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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Décembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1941-12, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE RELÈVE Directeurs : Robert Charbonneau et Paul Beaulieu GUSTAVE COHEN GEORGES BERNANOS REX DESMARCHAIS ROBERT ÉLIE WALLACE FOWLIE GABRIEL MARCEL JEAN LE MOYNE Les livres : Jacques Maritain, Raissa Maritain, François Mauriac, Henri de Montherlant.Les arts : Dessins d'enfants- Henri Masson.25 cents Numéro 3 DÉCEMBRE 1941 LA NOUVELLE RELÈVE Fondée en 1934 Directeurs : bob,er‘ Owbonneau Paul Beaulieu Rédacteur en chef : Claude Hurtubise Sommaire GEORGES BERNANOS GUSTAVE COHEN .GABRIEL MARCEL.MARCEL RAYMOND.WALLACE FOWLIE.ROBERT ELIE.REX DESMARCHAIS.Folkestone 129 Un Français parle 132 Notes sur la condamnation de soi 141 Duhamel et l'Abbaye 145 André Gide 150 Poèmes 157 Evocations du 2 novembre 160 CHRONIQUES Les livres JEAN LE MOYNE : La pensée de saint Paul présentée par Jacques Man-tain — REX DESMARCHAIS : La Pharisienne par François Mauriac -MARCEL RAYMOND : Les grandes amitiés par Raïssa Maritain.Les arts SIMONNE AUBRY : British Council Exhibition of Children's Drawing _ GUY SYLVESTRE : Sur Henri Masson.Notes GUY SYLVESTRE : Addition à mon Montherlant.NOTE DE LA DIRECTION A la suite de difficultés techniques, il a été impossible de publier à temps le numéro de novembre.Nous avons donc été forcés, pour ne pas nuire à la vente dans les librairies, de dater ce numéro du mois décembre.Désormais, à moins d'autres retards, les numéros porteront le nom du mois qui suit celui de leur parution.Ainsi le numéro de janvier paraîtra a la fin de décembre.Nous nous excusons auprès de nos abonnés et des collectionneurs. LÀ NOUVELLE RELEVE FOLKESTONE Les journaux publiaient dernièrement l'étrange dépêche suivante : “Depuis quelques jours, chaque fois que le vent souiïlc de la mer, les habitants de la ville de Folkestone s’étonnent de sentir une odeur pénétrante dont la nature et l’origine demeure inconnue.Ce phénomène s’est renouvelé à plusieurs reprises sans qu’on ait pu lui donner encore une explication satisfaisante.La population est inquiète.” Je voudrais croire que personne n a lu ces lignes sans un serrement de cœur, mais je crains plutôt qu’elles n’aient été accueillies avec plus de curiosité que d’angoisse.Le monde assiste à cette guerre comme à une sorte de Messe Noire, et puisqu’on a promis d’évoquer le diable, ils seraient tous un peu déçus de partir sans l’avoir vu.Le monde a dépassé les limites du tragique et il est maintenant dans l’horrible, il y respire presqu’à son aise.Je me demande si 1 horreur ne lui est pas devenue nécessaire.Oh! sans doute, les gens ne se rendent nullement compte que l’habitude s’est peu à peu transformée en besoin, et que ce besoin est pervers.Ils continuent de mener la vie de personnages inoffensifs, caressent leurs femmes et leurs enfants, dirigent leur commerce et vont chaque dimanche à la messe.Si je leur disais qu’ils prennent au spectacle d’une civilisation égorgée le même intérêt que les hideux latins des premiers siècles aux Jeux du cirque, ils protesteraient avec indignation, et très probablement de bonne foi.Mais je ne les croirais pas.J ai vu de près la révolution espagnole, j’ai parfaitement corn- 130 LA NOUVELLE RELÈVE pris que la plupart des hommes moyens 11e sont défendus de la cruauté que par un simple réflexe nerveux, analogue au vertige.Une fois surmonté, ce réflexe devient agréable, puis indispensable, et c’est la pitié qui paraît bête et stérile, indigne de l'homme, inhumain.Tandis que j’écris ces pages, les habitants de Folkestone sont peut-être en train de respirer en famille l’odeur mystérieuse, venue de l’autre côté de la mer.Ils se disent que les chimistes font peut-être leurs derniers essais, calculent la force et la direction des courants aériens, la densité relative des gaz, leurs chances de dispersion.Après quoi ils rentrent chez eux, s’asseoient sous la lampe familière, et se demandent si c'est pour cette nuit, si l’aube glaciale d’hiver ne les trouvera pas tous, les yeux hors de la tête, vomissant leurs bronches et leurs poumons dans les cuvettes écarlates.Lorsque nous apprendrons que les bébés anglais, soigneusement bordés la veille par leurs mamans au fond de leurs petits lits, ont bu en dormant le biberon d’hypérite apporté par les beaux avions tout neufs comme par les Anges d’une nouvelle Nuit de Noël, la vie n’en continuera pas moins comme avant, croyez-moi.On dira : “quelle honte!” en attendant une autre horreur plus inédite.Car celle-ci après tout, n’est pas nouvelle.Le monde fera des grimaces pour l’avaler, mais l’avalera, je vous le dis, il l’avalera, et il ne s’en portera pas plus mal, il aura quelques tiraillements de conscience, voilà tout.Au nom de qui, au nom de quoi protesterait-il, je vous le demande ?Depuis 1918, la guerre des gaz a été reprise une fois, et ce ne sont pas les communistes russes ni les rouges d’Espagne, ni les phalangistes de la Croisade qui l’ont faite, mais des chrétiens comme vous et moi, des chrétiens de la plus antique, de la plus illustre, de la plus apostolique chrétienté de l’Univers.Je me suis toujours refusé à m’associer aux plaisanteries trop faciles sur l’armée italienne, je ne me sens nulle envie d’outrager la mémoire des trois cent mille morts italiens de la dernière guerre.Et d’ailleurs je crois le soldat italien aussi bon qu'un autre, mais c’est un soldat nerveux, influençable, et il faut être fou pour le faire commander par des officiers dressés à l’allemande : on ne monte pas un cheval impression- FOLKESTONE 131 nable avec des éperons mexicains et une cravache en peau de rhinocéros, ce sont là des idées personnelles de M.Mussolini sur le dressage et l’équitation.Bref, je ne demande pas mieux que de respecter un ancien allié dans le malheur, mais ce n’est pas manquer de respect à l’Italie que de rappeler un fait désormais acquis à l'histoire.C’est l’hypérite qui a fait S.M.le Roi Vittorio Emanuel empereur d’Ethiopie, l’aviation italienne a expérimenté sur les Abyssins, en le perfectionnant, le système des diffuseurs utilisés par les Australiens pour la destruction des lapins.Je tiens du Prince Otto de Habsbourg lui-même les détails dont je préfère épargner le grossier réalisme aux lecteurs.M.Halifax déclarait l’autre jour, aux publicistes de la presse américaine, que M.Hitler répugnait à l’emploi des gaz par scrupule de conscience.M.Halifax est un homme pieux, vertueux, comme son père, auquel le vénéré Cardinal Mercier légua par testament son anneau pastoral.Je n’ai jamais entendu dire que l’illustre homme d’état, justement respecté de tous, ait désapprouvé, en 1936, ces méthodes de guerre, mais il s est opposé aux sanctions qui eussent privé les aviateurs italiens du combustible nécessaire.Je ne suis qu’un chrétien très ordinaire, c’est pourquoi, sans doute, je ne comprends pas grand chose aux consciences pieuses.La conscience des personnes pieuses est vraiment trop compliquée pour moi.Il y a trop de tiroirs, de serrures secrètes, de clefs de sûreté, je préfère des meubles plus simples, plus rustiques, tels que devait en fabriquer Saint Joseph, par exemple, pour les pauvres paysans de Nazareth.Georges BERNANOS Rio de Janeiro UN FRANÇAIS PARLE La France n’a pas etc vaincue.Est-ce que la Cathédrale de Chartres, qui est celle des Prophètes du Christ, est-ce que la Cathédrale de Bourges, qui est celle des Saints, est-ce que la Cathédrale de Reims, qui est la Royale, rappelant Ponction de nos Rois et la présence de Jeanne d’Arc au couronnement de Charles VTI, sont devenues moins belles ?Serait-il anéanti ce glorieux Moyen-Age, qui les a dressées comme un appel au ciel ?N’existe-t-il plus ce Palais de Fontainebleau, qui évoque François I, protecteur des Lettres et de leur Renaissance et la Mère des Arts, des Armes et des Lois, et Henri II qui lui conquit Metz, Toul et Verdun ?Est-il rentré dans le néant Versailles, retraçant, dans la magnificence de son palais, dans l’ample perspective de ses pièces d’eau, de son parc et de ses charmilles, la gloire solennelle du grand Siècle, celle de Louis XIV qui y présida, en même temps que la claire raison ordonnatrice, dont Descartes promulgua en 1637, dans son Discours de la Méthode, la charte pour l’humanité tout entière.Le Louvre n’évoque-t-il plus la visite de Franklin et comment notre vieille Monarchie et votre jeune République s’unirent pour proclamer, la vôtre d’abord, la nôtre ensuite, la Déclaration des Droits de l'IIommc et du Citoyen, qui est à la Politique ce que le Discours de la Méthode est à la Philosophie.L’abbé Grégoire n’aurait-il pas à la face du Monde affirmé à la Convention le droit à la vie des Juifs et des Noirs ?Le peuple du Faubourg Saint-Antoine, où en ce moment gronde la révolte, n’a-t-il pas pris d’assaut la Bastille, le 14 juillet 1789 ?Napoléon ne portait-il point dans ses bagages, le Code civil, distribuant à domicile les franchises de l’humanité. UN FRANÇAIS PARLE 133 La Tour Eiffel, symbole du siècle du fer, est-elle moins élancée et Verdun moins glorieux ?N’avons-nous pas, deux fois en cent cinquante ans, lutté et triomphé avec vous ?N’avons-nous pas inventé en moins de cent ans, la _ graphie, la cinématographie et l’avion, qui fut œuvre de vie avant d’être instrument de mort, pour la défense et.la résurrection ?Avez-vous oublié le message que nous apporta le Normandie aux trois cheminées rouges, témoin dans l’Hudson, de la grandeur française et du travail français ?Avez-vous oublié notre prodigieuse Exposition de 1937, véritable encyclopédie de ciment, de pierre et de bois des productions de notre imagination, toujours eu gésine, qui, matrice infatigable, enfante, depuis plus de mille ans des formes nouvelles, dont elle fait au Monde, qui les imite, le don gratuit et magnifique ?Avez-vous perdu la mémoiie du pavillon français de votre Exposition de 1939, dont, m’avez-vous dit tous, elle était le joyau ?Non ! la France n’a pas été vaincue.Elle n’est qu’étouffée.Si un homme, passant sous la falaise, est renversé par une avalanche de pierres, qu un quartier de roc pèse sur sa poitrine, l’empêche de parler ou même de crier, faute de souffle, si la contrainte le maintient dans cette position, direz-vous qu’il a changé de nature, et, ayant taté son pouls toujours battant, n’espérez-vous pas en sa résurrection et ne tenterez-vous pas, au lieu de l’abandonner à son sort et de le délaisser, de le sauver ?Je vous décrivais à l'instant ce corps, jadis si beau en son unité une et indivisible, et je parlais de sa poitrine écrasée, mais il y a pis.11 avait été avant cela ligoté pai le milieu, ceinturé par une chaîne, une corde, cette ligne de démarcation, invention diabolique, d’un tortionnaire barbare, qui a voulu que le sang rouge coulât dans les ai tères et que le cerveau même de son crâne atterré n’en fût plus irrigué., Pauvre France! mais elle ne demande pas votre pitié, elle sollicite votre aide ; elle a confiance en vous, car vous etes les bons, les fidèles amis d'au-delà des mers, les parents, lointains par l’espace, si proches par le cœur, qui ne lui ont jamais fait défaut.Pourquoi aujourd’hui lui manqueraient- 1 134 LA NOUVELLE RELÈVE ils ?Sans doute elle a été momentanément abattue, mais non pas seulement et surtout par la force extérieure (ils étaient 80 millions contre 40 et leur armement en quantité cent fois supérieur).Elle a été minée par l’intérieur, en sorte que sa résistance morale même, celle qui finalement décide de la Victoire, a été momentanément atteinte.Je dis bien momentanément, car les puissances profondes de ce peuple indomptable sont indomptées.J’ai vécu toute l’année juin 1940 à juin 1941, il ne faut pas dire dans la France libre, mais dans la France non-occupée, j’ai pénétré de cent kilomètres dans la zone occupée et j’en ai reçu, jusqu’à ces jours derniers, des nouvelles directes et certaines.Les événements sanglants et tragiques de la semaine passée viennent donner tout leur poids à mes paroles.La France éternelle n’a pas changé.Tout son peuple, dans la proportion de 84 % (c’est le chiffre qu’un ministre de l’Information avouait à l’un de ses amis pour la partie non-occupée, 90 % pour la zone occupée, 98 % pour le Nord, la Somme, le Pas-de-Calais et la Bretagne, 98 % pour l’Alsace et la Lorraine, sont pour la Résistance à l’oppresseur et contre la Kollaboration (ainsi orthographient-ils).Les autres, — à part quelques vendus, dont tout le monde connaît les noms et certains profiteurs, qui sont toujours du côté d’où affluent honneurs, prébendes et subsides, — savent que le jour de la délivrance et de la victoire viendra.Le V se lit sur tous les trottoirs et sur tous les murs des cités tandis que les femmes de Paris le tracent, avec leur bâton de rouge à lèvres, sur le dos des officiers prussiens.Mais il y a aussi des sages, des raisonnables, des sincères, des prudents parfois des pusillanimes, qui ne veulent pas devancer l’heure.Ils se disent que le Maréchal, qu’ils respectent comme le vainqueur de Verdun et qu’ils aiment comme un père, qui se dévoue pour ses enfants, a la charge et la protection de 2 000 000 de prisonniers restés en Allemagne et à l’aide desquels celle-ci exerce un chantage monstrueux, clé d une lie de concessions aussi incom- préhensible pour nous que pour vous.Songez (ce sont là des faits auxquels ce pays réaliste 31 UN FRANÇAIS PARLE 135 et réalisateur ne saurait être indifférent), qu’il n’est pas une famille française qui ne compte un ou deux prisonniers : père, fils, époux, fiancé, qu’ils sont la jeunesse et l’espoir de demain, qu’il ne convient pas de laisser faucher trop tôt en sa verdeur et en sa fleur, car alors il n’y aurait plus de France et vous sentez ce que cela veut dire qu’il n’v aurait plus de France.Le voile du temple serait déchiré et les ténèbres descendraient sur la terre.Mais il est écrit dans le Traité des Passions de notre Descartes qu’il n’y a pas d’amour sans estime.Je sais que vous aimez la France, mais je voudrais vous dire qu’elle en est toujours digne.Et si vous l’aimez je puis vous affirmer que, de tout son cœur, elle vous le rend.Il peut y avoir chez nous des ennemis de l’Angleterre (une presse esclave et inspirée du dehors a trop tenté de leur prouver que ce pays est trois fois responsable : de la guerre, de la défaite, de la famine) et cependant ne répète-t-on pas — non sans humour — qu’il y a deux espèces’ de Français : les Anglophiles et les Anglophobes ; les premiers sont ceux qui disent : “Puissent les Anglais gagner la guerre!”, les seconds : “Pourvu que ces codions d’Anglais gagnent la guerre!”.A parler plus sérieusement, il y a des Anglophobes en France (il y en a au pouvoir hélas!; il y en a dans la flotte, deux fois hélas!; il y en a aux colonies, trois fois hélas!), mais il n’y a pas d’Américanophobes, le mot même n’existe pas, car la chose nous est étrangère.La seule vue de la bannière étoilée, symbole de toutes les libertés, fait toujours battre plus vite et plus fort le cœur de tous les Français.Il fallait voir à Limoges, à Marseille, à Toulon, à Nice l'enthousiasme délirant de la foule à 1 arrivée de l’Amiral Leahy.On a même jugé hoir d’entraver ses déplacements, dont l’autorité occupante prenait ombrage ou d’en ruiner les effets en cachant l’heure d’arrivée du haut représentant de la puissance amie.L’image de l’Amérique, elle hante, sachez-le, l’âme de tous les Français de divers états, depuis les laboureurs, qui sont majorité, car, selon ma formule, le hrançais est un cultivateur cultivé”, jusqu’aux étudiants et aux profes- 136 LA NOUVELLE RELÈVE seurs, qui, penches sur les livres, y cherchent le secret de notre destinée, en passant par les ouvriers des usines et le petit bourgeois, armature de notre société.Il y entre d’abord une sympathie historique, née du souvenir toujours vivant de deux guerres libératrices livrées en commun et où nos sangs se sont mêlés, une sorte de vision édénique, une aspiration à l’immensité des espaces libres et des terres illimitées, favorisée par un certain goût de 1 aventure, qui y peut s épanouir et dont le goût n’est jamais complètement endormi au cœur du Français le plus casanier, Mais, en ce moment surtout, dans cette dévotion passionnée, qu aucun discours, imposé par le dehors, n’arrivera jamais à refouler ni même à masquer, il entre cet amour de la libellé que le Chef actuel de 1 Ktat lui-même avouait récemment toujours vivant et agissant dans le peuple français.Or il n est pas un des nôtres qui ne sache, même parmi les plus humbles (il est si intelligent le peuple de France!) qu’ici dans la grande République-sœur se trouve réalisée cette liberté, à laquelle il aspire plus que jamais sous la botte de l’oppresseur.Enfin il entre dans ces sentiments à l’égard de la noble Amérique un élément nouveau, dû aux circonstances, qui est la gratitude.Vous ne sauriez croire l’émotion que suscite chez nous l’arrivée de vos vaisseaux de la Croix Rouge, blanches caravelles étoilées porteuses d'un message d affection, de foi et d’espérance.Américains, si vous voulez — et vous voulez — sauver la France, il faut avant tout que la France ne souffre pas trop de la disette.Or savez-vous bien ce cpie nous avons à manger ?J ai vécu dix mois de cette existence et j'y avais comme la plupart de mes compatriotes perdu 16 kilogr.Le président llciiiot en a , paraît-il perdu davantage, mais il pouvait le supporter.Vous qui, chaque jour prenez votre b)cakfast, café au lait avec ocilinill, cggs and bacon, songez que nous n'avons ni café (seulement le café national, encoie pendant 15 jours et frelaté, comme il convient), ni 0°tmill, ni eggs (un œuf par mois) ni bacon ou ham (10 à 15 grammes par mois).Vous qui chaque jour, prenez votre dîner, ouvriers ou patrons (j’admire légalité aussi UN FRANÇAIS PARLK 137 de votre subsistance) composé de viande (nous en avions 70 grammes par semaine) de légumes, de pommes de terre (on nous en donne un kilog par mois) ; un gâteau (il est interdit d’en faire) de pain (nous en avons mais pas assez chez les travailleurs, malgré leur ration supplémentaire), le beurre (nous en avons 25 grammes tous les quinze jours), le lait (il n’y en a cpte pour les enfants jusqu’à trois ans), vous ignorez ce (pie peut être la souffrance imméritée du bon peuple de France.Mettez-vous bien dans la tête, vous qui nous aimez, que, chaque fois que vous vous asseyez à table, vous allez consommer notre ration d’un mois.Encore nos prisonniers en ont-ils moins et doivent-ils se contenter de deux soupes par jour.Il y a bien les colis, et chaque famille se saigne aux quatre veines pour leur en envoyer ou plutôt, suivant une expression populaire, se serre d’un cran la ceinture, pour tâcher de les satisfaire, mais quoi envoyer, puisqu’il n’v a plus rien ?Voici le menu ordinaire de ma famille : Le matin : café national (60 % prétend-on de café, 40 % d’orge grillé) pendant quinze jours, le restant du mois, tisane de tilleul ou camomille, sucre pendant quinze jours aussi, pas de thé (impossible d’en trouver), du pain sec.A midi et demi : radis, purée de pois chiches (une fois par semaine les fameux 70 grammes de viande) un fruit (pas d’orange depuis octobre; les Allemands les réquisitionnent sans doute à l’arrivée à Marseille) Le soir : soupe de légumes, artichauts ou épinards ou haricots, fruits, et, une fois tous les quinze jours, un petit morceau de fromage, jamais de poisson, très peu de pâtes (nouilles, macaroni, etc.) pain (175 grammes pour la journée c’est suffisant), vin un demi-litre (c’est assez aussi).Cela suffit pour vivre, mais non pour manifester beaucoup d’activité physique ou spirituelle et l’on constate dans les classes que les enfants sont somnolents.L’esprit de résistance ne s’en trouve pas non plus favorisé mais, d’autre part, c’est assez pour éviter une révolte d’affamés.Hitler le sait bien. 138 LA NOUVELLE RELÈVE Le menu ci-dessus décrit est celui d’une famille aisée, fixée à Nice, dépensant pour obtenir ce peu de nourriture 30 francs par tête et par jour (ce qui en France est beaucoup).Encore la mère est-elle forcée pour cela de faire la queue pendant deux heures, d’immenses queues de 200 personnes, et d’y consacrer toute sa matinée et parfois une partie de l’après-midi.Quand vous vous installez au restaurant (ah! les délicieux “gueuletons” de jadis servi par le patron-cuisinier lui-même en costume et bonnet blancs), il faut commencer par donner vos tickets de pain (160 grammes), un ticket de matière grasse (10 grammes) et si c’est un jour avec viande, le ticket de viande, moyennant quoi vous obtenez pour 20 ou 35 francs un mauvais repas inférieur en qualité à celui que je décrivais, mais pour 60 francs vous en aurez un meilleur, approvisionné au marché noir.Il y a même du lait noir, ce qui peut sembler, de prime abord, un peu paradoxal.Pour tout, même disette : plus de cuir, donc plus de chaussures (les dames ont des semelles de bois), plus de fil, plus de coton, plus de soie (donc plus de bas).Il y a une carte de vêtements et de textiles, mais quand le vêtement existe, vous n’avez pas assez de tickets et quand vous avez les tickets, vous ne trouvez pas le vêtement.Il est vrai qu’en donnant deux costumes usagés (destinés à être réparés pour le Secours national) vous aurez le droit d’en acheter un, tramé coton et très cher, pour 1500 ou 2000 francs par exemple.Pas de savon, ce qui est le plus pénible, ou plutôt un pain de savon par mois, savon national aussi, Ersatz, fait avec peu de graisse et qui s’effrite ou est fondu au bout de huit jours.Très peu de tabac et pour avoir du caporal ordinaire, il faut faire queue, le soir, pendant des heures.C’est une des constatations les plus déconcertantes que le manque d’huile dans une région, le Midi de la France, qui fournissait tout le pays d’huile d’olive ou d’huile d’arachides, celles-ci provenant de nos colonies d'Afrique) et de savon de Marseille qui lui aussi a disparu ou s’est adultéré.Comme la région occupée et la Belgique n’en ont pas UN FRANÇAIS PARLE 139 davantage, c’est la preuve irréfutable que les Allemands s’en emparent aux sources, c’est-à-dire à la production, et aucun démenti officiel n’y changera rien.Presque plus d’essence, bien que rien ne s’oppose en théorie à ce que la France en reçoive, notamment de ses kollaborateurs ni pneus.Aussi plus d’autos (si ce n’est quelques unes à gazogène) et par conséquent ruine de cette industrie hôtelière, qui fut notre orgueil, notre charme et notre profit.Encore faut-il des autorisations de circuler, le plus souvent refusées.Les médecins même ne reçoivent que 10 à quinze litres par mois, ce qui ne suffit pas à pourvoir aux urgences.On comprend l’inconvénient pour les malades et combien ces restrictions massives (dont vos 10 % ne vous donnent aucune idée) nuisent au ravitaillement et à l’échange des produits alimentaires et manufacturés entre les différentes parties de la France mutilée.Sur les souffrances de celle-ci, sur son opinion véritable, les événements de ces temps derniers, accompagnés de prise d’otages, des ordinaires menaces de mort massives et de la proclamation de la Terreur brune, jettent un jour cru et tragique.Ils attestent la vérité de ce que j’affirmais en arrivant sur ce sol béni.La France n’est pas vaincue, parce qu’elle résiste, la France éternelle n'a pas changé et est toujours digne de notre affection dans son malheur.Mais il faut que vous l’aidiez à attendre l'heure de la résurrection.En lisant ce que je concluais au sujet des prélèvements opérés par les Allemands, vous avez craint cpie vos propres envois n’allassent à ceux qui sont vos ennemis comme les nôtres.Par ma propre expérience, par ce que j’ai vu et éprouvé moi-même, je me trouve en mesure de vous rassurer.Pendant trois dimanches consécutifs, j’ai, à la fin de mai, et au début de juin, mangé de votre bon pain, pétri par le boulanger français avec de la blanche farine d’Amérique et gratuitement offert par vous, et il fallait entendre, dans les immenses queues, le bon peuple de France entonner votre louange.Je suis chargé de vous dire de la part d’ouvrières de Toulon que leurs enfants se nourrissent le soir uniquement du lait condensé américain et celle qui était leur porte- parole, une simple femme, vient encore 140 LA NOUVELLE RELÈVE de m’écrire : “Dites bien à tous nos amis d’Amérique qu’aucun bâillon n’empêchera jamais le peuple français, — les mamans surtout, — de clamer leur reconnaissance à ceux qui nous aident à passer ces durs moments.” Non! la France n’a point changé.Elle renaîtra, toujours plus belle et toujours plus grande, fidèle à elle-même et à sa meilleure tradition, pour proclamer avec vous les lois d’un Monde libre et heureux, à l'abri des brutalités et persécutions, pour les enchantements de la grâce et de l’amour.La lutte n’est pas finie.Elle le sait, elle le sent, elle le prouve.Je suis très sûr qu’ici elle parle par ma voix.Vous ne savez pas si, un jour, qui n’est peut-être pas lointain, ayant rejeté le rocher (pii écrase sa poitrine, arraché la ceinture qui l’étreint à la taille, elle ne retrouvera pas sa voix pour crier, répondant au fameux “Lafayette me voici" du général Pershing, à votre illustre Président : "Roosevelt, Roosevelt, nous revoici !” 25 août 1941 Fête de Saint Louis, roi Gustave Coiien Professeur en Sorbonne Visiting Professor à Yale University NOTE SUR LA CONDAMNATION DE SOI Charles du Bos clans une étude d’une pénétration admirable, a justement loué chez M.Benjamin Constant ce qu’il a appelé la sincérité contre soi-même.Nul ne songera à contester que cette sincérité-la suppose un courage moral dont bien peu d êtres sont capables.Néanmoins, à l’heure précise où nous sommes, et pour des raisons que le lecteur démêlera sans difficulté, il peut nêtic pas sans intérêt de rappeler que la disposition a prendre contre soi — à supposer, ce qui est douteux, qu’elle soit toujours saine dans sa racine — peut, dans les circonstances déterminées, affecter le caractère morbide d’une complaisance à rebours.C’est dans cet esprit que je voudrais examiner ici très rapidement sous quelle condition il est méritoire ou simplement licite de se condamner soi-même.Rien de plus paradoxal en vérité, du moins au premier abord, que l’acte par lequel une conscience se dresse, s'orçja-nisc contre elle-même et prononce contre soi un verdict qu’el-le déclare sans appel.Rien surtout, ajouterai-je, de plus ambigu.Efforçons-nous de discerner entre quelles limites cette activité contre nature est susceptible de s’exercer.Contre nature : car il semble être de l'essence de la conscience psychologique de tendre à affermir sa démarche en la justifiant à tout moment à ses propres yeux.Certes, un cas simple se présente à la réflexion, où chacun de nous peut être conduit à se donner tort : c’est la déception.Je poursuivais une certaine fin; pour la réaliser j’ai mis en œuvre un ensemble de moyens déterminés; il me faut constater qu’en fait, bien loin d atteindre mon but, je m’en suis éloigné.Une fois surmontée une mauvaise humeur qui se traduit par la mise en accusation des moyens traités comme des agents et même comme des coupables, 142 LA NOUVELLE RELÈVE j’en viendrai vraisemblablement à reconnaître que ces moyens, étant irresponsables, ne peuvent pas être incriminés, et à avouer que je n’aurais pas dû y recourir, que j’ai fait un mauvais raisonnement ou un faux calcul.Je me suis abusé : les moyens que j’avais choisis n’étaient pas de nature à me permettre d’atteindre le résultat que je prétendais obtenir.Observons que dans ce cas la valeur intrinsèque de la fin proposée n’est pas mise en question.Aussi le fait de reconnaître mon erreur n’implique-t-il pas de véritable division entre moi et moi-même.11 en va autrement dès l’instant où je me reproche d’avoir pris comme fin, c’est-à-dire avant tout d’avoir jugé bon quelque chose que je déclare à présent mauvais.Ici s’opère au contraire entre ce que je fus hier et ce que je suis — ou fais profession d’être aujourd’hui — une rupture suivie de conversion.C’est seulement à partir de cette rupture et de cette conversion que je vous propose un verdict contre moi-même.Mais qui est ce moi qui juge, qui dénonce ?que vaut-il ?a-t-il fait ses preuves ?qu’est-ce qui, à ses yeux même, atteste sa valeur et l'authentifie ?qu’est-ce (pii lui donne qualité pour opérer cette répudiation de ce qu’il fait ?Certes, là où se produit une conversion religieuse authentique, ces questions peuvent recevoir une réponse précise et adéquate.Ici, en effet, la condamnation de soi est fondée en Dieu et présente une garantie ontologique.C’est vraiment d’une nouvelle puissance qu’il s’agit.Mais bien en deçà d’un semblable réveil qui n’est qu’une réponse au plus extérieur des appels, il y a lieu d’évoquer ces fausses conversions dont a parlé M.Brunschvicg, — prenant d ailleurs ces mots dans un sens peut-être assez différent — et qui s’accomplissent sous la pression d’événements.11 convient de retenir de préférence le cas ou l’autre, où Y adversaire d’hier, ayant triomphé des résistances matérielles insuffisantes qui lui avaient été opposées, force du même coup des défenses plus secrètes qui, tout au moins en droit, ne semblaient pas devoir subir le sort de retranchements plus visibles, mais aussi plus précaires.Une donnée LA CONDAMNATION 143 nouvelle apparaît ici, qui n’est autre rpie le consentement : encore faut-il en discerner soigneusement la nature.Si je me borne à reconnaître cpie l’autre a eu raison de moi (peut-être parce qu’il s’était mieux préparé à la lutte, au prix de sacrifices onéreux dont je me suis moi-même révélé incapable), je n’accorde nullement pour cela qu'il avait raison contre moi.Entre ces deux actes, dont l’un n’est qu’une constatation et dont l’autre est un revirement, il existe un écart qui, considéré du seul point de vue logique, doit paraître absolu, à moins que subrepticement je ne pose en principe que, si ma cause avait été juste, elle aurait triomphé, et que l’échec suffit à la condamner.Mais quelles que soient les justifications philosophiques, théologiques que je pourrai m’évertuer à donner du principe sur lequel repose une telle assertion, puis-je me dissimuler qu’il est surtout destiné à couvrir à mes propres yeux l’opération délicate et même, en un certain signe, scandaleuse, qui consiste à transformer brusquement mon système de valeurs ou de références ?En sorte qu’un postulat grandiose comme celui qui pose chez M.Hegel l’identité du réel et du rationnel pourrait bien n’être en réalité qu'un prête-nom semblable à ceux auxquels on juge parfois expédient de recourir pour mettre sur pied une affaire douteuse.Admettons même (pie je ne me propose pas explicitement de désarmer, en déclarant son succès mérité, celui cpii vient de me mettre hors de combat : il existe, en dehors de tout calcul précisable, une tentation de se placer du côté de celui dont on commence à subir le joug, comme si obscurément on espérait soustraire ainsi “in extremis une parcelle de soi à la banqueroute, bien plus, recueillir quelques miettes d’une victoire dont on vient cependant de faire les frais.“Interprétation tendancieuse, voire inique d’une démarche en elle-même irréprochable”, protesteront certains.“Pourquoi les revers qui m’ont été infligés ne projetteraient-ils pas pour moi la lumière sur une situation que je m’étais d’autre part révélé incapable de comprendre ?” 11 faudrait demander ici dans quelles limites l’événement peut instruire.L’expérience montre, hélas! à quel point toute interpréta- 144 LA NOUVELLE RELÈVE tion “a parte post'1 demeure sujette à caution.Mais surtout il faut remarquer qu'un “mea culpa”, quel qu’il soit, doit être jugé suspect dès le moment où celui qui le prononce en escompte un résultat tangible.Les notions d'humilité et d’humiliation me paraissent encore insuffisamment élucidées sur le plan philosophique.En dernière analyse, il n’est probablement licite de s’humilier que devant l’Absolu, justement parce qu’il est sans commune mesure avec la créature qui, s'abîmant devant Lui, confesse scs fautes et son indignité.Cet Absolu peut s'incarner, nous le savons.Mais on ne devra jamais oublier qu’il y a un risque spirituel infini à s’imaginer que cette incarnation est en soi une puissance et se traduit par le succès.Le Christianisme a appris pour toujours, même à ceux que ses dogmes ne contentent point, qu’il existe au contraire une mystérieuse connexion entre la souveraineté spirituelle et le dénuement terrestre le plus radical.C’est la raison profonde pour laquelle c’est à partir du moment où nous sommes le plus manifestement vaincus et même terrassés que nous devons être le plus rigoureusement en garde contre la tentation de nous condamner nous-mêmes.La tentation, dis-je.Le sens le plus profond de la défaite ne consiste-t-il pas en ce qu’elle est une épreuve décisive, une mise en question de ce que nous sommes et de ce que nous valons, en ce quelle nous invite insidieusement non pas seulement à reconnaître nos erreurs et nos torts, mais aussi, par une dangereuse et presque inévitable confusion, à reviser le meilleur de nous-mêmes, comme si nous ne comprenions pas que notre faute impardonnable a été non d’être, mais de trahir ce que nous sommes.A cette perfide sollicitation nous sommes tenus d’opposer le refus le plus mûrement réfléchi.Y céder ce serait non mourir, — s’il est vrai que mourir c’est renaître — mais consentir au néant.Gabriel Marcel.(Esprit, Lyon). DUHAMEL ET L’ABBAYE Un peu après 1900, des jeunes gens liés d’amitié et se réunissant les uns chez les autres, à tour de rôle, conçurent l’idée d’une vie commune consacrée à l’art.Charles \ ildrac faisait des rêves merveilleux.Il imaginait quelque villa vieillotte aux allées profondes, au potager généreux, aux arbres magnifiques; un grand parc avec ses eaux murmurantes, ses fleurs, ses oiseaux."Si bien, écrit Duhamel, qu’à force de rêver, il nous fit rêver tous”.* 1 2 Vivre une vie nouvelle, désintéressée, pure, tout en demandant à l’imprimerie le pain de chaque jour, telle est leur ambition.Après bien des pourparlers et des palabres, les voici, en novembre 1906, possesseur du domaine rêvé : une maison décrépie mais de noble aspect, située à Créteil, au fond d’un vieux parc auquel le brouillard de novembre donne plus de profondeur encore.Ils décident de l’appeler “L’Abbaye”.Et ne justifie-t-elle pas son nom par la cloche logée dans sa toiture, prête à appeler les thélémites pour le repas ou le sommeil ?Le bail, que possède encore René Arcos, porte la signature des cinq fondateurs : René Arcos, Georges Duhamel, Albert Gleizcs, Henri Martin et Charles Vildrac.Plus tard vinrent se joindre à eux l’imprimeur Linard qui devait leur rester fidèle jusqu’aux plus mauvais jours*; Albert Doyen, qui y avait sa chambre et son orgue et venait passer les mois d’été; René Ghil, Berthold Malin, hôtes familiers et fidèles; Jules Romains, qui venait surveiller l'impression de La Vie Unanime et se liait d’amitié profonde avec les “copains”.* Fragment d’un ouvrage en préparation : Ton ami Duhamel.(1) Art libre, mars 19:11, numéro il’hommage à Charles Vildrac.(2) C’est le Picquenart du Désert de Bièvres; Duhamel lui a rendu un témoignage cordial et fidèle. 146 LA NOUVELLE RELÈVE Chacun apporta son mobilier et l’installation faite vint l’initiation au nouveau métier.La Minerve à pédale, suffisante pour imprimer une feuille entière sur un seul côté, occupait la moitié de la salle assignée aux travaux manuels.Les cases montaient la garde contre le mur.Linard les familiarisait avec le vocabulaire; les jeunes gens apprenaient le sens et l’usage du composteur, du taquoir et du tympo-mètre.Ils comparaient les mérites respectifs de l’elzévir de dix points et de sept points, “l’un pour l’impression normale, l’autre pour les notes et additions’’.3 Les Editions de l’Abbaye publièrent plusieurs volumes : La vie unanime, déjà nommée, La Tragédie des Espaces de René Arcos, Des légendes, des Batailles de Duhamel, Images et Mirages de Charles Vildrac, quelques autres4.Le premier soin des ermites avait été de clouer sur la porte d’entrée les vers bien connus de Rabelais qui commencent par Cy, entres, vous, et bien soyez venus.Entres qu'on fonde ici la foi profonde.Ils refusaient toutefois l'hospitalité aux “hypocrites bigots” Vieux matagots, marmiteux boursouflés.• • • Les premiers mois furent merveille.Les thélémites connurent le printemps, les teintes claires du feuillage neuf, les fleurs de mai.A l’été, ils donnèrent une fête dans le parc : le public entendit les compositions de Doyen, des vers des jeunes poètes; il put admirer les peintures de Berthold Malin et de d’autres exposées dans une des salles.C’est à cette occasion que Duhamel rencontra celle qui devait devenir sa femme, Blanche Albane.On a voulu voir une école poétique dans le groupement de l’Abbave.On a prononcé le mot unanimisme.Il est vrai (3) G.Duhamel : Le Désert de Diévrcs, p.55, éd.Le Livre de Demain, 1939.(4) Dans son beau livre, L’Abbaye de Créteil, Dclpcueh, 1930, Christian Sénéchal a dressé la liste complète des ouvrages édités à l’Abbaye. DUHAMEL ET L'ABBAYE 147 que Romains rallia à son école quelques-uns des jeunes poètes.Mais qu’on n’oublie pas qu’il n’y avait pas là que des littérateurs, mais des peintres, un musicien, un biologiste, un jeune politique.Groupement fort hétéroclite, on le voit, difficilement groupable sous une étiquette d’école littéraire.C’est plutôt sous le signe de l’amitié que cette jeune école s’est placée.Elle les cimente dans un bloc commun.“Tout le monde, écrit Jean Richard Bloch 5, peut bégayer sur l’amour les douze strophes de la puberté.Nul ne peut prononcer un mot sur l’amitié s’il n’en est pas digne’’.Qui, en effet, a mieux parlé de l’amitié que Duhamel, que Vildrac, que Romains.En ce qui concerne Duhamel, tout au moins, qu’on remarque que tous ses livres, sauf un, sont postérieurs à 1907, date de fermeture de l’Abbaye.Dans un chapitre subséquent nous reprendrons au long la genèse de l’unanimisme surtout pour montrer en quoi Duhamel s’en éloigne et comment, dès ses premiers livres, il tentait de jeter par dessus bord les principes unanimistes pour faire vite ruche à part.Qui est familier avec son œuvre sait qu’elle n’est selon la pente d’aucun groupement littéraire.Elle nous apparaît plutôt profondément individualiste, à la fois humaine et cordiale.Mais revenons vite à l’Abbaye en tant que groupement.L’entreprise est pourtant appelée à échouer.Cette expérience, à coup sûr, la plus émouvante qu’il ait été donné à des jeunes gens de vivre, aboutit à un échec auquel il fallait s’attendre.Les charges financières s’accumulent : on a pu retarder le paiement du terme d’automne; aucun n’est cependant possible pour celui de janvier.On comprend d’ailleurs que des jeunes gens qui discutent des heures durant sur le choix d’un papier ou sur la disposition d’une page-titre, ne peuvent mener une imprimerie sur une base d’affaires.Il eut fallu un fort capital initial et une vente considérable.“De plus, ajoute M.L.Bidalu, en payant comptant au début, (5) J.-R.Bloch : Carnaval est mort, X.R.P., 1920, p.187.(G) M.-L.Bidul : Les Ecrivains de l'Abbaye, Boivin & Cie, 1937. 148 LA NOUVELLE RELÈVE on s’était privé de toute avance nécessaire pour acquérir un matériel moins rudimentaire” : multiples erreurs ducs à l’inexpérience qui hâtèrent la fermeture de l’Abbaye de Créteil.Aux difficultés financières s’ajoutèrent, petit à petit, les misères morales.Heurts et conflits prennent avec les privations une âpreté inévitable.Une seule pièce est maintenant chauffée; la minerve scande mélancoliquement la tristesse des heures et fait une basse sourde à l’amertume de chacun.Bien que non payé, Linard reste quand même et son désintéressement est touchant.On a cessé depuis longtemps la cuisine commune.Peut-être aussi avait-on laissé l’individualisme de chacun se développer trop à sa guise.L’un n’aimait le travail que le matin ; l'autre voulait ne s’y donner qu’un peu après le midi.“Nous manquions de discipline et n’écoutions que notre fantaisie” confesse René Arcos 7 En février 1908, on remit au propriétaire les clés de l’Abbaye.La folle aventure avait duré quatorze mois.• • • Un croquis de Berthold Malin nous représente Duhamel "à l’imprimerie de l’Abbaye”.On l’aperçoit de dos, penché sur son composteur, méditant quelque disposition typographique originale.11 avait taillé, nous apprend encore René Arcos, une sorte de calotte à même un melon à bout de service qui lui donnait un air volontiers rabelaisien.Une blouse chinoise d’un bleu profond soulignait les rondeurs de sa face bouddhique.A cette époque, il débordait de vie, disputait longuement maintes controverses, brisait des lances sur le vers libre; il avait des vues personnelles sur tout.11 ne se laissait intimider par aucune considération de rang ou d'age et harcelait l’adversaire jusqu'à ce qu’il ait aperçu le défaut de la cuirasse.Plusieurs lui en ont longtemps gardé rancune.Il caressait dès ce moment l’idée d’un roman aux proportions grandioses, commencé en secret, et (pii tic vit jamais le jour! (7) loe.cit. DUHAMEL ET L'ABBAYE 149 On imagine de quelle expérience fut pour lui cette vie en commun.Nul doute que, sans l'Abbaye, Georges Duhamel n’aurait jamais écrit Le Desert de Bièvres, un grand livre.Pourtant le Désert n'est pas l’histoire de Y/lbbaye.Duhamel s’est expliqué là-dessus : ‘‘J’ai pris tout simplement le fait, car il est assez fréquent : des jeunes hommes forment le dessein de quitter la société pour s’enfermer dans une solitude quasi monastique.Les femmes ne sont point exclues de cette moderne Thélème.Les solitaires apprennent un métier qui se trouve être, au début, comme à l’Abbaye, le beau métier d’imprimerie.Et c’est tout, l’analogie s’arrête là.” 8 Mais plus encore qu’un livre, Duhamel a pris dans cette vie commune la matière de tous ses livres.Il a appris à connaître les hommes.Il est hors de doute (pie, sans cette aventure, son œuvre ne comporterait pas ce sentiment nuancé et attachant, qui lui fait douter de l’homme tout en l’aimant profondément et en lui faisant confiance.L’Unanimisme (que Duhamel en ait été ou non) appartient au passé, remisé dans le cimetière de toutes les écoles en isntc.Bien que les récits de Duhamel ont fait plus pour sa renommée que ses recueils de vers, il demeure hors de doute que ceux-ci ont relevé ceux-là d’une pointe poétique — humaine, légère, émue — qui les sauve du réalisme.Son œuvre n’a qu’un pied sur la terre.Marcel Raymond (8) G.Duhamel : Trente ans après, Les Nouvelles littéraires, 20 février 1937. ANDRÉ GIDE Certes, Gicle est un auteur de paradoxes, et son paradoxe le plus imposant est l’inquiétude de sa pensée et l’expression calme et froide qu’il donne à celle-ci.Après la lecture de chaque volume de Gide, nous avons l’habitude de dire : voici le livre où se confie le plus immédiatement sa pensée.Et puis, nous nous rendons compte de la série de livres parcourus : — le premier, livre d’un amoraliste; le second, sermon d’un moraliste implacable ; le troisième, chant d’un païen ; le quatrième, histoire puisée dans le message du Christ ; etc.Paradoxe : Gide est un artiste suprême parce qu’il est toujours réellement lui-même lorsqu’il écrit et le contenu de chacun de ses ouvrages est différent de lui-même.Sa quiétude est dans l’expression parfaite et sincère qu’il donne à son inquiétude.La sincérité dans le caractère de Gide, dont il a fait preuve toute sa vie, est une forme d’héroïsme.(Le trait dominant de l’esprit puritain est l'honnêteté, la sincérité.) Dans la création de ses héros — et nous pensons surtout à Michel dans L’Immoraliste — nous pouvons apercevoir une vaine forme d’héroïsme.C’est le portrait d’un homme debout dans l’ombre de l’héroïsme ; un homme qui ne retient de l’héroïsme qu’une ferveur distante à cause de la connaissance et de la science de son temps et de l’habileté morale de son créateur.La comparaison qu’annonce Michel entre sa vie et un palimpseste, et son désir de lire le texte le plus ancien de lui-même, c’est-à-dire le plus authentique, est une métaphore bien gidienne.Elle résume l’action principale des livres de Gide : découvrir les désirs primitifs du héros Ces pages sont extraites de La pureté dans l’art qui doit paraître ces jours-ci aux Editions de l’Arbre. ANDRÉ GIDE 151 malgré tous les changements qu’ils ont subis, malgré tous les déguisements que la convention a façonnés.Comme Gide l’artiste a lutté, par tous les moyens, contre la dislocation et l'éparpillement de sa pensée, de même son héros Michel lutte contre sa maladie.La maladie de Michel lui dicte une nouvelle vie, détachée de la vie studieuse de savant, comme les paroles du fantôme dictent une nouvelle vocation au prince Hamlet.Mais si Hamlet doit commettre un acte pour libérer son âme, la guérison de Michel n'entraîne pas une action.L’œuvre de Gide célèbre la libération comme une expérience complète en elle-même.Les phrases de Ménalque, personnage qui paraît brièvement dans L’ImmoraUste, sont plus hardies, plus fulgurantes que celles de Michel.Le héros dans la plupart des livres de Gide est décrit pendant la période de sa vie qui précède tout accomplissement.C’est d'habitude un personnage secondaire, comme Ménalque, qui incarne (ou qui au moins dit) l’idéal.Ménalque décrit la thèse du lyrisme momentané de Gide lorsqu il révèle qu il n’est jamais satisfait d’avoir été heureux.Toute la recherche dans L'Inimo-ralistc pour le moment actuel, le moment nouveau (pii ne viendra qu’après un renoncement au passé, est comparable, dans le domaine de l’art, à la pensée de Gide qui cherche son expression, qui cherche sa phrase.Cet effort est certes le contraire de l’effort d’un artiste comme Stendhal dont la phrase nous fait l’impression de chercher sa pensée.Dans le domaine moral, les créatures de Gide ne cherchent jamais le bonheur; ils cherchent la liberté pour ce qui est le plus nouveau en elles-mêmes.L’action de Michel soutient cette théorie : il renonce à la sorte de vie que son père avait tracée pour lui et il essaye de renoncer aux sentiments de gratitude qu'il a pour sa femme Marcelline.De même, Gide 1 écrivain renonce à la forme facile que ses sujets lui pourraient suggérer et essaye de créer la phrase qui ne sera jamais à reprendre.Il n’est satisfait qu’avec la phrase parfaite : c’est-à-dire la phrase pour laquelle une retouche devient impossible.Un des premiers jours de sa convalescence à Biskra, Michel regarde le petit Arabe, Moktir, voler une paire de 152 LA NOUVELLE RELÈVE ciseaux, et prétend qu’il n’a rien vu.La joie que Michel éprouve devant ce vol marque une étape dans sa guérison, et tout l’épisode des ciseaux est un symbole du sensualisme précaire qui va désormais guider le héros.(Ici nous pensons à l’infantilisme de Proust, qui était peut-être le secret de son génie et qui lui permettait de reconstruire l’univers multiple d’un enfant.) Parce que la conscience d’un enfant ne se souvient pas longtemps de la conséquence d’un acte, elle devient pour Gide le symbole de liberté, l’instrument de liberté — et pour son héros immoraliste, c’est le symbole de mystère et d’ardeur.“Il faut choisir,” dit Ménalque.“L’important, c’est de savoir ce que l’on veut.” L’enfant sait toujours ce qu’il veut, à chaque instant, même si l’objet de son désir change d’un moment à l’autre.Michel souhaite avoir la conscience d’un enfant.Comme tous les héros de Gide, il reste dans l’ombre de ceux qui ont atteint l’idéal.Sa concupiscence est un désir pour la beauté, la souplesse et la liberté qui avaient disparu avec son adolescence.Tout ce qui remplit sa vie d’homme : son mariage, sa propriété en Normandie, son cours au Collège de France, sa maison à Passv, — l’écrase comme le destin écrasait le héros antique.Son désir de beauté et de liberté est, à vrai dire, une concupiscence de la chair qu’il ne reconnaît pas mais qu’il prépare inconsciemment.Le régime immoraliste n’est jamais consommé.Le livre prépare la tragédie comme le monde moderne semble la préparer.La tragédie de la convention bourgeoise est pour Gide ce qu'est la tragédie de la conscience pour le héros de Joyce, Stephen Dedalus (Portrait of the Artist as Young Man).Très jeune, Stephen aimait Dieu et, arrivé à l’âge d’homme, il ne guérit jamais de “his loveless awe of God.” Il sait, puisqu’il est catholique, qu’un seul péché mène à tous les péchés par la puissance de l’imagination qui, une fois corrompue, répand la contagion.Sa pensée, d’abord si pure, devient une orgie après l’expérience d’un seul péché.La tragédie du héros de Gide est l’impossibilité de connaître le sensualisme qu’il définit comme le sien.Stephen, plus positif que Michel, commet le péché qui le libérera de son passé innocent. ANDRK GIDE 153 La luxure paraît inévitablement comme un des ingrédients de la tragédie, et le héros dans la littérature contemporaine pense qu’il doit se préparer minutieusement à la connaître par des actes héroïques (si l’héroïsme est l'effort dans une conscience humaine de se dépasser.) Dans la tragédie d’autrefois cet ingrédient est secondaire; il n’est presque qu’un parfum.Hamlet, Antigone, Le Cid abandonnent la passion pour le devoir passionné.Leur passion n’est pas insistante; elle attend une période plus calme pendant que les héros essayent de conquérir un monde différent : Hamlet, de commettre un meurtre; Antigone, d'ensevelir ses morts; Rodrigue, de justifier un meurtre.La tragédie ancienne ne voulait pas tant peindre la mort qu’elle voulait peindre la justification de la mort.Et, inversement, la tragédie moderne semble moins vouloir peindre la vie que de peindre une justification de la vie.(L’humanisme de la Renaissance a maintenu et développé à sa conclusion logique à travers toute l'ère moderne sa leçon fondamentale, — qui est une leçon de l’homme faisant face à lui-même et à son destin humain.Cette leçon a appris au héros moderne de ne plus donner une pensée à son destin surnaturel qui seul peut élever un problème moral jusqu’à un niveau héroïque.) Le héros moderne, c’est-à-dire 1’ “immoraliste”, essaye de savoir qui il peut aimer et s’approche rarement de la conception d’un geste tragique, parce qu’un geste tragique peut être fait seulement lorsqu’on sait qui on aime.Le héros subit la tragédie de la passion, mais atteint rarement à cette tragédie qui sort du conflit entre une conviction morale et le monde.Le héros gidien croit que toute joie l’attend.Mais elle l’attend seule.Il doit renoncer à toute autre chose s’il veut connaître une seule joie.La joie est une sorte de prostituée jalouse qui insiste sur un contrat.La minute qu’elle donne, efface toutes les autres minutes.Nulle œuvre moderne n’illustre mieux que celle de Gide la leçon médiévale que la connaissance du mal change complètement les loyautés d’un homme et transforme complètement sa nature humaine.Michel contemple une forme après une autre de joie.Il sem- 154 LA NOUVELLE RELEVE blc avoir retrouve sa santé pour pouvoir contempler une joie quotidienne.Pendant qu’il gagne sa santé et ses nouveaux désirs, sa femme Marcelline perd peu à peu sa santé à elle.Mais la peinture de sa fidélité a très peu de place dans l’œuvre littéraire.L’art de Gide nous laisse peu de temps à suivre le personnage qui, dans un autre âge, aurait joué le rôle d’héroïne tragique.La souffrance de Marcelline n'est jamais un thème clair dans VImmoraliste.L’œuvre croit autour de l’inquiétude de Michel qui est incapable d’assumer la responsabilité d’une profonde souffrance.Le héros tragique semble s’acquérir une importance par sa désertion même de l’héroïsme.Cette transposition de la tragédie —ou du moins, cette transposition du sentiment tragique du héros à un personnage secondaire — semble être une clef à l’œuvre de Gide et à l'œuvre littéraire de la plupart des artistes contemporains.Le héros moderne vit dans une réflexion de la tragédie, séparé de la responsabilité et du pathétique.La maladie de Marcelline, dans L’Immoraliste, dont elle ne peut pas guérir et qui finit avec sa mort, est comparable au sort du héros classique.Marcelline, même si elle n’est pas la protagoniste, s’élève à la stature de la tragédie et renferme en elle-même toute la culpabilité de Michel qui, bien qu’il soit le héros, échappe à toute connaissance tragique de la vie.A un moment dans l’histoire, Michel se fait braconnier dans sa propriété et apprend quelque chose de la volupté de guetter une proie qu’il n’est pas légitime de saisir.Il s’efforce de devenir un autre personnage pour oublier que les animaux (pi'il veut tuer ou prendre sont à lui.Cette expérience du mensonge, que l’immoraliste entreprend pour se plier à ses désirs, correspond au vol des ciseaux dans la première partie du livre.L’épisode semble désigner le désir de Michel de posséder un amour qui n’exige aucune loyauté.Gide, le penseur lucide, le sage, l’artiste raffiné, adapte les paroles de l’Ecriture Sainte à sa conscience comme ses héros adaptent les actes de leur vie à la nouveauté quotidienne de leurs désirs.Le héros ne ressent pas l’opposition du destin autant qu’il ressent la ruine du destin quand il relègue à sa femme, ANDKÉ GIDE 155 à sa famille, au passé, à l’hérédité toutes les contraintes de sa conscience.Au lieu de s’enhardir pour faire face à son destin et élaborer son âme pendant la rencontre, le héros gidicti se prépare à la souplesse nécessaire pour rencontrer un nouveau destin chaque jour.Son destin est inconnu, inexplicite, improvisé.C’est la raison principale pour l’admiration que les surréalistes ont toujours témoignée à Gide.Le héros classique, qu’il soit Oedipe ou Hamlet, s’élève vers la lumière et l’ordre; sa tragédie est la destruction de ces buts.Mais le héros gidien s’enivre de nuit et d’anarchie.Son âme se fait un bouc émissaire, — porteur des philosophies qu’il avait suivies dans un autre âge, — tandis que son corps reste dans l’œuvre littéraire immédiate, seul et vulnérable.Gide, grand lecteur, lisait surtout pour écrire.Il cherchait à suivre dans ses lectures, non pas la pensée intime des auteurs, mais sa pensée à lui qui y trouvait un aliment quotidien.Les actes renouvelés et divers de ses créatures sont des recherches et des tentatives dans le domaine moral, comme l’effort constant de sa pensée de s’exprimer journellement d’une manière authentique est un travail d’artiste savamment explorateur.Etre sincère avec ses désirs est une nouvelle devise pour le héros.Elle remplace l’ancienne devise : être héroïque malgré tout défaut, malgré le monde qui est destiné à vaincre en dernier lieu.L’héroïsme de Gide l’artiste est incontestable.L’héroïsme d’écrivain est une forme particulière à notre époque.Dans le groupe des romanciers qui ont été les plus conscients de leur art et les plus scrupuleux dans la définition de leur but : James, Proust, Joyce, — André Gide occupe une des premières places.La plupart de ses livres semblent prouver qu’il accueillait toute expérience capable d’être transformée en mots, comme si la littérature était la raison d’être de l’expérience.Gide croyait à l’hygiène d écrire.Les exercices moraux et amoraux de son tempérament sont assez semblables à ses habitudes d’écrivain.Comme Flaubert il pouvait facilement se convaincre que pendant les heures de composition, il travaillait dans l’absolu.Pour Gide, le vrai sens d’une œuvre 156 LA NOUVELLE KELÈVK d’art est dans sa forme.Voilà pourquoi des livres si différents les uns des autres pouvaient venir de son esprit et pourquoi sa ressemblance est impossible à saisir.Dès qu’il achevait la composition d’un livre, il était déjà plus différent de ce livre-là que de tous les autres.Du larmoiement d'André Walter, écrit à l’àge de vingt ans, jusqu’à la sobriété parfaite des pages écrites cinquante ans plus tard, Gide a fait un pèlerinage vers la croyance que tout ornement dans une œuvre cache quelque défaut.Si l’artiste pense des choses excessives, il doit en composer de moins excessives.Gide croit que la plupart des meilleurs auteurs contemporains sont précieux.(11 a toujours considéré Marcel Proust le maître en dissimulation,) Leur exemple lui a rendu service.Son salut d’écrivain, qu’il a héroïquement défini pour lui-même, consiste en une pauvreté de paroles, en une langue diminuée.Gide a peur du pouvoir des paroles qui leur permet de générer un sentiment à elles, qui ne sera pas le sentiment de l’auteur.Le grand artiste subit la règle de la langue — c’est l’expérience de Racine, de Baudelaire, de Gide — pour devenir après non seulement le maître de la langue, mais aussi le serviteur de la pensée humaine.Wallace Fowlie POÈMES Vois le cheval noir D’ébène dans la nuit noire Et l'homme nègre qu’à son flanc rive une épaule Nu tout le corps vu Ainsi que pour trouver la chaleur au côté gauche Qui se replie soumis à l’air souverain.Le cheval rapide, non ailé au ras des mers Et l'homme penché au bras sous la tête Une longue courbe jusqu’aux genoux en avant Et des mollets aux chevilles une verticale dure qui fuit.La mer aux vagues aplaties, mollement ourlées Tant le vent a plaisir à monter au ciel tourmenté A l'horizon pour faire flamme des nuages lourds Et plus haut étaler diffuses les horizontales.Et zmis encore au ciel le large abîme à ses jeux Qu'a forgé le vent ainsi qu’un athlète puissant Mais toujours au ras des mers le cheval rapide Et la distance de superbes aux hauts nuages inattaqués.Vois l'homme eu allé Cette sûre et belle forme posée Qui crie sa victoire à l'azur Royal en sa course folle qu il assure. 158 LA NOUVELLE RELÈVE Voici mou fils comme un grand oiseau blessé.Je m'abats comme un oiseau aux ailes brisées.Que me veulent toutes les amoureuses ?Pourquoi m’aimer et se coucher dans un tombeau ?Ah! j’ai oublié le silence de l'amour Et la vie nous a liés Et l'amour a chassé l’amour Et nous fûmes à devenir comme un arbre en croissance Que l'effort torture et tue et qui donne naissance.L’effroi du jeune homme triste est total Penché sur des abîmes il voit Le mystère de mille regards de roi De mille reines qui meurent la vie divine.Elle m’a dit : qu’y a-t-il à la ligne du bois qui vibre ?Les ailes d'un ange brûlent de désir.l'on regard répond qui m’attire au fond de ton âme Déjà tu m'aimes, et je suis triste dans le secret de ton cœur Ce mystère me fascine que je ne dois connaître et qui t'effraie Plus me submerge ton mystère, ô reine impuissante Plus je suis sacrilège et plus tu es lointaine Il n'y a plus rien à savoir, ton regard se ferme Parce que surgit le mystère véritable POÈMES 159 Il n’y a que la douleur de ton cœur solitaire Et l'univers est solitude.Tout brûle Et toi-même dans cette nuit comme un grand amour méconnu Je suis l'enchanteur impuissant qui te mène au royaume délaisse Maintenant tu sais que tu es divine, déesse blessée Tu m’aimes et je m’éloigne, et tu es plus seule dans l'univers agrandi Tu vas pleurer, tu -vas crier, ton regard s’ouvre une dernière fois Tu me cherches afin que je te précède en toi-même Et je suis au seuil maintenant aveugle d'avoir cherché Dieu en toi Comme pour te ravir à son amour avec mon cœur desséché Nous avons voulu jouer comme des enfants et l'amour est Mystère de dieux Notre enchantement a rendu désert nos royaumes L’enchanteur de ton enchantement ne peut t'accompagner Tu allais chanter que déjà j’avais la mort au cœur Eurydice en une seule fois perdue, hais-moi, tout est consommé Peut-être qu'un autre amour peut vaincre la mort, Mais faut-il se perdre une dernière fois Et que notre amour se renonce et poursuive le mystère.Robert Eue ÉVOCATIONS DU 2 NOVEMBRE Memoriae dcfunctorum sacrum Aujourd’hui je prends congé des vivants.Les morts me tiendront compagnie, m’entretiendront familièrement, me conseilleront.Lorsque j’étais enfant, après la messe des morts, mon père m’emmenait au cimetière.Nous allions prier sur les tombes de ses parents.Ce pèlerinage m’ennuyait.La visite me paraissait interminable.J'avais froid, hâte de retrouver l’atmosphère du foyer.Je ne me souciais pas de nos morts et je priais du bout des lèvres.Il y a onze ans, un soir de juin, mon père mourut.Brusquement, nos conditions de vie familiale changèrent.Je fis connaissance avec la vie, avec les hommes.Jours d’angoisse, jours de détente.11 m’arriva de m’abandonner.Mais je me resaisissais.La vie alternait les épreuves et les consolations.Je voulais vaincre, toutes mes forces protestaient contre l’éparpillement et la destruction.Au travers mille défaillances, j’accomplis la tâche quotidienne, je demeurai fidèle â ma vocation d’écrivain, je m’efforçai de servir la culture française, mon meilleur héritage.Cet héritage, filtré par les générations, me vient de loin : d'un coin de France, de ce Poitou que je ne connais pas et d’où mon ancêtre Pierre Desmarchets est originaire.En 1673, il vint en Nouvelle-France, se maria, bâtit une cabane, colonisa.Il a humanisé une infime portion du sol de la patrie.II fut un de ces opiniâtres dont M.Léo-Paul Desrosiers a évoqué la vie dans sa belle reconstitution historique : Les O pi niât res.Plus tard, à une date que je ne saurais préciser, mes grands-parents s’établirent dans le pays du Petit-Brûlé, entre les villages tie Saint-Eustache, de Saint-Benoit et de Saint-Augustin.1837 est une page d’histoire et, pour moi, ÉVOCATIONS 161 un souvenir de famille.Deux de mes arrière-grands-oncles participèrent à l’engagement de Saint-Eustache.On pilla et brûla leurs maisons, on confisqua leurs biens.Un lien invincible me lie à ce coin de terre où les miens souffrirent la spoliation et versèrent leur sang.Ce cpte je trouve magnifique chez ces obscurs paysans, c est le caractère cpii les dressait, la fourche à la main, devant l’oppresseur.Je songe avec émotion à ces vieux morts : chairs décomposées, ossements en poussière, mémoires éteintes.Leur exemple n’a pas fini d’agir.Je leur dois l’amour de l'esprit, du gai courage, des saines traditions de la France.Le terrain de bataille et les armes changent, le combat ne cesse pas.Si j’ai le courage d’exprimer ma pensée, de lui donner la forme compromettante de l’imprimé, c’est que mes arrière-grands-oncles secouent ma lâcheté, me dictent les phrases, me forcent la main.J’évoque les morts plus récents.Mes grands-pères paternel et maternel furent des hommes libres.L un, maraîcher à la Côte-des-Neiges, éleva une famille de neuf enfants.Il cultivait avec art les légumes et les fruits.Je ne l’ai point connu.On me l’a peint comme un homme de jugement droit, craignant Dieu, dévoué a sa famille, respectant et aimant la terre nourricière.Mon grand-père maternel chérissait la vie, la liberté, la fantaisie.11 tenait un commerce qui lui rapportait beaucoup d’argent mais il manquait tout à fait d’esprit mercantile.11 ne faisait que de brèves apparitions a son établissement.Le porte-monnaie boni ré de quelques centaines de dollars, il fréquentait les marchés delà ville, palabrait avec les cultivateurs et les commerçants, hantait les champs de course.Les chevaux trotteurs et les voitures le passionnaient.Il dépensa une moyenne fortune à ces plaisirs coûteux.Il consacrait ses veillées à la lecture, conservait plusieurs livres, s abonnait a des re\ues et à des journaux.Il mourut à 66 ans, trois années avant ma naissance.Je sais très bien ce que m’a légué cet artiste et je ne déplore pas le legs.Les vieux morts, les morts plus récents.Enfin, ceux qui ne sont pas refroidis, qui ne refroidiront jamais en moi.En ce 2 novembre 1941, le cimetière offre un aspect 162 LA NOUVELLE RELÈVE de poignante désolation.Un brouillard coiffe le ciel d’un plafond bas.Une bruine tenace endeuille le paysage, ronge le scpielette des arbres, polit les stèles, pourrit les feuilles au creux des chemins.J’arrête l’auto devant une petite croix sur laquelle se détache en noir ce nom : Olivar Asselin.T’ai connu Asselin durant ses dernières années.D’avril 1932 à la fin de sa vie, je le rencontrai une trentaine de fois.Je ne fus pas de ses intimes.Je collaborai sous sa direction au Canada et à l'Ordre.Tl aimait les jeunes, discernait et encourageait les talents naissants.Sur la fin de sa vie, pleine de superficielles contradictions mais magnifiquement unifiée par son grand amour du génie français, il jugeait les hommes et les événements sans illusion, d’un œil pénétrant et pitoyable.Un mince sourire, mélange de finesse, d’ironie, de charité chrétienne, flottait sur ses lèvres; sous ses paupières mi-closes veillait un regard incisif dont la pointe perçait les attitudes et les mensonges.Asselin n’avait pas besoin d’une chaire et d’un décor théâtral pour enseigner à ses amis à n'être point dupes.Les paroles d’Olivar Asselin ont nourri mon esprit et mon cœur, affermi mon caractère.11 ma révélé 1 irrévérence et l’ironie qui sont des armes nécessaires; sans emphase, il m’a rendu sensible la grandeur des grandes choses.Il m’a enseigné où loger la raillerie, où placer la vénération.Je rapporterai ce simple mot qui m’a barré une route dangereuse et sans issue : “L’anticléricalisme n’est intéressant sous aucune latitude et, particulièrement sous la nôtre”.Un autre endroit du cimetière.Au bord d’une étroite allée tortueuse une petite stèle effondrée, le renflement d'un tertre baigné de pluie.Mon père! Je me découvre, je fais effort pour prier.Sous cette couche d’humus, mon imagination ne sait pas le voir, j’ai la certitude qu'il ne repose pas ici.Souvent le jour ou la nuit lorsque je m’éveille, il se tient à mon côté.Il me parle comme autrefois, il me gronde doucement, il me réconforte.11 se réjouit de mes légers succès, il s’afflige de mes échecs.Il suit de près mes travaux, le déroulement de ma vie.Je lui raconte mes ennuis, mes démêlés, mes espoirs.Il porte une partie de mon fardeau.C’est mon compagnon de chaque heure, mon meil- ÉVOCATIONS 163 leur ami, mon sûr conseiller.Je le vois, je l’entends.L intonation de sa voix, les traits de son visage, la ligne de sa silhouette n’ont jamais changé, jamais ne bougeront.Pourquoi regarderais-je sa ., parlerais-je de lui, 1 évoque- rais-je avec tristesse ?Te refuse d admettre qu il soit mort.Aussi longtemps que je vivrai, il ne saurait mourir.Nous disparaîtrons tous deux à la même heure du même jour.Mon père n’écrivait pas.Et pourtant! J’ai découvert, dans nos papiers de famille, une page écrite de sa main à 1 occasion de la mort de sa mère.Cette page que personne, sauf moi, n’a lue vaut tous mes manuscrits.En face de ce tertre, je synthétise le souvenir de tous mes morts, je m’agenouille dans 1 herbe mouillée et, confondant ma faible voix dans 1 émouvante lamentation de la Liturgie, je prie pour le repos éternel de tous ceux qui me transmirent l'héritage physique, moral, spirituel.Et, a la fin de l’oraison, la profonde parole de Barrés me jaillit des lèvres : “Nos seigneurs, les morts! ’ A travers la vitre de l’automobile, ma fillette me regarde.L Eglise a défini les dogmes de la communion des saints et de la réversibilité des mérites.Les historiens philosophes, au tenue de leur méditation, ont conclu (pie l’être vivant n est tpi un maillon dans la chaîne ininterrompue des générations.La sagesse éternelle et la sagesse humaine s’accordent.Les lois de la vie sont simples.Je les accepte, je sens mon cœur et mon esprit pacifiés.Celui qui sait que le tombeau a la forme même du berceau ne s’épuise plus en vaines révoltes.Rex Desm arch aïs 1 CHRONIQUES LA PENSEE DE SAINT PAUL De tons les ouvrages de Maritain, le plus caractéristique de sa pensée nous paraît être ce vaste monument des “Degrés du Savoir".Fortement et sainement appuyée sur les plus humbles réalités terrestres et charnelles, la pensée du grand philosophe gravit un à un les échelons du savoir, nous ouvrant à chaque plan successif d’activité raisonnable des perspectives de plus en plus étendues et qui embrassent une somme croissante de réel.Tout au long de cette montée vers les ultimes sommets de la connaissance mystique, nous croyons discerner une certaine impatience, une certaine hâte du philosophe de parvenir au savoir théologique et d’entrer bientôt dans le domaine spirituel.Lorsque Maritain situe et définit la théologie de saint Thomas, sa pensée semble s’épanouir dans un rythme plus ample et plus aisé, comme si vraiment elle avait enfin retrouvé sa patrie aux routes familières qui cheminent vers les paysages mystiques.Quelle ferveur aussi dans son livre sur le Docteur Angélique! Non pas seulement la ferveur du disciple pour un maître bien-aimé, mais encore la joie toute spirituelle éprouvée à la vue de l’accomplissement d’une très haute sainteté.Cela tient à ce que Maritain n’est pas qu’un philosophe, mais aussi un théologien spirituel.Simple philosophe et n’ayant pas de prise sur les réalités révélées de la foi, il n’aurait jamais pu reconnaître dans les vastes problèmes qu’il étudie les éléments surnaturels, dont la méconnaissance rend partielle ou fausse tant de solutions.Cette vision universelle des choses, cette compréhension parfaite n’appartient CHRONIQUES 165 qu’à la théologie qui découvre, qui voit, qui appréhende le divin en tout, et qui, d’un certain point de vue pénètre tout de divin.Ces caractères du savoir et de l’activité théologiques conviennent admirablement à l’humaniste chrétien, dont Maritain est de nos jours le type le plus achevé.En publiant son livre sur saint Paul, Maritain, nous semble-t-il, obéit aux tendances les plus profondes de sa mission qui a été à la fois d’appliquer le thomisme aux sciences et aux problèmes du monde contemporain et de rappeler la primauté du spirituel, la présence, le rôle et les exigences de Dieu dans toutes les activités humaines.Car l’humaniste chrétien ne peut se contenter de philosopher et de se livrer à sa contemplation tout intellectuelle.A cause des réalités révélées de la foi, existentiellement acceptées et assumées, il porte en lui un ferment surnaturel de perfection, d’élévation et de charité qui tiansfoimera son intelligence et la haussera sur le plan surnaturel.Voilà pourquoi le chrétien aspirant à l’humanisme doit être un philosophe-théologien.Non pas qu il doive nécessairement traiter ex professo de questions théologiques, mais la théologie sera pour lui un élément essentiel.Ainsi engagé, un commandement impérieux s’impose à lui : évangéliser, et “malheur à lui s’il n’évangélise”.L’œuvre entière de Maritain est chargée d’un ardent message apostolique et il lui arrive, comme dans les derniers chapitres des Deçjrcs du Savoir, d y parler le langage des mystiques et de nous livrer son âme de contemplatif.Le grand philosophe nous invite aujourd’hui à entendre saint Paul, prince des mystiques, maître des théologiens et modèle des apôtres.En ces jours du sanglant triomphe du paganisme, dans cette cruelle dépossession de toute paix et de toute sécurité, rien n’est plus actuel et plus urgent que sa prédication sur le Christ, que sa doctrine de la giace, de la foi et de la charité.Hélas! comme la Bible entière, y compris l’Evangile rien n’est moins connu, rien n’est plus uégli-gé.Ce fut sans doute une des plus grandes habiletés de Satan que de détourner les catholiques de la Bible pour les priver du message de Dieu aux hommes. 166 LA NOUVELLE RELÈVE Certes une lecture inconsidérée comporte des dangers, mais qu’est-ce qui empêche les responsables de l’entourer de la considération nécessaire ?Et de plus, ne sait-on pas que la vie chrétienne tout entière est un risque, un risque éternel et que tout est grâce, tout est risque aussi ?Et dans la vie du chrétien le sacrement de l’Eucharistie est le plus grand de tous les risques et nous avons cessé de le craindre.Si nous avons l’audace de consommer si souvent le Corps et le Sang du Christ, pourquoi nous priver de grâces innombrables, voulues pour chacun de nous par Dieu dans l’éternelle prédestination, pourquoi craignons-nous de lire la parole de Dieu qui, comme l'Eucharistie, est pour la condamnation des impies et la justification des esprits droits ?Pourquoi ?Parce que nous sommes victimes d’une ruse effroyable de Satan, qui a réussi contre Dieu même, la plus vaste conspiration du silence que l’humanité ait connue.Il nous a inspiré la prudence du serpent qu’il est.Tandis que l’ange avait dit au visionnaire de l’Apocalypse en lui présentant le Livre : “Prends et dévore”.(Apoc., X, 9) C’est une grande erreur que de séparer les Epîtres de l’Evangile, comme si elles n’avaient pas une autorité et une importance aussi grandes.Saint Paul lui-même s’écrie : "Ne suis-je pas apôtre ?N’ai-je pas vu Jésus notre Seigneur ?” (I Cor., IX, 1).En effet Paul parle au nom du Seigneur, au même titre que saint Jean ou saint Matthieu et l’Eglise nous fait entendre sa voix presque tous les dimanches et presque tous les jours de l’année au moment de l’Epître, à la messe.11 est infiniment déplorable qu’on ne lise pas les épîtres en chaire, comme on le fait pour l’Evangile en plusieurs paroisses.Si les Evangiles et les Epîtres de Paul ne diffèrent aucunement au point de vue de l’inspiration et de l’innerrance, ils n’ont pas le même caractère.On peut dire qu’en général les synoptiques racontent l’histoire et que le quatrième évangile est une révélation du mystère du Christ.Quant à Paul, il avait pour mission de clarifier l’Evangile et d’édifier, au sens propre du mot.Dans une courte et dense introduction Maintain définit et résume merveilleusement la mission de l’Apôtre. CHRONIQUES 167 Saint Paul, "par le glaive de la Parole cpti lui a été confié, apprit à l’Eglise universelle, à "l’Eglise faite des Juifs et des Gentils”, à l’Israël spirituel, qu’elle était, "par la Loi, morte à la Loi, afin de vivre à Dieu.’ (]).12) Là est 1 essence de la mission de Paul, là est son importance centrale dans l’histoire humaine.C’est par lui, et grâce aux lumières qu’il avait reçues à cet effet, que le christianisme a pris conscience de sa liberté à l’égard du judaïsme, et de sa pure universalité.Ce fut là un événement capital, le plus grand de toute l’histoire des âmes et de la civilisation.( p.13) Le point de départ des épîtres est donc au fond même du conflit entre Jésus et les Pharisiens.La mission de Paul comporte deux autres intuitions inséparables de la première.Premièrement, celle “de la primauté de 1 intérieur sur l'extérieur, de l’esprit sur la lettre, de la vie de la grace sur les observances externes.C’est le sens même de l’Evangile.” (p.15) Comme le dit saint Thomas d’Aquin, cité par Maintain, la loi ancienne étant une loi écrite, elle exigeait surtout l’accomplissement extérieur des prescriptions et des rites, tandis "que la Loi Nouvelle est premièrement et avant tout une loi non écrite — écrite par Dieu dans le cœur des appelés —• et que ce qui est principal en elle, et “ce en quoi consiste toute sa vertu”, est la grâce du Saint-Esprit opérant dans les âmes par la foi et la charité.” (p.15) Le pôle du salut est donc déplacé; ce n est plus 1 observation extéiieuie qui justifiera.“C’est par un libre don que Dieu nous fait de lui-même, et par la croix du Christ et par son sang, que l'homme est constitué dans un état de justice et de grace, — racheté à grand prix et sans l’avoir mérité.” La Loi n’est pas abolie, nous serons tous jugés sur nos œuvres, mais “ce ne sont pas nos œuvres qui nous sauvent, c'est Jésus crucifié, et la foi vive qui, reçue du Père par lui, nous incorpore a lui, ___la foi (pii, opérant par la charité, fructifie en les œuvres dues et les faits méritoires, et rend léger à accomplir cela même qui de soi serait le plus difficile.Lu telle soi te que l’amour est la plénitude de la Loi, et que nous sommes sauvés par la foi, non pas sans les œuvres, mais avec la charité et les œuvres de la charité”, (p.18) Et Maritain ajoute 168 I.A NOUVELLE RELÈVE entre parenthèses ce commentaire lumineux : “Avec la charité d’où procèdent les œuvres, et sans laquelle les œuvres ne sont rien.Avec les œuvres de la charité, qui, étant l’achèvement actif et vital de notre liberté graciée, sont la mise en œuvre en nous de la grâce qui nous a été donnée.” “La troisième intuition dont toute la pensée de Paul est illuminée est l’intuition de la liberté des fils de Dieu.” (p.19) En effet la foi et la charité libèrent de la loi.Car si nous accomplissons les préceptes de la loi morale, poussés par l’amour et l’Esprit de Dieu, nous nous libérons du mal et du péché et de la loi elle-même, "notre volonté ayant été transformée en la volonté de Celui que nous aimons”, (p.20) "Les saints, continue Maritain, sont les seuls hommes vraiment et pleinement autonomes, parce qu’ils se sont perdus en eux-mêmes dans leur principe incréé, qui, étant l'Amour même subsistant est la liberté même subsistante en qui la loi qui règle les créatures a son siège, et qui n’est soumis lui-même à aucune loi.” (p.20) Comment mieux exprimer que dans ces pages, trop brèves pour notre joie, l’essence de la pensée de saint Paul ?Toute l’œuvre de l'Apôtre est centrée autour de ces quelques idées ou réalités maîtresses, et sa doctrine entière en procède.Nous touchons ici la vive essence du christianisme qui pratiquement, tel que l’enseigne saint Paul, se résoud à notre incorporation au Christ dans et par la foi, l’espérance et la charité.“Paul, écrit encore Maritain, a eu conscience plus profondément qu’aucun autre de l’immense révolution spirituelle accomplie par Jésus.” (p.15) Jésus a posé l’absolu dans le monde, l'absolu de la vérité, de la foi, de l’espérance, de la charité.Il est venu accomplir l’unité de l’homme, suscitant à cause de la chute originelle un conflit entre la chair et l’esprit, conflit qui ne se peut résoudre que dans la parfaite sainteté.C’est à Saul de Tarse, Hébreu fils d’Hébreu ; pharisien, pour ce qui est de la Loi ; persécuteur de l’Eglise, pour ce qui est du zèle; et quant à la justice de la loi irréprochable, que Dieu va confier la tâche d’incendier le monde par la révolution de Jésus-Christ. CHRONIQUES 169 En elle-mcme la conversion de Paul sur le chemin de Damas, trois ans après la mort de Jésus, est la plus extraordinaire de l’histoire, car ici, le Christ terrasse par sa gloire celui dont il veut faire son serviteur.Le prodige éclate encore plus si l’on songe aux antécédents de Paul, à la sévérité et au soin extrêmes de son éducation dans un milieu de fuifs pieux, si l’on se souvient de l’ancien élève de Gamaliel, du jeune pharisien méticuleux, passionné, au zèle intransigeant, qui participa au martyre de saint Etienne, croyant plaire à Dieu.Dans son esquisse de la vie de saint Paul, Maritain relate l’épisode de la conversion dans les termes mêmes des Actes des Apôtres, sans ajouter de commentaires, ce qui convient parfaitement, puisque Dieu garde à jamais pour lui le secret de la transformation et de l’instruction de Paul.C’est toujours avec la même émotion, avec ce frémissement unique de l’âme que nous lisons encore la vie de l’Apôtre.Quel homme au monde a jamais suscité tant d'affection, a jamais éveillé des amitiés aussi passionnées, remué chez un si grand nombre les fibres les plus secrètes de la tendresse filiale ?Et cela non seulement de son vivant, mais toujours, et toujours avec la même intensité.Où trouver une charité aussi ardente ?Où entendre une parole si brûlante, si pénétrante, si chargée de grâce ?Où chercher une présence plus entièrement donnée ?Comment refouler nos larmes en lisant les reproches qu’il fait aux Galates et qu’il termine ainsi : “Mes petits enfants, pour qui j’éprouve de nouveau les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous ?” (Gal.IV, 19) Le livre de Maritain n’est pas un commentaire exégé-tique comme l’ouvrage du P.Prat, ou une biographie comme celle de Tricot.C’est plutôt une présentation, une initiation très simple et très accessible.Les Epîtres ne peuvent jamais manquer d’édifier 1 ame et d’éclairer la contemplation des mystères.Mais saint Paul n’a pas écrit de véritables traités, logiquement ordonnés et composés, sur différentes questions comme la grâce, la liberté, la foi ou la charité.Son œuvre entière dérive de sa 170 LA NOUVELLE RELÈVE mission apostolique : il l'a dictée selon les circonstances, les besoins et l'inspiration du moment.Les Eglises qu'il avait fondées lui écrivaient pour le consulter sur certains points de doctrine ou de morale, ou encore il recevait par ses amis et collaborateurs des rapports sur l’état spirituel et la conduite des communautés.Paul répondait aussitôt, donnant avec son autorité d’apôtre les éclaircissements demandés, conseillant, reprochant, exhortant, enseignant avec cette charité passionnée qui était la sienne.11 débordait des richesses de la contemplation, l’Esprit Saint le pressait, le dilatait de toutes parts et il nous semble que chaque mot qu’il disait illuminait sa pensée de fulgurantes vérités.Son regard embrassait tout à la fois.11 avait à un degré suréminent cette vision pure et unifiante des saints, cette possession parfaite de toutes choses, par l’intérieur, et un sens incomparable de la solidarité universelle.Il était servi par une facilité d’expression dont les deux Testaments ne donnent pas d’exemple.11 se communique entièrement dans son style unique, au rythme infiniment varié, étroitement accordé aux battements de son grand cœur.Sa pensée, aux puissants raccourcis, étreint dans un seul acte, sans distorsion, les relations conceptuelles les plus extrêmes.La pensée de saint Paul ainsi pressée par l'urgence de l’apostolat et la force irrésistible de son génie inspiré, dépasse souverainement l’ordonnance et la division rationnelles qui nous sont à nous indispensables.Les Galates, les Ephésiens, les Philippiens, les Colos-siens n’étaient pas des hommes différents de nous et s'ils ont pu du sein de leur paganisme recevoir tel quel le message de Paul et le comprendre, c’est qu’alors, le Saint-Esprit agissait sur les âmes plus directement que de nos jours.Les temps apostoliques et patristiqucs furent par excellence l’âge du Saint-Esprit, la grande période de l’instruction de l'Eglise durant laquelle elle procéda à la vaste formulation de la vérité révélée.Les fidèles eux-mêmes étaient remplis de l'Esprit. CHRONIQUES 171 Maintenant, en un certain sens, 1 Esprit-Saint agit par l’Eglise plutôt cpie sur l’Eglise, et nous sommes à l’âge théologique, où l’intelligence a assume les mystères et où la foi surélève la raison au plan surnaturel.Nous assistons à cette lente merveille de la rédemption de l’intelligence.Nous comprenons plus par la raison et moins par l’esprit et nous éprouvons un besoin constant de recourir a l’ordre de la dogmatique.Il en est de saint Paul comme de la Bible entière, où le commentaire autorisé est d’abord indispensable à sa pleine intelligence et au profit certain qu’on doit normalement en tirer.Dans son livre Maritain réunit un choix considérable de textes des épîtres pauliniennes qu'il nous présente, ordonne et commente brièvement.Il s'efface beaucoup, mais les textes sont si bien disposés qu'ils s’éclairent merveilleusement les uns les autres.Le choix n’a rien d arbitraire, et découle d’une intelligence parfaite de la pensée de saint Paul et de la hiérarchie interne de sa doctrine.Les explications de Maritain sur ces pages si pleines vont toujours droit au fond et à l’essence des choses.Une distinction opportune nous éclairera souvent plus que les savants et prolixes commentaires de certains exégètes, dont le but ne répond pas toujours à celui des profanes abordant les Epîtres pour le bien de leur âme.Maritain se tient toujours sur le même plan élevé que saint Paul.Il ne fait jamais de ces transpositions, si commodes et si utiles en apparence qui diminuent le rayonnement de la doctrine et parfois faussent la vérité.“L’enseignement de saint Paul sur Israël et son enseignement sur la loi ne font qu’une seule et même doctrine .C’est ainsi que Maritain commence le chapitre intitulé le Mystère d'Israël lequel suit aussitôt les pages consacrées â la loi et à la foi, et où il réunit une série de textes, peut-être les plus oubliés et les plus négligés par nos contemporains.A notre avis ils sont d'une importance extrême eu raison des ravages croissants que fait chez nous 1 antisémitisme dans les âmes.Beaucoup de chrétiens qui n auraient jamais su ce qu’est réellement le problème juif 1 apprendront, grâce au livre de Maritain. 172 LA NOUVELLE RELÈVE La foule est douée d’un merveilleux instinct pour fuir les vérités embarrassantes et il y a une bonne raison à cette méconnaissance et à cet oubli collectif de l'enseignement de saint Paul sur Israël : c’est que de toute son autorité d’apôtre il condamne l’antisémitisme d’une manière absolue (inutile d'ajouter que l’Eglise aussi est formelle sur ce point).On n’a pas l’intention de nier le problème matériel que pose la présence des Juifs dans le monde, mais envisagé d’un simple point de vue humain ou étroitement et odieusement nationaliste il est à jamais insoluble, car il ne répond à la vérité en aucune manière.Le problème juif exige que nous élevions notre regard pour le porter en tremblant jusque sur le cœur même de Dieu, puisque la présence indéracinable des Juifs parmi nous, maudite par tant de chrétiens, est due à un choix divin.Dieu s’est formé un peuple comme un premier-né entre toutes les nations pour le charger d’accomplir ses desseins dans l’humanité.La Bible entière le proclame : “Le salut vient des Juifs” (Jean, IV, 22) Que nous les détestions ou non, il faut admettre ce fait de la prédilection de Dieu pour ce peuple, prédilection attestée par des miracles innombrables depuis l’exode d’Egypte, le séjour au désert, jusqu’à la théophanie du mont Sinaï.Prédilection encore attestée par la constante visitation du Saint-Esprit.Or, haïr véritablement dans son cœur, haïr et mépriser consciemment ce peuple, n'est-ce pas haïr la volonté de Dieu et mépriser sa Providence ?N’est-ce pas commettre un crime contre la troisième personne de la Sainte-Trinité ?Mais il faut aller jusqu'au fond de ce péché insoupçonné.Si Moïse est juif, si Jérémie, Elie, Ezéchiel, Isaïe et les autres prophètes sont juifs, si David est juif, si les patriarches sont juifs, la Vierge Marie, la Mère de Dieu, est juive aussi et Jésus notre Seigneur est juif aussi.Or, l’Incarnation constitue le parachèvement de l’alliance conclue avec Abraham, Isaac et Jacob; l’alliance est désormais scellée dans le sang, le sang du Christ.Cette haine et ce mépris deviennent donc un épouvantable blasphème habituel. CHRONIQUES 173 Léon Bloy a écrit ces lignes inouïes : “L’antisémitisme.est le soufflet le plus horrible que Notre-Seigneur ait reçu dans sa passion qui dure toujours, c’est le plus sanglant et le plus impardonnable parce qu’il le reçoit sur lu Pace de sa Mère et de la main des chrétiens:’ (Le Pieux de la Montagne) Léon Bloy écrit encore ceci à quoi tant de catholiques ne pensent pas : “Le Sang qui fut versé sur la croix pour la Rédemption du genre humain, de même que celui qui est versé invisiblement, chaque jour dans le calice du Sacrement de l’Autel, est naturellement et surnaturellemcnt du sang juif — l'immense fleuve de Sang Hébreu dont la source est Abraham et l’embouchure aux Cinq Plaies du Christ".(Le Salut par les Juifs.) Ces paroles terribles remplies de souffle prophétique expriment définitivement la solidarité de Jésus avec scs frères juifs en même temps que la pérennité et l'indissolubilité de l’alliance de Yaweh avec Israël.Que nous le voulions ou non, les Juifs sont nos aînés spirituels et dans le Testament divin ils ont la première place.Ils l’ont perdue depuis la crucifixion.Mais écoutons avec Maritain ce que dit saint Paul : “Je demande donc : ont-ils trébuché jusqu’au point de tomber tout à fait ?Loin de là! Mais grâce à leur faux-pas, le salut est parvenu jusqu’aux Gentils, de manière à exciter la jalousie d’Israël.Or si leur faux-pas fait la fortune du monde et leur faillite la fortune des Gentils, que ne sera pas leur plénitude!” (Rom.XI, 11-12) “Car si leur rejet a été la réconciliation du monde que ne sera leur réintégration, sinon une résurrection d’entre les morts ?Si les prémices sont saintes, la masse l'est aussi, et si la racine est sainte, les branches le sont aussi”.(Rom.XI, 15-16) Les promesses de Dieu sont sans repentance et à la fin des temps les Juifs seront restaurés à leur place, qui est la première.Oh! comme les coups de la haine et de la colère savent porter à l’essentiel avec une précision infaillible! Il faut Satan pour donner à notre haine et à notre jalousie cette profondeur et cette damnable gravité.Nous nous dressons 174 I.A NOUVELLE RELEVE en face des Juifs avec notre orgueil de Gentils, en commettant un crime semblable au leur, mais contre le Saint-Esprit.Chose à noter, la très grande majorité de ceux cpii détestent et méprisent les Juifs 11e les connaissent pas et n’ont jamais compté d’amis parmi eux.Ils participent à un préjugé, à un péché collectif sans en soupçonner l’énorme gravité et surtout dans le refus de tout examen qui les forcerait à un acte de charité qui vraiment leur brise le cœur.Ils ignorent que la nation juive est surtout composée de pauvres et de misérables ; comme nous chrétiens, ils ont leurs grandes crapules de la finance et de l’industrie, comme nous Gentils, ils fomentent) des révolutions sanglantes.Mais nous les jugeons impardonnables, et les condamnons impitoyablement parce que dans le tréfonds de notre cœur, sur-naturellement envieux, nous ne pouvons supporter la préférence marquée de la Sainte Trinité pour Israël.Suivant fidèlement la marche indiquée par saint Paul dans l’Epître aux Romains, Maritain aborde, immédiatement après, les vertus théologales, dont la charité est la plus grande, et qui ont leur source et leur accomplissement dans l'union et la conformation au Christ rédempteur, médiateur de la nouvelle alliance et Chef du Corps Mystique.Les quatre derniers chapitres de La Pensée de saint Paul forment un véritable traité de la perfection chrétienne.Les Epîtres nous y apparaissent comme le complément doctrinal et pratique de l’Evangile.Le message du Christ s’y retrouve tout entier dans ses résultats, son universelle application, pour la première et la dernière fois dans le canon des Ecritures.Saint Paul transmet l’enseignement du Verbe et du Saint-Esprit sur le même plan absolu que dans l’Evangile, mais vécu comme il doit l’être, mais entièrement assumé dans l’engagement éternel du baptême.Saint Paul est l’évangéliste du Christ ressuscité.Pour lui le fondement de la foi est la résurrection qui contient, achève et résume tout.Le vieil homme doit mourir en nous pour cpie nous ressuscitions à la grace, libres du péché.Telle est la perfection et tel est aussi le salut : une résurrection bienheureuse d’entre les morts.Ceux qui auront, grâce à Maritain, un premier contact CHRONIQUES 175 avec saint Paul, verront que la richesse spirituelle des Epî-tres est infinie, qu’elles sont un trésor d’innombrables grâces qui nous attendent et nous guettent, prêtes à s’infiltrer au point faible de notre égoïsme et de notre péché, et qui, si nous voulons reconnaître le don de Dieu, feront germer en nous la charité, vie de la foi et principe de la sanctification.Jean Le Moyne LA PHARTSIENNE 1 par François Mauriac “Mauriac est morbide.Ses personnages relèvent de la psychiatrie.Je déteste cet écrivain pernicieux, cette âme qui se plaît à se torturer’’.Tel fut le jugement d’un ami perspicace et lettré à qui je parlais de Mauriac à l’occasion de son dernier roman : La Fharisiennc.Condamnation sommaire dans laquelle il entre plus de partialité que de justice.Certains esprits, par ailleurs brillants, ne se soucient pas beaucoup de se prononcer seulement après une étude approfondie.Ils préfèrent le verdict tranchant, sans appel.J’ai entendu juger avec une égale rigueur Proust, Gide, Rivière, Duhamel, Bernanos, de Lacretelle, Green, Chardonne, Arland.Et pourtant, ces analystes aigus des sentiments inavoués, ces révélateurs des plaies cachées rendent service à l'humanité, apportent une contribution importante à la connaissance de l’homme, enrichissent la psychologie et la littérature française.On peut leur préférer des écrivains qui accomplissent une œuvre plus limpide et plus saine, qui défendent les assises ébranlées de la société, qui réparent les murs lézardés de la cité.Ne demandons pas à Mauriac, Gide, Green ce que donnent Maurras, Bainvil-le, Benjamin.Le génie français, luminaire de la civilisation moderne, tire sa richesse de la variété des familles d’esprit qui le composent.Sur tous les points de la planète, l’homme apprend à se connaître devant les divers miroirs que lui ten- 176 LA NOUVELLE RELÈVE dent les écrivains français.Chacun d’eux suit son inclination particulière, chacun éclaire une région des ténèbres intérieures et extérieures qui baignent, enveloppent l’homme.L’angoisse, le débat intime de Pascal durent.Mauriac est un écho pascalien répercuté à trois siècles d’éloignement.Dans cette voix assourdie et pathétique comment n'entendre pas gronder 1 orage de Pascal, comme on reconnaît le ton de Montaigne dans le ton de Barrés ?De roman en roman, depuis Le Mal (titre significatif!) et Destins Mauriac concentre, contracte son obsession au point de lui communiquer l’éclat et la pureté du diamant.Son œuvre en augmentant progresse en qualité.I hérèse Desquéroux et Gabriel Gradère (Les Anges noirs) semblaient marquer le couronnement des créatures maudites du romancier.L’empoisonnement de son mari n’effrayait pas Thérèse et Gradère étranglait une vieille maîtresse compromettante.Une empoisonneuse et un étrangleur, voilà deux personnages plutôt sinistres et peu rassurants.Ces cas anormaux ne participent pas à l’humanité commune ?Ne concluons pas si vite! Qu’est-ce que l’humanité commune ?Quelles sont les pensées secrètes auxquelles un être normal s’arrête parfois avec complaisance ?Je n'ai jamais tué, s’écrie avec une orgueilleuse satisfaction le pharisien qui regarde un meurtrier gravir 1 échafaud.Ce qui impôt te de savoir, mon ami, c'est : n’avez-vous jamais pensé à assassiner ?Le Christ montre le vrai crime anterieur au coup de couteau, il le dénonce dans le désir, dans la simple pensée qu’on ne repousse pas aussitôt avec horreur.Page par page, dans La Pharisicnne, Mauriac arrache tout vêtement, déchire la chair, met les âmes à nu, peint sur le vif la tragédie des âmes.Sans doute lui reprochera-t-on, une fois de plus, d’étudier un cas exceptionnel.Cependant en existe-t-il un qui soit plus général, plus répandu dans une société formée par le catholicisme et qui secoue avec une rage écumante le joug du Christ et de son Eglise ?Les pharisiens et les pharisiennes pullulent parmi nous; nous sommes tous infectés, à des degrés divers, de pharisaïsme.Parfois nous ne le savons pas, nous ne voulons pas le savoir.Le pharisien est un être complexe jusqu’au raffinement. CH KO N T QU KS 177 11 essaie de tromper autrui et, ce qui est autrement grave, il finit par se prendre à son jeu, par se tromper lui-même sur les mobiles de ses actes.Brigitte Pian, la pharisienne de Mauriac, nous offre un portrait excellent de la femme qui se leurre.Cette chrétienne agit vigoureusement, d’après des principes sûrs.Elle est persuadée, au début de sa \ie, du moins, que Dieu lui-même lui dicte les actes les plus inhumains et les plus atroces qu’elle pose d’un cœur ferme, en toute sérénité de conscience.Elle ne doute jamais de sa mission divine.Cette femme fait hurler.et nous lui connaissons de nombreuses sœurs que nous ne prenons pas la peine de considérer attentivement dans l'existence journalière.Au nom d’une morale dont elle se croit la grande régulatrice, elle n’hésite pas à briser des vies, à précipiter des gens dans le désespoir, à user de la médisance, de la calomnie, de la dénonciation, de la révélation inutile et mortelle.Impassible, elle accumule autour d’elle les ruines, les désastres, les malheurs.Elle se constitue le paisible bourreau de ses proches, de ses connaissances; elle s’arroge le rôle du tortionnaire de Dieu.Au jour le joui, elle entasse les actions criminelles et elle additionne ses mérites.Ce quelle ne voit jamais, c’est qu’elle agit pour satisfaire sa soif de domination et que tout ce qu'elle entreprend procède d'un démoniaque orgueil.Elle s’estime une sainte.Elle ne s’avise pas de songer que jamais aucun saint ne s est cru le préféré de Dieu, le plénipotentiaire de sa Justice.Le déclin de Brigitte Pian est affreux.Contemplant les tragiques dénouements de ses machinations, par degiés elle perd confiance en elle-même, elle se croit abandonnée de Dieu, ses yeux s’ouvrent sur l’horreur de sa conduite, elle commence à discerner que toujours elle fut inspirée par l'esprit d’En-bas.Nos actes nous suivent, nous le découvrons avec terreur à mesure que nous avançons en age.Au seuil de sa vieillesse, tous les actes pervers de Brigitte Pian reviennent sur elle comme des monstres grimaçants.Ils la rongent, ils la dévorent vivante.Les scrupules et les remorus broient dans leur gueule impitoyable cette proie pantelante.Thérèse Desciuércmx, Gabriel Gradère apparaissent des broient dans leur gue Thérèse Desquéroux innocents en regard 1 regard de cette créature de l’enfer, déléguée . T.A NOUVELLE RELÈVE 17S parmi les homines pour leur désolation.A combien de millions d’exemplaires est tiré ce type ?.On jugera La Pharisicmic comme on voudra, j’ai la conviction qu'on se trouve en présence d’une sorte de chef-d’œuvre, d'un livre si cruel qu’il en devient moral et bienfaisant pour le lecteur et la lectrice.Je n’ai entrepris ni de raconter ni de résumer les intrigues enchevêtrées de ce roman.Limité au cadre d’une note, j’ai dû ignorer plusieurs aspects secondaires mais très intéressants qu’il expose, afin de dégager l’essentiel, d’esquisser en traits cursifs le personnage central : Brigitte Pian.Certes, nous ne l’aimons pas cette Brigitte! Elle ressemble trop à la créature qui gronde en nous à certaines heures et que nous ne réussissons pas toujours à museler.La lecture dont je sors de La Pharisiennc me suggère une conclusion d’ordre général.Si la littérature française — tout entière, avec ses cimes, scs gouffres et ses plateaux •— n’existait pas, les hommes vivraient et mourraient un peu plus inconscients de leur drame intérieur, un peu moins inquiets du sens de la vie, bref, un peu plus semblables aux bêtes.Rex Desmarchais (1) Nous devons lu parution do eetto nouveauté française chez nous à l’initiative du libraire éditeur J.-A.Pony.M.Pony publiera, chaque mois, une des meilleures nouveautés parues en France.Ou nous a annoncé les derniers ouvrages de Benoît, do Benjamin, d’Halêvy, de Bordeaux, de Maurras.Tous les lecteurs cnnadicns-français se léjouissent de l’heureuse nouvelle.Ils prient l’entreprenant serviteur des Lettres françaises d’agréer l’expression de leur gratitude et l’assurance de leur appui. CHRONIQUES 179 LES GRANDES AMITIES par Raïssa Mari tain.Raïssa Maritain, épouse (lu célèbre philosophe, n'est pas une inconnue au Canada.Les théologiens sont familiers avec ses traductions, voire avec son introuvable Prince de ce monde; l’élite a lu La Vie donnée et Lettre de Nuit; cri-tiques et poètes ont médité Situation de la Poésie.Heureux enfants qui ont reçu en étrennes l’incomparable Ange de l'Ecole pour lequel Gino Severini a tracé des images d’une naïveté si charmante! Les intellectuels enfin, qui veulent vivre près de Dieu, tout en restant dans le monde, ont su trouver depuis longtemps le petit livre De la vie d'oraison, œuvre conjointe de M.et Mme Jacques Maritain.Mais voici un ouvrage où se rencontreront tous ceux pour qui l’âme est une réalité et qui restituent — en un monde habitué à l’oublier ou la méconnaître — aux mots vie spirituelle, quête de Dieu leur importance.Raïssa Maritain a été témoin de grandes choses, les unes accomplies en elle; les autres, chez des êtres chers.Elle s’en est faite l’historiographe et c'est par son sujet même que ce livre dépasse les simples recueils d’anecdotes, de rencontres et souvenirs, parce que l'être y est engagé tout entier.Et l’on imagine assez de quel profit sera pareil ouvrage à ceux qui entreprendront d’écrire un jour l'histoire du sentiment religieux en France, au début du XXe siècle.Ils auront avec Les grandes amitiés 1 un document de première main, attendu que tout le renouveau catholique du dernier quart de siècle pivote autour de Jacques Maritain et de son épouse.Raïssa Maritain est née en Russie, à Rostoff-sur-le-Don.Son livre débute par ses plus lointains souvenirs : “J’ai un peu plus de deux ans et demi, et ma petite sœur Véra va naître.Je ne le sais pas naturellement.Mais je me vois debout contre les genoux de mon père qui est assis et qui pleure devant la porte fermée de la chambre de maman”.(p.13).(1) Les {/randes amitiés par Baissa Maritain, Editions de la Maison Française Inc., New York, 1941. 180 LA NOUVELLE RELÈVE Voici maintenant sa famille, père et mère, son grand-père maternel, d'une bonté extrême et d’une grande douceur, venues de sa haute piété, de sa piété de “hassid”, de cette mystique juive qui a divers aspects, tantôt plus intellectuels, tantôt plus affectifs, “mais qui chez mon grand-père devait beaucoup ressembler à celle de ce Juif aux Psaumes dont Schalom Ash parle si admirablement dans Salvation” (p.15).Toute la famille était d’une proverbiale hospitalité ; on se levait la nuit pour servir un passant.A sept ans, elle est admise au lycée par chance, le quota d’admission pour les Juifs étant très peu élevé.Elle montre dès cet âge un goût profond pour l’étude.“Tout mon être se donnait à écouter et à comprendre”, (p.25).Les “dames de classe” l’aimaient bien et la présentaient aux visiteur comme leur “ounmitsa”, c’est-à-dire leur enfant intelligente et sage.Cela suscitait des jalousies de la part des parents des élèves (pii s’étonnaient de voir une enfant si bien traitée.C’est vers cette époque que les époux Ouman-çoff décidèrent d'émigrer à New York.Un ami rencontré par hasard les orienta sur Paris.Les plus belles pages du livre de Mme Maritain sont peut-être celles où elle parle de la Ville lumière.Je tiens à citer le poème par lequel s’ouvre le chapitre intitulé Paris : “Je ne puis écrire ton nom, ô ville bicn-aimée, sans une nostalgie profonde, sans une immense douleur; toi que je ne reverrai peut-être jamais plus, toi (pie j’ai quittée peut-être pour toujours.Toi qui as nourri mon âme de vérité et de beauté, toi qui m'as donné Jacques, et mon parrain Léon Bloy, et tant d’amis précieux (pii ont embelli les jours de notre vie là-bas.O ville de grande souffrance et de grand amour! Qui pourrait parler dignement de l’offense qui t’a été faite ?— 11 y faudrait David et Jérémie.Ville sans défense lorsqu’il a fallu te défendre par les armes de ce monde qu'on n’avait pas su te préparer, mais ville impérissable et puissante par les oeuvres dont tu as enrichi la terre, par les saints dont tu as peuplé le ciel; ô symbole de beauté, ô mémorial de chrétienté ! CHKONiyUES 181 Ville de grand péché aussi, — mais qui est sans péché ?.” (33 et 34) Dix-sept ans! Voici l’âge des profondes exigences.Le cœur est inquiet ; l'esprit veut savoir.La philosophie est venue d ahord à Raïssa Maritain sous les traits remarquables du Dr Charles Rappoport.Maintenant c’est la Sorbonne.Elle apprend tout mais sent une vacance extraordinaire dans tout ce que scs maîtres géologue, botaniste ou embryologiste lui enseignent.“Pour moi, écrit-elle, je voudrais cette même nature, la connaître d'une autre manière — dans ses causes, dans son essence, dans sa fin’’, (p.64).Elle s’avise un jour de le dire à son professeur.— Mais c’est de la mystique ! répond le savant homme.C’est de cette époque que date sa première rencontre avec Jacques Maritain : “Un jour où toute mélancolique, je sortais d’un cours de M.Matruchot, professeur de physiologie végétale, je vis venir à moi un jeune homme au doux visage, aux abondants cheveux blonds, à la barbe légère, à l’allure un peu penchée.Il se présenta, me dit qu’il était en train de former un comité d’étudiants pour susciter un mouvement de protestation parmi les écrivains et les universitaires français, contre les mauvais traitements dont les étudiants socialistes russes étaient victimes en leur pays”, (p.65).Ils devinrent vite inséparables et la jeune étudiante s’ouvrit de ces tourments spirituels au petit-fils de Jules Favre (pii se découvrait, lui aussi, les mêmes inquiétudes et les mêmes tourments.Maintenant Les grandes amitiés relate la vie de Jacques Maritain et le double itinéraire religieux qui allait les amener, via Léon Bloy et Henri Bergson, à la Foi la plus totale et la plus exigeante Ce récit de leur conversion, il a été fait maintes fois et maintes fois faussé.Les Tharaud notamment, dans tout ce qui a trait aux relations Maritain-Peguy, auxquelles je faisais récemment allusion -, ont attribué à Maritain, d’après une convention- (2) Un livre sur Péguy, par Marcel Raymond, La Nouvelle Relève, no 2, oct.1941. nellc psychologie de converti, un attitude cjui n’a pas été la sienne.Il faut lire Les grandes amitiés et j’arrête ici intentionnellement mon résumé pour ne pas substituer cet article au livre lui-même.Ecrit dans une langue merveilleuse, il présente tour à tour, les grands amis : Ernest Psichari, Henri Bergson, Léon Bloy, Charles Péguy, Georges Rouault, etc.Le livre s’arrête environ 1908.Les jeunes époux, par l’action irrésistible de Léon Bloy, se sont convertis et ont communié.Le temps est venu maintenant pour Jacques d’occuper une chaire de philosophie dans un des lycées de l’Etat, droit que lui donne son titre d'agrégé.L’anticléricalisme poussé de l'époque lui fait craindre de ne pas être absolument libre d’enseigner selon scs convictions de chrétien et de philosophe, d’autant cpt’il a découvert le thomisme.Les époux n’ont plus d’argent, les études à Heidelberg ont tout absorbé.Jacques accepte la commande d’un lexique orthographique qui l’occupe, ainsi que Mlle Véra Oumançoff, sa belle-sœur, une année durant.Puis c’est la commande effarante d’un dictionnaire de la vie pratique! Un travail de trois années à la fin desquelles ni le macramé, ni les recettes de cuisine, ni la chasse, ni la pêche n’eurent de secret pour lui.Le livre s’arrête là, mais il laisse entrevoir un double espoir.Celui, pour le lecteur, de lire au plus tôt, la suite de ce récit merveilleux dans lequel s’enchâssent érudition, émotion, jugement ou appréciation sur une œuvre ou sur un homme ; celui aussi que, lorsque les souffrances sans nom auront achevé la purification du peuple français, passera à nouveau sur lui le souffle de vie capable de renouveler la face de la terre et de faire briller aux autres nations, le pays qui a donné de si grandes âmes et connu de si grandes amitiés.Marcel, Raymond CHRONIQUES 183 ADDITION A MON MONTHERLANT Depuis que j’ai publié ici mon Montherlant (cinquième cahier de la cinquième série), j’ai découvert son recueil de poèmes d’inspiration africaine et française : Encore un instant île bonheur.Le même relativisme fondamental, avec ses visages de stoïcisme et d’hédonisme, fie fatalisme et de nihilisme, mais aussi cette disponibilité universelle qui laisse possible un saut vers le néant ou vers Dieu.Ces poèmes ont des résonnances souvent profondes et tragiques.C’est une course effrénée vers toutes les joies charnelles : il chante le dieu des paumes et le dieu des nuques, celui des doigts et des espaces entre les doigts, et le (lieu des visages tendres et passionnés.“Si les astres savaient won bonheur, ils crouleraient se prosterner à mes pieds.O montagnes, qui passez avec la vitesse du vent et de la possession, si je jetais sur vous un atome de mon cœur, vous entreriez en fusion, et si je tombais dans le feu de l'enfer, le feu de l enfer serait brille.Ce paroxysme — qui est le climat même de Montherlant _ aboutirait, bien dirigé, aux plus hautes élévations mystiques, car Montherlant est un tempérament qui a soif d’aller au bout de tout.si j’étais monté dans la plus haute des plus hautes sphères, m’y sentirais encore captif et voudrais monter plus haut.” Il y a trop d’orgueil, de soif de domination, de volonté de se constituer absolu, tel son roi Minos, qui tremble comme l’arc — de l’envie de détruire jusqu’à ce qu’un vide “enfin digne d’un roi” vienne “prendre la place de la matière”.Mais un poème comme le Respect pour le Prince manifeste des possibilités de douceur et de tendresse vraies, et II fait beau exprime cette impossibilité de communion dernière entre deux êtres qui ne s aiment pas vraiment.Le 184 I.A NOUVELLE K K LEV K plus grand espoir est cependant ce petit poème epic l’auteur dit avoir trouvé tout fait en lui, en s’éveillant à l’aube de la journée tragique du 6 février 1934, et qui laisse entrevoir des possibilités de salut : “Notre-Seigneur dit Pauvre Pouvoir Pauvre et non Grand, qui tire la langue, qui meurt sous un ciel noir au-dessus des soldats criants.Oli! qu'il est loin, le temps, le petit temps de la fillette au sourire cm perlé, et de l'âne et du bœuf respirants, et du chat, dont on n'a pas parlé, et de l'étoile au visage vivant.” Montherlant ne découvrira-t-il jamais plus cette Tendresse et cette Faiblesse et cette Pauvreté infinies de l’Agneau ?G.S.“BRITISH COUNCIL EXHIBITION OF CHILDREN’S DRAWING” Dans une intelligente préface le but de cette exposition et la méthode d’enseignement nous sont expliqués.Il s’agit de libérer l’impulsion créatrice (creative impulse) de charpie enfant afin que cela profite à son développement, cpi’il arrive à une connaissance des éléments du monde extérieur et s'en serve pour exprimer des idées, des impressions qu’il doit se définir à lui-même.C’est un langage, une incarnation, par la forme et la couleur du moi profond de l’enfant qu’il 11e parviendrait pas à exprimer avec ces signes abstraits que sont les mots.D’ailleurs il en est de même pour les adultes; expressions compliquées de vanités, de désirs, de connaissances qui n’encombrent pas les enfants. CIIKONIQUKS 185 Il s’agit de permettre à une partie subconsciente de l’être de s’exprimer et cela est si important que l’absence de la possibilité de cette expression conduit des adultes jusqu’à la folie, et qu’alors on leur met entre les mains des pots de couleur et une feuille blanche ou quelque matière plastique qui les libère.C'est donc une éducation de la sensibilité, du jugement, et même de la morale.Le dessin crée entre le monde intérieur de l’enfant et les formes extérieures un lien matériel où le réel est subordonné aux facultés créatrices et n’impose pas son nom.Les enfants qui exposent sont âgés de trois à dix-sept ans.Leurs gouaches valent par la forme, parfois puissante (Portrait of Man, brun et jaune sur fond bleu) ; par la couleur ( The almond tree, rose et vert et jaune léger, aérien ; Peasants, qui fait penser aux broderies persanes ; The Jungle, brun chaud) ; par la fantaisie {Sweep in the Snow, humoristique; Elijah ascending in the chariot of fire, scène biblique ; The return of Persephone, léger, naïf, délicieux) ; par la finesse du dessin {Portrait, expressif; The family, Corner of the square, encre et aquarelle; Home from the sea, très habile).Aussi Tea Carden composition robuste en verts et jaunes.?Belle initiative des Frères de Sainte-Croix : ils se séparent avec courage d’une fausse méthode d'enseignement artistique.Les résultats sont déjà inespérés.Ils ont accepté d'exprimer leur idée intérieure avec leur sensibilité et d’humbles moyens, plutôt que de tâcher à la reproduction fidèle d’un plâtre antique, copie de copie. 186 T.A NOUVKU.K RELÈVE SUR HENRI MASSON L’excellent paysagiste outaouais qu’est Henri Masson exposait récemment au Contcmpo Arts Studio, à Ottawa, 47 tableaux datant de 1939-1940-1941.L’art de Masson est très personnel, il ne s’apparente à celui d’aucun autre.Il est le plus souvent sombre, triste, et si on ne rencontrait ici et là des traits d’ironie, il serait amer.Pourtant quelques lueurs de joie, mais une joie mesurée.Un art très humain d ailleurs, jamais impersonnel : l'artiste est dans ou derrière les objets qu’il peint.Une Rue de Hull qui invite à la marche : gris bleus et bruns harmoniques, matière bien construite.Pétrolier noir est très beau, unité dans grande variété.Des choses simples, plaisantes : Petite ville, Ramenant le cheval, Perkins Mills, Rue de Hull, Alcove, Que., Eglise de Mayo, Que.Des tableaux où il y a beaucoup de mouvement, mouvement du coloris davantage que du dessin : Draveurs, Hockey, Enfants patinant.Ce dernier tableau contient un hameau bien construit avec des bleus et des ocres coordonnés, mais la colline écrase la partie inférieure qui est belle.Fadeurs : Défricheurs, Hull classique.Mauvaise construction : Retour à la maison.Matière surchargée : Etude des draveurs.Quelques bons dessins : Neige fondante.Presque toutes les aquarelles excellentes.De la peinture qui se tient.Masson est un interprète personnel, intéressant, du pittoresque coin de la Gatineau et de Hull.Soir d'été, d’un réalisme amusant.Inspiration un peu monotone ; aucun portrait ; une seule nature morte, belle d’ailleurs.Un coloris riche et varié, mais peu de lumière, ou plutôt : une lumière terne.Un art expressif, sans grandes joies.Un art où les choses s’écoulent, fuient dans le temps, mais pas vers l’éternité : fuite indéfinie.Chaque tableau est créé, construit; la plupart parlent.Guy SYLVESTRE L’Aibie Pour les fêtes donnez des livres des EDITIONS DE L’ARBRE Des œuvres de la plus haute qualité, des livres dont l’intérêt dépasse l’actualité.Les plus belles éditions françaises en Amérique.“Dans le choix des manuscrits, 1’Arbre ne s’est pas encore trompé; .“Rien de ce qu’ils ont publié n’était indifférent.Vous pourriez acheter tous leurs livres en bloc, sans consulter le catalogue, et vous n’éprouveriez aucune mauvaise surprise.” André Laurendeau, L’Action Catholique. L’d/lrbre Parus : JACQUES MARITAIN : Le crépuscule de la civilisation MARIE-ALAIN COUTURIER, O.P.: Art et Catholicisme RENE SCHWOB : Cinq mystères en forme de rétable.1er volume COMTE SFORZA : Les Italiens tels qu'ils sont YVES SIMON : La grande crise de la République française ROBERT CHARBONNEAU : Ils posséderont la terre.Roman WALLACE FOWLIE : La pureté dans l'art Sous presse : UN MILITANT D'ACTION CATHOLIQUE FRANÇAISE: Témoignages de France non-occupée.Préface de Jacques Maritain DON LUIGI STURZO : La pensée catholique et la guerre moderne Prochainement : REX DESMARCHAIS : La Chesnaie.Roman RENE SCHWOB : Cinq mystères en forme de rétable.2e volume JACQUES ROUSSEAU : L'hérédité et l'homme AUGUSTE VIATTE : L'Extrême-Orient et nous J.-T.DELOS, O.P.: Race et nation PIERRE DANSEREAU : Le roman de l'érable ANDRE DAVID : Message à de jeunes Anglaises ADOLPHE NANTEL : La terre du 8e, roman GAETANO SALVEMINI : Mussolini diplomate.G.A.BORGESE : La marche du fascisme.ANNE HÉBERT : Songes en équilibre, poèmes.HENRI LAUGIER : Médecine et médecins de l'avenir.GEORGES BERNANOS : Lettre aux Anglais.Assurez-vous la collection complète de ces ouvrages en vous inscrivant immédiatement et bénéficiez d'une remise de 15 % sur les livres que vous désirez.Un dépôt de un dollar est requis pour l'inscription sur la liste des abonnés; deux dollars pour ceux qui désirent recevoir l’édition de luxe numérotée.Ce dépôt sera remboursé sur demande aux bureaux des Editions.Les abonnés jouiront des avantages suivants : 1.— Ils recevront le livre à l'essai, au moins quelques jours avant sa mise en librairies.2.— S'ils l’acceptent, ils nous feront parvenir, dans les huit jours, le prix du livre moins la remise de 15 %.3.— Dans le cas contraire, ils retourneront le livre, à nos frais, en parfait état, dans le même temps, sinon le prix sera déduit de leur dépôt.Souscrivez immédiatement et vous recevrez gratuitement CINQ MYSTERES EN FORME DE RETABLE. L’cArbre LE SERPENT D'AIRAIN - 2- ROBERT CHARBONNEAU ILS POSSÉDERONT roman LA TERRE Lo roman de M.Robert Clmrbonneau “Us posséderont lit terre’’, œuvre hardie, document humain d’une vérité angoissante, prendra place dans n’importe quelle bibliothèque à côté des ouvrages de Mauriac, de Lucre telle et d’autres romanciers modernes de langue française qui ont analysé le cœur humain avec ce don prodigieux de faire de leurs lecteurs les confidents et comme la conscience môme de leurs héros.C’est une œuvre écrite dans un stylo rapide, pénétrant et cruel, précis et suggestif, brusque et clair.Vérité des personnages qu’on voit sans cesse agir, dont on devine les réactions, qui continuent de vivre, le livre fermé, à tel point qu’on s’inquiète do ce (pii leur arrivera ensuite.“Ils posséderont (a terre’’ raconte l’adolescence cl la première jeunesse do deux hommes, deux êtres bien déterminés, bien définis, ayant chacun son passé, son milieu, son finie propre.Mais les aventures qu ils traversent sont celles que vivent tous les jeunes hommes avec plus ou moins de passion, de clairvoyance et de liberté.Une jeune femme et une jeune fille, aussi bien caractérisées et aussi vivantes illustrent deux typés féminins qui se disputent les penchants purs et troublés des adolescents et des jeunes hommes.Voilà qui montre bien la double vérité du roman; la vérité générale, qui est aussi celle du quotidien, et la vérité particulière, qui est celle des personnages.Une œuvre puissante et dramatique, un roman original, une œuvre unique en son genre au Canada français.Edition sur papier vergé Byronic : $1.2ü L’Arbre WALLACE EOWLIE La pureté dans l’art Professeur à l’université Yale, auteur de plusieurs ouvrages d’un grand intérêt littéraire publiés à Paris, M.Fowlic est un jeune écrivain promis au plus grand avenir.Les essais de Pureté dans l’Art jettent une lumière nouvelle sur les personnalités de Gide, de Mallarmé, d'Elliot et sont précédés d'une exégèse du Cantique des Cantiques.Raïssa Maritain écrit dans son récent ouvrage : Les grandes amitiés : "Un jeune américain, Mr.Michel Wallace Fowlie, ardent ami de la France et lui-même poète français, a consacré à Ernest Psichari des pages émouvantes et pénétrantes”.Prix : $ 0.90; par la poste : $ 0.95.YVES SIMON La grande crise de la République française Le régime de Vichy n’est pas né spontanément.Il fut préparé par des politiciens sans scrupules.La Grande Crise de la République Française nous montre comment les hommes do Vichy ont désiré la défaite de la France et désirent maintenant celle de l’Angleterre.M.Yves Simon, historien et philosophe, est lo premier i\ proposer un mythe pour la victoire.4e volume de la collection "Problèmes actuels": $1.25.Edition numérotée sur Japon: $2.50, sur vergé "Byronic" : $1.75. L’Aibie LES ÉDITIONS DE L’ARBRE publieront sous peu le dernier livre de l’auteur de NOUS AUTRES FRANÇAIS LES GRANDS CIMETIERES SOUS LA LUNE LE JOURNAL D’UN CURE DE CAMPAGNE SOUS LE SOLEIL DE SATAN LETTRE AUX ANGLAIS par GEORGES BERNANOS Sous presse Témoignages de France non-occupée par UN MILITANT D’ACTION CATHOLIQUE Un livre sorti de France par “le souterrain” On appelle ainsi l’organisation secrète chargée de faire parvenir dans les pays restés libres les documents et les lettres venant d’Europe occupée.Les membres de cette organisation risquent leur vie jour et nuit pour tenir leurs amis au courant de ce qui se passe en France et dans les pays soumis à l’Allemagne.L’auteur de ce livre n’a pas osé le signer de son nom de peur des représailles.Préface de JACQUES MARITAIN 5o volume de la collection Problèmes actuels.144 pages: $0.75; par la poste: $0.80.Note aux abonnés Les abonnés de la Relève recevront la Nouvelle Relève jusqu'à expiration de leur abonnement au taux de deux cahiers de la Relève pour un de la Nouvelle Relève.Tarif des abonnements L'abonnement à dix numéros mensuels est de $ 2.00 pour le Canada et de $ 2.25 pour l'étranger.Payable par chèque ou mandat au pair à Montréal.340, avenue Kensington, Westmount, Montréal. Beaulieu, Gouin, Bourdon, Beaulieu fir Montpefif AVOCATS L.-E.Beaulieu, L.L.D., C.R.Léon-Mercier Gouin, LL.D., C.R.Bernard Bourdon, C.R.Henri Beaulieu, LL.B.André Montpetit, LL.L.Jean Beaulieu, LL.L.HArbour 0165* Montréal Adresse télégraphique: «EMERICUS» Chambre 810 Edifice Montréal Trust 511, Place d’Armes L’Arbre Pu ni.s JACQUES MARITAUX Le Crépuscule de la civilisation 2c édition ROBERT CIIARBONNEAU Ils posséderont la terre roman WALLACE FOWLIE La pureté dans l’art Soiui presse UN MILITANT D’ACTION CATHOLIQUE Témoignages de France non-occupée Préface de Jacques Maritain DON LUIGI STURZO La pensée catholique et la guerre moderne Prochainement REX DESMARCIIALS La Chesnaie roman ANDRÉ DAVID Messages à de jeunes Anglaises
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