Le pays laurentien, 1 novembre 1917, Novembre - Décembre
2ème ANNEE.—Nos 11 et 12 NOVEMBRE et DECEMBRE 1917 LE PAYS LAURENTIEN L’ESPACE INFINI DANS mm.'wmm Profondeurs de l’abîme et tourbillons des mondes Cù les astres lancés marchent d’un pas certain Et, changeant de couleurs, tournant leurs formes rondes, Mêlent sans s’arrêter le soir et le matin.Globes sortis de l’ombre, ou cherchant la lumière, Je vous passe en revue autour de vos soleils, Tandis que, poursuivant la route coutumière Vous voyez, comme nous, des nuits et des réveils.v N’allez-vous donc jamais, par de longues tjaverses, Explorer l’horizon qui fuit de loin en loin ?Mais non ! grands routiniers, car vos courses diverses Se répètent sans cesse allant de point en point.Ainsi, chacun de vous tient dans la mécanique Le rôle d’une roue engagée au plus près.Un écart survenant, croule l’ordre harmonique Et voilà l’univers tout-à-coup aux arrêts.Brûlés d’un feu d’enfer couvant dans vos entrailles, Portant à la surface un nouveau paradis, Vous rangez les soleils qui sont faits à vos tailles, Quand celui de la Terre est l’un des plus petits.Etranges ronds de danse où rien ne se déplace.Que vois-je, parcourant la claire immensité ! Un vieux monde perdu, mort et couvert de glace, Qui roule et roulera durant l’éternité.Benjamin SULTE — 178 — HOCHELAGA il Les habitants d’Hochelaga appartenaient à la même race que les Andastes de la Pennsylvanie, les Eries de l’Ohio, bordant le sud-ouest du lac Erié ; les Iroquois de New-York, bordant le sud du lac Ontario ; les Neutres, bordant le nord des lacs Ontario et Erié ; les Pétuneux occupant les comtés de Grey et Bruce, nord-ouest de la province d’Ontario ; les Hurons du lac Simcoe, de la baie de Nottawasaga, baie de Matchedash de la même province.Des bandes d’Algcnquins rôdaient dans les comtés de Victoria, Peterborough, blastings, ayant leur base ou patrie vers le lac Nipissing.Je dirai que les Algonquins venaient de l’Europe, et les autres nommés ci-dessus, de l’Asie.Mœurs, langage, aspect physique n’étaient pas les mêmes dans ces deux races, mais, par exemple, ni l’une ni l’autre n’était peau-rouge.Leur vie au grand air les brunissait.Avec de l’eau et du savon bien appliqués, on en faisait des peaux blanches.Il faut aller au Guatemala, Honduras, dans l’Amérique-Centrale, pour trouver de véritables peaux-rouges au temps de Colomb et Cartier—de ces gens au teint cuivré naturellement et dont les traits de la figure différaient des noirs, des blancs et des jaunes,—comme l’étaient dans l’antiquité les Etrusques de la Toscane, les Numides du nord de l’Afrique et leurs descendants actuels, les Berbères et les Kabyles de l’Algérie et centrées voisines.• Des quatres couleurs de la famille humaine le rouge est à présent le moins répandu et, si comme le disent les très anciens auteurs de livres, les peuples de cette couleur ont été nombreux durant les premiers âges, ils ont perdu leur importance, leur pouvoir, leur activité intellectuelle d’il y a quarante siècles.Nous ne comptons aujourd’hui que le jaune qui maintient, le gros chiffre en Asie, le blanc qui a pour domaine l’Europe et l’Amérique, le noir éparpillé en Afrique.La différence qui sautait aux yeux d’un chacun entre Algonquins et l’homme du type iroquois, c’était l’éducation.Celui-ci connaissait, pratiquait, jouissait de mille choses dont l’autre ne voulait rien savoir.De là, deux natures, pour ainsi dire.Si les Algonquins de Québec étaient les plus avancés de leur race, — 179 — ils restaient bien inférieurs aux Eriés que je considère comme les plus rétrogrades du type iroquois.Les gens d’Hoehelaga appartenaient à la couche supérieure de ce que nous avons .app'elé 1’Iroquois, l’habitant de l’Etat de New-York.L’Algonquin n’était pas sorti de l’ignorance primitive.Il en subissait les misères et vivait dans une situation assez rapprochée de l’animal, sans jamais parvenir à améliorer son sort, si toutefois il était capable d’y songer, car on ne rencontre en lui qu’un être insensible à toute idée de progrès.Faire la pêche par des moyens précaires, la chasse à la manière des premiers enfants d’Adam, cueillir des fruits sauvages, cultiver quelques citrouilles et un peu de maïs, récolter la folle-avoine, là où il en trouvait, camper ici et là, de saison en saison, mourir de faim, souffrir du froid, n’avoir ni discipline, ni gouvernement, ni organisation quelconque, tel était son existence, c’est-à-dire la plus pitoyable cpi’on puisse voir, surtout avec le climat de Québec et du Nord-Ouest.L’Iroquois étant pour nous un habitant de l’Etat de New-York et pour moi en particulier plus parfait que le Lluron, le Pé-tuneux, le Neutre, l’Erié et l’Andaste ses congénères, je le traite comme demi-civilisé.Il possédait l’art dé construire de véritables maisons, des villages, des fortifications.Il savait cultiver un champ, avait des industries diverses et bien conduites, s’était mis sous la protection d’un régime municipal et même d’un gouvernement fédéral qui fonctionnait à la perfection.Ni chasseurs, ni pêcheurs, ni rôdeurs, ni flâneurs comme les Algonquins, mais actifs, stables, agriculteurs et industriels, les Iroquois vivaient agglomérés, agissaient en commun avec une entente de la chose publique dont les résultats sont étonnants, comparés avec ce qui se passait dans toute l’étendue du présent Canada.Comme nombre, les Algonquins égalaient peut-être les Iroquois, mais dispersés sur de vastes territoires, ils ne comptaient pour rien auprès de ceux-ci qui se tenaient concentrés et savaient agir d’ensemble.Les “citoyens” d’Hoehelaga devaient être regardés comme un peuple merveilleux par les petites bandes d’Algonquins qui erraient le long de l’Ottawa et sur la rive nord du Saint-Laurent.Disons ici que l’île des Allumettes et la Lièvre possédaient chacune un village permanent, comme celui du cap de Québec. — 180 — C’était beaucoup pour des Algonquins, mais Hochelaga brillait bien autrement que ees trois lumignons ! La guerre a toujours été la passion des Sauvages—et aussi des hommes de l’Europe, qui sont restés Sauvages sous ce rapport.La guerre est une science.L’Algonquin ne voulait rien apprendre, pas plus le métier de batailleur qu’un autre.L’Iroquois avait réduit la question à l’état d’enseignement et ce qui sortait de son école militaire valait dix pour un.Dix Iroquois ne craignaient guère cent Algonquins et de plus, ils mettaient de la suite dans leurs opérations ce qui leur permettait d’épuiser avec un peu de temps les forces de l’ennemi.Cent Iroquois divisés en cinq bandes agissant de concert enlevaient d’un même coup cinq campements algonquins qui ne savaient ni 11e pouvaient se porter secours les uns les autres.Je n’ai pas rencontré de cas où les Algonquins sont allés détruire des villages iroquois, mais invariablement c’est la bande iroquoise qui se lance au loin, pénètre chez les Algonquins, frappe, anéantit et se retire avec des trophées, des prisonniers, des chevelures.Tout cela provenait de l’esprit d’organisation, de la pratique constante, de la discipline en un mot.Même en bataille rangée, à force égale, l’ordre, la direction, le savoir-faire, la conception d’un plan, la manière de l’exécuter—réglé d’avance—tout cela mettait l’Iroquois à cent coudées au dessus de l’Algonquin.Lisant Homère, j’ai mis mes Sauvages en vis-à-vis avec les Grecs et, croyez-moi si vous voulez, nos Iroquois n’y perdent pas beaucoup.Il est vrai que l’emploi des métaux donne la supériorité aux Grecs, mais tout de même, si l’Amérique n’était pas encore découverte qui sait où en serait venue l’intelligence industrielle des Cinq-Nations ?Les Hurons, les Pétuneux, les Neutres, les Eriés, les An-dastes, de même souche, langue et coutumes que les Cinq-Nations de l’Etat de New-York, avaient eu moins qu’elles le génie politique et militaire.Les conquêtes de ceux que nous appelons Iroquois ou Cinq-Natiops s’expliquent dès qu’on a saisi cette vérité, seulement il reste à savoir si le désir d’étendre leur domination se serait emparé des Iroquois avec autant d’ardeur sans la présence des hommes blancs dans leur voisinage.Ces nouveaux venus payaient en marchandises d’une utilité première, les fourrures que les indigènes leur apportaient et pour se rendre maîtres de cette source de richesses, les Iroquois conçurent l’idée de s’emparer des territoires 181 de chasse, d’en bannir les peuplades et de rester seuls pour traiter avec les Hollandais, les Anglais, les Suédois établis entre eux et les rivages de l’Atlantique.Depuis que le monde est monde, les * guerres ont pris naissance dans les questions de commerce.Comment se fait-il que les Eriés, ou les autres nations de même race, n’ont pas eu un plan semblable à celui des Iroquois ?Evidemment parce qu’elles n’étaient pas douées du génie nécessaire à l’exécution d’un tel dessein.Ces guerres de conquêtes ont eu lieu juste cent ans après la visite de Cartier à Hochelaga, alors que, depuis longtemps cette ville n’existait plus.Si je me suis arrêté à décrire des choses et des événements d’une autre époque, c’est parce que je voulais faire comprendre ce qu’étaient les gens d’Hochelaga.Nous ne saurons jamais quand cette ville avait été construite, ni si les Iroquois avaient eu d’autres villes dans cette région, mais cela est possible.Nicolas Perrot dit : “Le pays des Iroquois était autrefois Montréal et les Trois-Rivières.” Il avait dû entendre les Sauvages parler ainsi, cent trente ou quarante ans après la visite de Cartier.Ce qui est certain, c’est que Hochelaga était tout ce qui restait d’Iroquois en Canada au temps du capitaine malouin.Il a noté que des Sauvages qu’il nomme Toudamans (Tson-nontouans ?) descendaient par la rivière Chambly et ravageaient les campements algonquins du bas Saint-Laurent.Etait-ce une peuplade iroquoise des environs d’Albany qui faisait ces courses ?Du coté sud du Saint-Laurent, depuis le lac Saint-François jusqu’à la Pointe Lévis il ne parait pas y avoir eu de Sauvages, peut-être par suite des incursions des Iroquois du nord de l’Etat de New-York.En présence de la ville dont il s’approchait au pas de procession, entouré des notables de cette capitale, Cartier faisait nombre de commentaires.qu’il ne nous mentionne aucunement.A sa place j’ai fait les miens, et les voilà imprimés, en attendant mieux. — 182 — DU TALENT ! Il arrive — relativement peu souvent, c’est vrai, mais enfin, de temps à autre—qu’on entend dire : “Cet homme a du talent; cette personne a du talent.” C’est fort possible.Du talent il y en a : il y en a même beaucoup.Mais peut-être serait-il intéressant de nous demander un peu ce que c’est que le talent—ou plutôt, car nous n’allons pas entrer en des considérations philosophiques—ce que le mot “talent” représente pour la plupart d’entre nous.Est-ce le clair de lune du génie ?un clair de lune qui ne ferait pas fi de se substituer, parfois, au soleil même ?Est-ce un rayon du ciel dans un cerveau ?un sourire de Dieu oublié au fond du cœur ?un souvenir impérissable de la Patrie Céleste ?Est-ce, tout bonnement, une longue patience, comme disait Buffon ?Est-ce une manière d’être de la forme crânienne, une question de moule et de matière grise ?Qu’en sait-on ?“Que sais-je ?” disait Montaigne ! “—C’est bien simple, me direz-vous peut-être, le talent, c’est .eh, bien, c’est le talent ! Voilà ! Mais encore ?Peut-on dire que le talent n’est que cette facilité d’apprendre, de s’assimiler les pensées des autres, les connaissances qui nous plaisent, les idées qui nous conviennent ?Sont-ce les sujets brillants des écoles, des couvents, des collèges qui ont ce qu’on appelle volontiers du talent ?Sont-ce les héros des concours ?Parfois.Mais il suffit pour apprendre vite et bien, à l’âge où l’on fait sès classes, d’être intelligent, studieux, ambitieux.Souvent même il n’y faut qu’un peu d’audace avec beaucoup de faconde.Combien de ces sujets brillants sont restés sur la scène du monde— même de leur petit monde—ont réalisé les promesses de leurs débuts ?N’est-ce pas vrai que les grandes villes sont remplies de M.ANTONIN PROULX.•VA,, VÉ/.Q’ — 183 — jeunes gloires tombées, de déracinés, de déclassés—pauvres fleurs hâtives que la vie a déjà flétries, tuées ?“Qu’importe ! direz-vous encore, “si ceux-là ont connu l’illusion du talent ; si, de quinze à vingt ans, ils ont cru à leur génie ?Qu’importe la réalité à cette, heure-là ° Oui, mais quand ce temps est passé ?qu’on ne peut plus y croire ?Le génie ne fleurit pas dans tous les cerveaux, dans tous les cœurs, hélas! Un jour vint où ces hommes comprennent que c’était un mirage, ce beau désir, cette croyance, et alors ?Oh ! le mirage qui s’en va, se désagrège, se fond en brouillard, en mensonges, en regrets ! On peut donc se montrer très intelligent, l’être même tout à fait sans avoir, à proprement parler, du talent.Soit ! Mais qu’est-ce donc, encore une fois, que cette chose-là ?Est-ce une aisance de paroles que nous avons parfois, cette agilité de la langue que nous admirons tant, nous, Canadiens-français ?Sont-ce les orateurs qui ont du talent ?Il y a eu de grands orateurs, certes, il y en a encore, il y en aura toujours.Mais, ces exceptions à part, bien peu des autres donnent autre chose que des mots, des phrases sonores, des périodes renflantes, et, tout ce qu’ils disent est, le plus souvent, vide de sens, creux, et ne supporte pas la lecture.Otez à cet orateur applaudi, admiré, l’éclat de la voix, la chaleur du débit, les gestes enlevants, et vous n’aurez plus que des mots, des milliers de mots parmi lesquels flotteront quelques idées mille fois délayées.Tous les orateurs n’ont pas du talent.Mais alors ?Mais alors qu’est-ce donc que cette chose étrange ?Est-ce que le rimeur qui cisèle des mots, tourne aisément un sonnet, écrit agréablement un article en a ?Il en a certainement d’une certaine qualité.Mais ce rimeur, mais ce “tourneur”, mais cet habile n’ont pas toujours “le talent”.De même que le jeune dessinateur qui peut jeter sur le papier ou sur la toile une tête d’homme ou de femme, une silhouette, un paysage rudimentaire, peut avoir des aptitudes sans connaître jamais le vrai talent.Mais, à ce compte, direz-vous derechef, le génie ne serait que du talent ! On n’est pas plus difficile ! Eh bien, c’est un 'peu cela, en effet.Non seulement le talent suppose une intelligence au-dessus de l’erdinaire—ce qui est une vérité de la Palisse—une intelligence où dorment à l’état latent toutes les idées générales qui lui conviennent, flottent dans l’air ambiant et reposent dans les livres, mais encore, une âme supérieurement organisée, capable ce jouir, de s’illusionner, de souffrir plus qu’une autre, de se créer une “manière”, une façon de voir qui lui 184 — soit propre, un style enfin.Oui, c’est un peu cela.Mais c’est autre chose, et si le nom de cette chose est difficile à donner, il n’en existe pas moins.C’est un feu mystérieux qui, du cœur, monte au cerveau pour y faire bouillonner l’or des idées, mais c’est aussi une sensibilité des nerfs, une sensibilité d’antennes électriques vibrant à toutes les caresses, les heurts, les tempêtes de la vie.C’est une faculté d’être heureux ou malheureux d’une souffle, d’une ombre, d’un rien ; de s’enthousiasmer de ce qui laisse les autres indifférents, d’aimer et de haïr avec plus de passion, et c’est le vouloir, l’invincible \muloir de dire ce qui chante au cœur d’idéal et de joie.C’est une folie, enfin, une douce et tendre folie de gloire et d’immortalité.Faut-il le désirer ce talent mystérieux, le cultiver quand on a le bonheur d’en avoir, en faire un dieu, “son dieu”, lui sacrifier amour, santé, considération, bonheur?Oui !' oui, tant que les illusions durent, sont là qui flottent devant nos yeux en théories de gloire ; tant que nous croyons voir passer les muses, avec leurs voluptés impondérables et fortes, cependant ; tant que nous penserons à Promethée sur son rocher d’enfer ; tant que nous croirons à Dieu ! Toujours alors ! Toujours ! Du talent ! du talent ! Demandez-en encore, vous qui en avez déjà.Ne vous inquiétez pas de ce qu’il pourra vous en coûter.Vous serez ignorés, peut-être, raillés, bafoués ; vous connaîtrez toutes les injustices, toutes les envies, toutes les tristesses, mais qu’importe ! Vous êtes faits pour les ressentir toutes ! Ou’im-portent à ceux qui l’auront, ce talent merveilleux, candide et consolateur ! Un jour viendra où la mort vous demandera à la terre, et, ce jour-là, les passants, les indifférents, les anonymes s’apercevront que vous aviez du talent, et que ce talent était une des gloires du pays, en formait le plus précieux, le plus pur, le plus beau des fleurons.Et, soudain, avec tous les autres morts, qui furent des vôtres par l’esprit et par le cœur, vous tressaillerez de joie satisfaite et de bonheur.Un rayon de cette gloire tardive descendra jusqu’à vos tombes, et ce sera la récompense des idées que vous aurez semées aux Cœurs de tous les hommes.‘‘C’est bien tard !” direz-vous.Non pas.Quand bien même le talent serait une petite fleur des tombes, cela ne devrait pas nous empêcher de crier, n’est-ce pas ?du talent, Seigneur, du talent ! -AL. 185 — UNE LETTRE INÉDITE DE FEU HECTOR BERTHELOT Nous publions ci-après, une lettre de feu Hector Berthelot, adressée à sa sœur, religieuse à Aurora, Illinois.Cette lettre trouvée, je ne sais par quel hasard, dans mes cartons, amusera sans doute les lecteurs du Pays laurentien.Oui n’a connu ou entendu parler de l’humoristique fondateur du Canard, du Farceur, du Violon ; du créateur du fameux type canadien Ladébauehe ; de ce Berthelot, journaliste à la Patrie, au Monde, l’auteur de quelques livres qui eurent grand succès, tels que ses Mystères de Montréal ?Cette lettre rappellera ses saillies, ses mots drôles, ses portraits chargés qui faisaient les délices de ses contemporains.Elle prouvera jusqu’à quel point tout, pour lui, était matière à rire, même ce qui était sérieux et quelle verve il déployait jusque dans ses correspondances les plus intimes.Montréal, 29 décembre, 1887.Révérende Sœur XXX, Aurora, 111.Ma chère sœur, La présente est pour te souhaiter toutes espèces de félicités dans l’ordre matériel et spirituel pendant l’année 1888.Je suis actuellement à Ottawa, où je compile, dans la bibliothèque de Parlement, pour le journal le Monde, les éphémérides de 1837-38.Avec mon violon, cela me paie assez bien.J’espère que tu fais des progrès dans ta santé, et j’espère aussi te revoir à Montréal en juillet prochain.Je ne saurais trop te recommander à l’occasion du jour de l’An, de prendre des résolutions fermes pour la sanctification de ton âme.Chacune de tes actions doit être un grain de blé qui doit être broyé sous la meule des bonnes intentions, afin qu’elle devienne le froment pur dont sera pétrie la galette du Bonheur sans mélange, que tu grignotteras pendant toute l’Eternité.Méfie-toi des pompes du Malin ; celui-ci est un tramp de la pire espèce qui rôde continuellement autour des poulaillers religieux où_les poules monastiques sont juchées sur leg perchoirs de la vie ascétique.Malheur à celles qui s’y perchent en laissant entr’ouverte la porte de la tentation ; il les emporte, les plume et les grille bientôt dans sa terrible cuisine. — 186 — Au free lunch de la vie où tu as été conviée, noue autour de ton col la serviette de la prudence, afin que la sauce du péché ne macule pas la blancheur éclatante de ta robe de vertu.Si par malheur cette robe se tachait, hâte-toi de la porter à la buanderie de la Pénitence, où elle sera nettoyée avec le savon de la contrition, séchée par la tordeuse du repentir, empésée avec l’empois du ferme propos, et repassée avec les fers des bonnes résolutions chauffés au feu de l’Amour Divin.C’est ainsi que la toilette de toit âme sera irréprochable le jour où elle ira danser dans le céleste séjour.C’est le bonheur que je te souhaite.Ton frère affectionné, (signé) : Hector BERT HELOT.68, rue Church, Ottawa.Gérard MALCHELOSSE.LA CHAMBRE (Inédit) Ainsi que les oiseaux, les hommes ont leur nid : C’est la chambre discrète où l’on chante, où l’on pleure, Et dont l’âme se fait une austère demeure Où tout porte à rêver quand le jour est fini.Le portrait d’un aïeul, vieux souvenir béni, Lorsqu’un rayon de lune en se jouant l’effieure, vSemble nous murmurer que la vie est un leurre, Nous parler de la paix d’un séjour infini ! Ah ! combien elle est chère au poète, à l’artiste, Dans la clarté de ’’aube où l’ombre du soir triste, La chambre que, pour lui, l’art paraît enchanter ! Et, quand elle devient un temple mortuaire, Heureux qui, près du mort, entendra chuchoter : “C’est ici qu’il vivait, paisible et solitaire.” Montréal, G mars, 1917.ALFRED DESCARRIES. 187 — A.-B.Lacerte Les femmes auteurs, en Canada, ne sont pas nombreuses ; celles qui s’occupent de littérature ont donc droit à nos félicitations et à notre encouragement.Au nombre des plusiactives mentionnons Mme A.-B.Lacerte, une de nos dévouées collaboratrices qui signe modestement Léda.Il nous serait agréable et facile de publier une longue biographie de Mme Lacerte, mais le manque d’espace nous force à nous restreindre à quelques notes seulement.Née à St-Hyacinthe le 5 juin 1S70, Mme Lacerte est fille de feu l’honorable juge Bourgeois et de dame Gilson, des Trois-Rivières.C’est là qu’elle commença ses premières études chez les UrsuLines ; puis, elle vint les terminer à Montréal, au couvent d’Hochelaga dirigé par les sœurs des Saints Noms Jésus-Marie.Mme Lacerte demeure actuellement à Ottawa.Notre collaboratrice aime passionnément écrire.Lorsqu’elle n’a pas de conférences à préparer, elle s’occupe à toutes sortes de compositions originales et spirituelles, saynètes et opérettes, pour couvents et orphelinats, car elle écrit surtout pour les petits.Elle se complaît aussi dans les nouvelles et toujours elle y réussit.Cependant, elle ne dédaigne pas le genre sérieux et élevé et parfois il lui a valu de belles pages.Comme poétesse elle a fournie nombre de pièces à différentes revues et journaux qui feraient un joli recueil.Mme Lacerte est aussi douée d’un beau talent musical ; elle a bien composé une vingtaine de morceaux divers pour piano qui ont été publiés dans le Passe- Temps.Elle écrit et compose facilement, ayant l’imagination très féconde ; son répertoire est déjà bien garni et promet de s’augmenter encore, car l’heureuse inspiration ne la quitte pour ainsi dire jamais.Voici la liste de ses publications : Contes et légendes, 1 vol.in-8, 200 pages, illustré.Ottawa, 1915'.Comment on s’instruit en se récréant, in-16, 16 pages.Ottawa, 1916.Contes et légendes, conférence, in-16, 24 pages.Ottawa, 1916.Gaétane de Montreuil et ses œuvres, in-16, 24 pages, Ottawa, 1916.Les Chatelaines, opérette en deux actes, in-8, 16 pages.Montréal, 1916.Némoville, roman, in-16, 144 pages.Ottawa, 1917.En Manuscrits.La Gardienne du phare, roman.Castel-joli, comédie en trois actes.Biographie de l’honorable juge Bourgeois.Dolora, la Bohémienne, opérette en trois actes.Recueil de saynètes et opérettes pour pensionnats.Gérard MALC11ELOSSE.Mme Mme A.-B.LACERTE — 188 — MON PREMIER SONNET J’avais atteint mes quatorze ans d’existence.Cherchant une carrière quelconque à poursuivre, n’ayant de goût prononcé pour aucune et doué d’un excellent appétit, je venais, en désespoir de cause, de me constituer “commis-épicier.” Au moins, me disais-je, là, si le salaire ne suffit pas à ma nourriture quotidienne, eh bien ! j’aurai recours aux expédients du métier ; tandis qu’ailleurs, chez un orfèvre, par exemple, rien ne se mange, et il faut être d’une exactitude, arriver à l’heure “tapante” ; et ailleurs encore : chez le tailleur, l'imprimeur, le collectionneur, Vencadreur, le relieur, Vempailleur, Vembouteilleur etc.etc., c’est inouï ce qu’on vous fait tailler, imprimer, collecter, encadrer, empailler et embouteiller pour deux dollars par semaine ! ! ! Donc, je croyais bien, à ce moment, être né épicier.Hélas ! là encore ce fut un désastre que je n’oublierai jamais.Laissez-moi plutôt vous raconter comment se termina mon aventure chez AN N IB AD PLUMEAU & CIE., “épiciers de famille” de la rue Sainte-Elizateth.C’était par une belle matinée d’automne d’une pénétrante mélancolie.Monsieur PLUMEAU, petit homme grassouillet, propret, aussi soigneux de sa personne que de sa devanture, était occupé à balayer le trottoir bordant son établissement où l’aquilon avait entassé, la nuit précédente, une avalanche de belles feuilles aux teintes mordorées, dont l’éclat n’avait d’égal, peut-être, que les pommettes “rouge sang” de ce brave épicier.Que se passa-t-il en moi ?Soudain, je jetai à ce pauvre Plumeau un regard fantastique, un œil à la Vulcain, où dût jaillir de la flamme, car lui, Plumeau, dont les yeux venaient de rencontrer les miens, échappa son balai sur la chaussée et devint livide ! Alfred, rugit-il, en s’élançant vers son comptoir !.Oue faites-vous là ?Je vous ai pourtant déjà dit que si je vous reprenais à lire de la poésie ici, vous recevriez immédiatement votre congé ! Je suis épicier, moi, mon garçon ! Je vins tout près de donner à ce bon M.Plumeau quelque nom d’oiseau rare, mais je me contentai de lui répéter, avec une certaine morgue : “Mais, monsieur, c’est “la légende d’un peuple” de Louis Fréchette, un auteur canadien célèbre ! —-Ça m’est bien égal, à moi, tout ça.Je n’ai personne de ce nom parmi mes clients ! — 189 — —Alors, nommez-moi un meilleur poète parmi vos clients, et je me ferai un devoir de le lire, lui dis-je impertubable.—Voulez-vous bien vous taire, petit monstre, fut la réponse de M.Plumeau, qui ajouta, sur un ton qui n’admettait pas la réplique : et à l’ouvrage, hein ! ou je vous flanque !.Tenez ! Descendez à la cave avec cette mesure et rapportez-la moi remplie de mélasse des Barbades.Cette proposition me souriait et j’obéis “subito,” car, à la cave, au sein des tonneaux, barriques et cruches de tout acabit,— dont plusieurs vous avaient un parfum exotique à griser un Esquimau—reposait, bien dissimulé dans l’ombre, vous ne sauriez deviner quoi.et je vais vous le dir.e: dans une petite boîte de moutarde aux fines herbes, vide de toute moutarde, bien entendu, reposait donc, attendant l’impression, le manuscrit de mon premier sonnet ! Oui ! Je l’avais déposé là afin de le mieux “taper,” car l’ombre sépulcrale, le silence de cette cave mystérieuse où je bravais les foudres de Plumeau, devenu JUPITER, m’étaient, vous le comprendrez facilement, une source d’inspiration béate.Je m’y cachais souvent, afin de m’y livrer à mon “vice poétique”, alors que l’on me croyait parti pour quelque course échevelée chez les clients de PLUMEAU & Cie, à prendre des commandes.Je me nichais là au fond d’une énorme caisse où filtraient les rayons obliques d’une mince lumière provenant du seul soupirail de l’endroit.Je venais donc d’exécuter les ordres de M.Plumeau et la mesuqe de mélasse demandée était posée sur le sol, pendant que profitant d’un moment d’inspiration, je m’étais faufilé dans ma niche croyant tenir enfin le vers sublime, le dernier qui manquait encore à mon sonnet.J’étais là depuis un bon quart d’heure, quand soudain, j’entends des exclamations monstrueuses.Bigre de bigre ! Ventrebleu d’animal de sale petit c.de saligaud de commissionnaire idiot ! J’en ai bientôt jusqu’aux mollets ! Oh ! mais, ce que ça colle ! (J’avais oublié de vous dire que Plumeau était un ancien “sergo” de la ville de Paris.) Je m’attendais à chaque instant, à une détonation formidable, me croyant tout-à-coup mêlé à quelque drame genre Arsène Lupin.Mais je réalisai tout lorsqu’une forte odeur de mélasse m’emplit les narines, au point de me faire éternuer bruyamment et que Plumeau, dont le sang ne fit qu’un tour, me tira de ma cachette à la façon dont on exhibe un lapin aux halles. — 190 — Vous devinez, lecteurs, ce qui venait d’arriver chez Annibal PLUMEAU & Cie.J’avais oublié de fermer le robinet du m.tonneau et le patron était “emmélassé” des pieds à la tête.Il en avait tout plein son plumeau, je ne vous dis que ça ! Pleureusement, mon sonnet échappa au désastre.Je le tenais sur mon cœur, et j’en fus quitte, cette fois, avec un peu de “sabotage” et un autre congé illimité.Alfred DESCARRIES.MA DÉESSE Je voudrais devant toi, ma suprême déesse, Dérouler un tapis de soie et de velours ; En s’y posant tes pieds, doux comme une caresse, Traceraient un chemin qui braverait les jours ; Sur tes cheveux, parés de lys et de bruyère, Je voudrais un rayon qui montât jusqu’aux ci eux, Et dans ta blanche main une simple bannière, Où j’écrirais en or un nom délicieux.Elle aurait trois couleurs et le nom serait “France”.Haut tu le porterais partout dans l’univers.Les peuples opprimés le liraient : “Espérance”, Et l’écho le dirait jusqu’au conûn des mers.Pour chanter le printemps tout frissonnant de vie, Pour exalter l’amour ou clamer la dou'eur, Pour exprimer du Beau toute la poésie, Pour montrer des héros la constance et l’ardeur, Pour défendre le faible ou louer le mérite Je voudrais qu’on apprît les accents que tu sais : Une noble action, pour être bien décrite, Doit, dans tous les pays, être dite en français ! O ma hère déesse, ô ma langue française, En vain pour te briser s’agite le jaloux, Ta beauté l’inquiète et le rend mal à l’aise, Mais, va, tu le verras bientôt à tes genoux.Gaétanc de MONTREUIL. 191 — MONTREAL EN 1797.Isaac Weld, Irlandais très instruit, qui voyait la situation déplorable de ses compatriotes et cherchait les moyens d’améliorer leur sort, visita l’Amérique en vue de ce projet.Il commença par les Etats-Unis, surtout le New-York, le Maryland, la Pennsylvanie et la Virginie, sans y prendre goût, puis il traversa le lac Champlain et se rendit à Montréal.Ses descriptions indiquent un hcmme qui se renseignait soigneusement, après avoir visité une région où tout, naturellement, était nouveau pour lui.Il n’a pas l’air de ces touristes bourrés d’idées préconçues, comme on en rencontre tant et qui veulent faire entrer les choses dans leurs propres conceptions, au lieu de les prendre telles qu’ils les trouvent.Ce qu’il ne comprend pas il se le fait expliquer et ne tarde guère à pénétrer l’esprit de l’Amérique, si différent du sentiment européen.En lisant son livre on voit le Bas-Canada tel qu’il était alors.“La prairie de la Madeleine contient à peu près cent maisons.L’ayant dépassée, nous traversâmes le fleuve.Le courant est prodigieusement rapide et souvent les bateaux sont poussés sur les rochers où il semble qu’ils vont être mis en pièces, mais les bateliers sont d’une adresse surprenante, et je dirai que ces Canadiens sont peut-être les hommes les plus habiles du monde à manœuvrer des embarcations dans les eaux rapides et tourmentées.’’ Vers le même temps, Moore et LaRochefoueault faisaient l’éloge des canotiers, bateliers, “voyageurs” canadiens, à la suite de leurs courses sur nos rivières.Qu’auraient-ils dit s’ils avaient connu les canots d’écorce du nord-ouest, les cents rapides, les cents portages de nos coureurs de bois ! Il y avait là de quoi surprendre les citoyens de Paris, Londres et Dublin.“Ce ne fut pas sans étonnement qu’en approchant de la ville nous trouvâmes des bâtiments de plus de quatre cents tonneaux amarés au rivage, car ils ne peuvent remonter si loin dans le fleuve qu’avec de grandes difficultés.J’en ai vu plusieurs qui, cependant, favorisés d’une brise assez fraîche, et portant toutes les voiles dehors, demeuraient comme stationnaires durant une heure entière, entre l’île Sainte-Hélène et la terre ferme.Pour vaincre le courant à cet endroit, il faut un vent qui ait presque la violence d’un ouragan.” — 192 — Ceci avait lieu douze années avant l’apparition du premier bateau à vapeur sur le Saint-Laurent, mais, attendez ! ce fameux pyroseaphe se faisait hâler par des bœufs pour enfiler le courant Sainte-Marie.Les navires de quatre cents tonneaux sont des bébés aujourd’ hui auprès des transatlantiques, tout comme les superbes navires de Y Iliade seraient des joujoux à côté des “quatre cents tonneaux’’ de 1797.Weld ajoute : “Les vaisseaux qui font le commerce entre l’Europe et Montréal ne peuvent exécuter qu’un voyage par an.” Vers 1846, un député disait à l’assemblée législative du Canada : “Nous verrons plus tard arriver à Québec un transatlantique chaque semaine de l’été.” On a beaucoup ri de cette incroyable confiance en l’avenir.Mais nous ne sommes pas entrés dans Montréal.alors mon article n’est ni commencé ni fini.Benjamin SU LTE.AU LAC ARCHAMBAULT A M.Léon Gélinas Oh ! silence éternel des hauts et vastes monts ! Lac où baignent les bois^ les rocs, les deux profonds ; L’alouette, rayon ailé, court sur les plages, Le héron au vol lourd plane sur les rivages.La saveur des sapins embaume les vallons, La grisante odeur des foins monte des sillons ; La brise soupire en l’épaisseur des feuillages, Comme un sourd torrent qui gémit dans les bocages.Les bois remplis d’oiseaux bleus, vermeils et d’or pur, Sont les orgues de ce temple à voûte d’azur, Où vole, en tournant, l’hirondelle joyeuse.Quand le soleil meurt à l’heure mystérieuse Où la cloche tinte au loin, comme un reposoir, Entre deux monts descend l’étoile d’or du soir.Chalet St-Donat, août 1917.W.-A.BAKER — 193 — gAWâCNES LAPMIiTISÜflilS §
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