L'Incunable : bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, 1 juin 1985, juin
I femur.bulletin de la bibliotheque nationale ou quebec /'incunable ISSN 0825-1746 SOMMAIRE Mm ¦ ii anMi «itmu du j4u- /incunable Montréal — 19' année, n° 2 — Juin 1985 Éditeur: Jean-Rémi Brault Directeur et rédacteur en chef : Louis Chantigny Adjoint au rédacteur en chef et directeur de l'édition: Louis Bélanger Secrétaire à la rédaction : Louise Lecavalier Directeur de la photographie: Jacques King Courrier de la deuxième classe Rnregistrement n° 1503 Dépôt légal — 2' trimestre 1985 Bibliothèque nationale du Québec ISSN 0825-1746 Reproduction autorisée des textes non copyright, sur demande et mention de l'auteur et de la source.Les articles publiés n'engagent que leurs auteurs.L'INCUNABLE est publié trimestriellement.Il est disbribué gratuitement à titre personnel.On peut se le procurer en adressant sa demande à la Bibliothèque nationale du Québec.Service de l'édition 1700.rue Saint-Denis Montréal (Québec) H2X 3K6 Fleury Mesplet a joué un rôle-clé dans l'histoire des idées au Québec Avec Gérard Filion et André Laurendeau Le Devoir entre de plain-pied dans l'époque moderne Pages Jean-Paul de Lagrave 4 ( 'ollaboration spéciale Michel Roy 8 C 'ollaboration spéciale Ryan fut une force intellectuelle incontestable Léon Dion Roman ?Autobiographie ?Récit ?Sûrement l'événement littéraire au Québec « Faire des livres est un travail sans fin .» Lionel Groulx: une heureuse coïncidence entre un homme et son temps Écritures féminines: Madeleine Gagnon .et alliées La Bibliothèque nationale du Québec perd un grand humaniste La Bibliothèque et l'animation culturelle Un gros livre qu'on redoute, puis qu'on lit tout d'une traite Quand le graphisme redonne des ailes à la poésie Une enfance heureuse, le vieux Québec poétique et une Irlande curieuse Un mauvais pamphlet sur les «méchants» patrons de la presse L'histoire d'un hebdomadaire et de son fondateur Le général Charles De Gaulle, ou le «père» énigmatique du Québec «libre» ( 'ollaboration spéciale Louis Chantigny Marie Laurier Collaboration spéciale Cyrille Felteau C 'ollaboration spéciale Lucia Ferretti Collaboration spéciale Pierre de Grandpré ( 'ollaboration spéciale Jean-Rémi Brault Conservateur en chef Denis Roy Service d'animation Serge Provencher C 'ollaboration spéciale Paul Gladu ( ollaboration spéciale Serge Provencher (Ollaboration spéciale Willie Chevalier ( 'ollaboration spéciale Jean-Rémi Brault Conservateur en chef Jean Éthier-Blais ( 'ollaboration spéciale 10 13 16 20 23 26 28 30 32 34 36 38 41 ANDRÉ LAURENDEAU La série d'articles de Louis Chantigny sur André Laurendeau se poursuivra dans notre prochain numéro.N.D.L.R.2 L'INCUNABLE - JUIN 1985 Fondation du Comité Fleury-Mesplet par Jean-Paul de Lagrave À l'occasion du bicentenaire (1785-1985) de la naissance de la presse d'information à Montréal, le Comité Fleury-Mesplet a été fondé pour rappeler la mémoire du premier imprimeur, éditeur, libraire et journaliste montréalais.Présidé par M.J.-Z.-Léon Pate-naude et le maire Jean Drapeau, membre d'honneur, le Comité Fleury-Mesplet coordonne un programme d'activités culturelles en collaboration entre autres avec l'Association des Arts graphiques du Québec, la Société d'archéologie et de numismatique de Montréal, la Bibliothèque nationale du Québec, la Bibliothèque municipale de Montréal, le quotidien The Gazette, le Salon du livre de Montréal et l'École des Arts graphiques du cégep Ahuntsic.Une affiche-souvenir a été publiée en mai par l'École des Arts graphiques de Montréal.Une exposition est prévue en juin au Château Ramezay, sous les auspices de la Société d'archéologie et de numismatique de Montréal.A l'automne, une exposition rétrospective aura lieu à la Bibliothèque nationale du Québec.Il y aura une attraction spéciale, lors du Salon du livre de Montréal, place Bonaventure, sous les auspices de la Bibliothèque municipale de Montréal.Plusieurs autres manifestations se tiendront d'ici la fin de l'année 1985.L'événement principal aura lieu le jour même de l'anniversaire, le dimanche 25 août.Déjà, les revues professionnelles Le Maître Imprimeur et L'Imprimeur de Montréal ont consacré un numéro spécial au bicentenaire, publiant pour la première fois le portrait identifié et authentifié de Fleu-ry Mesplet.Membres d'honneur Me Jean Drapeau, C.C.Maire de Montréal Pierre Des Marais II Président Communauté Urbaine de Montréal (Maître Imprimeur) L'honorable Jean-Pierre Goyer.CP Président du Conseil des Arts de la région métropolitaine de Montréal André Primeau Président de l'Association des Arts Graphiques du Québec ClarkeW Davey Éditeur, The Gazette L'honorable Jacques Hébert.OC.Sénateur (ancien Éditeur) Guy Saint-Jean Président, Société de développement du livre et du périodique Président : J.-Z.-Léon Patenaude, CM.Éditeur Secrétaire : Jean-Paul de Lagrave Historien Membres : Jean-Guy Marie Conseiller pédagogique College Ahuntsic Jean-Rémi Brault Conservateur en chef de la Bibliothèque nationale du Québec René-L.Caron Libraire Arthur-F Chesmer The Gazette Claude Clermont Imprimeur J.-Raymond Denault, CM.Secrétaire, Société d'Archéologie et de Numismatique de Montréal Hélène Lagadec Directeur général de l'Association des Arts Graphiques du Québec (1983), inc.Jacques Panneton Conservateur de la Bibliothèque municipale de Montréal Albert Rolland Papetier William P.Wolfe Bibliophile L'INCUNABLE JUIN 1985 3 Premier imprimeur, éditeur et libraire montréalais Fleury Mesplet a joué un rôle-clé dans l'histoire des idées au Québec «Il n'appartient qu'à la liberté de connaître la vérité et de la dire », assurait Voltaire dans Pavant-propos de son Histoire du parlement en 1769.Le maître-imprimeur Fleury Mesplet l'a prouvé à sa façon au Québec en y devenant le diffuseur des Lumières dans le dernier quart du XVIIIe siècle.Avant la venue de Mesplet à Montréal, cette diffusion, telle que la concevaient Voltaire et les autres Philosophes, n'avait pas vraiment commencé au Canada.L'imprimeur employa tous les moyens que lui donnait son art pour faire connaître les grands principes «philosophiques» et en montrer les applications possibles dans la vie concrète des habitants, et cela dans le contexte de la guerre d'Indépendance des États-Unis d'Amérique, puis de la Révolution française.Mesplet est un personnage-clé de l'Histoire des idées au Québec et au Canada.Peter E.Greig, qui présentait en 1974 un analyse bibliographique sur le premier imprimeur-libraire de Montréal, s'étonnait avec raison qu'aucune oeuvre majeure ne lui eût été consacrée.Né en France, fils et petit-fils de maîtres imprimeurs, Fleury Mesplet (1734-1794) installa ses presses en 1776 à Montréal où il publia le premier journal littéraire (1778-1779) et le premier périodique d'information (1785-1794).Entre 1776 et 1794, il imprima 96 livres et brochures.Ce nombre de publications est un record: l'imprimeur William Brown, à Québec, entre 1764 et 1789, ne fit paraître que 47 travaux.Il faut ajouter que Mesplet publia le premier almanach de langue française en Amérique.Il sortit aussi le premier livre illustré au Canada.Il imprima non seulement en langue française et en langue anglaise, mais encore en latin et en iroquois.Fleury Mesplet reçut sa formation dans l'atelier de son père, Jean-Baptiste Mesplet, à Lyon, rivale de Paris dans le monde de la librairie et de l'imprimerie en France.Fleury Mesplet n'avait que vingt ans quand il prit par Jean-Paul de Lagrave ladirection de l'imprimerie de sa tante, Marguerite Capeau-Girard, à Avignon.Il retourna à Lyon vers 1760, d'où il partit pour Londres en 1773.Les Mesplet étaient alliés aux libraires-imprimeurs Aimé de LaRoche, fondateur du premier journal de Lyon et Jean Deville, propriétaire d'une importante librairie.Le beau-frère de Fleury Mesplet, le libraire François de Los Rios, était l'ami de l'écrivain Joseph Vasselier, le principal correspondant lyonnais de Voltaire.Le premier livre connu, imprimé par Mesplet sous son nom, le fut à Londres en 1773.C'est un ouvrage d'histoire, la Louisiane ensanglantée, dans lequel le 4 L'INCUNABLE - JUIN 1985 L'imprimerie.Tiré de Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Stuttgart, F.Frommann, 1967.chevalier Jean de Champigny appelait l'Angleterre au secours des Louisia-nais abandonnés aux Espagnols par le gouvernement de Louis XV.Après une année en Grande-Bretagne, Mes-plet décida de gagner Philadelphie où il devint, en 1774, l'imprimeur de langue française du Congrès américain.À ce titre, il imprima trois Lettres destinées aux habitants du Québec pour les inciter à se joindre au mouvement de libération du joug de l'Angleterre.À la recommandation de Benjamin Franklin, Mesplet, comme maître imprimeur, fit partie de la délégation des commissaires envoyés à Montréal par le Congrès pour mettre en marche le processus démocratique dans la province de Québec, alors la seule colonie britannique ayant un régime «féodal ».Mais la reconquête du territoire par les troupes britanniques refoula les miliciens américains hors des frontières canadiennes; restés sur place, Mesplet, ses ouvriers-imprimeurs et son journaliste furent emprisonnés durant vingt-six jours.Libéré, Mesplet commença à imprimer des ouvrages de dévotion commandés par les religieux — Sulpi-ciens, Jésuites et Récollets — ainsi que par l'évêque de Québec.Le 3 juin 1778, il lançait la Gazette du commerce et littéraire, qui deviendra peu après la Gazette littéraire, le premier journal uniquement de langue française au Canada, animé par l'avocat Valentin Jau-tard, le premier journaliste de langue française et critique littéraire au pays.L'imprimeur et le journaliste fondèrent aussi en 1778 lAcadémie de Montréal, la première société de pensée créée en l'honneur de Voltaire en Amérique.À la requête du juge René-Ovide Hertel de Rouville — suivant une démarche semblable du supérieur des Sulpiciens et seigneur de Montréal, Etienne Montgolfier —, le gouverneur général Frédéric Haldimand supprima le journal le 4 juin 1779 et emprisonna Mesplet et Jautard durant plus de trois ans, sans permettre de procès.Après sa sortie de prison, l'imprimeur lança, le 25 août 1785, la Gazette de Montréal — The Montreal Gazette, périodique franco-anglais d'information qu'il dirigea jusqu'à son décès.La Gazette littéraire ne fut pas seulement le premier périodique littéraire au Canada, elle fut aussi la première à diffuser de façon systématique les idées des Lumières.La Gazette de Montréal prit la relève, mais en élargissant son contenu par l'information.Le second journal de Mesplet entreprit des campagnes en faveur de réformes, entre autres du système seigneurial et de l'enseignement.Il donna d'amples informations et commentaires sur la Révolution française, celle de la Déclaration des droits de l'homme, puis de la naissance de la république.Au mois d'août 1793, la publication d'un long commentaire «philosophique» contre la superstition et la tyrannie conduisit au boycott de la Gazette de Montréal par les postes royales.Limité dans sa diffusion, le journal continua à fournir des informations favorables à la France, jusqu'au dernier numéro imprimé par Mesplet le 16 janvier 1794.Cette année-là, le relevé de ses biens indique que le premier maître imprimeur de Montréal jouissait de l'aisance d'un bourgeois de cette ville.Dans sa carrière en Amérique, Mesplet avait pu compter sur un généreux bailleur de fonds, Charles Berger, un compatriote qu'il s'était associé à Philadelphie en 1774.Endetté envers des marchands de Montréal, en raison de son long emprisonnement, il tenta de se faire rembourser par le Congrès américain les frais de son installation comme imprimeur officiel des colonies unies dans la province.Il n'obtint qu'une compensation dérisoire et ses biens furent vendus à l'encan en 1785.Mais il ne fut en aucun temps emprisonné pour dettes et les commerçants ne lui retirèrent jamais leur appui publicitaire.Fleury Mesplet était né à Marseille le 10 janvier 1734, d'Antoinette Ca-peau et de Jean-Baptiste Mesplet, maître imprimeur originaire d'Agen.Il est mort à Montréal le 24 janvier 1794.Il avait épousé Marie-Marguerite Pié-rard, à Avignon, le 17 août 1756, Marie Mirabeau, à Lyon, vers 1765 et Marie-Anne Tison, à Montréal, le 13 avril 1790.?Historien des idées, Jean-Paul de Lagrave est l'auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation sur l'imprimerie, la presse et le journalisme.Né à Trois-Rivières, il entreprit des études universitaires après une carrière d'une douzaine d'années dans le monde journalistique à Montréal.Détenteur d'un doctorat ès Sciences de l'Information de l'Université de Paris (1972), il poursuivit des études supérieures en histoire à l'Université Laval et à l'Université de Montréal.Après sept années d'enseignement en communication et en journalisme, il s'engagea dans une recherche sur la diffusion des Lumières de Québec, ce qui devait le conduire aux Études françaises de l'Université de Montréal où il prépara une thèse de doctorates Lettres.À l'occasion du bicentenaire de la naissance de la presse d'information à Montréal, il a été nommé secrétaire du Comité Fleury-Mesplet, qui coordonne un programme d'activités culturelles visant à faire connaître le pionnier de l'imprimerie, de la librairie, de l'édition et du journalisme dans la métropole.L'INCUNABLE - JUIN 1985 5 Le portrait de Mesplet sauvé grâce aux Papineau Aucune recherche n'avait été faite jusqu'ici pour savoir si un portrait de Fleury Mesplet avait pu être conservé.Notre travail nous a amené à étudier attentivement un pastel attribué à François Malepart de Beaucourt et qui est, selon nous, le portrait du premier imprimeur-libraire montréalais.Actuellement au Musée national du Québec, le portrait en question est un pastel sur parchemin 575 mm par 419 mm et porte le numéro d'inventaire A-67, 197-D.Il représente un personnage vêtu d'un habit noir, debout devant des rayons de livres, la main droite posée sur un ouvrage ouvert.Sa tête est entourée d'une draperie qui couvre aussi la base d'une colonne.Dans le livre ouvert, posé sur une table ou un comptoir, son index indique un nom et une date : Montréal, 1794.En raison de l'importance accordée par le peintre au nom de la ville et à la date inscrits dans le dessin, il est certain qu'il y a un lien étroit entre Montréal, l'année 1794 et le personnage.L'année est celle du décès de Mesplet, qui était alors le seul imprimeur-libraire à Montréal.En arrière-plan du personnage, nous voyons les rayons d'une librairie et non d'une bibliothèque particulière.La perspective donne bien l'impression de tablettes contenant un stock de livres semblables sur chacun des rayons, soit sept étagères.Si l'on considère la dimension des ouvrages imprimés par Mesplet à Montréal, tout porte à croire que le pastel fait voir des livres sortis des presses de l'imprimeur lui-même.Les gros livres reliés sur la première étagère seraient des exemplaires de la Gazette de Montréal .La troisième étagère exposerait des alma-nachs.Le peintre Beaucourt avait eu affaire à Mesplet, entre autres pour publier des annonces dans la Gazette de Montréal ; de plus, depuis 1793, ils habitaient la même rue.Ayant peut-être appartenu à la jeune veuve Marie-Anne Tison-Mesplet, le portrait est passé dans les biens d'une famille alliée, les Papineau.Acquis par le Musée national du Québec en 1967, le pastel provenait du collectionneur Bernard DesRoches, de Montréal, qui devait déclarer en 1984 l'avoir obtenu par l'entremise de Marie Lemaître-Papineau, épouse de Wescott Papineau, descendant direct de Louis-Joseph Papineau, dont le père, le notaire Joseph Papineau, comptait parmi les amis de Fleury Mesplet.Selon l'historien de l'art François-M.Gagnon, enseignant à l'Université de Montréal, qui en a fait au mois de septembre 1984 un examen minutieux, le portrait représente bien un libraire dans une librairie à Montréal en 1794.«Beaucourt aura sauvé pour la postérité, écrit-il dans une lettre qu'il nous adressait, le visage d'une des figures les plus attachantes de notre passé, qui n'en compte pas tellement après tout.» Le modèle du pastel, qui regarde de face, a de grands yeux noisette.Le nez est droit et long, Is sourcils épais mais bien dessinés, les lèvres étroites, prêtes à esquisser un sourire sans amertume.Le front est haut et le menton fort.L'homme porte une perruque blanche, dite à la hérisson.La physionomie donne l'impression d'une volonté agissante et en même temps d'une grande humanité.Nous sommes devant un être chez lequel l'intelligence prime.Après son acquisition, le conservateur du Musée national du Québec a d'abord titré l'oeuvre «Portrait d'homme», puis «Homme de loi», sans doute en raison du rabat de l'habit sombre du modèle.Il faut savoir toutefois qu'à l'époque de Mesplet, le rabat et l'habit sombre n'identifiaient pas nécessairement un membre de la magistrature ou du barreau.Le rabat faisait partie du costume civil et religieux.C'était une pièce de toile que les hommes mettaient autour du collet, tant pour l'ornement que pour la propreté.Bien plus, les portraits des «hommes de loi » du temps de Mesplet que nous connaissons ne représentent aucun d'eux portant le rabat.Ainsi en est-il du portrait du juge René-Ovide Hertel de Rouville et du juriste Pierre Panet, celui-ci peint par Beaucourt.D'un autre côté, tous les ecclésiastiques portraiturés vers la même époque portent le rabat.Mais il s'agit d'un rabat dont les deux parties sont étroitement serrées, comme dans les portraits des abbés Antoine Morand et Claude Poncin, peints par Beaucourt et les abbés Jean-Henri-Auguste Roux et Augustin-David Hubert, peints par Louis Chrétien de Heer.Il est notable que les peintres de la province représentaient alors la plupart du temps les membres du clergé avec des livres.Beaucourt ne fait pas exception à la règle.Il peint les prêtres tenant en main bréviaire ou évangiles.L'abbé Morand appuie sa main gauche sur la tranche d'un livre fermé ; l'abbé Hubert tient un livre ouvert ; l'abbé Poncin a en main un livre entrouvert.Mais la présence du livre est différente dans le portrait de Mesplet.L'homme est non seulement en face d'un gros livre ouvert — peut-être une encyclopédie — qu'il consulte, mais encore, en arrière plan nous voyons un étalage d'ouvrages répartis sur sept étagères.Sur celle qui se trouve à proximité du libraire, le dos des livres ne porte aucune indication.Sur la deuxième étagère, nous distinguons des livres à tranche rouge ornée d'une étiquette bleue.Troisième étagère: livres bruns, reliés en cuir, avec titres dorés.Les autres étagères renferment des ouvrages reliés de la même façon, mais de plus petit format.Les livres sur la première étagère seraient des exemplaires reliés de la Gazette de Montréal, dont le format est de 15 pouces par 10 pouces.Des exemplaires de YAl-manach curieux et intéressant, dont le format est de 4'/2 pouces par 2Va pouces, seraient rangés sur la troisième étagère.Lors du décès de Fleury Mesplet, son épouse Marie-Anne Tison-Mesplet, n'était âgée que de 27 ans.Elle ne se remaria pas.Son attachement et sa fidélité au souvenir de son mari rendent plausibles que cette femme ait voulu en conserver une image et que dans ce but elle en ait demandé un pastel au peintre Beaucourt, à partir d'une esquisse déjà réalisée du vivant de Mesplet, ou immédiatement après son décès.Il s'agit d'un portrait posthume: la tête du personnage est en effet voilée de noir, ce qui est un symbole très clair de deuil.De plus, ce pastel n'a pu être réalisé qu'entre janvier et juin 1794, puisque Mesplet est décédé le 24 janvier et le peintre Beaucourt, le 24 juin suivant.?6 L'INCUNABLE - JUIN 1985 Dans la boîte aux lettres des ennemis de l'imprimeur Oserais-je, Monsieur, réclamer votre autorité pour mettre fin à cette licence, soit en interdisant entièrement cette gazette, soit en nommant à l'imprimeur un censeur de confiance qui eut également à coeur les intérêts de la religion, de l'Etat et des bonnes moeurs.Le zèle de Votre Excellence pour tous ces grands principes me fait espérer cette grâce .Lettre d'Etienne Montgolfier au gouverneur général Frédéric Haldimand, le 2 janvier 1779 J'avais toujours espéré que cette Gazette, en la méprisant comme elle le mérite, tomberait d'elle-même.Mais comme il m'a paru qu'on cherchait à lui ménager la protection du gouvernement, j'ai cru qu'il était à propos d'aller au devant des coups .Lettre d'Etienne Montgolfier à l'évéque de Québec, le 2 janvier 1779 Votre Excellence le croirait à peine, que Jautardet Mesplet ont eu l'audace de se présenter aujourd'hui à la chambre d'audience dans la ville, sans doute en vue de prouver à la populace qu'ils n'avaient rien à craindre, et que l'on pouvait sans danger insulter les magistrats ; ou à dessein de nous provoquer à leur dire quelque chose qui peut marquer de la passion afin de s'en prévaloir.Notre façon de penser, tout à fait opposée à aucune mesure violente, nous a fait ne prendre aucune attention à leur présence.Nous espérons que Votre Excellence se déterminera à prendre un parti à l'égard des desportements de ces hommes insolents.Lettre du juge René-Ovide Hertel de Rouville au gouverneur général Frédéric Haldimand.le 27 mai 1779 Le cri de la liberté Marie Mesplet à Haldimand : « Libérez Celui que j'aime » S'il est disgracieux pour moi d'être obligée d'importuner Son Excellence, il est encore bien plus douloureux d'avoir un juste motif de le faire.Le triste état où me réduit la détention de mon mari ne me permet pas de me taire plus longtemps.La perspective est trop effrayante pour ne pas m'épouvanter.Sans recours ni fort une, pour ainsi dire étrangère dans ce pays, je n'avais de ressource que dans son industrie.Celle-ci devient inutile par sa détention.Je connais la quantité et la qualité de ses ennemis, mais je serai assez discrète pour les taire.Leurs efforts réitérés ont produit le funeste effet qu'ils en attendaient.Il a succombé sous le poids de l'envie et de la jalousie.S'il était coupable, f irais aux pieds de Votre Excellence implorer sa bonté et demander des grâces, mais certaine de son innocence, je demande un acte de justice : que ses papiers soient inspectés, qu'il soit même fait une enquête régulière de sa conduite et de ses moeurs.Je ne doute pas que sous peu de jours le jugement qui interviendra lui sera favorable et que je posséderai un second moi-même qui m'est encore plus cher parce qu'il est mon époux et que mon bien-être dépend de lui.Lettre de Marie Mirabeau-Mesplet au gouverneur général Frédéric Haldimand.le 15 juillet 1779 Des «espérances évanouies » Fleury Mesplet, prisonnier, a l'honneur de représenter à Votre Excellence qu'il a été arrêté par ses ordres le 4 juin 1779, et que depuis ce temps il a été réservé si strictement pendant les premiers mois de sa détention qu'il ne lui fut pas possible de faire parvenir ses plaintes à Votre Excellence .Toutes ses espérances sont évanouies: les bâtiments sont arrivés, ses moyens épuisés, sa santé altérée, son épouse seule dans un pays qui lui est inconnu, sans parents, sans amis, sans bien et sur le point d'être réduite dans l'état le plus critique.Ces tristes considérations ont affaibli la résolution que son innocence lui inspirait.Il a recours à l'autorité et à l'équité de Votre Excellence.Quoi! Se refuserait-elle à rendre à un innocent persécuté la liberté qui lui a été ravie par la malice de ses ennemis, â un citoyen la faculté de subsister par son travail et de préserver une épouse chérie .Lettre de Fleury Mesplet au gouverneur général Frédéric Haldimand.le 26 septembre 1780 La volupté d'écrire «Loin défaire un travail d'écrire Je m'en fais une volupté.Moins délicatement flatté De l'honneur de me faire lire Que de Tagrément de m'instruire Dans une oisive liberté.» Valentin Jautard, dans la Gazette littéraire le 2 septembre 1778.L'INCUNABLE - JUIN 1985 IMNSl [lee Gérard Filion.(Photo Jacques King) Avec Gérard Filion et André Laurendeau, Le Devoir entre de plain-pied dans l'époque moderne En 1957, quand je suis entré au Devoir de la rue Notre-Dame, avec toute l'humilité qu'imposaient alors aux jeunes journalistes la grandeur morale et la misère matérielle d'une institution vénérable et précaire, Gérard Filion régnait et gouvernait avec l'assurance d'un monarque absolu.Dans cette maison incertaine et pauvre, il incarnait la force et la permanence.À la salle de rédaction, il n'était pas souvent donné aux journalistes de l'information de lui adresser la parole.On parlait de ce lointain patron avec un par Michel Roy respect mêlé de crainte.Timide, réservé, solitaire, malgré les apparences et la légende, il décourageait le dialogue et, sans jamais le vouloir, sans même le soupçonner, il blessait parfois ceux qu'il apostrophait d'une formule familière ou de quelques mots truculents derrière lesquels s'abritaient pourtant la cordialité ou le goût d'échanger.Une «haute» et «basse» rédaction La «haute rédaction », ainsi que l'on désignait en ce temps-là l'équipe fermée des éditorialistes, était constituée de Paul Sauriol, Pierre Vigeant, Pierre Laporte et André Laurendeau.Ce dernier, rédacteur en chef, faisait le pont entre la « haute » et la « basse » rédaction.Une vieille amitié le liait au directeur bien que ces deux hommes fussent profondément différents.Le premier, tourné vers l'action, issu de la terre, indépendant d'esprit, rude et direct, 8 L'INCUNABLE — JUIN 1985 bardé de valeurs sûres et de certitudes absolues ; le second, homme de pensée et de nuances et intellectuel raffiné, conscience tourmentée, mais polémiste brillant et obstiné quand il défendait ses convictions.Entrée dans une époque moderne Avec l'arrivée de Gérard Filion à la direction du Devoir en 1947 s'ouvrait une ère nouvelle dans l'histoire du journal fondé 37 ans plus tôt par Henri Bourassa.L'avènement du nouveau directeur, qui arrivait de l'Union catholique des cultivateurs où il avait contribué au succès de La Terre de Chez Nous (dont le tirage dépassait 100 000 exemplaires), marquait une rupture nécessaire avec un passé moins glorieux.Rupture qui s'est accomplie sur trois plans distincts: 1) la gestion et l'organisation matérielle de l'entreprise; 2) l'accession graduelle du Devoir, jusque-là journal d'opinion, de chroniques et de bonnes oeuvres, au statut de quotidien d'information ; 3) le changement d'orientation idéologique, politique et sociale du journal qui, en se préoccupant de la Cité des hommes et de l'édification d'une société plus démocratique, entrait dans l'époque moderne et renouait avec le véritable esprit qui imprégnait les objectifs originaux du fondateur.Une nouvelle équipe dynamique Pour amorcer cette triple révolution, M.Filion s'entoura de collaborateurs qui partageaient sa conception d'un nouveau Devoir, attentif aux problèmes et aux besoins d'une société que l'après-guerre allait progressivement pousser vers les grandes transformations de la Révolution tranquille.André Laurendeau se voit confier la rédaction en chef peu après l'arrivée de M.Filion ; Gérard Pelletier signe la chronique syndicale ; Pierre Laporte est appelé à diriger l'information pendant un certain temps ; Jean-Marc Léger devient dans les années cinquante l'architecte de l'information internationale ; François Zallonni et Marcel Thivierge animent et encadrent la salle des nouvelles.Après la mort du quotidien libéral Le Canada et 1953, Le Devoir devient journal du matin et investit plus de ressources dans l'information : Marcel Clément crée une page financière et boursière ; Gérard Gosse-lin et Bert Soulière présentent une bonne page d'informations et d'analyses sportives; l'actualité culturelle est assurée par quelques noms célèbres, dont Gilles Marcotte et Jean Vallerand.Le tirage augmente.Le pari de l'information sera tenu.Pour élargir la vocation du Devoir, le directeur n'hésite pas au cours des décennies cinquante et soixante à courir des risques.Jamais il n'a cru que la pauvreté chronique dont souffrait l'entreprise fût une vertu.Il s'employa au contraire à doter Le Devoir de moyens qui lui permettraient déjouer son rôle de quotidien d'opinion et d'information ; il fit entrer le journal dans le vingtième siècle.Certes, le recours aux «Amis du Devoir» et les campagnes de souscription demeuraient nécessaires.Pourtant, malgré son caractère artisanal et le délabrement de ses locaux, Le Devoir de Gérard Filion décida d'accroître sensiblement le nombre de ses journalistes, d'offrir à ceux-ci de meilleures conditions salariales et professionnelles, de multiplier les chroniques, de faire appel plus souvent à des collaborateurs extérieurs.Le Devoir et Maurice Duplessis À la fin des années cinquante, Le Devoir se distinguait dans toute la presse du Québec par son opposition au régime de Maurice Duplessis.En 1957, éclata le scandale du gaz naturel qui valut au petit quotidien de la rue Notre-Dame des succès inespérés de tirage.De plus en plus, il s'affirmait comme le journal de la classe politique et intellectuelle, du mouvement syndical, des milieux de l'opposition et des étudiants.Quelques années plus tard, après l'avènement du gouvernement Lesage, il sera au plan politique comme dans les domaines des affaires sociales et de l'éducation, le chroniqueur de la Révolution tranquille aussi bien dans ses pages d'informations que dans ses colonnes d'opinions.Gérard Filion a su prendre le tournant de l'après-guerre à un autre titre.Comme ses compagnons de l'époque, comme Henri Bourassa lui-même au début des années quarante, Le Devoir exprima son opposition à la participation du Canada à la 2e Guerre mondiale, dénoncée comme une «guerre de l'Empire».Par la suite, ce n'est plus à la participation elle-même que s'opposait le journal, mais plutôt à l'envoi obligatoire des soldats canadiens sur les fronts étrangers.Pour Franco, Salazar, Mussolini.Pendant toutes les années de la guerre, Le Devoir se signala par ses commentaires systématiquement critiques à l'égard des gouvernements et des armées alliés, et par une sympathie à peine voilée envers les régimes totalitaires.Depuis les années 36, Le Devoir ne dissimulait pas son admiration pour le franquisme en Espagne, pour les régimes de Salazar au Portugal, de Mussolini en Italie, et pour certains aspects du régime hitlérien en Allemagne.Il voyait en Pétain et en Laval les nouveaux sauveurs de la France.De Gaulle ne trouvait naturellement pas grâce à ses yeux.Il fallut des preuves photographiques en 1945 pour que Le Devoir acceptât enfin de reconnaître l'existence des camps de la mort qui jonchaient l'Europe.Georges Pelletier et Orner Héroux, directeur et rédacteur en chef à cette époque, n'étaient plus les hommes de la situation après la guerre.Il fallait revoir et repenser le nationalisme étouffant qui régnait alors, remettre en question le courant de sympathie envers les régimes autoritaires ou totalitaires, s'ouvrir aux réalités du monde d'après-guerre, préparer l'avenir du Québec dans cet univers qui changeait rapidement.À cet égard, en 1947, MM.Filion et Laurendeau inaugurent au Devoir une ère de renouvellement.En un peu moins de 20 ans.le directeur et le rédacteur en chef transforment le journal, son esprit, sa facture, son orientation.?L'INCUNABLE — JUIN 1985 9 IMNSl [le devoiri Dans son poste de directeur du Devoir Ryan fut une force intellectuelle incontestable par Léon Dion Claude Ryan, à son bureau du Devoir.(Photo Bernard-M.Lauzé) J'ai un jour dit de Claude Ryan qu'il était la conscience politique du Québec.Par ce propos, que d'aucuns avaient alors trouvé excessif, je voulais signaler le rôle d'éveilleur des opinions que, par ses éditoriaux au journal Le Devoir, il remplissait alors au Québec.Dès 1966, un sondage effectué auprès des parlementaires fédéraux par la Commission d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme révélait que, de toutes les personnalités en vue, Claude Ryan était le plus écouté par les députés du Québec.Or, à la suite de l'élection de Pierre Trudeau comme Premier ministre du Canada, des tristes événements du FLQ en octobre 1970, du Front commun syndical de 1972 et de la montée du Parti québécois après 1973, la part qu'il prit dans les grands débats socio-politiques ne fit que s'accroître.Sans aucun doute, cette prééminence, il la dut, au début, en partie au Devoir, ce journal que l'intelligentsia et tous ceux qui exercent un poste de responsabilité publique se doivent de lire mais, très tôt, il s'imposa par la force de ses écrits et, à la fin, comme je devais le signaler, il avait même atteint une stature disproportionnée par rapport à l'institution qu'il dirigeait.Continuité dans l'action Le Claude Ryan que j'ai à l'esprit en écrivant ces lignes, n'est d'ailleurs pas seulement l'éditorialiste du Devoir, mais également celui qui, dans les années antérieures, avait présidé aux mouvements d'action catholique et d'éducation des adultes et qui, bien des années plus tard, en sa qualité de chef du Parti libéral du Québec, après la cuisante défaite électorale de juin 1981, ou comme simple député, à la suite de sa démission en août 1982, écrivit nombre de textes percutants, tels son magistral exposé lors du Congrès d'orientation de septembre 1981 sur le thème du «Parti Libéral du Québec et l'après-élection », son article : « La dualité canadienne » (Policy Options politiques, juillet-août 1982), de même que son analyse critique du projet de loi 40 sur la réforme du système d'éducation du ministre Camille Laurin, sans conteste le document le plus étoffé qui fut produit au cours du long débat sur cette question.Je tiens également à signaler que le fonds considérable d'idées dont dispose le Parti libéral du Québec à la suite de l'adoption du projet de programme intitulé: «Maîtriser l'avenir» et qui fut adopté à l'occasion du récent congrès d'orientation de ce dernier est imputable non seulement à l'excellence intellectuelle du président de laCommis-sion politique, René Dussault, mais aussi à Claude Ryan lui-même.Ce récent document, en effet, retient pour l'essentiel les orientations du projet de manifeste: «Prendre les devants» de juin 1982; également, rédigé par René Dussault, ce document était largement inspiré par Claude Ryan, qui devait pourtant être contraint d'abandonner la direction du parti deux mois plus tard.Mes premières rencontres suivies avec Claude Ryan remontent à 1957.À cette époque, il présidait l'Institut canadien d'éducation des adultes et il m'avait demandé d'entreprendre une recherche sur la vie démocratique parmi les syndicats et les coopératives.Il s'était montré fort satisfait de mon rapport rendu public en mai 1958, à la maison Montmorency, que dirigeait le Père Georges-Henri Lévesque.L'étude révélait l'existence d'un sens démocratique poussé parmi de nombreuses associations.Cette première 10 L'INCUNABLE JUIN 1985 Un moment de détente à la maison.(Photo Jacques King) collaboration révéla entre Ryan et moi une communauté d'esprit sur les questions fondamentales, que nos relations étroites après son entrée au Devoir confirmèrent.Intégrité et compétence S'agissant des traits de tempérament qui le caractérisaient quand il fut à la direction du Devoir, j'estime que le portrait que je dressais de lui au lendemain de sa décision de se porter candidat à la direction du Parti libéral du Québec est assez véridique pour le reproduire aujourd'hui: «Claude Ryan, écrivais-je, s'est montré au Devoir comme un homme intègre, compétent, accessible à tous, franc mais sans rudesse, intransigeant en ce qui concerne les principes mais souple quant aux modalités de leur application, ouvert aux idées de ceux qui par- L'homme accessible à tous.(Photo Jacques King) tageaient son idéologie mais intraitable à l'endroit des autres, capable de décider mais toujours soucieux de l'avis de ses collaborateurs, suspicieux à l'endroit des universitaires et des hommes politiques mais attentionné à l'égard de ceux d'entre eux qu'il estimait.Lui qui conseillait tant de personnes de tout rang, il aimait à son tour requérir en toute occasion importante les avis de ceux en qui il avait confiance.Il est difficile de savoir s'il acceptait bien la critique car, à la fin, la position stratégique qu'il occupait au Devoir le plaçait virtuellement à l'abri de toute critique non partisane.Il était un homme d'équipe mais à la condition que ses collaborateurs acceptent de regarder dans la même direction que lui.On le disait insensible, monolithique, mais une fois acquis l'essentiel, il se montrait sensible, nuancé et disposé à modifier ses points de vue.En outre, tous ces traits s'affirmaient avec le temps.» (Le Devoir, 19 janvier 1978).On a beaucoup glosé sur le fameux «corridor» dont Ryan fit état un jour pour délimiter le champ idéologique du Devoir.Il n'a jamais fait mystère des valeurs auxquelles il adhère et qui lui servent d'étalons de mesure pour apprécier les êtres et les choses : l'humanisme chrétien, la démocratie, le fédéralisme canadien, la recherche, au-delà des automatismes souvent arbitraires et injustes de la règle de majorité, d'un consensus sur les questions fondamentales et le rejet de la violence comme moyen d'action collective.Ryan sait faire la part du pluralisme qui prévaut dans tous les ordres de la réalité: pluralisme religieux, pluralisme culturel, pluralisme politique.La rigueur de ses règles morales s'en trouve grandement tempérée.Ainsi, au Devoir, il a fait preuve de tolérance à l'endroit de collaborateurs dont les vues différaient des siennes.Mais, il ne se gênait pas pour les critiquer dans ses éditoriaux.Conciliation de la tradition et de la modernité Conservateur au plan des principes de base, Ryan est d'esprit libéral dans ses orientations socio-politiques.Son respect des valeurs traditionnelles ne l'empêche pas de reconnaître les mérites de la modernité et l'une des principales raisons de sa grande influence consiste précisément dans le fait qu'il est parvenu à démontrer comment, dans les faits, la tradition et la modernité peuvent fréquemment se concilier.Son adhésion au fédéralisme canadien n'est pas absolue au point de lui masquer les insuffisances de ce dernier pour le Québec.S'il a toujours rejeté la solution indépendantiste, il n'a pas cessé au Devoir de rechercher une formule - les «deux nations», un statut particulier - qui procurerait au Québec une marge d'autonomie politique propre à garantir aux Québécois la sécurité individuelle et collective qui leur fait défaut dans le cadre constitutionnel actuel.Respectueux des éléments valables L'INCUNABLE JUIN 1985 11 de la tradition, Claude Ryan accueille favorablement le changement quand ce dernier est le fruit de technologies qui vont bénéficier à l'ensemble de la société, qui contribueront à éliminer des injustices et qui s'impJapteront de façon démocratique.Il valorise l'autorité, non seulement l'autorité politique, mais également celle qu'incarnent les leaders dans toutes les sphères de la société.S'il accorde préséance aux libertés individuelles de même qu'aux libertés collectives qui prolongent les premières, il estime que les individus n'ont pas seulement des droits mais aussi des responsabilités et que, les droits imprescriptibles exceptés, il faut obéir aux lois même quand celles-ci imposent des bornes à l'exercice des libertés.Les dirigeants politiques ont pour mandat de préserver la paix et la sécurité mais ils doivent concevoir l'autorité comme un service dont l'assise réside dans la souveraineté populaire.Les détenteurs de postes d'autorité se doivent de faire appel à la raison plutôt qu'aux passions de même que de faire preuve d'élévation morale et de générosité.La légitimité de l'autorité politique réside dans la soumission des dirigeants à l'esprit et aux procédures de la démocratie de même que dans leur aptitude à savoir tempérer le jeu de la règle de la majorité en prêtant attention aux objections de l'opposition parlementaire de même qu'aux propos des leaders d'opinion.La participation de citoyens soucieux de leurs obligations civiques de même que l'existence de nombreuses associations volontaires promptes à promouvoir les intérêts légitimes de leurs membres lui apparaissent comme des prérequis démocratiques puisque, par la collaboration positive des citoyens avec les autorités établies, les risques d'affrontements violents se trouvent réduits et le consensus concernant les grands enjeux rendu possible.Excellence incontestable Une des sources majeures de la puissance de Claude Ryan comme analyste consiste dans sa connaissance approfondie des dossiers pertinents, surtout s'ils sont de caractère socio-politique, son niveau d'exigence paraissant moindre à l'endroit des questions économiques ou culturelles.En outre, c'est à l'occasion des grands débats publics que son degré d'excellence est le plus élevé.Ses interventions à propos du projet de loi 63 du gouvernement Bertrand sur la question linguistique, à l'occasion de la crise d'octobre 1970, tout au cours des discussions constitutionnelles, lors de la crise syndicale de mai 1972 ou encore au mo- ment de l'examen critique du projet de loi 40 du ministre Camille Laurin sur la réforme du système d'éducation en 1983, l'ont placé au centre des débats non seulement en raison de la fréquence de ses interventions mais surtout parce qu'ayant examiné attentivement les questions en litige et s'étant assuré de posséder les informations pertinentes, il a fait montre d'une compétence supérieure que personne, d'ailleurs, ne lui a jamais contestée.Dans un ouvrage consacré principalement à l'analyse des éditoriaux de Claude Ryan au Devoir (Claude Ryan : l'homme du Devoir, Montréal, Editions Quinze, 1978), Aurélien Leclerc le définit comme un arbitre moral.Était-ce là le rôle social qu'il cherchait à tenir quand il est entré au Devoir'! Je ne saurais le dire mais semblable rôle s'inscrit fort bien dans la continuité de son expérience professionnelle antérieure et me paraît correspondre à son tempérament.Ce qu'il visait alors, c'était moins d'étendre son influence sur la masse de la population que d'agir directement sur les leaders d'opinion.Et, à mon avis, ses efforts furent couronnés de succès.Ses avis furent-ils toujours suivis au cours des nombreux débats auxquels il prit part?Non sans doute.Mais une conclusion s'impose : l'homme autant que ses idées furent toujours respectés.Et tant qu'il fut au Devoir, il m'est toujours apparu détendu, efficace et heureux.?Par l'écrit, «agir directement sur les leaders d'opinion».(Photo Jacques King) 12 L'INCUNABLE — JUIN 1985 Une enfance à l'eau bénite par Denise Bombardier Roman?Autobiographie?Récit?Sûrement l'événement littéraire au Québec par Louis Chantigny et Marie Laurier Importe-t-il vraiment, toute réflexion faite, qu'Une enfance à l'eau bénite soit une autobiograhie à peine déguisée en roman pour ménager des susceptibilités familiales, ou un authentique roman avec des allures d'autobiographie et de confession à la Jean-Jacques Rousseau afin de rendre le récit plus crédible?Le certain, l'indubitable, c'est que l'ouvrage de madame Denise Bombardier constitue un événement littéraire, et selon toutes apparences un phénomène d'édition, tant à Paris qu'à Montréal, et un peu partout dans le lander-nau des lettres d'Outremont et de la Rive Gauche.Le roman est aussi devenu, au vent des polémiques, un passionnant sujet de sociologie littéraire.Comment expliquer, en effet, que la critique parisienne se soit montrée si sympathique, voire louangeuse, et la critique montréalaise si sévère dans l'ensemble, quand elle n'était pas méchante et, parfois, un tantinet odieuse?D'aucuns en ont conclu que les critiques parisiens, François Nourissier dans Le Figaro magazine, Jean-François Josselin dans Le Nouvel Observateur, et Janick Jossin dans L'Express avaient fait preuve de leur condescendance et de leur paternalisme coutumiers à l'endroit de «la p'tite cousine du Québec», doublée d'une consoeur, avec «créneau» à la télévision, qu'ils avaient intérêt à ménager en vue d'un retour d'ascenseur, selon le jargon du VP arrondissement.D'autres attribuèrent cette mansuétude de la maison-mère parisienne aux aspects délicieusement pittoresques d'un roman qu'on lisait dans la chaumière au siècle passé, mais qu'aucun écrivain français n'oserait écrire aujourd'hui dans ce genre rétro ou dans ce style eau de lavande de grand-maman.Quant à la critique montréalaise, l'officielle (Reginald Martel), ou l'offi- Denise Bombardier cieuse (Pierre Foglia), le lecteur averti y vit moins l'expression sereine d'un jugement littéraire pur qu'un règlement de comptes (après tant d'autres !.) au terme d'un vieux conflit de personnalités et d'un amusant face-à-face de faces à claques.Plusieurs, au demeurant, s'en sont réjouis.Madame Bombardier se plaît à mettre ses invités sur les charbons?Élémentaire justice, donc, qu'on lui rende aujourd'hui la pareille et qu'elle goûte de sa propre médecine ! Qu'en pensent, qu'en disent les lecteurs québécois que ces tempêtes de bénitier laissent indifférents, à bon droit du reste ?Fait curieux, du moins à première vue, ce sont les franges extrêmes des 18-25 et des 60-70 ans que le roman intrigue, intéresse ou passionne.Les premiers y trouvent la description d'une époque qu'ils n'ont pas vécue, certes, mais dont on leur a tant rabattu les oreilles: la période dite de la «grande noirceur», dominée par un clergé « kétaine » et la dictature réactionnaire de Maurice Duplessis.Les seconds revivent dans le roman, et non sans douce nostalgie, ce monde qui fut le leur avec ses Bpnnes Soeurs qui n'étaient pas toutes «fines», avec ses curés qui n'étaient pas immanquablement «niaiseux» ou bornés.Ce sont les lecteurs de l'entre-génération qui ont le moins bien accueilli l'ouvrage .«pas encore un roman au vin de messe pour nous répéter ces histoires de Bonhomme-Sept-Heures où la mesquinerie des religieux le dispute à la bassesse des politiciens ! » , La polémique se poursuit.Le livre se vend au rythme de sept à huit cent exemplaires par semaine, à peu près moitié-moitié entre Montréal et Paris.' Et toujours les questions fusent: Pourquoi, par exemple, Denise Bombardier a-t-elle snobé les éditeurs •québécois au profit de leur concurrent parisien.Le Seuil en l'occurrence?Que pense l'auteure de tous ces bruits?Notre collaboratrice Marie Laurier l'a interviewée.Mme Bombardier répond.«Ùans l'art de'la première phrase, Denise Bombardier s'impose par la netteté de son tir: "J'ai fait ma première communion en état de péché mortel.» Tout est dit ?Non, bien sûr.Mais tout est déclenché, et notamment cette complicité entre le lecteur et le narrateur, cette sympathie miraculeuse qui n'est rien d'autre que le ton.Car la Bombardier a du ton et de la voix: c'est une star de la télévision québécoise, et elle a tout — grâce à ce récit autobiographique — pour devenir une vedette de la littérature contemporaine francophone.» Jean-François Josselin, Le Nouvel Observateur, le 29 mars 1985 L'INCUNABLE JUIN 1985 13 c V_^e ne sont pas les critiques négatives ou dévastatrices sur son livre Une enfance à l'eau bénite qui empêchent Denise Bombardier de dormir.Elle en a vu bien d'autres ! D.B.: Mon livre a été très bien accueilli en France, nous dit-elle au cours d'une entrevue à L'Incunable.Ici aussi en général: dans Châtelaine, dans Le Devoir, et Le Journal de Montréal par exemple.Celle de La Presse est ravageuse et délirante, j'en conviens, mais c'est qu'elle n'a strictement rien à voir avec mon livre mais avec ma personnalité de personnage public que l'on juge et évalue selon des critères douteux.C'est le piège qui guette une personne connue pour qui le critique préfère s'attarder à l'image qu'elle projette plutôt qu'au contenu de son livre.Mais cela ne me fait ni chaud ni froid.Sauf pour le titre de ce papier, « Un cloaque dans le bénitier », alors là, c'est nettement dégueulasse ! En France, on ne me connaît pas comme un personnage public et les critiques ont lu et jugé mon livre avec beaucoup de compétence et m'ont été favorables.Alors.M.L.: Pourquoi avoir publié votre livre en France ?D.B.: Je suis étonnée de cette question.Et pourquoi pas en France ?Tout d'abord je vous répondrai que le Seuil m'a offert de m'éditer après avoir lu deux ou trois chapitres de mon manuscrit.Je ne vois pas pourquoi j'aurais refusé cette offre dans un pays de 55 millions de personnes.et plus! S'agit-il vraiment d'un roman?M.L.: Vous le présentez, comme un roman.D.B.: Mais c'en est un! C'est un roman autobiographique dans la mesure où je me mets en cause avec le «je» mais ce peut être l'histoire de toutes les petites filles de ma génération.C'est un récit transposé de ma vie.J'ai inventé des scènes, celle qui se passe à Harlem par exemple, prêté des traits à certains de mes personnages qui sont loin de la réalité.C'est parce que mon histoire ressemble à celle des gens d'ici que l'on considère que ce n'est pas un roman.A peu près tous les livres qui sont publiés en France en ce moment sont des romans autobiographiques.Je pense à L'Amant de Marguerite Duras, à Philippe Sollers, à John Irving aux Etats-Unis.Denise Bombardier.(Photo Jacques King) À Benoîte Groult que je connais bien.Son livre Les Trois quarts du temps, c'est l'histoire de sa mère.Tout le monde connaît la vie de cette femme écrivain en France, tout le monde sait qu'elle s'est mariée trois fois et les lecteurs ne sont pas surpris de retrouver dans ses livres le récit de ses déboires conjugaux.Personne ne lui conteste le droit d'écrire là-dessus.Le roman moderne, ce n'est plus strictement de la fiction, car la réalité est beaucoup plus forte que la fiction.Les lecteurs veulent des choses qui sont vraisemblables et vécues, d'où les histoires personnelles transposées en roman.Une enfance à l'eau bénite rentre dans cette catégorie.Ce n'est pas ma biographie.J'insiste: l'histoire de cette petite fille n'est pas nécessairement la mienne.Car les gens qui me connaissent vraiment savent bien que ce n'est pas tout à fait moi alors que ceux qui ne me connaissent pas apprendront que c'est le premier livre de fiction que j'écris.M.L.: Pourtant les noms des religieuses sont bien réels ?«Roman, indique-t-elle sur la couverture, comme pour laisser à son entourage une improbable chance d'échapper à une trop ingrate reconnaissance.Mais Denise Bombardier ne romance pas : elle se souvient sans céder aux commodités de l'autobiographie.L'attendrissement lui est aussi étranger que le narcissisme.» (.) «Une enfance à l'eau bénite n'est pas, comme le titre le laisserait croire, une enfance à l'eau de rose, faite de bonheurs tranquilles protégés par des anges tutélaires.» (.) «Son histoire, c'est de l'Histoire, celle de tout le Québec, qui, en l'espace de dix ans, est devenu le puys des églises désertées et des berceaux vides.» Janick Jossin, L'Express, le 13 mars 1985 D.B.: Pas du tout, ce sont des noms fictifs mais vraisemblables.Nous avons toutes connu une Soeur des Saints-Martyrs-Canadiens ou une Soeur Saint-Jean-de-Matha dans nos écoles.Certes, je suis le personnage principal de ce livre que j'ai écrit bien sûr avec ma sensibilité propre qui était peut-être plus aiguisée que chez d'autres petites filles de mon âge.J'ai voulu recréer ce climat étouffant et épouvantable de cette vie des années 1940 au Québec où la religion surtout pour les filles tenait lieu de balises, de «J'imagine avec quelle passion Denise Bombardier dut découvrir Simone de Beauvoir.Son récit appartient, en effet, à cette tradition des écrits féminins «libérateurs», qui va des Mémoires d'une jeune fille rangée aux textes de Colette Audry et, tout récemment, d'Annie Emaux.Bonne compagnie.» (.) «Ce texte où chaque mot compte, où jamais on ne sent l'auteur prendre la pose ni faire de la littérature, attitude qui la met de plain-pied avec les meilleurs livres.» (.) «Et que de questions (Touvrage) pose ! Celle-ci, par exemple : cette dictature morale, cette éducation férocement étroite imposées par le clergé québécois n'ont-elles pas, en fin de compte, au prix de la révolte, formé des êtres plus forts et plus libres que notre laxisme universel ?» François Nourissier, Le Figaro magazine, le II mars 1985 M L'INCUNABLE - JUIN 1985 guide, d'idéal et où le péché d'impureté nous terrorisait.La terreur du péché mortel.de la chair M.L.: C'est d'ailleurs ainsi que le livre commence : «J'ai fait ma première communion en état de péché mortel.» A six ans! D.B.: Mais oui, c'était comme cela, aussi terrifiant ! Aussi quand un critique dit que ce livre est maintenant dépassé et qu'il aurait mieux cadré dans les années I960, je trouve cela complètement inapproprié.Car il faut bien mettre trente ans de vie pour décanter tous ces faits et en parler avec un certain recul.J'éprouvais le besoin de me libérer de toute cette enfance à l'eau bénite qui marque toute une vie.J'ai d'abord commencé à le faire sous forme journalistique, un peu comme un essai.J'ai montré ces pages à des amis, même à des écrivains d'ici qui m'ont conseillée de les réécrire sous forme de roman.Au début j'avais peur parce que je n'étais pas habituée à la forme du dialogue, mes textes étaient plutôt linéaires.Je m'y suis mise vraiment et je crois avoir réussi, parce que j'ai adopté la forme directe du «je », ce qui me facilitait la chose.Et c'est d'ailleurs la forme que j'adopterai pour mes autres livres.Déjà un livre en chantier M.L.: Il y en a un en chantier, celui qui est annoncé à l'endos de votre livre ?D.B.: (rires) En effet, il est commencé.Mais on me presse de donner une suite à mon premier, certains lecteurs voulant savoir comment je me suis tirée d'affaires à 16 ans au moment où j'ose me libérer du carcan religieux.Soit, je n'allais peut-être plus à la messe mais les tabous sexuels existaient toujours, la peur du péché aussi.C'est inouï comme le Québec catholique a été marqué par cet univers étouffant de péché.C'est une mine incroyable d'inspiration et d'imaginaire.Donc, je ne sais pas si je ferai une suite à cette enfance, mais j'ai en tête un roman sur l'homme d'ici en tant qu'obsession féminine, ce qui reviendra peut-être au même.Car une chose est certaine : je continuerai d'écrire car pour moi l'écriture, c'est la voie royale et cette forme d'expression ne m'est pas étrangère puisque j'ai déjà écrit des essais (La voix de la France chez Robert Laffont en 1975) et des nouvelles.Pour mes prochains ouvrages, j'utiliserai encore le «je», c'est plus harnaché ! Le personnage attachant du père M.L.: Revenons à votre enfance dans l'eau bénite où vous décrivez votre père comme un mécréant qui vous a beaucoup influencée au point de vouloir lui ressembler, et votre mère comme une alliée.Vos parents vivent-ils toujours et ont-ils lu votre livre ?D.B.: Mes parents vivent toujours.Mon père n'a pas lu mon livre et il ne le lira pas, de la même façon qu'il n'a jamais regardé mes bulletins scolaires.Quant à ma mère, elle en a lu quelques chapitres mais ce sont les critiques d'ici qui l'ont ulcérée.Elle m'a dit: «Je ne peux pas croire que des gens te détestent à ce point ».Il y a des choses que ma mère ne veut pas revivre.M.L.: Vous avouez que votre père ne vous a jamais appelée par votre nom.Comment vous appelle-t-il maintenant ?D.B.: Il ne m'appelle toujours pas! M.L.: Vous continuez, à le voir'.' D.B.: Certainement, encore hier.Je lui parle tous les matins.C'est maintenant un homme vieux, malade et dépendant.Des lecteurs m'ont dit qu'il est le personnage le plus lucide et sympathique de mon livre.Il n'a pas changé du tout.C'est moi qui ai changé.En tout cas il y a une chose que l'on ne peut pas dire, c'est que je suis née avec une cuillère d'argent dans la bouche dans une maison comme celle-ci, à Outremont.Contrairement à ce que les gens croient et veulent bien entretenir de l'image qu'ils se font de moi — toujours à cause de mon statut de vedette de télévision —je leur dirai que ma sensibilité et mon imaginaire me viennent d'ailleurs que ce décor.Quand j'ai passé à l'émission Apostrophes à la fin du mois de mars (cette émission a été vue ici le 28 avril) et qui avait pour thème Réussir au féminin, la PDG de Waterman n'en revenait pas que je sois si jeune.Avec ce que vous avez écrit, m'a-t-elle dit, je croyais voir arriver une femme de 80 ans ! Et bien non, lui ai-je répondu, je décris bien le Québec des années 1940 mais quand on en sort, alors là, il n'y a plus rien pour nous arrêter.Les femmes réussissent mieux que les hommes à cet égard.C'est curieux, puisqu'ils ont eu beaucoup plus de chance que nous d'accéder à la culture.Les religieuses que j'aimais bien parce qu'elles avaient une certaine culture, devaient inculquer aux filles cette morale étouffante et mesquine.Les prêtres n'étaient pas mieux mais au moins il y en avait quelques-uns dans les collèges classiques qui lisaient et connaissaient des écrivains importants et pouvaient en parler aux garçons.C'est un prêtre qui a fait connaître Les Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar, ce livre admirable qui était sorti en France en 1952 et que nous avons eu ici deux ans plus tard ! M.L.: D'autres que vous ont écrit sur ce sujet.Je pense à Claire Martin, par exemple, qui a raconté sa vie Dans un gant de fer.D.B.: Un livre fort bien écrit, vous avez raison, c'est elle qui est allée le plus loin dans ce genre de littérature.Mais pour Claire Martin, il s'agissait d'un règlement de compte avec son père, alors que tel n'est pas mon cas; j'ai tenté de mettre quand même un peu d'humour.Se prendre terriblement au sérieux ! M.L.: C'est bizarre, moi je n'ai trouvé aucun humour dans ce livre.Au contraire, j'ai eu Vimpression que vous ne vous en teniez qu'aux faits bruts que vous racontez avec un sérieux ! D.B.: À mon tour d'être surprise, car beaucoup de lecteurs ont perçu cet humour.Mes amis savent combien j'aime rire et blaguer et que je suis fantaisiste.Parlez-en à mes collègues de travail.Remarquez que je fais mon travail sérieusement mais je ne suis pas sérieuse dans la vie de tous les jours et je sais m'entourerde gens qui sont toujours de bonne humeur.A Radio-Canada où j'anime l'émission littéraire « Entre les lignes » nos réunions de travail se font dans la joie ! Il est déjà dix heures du soir, ce lundi 22 avril où Denise Bombardier m'a reçue chez elle à Outremont.Le lendemain elle se rendait au Salon du livre de Québec y enregistrer son émission du dimanche avant de s'envoler vers Paris rencontrer son éditeur et participer à des entrevues.J'ai alors relu son livre tout d'une traite, ce qui m'a permis de le mieux apprécier, sans toutefois y déceler la moindre trace d'humour.?L'INCUNABLE - JUIN 1985 15 La petite histoire de mon Histoire de LA PRESSE «Faire des livres est un travail sans fin.» (Régine Pernoud) En exhalant ce cri du coeur dans la préface de son ouvrage: Lumière du Moyen-Age, la grande spécialiste de l'histoire médiévale devait avoir en tête les livres d'histoire, particulière- par Cyrille Felteau ment longs et pénibles à enfanter, si l'on peut dire.Il convient de préciser dès l'abord que parmi eux, les livres traitant de l'histoire des journaux ou de la presse en général occupent une place à part, en raison même des difficultés spéciales qu'ils comportent et que l'on trouve fort bien exposées dans le Volume III de la monumentale «Histoire générale de la presse française» (P.U.F.) sous le titre: «.La presse comme source de son histoire » «La meilleure source de l'histoire de la presse reste naturellement les journaux eux-mêmes.Elle est malheureusement difficile à utiliser à cause de la lenteur des dépouillements d'abord et de Véparpillement des recherches qui en l'absence de tables n'est guidée que par la chronologie, mais surtout à cause de la discrétion des journaux sur les incidents de leur propre vie, sur les hommes qui les inspirent, sur les intérêts qu'ils servent.Un journal de la III' République n'est pas une maison de verre.Le Temps, par exemple, n'a jamais fourni à ses lecteurs le moindre renseignement sur lui-même.Seuls les journaux de militants qui devaient conserver un contact étroit avec leurs lecteurs se souciaient, parfois, de leur faire connaître la vie de leur entreprise.Heureusement, les polémiques renseignent souvent sur les «dessous » de certaines feuilles, soit par les attaques dont elles sont l'objet, soit par les justifications qu'elles donnent.Mais tous les renseignements ainsi obtenus demandent le plus souvent à être contrôlés car, en cette matière, comme en beaucoup d'autres, le témoignage des journaux est hâtif, imprécis et partial.» Quand, à l'automne de 1977, je me suis attelé à l'énorme tâche d'écrire l'histoire de LA PRESSE de Montréal, je n'avais qu'une bien faible idée des problèmes et des difficultés de toutes sortes qui m'attendaient.Un historien d'expérience les eût sans doute beau- 16 L'INCUNABLE — JUIN 1985 coup mieux perçues, c'est pourquoi il aurait hésité à s'y plonger.Il y avait tout d'abord le problème des sources, des documents authentiques, idoines, sans lesquels la tâche apparaissait proprement impossible.Je savais de source certaine, pour les avoir vus de mes yeux, que la masse considérable (contenue en vrac dans quatre ou cinq grandes boîtes) de ces documents se trouvait entre les mains d'un descendant de la famille, Charles-Arthur Berthiaume, petit-fils de Tref-flé, mais je le connaissais à peine et lui ne me connaissait pas du tout.Il n'était donc pas question de chercher à m'im-poser auprès de lui, d'autant plus que, paraît-il, il se méfiait des journalistes, peut-être avec quelque raison.À compter de 1977, j'ai dû ronger mon frein pendant deux longues années avant de pouvoir examiner à loisir ce précieux fonds d'archives, d'une grande qualité et en excellent état de conservation.On imagine bien que pendant cette longue période, j'ai fait «beaucoup de mauvais sang », comme on dit familièrement.Heureusement, j'ai trouvé le moyen de tromper l'attente en menant des recherches poussées sur l'histoire de nos journaux au XVIIF et au XIXe siècles.J'ai résumé le résultat de ces recherches dans un texte d'une cinquantaine de pages qui a servi d'introduction au Tome I.De sorte que je n'ai pas perdu beaucoup de temps, malgré tout.Je demeurais persuadé — et je le suis toujours — que si je ne pouvais exploiter le Fonds Berthiaume que je n'avais fait qu'entrevoir, je ne pourrais jamais écrire l'histoire de LA PRESSE.Une aide inattendue Heureusement, à la fin de cette longue attente d'au moins deux ans, la Providence des chercheurs m'a été favorable.Grâce au concours d'un homme obligeant et secourable (M.Jean-Raymond Denault, président-fondateur de la Société Canadienne du Microfilm Inc.)j'ai pu d'abord rencontrer et connaître M.Charles-Arthur Berthiaume qui m'a autorisé à prendre connaissance de la masse de documents authentiques, irremplaçables, dont il avait la garde et dont il devait confier le microfilmage à la Société de M.Denault.C'est dans les bureaux de cette Société, dans le Vieux-Montréal, avant et pendant le microfilmage, que j'ai pu les consulter, les compulser à loisir, noter soigneusement les plus intéressants et les faire copier par le procédé Xerox pour mon usage personnel.Pour mener à bien cette simple opération, il a fallu compter au moins un an.Cette occasion, ou plutôt cette chance unique, constitua pour moi un point tournant dans le travail de béné- AU TEMPS DES PT1TS CHAHS À CHEVAl IX À MONTRÉAL Le tout premier « char électrique » qui desservit la rue Sainte-Catherine, dès 1892, s'appelait le «Rocket».(Archives photographiques de la CTCUM) dictin que j'entreprendrais, un peu à l'aveuglette.Tout en poursuivant ce travail parfois assez fastidieux, mais pourtant marqué ici et là de découvertes, de «trouvailles » qui m'incitaient à continuer, j'en vins à nourrir une grande admiration pour le promoteur initial de LA PRESSE, Trefflé Berthiaume, véritable modèle de conscience, de patience et d'esprit de travail.Cet homme simple, doué d'une intelligence concrète et d'un flair naturel, a consacré aux progrès de « son » journal, jour après jour, pendant plus d'un quart de siècle, une somme énorme d'attention et de travail patient : les archives qu'il a su accumuler au jour le jour pendant cette longue période en témoignent.En outre d'être un excellent typographe et un bon imprimeur, Trefflé Berthiaume était un homme d'affaires prudent, avisé et prévoyant.Aucun doute là-dessus, cet homme savait compter: les bilans qu'il dressait chaque mois et à la fin de chaque année de sa petite écriture besogneuse sont encore là pour le prouver.J.-Adolphe Chapleau a eu la main heureuse en lui confiant, fin novembre 1889, le sort de LA PRESSE.À coup sûr, il ne pouvait trouver meilleur gestionnaire que le petit typographe de Saint-Hugues qui ne payait pas de mine, avec son chapeau rond qu'il gardait toujours vissé sur la tête.Dès le début, même avant de pouvoir mettre la main sur les indispensables documents du Fonds Berthiaume, j'avais décidé de diviser mon travail en deux phases correspondant, en gros, à la gestion de Trefflé Berthiaume et à celle de ses successeurs.Ce que j'ignorais, cependant, à ce moment-là, c'est qu'après la mort de Trefflé Berthiaume, survenue début janvier 1915, plus personne, à LA PRESSE,^ s'était préoccupé de recueillir, de conserver et de classer, même sommairement, les documents importants relatifs à l'histoire de LA PRESSE,.au fur et à mesure qu'ils étaient produits.Un exception à la règle, toutefois : quelqu'un —je ne saurais dire qui — prit soin de recueillir, au fur et à mesure, tous les « papiers » relatifs aux nombreux et interminables procès entre membres de la famille Berthiaume qui s'échelonnèrent sur des décennies à compter de 1916.Je connaissais leur existence, puisque je les avais aperçus éparpillés dans les grandes boîtes que je mentionnais ci-haut.Malheureusement, Charles-Arthur Berthiaume avait résolu de les garder par devers lui et de ne pas les confier immédiatement au microfilmage, désirant sans doute procéder, au préalable, à un filtrage personnel.Un an s'écoula, sinon plus, avant qu'il ait pu mener à bien l'opération.Un jour de l'été 1982, à ma grande surprise, il m'annonçait au téléphone qu'il allait me porter chez moi tout ce lot de documents avec mission d'en tirer tout ce que bon me semblerait.Cela équivalait pour moi, on le devine facilement, à une sorte de « manne » littéralement tombée du Ciel.Avec cette véritable piqûre d'enthousiasme, j'amorçais la réalisation du Tome 2.Coupure radicale d'information L'abondante et même «croustillante » documentation sur les procès mise à part, je me trouvais devant bien peu de chose pour réaliser cette importante partie de mon travail.Comment L'INCUNABLE JUIN 1985 17 William-Edmond Blumhart, fondateur de LA PRESSE.(Photothèque LA PRESSE) surmonter un tel obstacle ?En bref, à compter de la mort du « père » de LA PRESSE, Trefflé Berthiaume, pendant presque un demi-siècle (jusqu'en 1960), ce grand journal n'avait pas eu d'archives dignes de ce nom.Comment écrire l'histoire, même d'un journal, sans archives valables?C'est une tâche extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible.Contrairement au premier tome, pour la rédaction duquel j'avais bénéficié d'une « surabondance » de documents authentiques, je me trouvais, pour la confection du Tome 2, confronté à une véritable pénurie.Si les quelques critiques qui ont trouvé ce tome « moins satisfaisant » que le premier avaient connu — ou même imaginé — ce «détail», sans doute eussent-ils été moins exigeants.L'un d'eux, cherchant la petite bête à ras de terre avec des yeux de taupe, m'a reproché d'avoir fait, dans cette partie, beaucoup plus «l'histoire de la famille Berthiaume que celle de LA PRESSE».Quand on sait que la famille Berthiaume a possédé et géré LA PRESSE pendant plus de 75 ans, comment pouvait-on, en toute honnêteté, dissocier les deux?Journaux plus que centenaires Parmi les grandes villes du Canada, Montréal peut à juste titre s'honorer d'être informée par les deux plus an- ciens quotidiens du pays, tant de langue française que de langgue anglaise : LA PRESSE, d'abord, qui comme on sait, fêtait en octobre dernier son centenaire, et ensuite The Gazette, qui, en 1978, il y a sept ans, doublait le cap de son bicentenaire (ce qui en fait le plus vieux quotidien au Canada).Au fait, combien existe-t-il de journaux plus que centenaires au pays?Si l'on exclut les deux que l'on vient de citer, on n'en compte que trois: le vieux Globe, de Toronto, devenu le Globe and Mail, fondé par George Brown en 1844; le Spectator, de Hamilton, lancé par Robert Smiley en 1846 ; enfin le London Free Press, créé par William Sutherland en 1849.On pourrait ajouter ici le Montrea1 Daily Star, qui parut pour la première fois en 1869, donc quinze ans avant LA PRESSE (mais on sait ce qui lui est arrivé, malheureusement, il y a quelques années).Fait important à noter, lorsque LA PRESSE parut, le 20 octobre 1884, on comptait déjà à Montréal pas moins de dix quotidiens, dont six de langue anglaise.Cent ans après, il n'en reste plus que deux de ceux-là, soit LA PRESSE et The Gazette.Les autres, un peu à la façon des dinosaures de l'ère préhistorique, n'ont pu s'adapter à temps aux exigences du nouveau journalisme de ce temps-là et ont succombé les uns après les autres.Montréal en 1884.On peut se demander ici à quoi pouvait bien ressembler Montréal lors des tout débuts de LA PRESSE, fin octobre 1884.On entrevoit aisément beaucoup plus un gros village qu'une ville.En étendue, la ville proprement dite dépassait de très peu les limites du Vieux-Montréal d'aujourd'hui.Le secteur le plus densément peuplé était contenu dans un quadrilatère irrégulier borné au nord par la rue Sherbrooke, à l'est par la rue Amherst, à l'ouest par la rue Guy et au sud par les rives du Saint-Laurent, souvent inondées au printemps.Au-delà de la rue Sherbrooke vers le nord, s'étendaient à perte de vue de grand pâturages parsemés ici et là de maisons de ferme, mais aussi de clochers entourés de petites agglomérations, telle la paroisse si joliment appelée « Saint-Enfant-Jésus-du-Mile-End », sise à quelque distance de la rue Sherbrooke, dans l'axe du futur Boulevard Saint-Laurent.Montréal, on le sait, n'a pas tardé à être connue sous le nom de «la ville aux cent clochers ».Il y a un peu plus de cent ans, en février 1885, elle recevait de la «grande visite», celle de Mark Twain, le célèbre humoriste américain, en tournée de conférences à travers le monde pour.payer ses dettes ! Par la suite, ce maître incontesté de l'humour avait pris l'habitude de décrire Montréal en quelques mots, par une image assez pittoresque: «C'est à mes yeux, disait-il, la seule ville en Amérique du Nord où l'on ne peut lancer une pierre dans ses rues sans risquer de briser quelque vitre d'église.» On n'ignore pas que le téléphone, inventé quelques années auparavant par Alexander Graham Bell, était encore dans l'enfance, à ses tout premiers balbutiements, si l'on peut dire.Dans les journaux de ce temps-là, on pouvait lire souvent, au haut de la page éditoriale, l'indication suivante: «Nous avons le téléphone », suivie d'un numéro très facile à retenir, ne dépassant pas les deux chiffres.En 1884, il faudra attendre encore huit ans, avant de voir apparaître dans nos rues les premiers tramways électriques (les fameux « p'tits chars ») qui, au début, effrayaient tant les chevaux et qui, aux arrêts, poussaient les badauds à se jeter à genoux dans la poussière ou la boue afin de mieux voir comment fonctionnait la «grosse bête noire » d'en-dessous qui les propulsait de manière si mystérieuse.Au temps des chars urbains, c'est-à-dire des omnibus à traction animale, l'hiver était particulièrement dur (pour les chevaux, évidemment!), mais aussi pour les pauvres piétons qui n'avaient pas les moyens de se payer des «voitures de place » confortables pour se rendre à leurs affaires.Les rues n'étant pas déblayées pendant la saison froide, il fallait remplacer les roues des « chars » par des patins.Par les grands froids, on disposait sur le plancher des voitures une épaisse couche de «paille de bois», afin de tenir plus au chaud les jambes et les pieds des passagers.et passagères.Souvent, ce n'était pas suffisant, car certains d'entre eux, plus frileux que les autres, éprouvaient le besoin de descendre de voiture et de marcher à côté, au rythme du pas des chevaux.Et dire qu'après cela, certains de nos nostalgiques trouvent encore le moyen de soupirer : « Oui, vraiment, c'était le bon temps !» 18 L'INCUNABLE - JUIN 1985 Dans ce temps-là, presque à chaque printemps, le conseil de ville devait affronter au moins deux grands problèmes: celui des inondations du fleuve dans la partie basse de la ville et celui des pavages, toujours à reprendre d'un année à l'autre.Au début de la belle saison, certaines rues du centre-ville se transformaient en véritables cloaques, ce qui provoquait dans les journaux des tollés — dont LA PRESSE avait sa part.Désireuse d'apporter sa pierre (c'est bien le cas de le dire) à la solution de ce problème lanci-nant, au printemps de 1891 LA PRESSE dépêchait à Paris l'un de ses meilleurs reporters, Hector Berthelot (que Me Victor Morin a appelé «le prince de nos humoristes ») avec mission d'enquêter à fond sur la composition et l'entretien des pavages dans la Ville-Lumière.Comme si les conditions climatiques pouvaient se comparer entre Paris et Montréal ! Réponses à quelques questions Lorsqu'on passe en revue les mille et un avatars de LA PRESSE au cours de son siècle d'existence, on ne peut manquer d'être frappé par les progrès fulgurants qu'elle connut sous la gouverne de Trefflé Berthiaume, après des débuts pour le moins chancelants.Comme expliquer ce phénomène ?Ce succès sans précédent est fait de plusieurs facteurs, dont le premier et le principal, sans doute, est Trefflé Berthiaume lui-même et l'orientation nettement populiste qu'il sut imprimer à son journal, dès qu'il en prit la barre, en novembre 1889.Tout comme son prédécesseur, le fondateur de LA PRESSE, William-Edmond Blumhart, Trefflé Berthiaume nourrissait à l'endroit du journal quotidien une conception nouvelle, en quelque sorte avant-gardiste (pour l'époque).Avant tout, il voulait en faire un organe de diffusion de nouvelles susceptibles d'intéresser le plus de gens possible, plutôt qu'un média de propagande partisane, plus ou moins inféodé à un parti.Il n'est pas douteux qu'à Montréal à ce moment-là, une masse grandissante de lecteurs possibles attendaient impatiemment l'apparition d'un tel journal, désirant être informés plutôt qu'endoctrinés.Flairant le vent qui tournait dans cette direction, Trefflé Berthiaume sut s'organiser pour le leur offrir chaque jour: rien d'étonnant qu'ils l'aient acheté, en nombre croissant chaque année ! D'une année à l'autre, le tirage de LA PRESSE se mit à grimper en flèche, irrésistiblement, atteignant plus de 66 000 exemplaires par jour en 1899, soit quatre fois autant qu'en 1889, lorsque Trefflé Berthiaume en assuma la charge à la suggestion de Chapleau.Vers 1908, LA PRESSE doublait le cap des 100 000 exemplaires, soit beaucoup plus que n'importe quel quotidien au Canada, tant de langue anglaise que de langue française.Une telle performance suscita, il va sans dire, beaucoup d'envie dans le camp des petites feuilles nationalistes, qui tiraient péniblement chaque semaine à quelques milliers d'exemplaires seulement.L'une d'elles, plus hardie - ou plus envieuse - que les autres, osa même parler des «100 000 imbéciles qui lisaient LA PRESSE chaque jour.» ! Comme pour le renard de la fable, les raisins étaient décidément trop verts ! Après la mort du grand patron, du véritable « père » de LA PRESSE, au tout début de janvier 1915, un nouveau et long chapitre s'ouvrit dans l'histoire du journal, chapitre fait de progrès matériels continus, certes, mais aussi de querelles, de conflits acrimonieux et d'interminables procès entre ses héritiers directs.Les premiers chapitres du Tome 2 contiennent un compte rendu exhaustif et circonstancié, fondé sur des documents inédits et authentiques, de démêlés en apparence inextricables qui se prolongèrent pendant des décennies.Qu'on le veuille ou non, que cela plaise ou non, toutes ces pénibles dissensions familiales autour de LA PRESSE font partie intégrante de l'histoire du journal et se greffent en quelque sorte à l'histoire de Montréal en raison même de leur caractère public, dans la plupart des cas.Il importe de ne pas oublier qu'elles avaient pour cible une compagnie privée, certes, mais aussi un grand organe d'information publique qui avait atteint très rapidement les dimensions et l'envergure d'une véritable «institution nationale».Sous cet aspect, LA PRESSE devenait le reflet des tensions et des tiraillements de notre propre société ou mieux encore, un sorte de «microcosme » de notre milieu.Tout chroniqueur consciencieux se devait d'en tenir compte le plus complètement et le plus exactement possible, ne serait-ce que pour éliminer les ragots qui avaient couru pendant des années sur ce sujet particulièrement aguichant pour nos commères des deux sexes.Il ne pouvait être question de passer ces divisions sous silence, encore moins d'en minimiser la portée de quelque façon.Tout comme le roman, l'histoire véritable ne saurait être exclusivement faite de bon sentiments.Encore une question, parmi d'autres.On a dit, avec combien de raison, que sous la gérance contradictoire des fils Berthiaume et du gendre DuTremblay, en prospérant LA PRESSE avait fait mentir de façon flagrante le dicton qui veut que «tout royaume, toute maison divisée contre elle-même soit condamnée à périr un jour ou l'autre.».Comment LA PRESSE, au fil des années, pendant presque un demi-siècle, a-t-elle pu résister à tant de dissensions, à tant de déchirements, et même prospérer, au milieu de tout cela?La réponse, en très bref, c'est qu'elle répondait à un besoin et que pendant longtemps, elle n'a pas eu à affronter une vraie concurrence.Ce n'est plus le cas de nos jours, c'est pourquoi, malgré son apparente solidité, son existence est maintenant menacée.En 1967, il était temps que la famille Berthiaume passa la main à un acquéreur mieux équipé qu'elle pour lui permettre de faire face aux nouvelles exigences technologiques du monde de l'information.Depuis 1967, LA PRESSE, appuyée sur le puissant consortium de « Power Corporation », a dû consacrer plus de 21 millions à de nouveaux équipements, dont V/z millions à l'informatique seulement.Sans cet imposant apport en capital, LA PRESSE n'aurait pu faire face à une concurrence multiforme qui s'attaquait à ses oeuvres vives.Contrairement à ce que répètent sur tous les tons nos Cassandre de l'information, la concentration de la presse peut avoir du bon, surtout lorsqu'elle permet d'assurer la survie d'organes de presse qui méritent vraiment de vivre et de prospérer.11 faut être aveugle pour nier une telle évidence.?L'INCUNABLE - JUIN 1985 19 Lionel Groulx Lionel Groulx: une heureuse coïncidence entre un homme et son temps par Lucia Ferretti Les Presses de l'Université de Montréal ont enrichi récemment la bibliographie québécoise d'un ouvrage précieux: l'édition critique du Journal de jeunesse de Lionel Groulx.Ouvrage précieux tout d'abord par la très grande qualité du travail des textolo-gues; précieux ensuite par les connaissances qu'il procure non seulement sur Groulx lui-même, mais aussi sur le monde social où il se meut et qui le forme; précieux surtout par la réflexion qu'il provoque sur les multiples liens qui unissent un homme à son temps.Une remarquable édition critique Il convient d'entrée de jeu de souligner avec quelle compétence et quelle disponibilité Gisèle Huot et Réjean Bergeron ont mené cette édition critique.Ils ont su réaliser l'équilibre difficile entre le respect absolu de l'oeuvre, leur profonde sympathie pour elle et la distance nécessaire à une pleine préhension et compréhension.Leur intervention, toujours pertinente, juste, mesurée, éclairante, rehausse encore la signification du texte du Journal, lui permet d'exprimer toutes les nombreuses et diverses virtualités qui en font la richesse en même temps que, loin d'entraver le libre rapport du lecteur à l'oeuvre, elle sait au contraire le soutenir et l'encourager avec discrétion et fermeté.Situées à la fin de chaque volume de manière à faciliter une lecture cursive de l'oeuvre, et placées en regard du texte qu'elles commentent (celles du premier tome à la fin du second et vice versa), les notes textuelles ont été établies non seulement à partir du Journal lui-même mais également à partir des soixante-dix textes parallèles, en prose ou en vers, que Groulx y insère et qu'il destine le plus souvent, ceux-là, à une certaine diffusion: devoir de collège, allocution, lettre à un ami, etc.Ce notex permet de saisir la maîtrise de l'écriture acquise peu à peu par Groulx, son aisance grandissante devant les règles de la ponctuation, de l'orthographe et du style.Il retrace pas à pas la genèse du texte, en particulier dans les cent soixante-seize versions connues des textes parallèles.Il capte sur le vif la réflexion et les hésitations qui accompagnent l'acte d'écrire, nous donnant ainsi l'occasion d'assister au travail de composition.Quant aux notes littéraires et historiques, elles ont exigé un investissement plus considérable encore.Les auteurs ont fouillé pour les rédiger une documentation impressionnante, conservée à la Fondation Lionel-Groulx, aux Archives nationales, aux Archives de la Chancellerie de l'Archevêché de Montréal, ailleurs encore.Ils ont en outre refait l'itinéraire des lectures du jeune Groulx, dans les mêmes éditions que lui si possible, ou du moins dans des éditions qui lui étaient contemporaines.Le résultat, à la mesure de cet effort, est vraiment remarquable.Ces notes savent combiner le souci érudit du détail précis, de l'information minutieusement contrôlée et l'ouverture la plus large sur le contexte littéraire et historique de ce XIX" siècle dans lequel prend place le Journal de Groulx.C'est ainsi, selon l'expression même des auteurs, que ces notes font la généalogie de son avoir, par des remarques sur l'histoire des idées, sur l'histoire littéraire et par l'identification des divers ouvrages que fréquente alors l'étudiant.C'est ainsi également qu'elles donnent pleine lumière sur l'effervescence nationale, politique, religieuse, intellectuelle d'un siècle dont le Journal révèle à quel point il a influencé Groulx.Lionel Groulx «tel qu'en lui-même» C'est le titre du livre à la fois tendre et lucide que Guy Frégault a consacré à l'analyse des Mémoires du chanoine.Mais ces Mémoires sont un ouvrage de reconstruction, dans lequel Groulx, octogénaire, s'est employé à présenter de sa vie et de son oeuvre l'interprétation qu'il voulait léguer à la postérité.En ce sens, ils révèlent en quelque sorte le mémorialiste au-delà de lui-même, sans cette spontanéité ni cette inconscience qui caractérisent le Journal, où le jeune Groulx, déjà attentif à lui-même mais pas encore tout à fait armé, se livre plus immédiatement que dans aucune autre de ses oeuvres.L'attention est d'emblée tout naturellement captée par les traits de sa personnalité que l'auteur découvre et qui le caractériseront toute sa vie.Collégien volontaire, Groulx est bien déterminé à réussir des études dont il sait ce qu'elles ont coûté de sacrifices à ses parents et à son entourage.Ce jeune homme romantique résiste mal aux sourires et aux tourments de la nature, au spleen, voire même, à l'occasion, aux appels pathétiques d'une mort qu'il sent prématurément venir quand sa santé chancelle.Sentimental, il ne cesse de soupirer après une lettre, une 20 L'INCUNABLE - JUIN 1985 visite des siens, un bref séjour dans ce Vaudreuil natal, petite patrie dont il fera longtemps le microcosme de la grande.Le Journal dévoile encore l'idéalisme de l'étudiant puis du jeune professeur, et une soif de consécration totale à une grande cause que son amour-propre et son goût de l'action ne pousseront jamais toutefois jusqu'à l'abnégation mystique.Mais très vite l'intérêt du Journal dépasse Groulx lui-même bien qu'il en demeure toujours le centre.La personne, qui s'était d'abord, dans toute sa singularité, imposée à nous, prend peu à peu à mesure qu'avance la lecture figure de témoin, puis figure de prétexte.Témoin privilégié de tout un monde social du tournant du siècle, prétexte à une réflexion sur la coïncidence quasi-parfaite entre les dispositions personnelles du diariste, son caractère, son tempérament, ses goûts, ses désirs, et la vision du monde, les valeurs dominantes de la société de son temps, coïncidence dans laquelle il faut sans doute chercher la source de l'émergence de Groulx comme personnage si important de l'histoire intellectuelle québécoise de la première moitié du XXe siècle.Comment on devient Groulx En effet, le Journal est d'autant plus intéressant et significatif qu'il est l'oeuvre d'un jeune homme presque parfaitement intégré au monde dans lequel il évolue.Le diariste partage spontanément une conception de la famille, de la nation, de la jeunesse, de l'amitié, de l'éducation, de l'idéal, de la religion, qui rejoint la vision dominante de son temps, se fond en elle sans jamais encore la remettre en question.En ce sens, le Journal est en quelque sorte l'épitomé d'une culture qui, par l'entremise de Groulx mais bien au-delà de lui, se livre en transparence.Un seul léger point de friction, mais qui renforce encore cette coïncidence entre lejeune homme et les valeurs de son époque: l'ambition de l'excellence, la vocation messianique qui animent Groulx le poussent à vivre jusqu'à l'excès ses différentes relations.Il sera le fils le plus affectionné, l'élève le meilleur, l'adolescent le plus empli d'idéal, le dirigé le plus reconnaissant, le professeur le plus dévoué, le plus ardent défenseur de sa patrie et de sa foi, le plus fidèle chevalier de ses convictions.C'est ainsi qu'un mot finalement préféré à un autre, une image récurrente, un rêve noté, un commentaire d'un tiers retranscrit, un jugement formulé, un idéal exprimé, tout cet ensemble juxtaposé de petites touches, cette suite accolée de confidences dégagent peu à peu, comme dans un tableau impressionniste, le sens et les multiples virtualités du Journal de Groulx.Parce que l'étudiant est reconnu comme brillant, parce qu'il est pleinement et sans distance intégré dans l'institution collégiale, consacré tout à fait à ses études et présent dans toutes les organisations littéraires et sportives de son collège, le Journal devient en effet, tel que l'ont souhaité les éditeurs critiques, une source privilégiée pour l'étude de la mutation culturelle que, comme Groulx, vivent tous les garçons de familles paysannes qui ont pu faire leurs cours classiques et qui passent peu à peu, au fil de leurs humanités, d'une culture de la présence immédiate au monde et de l'oralité à une culture de la référence et de l'écriture.Pour les mêmes raisons, le Journal constitue aussi un témoignage unique dans notre littérature sur la vie quotidienne dans un collège classique de la fin du siècle.C'est de l'intérieur que s'exprime ici la philosophie de l'éducation alors à l'honneur, que se saisissent la formation exclusivement catholique qu'on y dispense, les méthodes pédagogiques utilisées, les activités parascolaires organisées, le type de rapports encouragés entre les élèves et entre eux et leurs professeurs.C'est à travers une expérience vécue qu'on peut réaliser le prestige dont jouit le cours classique dans la société villageoise du temps: le retour du fils instruit dans son milieu est l'occasion de plus d'une fête où l'étudiant doit absolument prononcer une allocution de André Laurendeau, M.Gagnon de la Ville de Montréal, Lionel Groulx, Yvon Groulx et Jean-Marc Léger, récipiendaire du prix Olivar-Asselin en 1965.(Photo Fernand Laparé) L'INCUNABLE JUIN 1985 21 circonstance.C'est sa parole qu'on sollicite pour les anniversaires, pour la compétition des régates de Vaudreuil; c'est de lui dont on parle dans La Presse lorsqu'il part pour le grand séminaire.Cette fusion entre Groulx et son milieu, l'écho que ses aspirations personnelles au dépassement trouvent dans les valeurs de son temps expliquent également son adhésion totale, à cette époque, à la conception du monde caractéristique du XIXe siècle catholique.Avec Lacordaire, Montalembert et Louis Veuillot, Groulx sent sa foi menacée, attaquée par un siècle matérialiste.Comme eux, il se sent appelé à lutter pour la «regénération» morale de la société; comme eux, il croit qu'elle ne s'effectuera que dans le sacrifice de leur vie librement consenti par ceux qui se veulent les nouveaux «croisés».Avec d'autre part le juge Routhier, Mgr Laflèche et tous les nationalistes conservateurs, le jeune Groulx transpose ce schéma ultramon-tain d'interprétation sur la situation nationale canadienne-française.Il s'est ému sur le sort de l'Irlande, de la Pologne, de toutes les nations opprimées, soeurs de la sienne.Il se voudra très jeune le défenseur de ce qui deviendra plus tard «son petit peuple».Ses frères d'armes, il les recrute chez les jeunes gens.C'est d'ailleurs sur ce point qu'apparaît le mieux, tout au long du Journal, la parfaite correspondance entre les dispositions profondes de la personnalité de Groulx et la conception dominante de la jeunesse dans les milieux de l'éducation; l'adolescence, terre de toutes les promesses, âge des idéaux nobles, du don de soi entier, «lilas» que seuls les soins constants et délicats d'un éducateur dévoué empêchent de mourir.Groulx, jeune professeur, a voulu se consumer à former ses jeunes élèves; en même temps, et sans distance aucune, il s'est attaché à se reproduire en eux, leur faisant lire ce qu'il avait lu, aimé ce qu'il avait aimé, croire ce qu'il croyait toujours.La création de l'A.C.J.C., point culminant dans le Journal, c'est À la direction de L'Action française, en 1925.bien sûr celle d'un mouvement patriotique et religieux, mais c'est aussi, en quelque sorte, la création de Groulx par lui-même, dans cette coïncidence remarquable entre un homme et son temps.Il faut se rendre à l'évidence.Groulx fut un contemporain pendant presque un siècle.Il n'est plus le nôtre.À mesure qu'il creuse plus complètement sa place dans l'histoire intellectuelle du Québec, les débats sur sa personne et ses idées s'estompent, permettant peut-être enfin une préhension plus apaisée, une meilleure reconnaissance et une plus juste mesure de son importance et de son influence.A cet égard, la lecture du Journal pourra contribuer à donner enfin Groulx pour ce qu'il est désormais: une figure historique, et l'une des plus marquantes du XX' siècle québécois.?Lionel Groulx à la poursuite de sa tâche.Lionel Groulx: Journal, 1895-1911, édition critique par Gisèle Huot et Réjean Bergeron, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1984, 2 tomes, 1 108 pages.22 L'INCUNABLE — JUIN 1985 nos richesses manuscrites Ecritures au féminin : Il - Madeleine Gagnon.et alliées Deux grandes voies s'étaient déjà dessinées en littérature québécoise au début des années 70 : d'un côté, perpétuation de la littérature «démotique », amorcée dans une perspective de protestation sociale un lustre plus tôt (mais «faire québécois », c'était désormais recourir comme à une source féconde aux singularités et négligences courantes de la langue familière); et d'un autre côté, avènement d'une littérature d'air raréfié, de réel éludé, de vécu evanescent, littérature d'expérimentations et de recherches, il faut le souligner, amorcées ailleurs.Une troisième voie, ouverte aux abords de 1975, fut celle de nos «écritures au féminin ».Il s'agit bien toujours de la fondamentale dichotomie observée antérieurement dans nos lettres, de ce «dualisme co-substantiel au destin américain lui-même, qu'une Mary McCarthy a plaisamment décrit comme le combat en chacun de nous du « Peau rouge » et du « Visage pâle».Et il y a donc par là-dessus, venant en tiers et se ramifiant à l'occasion selon les deux tendances de fond, les nouvelles «écritures féminines».Et aliae: Dufresne, Cordeau Ce troisième courant lui-même a des sources lointaines.Sans remonter plus haut, le fonds Francine Dufresne (MSS-233) offre une vivante peinture de la vie difficile d'une «femme en liberté » dans une société québécoise pourtant déjà «révolutionnée».Une femme en liberté est le titre du principal essai qu'ait publié cette journaliste, née vers 1940, collaboratrice du Petit Journal, auteur également de Dieu le clown et de Solitude maudite.Il faut particulièrement signaler, dans ce dossier Dufresne, les lettres d'amour assez extraordinaires dans par Pierre de Grandpré leur style spontané et ardent — et dans une langue d'homme des bois, — du peintre et sculpteur François Soucy.Elles contiennent d'abondants détails sur la vie et les problèmes de création d'un artiste pauvre et bohème, à Montréal et dans les Laurentides ; ses idées sur ses collègues, l'art, la nature ; — la foi dans ce qu'il accomplit, son amour de la vie, sa générosité.Le fait que Francine Dufresne ait sacrifié avec élan au goût de la chasse et de la vie au grand air aussi longtemps qu'a vécu Serge Deyglun (son premier correspondant, aux fins du présent dossier) et, avec la même foi, au goût des arts plastiques dont l'entretient ensuite François Soucy, n'est pas sans «relativiser» quelque peu cette fervente et intrépide expérience de libération féminine.A signaler en outre, sur tous sujets connexes, le fonds Hermine Cordeau (MSS-171), où la Chronologie générale sur la femme au Québec, des origines à 1972 est une mine de renseignements en vrac tirés de l'histoire universelle et locale, une compilation fort utile aux combats du féminisme: 251 pages dactylographiées serrées, en août 1972, par le Centre des Femmes du 3908 rue Mentana.Alliées: Brossard, Boucher.Le destin littéraire de Nicole Brossard (MSS-232) témoigne bien de l'évolution que l'on vient de rappeler: L'INCUNABLE JUIN 1985 23 elle a déjà prôné, contre un traditionalisme affadi, le langage expérimental issu d'une modernité proclamée «table de la Loi» de toute littérature valable.Mais, l'on a réuni, à l'Hexagone, cette oeuvre poétique au moment même où son auteur «reniait» ses expériences antérieures, imitées d'auteurs mâles, au profit des nouvelles écritures féminines.Il est juste de préciser, toutefois, que pour Nicole Brassard, les mérites de l'avant-garde nimbent également les efforts de ceux qui opposent le «québécois» à la culture «colonisatrice » ; mais la vraie avant-garde serait surtout, maintenant, ce nouveau langage féminin où chair et sexe se font « texte », « écriture ».La partie pour le tout portait originellement des sous-titres valables aussi pour quelque honnête traité de gynécologie.C'est le lieu de rappeler que, de même que l'érotisme est conçu comme «transgression» depuis Georges Bataille, le «jouai » fut accueilli par plusieurs comme bienfaisante et hardie transgression par rapport au «bon Madeleine Gagnon, 1977.(MSS-265) usage » du français.Ces volontaires confusions des ordres et des niveaux, «pour voir»; ces «spécialisations», ces retranchements qu'il serait légitime de qualifier, paradoxalement, d'« ascétiques » ; ces sous-emplois, dans des buts de meilleure créativité, justement de la faculté créatrice, sont des phénomènes propres à I'«ère du soupçon » qui est la nôtre.Tout au plaisir, bien sûr, de vraies et précises nouveautés, de découvertes multiples, l'on n'en perçoit guère, d'entrée de jeu, les limites particulièrement étroites, à long terme, en poésie comme dans le roman.Significatifs sur tous ces plans à la fois sont les documents on ne peut plus «brouillons» du dossier Denise Boucher (MSS-235): cahiers de notes, pages de journal, correspondances, ébauches de poèmes.Cette masse de textes libres d'hypocrisie (et même de décorum) vaut comme témoignage de première main sur la jeunesse bohème des années 70, sur la part que tiennent dans ses préoccupations l'alcool, la drogue, les grandes vacances californiennes ; on y voit la vulgarité ou le pataquès hissés à la dignité d'armes de combat, — tout cela au terme d'une enfance comprimée et pieuse qu'attestent les lettres de la mère.On y évoque les rapports avec certains aînés : le sculpteur Vaillancourt, le critique Straram, le peintre Mousseau; la contestation sociale et nationale; les revendications féminines, l'élaboration de nouvelles conceptions de l'amour au sein du groupe d'éducation et de solidarité féministes paradoxalement baptisé « Moi-je », avec ses ramifications française et belge ; la dissolution du groupe québécois pendant la période d'études parisiennes de Madeleine Gagnon ; la collaboration avec celle-ci et les espoirs mis en commun lors de la publication du recueil Retailles.Retour à Gagnon Un certain nombre de « Poèmes inédits des années 60» révèlent une Madeleine Gagnon (MSS-236) sensible aux exemples de Nelligan, Vigneault, Eluard, Aragon, Ferrât.Ce sont des poèmes de tendresse et d'aveu dont quelques-uns, comme «O mon camarade », sont lourds de confidences adolescentes.Un recueil intitulé «Les quatre cercles » se souvient de Bachelard et contient des poèmes «de l'air, de l'eau, du feu et de la terre ».La suite poétique «L'autre bord de l'hiver» conjugue à la poésie mironienne du pays en universalisme déjà gauchiste ; l'auteur dit sentir en elle «un feu qui ronge»; elle nomme Vigneault et d'autres frères en poésie : « Pour Nelligan, Rimbaud et Baudelaire I j'égrène à petits pas I lentement car ils dorment I la poésie.» Une nouvelle de cette période intitulée « La putain de village » peut se résumer ainsi: «C'était une putain uniquement parce qu'elle était normale ; parce qu'elle était la seule femme de la région à savoir jouir, faire jouir et aimer.Tous les «fous» du village l'avaient donc exclue.» Dans Les morts-vivants, les fantaisies de l'imaginaire chez les deux adolescents de la nouvelle intitulée «Entre deux trains» s'apparentent par le ton aux cabrioles Nicole Gagnon.(MSS-178.Photo Keystone Press Agency Ltd) 24 L'INCUNABLE - JUIN 1985 d'un Réjean Ducharme, — ce qui est plus marqué encore dans un autre récit trouvé au fonds Gagnon, «Le roi Mé-dée».D'autres nouvelles soulignent divers hiatus entre rêve et réalité.Un récit daté de 1971, «Les étudiants», pourrait bien avoir un point de départ autobiographique: une étudiante occupe toujours un même fauteuil à la Bibliothèque nationale du Québec et s'absorbe, avec un mélange de passion et d'ennui, dans l'étude de la symbolique.Ce qui ne l'empêche pas d'observer, à distance toujours égale, un étudiant tout aussi absorbé qu'elle dans ses habitudes studieuses.Pendant des mois, ils échangent entre eux des signes discrets de reconnaissance, de complicité, d'absences remarquées, de liens à peine perceptibles.« Tout avait commencé dans le silence de l'autre.Tout se terminerait dans le silence des autres.Entre les deux, un mince filet de vie.Le rire d'un enfant.Son cri.Son sommeil entre deux vagues.» Il s'agit en effet de la rencontre, finalement, puis de la liaison entre ces deux jeunes gens, de l'enfant qui naît de leur union, de leur séjour heureux sur une plage de Californie, de la noyade accidentelle de l'enfant, de l'hôpital psychiatrique pour cette mère éprouvée, du retour progressif à la vie dite normale et de la distance reprise, au bout du compte, à l'égard du jeune père redevenu «étranger».Après sa thèse sur le symbolisme littéraire chez Paul Claudel {Cinq grandes Odes), la période «UQAM» de Madeleine Gagnon se déploie sous le double signe du formalisme sémioti-que et du marxisme.« Poélitiques » sont des poèmes de combat qui veulent refléter les luttes de la classe ouvrière.Cependant existent des scissions entre les divers courants gauchistes québécois : le «collectif » de la revue Chroniques s'en prend, sous la plume précisément de Madeleine Gagnon, à Stratégie citée comme «un exemple de dogmatisme».Au critique R.Char-trand, elle reproche d'avoir commenté la pièce Bonjour, là, bonjour de Michel Tremblay en plaquant les concepts d'économie politique du Capital sur l'analyse de ce qui relève de l'idéologique, s'éloignant ainsi de la véritable critique marxiste selon Lénine et Brecht.Autre débat institué par Chroniques, sous la même plume: celui relatif à la langue de nos classes populaires.Puisque, dans le peuple.Denise Boucher, 1977.(MSS-265) l'inconscient renvoie à la culture bourgeoise, lorsqu'au contraire, chez le bourgeois, l'inconscient ne renvoie qu'à une culture populaire qui demeure la sienne dédoublée, l'intellectuel progressiste se doit de proposer, pour les masses exploitées, une connaissance adéquate des mécanismes du langage ainsi qu'une connaissance de la psychanalyse, car les masses ne sauraient se délivrer de l'aliénation aux idéaux bourgeois sans cette connaissance et sans cette prise de conscience.La contribution de Madeleine Gagnon — avec Jean-Pierre Pi- lote, son compagnon de vie, et l'ami Patrick Straram dans le bestiaire de qui elle est « la gentille Lionne » — à l'ouvrage collectif Portraits de voyage (I974) marque une étape de cet itinéraire.Bien entendu, des synthèses subsisteront, des accommodements: Pour les femmes de tous les autres (1975) sont des poèmes sociaux en langue populaire, alors qu'un article de cette même année sur «La femme et le langage » demeure plus proche de certains charabias formalisants que de la plénitude d'expression personnelle ici et là apparue chez cet auteur dès ses premiers essais.Au cours d'une troisième époque, Madeleine Gagnon lit et commente ses consoeurs européennes et du monde entier (les trois «Maria», Lidia Falcon, Eva Forest.).Elle développe notamment ses thèses dans Mon corps et l'écriture (10/18, 1976): « Mon cerveau, y écrit-elle, n'est pas linéaire.Voir la lutte prolétariene comme un seul et unique syntagme à enfiler toujours au travers de ce qui bouge?.(Non).Nos révoltes vont sourdre de toutes parts.Visqueuses, défilées, emmêlées, nouées ou tordues.Mon cerveau n'est pas-linéaire; mon sexe est circulaire, il se plie, se déplie et décrit des circonvolutions.» Ainsi cheminent donc la nouvelle pensée et la nouvelle sensibilité féminines.Madeleine Gagnon célèbre l'avènement d'écritures militantes en faveur du sexe et des classes opprimés, écritures reléguant le formalisme dans l'ombre et opérant, dans le champ de la fiction, une «coupure historique ».En même temps, elle dénonce une « récupération du formalisme par la droite fascinante », alors que les promoteurs québécois du mouvement [comme Nicole Brossard] sont déjà ailleurs: couronnement tardif, en tant que « mode » passagère — dans le style traditionnel de l'institution littéraire — de ce qui, déjà, «n'existe plus».«Devenir des lecteurs actuels des conditions de vie des masses dominées » : la «classe» des femmes, la classe ouvrière, — voilà, selon cette théoricienne, le digne objet de l'entreprise littéraire, aujourd'hui.Et voilà quelques-unes des révélations contenues dans les fonds de manuscrits d'auteurs féminins contemporains: une pâture de choix, on l'aura compris, pour les nouveaux chercheurs de nos lettres.?L'INCUNABLE — JUIN 1985 25 M.Roland Auger à la retraite ¦ La Bibliothèque nationale du Quebec perd un grand humaniste par Jean-Rémi Brault Nous sommes réunis ce soir pour souligner le début d'une nouvelle carrière pour notre collègue, M.Roland Auger.Car cette nouvelle carrière succède à quelques autres carrières selon un mode ascendant.Je n'oserais pas rédiger la biographie de notre collègue, à moins qu'un jour, moi aussi, j'entreprenne la rédaction d'une thèse de doctorat.en histoire.Mais, surtout pour les plus jeunes, je me permets de rappeler les grandes étapes de cette vie professionnelle qui, jusqu'ici, fut particulièrement féconde.M.Roland Auger est né à Sainte-Emilie de Lotbinière et a fait ses études secondaires et collégiales aux collèges de Saint-Laurent et Sainte-Marie.Il obtint son baccalauréat en bibliothéconomie et en bibliographie à l'École des bibliothécaires de l'Université de Montréal à la suite de la présentation d'une thèse biobibliographique sur Ludger Duvernay.Vous comprendrez mieux notre collègue lorsque vous saurez qu'il a aussi poursuivi des études spécialisées en stylistique française et en art dramatique.Enfin il a parcouru le cycle des études pour la maîtrise ès arts en littérature française et a entrepris la rédaction d'une thèse sur «L'épopée dans l'oeuvre de Emile Zola».En 1948, il entre à la Bibliothèque Saint-Sulpice, d'abord comme aide-bibliothécaire puis assistant-catalogueur au salaire mirobolant de 1 500 $ par année.Il restera à ce poste durant trois ans avec toute l'application requise.Le conservateur de l'époque, M.Damien Jasmin, écrira le 27 mars 1951 que M.Roland Auger est «compétent et appliqué» et «qu'il a rendu de précieux services ».Plus loin, dans la même lettre, M.Jasmin ajoute que notre collègue est «d'excellente tenue et d'une parfaite sociabilité avec tous les membres de notre personnel ».Je dirais volontiers que tel il fut, tel il est resté.Allocution prononcée par le conservateur en chef lors d'un dîner organisé en l'honneur de M.Roland Auger.De 1951 à 1959, il travaille à la Bibliothèque de la Ville de Montréal.Puis en 1959, il devient directeur de la Bibliothèque municipale de Ville Saint-Laurent.En 1962, il accepte d'aller à Québec, comme conseiller technique au Service des bibliothèques publiques.C'est en 1965, qu'il revient, pour de bon cette fois, à la Bibliothèque Saint-Sulpice, dont il contribuera puissamment à en faire la Bibliothèque nationale.Il fut d'abord conservateur adjoint pour les services techniques, puis secrétaire général, coordonnateur des collections spéciales et enfin, directeur du développement et de la conservation des collec- Roland Auger reçoit les hommages du personnel.(Photo Lesly Ménard) tions.Il fut égalemment, je le rappelle avec des sentiments d'infinie reconnaissance, conservateur en chef par intérim durant 18 mois.Cette fonction dont il ne voulait à aucun prix, quoiqu'il eut toutes les qualités pour la remplir avec dignité et compétence, cette fonction, dis-je, il l'exerça dans des conditions particulièrement difficiles.Si bien que je prétends qu'il épargna à cette institution, sinon de disparaître, du moins de péricliter de façon irréversible.Telles sont les grandes lignes de cette carrière.Dans le dossier de M.Roland Auger, j'ai trouvé une note manuscrite.Elle est signée de sa main, mais même sans signature, j'aurais reconnu l'humour et la qualité du style de l'auteur.Dans cette note, il avoue ceci: «J'ai pensé que mes stages comme plongeur et comme vendeur de chaussures avaient émaillé d'un éclat incongru les étapes de ma carrière.» Et c'est daté de 1965.Mais il faut avouer que, depuis ce temps, ses qualités de plongeur ne lui ont pas permis de se qualifier pour un quelconque concours olympique.Pourtant, décrivant la beauté de Gervaise dans L'assommoir, Emile Zola disait que «les boiseries et les carreaux de la vitrine, qu'on oubliait de laver, restaient du haut en bas, éclaboussés par la crotte des voitures».Et plus loin, il n'hésitait pas à avouer, parlant toujours de Gervaise, que «laisser les choses à la débandade, attendre que la poussière bouchât les trous et mît un velours partout, sentir la maison s'alourdir autour de soi dans un engourdissement de fainéantise, cela était une vraie volupté dont elle se grisait.» C'est cette dichotomie entre cette affection pour Zola et cette rage de propreté chez notre collègue qui nous plonge dans des rêveries et des interrogations douloureuses.Donc, malgré son jeune âge, M.Roland Auger se décide d'entreprendre une nouvelle carrière, une carrière qui 26 L'INCUNABLE — JUIN 1985 se déroulera ailleurs qu'à la Biliothè-que nationale.Bien sûr, chacun d'entre nous conservera de notre collègue un certain nombre de souvenirs personnels.Mais il m'apparaît que ces souvenirs pourraient tous être regroupés autour des dénominateurs communs suivants.D'abord, et peut-être avant tout, nous nous souviendrons d'un homme de contenu.Dire que M.Roland Auger est un homme cultivé, c'est également rappeler qu'il représente peut-être ce qu'on était convenu d'appeler «l'honnête homme du XVII' siècle ».Roland Auger est un humaniste, celui qui a absorbé et digéré la quintescence des connaissances utiles à un homme civilisé, celui qui, pour reprendre la belle expression de Daniel-Rops, celui qui «était l'homme qui a cultivé son esprit, qui a extrait de certaines disciplines des principes de pensée».Il a pu concrétiser cette culture et cet humanisme d'une façon bien particulière en gérant avec efficacité le développement des collections, en poursuivant avec un zèle infatigable la recherche des fonds de manuscrits et d'archives privées, en défendant avec une ardeur que je me garderai de vous décrire le droit indiscutable de la Bibliothèque nationale de développer un tel secteur.Roland Auger, c'est aussi l'homme d'une loyauté indéfectible.Loyauté envers l'institution qu'il servit avec compétence et dévouement pendant plus de vingt ans.Loyauté intelligente, comprehensive, éclairée et éclairante envers le conservateur en chef, dont il accepta d'être le conseiller pas toujours écouté mais le porte-parole toujours respecté.Et aussi loyauté envers ses collègues de travail à qui il apporta sans cesse collaboration et amitié et de qui il reçut collaboration, amitié, respect et, quelquefois, taquineries qui sont, paraît-il, la fine fleur de l'amitié.J'ajouterai même: loyauté envers lui-même.Et cela s'appelle: franchise, respect de ses propres convictions.J'appliquerai volontiers à M.Roland Auger ce que Romain Rolland disait de Tolstoï qu'il avait «cette loyauté de regard qui ne cache rien de soi et à qui rien n'est caché».Mais faut-il poursuivre ces remarques peut-être déjà trop longues et qui risquent de verser dans le panégyrique.Pourtant ces pauvres mots traduisent d'une façon bien malhabile mes sentiments de respect envers M.Roland Auger, de gratitude envers ce qu'il fut et de ce qu'il fit et de regret de le voir partir pour entreprendre cette nouvelle carrière qui sera au moins aussi brillante et aussi agréable que celle qui se termine aujourd'hui.En terminant, cher collègue, je tiens à vous adresser une dernière requête.Je vous demande avec insistance de rester très présent à l'évolution de cette institution.La tâche que nous assumons tous ensemble est telle que nous avons besoin de la collaboration et du soutien amical de tous ceux et de toutes celles qui croient en la nécessaire présence de cette institution.Je vous souhaite une très heureuse retraite, puisqu'il faut bien l'appeler par son nom, une retraite féconde, riche de multiples expériences.Et je vous assure de notre bien amical souvenir.fj L'INCUNABLE - JUIN 1985 27 nouvelles brèves La Bibliothèque et l'animation culturelle par Denis Roy Du 16 au 18 mai dernier s'est déroulé à la salle Saint-Sulpice de la Bibliothèque le Colloque Jacques-Cartier organisé par la Société historique de Montréal à l'occasion du 450e anniversaire du passage de Cartier à Hochelaga, site de Montréal.Parmi les nombreux conférenciers qui ont présenté des exposés pendant ces trois jours, mentionnons MM.François-Marc Gagnon, Marcel Trudel et Michel Bideaux, professeur à l'Université de Montpellier.A cette occasion, madame Marcelle Ranger, présidente de la Société Historique de Montréal, a rendu à monsieur Jean-Rémi Brault, conservateur en chef, un hommage particulier.« La Société Historique de Montréal profite de la fin de ce Colloque Jacques-Cartier pour honorer plus parti- culièrement un de ses membres qui a, depuis plus de dix ans, collaboré activement à la vie culturelle de notre Société.« La personne que nous voulons particulièrement honorer aujourd'hui est à la fois philosophe, théologien et historien.Il a enseigné l'histoire, mais il est surtout connu de tous pour ses réalisations dans le monde des bibliothèques.«Il fut d'abord, à la fois bibliothécaire en chef et professeur d'histoire jusqu'en 1970, au Collège Ste-Thérèse, qui deviendra le Collège Lio-nel-Groulx, pour ensuite occuper le poste de directeur du Centre des média au Collège Montmorency jusqu'en 1972.«Il enseigna pendant quatre ans à l'Ecole de hibliothéconomie de l'Uni- versité de Montréal.Au mois d'août 1974, il accéda au poste de conservateur en chef de la Bibliothèque nationale du Québec, poste qu'il occupe depuis lors.« Mesdames, Messieurs, j'ai le plaisir et l'immense privilège de décerner à monsieur Jean-Rémi Brault le titre de membre d'honneur de la Société Historique de Montréal.» ***** Les Amitiés Québec-Italie, association culturelle fondée dans les lieux de la Bibliothèque nationale il y a plus de deux ans, a présenté le 11 avril dernier, une conférence sur le chant traditionnel populaire italien illustrée par des chansons interprétées par le groupe Fogolar Friulan.28 François-Marc Gagnon, Marcelle Ranger, Jean-Rémi Brault et Sylvie Dufresne.L'INCUNABLE - JUIN 1985 Du 15 avril au 4 mai dernier, la Bibliothèque nationale a accueilli une exposition didactique sur La Reliure d'art: Odette Drapeau Milot et son Atelier LaTranchefile.A cette exposition étaient greffées plusieurs démonstrations illustrant le travail de reliure d'art, de même que trois conférences sur différents aspects de la reliure à travers les âges.***** Dans le cadre de la réunion de l'Association irlandaise des études canadiennes qui se déroulait à Kinsale (République d'Irlande), M.Jean-Rémi Brault a prononcé une conférence sur l'édition au Québec, le 12 avril dernier.La dernière des Conférences Aegi-dius-Fauteux a été présentée le 16 avril dernier à la salle Saint-Sulpice.Rappelons que le sujet de cette série de conférences était: «L'accès à l'information: l'impact de la législation récente sur les services d'information documentaire ».***** Le 29 avril dernier avait lieu dans la salle de lecture de la Bibliothèque nationale la troisième remise de la Médaille Jacques-Blanchet.Mme Michèle Thériault, soeur de l'artiste, et représentante de la succession Jacques-Blanchet, a remis elle-même la médaille à Michel Rivard.Rappelons que les deux récipiendaires précédents avaient été M.Sylvain Lelièvre et Mme Clémence Desrochers.Rappelons aussi, en dernier lieu, que tous les manuscrits de Jacques Blanchet, ses chansons, ses partitions musicales, ses disques, ont été déposés au Service des collections spéciales de la Bibliothèque nationale du Québec.Les Éditions Fides lançaient officiellement le 6 mai dernier à la salle de lecture de la Bibliothèque nationale leurs nouvelles parutions: 17 ouvrages, dont les sujets s'étendaient de la spiritualité à l'histoire en passant par un recueil de nouvelles et des romans pour la jeunesse.***** Le Festival de théâtre des Amériques, qui s'est tenu à Montréal du 24 mai au 4 juin dernier, n'a pas été qu'une suite de représentations théâtrales.Le colloque des femmes de théâtre et celui des critiques de théâtre se sont déroulés à la salle Saint-Sulpice de la Bibliothèque nationale.Ils ont regroupé des spécialistes des deux continents américains.fj Michèle Thériault remet à Michel Rivard la Médaille Jacques-Blanchet.(Photo Jacques King) L'INCUNABLE — JUIN 1985 Au nom du père et du fils Un gros livre qu'on redoute, puis par Serge Provencher À la seule lecture du titre Au nom du père et du fils, on se met inévitablement à redouter le pire.L'illustration de la couverture est en effet le plus bel épouvantail à lecteurs qu'il puisse être donné de contempler.De plus, comme il s'agit d'une oeuvre publiée en feuilleton dans La Presse — et que Roger D.Landry a fait autant pour notre lit- térature que Marc Garneau —, il est permis de croire que les 626 pages de l'ouvrage seront très longues à lire.Heureusement, aussitôt parcourus quelques-uns des premiers chapitres, on se rend vite compte que tel n'est pas le cas.Voici un texte bien mal servi par l'éditeur, tout simplement, et qui aurait mérité beaucoup mieux.Car s'il comporte certains défauts, les qualités y abondent, notamment en ce qui a trait au style.Celui-ci est vif, frais, soutenu, et dénote une maîtrise étonnante de la part de l'auteur d'une toute première oeuvre.En fait, sur ce plan, le grand mérite de France Ouellette aura été de donner dans l'écriture traditionnelle, tout en lui imprimant un sceau personnalisé.Par exemple, quantité de phrases héritent de celles qui les précèdent, que ce soit en rapport avec le rythme ou le vocabulaire.Des images bien senties contribuent également à en relever çà et là l'arôme, accompagnées de dialogues sans prétention mais qui tournent rondement.Deux personnages envoûtants Si l'histoire semble par ailleurs lente à démarrer, c'est que l'auteur présente d'abord ses principaux actants auxquels d'autres viendront plus tard se greffer.Parmi eux, Gros-Ours, l'Algonquin, et Biche Pensive, sa fille, seuls habitants (ou presque) d'un vaste territoire des Hautes-Laurentides.Ils ont fui sans cesse les Blancs en remontant toujours plus au Nord, jusqu'à ce que ces derniers les rattrapent un par un dans un mouvement irrésistible.Petit à petit, vers 1884, s'amorce alors la colonisation de la région, avec son lot de privations et de misères.Germent donc les maisons et éclôt le village, où trônera bientôt l'indispensable curé.Celui-ci est omniscient, omniprésent et omnipuissant, grand adepte, au surplus, de tyrannie et de machiavélisme.Ses diktats seront terribles, et démoniaque sa cruauté, toujours au nom de la charité ou de la morale chrétienne.Un jour, cependant, surgit de son troupeau docile une brebis galeuse.Elle a pour nom Philippe, le médecin.Ce dernier a sombré dans les bras de l'adultère, avec la complicité de l'exotique Biche Pensive.Leur relation est empreinte de passion mais dure peu de temps.Il leur est effectivement impossible de s'afficher, sans compter que l'Indienne meurt tout à coup en lui laissant un fils, qu'il ne pourra reconnaître.Et voici qu'un enfant de l'adultère.Aussi, durant les années qui suivent, Philippe voit-il grandir Clovis pour son propre malheur.L'enfant lui rappelle trop sa mère.Il souffre aussi de ces distances qu'il doit mettre entre la chair de sa chair et lui-même.Le garçon est en outre élevé au presbytère, contre toute attente, où il se meurt d'ennui.Enfin, il est bafoué, rejeté et humilié plus souvent qu'à son tour, à cause de la couleur de sa peau et de ses origines douteuses.Lentement mais sûrement, Philippe réussit toutefois à provoquer certains rapprochements.Il est ainsi conduit à aimer son fils plus que tout au monde.Clovis, lui, éprouve des sentiments ambivalents pour le médecin, ce qui ne l'empêche pas de l'admirer autant que faire se peut.C'est ainsi que, sur son conseil, il part quelques années pour étudier, dans le but de compléter ce cours classique qui lui permettrait à son tour de soigner les gens.Bien sûr, à son retour, Philippe ne retrouve plus tout à fait son enfant.Clovis est l'adolescent lettré que tous et chacun voient déjà en soutane.Seulement, le jour du mariage de son ami d'enfance, il est presque banni du village.Il s'enfuit donc dans les bois pour n'en ressortir que beaucoup plus tard, quand il sera amoureux de Judith.Naturellement, Judith est la fille de Philippe, ce qui oblige le médecin à opposer son veto à ces fréquentations.Puis, de fil en aiguille, il se voit contrain de révéler son secret à la face de tout le monde.Par ailleurs, à ce moment, Clovis est entre la vie et la mort, suite à son combat contre un carcajou.Comme si cela n'était pas suffisant, il est en plus accusé d'avoir tué Poléon Gadouas, personnage infect, alors qu'il n'a rien à voir dans cette affaire des plus sordides.30 L INCUNABLE — JUIN 1985 qu'on lit tout d'une traite Trop de muscles à la fin ! À ce stade, tout est donc prêt pour la finale, qui constitue le principal point faible d'un roman, jusque-là pourtant bien mené.Car tous les problèmes vont se régler de manière invraisemblable et quasi miraculeuse.C'est comme si l'on avait jeté en l'air cinquante-deux cartes à jouer pour les retrouver sous la forme du plus beau château, et tout ce qui nous avait fait vibrer voit sa crédibilité s'effriter en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.Que l'on parle des coupables, des gens malhonnêtes, des esseulés, des tourmentés ou des malheureux, chacun voit sa situation se régulariser, pourrait-on dire, de façon soudaine.Nul n'échappera à la vérité, à la punition, à l'amour, à sa vocation ou à son bonheur, c'est-à-dire à ce qui manquait pour que la terre soit le paradis.Peut-être s'agit-il tout bonnement de l'intervention du Saint-Esprit, sauf que l'oeuvre baigne à ce moment dans l'eau de rose.Cela est d'autant plus dommage que rien ne laissait présager pareils dénouements.Chacun des destins passait parfaitement la rampe, y compris les personnages à qui ils appartenaient.Signalons, par exemple.Biche, Honoré, Firmin, Alcide, Jérôme et même Soeur Framboise, lesquels constituent des êtres extrêmement bien dépeints.Ils ne sont certes pas étrangers à l'immense plaisir que l'on ressent à la lecture du roman, qu'ils soient attachants ou non.Enfin, au-delà de toutes les réussites et failles qu'il aurait encore été possible d'identifier, qu'il soit entendu que Au nom du père et du fils reste dans l'ensemble une oeuvre littéraire valable tant par sa forme que par la richesse de son contenu.Il fallait une bonne dose de courage pour brosser ainsi une telle fresque.Francine Ouel-lette y est pourtant parvenue avec beaucoup d'aisance, comme si l'uni- vers qu'elle proposait était au fond un peu elle-même.?Francine Ouellette, auteure du roman.(Éditions LA PRESSE, 1984).OUELLETTE, Francine.— Au nom du père et du fils, Montréal, Éditions La Presse, 1984, 626 pages.L'INCUNABLE - JUIN 1985 31 Les visages de la poésie Quand le graphisme redonne des ailes à la poésie À ces visages on pourrait ajouter vicissitudes, transformations, avatars, changements, métamorphoses et bien d'autres termes.Entre le poème qui naît dans l'esprit et sous la plume du poète et cette chose indéfinissable qui a lieu à l'instant de sa consommation et de sa jouissance il se produit inévita-blemment des phénomènes troublants.À moins d'être naïf, il faut au moins par Paul Gladu considérer ceux-ci.Même l'auteur le plus égocentrique ne peut oublier que son écrit lui survivra et que son degré de succès dépendra d'une présence étrangère et de circonstances inconnues.À l'origine il n'y a pas de problème.Dans le cas de la tradition orale, c'est une affaire entre bouche et oreille et la chance fait le reste.Nos enfants connaissent À la claire fontaine avant de savoir lire.Mais —j'ai failli dire hélas ! — les humains ont appris à lire et à écrire.Déjà, avec l'écrit, la poésie y perd quelques plumes parce qu'on peut en prendre connaissance sans même ouvrir la bouche.Ce qui rend presque futile toute cette stratégie basée sur la ponctuation, les temps de respiration, la musique tirée des assonances et de l'allitération, le jeu subtil des muettes et le reste.Au fait, la poésie c'est quoi ?Au départ, de nombreux obstacles s'opposent à la lecture, à commencer par l'écriture illisible de certains (depuis Gutenberg, l'imprimerie nous épargne cette épreuve); l'apparence monotone de certaines dispositions, presque toujours dues à l'attachement à des traditions et à des conventions désuètes ; l'obscurité voulue du contenu ; et les conceptions excentriques de maints poètes.Comment pouvons-nous trouver de la poésie dans les Discours en vers de Voltaire, les Satires de Mathurin Régnier, les interminables strophes de Lamartine et compagnie et, particulièrement, les immenses textes rimes des Shelley et des Milton.A ce titre, les passages enchanteurs du colossal The Faerie Queene, de Spenser, n'empêchent que l'oeuvre soit démesurée et presque effrayante.La poésie peut-elle se produire à travers ces pierres d'achoppement?Des considérations d'ordre psychologique et physiologique devraient avertir nos disciples d'Erato qu'il y a des limites à l'attention et à la sensibilité et qu'il existe toujours des rapports délicats entre la forme et le fond, en dépit de toutes les expériences et audaces de la poésie moderne.On est obligé de conclure que, fréquemment, des «poèmes», n'ont existé que dans l'imagination de leur père ou de leur mère et que, de toute Une épreuve d'une page de Ulysses corrigée par James Joyce.Pauvre imprimeur.32 L'INCUNABLE — JUIN 1985 IL PLEUT IL PLEUT.Poème tel que conçu graphiquement par Guillaume Apollinaire.(Calligrammes.Librairie Gallimard.Paris).L'auteur s'adresse à l'oeil autant qu'à l'oreille.évidence, leur prose rimée ou travestie n'a jamais connu la moindre étincelle poétique.Ironiquement, nos cousins les Français qui ont traditionnellement détenu le monopole de la raison et de la logique, ont été lents à s'affranchir des carcans de la métrique.Shakespeare écrivait en vers libres.Un siècle avant la merveilleuse aventure des Symbolistes français, les vers libres de Francis Vielé-Griffïn et les raisonnements lumineux de Valéry, Edgar Allan Poe posait dans The Poetic Principle et The Rationale of Verse les principes de base de toute la poétique à la fois véritable et anticonformiste de notre époque ! À noter que Vielé-Griffin était aussi d'origine américaine.Selon Poe, le poème qui dépasse une certaine longueur n'est plus un poème.Comment conserver de l'unité à un texte de 17 pages (Lautréamont.Les chants de Maldoror) ou aux tirades sempiternelles de Wordsworth (pour- tant parsemées de fragments admirables) ?Évidemment, Victor Hugo (le plus grand — « hélas ! » comme a dit Gide) a joué en virtuose avec les formes fixes.Des Djinns, de la Légende des siècles, à ses dernières oeuvres, où il livrait des blocs d'émotion poétique libres et intenses, il a ouvert la porte à toute une génération d'expériences inédites.Les magnifiques impudences de Rimbaud, les étranges versets de Claudel et les hardiesses de tant d'autres — surtout, l'extraordinaire entreprise de Stéphane Mallarmé — ont à jamais permis la libération et l'épanouissement de la poésie française ! Avec Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, Mallarmé a déclenché une véritable révolution dont les échos se font entendre jusque chez nos auteurs québécois contemporains (Michèle Lalonde, Paul Chamberland, Raoul Duguay, Lucien Francoeur, Paul-Marie Lapointe, Albert G.Pa-quette, etc.).Combinant la forme, le fond et la présentation graphique, ce poème ressemble à une partition musicale en ce sens qu'il suggère des temps forts et des temps faibles, des modulations, des hésitations et nombre d'autres nuances de l'expression.On a fait allusion au ciel étoile, à cause des intentions et des indications strictes de l'auteur quant au format et à la typographie.Il reste que cet homme direct venait (en 1897) de remettre en question la poésie du monde entier et Portrait de Charles Hamel dessiné par Paul Gladu.qu'enfin quelqu'un tenait compte, non seulement de l'oreille mais aussi de l'oeil, de la mémoire visuelle et de l'architecture du verbe.Il y a presque cinquante ans, une Enquête sur la poésie a été faite en France par Georges Barrelle.Il a récolté plus de 150 définitions de la poésie.Laquelle retenir?Je suis perplexe.J'avoue que je me sens comme devant l'effet Kirlian, — ces étranges irradiations photographiques évocatrices de l'aura.J'admire sans vouloir vraiment aboutira une formule, de peur que.fj (à suivre) Projection dans l'avenir, poème de Chartes Hamel mis en page par Arthur Gladu.(Ate- liers d'arts graphiques, n°2, 1947).Limage accentue l'effet de la parole.L'INCUNABLE JUIN 1985 33 nos lettres en silhouette Monique Larouche -Thibault QUELLE DOULEUR! roman Boreal Kxpress Une enfance heureuse, le vieux Québec poétique et une Irlande curieuse par Serge Provencher L'intelligence et la joie de vivre Le premier tome des mémoires de Françoise Gaudet-Smet comblera les attentes de son vaste public.Il lui ressemble à s'y méprendre.Un souffle d'énergie et de vie le balaie de part en part.Tout déferle à sa vitesse coutu- mière, comme si elle n'avait pas que cela à faire.Pourtant, si le rythme est rapide, le livre est bien ciselé au contact d'un outil qu'elle possède à merveille et qui s'appelle la langue.La période ici couverte va à peu près de 1902 à 1918, c'est-à-dire de sa naissance jusqu'à l'Ecole normale.Déjà, Françoise est dévorée par la soif de connaître et la curiosité, qu'elle peut en partie satisfaire dans le va-et-vient du magasin-général de ses parents où tout se trouve (du bureau de poste à la centrale téléphonique).De son milieu rural, elle fait ressortir sa beauté dont elle ne peut se passer, et aussi certains de ses inconvénients.Elle se voit entre autres forcée de refaire sa cinquième année parce qu'il n'y a pas de sixième en ce village.Le tout est épicé de mots d'esprit et de calembours amusants, reflets d'une intelligence et d'une joie de vivre assez exceptionnelles.Un instant de sérénité avant la délivrance Le roman de Monique Larouche-Thibault ne révolutionne rien sur le plan de l'écriture.Celle-ci est sobre, sage et simple, un peu à l'image de l'intrigue.En revanche, nonobstant sa linéarité, certaines maladresses et divers tics, le récit parvient à franchir la rampe et à nous émouvoir grâce à l'authenticité des sentiments qui le scandent.Le personnage de Rita connaît en tout cas une existence qui ne peut laisser personne indifférent.Bousculée, humiliée, rejetée, son sort est horrible et carrément insupportable.Elle lutte pour s'arracher à une douleur tant physique que morale dans un combat sans trêve et sans merci, jusqu'à ce qu'elle refuse la mort et tienne à vivre en essayant finalement de s'aimer soi-même.Mais la Buick de Dédé Ménard viendra mettre fin à ce rêve, en désintégrant la handicapée qui se déplaçait tranquillement sur le chemin reliant Saint-Amédée et Doran-ville.Au fond, tout compte fait, sans doute ne faut-il jamais désespérer, puisque, quoi qu'il arrive, il y a toujours une délivrance, même si elle tarde parfois et se nomme la mort.GAUDET-SMET, Françoise.— Par oreille, Montréal, Leméac, «Vies et mémoires», 1985, 230 pages.LAROUCHE-THIBAULT, Monique.— Quelle douleur! Montréal, Boréal Express, 1984, 131 pages.34 L'INCUNABLE JUIN 1985 Pierre Chaloult Québec, mon pays, mes amours m Louis Gauthier Voyage en Irlande avec un parapluie récit Micheli ] ri ' roman vlb éditeur Un voyage dans le temps Bien qu'il s'agisse en réalité d'un manuel d'histoire sur la vieille capitale, Québec, mon pays, mes amours est à l'opposé de ce à quoi ont été habitués dans ce domaine les Québécois de trente ans et plus.L'ouvrage s'ouvre par exemple sur une interview imaginaire avec Samuel de Champlain, qui brosse un autoportrait et un tableau de notre passé.Viennent ensuite des chapitres portant sur quelques-unes des dates les plus importantes de l'histoire revue et corrigée de la ville, où l'auteur prend plaisir à pointer du doigt certains faits qu'il juge fondamentaux.Il insère entre temps des citations à la pelle, tirées de sources diverses ou de chercheurs passionnés comme l'historiographe Pierre-Georges Roy, mais sans que la lecture n'en souffre pour la peine.Son style éclaté semble d'ailleurs expressément conçu pour qu'il soit ainsi, comme s'il était au service de ces écrits qu'on découvre.Pierre Chaloult adopte enfin un ton qui convient parfaitement aux circonstances, tout en sachant s'effacer pour mieux laisser parler ces archives vivantes et qui en ont long à dire.Renaissance à la vie Les stigmates d'une enfance malheureuse accompagnent Josse sans lui laisser de répit.Impossible d'oublier ce qu'elle fut — une chose ressemblant à un tas de chiffon à langer — sous le toit familial si sombre et si triste.Elle a manqué de tout, systématiquement, mais surtout de l'amour refusé par sa mère (qui sera internée) et son père (qui se suicidera).Quant à ses frères qu'elle a élevés, comme pour compléter le tableau, l'un sera abattu par la police et l'autre mis sous les verrous.Aussi, le jour où lui sera offert un manuscrit décrivant une enfance auréolée de merveilleux et de bonheur, celle de Bleue, Josse aura un choc terrible : elle découvre que peuvent être belles les premières années de la vie.Au début, elle refuse d'y croire, mais peu à peu le discours de la fillette atténuera la douleur inhérente à chacune de ses plaies.Josse renaîtra alors, au fur et à mesure de sa lecture, dans une lente réconciliation avec elle-même.Enfin, étant donné que s'entrecroiseront ici deux destins opposés, les pires angoisses alterneront avec la joie, en des contrastes d'une violence rare.La recherche de l'éden Six ans après que trop peu de lecteurs eurent accompagné les personnages de Souvenir du San Chiquita en Amérique du Sud, Louis Gauthier nous convie cette fois-ci à un voyage au pays de Joyce et Beckett.Sangria et soleil ont donc fait place au gin et à la pluie, tout comme l'intrigue policière a été remplacée par des impressions.Pourquoi l'Irlande?Parce que le personnage-écrivain aspire à l'éternité et a le goût de fuir n'importe où, en autant qu'il se sorte de sa routine et de son Québec.Comme on le devine, bon nombre des espoirs relatifs à ce vert pays et aux gens de Dublin vont cependant se métamorphoser en déceptions.L'auto-stoppeur croise entre autres une armée d'imbéciles, au détour d'un Woolworth comme les nôtres ou d'un «Pizzaland » digne d'ici.Puis, c'est la rencontre avec Kate-la-catholique, à la peau blanche comme une hostie, avec laquelle il «communiera» avant de s'envoler.Hors de tout doute, le récit est magnifique, bien que trop bref, et confirme l'efficacité d'un auteur auquel il ne reste qu'à être plus prolifique.CHALOULT, Pierre.— Québec, mon pays, mes amours, Montréal.Leméac, «Ouvrages historiques», 1985, 214 pages.LA FRANCE, Micheline.— Bleue.Montréal.Libre Expression, 1985.154 pages.GAUTHIER, Louis.— Voyage en Irlande avec un parapluie, Montréal, VLB Éditeur.1984.75 pages.L'INCUNABLE JUIN 1985 35 Jacques Keable L'information sous influence Comment s'en sortir vlb éditeur Un mauvais pamphlet sur les « méchants » patrons de la presse Comment rendre compte d'un livre dont l'auteur lui-même proclame l'inutilité aux dernières lignes ?Après avoir essayé, non sans talent et non sans ingéniosité, et non sans épanchement de bile, de justifier son titre L'information sous influence, comment s'en sortir?M.Jacques Keable écrit avec bon sens au bas de la page 222 : « .unjournal est toujours le journal de ses propriétaires.Et il en sera toujours ainsi.» Alors ?Le livre-pamphlet, ainsi qualifié par l'auteur et l'éditeur, a pour but de rappeler que trois hommes contrôlent les quotidiens français du Québec; qu'en radio-télévision, « tout passe par TVA, Radio-Canada, Télémédia et Radio-Mutuel » ; de démontrer que c'est nocif et de proposer des remèdes.Attaquer MM.Paul Desmarais, Pierre Péladeau et Jacques Francoeur en se moquant lourdement d'eux est trop facile et ne prouve rien.M.Keable attribue à ces hommes une théorie de l'objectivité à laquelle ils n'ont fort probablement jamais pensé et selon laquelle ils pourraient être remplacés à la direction de leurs journaux respectivement par M.Paul Rose, Mme Lise Payette et M.Yvon Charbonneau.« L'information ne s'en ressentirait en aucune façon, écrit spirituellement l'auteur, étant entendu que les propriétaires n'interviennent pas dans la salle de rédaction qui, elle, n'est qu'un simple miroir, professionnellement posé sur la société.» Un journaliste intelligent et un peu renseigné (ces deux adjectifs et le substantif qui les précède forment quasiment un pléonasme) connaît grosso modo les opinions de son patron.M.Rose propriétaire de La Presse, Mme Payette du Journal de Montréal et M.Charbonneau du Soleil ne seraient pas les personnes que nous connaissons mais des capitalistes.Tout comme en sont MM.Desmarais, Péladeau et Francoeur.C'est pour cette raison et non pour celles que peut insinuer M.Keable que « l'information ne s'en ressentirait d'aucune façon».Les rédacteurs sauraient sans qu'on leur fasse un dessin qu'ils devraient changer d'emploi s'ils veulent mousser le socialisme, par exemple.Que M.Keable s'en prenne à des confrères autorise à lui poser des questions.Dans les journaux qui l'ont salarié, s'amusait-il à faire la nique aux propriétaires?A Québec-Presse puis au Jour de MM.Yves Michaud et Jacques Parizeau, était-il plus objectif, plus «honnête » qu'il ne l'avait été à La Presse! Les deux premières feuilles auraient-elles publié de lui une défense et illustration du libéralisme économique, un réquisitoire contre la social-démocratie ou le nationalisme ?Ces interdits auraient été dans la nature des choses puisque «un journal est toujours le journal de ses propriétaires ».Les propriétaires de nos quotidiens, visiblement M.Keable ne les aime pas.C'est son droit.On peut faire des réserves sur chacun d'eux mais tout journaliste de carrière assez âgé pour être le père de M.Keable lui dira que le «joug» qui pèse sur les rédacteurs de nos principaux quotidiens est bien léger par rapport à ce qu'il fut à certaines époques.Grâce aux syndicats dans une certaine mesure, mais pas seulement grâce à eux.Malgré ses efforts, M.Keable ne démontre pas que La Presse et le Journal de Montréal, et leurs frères et soeurs, trompent volontairement et systématiquement leurs lecteurs.Et c'est là l'essentiel car, à n'importe quel journal, par Willie Chevalier un lecteur assidu peut adresser des reproches attendu qu'il n'est pas d'institution parfaite.L'auteur de L'information sous influence désire «l'éclosion d'une presse pluraliste, en amenant l'Etat — et des précédents existent ailleurs — à reconnaître en faits, et non seulement en principe, le droit démocratique sacré non pas d'« un » public abstrait mais « des » publics à l'information qui leur est nécessaire.» Dans toute la France et particulièrement à Paris, il y a eu prolifération de quotidiens et d'hebdomadaires dès après la Libération ?Combien en reste-t-il ?Que sont-ils devenus?Qu'ont fait «les» publics de «l'information qui leur est nécessaire?» Combien de journaux anglais sont disparus depuis la guerre?Et combien de journaux américains?Et combien de canadiens?La disparition de quotidiens et de grands hebdomadaires à fort tirage s'explique évidemment par le fait qu'ils perdaient constamment des revenus de la réclame publicitaire au profit de la radio-télévision.Quelles lois auraient pu faire qu'il en fût autrement?Le Québec pouvait-il échapper à une tendance universelle?Vraiment, M.Keable veut trop prouver.Il écrit (p.118) que La Presse est «sous la coupe directe de Power Corp., dont le conseil d'administration est constitué d'une brochette de multimillionnaires majoritairement anglophones d'origine canadienne, américaine et européenne.C'est donc-assez singulièrement que, depuis ce temps, l'administration de quatre quotidiens francophones, dont Vex-«plus grand quotidien français d'Amérique» s'effectue vraisemblablement en anglais.» M.Keable semble ignorer ou croire que ses lecteurs ignorent tous que Power Corp.est un holding, soit 36 L'INCUNABLE — JUIN 1985 « une société qui contrôle, grâce à une participation dans leur capital, un groupe d'entreprises liées ainsi par une communauté d'intérêts ».La Presse est une possession, entre autres, de Gesca Ltée, elle-même filiale en propriété exclusive de Power Corporation, de sorte que c'est bien indirectement, et rien qu'à l'assemblée annuelle, qu'un administrateur de Power pourrait intervenir dans les affaires du journal.Et si M.Keable veut bien consulter la liste des membres du conseil d'administration, il aura tôt fait de se persuader que tous ont bien d'autres chats à fouetter.Il faut reconnaître à l'auteur un mérite : il s'efforce de répondre à sa question : «comment s'en sortir?» Il considère que « les revenus des journaux leur viennent, pour l'essentiel, de la publicité, et que cette publicité est le fruit d'une taxe privée, générale et obligatoire.» Or, les clientèles de journaux comme Le Devoir et The Record (de Sherbrooke) consomment proportionnellement autant que celles de La Presse et du Journal de Montréal; elles devraient donc « retrouver, dans les journaux de leur choix libre, légitimement, un retour équivalent à ce qu'elles ont versé en taxes à la consommation.» Comment y arriver?« En puisant, dans un fonds constitué à cet effet, les sommes requises pour cette compensation légitimement due aux publications discriminées.» L'auteur prend environ cinq pages pour expliquer le fonctionnement de son système, qui ne peut être administré que par l'État (fédéral ou provincial?on l'ignore).L'idée n'est pas bête et, comme d'autres de M.Keable, mérite discussion.Ce n'est pas demain la veille du jour où on lui donnera suite.En attendant, apportons un élément à la discussion.Quand le News Chronicle de Londres est mort, il tirait à plus de deux millions d'exemplaires mais il n'avait presque pas d'annonces.On peut très bien concevoir qu'un de nos grands quotidiens se trouve dans une situation identique.L'État devrait-il et pourrait-il, en vertu du plan Keable, obliger ses concurrents et les stations de radio-télévision à faire vivre ce journal par leurs cotisations au fonds compensatoire ?Passant trop peu de temps devant le petit écran, je ne saurais discuter honnêtement des opinions de l'auteur de L Information sous influence sur la presse électronique.Pierre Péladeau.Enfin, M.Keable dirigera sans doute un jour un quotidien ou un grand hebdomadaire conforme au projet qu'il a déjà exposé — à M.Péladeau.On souhaite qu'il avertisse alors ses collaborateurs qu'une objectivité «biaisée», «élaborer sur», des «publications discriminées » ne sont pas des expressions françaises.Il pourrait aussi leur dire qu'il y avait des « libertarians » bien avant l'apparition de M.Reagan sur la scène politique et que ce mot se traduit par « libertaires » et non pas « libertariens ».À peu près en même temps que l'ouvrage de M.Keable paraissait un «divertissement » intitulé Chesty: sur glace avec un twist de M.Jacques Olivier, auteur d'un roman paru l'an dernier, Les militaires ont envahi Manhattan, qui a fait du bruit dans Landerneau surtout à cause de sa postface d'une quarantaine de pages au titre éloquent: «L'État, le pouvoir, mon cul ».Des critiques ont déjà fait observer qu'il faut une sorte d'état de grâce pour lire certaines oeuvres: telle qui vous tombe des mains aujourd'hui vous captivera dans cinq ans, et inversement.Le roman et le divertissement de M.Olivier m'ont paru sans queue ni tête et c'est pourquoi je n'ai pu les lire du commencement à la fin mais en les ouvrant plusieurs fois au hasard comme on fait d'un recueil de maximes ou de poèmes.Parfois rebuté par les obsessions et pratiques sexuelles des protagonistes, j'ai été amusé par la façon dont elles sont exposées, et amusé surtout par la cocasse Chesty qui, dans les deux livres, où qu'elle se trouve, parle constamment de politique québécoise, canadienne, voire internationale et d'information écrite et électronique quand elle ne se livre pas à une gymnastique aussi personnelle que ses réflexions.L'austérité en moins et — pardonnez! — le «cul» en plus.M.Olivier a les mêmes préoccupations, à peu près, que M.Keable : l'information.La postface à son roman est une charge contre Radio-Canada et surtout contre M.Pierre O'Neil, grand patron du service de l'information au réseau français.Le tort de ce dernier, si tort il y a, mais on gagne sa vie comme on peut, c'est d'avoir pensé qu'il réussirait la quadrature du cercle: assurer l'objectivité de l'information et promouvoir en même temps l'unité nationale telle que conçue par les politiciens fédéraux, M.Pierre-Elliott Trudeau en tête.Vaste entreprise ! aurait dit De Gaulle une des nombreuses bêtes noires de notre grand homme.M.Olivier est un colérique gai, heureuse contradiction dans les termes et dans le fait.Il prend au sérieux les motifs de son irritation mais ne se prend pas lui-même au tragique, ce qui donne à sa prose un ton original.Il lui manque de ne pas savoir composer un roman mais on peut croire que «ça viendra».fj L'INCUNABLE — JUIN 1985 37 La Voix des Mille-Îles L'histoire d'un hebdomadaire et de son fondateur par Jean-Rémi Brault La Bibliothèque nationale poursuit son programme de microfilmage et inscrit un nouveau titre au catalogue de ses microéditions.Le personnel de l'atelier de microphotographie vient, en effet, de terminer le microfilm de La Voix des Mille-Iles.C'est l'occasion de rappeler ce que fut cet hebdomadaire et surtout de se souvenir de son fondateur, Lionel Bertrand.Mais c'est aussi, dans un premier temps, l'occasion de rappeler l'importance de ces nombreux journaux hebdomadaires, plus de cent soixante-quinze, qui jouent un rôle souvent fort dynamique dans la communauté québécoise.En fait, parlant des journaux hebdomadaires, il importe de ne pas confondre les journaux qui «se nourrissent principalement de potins émanant de la colonie artistique de Montréal»' et les «hebdos de province».Ensemble, «depuis I960, la presse hebdomadaire a connu une progression exceptionnelle.Le tirage global des hebdomadaires atteignait 6,5 millions d'exemplaires au Québec, en 1979, dépassant ainsi largement le million et quart des quotidiens ».2 Miroirs des régions A une exception près, ces journaux dits «hebdos de province» sont publiés effectivement dans les régions autres que Montréal et Québec.Leur tirage varie forcément selon la concentration de la population, quelquefois selon la concurrence qu'ils se livrent entre eux et, sans doute, selon un certain nombre de facteurs socio-politiques dont quelques-uns voisinent l'impondérable.Ainsi, le tirage des vingt-cinq «Hebdos A-l » totalise 248 514 exemplaires, soit une moyenne de 9 941 exemplaires par titre.D'autre part, les hebdomadaires membres du groupe «journaux Select du Québec » sont au nombre de 47, ils publient ensemble 687 978 exemplaires, soit une moyenne de 14 638 exemplaires par journal.3 Ces statistiques méritent d'être mentionnées.Elles témoignent de fa- L'AGORA DU QUÉBEC À STE-THÉRÉSE PROJET D'UN GIGANTESQUE THÉÂTRE EN PLEIN-AIR çon éloquente du rôle joué par ces publications.Ces journaux véhiculent souvent une idéologie, cristallisent certains mouvements d'opinion, servent d'animateurs sociaux, culturels et quelquefois politiques.Plus que les quatre quotidiens régionaux, plus surtout que les grands quotidiens nationaux, ils s'intéressent à la vie quotidienne des «gens ordinaires» de la ville ou de la région où ils sont publiés.Sans habituellement verser dans le po-tinage, ils suivent les événements politiques ou culturels de la localité ou de la région, diffusent les nouvelles de la vie politique locale ou municipale, de la vie paroissiale, de la vie scolaire.Ainsi, ils apportent un heureux complément aux quotidiens surtout nationaux dont les centres d'information et les centres d'intérêt se situent à un autre échelon.«Les hebdos régionaux dans 61% de leur espace non-commandité traitent des informations locales et régionales ».Et les auteurs de la même analyse ajoutaient: «Les hebdos régionaux consacrent plus d'espace que les hebdos nationaux aux secteurs suivants : la vie urbaine et municipale, la vie économique, le sport amateur, les vacances».4 Davantage préoccupés par les soucis quotidiens de leurs lecteurs, souvent originaires eux-mêmes de cette ville ou de cette région, les rédacteurs des journaux hebdomadaires régionaux offrent un produit qui répond aux besoins de leurs concitoyens.C'est ce genre de journal, un hebdomadaire régional, tout dévoué aux intérêts de sa région, c'est-à-dire la région du comté de Terrebonne, que Lionel Bertrand fondait en 1937.«Le 3 décembre 1937, écrit-il, je fondais l'hebdo La Voix des Mille-Îles, appelé à desservir la région de Sainte-Thérèse que baigne la rivière des Mille-Iles, ainsi nommée à cause de la seigneurie qui, à l'origine, en portait le nom ».Et il ajoutait, toujours dans ses Mémoires: «Jamais je n'ai cessé depuis d'en être le directeur et, tout au long de ma carrière publique, il me fut un auxiliaire précieux, voire indispensable.Quelques semaines plus tard, mon frère Georges entrait au journal, et tous deux nous y sommes encore ».' Grâce à cette fondation, Bertrand s'implique dans l'Association des Hebdomadaires de langue française dont il devient d'abord secrétaire-trésorier, puis président pendant de longues années.Cette association regroupe 116 membres qui représentent 103 journaux hebdomadaires régionaux.'' Rien n'est plus éloquent ni davantage révélateur que de parcourir la liste des responsables de ces journaux.On découvre une pléiade de futurs hommes politiques, de toutes couleurs, et de personnages qui déjà, à ce moment, exercent une influence importante dans leur patelin.Fierté d'un coin de pays Ce journal, que les deux frères Bertrand dirigèrent jusqu'à leur décès, c'est-à-dire durant plus de 40 ans, est à l'image et à la ressemblance de dizaines d'autres hebdomadaires régionaux du Québec.C'est d'abord un L'INCUNABLE JUIN 1985 journal soucieux d'épouser toutes les préoccupations de la région et de ses habitants, un journal qui vibre au rythme des préoccupations de la région et qui cherche à faire vivre ses lecteurs au diapason de la communauté régionale.Nul, peut-être, plus que Lionel Bertrand n'a aimé cette région des basses Laurentides, dont il connaissait la grande et la petite histoire.Nul sans doute n'a connu et aimé un aussi grand nombre de citoyens et de citoyennes de cette région.Or cet amour de son coin de pays et de ses habitants s'étalait à pleines pages dans le journal.Tous les événements de la vie des municipalités, des paroisses, des commissions scolaires étaient relatés, expliqués, illustrés.Que dis-je, la vie des familles, les naissances comme les décès, les mariages, les anniversaires, tous ces événements qui tissent la vie familiale étaient présents, parce que les deux directeurs «connaissaient tout le monde » dans la région.À lire La Voix des Mille-Îles, le lecteur avait facilement l'impression, et souvent le plaisir, de faire partie d'une famille.Le style chaleureux de Lionel Bertrand incitait les lecteurs du journal à s'intéresser à la vie de la région, à partager ses joies et ses deuils, à épouser ses préoccupations.Pourtant, ce journal, les frères Bertrand l'ont porté à bout de bras.Le nombre des employés était limité au budget disponible, la petite équipe devait tout faire, depuis la cueillette de la publicité et la rédaction des articles jusqu'aux soucis de la mise en page, de l'impression et de la diffusion.Notes historiques Mais qui était Lionel Bertrand?Il était né en 1906 à Saint-Jovite d'un père forgeron.Aîné de six enfants, il devint orphelin à douze ans, son père succombant à la grippe espagnole le 24 décembre 1918.La famille revint à Sainte-Thérèse de Blainville qui est la patrie des Bertrand.Grâce à la générosité de monseigneur Joseph-Eugène Limoges, d'abord curé de Saint-Jovite puis évêque de Mont-Laurier, il poursuit le cycle des études classiques au Séminaire de Sainte-Thérèse, ce «vénérable séminaire térésien »7 qu'il a tant aimé.Il est membre du 88l cours, dont la devise était « ni regret du passé ni peur de l'avenir», de ce cours «surnommé à tort ou à raison la classe modèle »." Son confrère de classe le plus célèbre sera certes Paul Sauvé, à qui il conservera toujours la plus profonde amitié malgré les divergences politiques.Lors de son décès, il écrira dans La Voix des Mille-Iles du 7 janvier I960: «Il était mon confrère de classe, et bien que nous n'étions pas sur les mêmes sentiers politiques, je savais son amitié.» Il quittait ses études après la rhétorique.«Le journalisme m'attirait.Il me devenait par ailleurs impossible de franchir le seuil de iuniversité ; les moyens financiers manquaient et je devais aider ma famille ».'' Mais ce serait en deçà de la vérité de dire qu'il resta fidèle à son Aima Mater.Il lui conserva une vénération inconditionnelle qui s'est exprimée publiquement par des regrets, voire des protestations lorsque cette institution séculaire devint un collège public en 1967.Dès son temps de collège, Lionel Bertrand s'intéresse à la vie politique.En 1925, il est en classe de rhétorique, il prend une part active à la campagne électorale fédérale.En 1926, il devient fonctionnaire du ministère québécois de la Voirie.Et pendant dix ans, il collabore activement avec Athanase David et Jules-Édouard Prévost, respectivement députés à Québec et à Ottawa.«Puis en 1936, le premier gouvernement Duplessis, mon renvoi de la fonction publique, l'obligation de rebâtir, de construire par moi-même.Je fonde La Voix des Mille-Iles, un outil indispensable dans ma première élection fédérale en 1940».10 Carrière politique Car c'est en 1940 que débute sa carrière d'homme politique et de député.Élu député libéral du comté de Terre-bonne à la Chambre des Communes, Lionel Bertrand, le fondateur de La Voix des Mille-Îles.en 1940, il démissionne en 1944 pour se présenter comme candidat libéral du même comté aux élections provinciales.Défait lors de ces élections, il redevient député fédéral, en 1945, toujours du même comté.Il est réélu en 1949 et en 1953.En 1957, «ilne brigue pas les suffrages, étant sur la liste des quelque dix-sept sénateurs que le premier ministre St-Laurent doit nommer.M.St-Laurent remet les nominations après les élections et John Diefenbaker les gagne »." En I960, il revient à la vie politique.Élu député provincial du comté de Terrebonne, il est nommé secrétaire de la province et ministre responsable du tourisme.Réélu en 1962, reconduit dans ses mêmes fonctions, il devient en 1963 le premier titulaire du nouveau ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche.Et en 1964, il est nommé membre du Conseil législatif jusqu'en 1969 alors que ce Conseil est aboli.Il décéda en 1979.C'est donc une carrière politique qui aura duré trente années.Ce qui ne l'a pas empêché d'exercer de multiples autres activités dans son milieu de vie : membre du Conseil d'administration de la Caisse populaire de Sainte-Thérèse, président de l'Association des hebdomadaires de langue française du Canada, vice-président de l'Union internationale des journalistes catholiques, membre du Conseil d'administration de l'Institut canadien de l'Éducation des adultes, membre de la Commission générale des Semaines sociales du Canada, président de la Fédération canadienne des directeurs de journaux et périodiques catholiques, président de la Commission scolaire de la Ville de Sainte-Thérèse, président de la Société canadienne d'histoire de l'Église catholique, président de la Société amicale des aveugles.Et quoi encore ?L'INCUNABLE JUIN 1985 19 microfilm Un modèle de fidélité Présent à la vie politique bien sûr, mais aussi présent à la vie sociale, économique et culturelle de sa région, il fut un véritable animateur, même avant que ce mot étymologiquement si beau, ne soit galvaudé et apprêté à tous les bouillons.Tous ceux qui ont connu Lionel Bertrand conservent le souvenir d'un gentilhomme, chaleureux, presque fraternel.Le maréchal de Ta-vanes écrivait au XVIe siècle: «Commander à un royaume ou à sa maison, il n'y a de différence que les limites.» Semblablement, on oserait presque dire que les citoyens du comté de Terrebonne, et davantage ceux de Sainte-Thérèse, étaient pour lui une famille.Fort attaché aux valeurs ances-trales, à la vie de famille, Lionel Bertrand fut un modèle de fidélité : fidélité à sa famille et à ses amis, fidélité au parti politique dont il partageait les convictions, fidélité aux valeurs culturelles dont son journal La Voix des Mille-Iles fut le véhicule.fj 1 TREMBLAY, Bertrand.— «Grandeurs et misères de la presse régionale», dans Dans tes cahiers de l'information: les journalistes ; textes réunis sous la direction de Florian Sau-vageau, Gilles Lesage et Jean de Bonville.Montréal, Éditions Québec/Amérique, 1980, p.213.2 Ibid., p.212.3 Ibid., pp.214-217.4 Multi-Reso Inc.— La presse écrite au Québec : bilan et prospective.L'analyse de contenu des quotidiens et hebdomadaires du Québec.Québec, ministère des Communications, 1977, p.8.5 BERTRAND, Lionel.— Mémoires; choses vues.entendues.et vécues.en politique, (de 1906 à 1958).Montréal, Éditions du Jour, 1972, pp.64-65.6 BERTRAND, Lionel.— Quarante ans de souvenirs politiques (Suite de « Mémoires ») Sainte-Thérèse de Blainville, Les Éditions Lionel-Bertrand.1976, pp.86-89.7 Ibid., p.728." BERTRAND, Lionel.— Mémoires, p.39.* Ibid., p.40.10 BERTRAND, Lionel.— Quarante ans., p.728." Ibid., p.16.Afin de mieux faire connaître la vie socio-économique et culturelle de la région des Mille-îles, l'Atelier de micro-photographie a fait un microfilm 35 mm de La Voix des Mille-Iles.Cette importante collection rendue compacte par le procédé de microfilmage comprend 24 bobines couvrant la période de décembre 1939 à décembre 1983 au coût de 884,00 $.Les années subséquentes seront microfilmées annuellement.Lors de la seconde Grande Guerre de 1939-1945, plusieurs familles québécoises furent affectées par l'emprisonnement d'un des leurs dans les Stalags allemands.Cette dure réalité a été ressentie tout d'un coup à la suite du fameux raid de Dieppe du 19 août 1942.Immédiatement des secours furent organisés par le gouvernement et divers groupes de bénévoles ont été créés à l'intention soit des soldats prisonniers, soit des familles éprouvées.Comme il se doit, la Croix-Rouge canadienne ne fut pas en reste.Parmi toutes ses activités humanitaires, elle publia, entre autres, une petite revue servant de lien entre les prisonniers et leurs proches parents intitulée Prisonnier de guerre.Le numéro 3 parut en juin-juillet 1943.Le dernier, semble-t-il, (n° 11), en janvier-avril 1945.Durant la même période l'Association canadienne des parents des prisonniers de guerre distribuait, elle aussi, son Bulletin.On y retrouvait des informations émanant du gouvernement et des nouvelles des prisonniers canadiens.Le Bulletin n° 23 paraissait en novembre 1944.Dans le but de sauver ces pages d'histoire de la destruction, nous voulons les rééditer sous forme de microcopies.Aussi cet avis de recherche s'adresse-t-il à ceux qui posséderaient encore de ces anciens documents afin de compléter la présente liste : Numéros des revues que possède déjà la Bibliothèque — Prisonniers de guerre : nus 3,6, 7,9, 10, 11 — Association canadienne des parents.Bulletin: n" 23 Vous pourrez communiquer avec la Bibliothèque nationale du Québec qui vous remercie, par anticipation, de votre bienveillante collaboration.Yvan Morier Microphotographie 873-7604 L'ASSOCIATION DES PARENTS DES CANADIENNE PRISONNIERS DE GUERRE «».-.ni "nun n ' M"iiin,ki' ISO A C«.«u S» Ul*.M«,.t| P.Q.MESSAGE DE NOEL AUX PRISONNIERS DE GUERRE CANADIENS Prisonnier de Guerre ^^^^ p"'"'",,"
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