Le Canada-français /, 1 juin 1928, Quelques livres de chez nous. An outline of canadian literature. La belle au bois chantant
QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS AN OUTLINE OF CANADIAN LITERATURE DOUBLE SUJET DE CE BON LIVRE QUI VIENT À POINT.— CONSIDÉRATIONS INCIDENTES SUR L’ÉTAT COMPARÉ DE NOS LETTRES ET DE NOS AUTEURS.It is only the wonderful traveller who sees a wonder.Masefield.You can draw inspiration from, other races, but their culture can never be a substitute for your own.A.E.Les citations choisies parmi celles dont M.Lome Pierce a orné son texte disent assez en quel esprit son livre vraiment utile a été composé.Le sympathique membre de la Société Royale du Canada, donateur annuel de la médaille si recherchée qui porte son nom, directeur de la Ryerson Press, co-éditeur, avec M.Victor Morin, de Makers of Canadian Literature est l’une des intelligences les plus ouvertes qui soient.Il a dressé les tableaux parallèles de nos littératures française et anglaise ; avec joie il a vu le spectacle d’une jeune nation qui possède les plus significatives histoires, les plus profonds atavismes ; et il a laissé à chacun son dû.Merveilleux voyageur au milieu des chemins littéraires, il n’a point cherché que des ronciers.Aussi sa récompense a-t-elle été de cueillir, le premier, les fleurs jumelles de nos lettres.Libres sommes-nous, au reste, de façonner nos âmes selon nos inclinations et nos rêves, offrant les uns aux (1) Louis Carrier & Co., At the Mercury, Montréal, 1927. An Outline of Canadian Literature 699 autres, de chaque côté de la route poursuivie, les dignes exemples du consciencieux travail, mais gardant chacun une façon de cultiver les roses qui nous soit personnelle.C’est enrichir d’autant le doux jardin de la civilisation canadienne.* * * Quel vaste sujet embrasse M.Pierce ! On ne compte pas sur les dix doigts nos gens de lettres, comme le voudraient faire quelques messieurs à courte vue, trop pressés de conclure.Notre auteur, lui, les compte par centaines, il ne va point au hasard.Il analyse brièvement leurs ouvrages, les classe et les étiquète.Son plan, très élastique et tout a fait nouveau, lui permet d’en oublier peu, d’expression française ou anglaise, bien que ledit plan ne soit pas, à notre point de vue, sans lacunes.Il ne peut s’adapter parfaitement aux deux littératures.Son élasticité même a des bornes.An Outline (une ébauche, un contour, un délinéament, si l’on veut) débute par des considérations générales sur l’évolution de la littérature canadienne.Celle-ci comprend l’apport des Indigènes, et évidemment, les “ contributions ” des Canadiens français et des Canadiens anglais.Or, c’est une chose remarquable que, d’années en années, la tradition orale, les mœurs, les coutumes indiennes serviront plus profi-tablement de matière très pittoresque à nos écrivains.Nos lettres contiennent beaucoup d’ouvrages tirés de cette source.Les lettres anglo-canadiennes tout autant, sinon plus.Car nous, nous avons la crainte de passer pour des Sauvages, comme nous tremblons, après Maria Chapdelaine, de n’être jugés que comme une race de bûcherons.Nous avons souffert du mépris d’autrui et notre sensibilité, notre susceptibilité nationales sont extrêmes.Et voilà comment, entre parenthèses, le livre de M.Lome Pierce, si bien conçu, nous est ici une douceur et un apaisement appréciables. 700 Le Canada français Quant à notre littérature proprement dite, elle s’étend de notre folklore primitif, dès 1608, de nos voyages et découvertes,— on peut même remonter à Port-Royal (1605) et même aussi aux relations de Cartier (1534-52),— elle s’étend donc, cette littérature, de notre histoire, puis de notre journalisme militant, jusqu’à l’École de Québec, en continuant par l’École de Montréal, pour atteindre au mouvement général actuel.Mais notre histoire littéraire, de 1914 à aujourd’hui, reste vraiment encore à écrire.La littérature anglo-canadienne s’ouvre avec les écrivains coloniaux, en 1776, se continue avec le groupe de la Confédération, et l’École canadienne de 1880.Elle s’achève en subissant les influences d’après-guerre.Il y a entre nos deux domaines littéraires une analogie primordiale : on s’y débarasse des liens extérieurs et prend conscience de soi-même, à mesure que se fortifie le sentiment national canadien, dans la liberté et l’accroissement des richesses.C’est montrer par là combien les lois qui ont présidé à la germination et à la floraison de toutes les littératures opèrent chez nous avec une égale sûreté.Si l’on n’est une nation, on peut avoir des littérateurs isolés, on n’a point de littérature.Si la nation ne s’affermit et ne progresse, sa littérature ne sait que vivoter.Tout cela est élémentaire.Mais il faut le répéter avec emphase.M.Pierce traite ensuite des romanciers.Peut-être a-t-il .raison, en ce qui concerne les siens.Pour nous, il semble qu’il faille plutôt commencer par les annalistes.A la base de nos lettres à nous, de façon générale, il n’y a point d’ouvrages d’imagination.Mais l’ordre qu’a établi M.Pierce n’est pas absolument chronologique.Viennent alors les poètes, les dramaturges, les essayistes, les auteurs religieux, les naturalistes et naturistes, les humoristes, les journalistes, les explorateurs, les historiens.En queue, les historiens d’expression française ne sont point à leur place ; et ce chapitre, d’ailleurs est plus une An Outline of Canadian Literature 701 nomenclature qu’une étude.Enfin, il n’y a pas de rubrique spéciale pour les orateurs.Cette littérature parlée a tout de même chez nous une importance plus que capitale.Le livre se termine par de bien charmantes pages, légèrement nébuleuses, peut-être, en un point, sur le génie de la littérature canadienne.Mais que d’excellentes choses il contient ! Que d’idées et de constatations heureuses ! Ainsi ces rapprochements entre nos littératures et celles d’Irlande ou de Russie, etc.Et que de contacts proposés entre l’art des lettres et les autres arts ! Ces échappées vers les larges espaces nous sortent de nos habitudes casanières.Nous distinguons mieux, après cela, la besogne qu’il faut encore accomplir, et, puisque la vie est mouvement et lutte, que nous devons rentrer en lice avec une énergie décuplée, pour l’honneur de notre pays et de notre sang.* * * La leccure de 1'Outline nous suggère encore bien d’autres considérations.Qu’on nous accorde donc de faire quelques remarques qui ne sont pas absolument des digressions, bien qu’elle le puissent sembler.Du moins sont-elles un hors d’œuvre urgent.La part française de 1 'Outline s’adresse à nos frères anglais d’abord ; et la part anglaise à nous mêmes.Car les Anglo-canadiens savent sans doute leur littérature comme nous savons la nôtre.Et le résultat direct des labeurs de M.Pierce sera de nous faire mieux comprendre et donc mieux aimer les uns les autres.Ensuite, il provoquera une saine émulation en chacun de nous tous et nous forcera tous à un examen de conscience littéraire et même extra-littéraire.D’ailleurs, les jugements de M.Pierce sur nous sont marqués au coin de la plus généreuse amitié.Et là où il croyait devoir recourir à des “ autorités ” pour guider et 702 Le Canada français confirmer ses dires sur notre gente lettrée, il n’a pas craint de s’adresser à ceux qui sont les plus éclairés de nos maîtres.C’est ainsi que l’on trouve plusieurs références à Mgr Camille Roy, par exemple.Mais il y a des faits extraordinaires dans la littérature canadienne, sur lesquels nous ne pouvons nous empêcher de réfléchir et d’insister, M.Pierce nous en fournissant l’occasion, et qui nous dépassent de mille coudées.Non point que nous soyons moins doués ou moins artistes, que le fond et la forme nous manquent, mais seulement que nous manquions de fortune, de ce qu’on pourrait appeler, en quelque sorte: la fortune littéraire.Ainsi, un livre tel que Chez Nous, Chez nos Gens, (nous ne parlons pas de la traduction en l’idiome de nos frères, et qui se répand de plus en plus), n’a point dû, si la coutume a été respectée, apporter à son auteur beaucoup d’espèces sonnantes, pour ne citer qu’un seul cas.Et pourtant nous doutons que cet ouvrage ait son pareil en langue anglaise.Nous écrivons sans espoir de transmuer en or nos pensées.A côté de cela, le roman anglais de Mlle Mazo de la Roche vaudra à celle-ci un prix de dix mille piastres et les portes ouvertes des périodiques les plus somptueux.Tout de même, il y a chez nous le Prix David et les achats de livres par le gouvernement de la province : c’est beaucoup, et c’est presque tout.Et nos compatriotes anglais de Québec s’en prévalent en même temps que nous.Ce qui est très bien.Autres exemples : le Frère Marie-Victorin est un savant, un styliste aussi.Nous en sommes fiers.Mais Mlle Marshall Saunders a publié The Autobiography of a Dog, et “ this charming story has been translated into over a dozen foreign languages, and has sold in excess of one million copies ”.Vous avez bien lu ce qu’a démontré M.Pierce : in excess of one million copies.Et 1’Autobiography le mérite.U y a chien et chien.Nous y applaudissons.Et nous applaudissons aux succès de tous nos frères anglais qui écrivent.Un autre naturiste, Charles G.D.Roberts a vu “ many of his stories translated into An Outline of Canadian Literature 703 several European tongues Et Robert W.Service (né en Angleterre et venu au Canada à vingt ans) “ sent his manuscript of Songs of a Sourdough to the Ryerson Press, Toronto, together with a cheque to guarantee the cost of manufacture.The poems, however, so impressed the editor, Mr.E.S.Caswell, that the money was returned and the poems published at the company’s risk.Salesmen having only the galley proof when they set out on their annual trans-Canada business trip read them to eager listeners on the trains, and soon the Service vogue began.It was some years before any English or United States firm would take them up.Ultimately, they made a fortune for the author ”.Etc., etc.Seulement, dans l’intermède et auparavant surtout, nous mourions quasi de faim.Il est vrai que Carneau avait écrit son Histoire, Fréchette sa Légende d'un Peuple, Lozeau son Ame solitaire et son Miroir des Jours, Nelligan ses strophes et tant d’autres bien autres choses, toutes œuvres peu rémunératrices.Et nos amis qui suivaient, contemporains français de Service, ne récoltaient, à leur tour, que des miettes, tel le si patriotique Albert Ferland.Le sort des lettrés est dur, chez nous.Le sort des éditeurs aussi.Et très souvent l'auteur est son propre éditeur, au milieu d’embarras qui constituent déjà tout un roman.Songeons, en outre, que nous n’avons pas d’ateliers où s’impriment exclusivement des livres, car il ne se publie pas assez de volumes chez nous pour qu’une maison subsiste de ce seul métier.Aussi le coût de “ fabrication ” d'un volume est-il excessif comparé à celui du bouquin anglais sortant des presses de New-\ ork, Londres et même Toronto où il y a des imprimeurs spécialisés, comme ceux de la Ryerson Press.Notre système d’impression des livres n’est pas assez payant.Voilà le hic matériel qui est une contingence assez vive de la littérature, s’il n’est pas la littérature.Un éditeur (et ce monsieur a droit à la vie, tout de même,) fait plus d’argent 704 Le Canada français avec un livre anglais qu'il n’en ose escompter d’un indouze quelconque français.Voulez-vous une illustration de cela, et en même temps, car c’est à cela qu’il faut toujours en venir, une preuve que le champ offert aux ambitions de nos auteurs, libraires et consorts est assez exigu ?La voici.Il s’est vendu, en la province de Québec, approximativement 8,000 exemplaires de Maria Chapdelaine.La traduction du même livre, par M.Blake, a trouvé 26,000 preneurs et celle de M.Macphail, 4,000.Soit 30,000 volumes anglais “ circulés ” au Canada, contre 8,000 français.Quant aux États-Unis, ils ont littéralement consommé 300,000 exemplaires traduits du livre de Hémon.(L’édition Grasset, en France, est millionnaire, mais il s’agit, n’est-ce pas ?de Maria Chapdelaine.) Voilà les chiffres qu’un éditeur extrêmement intelligent et qui aime nos lettres canadiennes, signale à nos regards, au moment même où nous lisons Y Outline of Canadian Literature.Pour notre part, ajoutons que nous nous adressons à une petite population canadienne-français, acadienne et franco-américaine (relativement petite, corrigeons-nous) dont la richesse augmente lentement, quoique sûrement.Et les milieux littéraires de France, qui nous inondent de leurs productions, et les lecteurs de France, avouons-le, nous sont fermés ou indifférents, malgré qu’il soit juste de rapporter un certain progrès là-dessus.Nos compatriotes de langue française eux-mêmes nous liront assez peu, le regard tourné vers les ouvrages que Paris diffuse à travers le monde.Nos frères Anglais, eux, ont accès aux revues de Londres ou de New-York, Boston, Chicago, et Philadelphie, où ils tâtent leur public (pardonnez-nous le mot) et sentent d’où vient le vent et si les livres qu’ils projettent seront lus.Et, lorsque leurs bouquins sont lus, ils le sont à foison, du Canada aux Indes, de Delhi ou Bombay, ou Calcutta, à New-York pour s’établir à Londres et s’en aller à CapeTown, Johannesburg, Sydney et Cranberra ! An Outline of Canadian Literature 705 II n’y a point d’acrimonie en ce que nous disons.Mais songeons à l’inégalité du sort des lettres canadiennes et contemplons avec une admiration mêlée de respect la largeur d’esprit de tous les peuples d’expression anglaise, et le mérite de nos gens.Il est vrai que nous nous étonnons de la facilité avec laquelle nos frères anglo-canadiens cessent d’être purement des nôtres pour devenir Yankees ou Anglais.L’accident géographique franchi, que reste-t-il à ceux-là qui les attache autant que nous à Chez Nous?An ! que nous sommes enracinés, nous les impécunieux de la littérature canadienne qui n’avons de solides richesses que le labeur et notre enracinement lui-même.Il n’y a qu’un chef-d’œuvre incontesté canadien-français qui puisse nous délivrer de notre épreuve, nous donner la gloire, imposer notre littérature.Voilà pourquoi tant des nôtres ont rêvé d’écrire, en y changeant quelques iotas, leur Maria Chapdelaine, qui n’ont écrit que ce qui jalonne les étapes de la longue route vers la perfection.Voilà pourquoi, et ce n’est qu’une des raisons à apporter aujourd’hui, nous réclamons ce livre comme l’un des nôtres, autant que nos frères anglais proclament leurs les ouvrages de Robert Service, acec cette différence que Maria domine les deux camps ! Il n’y a qu’un chef-d’œuvre, encore plus canadien que ne l’est Maria Chapdelaine, qui nous accrédite en France et, par elle, dans le monde entier.Et l’on aperçoit d’ici quel service nous rendrait l’éditeur du Canada, établi à Paris, connaissant nos auteurs, leur faiblesses et leurs qualités, aussi bien que les goûts exotiques du public français, et qui préparerait tranquillement la voie audit chef-d’œuvre en répandant nos meilleurs livres qui valent déjà plus qu’une transitoire mention et l’oubli posthume.Cependant (voici que nous reprenons VOutline), pour le nombre (proportionnellement à notre population), la variété 706 Le Canada français et la valeur des ouvrages de l’esprit (hors de toute proportion), nous ne le cédons en rien à nos frères.Mais ce qui signale nos travaux, c’est le sérieux, le besoin de servir notre cause, la nécessité d’édifier la maison nationale d’abord et de défendre nos positions.Nous voulons prouver quelque chose, et nous nous y efforçons avec la plus touchante assiduité.Tant et si bien que nous n’avons pas encore ce que nous marque, sans malice, M.Pierce et que possèdent nos frères anglais : des humoristes et des naturistes ! Point de Stephen Leacock chez nous et point de Roberts ou de Saunders.Mais l’humour est proprement britannique et M.Leacock nous apporte la tournure intellectuelle de son île natale.U y a tellement à faire en nos ouvrages, par nos ouvrages, que nous n’avons point généralement même l’instant de rire, en littérature, (nous qui sommes si gais dans l’intimité) ou de nous récréer à faire agir et parler les plantes et les animaux.Le degré de notre vie nationale suffit à nos lettres : il en marque le niveau; et notre vie nationale est besogneuse, rude et profonde, si notre vie sociale familière est douce, raffinée et souriante.Ce sont les longs loisirs, l’aisance de l’esprit au milieu des richesses qui ne suffiraient point à nos lettres ! Nous n’abondons que du nécessaire.Il nous faut toujours la forte expression d’une âme forte.Mais la richesse devra venir, si le corps doit supporter l’âme un peu davantage.Nous sommes donc, ainsi que l’a assuré d’un autre sujet M.Lome Pierce, “ terribly in earnest Ce n’est point un mal.Le reste viendra par surcroît.Ces comparaisons, M.Pierce ne les fait point.C’est nous qui nous les permettons, en marge de son beau livre.An Outline of Canadian Literature demeure en l’intention de son auteur, et nous l’avons expliqué au début, un parallèle. An Outline of Canadian Literature 707 A nous d’en tirer les leçons.Ce que nous avons tenté de faire ici.* * * Pour nous donc, Canadiens français, il convient de travailler, comme si le succès devait également nous échoir.Et il convient de lire et d’étudier 1’Outline, de lire et d’étudier les livres anglais qui y sont commentés.Sans doute faudra-t-il négliger quelques noms ou nous en tenir aux meilleurs, aux plus caractéristiques : peut-être à Parker, Lighthall, les deux Roberts, Saunders, Carman, Campbell, Pauline Johnson, Lampman, Service, Marjorie Pickthall, Mac-Mechan, Macphail, Moore, Leacock, etc ; et ajoutons avec affection : Lome Pierce, le plus distingué des critiques anglo-canadiens.M.Pierce se plaint que l’enseignement de la littérature du Canada ne soit point obligatoire dans les écoles et collèges de langue anglaise.Du moins chez nous, la littérature canadienne-française est enseignée, en nos institutions secondaires.Peut-être le jour viendra-t-il où l’histoire des lettres anglo-canadiennes le sera aussi.Mais il serait juste de faire échange de bons procédés.C’est là que le volume de M.Pierce deviendra indispensable.Ce livre, notre auteur l’aura complété, en y ajoutant les noms qui manquent : Faillon, Montpetit, Héroux, Pelletier, Mlle Marguerite Taschereau, Choquette, et bien d’autres, si la liste doit être exacte.Mais il importe de louer M.Pierce, sans réserve, de ses intentions si droites et de sa pensée si généreuse.N’eût-il écrit que cette phrase : Canada has discovered the means whereby it may preserve its several freedoms, and at the same time achieve a unified and unhampered selfhood, (p.241) ; et cette autre : Sooner or later the nation turns to its artists and writers (p.244), il aurait gagné le cœur de tous les écrivains au pays.Car il leur fait éprouver qu’en exprimant leurs 708 Le Canada français caractères ethniques divers ils servent leur grande Patrie et ne risquent point de s'offrir trop longtemps encore à l’ingratitude des leurs.LÀ BELLE AU BOIS CHANTANT Il n’y a plus de Belle au bois dormant.Ce n’était qu’un conte de fées.Tout a bien changé depuis jadis ! Désormais il faut dire : la Belle au bois chantant, puisque la Belle est tout à fait éveillée et qu’elle est devenue la muse de M.Myriel Gendreau.Et quelle Muse agréable ! et, parfois, quelle naïve Musette ! Douce et fraîche comme les poètes voudraient sans doute que fussent toutes les femmes créées par leur poésie.Mais cette Muse ne prend point entièrement corps.Elle demeure assez éthérée, moins femme qu’elle n’est sylphide.M.Myriel Gendreau a rêvé un joli rêve.Sa Dame, certes, a les avantages de la jeunesse et quelques-uns de ses inconvénients que l’âge corrige si vite, hélas ! Sa voix n’est pas toujours assez ferme et il lui manque cette plénitude d’accent, ce métier qu’une longue expérience assure.Et comment en serait-il d’autre façon ?Les choses qu’elle chante ne vont point sans une obscurité momentanée, ni sans banalité, ni sans lieu commun, ni sans une pointe de prose.Les influences bucoliques et romanesques n’ont pas encore pris en son âme cette profondeur qui se doit acquérir.Cependant, elle est déjà sage sans pruderie.Voyez-la s’attarder au jardin où toutes les allées sont favorablement reconnues et tirées au cordeau.La Belle déteste les sentiers tortus et craint l’ivraie.Aussi M.Gendreau, comme sa Muse, a foi en l’ordre vénéré.Il commence d’écrire en vers d’après de grands ou de (1) Poésies.“ L’Éclaireur limitée ”, Beauceville. La belle aux bois chantant 709 valables modèles.Ce n’est point du tout si gauche.Même c’est très bien : son âme saine pratique l’harmonisation graduelle des idées, des sentiments et des rythmes ; elle n’innove point avec impétuosité ou suffisance, parce qu’elle sait combien il faut apprendre son art et la vie, avant de créer.A ce régime, M.Myriel Gendreau deviendra soi-même.Un prince de la musique moderne, Claude-Achille Debussy, n’a-t-il pas voulu d’abord comprendre les classiques de son art ?Car il y a dans tous les arts une base éternelle, une sorte de nature des choses, qu’on ne peut rejeter.Autrement, on bâtirait sur l’onde.Et puis, aussi, ne peut-on être encore même un classique original ?Tous ceux qui se survivent dans les arts ne deviennent-ils pas classiques, selon la vertu la plus souveraine de ce mot ?Il y a un peu de Virgile et de Lamartine, un brin de Molière lyrique, un arrière-goût de Jean Racine, une once de Louis Racine, une pincée même de Jean-Baptiste Rousseau et beaucoup de Musset en la littérature de M.Gendreau qui s’inspire donc aussi bien du XVIIe siècle que du XVIIIe et du XIXe.Tout cela peut n’être qu’une suite de coïncidences et nous confessons volontiers avoir le droit de nous tromper sur ces linéages sprituels.Mais pourquoi ne pas affirmer que notre poète se met aussi à l’école de la nature, de l’amour de Dieu et des hommes, de la sincérité et de la Foi?Il veut chanter de grand cœur, non point s’étriquer l’âme.Qu’importe si la lyre entre ses doigts n’a pas encore toutes ses cordes et si le doux son se perd un peu avant les cîmes ?ou s’il n’a point refait les Nuits de Musset ?Donc, M.Myriel Gendreau a lu.Surtout il apprend à exprimer son âme musicienne.Il a quelque chose à chanter.Il le chante.Il le chantera.Il ne se gausse point de son mérite.Pourtant il a confiance en sa muse avrillère : la Belle au bois chantant qui paye mille fois de retour les longues fidélités-Ne croyez-vous pas que ce soit juste ? 710 Le Canada français Pour tout résumer d’autre manière, il convient de dire qu’en poétique M.Myriel Gendreau est une sorte de Mage, un candide Mage vraiment de goût présentable.Il ne met point le feston ou l’astragale avant les pierres d’assises.Peu de tout jeunes poètes ont ce premier courage de bon aloi.Maurice Hébert.
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