Le pays laurentien, 1 décembre 1918, Décembre
3ème ANNÉE.—No 12 DÉCEMRRE 1918 LE PAYS LAURENTIEN Prière Toi qui vois tout, Toi qui sais tout.Dieu de lumière, Fais que la Paix revienne un jour en ma chaumière! Je ne me sens plus jeune, et mon bras est moins prompt, Quand il lui faut tenir pour ceux qui sont au front.Tous mes fieux sont partis.La mère se fait vieille.Elle pleure en secret, la nuit, et se réveille En proie au cauchemar des deuils perpétués, Qui clament dans son coeur: “Tes enfants sont tués!” Moi, je me sais plus fort, et je lui dis: “Espère!” Mais elle me répond: “Tais-toi, tu n’es qu’un père!” Elle, c’est la Maman, et toutes les mamans Entretiennent leur foi de pleurs et de tourments.Elle rêve tout haut des maux qu’elle devine, Et voit sur les talus que le canon ravine Fondre les bataillons, dans la foudre emportés Avec ses fils, hélas! nos fils, déchiquetés! Si mes enfants tombent là-bas, c’est pour la France.Ils ont pour eux la Gloire, et j’aurai la navrance; Mais je ne croirai pas en avoir fait assez, Malgré le poids des ans et mes membres lassés.Aujourd'hui, je suis seul, la tâche me dépasse; Mes pas rhumatisants franchissent moins d’espace, En creusant le sillon, et ma débile main Tremble, pour maintenir l’attelage en chemin.Le soc est lourd, l’effort est dur, la terre avare.Dans mon vieux bas de laine où l’argent se fait rare, Quand je plonge la main les mailles se défont; La Misère, en grugeant, s’est fait un nid au fond! En attendant qu’un soir le dernier sou s’en aille, Je songe à nos soldats jetés dans la bataille, Et qui comptent sur nous, les femmes et les vieux.Pour imposer au sol un tribut onéreux.Je ne veux pas qu’on sache, au pays des tranchées, Combien j’aurai de pain, en comptant les bouchées, Lorsque viendra l’hiver et le dernier faisceau, Car j’aurai tout donné pour le suprême assaut! Toi qui vois tout, Toi qui sais tout, Dieu de lumière, Fais que la Paix revienne un jour en ma chaumière! (1) JULES TREMBLAY.(1) Vers liminaires du poème de guerre LES AILES QUI MONTENT, — 202 — Les poètes du terroir laurentien Les Ferments et Arômes du Terroir.de M.Jules Tremblay.“Je t’aime, 6 mon froment, car tu sors de ma main “Plein des baisers du ciel et de l’amour humain.“Epand ta fleur aux quatre vents de la chimère “Et fais mûrir ton rêve en la vie éphémère, “Pour que tes blonds épis, versant la charité “Au coeur des hommes francs, sauvent l’humanité.” Cette strophe qui termine le recueil des Ferments, dont M.Jules Tremblay enrichissait notre bibliothèque du terroir l'an dernier, synthétise toute une philosophie nationale bien chrétienne et bien cana-dienne-française.Et comme He poète est le porte-parole de tout ce qui s’émeut et s’enthousiasme chez son peuple, l’auteur des Ferments et des Arômes du Terroir a traduit les sentiments inexprimés mais bien réels, les aspirations natives et universelles de tout un peuple de francs terriens qui est le nôtre.Nous sommes nés pour la vie libre et sereine des champs.Notre atavisme s’est formé dans un décor aux horizons infinis.E’âme de la race s’est développée en face des grandes scènes d’une nature exceptionnellement bélle.Notre psychologie nationale est faite d’harmonie dans les goûts, de naturels essors vers le beau et d’idéal de charité qui se traduisent par l’éternelle vitalité de nos touchantes traditions.Malheureusement, l’invasion de l’industrie ett du commerce dans nos centres devenus trop populeux et l’attirance conséquente des villes a quelque peu affolé nos imaginations et détourné nos yeux de leurs objectifs habituels.Aussi, un trop grand nombre de nos jeunes terriens ont cédé à l’irrésistible appel de la cité perfide.Et c’esit sur les cités que le poète abat ses reproches amers : “Car ce sont nos enfants qui tombent dans vos murs “Et jonchent vos pavés comme des fruits trop mûrs; "Ils n’étaient pas créés pour les tâches malsaines “Qui vident les cerveaux et dessèchent les veines.” — 203 Comme un apô're de grand coeur et -de noble ambition, il veut garder au sol de chez nous ses tenants tri-séculaires et ramener au foyer champêtre ses fills prodigues que des pères ont pleures.C’es* pourquoi il remet sous nos yeux les exemples admirables de la vaillance et de irattachement des siens à la tâche de pionniers-colons et d'agriculteurs nourriciers.Je ne sais vraiment pas de plus beaux vers, dans toute notre littérature laurentienne, que ce poème liminaire des Ferments et qui a titre “Le Colon” : “J’ai pris racine au sol qu’ont découvert les nôtres, “Et dans chaque sillon, puisant leur souvenir “Comme un or épuré que rien ne peut ternir, “J’écoute dans mon coeur chanter leurs voix d’apôtres.“Tous ceux-là qui suivaient les traces de Brûlé, “A travers les taillis obscurs et les savanes, “Pour semer largement leurs vertus paysannes, “Restent vivants en nous si leur rêve a croulé.“Il n’est pas une branche, il n’est pas une source “Dont la feuille en murmure, ou l’onde en clapotis, “Ne prononce le nom de ceux qui sont partis “Et dont nous reprenons l’irréductible course.“L’humus retient encor la trace de leurs pas “Sur les monts verts de chêne et les fonds de méléze; “Et je me sens partout l’âme et le front à l’aise “En répétant leurs mots, qu'ils ne cédèrent pas.“Lorsque le soir étend ses feux myriadaires, “Sur les toits endormis des colons fatigués, * “J’entends les vieux refrains, qui passaient grand-largués “Sous le même azur vierge en des temps légendaires.“C’est le même soleil qui darde ses rayons “Sur la jachère brune et les blés de ma ferme.“Et tout ce froment d’or que la terre m’afferme “Connut la rude main d’ancêtres en sayons.“Qu’importent la patine et l’oubli des années! “Les villes ont couvert les forêts de jadis “Sans pouvoir étouffer la croissance des lis “Qui montrent en tous lieux leurs pousses obstinées.“Si la fleur est sauvage et se tient à l’écart “Elle se répand mieux, tant elle est plus vivace; “La tige sort, timidement, à la surface “Mais le bulbe s’attache au sol de toute part.“Je reste dans mon bois qui m’offre ses clairières “Et je vois s’allumer les étoiles, lis d’or — 204 — “Sur le drapeau d’azur, qui reprend son essor "Comme aux jours où les preux reculaient nos frontières "Et je songe, tout bas, en invoquant les deux, "Que les codes, jamais, n’ont pu courber les astres, “Et que l’âme française, affermie aux désastres, “Gravitera toujours dans l’orbe des aïeux.” Ce poème est d’un puissant symbolisme et il rappelle, à ceux qui font compris, le caractère particulier de la mission dévoilue à l’âme latine en Amérique.Monsieur Julies Tremblay possède bien ce qu’il fallait du coeur, de l’intelligence et du talent, pour comprendre et prêcher cette mission sublime à ses compatriotes.Aussi, ne fûmes-nous point surpris de le savoir mêlé à ce groupe de vaillants lutteurs et d’ardents patriotes qui, pour nos frères canadiens-français traqués en Ontario, se sont battus et se battront jusqu’à la victoire finale du droit, de la langue et du culte.Dans ses Arômes du Terroir, à travers de délicieux croquis et de gentilles badineries, le poète a glissé quelques graves échos de cette lutte où il a dû souffrir sans perdre ce courage et cet enthousiasme propres à ceux qui se sacrifient pour le triomphe de la vérité.Bt, sachant que la survivance de la race réside dans le maintien de traditions profondes et durables et dans la conservation des pratiques religieuses et du parler des nôtres, en bon chevalier qui vénère sa dame, iil a prouvé élégamment que la langue canadienne-française n’a pas peur de s’éteindre chez nous, tant qu’elle sera parlée avec ce timbre dair et cette onction tendre qui caractérisent celle de notre bon poète et vaillant compatriote.Alphonse DESILBTS.Notre temps J’aurais pu naître en temps de barbarie Au sein d’un monde à peine commencé.Ba Providence — et je l’en remercie — Me destinait à ee siècle avancé. — 205 — Nous avons tous une étrange carrière La comparant à celle des aïeux.Et les voyant de si ioin en arrière On se croirait différent d’aucun d’eux.Dans ce passé qui nous semble bien morne L’"homme était fixe et tournait lentement.L’activité chez nous n’a point de borne, Chaque matin apporte un changement.Par les produits tirés des antipodes Voyez! le luxe est devenu commun.Par l’industrie et ses larges méthodes L’aisance règne au profit de chacun.Nous vivons double ou triple de nos pères.Notre horizon, mais c’est te globe entier ! Tout s’agrandit avec des jours prospères.L’humble action devient noble métier.Oui, 1e vieux monde a changé de figure Je J’ai connu sans lui dire au revoir.Routine est morte, acceptons-en l’augure : Il nous promet plus qu’on peut concevoir.Tant et si bien que la jeunesse active A devant el'te un immense avenir.Mais autrefois sa force était captive, Sans trop d’effort je sais m’en souvenir.Chemins nouveaux, disciples de l’étude ! Champs du travail ouverts sous l’oeil de Dieu.Chacun sa part, même à la multitude.Entrez en lice — à tout venant beau jeu.Benjamin S U LTE. — 206 — Noëls Populaires Autrefois, 'les Canadiens se rémémoraient la naissance de Jésus par divers cantiques traditionnels d’une naïveté parfois charmante.J’ai pu recueillir deux versions d’un même cantique et je les offre aux lecteurs du Pays laurentien.Ernest Gagnon, dans ses Chansons populaires reproduit, de ce même cantique, une version qui ressemble beaucoup à il’une de celle que je possède, comme on pourra en juger.* * * Notre première version a été chantée par M.Etienne Poitras qui l’a apprise de sa mère, dans la région de Québec, il y a plus de vingt ans.1 —D’où viens-tu, bergère, D’où viens-tu?•—Je viens de l’étable, De m’y promener, De voir le miracle Qui s’est opéré.2 —Qu’as-tu vu, bergère, Qu’as-tu vu?—J’ai vu dans la crèche Un petit enfant, Sur la paille fraîche Dormant tendrement.* * * 3 —Rien de plus, bergère, Rien de plus?—J’ai vu Marie, sa mère, Qui ‘faisait chauffer du lait Et Joseph, son père, Qui tremblait de froid.4 —Rien de plus, bergère, Rien de plus?—J’ai vu le boeuf et l’âne Qui étaient aussi présents Et qui de leur haleine Réchauffaient l’enfant.Ea seconde version qui n’est qu’une suite de la précédente pro vient de dame Napoléon Bourdeau, de Saint-Constant, comté de La- prairie.1 -—Qu’as-tu vu.bergère, Oh! qu’as-tu vu?—J’ai vu trois petits anges Qui descendaient du ciel Et qui chantaient louanges Au Dieu éternel.2 —Etaient-ils bien beaux, bergère, Etaient-ils bien beaux?—Plus beaux que la lune Et aussi le soleil.Jamais dans le monde A vu son pareil.3 —Va donc les chercher, bergère, Va donc les chercher?—Ah! je n’ose y toucher, J’ai peur qu’ils se réveillent Et qu’ils s’mett’ à pleurer.Je recevrai avec reconnaissance les versions ou variantes qu’on voudra me signaler.E.-Z.MASSICOTTH. — 207 — Questions d’histoire L’oeuvre qui demande à présent l’attention des chercheurs se concentre dans l’examen des questions secondaires, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont sans importance, par exemple l’ancienne milice et cette troupe plus ou moins régulière, de 1683 à 1760, qui se nommait la marine sans jamais rien n’avoir été dans les choses de la mer.Encore: le genre de commerce que nous faisions avec la France.Garneau qui' parle au long de “commerce” nous ’laisse à deviner-de quoi i'1 s’agit.L’histoire des Canadiens exige du détail.Ce n’est pas une petite affaire dans la vie d’un peuple que les opérations de lia manufacture, de la vente des produits, de l’achat d’articles importés, de la connaissance du régime commercial adopté, de ses changements et des influences favorables ou néfastes qui le dominaient.Un lecteur attentif découvre ça et là quelque pointe du secret dans Garneau, mais la touche directe n’y est pas.Il y avait presque toujours monopole; jusqu’où allait-il?De plus, les habitants s’en contentaient-ils par ignorance d’un état meilleur, ou désiraient-ils le voir changer?Quel avantage en retirait la colonie?Souffrait-elle des effets de ce régime?La Nouvelle-Angleterre était-elle mieux partagée que la Nouvelle-France sous ce rapport?Il est temps que nous quittions fa surface pour plonger au fond des choses.E't encore, où en étions-nous dans l’administration de là justice comparée avec celle de la France et des colonies anglaises?En quoi mieux, en quoi pire ?avant et après le changement de drapeau.Et encore, où se trouve le commencement de nos libertés politiques et dans que'lïes mesures se sont-elles présentées tout d’abord?Quel a été leur développement?En avons-nous reçu moins ou plus que la mère-patrie, tant la française que l’anglaise?Et encore, malgré tout ce qui a été publié sur le système seigneurial nous n’avons que des textes de loi, d’ordonnances, des jugements de tribunaux, mais pas de description étudiée, creusée, claire et nette de son influence sur le cultivateur et le progrès ou le retardement de la colonie.Et encore, sur l’instruction élémentaire, il reste à faire connaître mille choses qui, une fois groupées, parleront d’eliles-mêmes.J’ai la conviction que nous n’étions pas trop dépourvus à cet égard, ayant rencontré nombre de faits qui le démontrent, cependant on parviendra — 208 — à savoir plus et à le faire voir mieux que moi.Dans le monde entier, jusque vers 1830, ce que l’on nomme l’instruction publique ôtait laissé aux efforts individuels, aux communautés, aux paroisses, aux groupes de familles.Que s’est-il passé parmi nous à ce sujet, depuis 1640 à 1830?car en 1640 nous avions déjà les Ursulines.Et encore, d’où venaient les colons, tant les premiers que ceux de par )la suite?En quel nombre à chaque date ou époque?Comment étaient-ils constitués pour faire face à la situation qui les attendait ici?Quelle sorte de gens étaient-ils?En quoi consistaient leurs ressources?Jusqu’à quel point les autorités se sont-elles occupées d’eux à travers la première et les générations subséquentes ?Quel était le caractère dominant parmi eux?Avaient-ils voix au chapitre dans la direction de la colonie?Etaient-ils des importés ou des immigrés volontaires.Combien d’entre eux sont retournés en France après un essai infructueux sur les terres neuves?Enfin, l’histoire du peuple et non plus celle des gouverneurs.Ceci donnera peut-être l’éveil aux jeunes talents travailleurs et il en sortira une floraison d’historiens.Benjamin S U LT B.Fin d’Année Par le présent fascicule, le Pays laurentien termine son troisième volume.A cette occasion, il remercie de tout coeur les bienveillants collaborateurs qui l’ont alimenté jusqu’à ce jour avec tant d’enthousiasme, et les généreux abonnés qui lui ont prêté leur soutien.Nous prions en même temps les retardataires de bien vouloir se rappeler que l’abonnement est payable d’avance et que nous sommes en droit d’attendre une remise sous peu afin d’équilibrer notre budget.Avec l’espérance d’être toujours de plus en plus intéressant, le Pays laurentien entrera en janvier prochain dans sa quatrième année d’existence.Il n’ose pas douter de l’encouragement futur de ses souscripteurs actuels et que ceux-ci se feront même un devoir de recommander notre revue aux compatriotes qui l’ignorent.Qu’ils n’oublient pas qu’avec le nombre de lecteurs augmentera le volume de la publication.Si tous les amis et les lecteurs de notre revue apportaient chacun un souscripteur, le succès du Pays laurentien serait assuré.Qu’on encourage nos revues du terroir; l’apathie de nos gens n’a pas 209 — sa raison d’être.S’abonner au Pays laurentien c’est servir la cause nationale.Le Pays laurentien s’en ira donc avec confiance vers de nouveaux lecteurs; espérons qu’ils ne refuseront pas de prêter leur concours à une oeuvre méritoire, organe des jeunes plumes de chez nous, ces hommes de demain.L’abonnement n’est que d’une piastre.Que l’on s’empresse d’envoyer l’adhésion attendue.L‘ Administration.Première Prière Chaque fois que l’année nous ramène la saison des froids et des neiges, je me plais à songer aux belles et simples veillées d'autrefois qui m’ont laissé un profond souvenir.Il me semble alors que je me retrouve à l’âge où, tout enfant, l’on bénéficie inconsciemment de la vie de famille et où l’on n’est mêlé qu’à ce qu’il y a de meilleur.Qui donc n’a jamais revécu ces heures charmantes du soir qui font passer devant nos yeux toutes l’es plus petites scènes de détail et revoit, par exemple, la grande cuisine où chacun avait une place marquée, une attitude classique ?Chez nous, ma mère prenait toujours une “berceuse" et, près de la lampe, s’occupait à travailler la laine, tandis que mon père, après avoir allumé sa pipe au fourneau tout crénelé à force d’usage, s’approchait du poêle avec les plus grands frères.Et puis, les enfants, les tout petits, que n’avaient pas fatigués les courses en traîneau ni les babillages ininterrompus de tout un jour, “bringuaient" encore longtemps dans la maison, allaient en riant d’un groupe à l’autre, jusqu’à ce que, mécontents du peu d’attention obtenue, ils retournassent vers la mère pour renverser parfois par toute la place son panier plein de “pelotons" et “d’échiffes”.Mais lorsqu’enfin, tranquilisés par les réprimandes ou las de leurs jeux, ils commençaient à s’assoupir un à un au pied de l’escalier où nous avions tous dormi du meilleur sommeil, mon père, entendant “danser l’heure” dans l’horloge de noyer fumé, arrêtait un moment la conversation: —“Déjà huit heures et demie!.disait-il.Il est temps d’aller coucher les petits.” Sans répondre, ma mère se levait et passait avec eux dans la “chambre du bord”.Là, elle en prenait un à part, le faisait s’age- — 210 — nouiller à ses pieds, lui’ joignait les mains dans l’une des siennes, lui passait l’autre derrière le dos comme pour écarter toute distraction et murmurait : —“Fais bien ton Petit Jésus.” Et alors s’égrenaient dans le silence les belles paroles dites en hésitant : —“Mon Dieu,.je vous donne.mon coeur, mon corps, mon âme,.prenez-les s’il vous plaît.” Et la mère lui aidant: —“Afin que jamais.—Afin.que jamais.aucune créature.—Ne les.” ~ J Et l’enfant, s’arrêtant à chaque mot : —“Ne les.puisse.posséder.que.—Que vous.—Que.vous.seul,.-—Mon.—Mon.bon.Jésus.” Quand, après des années, on revoit en esprit ce petit et cette mère agenouillés ensemble, on comprend mieux tout Ile sens et la portée de leur prière.C’est cette prière qui fait que les grands pères, devant le feu, pleurent en l’écoutant et songent au temps lointain où ils l’apprenaient de leur mère et aux soirs futurs où leurs petites-filles l’enseigneront à leurs enfants.C’est elle encore que répètent chaque jour les bons fils comme c’est elle que regrettent les prodigues en rêvant à “la maison”.Ces belles parolles d’offrande dites dans le jeune âge sont plus qu’une élévation; elles sont une transition, une ascension qui nous fait passer pour toujours du domaine naturel à un autre infiniment meilleur.Parler ainsi en compagnie de sa mère, c’est demander d’être associé au plus doux et au plus affable des compagnons.C’est vouloir entrer dans une société nouvelle dont le commerce d’âme apportera toute la vie des bénéfices sans nombres.Ea vie d’un homme qui, enfant, a ainsi prié, ressemble au cours de la rivière: à tels jours de tempête les eaux peuvent en être troublées au voisinage des côtes, mais le filet principal en restera toujours cristallisé parce qu’il se sera alhmenté à une source pure. — 211 — E1: cette source nous est révélée par La mère.C’est la mère qui fait naître au divin comme à l’humain.Michelet disait que La femme est une religion.Il aurait pu dire : la femme est la vraie religion.Car îles yeux maternels qui nous dictent la première prière sont si vrais que c’est d’eux que nous vient la foi.Eugène ROY.Les Disques d’airain par W.-A.Baker, C.R.On a dit souvent de M.W.-A.Baker, et récemment M.Gérard Malchèlosse, dans le Pays laurentien, qu’il était à peu près le seul poète canadien-français qui fit de la poésie philosophique—à la manière de Sully-Prud’homme, par exemple.Je ne suis pas certain que cela soit tout à fait juste.J’ai lu des vers de Lozeau, de Charbon-neau, de Jules Tremblay — surtout dans les récents ouvrages de ce dernier poète — qui se préoccupaient aussi des grandes questions éternelles du monde et de l’éternité, des passions des hommes et des lois de la nature, et je me hâte de le dire.Mais ces poètes ne donnent pas toujours la noie philosophique: ils se laissent souvent aller à faire du lyrisme, de la virtuosité, de la description, de la fantaisie — ce dont je suis loin de leur reprocher — tandis que M.Baker, sauf exception sans doute, ne quitte guère la tournure grave et pleine de choses qui fait de lui un disciple de Sully-Prud’homme et de Eoti, peut-être, ce poète en prose.A-t-il lu Prud’homme et l’imite-t-il ?Il l'a lu certainement — quel est le poète qui ne l’a pas fait?Mais il ne l’imPe pas, ou s’il l’imite, c’est à la façon permise, en disant les chants que ceux du maître fécondent, font naître et jaillir de son âme à lui.Les oiseaux chanteurs ne font pas autre chose.Et que chante le poète ?La douleur, la brièveté de la vie, la mort, la résignation à Dieu.Plus loin c’est de bonheur, la renaissance de la joie sur la terre, le miracle sans cesse renouvelé du printemps, des roses, du soleil, etc., choses souvent chantées et tout de même éternelles et que tous les poètes et les philosophes ont tournées et retournées sur toutes les faces, et que, tous, tant que nous sommes, nous continuerons à creuser tant que lé ciel ne sera pas ouvert pour jeter une lumière nouvelle sur la terre.Ces communes aspirations sont ce qui fait la vie.Il n’y a pour en varier l’aspect que la façon de les interpréter, la profondeur du coup d’oeil qui en peut faire voir cet angle ou ce fond — 212 — problématique et mystérieux, et c’est ce qui en fait l’éternel intérêt Mais si cette poésie est belle de toute la beauté des causes profondes qui1 nous meuvent, nous conduisent, nous font naître, aimer et mourir, elle n’est pas gaie —1 peut-elle l’être?— et M.Baker, pas plus que tous les poètes foncièrement philosophes ou d’esprit philosophique, n’amuse et ne déride souvent le lecteur.Personne, par exemple, n’a parlé du bonheur ou de la justice comme SuEy-Prud’homme, mais quelle angoisse sort de ces profondes et troublantes enquêtes du poète ! L,a philosophie de M.Baker n’est pas plus gaie, si elle a plus de résignation et si elle offre plus de consolation.Voyez dans ce passage la mélancolie du poète : “Nature où tout homme apparaît, souffre, expire, “Tes êtres n’ont qu’un jour, les rêves n’ont qu’un soir; “Et ton livre m’apprend le sublime savoir.“A chaque page on lit: songe et mélancolie, “Et c’est de tout cela qu’est faite notre vie." (Les Disques d’airain).Voilà pour l’angoisse bien humaine sur la brièveté de la vie, le passage rapide des beaux rêves, l’angoisse de l’avenir, la résignation devant la vie qui n’est pas celle qu’on espérait.Et voilà l’acte de foi qui met de la lumière sur cette mélancolie et lui enlève ce qu’elle pourrait avoir de faible et d’égoistje : “Il faut sentir, pour que toute soif se consomme, “Le calice d’un Dieu sur les lèvres de l’homme; “Et dans son agonie, accablé, suppliant, “Dans un halo sanglant contemplait l’âpre cime “Où la croix rayonnait sur le vide et le crime.(Les Disques d’airain).Ces vers sont beaux parce qu’ils sont nés de la foi profonde du poète.Il peut se montrer mélancolique, triste de toute ses illusions perdues, amer même devant le spectacle décevant du monde ; mais il a gardé le suprême bonheur de croire, d’espérer malgré tout, de voir au-dessus de là terre et de l’ironique âme humaine.C’est ce qui fait sa supériorité, au point de vue moral, sur beaucoup de poètes à tendances philosophiques, et c’est pourquoi Les Disques d’airain, le nouveau livre de M.Baker, sera lu par tous ceux qui n’ont que faire de tristesse débilitante et de théories nihilistes.Voilà pour le fond.Quant à la forme des vers du poète, M.Baker me paraît être de la nouvelle école en ce qui concerne l’architecture prosodique.Il ne fait pas effort pour trouver la rime riche et ne recule pas devant le rythme brisé. — 213 — “Nous aussi comme un train (qui) ralentit près du port”, (Intermezzo).Ce vers n’est qu’une fau’e d’impression, nous dit l’éditeur, mais vous trouverez, ici et là, quelques vers qui font assez l’effet de notes habilement fausses en musique.Vous savez qu’il y a des musiciens, et des plus virtuoses, qui trouvent un charme spécial1 à créer ces effets, et M.Baker, parfois, le trouve aussi:.Peu de musique pure, cependant.Le poète s’efforce à mettre une idée, une pensée dans chacune de ces pièces, et généralement y réussit.L’ouvrage est composé d’alexandrins, de vers de six, huit et dix pieds, sonnets, chansons, etc., le tout de lecture très agréable et tout à fait réconfortante.Qu’on me permettre ici de transcrire un sonnet particulièrement joîi et qui est, à mon avis, l’une des pièces les p[1us poé-iques du recueil.Ill est intitulé le Printemps et est dédié à Lady Laurier.“C’est le printemps, saison des matins merveilleux, “Aux pétales des fleurs un peu de givre coule, “Comme en des yeux d’azur sous un front radieux, “Un léger pleur d’enfant suave perle et roule.“La grise et lente pluie au bruit délicieux, “Largo d'adieux sans fin qui plane et se déroule, “Module sur les toits ses arpèches brumeux “Dont la vague harmonie en nos rêves s’enroule.“Dans les champs le ruisseau court au long de la berge “Et murmure un chant doux comme un soupir de vierge, “La source limpide y mêle ses claires eaux “Miroitant au soleil en chatoyants cristaux; “Et sur l’arbre encore nu, sur les branches difformes, “L’hirondelle a posé la grâce de ses formes.” Il ne manque à ce sonnet que des rimes plus riches en “eux” et quelques changements de détails pour êfre parfait.Il y en a d’autres dans le même cas, et l’on aimerait à les donner ici.Par les coups de crayons que j’ai mis en marge du livre de M.Baker, je vois qu’une partie très forte du volume y passerait et je ne veux pas être long.Mais je ne finirai pas sans assurer à M.Baker que son ouvrage mé-ri e tous les suffrages par sa vérité, sa hauteur de pensée, sa grâce et sa beMe tenue littéraire.Jean-D.LAURENTIES.A lire, dans la prochaine livraison du Pays laurentien, janvier 1919: — Nos Archives nationales, par Francis-J.Audet; Le mot ;¦¦ > ;^V ! ,< ;-;i,
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