Les soirées canadiennes : recueil de littérature nationale, 1 janvier 1861, 1861
ï1 ) 1 Q\tkbe^ ~JSw3P Pibliotbèque J&ationak bu Québec !jr* — SOIRÉES CANADIENNES, RECUEIL DE LITTÉRATURE NATIONALE, 21525 QUÉBEC.—BROUSSE AU et FRÈRES, ÉDITEURS. LES SOIRÉES CANADIENNES RECUEIL BE LITTÉRATURE NATIONALE.“ HStons-noue de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il les ait oubliées.” Charles Konrm.QUÉBEC TROUSSEAU et FRÈRES, ÉDITEURS, 7, RUE BUADIÎ, HAUTE -VILLE.1861. « C *-• < « f < LES SOIRÉES CANADIENNES RECUEIL DE LITTÉRATURE NATIONALE."Kl"- QUEBEC, BROUSSEAU & FRÈRES, Éditeurs.Prospectus îres ©tuteurs.Sur la proposition d’un certain nombre d’amis des lettres, nous avons entrepris la publication d’un Recueil de littérature nationale.Ce recueil sera surtout consacré à soustraire nos belles légendes canadiennes à un oubli dont elles sont plus que jamais menacées, à perpétuer ainsi les souvenirs conservés dans la mémoire de nos vieux narrateurs, et à vulgariser la connaissance de certains épisodes peu connus de l’histoire de notre pays.Il contiendra, en outre, des œuvres littéraires d’autres genres, mais dans lesquelles les discussions politiques, il sous une forme oil sous une autre, ne devront jamais trouver accès ; une dernière partie sera destinée à recueillir les morceaux de littérature les plus remarquables, publiés depuis un certain nombre d’années, et dont le souvenir va se perdant.Les SontÉÈs Canadiennes seront publiées par livraison mensuelle, d’environ 32 pages in 8, formant ainsi, au bout de l’année, un joli volume de pas moins de 384 pages.Tout en faisant appel à tous les talents, à toutes les plumes exercées, nous nous sommes, par avance, assurés du patronage d’écrivains connus : le public apprendra sans doute avec bonheur que ce recueil comptera parmi ses contributeurs, à divers titres, les messieurs dont les noms suivent : MM.PL P A KENT, L’Abbé J.B.A.P’erland, F.X.Gatineau, P.J.O.Chauveau, J.C.Taché, L’Abbé C.Trüdel, L.J.C.Fiset, O.Crémazie, A.Gérin-Lajoie, J.Lenoir, X.Bourassa, L’Abbé H.R.Casgeain, F.A.II.LaRue, L’Abbé C.Legaeé, L.II.Fréchette. Ill Nous aurions voulu nous procurer beaucoup d’autres noms aussi bien connus ; mais on comprendra qu’il nous eût été impossible de consulter tous ceux dont les lettres canadiennes s’honorent :—les circonstances nous ont fourni les noms qui précèdent.L’abonnement datera du 1er Janvier de chaque année.Les deux premiers numéros de Janvier et de Février, 1861, paraîtront incessamment ensemble.Le prix de l’abonnement sera d’une piastre, payable (T avance.Comme garantie de la qualité de cette œuvre, nous offrons les noms que nous avons donnés plus haut :— comme garantie d’exécution des conditions matérielles, l’honorabilité de notre maison.Nous enverrons les numéros des Soirées Canadiennes à toute personne qui nous aura fait tenir la somme d’une piastre, avec son adresse, dans une lettre franche de port.BKOUSSEATJ & FRÈRES, 7, Rue Buade.Québec, 21 Février, 1861. LES SOIRÉES CANADIENNES, RECUEIL DE LITTERATURE NATIONALE.LA POÉSIE.A M.OCTAVE CRÉMAZIE.Fée aux voiles de soies, Qui, rêveuse, déploies Ta chevelure d’or, Et, d’une aile éperdue, T’élances vers la nue Pour suivre le Condor ! 6 LES SOIRÉES canadiennes:.Divine poésie, O coupe d’ambroisie, De nectar et de miel ! Voix pleine de mystère, N’es-tu pas sur la terre L’écho des chants du ciel ?N’es-tu pas, sous tes voiles,.O fille des étoiles, Le cadeau précieux Qu’une bonté profonde Daigna donner an monde En souvenir des cieux ?Quand ta voix solennelle Résonne, et que ton aile Vient le toucher au front, L’homme devient un ange, Et dans son vol étrange, Il s’élance plus prompt Que l’éclair qui serpente Et gronde sur la pente De l’antique Sina ; Tandis que son délire Prête une âme à la lyre Que ta main lui donna.A POÉSIE.Les accents du poëte Dominent la tempête, Fille des fiers Autans, Et son audafce achève Le plus sublime rêve Des orgueilleux Titans.Mais, loin des lieux immondes, “Sur les routes des mondes Que PEterne! traça, 'Quand il franchit l’espace Jamais sa main n’entasse Pélion sur Ossa, Sa course solennelle, D’un seul coup de son aile, Le porte aux cieux ravis ; Son luth divin résonne, "Et sa voix d’ange étonne Les célestes parvis.Dans des flots de lumière, Secouant la poussière De ce monde pervers, Il plane sur la foule, Et sous lui se déroule XJn nouvel univers. 8 LES SOIRÉES CANADIENNES.Et là-haut son génie Dérobe l’harmonie Aux chœurs de Gabriel, Et, nouveau Proihéthée, Sous la voûte enchantée, Ravit le feu du ciel.ENVOI.O poëte, j’aimais, aux jours de mon enfance, Enfant aux blonds cheveux, au cœur plein d’espérance, A lire tes récits ou navrants ou joyeux ; Quand ton génie épris de notre jeune histoire, Par ses mâles accents, d’un frais bandeau de gloire Ceignait le front de nos aïeux ! Avec toi je pleurai sur le champ de bataille Où le vieux Canadien qu’épargna la mitraille Mourait enveloppé de son vieux drapeau blanc ; Avec toi je rêvai sous le vert sycomore Où le farouche Sagamore Scalpait son ennemi sanglant î POËSIE.0 -Avec toi j’admirai les bords sacres du Gange, Et les riants pays où se cueille l’orange ; Puis, quittant l’ancien monde et ses coupoles d’or, •Je revins avec toi sur nos plages fertiles, Ecouter ce que dit aux roses des Mille-Iles Le flot palpitant qui s’endort ! •Je te suivis partout, des rives du Bosphore, Où ta muse suivait le drapeau tricolore, •Jusqu’aux sables brûlants de l’île de Java-; Puis je vis dans ta strophe harmonieuse et fière, Derrière le trône de Pierre, Briller le front de Jélaova ! Et je voulus aussi, cédant à mon délire, Animer sous mes doigts les cordes d’une lyre, Et, quoique faible encor, ma muse de vingt ans Peut te dire aujourd’hui de sa voix enfantine, Comme autrefois Reboul au divin Lamartine : “ Mes chants naquirent de tes chants ! ” Louis-Hoxoké FRECHETTE, TROIS LEGENDES DE MON PAYS ou l’évangile ignoré, l’évangile prêché, ACCEPTÉ.l’évangile 11 Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il les ait oubliées.” CHARLES NODIER.AU LECTEUR.Tantôt je parcourais les rives de notre Grand Fleuve, conversant avec les pêcheurs sur la grève ; — Tantôt je m’enfonçais dans l’antique forêt, campant le soir avec les chasseurs ; — Tantôt, j’allais m’asseoir au foyer des vieux diseurs, au sein de nos belles paroisses agricoles ; Et je retenais dans ma mémoire ce que ces hommes me racontaient. 12 LES SOIRÉES CANADIENNES.De retour au logis je consultais nos vieilles chroniques, — ces discours de voyages, comme parlait Cartier,—ces admirables relations,—ces intéressantes histoires de la Nouvelle France : Puis je me disais :—Ah ! s’il m’était donné de partager avec d’autres les charmes de ces heures délicieuses !.Yoilà pourquoi je me suis mis à conter.Puissiez-vous, ami lecteur, prendre plaisir à mes récits ! PEOLOGUE, Les trois légendes qui suivent,—indépendamment de la forme qu’elles revêtent ici,—constituent les trois parties d’un drame moral, dans la manière des trilogies grecques : chacun de ces récits caractérise une de ces-grandes situations qui, en se dégageant, font époque dans l’histoire religieuse et sociale des races aborigènes-de notre Canada.— L’histoire de Filet au Massacre, la première par ordre de temps, nous montre, touchant à son paroxysme, l’état de féroce barbarie dans lequel étaient plongés les aborigènes de l’Amérique du Nord, avant l’arrivée des missionnaires. TROIS LÉGENDES.13 — Le Sagamo du ILapsJcouh nous fait assister à cette lutte tempétueuse qui se fit dans la nature insoumise des Sauvages, lorsque leur fut exposée la doctrine .catholique, avec l’alternative de ses promesses magnifiques et de ses menaces terribles.— Le Géant des Méchins c’est la dernière étreinte de l’erreur aux prises avec la conscience, et le triomphe final de la Religion.Cet enchaînement si naturel d’idées n’avait point échappé, d’ailleurs, à l’esprit tant juste des narrateurs qui nous ont transmis ces souvenirs.—Yoici comme «’exprimait, à cet égard, un vieux Sauvage à qui je * parlais de ces choses (je conserve aux paroles de mon interlocuteur cette forme pittoresque qu’on connaît si bien au pays et qu’on aime toujours ) .: — “ Dans e’ temps là.tu vois ben_ les Sau- •“ vages pas la R’ligion.toujours, toujours du “ sang.pas la chalité.—• “ Quand les patliaches venir____ nos gens sur- “pris.pas accoutumés.malaisé pour com-“ prendre._ fâchés quasiment.— “ Aujoud’hui- Ah! Ah!________ pas la même ¦“ chose en toute- nous antes comprend tout.“ la R’ligion tu vois ben 1 ”_ C’est pour conformer tout mon travail à cet ordre de pensées que, fidèle en cela du reste avec les 14 LES SOIREES CANADIENNES.coutumes légendaires, j’ai donné à chaque récit un second titre qui en est comme le sens moral :—ces trois légendes s’appelleront donc encore : L'Evangile ignoré, EEvangile prêché, EEvangile accepté.Pour initier le lecteur aux choses qui, à titre essentiel ou de pur intérêt, se lient à ces histoires, il est bon de donner quelques explications trouvant naturellement ici leur place ; parce que, rejetées plus loin, ces arguments feraient languir la narration à laquelle je veux conserver touté la rapidité originale.-x- •X* if Toutes les localités dont il sera question sont situées dans les comtés actuels de Témiscouata et de Rimouski, et dans cette partie de la Province "du Nouveau Brunswick qu’on appelle le Moyen Saint-Jean, à cause de la position qu’elle occupe par rapport à la belle rivière qui porte ce nom, mais que souvent j’appellerai, dans le cours du récit, de son nom sauvage, Aloustouc.Les lieux auxquels se rattachent spécialement les souvenirs qui font le suj et de ces trois légendes sont : —le Lie et les Mets Méchms, situés sur le fleuve Saint-Laurent presqu’aux deux extrémités du comte actuel de Rimouski :—le Grand Saut sur la rivière ou fleuve Saint-Jean, à environ quarante lieues au-dessus de la i TROIS LÉGENDES.15 ville de Fredericton, capitale du Nouveau-Brunswick.Ici encore je remplacerai le nom de Grand Saut, donné à cette cliûte, que forment les eaux puissantes du Saint-Jean, se précipitant d’une élévation de soixante-quinze pieds à travers des encaissements de rochers d’un aspect grandiose et terrible, par le mot sauvage de Kajpslcouit, qui sert aux aborigènes à désigner et la cliûte et les gros rapides qui la complètent.* -x- * Les deux tribus sauvages qui jouent le principal rôle dans ces trois traditions, les tribus Micmac et Maléchite, faisaient alors partie de la nation Souri-quoise (appartenant à la race Algonquin©).Cette nation habitait toute l’étendue de pays naguères appelée VAcadie, comprise aujourd’hui dans la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, l’extrémité Est du Bas-Canada et une petite partie de l’Etat du Maine.Le peuple Souriquois, dont nos chroniqueurs font tant d’éloges, le premier cpe connurent Jacques-Cartier et ses intrépides compagnons, a toujours été, — n’oublions pas de le dire, — l’ami fidèle des Français, des Acadiens et des Canadiens ; ce qui ajoute pour nous un intérêt de plus à tout ce qui a rapport à cette belle et intelligente race.Les Micmacs habitaient le littoral de la mer, du Golfe Saint-Laurent et de la Baie de Fundy (autrefois Baie Française). 16 LES SOIRÉES CANADIENNES.Les Maléeliites occupaient l’intérieur de la partie' continentale de l’Acadie.De leur pays, ils se rendaient par les rivières Trois-Pistoles, Ristigouche, Miramicln et Saint-Jean, vers leurs frères des eaux salées, établis sur les bords du Saint-Laurent, dans la Gaspésie, la Baie-des-Chuleurs, les Iles du Golfe et la péninsule actuellement nommée la A ou velle-Ecosse.Aujourd’hui les restes de ces deux tribus sont épars dans ces vastes régions, jadis leur domaine.Les deux principaux centres de réunion pour eux sont, maintenant, le village de Ristigouclie pour les Micmacs, et la Réserve des Sauvages, en arrière des paroisses de File Yerte et de Kak ouïra, pour les Maléeliites.Le nom de Micmac, aujourd’hui commun à tous les Sauvages du littoral acadien, ne dut dans l’origine-appartenir qu’aux Souriquois habitant la partie Ouest de la Baie des Chaleurs et la rive du Saint-Laurent comprise de nos jours dans le comté de Rimouski.(*) Ce mot paraît être la transformation du mot Micouâk.composé de deux racines algonquin.es : Micoua qui veut dire couchant, crépuscule, et de ak, na ou nâk, terminaison variable équivalant aux mots terre,pays, demeure.Micouâk ou Micoua-nâk signifierait donc terre du (*) Champlain, parlant des Sauvages de la Baie-des-Chaleurs, dit qu’ils se rendaient par le moyen de rivières et d’un portage à un endroit nommé Mantane.C’est encore ce que font quelquefois les Micmacs.En remontant la Ristigouche au départ, puis la Métapédiac et le grand lac du même nom, on s’engage dans une rivière appelée la Petite Matane d’où, par le moyen d’un portage, on tombe dans la grande rivière Mataner dans le comté de Êimouski. TROIS LÉGENDES.IT coud tant :—appliquée à une peuplade, selon les habitudes de langage des Sauvages, cette locution pourrait se traduire par la phrase suivante : nos frères clu couchant.C’est, en toute probabilité, le nom que donnaient, aux Souriquois de l’Ouest Acadien, leurs frères de Miscou, de Miramichi, de l’Ile Saint-Jean (Prince Edouard) et du Cap Breton, qui voyaient coucher le soleil dans la direction du territoire de la Ristigouehe et de la Métapédiac.Je ne sache pas qu’on ait jusqu’ici donné d’explication sur l’origine de ce nom de Micmac ; celle que je hazarde ici a paru plausible à des connaisseurs.Le mot Maléchite me parait être un dérivé du mot Almouchiche, composé du substantif Almouts ou Animouts, chien, et de la particule diminutive chiche ou slash :—pareille appellation, attribuée à une tribu amie, ne peut dire autre chose que : la nation aux petits chiens, qui a des petits chiens.(*) Mais pourquoi distinguer ainsi une tribu ; car toutes les tribus sauvages entretenaient des chiens, presque (*) Je crois devoir faire remarquer que, dans cette question d’étymologie, je n’entends nullement m’occuper de cette autre question historique, si obscure, qui a trait à la tribu que certaines chroniques ont désignée par le nom d’Almouchiquois, mot auquel 41.l’abbé Moreau, missionnaire des Abénaquis, donne exactement la même signification que je donne au mol Maléchite: M.l’abbé Laflèche, ancien missionnaire du diocèse de Saint Boniface, dans un fort intéressant article publié dans le N° du 27 Mai 1857 du Courrier du Canada, rattache l’origine du mot Maléchite à deux mots du dialecte Cris : Mayi qui veut dire difforme et S hit pied.—Il m’est impossible de croire que mes amis les Malé-chites, si parfaits de formes, si magnifiquement développés, des plus beaux parmi les plus beaux Sauvages, aient jamais pu recevoir le nom de Pieds difformes ; eux qui pourraient, surtout pour les mains et pour les pied3, servir de modèles aux artistes. 13 LES SOIRÉES CANADIENNES'.I tous de petite taille?Ah ! c’est que ces petits chiens, de race particulière, qu’on retrouve encore, mais en petit nombre, chez les Maléchites et les Micmacs de Ristigouclie, possèdent des qualités instinctives qui ne se rencontrent par chez les autres races :—ils chassent le porc-épic avec un succès infaillible et libre d’accidents.Or dans un pays où abondait le porc-épic, comme au pays dont est question, ce n’était pas un petit mérite que celui qui distinguait ces gentils animaux.Les chasseurs savent quels dangers l'on court de perdre ses chiens, lorsque ceux-ci tombent sur la piste fraîche d’un porc-épic :—c’est au point que les admirables relations des Jésuites font mention de ces dangers.Pour les altnoucldûhes, point de périls dans cette chasse.—Il fait beau voir ces fines bêtes, au lieu de se ruer sur les piquans sans nombre d’un porc-épic surpris dans sa marche paresseuse et pelotonné pour sa défense, il fait beau les voir tomber en arrêt, le nez à deux pouces de l’animal, japper d’abord pour avertir le chasseur, puis, si le maître tarde à venir, se taire, retenir leur haleine jusqu’à ce que le gibier hérissé, n’entendant plus de bruit, se croyant seul, lève la tête et découvre sa gorge aux poils doux, sous laquelle Yalmouchiche plonge le museau, pour tourner sur le dos le porc-épic qu’alors il étrangle.Il évite ainsi de se bourrer la tète, les yeux, la bouche et le col de piquans, comme font les autres chiens, qui souvent meurent de ces blessures, lesquelles,. TROIS LÉGENDES.19 toujours et pour le moins, causent à ces animaux des .abcès affreux.* * * Un mot présentement des sources où j'ai puisé la matière de ces légendes, dont la tradition se conserve « encore, bien que le souvenir en soit de moins en moins vivace, au sein des tribus dont je viens de parler et parmi les vieux conteurs de la côte.Il a fallu recueillir, pièce à pièce, les précieux lambeaux de ces histoires intéressantes, pour les reconstituer dans leur ensemble et les arracher à l’oubli qui les menace.Car, dans quelques années, alors cpie la famille aura vu se relâcher les liens qui en unissent les membres, alors qu’on ne voyagera plus qu’en bateau à vapeur et en chemin de fer, prosaïquement entouré de ballots de cotons et de boîtes de ferrailles, qui se sentira l’envie de conter et le désir d’entendre conter ces délicieuses choses, dont le cercle du foyer domestique ou le groupement du bivouac sont la mise en train de rigueur ?O Oh ! Bon et charmant vieux temps qui t’envoles, je te salue ! Tant que tu n’auras pas disparu dessous l’horizon, mes yeux humides ne cesseront de te contempler et, après, quand même tous t’oublieraient, pour moi je ne t’oublierai jamais ! 20 LES SOIREES CANADIENNES.* * Il n’est peut-être pas, en Canada, un nom légendaire plus connu que celui de L'Uct au Massacre ;—mais combien de ceux qui ont appris ce nom ignorent encore le point précis qu’occupe cet ilôt sur la carte de notre pays, et, combien peu connaissent les événements qni ont valu à ce petit roclier une renommée si généralement répandue, une appellation à la fois si saisissante et si terrible ! Le fond de la légende de l’Islet au Massacre repose sur un fait de l’histoire, qui constitue le premier événement important des annales aborigènes dont il soit fait mention dans nos chroniques et le seul, antérieur à la découverte du pays, auquel il soit assigné une date à peu près précise.C’est au grand pilote de Saint Malo, à l’intrépide marin, à l’intelligent découvreur, à celui qui le premier planta la Croix du Christ et le drapeau blanc de la France sur ce sol de notre Canada, que nous devons la mention de cet événement aujourd’hui passé dans le domaine légendaire.On lit, en effet, au neuvième chapitre de la seconde navigation de Jacques Cartier, le passage suivant : — “ Et fut par le dit Donnacona montré au dit “ Capitaine les peaux de cinq têtes d’hommes esten-“ dues sur des bois, comme peaux de parchemins ; et “ nous dit que c’étaient des Toudamens de devers le u Su qui leur menaient continuellement la guerre. TROIS LÉGENDES.21 “ Outre nous fut dit, qu’il y a deux ans passés que les “ dits Toudamens les vinrent assaillir jusques dedans “ le dit fleuve à une Isle qui est le travers du Saguenay “ où ils étaient à passer la nuit, tendans aller à Uon-“ guedo leur mener guerre avecque environ deux “ cents personnes, tant hommes, femmes, qu’enfans, “ lesquels furent surpris en dormant dedans un fort “ qn’ils avaient fait, ou mirent les dits Toudamens le “ feu tout à l’entour et comme ils sortaient les tuèrent “ tous, réserve cinq qui échappèrent.De laquelle “ destrouse se plaignaient encore fort, nous montrant “ qu’ils en auraient vengeance.” Il y a dans ce passage,—à part les obscurités du style de cette époque,—des confusions et des méprises, qui n’ont point lieu d’étonner quand on songe aux circonstances dans lesquelles se trouvait alors le narrateur.On sait en effet combien il était difficile, en dehors de la nécessité de se servir d’interprêtes-—(qui pour Cartier, n’étaient autres que les deux Souriquois Taiguragny et Domagaya)—d’obtenir des renseignements exacts des Sauvages.Les traditions conservées nous ont depuis donné les corrections de ces méprises et les explications de ces obscurités, dont le lecteur aura l’intelligence à mesure qu’il suivra le développement de ce récit.Quoiqu’il en soit, le fait principal avec ses accessoires les plus importants reste tel que Cartier le recueillait, il y a plus de trois siècles, de la bouche du Sachem de Stadaconé, à l’endroit même qu’occupe aujourd’hui la ville de Québec. 22 LES SOIRÉES CANADIENNES- .y.vr *»• Je tiens les détails de la seconde légende.Le Sagccmo du Kapskouk, de mon vieil et bon ami Louis Thomas le Maléchite, chef de sa tribu, digne vieillard maintenant dans sa quatre vingt treizième année.Je me rappelle ce jour comme si c’était hier, cependant il y a déjà plusieurs années de cela.Mon vieil ami avait placé pour quelques jours ses ouig-ouams, car il était avec plusieurs des siens, sur les bords de la Rivière Rimouski.—J’allai le voir.Quand j’approchai de sa cabane il était debout en plein air : sa grande et belle stature se dessinait dans le ciel bleu, sur le rebord du coteau qu’occupait le campement : sa noble tète était nue à la brise et sa longue chevelure, encore noire, malgré son âge, flottait avec majesté sur ses larges épaules : il portait un ample capot de drap bleu, noué sous la gorge avec ces larges agrafes d’argent tant aimées des Sauvages : ses jambes, encore solides alors, étaient enveloppées de mitasses blanches et noires, tombant avec une grâce sévère sur ses mocassins brodés.Il portait, affectueusement pendu à son col, un grand chapelet aux grains d’ébène, dont la croix blanche ornait sa poitrine.Heureux prince, qui marche fièrement au milieu de son peuple, honoré des couleurs de la chatelaine du Ciel ! Je m’assis près de lui sur le tertre, en face de TROIS LÉGENDES.23 cette belle anse de Eimouski, et ce fut là que j’entendis raconter, pour la première fois, la légende du Jdajjslcoulc.* * •* Je descendais un.jour le Saint-Laurent, dans une de ces rapides embarcations que les pêcheurs appellent demi-berges.Le soir nous avions fait halte aux Ilets Méchins.Déjà notre léger esquif était tiré sur le sable, déjà nous faisions les préparatifs du campement, par un soir magnifique du mois d’août, lorsque nous entendîmes des voix, venant d'en bas, chanter le refrain : Vogue, marinier vogue î La mer a traversé t Vogue beau marinier l C’était deux berges pêcheuses qui remontaient des Cloridomes, et venaient passer la nuit au rendez-vous accoutume des diets.Quelle bonne fortune ! hfous étions là réunis une quinzaine d’hommes, il fallait faire un grand feu !.Ce ne fut pas long, et bientôt un bûcher digne de brûler la dépouille mortelle d’un Hector ou d’un Ajax était allumé, illuminant au loin la mer, comme on appelle ici le fleuve qui a près de vingt lieues de large. U LES SOIRÉES CANADIENNES.Quand l’ardeur de ce vaste brâsier se fut un peu appaisée, qu’autour d’un feu moins violent cliacun eut pris sa place sur le sable du rivage, un vieux pêelieur, à sa trentième pêche, nous raconta tout ce qui s’était dit avant lui, et probablement tout ce qu’on a pu dire depuis, sur le géant des Méchins, dont déjà j’avais entendu parler.Depuis, j’en ai conversé avec les Sauvages, et c’est à ce concours de circonstances que je dois de connaître la dernière de ces trois légendes.•XJ.% * Encore un mot de dissertation, puis nous prendrons la clef des bois, pour suivre, à travers le sombre dédale de la forêt primitive, les partis de guerre iroquois, micmacs et malécliites.On vient de voir dans le récit de Cartier les mots de Toudarnens et d'Ilonguedo qu’on ne retrouve plus dans les relations et chroniques d’une date un peu plus récente.Les Toudarnens n’étaient autres que les Iroquois, ennemis des nombreuses tribus algiques ou algonquines, répandues dans toute l’étendue de la vallée du Saint-Laurent et sur les bords des rivières St.Jean, Pénobscot et Kennebec.Par le mot Ilonguedo, Cartier désigne la péninsule gaspésienne, à l’extrême nord de l’ancien pays souriquois ou acadien.Lescarbot précise encore ce TROIS LEGENDES.2® renseignement.Le Routier cle Jean Alphonse Xanc-toigne appelle la haie de Gaspé Oguecloc : c'est évidemment un même mot différemment dit et écrit.Le langage de tontes nos tribus sauvages a subi et subit encore—dans les mots, mais dans les mots seulement, car la construction grammaticale ne varie point —de profondes modifications ; à ce point qu’on compte au moins quinze à vingt dialectes, se rattachant tous à la langue-mère,, qu’on croit être (c’est une question) la langue des Algonquins proprement dits.Dès le temps des commencements de Port- Royal di Acadie, (qui n’a rien à démêler avec Port-Royal des Charnjps, malgré qu’en ait pu rêver l’imagination fertile d’un romancier moderne) Lesearbot, parlant de quelques mots et phrases sauvages transmis par Cartier, disait des Souriquoîs, dont il avait appris la langue :—“ Aujourd’hui ils ne parlent plus ainsi.” De ces modifications successives et rapidement produites, sont venues des difficultés d’interp rétationet des divergences d’opinion qui forcent à adopter certaines appellations génériques, maintenant consacrées par l’usage, sans tenir compte des périodes de temps et des différences de langage.Pour la même raison, on se sert des' noms de lieux et d’objets qui ont prévalu, et cela sans toujours se préoccuper des concordances chronologiques et ethnologiques.Je suivrai cette méthode.C’est ainsi que j’emploierai les mots Micmac et Maléchite, bien que, dans leur forme actuelle, ils fussent inconnus aux chroniqueurs des époques dont il est question dans ces histoires. 26 LES SOIRÉES CANADIENNES.Il suffit, pour le pittoresque du récit, et pour conserver à notre littérature nationale le caractère d’originalité que lui ont imprimé nos premiers écrivains, de ne pas perdre cette couleur locale canadienne si vive et si chatoyante, cette senteur du terroir laurentien, dont la perte ne serait compensée par aucune des plus précieuses qualités du style.Nous sommes nés, comme peuple, du catholicisme, du dix-septième siècle et de .nos luttes avec une nature sauvage et indomptée, nous ne sommes point fils de la révolution et nous n’avons pas besoin des expédients du romantisme moderne pour intéresser des esprits qui croient et des cœurs encore purs.Notre langage national doit donc être comme un écho de la saine littérature française d’autrefois, repercuté par nos montagnes, aux bords de nos lacs et de nos rivières, dans les mystérieuses profondeurs de nos I.L’ILET AU MASSACRE OU l’évangile ignoré.1 LA PAIX.C’était un an avant le premier voyage qui fit connaître à la France l’existence du fleuve Saint-Laurent.Les clioses se passaient dans cette contrée giboyeuse et poissonneuse qui s’étend du Témiscouata au Métis, et depuis les hauteurs des terres jusqu’à la rive du Grand Fleuve.Ce territoire faisait partie du pays des Micmacs, et les cent cinquante lieues de terrein comprises dans *2 S LES SOIRÉES CANADIENNES.l’espace indiqué étaient éelmes en partage, comme endroit de pèche et de chasse, à une cinquantaine de familles de la tribu propriétaire.Ces familles vivaient dans l'abondance de tout ce que les Sauvages d’alors concevaient de meilleur pour l’homme.Partout de l’orignal, du caribou, du castor, de l’ours, du loup-cervier, du vison, de la marte, de la loutre, du porc-épic.Les bois fourmillaient de lièvres et de perdrix.L’anguille, la truite, le touladi faisaient grouiller les lacs et les rivières.Puis, dans la belle saison, les eaux salées du Saint-Laurent fournissaient l’éperlan, le capelan, le hareng, la morue, le saumon, et donnaient encore le loup-marin et la pourcie.Enfin, comme le disaient, quelques années plus tard, dans le style naïf du temps, les Relations :—¦ “ Jamais u Salomon n’eut son hostel mieux ordonné et policé en vivandiers ”.Le bouleau, dont l’écorce est la seule propre à la «construction des canots et à la fabrication de certains ustensiles, le sapin, cet edredon des chasseurs, et l’érable, à la sève sans pareille, abondaient dans toutes les parties de la forêt.L’intelligente et vigoureuse race des Micmacs était bien capable de comprendre ces avantages et d’en profiter, pour mener vie insouciante et commode, au .sein de cette nature grande et généreuse. TROIS LÉGENDES.29» * VV ~/m Déjà, depuis quelque temps, la chasse d’hiver était finie et déjà le poisson de mer avait fait son apparition.Les cinquante familles, dont nous avons parlé, avaient abandonné les sentiers plaqués des bois, emportant les peaux des animaux tués, la graisse et la viande boucannée d’orignal.Selon l’usage, toutes s’étaient dirigées vers la Baie du Bic, pour y vivre quelques jours en commun de la vie de bourgade, avant de se disperser sur le littoral, le long duquel chaque petit groupe avait son poste désigné pour la durée de la belle saison.Cette belle saison était décidément arrivée.Les trembles, les ormes, les érables et autres arbres à feuilles caduques commençaient à mêler la couleur glauque de leur feuillage miroitant, à la couleur plus sombre des sapins toujours verts.La Baie du Bic, sous l’influence du soleil et des grandes marées du printemps, s’était débarrassée de la glace qui, pendant l’hiver, avait enchaîné ses eaux et couvert son sein.Dans ce moment elle apparaissait toute belle, aux yeux contemplatifs des Sauvages, dans sa toilette printalmière.Aussi bien, est-ce un endroit d’un pittoresque ravissant que le Bic !—Un Bassin assez vaste pour être majestueux ; assez petit pour pouvoir être embrassé d’un coup-d’œil :—une plage coupée de dentelures profondes, accidentée de platins, de caps et de falaises : 80 LES SOIRÉES CANADIENNES.vm arrière-plan de montagnes taillé profusément, comme tous les paysages de notre Canada, dans l’étoffe du globe.Deux belles rivières, descendant en cascades et en rapides des gorges voisines, viennent verser leurs eaux aux deux extrémités de la baie.Puis, du côté du large, une entrée rétrécie, bornée par deux caps élevés, rendue plus étroite encore par la présence de deux îlets escarpés et sauvages, se dessinant sur les grandes eaux du fleuve Saint-Laurent :—pour horizon, partie de l’ile du Bic, à près de deux lieues au large, et la côte nord du fleuve, distante de neuf lieues.C’était en face de cette nappe d’eau, sur un des plateaux qui bordent le rivage, au milieu d’un bois de sapins et de merisiers, qu’étaient fixés, comme jetées à l’aventure, les cabanes en forme de pyramides arrondies des Micmacs.De petits chemins circulaient au sein de la bourgade, et des sentiers, bordés de collets à lièvres, s’enfoncaient de distance en distance dans le bois.On ne se pressait point à la bourgade du Bic ! On partageait les heures, entre la délicieuse nonchalance méditative des Sauvages et le travail du passage des peaux, de la confection des ustensiles et des articles de toilette.On allait, cependant, avoir bientôt besoin de canots ; et la sève, forçant dans les veines des arbres, avait déjà rendu le bouleau facile à pleuraer, depuis quelque temps. TROTS LÉGENDES.31 Los jeunes hommes reprirent donc le chemin des grands bois, pour aller enlever aux énormes arbres les écorces propres à la confection de ces jolies barques sauvages si coquettes, véritables chefs-d’œuvre d’élégance et d’utilité.* * On était au Bic depuis près d’un mois:—c’était par une matinée magnifique;—le calme était partout dans l’air ;—un soleil de la fin de Mai réchauffait la nature, faisait scintiller les eaux et gazouiller les oiseaux dans la fouillée.Au campement micmac on jouissait comme la nature, les eaux et les oiseaux.— Aux portes des cabanes, les hommes s’occupaient nonchalamment à préparer le bois de cèdre des canots ; les enfants jouaient, en se roulant sans bruit sur le tapis des bois ; les femmes et les jeunes filles, paresseusement assises au milieu des peaux soyeuses, confectionnaient des mocassins, des mitasses, des manteaux, ou brodaient des matachias (*) : les jeunes mères, ayant suspendu les nâganes (f) de leurs nourrissons à des branches d’arbres, détachaient de temps à autre l’œil et la main (*) Les matackias sont des ceintures et colliers, ornements des Sauvagesses.(f) Les nâganes sont de jolies planchettes munies de lacets, de cerceaux et d’une courroie de porteur, sur lesquelles on emmaillotte les enfants à la mamelle: espèces de hottes élégantes qui sont les berceaux des petit- Sauvages. -'32 LES SOIRÉES CANADIENNES.des racines qu’elles préparaient pour coudre les écorces, afin de donner un regard d’amour à leur progéniture et une impulsion de balancement ii la nâgane.Il n’y a rien de charmant comme cette vie de lézard •au soleil : rien de gracieux comme les poses naturelles que prennent les torses et les membres flexibles de ces enfants de la nature.C’est chez les races primitives, ou chez les peuples qui ont conservé quelque chose de leur simplicité première, que les artistes vont chercher le mystérieux secret de ces lignes et de ces contours qui distinguent le dessin des maîtres.O t/ alarme* On se laissait vivre ainsi, demî-revant à part soi, demi-jasant de ce ton lent et tranquille qui caractérise îa causerie de famille chez les Sauvages, lorsque deux des jeunes hommes du parti des écorces, arrivant delà forêt, jetèrent, au milieu de ce calme et de ce bonheur, la fatale nouvelle que, la veille au soir, un parti TROIS LÉGENDES.33 ennemi n’était qu’à une journée de marche de la bourgade !.Les guerriers, se redressant dans leur force et leur dignité sauvages et maîtrisant leur émotion, se conten-tèrent de répondre avec dédain :—Almouts !.Les chiens ! La troupe des faibles poussa un cri de terreur ! Les femmes et les jeunes filles, entourées des enfants qui se pressaient sur elles, les jeunes mères, serrant sur leur sein les petits des nâganes, se précipitèrent, en pleurant, dans les cabanes, comme pour y chercher un refuge.O Pendant que ces frêles demeures, un instant auparavant si calmes, retentissaient des sanglots de ces malheureux, les guerriers, auxquels incombait la tâche de les défendre, avant à leur tête les anciens, se consultaient sur ce qu’il y avait à faire en une telle conjoncture.Le parti ennemi avait semblé nombreux ; il suivait un grand chemin de plaques conduisant directement au village ; c’était une route commune et constamment fréquentée.Selon les calculs des courriers il devait atteindre, le soir même et de bonne heure, la Baie du Bic.Les gens des écorces étaient restés dans les bois, pour surveiller les envahisseurs et donner avis de leur approche quelques heures à l’avance.Que faire ?— Huit heures à peine séparaient le 34 LES SOIRÉES CANADIENNES.moment actuel de celui où le cri de combat devait retentir ! L'ennemi venait à travers bois :—un expédient eût donc été certain ; c’eût été de descendre le fleuve en canot, et d’aller rejoindre les frères de Matane ; mais pour exécuter ce plan, il eût fallu une embarcation pour chaque famille, et toute la bourgade ne possédait, en ce moment, que cinq vieux canots, réparés pour l’usage journalier d’une situation comme celle dans laquelle se trouvaient les Micmacs une heure auparavant.La fuite par terre, avec les vieillards, les femmes et les enfants, en présence d’un parti de guerre, était impossible.La première chose que l’on rit, sans perdre de temps, fut d’équiper les cinq canots et d’expédier, avec des provisions abondantes, vers le bas du fleuve, sous la conduite de quelques vieillards, les femmes enceintes, les petits enfants à la mamelle et leurs mères : en tout à peu près trente personnes, les plus faibles et les plus dignes de pitié, qu’on soustrayait ainsi aux angoisses du moment et aux dangers de l’avenir.Cela fait, il ne restait plus qu’à prendre la résolution de vaincre, ou de mourir en vendant chèrement sa vie.Telle fut aussi la détermination prise, à la suite de laquelle on se mit à imaginer les préparatifs d’une résistance désespérée.Pendant que ceci se passait au sein de la malheureuse population, l’ennemi s’avançait, avec précaution, mais avec rapidité, à travers une route bien frayée, V TROIS LÉGENDES.85 traversant un pays accidenté, mais de facile accès, ne présentant sur le trajet suivi ni lac, ni rivière considérable capables de causer de graves embarras.Le plus difficile du chemin se rencontrait dans le voisinage immédiat de la Baie ; mais là, des sentiers, circulant dans les coulées des montagnes et convergeant vers la bourgade, sentiers que suivaient tous les jours les Micmacs allant au bois quérir ce qui leur était nécessaire, offraient à l’ennemi, non seulement un facile moyen d’arriver, mais encore des avantages incalculables pour les combinaisons d’une attaque comme celle qu’il méditait.o O SUE LES PISTES.i Les Micmacs, restés dans le bois pour observer, avaient pu, faisant usage de leur intime connaissance des lieux et profitant de la confiance des ennemis, qui ne soupçonnaient aucunement la présence de batteurs d’estrade autour d’eux, se rendre un compte parfait de tout ce qu’il importait de savoir.Dans la nuit du départ des deux courriers envoyés 30 LES SOIRÉES CANADIENNES.à la bourgade du Bic, les éclaireurs avaient facilement découvert que le parti qu’on avait sur les bras était un parti d’Iroquois, composé d’environ cent guerriers d’élite, ayant livré leur âme au carnage et à la dévastation.Ces guerriers formaient, en toute probabilité, un groupe détaché d’une de ces grandes expéditions qu’à cette époque, et longtemps après encore, les nations iroquoises envoyaient dans toute la vallée du Saint-Laurent.Bien rarement les Iroquois prenaient une autre route que celle du fleuve, quand ils venaient porter leurs armes jusqu’en ces endroits, pour la raison qu’ils ne connaissaient pas l’intérieur de la vaste étendue de pays qu’il leur aurait été nécessaire de parcourir et que, de plus, il eût fallu traverser le territoire des Abénaquis, tribu vaillante et aguerrie de la nation algonquine, qui ne laissait pas sur ses terres un facile passage aux ennemis de sa race.Mais très souvent les Iroquois, après avoir cotoyé les rives du Saint-Laurent, s’engageaient dans le cours des grandes rivières, afin d’aller giboyer, quand les provisions manquaient, ou attaquer les petites bourgades de l’intérieur, et même les familles distribuées par groupes au sein des pays de chasse.Les Micmacs comprirent que les ennemis qu’ils avaient devant eux avaient dû prendre le haut pays par la grande rivière qu’on appelle aujourd’hui des Trois-Pistoles, puis s’engager dans cette autre rivière tributaire de la première et qui a nom Bouabouscaclie, i TROIS LÉGENDES.87 jusqu’à ce que, voyant se multiplier les portages et trouvant sur les bords de la Bouabouscaclie le chemin plaqué (*) et récemment fréquenté des Micmacs, ils eussent laissé leurs canots, pour se mettre sur les pistes des familles dont le voisinage était, de cette sorte, clairement démontré.Pour qui connaît l’intelligente faculté d’observation et l’acuité d’intuition des sauvages, il y a dans tout cela quelque chose de si naturel qu’on ne concevrait pas que les coureurs n’eussent pas de suite tout devine.Ces reconnaissances faites, les Micmacs se divisèrent en deux petites bandes.—L’une devait suivre les Iroquois sans se laisser découvrir, afin de prendre les devants à temps pour donner quelques heures d’avertissement, aux habitants des cabanes, de l’arrivée des ennemis, et se joindre aux autres guerriers, chargés de la défense du village.—L’autre bande, composée de cinq hommes choisis parmi les plus intelligents et les plus vigoureux, devait tourner l’ennemi, observer ses brisées, prendre, si possible, préalable indemnité de vengeance, et assurer les moyens de rendre cette vengeance complète.Suivons un peu ces derniers dans leur mission, aussi délicate et difficile que dangereuse.VT •K vr Après une demi-journée de marche forcée dans le (*) On sait que le mot plaque signifie, dans le langage des forets, une marque particulière faite sur les arbres et servant d’indication : un chemin plaqué est un sentier marqué de plaques.[B.—2e Lit.] I 38 LES SOIRÉES CANADIENNES.chemin parcouru par les ennemis, les cinq Micmacs arrivèrent sur le bord de la rivière Bouabouscache, dans un endroit où les pistes des Iroquois s’arrêtaient tout-à-coup.Les sauvages s’attendaient à cela ; aussi ne furent-ils nullement surpris.—Puis, ils connaissaient si bien cette forêt de leur pays qu’il n’était presque pas possible, pour homme ou bête, d’en remuer une branche sans qu’ils s’en aperçussent.A la suite d’un examen minutieux des bords de la rivière, ils avaient découvert les traces défigurées d’une descente sur la rive sud de la Bouabouscache, d’où les Iroquois, marchant dans l’eau, avaient atteint un gué de rocailles conduisant au chemin pris par e ix pour aller au Bic.D’autres pistes, rendues méconnaissables pour tous autres que des sauvages, menèrent les Micmacs à un amas de branchages, masqué par des arrachis, au pied d’un petit rocher, sous lequel ils trouvèrent entassés vingt canots iroquois, bien différents par la forme des embarcations de la contrée.Ces canots étaient là, avec les perches et les avirons ; mais il n’y avait rien autre chose.—Cependant, il était impossible que les Iroquois eussent emporté au Bic avec eux tout le bagage et surtout les provisions nécessaires à une expédition lointaine en pays inconnu.— On les avait observés, du reste, et ils n’étaient point surchargés.C’est la coutume des sauvages, quand ils sont obligés de laisser dans les bois les objets qui leur sont TROIS LÉGENDES.39 d’une utilité première, de ne pas tout mettre dans le même endroit :—c’est ce qu’on appelle faire plusieurs caches ou cachettes.Les Micmacs continuèrent donc leurs recherches et finirent par découvrir le lieu d’une autre descente, sur la rive nord de la Bouabouscaehe, à une assez grande distance de l’endroit occupé par les canots, et par trouver la cache des provisions et bagages des Iroquois.On a tout vu ! Le conseil maintenant ! Puis de suite l’action ! Les sauvages,—comme tous les hommes contemplatifs,—possèdent cette faculté précieuse de concentration, nécessaire à l’unité de but et à la fermeté d’exécution, qu’on appelle le caractère.Cette qualité se développe chez l’homme qui se recueille, et voilà pourquoi nos sociétés modernes, les moins recueillies, les plus avides de bruit et de frivolités, les plus répandues au dehors, sont aussi, de toute l’histoire, les plus pauvres en grands caractères.Mettant à profit, dans ce moment, cette qualité si développée chez le sauvage, nos Micmacs firent taire toutes les inquiétudes qu’ils ressentaient pour tant d’êtres si chers laissés derrière eux, et devisèrent des moyens à prendre, tout comme s’il n’y avait eu au Bic rien autre chose qu’un parti d’ennemis exécrés à détruire. 40 LES SOIRÉES CANADIENNES.*X* vr A deux journées de canot se trouvait une bourgade amie de la tribu malécliite.La Bouabouscache se décharge, comme on l’a vu, dans la Rivière Trois-Pistoles :—en remontant cette dernière rivière, on arrive à un petit lac, d’où, par un portage de quelques centaines de pas, on tombe dans la chaîne des lacs Acheberaclie d’un aspect si curieux.De ces lacs, au moyen de la rivière du même nom, on descend dans le grand lac Témiscouata, qui décharge ses eaux dans l’AIoustouc par la belle rivière Mada-ouaslca.A part la navigation, peu longue mais portageuse, de l’Aclieberache, la route indiquée se parcourt en canot avec la plus grande aisance : à peine quelques courts et faciles- portages viennent-ils interrompre l’action de la perche et de l’aviron : plus de la moitié du trajet se fait à travers les eaux dormantes des lacs.C’est la communication naturelle entre les deux vallées du Saint-Laurent et de l’AIoustouc.C’était à l’embouchure de la Madaouaska, à l’endroit aujourd’hui nommé le Petit Saut, qu’était situé en ce moment le village malécliite dont on vient de dire un mot.On sait que les Maléchites sont frères des Micmacs, dont ils diffèrent cependant par le dialecte, et un peu par les usages.Ils ont aussi une manière particulière de confectionner les articles à leur usage :—encore o TROIS LÉGENDES.41 &uj ourd’hui, on reconnaît de loin les canots malécliites, par la forme qui les distingue des canots des autres •tribus.Les Malécliites, comme tous les Algonquins, avaient une haine profonde pour les Iroquois ; cette haine, richement payée de retour, aurait amené de bien plus fréquentes rencontres entre ces sauvages, si les Iroquois, si nombreux, avaient mieux connu le pays •des Malécliites.Les cinq Micmacs, en prenant la résolution d’aller «demander du secours aux guerriers de la Madaouaska, étaient donc certains de leur fait.Sans perdre un instant, deux d’entre eux partirent sur un des canots iroquois, pour aller convier leurs frères à une chasse aux ennemis.Les trois autres restaient sur les bords de la Boua-bouscache pour accomplir la triple mission—de détruire les canots et les provisions des Iroquois,—de préparer ! I i *.-» ' 'Art^nVi O b I/O Tif ^ v'ç 162 LES SOIRÉES CANADIENNES.IV Avant de franchir la limite qui sépare St.Jean de St.François\ une troisième rivière se présente à neutre ¦observation.Elle est généralement connue sous le nom de Rivière àBelle-fine / son véritable nom est Dauphin*.En face de St.François, se dessine Y Ile Madame, où tant de pauvres gens ont perdu lin temps si précieux à la recherche de trésors introuvables, avec l’aide de chandelles de mort, achetées à grand prix chez quelque médecin nécessiteux, ou avec le secours tout-puissant de branches de coudrier, qui parait-il, ont la-manie de s'incliner sur le terrain qui recèle un trésor.Comme s’il n’y avait que les coudriers qui s’inclinent devant une semblable majesté ! Ron loin de l’Eglise, on peut voir les restes ¦d’anciennes fortifications, qui furent construites, paraît-il, en 1759.Pendant bien des années, suivant les récits populaires, des bruits étranges se sont fait entendre en ces lieux, au milieu des airs, et par les nuits sombres ; ¦c’étaient des cliquetis d’armes, des hennissements de •chevaux, des coups de canon et de fusil ; enfin, tout le tintamarre qui constitue une chasse-galerie clans toutes les règles.Le fait est que l’Ile d’Orléans a été assez malmenée -dans les diverses expéditions que les Anglais ont tentées contre la colonie.Les habitants se sauvaient VOYAGE AUTOUR DE LIEE D’ORLÉANS.163 alors clans les bois, et livraient leurs maisons à la merci de l’ennemi qui ne se faisait pas faute de les piller et de les brûler.Une maison de St.Jean, entre autres, le manoir seigneurial, a porté longtemps les traces des boulets ennemis.Ce fut près de l’Eglise de St.Laurent (pie Wolfe débarqua le 27 juin 1759, On raconte à ce propos un trait qui fait le plus grand honneur à nos vainqueursj et comme les traits de cette espèce ne se rencontrent pas à chaque page de leur histoire, hâtons-nous de recueillir celui-ci.En arrivant près de l’Eglise, Wolfe et ses officiers trouvèrent un placard cpii priait les Anglais de respecter l’édifice.Et.les Anglais le respec- tèrent ! sachons-leur en gré.Une jeune fille de St.François s’est rendue tristement célèbre autrefois dans l’histoire de la colonie.On était alors en 1695 ou 1696, et le gouverneur de la Nouvelle France, M, de Frontenac, se préparait à une expédition contre les Iroquois.A cet effet, les miliciens avaient été convoqués, et parmi ces derniers, se trouvaient plusieurs jeunes hommes de St.François, entre autres le frère et l’amant de notre héroïne.Cette jeune fille était âgée de seize ans.Les idées belliqueuses du gouverneur étaient donc loin d’être partagées par cette Philaminte, et voici le stratagème qu’elle crut devoir adopter pour faire avorter le projet du gouverneur, et empêcher, par là, le départ de son amant.Après avoir échangé son habillement de femme LES SOIRÉES CANADIENNES.I 04 pour les vêtements de son frère, et s’être travestie en homme, elle se rend à pied au bout de l’Ile.Là, elle trouve un canotier cpii consent à la traverser, en vue des nouvelles importantes qu’elle prétend avoir à communiquer au gouverneur.Durant le trajet, elle raconte au canotier qu’elle vient des prisons de Boston, où elle a été détenue pendant trois ans, et d’où elle est parvenue à s’échapper.Elle lui dit qu’elle a passé par chez le sieur de St.Castin, lequel lui a remis un paquet de lettres à l’adresse du gouverneur, et a bien voulu mettre à sa disposition un canot et un sauvage pour la conduire à Québec ; qu’elle a passé la nuit en bas de l’Ile, où son canot lui a été enlevé, et que dans l'espoir de le retrouver, elle a monté par le nord de bile, le sauvage, par le côté opposé.A tous ces détails, elle ajoute que le Sieur de Ville-bon est mort de maladie, que d’Iberville étant allé se battre devant Boston même, avec ses deux bâtiments, a été fait prisonnier et brûlé, et qu’elle-même a été forcée de prêter la main à cette barbare exécution.Surtout, elle ne manque pas de faire sonner bien haut que les Anglais, au nombre de 10,000 à 11,000, se dirigent vers le Canada ; qu’en passant à la Rivière dii Loup, elle a vu quatre frégates anglaises à la hauteur deTadoussae, et que quarante autres doivent partir incessamment de Boston.—En faisant redouter une attaque du côté de Québec, il était clair, pour la jeune tille, que le gouverneur renoncerait à son projet, et qu’elle, de son côté, ne serait pas séparée de son amant. VOYAGE AUTOUR DE L’ILE D'ORLÉANS.165 "Rendue à Québec, elle n’a rien de plus pressé que le répandre toutes ces nouvelles qui ne manquent Vpas de jeter le plus grand émoi dans toute la ville.Elle se rend ensuite clics le gouverneur pour y • débiter les memes sornettes ; mais heureusement qu’ici, on ne tarda pas à découvrir son stratagème.Elle fut conduite en prison ; et les détails manuscrits 'de ce curieux procès sont en la possession de la Société Historique de Québec, où je les ai puisés.De même que la paroisse de St.Pierre, St.François est divisé en deux parties, sud et nord ; cette ¦ dernière est connue sous le nom $Argentenay.Argentenay est peut-être le coin du Canada où se sont le mieux conservés les us et coutumes du bon vieux temps passé ; il suffit de pénétrer dans une seule maison pour s’en convaincre.Tout y respire un parfum d’antiquité, qui, vraiment, fait du bien au cœur et réjouit l’âme.Les maisons sont généralement divisées à l’inté-rieur en deux grands compartiments d’abord; le premier sert de cuisine, de salle à manger, de chambre •et de séjour ordinaire.Dans un coin de cette première salie se voient le •métier et les navettes qui servent à tisser le lin ou la laine, et à fabriquer l’étoffe ou la toile du pays ; dans un autre coin, la huche, ce pétrin du laboureur •canadien.Plus loin, un ou deux coffres de bois, rouges ou •bleus ; puis une table et des chaises, [F.—6e Liv,j 1G6 LES SOIRÉES CANADIENNES.Au plafond, et au-dessus du poêle, en hiver, quelques planches ou autres pièces de bois suspendues suides tringles, ou à l’aide de courroies, et qui sont mises là pour sécher.Car, le cultivateur d’Argen-tenay, comme celui de tout le Bas-Canada, est un factotum général, et peut faire honneur à tous les métiers : menuisier, cordonnier, charron, sellier, et, au besoin, le meilleur soldat du inonde.A une des poutres du plafond, vieilles poutres noircies par le temps, se voient d’ordinaire retenus par de grands clous, un ou deux fusils de chasse.Sur le foyer, la marmite et autres ustensiles de cuisine ; dans la cheminée, la crémaillère, qu’on appelle ici brinbale.Les fenêtres sont presque invariablement garnies de petits rideaux blancs.Du reste, la propreté la plus exquise règne dans tout l’appartement; et la grande ambition de la maîtresse de céans ou de la grande fille du logis, est 4e tenir le plancher toujours net, toujours luisant, toujours jaune^ suivant l’expression reconnue.L’autre pièce est ordinairement divisée en trois : une grande salle d’abord, la chambre de compagnie, qui n’est ouverte que dans les grandes circonstances, comme pour recevoir Monsieur le Curé, lors de la quête de l’enfant Jésus, ou lorsque la demoiselle delà maison, aux grandes fêtes, se met en frais de recevoir, avec beaucoup d’éclat, son cavalier.C’est toujours dans nette salle encore, la principale pièce de la maison, que les morts sont exposés, en attendant VOYAGE AUTOUR DE L’ILE D’ORLEANS.167 l’heure suprême du départ pour le service funèbre.Dans un des angles de cette chambre, vous remarquez l’horloge antique, rigoureusement couronnée de ses trois boules de cuivre, et sur la muraille, blanchie à la chaux, quelques anciennes gravures, représentant, par exemple, toute la scène de Venfant prodigue, ou autres.Deux chambres plus petites s’ouvrent ordinairement sur ce dernier appartement : ce sont des chambres à coucher, des cabinets.A Argentenay, pas plus tard qu’en 1852, j’ai entendu appeler du nom de Bastonnais les Anglais du pays, et un vieillard me parla du roi, comme si Louis XIY eut été encore en parfait état de santé ! Avec tout cela, le bonheur règne à Argentenay ; et je souhaite de tout mon cœur à ces braves gens de rester longtemps encore ce qu’ils sont, Mieux vaut cent fois cette naïve simplicité qui les distingue, que cette prétention ridicule et de mauvais aloi, importée dans certaines paroisses, par le contact troj:) fréquemment répété des habitants, avec ce qui compose la lie des villes.-x- * * Ste.Famille est la cinquième et dernière paroisse -de l’Ile.Elle possède un des plus anciens couvents-, qui aient été fondés dans le pays par les Sœurs de la> 168 LES SOIRÉES CANADIENNES.Congrégation* Ce couvent fut établi par la Sœur Marguerite Bourgeois elle-même, en 1685 ; et les deux premières religieuses qui y commencèrent l’enseignement, furent les sœurs Anne Hioux et Marie-Barbier.Comme il n’y avait aucune maison préparée pour les recevoir, ces bonnes- religieuses établirent d’abord leur domicile dans une maison particulière, à une assez grande distance de l’Eglise.Elles eurent beaucoup à souffrir du froid et du mauvais temps, surtout durant les premières aimées de leur séjour dans l’ile.Mais, comme disent les Relations, “ des filles tendres et délicates qui craignent un brin de neige en France, ne s’étonnent pas ici d’en voir des montagnes.Un frimas les enrhumait dans leurs maisons bien fermées, et un gros et grand et bien long hiver, armé de neiges et de glaces, depuis les pieds jusqu’à la tête, ne leur fait quasi autre chose que de les tenir en bon appétit.” La maison de pierre, voisine du presbytère, où sont établies aujourd’hui les Sœurs de la Congrégation, fut bâtie vers la fin du 17e siècle par M.Lamy, premier curé de S te.Famille, qui consacra à cette bonne œuvre toute sa fortune et ses économies.N’oublions pas de mentionner que c’est surtout sur les grèves de la Sainte Famille et du Château-Bicher que tant de disciples de Nemrod viennent donner' cours à leur humeur sanguinaire. VOYAGE AUTOUR DE L’ILE D’ORLÉANS.160 Pourtant, d’après les rapports qui nous en arrivent de temps à autres, la chasse s’y fait, paraît-il, d’une manière très-pacifique et très-humaine, et le gibier n’a qu’à se louer des bons procédés des chasseurs Québécois.On dit que les effusions de sang y sont aussi rares que dans le fort Sumter ; d’aucuns vont même jusqu’à prétendre que c’est toujours le môme canard, toujours la meme sarcelle, toujours la même bécassine, qui vient régulièrement, à la même époque, servir de but aux coups inoffensifs de nos chasseurs.C’est fort bien.Ste.Famille, comme St.Pierre et St.François, est habitée presque exclusivement par des cultivateurs.A St.Jean et à St.Laurent, au contraire, on compte un très-grand nombre de pilotes ; il y en a plus de trente dans la première de ces deux paroisses.L’étranger, qui parcourt nos campagnes canadiennes, peut toujours, et de lui-même, reconnaître le domicile du Capitaine de Milice de l’arrondissement ; car, ce dernier, à l’exclusion de tous autres, a le droit de posséder un mai en face de sa maison, comme marque distinctive.Mais, si l’on appliquait cette règle à St.Jean de l’Ile, on tomberait inévitablement dans une grande erreur ; car, devant presque chaque maison de pilotes, se voit également un mât qui sert à hisser un pavillon, en réponse au salut que ces marins font à leurs femmes et à leurs enfants lorsqu’ils descendent ou remontent le fleuve. 170 LES SOIREES CANADIENNES.Il n’est donné qu’à un bien petit nombre de pilote» de mourir au sein de leurs familles, entourés des soins ordinaires de leurs parents et de leurs amis, et munis de ces consolations de la religion qui retrempent l’âme si fortement, à l’instant suprême du départ pour le grand voyage de l’éternité.Ainsi, sur à-peu-près trente-neuf pilotes de St.Jean, qui ont été moissonnés dans l’espace des trente-deux dernières années, huit seulement sont morts dans leurs lits ; tous les autres se sont noyés.Ce serait à n’en plus finir que- de rapporter tous les naufrages qui, à diverses époques, sont venus jeter la tristesse et le deuil dans nos paroisses de l’Ile.J’en ai déjà rapporté deux ; il en est encore un très célèbre qui eut lieu entre les deux Eglises, en 1792, et fut occasionné par le chavirement d’une chaloupe de St.Jean.Sur treize passagers, onze se noyèrent, parmi-lesquels se trouvait M.Hubert, curé de Québec.M.Hubert devait être bien populaire parmi nos habitants de la campagne, si l’on en juge par le grand nombre de ses portraits que l’on voit encore dans les maisons de Pile et de la côte du Sud.* * * Après Ste.Famille, vient St.Pierre, qui comprend dans sa circonscription, l’Anse-du-fort et le Bout de Pile, dont j’ai déjà parlé.St.Pierre communique avec St.Laurent, au moyen VOYAGE AUTOUR DE L’ILE D’ORLÉANS.m de la route dite des Prêtres, nom sous lequel elle est désignée sur cette carte de 1689.Cette route a été témoin autrefois d’un épisode assez intéressant, dont les détails sont consignés dans les archives de St.Pierre, et que je dois, ainsi que bien d’autres renseignements rapportés dans ce travail, à l’obligeance de M.l’Abbé Ferland, professeur d’Histoire du Canada, à l’Université-Laval.Ainsi que je l’ai déjà mentionné, St.Laurent portait autrefois le nom de St.Paul.Un jour, Monseigneur de St.Yalier fit présent à cette paroisse d’une relique précieuse enfermée dans un reliquaire d’argent : cette relique consistait en un petit morceau de l’os du bras del’apôtre St.Paul.Quelques années plus tard, St.Paul ayant pris le nom de St.Laurent, St.Pierre prit celui de St.Pierre et St.Paul.Alors, à la demande de M.Dauric, curé de cette dernière paroisse, le curé de St.Laurent échangea la relique de St.Paul pour une autre que M.Dauric lui donna.Cet échange, fait contre le gré des habitants de St.Laurent, était loin de leur plaire.Aussi, à quelques temps de là, certains habitants de St.Laurent jugèrent-ils à propos d’aller enlever, de nuit, leur précieuse relique, tout en reportant à St.Pierre celle que leur curé avait reçue en échange.De là, grande chicane entre les deux partis.La question fut enfin décidée par l’Evêque, qui ordonna que les deux paroisses fussent mises en possession de leurs reliques respectives.Pour cela, les habitants 172 LES SOIRÉES CANADIENNES.de ces deux paroisses devaient se rendre en procession, chacun de leur côté, jusqu’au milieu de la Route des Prêtres, où l’échange devait avoir lieu ; c’est ce qu’on lit ; et la grande croix noire que l’on voit aujourd’hui au milieu de cette route, indique l’endroit où l’échange a en lieu.Il n’est peut-être aucune partie du pays dont l’histoire partculière se lie aussi intimement à l’histoire générale du Canada que l’Ile d’Orléans et la côte de Beaupré.A cause de leur proximité de Québec, ces deux localités se peuplèrent les premières, et se développèrent très-rapidement.“ Elles fournirent de fort bonne heure, dit M.Rameau, des émigrants pour le reste du Canada, et peuvent être considérées comme les pépinières de la colonie.” Pendant bien des années, la population de l’Ile l'emporta de beaucoup sur celle de Québec ; ainsi, en 1681, l’Ile comptait 1081 habitants, Québec, 880 seulement ; la population totale du pays étant alors de 0710.Aussi tard qu’en 1706, les populations de Québec et de l’Ile étaient dans le rapport suivant : Québec, 1771, Elle, 1091.D’après le recensement de 1861, la population de Pile d’Orléans est de 4802.L’Ile peut se vanter avec raison d’avoir pris une part large, et bien large, dans tous ces hauts faits VOYAGE AUTOUR DE LTLE D’ORLÉANS.1 >ro 1 i o d’armes dont les Canadiens-Français ont si justement le droit de s’enorgueiller.Ainsi, sur 6621 miliciens qu’a fournis la .Province de Québec en 1750, 624 étaient de Plie ; et avant cette époque, le nombre des miliciens fournis par Pile d’Orléans a dû être, proportionnellement, beaucoup plus considérable encore.CONCLUSION.Plusieurs des faits que je viens de rapporter sont éparpillés çà et là, et comme noyés dans les détails si nombreux que contiennent les Relations des Jésuites ou autres documents importants de l’IIistoire du Canada.D’autres sont extraits de manuscrits très rares, et même uniques, qui, un jour ou l’autre, peuvent bien se perdre, comme on n’en a eu déjà malheureusement que trop d’exemples.D’autres enfin ne sont consignés nulle part, la tradition seule s’étant chargée de nous les transmettre.En groupant les uns, et en recueillant les autres, j’ai cru qu’un tel travail pourrait ne pas manquer d’une certaine utilité.Puissé-je ne m’être pas trompé ! F.A.II.LaRUE. H JUDE ET GRAZIA ou 5LES MALHEURS DE L5EMIGRATION CANADIENNE.1 La nuit tombait, tiède et sereine, Sur les rives du Saguenay ; Dans ses cavernes enchaîné, Le vent retenait son haleine Endormant son bruissement, Sur le bord des grottes profondes, Se jouant dans les algues blondes, Le flot se berçait mollement ; Et, du haut de la berge immense, Les ombres, planant en silence Sur le gouffre, en vastes arceaux, A la voûte d’azur sans voiles, A la lumière des étoiles Disputaient le miroir des eaux.'C’était l’heure où le daim timide Vient savourer l’onde et s’enfuit ; Où le pluvier, d’un vol rapide, Cherche son gîte pour la nuit ; 176 LES SOIRÉES CANADIENNES.Où Philomèle, solitaire, Charme l’écho qui lui répond ; Où le loup-cervier vagabond Ya s’élancer de son repaire Mais qu’importe aux hôtes des bois Tout l’éclat que ton sein recèle, Oh ! nuit pleine de douces voix ?Ce n’est pas pour eux qu’étincelle Ton œil grave et tendre à la fois C’est pour attirer sur le fleuve Deux enfans que l’Amour conduit Vers cette source, loin du bruit, Où le trop faible cœur s’abreuve : Jude appareillant le bateau Où sourit l’ange qu’il adore : Brune fleur sur le point d’éclore, Grazia, l’orgueil du hameau !.Jude avec son calme sourire, Ses yeux bleus dont l’éclat respire La douceur et la fermeté, Sa pensive et mâle figure Et cet air fier dont la nature, A son insu, l’avait doté : Grazia, frêle sensitive, Où l’amour s’allie au devoir, Epanchant son âme naïve Dans le feu de son grand œil noir : Beauté suave et sans mélange Qu’un Raphaël, qu’un Michel-Ange Seraient jaloux de concevoir. JUDE ET GRÀZIA.177 On aime à les voix1 dans la mise ;:Si chère à nos bons paysans 4 Lui, sous l’habit 4e laine grise Aux boutons de corne luisants ; Elle, avec son chapeau de paille Si coquettement décoré, Son simple fichu bigarré, Son mantelet juste à sa taille, .Son jupon de droguet rayé Et la légère mocassine Où l’œil ravi cherche et devine Un pied petit, mignon, choyé.«Chaste rose dont l’éclat brille Sans d’inutiles ornemens, Oent fois plus belle et plus gentille, Sous ces modestes vêtemens, 'Que la superbe paysanne Si commune, hélas ! de nos jours, Dont la vanité se pavane, Singeant les modèles des cours, .Sous la toilette flamboyante Et les ridicules atours Du sot démon qui la tourmente ! .Jude est le fils d’un vieux marin Qui sommeille sous l’onde amère, Et Grazia, soir et matin, Regrette encor sa bonne mère.Peindrai-je, en quelques mots concis, De l’un la jeunesse rêveuse, 178 LES SOIRÉES CANADIENNES.Son âme vive, aventureuse, Ses projets longtemps indécis?Ou bien de l’autre qui s’ignore L’enjoûment, l’aimable gaîté, Reflet de la sincérité Qui l’embellit et qui l’honore ?Dirai-je le cœur généreux Qui sut enrichir leur enfance Des vertus qui rendent heureux, Des premiers dons de la science ?Tous deux ont grandi sous les lois D’un bon curé du voisinage, Venu sur cet âpre rivage Pour y faire adorer la croix.Son toit, où la pauvreté brille, N’offre pas les traits séduisants D’une épouse, de beaux enfants : Les orphelins sont sa famille ! Dieu seul son maître ! et la forêt, Témoin de son œuvre féconde, Pour ses yeux a bien plus d’attrait Que tous les palais de ce monde ! Déjà de ses deux protégés— Dans sa vive sollicitude,— Les destins par lui sont jugés : Au sacerdoce il donne Jude ; Et la sensible Grazia, Ceignant le bandeau des Vestales, Fuira les passions fatales Où plus d’une âme s’oublia. JUDE ET GRAZIA.179 Il voit,—se livrant à son zèle, Le vénérable Père André,— Dans ses vœux un gage assuré Du bon effet de sa tutelle !.Ainsi, dans les vastes pampas, Par le prestige du mirage, Le voyageur croit voir l’image De mille objets qui n’y sont pas.O puissance mystérieuse ! Amour qui perdis Abélard, C’est toi qui du noble vieillard Y as tromper l’espérance heureuse! C’est toi qu’écoutent ces enfants Dans le murmure du feuillage, Dans les bruits divers de la plage Et dans leurs rêves séduisants ! C’est toi qui, de la solitude Bannissant les tristes ennuis, Leur fais chercher l’ombre des nuits Pleins d’une vague inquiétude ! Ah ! pourquoi déranger le cours De leur existence tranquille ?Ah ! pourquoi leur ange docile Ne vient-il pas à leur secours ?Du sein des missions voisines Où le devoir retient ses pas, André ne reviendra-t-il pas Briser les plans que tu combines Et les soustraire à tes appâts ?Non, déjà la barque rapide, LES SOIRÉES CANADIENNES, Déjà le zéphyr qui la guide Les entraînent le long du bordr.Pareils à ces fleurs fugitives Que le vent fait tomber des rives,.Pour les livrer au flot qui dort, JUDE ET GRAZIA.II De Roméo, île Juliette Vous qui gardez le souvenir ;; Vous qui dévorez en cachette La page où Chactas veut mourir ; Qui pleurez.Paul et Virginie, Atala, Réné, nobles cœurs, ' Doux fantômes que le génie: Para des plus vives couleurs ! Ce n’est pas pour vous que je trace Un tableau par ma main pâli, Et qui ne pourra trouver place' Que dans l’abîme de l’oubli ;.A vous les plantes luxueuses, Les essences voluptueuses Qui viennent de climats lointains: Laissez-moi les mûres sauvages Qui se perdent sur nos rivages, Que je trouve au bord des chemins, Fragmens épars de l’humble histoire De deux êtres faits pour s’aimer Dont je me plais à ranimer Et les cendres et la mémoire î Souvent je croîs ouïr encor, Au pied de la falaise sombre, Plus tendres que des lyres d’or, Leurs voix qui résonnent dans l’ombr 182 LES SOIRÉES CANADIENNES.— “ Grazia, partage avec moi Le charme d’une nuit si pure ! Il me semble que la nature, Lorsque je suis auprès de toi, Revêt sa plus belle parure ! L’air est toujours plus embaumé, D’un reflet plus gai l’onde brille, Et l’étoile du soir scintille Dans un azur plus animé.Jouissons des courtes délices Que chaque instant va nous ravir ! Le passé n’est qu’un souvenir : Qui sait les affreux sacrifices Que peut nous coûter l’avenir ?L’avenir ! c’est l’onde perfide Où glisse notre frêle esquif : Son sein que nul souffle ne ride IST’offre à nos yeux aucun rescif : Calme trompeur qui nous égare, Ou ne promet rien de certain ! Qui sait les dangers qu’il prépare Pour ceux qui passeront demain ! Hâtons-nous ! car le temps nous presse : Déjà, l’astre des nuits nous laisse Pour sourire à d’autres amours!.Du jour te souvient-il encore Où, sous l’ombre du sycomore, (*) Je promis de t’aimer toujours ?.(*) Nom vulgaire d’une espèce d’érable. JUDE ET GRAZIA.183 —“ Jude regagnons le rivage! Que dirait le bon Père André S’il me savait loin du village Quand le soleil s’est retiré ?Ah ! je fais vœu d’être plus sage !.A des souvenirs superflus Pourquoi veux-tu que je réponde ?L’espoir où notre âme se fonde Vaut bien les jours qui ne sont plus ! Va demander à l’hirondelle Que le cruel hiver bannit, Si son pauvre cœur se rappelle Les lieux où repose son nid !.Tu le sais, ô douteur étrange ! L’oiseau ne saura plus voler, Cette eau cessera de couler Avant que mon beau rêve change !.Et c’est toi qui me fais souffrir ! Pourquoi, dans tes vaines alarmes, Parler ainsi de l’avenir ?Est-ce pour m’arracher des larmes ?Non, je n’aurais pas dû venir!.Partons ! regagnons le rivage ! S’il me savait loin du village Quand le soleil s’est retiré, Que dirait le bon Père André ?” —“ Partir ! déjà partir ! écoute ! —Mon cœur palpite à se briser !— Ce prompt retour—Dieu ! qu’il m’en coûte !— LES SOIRÉES CANADIENNES.J’oserai te le refuser ! Va, ne crains rien: la nuit sereine Pour toi ne caclie aucun danger : Mon Dieu, qui sait mieux me juger, Des cieux l’aimable Souveraine M’ont appris à te protéger ! Vois : je suis calme, et, dans mon âme, L’espoir remplace la douleur : De toi seule je le réclame ! Je crois, je veux croire au bonheur ! Grazia, comme l’hirondelle A ses amours toujours fidèle, Fuyons! au delà de ces monts, Il est une terre féeonde Où les déshérités du monde S’aiment comme nous nous aimons! Deux familles du voisinage S’en vont aux lointains Illinois : Demain commence leur voyage ; À les suivre tout nous engage : Fuyons ces rochers et ces bois, Nos longs hivers, la dépendance Où se traîne notre existence! Paît on s ! le sort en est jeté ! Là-bas, des prés riants, fertiles, Nous offrent des travaux utiles, La fortune et la liberté !.Viens ! que perdons-nous ?la chapelle JUDE ET GItAZIA.185 Où îe bon curé nous appelle A l’angélus matin et soir ?Les champs aimés de la patrie ?Le presbytère et la prairie Où paît ta génisse au front noir ?Viens ! Dieu remplit la terre entière ! D’André la fervente prière Va nous assurer sa faveur ; Viens ! la patrie est où la terre Donne à l’homme, son tributaire, Sa part d’aisance et de bonheur ! ” —u Assez, Jude, assez: je refuse ; A ce rêve il faut renoncer, Car Dieu ne saurait exaucer Des vœux que le devoir accuse ! Quoi ! tu veux partager le sort De ces Canadiens, nos frères, Qui vont, aux rives étrangères, Braver la misère et la mort ! Loin des bords où dorment leurs pères ! Loin des grands sites consacrés Par les beaux jours de leur enfance, Los vertus, l’heureuse innocence Et les souvenirs vénérés ! Loin du clocher qui les vit naître Dont la voix aux pieux accents Semble pleurer sur les absents Que ne bénira plus le prêtre !. im LES SOIREES CANADIENNES.Que d’autres, moins sages que toi, Perdent leur âme avec leur foi Au sein de ces peuples avides Dont les croyances déicides Ne connaissent plus d’autre loi Que celle de leurs gains sordides ! Plaignons-les ! ne les'suivons pas ! Ne fuyons pas notre bon Père, Notre meilleur ami sur terre! Nous lui devons—tu l’avoûras— Et notre paisible existence Et le pain de l’intelligence ! Soyons pauvres : jamais ingrats ! Restons ! et si la Providence, Dans sa divine prévoyance, Nous refuse les vains hochets Des prétendus heureux du monde, Dans l’asile de nos forêts, Loin de la passion qui gronde, Goûtons, ami, la paix profonde Que la vertu ne perd jamais ! ” —“ Grazia, j’envie et j’admire Les trésors de ton noble cœur ; Que ne puis-je, sous son empire, Atteindre ce calme bonheur, Onde limpide où, blanche fleur, Ton âme adorable se mire ! Idéal plein de majesté ! Trop grand pour le commun des hommes, Fragiles jouets que nous sommes JUDE ET GRAZIA.mr Aux mains de la réalité ! Mais André courbe vers la tombe, Et l’âge a blanchi ses cheveux Que deviendrons-nous ” —a S’il succombe ?Au moins, pour lui fermer les yeux, Nous serons là, Jude, et son âme, Nous souriant du haut des eieux, Veillera sur nous dans ces lieux ! Exempts de remords et de blâme, Les paisibles travaux des champs Rempliront notre vie heureuse, Loin des embûches des méchants, Loin de l’ambition trompeuse ! ” —“ J’aime, enfant, les riants tableaux Dont s’embellit ton espérance 1 Comme toi, j’aime nos coteaux, Nos lacs, nos horizons si beaux, Et la forêt qui se balance, En murmurant, au bord des eaux ! J’aime nos sublimes montagnes Dont les lignes font ressortir L’éclat de nos vertes campagnes Où je voudrais vivre et mourir !.Mais au milieu de ces richesses, Du sol convoitant les largesses, Le colon, presque sans espoir, Au fond des mornes solitudes, Rongé de mille inquiétudes, 188 LES SOIRÉES CANADIENNES.De sueurs arrose son pain noir ! De son introuvable chaumine Nul sentier n’indique le lieu ; N ni être humain ne le voisine î Eloigné des temples de Dieu, Perdu dans le désert immense, Il vit dans l’horreur du silence Auquel il se voit condamné ! Semblable au forçat enchaîné, Son labeur n’aura pas de trêve, Ou bien, si sa tâche s’achève, Si sa hache a vaincu le sort, Si la Providence attendrie Par son amour pour sa patrie, Couronne enfin son noble effort, Tandis qu’une heureuse vieillesse Déjà succède à sa jeunesse, Un jour, quel sera son effroi, Lorsque, riant de son martyre, Un étranger viendra lui dire : u Allez : tous ces champs sont à moi ! ” Du colon telle est l’existence, Tels sont les succès incertains ! Tels seront nos tristes destins Si je cède à ton insistance !.Pour toi, je braverais la mort, Grazia : mon cœur n’est pas lâche ; Mais je veux agrandir ma tâche Pour t’assurer un meilleur sort ! Ah ! Dieu le sait combien je t’aime ! ” JUDE ET GEAZIA.isa —“ Eh ! nous allons nous séparer ! ” —“ Oui, la raison, le devoir même M’ordonnent de persévérer ! Toi, faible enfant, douce colombe, D’André sur le bord de la tombe Tu charmeras les derniers jours; Moi, loin de la route commune, J’irai contraindre la Fortune A doter nos chastes amours ! ” —“ En vain ma voix est importune, Non, non, tu ne partiras pas ! -Dieu qui condamne les ingrats, Les souvenirs de notre enfance, Les sermens que tu prononças, Mes vœux, mes pleurs, mon espérance Triompheront : tu resteras ! ” —“ Grazia, calme ta souffrance ! Rien n’est encor désespéré : Avant un an, je reviendrai ”.—“ Dieu !—je le vois—il m’abandonne ! Ah ! Jude, tu ne m’aimes plus ! Sois heureux ! mon cœur te pardonne Les beaux rêves que j’ai perdus ! Va ; mais exauce ma prière ! Jude, crois-moi, c’est la dernière ; Avant de fuir loin de ce lieu, LES SOIRÉES CANADIENNES.Pour nous dire un supreme adieu, Attends le retour du bon Père ! ” —“ Grazia, la brise fraîchit ; Il est tard : gagnons le village ! ISTous parlerons de mon voyage Demain, si ton cœur ne fléchit ; Mais demain tu seras plus sage ! ”.» Les voix s’éloignent dans la nuit Et s’éteignent dans le silence, L’on n’entend plus même le bruit Du flot mourant qui se balance.Ainsi de nos rapides jours Le riant prestige s’efface ; Ainsi le calme oubli remplace Douleurs, regrets, plaisirs, amours ! i JUDE ET GRAZIA.Ill Grazia, ton doux stratagème Te rit encor dans ton sommeil ; Dors : car celui que ton cœur aime N"e charmera pas ton réveil ! Il est parti ton pauvre Jude ; Il va grossir la multitude Des exilés que nous pleurons ! Que ton souvenir le soutienne 1 Prions, prions Dieu qu’il revienne Pur des torts qui courbent leurs fronts ! Il est parti !—-Toi, ma patrie, Mère qui reçus dans tes flancs Le beau sang de la Normandie, Rends-nous compte de tes enfans ! Toi qui ceins le bandeau des reines Sous le soleil américain, Tu jettes aux hydres lointaines Ceux que devrait nourrir ton sein ! Semblable à ce monstre romain Vouant aux voraces murènes L’esclave immolé par sa main ! Mais où s’égare mon délire ?Mère, pardonne à ma douleur î Ce n’est pas toi qu’il faut maudire, Mais la main de fer du malheur, m 102 LES SOIRÉES CANADIENNES.Hideux vampire qui t’enlève Tes fils : ton orgueil et ta sève, Et les dévore palpitants ; Eveille-toi pour le combattre ! Arme-toi ! ton bras peut l’abattre ; Bientôt, il ne sera plus temps ! Il est parti !—De cette histoire He puis-je ici borner le cours ! Des jours de deuil que je parcours He puis-je perdre la mémoire ! Je n’aurais pas à retracer Avec des couleurs fugitives Des maux, des souffrances si vives î J’ose à peine les esquisser ! Des devoirs de son ministère André, ce jour là, libre enfin, Pressant le pas de son roussin, De son modeste presbytère Gaîment reprenait le chemin.Comme tous ceux dont l’âme est pure, Le vieillard, tout en cheminant, Des richesses de la nature Goûtait le charme renaissant.Juin des plus suaves arômes Embaumait l’asile des bois ; Les oiseaux remplissaient leurs dômes De mille concerts à la fois : Enviant leurs doux idiomes, JUDE ET GRAZ!A.193 De sa vieille et tremblante voix Le bon André chantait des- psaumes-, La charité rit dans son coeur : D’es deux enfans que tant il aime Il veut assurer, ce jour même, Et l’avenir et le bonheur ; Il veut leur confier d’avance Le secret de son espérance, Le projet qu’il nourrit pour eux, Le saint emploi qu’il leur destine ; Sûr de son succès, il combine Les moyens de les rendre heureux, Ainsi méditant, plus rapides Les heures légères ont fui, Et déjà, près des eaux limpides, Il voit s’étendre devant lui La verte et riante vallée D’un réseau de vapeurs voilée, Son toit ombragé de bouleaux,, Sa chapelle au bord du rivage, Les maisonnettes du village Toutes blanches sur les coteaux.Il approche, puis il s’étonne Qu’enfin au-devant de ses pas Les deux enfans n’accourent pas ; Pour cette fois, il les pardonne ; Mais qu’on juge de sa terreur Lorsque, non loin du presbytère. 194 LES SOIRÉES CANADIENNES.De Grazia, gisante à terre, Les traits mourants et la pâleur Frappèrent les yeux du bon Père ! Comment exprimer sa stupeur, Quand Josephte, sa ménagère, —Elle qui leur servit de mère !— A ses pleurs donnant libre cours, Attrista son âme attentive Par l’histoire simple et naïve De leurs chagrins, de leurs amours ?Peindrai-je son inquiétude, Ses regrets d’avoir perdu Jude, Les soins et la sollicitude Dont il entoure Grazia Qui, dans la fièvre du délire, Parle tout haut de son martyre, Des sermens que Jude oublia ?Ainsi la semaine se passe, Puis, la douleur enfin se lasse A tourmenter un corps si beau ; Et la mort, déployant ses ailes, Fuit vers les ombres éternelles Sans creuser uu nouveau tombeau.Elle vit ; mais, pour la pauvrette, Songeant aux temps qu’elle regrette, A l’impénétrable avenir, JUDE ET GRAZTA.195 Qu’une année est lente à courir ! Un an s’écoule, et de son Jude Rien n’annonce encor le retour ! Ce silence de jour en jour Assombrit son incertitude.Enfant, si rieuse autrefois, Quand l’espoir lui prêtait ses charmes ! On n’entend plus son chant, sa voix, Et ses yeux n’ont plus que des larmes ! Par mille essais ingénieux, En vain, pour calmer sa détresse, Josephte, André, de la vieillesse Dépouillant l’aspect ennuyeux, Lui font partager tous les jeux, Vieux souvenirs de leur jeunesse: Les fleurs des bois dont elle aimait A former sa seule parure, Tous les trésors de la nature N’égayent plus son front distrait ; Et si, parfois, sa rêverie L’attire au sein de la prairie, C’est pour consulter en secret La marguerite complaisante Dont le capricieux décret Tour à tour l’afîlio-e ou l’enchante.o En vain, au pied de l’humble autel, LES SOIRÉES CANADIENNES.i9 i Stadacona dormait sur son fier promontoire ; Ormes et pins, forêt silencieuse et noire, Protégeaient son sommeil.Le roi Donnacona dans son palais d’écorce Attendait méditant sur sa gloire et sa force Le retour du soleil.(*) L’auteur a puisé cette inspiration dans le récit du secontî voyage de Jacques Cartier.—II nous représente, d’abord, Donnacona, agohanna ou chef de la bourgade de Stadacona, dormant dans son ouigouam : son sommeil est agité, il rêve aux conséquences qu’auront, pour sa race et pour son pays de forêts, l’arrivée des terribles étrangers ; conséquences que ses jongleurs et ses interprètes lui ont décrites sous des couleurs bien sombres.—Puis on assiste au départ du vieil Agohanna sur les navires du découvreur ; départ qui demeura sans retour, excepté pour l’ombre du vieux Sachem que le poète fait planer au-dessus des promontoires, des clochers et des dômes de Québec, évoquant les âmes des chefs et des guerriers dans une ronde des esprits.Les mots sauvages et presque tous les détails sont fidèlement reproduits du texte même de Cartier.—(Notù de- V.Editeur.) 292 LES SOIRÉES CANADIENNES.La guerre avait cessé d’affliger ses domaines, Il venait de soumettre à ses lois souveraines, Douze errantes tribus.Ses sujets poursuivaient en paix dans les savanes, Le.lièvre ou la perdrix ; autour de leurs cabanes, Les ours ne rôdaient plus.Cependant il avait la menace à la bouche, Ils se tournait fiévreux sur sa brûlante couche, Le roi Donnacona ! Dans un demi-sommeil, péniblement écloses, Yoici, toute la nuit, les fatidiques choses, Que le vieux roi parla : II “ Que veut-il l’étranger à la barbe touffue ?Quels esprits ont guidé cette race velue, En deçà du grand lac ?Pour le savoir, hélas, dans leurs fureurs divines, Nos jongleurs ont brûlé toutes les médecines, Que renfermait leur sac ! “ Cudoagny se tait ; les âmes des ancêtres Ne parlent plus la nuit ; car nos bois ont pour maîtres, Les dieux de l’étranger ; Chaque jour verra-t-il s’augmenter leur puissance?J’aurais pu cependant, avec plus de vaillance, Conjurer ce danger. DONNACONA.293 “ J’aurais pu repousser, loin, bien loin du rivage Le chef et son escorte, et châtier l’outrage Par leur audace offert.Mais de Cahir-coubat ils ont toute la grève, Et déjà l’on y voit un poteau qui s’élève, D’étranges fleurs couvert.Ils ont dû tressaillir dans la foret sacrée Les os de nos aïeux ! Ma poussière exécrée M’y reposera pas.Les fils de nos enfans, bien loin d’ici peut-être, Dispersés, malheureux maudiront un roi traître, Qu’on nommera tout bas.c; Taiguragny l’a dit : l’étranger est perfide, Ses présents sont trompeurs, et la main est avide Qui nous donne aujourd’hui : Elle prendra demain mille fois davantage, Mon peuple n’aura plus bientôt, sur ce rivage, Une forêt à lui.“ Taiguragny l’a dit : de ses riches demeures, Où, dans les voluptés, il voit couler ses heures Leur roi n’est pas content.Il lui faudrait encore et mes bosquets d’érables, Et l’or qu’il veut trouver caché parmi les sables De mon fleuve géant. 94 LES SOIRÉES CANADIENNES.“ Jeunes gens, levez-vous et déterrez la hache, La hache des combats ! Que nulle peur n’arrache, A vos cœurs un soupir ! 'Comme un troupeau d’élans ou de chevreuils timides, Tous ces fiers étrangers sous vos flèches rapides, Yous les verrez courir.“ Mais inutile espoir ! Leur magie est plus forte,.Et son pouvoir partout sur le nôtre l’emporte, Leur Dieu, c’est un Dieu fort ! Quand il fut homme, un jour, dans un bien long supplice De ceux dont il venait expier la malice, Ce Dieu reçut la mort.“ Domagaya l’a dit : les tribus de l’aurore, Ni celles du couchant, plus savantes encore, N’ont jamais inventé De tourments plus cruels ; mais, chef plein de vaillance, Le Dieu des étrangers a souffert en silence, Puis au ciel est monté.” III Ainsi parlait le roi dans son âme ingénue ; Et lui-même bientôt sur la flotte inconnue, Il partait entraîné.Ses femmes, ses sujets hurlèrent sur la rive, Criant Agohanna! De leur clameur plaintive, Cartier fut étonné. DONNACONA.295 Et prenant en pitié leur bruyante infortune, Le marin leur promit qu’à la douzième lune, Us reverraient leur roi.Des colliers d’ésurgni scellèrent la promesse, Cartier les accepta 5 puis ils firent liesse ; Car il jura sa foi.Douze lunes et vingt, et bien plus se passèrent, Cinq hivers, cinq étés lentement s’écoulèrent ;., Le chef ne revint pas.L’étranger de retour, au sein de la bourgade, Du roi que chérissait la naïve peuplade Raconta le trépas.IV Yieille Stadacona ! sur ton fier promontoire, Il n’est plus de forêt silencieuse et noire ; Le fer a tout détruit.Mais sur les hauts clochers, sur les blanches murailles, Sur le roc escarpé, témoin de cent batailles, Plane une Ombre la nuit.Elle vient de bien loin, d’un vieux château de France, A moitié démoli, grand par la souvenance Du roi François premier.Elle crut au Dieu fort qui souffrit en silence Au grand chef dont.le cœur fut percé d’une lance, Elle crut au guerrier ! 296 LES SOIRÉES CANADIENNES.Donnacona ramène au pays des ancêtres, Domagaya lassé de servir d’autres maîtres, Aussi Taiguragni.Les vieux chefs tout parés laissent leur sépulture, On entend cliqueter partout comme une armure, Les colliers d’ésurgni.Puis ce sont dans les airs mille clameurs joyeuses, Des voix chantent en chœur sur nos rives heureuses, Comme un long hosanna.Et l’on voit voltiger des spectres diaphanes, Et l’écho sur les monts, dans les bois, les savanes, Répète : Agohanna ! P.J.O.CHAUVEAU. EXTRAIT D’CN ALBUM.ENVOI.Dans ce livre où je vois chaque page remplie De fleurs, de compliments, de souhaits, de soupirs, Vous voulez que ma muse, un instant recueillie, Ajoute quelque chose à tous ces souvenirs.Le parterre, en effet, n’est jamais si garni Qu’on ne puisse y trouver un tout petit espace Pour la modeste fleur qui, cherchant un abri, Se contente aisément de la dernière place.La fontaine qui dort dans la foret tranquille Et mire dans ses eaux la tige du nopal, Jamais n’a dédaigné d’offrir un humble asile A la goutte qui tombe et trouble son cristal. 298 LES SOIRÉES CANADIENNES.La branche qui gémit sous le fardeau des fleurs, Jusqu’ici n’a jamais, au moment de l’orage, De son moelleux duvet refusé les douceurs A l’oiseau fatigué qui revient du nuage.HARMONIES.J’aime la fleur dés champs dont la fraîche corolle Se dérobe aux regards à l’ombre des forêts, Quand le souffle embaumé du zéphyr qui s’envole, De son réduit obscur vient trahir les secrets.J’aime le mont abrupt dont la superbe cîme S’élance avec orgueil et menace les cieux, Les grandes voix des vents qui roulent sur l’abîme Et courbent des grands pins les fronts audacieux.J’aime le lac uni quand un Léger murmure D’un doux frémissement fait trembler les roseaux, Quand il vient expirer sur un lit de verdure, Se ride avec amour sous l’aile des oiseaux.J’aime le fier courroux de la mer en délire, Le flot précipité qui se choque avec bruit Quand venant se heurter an roc qui le déchire Il jette mille éclairs au flot noir qui le suit. HARMONIES.299 J’aime l’astre des nuits luttant contre les ombres Qui va, se balançant dans un ciel pur et' bleu, Quand son éclat pâlit sur les collines sombres Se réfléchit sur l’onde en brillants traits de feu.J’aime encor les combats, les grands bruits de la guerre Le choc retentissant du bronze et de l’acier, Les lugubres éclats des grands coups de tonnerre Que fait jaillir le ciel ou la main du guerrier.F.A.H.LaRUE. TABLEAU DE FAMILLE.Vers inscrits sur l'album de Madame H .et adressés à son jeune enfant.Ces strophes ont été composées à l’occasion des portraits de l’enfant et de son grand-père, M.F., peints par M.H .I Il fut un jour, mon ange, où pouf plaire à ta mère, Dans ce livre on mettait maint compliment flatteur, Maintenant qu’elle marche au bras de qui sut plaire C’est par toi, bel enfant, qu’on arrive à son cœur ! II Tu souris, à ses yeux, dans tout ce qui t’entoure, Dans ce coussin moelleux qui sert à tes ébats, Dans ces fruits succulents que ta bouche savoure, Dans ces frêles jouets que tu mets en éclats ! Et puis, t’es si gentil, quand auprès du grand-père Tu prêtes à l’automne un rayon de printemps, Que tous ont exigé du talent clc ton père, De soustraire vos traits aux ravages du temps ! J.C.TACHÉ. JOURNAL D’UN VOYAGE SUR LES TES DE LA GASFÉSIE.AVIS AU LECTEUR.C’était en 1836 ; et nous voguons à pleines voiles sur ’61.—Il y a donc vingt-cinq ans ! et vingt-cinq ans ne forment-ils pas un quart de siècle ?—Eli bien, soit ; disons-le bravement : il y a vingt-cinq ans, j’étais invité par monseigneur Turgeon, évêque de Sidyme, à l’accompagner, avec deux de mes confrères, durant le cours de la visite épiscopale, qu’il allait faire dans le district de Claspé.Alors curé de Saint-Isidore de Lauson, paroisse nouvellement née et resserrée de toute part par la forêt, je profitai avec joie de l’occasion, pour visiter les côtes du golfe Saint-Laurent.Durant le cours du voyage, je jetai sur le papier des notes, que je mis en ordre à mon retour, et qui depuis sont restées dans mes cartons.Elles présentent [J.—10c Liv.] 302 LES SOIRÉES CANADIENNES.quelque intérêt, au moment où cette belle partie du Canada semble attirer l’attention toute particulière de nos législateurs, des spéculateurs sur les terres, et des agents de rémigration norvégienne.Elles peuvent aussi servir à faire comprendre les grands changements qui s’y sont opérés depuis vingt-cinq ans ; car la Gaspésie de 1861 aura peine à se reconnaître dans la description- de la Gaspésie de 1S36.Puisqu’il en est ainsi, ami lecteur, voici ces notes, que je vous offre telles quelles, après les avoir éventées, époussetées et vernies. I Le départ—Un canot sauvage—La Sara, ses passagers et son équipage—Le Pot-à-l’Eau-de-Vie—Le Bic et ses souvenirs— Le sauveur de la patrie—Navigation des mouettes—Le cap Chates.Juin, 15.—“ Ilisse la misaine !.Envoie la barre pour qu’elle arrive.Largue les amarres de l’avant.” Une voix brève et accentuant fortement les mots avait jeté ces ordres, et la manœuvre s’était faite au gré du commandant ; l’avant de la goélette s’éloignait lentement du quai, au souffle de vent qui donnait dans la seule voile déployée.—“Capitaine!.capitaine!” répète le meme officier, le second.—“ Le capitaine est allé dire adieu à sa femme.”—“ C’est bien le temps d’y aller quand on va partir.Jette une amarre-sur le quai.”—L’amarre lancée tombe à mi-chemin ; mais un bras plus nerveux et plus expert la pousse jusques à terre, où elle est arrêtée; l’avant de la goélette se rapproche du débarcadère, et enfin le capitaine Constant Y., la joue encore humide du dernier baiser de sa chère épouse, foule du pied le pont de sa bien-aimée Sara, de sa troisième moitié, comme le dirait un enfant de l’Irlande.Le cœur du brave homme est, en effet, à peu près partagé- S 04 LES SOIRÉES CANADIENNES.entre sa femme et ses deux goélettes.Qui oserait lui en faire un crime ?Une goélette obéit à son maître et garde le silence ; c’est ce que le marin n'obtient pas toujours de sa femme.Le capitaine Y.prend avec dignité le commandement de son bâtiment ; les amarres se détachent de nouveau ; un léger souffle du sud-ouest soulève à peine les voiles, et la Sara s'ébranle, “ Adieu ! adieu ! envoyez-nous de vos nouvelles— Uous attendrons vos lettres à Percé—Bon voyage— Que le Seigneur vous garde jusqu’à votre retour.”— Ces adieux s’éeliangent entre un groupe de personnages sur le quai et les passagers réunis sur le pont.Quelques coups de canon retentissent sur la rivière Saint-Charles ; trois hourrahs sont poussés par les nombreux spectateurs ; trois autres par les matelots.et tout se tait.La Sara glisse silencieusement sur la surface unie du bassin de Québec.Le soleil vient de se cacher derrière les montagnes de Charlesbourg ; aux premiers jours de son croissant, la lune répand une lumière faible et incertaine.La conversation a cessé parmi ’ les passagers * leurs regards demeurent attachés sur la vieille cité de Champlain.Les toits brillants de la Haute-Yille reflètent encore les dernières lueurs du crépuscule, tandis que des masses d’ombres se projettent sur la Basse-"Ville et sur la longue ligne de ses quais, que "bordent de nombreux navires.Au pied des monts laurentins, sur la rive gauche, s’étendent les habitations de Beauport, qui se déroulent comme LES COTES DE LA GASPÉSIE.805 un cordon blanchâtre sur un fond obscur ; à droite, la côte escarpée du sud se dresse, présentant un rideau noir, au-dessus duquel scintille le clocher delàPointe-Lévis.Quelques-uns des voyageurs laissent, sans doute, errer leurs pensées sur les amis qu’ils viennent de quitter.Aspirant après le moment, où, entourés d’un triple cercle d’auditeurs, ils pourront jouir du privilège accordé aux touristes, tout bas ils répètent le refrain d’une vieille chanson des pays hauts : “ Quand je viendrai de mon voyage, Chez moi viendront les curieux ; Je mentirai selon l’usage, Et l’on ne m’en croira que mieux.” Mais un devoir les appelle : partant pour une mission évangélique, ils ont besoin que l’ange du Seigneur les accompagne.Ils s’agenouillent tous ensemble sur le pont, et prient le Dieu des consolations de les avoir en sa sainte garde et de faire fructifier le bon grain qu’ils vont semer.En ce moment passe, sous la proue du vaisseau, un canot cl’écorce, portant toute une famille sauvage.Le père et la mère conduisent cette frôle embarcation, dont les bords s’élèvent de quelques doigts seulement au-dessus de l’eau ; les enfants et les chiens, couchés pêle-mêle, dorment dans la plus profonde sécurité, au milieu des ustensiles de ménage, des couvertures, des peaux et des pièces de la tente.Comment celui qui protège et qui soutient sur les eaux cette faible écorce, pourrait-il oublier les hommes qui placent en lui toute leur confiance ? 30C LES SOIRÉES CANADIENNES.Le vent fraîchit ; le saut de Montmorency gronde : J *J O nous Aroici entrés dans le chenal qui sépare File d’Orléans de la côte du sud ; il est déjà dix heures du soir.A demain î Juin* 16.— Voulez-vous connaître la Sara, ses passagers et son équipage ?Suivez-moi.—Voyez cette gentille goélette, à la coupe gracieuse ; élancée, svelte, on la dirait impatiente de courir ses quatorze nœuds devant une brise fraîche.Ses longs mâts portent chacun une seule voile ; mais quelle voile ! cent quatre-vingts verges de toile sont entrées dans celle du grand mât.Trois fortes ancres, dont les -chaînes sont soigneusement roulées à l’avant, pourront dompter la légèreté de la Sara, même par les plus gros temps.Derrière son couronnement est suspendue une petite chaloupe ; sur le pont, en est une plus lourde et plus solide, cpii servira au débarquement des passagers, et au transport du bois nécessaire pour alimenter le foyer de la cambuse.Près du beaupré, un canon allonge la tête par-dessus le plat-bord, prêt à proclamer notre arrivée ou notre passage, et à lancer au loin nos adieux.Descendons cet escalier.Voici la chambre dite du capitaine, quoiqu’il n’y doive point paraître pendant le voyage : elle renferme un lit a bâbord, et un à stribord.Sur l’un, est étendu le rubicond curé de L,, occupé à voyager dans le pays des rêves ; sur l’autre gît en paix un honnête vicaire de Québec, M.V., hiberniën de nation.Des rideaux protègent leur sommeil contre la lumière, que deux vitraux laissent pénétrer dans cette demeure soporifique. LES COTES DE LA GASPESIE.' 307 Par une porte à droite, vous entrez dans un petit salon, enlevé pour la circonstance à la cale, dont il est séparé par une cloison temporaire.Passez à l’intérieur, -et ne craignez point d’éveiller les dormeurs, car, dans ¦cette pièce comme dans la précédente, les planches du parquet sont cachées sous des tapis, qui étouffent le bruit des pas.Une lampe, suspendue au lambris, jette encore assez de lumière pour que vous puissiez examiner l’appartement.Ici reposent, Mgr.l’évêque de Sidyme, son secrétaire M.T., et le curé de Saint-Isidore ; un quatrième lit, dressé d’avance, servira dans les occasions où il faudra exercer l’hospitalité.Au milieu de cette chambre et solidement fixée au plancher par des écrous, est une table préparée pour les repas, pour l’étude et la toilette ; c’est en un mot, une table universelle, à laquelle, dans les gros temps, on adaptera un cadre mobile, destiné à tenir dans l’ordre les plats, les assiettes et les bols, lorsque la Sara s’avisera de pirouetter.De côté et d’autre, ont été pratiquées des armoires, où pourront se ranger, sans confusion, les provisions de voyage et les articles qui appartiennent au domaine du maître-d’hôtel.—Yoilà pour la topographie, pour le personnel et le matériel du quartier aristocratique de la Sara.Remontons sur le pont.—Ces deux cages renferment des poules ; jadis paisibles tenancières d’une basse-cour, elles sont aujourd’hui ballottées sur les flots de la mer.Trop heureuses, si un jour elles pouvaient rentrer au poulailler maternel, pour raconter à leurs compagnes d’enfance ce qu’elles ont vu et souffert sur la terre 308 LES SOIRÉES CANADIENNES.et sur la mer ! Vain espoir ! Avant la fin du voyage elles auront ignominieusement terminé leur carrière • dans une cambuse.Kous voici enfin rendus au panneau qui ouvre sur la cale.Ami lecteur, en descendant, prenez garde aux barreaux de l’échelle, et baissez la tête quand vous serez descendu.Comme vous désirez connaître tous les habitants de la Sara, marchons.En nous éloignant de la lumière, nous nous avançons vers les ténèbres intérieures ; coffres, caisses, barils, voilà les matériaux qui ont servi à construire le chemin qui mène à la chambre de l’équipage : le cap it aine V., ayant entendu parler des chemins à la macadam, a établi une route selon ce système, au fond de cale de la Sara.Une lampe éclaire l’appartement, dont le sous-sol est formé de trois cents minets de sel.Ici règne le capitaine Constant V.; viennent ensuite Benne V., son fils, second de la goélette ; Louis F.et Moyse L., matelots; Jacquot, surintendant de la cambuse de l’équipage ; Mathieu, engagé par Mgr.l’évèque de Sidvme, comme maître-d'hôtel, cuisinier, économe, servant de messe ; et enfin Hector, chargé de prêter main-forte au dernier personnage, tant au spirituel qu’au temporel.Il est cinq heures et.demie du matin ; aux sons d’une clochette, hors du lit culbutent les habitants des deux chambres de l’arrière.—1“ Où en sommes-nous?” ___Beau temps.Le vent a été faible toute la nuit ; Il commence à fraîchir.Voilà l’ile aux Grues.'S'oyez LES COTES DE LA GÀSPÉSIE.309 à droite le village de Saint-Thomas avec sa grande église.Trente voiles ! nous sommes au milieu d’une flotte partie avant nous, et nous lui apportons une brise favorable.” Les belles et riches campagnes du sud s’étendent à notre droite, tandis pue sur l’autre bord nous cotoyons l’île aux Grues et l’ile aux Oies, au-dessus desquelles anparaissent les montagnes du nord.Plus bas, sont quelques îlots nommés les Piliers Boisés / l’on voit des milliers de taches blanches s’élever alentour, tournoyer et s’abattre ; ce sont, nous dit-on, des pigeons de mer, dont les évolutions rapides semblent prêter la vie et le mouvement à ces rochers arides.La Sara poursuit gaîment sa course, laissant derrière elle les bâtiments qu’elle a facilement rejoints.Un point brillant paraît bien loin en avant ; il grossit ; des voiles se détachent de la niasse ; une coque de bâtiment s’arrondit, s’élargit, et bientôt nous avons dépassé quelque lourd navire, un brick aux flancs noirs, ou une légère goélette faisant la même route que nous.Yis-à-vis de la Rivière-Ouelle, des marsouins commencent à se montrer ; on dirait une grande roue de moulin faisant un demi-tour hors de l’eau et s’enfonçant subitement.Par un mouvement de rotation, cet O J animal déploie successivement à l’air toutes les parties de son dos, depuis la tête jusqu’à la queue.Quelques loups marins, véritables tritons de la fable, dressent leur tête de chien, nous considèrent avec une curiosité mêlée d’une légère dose d’impertinence, et disp a- 310 LES SOIREES CANADIENNES.raissent, après avoir à loisir examiné les passants.Cependant M.F.est là, le fusil à l’épaule, prêt à les punir de leur impudence, si seulement ils voulaient se mettre clans la direction du plomb qu’il lance contre eux.Leur nombre s’aecroit à mesure que 710us approchons de bile aux Lièvres, près do laquelle des brassées de loups marins font mille évolutions.Quelques centaines d’individus s’avancent à notre rencontre, avec rapidité et sur une seule ligne, comme pour défendre leur domaine.Puis les rangs se brisent, des escouades de vingt et de trente se forment, tournent, se croisent, se poursuivent, s’évitent.Semblables à de nouvelles levées, ils défient b ennemi, tout en ayant le soin de se tenir à une distance respectueuse de ses coups.Leurs bravades excitent l’ardeur de M.F.; le plomb vole sur les eaux ; les loups marins plongent, reparaissent un peu plus loin et font le pied-de-nez à leur persécuteur.Dans la chaleur du combat, quelques coups de fusil sont dirigés vers une goélette voisine, dont les matelots, peu désireux de tomber sous un plomb adressé à de vils animaux, prennent la liberté de réclamer.— “Goélette, alioy ! ” — “Qui vive ! ” — “ Voudriez-vous, s'il Arous plait, avoir la bonté de 11e pas tirer sur nous autres.”—La demande était raisonnable et polie ; 110s voisins s’étaient montrés neutres dans la question ; il fallait respecter leur neutralité pour notre propre intérêt, car, en se joignant à la partie adverse, ils auraient fait pencher contre nous les plateaux de la balance.7F h.P.M.—Le vent est tombé; nous mouillons LES COTES DE LA GASPÉSIE.811 à, quelques arpents de terre, au-dessus du Pot-à-l’Eau-de-Vie.— Le Pot-à-l’Eau-de-Yie est un rocher élevé, portant peu de traces de végétation ; il était autrefois couronné par un télégraphe, dont les longs bras s’agitaient fréquemment pour signaler le passage des navires de commerce.Xons sommes bientôt environnés des bâtiments que nous avons dévancés dans le cours de la journée ; les uns après les autres, ils viennent se réfugier au mouillage, pour attendre un vent favorable.Au silence qui régnait en ce lieu, il y a quelques heures, ont succédé des bruits confus : la chute des ancres à l’eau, le cliquetis des chaînes se déroulant sur le pont, les sifflets du commandement, les cris des matelots, en voilà assez pour jeter l’épouvante parmi les loups marins, et pour troubler la paix des canards sauvages, qui se lèvent en nombreuses volées et vont chercher un gîte ailleurs.9 heures du soir.—La lune est à l’horizon, prête à se coucher ; le mouvement et le bruit ont cessé ; l’on n’entend plus que le pas mesuré du matelot de quart, le murmure de la vague qui caresse mollement le flanc de la goélette, et, au loin, le souffle sourd des marsouins.Des flottes nombreuses se rassemblent souvent dans ce havre ; retenus par les vents contraires et les courants, les bâtiments de commerce, les navires chargés d’immigrants viennent, l’un après l’autre, se réfugier entre ces îles.Alors que de scènes bruyantes se passent en ces lieux î Combien de fois ces rochers ont retenti des cris de la discorde et de l’ivresse ! 312 LES SOIREES CANADIENNES.Combien cle malheureux, forcés d’abandonner les pays de l’Europe, pour se créer un établissement au sein des forets vierges de l’Amérique, ont, à leur arrivée sur ces bords étrangers, versé des larmes amères, en se rappelant la patrie abandonnée pour toujours ! Que d’infortunes, que de crimes se sont reposés à l’abri de ces rochers ! Un vent favorable venait-il à passer sur (-es eaux, les voiles se déployaient, les folles joies et les profondes tristesses s’envolaient ; et le havre du Pot-à-l’Eau-de-vie rentrait dans la solitude et le silence ordinaires.Juin 17.—Située à trente-six lieues de Québec, l’ile aux Lièvres est étroite, longue et encore couverte de bois.Elle ne renferme point d’autres habitants que les hôtes aux longues oreilles qui lui ont imposé leur nom.Un amateur de la retraite, de la chasse ou de la pêche y trouverait un asile bien agréable pendant l’été.ETous profitons d’un souffle de vent pour aller mouiller près du haut de l’île Yerte.S’il faut en juger par les apparences, nous approchons du domaine du vieux ETeptune.Hier et aujourd'hui nous avons traversé des ras de marée couverts de capelans.Les capelans, pour la taille et la forme, ressemblent un peu aux éperlans, et exhalent une forte odeur de concombre.Au temps du frai, ils sont jetés au rivage par les vagues ; la mer, en se retirant, les reporte au large, mais dans un tel état d’engourdissement qu’on les croirait morts. LES COTES DE LA GASPÉSIE.313 Veut-on alors les prendre dans la main, on s’aperçoit à leurs frétillements et à leurs efforts pour s’échapper, ¦qu’ils sont encore fortement attachés à la vie.Autrefois la morue remontait jusqu’au-dessus de l’île Verte (*).Les temps sont changés ; nos pêcheurs jettent à l’eau plusieurs lignes, qui sont soigneusement surveillées, mais inutilement, car toute la pêche se borne à un concombre de mer.Les savants ont probablement donné au concombre de mer quelque nom grec, que les matelots ignorent ; quoiqu’il en soit, l’être lui-même n’en est pas moins curieux.Il semble appartenir et au règne végétal et au règne animal, étant composé d’une longue tige, attachée par ses racines à un petit caillou, et d’un corps qui a la forme d’un œuf avec la couleur d’un champignon, et qui renferme du sang et des intestins.Pendant que les passagers s’occupent de la pêche, les matelots ne perdent pas leur temps.Les uns mettent de l’ordre sur le pont ; d’autres dressent et peinturent un mât de hune, qui ne servira qu’à porter ie pavillon.Comme la Sara paraît pour la première fois sur les eaux du Saint-Laurent, elle n’a pas encore eu l’occasion de mettre sa toilette au complet.L’équipage s’occupe de la gréer en plein.Bâtie à Saint-Grégoire pendant le cours de l’hiver et lancée ce printemps, elle était descendue pour prendre un chargement (*) Depute 1856, la morue a reparu, non-seulement à l’île Yerte, mais encore à quelques lieues plus haut, vis-à-vis de la Rivière-du-Loup., cù des pêcheurs en ont pris plusieurs. LES SOIRÉES CANADIENNES.314 à Québec, où elle a été nolisée pour le voyage delà Baie des Chaleurs, par Mgr.l’évêque de Sidyme.Juin, 1S (6 h.A.Mi)—Un faible vent nous a, pendant la nuit, portés vis-à-vis de bile aux Basques, ainsi nommée parce qu’autrefois les Basques avaient, en ce lieu, formé des établissements pour la pêche, pour l’exploitation des Indies de poisson, et surtout pour faire la traite des pelleteries avec les sauvages de Tadoussac.Durant la première partie du dix-septième siècle, la compagnie de la Uouvelle-France eut plusieurs fois à se plaindre du commerce de contrebande que faisaient les Basques, les Hollandais et aussi les Anglais, quand ils en trouvaient l’occasion.Jusqu’ici le bulletin sanitaire n’a eu à enregistrer que des rapports favorables : la santé publique était bonne dans la petite communauté, l’appetit était encore meilleur.Aujourd’hui, il y a perte d’appétit chez M.T.; puis chez Hector et enfin chez Jacquot.Ce n’est pas tout ; une maladie se déclare, et c’est bien le terrible mal de mer.Tous trois pâlissent, s’agitent et font de violents efforts.Autour d’eux se rassemble un groupe de spectateurs ; personne, cependant, ne s'apitoie sur le sort des malheureuses victimes.Qu’elle est affligeante la situation d’un pauvre malade, étendu sur les planches du pont, la face dans la poussière, et ne levant les yeux que pour contempler des visages riants ! Prête-t-il Tombe aux chuchottements des assistants, dans l’espérance de saisir quelques mots d’encouragement ?Il reconnaît qu’il est l’objet de leurs LES COTES DE LA GASPÉSIE.315 mauvaises plaisanteries.Veut-il se lever pour faire face aux railleurs ?Ses jambes ploient sous le poids de son corps et le laissent tomber, exposé à do nouvelles insultes.Une seule consolation lui reste : c’est l’espérance de pouvoir un jour rire à son aise de ses persécuteurs, lorsqu’ils auront eux-mêmes été abattus et désarmés par la maladie.Les désastres de la journée sont causés par un fort vent de nord-est, en face duquel la Sara s’agite avec violence.Vous cotoyons la rive méridionale du fleuve, bordée de montagnes dans cette partie.En aval, les hauteurs sont taillées perpendiculairement et nrennent le nom de murailles dit Bic.Jadis le clie- -i.min entre les Trois-Pistoles et le Bic suivait les bords du fleuve.Dans cette distance de vingt-sept milles, un seul lieu de repos s'offrait au voyageur ; c’était la maison de la veuve Petit, dont le nom est longtemps resté célèbre dans ces parages.Le vent continuant d’être contraire, nous jetons l’ancre près de l’ile du Bic, qui est séparée de la terre ferme, par un chenal d'environ une lieue de largeur.Autrefois M.D’Avaugour, gouverneur du Canada, avait formé le projet d’ouvrir un port et d’établir un entrepôt pour le commerce, dans la baie qui est vis-à-vis de l’ile du Bic.Les navires venant de France se seraient arrêtés en ce lieu, y auraient déposé leurs marchandises, et pris pour le retour les fourrures et autres articles d’exportation fournis par le Canada.Ce projet, alors abandonné comme beaucoup d’autres, a depuis été remis sur le tapis et finira peut-être par se réaliser. SIC LES SOIRÉES CANADIENNES.Près d’une des pointes qui protègent le mouillage à l’entrée de la baie du Bic, est un îlot nommé l’Ilet-au-Massaere ; ce nom lui vient de ce qu’on y a découvert, dans une caverne, des squelettes d’hommes, de femmes et d’enfants.La tradition rapporte que des Micmacs s’y réfugièrent un jour pour éviter la poursuite d’une bande de guerriers iroquois, et furent massacrés par leurs féroces ennemis.(*) Mous voici tranquillement à l’ancre, et tous les malades sont déjà sur pied.Comme il est midi, nous allons dîner ; puis nous irons visiter la belle île du Bic.Quel plaisir de marcher sur un sol ferme, quand on a été durant trois longues journées à battre le pont étroit d’une goélette î La mer est si calme, et le dîner durera si peu de temps, qu'il n’est point nécessaire d’attacher à la table le cadre protecteur ! Triste destinée des projets de l'homme ! A peine a commencé le cliquetis des couteaux et des fourchettes, (pie voici bien une autre fete : “ Le plus terrible des enfants que le sud eût porté, jusques-là dans ses flancs," se rue contre nous, sifflant, rageant, hurlant.Comme il souffle dans la direction favorable, le capitaine se décide à profiter de sa mauvaise humeur ; on lève l’ancre, les voiles sont tendues ; la Sara a senti l’éperon, elle tremble dans tous ses membres, elle se penche et s’élance.I)e la salle à dîner, un cri de détresse s’est fait entendre ; ce n’est pourtant rien de sérieux, (*) Dans les premières livraisons des Soirées Canadiennes, monsieur J.C.Taché a développé avec succès les incidents de ce massacre. LES COTES DE LA GASPËSIE.sir car il est suivi de rires homériques.Potage, assiettes, verres, pain, plats, se précipitent, dans une admirable confusion, sur les genoux do M.P., qui.mais non ! jamais il n’a reculé devant de tels ennemis.Sa vaste poitrine affronte la tempête ; elle offre une digue, contre laquelle viennent se briser les flots tumultueux de biftek et de potage.D’une main il saisit un plateau qui s’agite sur sa base, de l’autre il arrête la soupière renversée ; il cherche encore s’il n’aurait pas une troisième main, pour achever de mériter le titre de sauveur de la patrie.Pendant ce vacarme, dolente est la figure des convives placés de l’autre côté de la table ; nouveaux Tantales, ils restent l’arme au poing, tandis que leurs assiettes sont allées grossir les dons que la fortune entasse sur leur courageux confrère.La nécessité stimule enfin les plus lâches ; un prompt secours est porté à M.F.; les fuyards sont ramenés à leur poste ; l’ordre se rétablit sur la table, pendant que l’insouciante Sara, sans s’occuper de ces commotions intestines, file ses douze nœuds à l’heure, entre l’ile du Pic et Bimouski.Mais ce vent enragé ne peut durer longtemps ; en moins de deux heures après notre départ, nous avons dépassé l’ile Saint-Barnabe.Le vent tombe ; la goélette n’obéit plus au gouvernail ; une forte houle fait trébucher ceux qui n’ont pas la jambe marine ; aussi le malaise des estomacs se développe d’une façon alarmante.L’heure du souper est arrivé sans que l’appétit se manifeste ; l’un prend un léger n 18 LES SOIRÉES CANADIENNES.repas sur le pont, pendant que d’autres préfèrent sommeiller à jeun.Cependant la maladie ne se déclare franchement que chez AL T., déjà atteint dans le cours de la journée.Juin, 19, dimanche.—Pendant toute la nuit dernière, la goélette a été agitée par le roulis ; les craquements continuels des cloisons ne nous ont guères permis de dormir.Aujourd’hui la mer est encore très-grosse, quoique l'air soit parfaitement calme.La Sara éprouve le supplice d’Ixion attaché à la roue ; lorsqu’elle roule au bas d’une vague, l’on dirait que toutes les pièces de sa charpente se disloquent.Les mouvements saccadés des manœuvres rappellent les convulsions d’un épileptique ; tandis que le frottement des guis contre les mats produit des sons déchirants, comme les râlements de la mort.Quand arrive quelque énorme vague, soulevant la goélette et la laissant brusquement retomber, chacun de nous sent son cœur voler et prêt à lui sauter dans la bouche.Vers 8 heures du matin, un vent frais du nord-ouest nous arrache à notre situation désagréable ; car, une fois sous voile, le bâtiment prend une allure plus convenable et moins fatigante pour ceux qu’il porte.A huit lieues de Pimouski se trouve la rivière de Métis, où AI.Price a établi de grandes scieries.Ces moulins, dit-on, ont éloigné de la rivière les saumons qui la fréquentaient.De ces nombreuses scieries, s’échappent des bouts de planches et des rognures de madriers, qui sont LES COTES DE LA GASPÉSIE.319 portés au large par les vents et les courants, et qui, pour certains oiseaux de mer, deviennent autant de navires improvisés.Deux ou trois mouettes s’établissent sur un de ces bâtiments, dont le pont n’a guères que quelques pouces en superficie, et s’abandonnent au gré des flots.Pendant le cours de la journée, nous rencontrons plusieurs de ces navires lilliputiens, que l’équipage abandonne au moment où le fusil du cliasseur se lève menaçant.Sans avoir recours aux sociétés d’assurance, la mouette a bientôt réparé sa perte ; car, à quelques brasses plus loin, elle trouve une autre nacelle, sur laquelle elle se livre de nouveau aux agréments et aux peines de la navigation.Une forte vague vient-elle se dérouler sur le petit vaisseau?d’un coup d’aile, la mouette s’élève au-dessus et retombe avec une adresse admirable sur son gaillard, dès que le danger s‘est éloigné.Yers 4• heures du soir, nous passons vis-à-vis du cap Chates, hauteur que l’on peut apercevoir de fort loin en mer ; c’est un énorme jalon, qui sert de borne entre le district de Québec et celui de Gaspé.A quelques lieues en arrière s’élèvent les hautes cimes des Chik-châks ; sur leur pente d’un bleu foncé, se détachent de longues lisières blanches, qu’à cette distance l’on serait tente de prendre pour des couches de neige.Cette chaîne de montagnes appartient au système des Alleghanies, et se relie aux ipontagnes Yertes du Vermont ; elle court presque parallèlement au Saint-Laurent, et va se terminer par le Fourillon, près du cap des Hosiers. 320 LES SOIRÉES CANADIENNES.Au nord du fleuve, et environ à dix lieues du cap Cliates, est un pliare, placé à la Pointe-des-Monts ; les montagnes qui s’élèvent en arrière de cette pointe Lasse sont les dernières terres du nord que l’on aperçoive de la rive méridionale du grand fleuve, les deux côtes s’éloignant ensuite rapidement, à mesure qu’on s’avance vers le nord-est.A une lieue du cap Cliates, près de la rivière du même nom, est un établissement renfermant six familles.Une chapelle, qui y avait autrefois été érigée, est maintenant en ruines, et les habitants de ce lieu assistent à la mission qui se donne annuellement à Sainte-Anne des Monts (*).(*) La mission du Cap Chates est' aujourd’hui florissante ; elle renfermait en 1SG0 une population de 523 âmes. II Sainte-Anne des Monts—Un village de pêcheurs—Le Mont-Louis— Le braillard de la Madeleine—La Rivière-au-Renard—Les pêcheries—Une chasse à la poursille, suivie de réflexions—Un loup marin qui cause en anglais—Le beaupré, et une heure de méditation sur le passé, le futur et le présent.Yers 6 heures du soir, poussés par un fort vent de nord-ouest, nous doublons la pointe de Sainte-Anne des Monts située à un peu plus de trois lieues, du cap Ghates.Comme le capitaine Y.ne connait point l’entrée de la rivière, nous mouillons à une demi-lieue de terre.Quelques coups de canon annoncent aux habitants de Sainte-Anne l’arrivée de l’évêque, qui est attendu depuis quelques jours.Une berge se détache aussitôt du rivage ; elle nous amène un pilote, qui, pour éviter des cayes dangereuses, jette la goélette sur un banc de sable, à cinquante pieds de l’entrée du petit port.Par bonheur la mer est presque basse ; nous pourrons facilement nous remettre à flot, quand elle montera.A peine avons-nous eu de temps de rire de notre malheur, que nous voyons arriver une berge, expédiée pour transporter les passagers à terre.M.B.missionnaire de Sainte-Anne, et M.LeM., ancien seigneur 322 LES SOIRÉES CANADIENNES.
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