en puisant dans le même champ lexical.À l\u2019inverse, dans mon précédent exercice de prose renversée, j\u2019avais cherché à rester littéralement le plus près possible du poème d\u2019origine.Notice biographique Sociologue de formation, journaliste de métier, musicien d\u2019occasion et poète en toutes circonstances, Simon Van Vliet travaille les mots, les images et les sons pour rendre compte du réel et interroger les possibles.Diplômé en sociologie du développement des territoires, spécialisé en gestion d\u2019organismes culturels, lauréat d\u2019une bourse de journalisme du Centre de recherche en développement international (2013) et d\u2019une bourse d\u2019excellence de l\u2019Association des journalistes indépendants du Québec (2024), il est sensible aux enjeux sociaux contemporains et engagé dans la recherche de solutions locales aux problèmes globaux et de solutions globales aux problèmes locaux. POSSIBLES AUTOMNE 2024 169 André Seleanu : Le conflit de l\u2019art contemporain. Art tactile, art sémiotique.Essai : L\u2019Harmattan (Paris)1 : 2021 : 232 pages (recension) Par Christian Roy Dans cet ouvrage illustré, le critique André Seleanu livre des réflexions issues de sa longue activité (notamment dans Canadian Art et Vie des Arts) pour permettre à un large public de comprendre l\u2019art contemporain et le conflit l\u2019écartant d\u2019autres formes d\u2019art, qui demeurent plus accessibles par leur caractère sensible. Sans nier ses apports, l\u2019auteur pointe les limites d\u2019un art des « configurations de signes \u2014 du champ sémantique \u2014 démontrant souvent une négligence des valeurs tactiles » ou haptiques, qui seules permettraient « une identification profonde du spectateur avec l\u2019œuvre ». C\u2019est que « la concentration d\u2019énergie produite par la symbiose de la main, de la couleur et du support entretient un lien privilégié avec la durée de l\u2019expérience affective, ainsi qu\u2019avec la mémoire individuelle et collective ».Aussi, malgré « la fascination qu\u2019exercent les environnements artistiques, la peinture, le dessin, la sculpture doivent conserver une place privilégiée » de « lien organique avec l\u2019histoire de la culture », fil rouge parcourant l\u2019art du pariétal au moderne. Rompre ce fil compromettrait notre humanité si cette faculté de penser avec les mains faisait place à une posthumanité moins digitale que numérique.Matérialité vide et dématérialisation virtuelle convergent dans la circulation des codes et le primat des concepts, aux dépens de la création d\u2019objets « fétiches ».Cependant, ce paradigme technologique d\u2019une « chaîne culturelle » de montage en postproduction (Bourriaud) médiatique diffère peut-être de la production industrielle, à laquelle Seleanu assimile ce processus d\u2019oubli de l\u2019œuvre et de sa réception dans le circuit de l\u2019art comme réseau social de connivences institutionnelles.L\u2019auteur s\u2019appuie certes sur une lecture attentive de plusieurs critiques renommés et de la filiation (post) structuraliste où ils s\u2019inscrivent, leur opposant des critiques et penseurs de filiation plus existentielle et phénoménologique, liés à l\u2019art moderne ou prémoderne ; ainsi Merleau-Ponty, pour le sens de la « chair du monde » et de la respiration subtile de l\u2019espace vécu par l\u2019artiste et le regardant.« On est très proche du domaine de l\u2019énergie cosmique essentielle du Brahmane, et du soufÒe qi chinois », références constantes explicitées dans deux précieux chapitres sur les esthétiques et pratiques correspondantes d\u2019Inde et d\u2019Extrême-Orient. Ce cadre comparatif aurait pu être mis en correspondance avec les effets anthropologiques de différents médias, comme l\u2019a fait Renato Barilli dans le sillage de Marshall McLuhan.Pour ce dernier, l\u2019environnement électrique pressenti par l\u2019art moderne amène un retour de l\u2019espace acoustico-tactile propre aux cultures non occidentales ou ancestrales, points d\u2019appui des artistes pour sortir du cadre visuel de la Galaxie Gutenberg.Barilli voit là un des ressorts d\u2019installations hybrides décentrées, faisant appel à une conscience panoramique plus qu\u2019à l\u2019intense concentration sur un point.Le recours au texte de démarche trahit néanmoins l\u2019absence de la force d\u2019évidence d\u2019une peinture chinoise mêlant image et écriture, comme le souligne Seleanu.Si Barilli se réclame du symbole pour critiquer le signe, Seleanu y voit un atout de l\u2019art contemporain latino-américain qu\u2019il connaît bien, riche de connotations culturelles transmises sur des « surfaces de continuité interne » qu\u2019exclut la discontinuité des productions sémantiques occidentales.N\u2019aurait-il pu trouver de tels signes de vie symbolique dans l\u2019art contemporain autochtone canadien ?1.Paru au Canada sous le titre Comprendre l\u2019art contemporain.Mots en toile (Montréal) : 2021 : 312 pages. 170 SECTION III Poésie/Création Notices biographiques Christian Roy est historien de la culture (PhD, Université McGill, 1993), traducteur multilingue, critique d\u2019art et de cinéma.Collaborateur régulier des revues Vice Versa (1983-1997) et Vie des Arts (2010-), il a aussi publié dans Esse, Ciel variable, etc.Critique d\u2019art, journaliste et commissaire d\u2019expositions, André Seleanu est membre de l\u2019Association internationale des Critiques d\u2019art (AICA).Il a collaboré régulièrement aux revues Vie des Arts (Montréal) et Canadian Art (Toronto).Son livre « Comprendre l\u2019art contemporain » a paru en 2021 au Québec (Éditions Mots en toile) et, dans la version intitulée « Le conflit de l\u2019art contemporain », en France (Éditions L\u2019Harmattan, collection Ouverture philosophique).Ce livre a été présenté dans plusieurs conférences, notamment à Paris, à Montréal et à La Havane.Également journaliste politique s\u2019intéressant aux questions sociales et environnementales, André Seleanu est spécialiste de l\u2019Amérique latine, dont il couvre l\u2019actualité sociale et artistique. 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