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Les soirées canadiennes : recueil de littérature nationale
La revue mensuelle Les Soirées canadiennes vise la création, la diffusion et la préservation du patrimoine littéraire canadien-français, et recèle une myriade d'informations sur la littérature et le folklore canadiens tout en proposant des documents historiques d'importance. [...]

La création des Soirées canadiennes est l'initiative d'un groupe d'intellectuels de Québec rassemblés autour de l'abbé Henri-Raymond Casgrain et composé d'Antoine Gérin-Lajoie, du Dr François Alexandre Hubert La Rue et de l'abbé Joseph-Charles Taché. Ses fondateurs sont habités par l'esprit patriotique et rêvent de rassembler une littérature canadienne-française nationale.

En février 1861, le comité rédactionnel composé de Casgrain, du Dr La Rue et de Joseph-Charles Taché s'entend officieusement avec l'éditeur Brousseau et frères pour publier annuellement 12 numéros, chacun composé de 32 pages. Le premier envoi contenant les numéros de janvier et de février a lieu le 11 mars 1861 et jouit d'un vif succès.

Le mensuel, dont le but est de sauver de l'oubli les légendes et les épisodes historiques canadiens, porte une célèbre épigraphe de l'écrivain français Charles Nodier : « Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il les ait oubliées ». La revue recueille les genres littéraires les plus diversifiés, à l'exception des discours et des programmes politiques. Légendes, poésies, études de moeurs, romans, impressions de voyage, esquisses historiques et biographiques trouvent leur place au sein du recueil.

La publication stimule la production littéraire et offre une plateforme aux auteurs, qui ne sont plus contraints de recourir aux feuilletons des journaux pour publier leurs oeuvres. Les Louis-Hyppolite Fréchette, Napoléon Bourassa, Étienne Parent, Jean-Baptiste Chauveau et Charles Trudelle contribuent au succès du mensuel.

L'apport du comité rédactionnel est tout aussi considérable. En plus d'y publier sa légende La Jongleuse, Henri-Raymond Casgrain rassemble et corrige les textes tout en encourageant les écrivains à lui faire parvenir des légendes canadiennes. La première année voit la publication de Voyage autour de l'Île d'Orléans d'Hubert Larue et, en 1862, paraît le roman-manifeste Jean Rivard le défricheur d'Antoine Gérin-Lajoie.

Joseph-Charles Taché y publie la quasi-intégralité de son oeuvre littéraire. Le premier envoi contient Trois légendes de mon pays alors qu'en 1863, il fait paraître Forestiers et Voyageurs; étude de moeurs. Cette oeuvre magistrale qui navigue entre le documentaire et la fiction dresse un portrait des voyageurs, chasseurs et bûcherons qui parcourent les bois canadiens. Il récidive en 1864 avec Le braillard de la montagne.

Dès octobre 1862, l'enthousiasme collectif se détériore. L'absence d'une entente écrite occasionne un conflit quant à la propriété de la revue. Les Casgrain, Gérin-Lajoie et La Rue se rendent chez un autre éditeur pour lancer leur propre répertoire littéraire, Le Foyer canadien.

Demeuré fidèle à l'imprimeur Brousseau et frères, Taché poursuit la publication des Soirées canadiennes avec quelques collaborateurs ponctuels, mais assure presque seul la continuité de la revue. Le faible nombre d'abonnements et le manque d'articles ont raison de la publication, qui cesse de paraître en décembre 1866.

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, vol. 2, p. 11-13.

BOIVIN, Aurélien, « Les périodiques et la diffusion du conte québécois au XIXe siècle », Études françaises, vol. 12, nos1-2, 1976, p. 91-102.

GRANDPRÉ, Pierre de, Histoire de la littérature française du Québec, Montréal, Librairie Beauchemin, vol. 1, 1971.

MAILHOT, Laurent, La littérature québécoise depuis ses origines : essai, Montréal, Typo, 2003.

« Casgrain, Henri-Raymond », Dictionnaire biographique du Canada, en ligne.

« Taché, Joseph-Charles », Dictionnaire biographique du Canada, en ligne.

Éditeur :
  • Québec :Brousseau et frères,1861-1865
Contenu spécifique :
1863
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Nouvelles soirées canadiennes
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Références

Les soirées canadiennes : recueil de littérature nationale, 1863, Collections de BAnQ.

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La - I jê?*' S^ues’.paulMc ^MONTREAL#') , il/gRAlP.^ ’A-A»A»A»A»A»A^A"AJAT^"A’’.ArA’ATA' ^•1914 irflBn: # BIBLIGTHEQVE # MINMYLPICE^J hlllmummmiimmimmit nxJ.v.v.C?>?-1 LES SOIREES CANADIENNES, RECUEIL DE LITTÉRATURE NATIONALE. QUÉBEC—BROUSSEAU & FRÈRES ÉDITEURS.v canadien : j’ai campe sur les bords de nos lacs et de nos rivières ; j’ai vécu avec les hommes de la côte et FORESTIERS ET VOYAGEURS.17 de la forêt; j’ai recueilli plusieurs de leurs récits et je les écris, pour tâcher de faire qu’on puisse les lire quand on ne pourra plus les entendre raconter.Ces légendes et ces contes, dans lesquels les peuples ont versé leur âme, avec lesquels ils ont cherché à satisfaire, dans de certaines limites, ce besoin du merveilleux qui est le fond de notre nature ; ces souvenirs réels ou fictifs, attachés à tel ou tel endroit de chaque pays habité, constituent une portion notable de toute littérature nationale.Pourquoi cela ?Parceque, d’abord, l’homme a besoin de se souvenir de ce qui a été ou de ce qu’on a cru, et encore parceque l’esprit de l’homme, à le considérer comme intelligence exilée loin de l’essence du vrai du bon et du beau, ne peut pas plus vivre de réalisme que son âme des vérités naturelles qu’elle perçoit : il faut à l’un voyager dans rinconnu, à l’autre se reposer dans la foi à des mystères.De là vient, pour notre imagination, le besoin de se nourrir de conceptions enchantées.La légende et le conte tirent de là leur charme ; 'l’homme qui n’a pas conservé en lui assez de naïve candeur pour goûter ce charme est, à mon avis, bien malheureux.Le bon Lafontaine s’écriait, dans un de ces moments .2 . 18 LES SOIRÉES CANADIENNES.de rêveries qui font miroiter devant soi les souvenir» des premières années : Si Peau d’Ane m’était conté, J’y prendrais un plaisir extrême 1 Je n?ai malheureusement pas le talent admirable de Perrault, l’immortel auteur des Contes de Fées : aussi tâchai-je de mettre le moins possible de ce qui m’est propre dans ces histoires que je transcris : je voudrais pouvoir leur laisser ce ton de franche gaieté, de naïveté charmante, de philosophie primitive et d’allé-gorisme* souvent profond que prennent, tour à tour, les récits populaires.C’est, avec tout juste- ce qu’il faut de poli à une œuvre du genre, l’homme du peuple que je voudrais peindre dans les lignes suivantes ; tel qu’il se montre dans la vie intime, laissé à lui même dans ses bons instincts, sa bonne humeur et sa poésie naturelle, tirant de ses erreurs mêmes des leçons de bien, gardant, au milieu de ses faiblesses, le souvenir de ce que la religion et la famille l’ont fait, avant de le laisser affronter les dangers du monde à la grâce de Dieu.Dans la première partie de ce récit, Les Chantiers, j’ai tâché de retracer quelques scènes de notre grande et belle nature du Canada, avec les mœurs de la Porêt. FORESTIERS ET VOYAGEURS.19 Dans VHistoire clu Père Michel, j’ai réuni sur la tête d’un seul acteur plusieurs aventures qui sont réellement advenues, à divers personnages que j’ai connus.J’ai encore pris occasion de mentionner quelques noms bénis de nos populations, de narrer quelques légendes et contes populaires, et de rappeler quelques souvenirs qui se rattachent aux endroits parcourus par mon héros.Beaucoup de mes lecteurs, qui ont déjà entendu parler de ces histoires, qui ont visité les lieux témoins des scènes que je raconte, retrouveront dans ces récits des réminiscences qui, j’en suis bien certain, ne seront pas pour eux sans charmes. I.LES CHANTIERS.LA FORET.1 LA MONTÉE AUX CHANTIERS.Il y a de cela déjà longtemps ; les fêtes étaient passées ; l’Eglise avait redit ses Noels si beaux et si touchants ; les jeunes gens de la paroisse avaient, au jour de l’an, fait la quête des pauvres par les maisons, en chantant La Ig notée, (1) que j’entendis alors pro- 1) Ce mot La Ignolée désigne à la fois une coutume et une chanson : apportées de France par nos ancêtres, elles sont aujourd’hui presqu’entièrement tombées dans l’oubli.Cstte coutume consistait à faire par les maisons, la veille du jour 22 LES SOIRÉES CANADIENNES.bablement pour la dernière fois ; les souhaits de bonne année étaient terminés ;.la besogne ne m’accablait pas, je résolus d’aller visiter les chantiers à bois d’une de nos grandes rivières du bas du fleuve.Je me joignis donc à des conducteurs de voitures, chargés d’aller porter des approvisionnements à l’un de ces établissements.Notre petite caravane se composait d’une vingtaine de traîneaux, portant des balles de foin pressé, des barils de lard, de farine, de mêlasse, de poisson, des sacs d’avoine, du sucre, du thé et autres articles de consommation qu’on expédie, de l’an, une quête pour les pauvres (dans quelques endroits on recueillait de la cire pour les cierges des autels), en chantant un refrain qui variait selon les localités, refrain dans lequel entrait le mot La Ignolée, guillonée, la guillona, aguilanleu, suivant les dialectes des diverses provinces de France où cette coutume s’était conservée des anciennes mœurs gauloises.M.Ampère, rapporteur du Comité de la langue de l'histoire et des arts de la France, &c., a dit, au sujet de cette chanson : “ Un “ refrain peut-être la seule trace de souvenirs qui remontent à “ l'époque druidique.” Il ne peut y avoir de doute, sur le fait que cette coutume et ce refrain aient pour origine première la cueillette du gui, sur les chênes des forêts sacrées, et le cri de réjouissance que poussaient les prêtres de la Gaule Druidique Au gui Van neuf, quand la plante bénie tombait sous la faucille d’or des druides.Dans nos campagnes c’était toujours une quê e pour les pauvres qu’on faisait, dans laquelle la pièce de choix était un morceau de l’échine du porc, avec la queue y tenant, qu’on appelait l'échignêe ou la chignée.Les enfants criaient à l’avance en précédant le cortège : La Ignolée qui vient! On préparait alors sur une table une collation pour ceux qui voulaient en profiter et les dons pour les pauvres.Ijcs Ignoleux, arrivés à une maison, battaient devant la porte avec de longs bâtons la mesure en chantant : jamais ils ne pénétraient dans le logis avant que le maître et la maîtresse de la maison, ou leurs représentants, ne vinssent en grande cérémonie leur ouvrir la porte et les inviter à entrer.On prenait quelque chose, on recevait les dons, dans une poche qu’on allait vider ensuite dans une voiture qui suivait la troupe ; puis on s’acheminait vers une autre maison, escortés de tous les enfants et de tous les chiens du voisinage, tant la joie était grande.et générale 1 FORESTIERS ET VOYAGEURS.28 pendant tout l’hiver, pour les liommes et les chevaux employés dans cette .industrie.Le départ avait lieu dans l’après-midi ; car nous allions coucher dans les dernières concessions cle la Voici la chanson de La Ignolée, telle qu’on la chrntait encore en Canada, il y a quelques années, dans les paroisses du Bas du Fleuve: Bonjour le maître et la maîtresse Et tous les gens de la maison, Nous avons fait une promesse De v’nir nous voir une fois l’an.Une fois l’an ce-n’est pas grand’chose Qu'un petit morceau de chignée.Un petit morceau de chignée, Si vous voulez.Si vous voulez rien nous donner, Dites nous lé.Nous prendrons la fille aînée, Nous y ferons chauffer les pieds! La.-Ignolé! La Ignoloche ! Pour mettre du lard dans ma poche.! Nous ne demandons pasgrand’ehose Pour l’arrivée.Vingt cinq ou trente pieds de chignée, Si vous voulez.Nous sommes cinq ou six bons drôles, Et si notre chant n’vous plait pas Nous ferons du feu dans les bois, Etant à l’ombre, Un entendia chanter l’coucou Et la Coulombe ! Le christianisme avait accepté la coutume druidique en la sanctifiant par la charité, comme il avait laissé subsister les menhirs en les couronnant d’une Croix.11 est probable que ces vers étranges, Nous prendrons la fille aînée, Nous y ferons chauffer les pieds ! sont un reste d’allusions aux sacrifices humains de l’ancien culte gaulois.Cela rappelle le chant de Velléda dans les Martyrs de Chateaubriant :—“ Tentâtes veut du sang.au premier jour du u siècle.™, il a parlé dans le chêne des druides 1” 2L LES SOIREES CANADIENNES.paroisse, sur les confins de la forêt, afin de pouvoir arriver, dans la journée du lendemain, au but de notre destination.Plusieurs jeunes gens des chantiers, qui n’avaient pas voulu passer les fêtes dans les bois, devaient nous rejoindre de grand matin, pour faire route avec nous et charmer ainsi les heures et les fatigues du voyage.Hous nous distribuâmes dans les maisons voisines de l’entrée du chemin des bois, nous arrangeant de notre mieux pour passer la nuit sans trop gêner nos hôtes, dont l’hospitalité était telle qu’on se fut volontiers privé de tout pour ajouter à notre bien être.A l'heure convenue du lendemain, nous vîmes arriver nos jeunes compagnons de route.Ils venaient, piquant au plus court, à travers la neige des champs montés sur leurs raquettes.Ils chantaient, sur un air aussi dégagé que leur allure de voltige, le gai refrain des bûcherons canadiens : Yôici l’hâver arrivée, Les rivières sont gelées, C’est le temps d’aller aux bois Manger du lard et des pois ! Dans les chantiers nous hivernerons t Dans les chantiers nous hivernerons L Je serais bien empêché, ami lecteur, de vous donner les autres couplets de cette chanson, attendu, que, sauf ce prélude obligé et le couplet de fin finale- FORESTIERS ET VOYAGEURS.25 que je vais incessamment vous faire connaître, tout le reste s'improvise pour répondre aux besoins des circonstances.Il est cependant une stance qu'on chante presque toujours pour clôture de la saison des chantiers £ mais celle-ci sur un ton quelque peu ennuyé, avec une apparence affectée de fatigue, la voici : Quand ça vient sur le printemps,.Chacun craint le mauvais temps ; On est fatigué du pain, Pour du lard on n’en a point.Dans les chantiers, ah ! n’hivernons plus ! Dans les chantiers, ah ! n’hivernons plus t Le chemin dans lequel nous alliens nous engager était bien battu, comme le sont forcément tous les chemins de chantiers (1) en activité.Il y avait, au départ, une longue suite de montées assez raides, que les chevaux chargés ne franchissaient qu’en tirant à plein collier et par reposades.Il faisait beau : les jeunes gens et moi, qui n’avions-pas de voitures à conduire, déposâmes nos capots et nos raquettes sur les charges des traîneaux, et prîmes les devants.(1) Le mot chantier a diverses acceptions: c’est ainsi qu’il signifie quelquefois l’ensemble d’un établissement, ou l’industrie de l’exploitation des bois elle-même ; quelquefois le logement des ouvriers.C’est de cette dernière acception que les anglais font usage dans le mot shanty (corruption de chantier), par lequel, ils désignent une hutte de colon. 26 LES SOIRËES CANADIENNES.J’avais du plaisir à écouter les lazzis de mes compagnons de route, et à prendre ma part de leur bonne et franche gaieté.Je notais de plus, avec intérêt, toutes les empreintes laissées sur la neige, aux bords du chemin, par les habitants de ces bois giboyeux.C’est quelque chose de vraiment curieux que d’étudier toutes ces jpistes, et de suivre, par l’imagination, dans leurs courses, leurs chasses et leurs ébats, ces animaux petits et grands de la forêt.Ici les lièvres peureux ont sauté toute la nuit : là une perdrix a dormi dans la neige ; il vous semble la voir s’y blottir, s’arranger dans sa couverture blanche, pour ne laisser sortir que sa tête de son lit mollet.Ailleurs se montre la piste régulière d’un coquin de renard, puis celle d’un vagabond deâoup-cervrer.Et ainsi de suite, à mesure que vous avancez :—une glissée de loutre dans le voisinage d’un petit lac ; la trace profonde d’un orignal, ou l’empreinte plus large mais plus superficielle d’un caribou ; autour des arbres le trotte menu timide des souris des bois, ou la marque de la patte soyeuse mais perfide d’une marte.Enfin toute une histoire, tantôt joyeuse, tantôt lugubre : des fêtes, des festins, des embûches, des luttes sanglantes : un drame réel est écrit sur les •O blanches pages qui se déroulent devant vous ! FORESTIERS ET VOYAGEURS.27 Ce lisant ainsi sur la neige, lions arrivâmes an liant des montées, où nous fîmes lialte et d’où les voitures ne tardèrent pas longtemps à se faire voir, gravissant la dernière côte au bruit joyeux des nombreux grelots fixés aux attelages.Comme les caravanes des déserts de l’Afrique, comme celles des prairies de l’Ouest de l’Amérique, ces conduites de voiture de chantiers ont leur physionomie pittoresque et leurs allures propres, quand elles glissent sur cette longue traînée que forme un chemin d’hiver à travers la foret primitive.Lorsque les charretiers nous rejoignirent, un grand feu, allumé par nos jeunes gens, brûlait au bord du chemin.On ne s’arrête guère dans les bois sans allumer du feu, et personne n’est plus ami du feu que le Canadien qui a pour proverbe : Bon feu, bonne mine c'est la moitié de la vie ! r Pendant que les chevaux reprenaient haleine, les hommes babillaient et fumaient autour du brasier.Devant nous le terrain s’inclinait par une pente longue et douce, c’était la contre-partie des côtes que nous venions de gravir ; les cheveaux descendaient cette rampe au trot presque sans .efforts et pouvaient, par conséquent, souffrir le poids des hommes en sus du poids de leur charge; aussi, devions nous fous monter sur les traîneaux, ou, pour être dans le vrai, embarquer sur les charges, comme me dirent nos gens, dignes descendants des marins embarqués à Saint 23 LES SOIREES CANADIENNES.Malo, LaRochelle ou Dieppe, pour venir en Canada.Quand le chef de brigade donna le signal du départ, chacun endossa son capot, pour ne pas ref roidir, et nous jetant en travers des halles de foin et des sacs d’avoine, deux par deux, tant qu’il j en eut, nous commençâmes à glisser sur le plan incline de notre chemin.Puis tantôt marchant, tantôt traînant, nous allions, qui chantant, qui songeant, qui conversant â tue-tête d’un bout à l’autre du convoi, et admirant comment est grande et belle la Forêt Canadienne ! Oli ! vous qui ne l’avez pas vue ! allez voir la forêt.Allez la voir surtout quand elle est drapée dans son manteau de neige.Allez voir s’élever, à travers les arbres séculaires, la fumée du campement et prendre, à la suite d’une journée de fatigues et de plaisir, votre part d’un bon lit de sapin ! Sur le midi nous arrivâmes à un cam]) (1) où nous devions nous arrêter, pour prendre un repas que la meilleure des sauces, l’appetit, allait assaisonner.Je profiterai de cette halte pour faire, au profit des lecteurs qui n’ont point pratiqué la forêt, une courte description d’un chantier dans les bois.Tons se (!) On appelle camp fie p se prononce ici), dans le langage des forestiers et des voyageurs canadiens, l’habitation, toujours plus ou moins temporaire, qu’on élève dans les bois.La signification s’étend aussi aux dépendances du logement s’il en existe et, par extension figurée, au personnel qui l’habite. FORESTIERS ET VOYAGEURS.29 ressemblent et, à part quelques différences de détails, la description générale qui convient à l’un convient egalement à tous les autres.2 LE CAMP D’UN CHANTIER.Le site du camp occupe un petit plateau, pas assez élevé pour être trop exposé, mais assez pour n’être pas incommodé par l’eau dans les dégels : dans le voisinage immédiat coulent les eaux saines et abondantes d’une rivière ou d’un ruisseau.L’emplacement nécessaire a été soigneusement debarrassé : sur le sol de cette petite trouée faite au milieu de la forêt, s’élèvent les édifices de l’établissement.C’est d’abord le camp proprement dit, maison, case ou cabane, destiné au logement du personnel, puis une écurie pour les chevaux et enfin des abris, faits pour recevoir et protéger des objets de consommation, des ustensiles &c., &c.Autour de ces constructions sont épars des barils vides, des tas de bois ; auxquels s’ajoutent, quand les hommes sont entrés le soir et les jours de dimanches so LES SOIRÉES CANADIENNES.et fêtes, des traîneaux renversés sur le côté, des raquettes et autres instruments, plantés dans la neige ou disposés près de la porte d’entrée du camp et de l’écurie.Les édifices d’un cliantier sont construits de troncs d’arbres non écarris ; ces morceaux de bois ronds sont ajustés aux angles au mo}Ten d’entailles, pratiquées aux faces supérieure et inférieure des deux extrémités de chaque pièce ; d’où vient à cette espèce de construction le nom de charpente à têtes.Les interstices entre les pièces sont calfeutrées avec de la mousse ou de l’écorce de cèdre.Le toit est formé de planches fendues et dressées à la hache, lesquelles, dans le voca bulaire de nos forestiers, portent le nom àtéclats.Les planchers de haut et de bas sont faits de petites pièces «crossièrements écarries.O L’intérieur du logement des hommes de chantiers se compose d’ordinaire d’une seule pièce.Tout autour de cette pièce règne une rangée de lits ou couchettes, dont les ais sont fixés aux lambris.Le plancher des couchettes est formé de petits barrotins, recouverts d’une couche plus ou moins épaisse et plus ou moins bien arrangée de branches de sapin, selon le sybarisme de l'occupant : un oreiller, dont ni la matière ni la forme ne sont prescrites par le réglement, et des couvertures de laine complètent la literie des hommes de chantier. FORESTIERS ET VOYAGEURS.31 Un poêle, dont le tuyau traverse le toit, occupe d’ordinaire le centre du logis, entouré le soir de mitasses, de cliaussettes, de mitaines qu’on fait sceller pour le lendemain.Une table à tréteaux, quelques sièges rustiques, des ustensiles de cuisine et de table, quelques outils, une meule et des pierres à aiguiser, un miroir, quelques montres, un ou deux fusils et le modeste nécessaire de toilette de chacun complètent tout l’ameublement du cam]).J’ai parlé des sièges : il en est une espèce particulière aux chantiers, laquelle prête aux formes les plus variées et les plus pittoresques: je connais certains ébénistes forestiers qui possèdent un talent remarquable dans ce genre de travail.Ces sièges sont confectionnés sans tour, et sans avoir recours au système coûteux et peu sûr des mortaises, clous, chevilles, vis et colle forte.Les branches d’un sapin en forment les pieds (quelquefois les bras et le dossier) ; partie du tronc de l’arbre, façonné selon le goût et la patience de l’ouvrier, en constitue le siège.La chronique rapporte que le premier siège, style chantier, qui fut produit avait quatre pieds ; il était ainsi fait que quelqu’un, entrant le soir dans le cam]), le prit tout bonnement pour la chienne du contremaître : de là vient qu’on nomme ce siège une chienne, et qu’il est, par conséquent, fort comme il faut de dire dans les chantiers, à celui qui: se trouve de service à l’arrivée 32 LES SOIREES CANADIENNES.d’un étranger :— “ Présente donc une chienne à monsieur” :— on à l’étranger lui même : — “ Monsieur, veuillez vous asseoir sur cette chienne.” Disons un mot, maintenant, du personnel des chantiers et de l’organisation sociale et hiérarchique de cette société des bois.Naturellement, le chiffre de la population varie selon l’importance de l’exploitation et la richesse de la portion de forêt soumise à cette exploitation ; mais si la population d’un chantier, quelque fut son chiffre, défilait devant vous dans l’ordre des préséances, voici le rang relatif que chacune de ses diverses classes occuperaitj 1° le Contremaître 2° les bûcheurs, 3° les charretiers, les claireurs, 5° le Conque.Le contremaître et le couque sont des fonctionnaires uniques dans leurs attributions ; les autres sont des travailleurs, dont le nombre proportionel varie selon les circonstances de temps et de lieux.Le Contremaître est le dépositaire absolu, par la volonté du Bourgeois propriétaire, de l’autorité sociale de la communauté : il pose et résout les questions, donne des ordres, tranche et agit selon son bon plaisir et ne doit compte de son administration qu’à eelui qui.l’a envoyé.Le Couque, bien que venant en dernier lieu dans P ordre hiérarchique, sert véritablement, sans préjudice "FORESTIERS ET VOYAGEURS.à ses fonctions de cuisinier, de ministre de l’intérieur au contremaître.Les bûcheurs abattent les arbres propres à l’exploitation, et séparent du reste les parties qui ne conviennent pas comme bois de commerce.Dans les chantiers où l’on manufacture du bois carré, les bûcheurs se partagent en trois catégories ; ceux qui abattent les arbres, ceux qui les dégrossissent qu’on appelle piqueurs, et ceux qui finissent l’écarris-sage, lesquels reçoivent le nom de doleurs -ou de grand’ hache.Les charretiers chargent les pièces de bois sur leurs traîneaux, de forme particulière, et les conduisent à la jetée, sur le bord de la rivière flottable la plus voisine.La jetée est ainsi appelée, parceque les pièces de bois, amassées dans cet endroit, sont précipitées toutes ensemble'dans la rivière au printemps, quand la fonte des glaces et de la neige permettent de commencer la descente vers le moulin à scie, ou le lieu de départ pour le port d’embarquement.Les claireurs débarrassent les endroits de hâlage des arbres et branches qui font obstacle ; ils établissent les chemins, les foulent avec les pieds, les arrangent avec la pelle et les entretiennent ainsi, tout l’hiver, dans le plus parfait ordre.Les devoirs et les attributions de ces divers états, les droits et les prérogatives qui en découlent sont réglés et définis par les Us et coutumes des chantiers, sans constitution écrite et toujours sous le bon plaisir législatif, administratif et judiciaire du Contremaître.3 34 LES SOIRÉES CANADIENNES, Tous les details, que je viens de résumer en peu cfe mots, je les avais étudiés au camp où nous avions fait étape, avec l’aide de notre excellent liôte le contremaître, pendant que Te conque nous préparait un de ses meilleurs dîners, avec un zèle que je dois à la justice de reconnaître.Je constate que nous dînâmes, que le dîner, fait en conscience et libéralement offert, fut accepté et mangé de même.Ce dîner fut suivi d’un petit quart d’heure de récréation, après lequel notre caravane se remit en route.Je ne cheminai pas longtemps dans la société de mes compagnons ; car notre destination n’était pas la même.Tout le convoi prit bientôt une fourche de chemin qui devait le conduire à un camp>y où l’on devait arriver tard le soir ; et moi je continuai seul ma route, vers un établissement que j’avais de bonnes-raisons de préférer aux autres.3 rUAXÇOIS-LE-VEUF'.J’arrivai au terme de ma course, bien avant l’heure ordinaire du retour de l’ouvrage et de la rentrée des FORESTIERS ET VOYAGEURS.35 travailleurs au camp.En approchant du logis, mes oreilles furent frappées par un chant d’une mélancolie douce, que modulait une voix dont les accents avaient des larmes et allaient au cœur.Je reconnus cette voix qui partait de l’intérieur de la cabane du chantier, pour l’avoir entendu dire le même air d’un lit de douleur, au milieu desenivrements délirants de la fièvre.Après le prêtre, le médecin est celui de tous qui est le plus à môme de comprendre les joies et les douleurs de la sensibilité.Il est peu des souffrances-de la pauvre humanité qui ne s’étalent devant ses yeux et peu, par conséquent, auxquelles il ne participe, s’il est digne de l’espèce de sacerdoce qu’il exerce.Si tout était peine dans cette communion de souffrances, l’homme sensible serait bientôt brisé à ce contact de tous les jours ; mais il y a, dans ce partage des angoisses de ceux qui souffrent, des consolations qui font plus de bien encore à celui qui donne sa sympathie qu’à celui qui la reçoit.Et, pour ce qui est des peines morales, notre nature est ainsi faite que toute douleur légitime porte en elle comme un baume qui en adoucit l’amertume.Le poète a dit: La peine a ses plaisirs, la douleur a ses charmes ! Dans un ordre supérieur d’idées, en dehors de 3C LES SOIRÉES CANADIENNES.cette sensibilité purement humaine qui a ses périls, il y a cette parole du sermon sur la Montagne : “ Heureux ceux qui pleurent.” Tant il est vrai que si Ton descend au fond de soi-même, on no tarde pas à découvrir qu’il n’est pas une seule corde de l’âme humaine qui ne résonne à l’unisson de la véritable doctrine, même dans le sens naturel des choses.Celui, dont j’avais reconnu la voix au milieu des bois et que j’appellerai François, souffrait d’une douleur dont Ig charme menaçait de lui devenir funeste.C’était une de ces natures d’élite qui semblent comme dépaysées au milieu du monde tel qu’il se présente d’ordinaire : il y avait, dans son organisation, d’immenses ressources à côté de très grands dangers.Jeune encore il avait, pendant plusieurs années, vécu du bonheur d'une union parfaitement assortie : l'idée que ce bonheur pouvait ne pas durer ne lui était pas même encore venue à la pensée, lorsqu’une maladie soudaine lui enleva sa femme, le laissant seul chargé du soin de trois jeunes enfants.La douleur que François ressentît fut aussi profonde qu’elle était sincère : le changement opéré dans son caractère fut tel, que ses parents et amis ne crurent rien voir de mieux à faire, une fois la première année de veuvage passée, que de lui conseiller de se FORESTIERS ET VOYAGEURS.37 remarier.Cette proposition n’eut pour résultat que d’aggraver son mal et de l’irriter à peu près contre tout le monde.Il se ressouvint, alors, que sa femme lui parlait souvent de secondes noces assez malheureuses, arrivées dans leur voisinage, et qu’elle déplorait le sort de pauvres petits enfants traités, dans le nouveau ménage, comme des étrangers fort mal vus.Il se ressouvint que sa jeune femme était tellement préoccupée du sort de ces pauvres petits, qu’elle avait adopté, pour chanson favorite, une mélodie populaire fort touchante, dont les paroles ont trait au sort de petits orphelins confiés aux soins d’une marâtre.François avait entendu tant de fois chanter cette mélodie à sa femme, alors qu’elle faisait tourner son rouet ou berçait ses enfants, qu’il la savait par coeur.Du reste, il ne faisait pas grande attention an sujet au temps de son bonheur ; ces couplets étaient bien connus dans le pays, et ce à quoi François prenait alors le plus de plaisir dans une chanson, c’était à la voix de sa femme.Mais l’air et les mots de cette mélodie lui revinrent en mémoire à la proposition d’un nouveau mariage, et avec eux les propos de sa femme et le sort des enfants qu’elle plaignait tant.Il voyait dans- cette conduite de celle qu’il avait tant aimée quelque chose de prophétique.Tout cela fit un tel ravage dans le cœur et la tète du pauvre veuf, déjà fort fiévreux, qu’il 33 LES SOIREES CANADIENNES.en contracta une maladie assez sérieuse, à laquelle, cependant, sa forte constitution l’arraclia bientôt.C’était donc ce chant de sa femme, ou plutôt cette complainte, comme le peuple a si bien nommé ces compositions naïves et mélancoliques, que François-]e-veuf chantait, lorsque j’arrivai an chantier.Appuyé sur les pièces de la cabane à l’extérieur, près de l’une des petites fenêtres de ce rustique logement, dans le demi jour de la forêt, je l’écoutai jusqu’au bout, avec un intérêt plein du charme douloureux que savait rendre le chanteur.La complainte des trois petits enfants a dû être composée par quelque jeune mère, allant s’éteindre dans la dernière période d’une douce consomption.Elle raconte que trois petits orphelins voyaient la maison de leur père régie par la verge de fer d’une marâtre ; qu’un jour, maltraités outre mesure, ils quittèrent le toit paternel pour aller à la recherche de leur mère absente.Ils n’avaient pas fait long de «chemin qu’un messager céleste les accoste, au pied d’une croix plantée près de la route, et leur dit : Où allez vous mes-.anges, Trois beaux anges du Ciel?Les enfants répondent ingénument qu’ils cherchent leur mère, et demandent an Chérubin s’il ne l’a pas vue.—Oui, répond celui qui est sans cesse au pied du FORESTIERS ET VOYAGEURS.39 trône de l’agneau, et allez dire à votre père de venir ici avec votre belle mère pour la voir, elle veut vous parler à tous.Les enfants obéirent, et il est dit qu’après l’entrevue -du père, des deux mères et des enfants, au pied de la croix en présence des anges, les orphelins n’eurent plus à se plaindre.Ce petit drame, si poétique, est rendu dans un langage tellement naïf que la musique seule peut en faire passer les mots ; ce qui est le cas, du reste, pour beaucoup de cantates autrement prétentieuses et moins belles de librettistes célèbres.Dans le moment dont je parle, la complainte des trois petits enfants était chantée, loin du foyer domestique, en l’absence de toute femme et de tout enfant, par un hercule du travail qui se croyait seul à s’entendre, ou plutôt chantait pour les absents ; et ce chant, passant par cette forte poitrine, n’avait rien perdu de sa candeur et de sa tristesse.Il était évident qu’il y avait là un grand service à •rendre, ou du moins à tenter de rendre à cet infortuné jeune homme; car les choses ne pouvaient pas aller longtemps ainsi sans affecter la santé ou la raison, peut-être las deux à la fois. 40 LES SOIRÉES CANADIENNES.François avait une intelligence supérieure, un grand bon sens naturel et un profond sentiment du devoir ; il était attaché à la religion et avait une honnête détermination d’en accomplir les préceptes.Avec cela tout est possible.J’entrai dans la cabane du Chantier et, donnant la main au vigoureux garçon qui s’y trouvait seul, et que ma brusque apparition avait évidemment décontenancé, je lui dis : —Mon pauvre François, toujours triste et pas-encore raisonnable ! Et pourquoi avoir abandonné la hache que tu manies si bien et qui te rapporte de gros gages, pour accepter le poste de cuisinier qui ne va pas à tes habitudes et pour lequel tu es moins payé ?—Docteur, vous m’avez découvert! Tous savez bien que je n’ai pas peur des gros travaux; mais j’aime à être seul et le conque est presque toujours seul au camp.—Oui, le couque du camp des Deux-Rivières aime à-rester seul, pour chanter sa tristesse et nourrir sa douleur ; en attendant que cette douleur le tue, et que sa mort prive de père trois enfants qui ont déjà perdu leur mère.Tu te rappelles ce cpie je t'ai dit pendant ta convalescence l’été dernier.Eli ! bien, ne t’aperçois-tu pas que tu es pâle ?ta santé ne résistera pas, et tes enfants ont besoin de toi, pourtant.Yoilà deux ans que ta femme est morte ; il est temps que, sans l’oublier, tu songes surtout aux enfants qu’elle t’a laissés. EORESTIERS ET VOYAGEURS.4Ï —Je comprends cela, me répondit François ; mais si j’ai l’air un peu moins triste, si je me mêle aux antres, ils sont tons là qui me guettent, me parlent de me remarier.Ils sont sans cesse à me dire : “ les morts “ avec les morts, les vivants avec les vivants ”.Et si j’aime mieux les morts, moi ; et si j’ai peur des "belles-mères pour les petits enfants ?—He sois pas injuste envers toutes les femmes, parcequ’il y en a de mauvaises, François, tu en as d’autant moins le droit que la tienne était excellente : d’ailleurs, tu n’es pas obligé de te remarier si cela ne te convient pas.Je serais indigne de te donner des conseils, si je ne comprenais pas tout ce que ta peine a de légitime et d’honorable pour toi ; mais il ne nous est pas permis de tout donner au sentiment, le devoir a ses droits et la raison les siens : tu n’as pas oublié ce que M.le Curé t’a dit à ce sujet.Ali î si ta femme pouvait te parler, du haut du Ciel où Dieu l’a reçue bien sûr, elle se joindrait à tous ceux qui s’intéressent à toi pour te donner les memes avis.Si tu ne te rendais pas enfin, tu serais coupable et ta douleur même n’aurait plus le même droit à l’intérêt de Dieu et des hommes.Il faut se soumettre aux decrets de la Providence, Et puis, tu dois comprendre qu’il n’est pas juste d’imposer ainsi ta tristesse à tout le monde.Tes compagnons de labeur ont besoin de leur gaieté, pour les aider à supporter leurs durs travaux : tu n’as pas le droit de mettre ainsi ceux que le sort amène sur ton chemin dans l’alternative d’épouser une 42 LES SOIREES CANADIENNES.douleur, qui dépasse les bornes prescrites, ou d’encourir ta mauvaise grâce.Tu ne peux pas ainsi faire ton devoir.Allons, sois sage, ajoutai-je, en tendant de nouveau la main à mon brave ami ; car on entendait le bruit de quelqu’un à la porte.François s’arrêta, me regarda en face comme pour me lire au fond de l’âme, puis il dit :—Je serai sage, ¦et cela avec un air de décision et de calme énergie qui me fit plaisir.François a tenu parole; mais jamais il ne voulut suivre l’avis de ses proches qui voulaient le faire remarier.Au moment ou François achevait de parler, on entendit battre des raquettes et un instant après la porte s’ouvrit, laissant pénétrer dans la cabane un vigoureux vieillard, chargé d’un loup-ceivier et de quelques lièvres pris à la chasse. FORESTIERS ET VOYAG LE PERE MICHEL.4 x]\ LL^ Bonjour, Père Michel, m’écriai-je en reconnaissant le nouveau venu, je vois que vous faites ici la guerre au gibier et que vous ne réussissez pas mal, comme d’ordinaire.Bonjour, docteur, bonjour ?Mais je ne peux pas me plaindre depuis que je fais la gargotte avec François.Pourtant les loups-cerviers sont donc futés cet hiver !.Sapristi, si j’avais su que vous veniez nous voir, je vous aurais bien fait dire de m’apporter delà drogue.J’ai du rognon de castor, ali ! pour ça je n’en manque jamais ; mais j’aurais besoin de Sartijida et dIluile dAspic (1).Tenez, j’en avais composé une il j a deux ans, que les loups-cerviers me suivaient à la piste; si bien, que je ne tendais presque plus au parc, je les prenais quasiment tous à la passée (2) ! (1) Mots consacrés parles chasseurs pour désigner l’Assa-foetida et la Lavande, qui entrent dans certaines drogues faites pour attirer le gibier.(2) Ces ternies canadiens de chasse expriment deux façons de tendre les collets pour la capture des bêtes sauvages.Tendre au •parc c’est placer le collet à l’entrée d’un petit enclos soigneusement fait de branches et au fond duquel est déposé un appât.Tendre à la passée c’est tendre un collet sans enclos ni appât, sur un chemin que l’animal a coutume de suivre, ou qu’on lui fait prendre par quelqu’expédient de chasseur. 44 LES SOIRÉES CANADIENNES.Le Père Michel était un "beau vieillard d’une taille un peu audessus de la moyenne, chez qui la force de la constitution se révélait dans toute l’habitude du corps.Ses larges épaules et son cou nerveux portaient une tête magnifique, dont la chevelure, toute blanche, était encore aussi touffue que celle d’un jeune homme.L’ensemble de sa personne avait cet air de négligence, ce chiffonné qui plaisent tant aux artistes.La vivacité de son regard et de sa parole contrastait avec cette allure lente et mesurée, qu’acquièrent les hommes que n’ont point épargnés les fatigues et les aventures.Gai d’ordinaire, il tombait quelquefois dans des rêveries silencieuses, dont il n’était pas toujours facile de le faire sortir.C’était un grand conteur : comme il avait beaucoup vu, beaucoup entendu et un peu lu, son répertoire n’était jamais épuisé : il aimait, du reste, autant à conter qu’on aimait à l’entendre.Il savait, sur le bout du doigt, l’histoire de Y Oiseau Figuelnousse, Le Conte du Merle Blanc, beaucoup des histoires de la littérature populaire, des légendes, des récits de chevalerie et, surtout, son histoire à lui qui n’était pas le moins prisé de ses récits.Le vieux diseur avait une excellente éducation domestique, une assez bonne instruction élémentaire, une coupe heureuse d’esprit, aussi l’écoutait-on avec un intérêt plus qu’ordinaire.Le Père Michel ne faisait pas partie du personnel du chantier, il se trouvait là en qualité de chasseur. FORESTÏERS ET VOYAGEURS.45 C’est assez l’habitude des anciens trappeurs, qui n’osent plus entreprendre de longues et pénibles cirasses et qui redoutent la solitude, comme presque tous les vieux, de s’aller loger dans un chantier, autour duquel, à quelques lieues à la ronde, ils établissent leurs chemins de plaques et leurs tentures.Ils n’attrappent guère que des lièvres, des perdrix et des loups-cerviers, qui sont comme les reliefs de leurs anciens festins.Si, par hasard, un castor ou une loutre leur tombe entre les mains, il faut voir avec quelle joie ils s’en emparent et, avec quelles précautions oratoires d’apparente insouciance, ils en parlent à tous ceux qu’ils rencontrent, quand ce ne serait qu'un castor errant (1) ! Après avoir déposé en entrant son gibier dans un coin, le Père Michel était venu me donner la main et s’était assis près de moi, pour entamer, en avancement d’hoirie, un bout de conversation.—Mais, dites donc, quelle bonne idée vous avez eu (1) Les chasseurs appellent castor errant un castor qui, privé de son associé ou de ses compagnons par un accident quelconque, mène une vie complètement solitaire : sans chaussée et, par conséquent, sans étang, sans cabane et sans amas, il cherche, dans les berges des rivières, dans les tas de bois charroyés par les courants et arrêtés sur les îles ou en travers des ruisseaux, un abri où l’eau pénètre.Ainsi placé seul en un coin, il est facile de voir que ses moyens de garde et de fuite sont réduits à peu de chose : d’ailleurs, comme l’habileté d’un chasseur de castor consiste à prendre les uns après les autres ces intéressants animaux, sans alarmer le reste de la troupe, on conçoit pourquoi la capture d’un castor errant n’est pas compté pour une très grande prouesse. 46 LES SOIRÉES CANADIENNES-.de venir nous voir.Si j’avais su ça, je vous aurais conservé nne queue de castor pour vous régaler : avec ça qu'ils sont gras les castors cet liiver, celui que j’ai pris il y a quinze jours faisait envie à voir.—Vous ne ferez donc jamais votre paix avec les castors, Père Michel.—Que voulez-vous?A dire le vrai je crois que je 11e serais pas bien reçu si je me présentais dans le paradis des castors, comme disent les sauvages.Enfin, dans la peau mourra le renard comme dit le proverbe !.Mais à propos, vous souvenez-vous de notre pêche aux flétans (1), de notre gros flétan de sept pieds.et du mirage?Ici le Père Michel me rendait des points : mon flétan de sept pieds (il n’en avait réellement que six et demi) valait bien son castor, si gras qu’il fut.Que voulez-vous f J’avais fait mes premières lignes de pêcheur de flétans avec le Père Michel : en rappelant la journée que nous avions passée ensemble sur les fonds (2), il touchait à un souvenir agréable* pour tous deux.([) Ce poisson plat, qui atteint quelquefois une longueur de dix pieds et un poids de deux à trois cents livres, est abondant dans certains endroits du bas Saint Laurent.Sa pêche est une lutte pleine de sensations et d’intérêt.(2) Les fonds sont les endroits du fleuve où l’on pêche.Il y a les grands et les petits fonds ; sur les grands fonds on pêche dans les quinze à vingt brasses d’eau, sur les petits fonds dans les cinq où huit, brasses. FORESTIERS ET VOYAGEURS: 4T 5 UNE DIGRESSION.Aussi, était-ce une belle et tiède journée du mois de Juillet que celle dont mon vieil ami venait de me parler.Au moment ou il en évoquait le ressouvenir, nous étions au mois de Janvier, au milieu de la forêt enveloppée de neiges ; l’hiver charroyait avec fracas d’énormes glaçons sur le fleuve, à l’endroit même où le jour dont il s’agit notre berge reposait mollement sur l’onde, retenue par son grapin.Oui, c’était une belle journée et nous fîmes une bonne pêche ! J’ai tant de plaisir à me les remémorer, que je veux un instant oublier que je suis dans les chantiers, pour en parler un peu.La pêche au flétan est bien une des pêches les plus intéressantes que je connaisse; une véritable guerre qui demande une tactique particulière.Les engins de cette pêche consistent en une ligne d’une quarantaine de brasses au moins, soigneusement roulée sur un cadre de bois qu’on nomme carrette, un harpon, une hache et une gaffe.La ligne, semblable à celles dont on se sert pour la pêche à la morue, porte une cale de plomb, dont le poids varie selon la force des courants au milieu desquels on pêche ; de 43 LÈS SOIRÉES CANADIENNES.l’extrémité de cette cale partent deux avançons, armés chacun d’un gros liaim ou croc.Le flétan est difficile, il faut lui servir pour bouete du poisson très frais, autrement il ne donne pas.Il mord, d’ordinaire, fort doucement, en produisant sur la main du pêcheur la sensation d’un poids considérable ajouté à la ligne.Dès qu’un flétan a mordu à l’une des lignes de ceux qui pèchent dans la même embarcation, l’heureux pêcheur donne avis aux autres, qui tous retirent promptement leurs lignes ; car autrement il y aurait danger de voir toutes ces lignes se mêler pendant la lutte avec l’animal.Ceci fait, on accroche, c’est-à-dire qu’un coup sec fait entrer le croc dans la gueule du flétan.Alors le poisson part et il faut, en ménageant cependant une certaine résistance, lui donner de la ligne', autrement il briserait tout, ou vous seriez obligé de tout laisser aller comme cela arrive quelquefois ; puisque l’on prend des flétans qui ont des crocs attachés aux cartilages des mâchoires.Un pêcheur m’a même dit qu’il avait pris un flétan de neuf pieds, lequel avait sept crocs dans la gueule ; mais je ne garantis pas l’exactitude du fait.On donne donc de la ligne, mais avec parcimonie, jusqu’à ce que la traction opérée par le flétan diminue ; alors, on reprend la ligne, sans secousses.Toute FORESTIERS ET VOYAGEURS.49 cette opération se renouvelle autant de fois qu’il est nécessaire, pour fatiguer l’énorme poisson, noyer le flétan, en terme du métier.Enfin, on attire doucement l’animal près de l’embarcation ; s’il résiste encore, à cinq ou six pieds dans l’eau on le liarponne, sinon de suite on le gaffe par la tête.Àu besoin, on lui sépare l’épine dorsale en deux, d’un coup de liache.Une fois l’animal embarqué, il se débat et frappe l’intérieur de la chaloupe à coups redoublés de sa puissante queue : si, alors, le fiétan menace de devenir trop incommode on l’assomme, d’un coup de tête de hache entre les deux yeux.Yoici, en peu de mots et en gros, ce que c’est que la pêche au flétan, pleine d’émotions, de fatigue et d’entrain, pour peu qu’on soit chanceux.Tout cela ayant lieu sur les grandes eaux salées du Saint Laurent, à une ou deux lieues au large, par un temps calme et dans la plus belle saison.Notre pêche avait été heureuse cette fois là : à une heure de l’ajDrès midi nous avions pris cinq beaux flétans, tous vigoureux et que, par conséquent, nous avions eu le plaisir de ligner chacun plusieurs fois.Le dernier capturé venait de cesser de se débattre au fond de la berge ; le bruit des derniers coups frappés, sur le vaigrage par sa large queue, s’était éteint dans -le silence qui régnait en ce moment.4 50 LES SOIRÉES CANADIENNES.Il faisait lin calme parfait ; la mer (1) était comme de Vhuile : de petites vapeurs déliées et légères s’élevaient de la surface des eaux.A la douce tiédeur de l’air, au calme des ondes, tout autour de nous semblait enseveli dans un demi sommeil plein de douce langueur, vraie sieste de la nature au milieu d’un beau jour d’été.A notre droite se déroulaient à l’horizon, comme un ruban bleu, les côtes du nord : à notre gauche étaient l’Ile Saint Bernabé et, plus loin, l’amphithéâtre que forment les contreforts des montagnes de la côte sud, en avant de nous l’Ile du Bic et le Biquet, en arrière les eaux à perte de vue, à distance autour de nous quelques berges de pêcheurs, des canots de chasseurs à la poureie et quelques grands navires encalmés au large.Le phénomène du Mirage est fréquent sur le fleuve Saint Laurent ; mais quelquefois il se présente avec des splendeurs qui défient toute description : c’est un spectacle de ce genre qui commençait, en ce moment, à se dérouler devant nous.Les Napolitains, à qui on voudrait enseigner à se vendre, à s’enivrer et à se déchirer dans les élections* (1) Dans le bas du fleuve on dit toujours la mer, en parlant des eaux du fleuve qui, étant salées, soumises au flux et au reflux et formant une vaste nappe, affectent en effet tous les caractères des eaux océaniques. I FORESTIERS ET VOYAGEURS.51 ou bien à s’ensevelir dans les mines pour la plus grande gloire du regime constitutionnel, et qui ont le mauvais gout de trouver plus agréable de se chauffer au soleil, comme du temps du bon roi Ferdinand II, les Napolitains appellent poétiquement le mirage Les enchantements de la Fée Morgane.La Fée Morgane vint donc ce jour là étendre, avec une complaisance extraordinaire, sa baguette enchanteresse sur le grand fleuve qu’elle visite souvent.Alors tous les objets commençèrent à se mouvoir lentement, en changeant de forme et d’aspect.Les uns-s’élevaient au-dessus de l’eau en prenant des contours fantastiques, les autres semblaient descendre dans des ondes d’une transparence extrême, où ils apparaissaient comme autant de fantaisies de dimensions colossales au fond d’un aquarium géant.Les navires du large se montraient, tantôt avec une coque immense surmontée de toutes petites mâtures, tantôt avec d’énormes antennes portées sur une charpente à peine visible.Quelquefois, dans ces changements incessants d'effets scéniques, l’image des objets apparaissait dans les airs et renversée ; quelquefois deux figures du même objet se montraient, juxtaposées l’une à l’autre, de telle façon que deux images d’un navire par exemple, se dessinaient, l’une portée sur la surface 52 LES SOIREES CANADIENNES.de l’onde et droit sur sa quille, l’autre flottant dans l’air et la voilure en bas.Dans cet effet d’optique, deux embarcations se touchaient par l’extrémité des mâts, deux îlots couverts de verdure par le sommet des arbres.Les îles voisines prenaient les contours les plus variés et les plus féeriques ; des clochers, des dômes, des minarets, des palais, des tours, des murailles s’élevaient graduellement dans un lointain vaporeux, pour de suite faire place aux dessins les plus bizarres.Tout cela était baigné dans une atmosphère d’une douceur délicieuse, qui fondait les contours de tous les objets et leur prêtait une couleur particulière, dans des tons si chauds qu’il semble impossible de les voir jamais reproduits, par le pinceau des artistes.Il y avait des instants ou tout disparaissait ; alors nous demeurions comme suspendus dans un milieu indéfinissable, espèce de vide apparent, à travers lequel nulle forme à nous étrangère ne se laissait voir.“ CP est comme une vision de rien ! ” disait un de mes compagnons de pêche, dans son langage pittoresque.Il y eut un moment ou cet isolement de tout, fit soudainement place à une apparition réellement fantasmagorique.Un petit canot de chasse, monté de deux hommes FORESTIERS ET VOYAGEURS.53 nageant debout à l’aviron, s’était approché tout près de nous, sans nous voir et sans être vu.Le mirage nous le découvrit, tout à coup, arrivant sur notre embarcation ; mais dans des proportions telles que les chasseurs faisaient l’effet de deux géants, dominant notre esquif de leur taille et semblables à des ogres prêts à faire de nous leur proie.L’apparition fut si subite et si étrange que tous nous poussâmes une exclamation, ne nous rendant pas de suite compte de ce qui nous menaçait ainsi.Ces effets de mirage, se produisant comme dans un kaleidoscope, durèrent, avec une intensité qui variait d’un moment à l’autre, pendant environ une demi-heure.La science explique plus ou moins ce phénomène ; mais rien, de ce que peut faire ou imaginer l’homme, n’est capable de donner une idée de sa magnificence.Jamais, pour ma part, je ne l’avais vu se manifester dans les conditions de splendeur qu’il affecta cette fois : le Père Michel était tellement de cet avis, lui aussi, que je ne l’ai presque pas rencontré de fois depuis qu’il ne m’en ait parlé. 54: LES SOIRÉES CANADIENNES.6 LA CUISINE AU CHANTIER.Un temps de calme, assez long pour se remettre en mémoire ce que je viens de décrire, avait suivi les derniers mots du Père Michel.Le silence était venu de ce que, comme moi sans doute, il aimait à faire passer en revue devant son imagination les visions de cette délicieuse journée.Dis donc, François, exclama le Père Michel, en revenant de sa courte rêverie, je m’aperçois que tu t’es mis à faire quelque chose d’extra pour le souper.On ne mangera pas de catalogues (1) ce soir.M’est avis que ton civet ne sera pas trop chétif : du lièvre, de la perdrix et du lard bien mitonnes ensemble, ça n’est pas à jeter aux chiens ; mais il faudrait avec cela quelque chose de fine bouche, pour servir comme qui dirait de dessert.Tiens, ajouta le vieux en décochant de mon côté un coup d’œil narquois, je vais faire un Rat-musqué.Or je dois d’apprendre à mon lecteur, comme je (1) On connait ce gros tapis de manufacture domestique qu’on appelle catalogne : nos gens des chantiers ont donné ce nom de bonne humeur à des crêpes au lard qu’ils aiment assez à manger de temps en temps, mais qui ne font pas partie de leurs.mets d’apparat. FORESTIERS ET VOYAGEURS.55 l’appris alors moi même, ce que c’est qu’un Pcct-musqué à la Père Michel, selon que dirait le menu de tous les restaurants de quelqu’importance, si les restaurateurs savaient préparer ce met succulent.Le meilleur moyen, sans aucun doute, d’initier à ce secret culinaire ceux qui liront ces lignes, c’est de décrire le procédé, tel que je le vis pratiquer sous mes yeux par un grand maître, dans le camp du chantier des Deux-Rivières.D’abord le Père Michel se lava consciencieusement les mains ; ce qui n’était pas de luxe, après avoir toute la journée manigancé la drogue à loup-cervier, comme il nous le dit avec une franchise qui lui fait honneur.Ceci fait, le Père Michel mit dans un grand plat de la farine dont, avec addition d’eau chaude, il fit une pâte solide ; laquelle pâte, une fois à peu près confectionnée, fut étendue sur la table au moyen d’une bouteille vide.Je dois dire, pour être exact et pour être juste, que la table avait été, préalablement, recouverte d’un linge parfaitement net et saupoudré de fine fleur de farine.L’habile artiste assaisonna de beurre cet appétissant feuillet de pâte, puis il roula le tout, avec le soin qu’un noble prend à plier ses parchemins, enveloppant dans les replis de la pâtisserie la copieuse 56 LES SOIRÉES CANADIENNES.couche de beurre qu’il y avait déposée.La masse fut ensuite pétrie, incorporée et arrangée dans la forme voulue.A cette phase du procédé, le Père Michel mit sur le feu un grand chaudron dans lequel il versa un peu d’eau, pour y déposer l’énorme gâteau de pâte qu’il arrosa incontinent d’un grand pot de mélasse.Le tout n’avait point été longtemps sur le feu qu’une odeur de tire se-répandit dans la cabane, en un fumet délicieux.La cuisson terminée, le Père Michel leva le couvert et nous montra, s’élevant triomphalement audessus d’une mare de mélasse à demi candie, le dos brun marron de son Rat musqué.Or le Rat musqué du Père Michel avait, je vous l’affirme, une apparence superbe et, je puis ajouter, un gout délicieux, comme j’eus l’occasion de le constater un peu plus tard.7 LA RENTRÉE AU CAMP.Les apprêts du repas n’étaient pas encore tout à fait terminés que le Contremaître arriva.Après avoir donné ses derniers ordres pour clore les travaux de la journée, il revenait an camp, afin de s’assurer FORESTIERS ET VOYAGEURS.57 que tout était bien de ce côté, et présider à l’arrivée des travailleurs et des voitures.Je n’ai pas besoin de dire que j’offris mes devoirs au maître du logis et que j’en fus reçu, avec cette politesse et cette hospitalité faciles qui distinguent l’homme de bon sang, faisant les honneurs de sa maison.Bientôt arrivèrent, par petites escouades, les travailleurs fatigués, affamés, bruyants et joyeux.Ils déposaient les haches, les pelles et les raquettes en bon ordre autour du camp, dételaient les chevaux, et les menait à l’écurie pour leur donner les premiers soins ; puis enlevant, avec leurs couteaux de poche, la neige attachée à leurs habits, ils entraient les uns après les autres dans le camp.J’échangeai des poignées de main avec tous ces braves gens et, pendant que François aidé de quelques uns des plus jeunes achevaient de préparer la table, je répondais aux mille questions qui m’étaient faites.La conversation roulait sur les nouvelles de la Paroisse, sur les fêtes de ÜSToël et du jour de l’an, les mariages et les morts.—¦“ Y a-t-il longtemps que vous avez vu “ mes gens” ?était une question que chacun me posait à son tour, aussitôt qu’il en trouvait la chance sans interrompre personne.Puis on jasait d’affaire et d’autres. 88 LES SOIRÉES CANADIENNES.Il y a vraiment du plaisir à prendre ainsi sa part de la vie intime de notre population des campagnes.Je ne veux pas d’autre preuve de l’amabilité du caractère de nos campagnards, en général, que l’affection qu’ils savent inspirer à tous les étrangers bien élevés qui ont vécu dans nos paroisses : il n’y a pas un gentilhomme de bon aloi, de quelque nation qu’il soit, qui, ayant fréquenté nos habitants, n’en ait conservé un bon souvenir.Tâchons que ce cachet de distinction ne se perde pas.Le canadien doit rester ce qu’il est, à peine de descendre au dernier rang ; car c’est la loi.On tombe de sa hauteur ! Yeut-on savoir ce qui arrive, -quand on perd de vue cette vérité ?Comparons le vrai canadien qui se souvient de son catéchisme, avec cet extérieur honnête, cette politesse aisée, cette réserve de bon goût, ce savoir vivre qui devine ce qui est convenable, ce respect des hommes et des choses.Comparons le avec cet être que je nomme à regret, un canadien yanhéfiè, qui affecte de ne parler qu’anglais, ne salue plus les prêtres, prend la grossièreté pour de l’indépendance, l’ânerie bruyante pour du savoir, le nasillement pour un parler aimable, la vulgaire audace pour de l’importance ; qui bavasse à tous et de tout avec un ton détestable de prétentieuse; contention.En un mot, un vrai Gros Jean qui veut en montrer à son curé, l’être le plus sot et le plus maussade ! FORESTIERS ET VOYAGEURS.5$ Ali ! disons le souvent, et que Dieu garde notre peuple de cette contamination ! Quand le repas fut servi, le Contremaître s’alla mettre debout à la tête de la longue table et, s’adressant a ses deux hôtes le Père Michel et moi, il nous invita à prendre place à ses côtés ; puis jetant le dernier regard du maître sur les apprêts du repas, il dit à ses hommes : “ approchez tous.” Se recueillant un peu, il ajouta : “ nous allons dire le Bénédicité.” L’appétit ne manquait à personne, les mets étaient excellents, la bonne humeur ne fit pas défaut, en sorte que tout alla pour le mieux.S’il resta quelque chose de ce qu’avait préparé le pauvre François, il n’en resta guère.Quand au Rat-musqué du Père Michel il y passa tout entier.Le repas fut suivi de ce temps de demi repos que la nature exige, en faveur de l’estomac, pendant les premiers moments de la digestion.Chacun savourait à loisir les délices d’une bonne pipe après le souper, et les rêveries de chacun, voltigeant comme les nuages de la fumée, étaient à peine troublées par les rares paroles d’une conversation, que personne n’avait l’air de vouloir entretenir, pour le moment. 30 LES SOIREES CANADIENNES.Au bout d’une demi-heure à peu près, le Contremaître se leva : “ Allons mes enfants, dit-il, il faut aller soigner nos chevaux pour la nuit.” Il alla lui même présider à cette dernière opération, fit le tour du camp, regarda les étoiles et rentra, en nous prédisant du temps sec pour le lendemain.De rechef réunis dans la cabane et le feu ayant été ranimé par une nouvelle attisée, quelqu’un de la compagnie qu’on avait chargé de cette mission se mit à dire : —A cette heure, c’est le temps de conter des contes.Alors tous, d’une voix unanime, s’écrièrent : —Père Michel, Père Michel, contez-nous quelqu’his-toire 1 II HISTOIRE DU PERE MICHEL.1 UN COMPERAGE» Le Père Michel, qui n’avait dit mot depuis le repas ut qui semblait absorbé dans ses pensées, prit alors un poste convenable et commença ainsi.Il y a juste ce soir soixante cinq ans de cela, un seizième enfant venait de naître chez un des gros habitants (1) de la paroisse de Kamouraska, dans la concession de VEmbarras.(1) Il est bon que les étrangers qui pourraient lire ces lignes sachent qu’en Canada ces mots, un gros habitant, veulent dire un cultivateur à Raise. 62 LES SOIRÉES CANADIENNES.C’était dans le temps des bonnes années, il y avait plus de blé alors qu’il n’y a d’avoine aujourd’hui ; les habitants de huit cents minois n’étaient pas rares.Mais un bon nombre abusaient de cette abondance, ne pensant qu’à manger, à boire et à s’amuser : ils croyaient que ça durerait toujours et n’avaient pas l’air à s’occuper d’autre .chose.J’ai connu des habitants qui achetaient une tonne de rhum et un baril de vin, pour leur provision de •l’année : la carafe et les verres avec les croxignoles étaient toujours sur la table, tout le monde était invité, on ne pouvait pas entrer dans une maison sans prendre un coup.On avait meme fai-t un refrain que le maître de la maison chantait, dès que ses visiteurs faisaient mine de partir : Les canadiens sont pas des fous : Partiront pas sans prendre un coup ! C’est pour cela qu’on dit aujourd’hui d’un homme ivre et sans raison : “ il est soûl comme clans les bonnes u années.” Les fêtes étaient presque continuelles, il n’y avait, pour ainsi dire, que dans les saisons des semences et des récoltes qu’on travaillait.J’ai vu des habitants, pour n’avoir pas réparé les ponts des fossés de traverse dans la morte-saison, jeter dans le fossé la première charge de gerbes pour passer les autres pardessus.Ça.ne pouvait pas durer ; mais aussi plusieurs se FORESTIERS ET VOYAGEURS.68 sont ruinés et, si les vieux de ce temps là revenaient, il y en a beaucoup qui trouveraient des faces étrangères dans leurs maisons.C’est malheureux qu’on n’ait pas plutôt établi les sociétés de tempérance ! Les bonnes années- sont rares depuis ce temps là : presque tous les ans depuis, il y a des vers qui mangent le blé et, surtout dans les paroisses d’en haut, il n’y a quasiment plus moyen d’en cultiver.Des savants ont cherché à découvrir des estèques afin d’arrêter ce fléau : je leur souhaite bien de la chance ; mais il m’est avis que les mouches et les vers obéissent au bon Dieu, et qu’il les fait piquer ceux qui ont du mauvais sang, pour les guérir.Tenez, prenez ma parole, c’est une punition et, tant qu’on n’aura pas fait pénitence, ça durera.Je parlais de ça, l’autre jour, à un de ces canadiens que je ne peux pas souffrir, qui ont toujours des objections et ont l’air de ne croire au Grand-Maître que malgré eux ; il me répondit :—mais comment cela se fait-il que les américains et les gens du Haut Canada, qui ne sont pas de la religion, récoltent du blé \ —Cela se fait comme ça, que je lui dis, on corrige ses enfants, parcequ’on les aime, parcequ’on est leur père et on ne corrige pas les enfants d’un autre !.Mais pour en revenir à mon histoire, dans ce temps-là il n’y avait pas de tempérance, et il y avait à VEmbarras trois habitants qui achevaient de manger 64 LES SOIREES CANADIENNES.et de boire leurs biens ; comme je vous l’ai dit, chez l’un d’eux à pareil jour qu’aujourd’hui, il y a soixante cinq ans survenait un enfant, le seizième de la famille.Il n’y avait pas six heures que l’enfant était au monde, que la maison était déjà pleine.La table était mise dans la chambre de compagnie, et on trinquait d’importance : on chantait force chansons, et surtout la chanson favorite des lurons de ce temps-là : Les enfants de nos enfants Auront de fichus grands pères : A la vie que nous menons, Nos enfants s’en sentiront ! Donne à boire à ton voisin ;' Car il aime, car il aime Donne à boire à ton voisin; Car il aime le bon vin.Ah ! qu’il est bon, ma commère, Ah ! qu’il est bon, ce bon vin ! Si l’temps dur’ nous mang’rons tout, La braquette, la braquette : Si l’temps dur’ nous mang’rons tout, La braquette et les grands clous ! Donne à boire à ton voisin, Car il aime, car il aime Donne à boire à ton voisin ; Car il aime le bon vin.Ah ! qu’il est bon, ma commère, Ah ! qu’il est bon, ce bon vin ! Le dîner commençait à durer un peu et la relevée était entamée, sans qu’on songeât à autre chose qu’à s’amuser, lorsque la malade fit Avenir son mari et lui dit : —Il est temps d’aller faire baptiser l’enfant.—Parbleu c’est bien vrai : allons, il faut aller mettre les chevaux sur les voitures, répondit le maître FORESTIERS ET VOYAGEURS.6 5 de la maison.Puis ouvrant la porte de la chambre où l’on s’amusait : Ali ! ça, vous autres là, on va aller faire baptiser l’enfant-Toi, Baptiste, tu seras compère et tu peux choisir Madeleine pour ta commère.Allons, vous autres les femmes préparez le petit pour le compérage.Les jeunesses allez atteler, vous prendrez la Bégonne.Tu n’as pas besoin de t’en mêler, Baptiste, les garçons mettront bien ton Papillon sur ta cariole.On finira, le snaqiie, quand on sera de retour ! Chacun faisant sa part do besogne, tout fut bientôt prêt et les deux carioles partirent grand train, dans la direction de l’Eglise de la Paroisse.Le Père, seul dans sa voiture, battait la marche; par derrière-venaient le compère et la commère portant l’enfant : Baptiste menait sa commère sur le devant, parceque-Madeleine était pas mal large et que, de plus, léS' chemins étaient un peu boulants.A part du petit nouveau, les autres étaient joliment gris, en quittant la maison ; mais arrivés à l’Eglise, heureusement, il n’y paraissait plus.B.est bien sûr même qu’ils firent des réflexions sur leur manière de vivre, et que leur conscience dût alors leur donner de bons avis : ces choses là font toujours du bien.Après le baptême, M.le curé, qui était désolé de voir une partie delà paroisse ainsi livrée à l’ivrognerie, leur dit:—J’espère qu’en présence de ce nouveau 5 66 LES SOIRÉES CANADIENNES.chrétien, de cette créature régénérée, vous ne commettrez pas de ces excès si fréquents aujourd’hui dans les fêtes de famille.Nos gens firent une mine penaude qui ne dut pas trop rassurer le curé sur l’avenir, lui qui connaissait un peu le passé des trois paroissiens auxquels il parlait.Au sortir de la Sacristie, le compère conduisit sa commère chez le marchand, pour acheter des rubans, des dragées et autres babioles.De là on passa chez l’hôtellier, en compagnie d'un ami qui demeurait sur le chemin de l’Embarras.Les hommes prirent chacun une couple de coups, on fit avaler à la commère une bonne ponce et on partit ; l’ami en tête et les autres à la suite.Pas besoin de dire que ça filait grande écoute.Arrivés à la montée qui conduisait à la maison de l’ami, celui-ci arrêta sa voiture et ne voulut pas permettre aux autres de passer outre sans entrer chez lui.—Les femmes aimeront à voir le petit nouveau, dit-il, puis vous prendrez une petite goutte pour vous réchauffer.—Ce n’est pas possible, dit la commère qui, se sentant la tête déjà légère, avait peur d’une autre FORESTIERS ET VOYAGEURS.67 ponce et &e rappelait un peu les recommandations de M.le Curé.—Tiens, je te dirai bien Marcel, dit le Père, j’ai peur de la poudrerie, voilà le vent qui s’élève.—Ta, ta, ta, répond le maître de la maison, tout ça, ça ne veut rien dire ; on ne passe pas ainsi à la porte d’un ami sans entrer ; suivez-moi, ou bien je n’irai jamais chez vous.Marche, Pigeon ! Les trois voitures enfilent la montée à pleines jambes et.houo ! houo ! houo ! on arrive les uns sur les autres à la porte.De la maison on avait vu venir les amis et on avait facilement reconnu que c’était un compérage.En un instant la commère est entourée, dans sa voiture, par les grandes filles du logis qui viennent prendre l’enfant.—Est-ce une fille ?•—Xon, c’est un garçon.—A-t-il les yeux bleus ?—Ma foi, j’en sais rien.—La mère est bien ?—Oui, elle est bien vigoureuse pour le temps.Entrez, entrez, criait Marcel ! Moulez-vous qu’on 68’ EES SOIRÉES CANADIENNES: fourre vos chevaux dedans un instant, les garçons sont ici, c’est l’affaire de rien ?—Merci, merci, nous ne voulons être qu’une minute.—Allons-entrons, et les voilà dans la maison.On secoue la neige des habits, la maîtresse aide la commère à enlever son grand châle de dessus.Déjà l’enfant est en partie développé et fait entendre ses cris, du fond cln cabinet où les jeunes filles l’ont emporté pour en prendre soin.—Ma femme, dit le maître, le poêle chauffe-t-il dans la chambre de compagnie ?—Oui.—Eh ! bien, fais entrer Madeleine et prépare lui un ion sctngris.Allons, les hommes, venez prendre un coup avec-une bouchée de croxignoles.La commèra se défend ; mais il n’y a pas à dire, il lui faut, bon gré malgré, prendre un grand bol de sangris, bien sucré, bien chaud et surtout diantrement fort.Les hommes prennent un coup, deux coups, trois coups, on jâse un peu, on s’oublie.—Sapristi, dit le père au bout de quelque temps, voilà la brimante-Il faut s’en aller, allons, bonjour mes amis ! On se lève, et voilà bientôt nos gens prêts à partir. FORESTIERS ET VOYAGEURS.W En ouvrant la porte une raffale fait entrer la neige jusque dans la maison.En descendant le perron la commère glisse sur le croupion, mais les os sont loin, il n’y a rien de cassé, et bonheurement ce n’est pas elle qui porte l’enfant en ce moment.Les voitures, et les chevaux qui tremblent à la bise, sont déjà couverts de neige par la poudrerie: le vent souffle dur.—Bigre de temps, dit Baptiste, mais heureusement qu’il n’y a pas loin 1 Les deux hommes tournent leurs chevaux du côté du chemin, on installe la commère du mieux possible dans la voiture, l’on dépose le petit bien soigneusement enveloppé sur ses genoux, et.peti-petan, J peti-petan, petit-petan__voilà qu’on gagne le logis.Il ne fait pas encore tout à fait noir ; mais le vertt soulève la neige et la chasse devant lui, on distingue à peine les maisons et les granges à travers le brouillard épais.La poudrerie tourbillonne dans les champs et sur la route.La neige s’amoncèle le long des'dôtures, le chemin s’emplit.Il y a des 'instants ou l’on ne voit que les balises de chaque côté de la voie tracée, et d’autres instants où l’on ne voit rien du tout.Les voitures ne touchent plus la neige battue et durcie que par intervalles ; le reste du temps, elles sont bercées sur l’élément floconneux et mobile amoncelé par petits monticulea. ro LES SOIRÉES CANADIENNES.Le grésil, porté par le vent, se joue comme un lutin-dé tous les êtres exposée à ses tracasseries : il frappe les joues, pince le nez, s’introduit dans les yeux, dans les oreilles ; il siffle, bourdonne, s’éloigne, revient en pirouettant, fait les cent coups, sous lesquels les plus fiers sont obligés de courber la tête.Et durant tout ee temps nos gens sont à peine capables de se rendre compte d’eux mêmes, pendant que, le cou en roue, Bégonne et Papillon affrontent bravement l’orage.A la maison on commence à être inquiets et à se demander :—que font-ils?Mais les chevaux canadiens sont de fines bêtes et les voitures et attelages de nos-habitants des meilleurs.Enfin le Père arrive le premier.—Mais qu’avez-vous fait, lui demande-t-on ?La pauvre mère est inquiète ; où sont donc les autres avec l’enfant ?—Lis viennent par derrière.Dame, la Bégonne ne se laisse pas piler sur les talons ; c’est qu’elle en débite du chemin cette jument là, quand on la laisse faire.Quelques instants après quelqu’un crie :—les voilà, les voilà 1 En effet, la voiture s’arrête devant 1& FORESTIERS ET VOYAGEURS.71 maison : la commère a un peu, beaucoup même de peine à débarquer, elle entre cependant conduite par son- compère.—Mais comme te voilà équipée ; tu as de la neige partout !- Et le petit, le petit, où est donc le petit ?La commère, abasourdie et n’y étant plus, ne savait que répondre, lorsque Baptiste un peu plus à lui même expliqua : —-Tiens, je m’en étais pas aperçu : il faut que Madeleine l’ai laissé tomber, par mégarde, dans le banc de neige.Dame, Papillon avait le diable au corps et il n’y avait pas moyen d’en venir à bout.Mais ce n’est pas loin que nous avons versé, c’est à la barrière en prenant la montée.Cinq ou six liommes partirent à l’instant et revinrent, je ne sais pas si je dois dire heureusement, avec l’enfant trouvé dans la neige qui dormait encore tranquillement, quand on l’apporta à la maison.Le petit ne s’était pas plus aperçu de sa chute que son parrain et sa marraine.Il y a de eeîa soixante cinq ans ce soir, répéta encore le vieux conteur, et ce petit nouveau là.» C’était moi ! LES SOIREES CANADIENNES.Z2 L’histoire de mon compérage, ajouta le Père Michel, a été l’histoire de ma vie.Ballotté de côté et d’autres, j’ai fait bien des plongeons et des culbutes pour arriver où j’en suis ce soir, pas plus riche que vous voyez î.Mais après tout, qu’est-ce que cela fait ?“ On n’en emporte ni plus ni moins dans l’autre “ monde.” Le Père Michel se tut et alluma sa pipe qu’il n’eut pas le loisir de fumer bien longtemps.ÎTous le priâmes bientôt de continuer son histoire, ce à quoi il consentît avec sa bonne humeur et sa complaisance ordinaires.2 LE FOLLET DE LA HARE-AUX-BABS.Les aventures de mon baptême, reprit le Père Michel, sont assez drôles à raconter ; mais c’est comme bien d’autres choses de ce genre là, c’est plus gai de loin que de près.Ma pauvre mère, qui était une bonne chrétienne, en avait été bien attristée : puis elle voyait, aussi avec chagrin, dissiper dans de FORESTIERS ET VOYAGEURS.73 folles dépenses une honnête aisance, fruit de bien des travaux et des économies ; car il est bon de vous dire que le temps de ces fêtes-là n’avait commencé que depuis peu d’années.Mon Père, qui était bon au fond et qui aimait sa femme, la voyant se chagriner ainsi se mit à pleurer ; il finit par faire à ma mère des promesses que celle-ci s’empressa d’aller lui faire accomplir, à l’Eglise, dès qu’elle put sortir.De ee moment, on tâcha de mettre ordre aux affaires de la maison ; mais il était trop tard ! Après quelques années d’efforts inutiles, mes parents aimèrent mieux vendre de suite le bien paternel et payer leurs dettes que de se mettre, en retardant plus longtemps, dans l’impossibilité de se libérer.Ils acceptèrent avec courage leur infortune et mon père tâcha de réparer, auprès des enfants, le tort des mauvais exemples qui leur avaient été précédemment donnés.J’espère bien que Dieu a pardonné à l’âme de mon père, comme je lui pardonne, ajouta le Père Michel avec émotion J A mesure que mes frères et sœurs venaient d’âge à gagner leur vie, ils se mettaient en service chez les habitants, mais toujours dans la paroisse de Saint Louis* C’est curieux comme on a de la peine à s’éloigner de sa paroisse ! C’est-à-dire, plutôt, que c’est bien 74 LES SOIRÉES CANADIENNES.naturel.Avec cela que c’est beau le Faubourg (1) de Saint-Louis et toute la paroisse de Kamouraska.Il me semble voir en ce moment le Cap-Blanc, les côtes de Paincourt, l’Eglise, le Cimetière, le Presbytère, le Petit-cap, les anses ; puis ces cinq îles que j’ai tant de fois visitées!-Tenez, j’ai bien voyagé et je n’ai rien vu qui soit plus beau que cet endroit là ! A mon tour je dus quitter mes parents; mais au grand contentement de ma chère défunte mère, c’était pour aller m’engager chez M.le Curé.J’avais douze ans, c’était l’année de ma première communion.Ma besogne était de servir la messe, de faire les commissions et d’aider aux travaux de la maison, sous les ordres de la ménagère qui me montrait à lire et à écrire.Je passai ainsi cinq ans, dont je me souviendrai jusqu’à la mort et que je bénirai toute ma vie ; mais je ne pouvais pas toujours rester au presbytère, parcequeje n’étais pas le premier venu et qu’il n’y avait pas de l’ouvrage pour deux hommes.MT.le- Curé avait un autre engagé, qui était (1) Dans certaines parties du pays on nomme le village faubourg ; on se sert de l’expression les villages, pour désigner les concessions sises en arrière du rang du bord de Veau : ainsi on dit : le village dk deuxième>du troisième (en sousentendant le mot rang.) FORESTIERS ET VOYAGEURS.75 avec lui depuis longtemps ; en sorte que lorsque j’eus atteint ma dix-septième année, le bon prêtre m’appela un jour et me dit :—Michel, tu es d’âge maintenant à gagner des gages plus élevés que ceux que je puis te donner : un enfant me suffit avec Ambroise et, toi, te voilà maintenant un homme.Je ne te chasse pas, mon pauvre Michel, ajouta-t-il, mais si tu trouves meilleur, profites-en et sois toujours un bon chrétien, partout où tu iras.Souviens toi qu’à part le Ciel, tout le reste ne vaut pas la peine qu’on se donne pour l’obtenir.Il m’en coûtait un peu de laisser le presbytère ; mais je comprenais bien les raisons de M.le curé, je pris donc de suite mon parti.Je me sentais du gout pour la mer et les bois, je m’engageai chez le seigneur de Kamouraska, pour tendre et soigner les pèches du domaine et des îles.Nous étions deux à cette besogne et, la plupart du temps, nous demeurions sur l’Ile-aux-patins où nous avions une petite maison.Nous voyagions presque tous les jours de terre ferme à l’île, et de l’île à terre ferme, faisant la traverse, qui est d’une petite demi-lieue, tantôt en flatte (1) à haute marée, tantôt à pied ou en voiture à marée basse.(1) Espèce de canot plat, quelquefois assez grand, que les pêcheurs français dos Bancs et de Miquelon appellent Ouari, et qui a pris en Canada le nom employé ci-dessus de Flatte, qu’on a fait masculin. LES SOIRÉES CANADIENNES.t7./t G Il y avait deux ans que j’étais engagé au domaine, occupé l’hiver à aller au bois, et toute la belle saison à la pêclie comme je viens de le dire, lorsqu’arriva l’événement que je vais vous raconter.Un coup de temps avait une nuit fort endommagé notre pêclie de l’Ile-aux-patins ; la mer en se brisant avait emporté une partie des matériaux : pour réparer les avaries il fallait avoir du secours de terre ferme.Je traversai donc de mon pied à la marée du matin, avec l’intention de revenir à la marée du soir.Comme je ne pouvais me mettre en route qu’assez tard et qu’il ne devait pas j avoir de lune cette nuit là, je recommandai, à mon camarade qui restait sur l’Ile, de .tenir le fanal allumé à la fenêtre de notre cabane, au temps de notre retour, pour nous servir de pliare.Si vous vous êtes trouvés sur la mer à prendre un petit liavre, ou bien sur une hat-ture, par une nuit sombre, vous devez savoir si c’est difficile et embarrassant de s’orienter et, par conséquent, combien cette précaution d’avoir une lumière pour se guider était nécessaire.Je passai la journée au domaine à préparer ce qu’il nous fallait emporter.L’engagé, qui devait venir nous aider avec un cheval, était un jeune homme du nom de Ouellet, que ses infortunes et son air habituel de tristesse avaient fait surnommer Oudlonde-mal-heuveual FORESTIERS ET VOYAGEURS.rr Comme la voiture que devait conduire Ouellon était chargée, il partit seul aussitôt que la marée le permit, me disant:—Tu me rejoindras toujours bien, ainsi je n’ai pas besoin de t’attendre.Ouellon connaissait le chemin aussi bien que moi, il pouvait se guider sur la lumière de Pile; il était du reste très prudent, très adroit et très courageux : cependant, comme il vaut mieux être deux dans ces circonstances et que quelque chose pouvait arriver à son cheval ou à sa voiture, je me hâtai de partir pour le rejoindre.Quand je m’engageai sur la batture, Ouellon avait fait a-ssea de chemin, pour 'que je ne pus rien entendre du bruit de sa marche.Je précipitai le pas.après avoir marché quelque temps, je prêtai l’oreille et ne tardai pas à distinguer, au milieu du silence qu’aucun bruit ne troublait, le clapotement des pas du cheval de Ouellon dans les flaques d’eau.Puis notre lumière de l’Ile-aux-patins était toujours là devant nous.J’étais maintenant un peu rassuré, la voiture était encore loin ; mais au cas d’accident mon secours ne tarderait pas à arriver, et la distance diminuait toujours.Malgré cela, je ressentais un malaise secret : le serein de la nuit me faisait froid au cœur, et l'obscurité était telle qu’il me semblait qu’il n’y avait que Ouellon et moî dans le monde, tant me paraissait 78 LES SOIRÉES CANADIENNES.immense le vide que les ténèbres faisaient autour de nous.Je marchais depuis quelques instants tète baissée, absorbé dans mes idées qui roulaient des fantômes, lorsque relevant la tête je vis devant moi deux lumières à petite distance l’une de l’autre, l’une à l’Est, l’autre à l’Ouest.J’écoutai attentivement pour savoir si j’entendrais encore le clapotement du cheval de Ouellon : effectivement je l’entendis dans la direction de la lumière de l’Ouest.Tiens, me dis-je, j’allais trop à l’Est : la lumière de ce côté vient, sans doute, de quelqu’embarcation qui se sera arrêtée au bas des îles.Je pris donc un peu plus à l’Ouest, vers la lumière sur laquelle se dirigeait la voiture, et marchai sans nouvelles préoccupations.Je marchais bon pas et je commençais à trouver que le chemin était plus long que de coutume, et la lumière bien lente à se rapprocher, quand je m’arrêtai tout à coup, en entendant à une petite distance devant moi un souffle comme celui d’un marsouin : au même instant je vus une grosse lumière dans la direction du large.—Est-ce qu’il y aurait un feu sur l’Ile-brûlée me demandai-je, et serai-je rendu au point d’entendre souffler le marsouin au large de File aux Corneilles ? FORESTIERS ET VOYAGEURS.79 Quelle lumière est donc là devant moi ?Tournant alors la tète à droite, je vis à l’Est une faible lumière que je compris bien être celle de notre demeure.La Mare-aux-bars, m’écriai-je avec effroi ! ¦* La Mare-aux-bars est une grande fosse très profonde, située au bout d’en bas de l’Ile-aux-Corneilles laquelle, naturellement, reste pleine d’eau a marée basse.Toutes les histoires que j’avais entendu raconter sur cet endroit dangereux me passèrent en un instant par la tète comme un tourbillon, lorsque je vis tout à coup disparaître, comme un feu de Saint-Elme, la lumière extraordinaire dont j’ai parlé.Mais quel était ce bruit que j’avais entendu ?Je savais que les bords de la Mare-aux-bars sont trompeurs, aussi ne m’en approchai-je qu’avec précaution, en sondant devant moi avec le bâton que je portais à la main.Je ne fus pas longtemps sans tout deviner ; car bientôt j’entendis renâcler distinctement le cheval de Ouellon-le-malheureux : l’animal se débattait dans la mare, dont il essayait en vain de gravir les bords raides et glissants.Son conducteur était-il vivant ?Dans ce cas j'étais bien disposé à faire l'impossible pour le secourir, et je me mis de suite à dérouler une corde que je portais autour de moi. so LES SOIRÉES CANADIENNES'.J’appellaqOuellon, je mis l’oreille au guet, cherchant à me rendre compte de tous les bruits qui me venaient de la fatale mare ; mais Ouellon ne répondait pas, et bientôt le cheval lui même cessa de lutter avec le gouffre.Le silence régnait de nouveau sur la batture.* Le follet, car c’était lui qui venait de disparaître, le follet avait fait noyer le malheureux.Je ne pouvais rien faire, puis la marée montante me forçait à quitter la batture.Je me jetai à genoux, remerciai Dieu de m’avoir préservé, dis un De Profundis pour l’âme du pauvre Ouellon, et pris en pleurant le chemin de l’Ile-aux-patins, où nous attendait mon compagnon.Je trouvai mon camarade jouant du violon, tant il était loin de’ s’attendre au malheur que j’allais lui annoncer.Le lendemain nous allâmes à la Mare-aux-bars, pour tâcher de découvrir le corps de notre infortuné Ouellon ; mais nous ne pûmes y réussir- Le cheval et la voiture furent portés par les courants dans l’anse du Cap-blanc, où ils furent trouvés quelques jours après l’accident.Je ne sais pas si la mare a rendu le cadavre de sa victime ; mais je n’en ai jamais eu de nouvelles.Ouellon-le-malheureux était un brave garçon, aimé ’ do tous malgré son peu de gaieté : il avait toutes les FORESTIERS ET VOYAGEURS.81 bonnes qualités : il n’y avait pas liuit jours qu’il avait communié quand il se noya.C’était une vraie brebis du Bon Dieu, pour qui tontes les afflictions de ce monde semblaient faites, et il les acceptait toutes sans murmurer.Ouellon n’était pas si malheureux qu’il en avait l’air, après tout 1 Le séjour de l’ile-aux-patins était devenu pour moi presqu’insupportable, à la suite de cet accident.Chaque fois que je me trouvais seul sur la batture le soir, il me semblait voir se dresser devant moi le fantôme du malheureux.Je n’avais pas peur du pauvre garçon ; mais ça me rendait triste.Si bien que je ne voulus pas renouveler mon engagement à l’expiration de mon marché.3 LE FETJ DE LA BAIE.Au printemps suivant, je partis pour la Baie-des-Chaleurs avec des gens de Paspébiac, dont la goélette avait hiverné à Kamouraska.C’est en descendant, cette fois là, que je fus témoin 6 82 LES SOIREES CANADIENNES.d’une cliose dont vous n’êtes pas sans avoir entendu parler ; un combat entre la baleine d’un côté, Vespadron et 1 q fléau (1) de l’autre.Notre goélette était encalmée par le travers des Capucins.On voyait, devant nous à petite distance, deux baleines qui jouaient sur l'eau ; elles plongeaient en élevant droit en l’air leurs grandes queues fourchues ; on entendait leur souffle et on apercevait les jets d’eau qu’elles lançaient, en respirant.Nous étions à les examiner tranquillement, lorsque tout d’un coup elles se mirent à bondir avec violence, en poussant des mugissements terribles : puis on vit autour d’une des baleines, l’autre avait disparu, un gros objet noir qui s’élevait et se rabattait, comme le fléau d’un batteur en grange.La baleine, voyez-vous, a deux ennemis que je viens de vous nommer : ces deux ennemis s’associent ensemble pour attaquer le monstre.C’est que ce n’est pas une petite affaire que de déclarer la guerre à une bête comme celle-là.Mais c’est pour vous dire que (1) Ces noms sont ceux que donnent nos marins du golfe à l’espadon et au dauphin-gladiateur.Ce dernier a, sur le dos et près de la tête, une énorme nageoire presque rigide qui fait équerre avec son corps.Ces dauphins attaquent la baleine par troupes : les culbutes qu’ils exécutent autour d’elle et la violence de leurs mouvements font l’effet décrit par les marins qui en ont été témoins. FORESTIERS ET VOYAGEURS.83 chaque chose à son maître dans le monde ; car la baleine, malgré sa gueule immense, malgré ses nageoires puissantes et sa redoutable queue, la baleine meurt, toujours dans ce combat.L’espadron attaque le premier, il enfonce son dard dans le ventre de la baleine : le fléau vient ensuite et la mord et la frappe de tous les côtés.Cette fois là, on put voir à notre aise cette terrible bataille ; car elle se passait à peu de distance de la goélette, et la baleine se dirigeait de notre côté, dans le moment, où elle fut attaquée.Il fallait entendre les geins- déchirants de la pauvre-baleine : il fallait voir les bonds prodigieux qu’elle faisait.L’eau jaillissait, comme des trombes, tout autour des combattants.Le- fléau s’élangait contre la géante et tapait dessus en se dédoublant.Ils vinrent passer assez près de nous, pour qu’on put voir, à travers le volin, les jets de sang que soufflait la baleine ; la mer en paraissait teinte à plusieurs arpents à la ronde.Enfin il arriva un moment que la baleine, se soulevant presque toute entière hors de?l’eau par un effort désespéré, tourna presque sur elle-même: nous-vîmes se dresser droit en l’air l’un de ses ailerons énormes ; nous pûmes apercevoir l’espadron attaché par son dkrd à son ventre blanchâtre.Le colosse retomba ensuite de toute sa masse rouge 84 LES SOIRÉES CANADIENNES.de sang, plongea à pic dans l’abîme, et tout disparut.Le combat s’est sans doute continué au fond de la mer ; mais n’a pas pu durer bien longtemps.Toujours est-il que nous ne vîmes rien reparaître, malgré le soin que nous mettions à examiner la surface des eaux de tous les côtés.C’est une singulière créature que la baleine.Il y a pourtant eu un temps où ces masses vivantes se promenaient dans l’endroit même où nous sommes : un temps où presque tous le pays était sous l’eau et faisait partie de la mer ; car j’ai vu des os de baleine sur le Mont-commis, en arrière de Sainte-Luce.C’est un crâne de baleine qui est là ; il est situé dans une petite coulée sur le flanc de la montagne, à environ mille pieds audessus du fleuve.Je l’ai vu de mes yeux, et je ne suis pas le seul qui l’ait va et touché ; et puis tout le long de la côte, dans les .champs, vous pouvez déterrer des charges de navires d’os de baleines.Mais je reviens à mon histoire.Je demeurai trois ans dans La Baie : l’été je faisais la pèche à la morue et l’hiver j’allais à la chasse, avec les sauvages de Cascapédiac et de Kistigouclie.Je n’ai pas besoin de vous dire ce que c’est que icette vie là ; mais je vais vour raconter uné aventure .qui m’a bien surpris quand elle m’est arrivée : aujourd’hui je ji’en ferais presque pas de cas. FORESTIERS ET VOYAGEURS.85 Nous revenions une nuit du Banc-de-Miscou, après une absence de deux jours ; nous étions trois dans une grande berge.Nous courions dans le moment Ouest sud Ouest, par une grande brise de vent d’Ouest, en pinçant les vents pour prendre Paspébiac du retour de notre bordée ; lorsque nous apperçumes, sous le vent, une clarté qui n’avait pas l'air de la lumière ordinaire d’un bâtiment.Cette clarté n’était pas très loin de nous, elle s’avançait même de notre côté, comme pour passer à notre arrière gouvernant nord, et elle grandissait toujours.Il nous parut bientôt que c’était un navire en feu et nous distinguions même la mâture à la lueur des flammes ; puis le navire s’arrêta, n’offrant plus l’aspect que d’un vaste brasier.C’est tout de même un navire qui brûle, nous dîmes nous, entre nous autres, en mettant notre berge tout à fait dans le vent pour mieux examiner.C’est drôle qu’ils aient continué de marcher pendant que l'incendie commençait à se déclarer ; mais enfin c’est clair qu’il y a là un malheur : 11 faut y aller.Qui sait si ces gens là n’ont pas besoin de nous, leurs, chaloupes sont peut-être mauvaises, trop petites pour tout le monde, peut-être?Nous changeâmes donc de route et, arrivant grande écoute, nous nous dirigeâmes vers le navire en feu qui pouvait être comme à une lieue de nous. 86 LES SOIREES CANADIENNES.—Entencls-tu comme des cris en peine, me dit un de mes camarades, après quelques minutes de marche.—Non, lui répondis-je ; mais j’ai un curieux bourdonnement dans les oreilles.—M’est avis, dit au bout de quelque temps mon second compagnon qui était au guet à l’avant de la berge, m’est avis que le navire en feu s’éloigne de nous à mesure que nous avançons.Nous allions tout de même, cependant.J’étais à la barre ; je tenais toujours la môme course, malgré que nous ayons parcouru plus d’espace que n’en comportait réloignement d’abord supposé du navire en feu.Il y avait environ une heure que nous avions changé de route, et le navire paraissait aussi loin de nous qu’au premier moment.—Bordons, criai-je à mes camarades, c’est comme rien, il y a du sorcier là dedans, et mettant toute la barre à lofer j’envoyai auprès du vent.Au même instant le feu, que nous regardions constamment, se dispersa en mille flammèches de toutes les couleurs et disparut.Je nejDense pas qu’il se soit dit ensuite un seul mot dans la berge, avant d’arriver au banc de Pasbebiac.Il me semblait qu’une haleine brûlante me soufflait dans la figure, et je crois vraiment que j’ai senti une •odeur de soufre.Enfin, vous me direz ce que vous voudrez ; mais cela n’est pas naturel ! FORESTIERS ET VOYAGEURS.87 Arrivés à terre et tous les jours suivants, rien de pins pressé que de raconter notre aventure.La chose n’était pas tout à fait si nouvelle pour les gens de l’endroit que pour moi et mes associés de ligne, qui n’étions pas nés dans la place.u C’est le Feu de la Baie nous dit un vieillard acadien ; mais il y avait longtemps qu’on ne l’avait pas vu, il était presqu’oublié : on n’en parlait plus de ce côté ci de la Baie.Les gens de l’autre côté, surtout à Caraquette, en parlent toujours, parceque c’est par là surtout qu’il se montrait, même pendant l’hiver au milieu des glaces, “ Ce feu» a commencé à paraître pas longtemps après le grand dérangement de nos gens par les anglais, ajouta le vieillard.Je pense que c’est quel qu’étincelle de l’incendie de nos maisons qui a allumé ce feu là.Soyez sûrs qu’il y en a, dans ces flammes, qui sont tourmentés pour de gros péchés.Ah ! le Bon Dieu est juste, et on ne se moque pas de sa -justice comme ça ! ” On pensera ce qu’on voudra de cette affaire ; mais moi je suis de l’avis du vieux cayen: il y a du goddam là dedans ! Les anglais ont fait le diable dans l’Acadie et sur les côtes de la Baie ; ils ont tué, pillé, brûlé et le diable leur rend ce qu'ils lui ont prêté.Le bâtiment qui brûle du feu de la Baie, car c’est un navire, j’ai SS LES SOIREES CANADIENNES.distinguo sa mâture à la lueur des flammes, est un des bâtiments des anglais dont Çharlot s’est emparé et qu’il grille à la régalade.Puis ce n’est pas la seule chose qu’on voit dans ces endroits, de ce genre là.Croyez-vous que c’est la mer toute seule, par exemple, qui a monté la coque du naufrage anglais bien audessus des plus hautes marées, au Cap Désespoir.Et ces cris, ces lamentations que plusieurs ont entendues, par le travers du bane vert et du bane des orphelins ! 1STon, tout cela n’est pas naturel, le vieux avait raison *.c’est un grand châtiment qui se poursuit dans ces parages ! Enfin vous en croirez ce que vous voudrez, ce n’est pas un article de foi ; mais pour le Feu de la Baie je l’ai vu comme je vous vois, et je m’en crois.A propos d’anglais encore, je vais vous raconter l’histoire de Coundo (1) le sauvage.Yous allez voir que celui-ci n’avait malheureusement pas remis sa cause entre les mains de Dieu, comme les bons acadiens.(1) Le mot Coundo veut dire pierre, en langue micmac: donné à un homme, il répond à no3 noms de famille français, Lapierre, Laroche. FORESTIERS ET VOYAGEURS.89 4 LE PASSEUR DE MITIS.J’étais si bon ami avec les sauvages qu’il ne s’en est guère manqué que je me sois mis sauvage (1), comme mes amis Fitzbac et Lagorjenclière que vous avez tous connus.Tous me croirez si vous voulez; mais je vous dis qu’il n’y a pas d’homme plus heureux qu’un bon sauvage.J’aimais tant cette vie là que j’abandonnai tout à fait la pêche à la morue, pour vivre entièrement avec les micmacs.Or, vous savez que les sauvages sont comme les caribous, ils ne s’arrêtent jamais, ils marchent continuellement : pendant quelques hivers et deux années entières j’ai fait la chasse avec eux, j’ai parcouru tous les bois et toutes les rivières, depuis la Baie-des-chaleurs jusqu’à la rivière Rimouski.J’étais associé, à l’époque dont je parle, avec un sauvage du nom de Noël, et dans le moment nous étions à la rivière Mitis à darder le saumon.Une (1) Se mettre sauvage est une expression consacrée, à l’occasion du petit nombre de canadiens et d’européens qui ont adopté la vie des bois et des côtes, en s’associant aux tribus aborigènes auxquelles leurs familles sont devenues incorporées. 80 LES SOIRÉES CANADIENNES.fois, après avoir jlamboté (1) une partie de la nuit, nous fumions notre pipe dans la cabane au bord de la rivière avant de nous coucher, lorsque Noël me dit : —Sais-tu ce qui s’est passé ici, il y a plus que trente ans ?—Non, lui répondis-je.—Eli ! bien, je vais te le dire, reprit Noël.Voici donc ce que Noël m’a conté en micmac et que je vais vous traduire en français.A l’arrivée des anglais dans le pays, il y eut une bataille entre des navires français et des navires anglais, à l’embouchure de la Ristigouche.Les anglais étaient plus nombreux, ils eurent le dessus et firent une descente à terre après le combat.La pointe de Kistigouche était habitée alors comme aujourd'hui : il y avait un village micmac et un petit village acadien.Comme les acadiens et les micmacs avaient pris part au combat, dans le service de quelques batteries érigées sur la pointe, les anglais mirent le feu aux maisons et aux cabanes des deux (!) Le mot Flamboler veut dire faire la pêche de nuit, dans un eanot qui porte un flambeau d’écorce ou de bois résineux à son avant.Un homme à l’arrière du léger canot dirige la course, un autre à l’avant, armé d’un harpon ou nigogue, cherche des yeux le poisson, à la lumière du flambeau, et le darde dès qu’il l’aperçoit en position favorable.Les micmacs sont les plus habiles dardeurs du Canada. FORESTIERS ET VOYAGEURS.91 villages, et donnèrent la chasse à tonte la population qui prit la fuite vers les bois, emportant le peu qu’ils avaient pu sauver des choses les plus necessaires à la vie.Un sauvage du nom de Coundo vit tomber morte à ses côtés, frappée par une balle anglaise, sa femme, qui menait par la main un petit garçon orphelin adopté par eux, en l’absence d’enfants leur appartenant.Coundo avait un caractère fier et superbe, uetait un vrai guerrier sauvage que la religion n’avait pas tout à fait dompté.Dans l’accès de sa rage et de son ressentiment, il voua sa vie à la vengeance.Il ne voyait pas dans un avenir bien prochain de chance probable de se venger à sa guise ; mais un sauvage sait attendre.Il attendit, et en attendant il élevait son fils adoptif dans les idées qu’il nourrissait, afin d’augmenter les moyens de satisfaire la haine qui le dévorait, guettant son heure avec cette patience qui caractérise sa race.Il se passa plusieurs années sans que Coundo eut pu trouver une occasion favorable à l’exécution de ses projets.Elle se'présenta enfin.Les anglais avaient établi des relations commerciales avec la Baie-des-clialeurs, et ils commençaient à former des établissements dans la Gaspésie.Dans ce temps là il n’y avait pas de bateaux à vapeurs, et 92 LES SOIRÉES CANADIENNES.le moyen le plus prompt et le plus sur de communiquer avec ces endroits était de passer par Mitis, en suivant le sentier des sauvages jusqu’au lac Matapédiac ; puis de là, par un autre sentier et à la raquette en liiver, par les lacs et les rivières et en canot l’été, jusqu’à Ristigouche.C’est encore aujourd’hui la route que suit la poste, avec cette différence que le chemin est un peu plus large que le sentier des plaques.Coundo se dit à lui même : voilà mon heure arrivée ! Son petit sauvage, qu’il appelait Byette, avait alors seize ans et c’était déjà un assez rude gaillard.Prenant froidement ses mesures, Coundo alla s’établir en compagnie de Byette sur les bords de la rivière Mitis.Il fit savoir partout qu’il se chargeait de faire passer la rivière et le bois jusqu’à Matapédiac, où il y avait d’autres guides, à tous les voyageurs qui désiraient aller à Ristigouclie.Pendant un an, tous ceux qui se confièrent à Coundo n’eurent qu’à se louer de son zèle, de son habileté, de ses attentions et de sa diligence à les servir.Bref, sa réputation était faite ; on disait à tous ceux qui voulaient se rendre dans la Baie-deschaleurs.—Allez trouver Coundo le passeur de Mitis, Un jour se présente à la cabane du passeur un bourgeois anglais : il demande à Coundo si ce n’est pas lui qui a servi de guide à un de ses amis qu’il nomme, l'année précédente ; sur la réponse affirmative FORESTIERS ET VOYAGEURS.93 du sauvage, il l’engage pour le conduire à Mata-pédiac.On partit et tout alla à merveille pendant quelques heures ; mais une fois enfoncé dans le bois, Coundo dit à l’Anglais : —Arrêtons ici.—Pourquoi, dit l’anglais.¦—Pareeque je suis fatigué.Il y a longtemps que je suis fatigué.Tiens j’ai une douleur là! il mettait la main sur son cœur.Puis il s’assit en soupirant, sur un tronc d’arbre renversé.L’anglais s’assit sur le même arbre, pendant que Byette avait l’air de mettre en ordre le bagage et les autres effets, déposés tout près de Coundo.•—Tu es anglais, toi, dit le sauvage à l’étranger ?—Oui, je suis anglais.—Ton père était anglais ?—Oui, mon père était anglais.—Ta mère était anglaise ?—Oui, ma mère était anglaise.—Ils sont morts tes parents ?—Oui, ils sont morts.—C’est dommage ! As-tu une femme ?—Non, je ne suis pas marié.—C’est dommage, répéta une seconde fois Coundo. 94 LÉS SOIRÉES CANADIENNES.—'Mais, dit l’anglais, pourquoi me tiens-tu cet étrange langage, et pourquoi me regardes-tu fixement ainsi.—Je vas te le dire, répliqua Coundo parlant toujours tranquillement et mesurant chaque parole.Il y a neuf ans, Byette que voici avait sept ans, il a tout vu ; il y a neuf ans j’avais une femme, j’avais un vieux père et une vieille mère : jusque-là nous avions vécu heureux, allant partout où cela nous plaisait et retournant à Bistigouche, de temps à autre, pour revoir nos gens de la même nation ; tranquilles partout, bons amis avec les canadiens, les acadiens et les français.Il y a neuf ans ma femme a été tuée, ensuite mon père est mort de misère, ensuite ma mère est morte aussi de misère et de chagrin.J’ai tout vu ça, moi !.Sais-tu qui a tué ma femme ?Sais-tu qui a fait mourir mon père et ma mère de misère et de chagrin ?Sans attendre de réponse, Coundo s’étant levé se posait en face de l’étranger et, prenant des mains de Byette son fusil tout armé, il ajoutait :—-C’étaient des anglais comme toi !.Au même moment le malheureux voyageur tombait mort sous la balle de Coundo.Le terrible micmac tua ainsi, avec la même froideur et la même férocité deux autres anglais ; puis il prit les bois pour n’être pas appréhendé ; toujours accompagné de Byette qui, sauf le respect dû à son baptême, était un véritable payen.Ils vécurent tous FORESTIERS ET VOYAGEURS.m les deux dans l’intérieur du pays, comme des ours, pendant quelques années.Coundo avait un frère, plus jeune que lui qui, comme les autres micmacs, était venu de nouveau habiter le village de Ristigouclie.Un jour, c’était la veille de la fête de Sainte-Anne, on vit arriver un canot monté de trois hommes : il venait du haut pays, par la rivière Ristigouche, Dans ce canot étaient Coundo, malade au point de se traîner à peine, son frère et Byette.¦ Le lendemain le Missionnaire annonça aux micmacs que, grâce à l’intercession de Sainte-Anne la patronne des sauvages, un grand pécheur était devenu repentant.11 ajouta que le pénitent, consentant à imiter les premiers chrétiens, désirait faire une confession publique de ses crimes et en demander solennellement pardon à Dieu et aux hommes : il pria les sauvages de se rendre à la demeure du frère du coupable, parceque celui-ci était trop malade pour se transporter ailleurs.Coundo fit ce que le missionnaire lui avait conseillé et qu’il avait promis de faire : il se réconcilia avec Dieu et mourut, quelques mois après, dans les sentiments d’un sincère repentir.Byette fut instruit des vérités de la religion et, l’année suivante, admis à la première communion.C’est Noël le micmac qui m’a raconté' cette histoire.C’est encore ce même Noël qui m’a montré, sur les 96 LES SOIRÉES CANADIENNES.bords du lac Mitis, la tombe d’un missionnaire.Yous avez du entendre parler de cela ; car ceux qui ont fréquenté ces bois-ci rien sont pas ignorants.Cette tombe, au milieu de la forêt, est couverte de fleurs et de fruits sauvages tout l’été ; elle est surmontée d’une croix de bois et entourée d’une petite palissade, lesquelles ont été déjà plusieurs fois renouvelées.Ce sont les sauvages et les chasseurs qui entretiennent la clôture et la croix ; jamais ils ne passent dans ces endroits sans aller faire une prière sur ce tombeau, et voir si tout est en ordre.On ne connait pas le nom de ce missionnaire ; on ne sait pas, non plus, s’il s’est noyé ou s’il est mort par quelqu’autre accident.On explique sa présence en ce lieu, en supposant qu’il voulait se rendre de Mitis à la Rivière-Saint-Jean, en suivant une route quelquefois suivie par les sauvages maléchites, qui viennent faire la chasse à la pourrie dans le fleuve Saint Laurent.Mes amis, nous dit ici le Père Michel, si vous me le permettez, j e vais suspendre mon récit pour un petit quart d’heure, afin de me reposer un peu et de fumer une petite touche : nous continuerons après, si cela vous fait plaisir.—Mais oui, Père Michel, mais oui ! il faudra continuer, s’écria tout le monde, d’une commune voix. FORESTIERS ET VOYAGEURS.97 5 i.’entr’acte.Chacun se leva; on ouvrit la porte du camp afin de renouveler l’air et, moi pour un, je sortis afin de jouir du spectacle d’une nuit d’hiver dans la forêt.Quelques étoiles brillaient au firmament ; la lune tantôt illuminait le ciel d’une vive clarté qui scintillait sur les cristaux de neige et de givre, tantôt, se cachant derrière un gros nuage, abandonnait la nature à l’obscurité.Une montagne voisine élevait ses puissants massifs audessus de nos têtes.Au pied des grands arbres et dans l’ombre des sombres profondeurs des bois, se dessinaient les sapins couverts de neige, comme autant de spectres enveloppés de leurs suaires blancs.Le temps était calme ; mais, de fois à autre, une brise froide passait comme un frisson à travers les arbres, faisant cliqueter comme des ossements le verglas des branches.Le sourd et constant murmure d’un rapide, les détonations des écorces des grands bois fendues par le froid, le bruit des rameaux se déchargeant de la neige qui les tenait courbés sous son poids, et les T 98 LES SOIRÉES CANADIENNES.hou ! hou ! lugubres d’un hibou, perché dans le voisinage, formaient le concert de cette nuit.Oh ! La forêt ! c’est Lien la le domaine des esprits qu’ont évoqués les poètes.Ce n’est pas sans raison que l’imagination; populaire a placé, dans-les mystérieux détours du dédale qu’elle forme, le séjour favori des fées, des lutins, des sylphes, des gobelins, des gnomes et de tous ces génies fantastiques, 9 dont les histoires nous fascinent, nous épouvantent et nous charment tour à tour.Laissons raisonner “ les esprits forts qui ne sont que des fous ” et, croyant ce qu’il faut croire de ces choses qui ont du vrai, jouissons en à tout cas comme, de '-conceptions poétiques qui touchent au côté mystérieux de notre être.O Forêt ! patrie des génies, théâtre ai grands décors-des enchantements et des sortilèges ! Comme je t’admirais alors, et comme je me plaisais à te peupler des ces fantômes riants ou terribles, enfants de l’imagination des peuples ! Et, quand je me reporte vers ces moments de FORESTIERS ET VOYAGEURS.99 délicieuses jouissances, je redis avec Gcetlie, rêvant du Brocken : Voici des arbres et des monts, Voici des pics couverts de neige, Le torrent qui roule et s’abrége Les âpres chemins par ses bonds.Dans les ombres de la nuit Les grands arbres se confondent, Le roc sur ses bases frémit, Et ses longs nez de granit, Comme ils soufflent ! Comme ils grondent ! Oh ! venez, approchez ; fort bien, chères images ; Car tandis que du sein des humides nuages, Je vous vois aujourd’hui vous élancer vers moi, O merveille ! je sens mon cœur tout en émoi Tressaillir de jeunesse à l’influence étrange Du vent frais qui, vers moi, pousse votre phalange.B j avait un sauvage nommé Ikès, reprit le Père Michel en renouant le fil de sou histoire à l’expiration du temps de repos qui lui avait été accordé, et ce sauvage était bon chasseur ; mais il était redouté des autres sauvages, parcequ’il passait pour sorcier.G’etait IKES LE JONGLEUR 6 à qui ne ferait pas la chasse, avec qii., , , .1 > ’ i ¦ •>>’>> i ’ •; u 2.® Lu < °>• ’ ! Un.’.s o.>¦*¦> Or, vous n’êtes pas sans savoir que les jongleurs 100 LES SOIRÉES CANADIENNES.sauvages n’ont aucun pouvoir sur les blancs.La jonglerie ne prend que sur le sang des nations (*), et seulement sur les sauvages infidèles, ou sur les sauvages chrétiens qui sont en état de péché mortel.Je savais cela et comme, au reste, je n’étais pas trop faro tche, je m’associai avec Ikès pour la chasse d’hiver.Il est bon de vous dire qu’il y a plusieurs espèces de jongleries chez les sauvages.Il y en a une, par exemple, qui s’appelle médecine : ceux 0 la pratiquent prétendent guérir les malades, portent une espèce de sac qu’ils appellent sac à médecine, s’enferment dans des cabanes à sueries, avalent du poison et font mille et un tours, avec le secours du diable" comme vous pensez bien.Ikès n’appartenait point à cette classe de jongleurs : il était ce qu’on appelle un adocté ; c’est à dire qu’il avait un pacte secret avec un Mahoumet (f) : ils étaient unis tous deux par serment comme des francs- k motto nations, chez les canadiens, a la même valeur qu’a le mot les gentils relativement aux juifs; il désigne d’une façon ¦générale tous les peuples qui ne sont pas catholiques: ici, il se rapporte particulièrement aux aborigènes.(f) Il me serait impossible de donner l’origine de ce nom de mahoumet, que les canadiens 'Au bas du fleuve attribuent à ces génies familiers des anciens sauvais;.à.moins do.dire que, le fondateur de l’islamisme atari cds,?jd*:ré coijune une, dçs incarnations du mal, .on a.fait de son nom altéré le nom patronymique deslutins sauvages. FORESTIERS ET VOYAGEURS.101 maçons.11 n’y a que le baptême, ou la confession et l’absolution qui sont capables de rompre ce charme et de faire cesser ce pacte.Tout le monde sait que le mahoumet est uue espèce de gobelin, un diablotin qui se donne à un sauvage, moyennant que celui-ci lui fasse des actes de soumission et des sacrifices, de temps en temps.Les chicanes ne sont pas rares entre les deux associés ; mais comme c’est Yadocté qui est l’esclave c’est lui Cloporte les coups.Le mahoumet se montre assez souvent à son adocté/ il lui parle, lui donne des nouvelles et des avis, il l’aide dans ses difficultés, quand il n’est pas contrecarré par une puissance supérieure.Avec ça, le pouvoir du mahoumet dépend, en grande partie, de la soumission de l’adocté.Il y en a qui disent qu’il n’y a pas de sorciers et de sorcières, et qui ne veulent pas croire aux esprits.Eh! bien, moi je vous dis qu’il y a des sorciers, et que nous sommes entourés d’esprits bons et mauvais.Je ne vous dis pas que ces esprits sont obligés de se rendre visibles à tous ceux qui voudraient en voir ; mais je vous dis qu’il y en a qui sont familiers avec certaines gens et que, souvent, plus souvent qu’on ne pense, ils apparaissent ou font sentir leur présence aux hommes. 102 LES SOIRÉES CANADIENNES.Demandez aux voyageurs des pays d’en haut qui ont vécu longtemps avec les sauvages infidèles; demandez aux bourgeois des postes / demandez aux missionnaires s’il y a des sorciers, ou jongleurs comme vous voudrez, et vous verrez ce qu’ils vous répondront.A preuve de tout cela, je vais vous raconter ce que j’ai vu et entendu, moi, sur les bords du lac Kidouam-kizouik.J’étais donc associé avec Ikès-le-jongleur.Nous avions commencé, de bonne heure l’automne, à emménager notre chemin de chasse.Ce chemin n’était pas tout à fait nouveau, il était déjà en partie établi, depuis la montagne des Bois-brulées jusqu’au lac : Ikès et moi y ajoutâmes deux branches, à partir du lac, une courant au Nord-Est, l’autre au Sud-Ouest.Nous étions vigoureux, entendus et assez chanceux tous les deux ; de plus, nous étions bien approvisionnés, nous comptions faire une grosse chasse.Le premier voyage que nous fîmes ensemble dans les bois dura presque trois mois, pendant lesquels nous avions travaillé comme des nègres.Une fois tout notre chemin mis à prendre, nous descendîmes en visitant nos marbrières, nos autres tentures et nos pièges : si bien que, rendus à la mer, nous avions déjà nn bon commencement de chasse ; des martes, de la FORESTIERS ET VOYAGEURS.103 loutre et du castor.Nous arrivions gais comme pinson, quoique pas mal fatigués, -pour passer les fêtes à Rimouski.Ikès avait sa cabane sur la côte du Brûlé, où il laissait sa famille, moi je logeais chez'les habitants.—Eh ! bien, Michel, me demandait-on partout à mon retour, comment vous trouvez-vous de votre associé ?—Mais pas mal, que je répondais ; c’est le meilleur garçon du monde et un fort travaillant : je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup qui aient apporté plus de pelleteries que nous autres, pour le temps.—Vous n’avez pas eu connaissance de son mahoumet ?—Ma foi, non ; et s’il en eu connaissance lui, la chose a dû se faire bien à la cachette ; car on ne s’est pas laissé d’un instant.—Tous ne perdez rien pour attendre.—Tenez, je crois qu’on a tort de faire courir tous ces bruits là sur le compte d’Ikès.—Ah ! le satané bigre ! Ah ! c’est un chétif et vous verrez qu’il finira mal.Entre lui, l’Algonquin et la vieille Moaine (*), il y aura de la grabuge qui fera bien rire le diable avant longtemps.(*) Mouine est un mot micmac (écrit.à la française) qui veut dire une ourse. 104 LES SOIRÉES CANADIENNES.Cette vieille Mouine était une jongleuse, elle aussi : autrefois notariée à un algonquin, elle était veuve alors, et Valgonquin, dont parlaient les gens de Rimouski, était son fils, ainsi nommé du nom de la nation de son père.Il existait une rancune entre Ikès et l’Algonquin dont voici l’origine.Les deux sauvages revenaient un jour en canot de la cliasse au loup-marin : avant d’arriver à l’Ile Saint Bernabé, ils rencontrèrent, une goélette, à bord de laquelle ils échangèrent un loup-marin qu’ils avaient tué, pour quelques effets et du rhum.L’échange faite, nos deux gaillards font halte au bout d’en bas de File, pour saigner le cochon, c’est-à-dire pour tirer du rhum de leur petit baril.Après avoir bu copieusement, ils remettent leur canot à l’eau pour gagner terre ; mais la mer avait baissé et, aux deux tiers de la traverse, ils ne pouvaient plus avancer.Ils étaient si soûls tous les deux qu’Ikès, se croyant au rivage, débarqua sur la batture, et que L’algonquin, n’en pouvant plus, se coucha dans le canot.Le premier, en pateaugeant dans la vase, tombant et se relevant, finit par se rendre aux maisons et de là chez lui où il s’endormit en arrivant : le second, emporté dans son canot par un petit vent et le courant, se réveilla quelques heures après, à plus d'une lieue au large et vis-à-vis de la Pointe-aux-pères.Or L’algonquin s’imagina que son camarade Ikès avait voulu le faire périr, et ne voulut jamais revenir FORESTIERS ET VOYAGEURS.105 de cette impression.Ikès, de son côté, ne pouvant faire entendre raison à l’autre, finit par se fâcher : ce fut désormais entre eux une haine à mort, dans laquelle la vieille Mouine prenait part pour son fils.Les jongleurs, par le pouvoir de leurs mahoumets, se jouent de vilains tours entre eux ; mais comme ils sont sur leurs gardes, les uns à l’égard des autres, la guerre dure souvent longtemps avant que l’un d’eux périsse ; mais cela finit toujours par arriver.Les sauvages n’ont pas mémoire d’un jongleur qui, n’ayant pas abandonné la jonglerie, soit mort de mort naturelle.Enfin, malgré la mauvaise réputation de mon associé, je repartis bientôt avec lui pour le bois, emportant des provisions pour plusieurs semaines.Nous devions revenir, au bout de ce temps, avec nos pelleteries et remonter une troisième fois pour finir notre chasse au printemps.Nous nous rendîmes de campement en campement sur notre chemin, enlevant le gibier des tentures et mettant les peaux sur les moules, jusqu’à notre principale cabane du lac Kidouamkizouik, sans aventure particulière.Ikès était toujours de bonne humeur. 106 LES SOIRÉES CANADIENNES.Le soir de notre retour au lac, je venais de regarder au souper, que j’avais mis sur le feu, et mon compagnon achevait d’arranger une peau de marte sur son moule, lorsqu’un cri clair et perçant, traversant l’air, vint frapper mon oreille en me clouant à ma place : jamais je n’ai entendu, ni avant ni depuis, rien de pareil.Ikès bondit et s’élança hors de la cabane, eu me faisant signe de la main de ne pas le suivre.Je restai stupéfait.—C’est son mahoumet, me dis-je, et je fis un signe de croix 1 Au bout de cinq minutes, mon sauvage rentra l’air .triste et abattu.—Il est fâche, me dit-il ; nous aurons bien de l’ouvrage à faire.o —C’est donc vrai que tu as un mahoumet, tu ne m’en a jamais parlé.Comment est-il fait et que t’a-t-il donc annoncé ?Ikès me dit, sans détours, que son diablotin était un petit homme haut de deux pieds, ayant des jambes et des bras très grêles, la peau grise et luisante comme celle d’un lézard, une toute petite tête et deux petits yeux ardents comme des tisons.Il me raconta qu’après l’avoir appelé il s’était présenté à lui, debout sur une souche en arrière de la cabane, et lui avait reproché de le négliger et de ne lui avoir rien offert, depuis le .commencement de sa chasse d’automne.Le mahou- FORESTIERS ET VOYAGEURS.107 met avait les deux mains fermées et la conversation suivante avait eu lieu entre lui et son cidocté.—Devine ce que j’ai là dedans, avait dit le lutin en montrant sa main droite à Ikès.—C’est de la graisse de castor, avait répondu Ikès, à tout hazard.¦—Hon.C’est de la graisse de loup-cervier : il j en a un qui venait de se prendre dans ton premier collet, ici tout près ; mais je l’ai fait échapper.—Qu’ai-je dans la main gauche, maintenant ?—De la graisse de loutre.—Non, c’est du poil de marte : tes martrières du Sud-Ouest et du Nord-Est sont empestées, les martes n’en approchent pas.Je crois, avait ajouté le mahou-met en se moquant, que les pecans (*) ont visité ton chemin : tes tentures sont brisées et tes pièges à castor sont pendus aux branches des bouleaux, dans le voisinage des étangs.Puis le diablotin avait disparu, en poussant un ricanement d’enfer que j’avais entendu dans la cabane, sans pouvoir m’expliquer ce que ce pouvait être.—Ton diable de mahoumet, dis-je à Ikès quand il eut fini de me raconter cette entrevue, ton diable de (*) Animal, appartenant à la famille dite des petits ours, qui fait le désespoir des chasseurs par sa finesse et ses espiègleries malicieuses. 108 LES SOIRÉES CANADIENNES.mahoumet nous a fait là une belle affaire, si seulement la moitié de ce qu’il t’a dit est vrai.—C’est tout vrai, répondit Ikès.—N’importe, répliquai-je, comme je n’ai pas envie d’y aller ee soir et que j’ai terriblement faim, je vais retirer la chaudière du feu et nous allons manger.Ikès ne m’aida pas à compléter les préparatifs du souper : il se tenait assis sur le sapin, les bras croisés sur les jambes et la tête dans les genoux.Quand je l’avertis que le repas était prêt, il me dit : —Prends ta part dans le cassot d’écorce et donne moi la mienne dans la chaudière.Sans m’enquérir des raisons qui le faisaient agir ainsi, je fis ce qu’il m’avait demandé.Il prit alors la chaudière et en répandit tout le contenu dans le feu ; puis, s’enveloppent de sa couverte, il se coucha sur le sapin et s’endormit.Je compris qu’il venait de faire un sacrifice à son manitou.Mais, bien que sans crainte pour moi-même, j’étais tout de même embêté de tout cela, et je faisais des réflexions plus ou moins réjouissantes, en fumant ma pipe auprès de mon sauvage qui dormait comme un sourd.Parbleu, me dis-je à la fin :—Ikès est plus proche voisin du diable que moi, puisqu’il dort, je puis bien FORESTIERS ET VOYAGEURS.109 en faire autant ! J’attisai le feu, je me couchai et m’endormis auprès de mon compagnon.J’étais tellement certain que ce manitou ne pouvait rien contre ma personne, que je n’en avais aucune peur et que, même, j’aurais aimé à le voir.Dès le petit matin du lendemain, je sortis de la cabane, me disant :—je vas toujours aller voir si cet animal de mahoumet a dit vrai pour le loup-cervier.Montant sur mes raquettes, je me rendis à l’endroit où était tendu le collet qu’il avait indiqué.Effectivement, je trouvai la perche piquée dans la neige à côté de la fourche, et le collet coupé comme avec un razoir.—Si tout le reste s’en suit, me dis-je, en reprenant la direction de notre campement, nous en avons pour quinze jours avant d’avoir rétabli nos deux branches de chemin.Le gredin de mahoumet n’avait, hélas ! dit que trop vrai et nous mîmes douze jours à réparer les dégâts.Pendant tout ce temps Ikès ne prit pas un seul souper et ne fuma pas une seule pipe : tous les soirs il jetait son souper dans le feu, et tous les matins il lançait la moitié d’une torquefte de tabac dans le bois. 110 LES SOIRÉES CANADIENNES.Enfin nous terminâmes notre besogne : mon malheureux sauvage avait travaillé comme deux.Nous étions revenu à notre cabane du lac.C’était le matin, il faisait encore noir, nous déjeunions, en ce moment : tout à coup nous entendîmes un sifflement suivi de trois cris de joie :—hi !—hi !—hi ! Ikès s’élança, comme la première fois hors, de la cabane, en m’enjoignant de ne pas bouger de ma place.11 rentra peu de temps après tout joyeux.—Déjeunons vite, dit-il, il y a deux orignaux, dans le pendant de la côte, là au Sud, à une demi-heure de marche.—Ton mahoumet aura besoin de nous donner bonne chasse, lui répondis-je, s’il veut être juste et m'indemniser du tort qu’il m’a fait, à moi qui n’ai pas d’affaire à lui et ne lui dois rien, Dieu merci.Mais il se moque de toi, avec ses deux orignaux.Qui diable, va aller courir l’orignal, avec seulement dix-huit pouces de neige encore molle ?—C’est à l’affût qu’on va les tuer : puis il y a une loutre dans le bord du lac, pas loin d’ici.Nous tuâmes les orignaux et la loutre ; mais je crois que l’argent que j’ai fait avec cette chasse était de FORESTIERS ET VOYAGEURS.m l’argent du diable et qu’elle n’a pas porté bonheur à ma fortune, comme vous verrez plus tard Les anciens avaient bien raison de dire : Farine de diable s’en retourne en son ! Je vous assure que le soir Ikès fit un fameux souper et fuma d’importance.Avant de se coucher,, il étendit sa couverte sur le sapin, puis, prenant un charbon, il traça sur la leine la figure d'un homme.—Qu’est-ce que tu fais donc là, lui demandais-je ; ne finiras-tu pas avec tes diableries ?—Tiens, tu vois ben, répondit Ikès, toute ma chicane avec mon petit homme vient de la vieille Mouine, et c’est L’algonquin qui est la cause de cela.•—Et qu’est-ce que ta couverte peut avoir à faire avec L’algonquin et la vieille sorcière ?—La Mouine n’est pas avec l’Algonquin ; il est à la chasse et, en ce moment, dans un endroit qu’il n’a pas indiqué à sa mère en partant, ils se sont oubliés ; c’est le temps de lui donner une pincée ! En ce disant, Ikès avait en effet donné une terrible ¦pincée dans sa couverte, à l’endroit de la figure humaine qu’il avait tracée.Il ajouta avec un sourire féroce.—Il ne dormira pas beaucoup cette nuit, va t 112 LES SOIRÉES CANADIENNES.Tiens l’entends-tu comme il se plaint, c’est la colique tu vois ben.Ma parole, je ne sais pas si je me suis trompé, mais j’ai cru entendre des gémissements, comme ceux d’un homme qui souffre d’atroces douleurs : or, L’algonquin était, en ce moment, à dix lieues de nous.J’ai appris ensuite qu’il avait été fort malade d’une maladie d’entrailles.—Ikès, dis-je à mon compagnon de chasse, tout cela finira mal.D’abord, et c’est l’essentiel, ton salut est en danger ; si tu meurs dans ce commerce, il est bien sûr que le diable t’empoignera pour l’éternité.Dans ce monde-ci même, tu n’as aucune chance contre la vieille Mouine, elle est plus sorcière que toi : tu sais bien que c’est elle qui a prédit l’arrivée des anglais (*), et il n’y avait pas longtemps alors qu’elle faisait de la jonglerie.—C’est vrai, répondit Ikès : puis il s’enveloppa dans sa couverte, s’étendit sur le sapin et s’endormit.L’été suivant je n’étais pas à Ri mou ski, mais j’ai (*) Une tradition, qui n’est pas encore tout à fait perdue, rapporte qu’une sauvagesse à prédit, deux ou trois ans à l’avance, la prise du pays par les anglais. FORESTIERS ET VOYAGEURS.113 appris que le malheureux est mort dans les circonstances suivantes.Il était toujours campe sur le Brûle, la vieille Mouine et L’algonquin avaient leur cabane à la Pointe-à-Gabriel.Un soirlkès flambotait dans la rivière, il allait darder un saumon, lorsqu’il fut pris d’une douleur de ventre qui lui fit tomber le nigogue des mains : transporté dans sa cabane, il languit quelque temps et mourut dans une stupide indifférence.C’était une dernière pincée de la Mouine, et le dernier coup de son Mahoumet J 7 LE PASSAGE DES MURAILLES.Ma chasse finie, le printemps, je résolus d’aller faire un voyage à Kamouraska avant que de m’établir à Eimouski, où j’avais Goneédé une terre.Je possédais quelques épargnes, je les laissai à serrer à un habitant et je partis, pour aller rendre visite à mes gens et à mes anciens amis dans ma paroisse natale.8 114 LES SOIREES CANADIENNES.Dans ce temps là, il n’y avait pas de Chemin du Roi entre les Trois Pistoles et Rimouski, on allait par eau ou bien à pied en suivant la grève.Le long des Murailles on était obligé de prendre l’appoint de la marée pour passer ; car vous savez qu’à marée haute la mer vient battre le pied des Murailles, en bien des.endroits.On mettait environ deux jours à faire le passage, ce n’était pas commode et pourtant c'était plaisant* Tenez, je ne sais pourquoi, mais quand on voyage dans un grand chemin passant, en voiture, qu’on loge aux maisons, il semble que ce n’est rien; on ne s’en souvient pas.C’est encore bien pire quand on va en bateau à vapeur ou en chemin de fer ; ah ! bien dame alors on ne voit rien du tout, et toute l’histoire véritable d’un voyage comme-ça, c’est qu’on est parti de telle place à telle heure et qu’on est arrivé à telle autre place à telle autre heure.Mais quand on voyage en canot on de son piedT qu’on saute les rapides dans les bouillons ou qu’on fait portage, qu’on marche sur les feuilles ou sur le sable et les galets, qu’on chausse la raquette pour la neige, qu’on campe sur la grève ou dans le bois, qu’on dort sur le sapin.oli ! c’est tout différent ; on n’oublie pas ça, et il nous paraît qu’on voit toujours FORESTIERS ET VOYAGEURS.115 son tas de bois pour la nuit et la fumée qui monte de son camp.Pourtant, il y a de la misère là dedans, et puis, ce n’est pas un établissement ; il faut rester seul pour mener cette vie là, à moins de se faire sauvage :.aussi, je conseille toujours aux jeunes gens de s’établir sur des terres, ça vaut mieux, malgré tout : on peut aller à l’Eglise régulièrement, on a toujours le prêtre à son service si on tombe malade, sa femme et ses enfants pour rècomfort, et on court plus de chances d’être bien préparé quand la mort vient ; car il faut que tout finisse par là, et on ne doit pas oublier quW est plus longtemps couché que debout.Mais je reviens à mon voyage.Parti de la JRivièrc-hcîtée le matin, je me rendis à la Pointe-à-la-Civc, pour camper le soir.Je faisais route avec un des garçons du seigneur Rioux des Trois-Pistoles : c’est lui qui m’a appris l’histoire que je vas raconter sur le Père Ambroise, un des missionnaires qui desservait la côte du Sud, avant l’établissement des paroisses en bas de Kamouraska.Le Père Ambroise logeait toujours chez le seigneur Rioux à Trois Pistoles.La dernière fois qu’il est 116 LES SOIRÉES CANADIENNES.venu faire sa mission, il passa là quelques jours pour exercer le saint ministère comme d’ordinaire.Pendant qu’il était là il arriva un tireur de 'portraits, qui allait ainsi par les campagnes comme vous avez vu.Il prit envie au seigneur Pioux et aux autres gens des Trois Pistoles de faire prendre le portrait du Père Ambroise.Le Père ne s’en souciait pas trop ; comme on lui dit que ça ferait plaisir à tout le monde, il y consentit.Mais dans ce temps là ce n’étaient pas des petits portraits dans des petites boites comme aujourd’hui, c’étaient des portraits faits en peinture et grands comme on voulait.Quand le portrait fut fini, on le mit dans la Chambre de Compagnie et les gens vinrent le voir.Chacun s’extasiait et on trouvait le portrait bien ressemblant: il y avait sa robe, son bréviaire sous le bras ; en un mot tout y était et on ne pouvait pas s’y méprendre.—Pour moi, dit le Père Ambroise, quand le peintre fut parti, je trouve que je ressemble à un noyé dans ce portrait ! Après la mission, le Père Ambroise, étant sur le point de partir pour Pimouski, dit au seigneur Pioux : —Mon bon Monsieur Pioux, pourriez-vous me FORESTIERS ET VOYAGEURS.117 donner nn vieux gobelet de ferblanc pour mes voyages, j’ai eu le malheur de perdre celui que j’avais, je ne sais trop comment ?—Mon Père, reprit le seigneur Kioux, en prenant sur la table un gobelet d’argent, faites moi le plaisir d’accepter celui-ci en souvenir de moi.—Ali ! je ne puis pas faire cela ; donnez-moi je vous prie un gobelet de ferblanc.—Mon père, vous ne me refuserez pas le bonheur de vous offrir un petit cadeau ; j’en serais peiné.—Mon cher Monsieur Rioux, vous savez que je ne pourrais accepter ce gobelet qu’à la condition de vous le rendre, et si j’allais le perdre.—Eh ! bien ; mon père, vous allez le prendre et il reviendra à moi ou à ma famille, après votre mort : si vous le perdez le Bon Dieu me le rendra.—Ainsi-soit-iî, reprit le Père Ambroise, et que le Bon Dieu vous récompense, avec votre famille, de toutes les bontés que vous avez eu pour son humble serviteur.Le Père Ambroise partit dans un canot dirigé par deux hommes.La famille Rioux et les voisins le reconduisirent jusqu’au rivage : c’était comme un enterrement, tout le monde était triste.Dans les environs de la Pointe-à-la-eive le canot, on ne sait par quel accident, chavira : le Père Anbroise et un des hommes qui conduisaient l’embar- 118 LES SOIRÉES CANADIENNES.cation se noyèrent ; l’antre se cramponna au canot et réussit à se sauver (*).Le lendemain matin, Madame Kionx, en faisant son ménage, trouva le gobelet cC argent sur la table de la Chambre de Compagnie, à la même place où il était, quand le seigneur Lioux l’avait pris pour le donner au bon Père.On se dit, de suite, le Père Ambroise est mort ; il l’avait bien dit que son portrait était le portrait d’un noyé.Nous perdons gros ; mais il y a un saint de plus dans le Ciel ! Comme vous pensez bien, Le Gobelet *> -ira o dj.jj no 80 iJnJB SQl écrites qu’on leur a distribuées, et à leur loisir ils en 1 ** ri U «aiFf (£ ÎJ5KLUIH transcrivent les caractères très-fidèlement et dans le mTTTt lu** pntrrrr oiriixiœFBOyfin : 89ÎOJ même ordre qu’ils les trouvent tracez sur d'autres cahiers cpii doivent leur servir à l’Eglise pour prier, pour chanter, et pour suivre le Patriarche dans ses interrogations aux enfants et aux autres ieunes gens ° KSBlaui) : 9D gilTara 91 12 ,90p -.Sn.O XJ»» 9J g» I plus grands, et dans les réponses de ces ieunes gens Prif)îÏÏ9 etilq 91 nVyoïn oî smmoô ësyichsiiS >> au Patriarche, dans les temps-que.se fait le catéchisme.Ce qufils ont particulièrement de bien écrit en ce genre, est le catéchisme delà communion avec tous les actes à faire soit devant, Soit après la communion, cahier qu’ils ne manquent pas dé porter avec; eux à ' l’Eglise toutes les fois qu’ils doivent y recevoir le Saint bacrement de sorte qu ils tout eux-memes, les femmes comme les hommes, leurs livres de chants, dé prières 358 LES SOIRÉES CANADIENNES.et d'instructions.Quand ce que l’on leur donne en hiéroglyphes doit être chanté, il faut qu’auparavant ils le sachent bien lire et bien réciter sur le papier, si on veut qu’ils 11e tardent pas à le sçavoir bien chanter.Cependant il faut beaucoup plus de fois le répéter en chantant qu’eu récitant, afin qu’entr’eux ils sachent bien s’accorder dans le ton et dans les différentes inflexions de la voix ; qu’ils ne- précipitent point leur chant, qu’ils s’arrêtent tous ensemble aux endroits marqués, et qu’ils finissent tous ensemble en même temps.Pourquoi, me dira-t-on, ne leur avoir pas plutôt donné d’abord notre alphabet, et ne leur avoir pas appris à s’en servir comme nous ?n’eussiez-vaus pas abrégé, messieurs, par là beaucoup de votre travail et.de vos peines, pour les rendre-capables de lire et d'apprendre par cœur tout ce que vous voulez qu'ils sachent ?A cela nous répondons que s’ils étoient une fois en état de se servir comme nous de notre alphabet soit pour lire, soit pour écrire, ils abuseroient infailliblement de cette science par cet esprit de curiosité, que nous leur connaissons, qui les domine pour chercher avec empressement à sçavoir plutôt les choses mauvaises que les bonnes.Si on nous dit que nous ne devons pas craindre parmi eux ces abus, vû qu’ils ne pourront lire que ce qui sera émis en leur langue, et ne pourront écrire que des mots de leur langue, c’est qu’on ne sçait pas que plusieurs d’entr’eux entendent et parlent assez bien notre langue.Ce dont ils ne sçavent que trop se prévaloir dans 110s assemblées, où je les ay souvent LES MISSIONS MICMAQUES.35# vus fort mal à propos interrompre l’interprète qui rendoit au mieux de leur langue en la nôtre leurs harangues et les représentations qu’ils faisoient au Gouverneur François y présidant.A moy-même qui, au défaut d’interprête, voulus bien une fois leur en servir, ces mêmes me dirent : T’apperçois-tu, mon Père, que ce que tu rends en françois, n’est pas ce que nous disons ?—Eli quoy,?leur dis-je, voyci vos o paroles : Echk m8 p8ni cliKedaK8 k’8schin8 k’téléguè- min8, èchk m8 p8ni déléikS tan délidèlmSlk, kinS o t— ^ mikmaSkSi tan d è ch i k 8, an 8 an eî a cliaxmaK nap-kacbi tan dèlkimSlkSik, nedaïk kechpaSK mikeîii-dekclmS.Yoicy comme je les viens de rendre: Nous noué sentons disposés tous tant que nous sommes de Mikmaques à plutôt renoncer à la vie, qu’à cesser d’obéir au Roy notre Père en tout ce qu’il lui plaira de nous ordonner, aussi bien qu’aux officiel s qui le représentent.Je leur fis voir qu’il étoît impossible de conserver en françois le sens de ce qu’ils vouloient dire, en le rendant de mot à mot ; que le tour que j’avois prié, étoit le véritable; qu’il étoît au-dessus d’eux d’exprimer aussi fidèlement en françois de pareilles phrases mikmaques.Vous ne connoisSez, leur dis-je, ni le génie de votre langue, ni le génie de la nôtre ; à peine êtesLvous cordonniers que vous voulez déjà vous donner des airs de philologues ; pour rendre en notre langue ces mots de la vôtre : kijSlk tan délSigît mSiSalkSgich, qui, traduits littéralement, veulent dire : Que' le créateur, selon comme il se nomme, soit béni par paroles de remercîment.Croyez- 360 LES SOIRÉES CANADIENNES.vous qu’il faille s’eu tenir à cette traduction pure et littérale, que je viens de vous en faire, parce que vous mômes ne la pourriez pas faire, tant peu êtes-vous capables de vouloir icy me redresser dans ma manière d’interpréter ?croyez-vous, dis-je, que cette phrase est rendue en françois comme il convient qu’elle le soit ?Je vous conseille de ne dire ni oui, ni non.parce que vous n’éviteriez pas de vous rendre ridicules en affirmant, ou en niant.Yoyci donc comme il faut traduire en françois ces mots : KijSlk, tan délSigit, mSiSalkSgich ; Que le nom du Seigneur soit béni.Ils sont alors aussi bien exprimez en notre langue qu'ils le sont dans la vôtre.C’est ainsi qu’il faut relancer et humilier ces tristes Aristarques, pour s’en faire respecter et craindre; autrement vous les verriez sans cesse épiloguer sur tout ce que vous pourriez dire et môme faire.Mais ils s’émanciperoient bien autrement, s’ils pou voient faire usage: de notre alphabet soit pour lire, soit pour écrire ; ils ne tarderoient pas à se fortement persuader qu’ils en sçavent beaucoup plus que ceux qui sont faits pour les instruire.Je m’aperçois depuis longtemps que l’esprit de subordination n’est pas dans ces docteurs manquez comme dans les autres, tellement orgueilleux et vains qu’ils en sont insupportables,fort mauvais chrétiens, quoi-qu’à les entendre vous les prendriez pour ce qu’il y a de plus saint, de plus pieux, de plus juste dans la nation.Pour peu qu’on s’applique à les observer dans leurs démarches, on ne tardera pas à connaître l’énorme différence, qu’il y a entre ce qu’ils sçavent LES MISSIONS MICMAQUES.3GÎ 4 n' '/- dire, et ce qu’ils sçavent faire.Pour tâcher de persuader aux autres qu’ils sont fort au-dessus du chagrin que leur cause le peu de cas qu’ils n’ignorent pas que je fais d'eux, ils leur disent : Si nous étions comme le ,v ( i * f L kokoouôeh, dont les yeux ne peuvent supporter le grand jour, ah ! que nous serions chéris du Patriarche ! Mais nous avons ce malheur, si ç’en est un pour nous, d’etre nez trop clairvoyans.Ils ne disent pas que par ce dernier mot ils entendent, plus spirituels, plus intelligens, plus avisez que beaucoup d’autres de leur nation ; mais qui ne le dévineroit pas ?C’est ainsi que les fait parler cette enflure que leur cause ce peu de françois qu'ils sçavent.D’où il est tout naturel de croire que, s’ils sçavoient comme nous, faire usage de l’alphabet tant pour lire que pour écrire, non-seulement ils ne seroient pas supportables dans le débit de leurs pensées, mais encore seroient-ils capables de causer de grands maux parmi la nation, tant par rapport à la religion et aux bonnes mœurs, qu’au gouvernement politique.Nous ne sommes pas bien venus, continuent-ils, du Patriarche, quand nous nous présentons aux sacremens : il croit apparemment que parmi les françois nous ne pouvons pas trouver de Patriarche.à qui il nous sera aussi facile de nous confesser qu’à lny.Je ne néglige point de répondre à ces sots discours, quand ils me parviennent, non ailleurs que dans mes prônes, ou dans la courte instruction que je suis en usage de toujours faire à la fin de notre prière du soir ; et je fais en sorte, en les raportant que rien ne paroisse affecté de ma.part à cet égard.Ce que 382 LES SOIREES CANADIENNES.j’allègue dans ees occasions contre les vains raisonneurs, se retient et fait du bien.J’assure donc, après ce que je viens de rapporter, que de vouloir substituer notre alphabet aux caractères dont nos sauvages se servent pour lire et pour écrire, ce seroit fort mal travailler et pour eux, et pour nous.Le sauvage s’imagine que tout ce que contiennent nos livres imprimez, tant petits que grands, n’est que pour le porter à Dieu, l’exciter à être bon priant, luy parler de vertus à pratiquer, et de vices à fuir, l’entretenir sur l’état où se trouvent nos âmes détachées de nos corps par la mort ; luy apprendre ce qu’ont fait autrefois les premiers priants, les austérités des uns, la force et la constance des autres à confesser la prière au milieu des supplices que leur faisoient.endurer les ennemis du nom de Jésus-Clirist ; en un mot le sauvage croit que tout ce que contiennent nos imprimez est ou pure parole do Dieu consignée par écrit, ou paroles de quelque grand serviteur de Dieu mise par écrit pour le bien de l’homme Priant, qui peut luy-meme la lire, ou se la faire lire par d’autres.Ouvrez devant un sauvage un livre, duquel vous entrepreniez de luy interpréter ce que vous voulez alors y lire.Si ce que vous en lisez en sa présence ne luy frappe pas l’oreille des noms de Dieu (Nixkam), de Jésus-Christ (ièchouk’lit), de sauveur (ouèchtaoulk), de Rédempteur du genre humain (mechta ousclieda-oui ouet), de Marie Vierge par excellence (ouèlinax-kouet Mali), de Prière (ElajoudmaKan) &c, au moins de quelque chose qui ait relation à la Prière, il croira LES MISSIONS MICMAQUES.363 vrayment que vous badinez, et que vous faites dire au livre tout ce qu’il ne dit pas.D’où vient cette façon de penser du sauvage ?c’est qu’il croit fermement que ce que je viens de rapporter ci-dessus, est ce qui mérite seul d’être consigné par écrit, et imprimé de même.Un d’entr’eux, qui entend fort bien lefrançois, me comptoit un jour qu’ayant été obligé de séjourner pendant quelque temps à Louisbourg-en maison bourgeoise, il voyoit tous les soirs le maître de la maison prendre un livre, dans lequel il lisoit en présence de toute sa famille ces paroles : De tous les Dieux le plus puissant est le Dieu de l’amour.Dans l’univers tout luy obéit, tout luy est soûmis ; son souffle et ses traits l’emportent en vertu et en efficace sur tous les bruslots que Jupiter souverain de l’Olympe tient en sa main.Mars, ce Dieu de la Guerre, ne luy résiste pas ; c’est par ce Dieu que le cœur de tous les cœurs le plus dur s’amolit, que riiumain de tous les humains le plus farouche, le plus barbare, le plus insensible, le plus intraitable &c.se métamorphose tout à coup.Voyez ces maîtres du monde aux pieds d'une beauté qu’ils adorent, etc.Je ne pouvois, continuoit le sauvage, m'imaginer qu’il tirât de son livre ce qu'il nous disoit tantôt en chantant, tantôt en récitant : car cet homme là est Priant aussi bien que toute sa famille ; ce qui me porte à croire qu'il badinoit, et qu’il ne disoit point ce qui étoit dans son livre.Mais ce qui me fait encore croire qu’il badinoit, c’est qu’il répôtoit souvent en chantant, qu’avec de l’or qui tomboit du ciel comme de la pluie, le grand Dieu de l’Olympe 364 LES SOIREES CANADIENNES.a voit sçu tromper une fille enfermée dont je ne sçau- rois te dire le nom.Si tu avois vû comme mov cet «/ homme le livre à la main chanter et réciter de même, f r tu aurois, je pense, juré qu’il tiroit tout cela de son livre.Tu crois, lui répondis-jê, que j’aurois juré que son livre eonterioit de pareilles sottises l Que penses-tu donc de moy?voyci ce que tu m’aurois vû faire alors, si j’y avois été toy présent.J’aurois dit au maître de la maison : L’instrument que vous avez * - rr rr rr f ' TJ’’ r entre les mains ne peut rendre les sons que vous vou- lez luy faire rendre ; laissez-le donc là, et contentez-vous de les exécuter de bouché.C’est comme si je luy avois dit : Le livre que vous avez entre les mains ne peut rendre à vos yeux ce que vous récitez et ce que vous chantez; laissez-le donc là,'et contentez-vous de nous réciter et de nous chanter sans livre tout ce que vous suggère votre humeur badine.Mais, mon Père, repartit le sauvage, jen’ay guère manqué en te disant que tu aurois vrayment cru, si tu l’avois vû, qu’il tiroit de son livre les récits et les chants qu’il nous faisoit, d’autant qu’il avoit des lunettes plantées sur le nez, à l’aide desquelles il paraissoit facilement trouver dans le livre ses récits et ses chants.Non, luy dis-je une seconde fois, les lunettes ne m’auroient pas imposé ; j’aurois seulement pensé que c’étoit un second badinage ajoûté au premier.Comment veux-tu que ce n’ait pas été un pur badinage de sa part, puisque tu sçais comme moy que ce qu’il récitoit et ehantoit ne pou voit se trouver dans le livre ?Cependant je trouve qu’il faisoit très-mal en affectant de tirer de pareilles LES MISSIONS MIGMAQUES.365 sottises d’un livre où elles ne peuvent se trouver.Cette dernière raison parut plus satisfaire le sauvage que la première.Quand ce ne seroit seulement que par rapport à cette façon de penser des sauvages touchant les livres imprimez, je pense que nous faisons sagement de nous en tenir à nos hiéroglyphes, avec lesquels nous leur donnons facilement connois-sance de tout ce qu’il faut qu’ils sachent de la religion qu’ils professent, et des maximes qu’elle établit pour les bonnes mœurs.Mais lorsque nous considérons encore que nous avons à vivre avec une nation qui, quoiqu’elle ait toujours été jusqu’aujourd’huy très-attachée et très-soumise au gouvernement françois, pourvoit peut-être à l’avenir nous manquer, nous trahir, enfin se détacher de nos intérêts, qui sçait s’ils ne se serviroient point à cette fin de cet art d’écrire, que nous leur aurions communiqué ?Il ne faudroit pour cela parmi -eux que quelque mécontent, que quelque homme ou quelque fille subornez, gagnez corrompus, qui par lettres agiroient au loin sur le cœur des autres, et par là .nous piongeroient dans des maux que nous n’aurions sans doute pas prévus.Il y a parmi eux des esprits remuants, inquiets, chagrins, turbulents, à qui je connois qu’il ne manque que ce sçavoir faire, pour être bien capables de manœuvrer de'même, surtouten temps.de guerre.C’est dans nos assemblées que ces sortes de génies, là se font connoi-tre.Jamais ils ne sont de, l’avis de la plus saine et de la plus considérable partie.Vous voyez, dans tout ce qu’ils proposent, toujours quelque chose d’inique à 3G6 LES SOIRÉES CANADIENNES.faire, à machiner entr’eux, contr’enx mêmes, ou contre quelques habitans des côtes françaises.Pour-quoy, par exemple, diront-ils, trouver mauvais que nous sortions de ces terres-cy pour aller hyverner dans d’autres endroits où nous ne pouvons manquer de trouver abondamment de quoy manger, et où nous ferons en pelleterie bien au-delà de ce qu’il nous faut pour payer nos dettes ?Tous les jours le Patriarche nous dit : Mes enfans, soyez fidèles à payer ce que vous devez ; souvenez-vous pour cela de ne pas perdre votre temps.Nous ne demandons pas mieux que de nous conformer à ses avis, et c’est bien vouloir nous y conformer que d’entreprendre d’aller au loing chercher ce que nous sommes plus sûrs d’y trouver qu’icy; pourquoi donc s’y oppose-t-il ?D’ailleurs notre dessein est de faire un présent à notre Eglise aussitôt que nous serons de retour.Voilà le vray langage du sauvage quand .il a réellement envie de tromper et de ne pas seulement accomplir un iota de tout ce qu’il promet.Il va effectivement au loin, comme à lTsle de Terre-Neuve, où il ne manque point de faire fort bonne chasse ; mais il n’en rapporte jamais rien qui vaille, parce que le vray dessein qu’il avait en y allant n’étoit autre que d’employer toute la pelleterie qu’il y devoit faire, en eau-de-vie et en vin de Navarre, que les pêcheurs de ces côtes-là leur donne sans scrupule en échange.Un autre me dira en pleine assemblée: Mon Père, nous avons trouvé des bestiaux éloignez de beaucoup plus de trois lieues des habitations françoi-ses ; nous les regardons comme perdus et égarez LES MISSIONS MICMAQUES.867 pour jamais clans les bois : ne seroit-il pas mieux que nous les tuassions pour profiter de leur chair et de leur peau, plutôt que de les laisser perdre ?Je réponds alors : Quand je sçaurai que ce n’est pas vous mêmes qui les avez fait fuir jusqu’à cette distance dans les bois, je sçaurai à vous dire s’il convient que vous vous en empariez.Si vous vous avisez de le faire avant la réponse que je vous dis d’attendre, M.le Gouverneur en sera informé, et l’entrée de l’Eglise vous sera refusée jusqu’à ce que vous m’ayez apporté soit en argent, soit en effets ce que ces bestiaux seront reconnus valoir : car que ces bestiaux se soient écartez d'eux-mêmes sans que vous les ayez fait fuir, je le veux bien ; mais, en mettant vous mêmes la main dessus sans avoir égard à ce que je viens de vous dire, il ne se pourra que vous ne vous fassiez violemment soupçonner de les avoir vous-mêmes chassez jusques dans l’endroit où vous les aurez tuez.Un troisième après celuy-ci me dira : Sçais-tu, mon Père, que j’ai dernièrement voué d’aller incessamment avec ma famille à notre grande mère Sainte Anne ?Si j’y allois sans t’en avoir donné avis, tu m’en voudrais.A cela je réponds : Ce ne serait pas sans raison que je t’en voudrais, comme, j’en veux à tous ceux qui y vont, soit qu’ils me le disent, ou ne me le disent pas.Je m’explique : quand on entreprend de faire des pèlerinages dans des vues et des intentions tout autres que celles que je sçai que vous avez en allant à Sainte-Anne du Canada, je m'en réjouis, bien loin de m’en attrister.Je sçay alors qu’on y va dans l'intention de marquer 868 LES SOIREES CANADIENNES.sa reconnoissance à la Mère de Marie Yierge par excellence dans l’endroit où elle est spécialement honorée, pour les grâces particulières que l’on croit avoir reçues dans certaines conjonctures de Dieu par son intercession.Or, en y allant de même, que peut-on avoir dans le cœur sinon le désir de se rendre le plutôt que faire se peut au lieu de dévotion marqué ?d’y accomplir aussitôt qu’on y est arrivé ce qu’on a promis d’y faire ?de prendre ensuite le party de s’en revenir, toujours dans les dispositions de mettre à profit toutes les grâces qu’on reconnoît avoir reçues de Dieu par l’intercession de la sainte invoquée ?Dites si c’est ainsi que vous accomplissez les vœux que vous faites à Sainte] Anne du Canada ?Vous y allez, et, pour vous y rendre aussi bien que pour en revenir, vous mettez des années.Pourquoy ?c’est qu’en y allant, vous n’êtes pas bien intentionnez.Yous sçavez que chemin faisant vous ne manquerez point de trouver des buveurs d’eau-de-vie comme vous, avec qui il vous faudra visiter de compagnie toutes les habitations françoises de ces côtes les unes après les autres, non à d’autre dessein que d’y aller chercher de l’eau-de-vie, qui ne vous est donnée que pour la pelleterie, ou l’huile que vous portez, dites-vous, à votre Grande mère Sainte Anne, mais qu’en bonne vérité vous ne portez avec vous que pour avoir de quoy commettre à votre aise les plus grands excès en boisson.Ensuite de ces excès, dans quels autres ne tombez-vous pas ?Quand vous avez ainsi dépensé, perdu, dissipé ce que vous aviez mis de réserve pour LES MISSIONS MICMAQUES.869 être déposé dans le lieu où votre Grande Mère Sainte Anne est spécialement vénéréè, vous entreprenez ni plus ni moins de vous y rendre ; mais hélas ! quelle figure y allez-vous faire ?le dirai-je ?non, il faut que je sache quelquefois me taire sur certains endroits de votre vie dont je sens que le récit n’est réelleiïient pas supportable ; sacliez-m’en gré, si vous voulez, ou non.Enfin, ce lieu de dévotion que vous avez visité, vous en revenez, en quel état, en quelles dispositions, en quel équipage ?Dieu le sçait.L’état où se trouvent de pauvres gens qui en voyageant ont eu le malheur de tomber entre les mains de Coquins, de larrons, de pillards, tel est le vôtre, quand vous arrivez au bout de deux ou trois ans de Sainte-Anne du Canada ; de plus grandes dispositions à mal faire sont tout ce que vous raportez pour fruits de votre pèlerinage, et vous ¦ paroissez, en arrivant chez nous, dans 1 equipage de rv), • ; vrais mendians.Ce spectacle que vous me donnez alors, me fait hausser les épaules sans vous plaindre.Ce sont ces grands enfans tant garçons que filles qui vous appartiennent, que vous avez rendus témoins de tous vos déréglemens, qui n’ont pu prendre sur vous que de fort mauvais exemples, et que je dois véritablement plaindre.Faites plutôt ce qUe vous voyez faire icy aux plus sages d’entre vous."Rendez dans notre Eglise vos vœux au Grand Dieu par l’entremise de Sainte Anne, qui, je vous assure, est autant icy en état de prier pour vous, de vous protéger, de vous faire obtenir l’effet de vos demandes, qu’au lieu où est son oratoire, n’en doutez pas.Mais, pour vous faire 24 370 LES SOIRÉES CANADIENNES.voir qu’en vous détournant d’y aller, je n’ay précisément en vue que le bien de vos âmes, demandez à tous ceux qui m’ont obéi à cet égard ce que jeteur ay dit défaire en conséquence ?Tous n’irez point, leur disoi-je, mes enfans, à Sainte-Anne en Canada, mais ce que vous vous êtes engagez par vœu d’y donner* y sera remis fidèlement par des occasions sûres que je vous en ferai trouver.Il se lient, dans ces assemblées, de la part de ces mêmes génies cara.etérizés cy-dessus beaucoup d’autres propos de cette nature que je ne rapporte pas.J’en ay déjà assez dit pour vous ennuyer, et même pour vous dégoûter de lire la suite de ces tristes mémoires.Dans cette intention que j’ai de faire connoître à fond ces- sauvages-ey, je ne puis guères omettre ces sortes de détails,, heureux suis-je d’avoir au moins à m’excuser de même pour me rendre tant soit peu plus supportable.Il faut toujours, autant que faire se peut, donner à nos raisonneurs des raisons qui remportent sur les leurs.S’ils ne s’y rendent pas, ils en sont au moins humiliez, et n’osent plus entreprendre qu’en cachette de faire valoir leurs propositions qui n’ont pas é'té goûtées dans l’assemblée.J’ai heureusement réussi à leur faire perdre la coutume de tenir des assemblées uniquement entr’eux, autant de fois-qu’ils se voyoient tous réunis soit à Maligaouèche notre ancienne mission, soit sur notre Isle de la Ste.Famille, où nous nous sommes installez depuis' 1750; actuellement, quand il est nécessaire que nous-nous assemblions, c’est toujours chez le commun- LES MISSIONS MICMAQUES.371 clant du Port-Toulouze avec le clief décoré de sa médaille.Si le chef ne s’y trouve point, ils ont beau demander à s’assembler, on ne le fait point, et rassemblée est remise jusqu’à l’arrivée du chef, c’est ainsi que nous travaillons à leur inspirer de plus en plus l’esprit de subordination, et nous avons la satisfaction de voir que messieurs nos commandans maintiennent avec fermeté cet arrangement que nous avons pris déjà depuis longtemps.Hors de ces assemblées, rien ne se décide de ce qui les importe.Quelle digression ! Je reviens aux sauvages que j’ai laissez à la porte de notre petite Eglise ; nous'y entrons tous, excepté les femmes qui se tiennent à l’entrée.La messe se dit, à la fin de laquelle j’avertis tous nos guerriers de se confesser avant de partir.Je leur demande une heure de temps pour moy, après quoy je reviens les trouver pour les écouter.Soixante-et-dix-sept se présentent.Je suis à les confesser depuis midy jusqu’à six heures du soir.Je fais ensuite la prière, et ils partent.René, chef des sauvages de l’Akadie, un des plus vaillans mikmaques qui fût alors, se met à leur tète.Ils traversent en can not s le Bras de mer qui nous sépare du Portage, et marchent en chantant leurs chanson de guerre jusqu’au Grand lac de Miré, qu’ils traversent pendant la nuit par le moyen de radeaux qu’ils font.Au jour ils se trouvent dans les plaines de Lorenbec où ils rencontrent un détachement de cent cinquante françois commandez par M.Beaubassin de la Yallière, auquel ils se joignent sur le champ.Ils apperçoivent, un gros pelotton de troupes angloises, composé au 372 LES SOIRÉES CANADIENNES.moins de six cents hommes, qui fait mine de vouloir fondre sur eux en tirant et en précipitant le pas vers l’endroit où ils ne font que d’arriver.Aussitôt René se dépouille, et ne garde sur lu y que sa médaille ; il dit aux autres en la leur montrant : Mes frères, voyci l'image de notre Père, battons-nous ?Todoue, nan K’ouschinou outouikatiguen, madeundik ?Les autres, pour la plus part dépouillez comme luy, répondent à ce qu’il leur a dit par le cry de guerre, et luy disent : Çà, battons-nous; Tok madeundinèch.Aussitôt, voyant les anglois s’arrêter tout à coup à portée de fusil, et prêts à faire feu sur eux, ils ne perdent point de tems, font leur décharge sur la première ligne des ennemis, qu’ils éclaircissent notablement.Ils rechargent prestement et promptement, et tirent ; ils ne font autre métier depuis six heures du matin jusqu’à ce que le soleil se couche, les ennemis de leur côté tirant sans cesse sur eux.René va aux uns, revient aux autres, les encourageant tous, en leur criant : Nous sommes sur une terre pelée, qu’importe, vive le Roy notre Père ; les françois y sont aussi comme nous, nous ne faisons tous qu’un.Mourrons s’il le faut, c’est pour la Prière ; mais tuons auparavant.Pres-qu’aussitôt après que ce brave sauvage eût cessé de parler de même, il reçoit un coup de feu dans 1 estomac qui le renverse par terre.Il veut se relever pour tirer de nouveau, mais les forces luy manquent totalement.Il fait le signe de la croix, et dit en présence de plusieurs françois et sauvages qui l’entourent : Allez, mes frères, allez vous battre pour la Prière et LES MISSIONS MIOMAQUSS 373 pour le Roy nôtre Père qui en est dans ce païs cy 7e soutien.O mon Dieu, que je ne tombe pas entre les mains des anglois ! portcz-moy, mes frères, dans quelque petit enfoncement à l'écart, et couvrez-moy de quelque cliose.Quatre sauvages le portent à environ cent pas de l’endroit où on se battoit, le mettent dans une espèce de petit fossé qu’ils rencontrent heureusement, le couvrent de mousse, après avoir bien à la hâte appliqué sur sa playe plusieurs morceaux et lambeaux de leurs chemises imbibées de thérébentine, et reviennent se battre.Les anglois ne remuent pas, mais ils font et sur les sauvages et sur les françois de si fréquentes décharges, que s’ils tuent peu des uns et des autres, ils ne manquent pas à chaque de leurs décharges d’en blesser beaucoup.Hélas ! que n’au-roient-ils pas fait, s’ils avoient sçu mieux s’y prendre ! Cinq des sauvages se trouvent tout à coup hors de combat, l’un pour avoir le bras cassé à deux endroits, l’autre pour avoir reçu un grand coup de fusil dans l’épaule, un troisième pour se trouver dangereusement blessé de même, mais un peu plus bas que l’épaule, un quatrième pour avoir été frappé à la joue gauche d’une balle qu’il reçut dans sa bouche, et qu’il avala tout de suite avec cinq dents molaires, deux supérieurs et trois inférieurs.Enfin le cinquième pour avoir reçu un coup presque tout semblable au quatrième, à la joue gauche, avec cette seule différence, que la balle luy endommagea la langue, et lui fendit la lèvre inférieure au côté droit.Un autre tombe tout de suite après ceux-cy d’une balle qui luy casse l’os de 874 LES SOIRÉES CANADIENNES.la cuisse.Les soixante-et-trois continuent de se battre, parce que, quoiqu’ils croyent leur chef mort, ils retrouvent dans celuy qui est à la tête du détachement françois un homme qui a l’art de les exciter à bien faire, et qui sçait bien comment il faut agir avec eux dans ces occasions, pour qu'ils ne lâchent pas pied.Trois se trouvent subitement blessés sans qu’ils sachent comment.C’est par leurs fusils qui crèvent entre leurs mains.Us ne reconnoissent cet accident qu’après avoir repris leurs sens.Deux de ces trois ainsi blessez veulent revenir à la charge ; mais ils reconnoissent leurs mains gauche hors d’état de leur pouvoir servir alors.Le troisième reste comme privé pour toujours de la faculté de voir par le trop de poudre enflammée qu’il a reçu dans les yeux.Trois du détachement françois tombent morts des balles qu’ils ont reçues dans la tête ; phis de quinze se trouvent mortellement blessez aux cuisses, aux jambes, aux bras et dans l’aine.Us continuent de faire feu sur l’ennemi jusqu’à ce que la poudre et les balles viennent à leur manquer.Cependant les anglois voyant plusieurs des leurs tomber morts, et plusieurs blessez à mort à chaque décharge que font sur eux les françois et les sauvages, n’observent plus d’ordre dans leurs rangs, on les entend crier mille et mille fois ouras.On les voit se tenir fort écartez les uns des autres, toujours néanmoins sur une espèce de ligne droite parallèle à la nôtre, mais beaucoup plus longue.On ne discontinue pas de faire feu de part et d’autre ; plusieurs sauvages se trouvent blessez, les uns aux bras, les autres aux LES MISSIONS MICMAQUES.375 jambes, sans qu’ils s’en apperçoivent.Il en est de même des françois, dont le commandant se trouvé blessé aussi d’une balle à la jambe.Les anglois de leur côté entrent en désordre, se trouvent désolez par le feu continuel que font sur eux les sauvages dont les coups ne manquent guères de tuer ou de blesser ceux sur qui ils sont portez* on les voit déplus se ramasser tous précipitamment et en foule autour de leur commandant qui apparemment vient d’être tué ou grièvement blessé.Ce commandant ne paroît plus, et les .anglois paraissent de nouveau vouloir recommencer leur feu.Mais la poudre et les balles venant à manquer totalement aux nôtres, ils sont obligez de se retirer.D’ailleurs le jour finit, il est temps de gagner les bois, plus de vingt du détachement françois qui ne peuvent se sauver comme les autres sont faits prisonniers.Les anglois toujours fort supérieurs en nombre, malgré le monde qui leur a été tué, se trouvent maîtres cle la plaine, tous les sauvages tant blessez que ceux qui ne l’étoient pas gagnent avec les françois et leur commandant les bois de Miré.Là ils se divisent, les uns pour tâcher de se rendre â Louisbourg pendant la nuit, les autres, qui sont les sauvages, pour se rendre de l’autre côté du Portage de L’abrador, qui étoit l’endroit où nous les attendions.Ils travaillent à faire le plus promptement qu’il leur est possible des civières et des brancards pour emporter avec eux les estropiez et les rendre au Portage.A la pointe du jour, trente-huit des leurs viennent à leur rencontre dans le dessein de se joindre à eux pour se battre; mais ils vojent S7ô * LES SOIRÉES CANADIENNES.bien qu’il faut revenir avec les autres extrêmement fatiguez ; ils se chargent eux-mêmes du transport des blessez, et les rendent au Portage vers les huit heures du soir du lendemain de l’action, dans les plaines de Lorenbee.Ces trente-huit plus vieux que jeunes étoient restez, avec nous faute de fusils et de munitions.La nouvelle nous étant venue que M.Beauhassin avoit à donner tout ce qui leur manquoit en munitions et mêmes en vivres, ils ne tardèrent pas d’entreprendre de venir joindre leurs camarades quoique fort inutilement ; car ce n’étoit pas seulement les fusils, la poudre et les balles qui manquoient, mais encore les vivres, qui furent pillez et enlevez par des fuyards du détachement françois bien auparavant l’arrivée des premiers sauvages dans les plaines de Miré.Pendant plus de trois semaines que nous restâmes, de l’autre côté du Portage, nous n’y vécûmes que d’huîtres, d’anguilles et d’épelans que nous attrapions comme nous pouvions.Pendant tout ce temps là, les anglois passent et repassent cent et cent fois auprès du pauvre Pené couvert de mousse dans un fossé, qu’ils n’apper-çoivent pas.Pené, qui depuis quelques heures a repris ses esprits, se sent en état de pouvoir sortir de l’endroit où il est ; il n’ose pourtant l’entreprendre, parce qu’il entend trop près de luy des soldats anglois qui vont et viennent, cherchent et fur tent de tous cotez, il tremble qu’ils ne le découvrent.Enfin la nuit absolument venue, n’entendant plus personne, il sort de son fossé, gagne le bois et le grand chemin qui conduit à Louisbourg.P a le bonheur de rattra- LES MISSIONS MICMAQTIES.377 per une partie du détachement françois, à la tête duquel il eonnoît qu’est M.de La Yaîlière, qu’il prie aussitôt de le faire passer avec lu y jusque dans la ville.On le fit embarquer avec plusieurs autres dans une chaloupe, et ils eurent le bonheur cle se rendre tous à Louisbourg avant le soleil levé.Tons les autres sauvages étoient aussi bien que moy dans l’intention de faire le même chose ; nous avions déjà essayé de nous y rendre par deux fois, ce qui ne nous réussit pas, vû que dès lors la Batterie Royale étoît au pouvoir de l’ennemi, et que depuis cette batterie jusqu’à la porte Dauphine, tout le chemin qu’il y a à faire ét.oit rempli de Londrins et de Bastonnois ; d’ailleurs les voitures par eau nous manquoient, l’ennemi ayant fait brusler à sa descente tout ce qu’il avoit pu trouver d’esquifs, de chaloupes, de cannots et de pirogues échouez le long de cette côte.René, fort connu de messieurs Du Chambon et Bigot et de la plupart des officiers de l’état major, fut bien reçu.On le mit à l’hôpital, où son mal, bien loin de diminuer, ne fit qu’augmenter.Il en sortit de luy môme le jour qu’il sçut qu’on devoit capituler avec l’ennemi.Il alla trouver M.le Commandant, à qui il dit : Je vois bien que nous voilà rendus à la veille de voir icy un autre maître que notre Père Louis ; cette idée m’est insupportable, mais je mourrai à moitié avant de voir de mes yeux ce que je te dis : je prends donc dès maintenant mon party, je te dis adieu, et je parts pour aller trouver mes frères.Il ne partit pourtant que le lendemain de la capitulation faite, avec plusieurs 378 LES SOIRÉES CANADIENNES.françois, qui le conduisirent jusqu’à plus d’une lieue de distance de la ville.Quand nos sauvages furent tous arrivez et rendus au Portage de L’abrador, ils nous firent voir trois feux à la distance de cent pas les uns des autres.De l’endroit de la côte où étoit le premier feu à droite, nous vîmes le feu de trois coups de fusils tirés successivement, et en entendîmes de même le bruit ; deux ou trois minutes après, nous vîmes, et entendîmes le feu et le bruit de trois coups de fusil au feu du milieu.Nous vîmes et entendîmes de même, trois minutes après, au dernier feu.Ce signal, dont nous étions convenus lors de leur départ, fut si exactement fait et donné, que sur le cliamp les filles et les femmes s’embarquèrent dans nos cannots pour aller prendre fous nos guerriers et les passer de notre bord ; ce qui nous occupa toute la nuit jusqu’au jour, à cause de ceux qui étant dangereusement blessez ne pouvoient s’embarquer et se débarquer qu’avec beaucoup de peines.Je passai toute ma nuit à la côte à les recevoir les uns après les autres, à les embrasser tendrement, à consoler les blessez, à leur dire que s’étant battus dans de si bonnes intentions, j’espérois qu’aucun d’eux ne mourroit de ses blessures, pas même de ceux de qui les playes paroissoient mortelles.“ A ce coup, leur dis-je, je vous reconnois pour de vrais enfans et serviteurs de Louis.Les plus belles médailles dont puissent être décorez les chefs soit françois, soit sauvages, ne valent pas toutes ensemble •ce que ceux d’entre vous qui ont été les plus légèrement blessex en montrent démarqués.Tous n’ôtes en LES MISSIONS MICMAQUES.379 tout pour le présent que cent quinze, nombre que je préfère à un plus grand qui ne m’auroit peut être pas donné en semblable occasion d'aussi grands sujets de contentements, que ceux que vous me donnez aujour-d’huy.Je vois en vous un cœur vraiment attaché à la Prière, je vois en vous de vrais guerriers.A l’aspect des plaines où il a fallu vous battre et tenir tête à un ennemi qui vous étoit fort supérieur en nombre, et beaucoup mieux muni que vous, vous ne vous ôtes nullement déconcertez.Quatorze de vos plus jeunes garçons qui peuvent à peine soutenir le poids et la pesanteur de vos armes à feu, et que nous croyions tous qui ne vous suivoient que pour voir, ou du moins apprendre ce que vous deviez faire, et ensuite nous le rapporter ; ces quatorze, dis-je, que je nommerai plutôt enfans que garçons faits (car vous sçavez qu’ils n’étoient et ne dévoient pas non plus être compris dans votre nombre de soixante-et-quinze), j’apprends de la bouche de Petit-Jean votre major, qu’ils ont aussi constamment que vous fait feu sur l’ennemi, qu’ils ne se sont retirez qu’avec vous des plaines, qu’un de ces quatorze est blessé à la cuisse droite, et trois autres aux jambes.” Un des blessez me dit : “ Mon Père, je m’apperçois que tu te fatigues extraordinairement en nous parlant, car tu me parois avoir le visage comme ensanglanté, et même je crois que tu rends le sang par la bouche.” M’étant aussitôt frotté le visage et surtout les lèvres avec mon mouchoir, je le vis teint d’un peu de sang que je reconnus être du leur, surtout de ceux qui avoient été blessez au visage, 380 LES SOÏRËES CANADIENNES.duquel en les embrassant tous fort tendrement, je m’étois coloré le menton, la bouelie et lefe joues.“ Tu ne me verrois pas tel, lu)7' dis-je, si à votre arrivée je n’avois pas si amoureusement collé mon visage sur tous les vôtres.Enfin je vois en vous tous, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, depuis le plus jeune jusqu’au plus vieux, de vrais serviteurs du Boy Très-Priant, dignes par conséquent de ses attentions.J’espère, Dieu aydant, que vous guérirez tons de vos blessures, il ne vous en ‘Lestera que les marques qui seront à jamais glorieuses pour vous.Bénissez Dieu, de ce qu’aucun de vous n’est tombé entre les mains de l’ennemi, de ce que vous avez eû le bonheur de vous rendre tous icy à l’exception de Bené, dont nous ne sçavôns pas encore le sort.Yous pouvez bien penser que pendant votre absence je n’ay pas cessé de vous avoir tous présens au 'saint autel, et que dans nos prières du soir nous avons demandé à Marie Vierge par excellence qu’elle vou's protégeât spécialement.” Alors Petit-Jean leur major me raconta fort exactement tout ce qui s’étoit passé entre eux et les anglois dans les plaines de Lorenbec.“ Après, me dit-il, que Bené nous eût tous exhortez à faire notre devoir en bons guerriers, nous offrîmes tous à Dieu nos vies pour la Prière et pour la deffense de ce païs appartenant au Boy notre Père.Dès ce moment tu nous aurois vû agir en gens qui ne pensent plus ni à vie, ni à mort.Il n’y eut que la poudre et les balles qui vers le soir, étant venus à nous manquer, rallentirent notre vivacité et notre feu.Sur le champ l’idée me LES MISSIONS MICMAQUES.381 vint‘d’aller avec deux de mes frères au lieu ou étaient les français et les sauvages hors de combat par les blessures qu’ils avaient reçues.En y allant à toutes jambes, nous faisons rencontre de trois françois étendus morts, dont nous prenons les fusils, la poudre et les balles, et sans aller plus loin, nous revenons faire part aux autres de notre trouvaille ; ce qui ne nous fournit pas plus de trois coups à chacun.” Ensuite il me raconta comment ils s’étoient retirez, et, en finissant, il me dit : “ Puisque tu t’es tant plu à embrasser mille et mille fois les blessez, fais cette grâce à mon chapeau, fais cette grâce à mon habit, qui sont du nombre ?” Je regardai son chapeau, qui étoit percé dans son bord de deux coups de balle, l’un à droite et l’autre à gauche, j’examinai son habit qui étoit un habit de munition dont feu M.du Quênel luy a voit fait présent quelques jours avant sa mort, aussi bien que du chapeau et d’un hausse-col.J’apperçus sur les pans ou les plis de cet habit plusieurs trous de balles.“Je ne veux pas te tromper, me dit-il, tant que je me suis battu, je n’ay pas eû mon habit sur moy, ainsi il les a reçus sans moy ; mais pour mon chapeau, je l’ay toujours eu sur la tête, et l’image de notre Père a toujours été pendue à mon col.” Après luy tous les autres me racontèrent à l’envy de quelle façon ils s’étoient comportés dans cette occasion ; les blessez me parlèrent des vœux qu’ils avoient faits pour obtenir de Dieu par l’intercession de Ste.Anne la force de se rendre au moins à l’endroit où ils se voyoient actuellement rendus.Celuy qui avoient le bras cassé à 382 LES SOIREES CANADIENNES.deux endroits me dit : “ Regarde* mon Père, comme un vray miracle de ce que tu me vois ioy.Après m'être mis en route pour m’y rendre sans l’aide de qui que ce soit, je suis tombé, environ à une lieue de l’endroit d'où j’étois parti, dans une si grande foiblesse, que je comptois bien ne te plus revoir; j’ay dit, dans le fort de ma foiblesse, plus de cœur que de bouche : “ Je te promets, ô notre grande Mère Ste.Anne, qui as pour fille Marie Vierge par excellence, et pour petit-fils Jésus-Christ notre Sauveur, que si tu m’obtiens de pouvoir me rendre seulement là où est notre Patriarche, mes enfants iront à ton oratoire, et te porteront les prémices de leurs chasses.” Etant revenu de ma foiblesse, et me sentant assez de force pour marcher tout doucement, je me suis remis en chemin ; après environ deux heures de marche, j’ai senti tout à coup une grande défaillance de cœur, j’ai vu en même temps que je perdois beaucoup de sang.Je me suis tout de suite laissé tomber au bord d’un ruisseau, dans lequel j’ai pu à grande peine tremper mon chapeau pour me le porter sur le visage.Je me suis alors senti affoibli au point de croire que je ne me relèverois pas de cet endroit là.J’ay dans mon cœur répété les mêmes promesses que j’avois faites dans ma première foiblesse à notre Gde.Mère Ste.Anne.Je suis ensuite resté là sans presque sentir que je vivois, pendant près d’une heure.Après quoy me sentant un peu remis, et voyant que je perdois toujours beaucoup de sang, j’ai de ce bras-cy déchiré ma chemise par lambeaux, n’ayant pu la tirer entière- 383 LES MISSIONS MICMAQUES.ment de dessus mon corps.J’ay si bien pû enveloper de ces lambeaux et en saisir ce bras que tu vois, aux endroits où sont les fractures, que depuis ce ruisseau d’où je suis une seconde fois parti pour me rendre jusqu’icy, je n’ay pû m’appercevoir que je perdois mon sang- comme auparavant.Après cette précaution prise, je me suis mis en marche, et Dieu in’a fait la grâce de ne pas discontinuer de marcher jusqu’à ce que j’ay été rendu icy.” Je ne pus m’empêcher de luy dire que sa grande confiance luy avoit fait obtenir l’effet de ses demandes.Quand ces gens-là, monsieur, demandent quelque grâce particulière à Dieu par l’intercession de ses saints, ils le font avec une foy admirable ; aussi en sont-ils mieux et plus fréquemment exaucez que nous.“ La raison, me disent-ils quelquefois, pour laquelle vous sentez moins que nous le secours de celuy qui veille sur toutes choses, est que vous êtes pour l’ordinaire bien mieux que nous pourvus de moyens humains pour pouvoir vous tirer d’embarras quand vous y êtes : or, Dieu le sçait, celuy qui a sur le dos une bonne couverture et d’amples mitasses aux jambes, avec de quoy faire de bonne sagainité dans sa cabanne toutes les fois qu’il luy prend envie de manger, a-t-il besoin qu’on luy donne de quoy couvrir son soy-môtne, et de quoy couvrir ses jambes, comme aussi de quoy manger ?” Un jour un de ces grands raisonneurs sur tout, qui ne sont tout au plus que scioli, et dont l’on trouve icy assez bon nombre, disoit par interprète aux sauvages assemblez au PortToulouze : “Croyez-vous, mes camarades, que 384 LES SOIRÉES CANADIENNES.les saints puissent entendre les prières que nous leur adressons et les demandes que nous leur faisons ?—-Pourquoy pas, luy répondirent-ils ?veux-tu que ces exceliens personnages en qui Dieu loge, et qui logent en Dieu pour toujours, n’en sachent pas plus que toy et nous ?crois-tu qu’ils ne connoissent que comme nous, dans l’heureux état où ils sont '?crois-tu que le grand Dieu ait refusé à notre Mère Marie, à notre grande Mère S te.Anne, et à tous les autres Bienheureux en luy, le clon de connoître tout ce qui se passe icy bas ?de combien de bons Friants ne nous parle-t-on pas tous les jours qui même avant leur mort avoient reçu de Dieu le don de connoître tout ce qui se passoit dans l’intérieur d’autres hommes ?—Mais, reprenoit ce scrutateur de la religion, le tout est de sçavoir comment vous comprenez qu’ils entendent toutes les fois cpie vous priez de s’intéresser pour vous auprès de Dieu.—Mon frère, luy répondit notre chef de prière, dis plutôt que le tout est pour toy et pour nous de travailler à devenir ce qu’ils sont; alors nous ne serons plus en peine de le comprendre, et d’en rendre raison.Croy toujours en attendant cet heureux moment, qu’il t’est aussi bien qu’à nous avantageux de les invoquer ; car ils sont plus amis de Dieu qu’aucun des vivans d’icy bas, quelque bon Friant que tu le supposes ; c’est ce que tu ne sçaurois nier.” Il leur fit encore cette question : “ Quelle différence fai tes-vous des crucifix que je vois que vous portez tous pendus à votre col, à ce que vous recevez dans vos bouches quand vous allez communier ?” Le LES MISSIONS MICMAQUES.385 -clief de Prière, se levant et se tournant du côté des •autres, leur dit : Mes frères, voyci là vis-à-vis de vous et de niov un grand miroir qui nous représente au mieux.Sommes-nous réellement dans ce miroir ce que nous sommes icy tous placez devant ?” Le faiseur de questions ayant vû ce chef de Prière se tourner du •côté des autres, crut qu’il se trouvoit embarrassé à luy répondre ; mais l’interprète luy rendant ce que ce chef de prière venoit de luy dire, il en parut si surpris et si étonné qu’il s’imagina que l’interprète avoit plutôt donné cette réponse pour eux, qu’eux-mêmes n’avoient été capables de la donner.Néanmoins il ne tarda j)as à croire le contraire par l’aveu sincère que luy fit l’interprète qu’il n’auroit pas été capable Mÿ-mêmè de donner sur le champ une pareille réponse.Je vous prie, dit-il à l’interprète, de leur demander encore ce qu’ils pensent de tous les corps de tous ceux qui sont morts depuis le commencement du monde jusques à présent, de ceux qui meurent tous les jours, et de tous ceux qui après nous mourront comme nous jusqu’à ce que le monde prenne fin.“Il n’est pas difficile de répondre, dirent-ils: le Grand Livre de la Prière porte que toute chair ressuscitera, que nous paroîtrons tous avec nos nous-mêmes et nos ombres au dernier de tons les jours devant* Jésus-Christ assis.Nous ne travaillons point à comprendre comment ce rappel de tous les corps de la mort à la vie se fera.Il nous suffit de sçavoir que le Grand Dieu l’a dit par la bouche de son fils unique ; car ce qui part de Dieu est vray pour jamais.Ainsi nous croyons que cette 25 386 LES SOIRÉES CANADIENNES.même cliair dans laquelle nous vivons maintenant après s’être séparée de nos ombres, paroîtra de nouveau rejointe à nos ombres devant J.C.lors' qu'il viendra une seconde fois d’en haut pour juger les vivants et les morts.” Après cette réponse de leur part, notre faiseur de questions leur fit encore cette dernière : “ Comment croire que des corps entièrement pourris depuis tant de siècles, ou dévorez par des bêtes féroces, ou, si vous voulez, par d’autres animaux à qui ils ont servi de pâture, ou noyez et perdus dans les rivières, dans les mers, ou bruslés, et dont les cendres ont été jettées au vent, ou dont les membres ont été épars çà et là ; comment, dis-je, croire que tous ces corps puissent se trouver spécifiquement et individuellement les memes au jour de la résurrection générale tels qu’ils étoient avant que tous ces différens accidents leur fussent arrivez ?” Le chef de Prière, à qui l’interprète avoit fidèlement rendu toutes ces difficultez ainsi exprimées par notre curieux scrutateur, donna pour luy-même et pour tous ses frères cette réponse : “ Mon frère, si tu étois chargé de cet ouvrage, je veux dire, de faire retrouver tous les corps tels et en même nombre qu’ils auront été depuis le commencement du monde jusqu’à sa fin, écoutes-bien mon frère, nous ne‘doutons pas qu’alors la chose ne te fût absolument impossible dans son exécution.Mais connois-tu bien celuy qui s’est chargé de cette besogne ?sçais-tu que celuy qui par sa parole a donné l’être à toutes les choses visibles et invisibles, est celny-là même par le commandement de qui tout ce LES MISSIONS MICMAQUES.38'r que tu crois perdu sans ressource se retrouvera en même nombre, et sans changement ou altération d’espèce ?Ecoute encore, mon frère : si quelque chose se perd à tes yeux, ne penses pas qu’il en soit de même à l’égard du Grand Dieu ; puis-je croire, mon frère, que tu ignores qu’il n’y a rien d’impossible à Dieu ! cependant le grand livre de la Prière t’apprend que quand Gabriel, l’envoyé de Dieu eut annoncé à notre Mère Marie qu’elle mettroit au monde le Sauveur de toutes les nations sans que pour cela elle eût habité avec aucun homme, il luy dit de n’être point inquiète sur la manière dont s’aecompli-roit en elle ce qu’il luy avoit annoncé, parce qu’il n’y a rien d’impossible à Dieu.Tu sçais sans doute ce que notre Mère Marie répondit ensuite de ces paroles.Elle se rendit humblement à croire ce qu’elle ne con-cevoit pas.Croy-moy, faisons icy de même.” Notre demi-savant, ayant reçu cette réponse par l’interprète, ne pût s’empêcher de dire qu’il n’auroit jamais crû que les Micmaques eussent été en état de donner d’aussi bonnes raisons sur ce qu’ils ne comprenoient pas.Il demanda encore une fois à l’interprète, s’il étoit bien vray qu’ils eussent répondu de même.L’interprète l’en assura en ajoutant : u Si vous aviez vû toutes les belles instructions que contient leur Eu-chologe sur les principaux points de la Religion, et surtout leur grand catéchisme, et que vous sçûssiez comme moy combien ces gens là s’appliquent à apprendre les cahiers de leurs missionnaires, vous reviendriez de votre surprise. 388 LES SOIREES CANADIENNES.Ce que je viens de vous rapporter me fait souvenir d’un entretien à peu près semblable qu’un officier anglois eût, un an auparavant, avec eux dans le même endroit.Cet officier, qui se nommoit le capitaine Hau (*), homme d’esprit, et même lettré, mais extrêmement rempli des préjugés de sa secte contre l’Eglise Catholique, donnant de plus dans les idées de l'impie Yolston sur les miracles de Jésus-Christ, étant venu de Canseau au Port Toulouze, y vit un grand nombre de sauvages assemblez, ce qui l’engagea à rester dans cet endroit plus qu’il n’auroit fait sans cette circonstance, où il avoua au commandant du lieu, qui étoifc alors M.du Bois Berthelot, qu'il désiroit depuis longtemps se trouver.Il vint le lendemain de son arrivée à notre messe ; ce qui luy fut facile de faire, vu qu’elle ne se disait pas dans la chapelle du fort, mais dans une chapelle que j’avois fait construire par les sauvages à plus de huit cent pas du Fort, comme j’ay coutume de faire tous les ans, afin que leurs chiens ne causent aucun dommage parmi les bestiaux et les volailles des habitants de ce hâvre.Là, confondu dans la foule de tous ceux qui y assistaient tant françois que sauvages, et faisant extérieurement pendant tout le temps du sacrifice ce qu’il voyoit faire aux autres catholiques, il observa exactement tout ce qu’il vit faire aux sauvages tant hommes que femmes, et tout le cérémonial du sacrifice ; il eût tf*) Howe. LES MISSIONS MICMAQUES.389 de plus l’oreille fort attentive à leurs chants ; enfin il vit plusieurs personnes y communier.Etant sorti avec l’interprète à la fin de la messe, il luy dit : “ Je vous avoue, M, Petit-Pas, que tout ce que je viens de voir et d’entendre de la part de vos sauvages, m’a comme extasié.Je voudrois bien avoir avec eux par votre moyen une conférence; je voudrois bien que ce que je leur ay oui chanter pendant la messe, me fût interprété.Je suis particulièrement curieux de sçavoir ce qu’ils ont chanté après s’être prosternez; mais je suis encore plus désireux de connoître ce qu’ils pensent touchant ce que je leur ay vû adorer avec un respect des plus marquez.”—“ Pien de plus facile, Monsieur, que de vous contenter à cet égard, luy dit l’interprète.Je vais parler au chef de prière qui nous rendra compte de tous leurs chants d’aujourd'huy, qu’à mesure je vous expliquerai soit en anglois, soit en françois, comme il vous plaira.Cependant j’aime mieux le faire en françois, puisque vous l’entendez et le parlez comme nous, afin qu’ils n’ayent point à se douter que ce qui leur sera proposé de votre part vient d’un anglois et d’un anglican.Je ferai venir ce chef de prière, avec plusieurs autres sauvages, qui, après l’examen des chants entreront en conférence avec vous.Je vous avertis que je les ferai assembler dans une des chambres du Fort; trouvez-vous y donc immédiatement après votre diner, mais je pense qu’avant qu’ils s’assemblent il est bon qu’ils reçoivent de votre part quelque présent en vivres pour leur donner de vous les idées que je souhaite qu'ils en ayent. 390 LES SOIREES CANADIENNES.Que vous coûtera-t-il de leur faire donner un quart de farine de votre bord avec un quintal de lard ?quand je leur dirai que ce présent vient de la part d’une personne qui a grande envie de les voir, je les préviendrai par là fort heureusement pour vous, et ce qu’ils feront d’abord en vous voyant ce sera de vous complimenter en témoignage de leur reconnoissance de ce don que vous leur aurez fait.L’officier anglois fit plus en ajoûtant deux moutons à la farine et au lard.S’étant rendu à l’heure marquée au lieu où il devoit trouver l’interprète et les sauvages assemblez, il reçut d’eux tous mille remercîments et mille marques d’amitié.Alors le chef de Prière, prenant un air sérieux et grave, commença par réciter d’un ton magistral ce qu’ils avoient chanté au commencement de la messe, qui étoit l’introïte de la messe 'du jeudy, parce qu’alors ce jour étoit un jeudy.L’interprète ne manquoit pas de rendre en même temps à l’anglois toutes les expressions de ce premier chant, qui commence en mikmaque par ces paroles que je vais vous interpréter avec toutes celles qui suive: Kédèlba, kédèlba elnoK, &c.“ En vérité, en vérité je vous dis : Moyse ne vous a point donné le pain du ciel ; mais c’est mon Père qui vous donne le vray pain du ciel : car le pain de Dieu est celuy qui vient du ciel, et qui donne la vie au monde.Celuy qui mange ma chair, et boit mon sang, demeure en mov, et moy en luy.” Ces paroles qui sont tirées du chapitre 6 de l’évangile selon St.Jean vv.32, 33 & 57, sont suivies des vv.69, et 70.du même chapitre, paraphra- LES MISSIONS MICMAQUES.391 ses assurément selon le sens qu’ils renferment ; les voyci : “ Quoiqu’il ne nous soit pas.possible, Seigneur, de comprendre ce que vous venez de nous dire, nous ne cessons pas pour cela de le croire tel que vous nous l’enseignez : car qui pouvons-nous écouter plûtôt que vous ?n’avez-vous pas en main les paroles de la vie éternelle ?Nous croyons et nous sçavons que vous êtes le Christ qui avez pour père le grand Dieu.” Ces autres paroles de ce qui nous sert de Graduel luy furent interprétées après celle-cy.Elles sont tirées du ehap.10.de la I.Ep.aux Corinth, depuis le v.15 jusqu’au 17 inclusivement ; les voyci : “ Mes frères, je vous parle comme à des personnes sages, jugez vous-mêmes de ce que je dis.N’est-il pas vray que la coupe de bénédiction eue nous bénissons, est la communion du sang de Jésus-Christ ?Et que le pain que nous rompons, est la communion du corps de notre Seigneur ?Car nous ne sommes tous qu’un seul pain, et qu’un seul corps, nous tous qui participons à un même pain.” Ensuite se présentèrent sur le cahier du mikmaque ces paroles qui se chantent dans ce jour-là après l’élévation faite des SS.Mystères, lesquelles luy furent fidèlement rendues en françois ; les voyei littéralement traduites : “ O homme, tu es présent à la célébration d’un grand mystère.Ce dont tes yeux sont maintenant témoins te fait évidemment eonnoitre combien ton âme est chère à Jésus-Christ.Tu comprends en même temps par là le merveilleux effet des paroles que proféra le Sauveur le soir du jour qu’il mangea pour la dernière fois avec ses disciples assemblez. S92 LES SOIRÉES CANADIENNES.Toutes les fois, ô homme Priant, que tu as dessein d’assister à ce grand acte de la Prière, qu’autant de fois il te souvienne de penser à la séparation du corps-et du sang du Sauveur qui se fit lorsqu’il se présenta peur nous en se substituant à notre place.” Enfin ce que nous chantons à la communion, qui est PAntienne O sacrum convivium, fort bien traduit en leur langue» et qui se chante tout de même qu’en latin, luy ayant été interprété, il dit : “ Dois-je croire que les ministres de l’Eglise Romaine nourrissent ainsi les ouailles dont ils sont pasteurs % dois-je surtout croire qu’ils en agissent de même avec des gens de cette espèce l Qu’y a-t-il encore, dit-il à l’interprète, à la suite de ce que je viens d’entendre ?ce qui suivoit étoit la Leçon Briève qui se trouve au commencement de la prière du soir de ce même jour, que le chef de Prière lut fort bien, et que Barthélemi Petit-Pas interpréta de même.La voyci : “ Mes frères, ne perdez jamais le souvenir de ce que Jésus-Christ après sa Résurrection dit à Thomas.Ayez soin, pour ne le pas oublier, de vous le rappeler de temps en temps chaque jour, surtout lorsque vous faites rencontre de quelque mécréant qui veut vous débiter une doctrine opposée à celle que l’on vous a enseignée lors de votre Baptême.Car quiconque entreprend de vous enseigner des choses contraires à ce que vous croyez, celuy-là quoiqu’il soit n’a p>as seulement en vue d’affoiblir votre Foy, mais encore de vous la faire entièrement perdre.IST’ouhliez pas, dans ces rencontres, de fermer la bouche à ces gens là par cette réponse : Mon frère, il est écrit LES 'MISSIONS MTCMAQUES.39B Parceque tu m’as vû, Thomas, tu as crû ; heureux eeux qui n’ont point vû, et qui ont crû.En allant ce soir prendre votre repos, méditez sérieusement, mes frères, sur ces paroles.Quand Petit-Pas eut fini d’interpréter, l’officier anglais dit : Yoilâ ce qui s’appelle un antidote de missionnaire.Je vois bien, que leur habileté est icy la môme qu’ailleurs ; je vois bien que quoique dispersés c’est toujours le même esprit qui les anime ;.ces gens là, par tout où ils sont,, sçavent à merveille captiver les facilitez de l’âme-humaine.La raison, ce beau don qui nous vient de Pieu, passe, chez ces messieurs là, pour le plus funeste présent que le Ciel irriré contre la gent humaine luy ait pû faire.Je pense que si ce missionnaire entreprenoit de persuader à tous ces gens-cy que le temps de la nuit la plus obscure est quand le soleil est parvenu au méridien de ces païs-cy, il réussiroit à le leur faire croire par parité de raisons, en leur disant : Qu’aperçoivent vos yeux dans le signe devant lequel vous vous prosternez à la messe \ du pain sans doute : mais réflexion faite que vos yeux vous trompent alo-rs, assùrerez-vous que ce que vous voyez est vrayment pain ?non certes.Hé bien, faites de môme cpiand vos yeux sont frappez des rayons de ce que vous nommez soleil ; pensez que le rapport qu’ils vous font n’est pas fidèle.”—“ Tous confondez les objets, monsieur, luy dit l’interprète : ce qui est de foy, ce qui est mystère n’est pas soumis aux sens.Je vois bien où vous en voulez venir.-Si vous avez quelques, questions à leur faire sur ce point capital de 394 LES SOIRÉES CANADIENNES.notre croyance, exprimez-vous, s’il vous plaît, de telle sorte, en les leur proposant, qu’il ne leur paroisse pas que vous nous soyez antagoniste sur ce mystère.Autrement, vous les verriez ne pas dire un seul mot, et se retirer tous.”—“ îs"e craignez pas, répondit-il, qu’il sorte rien de ma bouche qui puisse tant soit peu les choquer.Au cas que cela m’arrive, je vous prie d’avance de ne le leur pas faire connoître ; le tout est de leur donner de moy l’idée d’un étranger qui est charmé de s’instruire des coûtâmes, des mœurs, de la religion des différentes nations qu’il a occasion de voir en voyageant.Je voudrais d’abord être instruit de leur croyance sur le sacrement de la Cène ; croyent-ils que J.C.y est véritablement présent et existant selon son corps et son sang ?croyent-ils que leurs ministres, qui sont de purs hommes comme eux et comme nous, le rendent présent par la force de certaines paroles qu’ils profèrent sur le pain et sur le vin qu’ils ont entre les mains ?croyent-ils que Jésus est tellement rendu présent selon son corps et son sang dans le pain et dans le vin par les paroles de leurs ministres, que le pain et le vin ne subsistent plus du tout avec cette présence de son corps et de son sang ?Comment conçoivent-ils que Jésus puisse se rendre en un instant et à tous mornens présens dans tant de différens endroits de la terre ?.Faites-leur, s’il vous plaît, ces questions les unes après les autres.” François N8gi-ntoK répondit ainsi au nom de tous à la première question: “ Il n’est pas possible, mon frère, qu’en te parlant actuellement comme je fais, je ne sente'et ne LES MISSIONS MICMAQUES.395 croye que je suis vivant ; or de môme que je me crois actuellement vivant, de même aussi crois-je que notre Sauveur mangeant pour la dernière fois avec ses serviteurs le soir du jour de la veille de sa Passion, leur donna à tous, sans excepter môme Judas Iscariote, son propre soy-même à manger, et son propre sang à boire.Si luy-même ne l’avoit pas dit, nous ne serions pas assez sots pour croire que ce qu’il distribua alors à ses serviteurs, étoit son sov-même et son sang.Il est certain que Notre Seigneur vouloit qu’on le crût ainsi.Autrement il auroit averti en disant: Ne croyez pas tout de bon que ce que je vous distribue soit mon propre moy-même et mon propre sang.Je n’ay pas eû intention de vous le donner à entendre par les paroles quej’ay proférées en rompant le pain pour vous le distribuer, et en vous présentant la coupe dans laquelle il n’y a que du vin.C’est ce dont je juge qu’il est fort important que je vous avertisse, afin qu’aucun de vous ne tombe à cet égard dans l’erreur, et ne soit cause que plusieurs autres par la suite y tombent de même.Tu vois, mon frère, que le Fils de Dieu, sachant dès lors ce qu’à l’avenir on penseroit sur ce qu’il venoit de faire, il ne pouvoit se dispenser d’expliquer à ses serviteurs la pensée qu'il a voit en proférant sur le pain, et sur le vin ces paroles très-remarquables : 81a n’tinin, 81a n’maldem, cecy est mon moy-même, cecy est mon sang.Mais avant que d’instituer ce grand signe n’avoit-il pas promis de donner sa chair en nourriture et son sang en breuvage \ c’est ce que nous croyons qu’il a fait dans son dernier S96 LES SOIRÉES CANADIENNES.repas avec ses serviteurs.Que dire de plus ?Qu’il n’est pas douteux que, si le Sauveur dans ees circonstances eût été dans l’intention de n’opérer aucunement par ces paroles remarquables ce que nous croyons fermement qu’il a opéré, du moins quelques-uns de ses serviteurs nous eussent fait sçavoir ce qui en étoit ; j’entends que, de ces excellents Envoyez de sa part pour semer sa parole partout le monde, quelques-uns du moins s’en seroient expliquez dans leurs assemblées de Prières ; ce qui n’auroit pas manqué de nous parvenir.Par exemple, comment croire que Jean le bien-aimé du Sauveur, qui dans ce dernier repas avoit la tête appuyée sur son sein, et pour qui J.C.n’avoit rien de caché, comment croire, dis-je, que ce Jean ne nous en ait rien dit dans le grand livre de la prière où se trouve écrit tout ce qu’il a vû et entendu luy-meme dire et faire à Notre Seigneur pendant les trois dernières années de sa vie dans la chair?n’est-ce pas plutôt luy, qui, en rapportant tout ce qu’il avoit oui dire avec beaucoup d’autres à J.C.touchant cette grande merveille longtemps avant son accomplissement, nous confirme dans ce que nous croyons de ce grand signe ?c’est surtout Paul, qui a tant enseigné parmi les Priants de ce temps là, de qui nous aurions du sçavoir au vray ce que c’est qu ece grand signe ; car il en parle, mais comment ?toujours d’une manière à nous faire entendre que ce pain rompu dans les assemblées des Priants, n’est pain qu’aux yeux, mais non pas à l’entendement.Car il dit que la raison pour laquelle on se damne en le LES MISSIONS MICMAQUES.397 mangeant mal, c’est qu’on use de ce pain, qui est le soy-même du Seigneur, tout comme d’un autre qui ne l’est pas.Nous connoissons donc encore par là que ce que nous croyons de ce grand signe est bien véritable.Cependant, comme nous faisons partie d’une assemblée avec laquelle Jésus-Christ a dit, avant que de monter aux cieux, qu’il seroit jusqu’à la fin du monde, quoiqu’assis à la droite de son Père, nous ne devons pas douter que ce que cette assemblée nous enseigne touchant le Grand Bienfait, ne soit pure vérité ; autrement ce seroit faire injure au guide qui la conduit.C’est ce qui nous suffit.” L’anglois luy fit demander par l’interprète ce qu’il entendoit par grand signe kchikeguinSataKan ?“ J’entends, répondit le sauvage, les enveloppes sous lesquelles se trouvent véritablement le soy-même et le sang du Sauveur, et par le moyen desquelles nous sommes assurez que nous recevons l’un et l’autre toutes les fois que nous communions.Car tel est le tempéramment que le Fils de Dieu a bien voulu prendre pour se donner à nous en nourriture.” La seconde question ayant été proposée, le sauvage répondit : Qui veux-tu donc que soient nos patriarches, s’ils ne sont pas hommes comme nous pour pouvoir communiquer avec nous ?Que penses-tu qu’ils doivent avoir au-dessus de ces grands personnages dont le grand livre de la Prière fait mention, par qui le grand Dieu a opéré tant et de si grandes choses ?Eh bien, faisons-en, si tu veux, des anges, puisqu’il ne t’est pas possible de t’imaginer que Dieu ait pû donner une telle puissance aux hom- 398 LES SOIRÉES CANADIENNES.mes ; faute à toy de considérer que si l’homme avec Dieu a reçu (en J.O.) toute puissance au ciel et en terre, il n’est plus douteux que le grand Dieu ne puisse faire de l’homme un ministre capable d’opérer le merveilleux changement dans le grand bienfait.Que penses-tu de Moyse, qui avec une baguette à la main fit autrefois de si grands prodiges ?Etoit-il homme, ou ne l’étoit-il pas ?Assures, sans crainte de te tromper, que le mari de Sépliora étoit ce que nous sommes.Parce que nos patriarches sont de purs hommes, tu 11e veux pas que le grand Dieu s’en puisse servir, comme il s’est servi de tant d’autres qui n’étoient ni plus ni moins qu’hommes, pour l’exécution de ses volontez.Est-ce que Dieu ne peut pins maintenant ce qu’il a pû autrefois?Mais je vois bien ce que tu penses ; car tu es anglois, ton langage et ton geste me le font connoître.Or voyci ce que disent de nous les anglois : Ces pauvres sauvages Papistes croyent bien fermement que leurs Patriarches rendent Jésus présent dans plusieurs petits pains ronds et plats, et que c’est la chair de Jésus qu’ils mangent quand ils les ont reçus dans leurs bouches.J’ay entendu cent et cent fois faire ce raisonnement à Canseau par des gens à qui je ne le puis pardonner, parcequ’ils ne le faisoient pas par ignorance, mais bien pour nous donner un ridicule que nous ne méritons pas.Je ne pardonne pas non plus à ceux qui me disoient : Mon camarade, tu dois être bien rassasié quand tu sors de la table de ta communion, car alors tu as un« homme de six pieds dans le ventre.Je pense bien que tout LES MISSIONS MICMAQUES 399 anglois que tu es, tu n’es pas capable de nous tenir de pareils propos.” Comme l’interprète rendoit presqu’à tous momens à l’anglois ce que disoit le sauvage, quand il luy eut rendu ces derniers mots, Langlois parut comme déconcerté ; mais Petit-Pas l’ayant rassuré, il fit dire aux sauvages : “Mes amis, j’avoue que parmi nous il y a de fort mauvais plaisants ; je les déteste comme vous, quoique gens de ma nation.Je ne méprise pas votre façon de prier pour être différente de la mienne; je ne cherche qu’à m’en instruire avec des intentions que je né puis maintenant vous déclarer.Je peux seulement vous dire que vous ne pourriez que les approuver, si vous les connoissiez.” Le sauvage repartit : “ Plus je t’envisage, depuis que tu as parlé en anglois, plus tu me fais ressouvenir d’un anglois que j’ai vu il y a environ trois ans au petit Dégrat.Cet anglois étant entré chez madame Saint-Martin, principale habitante de ce lieu là, où j’étois alors avec plusieurs de nos frères de l’Akadie, et nous y ayant apperçûs il nous apostropha ainsi : Bonjours, messieurs les mikmaques, serviteurs de Marie : ô la grande Dame pour vous auprès de Dieu î sans elle pourriez-vous jamais naviguer en sûreté dans vos cannots, surtout quand vous êtes bien saouls, ce qui vous arrive souvent.Tous êtes sages dans le choix que vous avez fait de Marie pour être votre protectrice : la bonne Dame aimoit le vin, et elle pou voit si peu s’en passer, qu’elle obligea un jour son fils comme malgré luy à faire un miracle, pour qu’elle n’en manquât pas.” Ces paroles furent outrageantes 400 LES SOIRÉES CANADIENNES.peur nous.Un de nos frères qui n’est pas maintenant icy, mais qui ne tardera pas à s’y rendre, nommé petit Jacques, nous ayant regardez, dit : Tirerai-je •mon poignard pour sauter sur cet anglois et l’éven-trer ?Mon père, qui aimait beaucoup Saint-Martin et toute sa famille, dit aussitôt à petit Jacques pour l’empêcher de rien faire de semblable dans cette maison-là : “ Sortons, mon frère, j’ay quelque chose à te communiquer auparavant.” Nous sortîmes tous sans rien dire.A vingt ou trente pas de cette maison-nous rencontrâmes notre Patriarche qni y alloit, à qui nous racontâmes aussitôt ce qui nous y venoit d’arriver, et le dessein que nous avions formé de ne pas laisser impunis les blasphèmes de l’anglois.Il nous parla ainsi : Mes enfants, quand les Juifs dirent à J.Ch qu’il étoit possédé du diable, il ne leur répondit autre ¦chose sinon qu’il ne l’étoit pas, et c’est toute la vengeance que le Sauveur tira de cette insulte atroce qu’ils luy avoient faite en le traitant de même.Croyez vous pouvoir mieux faire que de le prendre icy pour modèle dans cette façon de se venger de ceux qui Yomissoient contre luy les plus horribles blasphèmes ?Que ce que vous avez oui sortir de la bouche de cet impie vous porte plutôt à le plaindre de ce qu’il est dans de si monstrueuses idées au sujet de la Vierge par excellence, qu’à luy faire, à cause de cela, aucun mal.Cette réponse de notre Patriarche eût la force d’appaiser le feu de notre indignation, mais elle ne l’éteignit pas : il vit encore et vivra longtemps ce feu.Il est certain que cet anglois à qui François NSgin’tox: LES MISSIONS M'ICMAQUES.401 fai soit cette liistoire, étoit celtiy-là même qui en avoit donné le sujet au petit Dégrat.Plusieurs sauvages présents à cette conférence dont je fais le récit, disoient bien entr’eux avec le chef de la Prière, que c’étoit le même homme ; cependant ils ne l’assuroient pas, le voyant sous de tout autres habits que ceux qu'il avoit alors, et luy remarquant un visage plus plein qu’il ne l’avoit dans ce temps-là.Petit-Pas, voyant qu’ils ne cessoient plus d’avoir les yeux attachez sur luy et qu'ils n’étoient occupez qu’à pouvoir le reconnoitre, leur dit : Mes camarades, il s’agit de répondre à la seconde question proposée par l’étranger.Contentez-le après quoy je luy rendrai mot pour mot ce que vous venez de dire.En même temps il dit à l’oreille d’un soldat du détachement qui étoit à côté de luy : Sortez et rentrez dans deux ou trois minutes pour dire tout haut devant nous tous que M.le Commandant demande cet officier anglois, et qu’il a quelque chose à luy communiquer tout à l’heure qui ne peut se différer.En même temps François répondit ainsi : Puisque tes intentions en nous interrogeant sur notre prière ne sont pas telles que nous les pensions, et que tu nous en assures, écoute pour dernière réponse ce que nous t’allons dire.—Mais, dit Langlois à Petit-Pas, vous ne m’avez point rendu ce long discours qu’ils viennent de faire.Cela est vray, répondit Petit-Pas, j’avois alors l’esprit ailleurs, c’est pourquoy je les prie de recommencer ce qu’ils ont répondu et de l’abréger ; c’est ce que le chef de Prière fait maintenant, et voilà ce qu’il dit : ETos Patriarches, considérez purement et 2d 402 LES SOIRÉES CANADIENNES-.simplement comme hommes qu’ils sont, ne peuvent opérer le changement du pain et du vin au soy-même, et au sang du Sauveur ; ce n’est que comme ministres de eeluy qui leur en a donné le pouvoir, au nom de qui ils agissent, et des mêmes paroles de qui ils se servent toutes les fois qu’ils vacquent à la célébration de ce mémorial de ses souffrances, et de sa mort ; et c’est dans ces circonstances que J.C.opère par eux le merveilleux changement.A peine Peîit-Pas eût-il fini de rendre ces derniers mots que le soldat entre, et dit tout haut en s’adressant à l’anglois : Monsieur, je viens de la part de M.notre Commandant, qui vous prie de vous transporter tout à l’heure et dans ce moment jusques chez luy.Petit-Pas en habile homme dit aux sauvages : Il est bon, mes camarades, cpie je ne quitte pas cet étranger.Je vais donc le suivre,, pour sçavoir ce qu’on veut luy dire, et vous l’apprendre.Je veux, aussi découvrir par luy-même, ou par d’autres- qui pourront peut-être le counoître mieux que vous et moy, qui il est, pour pareillement vous en instruire.L’anglois en sortant, leur dit : Je souhaite qu’avant que que je parte d’icy, vous me donniez encore une fois la satisfaction de m’entretenir avec-vous.Les sauvages sur l’espérance que Petit-Pas leur avoit donnée de les instruire de ce qu’il appren-clroit touchant cet anglois, retournèrent paisiblement à leurs cabannes.L’interprète étant sorti avec l’anglois, luy dit : M.le Commandant ne vous demande pas ; c’est moy qui vous l’ay fait dire par un soldat de cette garnison, pour obvier à la mauvaise LES MISSIONS' MICMAQUES.403 issue que je commençois à eonnoître qu’auroit infailliblement eue notre conférence, si nous fassions restez plus longtemps.Les sauvages depuis qu'ils- ont eu reconnu que vous êtes anglois, n’ont cherché qu’à trouver en vous un anglois qui, disent-ils,, vous ressemble, et de qui il y a environ trois ans qu’ils reçurent un bonjour au petit Dégrat chez.Mde.Saint-Martin, dont ils n’ont pas perdu, et ne perdront jamais le souvenir.Yous sçavez bien qu’après que vous leur avez eû dit que vos intentions- en conférant avec eux sur certains points de leur Prière, ne manqueroient que de leur être connues pour qu’ils les approuvassent ; le chef de la Prière vous a tenu un long discours ayant toujours les yeux fixés sur vous.Yous avez sans doute crû que ce long propos qu’il vous tenoit étoit une réponse qu’il faisoit à ce que vous veniez de luy dire; point du tout c’étoit cette histoire du petit Dégrat qu’il racontoit.C’étoit en vous, qu’il com-mençoit, disoit-il, à plus qu’entrevoir le même homme de qui ils avoient dans ce même endroit été apostrophez en paroles très-choquantes, et de la bouche de qui ils avoient oui sortir de fort vilaines expressions sur la Sainte Yiergc.Or comme je sçay que vous êtes cet homme-là même, j’ay jugé à propos de ne vous rien interpréter alors, de tout ce récit que François FTSgin’toK vous faisoit, parceque je craignois qu’à force de vous examiner comme luy et tous les autres faisoient, ils ne vous eussent vrayment reconnu.Qui sçait ce qu’ensuite ils n’auroient point fait ?Retirez-vous donc au plutôt, monsieur, à votre bord, et dès 404 LES SOIRÉES CANADIENNES.ce soir même, pour mettre en sûreté votre vie, cle laquelle je n’ose autrement vous répondre.L’anglois fut docile à l’avis, et dès ce moment il s’embarqua pour ne plus reparoître.Le lendemain l’interprète se tira ainsi d’affaire avec les sauvages, en leur disant que cet anglois avoit reçu des nouvelles de Canseau qui l’obligeoit à partir sur le champ pour s’y rendre ; que dans peu de temps il reviendrait au Port Toulouze pour y terminer des affaires qu’il y avoit.Les sauvages crurent bonnement de même jusqu’à un certain temps, après lequel ils dirent : On nous a trompez ; mais nous sçaurons désormais nous y mieux prendre si l'occasion se présente aussi belle.Il leur a fallu attendre onze ans révolus pour la retrouver aussi belle cette occasion, c’est-à-dire, depuis 1740 jusqu’à 1751, qui est l’année que, s’ôtant trouvez pour la plupart rassemblez aux environs du Port de Beausé-jour dans l’Akadie, ils apprirent par d’autres sauvages que cet anglois étoit dans le fort de Méjagouéche, autrement dit, de Beaubassin.Ceux-cy s’informèrent s'il sortoit souvent ou quelquefois de ce fort.Il ne se passe pas de semaines, dirent les autres, que nous ne le voyons de très-près.C’est jusqu’au bord de cette petite rivière qui sépare les deux terres (la françoise et l’angloise) qu’il vient pour avoir des pourparlers avec les officiers du fort de Beauséjour.A quelque prix que ce soit, dit l’un de ceux-cy, j’aurai sa vie; que ce soit au dépens de la mienne, il n’importe, j’aurai sa vie.Il en dit assez devant les autres pour ¦les engager à se joindre à luy, et à chercher tous LES MISSIONS MICMAQUES.405 ensemble le moyen de parvenir à cette fin.Ils le trouvèrent ce moyen, et le voyci.Rendons-nous, dirent-ils, au bord de la petite rivière avec un pavillon blanc ; celuy qui le portera, sera vêtu à la françoise.Et moi, dit Etienne-le bâtard, qui étoit l’un de ceux qui en vouloit le plus aux jours du pauvre capitaine ITau, après m’être bien débarbouillé, je couvrirai ma tête d’une perruque bien poudrée ; je prendrai un liabit de soldat qui me tiendra lieu d'uniforme et qui paroîtra tel, à cause d’un hausse-col ; il ne me manque qu’une épée, et sans l’avoir je l’ay déjà trouvée, pareeque je sçay qui m’en donnera une.Après l’épée, la perruque et le pavillon trouvez, ils vont tous à l’endroit marqué du bord de la petite rivière, précédez de leur porte-pavillon.A peine y sont-ils arrivez, qu’ils voyent sortir du fort anglois plusieurs tant officiers que soldats qui viennent à enx avec leur pavillon ronge.Comme la distance du bord de la rivière où ils étoient jusques au fort anglois, qui est de l’autre côté n’est guère plus que de huit cents pas, ils purent fort bien de là distinguer le capitaine Elan entre tous les anglois qui venoient à eux.Ils le reconnurent effectivement parmi les autres ; ils s’en réjouirent, et cet Etienne leur dit alors : Mes frères, j’ai plus l’air d’un officier que vous, je sçay mieux parler françois que vous ; tenez vous donc derrière cette levée, qu’il ne paroisse avec moy que ceux qui sont vêtus à la françoise, que je sois le premier en tête d’eux.Sur tout qu'aucun de ceux qui seront derrière la levée ne s’avise pas de faire seulement 406 LES SOIREES CANADIENNES.paraître le moindre petit bout de sa tête, que lorsqu'il aura entendu partir le premier coup de fusil que je veux tirer moy-même, et je ne tirerai ce coup que lorsque j’auroi vu le capitaine Iîau descendu à l’endroit où l’on embarque pour traverser.Les anglois, presque rendus à la rivière, s’arrêtent, et font ?tout comme des gens qui ne sçavent s’ils doivent plutôt reculer qu’avancer.On voit un moment après le capitaine Hau se mettre à leur tête, et s’avancer à grands pas vers le rivage, suivi de quelques officiers qui presqu’aussitôt que luy paroissent à l’endroit où le sauvage désire de les voir.Il les salue en françois, mais avec des manières et des expressions si peu franchises que d’abord ils entrent en soupçon de supercherie de sa part.Cependant ils s’arrêtent et le regardent pour voir ce que sa physionomie porte.Ce qu’ils en apprennent de leurs propres yeux ne fait que les fortifier dans leur premier soupçon.C’est pourquoy ils prennent tout de suite le party de tourner le dos au sauvage travesti, et de s’en retourner corne ils étoient venus.Le sauvage qui les observe dans ce qu’il leur voit faire, prend à l’instant son fusil et en fait feu sur le capitaine ILau, qui tombe mortellement blessé de ce coup dans les reins.Aussitôt tous les sauvages paroissent sur le rivage au bruit fie ce coup, tirent et blessent quelques anglois.Ils ne peuvent pourtant empêcher qu’on n’enlève le corps de celuy qui venoit d’être tué.Dès qu'ils voyent tous les anglois retirez, ils se retirent aussi fort contents et fort satisfaits d’avoir pu trouver ce moyen de faire LES MISSIONS MICMAQUES.407 périr celuy qui depuis quatorze ans étoit Pobjet de leur haine et de leur aversion.Je souliaiterois fort de mettre plus d’ordre et d’arrangement, que je ne fais dans ces mémoires ; car il n’y en a point du tout.Il faudroit pour cela que je me trouvasse plus maître de mon temps qu’il ne m’est possible de l’être avec les sauvages.Sujet comme je suis à ces fréquentes interruptions de travail, je prends le parti, autant de fois que je me mets à écrire, de saisir tout ce que ma mémoire me présente de faits dont j’ai été témoin, ou que les sauvages qui en sont les auteurs m’ont eux-mêmes racontés, et je les écris tout de suite avec intention de revoir un jour à tête reposée ce triste assemblage pour le mieux assortir.La mort du capitaine ILau, arrivée comme je viens de le dire, a donné occasion à plusieurs tant anglois que franeois d’en juger tout autrement que les uns et les autres n’auroient dû faire.Ce qu’il y a à dire là-dessus de bien vray, c’est qu’il falloit que cet homme, pour ne pas périr de même, évitât soigneusement toute rencontre de mikmaques.L’avis luy en avoit été donné peu de temps avant que ce malheur luy arrivât ; que n’en profitoit-il ?Avant cette longue digression que je viens de faire, je vous disois, monsieur, que d’ordinaire ces gens-là sont mieux écoutez de Dieu que nous dans les demandes qu’ils luy font par ses saints, parce que la foy avec laquelle il les font est grande et vrayment grande.Ce que je n’aurois pas avancé, si je ne 408 LES SOIREES CANADIENNES.connoissois pas cette confiance avec laquelle ils agissent en formant leurs vœux quand ils se trouvent en quelque danger sur terre ou sur mer ; confiance, je l’assure, dont ils manquent bien moins que nous d’éprouver d’heureux effets, parcequ’elle n’a rien d’exténué.C’est particulièrement plus sur mer que sur terre qu’il leur arrive de faire des vœux et des promesses ; car ils couvrent souvent de grands risques en faisant avec leurs frêles cannois d’écorce des trajets considérables, comme de quatre, cinq, six, quelquefois sept lieues pour se rendre d’un rivage à un autre.Cependant ils ne sont pas gens à s’exposer témérairement.Je sçay toutes les précautions qu’ils prennent pour faire ces sortes de traversées, ayant été beaucoup de fois obligé de m’enbarquer avec eux à même fin; co n’cst jamais que quand il fait calme, que ces traversées s’entreprennent, avec des cannots que l’on a eu soin de bien visiter et de bien souffler auparavant pour découvrir les endroits par où ils auroient peut-être pu prendre de l’eau.Plus on s’éloigne de la terre que l’on vient de quitter, plus on s’efforce de nager pour parvenir le plutôt que faire se peut à moitié traversée.Quand on y est rendu, et que l’on s’est apperçu que le vent s’élève et souffle de côté, ou qu’il est absolument contraire, on ne cesse de nager avec la même activité dans l’espérance que l’on a de gagner par ce moyen la terre que l’on sçait avoir devant soy, avant que le vent devenu plus fort puisse en empêcher.Si on ne voit que calme, après être parvenu à moitié traversée, on nage, mais avec beaucoup moins LES MISSIONS MICMAQ’TTES.40 & de force qu’auparavant ; on fume, on chante, on compte des histoires, on mange si on a de quoy manger.Ma coutume, dans ces temps de calme, est de m’occuper de la lecture de quelque bon livre que je porte toujours avec moy dans mes voyages.Quand je ne suis pas dans le goût de lire, je leur fais chanter, quoiqu’ils nagent, quelques uns de nos psaumes traduits en leur langue, ou je leur fais réciter quelques autres morceaux de nosjcaliiers de prières que je sgay qu’ils ne possèdent pas bien par cœur.Souvent il leur arrive de me demander l’explication de ce que nous aurons chanté, surtout de quelque psaume qui quoique fort bien rendu en mikmaque, ne leur est pas intelligible.Ils me disent : ETos vieillards conviennent que tout ce que tu nous donnes à apprendre, est vrayment mikmaque quant aux mots, et quant à l’arrangement ; mais ils n’attrapent pas le sens de ce que tu veux dire ; il n’y a que quand tu le leur fais voir par tes explications, qu’ils sont contents.Ce qu’ils disent est vray : car il ne m’arrive jamais de leur donner l’explication de quelque passage tiré de l’Ecriture, que je ne les rendent contents, satisfaits, et comme fiers de sçavoir ce qu’ils ne sgavoient pas.En outre, ces explications les rendent extrêmement admirateurs de l’économie de notre sainte Religion, bte croyez pas, monsieur, qu’ils oublient quoique ce soit de ce que je leur explique dans ces occasions.Ils écoutent alors avec une attention des plus grandes, parcequ’ils veulent tout de bon que ce qu’ils entendent leur reste bien gravé dans la mémoire.Si ce 410 LES SOIRÉES CANADIENNES.qu’ils ont écouté de môme, leur échappe, ils se le font répéter par le patriarche ; ils vont même jusqu’à le prier instamment de leur tracer en caractères ce qu’ils voyent ne pouvoir aussi fidèlement retenir qu’ils le souhaiteroient.Toutes ces réponses que vous avez vues cy-dessus faites par François ISTSgin’toK, il les a depuis longtemps très-bien écrites dans ses cahiers.La plupart les ont eomme luy.Entr’eux ils s’en entretiennent dans les longues soirées de l’hyver.Mais ils ont une explication de symbole qui vaut pour eux ce que vaut à nos françois catholiques le catéchisme de Montpellier ; c’est de ce symbole expliqué qu’ils tirent toutes sortes de bonnes et d’excellentes réponses, quand on les interroge sur quelque point que ce soit de la religion, car ils sçavent tous leurs cahiers par cœur, et pour qu’ils n’en oublient rien, nous en lisons tous les jours quelques feuilles à l’église nvant la messe, ou à la fin de la prière du soir.Ces explications qui leur sont faites, les portent et les excitent assez souvent à me questionner sur certains passages de l’Ecriture qu’ils auront retenus, parce qu’on les leur aura citez à propos de quelque chose qu’ils eroyoient bonne ou mauvaise à faire.Ils rapportent ces passages assez fidèlement.Il n’y a que quand ils veulent se mesler de les expliquer à la façon de ceux de qui ils les ont appris, quant à la lettre et quant à l’interprétation, qu’ils voyent bien qu’ils ne sont pas d’accord avec ce qui se croit et se pratique dans l’Eglise catholique.Par exemple, comme la plupart tant hommes que femmes, filles et LES MISSIONS MICMAQUES.411 garçons, observent fort religieusement et fort exactement le jeûne du Carême, quoiqu’ils soient moins à même de le faire que les plus pauvres d’entre tous les habitants de cette «colonie-cy, il arrivera à quelques uns d’eux 4’aller aux habitations françoises en temps de Carême.Si ee qu’on y mange, et ce qu’on leur y offre à manger est chair, ils s’en scandalisent, et veulent tout de suite sçavoir pour quy on les prend que l’on ignore apparemment qu’ils sont Priants, et que c'est le temps du grand jeûne.Yoyci, me disent ils, mon Père, ce que Ton nous répond : Mange toû-jours, camarade ; ne sçais-tu pas que Dieu a dit : Mangez ee qu’on vous présentera ?que ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ?que St.Paul dit qu’il faut manger de tout ce qui se vend à la boucherie sans s’enquérir d’où il vient ?Si ees paroles t’étoient adressées, mon Père, que répon-drois-tu ?—Yoyci, leur dis-je alors, ce que je répondrois à ces tristes priants-là.Yous allez l’entendre ; mais pour que vous ne l’entendiez pas sans le comprendre écoutez auparavant ce que j’ay à vous dire.Quand parmi vous autres quelque sauvage de tête épaisse qui ne vous est supérieur que par l’âge, s’ingère de vouloir vous apprendre ee que vous êtes persuadez que vous sçavez assûrément mieux que luy ou faire ou dire, que luy répondez-vous ?vous luy dites.Ah ! To8ei, pourquoy nous as-tu tenu si longtemps caché ce que tu nous découvres aujourd’huy ?quel malheur pour nous d’avoir ignoré jrisques à présent tout ce que tu vaux en étendue d’esprit et d'intelligence ?certes nos 412 LES SOIRÉES CANADIENNES.ancêtres anroient été vis-à-vis de toy ce qu’est le sapin traînard vis-à-vis des grands arbres aux pieds desquels • il se tient toujours rompant : voilà comme je sçay que vous répondriez à votre tête épaisse.Telle seroit aussi ma façon de répondre à ces pauvres génies qui ont prétendu vous démontrer par les paroles qu’ils vous ont citées du grand livre de la prière que vous pouviez sans souiller vos âmes manger de la viande en tout temps.Yoyci donc ce que je leur répondrois : Que n’ai-je plutôt sçu, messieurs, que vous êtes ceux à qui le Fils de Dieu a dit : Paissez mon troupeau, instruisez dans l’assemblée des priants ; celuy qui vous écoute m’écoute, et celuy qui vous méprise, me méprise.Certes je n’ay garde, vous reconnoissant auj ourd’lmy pour tels, de ne pas me conformer à ce que vous me dites.Je dois sur votre parole manger sans scrupule la viande que vous me présentez.Que j’ay tardé à vous connoître, ô admirables interprètes de la parole de Dieu ! croiriez-vous que jusques à présent j’ay pensé que ces paroles, Mangez ce qui vous sera présenté, ne vouloient dire autre chose, sinon ce que je vais naïvement vous exposer?O vous que je choisis aujourd’huy au nombre de soixante et douze, outre douze autres dont j’ay déjà fait choix, pour aller prêcher la bonne nouvelle dans toutes les villes et les autres lieux de la Judée, souvenez-vous de ne pas faire les difficiles et les délicats sur ce qui vous sera offert à manger et à boire de la part de ceux qui vous auront reçus chez eux pour y loger.Fie prenez pas garde si ce qu’ils vous serviront sera froid ou LES MISSIONS MrCMAQUES.413 chaud, délicat ou grossier, tendre ou dur, mangez alors de ce qui vous sera peésenté.Yoilà, Messieurs, l’erreur où j’étois avouant que je ne me serois jamais imaginé que ces paroles du Fils de Dieu à ses 72.Disciples vouloient dire : Si on vous présente à manger quelques viandes dont la loy défende alors l’usage, passez par-dessus ces considérations, manges-en sans scrupule, comme de tout autre mets qui vous sera présenté.Je n’aurois aussi jamais pu me croire authorisé à manger de la viande dans les jours où la sainte assemblée me défend d’en faire usage pour ma nourriture, par ce passage que vous me citez : Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme : car c’est ainsi que je me serois expliqué la-dessus avec simplicité : Je sens bien, me serois-je dit à moy-même, que tout ce que je prends d’extrinsèque pour le mettre dans ma bouche et ensuite l’avaler, soit fruit, soit chair, soit poisson, ne peut par soy-même me souiller ; qu’en quelque jour, qu’en quelque temps que je mange de la viande avec des mains sales ou propres ces circonstances dans lesquelles j’use de cet aliment n’ont et ne peuvent avoir par elles-mêmes rien qui puisse préjudicier au bien de mon âme, aussi bien que l’aliment dont je suppose que je fais alors usage ; mais que ce qui me souille et me rend coupable, est cette volonté déterminée que j’ai de violer le précepte de la sainte assemblée.Je n’ay garde de penser, messieurs, que vous erriez en donnant à ces deux endroits de l’écriture un sens tout contraire au mien.Je dis présentement anathème à quiconque ne sera pas 414 LES SOIREES CANADIENNES.là-dessus de votre sentiment.Ce que vous citez encore de St.Paul à cet égard avec l’explication que vous en donnez, me confirme de plus en plus dans l’idée que j’ay, qu entre tous ceux qui composent l’assemblée des Priants il n’y a guères que vous qui soyez capables de nous ouvrir l’esprit pour entendre les Ecritures.Yoyci comme j’entendois ces paroles de St.Paul : Mangez de tout ce qui se vend à la boucherie sans vous enquérir d’où il vient.Je suis persuadé comme vous, ô habitants de l’Isthme de Corinthe, que toutes les viandes offertes à des statues d’or, d’argent, de cuivre, de bronze, de pierre, de bois d’argile, de figure d’homme ou de bête, dont les nations se sont faites des dieux, je suis persuadé, dis-je, comme vous que ces viandes n’ont rien par elles-mêmes qui puisse souiller l’âme du vray Priant qui en mange avec intention d’en user comme de tout autre aliment pour s’en nourrir, non à dessein d’hono-rer les statues auxquelles ces viandes auront été offertes.Si c’est ainsi que vous usez de ces viandes, vous ne péchez pas : mangez donc de tout ce qui se vend à la boucherie sans vous informer par scrupule de conscience si ce que vous avez acheté a été offert à ces statues, ou non.Observez néanmoins de ne manger de.ces viandes qu’en présence de ceux qui, étant persuadés comme vous qu’elles ne peuvent par elles-mêmes préjudicier à la pureté de l’âme du Priant, n’en seront pas scandalisés ; ne faites pas de même devant ceux dont vous connoissez que la conscience est scrupuleuse à pet égard, car il faut ménager les foibles.Tel est LES MISSIONS MICMAQUES.415 le sens, messieurs, que je croyais devoir donner à ces paroles de St.Paul, Mangez etc.Mais je suis dans l’erreur; voy ci plutôt comme il faut le faire parler : O fidèles Priants, j’ay à vous dire, que quand notre Assemblée aura pris certains arrangements qu’elle sçait qui luy sont nécessaires pour vivre sous une forme de gouvernement qui luy convienne, mais qu’elle n’a encore pû prendre jusqu’à présent, remarquez entre toutes les lois qu’elle aura faites celle-cy : Ne manque pas de jeûner trois jours dans chaque saison, et d’observer le temps du grand jeûne dans toute son étendue ; ne manque pas de faire de même le jour qui précède immédiatement une grande fête, ne mange point de viande dans les deux jours qui précédant le Dimanche.Si vous voulez vous tenir à ce que je vais vous dire, au cas que vous voyez ces arrangemens pris de votre temps, ce sera de ne pas faire attention à ces sortes de défenses-là, mais de manger de tout ce qui se vend à la boucherie, sans vous donner la peine de considérer s’il vous est permis de le faire à raison du jour, ou du temps où vous vous trouverez alors.Profitez de cet avis que je vous donne, et faites-le passer à la postérité.Heureux et très-heureux me crois-je aujourd’huy, messieurs, d’apprendre de vous-mêmes le vray sens de ces paroles ; cependant quelqu’autliorité que je me sente par votre docte explication, à manger dès à présent de la viande sans courrir le moindre risque de souiller mon ame, je juge à propos d’attendre pour en manger jusqu’à la fin du quarante-sixième jour du grand j,eûne. 416 LES SOIRÉES CANADIENNES, serai qu’un peu plus maigre à Pâques.” Vous avez bien entendu, dis-je aux sauvages qui m’ont fait ces questions, et vous avez bien du comprendre ces réponses que je ferois à ces gens qui n’ont que l’apparence de Priants ; retenez-les pour vous en servir dans l’occasion.Ils me disent encore quelquefois.Pourquoy vous •autres nations priantes tant François qu’autres, vous servez-vous plutôt d’une langue étrangère pour parler à Dieu dans les oratoires, que de la vôtre propre ?Ce n’est pas, mes enfans, leur dis-je, que nos langues manquent de termes bien capables d’exprimer tout ce qui est contenu dans la Prière ; mais c'est 1°.par respect pour la Prière, que nous luy consacrons une langue de laquelle seule nous nous Servons dans nos oratoires pour bénir, louer, et glorifier le saint nom de Dieu, luy demander son secours et ses grâces, et luy marquer notre reconnoissance des bienfaits que nous recevons tous les jours de sa bonté.C'est 2°.qu’en nous servant de nos langues vulgaires, on seroit souvent obligé de substituer de nouveaux termes à ceux qui commenceroient à vieillir, et par conséquent à n’être presque plus entendus de la plus grande partie de ceux qui forment l’assemblée des priants : car vous sçavez que toutes les langues vulgaires sont nécessairement sujettes à ces changements.Votre propre langue vous le prouve.Il n’y a pas cinquante ans qu’au lieu de déléchip vous disiez dougiou, que pour chabonouk vous disiez chabok, que pour yapcliiou vous disiez oumckoK, que pour délé LES MISSIONS MICMÀQUES.vous disiez délaehi, que pour m’kechen vous disiez makchen, qu’au lieu de dire m’chidouasan comme aujourd’huy vous prononciez m’clikidouanan, etc.Or il ne convient pas que ce qui sert à exprimer toutes les véritez contenues dans la Prière soit sujet à cette fréquente réforme de mots, par la raison qu’à succession de temps le grand livre de la Prière pourroit se trouver rempli de mots qui ne donneroient point le vray sens qu’il enseigne, et de ce que nous sommes obligez de croire ; c’est pour obvier à ce grand inconvénient que le grand Patriarche qui tient la place de Jésus-Christ sur terre, veut que tout ce qui se dit, se chante et s’enseigne dans l’assemblée des vrais Priants, se fasse dans une langue dont les expressions soient toujours et constamment les mômes tant que durera la Prière sur cette terre que nous habitons.—Mais, mon Père, me dit par manière d’objection un sauvage qui avoit autrefois fort familièrement vécu avec les anglois à Canseau, on m’a dit que Saint Paul condamnoit formellement cette manière de prier eu langue inconnue, parceque, quoiqu’on eût intention de tenir son cœur élevé à Dieu en priant de cette sorte, néanmoins l’esprit restoit sans fruit ; de plus qu’il n’étoit pas possible de répondre Amen à la tin des prières récitées par un autre en langue inconnue ?— Ecoute, luy dis-je, ceux qui t’ont dit cela se sont trompez et t’ont trompé aussi.Je dis qu’ils se sont trompez, n’ayant pas compris eux mêmes que St.Paul ne défend point que l’on prie en langue étrangère, au contraire il le permet expressément pourvu vous disiez délaehi, que pour m’kecben vous disiez makchen, qu’au lieu de dire rn’chidouaxan comme aujourd’liuy vous prononciez m’clikidouanan, etc.Or il ne convient pas que ce qui sert à exprimer toutes les fréquente réforme de mots, par la raison qu’à succession de temps le grand livre de la Prière pourroit se trouver rempli de mots qui ne donneroient point le vray sens qu’il enseigne, et de ce que nous sommes obligez de croire ; c’est pour obvier à ce grand inconvénient que le grand Patriarche qui tient la place de Jésus-Christ sur terre, veut que tout ce qui se dit, se chante et s’enseigne dans l’assemblée des vrais Priants, se fasse dans une langue dont les expressions soient toujours et constamment les mômes tant que durera la Prière sur cette terre que nous habitons.—Mais, mon Père, me dit par manière d’objection un sauvage qui avoit autrefois fort familièrement vécu avec les anglois à Canseau, on m’a dit que Saint Paul condamnoit formellement cette manière de prier eu langue inconnue, parceque, quoiqu’on eût intention de tenir son cœur élevé à Dieu en priant de cette sorte, néanmoins l’esprit restoit sans fruit ; de plus qu’il n’étoit pas possible de répondre Amen à la tin des prières récitées par un autre en langue inconnue ?— Ecoute, luy dis-je, ceux qui t’ont dit cela se sont trompez et t’ont trompé aussi.Je dis qu’ils se sont trompez, n’ayant pas compris eux mêmes que St.Paul ne défend point que l’on prie en langue étrangère, au contraire il le permet expressément pourvu 418 LES SOIRÉES CANADIENNES.que l’interprétation s’en fasse.Or c’est ce qui se fait parmi tous les priants dans leurs assemblées.Tu sçais comme je fais parmi vous dans nos oratoires tous les Dimanches et toutes les fêtes ; tu sçais comme je vous interprète les paroles du Grand Livre de la Prière, d’où nous tirons nos prières, nos chants et nos instructions, Tu sçais que je vous donne à tous des cahiers sur lesquels se trouvent écrits et translatez du latin en mikmaque mille beaux traits du Grand Livre de a Prière qui se récitent ou se chantent dans nos oratoires soit à la messe, soit aux autres prières que nous faisons le matin et le soir : peux-tu maintenant te plaindre, et dire qu’on te.fait prier sans pour cela que ton esprit s’en ressente, et que les Amen que tu réponds à la tin de nos oraisons sont proférées en l’air ?La même chose qui se fait icy se fait chez toutes les nations priantes.On bénit Dieu, on chante ses louanges en langue de Prière dans leurs assemblées.Chacun des Priants tient à sa main un livre dans lequel il voit d’un côté tout ce qui se récite et se chante chaque jour selon le temps à l’oratoire en langue de Prière, et de l’autre il voit le tout rendu et traduit en sa langue qui est la langue de son païs.En outre, les patriarches ne manquent point dans ces assemblées de donner par des explications l’intelligence qu’il convient que chaque Priant ait de ce qu’il voit faire, et de ce qu’il est obligé luy-même de faire dans le lieu de prière où il se trouve ; non seulement les patriarches donnent ces explications-là, mais encore expliquent-ils aux priants ce qui se trouve écrit LES MISSIONS MÏCMAQUES.419 en langue du païs dans les livres qu’ils ont à la main.Car ne t’imagine pas que ce que chaque priant a de traduit en sa propre langue dans son Eucliologe luy soit en tout tellement intelligible qu’il ne faille pas encore qu’on le luy explique ; juges-en par ce que je te vais dire : Dans l’histoire des souffrances et de la mort de Jésus-Christ que je vous fais réciter, et même chanter le grand jour de la Croix, te souviens-tu de ces paroles cpii s’y trouvent du Sauveur à Judas, Fais au plutôt ce que tu fais ?Tu t’en souviens, sans doute, toy et beaucoup d’autres qui m’avez tant fait de questions sur ces mêmes paroles, et qui me disiez : explique-nous donc, mon Père, ce que Jésus-Christ veut dire à Judas par ces mots qu’il luy adresse, fais au plutôt &c.Serait-il possible de croire qu’il luy commandât d’aller le vendre aux Juifs ?Non, vous répondois-je, Jésus-Christ ne commandoit point à Judas de commettre un si grand crime ; car Dieu n’a commandé à personne de faire mal, et n’a donné à personne la permission de pécher.¦ Mais observez qu’après que Judas eût avalé le morceau dè pain trempé que le Sauveur luy avoit donné, le diable entra en luy pour luy faire exécuter le dessein qu’il avoit déjà conçu et tout formé dans son cœur de livrer son Seigneur et son maître entre les mains des juifs : or c’est ce que Jésus connût alors ; voilà pourquoy il luy dit, fais au plutôt ce que tu fais vous comprenez maintenant que c’est comme s’il eût dit : Tu crois, malheureux, me surprendre ; tu te trompes, je connois tout ce que tu tramés contre moy 420 LES SOIRÉES CANADIENNES.'•)/ Î/'>TR - ¦! 1 dans ton cœur.Ya, achève au plutôt la belle œuvre * que tu as commencée.Tu te perds sans ressource ; Vr-tn mais d’où vient ta perte, ô fils d’iniquité ?si ce n’est de toy même ?Ces autres paroles que nous lisons encore le même jour, qui sont de Jésus-Christ au bon Larron : u En vérité, je te dis que tu seras aujourd’huy avec moy dans le Paradis ” que n’ont-elles pas fait dire à l’un de vous qui me fit part de ce qu’il avoit pensé là-dessus, en m’avouant qu’il ne sçavoit comment s’y prendre pour croire Jésus-Christ en Paradis avec le bon Larron dans un temps où il ne pouvoit certainement pas y être, vu qu’immédiatement après sa mort il descendit dans les bas lieux de la terre où étoient les âmes des justes pour les en retirer?Ce qui te trompe, luy dis-je, c’est le mot Paradis ouléiouèkady.Tu t’imagines que ce qui fait la félicité des saints réside uniquement dans un certain lieu, hors duquel il n’est pas possible d’en jouir.Mais détrompe-toy en faisant attention que ce qui fait le bonheur, la joye et la félicité de l’âme du juste aussitôt qu’elle est sortie de son corps, est Dieu qu’elle voit, qu’elle aime et qu’elle possède pour toujours ; voilà ce en quoy consiste véritablement l’état heureux de l’âme du juste.Or il est certain que cette âme, aussitôt après être sortie de son corps, peut se trouver en cet état indépendamment du lieu où il nous plaira de supposer qu’elle est alors.Pourquoy ?parce que Dieu, qui est partout, peut partout se communiquer à elle de cette sorte.C’est ainsi que fame du bon Larron, immédiatement après être sortie de son LES MISSIONS MICMAQUES.421 corps, a pû goûter les délices du Paradis, sans avoir eu pour cela tout de suite entrée dans le lieu où il plaît à Dieu de faire jouir toutes les âmes justes en personne de toutes ces délices par la manifestation qu’il leur y fait de sa divine essence.Comprens-donc par ces paroles, En vérité, je te dis etc., que c’est comme si Jésus-Christ eût dit: Tu seras avec moy en possession du souverain bonheur dans le lieu même où sont les âmes des justes comme en dépôt ; auxquelles va se manifester la divine essence en vertu de ma mort, que tu vois qui est bien prochaine.Parlons ' présentement de ce répons tiré du grand livre de la prière que je vous donnai bien traduit en votre langue : , .il y a quelques années, et sur lequel toy et plusieurs autres me tîntes ce propos : Mon Père, on ne peut disconvenir que notre Mère Marie qui est la Yierge par excellence, ne soit élevée dans le ciel à un très- ^(TinoijoD cIvBJZL /nnor nsi) oloicSOL^ s /.O‘‘ ‘ P.>’ : : A '¦ > 5 3 î 5 i 5 > > ) > 9 0 \ I > •’ jj j » .«•> lit , .11 J > î ) > 426 LES SOIREES CANADIENNES.au même pain, à la même nourriture qui est le soy-même de Jésus-Christ, et usant tous du même languere dans les offices divins.Car vous autres Mikmaques Priants, en quelques païs de Priants que vous alliez autant éloignez du vôtre qu’il vous plaira de le supposer, quelque difficulté que vous puissiez avoir à vous faire connoître et entendre de ceux que vous aurez trouvé qui les habitent, parce qu’ils ignorent votre langage, et qu’aussi vous ignorez le leur, allefc avec eux à leurs oratoires, vous verrez que ce qu’ils y font, et ce qu’ils y profèrent de bouche, est ce que nous faisons et proférons aussi dans nos oratoires, Tous connoîtrez que dans leurs prières et leurs chants ils se servent comme nous de la langue de la Prière.Pour peu que vous vouliez faire comme eux, en joignant votre voix à la leur, comme il vous est très-facile de le faire, il n’y a plus d’embarras pour eux à connoître que vous êtes autant vrais Priants qu’ils le sont.Dès là ils sçauront que vous leur êtes vray-ment unis par les liens dont je viens de vous parler.Ce livre que vous me voyez entre les mains qui est tout en langue de Prière, peut me servir par tout païs de Priants que je n’anrai jamais ni vus ni connus, non seulement pour prier avec eux et comme eux, mais encore pour leur faire connoître que je suis Priant comme eux, baptisé comme eux au nom des Trois.1STote.—Ici finit le manuscrit de l’abbé Maillard, que nous venons'de rem'ptiùirej tel 'qu 'il l’a laisse,. TABLE —-î-58* VOLUME DE 1863.Pages.STADACONA, poésie par Adolphe de Puibusque.12 FORESTIERS ET VOYAGEURS, par J.C.Taché Au Lecteur.13 Les Chantiers, La montée aux Chantiers.21 Le Camp d’un Chantier.29 François le Veuf.34 Le père Michel.43 Une digression.47 La cuisine au Chantier.54 La rentrée au Camp.56 Histoire du père Michel, Un compérage.61 Le follet de la Mare-aux-Bars.72 Le feu de la Bsie.81 Le passeur de Mitis.8-9 L’Entr’acte.97 Ikès le Jongleur.99 Le passage des Murailles.113 Les Chaloupiers.119 Les Missionnaires.125 Les postes du Roi.135 Un Vœu.141 428 TABLE.Ajournement.145 Le noyeux et l’hôte à Valiquet.161 La ronde des Voyageurs.172 Cadieux.173 Un Echange.190 Le grand-Lièvre et la grande-Tortue.206 La Conteste.213 Les hotnmes-de-Cages.232 La Chapelle de Portneuf.244 La bonne Sainte-Anne-du-Noid.256 LA CHARLIBOYADE, poême-héroi-comique, en trois chants, par J.Bte.Martin :— Note de la Collaboration.262 La Charliboyade 1er Chant.267 “ 2e “ .'.271 “ 3e “ .275 LA CHASSE AUX ALOUETTES, par J.M.Lemoine.279 LETTRE DE M.L’ABBÉ MAILLARD, sur les Missions de l’Acadie et particulièrement sur les Missions Micmaques :— Note de la Collaboration.290 Lettre à Madame Drucourt.291 ===— .IvX'XvIvXv-V'N: w: «gi
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