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L'Incunable : bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec
L'Incunable - Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, publié à Montréal de 1984 à 1986, est une publication trimestrielle qui fait suite au Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec (1973-1983). [...]
L'Incunable - Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, publié à Montréal de 1984 à 1986, est une publication trimestrielle qui fait suite au Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec (1973-1983), et est suivi à partir de 1987 par À rayons ouverts. Comme les précédents bulletins de la bibliothèque, il rend compte des activités de l'institution et présente ses richesses documentaires. Créée en 1967, la Bibliothèque nationale du Québec est logée au 1700, rue Saint-Denis à Montréal, dans le bâtiment de la Bibliothèque Saint-Sulpice, dont elle est l'héritière. Elle a pour principale mission de conserver et de diffuser le patrimoine documentaire québécois. L'Incunable accorde une plus large place que ses prédécesseurs au monde littéraire et accueille une panoplie de collaborateurs de prestige. On y présente des dossiers sur des intellectuels québécois comme André Laurendeau, Robert Choquette et François Hertel, et on y propose plusieurs articles sur l'histoire de la presse montréalaise, soit sur La Gazette littéraire de Fleury Mesplet, Le Devoir et La Patrie.
Éditeur :
  • Montréal :la Bibliothèque,1984-1986
Contenu spécifique :
juin - septembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec,
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L'Incunable : bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, 1986-06, Collections de BAnQ.

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BULLETIN DE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE OU QUEBEC l'incunable ISSN 0825-1746 Montréal, 20* année, no 2 Juin/Septembre 1986 ^Ministère des Affaires culturelles «Moi aussi je suis mort.depuis trente-cinq ans» — Emile Nelligan.Bibliothèaue nationale du Québec (Collection Monique Gadbois) I incunable Pages 1 .1 ?^ Montréal, 20' année, n" 2 Juin/Septembre 1986 Directeur et rédacteur en chef Louis Chantigny Adjoint au rédacteur en chef et directeur de l'édition: Louis Bélanger Secrétaire à la rédaction: Louise Lecavalier Directeur de la photographie: Jacques King Courrier de la deuxième classe Enregistrement n" 1503 Dépôt légal — 3" trimestre 1986 Bibliothèque nationale du Québec ISSN 0825-1746 Reproduction autorisée des textes non copyright, sur demande et mention de l'auteur et de la source.Les articles publiés n'engagent que leurs auteurs.L'INCUNABLE est publié trimestriellement.Il est distribué gratuitement à titre personnel.On peut se le procurer en adressant sa demande à la Bibliothèque nationale du Québec.Service de l'édition 1700, rue Saint-Denis Montréal (Québec) H2X 3K6 10 ans plus tard La légende romanesque d'un Nelligan fou vole en éclats Claude Jasmin relève le défi de nous faire aimer la littérature Cartes anciennes sur microfilm de la France et de l'Irlande La Bibliothèque Saint-Sulpice et l'École des Beaux-Arts de Paris Pâquerette Villeneuve ou le choc d'une exilée à Paris Une biographie qui révèle des facettes inconnues de cette flamboyante personnalité Une passion de vivre qui a raté sa sortie Les côtés cour et jardin du dernier «Robert Cliché» Une histoire à coups de théâtre CAPITALES ACCENTUEES OU NON?Parlons thèses Souvenirs de François Hertel au Collège Jean-de-Brébeuf Connaître le Québec Laurendeau à Paris ou l'intellectuel «non-conformiste» Marcel Fontaine Direction de la diffusion des ressources documentaires Francine Dufresne 4 ( 'oilahoration spéciale Marie Laurier 8 ( 'oilahoration spéciale Pierre Lépine 10 Secteur des collet lions spéciales Jean-René Lassonde 12 Secteur des monographies Marie Laurier 16 Collaboration spéciale Willie Chevalier 18 C oilahoration spéciale Francine Dufresne 20 Collaboration spéciale Serge Provencher 24 ( 'oilahoration spéciale Jean-Louis Roux 26 (oilahoration spéciale Arthur Gladu 28 ('oilahoration spéciale Jean-Paul de Lagrave 30 (oilahoration spéciale Maurice Huot 31 C 'oilahoration spéciale Yvan Morier Secteur microphotographie et photographie 32 Louis Chantigny 36 Bureau du directeur général 2 L'INCUNABLE — JUIN,SEPTEMBRE 1986 éditorial .10 ans plus tard par Marcel Fontaine Monsieur Georges Cartier, vous êtes bienvenu.Quelques mois sans Conservateur en chef avaient suffi à affûter nos désirs et nous faire tranquillement dessiner le portrait idéal du candidat.Il n'y avait que peu de noms sur notre liste: le vôtre y figurait en première place, mais nous y croyions à peine.Le passé étant souvent garant de l'avenir, je n'ai trouvé rien de mieux pour vous présenter, que le témoignage collectif que vous avaient adressé, le 31 janvier 1973, les membres du «Conseil» d'alors.Nous y retrouvons la plupart des composantes du portrait d'un candidat idéal.«L'administrateur capable de concevoir et de communiquer les grandes orientations et d'en analyser les implications détaillées: l'administrateur capable de s'attirer la collaboration entière et le respect de ses subalternes, l'administrateur qui sait déléguer son autorité, accepte de discuter, de faire des compromis et de se compromettre.Le dévouement au Québec, dévouement qui relève de la foi, qui a toujours pris l'ensemble en considération sans jamais oublier que la Bibliothèque nationale du Québec n'est qu'une pièce sur l'échiquier, qui a tenté de soutenir et de favoriser les autres services: archives, musées, conservatoires, bibliothèques publiques ou universitaires, édition, cinéma, etc., dévouement éclairé qui n 'a jamais rien recherché que la coordination et la complémentarité pour le Québec culturel.L'homme cultivé susceptible de relever le défi, qu'il s'agisse du livre lui-même ou de ses artisans, qu'il s'agisse de musique, de peinture ou de sculpture, qu'il s'agisse de protection, de conservation, de diffusion ou d'échanges, et quoi encore!.Le haut fonctionnaire qui pense et qui agit avec foi et enthousiasme, qui ne refuse jamais ses efforts ni ci la planification ni à l'action, qui ne regrette jamais l'ouverture et la discussion mais qui l'exige toujours avec une énergie renouvelée.» Nous disions alors que «peu de conservateurs réuniront toutes ces qualités dans une synthèse aussi parfaite.» Nous disions alors que «notre seul regret était de vous avoir vu partir; notre plus grand espoir, de vous voir revenir.» Dans votre réponse, vous disiez «Je n'aurai pas eu la chance de me rendre au 10" anniversaire, et j'ai raté le 9' de justesse!» Nous savons maintenant que vous avez mûri et évolué.Nous savons que vous savez que les situations sont modifiées.Mais nous croyons que vous n'avez perdu aucune des qualités énu-mérées.Voilà! ce sont nos attentes., c'est un peu votre programme., et puis disons qu'après avoir manqué le 10e anniversaire, vous êtes là pour le 20e.?Monsieur Georges Cartier, vous êtes bienvenu.(Photo Jacques King) 3 L'INCUNABLE —JUIN/SEPTEMBRE 1986 Que de belles théories s'écroulent.La légende romanesque d'un Nelligan fou vole en éclats par F ranci ne Dufresne Au mitan de sa vie, Bernard Cour-teau s'offre une grande, belle et délicieuse revanche de poète maudit! Comme le dit si bien une maxime sénégalaise: «à chacun son tour de passer chez le coiffeur!» La revanche est d'autant plus fumante, corsée et savoureuse, que le poète Courteau l'a fait mariner pendant trente-neuf longues années.Et que l'éditrice Louise Courteau1, — laissez aux femmes, je vous prie, les défis impossibles! — qui a fait échec et mat aux barracudas de l'édition québécoise, nous offre son Nelligan n'était pas fou dans l'une de ses présentations soignées et de bon goût où elle est depuis longtemps passée maîtresse-femme.Ses 24 études de Chopin font d'ailleurs école, ainsi que son Tristan et Yseult et Les gestes et la pensée du pianiste.Mais ce qui hante encore l'esprit vorace des requins du métier c'est l'édition célèbre, controversée et combien courageuse de Poètes ou imposteurs de Michel Muir.Mais cette fois-ci l'imposture dépose enfin un vibrant plaidoyer de culpabilité contre ses pères et mères putatifs: le balcon de l'élite! Parce que la folie de Nelligan fut avant tout une fumisterie élitiste, un traquenard de bien-pensants, mis en branle par un Irlandais revenchard, entre deux gorgées de scotch, contre son fils unique.La lâcheté de la famille et la société ont fait le reste.Elles ont sonné l'hallali! On tue bien les chevaux n'est-ce pas?Quatre-vingt-sept ans plus tard, presque jour pour jour, Bernard Courteau remue les cendres encore pleines de braise du poète et met à jamais la hache dans la vieille thèse éculée de «la folie instantanée et permanente de Nelligan».Le jeune poète n'était pas fou.Traqué, effondré, il a plutôt: «choisi de jouer à plein le destin qu'on lui octroie.» Et son destin, tel que programmé, concocté, consciemment ou non dans certains cas, par l'élite de son époque, c'était l'internement.L'internement ou le bien-être Aujourd'hui, Nelligan vivrait des allocations du Bien-être — c'est un euphémisme! — social, en compagnie sans doute de son ami Arthur de Bussières.Mais c'est une consolation élitiste que celle-là! Parce que le Bien-être c'est aussi une mort à petit feu.Plus cruelle dans certains cas que l'internement où une main souvent anonyme te fait la grâce ultime de crever à jamais le ballon de l'espoir.Et l'espoir est un fardeau quand il ne voit jamais le fruit de ses nuits blanches.Non, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.Non, nous n'avons pas évolué.Aujourd'hui encore «les bonnes gens n'aiment pas qu'on fasse autre chose qu'eux.C'est le principe de toute société.Seul, j'en riais, ricanant en mon impiété.» Emile Nelligan n'était pas fou donc.Détrompez-vous immédiatement.Il ne s'agit pas là d'un titre pour vagues amateurs de patrimoine, de folklore ou de macramé.Ou pour vieilles demoiselles en goguette nostalgique de dentelles à effluves de naphtaline.Nelligan n'était pas fou est le cri et l'oeuvre d'un révolutionnaire qui remet en question les fondements même de notre société contemporaine mercantile.Mais que l'auteur y fasse en même temps, mine de rien, le procès de la psychiatrie moderne, grande écu-meuse de cerveaux créateurs, n'est pas étonnant.Ce n'est qu'une facette de son beau grand cri revanchard.Qui plus est, le livre que vient de commettre Bernard Courteau, qui a la sagesse de ne pas se prétendre écrivain!, me semble la contre-partie contemporaine québécoise des Lettres à un jeune poète de Rainer Maria-Rilke; le traité quotidien d'art culinaire du poète maudit ou méconnu, de l'écrivain en panne, du peintre ou du musicien nageant en plein spleen économique et culturel.Le créateur mal-aimé y trouvera là de quoi attiser ses feux joyeux de la colère et ses rires sarcastiques des grands sommets en se remémorant, non sans dérision et sans déraison — c'est le début de la sagesse des fous, l'aube d'une nouvelle liberté! — que les quatre textes qui ont servi à prouver, hors de tout doute!, la folie de Nelligan, et que les Frères de la Charité de l'Internat Saint-Benoît ont trouvé sous son matelas, étaient signés Rimbaud, Verlaine, Baudelaire et Victor Hugo! Comme le soulignerait Guy Mauf-fette: «Le fou n'est pas si fol qui sait si bien mimer la déraison.» Voilà un Nelligan plein d'humour 4 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 que l'élite en sa sagesse pleine de componction n'a pas vu passer.Le côté «speedy gonzales» du poète.Je ne connais rien de plus réjouissant qu'un poète à l'humour fumant.Bernard Courteau, j'en suis persuadée, a dû ressentir un plaisir fou à livrer certains fruits de son enquête policière.Tout comme cette perle dans la brochette de reproches adressés au poète: «.il ne recherchait que des titres scandaleux pour ses poèmes.» Mais c'est l'ABC du journalisme ça Monsieur, j'oserais dire le critère souvent selon lequel on évalue le mordant du débutant.Et on ne les enferme pas! «Au mitan de ma vie, comme un exorcisme», ponctue Bernard Courteau en entrevue.«Ma revanche à moi à travers le processus de rehabilitation de Nelligan.» Et la revanche de combien d'autres, écrivains, poètes et journalistes, peintres et sculpteurs, qui ont dû traverser des mares de sang pour gagner le droit d'être talentueux et.différents! Et pas nécessairement rentables demain matin.Je songe en ce moment plus particulièrement à une femme écrivain qui m'a confié en pleurant, à la suite de la publication d'une oeuvre particulièrement réussie, que le seul commentaire qu'elle avait reçu de sa famille était: «.qu'attends-tu pour écrire des best-sellers comme Gabrielle Roy'.'» Comme si Gabrielle Roy était née célèbre! Riche «and suc-cessfull!» Elle fut tout cela en effet, mais combien d'années après sa mort?«Je voudrais que tout le inonde ait accès au dossier Nelligan, souhaite Bernard Courteau.Et non pas qu'il soit le seul apanage d'une élite.Parce que mon livre est une relecture des faits.» Et quelle relecture! Cela pos- sède la verdeur et la fraîcheur du phénomène iconoclaste.Emile Nelligan a été crucifié, mais il ressuscite sous nos yeux Parce que la seule consolation, le seul baume possible à une crucifixion, c'est la résurrection! Mais vous rappelez-vous ces derniers vers de Nelligan?«Je sens voler en moi les oiseaux du génie, Mais j'ai si mal tendu mon piège qu'ils ont pris Dans l'azur cérébral leurs vols blancs, bruns et gris.Et que mon coeur brisé râle son agonie.» N'oublions jamais que «.si Jésus même revenait en ces lieux, on lui ferait payer à bon prix les clous mêmes qui serviraient à le crucifier.» «Moi aussi je suis mort.depuis trente-cinq ans», avait confié Nelligan.Vous voilà ressuscité monsieur le poète! Quant à moi, je souscris au rêve de Bernard Courteau; il faut effectivement que tout le monde ait accès à son dossier Nelligan, Matricule 18136.Mais pour d'autres raisons qui dépassent la polémique, le crêpage de chi- L INCUNABLE — JUIN SEPTEMBRE 1986 5 Plaque apposée sur la maison de Nelligan.(Collection Monique Gadbois).gnons, et les chicanes de famille qui sont le propre des peuples en mal d'identité.ou des pères jaloux de leur progéniture! Bernard Courteau sera regardé dans l'avenir, et ça c'est une prédiction!, comme un grand théoricien du processus créateur, un messager et un médiateur entre ceux qui se savent habités par le feu mordant de l'élan créateur et ceux qui ont toujours voulu ignorer, d'un méprisant revers de main, les joi.es et vicissitudes du métier d'ETRE.Parce que la création est un processus alchimique de re-création du monde et de soi-même; une explosion de l'âme; le but et la raison d'être des âmes passionnées.Le tout reposant, au sein d'un même être humain, sur une ambiguïté fondamentale — le chariot du radieux et du sinistre! Mais un être humain conscient a-t-il vraiment le choix de devenir autre chose, quelqu'un d'autre, que les qualités transcendées qu'une fée bienfaisante a déposé à l'état brut, comme des diamants, aux creux de son berceau?La réponse est non.La réponse sera toujours non! Parce qu'un chat est un chat, et un génie, un génie.Et que chacun doit suivre la raison de son coeur et les motivations galactiques qui l'ont propulsé dans l'Acte de Vie.«On n'écrit pas comme ça», a-t-on reproché à Nelligan.«On n'a pas encore écrit comme ça.» fut sa réponse.Et c'était la seule réponse possible, parce que c'était la seule réponse authentique et adéquate pour le poète qu'il était.«Interné oui.Mais fou, point.» Au nom de l'argent je vous accuse! Poète et anti-psychiatre, passionné par la pensée de Cari Jung, Bernard Courteau gagne sa vie (comme si on pouvait la gagner! alors qu'elle nous est léguée si généreusement), comme responsable et administrateur de pavillon à l'hôpital Louis-Hippolyte Lafon- taine, là même où a séjourné (c'est un euphémisme!) un poète qui n'était pas fou.Et il s'est imprégné en quelque sorte de l'atmosphère carcérale.Au delà des découvertes fracassantes et des détails tragiques d'une petite histoire de l'injustice, Bernard Courteau fait corps et âme avec l'objet de sa quête.Aussi faut-il le prendre au pied de la lettre lorsqu'il écrit: «Les valeurs, comme les temps — qui sont leur alibi — changent.Il serait peut-être temps et sain d'admettre enfin, pour rendre un triple hommage ci Nelligan, à nous-mêmes et à la vérité, qu'à la lumière de ces faits, les exclusions, les inclusions qui nous sont adressées ou que nous formulerons nous-mêmes (la norme s'intériorise si facilement!) nous agressent mutuellement et font de nous de réciproques victimes et que Nelligan, devant l'énormité de l'ostracisme, de l'incompréhension et de l'indifférence générale (qui n'avoue, qui ne se sécurise que devant le rentable), a préféré démissionner et jouer le jeu, plutôt que d'avoir à s'épuiser en vains efforts pour devenir esclave, lui qui avait le goût de tous les prestiges et des plaisirs du verbe.» Alors que la mythologie élitiste ne nous avait légué qu'un vulgaire constat, à savoir: «Enfant gâté de ses dons de génie, le pauvre poète est devenu sa victime.» Comme cela leur a été facile! Trop facile.Et ici, j'aimerais citer à la barre des témoins, Nelligan lui-même, dont je retranscris une partie d'entrevue accordée à Madame Hu-guenin, en 1937.— «Quel poète aimiez-vous le mieux?»1 — «Alfred de Musset.Tout récemment, j'ai relu ses oeuvres complètes: c'est un ami qui me les a prêtées.J'aime aussi Victor Hugo, Paul Verlaine, Rimbaud, Rollinat.» Monsieur le Juge, je vous fais juge!1 Cette réponse est-elle le fruit d'un esprit égaré ou d'un homme sain d'esprit?Autre preuve Monsieur le Juge que je soumets à votre lucidité si l'exercice 6 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 intempestif d'une justice arbitraire ne l'a pas totalement obscurcie.Pardonnez mon outrecuidance, mais ça me fait tellement plaisir de vous harceler au nom du bon sens! Le 5 avril 1941, une infirmière, Soeur Gabrielle Desrochers, demande à Nelligan de lui écrire quelque chose sur le thème de «la garde-malade».Ce qu'il fait en quelques minutes, en lui offrant une variante d'un autre poème de lui, intitulé «La Bénédictine», publié pour la première fois en 1900, puis en 1902.«On note 18 variantes d'un texte à l'autre, dont 6 substitutions, 8 de ponctuation, 2 interversions, un accent et une majuscule.» «.Peut-on admettre que celui qui, à 62 ans, avait conservé une telle mémoire de ses textes, dans les conditions que l'on sait, ait été réellement, (Uniquement fou?» La parole appartient maintenant à Me Bernard Courteau.procureur du poète crucifié! Me Courteau.Les yeux d'acier trempé, encadrés d'une abondante chevelure argentée, s'avivent.Aujourd'hui, Bernard Courteau dira enfin ce qu'il a mûri depuis l'âge de onze ans; ces mots qui seront la conclusion d'une première intuition et le fruit de son périple dans le passé infernal du poète, son ami, son frère.Mais il est un homme — peu sont dignes de ce nom, affirmait avec ample connaissance, semble-t-il, Diogène — à qui il me plaît bien de donner la parole en ce tout dernier lieu, et c'est au docteur Guillaume Lahaise, poète lui aussi, ayant publié des vers de l'avant-garde des premières décennies de ce siècle, sous le pseudonyme de Guy De Lahaye.En tant que psychiatre, il a connu Nelligan.Le docteur Lahaise, le bon docteur Lahaise, comme se plaisaient à l'appeler ses patients, et comme ils se plairont à se le remémorer longtemps après son décès, en 1969, l'a fréquemment reçu même dans la «maison blanche» qu'il occupait, sur le terrain de l'hôpital, face au pavillon Bourget.Il a souvent échangé de choses poétiques au cours des soirées, sur la véranda de son cottage.Et lui, mieux que quiconque, peut témoigner de ce que fut Nelligan.Pressé de répondre à semblable question, lors d'un enregistrement qui avait lieu en 1968, le docteur Lahaise, à qui l'on demandait qui avait été, selon lui, Emile Nelligan, ne put que répondre, étreint par une angoisse que l'amitié seule surmontait: «Ce fut un Dieu!» .Mais s'il revenait en ces lieux le poète, on lui ferait payer â bon prix les clous qui serviraient à le crucifier, les neuroleptiques qui aideraient à le diminuer ou les électro-chocs qui participeraient à l'atrophier.A chaque Christ qui vit et agonise un supplice à sa mesure! Ainsi soit-il.Hier encore et aujourd'hui.Aucun lien de parenté entre ces deux Courteau.Les gens dits normaux utilisent toujours le passé ou l'imparfait lorsqu'ils s'adressent à des personnes étiquetées comme malades mentaux! Boutade empruntée a Alphonse Allais.Maison où a vécu le poète.(Collection Monique Gadbois).L'INCUNABLE — JUIN SEPTEMBRE 1986 7 Gemmule de Pivot à Quatre-Saisons Claude Jasmin relève le défi de nous faire aime Il a la fougue voulue pour casser toutes les pipes, même la sienne.Et il ne s'en fait pas plus qu'il ne faut devant le lourd défi qu'il relève cet automne à la nouvelle chaîne de télévision Quatre-Saisons.Quand on s'appelle Claude Jasmin, que l'on a écrit une vingtaine de livres plus ou moins bons, tout en étant décorateur à Radio-Canada, retraité depuis peu, que l'on a été de toutes les tribunes bonnes et mauvaises sur la littérature et la vie nationale, rien ne peut nous rebuter.Du moins c'est ce que l'on peut prétendre.Qu'il se casse les pieds ou sa pipe et en même temps qu'il casse ceux des autres, peu lui importe peut-être, bien que l'on est en droit de se demander si un animateur est si facilement interchangeable.(La réponse est non à en juger par la difficulté de recruter un tel personnage, presque parfait, entendre avec des défauts sympathiques et des qualités reconnues).Mais le public — et L'Incunable s'inscrit dans cette démarche — a tout de même droit à une certaine explication, à défaut d'avoir la certitude que l'émission littéraire confiée à Jasmin sera à la mesure de nos attentes.Pour l'instant et dans cette perspective nous lui accordons le bénéfice du doute.Claude Jasmin ne pouvant assurément présumer des critiques ou de l'opinion des autres.Il se contente d'être ce qu'il est: sûr de lui.Pourtant, quand je le rencontre chez lui à Outremont où il vient d'emménager dans une grande maison qui ne porte pas encore sa marque de décorateur— «je n'ai pas encore eu le temps de m'en occuper» — et que je lui fais remarquer l'importance et surtout la fragilité (dans le sens de délicatesse) du défi qu'il veut relever dans cette aventure culturelle, Claude Jasmin manifeste une certaine angoisse, celle de ne pas savoir trop au juste à quoi s'en tenir quant au rôle qu'on lui réserve.À tel point qu'il préfère parler de «talk show» plutôt que d'émission littéraire: ce label fait plus populaire et 8 moins compromettant sans doute et il a eu l'ordre de ne pas trop effaroucher le public avec le vocable «littéraire», comme me le confirmera plus tard un dirigeant de Quatre-Saisons.Une chose cependant est certaine: Jasmin n'a pas de complexe et il affiche une belle confiance.Celle de pouvoir jouer un rôle déterminant de promoteur de bonne littérature francophone, de souche ou traduite.Il en est si convaincu qu'autrement il n'aurait jamais accepté ce travail, non plus que le sacrifice de mettre entre parenthèses son travail d'auteur poly-forme durant toute la durée de son «mandat» à Quatre-Saisons, par conscience professionnelle et souci de ne pas se retrouver coincé dans des conflits d'intérêts.Quel est-il au juste, ce rôle?Rien de moins que de ressembler à Bernard Pivot! Bien que la comparaison ne soit pas tout à fait appropriée dans les circonstances, Paris n'étant pas le Québec.Jasmin pas Pivot et vice-versa.Mais encore?On peut toujours viser haut et rien n'est impossible à qui veut atteindre un certain idéal à défaut d'un idéal certain.Quand on part déjà avec cette ambition démesurée de plagier sans l'avouer vraiment une personnalité du monde littéraire français indiscutablement la meilleure à l'heure actuelle, on joue de témérité.On se dit que Pivot ne s'imite pas.Il est certes un modèle dans son genre et celui qui voudrait lui ressembler ou même le surpasser n'est pas encore probablement né.Qu'à cela ne tienne: rien n'empêche le rêveur de rêver et de prétendre arriver à refléter l'atmosphère qui règne chez Pivot.Et à défaut d'être «l'apostrophe» des ondes du Québec, on peut toujours espérer ne pas ou ne plus être «Tête à tête», «Bon Dimanche», «Télex-Art» ou oublier qu'il y a eu «Noir sur blanc», le «Trèfle à quatre feuilles», autant d'émissions littéraires qui ont connu leurs heurs et malheurs — entendre leurs qualités et leurs dé- par Marie Laurier fauts — certaines pour disparaître dans la nuit des temps, d'autres pour résister contre vents et marées.Claude Jasmin ne s'embarrasse pas de ces considérations oiseuses.Il ne veut ressembler à quiconque, sinon qu'à lui-même, Claude Jasmin en personne, ci-devant dans l'ordre et le désordre écrivain, polémiste, aquarelliste, céramiste, frondeur, pamphlétaire, et à espérer justement non pas devenir le Pivot du Québec mais au moins celui de la nouvelle chaîne Quatre-Saisons: «Je voudrais faire aimer le livre et les livres.C'est cela qui m'intéresse: la littérature pour la littérature.Et comme Pivot le confiait récemment à la presse, devenir un promoteur de bonne littérature.C'est autant de pris.» L'émission littéraire a pour titre: «Claude, Albert et les autres», Claude pour Jasmin, Albert pour Martin, ce dernier concepteur-recherchiste pour la maison de production S.D.A.Ces 26 heures d'antenne 1986-1987 ont commencé le dimanche 14 septembre à 22:30 heures.Déjà un indice défavorable: l'émission ou «talk show» comme on préfère l'appeler pour des raisons de marketing ou de timidité, empiète de quinze minutes sur «Apostrophes», encore que l'on ne sache pas encore quel sort sera réservé cet automne à l'heure et quart littéraire de l'émission française sur la roulette de notre câblodistributeur.Ce que l'on sait par ailleurs, c'est que les cinq quarts d'heure de Pivot captivent chaque semaine près de six millions de téléspectateurs.en France évidemment! A son tour, Guy Fournier, vice-président des programmes à Quatre-Saisons ne s'inquiète pas de cet horaire concurrentiel: «Au contraire, pense-t-il, il se pourrait fort bien que nous allions chercher les quelque 100 000 auditeurs qui regardent «Apostrophes», ce qui serait tout à fait intéressant pour nous.» M.Fournier L'INCUNABLE —JUIN/SEPTEMBRE 1986 la littérature admet que le succès de l'émission littéraire est très nettement lié et associé à la compétence et au «charisme» de l'animateur.En ce sens, il donne toute sa confiance à Claude Jasmin qu'il juge doué pour ce genre de travail.(Il admet que Lise Payette était son premier choix et qu'elle a décliné cette invitation en raison de ses nombreuses occupations).«Jasmin a ce qu'il faut à mon avis pour rendre l'émission tout à fait vivante.Il a la passion et la subjectivité requises pour la colorer justement de sa personnalité et de son amour de la littérature.» Le vice-président nous dit encore que les 15-40 constituent le public-cible de l'émission littéraire.Donc, quinze minutes de tergiversation, ou si vous préférez le ballotage entre deux émissions que les fervents de la littérature ne veulent pas manquer, eux qui ont été privés pendant des années de culture télégénique.De cela, il n'est pas question de discuter: l'horaire c'est l'horaire et tant pis pour l'empiétement.Et puis il se pourrait bien que cette considération ne résiste pas à l'analyse.Quand on aime lire et que l'on a la chance de rencontrer des écrivains, l'heure d'antenne n'a pas d'importance, à condition toutefois que l'on ne pousse pas trop loin l'exagération.Il paraît que les Québécois sont des couche-tôt le dimanche soir, mais au moins ils restent à la maison et si l'émission est bonne ils la regardent, se permet-on d'espérer.Claude Jasmin ne parle évidemment pas tout seul du livre ou des livres pendant soixante minutes.Dieu merci.Il a des invités: «Chaque semaine, quatre écrivains ou créateurs viendront parler de leur oeuvre respective récente, raconter dans quelles circonstances ils l'ont écrite et qu'elle en est la trame.» Ces divers invités seront choisis en premier lieu au Québec mais également à l'étranger, parmi aussi les écrivains de passage, selon un thème retenu par Claude et Albert.Déjà quatre ou six émissions sont en boîte: sur les best-sellers de l'été, sur la cui- sine, sur le théâtre, sur le conflit des générations (on tente d'avoir Victor Barbeau, % ans (!) comme témoin des temps anciens, contemporains et modernes), sur les plus récentes parutions.Les responsables de «Claude, Albert et les autres» sont assurés de la collaboration de la plupart des principales maisons d'édition et de leur rela-tioniste de presse.Certaines se font encore poliment tirer l'oreille, préférant attendre et juger la qualité de l'émission avant de s'engager dans le maelstrom de la promotion de leur poulain.Tout comme Guy Fournier, Claude Jasmin croit que cette nouvelle émission sera teintée de sa personnalité et un peu plus: il en prend l'entière responsabilité.«Je suis un homme de discussion, de polémisme et j'entends bien provoquer les écrivains, les faire parler et réagir entre eux.Comme chez Pivot, mes invités auront lu les livres dont il sera question au cours de l'émission et je les encouragerai à intervenir, à donner leurs impressions, à exprimer leur appréciation des livres de leurs confrères.» Cela pourrait donner des minutes passionnantes de télévision quand deux adversaires ou frères ennemis s'affronteront, et on dit qu'ils sont nombreux dans le monde littéraire québécois.Chaque écrivain dispose d'environ quinze minutes d'antenne pour défendre «son» livre, l'expliquer, le faire aimer.Ils sont choisis en fonction de l'actualité d'édition mais aussi de l'actualité thématique.Il se pourrait bien alors que les littérateurs ne soient pas d'accord sur l'une ou l'autre des opinions exprimées.«Cela fera un bon débat, commente Jasmin.Rien de mieux que des divergences de vues pour engendrer une bonne discussion » ajoute-t-il savourant déjà ce moment où son rôle de polémiste et de provocateur entrera enjeu.L'émission se termine par une vitrine du livre dans laquelle l'animateur présente les parutions de la semaine précédente.Albert Martin se fait modéré, lui qui sera dans l'ombre pour ainsi dire, sans pour autant céder sa place de concepteur d'une émission qu'il voit déjà aussi populaire que celle de Pivot.Il a la confiance d'un homme convaincu de réussir.«Si j'avais le moindre doute que je vais me casser la figure, je n'aurais jamais accepté de collaborer à cette émission littéraire prestigieuse.» Claude Jasmin (Courtoisie de SDA Productions Ltée) Martin a de l'expérience, celle acquise au réseau FM de Radio-Canada comme scripteur et recherchiste à «Actuelles», une émission qui peut être aussi bonne ou mauvaise selon l'invité de l'heure.Martin parle avec l'assurance d'un homme convaincu qu'il ne peut justement pas se casser les pieds, ni les nôtres.«Je sais que ce sera difficile, mais comment arriverai-je à faire quelque chose de convenable si je passe mon temps à me dire que je ne réussirai pas?C'est vraiment stérile comme attitude.Oui, je vous jure que nous allons réussir, faire de cette émission la plus intéressante possible et la plus écoutée à l'écran de Quatre-Saisons.» Pour sa part, Claude Jasmin se réclame de Pivot — encore, on n'y échappe pas — qui aime répéter à satiété qu'il n'est au fond qu'un «promoteur de bons livres».Jasmin entend bien être dans cette lignée d'amants de la littérature pour la littérature.«J'oublierai totalement que je suis moi-même écrivain et évidemment il ne sera pas question de moi ou de mon oeuvre pendant l'émission, ce serait indécent.Rien ne m'empêche cependant de faire aimer les livres des autres.Pour ma part, dès que j'écoute Pivot, je me précipite le lendemain dans une librairie pour acheter les ouvrages dont il a parlé.Peut-être pas tous, mais au moins ceux qui m'ont le plus particulièrement frappé.» Espérons que l'auteur «polyforme» de «La Petite patrie» et de «Boogie-Woogie» ainsi que de tant d'autres romans populaires, feuilletons et contes radiophoniques — depuis 1960, il a signé un livre par année — réussira ce tour de force de faire aimer le livre ou les livres d'ici et d'ailleurs.Nous sommes nombreux à attendre ce miracle.en nous croisant les doigts! ?L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 9 Cartes anciennes sur microfilms de la France et de l'Irlande par Pierre Lépine J'ai grandi dans une municipalité, près de Montréal, que l'on disait bilingue: une moitié de la population était d'expression française, l'autre, d'expression anglaise; il s'avérait donc facile d'être identifiés soit comme «Français», soit comme «Anglais».Pourtant nous savions, surtout le dimanche, apporter plus de nuances sur les origines ethniques des «Anglais»: en effet, si tous les «Français» pratiquaient traditionnellement le catholicisme, tous les «Anglais» n'adhéraient pas forcément au protestantisme, puisqu'il y avait les «Irlandais» qui étaient catholiques comme nous.Dans cette municipalité, somme toute paisible, de Verdun, nos églises catholiques nous rappelaient bruyamment, dès 6 heures le matin, la suprématie présumée du catholicisme sur le protestantisme.Nous possédions cinq très grandes églises, toutes placées sous le vocable de «Notre-Dame» (Notre-Dame-de-Lourdes, Notre-Dame-de-la-Garde, etc.): avec de tels noms, comment aurions-nous pu oublier nos origines françaises?Quant aux «Irlandais», ils affichaient eux aussi, une réelle fierté de leurs deux très grands temples: Saint-Thomas-More et Saint-Willibrord.Nous connaissions bien leur symbole, la feuille de trèfle, et nous nous réjouissions avec eux le jour de la «Saint-Patrice», jour de leur fête nationale.Dans un tel contexte comment ne pas développer un intérêt pour les mères-patries?Que des cartes topographiques anciennes de la France et de l'Irlande soient maintenant disponibles sur microfiches, voilà une chance exceptionnelle pour les Québécois qui veulent connaître davantage leurs origines françaises ou irlandaises.Les cartes anciennes de l'Irlande, reproduites par Irish Microforms Ltd, consistent en une série de 335 microfiches contenant près de 2 000 feuilles de la première édition des cartes topographiques à 6 pouces au mille (1:10 560) réalisées entre 1833 et 1846 par l'Ordnance Survey britannique.Ces données ont donc été publiées immédiatement avant la famine qui devait entraîner l'émigration de tant d'Irlandais hors de leur pays.Pour comprendre à quel point ces documents sont détaillés, rappelons que la plus grande échelle utilisée pour la cartographie canadienne officielle est de 1:50 000, et que le relevé pour le Québec, s'arrête, pour la majorité des régions rurales, à l'échelle de 1:20 000.Il est donc étonnant de retrouver, dès 1833, une étude officielle systématique de l'Irlande effectuée dans un rapport encore deux fois plus grand.L'examen de ces cartes nous montre un territoire abondamment subdivisé et morcelé, chaque région étant identifiée par son toponyme; on y voit bien évidemment toutes les routes, les cours d'eau mais aussi les maisons et les édifices publics.Des notes pertinentes telles que: R.C.Church, Ruins, Quarry, etc., complètent l'information.Cette étonnante précision, dans le même ordre de grandeur, se retrouve dans les tracés des villes et des villages: on croirait regarder des photographies aériennes; tous les bâtiments, qu'ils soient disposés en rangée ou isolés y apparaissent selon leurs configurations réelles.Nul doute que ces microfiches nouvelles raviront de nombreuses per- 10 Cassini de Thury, César François, 1714-1784.Carte,de France: tevée par ordre du Roy Washington, D.C.: Library of Congress, 1986.Microfiche.Feuillet 1.Cartes originales: [Paris], 1757-[1789]; échelle de rorjgina|.1:86 400 sonnes (notamment d'origine irlandaise) qui désireraient parfaire leurs connaissances sur ce pays.Les cartes anciennes de la France, filmées à Washington par la Library of Congress, consistent en deux séries différentes: il y a les feuilles de la carte de la France à l'échelle de 1:320 000 mais surtout, les 175 coupures de la célèbre carte de la France par Cassini L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 à l'échelle de 1:86 400.Cette dernière, même à un rapport plus réduit que celle de l'Irlande, n'en demeure pas moins des plus intéressante.Elle a le mérite, d'avoir été levée entre 1757 et 1789; on peut croire que ces cartes montrent une France assez semblable à celle qu'avaient quittée, au cours du siècle précédent, des milliers de Français qui furent les ancêtres de la majo- L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 rite des Québécois d'aujourd'hui.L'oeuvre de Cassini n'est pas une carte topographique banale: le relief y est merveilleusement représenté au moyen de hachures.Bien entendu les chemins, les routes et même les ponts apparaissent nettement; toutes les forêts font également l'objet d'une représentation précise.La qualité des microfiches permet une lisibilité parfaite.On ne doit pas s'attendre, cependant, à retrouver, à cette échelle, des habitations comme on en observe sur la carte de l'Irlande.Les cartes anciennes de l'Irlande et de la France, que la Bibliothèque nationale du Québec vient d'acquérir sur microfiches, sont à la disposition du public et peuvent être consultées au Secteur des collections spéciales, à l'Édifice Marie-Claire-Daveluy.?11 La Bibliothèque Saint-Sulpice et l'École des Beaux-Arts de Paris En France, l'architecture se base sur une tradition très ancienne et déjà rigoureusement réglementée avec la fondation de l'Académie Royale d'Architecture par Colbert à Paris en 1671.Dès 1720, on instaure un concours annuel qui deviendra le Concours du grand prix de Rome.Du XVIIIe au XIXe siècle, l'École des Beaux-Arts se définit grâce à ce concours: la présentation des dessins conçus à cette occasion est la manifestation la plus respectée puisqu'elle permet au lauréat de passer cinq ans d'études à Rome.De 1720 à 1820, on en vient progressivement à penser que la composition doit être la plus grande préoccupation dans l'enseignement du dessin académique et les progrès de l'étudiant sont jugés sur celle-ci.La composition étant la somme d'un certain nombre de parties en un tout unifié, c'est-à-dire les volumes extérieurs et les espaces intérieurs.Comme l'immeuble se conçoit de plus en plus comme tridimensionnel, l'étudiant est incité à s'imaginer à l'intérieur de celui-ci quand il l'élabore.L'École base son enseignement sur l'évolution et l'étudiant en architecture est soumis à une série de concours mensuels où on évalue ses aptitudes à l'esquisse, au rendu de projets précis et à la composition.Le Grand Prix de Rome est l'étape ultime et constitue, par cet examen d'habileté, l'indice de l'idéal académique.1 «L'Ecole estime que le plan est la base indispensable d'une composition réelle, et sa conception du plan exige l'organisation des espaces intérieurs et des masses extérieures autour d'axes principaux et secondaires clairement définis.Ce genre de planification permet de saisir et la nature des différents immeubles et leurs relations dans l'ensemble urbain.»2 Durant le premier quart du XIXe siècle les projets du Grand Prix seront plutôt abstraits tout en progressant par Jean-René Lassonde vers une plus grande complexité dans la tridimensionnalité de l'expression.En 1780, on commence à exiger des étudiants français à Rome des envois d'archéologie.L'Envoi de quatrième année d'Henri Labrouste (1829) sur le temple grec de Paestum crée un remous sur la nature et les buts de l'enseignement de l'architecture classique à l'École.Napoléon III arrive au pouvoir en 1848.Le nouvel empereur est l'ami d'architectes rationalistes comme Viollet-Le-Duc ou éclectiques-romantiques comme Constant-Dufeux; et on assiste sous son règne à la reconstruction de Paris avec Georges Haussmann.En 1850 ouvre la Bibliothèque Sainte-Geneviève de Labrouste, exemple de rationalisme romantique où les formes épurées sont dictées par la structure du système qui en est le principe directeur.On sera face à une crise: «/.] causée par le rejet de l'idée de formes classiques immuables et de séquences modulées d'espace comme principes organisateurs, et par la question de savoir si l'éclectisme peut mener à une nouvelle forme d'architecture, plus exactement expressive.»' Le projet et la réalisation de la Bibliothèque Sainte-Geneviève de Labrouste ont beaucoup influencé l'architecture, surtout de 1845 à 1860.Le même phénomène se produira avec l'Opéra de Paris de Charles Garnier après 1861.«L'Opéra, de Garnier, a remis en valeur le concept de la structure complexe recouvrant des espaces magnifiquement orchestrés conçus en fonction des déplacements des hommes, et intégrés à la ville; ses employés étudiants mettent à l'honneur cette notion de la composition à l'Ecole.»4 Cette influence s'accentue d'un rationalisme structural de plus en plus important et d'une décoration symbolique soucieuse de rendre le message adéquat pour chacune des constructions ou des projets.Les programmes traditionnels de la dernière partie du siècle sont intéressants, mais ils négligent souvent les nouvelles possibilités structurales et formelles que la construction pouvait permettre; c'est pourquoi, peu à peu, les contraintes imposées par l'École des Beaux-Arts s'atténuent jusqu'à disparaître dans les premières années du XXe siècle.«Le Petit Palais, que Charles Girault a créé pour l'Exposition de 1900, est l'un des derniers échos atténués de l'Opéra [.]»' Parallèlement, au Royaume Uni et dans toute l'Amérique, les mouvements de l'époque victorienne ont une grande vogue (néo-roman, néogothique, néo-classique, naturalisme, néo-renaissance, néo-baroque, exotisme, pittoresque, etc.).Cependant, au Québec, les styles à prédominance française ont une faveur plus grande.C'est ainsi que l'Esprit Second Empire est l'inspirateur d'une série d'édifices allant du Parlement du Québec ( 1876) à Québec à l'Hôtel de Ville de Montréal (1874), puis à l'Hôtel Windsor (1878) en passant par la Banque Molson (1866) et le Bureau de Poste (1873) de Montréal.Ces édifices sont tous très fortement ancrés au sol, s'imposent par leur masse, se coiffent de toits mansardés et présentent une ornementation fouillée tirée directement du répertoire laissé par les palais florentins, romains ou français de la Renaissance.Cependant, cette vogue Second-Empire se modifiera pour devenir plus précisément Beaux-Arts au tournant du siècle.Courant d'origine française, comme nous l'avons vu, l'École des Beaux-Arts de Paris donne le ton et réglemente les principes de ce que doit être l'architecture.12 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 Les trois différentes versions du projet d'Eugène Payette pour la Bibliothèque Saint-Sulplce, datées successivement juin 1911, septembre 1911 et finalement 1912.QMBN.Fonds Saint-Sulpice.«La manière des Beaux-Arts était basée sur les prémisses que l'architecture contemporaine devait s'inspirer des moments du passé, en les améliorant grâce aux ressources du présent.Mais ce recours à l'éclectisme n'était pas pour autant laissé à la fantaisie de l'architecte.Le symbole reprenait en quelque sorte ses droits et l'on avait établi d'autorité que les édifices contemporains devaient s'inspirer des styles historiques les plus aptes à traduire l'esprit de leurs fonctions.Ainsi le style roman était réservé aux abbayes et monastères, le style gothique ou byzantin aux églises comme il se doit, les styles romain ou Renaissance aux édifices publics, commerciaux ou domestiques, et ainsi de suite.»'' Peu après 1900, les Sulpiciens et l'Université Laval de Montréal décident de construire une bibliothèque à double fonction: publique et universitaire, dans le nouveau quartier latin.Le Concours pour la construction d'une bibliothèque publique à Montréal1 est lancé le 25 mars 1911.Les points 14 à 16 du Programme et conditions du concours spécifient aux architectes les «dessins à fournir».* Ces points se rapprochent aussi beaucoup des exigences de l'École des Beaux-Arts de Paris et du Grand Prix de Rome.Au point 14, on encourage les concurrents à présenter «tout dessin susceptible de faire apprécier les qualités de leur composition ou d'en expliquer les détails».'' Le concurrent doit aussi indiquer la fonction de chaque pièce ainsi que ses dimensions et ses surfaces directement sur les plans.Bien qu'une grande liberté leur soit laissée quant à la présentation des dessins, on insiste ainsi: «les différentes natures de matériaux devront être apparentes dans les élévations, soit que les dessins soient rendus à effet, soit que les différences de matériaux soient exprimées à l'aide de teintes conventionnelles»."1 Les points 17 et 18 du Programme L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 13 précisent les détails des services et donnent la liste des espaces exigés: « Une grande salle d'entrée et de distribution des livres où pourraient être les catalogues et références; Une grande salle de lecture pour hommes et une autre pour dames; Des petites salles de lecture et de travail pour hommes et d'autres pour dames; L'espace nécessaire à l'installation de rayons pour environ 200 000 volumes au besoin; Le soubassement doit être aménagé de façon à pouvoir y installer plus tard, une salle d'une capacité de 800 personnes, avec portes et dégagements indépendants de la bibliothèque même, cette salle pourra être légèrement en contrebas du niveau du sol»." On reconnaîtra qu'il s'agit là d'un ensemble à structure complexe comme se plaisaient à en réaliser les émules de l'École des Beaux-Arts.Au point 21 on exige que les concurrents se conforment «entièrement aux règlements de construction en vigueur» et que le bâtiment soit entièrement à l'épreuve du feu et les planchers en matériaux incombustibles.De plus on y apprend la composition même de l'édifice: «Les murs extérieurs seront en pierre, brique, ciment, etc., et la charpente intérieure en acier.»" Ce qui laisse toute liberté à l'adoption du Mouvement Beaux-Arts: une structure moderne dans une carapace historique.« Une petite réussite comme celle de lu Bibliothèque Suint-Sulpice, de Puyette, ne saurait nous faire oublier cependant que cette manière Beaux-Arts aura une influence plutôt néfaste sur l'architecture montréalaise comme sur l'architecture universelle d'ailleurs.Surgissant à une époque où de nouveaux matériaux sont disponibles, où de nouvelles techniques de construction ont fait leur preuve, uu moment même où les progrummes architecturaux sont appelés à se trunsfor-mer complètement pour répondre à des besoins inédits, issus de l'urbu- nisution, et à des échelles encore jamais imaginées, ce pseudo-style imposait un carcan à l'architecture, et la réduisait à n'être plus qu'une carapace étriquée enveloppant des fonctions qui n'avaient plus rien à voir avec l'éclectisme des formes et le symbolisme architectural d'un âge épuisé.»" Le concours est très populaire, les journaux de l'époque en parlent et La Presse du 8 septembre 1911 présente les trois projets primés.N Le premier prix va à Eugène Payette, le deuxième à Jean-Omer Marchand et le troisième à Venne et Labelle.Ces trois projets répondent très bien aux exigences du Mouvement Beaux-Arts.Celui de Venne et Labelle exploite l'éclectisme au maximum alors que celui de Payette et encore plus celui de Marchand retiennent toute l'attention.Les rendus sont exceptionnels, les locaux complexes et bien organisés autour d'espaces d'apparat (un ensemble imposant d'escaliers, entrées, foyers, salles et halls)." Dans l'un et l'autre cas, une structure moderne supporte une coquille véhiculant un vocabulaire architectonique emprunté au passé.Payette adopte le style classique en se référant sans doute à la culture classique et à la vocation publique que la bibliothèque voulait se donner.Marchand, d'autre part, opte pour le style gothique peut-être en misant sur le fait que les instigateurs de l'institution sont des ecclésiastiques, mais probablement plus parce que les bibliothèques universitaires jusqu'à cette époque adoptent ce style.16 Le réalisme des élévations de chacun est saisissant, mais Marchand surpasse ici son concurrent en situant, selon les préceptes de l'École, son bâtiment projeté dans l'espace urbain existant et en créant, toujours selon les mêmes préceptes, des espaces intérieurs où évoluent des personnages et où le spectateur croit pouvoir lui aussi entrer.Le projet retenu de Payette n'est pas sans rappeler celui de François Louis Boulanger présenté à l'École de Paris en 1837.Cependant, son inspiration palladienne se rapproche trop de celle des institutions françaises construites à l'époque; on lui demande donc de modifier le projet.Il en présente un second (septembre 1911), d'allure résolument plus moderne qui est lui aussi rejeté au profit d'un troisième (1912) qui reprend le vocabulaire classique en le raffinant.Les plans nous révèlent que les espaces intérieurs ont aussi été modifiés.La Bibliothèque Saint-Sulpice présente moins l'allure d'un édifice public que celle d'un hôtel particulier comme l'Hôtel Carnavalet à Paris par Gabriel (les mansardes en moins) ou les proportions du Petit Trianon à Versailles par le même architecte.On remarque que comme le permet ce mouvement, seules les parties apparentes ont été ornementées ou historiées: à l'extérieur, la partie avant et à l'intérieur, les locaux réservés au public.La coupe longitudinale nous permet de constater que la concordance des volumes extérieurs et des espaces intérieurs imposée par cette École est respectée.La mouluration se continue d'une surface à l'autre; les colonnes, les pilastres et les motifs décoratifs se répètent et les proportions intérieures et extérieures sont aussi du même ordre.Du côté de la rue, l'édifice joue beaucoup par ses contrastes: les deux parties en avancée sur le même alignement, de même que la texturisation de la pierre et l'ornementation plus fouillée à l'étage témoignent des fonctions différentes et privilégiées de cette partie du bâtiment.À l'intérieur, les espaces de décorum réservés au public et à ses déplacements sont beaucoup plus importants que ceux qui sont consacrés au fonctionnement de la bibliothèque (conservation et services techniques).Les différents halls et petites salles et le grand escalier occupent à eux seuls le même volume que les magasins de livres, tous les services de la bibliothèque, la chaufferie, la ventilation, les pièces de dégagement et même la scène de la salle de spectacle.A l'exemple des autres bâtiments de 14 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 ce courant au tournant du siècle, les revêtements internes sont factices.D'abord un faux appareil sur enduit qui répète les motifs et les joints de pierres de la maçonnerie extérieure et qu'on appelait à l'époque «Caen stone finish».17 Des trumeaux encadrés de cordons de feuilles de lauriers et de rosettes, des guirlandes de feuilles de chêne, des consoles et des gouttes, des modillons, cartouches et bas reliefs moulés et peints.L'ensemble recouvre les murs de brique et de terre cuite.Les colonnes, les pilastres, les caissons des plafonds camouflent la structure d'acier.Les vitraux colorent l'atmosphère et isolent les salles de travail de l'espace urbain et moderne de l'extérieur; cette illusion est accentuée par des motifs végétaux.Évidemment, l'emploi de matériaux nobles (escaliers, planchers, plinthes et linteaux de marbre de différentes teintes, lustres, lanternes, lampes et torchères de bronze, mobilier et étagères de chêne massif ouvragé, ferronneries d'art) concourent à créer l'atmosphère d'un temple ou surtout d'un palais à ce complexe culturel.Inspiré directement de la période classique, selon les préceptes de l'École des Beaux-Arts, l'ordonnance des éléments extérieurs présente, toute proportion gardée, des similitudes frappantes avec la Colonnade du Louvre de Perrault (1668), la Place de la Concorde de Gabriel (1761-1770), et même la façade par Mansard du Palais de Versailles.Dans tous ces cas: un rez-de-chaussée plus dépouillé, des colonnades à l'étage, des enfoncements alternés avec des avancées, la plupart du temps coiffés de frontons et équilibrés par des attiques qui camouflent les toits.Plus près de nous et issu du Mouvement Beaux-Arts lui-même, l'Opéra de Garnier (1861-1875) et le Petit Palais de Girault (1895-1900) à Paris, s'inspirent des mêmes sources.Mais comme l'explique Jean-Claude Marsan, les influences et le mouvement arrivent ici en bonne partie par les États-Unis.18 Nous retrouvons d'ailleurs une ordonnance et un vocabulaire semblables à ceux de la Bi- Montréal.Les tendances ont déjà beaucoup changé et en ce sens, il affirme que parmi les projets de l'architecte Ernest Cormier, leur choix s'arrête sur.«le plus moderne d'allure, dans lequel n'apparaissait aucun pastiche de style romain ou gothique.»'9 ?-1 ¦ ¦ -|— François-Louis Boulanger: projet de bibliothèque présenté au concours d'émulation de l'École des Beaux-Arts de Paris en 1834.The Architecture of the Ecole des Beaux-Arts, edited by Arthur Drexler, New York, Museum of modem art, 1977, p.180.bliothèque Saint-Sulpice, entre autres dans la partie centrale de la Bibliothèque du Congrès à Washington (1897), la Lennox Library (1877), la Bibliothèque publique de New York (1896-1911) et celle de Toronto (1906).Pour appuyer davantage cette théorie, nous pouvons observer que deux des projets d'Eugène Payette se rapprochent particulièrement de modèles américains déjà existants à cette époque.D'abord celui de 1911 delaCarne-gie-Stout Public Library (1902) à Dubuque en Iowa.Cette dernière est elle-même très près du projet présenté par Boulanger, de l'École de Paris en 1836.D'autre part, le troisième projet de Payette ressemble étrangement à un autre édifice américain: le Cumberland County Court House (1910) à Portland, dans le Maine.Étant donné que Payette, contrairement à J.-O.Marchand, n'est pas passé lui-même par l'École de Paris, nous pouvons penser que son travail, imprégné de l'esprit de cette École, s'est inspiré de ses recherches et de ses lectures.Nous savons que les traités et surtout les revues d'architectures françaises, américaines et canadiennes circulent amplement parmi les membres de cette profession et que ces ouvrages véhiculent ces idées dans un sens d'émulation.Quelques années plus tard, le sulpi-cien Olivier Maurault qui avait vu les débuts de la Bibliothèque Saint-Sulpice, se retrouve au sein du Comité de construction de l'Université de 1.The Architecture of the École des Beaux-Arts.Ed.by Arthur Drexler.New York, Museum of Modem Art, 1977.525 p.2.L'Architecture à l'Ecole des Beaux-Arts.Ottawa, Galerie nationale du Canada.1976.p.9.3.Ibid, p.19.4.thid.5.Ibid.p.28.6.MARSAN, Jean-Claude.Montréal en évolution.Montréal, Fides, 1974.p.225.7.Programme et conditions du Concours pour la construction d'une Bibliothèque publique à Montréal.Montréal.25 mars 1911.8.Ibid.9.Ibid.10.Ibid.11.Ibid.12.Ibid.13.MARSAN, Jean-Claude.Montréal en evolution, p.228.14.La Presse, 8 septembre 1911: «Les trois plans primés de la Bibliothèque Saint-Sulpice».15.L'Architecture à l'Ecole des Beaux-Arts.p.9.16.Ce style est d'ailleurs appelé à ce titre «Collégiale gothic».TURNER, Philip J.The University and College Library of Canada.Montréal.McGill University Publications.1931.17.«Bibliothèque Saint-Sulpice».dans Construction.Vol.X.n" 11 (Novembre 1917).p.382.18.MARSAN, Jean-Claude.Montréal en évolution, p.225.19 MAURAULT, Olivier.«L'Université de Montréal», dans Les Cahiers des dix.N° 17.Montréal, 1952.p.30.L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 15 Pâquerette Villeneuve ou le choc d'une exilée à Paris par Marie Laurier pâquerette Villeneuve RETOUR h journal d'émotions Il faut avoir beaucoup de témérité, d'audace et.de temps pour se faire plaisir au point d'écrire un journal personnel que l'on destine au public lecteur.Qui cela intéressera-t-il?se de-mande-t-on immédiatement en abordant le livre de Pâquerette Villeneuve qu'elle intitule simplement: Retour I: journal d'émotions (chez Leméac), ce qui nous indique tout de suite qu'il y aura une suite.Ses amis assurément, et ils sont nombreux, les curieux aussi, mais qui d'autre?Cette première impression est mal venue car le déroulement de la vie de la mémorialiste transcende la simple amitié ou la pure curiosité et trouve un écho dans le coeur et l'esprit de quiconque se donne la peine de le suivre.La personne derrière ta journaliste Pour ma part je ne connaissais de Pâquerette Villeneuve que son travail de journaliste et de grand reporter à l'étranger dans les divers médias du Québec.En rentrant à Montréal en 1980, le hasard et mon métier ont fait que je la rencontre et j'ai pu mettre enfin un visage sur une signature qui ne manquait jamais de m'attirer.Et depuis ce temps, sans prétendre connaître cette femme intimement, son amour pour les arts, la musique et la littérature notamment, sa franchise et son sens de l'humour nous rapprochent à l'occasion, trop peu souvent hélas.C'est donc dire que je n'ai pas à être partiale pour parler d'un livre qui me révèle une femme complètement différente, étrangère même à ce que je connais déjà de son auteur.Si peu en vérité.Journaliste et correspondante de journaux, revues et magazines canadiens depuis l'Europe dans les années 1960, puis attachée de presse pendant dix ans, de 1970 à 1980, au Centre culturel canadien à Paris, Pâquerette Villeneuve met fin à cette vie exaltante et parfois difficile pour rentrer quasi incognito dans ses terres, plus précisément à Saint-Hilaire les bains! C'est dans ce petit coin de pays bien tranquille qu'elle passe ses premiers mois de «retour» où elle retrouve une mère toujours aussi accaparante et exigeante, Pâquerette ayant le bonheur ou le malheur d'être une enfant unique.Les rapports mère-fille, surtout lorsque celle-ci a été longtemps éloignée de celle-là et que la maturité de l'âge adulte réduit l'écart des générations, restent toujours délicats et fragiles.La littérature universelle nous a donné de fréquents exemples de ces relations malaisées et Pâquerette Villeneuve y ajoute son grain de sel.On sent chez elle qu'elle voudrait en dire davantage sur cet amour-haine mais qu'elle se retient, ce qui nous laisse sur notre appétit.Étrangère dans son pays Donc enfermée dans ce village de la Rive sud de Montréal, la journaliste s'acclimate tant bien que mal à cette rupture d'avec Paris, et pour mieux exorciser sa nostalgie elle entreprend de consigner ses impressions dans un journal qu'elle écrit systématiquement et rigoureusement chaque jour ou presque au bout d'une table dans des bistrots et brasseries de son patelin.D'octobre 1980 à mars 1981.Il me plaît bien d'imaginer ce petit bout de femme emmitouflée dans sa canadienne et ses capuchons affronter bravement les intempéries de l'hiver au petit matin, cahier d'écolière sous le bras et stylo Stypen dans son sac pour investir les mastroquets de Saint-Hilaire (!), commander son croissant-café-crème-vin-blanc et écrire, écrire jusqu'à ce que la fatigue s'empare d'elle.Le développement des facettes de sa personnalité Mais qu'a-t-elle donc de si intéressant à nous dire, cette existentialiste des temps modernes, outre de devoir endurer sa mère?Tout et rien.Ses émotions.Son emploi du temps.Ses souvenirs.Ses déceptions.Ses réussites.Et quoi encore?Car jusqu'ici rien de très original et rien qui puisse ébranler le Temple de la renommée ou réveiller la montagne montérégienne.Et pourtant, à travers les 425 pages tricotées serré de ce journal intime, le lecteur se prend au jeu de la narratrice et c'est avec intérêt qu'il veut toujours savoirdequoi seront faits les lendemains de veilles, qu'il veut comprendre le cheminement complexe de cette femme exacerbée qui ne veut pas redevenir la fille de sa mère 16 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 Pâquerette Villeneuve (Photo Jean-Pierre Beaudin) tout en profitant de son hébergement et de sa sollicitude.Plus que la plongée dans le banal quotidien du retour à son pays natal, c'est à un retour sur elle-même que Pâquerette Villeneuve nous convie, à une rétrospective philosophique de sa vie d'une moitié de siècle, à l'éternel et angoissant dilemme shakespearien de Y «être ou ne pas être», à la complexité des relations humaines, aux interrogations lancinantes sur sa véritable identité, à la banalité des activités journalières, à la précarité de l'amitié, au mystère de l'amour.Bref, il y en a suffisamment pour tisser les fils ténus d'une existence en courtepointes.Une énergie consacrée à son travail Pâquerette Villeneuve est une femme joyeuse et pleine d'entrain dans la vie courante.À lire son journal, on se prend à penser que ce n'est qu'une façade et qu'il est vrai de dire qu'il ne faut pas se fier aux apparences.Son livre regorge de pensées profondes sur le sens de la vie et du travail.Elle s'est donnée corps et âme à son rôle d'attachée de presse au CCC (Centre culturel canadien) au point d'aspirer à prendre la relève du directeur Guy Viau, au lendemain de sa mort.À ses yeux, ce poste lui revenait de droit et il fut attribué à une autre.Ce que Pâquerette pardonne difficilement aux autorités en place de l'époque, notamment le premier ministre Pierre Trudeau et l'ambassadeur du Canada à Paris, Gérard Pelletier.D'un seul jet, elle égratigne l'un et l'autre.Après avoir pris la décision de revenir au pays, déçue de la tournure des événements, elle écrit: «J'ai vécu une expérience magnifique, me laissant guider par ce que j'avais perçu du message de Guy Viau, et en étais arrivée philosophiquement à considérer tout successeur comme un mal nécessaire.Je savais le Centre vulnérable car la culture est la cinquième roue du cinquième carrosse: elle n'intéresse personne dans les gouvernements.(.) Et lorsqu'au cours d'un déjeuner, l'ambassadeur, qui avait desserré la vis à ses émotions (la nouvelle de ma démission lui ayant causé quelque surprise) m'a dit: «C'est le premier ministre qui l'a nommée: il la voyait à la sortie de la messe à Outremont» pour expliquer que la nouvelle candidature lui ait paru valable, j'ai retenu un sourire qui ne me quittera qu'à la fin de mes jours (.).J'avais été extrêmement étonnée que Tr.(udeau) ne soit pas plus sensible à la valeur intérieure, lui qui a tout de même une certaine dimension intellectuelle et morale, mais j'avais oublié que pour les hommes d'action, pour le tempérament sanguin, la réflexion, le temps de l'arrêter n'eut pas une valeur primordiale.Ils flottent à la crête des événements, (.), ils privilégient les institutions plutôt que les individus, car les institutions sont le support de la société qui les porte sur les voies chatoyantes du pouvoir.Et aussi, la culture n'est en aucune façon une priorité: ils ne savent pas qu'elle est partie intégrante de la vie, et que ce qu'elle aura créé durera bien plus longtemps qu'eux.» En plus de vouer une grande admiration à Guy Viau, de nous faire part de ses lectures des grands auteurs fran- çais et étrangers chez qui elle puise de nombreuses références, Pâquerette Villeneuve nous confie sa passion pour le hockey et surtout pour son meilleur porte-étendard, Guy Lafleur.Au fil de son journal, elle revient constamment sur les performances de son héros qu'elle va même jusqu'à comparer.à un ange! Elle écrit: «Lafleur blessé: ça m'embête qu'on donne des coups de bâton sur la tête d'un ange.» Curieuse attirance qui donne lieu à une analyse de notre sport national que l'auteur trouve merveilleux et sensuel! Tous les goûts sont dans la nature.On comprend mieux alors que Pâquerette Villeneuve ait voulu préciser dans le titre du récit de son retour au pays qu'il s'agit bien d'un «journal d'émotions».Elle en éprouve à revendre et c'est à se demander ce qu'elle pourra bien ajouter de plus dans le tome II de ses mémoires prévu pour bientôt chez Leméac.?L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 17 Colette Chabot PELADEAU Péladeau Une biographie qui révèle des facettes inconnues de cette flamboyante personnalité Les magnats de la presse, surtout quand ils sont aussi fondateurs de journaux, sont le plus souvent pittoresques.M.Pierre Péladeau n'échappe pas à cette quasi-règle comme le démontre Mmc Colette Chabot dans le livre de quelque 280 pages qu'elle lui consacre après l'avoir longuement interrogé plusieurs fois et avoir sollicité de nombreuses personnes leurs souvenirs, leur appréciation du personnage et leurs conseils.Péladeau, c'est l'histoire d'une réussite éclatante qui repose comme bien d'autres sur le travail en quelque sorte récompensé par la chance, sur la chance provoquée et méritée par le travail, et sur un don particulier qui consiste à savoir profiter pleinement de la moindre chance.L'approche situationnelle Le plus beau fleuron de ce que d'aucuns appellent l'empire Péladeau, c'est évidemment Le Journal de Montréal.Or, M.Péladeau ne pouvait le lancer que s'il se tenait constamment aux aguets et si La Presse devenait victime d'une longue grève, ce qui arriva en 1964.De même, la Gazette doit sa survie et sa prospérité actuelle à la situation de monopole dans laquelle elle s'est trouvée par suite d'une grève inopinée qui se termina par la mort du Montreal Star en fin de septembre par Willie Chevalier 1979.À ce propos, qui dénombrera les entreprises ruinées par des grèves stu-pides, absolument injustifiables, depuis une trentaine d'années?Dans son avant-propos, l'auteur de Péladeau prévient le lecteur que son livre est subjectif parce que son héros lui inspire affection et respect.À la bonne heure! Car trop de gens entretiennent encore — même en 1986 — des préjugés défavorables envers les hommes d'affaires imaginatifs et entreprenants et il est bon d'en montrer un, particulièrement humain, avec des qualités bonnes et mauvaises qui, pour la plupart, sont bien typiques de sa nationalité.M.Péladeau n'est pas né pauvre, raconte M™ Chabot, mais il avait dix ans quand sa famille fut plongée quasiment dans l'indigence par des revers de fortune et la mort prématurée du père.Ce dernier, Henri Péladeau, laissait à l'âge de 50 ans sept orphelins dont le plus jeune était Pierre, le futur millionnaire.Par bonheur pour eux, la mère était une maîtresse-femme et, comprenant bien l'époque, sut préparer l'avenir de ses enfants.Le goût du risque Très tôt le petit Pierre se révèle espiègle, indépendant de caractère mais charmeur, énergique, ingénieux, risque-tout et doué pour les affaires.On dirait même âpre au gain si l'expression n'était péjorative.Après des études chez les Jésuites (collèges Sainte-Marie et Brébeuf) et diverses aventures, il devient en 1950 propriétaire du Journal de Rosemont, hebdomadaire de quartier, puis il en fonde un et en acquiert trois autres après quoi il constitue les cinq en société, «Les Publications Indépendantes Limitée».Il achète également une imprimerie et fonde en 1955 Nouvelles et Potins, feuille qui n'est pas exactement l'honneur du journalisme québécois.Glissons, n'appuyons pas.Cinq ans plus tard il acquiert le Journal des Vedettes et en 1962 Radiomonde ainsi que la maison Poirier et Bessette, éditrice de La Revue Populaire et du Samedi, mensuel qu'il transforme en hebdomadaire l'année suivante alors qu'il en crée deux autres, Photo-Vedettes et Le Grand Journal Illustré.Il est devenu millionnaire il ne sait au juste quand (probablement au début des années 60) et, en 1973, le Financial Times voit en lui «le roi de la presse populaire au Québec».Entre-temps survient la célèbre grève à La Presse, désastreuse pour plusieurs journalistes et autres employés; presque du jour au lendemain, le 15 juin 1964, il improvise Le Journal de Montréal.Ce quotidien est d'abord rédigé par des pigistes de stations ra-diophoniques, sans la manne d'une seule grande agence d'information, et il se présente avec tous les défauts de l'improvisation.Les débuts n'en sont pas moins prometteurs, le format du journal aidant.Il vend bientôt 80 000 exemplaires par jour quand il suffirait de 25 000 pour couvrir ses frais.Mais quand, en janvier 1965, La Presse reparaît, le tirage chute rapidement jusqu'à 10 000 exemplaires et les profits (de 100 000 $ en quelque sept mois) se volatilisent en conséquence.M.Péladeau persévère.Le nouveau quotidien ne devient rentable qu'après sept ans mais il est désormais une mine d'or.Ne pas oublier qu'avant 1962 M.Péladeau aura liquidé l'un après l'autre ses journaux de quartier ainsi que son im- 18 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 primerie Hebdo pour fonder, en 1962, l'imprimerie très moderne Montréal Offset.La société Québécor date de 1965 et Le Journal de Québec, cadet du quotidien montréalais, né le 6 mars 1967, ne sera rentable que neuf ans plus tard.Bien entendu, fort de son expérience et de ses succès, le propriétaire pouvait patienter.En 1969, par un subterfuge qui n'a rien de malhonnête mais que les dupes ont dû avaler avec difficulté, Québécor s'empare d'Echo-Vedettes, le plus important hebdomadaire de spectacles, avec son tirage de 100 000 exemplaires.Québécor est aujourd'hui en expansion constante, presque une multinationale, possédant des services de messagerie, des maisons d'édition, une entreprise de distribution de disques, des librairies, plusieurs imprimeries, des hebdomadaires régionaux en telle quantité qu'il devient plus facile de compter ceux du Québec qui ne lui appartiennent pas, etc.Et Le Journal de Montréal est installé depuis 1985 dans un spacieux immeuble, au 4545 de la rue Frontenac, tandis que plusieurs projets de l'expansif M.Péla-deau, qui souvent pense tout haut, sont de notoriété publique.Une personnalité flamboyante C'est tout cela que raconte avec force détails MmL Chabot avant de parler avec minutie de l'homme qu'est son héros dans la vie privée.On se passerait facilement de diverses révélations dignes de Nouvelles et Potins et d'autres feuilles des Publications Indépendantes ou de Québécor; cependant, elles ne sauraient déplaire, semble-t-il, à M.Péladeau que sa biographe ne craint pas — ô, sans méchanceté — de qualifier d'exhibitionniste.Pour des raisons historiques (et d'autres), nous avons peu de grandes fortunes héréditaires et il est naturel que les «bâtisseurs d'empires» québécois se réjouissent de leurs succès au point de s'en émerveiller et d'exprimer leur émerveillement avec, parfois, une certaine naïveté.C'est en règle générale, aussi amusant qu'agaçant.Si M.Péladeau veut gagner toujours plus de sous et de dollars, il n'est pas pour autant lésineur.Au contraire.Mais, charitable, généreux, il donnera d'autant plus, et d'autant plus volontiers, que l'idée viendra de lui.C'est la marque d'un individualiste.Et il ne lui suffit pas de desserrer les cordons de la bourse.Il aime payer de sa personne.On a tout lieu de le croire, c'est autant pour aider le prochain que pour lui-même qu'il adhère aux Alcooliques Anonymes.Il s'efforce aussi de réconforter des cancéreux en phase terminale (ce qui exige du temps, beaucoup de compréhension, de la patience, — pour tout dire: de l'abnégation) et il participe aux campagnes de souscription d'oeuvres méritoires.Sans partager toutes les opinions de M.Péladeau, on ne peut que l'admirer de se conformer dans la pratique aux exhortations du regretté Edouard Montpetit en faveur de la «conquête économique» par les Canadiens français (ou les Québécois).Pour M.Péladeau comme pour Montpetit.nous pouvons et devons compenser notre faiblesse démographique par la puissance économique, ce qui se fait d'ailleurs de plus en plus depuis quelque quatre décennies, si bien que de nobles politiciens ont songé à une loi fédérale pour entraver cette conquête! À propos des conceptions nationalistes et économiques de M.Péladeau, on lira avec beaucoup d'intérêt (pp.225 à 237) le témoignage précieux du D' Jean-Marc Brunet, un des hommes qu'il a encouragé à se lancer en affaires.C'est un plaisir — et un enseignement — que d'entendre des amis de M.Péladeau, et notamment le D' Bru-net, parler de son esprit d'entreprise, de ses motivations, de ses principes, de son désir que les grandes affaires des Québécois restent, quoi qu'il arrive, aux mains de Québécois.On a le sentiment que M.Péladeau est un aventurier, mais un noble aventurier au sens que donnait à cette expression le grand premier ministre du Canada, Louis Saint-Laurent.Et si l'on déplore que M.Péladeau ait publié des canards comme les désolants Nouvelles et Potins, en revanche il faut songer que ses journaux, et le D' Brunet a raison de le souligner en conversation, furent les premiers au Québec à publier des nouvelles des légitimes mouvements indé- pendantistes et même à leur offrir, à l'occasion, une tribune.L'évolution d'un journal Bien des gens ont fait la fine bouche devant Le Journal de Montréal à ses débuts et quelques années par la suite.Dieu sait qu'ils n'avaient pas tort de trouver débraillé ce quotidien.Ceux qui le fabriquaient semblaient confondre les adjectifs «vulgaire» et «populaire», ce qui.incidemment, est mépriser le peuple.Il faut bien reconnaître toutefois que plus d'un grand journal de France, d'Angleterre, des États-Unis, du Canada anglais, du Québec, a commencé de la même façon et s'est raffiné graduellement tout en restant à la portée du plus grand nombre.C'est, depuis quelque temps, le cas du Journal de Montréal.À Winston S.Churchill mort avant 1940 l'histoire d'Angleterre consacrerait à peine sept ou huit lignes, et l'histoire de la Première Guerre mondiale trois ou quatre à propos du désastre des Dardanelles en 1915.On ne peut porter de jugement sur quelqu'un (si on l'ose) qu'après sa mort, en considérant l'ensemble de sa vie.M.Péladeau est né en avril 1925.Il lui reste donc normalement quelques lustres pour peaufiner ses oeuvres et même en entreprendre d'autres.Il n'a évidemment pas de conseil à recevoir sur la disposition de sa fortune qui ne devrait pas cesser de s'accroître au cours des prochaines années.Mais, selon sa biographe, il aime la musique, surtout celle de Beethoven.Sans doute, grâce à l'éducation qu'il a reçue, aime-t-il aussi d'autres arts, et la littérature (on le voit photographié entouré de livres qui ne sont évidemment pas de comptabilité et l'une de ses entreprises décerne des prix annuels de poésie, de roman et de théâtre).Peut-on souhaiter qu'à l'instar d'autres magnats de la presse, et sans frustrer ses héritiers, il commandite un jour, en assurant sa survivance, une revue littéraire et artistique publiée sans but lucratif?Ce serait un bien beau cadeau à la nationalité québécoise.L'ouvrage de M™ Colette Chabot est illustré à profusion.Il y aurait des réserves à faire sur le texte d'ailleurs vivant; elles se résumeraient à reprocher à l'éditeur de n'avoir apparemment pas de réviseur à son service.?L'INCUNABLE — JUIN SEPTEMBRE 1986 19 Simone de Beauvoir: Une passion de vivre qui a raté sa sortie par Francine Dufresne Tu t'inclines.Je m'incline.Nous nous inclinons toutes devant son génie.Ou plutôt, devant l'émergence éclatante d'un cerveau singulièrement bien structuré, d'une plume au tranchant de blaireau.Qui enfilait des horreurs de vérité sur la condition féminine de tous les temps comme Pénélope avait tissé sa toile.Mais finie, Pénélope.Pénélope est morte.Vive Simone.Vive Le Deuxième sexe.Vive celle qui a sonné avec fracas dans le monde occidental le triomphe éclatant de l'intelligence féminine sous des ongles carminés.Mais contrairement à l'oiseau mythique, elle ne renaîtra pas de ses propres cendres.Elle est bel et bien morte.Sans espoir de retour et sans l'épice essentielle de l'immortalité.Un goût de cendres Oui, malgré les apparences, elle ne nous offre pas une mort très douce, mais une mort brutale de négations et de désespérances.Avec en guise de boni une vieillesse mal assumée.Nous sommes loin dans son cas du rêve pieux d'Henry de Montherlant: «Qu'une vie est heureuse, quand elle commence par l'ambition et finit par n' avoir plus d'autres rêves que celui de donner du pain aux canards.» Loin également du souhait existentiel d'un Albert Camus: «Il y a une volonté de vivre sans rien refuser de la vie, qui est la vertu que j'honore le plus en ce monde.» Oui, savoir vieillir est le comble de la sagesse et une étape délicate dans l'art de vivre.Mais.elle n'a pas su apprivoiser cette sagesse-là.C'est ce qui arrive aux âmes qui se laissent engluer par le matérialisme borné et à ras du sol de la loi générale.D'Elle, la tête de proue de ma jeunesse enflammée, il ne me reste plus qu'une aigre odeur de vieillesse Simone de Beauvoir 20 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 moche.Qu'un vague relent de nostalgie à la pensée d'une liqueur de verveine sirotée en silence sur une terrasse de café.Dans tous les Deux Magots de ports du bout du monde.D'Elle, que des cendres amères.Parce qu'elle n'a pas été au bout d'un destin de femme mythique.Qu'elle n'a pas su rêver et projeter l'avènement d'une grande femme qui nous féconderait toutes, une Isis incarnée et triomphante à saveur de café crème.Elle, que les dieux et les fées avaient comblée! Elle, qui n'a pas su avoir l'ultime générosité d'un Jean Cocteau: «J'ai bien aimé ces visages qui passent, ces boîtes pleines d'univers.» Oui, je pleure l'échec d'une âme qui n'a pas assumé sa délivrance, comme au destin tragique d'un saumon qui n'aurait pas entrepris le grand voyage du retour vers la rivière qui l'a vu naître.Qu'importe à une femme de gagner l'univers si son âme méconnaît sa propre itinérance.Pourquoi la Béatrice de Dante ne l'aurait-elle pas inspirée?Femme plus liée que l'homme à l'âme du monde, «aux premières forces élémentales.C'est à travers elle que l'homme communie avec elles.Les femmes sont prédestinées à être, comme dans VEvangile, les porteuses d'aromates.Ce n'est pas la femme émancipée, ni rendue semblable à l'homme, mais l'éternel féminin qui aura un grand rôle à jouer dans la période future de l'histoire.» Parce que, comme l'a si bien dit Louis Aragon, «La femme est l'avenir de l'homme».L'enfantement douloureux Anaïs Nin a littéralement enfanté l'écrivain Henry Miller.Simone de Beauvoir a elle aussi enfanté son grand homme.D'un psychotique, auteur brouillon d'une Mélancolie, elle lui a permis d'accoucher de Sa nausée.Jean-Paul Sartre venait de naître à lui-même.Unipare, Simone de Beauvoir n'a pas su mener à terme sa propre naissance.Sa vieillesse fut un avortement.Aussi, faut-il continuer à espérer en l'avènement d'un nouvel Erasme.Mais d'un nouvel Erasme qui soit une Femme! Holà! Déjà j'entends ricanements et critiques acerbes.Mais elle est cinglée, celle-là! Oser parler ainsi de la papesse1.Et vous avez vu le titre?Mais de quel droit?Du seul droit de dire, de prendre la parole, Madame, Monsieur! Comme il y a plus de vingt ans, dans les pages du journal Le Devoir, où je m'interrogeais, ajuste titre hélas!, «Simone de Beauvoir, miroir des autres femmes?»2 Les autres femmes, c'étaient mes aînées journalistes que, du haut de mes vingt ans, je haranguais avec l'enthousiasme de la colère: «.vous n'avez pris que des droits et vous avez oublié les devoirs que ces droits engendrent nécessairement.Parce que tous les jours vous trahissez des milliers de femmes en faisant miroiter à leurs yeux des bijoux, des vêtements qu'elles ne pourront jamais s'offrir, [en 1986 on ne peut pas encore toutes subir le luxe démentiel d'un lèche-vitrines rue Laurier] et plus grave encore, vous les faites rêver alors qu'elles ont une vie magnifique à vivre.» A quarante ans, j'ai envie de cogner dur ou de mettre une grosse carotte en travers de la moulinette et de dire aux émules et disciples de tout acabit: un instant papillon! Simone de Beauvoir a écrit: «Jeux et rêves orientent la fillette vers la passivité; mais elle est un être humain avant que de devenir une femme.» Et depuis 1949, le malentendu a été attisé, à savoir: libération de la femme veut dire affranchissement de la tutelle masculine.Quelle bêtise! Les féministes ont privilégié le complexe d'altérité (c.-à-d.se situer par rapport à l'autre, l'homme,) qu'elle a elle-même vilipendé.Poussé jusqu'à l'absurde, ça veut dire, s'il existe, j'existe aussi.S'il est écrivain, je suis écrivaine.' L'apprentissage du courage Une femme qui se respecte ne demande pas à un homme de la libérer.Pas plus que le nègre des plantations du sud américain ne demandait à son maître la clé de sa geôle.La liberté n'est pas une permission.C'est l'apprentissage du courage.Le premier pas vacillant sur la route de l'autonomie.Avant de comprendre que nous sommes tous nés libres.Parce que la liberté de penser est le joyau primordial déposé dans le coeur de chacun de nous.Madame de Beauvoir qui, telle Anaïs Nin, a toujours voulu être «au coeur de tous les plaisirs chauds et vivants», était féministe parce qu'elle était juste! Elle n'était pas féministe parce qu'elle a fait une description honteuse de laborantine sur la maternité.Nuance! Elle n'était pas féministe parce qu'elle a fait une description ridicule de vierge effarouchée sur la position masculine du «missionnaire».Ces lignes ont sans doute été écrites avant qu'elle-même ne découvre les rivages de l'érotisme et d'une communion or-gasmique.Oui, «jeux et rêves orientent la fillette vers la passivité».Notre physiologie le veut ainsi.Notre destin physiologique également.Et que dès l'enfance, la petite fille, vaguement, se prépare à assumer un aspect de son destin, est souhaitable.Freud, qu'elle détestait cordialement a inventé l'envie du pénis.Si elle avait été fine, elle aurait pu lui rétorquer par la jalousie de la matrice, phénomène que toute femme éveillée a pu observer sérieusement au moins une fois dans sa vie.Simone de Beauvoir n'était pas féministe par ses égarements d'adolescente retardée.Elle était féministe parce qu'elle était juste! Quant à moi, je me rappellerai toujours, non sans émotion, le sentiment de délivrance euphorique qui m'a envahie toute à la lecture du Deuxième sexe.J'avais dix-huit ans et j'étais déjà depuis un an journaliste au «plus grand quotidien français d'Amérique» lors- LÏNCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 21 que Céline Légaré-Michaud m'a confié son exemplaire du Deuxième Sexe en même temps que les Lettres à Eisa d'Aragon.Enfin, enfin! m'exclamai-je à travers mes larmes, le corps au chaud sous l'édredon, en l'absence tragique d'une poupée de chiffon que je n'ai possédée qu'à trente ans.Enfin je ne suis plus seule au monde à penser et à croire que je suis un être humain avant d'être un objet de convoitise sexuelle.La découverte était d'autant plus euphorisante qu'elle me confirmait dans un choix d'autonomie que j'avais fait au sortir de l'enfance en écoutant religieusement à la radio «Francine Lou-vain, Bonjour.».Oui, pour moi, n'en déplaise aux radicales d'aujourd'hui, la première voix féminine porteuse d'espoir a été celle de Nicole Germain.Et le Sésame Ouvres-toi.Simone de Beauvoir, la praticienne inoubliable: Céline Légaré-Michaud! Confrontation avec la cruelle réalité Oui, c'était une époque dure, difficile.Mes charmants confrères, les gars de la salle de rédaction, plus de quatre-vingt!, avaient établi les paris: le premier qui me b.?J'ai braillé un bon vingt-quatre heures lorsque j'ai découvert le pari dont j'étais l'enjeu.J'étais jeune.Ça je le savais.J'étais belle.Mais ça, je ne le savais pas! C'est pourquoi je ne comprenais pas la hargne de mes consoeurs journalistes, qui me reprochaient mes tailleurs au cou et six pouces en bas des genoux alors qu'elles se trémoussaient, c'était la mode!, en chemisier de nylon transparent.Seule Céline Légaré-Michaud m'a traitée comme un être humain.Mais en cachette, pour ne pas alimenter la jalousie des sorcières d'acétate.Et Simone de Beauvoir.ça été la cerise sur le gâteau de ma délivrance! Non, je n'étais plus seule à être persuadée que j'étais un être humain; que mon humanité était la voie de la rédemption.De l'autonomie et par conséquent, de la réalisation personnelle.Simone de Beauvoir était juste.C'est pour ça qu'elle était féministe.Quant à moi, le mot n'était pas inventé, que je l'étais déjà.Mais mon féminisme à moi, il a été agi.A partir d'une chambre humide de domestique, Carré Saint-Louis.Et c'était une ques- Prisonnière de Sartre.tion de vie ou de mort! À une époque où je ne savais pas encore que j'étais une femme.Parce que j'étais trop occupée à survivre et à payer 25 dollars par semaine à la librairie pour compenser en lectures les études qu'on m'a refusées sous prétexte que j'étais une fille.À dix-sept ans, j'ai tout quitté, écoeurée.Féministe avant la lettre, je suis devenue immigrante dans ma ville, l'étrangère dans ma famille.Simone de Beauvoir était féministe.Mais, selon son grand ami Francis Jeanson4 «.elle a compris la condition féminine dans la mesure où elle y a échappé.» Y a-t-elle échappé vraiment?Je ne crois pas quant à moi qu'on puisse mesurer le degré de liberté d'une femme au nombre de repas qu'elle prend au restaurant! «La raison principale pour laquelle je suis féministe, a-t-elle confié à Jeanson, est la dépendance matérielle et morale des femmes par rapport aux hommes.» En fait, la condition féminine a servi de catalyseur à la femme-écrivain éprise de justice qu'elle a toujours été.Elle n'a cessé de vouloir l'égalité des chances pour tous et elle a consacré des années importantes de sa vie à lutter pour les droits des individus.Mais la femme Simone était prisonnière de Sartre ou de l'univers sartrien!, prisonnière de la condition féminine et de sa gloire.En mettant un terme à sa longue aventure amoureuse avec Nelson Al-gren, celui qu'elle-même a appelé si justement «mon unique mari», elle a eu ces mots terribles: «Il ne s'agit plus de vivre, il faut régner!» Décidément, il y a des ménopauses dont on ne se remet jamais! Eh! oui, malheureusement, et en pleine force de l'âge, en se reniant, Simone de Beauvoir s'est flouée elle-même en écartant de sa vie son «unique mari».Elle qui avait écrit si justement: «Dans toute mon existence je n'ai rencontré personne qui fût aussi doué que moi pour le bonheur, personne qui s'y acharnât avec tant d'opiniâtreté.Dès que je l'eus touché, il devint mon unique affaire.Si on m'avait proposé la gloire et qu 'elle dût être le deuil éclatant du bonheur, je l'aurais refusée.Il n'était pas seulement cette effervescence dans mon coeur; il me livrait, pensais-je, la vérité de mon existence et du monde.» En refusant cette passion amoureuse, elle a elle-même précipité sa chute, confondant ses premières rides avec la vieillesse du coeur, abdiquant son droit au bonheur au nom de la raison d'État, toute sa belle autonomie en chute libre, choisissant le pouvoir au détriment de l'amour.Basta! Lors d'une visite au Brésil en compagnie de son cher alter-ego, «.on demandait à Sartre de parler du système colonialiste, de l'indépendance de l'Algérie, de la révolution de Cuba, de la réforme agraire, de la misère desfavelas, de la possibilité d'une révolution au Brésil, et à Simone de Beauvoir de parler des problèmes de la condition féminine.Mais elle n'aimait pas se voir cantonner ainsi, »s Qui l'eut cru?Un peu plus et je songe, non sans frémir, à Marie Curie, à qui on aurait pu tout aussi bien demander sa recette de pâté parmentier.Notez, je vous prie, que je ne nourris aucune hostilité envers le pâté chinois, mais il y a là un problème fumant et inhérent à la condition féminine.Ce qui m'étonne toutefois, c'est que Madame de Beauvoir n'ait pas rouspété.J'imagine mal George Sand ou Simone Signoret adoptant le même comportement soumis.Mais de Beauvoir faisait partie «aux yeux de tous d'un bloc intellectuel et idéologique indivisible.»* et signa l'ouvrage de Sartre, Ouragan sur le sucre.«Après un moment d'hésitation, elle accepta.» Elle ne coupera donc jamais le cordon ombilical! Mais a-t-elle accepté avec la même apparente sérénité ses derniers mots à lui: «Mon petit Castor, je vous aime beaucoup!» Quelle platitude après plus d'un demi-siècle de symbiose officielle! Cette réplique là n'aurait pas échappé à un Sacha Guitry, Alphonse 22 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 Allais, Hugo, Rodin ou Lope de Véga.Il aurait pu aussi bien s'exclamer.les carottes sont cuites!, et dans un soupir ajouter,.le rutabaga également!, il n'aurait pas été davantage insignifiant.Lui-même jusqu'à la fin! «L'enfer c'est les autres.» Même elle, Son autre lui-même.Son esclave privilégiée.Le complexe non liquidé Je m'étonne toujours d'entendre certaines féministes pâmées d'admiration devant le couple Sartre — de Beauvoir.Quant à moi, je ne comprends pas qu'une femme aussi passionnée se soit ficelée à un homme qui définissait son esprit comme «une salle d'opération hygiénique».«Je traite mes sentiments comme mes idées» écrivait-il.Résultat final: un moribond qui dégage des effluves de choucroute rance et tient des propos quantifiés.Fin logique et cruelle d'un homme longtemps atteint du syndrome de Zorba effeuillant les belles des Jardins du Luxembourg.À savoir: je te b., donc je t'illumine! Mais le syndrome de Zorba n'est pas exclusivement sartrien.C'est une pathologie de mon invention que j'ai eu la curiosité d'observer abondamment chez certains intellectuels québécois fringants des années '70.L'écrivain américain Nelson Al-gren, pour qui elle a toujours été une Alice au Pays des Merveilles et qui l'a aimée jusqu'à son dernier souffle, ne lui aurait pas servi des propos aussi lamentables.Voilà un Monsieur qui semblait avoir ce que l'on sait.Ainsi, en 1965, il écrivit un article plein de colère où son amour bafoué s'exprimait par des injures: «Sous le jargon philosophique, Sartre et elle ont tout simplement érigé une façade de respectabilité de petits-bourgeois derrière laquelle elle pouvait tenter de découvrir sa propre féminité.les proxénètes sont plus honnêtes que les philosophes.»7 Voilà des propos violents et non dénués de vérité.Mais sans doute a-t-elle compris.Elle qui a écrit si justement: «La violence, tout compte fait n'est qu'une passion qui n'a pas été reconnue.» Comme Simone adolescente s'est vue négliger par son père, puis.par Sartre, événement particulièrement traumatisant qu'elle a transcrit dans L'Invitée, son premier roman.Bref, elle a mis autant de passion à se flouer elle-même, qu'elle a mis d'intelligence, d'équité et de lucidité à disséquer la condition féminine.Simone de Beauvoir n'est pas née femme.Mais peut-être ne l'est-elle pas devenue non plus?Voilà une femme humide que Sartre a asséchée avec une complaisante complicité! Où donc se sont enfuies, Madame, vos tendres et parfumées odeurs de cyprine, filles de l'amour et du désir?Mais pour Simone de Beauvoir, l'amour a des relents de vengeance (contre son propre père) et de règlements de compte «L'amour, a-t-elle écrit, n'aurait pas cette sombre violence s'il n'était pas toujours, pour commencer, une sorte de vengeance.» L'amour/vengeance?Oui lorsqu'il s'agit, dans son cas, de ne pas négocier et liquider une fois pour toutes son complexe d'Electre.Parce que le couple de Beauvoir— Sartre n'y aurait pas survécu! Véritablement affranchie de sa blessure filiale, elle aurait liquidé du même coup Papa/Sartre pour l'Époux/Algren.L'Amour était la voie de sa libération.Mais elle n'a pas eu ce courage là! Comme c'est dommage.Et pour elle.Et pour nous toutes.Quel témoignage merveilleux elle aurait pu nous laisser en héritage.L'Amour en héritage, justement.Simone de Beauvoir s'est-elle égarée dans son cheminement?C'est pour ça que sa mort me rend si triste.Comme une vie inachevée, quelque chose de fondamental qui n'a pas été réalisé.Mais elle a souvent préféré badiner avec l'Amour.Et on ne badine pas avec l'Amour.Parce que l'Amour rend la femme semblable à elle-même et souvent la fait grandir.Quand je songe à la vie et à la mort de Simone de Beauvoir, j'ai la nostalgie de George Sand, d'Edith Piaf et de ma grand-maman Léopoldine.Parce qu'elle étaient des femmes affranchies et que toutes trois, elles ont toujours privilégié l'Amour.Parce qu'elles étaient des êtres humains autonomes.Mais en guise d'épitaphe, je ne puis que murmurer pour moi toute seule ces quelques mots d'Eric Fromm: «Vivre est un processus de renaissance continu.La tragédie de la vie de la plupart d'entre nous, c'est que nous mourrons avant d'être pleinement nés.» Mais, comme elle l'écrivait si bien elle- même, dans Pour une morale de l'ambiguïté: «C'est parce qu'il y a un vrai danger, de vrais échecs, une vraie damnation terrestre que les mots de victoire, de sagesse ou de joie ont un sens.» Parce qu'elle était passionnée, mais qu'il lui manquait douloureusement de poésie ou tout au moins d'un zeste d'approche poétique face à la vie, j'aimerais malgré tout, comme pour une grande soeur chérie, réconcilier l'irréconciliable et lui murmurer ces mots de Kazantzaki.Chère Simone, «.vous êtes vos pinceaux et vos couleurs.Peignez, le paradis et entrez-y.» Qu'importe maintenant, puisque sa tragédie de Femme rompue est irrémédiablement terminée, qu'elle ait été la victime stupéfaite de la vie qu'elle s'était choisie: une dépendance qui l'a laissée dépouillée.Qu'importe maintenant toutes ses scènes de jalousie virulentes à un homme qui l'a mal aimée, «comme une passion qui n'a pas été reconnue ».Que nous importe tout cela.Il ne reste plus que nous, ses filles spirituelles, comme le conclut Nancy Huston, dans La Vie en rose, «pour prolonger sa tentative courageuse, jolie, passionnée et pathétique pour comprendre qui elle était.»" Elle qui, dans ses Mémoires d'une jeune fille rangée, envisageait la vie «comme une aventure heureuse».Bibliographie de Simone de Beauvoir: Le Deuxième sexe.Mémoires d'une jeune fille rungée.Une Mort très douce, L'Invitée.La Force de l'âge, Les Mandarins, Pour une morale de l'ambiguïté.La Femme rompue.' CARDINAL.Marie, -Papesse», Le Devoir.19 avril 1986.: DUFRESNE, Francine, «Simone de Beauvoir, une femme miroir des autres femmes», Le Devoir, 4 avril 1964.> «Écrivaine», expression détestée par l'auteur de cet article qui prétend que le premier homme qui s'est prétendu écrivain savait qu'il écrivait en vain.«Deléi à devenir vainc, faute d'imagination, voilà un pas que je ne saurais franchir", affirme Francine Dufresne.4 JEANSON, Francis.— Simone de Beauvoir ou l'entreprise de vivre.Paris, Éd.du Seuil.1966.s FRANCIS, Claude et GONTIER, Fernande.— Simone de Beauvoir, Montréal.Éd.Libre Expression, 1985.« Ibid.7 Ibid." HUSTON, Nancy, «Les enfants de Simone de Beauvoir», La Vie en rose, n" 16 (mars 19841.L'INCUNABLE — JUIN SEPTEMBRE 1986 23 Loft Story Les côtés cour et jardin du dernier «Robert Cliché» Pendant que nous discutons de son roman dans sa salle à dîner, le téléphone de Jean-Robert Sansfaçon l'interrompt au milieu d'une phrase.Il s'agit d'un monsieur qui l'abreuve d'injures, l'invitant même à déménager pour toujours à New York.D'après cette voix, c'est tout ce que mérite un auteur qui a trahi notre langue, en affublant son récit d'un tel titre en anglais.Sansfaçon lui répond aussitôt qu'il persiste et qu'il signe, avant de se faire raccrocher au nez par son interlocuteur anonyme.De toute évidence, il semble déjà familier avec cette forme d'agression, puisque, dès la remise de son prix, on lui a fait savoir qu'on était contre ce genre de procédé.À mes yeux, la réaction est toutefois disproportionnée, mais il est vrai que Loft story a remporté une palme bien spéciale.Année après année, en effet, il est de bon ton de s'attaquer au lauréat du «Prix Robert Cliché».Certes, on a le droit de le faire.Seulement, comme l'oeuvre gagnante est souvent un roman fort populaire et qui connaît un gros tirage — en dépit de l'absence de toute publicité, hormis deux encarts publicitaires dans le Télé-Presse —, il semble que d'aucuns prennent plaisir à la discréditer.Or, s'il est exact que certains de ces textes étaient assez médiocres, comme Les Olives noires, il reste qu'il faut faire la part des choses et que d'autres revêtaient des qualités très belles.De ce nombre, on compte L'Emprise, de Gaétan Brulotte, et Black Magic, de Rachel Fontaine, deux livres que j'avais aimés pour diverses raisons.Un re-couple, sans l'être.Cette fois, dans Loft story, l'univers est celui d'un jeune homme habitant l'étage d'une ancienne manufacture et vivant des illustrations qu'il sème au hasard des contrats.Il est seul et fréquente Maude, une chanteuse rock, par Serge Provencher jusqu'à ce que Geneviève, son exfemme, quitte New York et son hôpital psychiatrique pour revenir habiter sous son toit.Dans leur tête, il ne saurait être question de recommencer à zéro et tout n'est que temporaire, c'est-à-dire le temps qu'elle s'arrache à cette période dépressive qu'elle traverse.Comme de raison, cette situation va se répercuter sur la relation qui unit Francis et Maude, relation qui, à force de vaciller, Finit par s'écrouler aussi naturellement que si l'on démolissait un hangar de leur Plateau Mont-Royal.L'histoire de Loft story est simple, somme toute, mais entremêlée d'autres fils conducteurs, avec des personnages intéressants, avides de vie et résolument modernes.Ils fréquentent des bars parallèles, branchent leurs répondeurs, hument de la poudre et couchent çà et là, tout en tâchant de conduire leurs destins entre d'autres lignes blanches.En une époque où l'Histoire, en plus de se répéter, décide de ne même plus évoluer, ils doivent composer également avec des forces comme l'amour et l'amitié, où ils tentent de se débrouiller en faisant bonne place aux circonstances, ce qui implique que les humeurs alternent comme le temps qu'il peut faire.On passe donc de l'euphorie à la détresse et de la détresse à l'euphorie, car, s'il n'y a qu'un moyen de vaincre l'angoisse («arrêter de s'en faire et dominer la situation»), il n'est pas chaque jour à la portée de n'importe qui.Portrait d'une certaine génération Professeur d'économie et collaborateur au journal Le Devoir, Jean-Robert Sansfaçon a vraiment réussi à peindre cette génération dans la trentaine, aux rêves brisés, et sans avoir le recul dont il faut idéalement bénéficier.Il voulait en tout cas y parvenir par le roman et de nulle autre façon.«Le roman reflète plus la réalité que le journalisme», estime-t-il, «et il permet d'aller davantage en profondeur pour saisir ce qui se vit présentement autour de thèmes comme l'individualisme, l'échec du couple et les lendemains des désillusions».Pour ce faire, et avant d'en arriver à une écriture sobre et un récit crédible, il a cependant dû beaucoup travailler, ce dont devraient prendre bonne note toutes les personnes qui songent à écrire.En fait, raconte l'auteur, «il y a eu trois versions complètes de Loft story, sans compter une dernière révision à la toute fin».Or, vérification faite, entre les trois étapes, on remarque une évolution à peine croyable.Des consultations auprès d'amis et de Icteurs ont en partie contribué à l'amélioration du texte, quoique celui-ci a d'abord et surtout mûri dans son esprit.«En tout, au has mot, j'ai dû éliminer cent soixante-quinze pages et sérieusement remanié toutes les autres.La première version reposait sur un point de vue à la première personne, de surcroît, alors que l'ultime version est racontée à la troisième.Enfin, des chapitres complets ont pris la direction de mes fonds de tiroirs, tandis que d'autres, comme le dernier, sont apparus à la toute fin».Ainsi, à la vingtième page de la version définitive, on peut lire: «vers quatre ou cinq heures du matin, après s'être seulement effleurés de demi-mots, ils se couchèrent.Elle s'était dessaoulée et avait retrouvé son calme; il la tenait au creux de son épaule et réalisait une fois de plus l'ambiguïté de son désir pour cette femme.Au réveil, une sensation de grande tristesse l'habitait.Il n'était pas lui-même à l'abri de ces moments de doute profond, d'insatisfaction sclérosante et destructrice.Pourtant le phénomène lui paraissait différent selon qu 'il s'agissait de lui ou de Geneviève».Le même passage dans la première 24 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 Jean-Robert Sansfaçon savoure un succès bien mérité.(Photo J.-P.Mousseau) version?«Vers quatre ou cinq heures du matin, je n'ai pas vraiment noté, nous nous sommes couchés, épuisés, après avoir échangé quelques propos banals sur les amis de Montréal.Il y avait très longtemps que je n 'avais pas dormi près d'elle.Je constatais une fois de plus le peu de désir que je pouvais éprouver pour cette femme que j'avais pourtant tant aimée à une autre époque.Au réveil, j'ai poursuivi cette réflexion.Je comprenais difficilement comment il était possible de passer si radicalement de la passion à l'affection.Je la regardais dans son sommeil profond et j'éprouvais tout à la fois de la distance et de l'amour.Sans désir.J'ai dû passer deux heures sans bouger, uniquement à imaginer le vide, à le confronter au plaisir, au bonheur».Vingt fois sur le métier, en effet! Comme on le constate, les différences seront énormes, bien que la plupart des passages demeurent encore plus méconnaissables.«Le texte de départ était en réalité un synopsis de quatre cents pages», avoue d'ailleurs l'auteur, ce qui signifie que chaque version impliquait systématiquement une réorganisation nouvelle.«Peu à peu, les personnages ont pris plus de relief et ont été mieux définis.Aussi, tout était plus superficiel pendant le premier jet, même si, paradoxalement, il se passait beaucoup moins de choses».De même, ajoute-t-il, «quantité de retouches ont été apportées à toutes sortes de détails à la dernière minute, comme le sobriquet donné à Geneviève, c'est-à-dire Minou, ou cette Maryse qui, pour des raisons évidentes, va finalement se prénommer Marielle Ce travail d'élagage, de découpage, de polissage et de réécriture, Jean-Robert Sansfaçon se l'impose trois années au cours desquelles il passe par toute la gamme des émotions, de l'enthousiasme le plus vif au doute le plus complet.Cependant, à la différence de plusieurs, jamais il ne s'arrête.Ce questionnement qui est le sien, il tient à tout prix à en faire celui du personnage principal de ce roman qui l'obsède.Pour le reste, avant, pendant et après cette période, il se gave de tout ce qui se publie en littérature ici-même et à l'étranger, histoire de se tenir au courant en se faisant plaisir.Bref, au total, une entreprise envoûtante pour le lecteur et pour l'auteur, mais, dans ce dernier cas, au prix d'une lutte sans trêve et interminable.« Un roman est un miroir qui se promène sur une longue route», disait Stendhal.?SANSFAÇON, Jean-Robert.— Loft story, Montréal.Quinze.«Prix Robert Cliché», 1986, 219 pages.L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 25 25e anniversaire du Théâtre national Une histoire à par Jea ii- ii suffit de voir évoluer des comédiens tels que Nicole Leblanc, Gilles Renaud, Sophie Clément et Paul Savoie pour se rendre compte du calibre des élèves qui sont sortis de l'École nationale de théâtre du Canada.Ces comédiens d'exception représentent — avec de nombreux autres interprètes, metteurs en scènes, dramaturges, décorateurs et techniciens de talent — l'exemple vivant de la formation théâtrale dispensée maintenant au Canada.Habitués à l'éclat des représentations offertes au public canadien, nous considérons maintenant comme normal ce haut degré d'excellence.Mais, quand l'École nationale ouvrit ses portes, en novembre 1960, l'activité théâtrale au Canada était clairsemée et laissée aux mains de quelques compagnies, comme celles de Stratford et du Théâtre du Nouveau Monde, qui n'avaient pas dix ans d'existence.«Pour répondre aux besoins de son théâtre, le Canada doit former lui-même ses artistes et ses techniciens.Les Canadiens ne se reconnaîtront dans leur théâtre, que si une telle formation est d'envergure nationale et devient une préoccupation d'ordre national.» C'est sur la foi de cette proclamation que fut créée, en 1960, l'É.N.T, où pouvaient recevoir leur formation, en français ou en anglais, les futurs artistes et artisans de la scène.L'É.N.T.vit le jour dans la pensée des gens qui animaient avec ferveur le Festival d'Art dramatique du Canada (Dominion Drama Festival).À l'occasion de cette compétition nationale annuelle de troupes d'amateurs, on invitait comme juges des personnalités telles que Robert Speaight et Michel Saint-Denis.Le succès de l'entreprise reposait sur le dévouement des Dorothy Somerset, William Hogg, Alan Skinner, Yves Bourassa, Roy Stewart, Robin Patterson, Jean Pelletier, Pau- line McGibbon, etc.À l'époque de l'exil obligatoire À cette époque, un comédien canadien ne pouvait guère trouver d'écoles convenables qu'en Angleterre, en France ou aux États-Unis; et, pour excellent que fut leur apprentissage, ces étudiants revenaient ici, munis d'une formation adaptée au théâtre et au public d'une culture différente de la leur.À l'opposé, les gens du D.D.F.croyaient fermement qu'il était possible de susciter, ici, un nouveau genre de comédien canadien qui allierait, au réalisme du théâtre américain, la technique de l'école anglaise, ainsi que la vivacité des Français.Puis, en 1956, eut lieu un événement dont on ne souligne jamais assez la portée: la rencontre, grâce à l'HENRY V de Michael Langham au Festival de Stratford, de deux groupes importants de professionnels de théâtre d'expression anglaise et d'expression française.De là, entre autres, naîtra le Centre du Théâtre canadien (Canadian Theatre Centre) qui prit la relève du D.D.F.dans l'élaboration du plan de création de l'École nationale de théâtre.C'est alors que Michel Saint-Denis, avec qui les gens du D.D.F.avaient longuement et souvent discuté de leur projet, accepta de devenir le conseiller artistique du comité pilote mis sur pied par le Centre.Michel Saint-Denis était reconnu comme un partisan du renouveau au théâtre — théoricien, metteur en scène, acteur et remarquable formateur, il avait développé une discipline humaniste et des méthodes rigoureuses: travail exigeant afin d'obtenir chez le comédien la pleine utilisation de sa voix, la plus grande souplesse corporelle possible, l'implication de son imagination, aussi bien que la compréhension des textes et la connaissance de l'histoire du théâtre.Ces principes servirent de base à la création des sections française et anglaise de l'École et ils y prévalent encore aujourd'hui.Dès le début, l'École profita de l'ap- port de professionnels de théâtre qui s'engagèrent à fond dans l'administration et l'enseignement.Jean Gascon, directeur artistique du Théâtre du Nouveau Monde, en fut le premier directeur général; Jean Pierre Ron-fard, le directeur de la section française, et Powys Thomas, comédien et metteur en scène gallois respecté, ancien élève de Saint-Denis, le directeur de la section anglaise.James de B.Domville, compositeur-producteur de My Fur Lady, la revue nationalement acclamée de l'Université McGill, en devint le directeur administratif; et Tom Patterson, fondateur du Festival de Stratford, fut élu président du bureau des gouverneurs.Dès sa création, l'École a tenu à mettre l'accent sur l'implication de comédiens, de metteurs en scène, de dramaturges et de techniciens qui se soustraient à la pratique de leur métier pour enseigner et retournent ensuite à leurs carrières.L'École n'assure ni de titularité à ses enseignants, ni de diplôme à ses finissants.Là, rien d'académique: c'est une école où l'on travaille et, d'après une enquête menée par le Conseil des Arts du Canada, en 1981, 73 pour cent des finissants de l'École trouvent de «Tout en restant fidèle à ses principaux objectifs, l'École se transforme peu à peu, change de visage, s'adapte aux besoins et aux nécessités de l'époque.» 26 L'INCUNABLE — JUIN'SEPTEMBRE 1986 du Canada oups de théâtre Louis Roux l'emploi au théâtre, moins de deux mois après en être sortis.Les débuts de l'École Mais, revenons au début de 1960.Jean-Luc Bastien, Monique Bélisle et Michel Forget n'étaient que trois parmi les 150 candidats qu'on entendit en audition.Pour ce premier cours, on choisit trente-et-un élèves, originaires de six provinces différentes, dont dix-sept anglophones et quatorze francophones.Avec une subvention de 50 000 $ du gouvernement du Québec, et de 40 000 $ du C.A.C., l'École s'était attaché les services de quatre professeurs permanents et de huit à temps partiel.Y inclus les frais de scolarité et des dons privés, le budget de fonctionnement de cette première année était de 110 000 $.Le programme d'études, établi selon les conseils de Michel Saint-Denis, comprenait deux trimestres à Montréal et un à Stratford.Improvisation, travail avec masques, escrime, danse, Usée il y a dix ans, n'est pas nécessairement encore efficace aujourd'hui.» Des changements, il y en eut: certains subtils, d'autres reflétant des évolutions significatives de pensée.À la fin des années 60, la section anglaise s'essaya dans la psychologie de groupe; de leur côté, tous les finissants de la section française quittèrent l'École pour protester contre la façon dont ils jugeaient qu'on les préparait à s'intégrer dans une société qu'ils rejetaient.Mais, comme le souligne le chroniqueur Jean Pol Britte: «Tout en restant fidèle à ses principaux objectifs, l'Ecole se transforme peu à peu, change de visage, s'adapte aux besoins et aux nécessités de l'époque.» Nomade et en proie à des difficultés financières, l'École changea deux fois d'adresse durant la décennie 60-70.Finalement, pour fêter son dixième anniversaire, elle s'installa dans ses quartiers actuels, au 5030 d'une rue qui rappelle miraculeusement le nom de son premier conseiller artistique: la rue Saint-Denis.En 1978, on construisit une annexe pour y loger des salles gnant toutefois que la somme de 1 000 $, en 1986-87.«La meilleure formation», selon des Américains En avril 1966, le Toronto Star déclarait que les normes de l'É.N.T.«sont si élevées et si rigoureuses qu'une revue américaine aussi prestigieuse que la Tulane Drama Review considère la formation qu'on y dispense comme la meilleure, la plus solide et la plus complète qui soit, sur ce continent».Cette mention valut à l'École une avalanche de candidats américains; mais, priorité y a toujours été donnée aux citoyens canadiens et aux immigrés reçus.Si bien que, sur les 724 anciens de l'École, sauf vingt, tous viennent des dix provinces canadiennes.Durant les auditions de 1986, soixante-trois élèves furent sélectionnés sur un total de 797 candidats.Oui, l'É.N.T.a évolué.Il s'en trouve pour dire que ce vingt-cinquième anniversaire devrait être .les normes de l'E.N.T.«sont si élevées et si rigou reuses qu'une revue américaine aussi prestigieuse que la Tulane Drama Review considère la formation qu'on y dispense comme la meilleure, la plus solide et la plus complète qui soit, sur ce continent».histoire du théâtre, constituaient les points forts d'un programme de trois ans destiné à préparer l'élève aux répertoires classique et contemporain ou aux créations.Saint-Denis croyait fermement à la nécessité de la recherche dans tous les domaines du théâtre.En 1962, Jean Gascon faisait écho à cette conviction: «Nos méthodes d'enseignement se renouvelleront constamment dans la recherche; nous devons nous adapter, d'année en année, aux nouveaux besoins.Une technique, uti- de cours additionnelles.L'École est également propriétaire d'un théâtre (classé monument historique), près de la Place des Arts: le Monument-National.Aux premiers cours d'interprétation, se sont rapidement ajoutés des cours de technique, de décoration, d'écriture dramatique et des stages en mise en scène.Le budget annuel de fonctionnement dépasse maintenant 2 350 000 $.Les frais de scolarité ont été légèrement augmentés, n'attei- l'occasion d'autres changements, d'un renouveau en profondeur.C'est possible.C'est sans doute souhaitable.Mais, chose certaine, constamment au service du théâtre et du public canadiens, fidèle à la vision de ceux qui l'ont créée, l'École se présentera toujours comme un défi aux générations déjeunes artistes qui continueront à la fréquenter.?L'INCUNABLE — JUIN SEPTEMBRE 1986 27 CAPITALES ACCENTUEES OU NON?Depuis plusieurs années, les accents ont disparu sur les majuscules, surtout dans les travaux de ville.Il n'est pas rare de voir des CONGRES, des POISSONS SALES, MONTREAL, etc.Avant d'examiner pourquoi il semble très répandu que les lettres capitales ne soient pas accentuées, il faut reculer dans le temps pour trouver la raison de cette règle maintenant bien implantée, même dans les institutions enseignant les arts graphiques.Les lettres majuscules ou capitales sont appelées «haut de casse» et les minuscules «bas de casse».Ces appellations découlent de la casse, tiroir fabriqué comme une boîte plate à rebords peu élevés, divisé en de nombreux compartiments appelés casse-tins, la grandeur variant d'après la fréquence d'emploi de la lettre (fig.1).La disposition de ces cassetins dans la casse parisienne est en deux parties principales: le haut, contenant les capitales (grandes majuscules), les lettres accentuées et divers signes, appelé haut de casse; la partie du bas contenant le has de casse et dans lequel sont placés les minuscules ainsi que les espaces (fig.2).Cette casse d'abord employée au Canada français, fut graduellement remplacée par la casse américaine appelée «California Job Case», maintenant employée par nos typographes.On remarquera que les majuscules sont à droite et les minuscules à gauche (fig.3).C'est pourquoi plusieurs personnes s'interrogent aujourd'hui sur la provenance des expressions haut de casse et bas de casse.Comme l'on peut voir dans l'agencement de ces casses, la lettre E comporte des accents grave, aigu et circonflexe.Dans la composition mécanique sur les composeuses Linotype et Monotype, il était impossible de préparer une forme comportant des signes sans interlignes, l'accent du É se brisant au contact de la ligne précédente (fig.4).Voilà pourquoi on élimina les accents des majuscules dans les textes composés en petit caractères (6 à 12 points).par Arthur Gladu Avec l'avènement des composeuses photographiques d'aujourd'hui et les possibilités illimitées de numérisation, éliminant l'emploi des fontes sur support d'acétate, il n'y a plus de raison justifiant l'absence des accents sur les majuscules.Pour les titres ou sous-titres (18 points et plus), les accents n'existaient tout simplement pas.L'achat de matrices avec caractères accentués, aux États-Unis, notre unique fournisseur, représentait un coût énorme que les patrons refusaient de débourser.Mécaniquement, le jeu complet d'accents sur les lettres majuscules compliquait l'agencement des matrices dans les magasins.Il fallut donc composer à la main des «accents rapportés» (ou piece accents comme on disait dans les ateliers), justifiés manuellement au composteur, ouvrage long, coûteux et fastidieux.Le prix de la mise en page, surtout dans les travaux de ville, augmentant considérablement, l'imprimeur invoqua toutes sortes de raisons techniques auprès des clients et Fig.1 Casse de caractères dite «casse parisienne».H K U M m u N G n Espaces fortes fl fi 1 2 s t JE u Œ fil Esp.fines W u w u ç ! ffi fi 7 9 SB k œ Demi-cadr.Cadra-tint ( ¦>< II.il Fig.2 Disposition des cassetins dans la casse parisienne.Les majuscules sont dans la moitié supérieure et les minuscules dans la partie inférieure.28 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 ffi fl j k e 1 2 3 4 5 6 7 8 é è ê à â ù û 9 b c d i f g ft 9 Ô î ë î u ç Ç s $ D œ — ! fi 0 A B c D E F G ?z 1 m n h 0 y P w 9 en-cadr.em-cadr.H I K L M N 0 X q V u t Espaces 3-à-l'em a r il 5-à-l'em Cadrats P Q R S T V W • - X Y Z J U & ffl Fig.3 La casse américaine "California Job Case».L'IrCQNOMÎE Fig.5 Titre employé dans le journal local.Le graphiste, par ignorance ou par caprice, a ajouté un point sur le I majuscule.accent.2.le I majuscule ne prend pas l'accent circonflexe.3.le O majuscule ne prend pas l'accent circonflexe.4.le U majuscule ne prend aucun accent.Dans le dictionnaire, l'accent est défini comme un signe qui, placé sur une voyelle, la définit, E accent aigu (é: fermé); grave (è: ouvert); circonflexe (ê: ouvert; plus long à l'origine).On peut dire que les accents changent les sons des mots et que les signes diacritiques servent à distinguer, caractériser et empêcher la confusion entre les mots homographes (dû, à, où sont des signes diacritiques).Le tréma (Noël) indique que la voyelle qui précède doit être prononcée séparément.Se rappelant que la lisibilité est le critère qui nous intéresse, il nous semble que seuls les signes ou accents changeant la prononciation des lettres sont importants à employer.Si l'on se fie à l'usage suivi par les bons imprimeurs et les bonnes maisons d'édition, l'on s'apercevra que: Fig.4 Les lignes de caractères composées sans interlignes provoquent la rupture des accents par les lignes supérieures.les accents disparurent tout simplement et, ce qui est encore plus grave, on prétend aujourd'hui que l'emploi des accents sur les majuscules est contraire aux règles typographiques.Les croulants de ma génération se rappelleront peut-être du défunt journal Le Canada.J'y emprunte un entrefilet sur la question de savoir si les majuscules devaient ou pouvaient porter les accents et autres signes orthographiques.Citons l'essentiel de cet article: Voici la règle que semble avoir fixée le bon usage en France: 1.le E majuscule prend tous les accents: aigu, grave et circonflexe.2.le I majuscule peut prendre le tréma.3.le O majuscule peut aussi prendre le tréma, ainsi que le U.4.le C majuscule prend toujours la cédille qu'exigerait l'écriture en minuscules.mais L le A majuscule ne prend aucun 1.Les dictionnaires emploient des accents sur les mots repères en majuscules.2.Les revues et livres sérieux emploient des accents sur les majuscules (excepté quelquefois sur le mot MONTREAL).3.Les journaux dotés maintenant de composeuses sophistiquées ne peuvent plus invoquer le souci d'économie d'espace dans les magasins de matrices aussi bien que le temps de la composition.Si on respecte la règle pour les textes en colonnes, on la néglige souvent dans les annonces.En revanche, il est inadmissible d'employer des points sur les I majuscules, simplement pour satisfaire un caprice du graphiste (fig.5).J'ai été surpris de constater que bon nombre de soi-disant livres d'art ne comportent pas d'accents sur les majuscules et ce, en pleine page de titre.Nous aimerions terminer, avec les paragraphes suivants, en citant les réflexions du linguiste Gérard Dagenais: Au cours des siècles, la signification grammaticale des signes orthographiques, si capricieuses qu'ait été l'évolution de leur réglementation dans bien des cas, a acquis dans l'écriture française une importance pour le moins égale à celle des indications qu'ils donnent sur la prononciation et il est naturel qu'aujourd'hui l'Académie française et un grammairien comme M.Grevisse exigent qu'on les trouve dans leurs oeuvres partout où il en faut, aussi bien sur les majuscules que sur les minuscules.Si c'est sûrement une faute d'écrire en majuscules é ou è sans l'accent ou ç sans la cédille, ce ne l'est certainement pas d'employer les autres signes orthographiques.Et si cela ne présente guère d'inconvénients pour les Français de devoir rétablir mentalement l'orthographe des mots en majuscules auxquels il manque un accent grave ou un tréma, il n'en va pas de même pour nous, qui devons lire chaque jour beaucoup d'anglais.Tout ce qui peut avoir pour effet d'affaiblir chez nous le sens de l'orthographe française est nocif.Forts des arguments de M.Dagenais et de ceux énumérés plus hauts, les lecteurs exigeront de leurs imprimeurs qu'ils suivent les règles minimums de la bonne typographie française sur ce point.n L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 29 Parlons thèses par Jean-Paul de Lagrave Cette nouvelle chronique vise en premier lieu à faire oeuvre utile.Il s'agit de traiter des thèses qui paraissent par centaines chaque année au Québec et dont l'écho ne se répercute pas le plus souvent hors des murs départementaux des universités.Il n'y a pas de doute que beaucoup de travaux valables demeurent inconnus du grand public.Cette chronique se veut au fil des mois un kaléidoscope des sujets intéressants proposés aux jurés de soutenance.A l'occasion, certaines de ces thèses seront résumées ou analysées, d'autres fois, elles donneront lieu à des entrevues avec leurs auteurs.Les ouvrages en question peuvent être consultés dans certaines bibliothèques des universités et chez les auteurs.La plupart du temps, le nombre d'exemplaires de chaque thèse en circulation ne dépasse pas la dizaine.La dynamique de Gaston Miron Au nombre des nouveaux docteurs de l'Université de Montréal qui ont gradué cette année se trouve M.Yré-née Bélanger, auteur d'une bibliographie descriptive et critique intitulée: Gaston Miron, un homme et une oeuvre en marche.Cette bibliographie recense, de façon chronologique, la production littéraire de Gaston Miron depuis les écrits de jeunesse (à compter de 1949) jusqu'aux textes les plus récents.On inventorie aussi, pour la même période, tout ce qui est relatif à l'écrivain dans les différents médias: la presse, la radio, la télévision, le film et le disque.L'introduction donne une monographie de Miron, poète, éditeur et animateur socio-culturel.Une chronologie détaillée complète l'étude.Y.Bélanger dresse une liste exhaustive des écrits de Miron: livres, livres d'artistes, poèmes et textes-affiches, poèmes publiés dans des volumes, re- En présentant son mémoire sur l'Anti-historicisme de Karl Popper à l'Université du Québec à Montréal pour l'obtention de sa maîtrise en philosophie, Jacques G.Ruelland nous donne l'occasion de méditer sur l'idéal du grand philosophe viennois (né en 1902), amoureux de la paix et de la liberté et opposé à toutes formes de totalitarisme.Dans son travail, J.G.Ruelland analyse Misère de l'historicisme, un livre-charnière dans l'oeuvre considérable de Karl Popper.Ce fut l'invasion de l'Autriche par les armées du III1 Reich, en 1938, qui incita le philosophe vues et journaux; proses parues dans des volumes, revues et journaux; traductions (livres), traductions (poèmes publiés dans des volumes, revues et journaux); prospectus et dépliants de l'Hexagone (1953-1971 ); articles parus dans le magazine Maclean (1966-1969).Précisons que dans son relevé des exposés relatifs à Miron, Y.Bélanger traite non seulement des échos de l'oeuvre dans les médias, mais aussi des thèses concernant l'écrivain et aussi d'entretiens que celui-ci a accordés hors de la presse écrite ou électronique.Au départ, Y.Bélanger ne disposait que de quelques bibliographies sommaires, qui avaient principalement été établies par Pierre de Grandpré dans V Histoire de la littérature française du Québec (tome III, Montréal, librairie Beauchemin, 1969, p.202); par Renée Cimon dans VHomme rapaillé de Gaston Miron (Montréal, les Presses de Paix et liberté à écrire cet ouvrage, une condamnation du fascisme et du marxisme.Ce ne fut qu'en 1944 que Popper trouva un éditeur, la revue Economica, de Londres.«Misère de l'historicisme, écrit J.G.Ruelland, a acquis une signification particulière dans ce siècle où les guerres ont fait plus de victimes qu'elles n'en avaient fait depuis que l'être humain existe.Misère de l'historicisme est une sévère mise en garde contre les abus des théories totalistes, l'Université de Montréal, 1970, pp.157-167); par Reginald Hamel, John Hare, Paul Wyczynski dans le Dictionnaire pratique des auteurs québécois (Montréal, les Éditions Fides, 1976, p.502); par Jean-Pierre Boucher dans Instantanés de la condition québécoise (Montréal, les Éditions HMH, 1977, pp.137-138) et par Suzanne Paradis dans le Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec (tome III, Montréal, les Éditions Fides, 1982, p.286).Ces bibliographies sont loin d'être exhaustives et contiennent maintes inexactitudes.En dressant un inventaire complet à ce jour de l'oeuvre de Gaston Miron, et des divers écrits qui s'y rattachent, Y.Bélanger permet aux chercheurs et aux amis de la littérature une approche nouvelle d'une pensée majeure de la poésie du pays québécois.qu'elles aient des prétentions scientifiques ou non.l'auteur de Misère de l'historicisme prêche pour la démocratie, le progrès social, le rationalisme et l'humilité devant la condition humaine, dans la paix et la liberté.» «Misère de l'historicisme est à la fois un livre de science politique et d'épis-témologie.Il compare deux attitudes devant la science: l'une conduit aux rêves les plus insensés, l'autre à un rationalisme méthodologique.La première attitude est un cul-de-sac, la seconde est une source de progrès social et scientifique.» ?30 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 Souvenirs de François Hertel au Collège Jean-de-Brébeuf Mes souvenirs de François Hertel remontent au collège Jean-de-Brébeuf au début des années '30.Là je le connus comme un fervent amateur de sport.Soutane sur le dos avec le bas relevé à la taille, il entraînait les élèves sur la patinoire en de rudes joutes de hockey.A l'automne, et tard au printemps, il troquait le bâton de hockey pour celui de la crosse, jeu des Indiens qui remonte aux débuts de la colonisation française, et sport rude par excellence pratiqué pourtant par un grand nombre d'intellectuels.Je n'eus pas Hertel comme professeur mais son enseignement ne se limitait pas à la classe, à lui confiée d'office, car il avait une façon peu orthodoxe et bien personnelle de communiquer le savoir livresque doublé de sa pensée.Sa science passait par osmose à travers le collège et directement aussi par ses rencontres avec un grand nombre des élèves, notamment en récréation.Hertel était un remuant et un remueur qui débordait le cadre qu'on lui assignait.Il animait des vernissages originaux Plus tard, après sa sortie des rangs des Jésuites, j'eux nombre de rencontres avec l'écrivain lors de son séjour dans l'ancienne demeure d'Armand Dupuis, sise coin Champagneur et St-Viateur, un des célèbres copropriétaires de la défunte maison Dupuis & Frères.Hertel avait obtenu location au coin sud-ouest du vaste immeuble au premier étage.Ami des arts picturaux, il organisait volontiers des expositions pour ses amis peintres.Ne faisant presque jamais les choses comme les autres, les vernissages commandités par Hertel avaient ceci de particulier, que les invités pouvaient regarder les toiles alors qu'ils étaient étendus à la romaine des Césars, sur des lits, car les oeuvres étaient disposées à plat sur les plafonds! Plus tard encore, j'ai rencontré Her- par Maurice Huot François Hertel (Photo Micheline Décarie Ménard) tel lors de séjours à Paris.Sur mon invitation, il venait me rencontrer à mon hôtel.Nous y consommions quelque alcool et il s'enquérait du Canada tout en me mettant au courant de ses activités littéraires et notamment de sa revue de radiesthésie et d'ésotérisme qui lui assurait quelques revenus.Je me rappelle que lorsque Hertel quitta les Jésuites pour devenir le Canadien errant qu'on connaît, les autorités de l'Ordre lui avaient proposé de passer à la province américaine, ce qu'il refusa et ce fut la rupture.Une oeuvre difficile Bien qu'ayant admiré plusieurs oeuvres de Hertel pour leur limpidité et leur forme, je n'en ai pas pour autant puisé une joie absolue à les lire.Plusieurs sont abstraites, d'une philosophie hermétique pour ne pas dire obscure, sèche et cérébrale à une puissance qui me dépasse peut-être.J'ai mieux aimé ses premières poésies natives des Trois-Rivières où il est beaucoup plus accessible.Mais je ne crois pas qu'Hertel ait été un authentique poète.S'il le fut, c'est dans la tradition de ceux qui au pays, hormis quelques grands comme Choquette, Paul Morin, Grandbois, Nelligan et autres dépasseront leurs brouillons de collège et d'adolescents.Hertel aura dépensé beaucoup d'énergie à s'élever contre un tas de façons de faire et d'idées acceptées au Québec et ce, bien avant la Révolution tranquille dont il fut un précurseur.Son exil en France ne lui ouvrit pas les portes des cercles intellectuels français, ni la reconnaissance officielle des milieux littéraires de notre mère-patrie.Ce qu'il écrivit et publia en France, fut par ses propres soins, c'est-à-dire ses éditions de la Diaspora, c'est-à-dire encore à compte d'auteur.Peut-être que par les soins de ses disciples, aurons-nous une édition complète des oeuvres de Dubé sous le sceau d'un Gallimard, de la Nouvelle Revue Française, d'un Calmann-Lévy ou autre.Car, si Hertel n'est plus, ses disciples ont des projets pour honorer sa mémoire de diverses façons comme nous l'indiquait le dernier numéro de L'Incunable, consacré à Hertel et à la soirée tenue par ses amis en sa mémoire.?L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 31 microfilm «Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé».Par ces paroles, Félix Leclerc voulait-il évoquer seulement ses pérégrinations à travers l'Europe — la France notamment — ou également les petits voyages dans sa région, dans son Québec?Connaître le Québec Avant d'élaborer un itinéraire, avant même que la carte ne soit totalement dépliée, les noms de petits villages apparaissent, des lignes de toutes les couleurs les rattachent les uns aux autres.Les yeux cherchent, se fixent sur un nom.Un sourire illumine le visage.Il s'agit du patelin de ses ancêtres, lieu de leur implantation et de leur rayonnement.Ainsi, tous ceux qui s'intéressent à la généalogie de leur famille ne peuvent ignorer l'histoire des localités, où ces gens ont vécu, où ils ont imprimé leurs noms avant d'essaimer ailleurs par la suite.À l'instar du Dictionnaire généalogique des familles canadiennes.de Tanguay qu'il faut consulter, dès le début, pour orienter les premières recherches sur ses ancêtres, il importe de dépouiller de la même façon certains classiques de l'histoire des lieux et des paroisses de la province de Québec.Parmi ces classiques, le premier qui s'impose est celui de Clément E.Deschamps, Liste des municipalités dans la province de Québec.Dans cet ouvrage, monsieur Deschamps, employé au Bureau du Secrétaire de la Province, veut répondre à un besoin pressant d'informations pour le «clergé, l'homme de loi, les gens d'affaires, le législateur et les gouvernements au sujet de l'origine, de la formation, de la division et de la subdivision des paroisses».Dans une lettre servant d'introduction à son travail, il s'explique à l'honorable Jean Blanchet, Secrétaire de la Province, de la manière suivante: «Le but que je me suis proposé dans le présent ouvrage est de décrire avec précision les limites et l'étendue des paroisses et des municipalités, déterminer avec exactitude les dates de l'érection civile et ecclésiastiques de chacune des paroisses et municipalités de la province».Cette oeuvre de 816 pages comprend une quantité incroyable d'informations se rapportant à l'origine des municipalités.Ces données sont présentées sur deux colonnes dans les textes français et anglais.Elles sont compilées jusqu'au premier avril 1886.Toutefois, monsieur Deschamps n'en reste pas là.Au cours des jours, des ans, poursuivant inlassablement son oeuvre, il compile et vérifie une foule d'informations se rapportant encore à l'historique des municipalités et des paroisses.Dix ans plus tard, c'est-à-dire en 1896, il récidive en publiant une deuxième édition de son ouvrage intitulé Municipalités et paroisses dans la province de Québec.De présentation presque identique à la précédente, cette deuxième édition de 1 295 pages renferme une somme de renseignements beaucoup plus considérable.La recherche s'arrête au 31 décembre 1895.Dans un autre volume du même genre publié en 1925, S.Dufault analyse le travail de M.Deschamps et le présente ainsi: «L'ouvrage de M.Deschamps se divise en plusieurs parties: 1- Tableau synoptique des municipalités groupées par comtés et par ordre alphabétique de ceux-ci.2- Liste des proclamations ou descriptions avec mention des déta chements et annexions quand il s'en trouve.3- Municipalités de comtés, descriptions.Notes sur les districts élec- par Y van Mûrier toraux et les districts judiciaires.4- Municipalités spéciales au nombre de sept seulement.5- Municipalités de ville incorporées par acte de la Législature.6- Tableau relatif au cadastre.Divisions d'enregistrement ou parties d'icelles où le cadastre est en usage, la date du dépôt, la date de la proclamation, celle de la mise en vigueur et de Texpiration du délai de renouvellement.8- Cantons érigés civilement mais non organisés en municipalité.Avec annotations des détachements et annexions.9- Paroisses civiles par diocèses, depuis l'origine de la Colonie.10- Appendice montrant dans quelles paroisses civiles se trouve inclus le territoire des cantons dans la province, dates des proclamations et des décrets canoniques selon le cas.Tout le volume est précédé d'un index alphabétique tabulaire de 45 pages permettant de référer facilement aux sujets traités dans chacune des parties ci-dessus énumérées.» Toutefois, tout en poursuivant ses recherches sur le sujet, M.Deschamps rêvait d'une carte de la province par municipalités où il aurait pu y fixer tous les renseignements fournis par les proclamations.Il ne peut y parvenir faute de fonds.Les contraintes monétaires, à cette époque également, paralysaient les meilleures idées.Le travail de ce défricheur a été continué par Odessa Piché, lui aussi fonctionnaire.Aussi trouve-t-on, dans son livre Municipalités, paroisses, 32 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 cantons, etc.de la Province de Québec de 1896 et 1924, toutes les informations se rapportant à la formation des nouvelles entités pour cette période.Dans l'introduction, S.Dufault précise que «Le présent volume n'a d'autre but que de poursuivre intelligemment l'oeuvre de Deschamps.Il sera un instrument de travail indispensable pour nos officiers du cadastre, très utile pour plusieurs départements de l'administration ainsi d'ailleurs que pour les notaires et les avocats».Aujour- d'hui on pourrait ajouter également, pour toute personne désirant s'informer sur l'origine de son patelin.Toutefois, le document de M.Piché n'est pas présenté, comme celui de M.Deschamps, en édition bilingue sur deux colonnes.Seule la version française est disponible.Dans la même veine, M.Hormisdas Magnan a publié en 1925 un Dictionnaire historique et géographique des paroisses, missions et municipalités de la province de Québec.Son intérêt porte surtout sur l'origine religieuse des paroisses plutôt que civile.Ainsi à la vedette Montréal, il y a renvoi à Notre-Dame-de-Montréal.Son recueil offre donc une histoire abrégée de toutes les paroisses et missions de la province de Québec.Dans la préface, M.Magnan parle de son ouvrage ainsi: «Il comprend les monographies de I 130 paroisses, ayant curé résidant, et 138 dessertes ou missions.Outre les noms des paroisses et des municipalités, au-delà L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 33 LIST F.M UN ICIPALIT 1 l'KOVixci- ni; oit.bkc C.li.DESCIIAMI' MUNICIPALITÉS ET PAROISSES PROVINCE DE QUÉBEC COMPILAIS par O.U D ESCH A M PB MUNICIPALITIES AND PARISHES mmtiat • il ti MUNICIPALITES PAROISSES, CANTONS, ETC.PROVINCE DE QUEBEC DE 1896 A 1924 ODESSA l'ICHIC DICTIONNAIRE HISTORIQUE ET CEOCRAPHIQUE PAROISSES, MISSION MUNICIPALITÉS PROVINCE DE QUÉBEC HORMISDAS MACNAN L'IMPRIMERIE DAHTHA11ASKA, In, ARTMABASKA, P.(J.F QUEBEC I A.m HH :c brousseau KlHiP.NK WHHLLAW) NOMS GÉOGRAPHIQUES PlinviNCK |)K (JllftlIKC PROVINCES M A niTIMKS caiiti.1X1)101 i\l lifcN TKMIITOIIIKI iiiCll'l.ll AlTIlM'i J.KJt MAI If, AIIUIIIOKXIIX Ihmiii.iii.ii:.ihaih'ciiun i;t niiTnMi.ii.mii-.un.in.i.MMiiin ir.I.I-HIMI wi.nu si.i-.il1" 34 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 de 2 000 noms, anciens et nouveaux, leur sont référés».Même sans consulter ces documents, tous savent que les noms des paroisses, des municipalités du Québec ont emprunté énormément au Canon des saints.Toutefois, quelques noms ont échappé à ce choix systéma- joncs».(.) En 1925, on constatait déjà que le livre de Deschamps était devenu assez rare.Que faut-il en dire aujourd'hui'.' Que non seulement il est devenu introuvable mais aussi que le papier servant de support à ces précieuses informations, brûlé par l'acide qu'il dégage Montréal: Bibliothèque nationale du Québec, 1980.15 fiches: diazoïque, mode horizontal; microfiche 105 x 148 mm.Microreproduction de l'édition publiée à Québec: Impr.Léger Brous-seau, 1896 [i.e.] 1897.- a - tt, xxv, 1 295 p.; 26 cm.— «Cette compilation tique.11 s'agit de certains noms indiens qui ont perduré malgré l'évolution de la prononciation et de l'écriture.Ces noms tirés, directement de l'observation de la nature, prennent toute leur signification lorsqu'on retourne à l'origine des mots autochtones.M.Eugène Rouillard s'est penché sur ce sujet et, dans son livre intitulé Noms géographiques de la province de Québec et des provinces maritimes empruntés aux langues sauvages, il commence son texte ainsi: «Un grand nombre de nos villages, de nos rivières, de nos lacs et de nos cantons ouverts à la colonisation sont désignés sous des noms sauvages, dont I etymologic et le sens sont généralement assez peu connus».Par les exemples succincts qui suivent, il s'avère facile de se faire une idée de ce que l'on peut trouver dans cet ouvrage.Chawinigane, (algonquin).— Nom donné aux chutes et à un village du comté de Saint-Maurice.La rivière du même nom est à 12 milles de l'embouchure de la rivière Saint-Maurice.Les Algonquins prononcent Chawinigam.Ce .not, dit le R.P.Lemoine, vient de achawe, «c'est angulaire», «il y a une crête», et onigam, portage: il veut donc dire «le portage angulaire», «le portage sur la crête»; tel est en effet l'aspect du portage qu'on fait à cet endroit.(.) Yamachiche, (algonquin).— Nom d'une grande paroisse dans le comté de Saint-Maurice, à 15 milles de Trois-Rivières et à 77 milles à l'est de Montréal.Mot algonquin qui voudrait dire, d'après M.l'Abbé N.Caron, rivière vaseuse.Selon une autre version, ce mot signifierait: «Là où il y a de petits lui-même, est devenu très friable.Pratiquement, sa consultation devient presque impossible, même si on réussit à le trouver.Il est à remarquer qu'il en est de même pour tous les ouvrages décrits précédemment.Celui de M.Rouillard tombe littéralement en flocons à cause de la dégénérescence de son papier.À défaut de pièces originales, il faut, pour sauver l'information, la transposer sur un autre support — la microforme — rendant du même coup accessibles a tous des connaissances de plus en plus précieuses.Ceux que ce domaine de la recherche intéresse, peuvent, à l'aide des notices bibliographiques reproduites ci-dessous, trouver toutes les informations pertinentes pour les commander au service suivant: Microphotographie Bibliothèque nationale du Québec 1700, rue Saint-Denis Montréal (Québec) H2X 3K6 DESCHAMPS, Clément E.comp.Liste des municipalités dans la province de Québec /comp.par CE.Deschamps.— Montréal: Bibliothèque nationale du Québec, 1980.10 fiches: diazoïque, mode horizontal; microfiche 105 x 148 mm.Microreproduction de l'édition publiée à Lévis: Mercier & cie., 1886.— a-ii, xxxv, 816 p.; 26 cm.— Page de titre additionnelle en anglais: List of municipalities in the province of Quebec.— Texte en français et en anglais.— «Cette compilation est faite jusqu'au premier avril 1886».20,00 $ DESCHAMPS, Clément E.comp.Municipalités et paroisses dans la province de Québec = Municipalities ans parishes in the province of Que-beclcomp.par C.-E.Deschamps.— est faite jusqu'au 31 décembre 1895.» 30,00 $ PICHÉ, Odessa Municipalités, paroisses, cantons, etc.de la province de Québec de 1896 à /924/compilés par Odessa Piché.— Montréal: Bibliothèque nationale du Québec.1984.7 fiches: diazoïque, mode horizontal; 105 x 148 mm.Microreproduction de l'édition publiée à Québec: publié par le Ministère de la colonisation des mines et des pêcheries.1924.— Ixxviii.498 p.; 26 cm.— Comprend un index.14,00 $ MAGNAN, Hormisdas, 1861-1935 Dictionnaire historique et géographique des paroisses, missions et municipalités de la province de Québec/ par Hormisdas Magnan.— Montréal: Bibliothèque nationale du Québec, 1985.8 fiches: diazoïque.mode horizontal; 105 x 148 mm.Microreproduction de l'édition publiée à Arthabaska: l'Imprimerie d'Ar-thabaska Inc.1925.—738 p.; 24 cm.16,00 $ ROUILLARD, Eugène Noms géographiques de la province de Québec et des provinces maritimes empruntés aux langues sauvages avec carte indiquant les territoires occupés autrefois par les races aborigènes: etymologic, traduction et orthographe/ Eugène Rouillard.— Montréal: Bibliothèque nationale du Québec, 1982.2 microfiches: diazoïque.mode horizontal; 105 x 148 mm.Microreproduction de l'édition publiée à Québec: Éd.Marcotte., 1906.— 110 p.: 1 carte pliée; 25 cm.4.00 $ ?L'INCUNABLE — JUIN SEPTEMBRE 1986 35 7e partie Laurendeau à Paris ou l'intellectuel «non conformiste» par Louis Chantigny (Collection Gallimard) Si invraisemblable que cela puisse nous paraître aujourd'hui, André Laurendeau ne prenait qu'assez peu conscience des heures décisives qu'il vivait à Paris.Que les deux plus grands mouvements idéologiques de toute l'histoire de l'humanité — le facisme et le communisme — aient commencé de s'affronter à une échelle réduite sous ses yeux même au Quartier Latin, et qu'ils aient été sur le point de culminer dans une guerre titanesque sans précédent dont le monde entier sortirait bouleversé pendant plus d'un demi-siècle, voilà encore ce qu'il ne percevait que de façon obscure et floue.Faut-il s'en étonner?Le Fabrice de la Chartreuse n'aura entrevu qu'une partie de la bataille de Waterloo, et comment aurait-il pu deviner, sur le coup, et sur-le-champ puisque c'est bien le cas de le dire, que l'épopée de Napoléon venait de prendre Fin, sa légende de prendre essor?C'est un phénomène en effet bien connu, et combien de fois vérifié que les contemporains, dans l'ensemble, demeurent aveugles, sourds ou insensibles aux grandes convulsions de leur temps.Une époque se termine, une autre se lève, autant en emporte le vent à la crête des vagues dont surgira notre destin.Or, le XX1 siècle s'apprêtait effectivement à pivoter sur ses gonds en cette moitié des années 30, l'Histoire s'ac- 36 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 Les derniers feux de la Belle Époque au Bois de Boulogne.(Collection Gallimard) cèlerait selon la prophétie de Karl Marx, et c'est au sens que lui donnait Charles Péguy qu'il faut entendre ici le mot époque, c'est-à-dire des années de crises et de transformations radicales mettant en question les idées, les principes, les systèmes, les régimes et les institutions établis, bref tous les rouages de notre monde occidental et les valeurs même sur lesquels s'était édifiée au cours des siècles notre civilisation humaniste.1930! l'année décisive Même s'il est souvent périlleux et toujours arbitraire de découper le processus historique en chapitres bien ficelés, on ne risque guère de faire erreur en qualifiant l'année 1930 de plaque tournante.Située peu s'en faut à égale distance de l'armistice de Rethondes et du premier bombardement de Varsovie par les stukas d'Hitler, cette année marquait un point de rupture fatidique.En amont, l'après-guerre avec les joies et les espoirs de la paix retrouvée, les ultimes et folles ivresses de «la belle époque» qu'un Paul Morand allait si bien chanter; en aval c'était certes encore la paix, et de la prospérité les beaux feux de superbes couchers de soleil, mais déjà se levaient sur la France et sur toute Y Europe les nuées d'une colossale tempête qui n'allait laisser que désolation, ruines et cendre sur son passage.Et pourtant, en cette année-clé de 1930, les Français tout aux délices de leurs jouissances et de leurs illusions se ferment à la moindre inquiétude.«La France, écrira Robert Brasillach dans Notre Avant-guerre, avait besoin de chansons, de jouets.La France avait besoin de songes.La France sursautait parfois devant quelque cauchemar, mais elle se rendormait précipitamment.C'était le temps du sommeil.» Dans la même veine, sinon le même ton, Jean-Pierre Maxence évoque «cet univers clinquant, joyeux, d'une joie forcenée, malsaine, cet univers froid dominé par les initiales et les statistiques, cette France insoucieuse de son sort qui se croyait un destin facile, un avenir semé de fleurs.Fidèle reflet de cet état d'esprit, la grande presse n'accordait que peu d'attention aux mouvements politiques ou économiques de l'heure, et dans une rare inconscience préférait tresser ses manchettes et ses titres racoleurs à l'anecdote plutôt qu'à l'événement.Dans son livre bien intitulé Les années d'illusions, l'historien Jacques Chastenet décrira ainsi ce journalisme si typiquement parisien: «Ce qui remplit ses colonnes, c'est l'arrivée d'Alain Gerbaut rentré sur son Fire Crest après une navigation solitaire de trois années, ce sont les succès ininterrompus remportés sur les courts de tennis internationaux par les équipes françaises, c'est la mode féminine, la disparition de la robe-chemise et le retour de la taille à sa place normale, c'est la grande saison théâtrale qui permet d'applaudir les Histoires de France de Sacha Guitry, Marins de Marcel Pagnol, Amphytrion de Giraudoux, c'est l'apparition du cinéma "cent pour cent" parlant.» La France euphorique de Poincarré Même le Krach de Wall Street ne parvient pas à tirer les Français de leur complaisance béate; on le considère comme un phénomène strictement américain, et ce n'est certes pas dans la France cossue, bedonnante et ronronnante de Poincarré que surviendrait un tel coup du sort.Cette euphorie un rien cocardière, il importe de le rappeler, n'était pas sans fondement.Jamais le crédit du franc n'avait été si spectaculaire.Avec New York et Londres en ces années 1929-30, Paris se classait parmi les premières places boursières du monde et prêtait à l'Eu- rope entière.Qui plus est, l'année 1930 marqua pour l'ensemble de l'économie française un sommet inégalé jusque-là et qu'elle ne devait réatteindre, du reste, que vingt ans plus tard.Quant à une nouvelle guerre mondiale possible, il n'en était même pas question.Celle de 1914-1918 avait bel et bien été la «der des der», comme en attestaient le traité de Locarno, l'entrée de l'Allemagne repentie à la Société des Nations en 1926, le pacte Briand-Kellog ratifié en août 1928 par plus de cinquante pays, l'adoption du plan Young et enfin les accords de La Haye, qui ne manqueraient pas de résoudre les problèmes des réparations et de la Rhénanie, — des broutilles! Briand n'avait-il pas salué le rapprochement de l'Allemagne par ces mots tout vibrants de lyrisme: «Arrière les fusils, les mitrailleuses, les canons! Place à la conciliation, à l'arbitrage, à la paix!» Et la main sur le coeur, qu'il avait si sensible et pacifiste, n'avait-il pas juré quelque temps plus tard: «Tant que je serai là, il n'y aura pas la guerre.» En un mot, après cent discours semblables, tous les peuples du vieux continent allaient enfin vivre dans la fraternité des braves, et formeraient dans cet esprit de réconciliation et de concorde une fédération des États-Unis d'Europe où la France, comme de bien entendu, noblesse oblige, jouerait son rôle prépondérant de Lumière civilisatrice des Peuples, avec les majuscules aux bonnes places, prière d'en prendre note! L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 37 Or, en quelques mois, cette situation devait se transformer de fond en comble.Une société qui se pensait en termes de stabilité, selon l'expression de J.-L.Del Bayle, allait désormais devoir se penser en termes de crise.Là où régnait l'optimisme allait s'installer la tragédie.L'inquiétude, le désarroi, l'angoisse sourde commençaient de naître et de croître dans tous les domaines.«Une époque s'écroule, constatera encore Jean-Pierre Maxence, une époque tout ensemble exquise et pourrie, esclave et souveraine.En politique, en économie, en littérature, le décor change et non point uniquement le décor mais l'exigence même des âmes, la direction des volontés.Dures, âpres années qui nous offrent une naissance et une agonie.» Puis la crise éclate.L'agonie devint perceptible dans les premiers mois de 1932 quand la vague de fond déchaînée par le Krach de Wall Street reflue tout à coup dans la rue de la Paix et sur les Champs-Elysées.Signe le plus évident, le plus douloureusement ressenti, — le chômage, même s'il n'atteint pas des proportions aussi catastrophiques que dans d'autres pays, l'Allemagne, par exemple.De 6 000 en 1931, le nombre des chômeurs français passe à 260 000 en 1932, 335 000 en 1933, 465 000 en 1935 lorsque Laurendeau débarque à Paris.Toutes les calamités possibles se multiplient dans le monde et semblent avoir choisi la France pour pays d'élection.Bel exemple de l'accélération de l'Histoire selon Marx, en effet! Comme si elles s'évertuaient àjustifier sa thèse et réaliser ses prophéties, les démocraties capitalistes dites parlementaires paraissent sur le point de s'écrouler sous le poids de leurs sottises et de leurs contradictions.Le chômage qui pullule et se multiplie comme des cellules cancéreuses dans leur organisme déjà «essentiellement corrompu», n'est-ce pas d'ores et déjà le signe avant-coureur de la guerre des Alors que l'histoire tourne sur ses gonds, les Français s'amusent.(Collection Gallimard) 38 L'INCUNABLE — JUIN SEPTEMBRE 1986 classes, de la révolution mondiale des opprimés et offensés, enfin de la dictature du prolétariat à l'échelle du globe?Certes tout paraît incliner en ce sens dans l'ensemble des régimes, même si en nombre de pays la situation n'est pas tout à fait encore «objectivement révolutionnaire.» Chose certaine, faits indubitables, l'invasion pratiquement impunie de la Mandchourie par le Japon en 1931, et le retrait de l'Allemagne de la Société des Nations le 14 octobre 1933 lui portent le coup de mort et tuent les derniers espoirs que l'on pouvait encore mettre dans sa mission pacificatrice.1933, c'est aussi l'année qui voit se réaliser «l'impossible et l'impensable», clamait doctement Léon Blum, soit l'accession démocratique à la chancellerie allemande de ce «lunatique dément» appelé Hitler.En 1933 toujours, dans la revue Notre Temps, l'organe de la jeunesse briandiste, on pouvait lire sous la plume désenchantée de Pierre Brosso-lette: «Tout s'est écroulé.Le mot international et le mot socialisme suffisent à provoquer les rires.Les Internationales se dissolvent, la Société des Nations est morte, l'Union européenne est une dérision et le désarmement une blague.L'Allemagne est plus loin que jamais de la France.Partout une extraordinaire marée nationaliste a submergé les peuples.» Le reflux vers la Droite Voilà certes qui compromettait le cri de ralliement: «Prolétaires du monde entier, unissez-vous!», et un revirement que n'avaient point prévu Marx, ni Engels, ni l'Internationale socialiste.De pré-révolutionnaire qu'elle était, ou semblait être, la situation géopolitique d'une grande partie de l'Europe a basculé dans le camp de la réaction.Après l'Italie de Benito Mussolini et l'Allemagne d'Adolf Hitler, ce sera bientôt l'Espagne rouge du Fronte Popular qui tombera sous la botte de Francesco Franco.Quant au Portugal de Salazar.Bref, seule la France, cette originale, s'offre le luxe d'un régime socialiste avec la victoire de son Front populaire qui porte le doucereux Léon Blum au pouvoir.Mais à quel prix! Rien de moins qu'une guerre civile larvée, constatera Laurendeau peu après son arrivée à Paris le 24 septembre 1935.Jamais, en effet, la France n'a été si profondément divisée en clans haineux que depuis les jours les plus sombres de l'Affaire Dreyfus.Et jamais la France, depuis Napoléon, ne s'est retrouvée plus menacée en Europe continentale, ni aussi éloignée — Ô ironie du sort ! — de son plus sûr allié, la Grande-Bretagne, de temps immémoriaux son ennemie hériditaire.Lourde de périls à l'extérieur de ses frontières, sa propre situation politique est aberrante, voire suicidaire, à coup sûr intenable.Un gouvernement de gauche encerclé de régimes d'extrême-droite.! Un front populaire résigné à trahir «ses frères» du Fronte Popular espagnol en raison de ses accords diplomatiques avec l'Angleterre, toujours elle, et les pressions des banquiers de la City londonienne.Un régime Blum farouchement pacifiste, donc désarmé, alors que Hitler et Mussolini fourbissent leurs nouvelles armes dans le camp de Franco.Et le chienlit indescriptible d'innombrables grèves sur le tas et d'occupations d'usines, qu'une presse complaisante qualifie de «pittoresques et de sympathiques», tandis que le prolétariat italien et germanique marche au pas et à la baguette dans une ferveur nationaliste qui frise l'hystérie! En comparaison, le complot des Deux cent familles, la traîtrise des Maîtres de Forges, et leur Mur de l'argent que dénonce Léon Blum avec des effets de faux-col et de lorgnon, n'est-ce pas un tantinet dérisoire?Même le parlementarisme est contesté Mais il y a davantage encore, et à plusieurs égards plus grave pour la France, plus lourd de conséquences et de menaces.Depuis 1932 s'est dessiné au sein même de la Gauche modérée, ce qui était par essence et par définition proprement inconcevable, un mouvement d'antiparlementarisme, donc antirépublicain, qui dynamite les fondements même du régime.Laurendeau n'en peut croire ses yeux à la lecture d'une profusion de revues qui s'attaquent tour à tour au système parlementaire, au scrutin universel, au pluralisme des partis, voire à cette démocratie encore bien fragile que la IIIe République des professeurs et des boursiers avait eu tant de peine à instaurer et à défendre contre les gens du château et leurs héritiers.Ainsi donc, note un Laurendeau incrédule, sont contestées en France même, berceau des Droits de l'Homme et Patrie des Libertés, toutes les institutions tenues pour acquises et indiscutables par tous les esprits éclairés du monde depuis Montesquieu, Voltaire et Rousseau! Davantage encore, et contrairement à ce qu'il avait d'abord pensé, il ne s'agit plus des attaques rituelles contre «/a Gueuse» républicaine par Maurras et l'Action française, en un mot l'extrême-droite, Cagoulards, Croix de feu et Ligueurs en tête, mais d'une opposition systématique, intelligente et fort bien articulée de divers mouvements de jeunes intellectuels issus de tous les milieux, tant de la Gauche que de la Droite, des catholiques que des athées.Ce pullulement de groupes ou groupuscules provoque une situation d'autant plus confuse et difficile à cerner que la complique de surcroît une question de générations.A ce propos.Benjamin Cremieux écrivait dès 1926: «La notion de génération a pris soudain une signification vivante et comme une résonnante nouvelle, conséquence immédiate de la guerre.En ouvrant par la mort l'immense trou de dix classes d'hommes, en séparant par cet abîme deux groupes sans liaison, elle a contraint les survivants à se compter.» Et à se former en factions hostiles, aurait-il dû ajouter.L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 39 Ainsi se distinguèrent en se dénombrant les groupes nés entre 1929 et 1932, et les groupes qui se formèrent par la suite.Comme l'écrira Loubet del Bayle: «Cette distinction se justifie à deux points de vue.Tout d'abord, au point de vue idéologique, les revues créées dans les années 28-32 furent dominées par le souci de dépasser une perspective purement économique ou politique pour replacer ces problèmes dans une perspective plus large, envisageant le destin de la civilisation occidentale dans son ensemble et centrée sur l'idée d'une crise de civilisation.En revanche, les groupes fondés à partir de 1933 se soucièrent moins de philosophie que les précédents et s'attachèrent à une réflexion plus concrète portant directement sur la transformation des structures politiques et économiques.» Mettre en cause le «désordre établi» En raison de leur âge (25 ans en moyenne), de leurs sujets d'inquiétude et de recherches, et peut-être surtout de leur volonté farouche de remettre en cause toutes les structures vermoulues de ce qu'ils appelaient le désordre établi, Laurendeau se passionna aussitôt pour ces jeunes intellectuels, sans distinction de leurs origines sociales, politiques ou religieuses.Selon ses propres termes, «leur seul esprit de protestation suffisait d'emblée à me les rendre tous sympathiques.» De fait, qui étaient-ils, ces intellectuels dont l'entrée en scène s'était faite de façon fort agressive et plutôt inconvenante dans un milieu où ancêtres illustres et prestigieux aînés ont toujours eu préséance absolue?Contrairement à leurs prédécesseurs immédiats des équipes radicales ou démocrates chrétiennes qui se voulaient réformistes sans jamais surtout rien changer, les jeunes loups de cette génération se proclamaient résolument révolutionnaires et s'empressaient d'en faire la preuve.Or, constatait Laurendeau avec étonnement et enthousiasme, la révolte de cette jeu- nesse ne se bornait pas à la simple pose tout intellectuelle dont s'orne la classique opposition des fils trop gâtés à leurs pères trop repus.Minoritaires, et marginaux avant le terme dans une société rigidement hiérarchisée — chacun à sa place, à son âge et en son temps — où ils désespéraient d'y trouver jamais leur place, leur révolte fut l'expression d'une sorte de réflexe vital, primaire, le sursaut désespéré de qui manque d'air et d'espace.A lire «Pittoresques», ces grèves sur le tas au temps du Front Populaire en 1936.(Collection Gallimard) Paul Nizan leur porte-étendard, sinon leur porte-parole, Laurendeau croyait entendre ses anciens compagnons du collège Ste-Marie: «La plaisanterie a assez duré, la confiance a assez duré, et la patience et le respect.Tout est balayé dans le scandale permanent de la civilisation où nous sommes, dans la ruine générale où les hommes sont en train de s'abîmer.Un refus, une dénonciation seront publiés partout, malgré toutes les polices et toutes les conspirations, tellement complets, tellement radicaux qu'ils seront enfin entendus des plus sourds.» Fascinant, l'itinéraire intellectuel de ce jeune homme.C'est le boursier type, issu des classes populaires, alors que son ami Poulou (Sartre) est, qui le croirait un jour, l'héritier choyé et gâté par excellence, qu'il décrira dans Les mots.Mais le fort en thème à l'époque et la forte tête du petit groupe auquel à l'occasion se joint — qui l'eût cru encore! — Raymond Aron, ce n'est pas Sartre, le ténébreux, mais Nizan, le téméraire.Lui n'a mis que quelques mois à comprendre ce que Sartre mettra vingt ans à saisir, savoir que le marxisme est la seule idéologie valable pour changer l'homme, la vie, le monde, et que le marxisme ne peut s'incarner que dans le Parti communiste français, dont il est d'ailleurs membre en règle et un militant en plein essor.C'est à cet égard que Paul Nizan n'est point représentatif du groupe qui passionne Laurendeau.L'originalité de cette génération déjeunes révoltés, ou révolutionnaires, au choix, s'exprimait dans leur refus absolu de s'inféoder à des partis ou des mouvements établis.Ils se voulaient libres de toutes attaches, de tout mot d'ordre surtout, en marge des institutions et des appareils, également suspects à leurs yeux et aliénants avant le mot.On retrouvera leurs petits-fils sur les barricades de mai 68 dans les personnes de Cohn-Bendit, Geismar et Sauvageot.40 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 Drieu, Montherlant, Aragon.Ces jeunes ont aussi des noms, déjà assez célèbres dans le cas des aînés: Drieu La Rochelle, Henry de Montherlant, Louis Aragon, André Malraux; ou qui le deviendront à divers degrés, et avec plus ou moins de bonheur au cours de la décennie: Robert Brasillach, entre autres, Philippe Lamour, Daniel-Rops, Denis de Rou-gemont et Pierre-Henri Simon, Thierry Maulnier et Emmanuel Mounier.Ces deux derniers, Laurendeau les interviewera longuement,en profondeur, et leurs propos paraîtront au Québec dans VAction Nationale.Il les reverra en plusieurs occasions, histoire de préciser une idée, d'approfon-dirune thèse, ou tout simplement d'entendre leur avis sur les événements du jour.Emmanuel Mounier au cours des mois lui deviendra particulièrement proche, et familier son minuscule bureau à la revue Esprit.Les illustres aînés, les grands ténors et maîtres à penser de la génération ne sont pas négligés pour autant, quels que soient l'écart d'âge, leurs allégeances politiques, leurs parti pris, leur verbe outrancier, et même à l'occasion leur mauvaise foi.Jamais, de toute sa vie, Laurendeau ne sera de ces sectaires bornés qui rejettent sans examen les idées de l'autre, et à priori s'interdisent même la lecture de certains écrits parce que leurs auteurs se classent à Gauche ou à Droite.Bien au contraire, il s'emploiera d'autant à comprendre l'opinion d'autrui qu'elle lui est étrangère ou hostile.Erasme, Montaigne et Diderot, à cet égard, lui ont servi d'exemple.Au sujet de Diderot, il aimait citer la description de Jean Guéhenno: «Il avait de la joie à entrer dans la pensée des antres, à l'achever, à la mener aussi loin qu'il le pouvait.» Mais son maître en ce domaine demeura toujours Montaigne, dont il savait par coeur ce passage des Essais: «Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère; je m'avance vers celui qui me contredit, qui m'avertit; la cause de la vérité de- vrait être commune à l'un et à l'autre.Je festoyé et caresse la vérité en quelque main que je la trouve, et m'y rend allègrement et lui tend mes armes vaincues, de loin que je la vois approcher.» Ce qui ne signifie pas du tout que Laurendeaujauge et juge les thèses les plus antagonistes du même oeil.Ouverture d'esprit, certes, mais nullement abdication de son esprit critique, et jamais son sens des nuances et son sis le velouté de la phrase et l'acuité des analyses.Le grand des Grands Maîtres, toutefois, demeurera toute sa vie l'incomparable Jacques Bainville.Dans un autre registre, qui n'est certes pas le sien, Laurendeau ne répugne non plus à lire les imprécations apocalyptiques de Georges Bernanos, qui lui rappelle les trois pamphlétaires favoris de son père, Léon Bloy, Louis Veuillot et Charles Péguy.Léon Blum: .«Ce dément d'Hitler au pouvoir?Jamais!» (Collection Gallimard) goût de la mesure n'amoindriront la force de ses convictions, la solidité de ses principes, quoi qu'on en ait dit par la suite.C'est dans cet esprit qu'il lit le grand éditorial de Charles Maurras, la chronique de Léon Daudet, les papiers de Henri Béraud, les analyses de Henri Massis, et avec quelles délices les articles de Jacques Bainville.Même si nombre de leurs opinions le heurtent ou le hérissent, Laurendeau ne répudiera jamais ces maîtres.En Charles Maurras, c'est la dialectique serrée comme les vagues successives d'une armée à l'attaque, et l'époustouflante culture qu'il admire.Léon Daudet et Henri Béraud le séduisent par la vivacité de leur style et le mordant de leur ironie.L'enchantent chez Henri Mas- Deux jeunes maîtres: Mounier et Maulnier Malgré cette fidélité aux Maîtres.Laurendeau se passionne toutefois davantage pour la nouvelle garde, dont Emmanuel Mounier et Thierry Maulnier constituent à son sens les plus beaux fleurons.Des deux, c'est le premier qu'il préfère, on s'en serait douté.Il a trouvé en lui.dira-t-il plus tard, son «grand frère spirituel» et leur connivence était effectivement affective avant d'être intellectuelle.Chez Mounier l'ont particulièrement subjugé l'élévation de pensée, la rigueur des principes, son dédain du luxe et même du confort le plus élémentaire, son ascèse intellectuelle et spirituelle de moine L'INCUNABLE — JUIN SEPTEMBRE 1986 41 laïc, de prêtre profane.Si l'on peut parler de coup de foudre intellectuel chez Laurendeau, jamais en revanche ne s'agira-t-il d'une idolâtrie aveugle, inconditionnelle.Du per-sonnalisme de Mounier, et de la Troisième Voie qu'il fraie dans ses écrits, Laurendeau est déjà trop perspicace pour ne pas déceler les failles et certains aspects par trop utopiques du système.Par ailleurs, ce qui fascine Laurendeau en Emmanuel Mounier, en Thierry Maulnier à d'autres égards, et dans l'ensemble chez ces jeunes rebelles que Loubet del Bayle surnommera les non-conformistes des années 30, c'est essentiellement leur condamnation sans équivoque et sans compromis du désordre établi, et davantage encore leur quête d'absolu dans et au-delà des grandes valeurs humanistes traditionnelles.Il plaît en outre au Laurendeau de ces années que leur condamnation embrasse tous les domaines de la société, autant la religion que la politique, l'économique que le culturel.De plus, l'angoisse que sous-tend leur dénonciation de la civilisation préindustrielle avant le mot ne s'inspire en rien des langueurs narcissiques d'un André Gide, ou du pessimisme distingué d'un Jacques Chardonne.Elle porte sur le destin de la civilisation occidentale, menacée dans ses fondements même par une nouvelle forme de barbarie, péril d'autant plus imminent que toutes ses valeurs ont été battues en brèche et s'écroulent une à une.Déjà la boucherie apocalyptique de la guerre 14-18 n'avait-elle pas tué dans leur esprit la foi dans le Progrès, et la confiance dans la Raison, les deux dogmes reçus en legs du Siècle des Lumières?Le mythe de la science éclate «Cette science qui devait unir et guérir, écrivait Jean-Richard Bloch, avait apporté la même indifférence à servir les forces de destruction.Les instruments qui devaient rapprocher les hommes n'aboutissaient qu'à répandre le fléau.L'instruction devait La France du Front Populaire est impuissante à secourir le Fronte Popular dans la guerre d'Espagne.(Collection Gallimard) L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 éveiller les esprits et les mettre en mesure de repousser l'erreur; elle avait eu pour seul effet de les rendre plus accessibles aux embûches de la parole.L'Art lui-même, cette fleur délicate jaillie des profondeurs communes à tous les hommes, devenait un argument de haine et de mépris.Ainsi tout l'échafaudage de l'esprit — raison, logique, intelligence — apparut tout à coup comme un amas de forces aveugles.» D'où la crainte, d'où l'angoisse des non-conformistes de voir la civilisation écrasée par ses propres productions, l'homme robotisé par ses outils, l'individu absorbé et broyé par la masse déchaînée dont parlait Ortega y Gasset.Cette question de l'individu par rapport à la masse posait de surcroît le problème combien plus alarmant des systèmes politiques totalitaires.Il fallait en effet se demander si la révolution bolchevique dont s'étaient élevées tant d'espérances, et les expériences parallèles dont l'Italie et l'Allemagne constituaient le laboratoire n'étaient que de simples accidents dans le cours harmonieux de l'histoire universelle, l'accouchement pénible mais nécessaire de l'homme nouveau qui ne serait jamais plus un loup pour ses frères, — ou, tout au contraire, les bases de la société future qu'entreverront Koestler et surtout Orwell dans toute son horreur.Le cas échéant, qu'adviendrait-il de l'homme menacé dans sa vie intime, et jusque dans son subconscient, par l'oppression sans cesse croissante d'appareils étatiques de plus en plus envahissants et de leur bureaucratie tentaculaire, sous l'oeil glacial de Big Brother?Dans le domaine technique, par ailleurs, dont les progrès spectaculaires commençaient à devenir suspects, que fallait-il penser des expériences américaines du «fordisme» et du «taylorisme», et plus particulièrement de l'apparition en France du travail à la chaîne?Ces nouvelles techniques annonçaient-elles la libération des ouvriers des servitudes du travail manuel, ou ne signifiaient-elles pas plutôt la mort à court terme de «la belle ouvrage» selon Péguy, et la déshumanisation de l'artisan Fier de ses mains en esclave hébété de la machine?D'où l'angoisse encore et toujours de voir avec Henri Bergson se produire «au lieu d'une spi-ritualisation de la matière, une mécanisation de l'esprit.» Angoisse dont Paul Valéry s'était fait l'écho dès 1932, soit treize ans après ses lettres à L'Athenaeum sur la mort des civilisations: Diagnostic de Paul Valéry «Ce que nous avons créé nous entraine où nous ne savons, où nous ne voulons pas aller.Nous sommes aveugles, impuissants, tout armés de connaissance et chargés de pouvoir dans le monde que nous avons équipé et organisé et dont nous redoutons à présent la complexité inextricable.Nous ne savons que penser des changements prodigieux qui se déclarent autour de nous et même en nous.Le monde n'a jamais moins su où il allait.» Dans ces quelques lignes de Valéry qu'il s'était empressé de transcrire, comme par ailleurs dans nombre d'articles des non-conformistes dont il annotait abondamment les marges.Laurendeau trouvait l'expression — "(oui bien mieux formulée que je n'aurais su le faire», dira-t-il — de ses propres questions, de la plupart de ses inquiétudes.«// est bien évident que poser le problème n'est pas le résoudre.Mais que toutes les données en soient ainsi dégagées en termes clairs me faisait le plus grand bien, et flattait en outre, je dois l'avouer, mon amour-propre, qui en avait grand besoin dans cette école d'humilité qu'est Paris pour un canadien-français tout frais débarqué avec ses chaussons d'habitant et ses grosses bottines lacées.» «Il me flattait et me réconfortait en même temps, racontait Laurendeau des années plus tard dans son bureau au Devoir, que mes petites préoccupations soient également celles d'un Paul Valéry.Il me réconfortait tout particulièrement de constater, documents et textes à l'appui, que ma quête solitaire et maladroite d'une autre hypothèse que le marxisme et le fascisme s'inscrivait dans un courant de pensée commun à nombre d'esprits sérieux et sincères.Je n'étais donc pas seul à poursuivre une chimère, si tant est que cette Troisième Voie en ait été une.» C'est dans le domaine de la littérature que Laurendeau éprouva la plus grande peine à suivre ses nouveaux guides.Et pour cause, car le genre littéraire qu'ils condamnaient avec sévérité était celui-là même dont sa culture s'était nourrie, dont jeune homme il s'était imbibé jusqu'aux fibres les plus intimes de son être, jusqu'aux couches les plus profondes de sa sensibilité.La première littérature «engagée» Maurice Barrés, Jacques Char-donne, Paul Morand, Marcel Proust, — Proust surtout, avaient été les phares de son adolescence et de ses vingt ans! Que leur reprochait-on?Davantage qu'un reproche, on les accusait de détournement de lecteurs, de s'être complus dans un dilettantisme décadent, et d'avoir entretenu et légitimé sur l'homme et la société des illusions funestes dont on ne devait plus ni ne pouvait désormais s'offrir de luxe.Par voie de conséquences, cette littérature de divertissement devait céder le pas à une littérature de témoignage.Si l'euphorie de la Belle époque et des années 20 avait offert le décor d'oeuvres de dépaysement (Paul Morand), d'introspection psychologique (André Gide), de spéculations hautement métaphysiques (Paul Valéry) et L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 43 d'évasion poétique (Valéry Larbaud), les problèmes, qui deviendront les drames des années 30, provoquèrent un retour de l'esprit à l'histoire, une réflexion axée sur le concret et le social, une méditation combien plus lucide et plus profonde sur le cheminement tortueux de la caravane humaine vers son destin.Bref, selon les termes de Loubet del Bayie, dans les préoccupations des intellectuels l'évasion, la poésie pure, l'Art pour l'Art, et enfin l'exploration des labyrinthes du coeur et de l'inconscient durent quitter l'avant-scène pour laisser seuls en lumière les problèmes politiques et sociaux, philosophiques et spirituels.À une production littéraire surtout composée de romans, et de confessions intimes d'un nombrilisme exquis succéda donc une multitude d'essais consacrés à la méditation des «destins du siècle.» Et Loubet del Bayle d'enchaîner: «Le déclin de l'influence de la Nouvelle Revue française, l'adhésion de la plupart des surréalistes au communisme, l'emprise croissante du matérialisme dialectique sur nombre d'intellectuels, l'audience soudaine et inattendue que trouva alors l'oeuvre de Charles Péguy furent quelques-uns des symptômes divers mais convergents de cette évolution.» Bernanos, Céline, Saint-Exupéry, et André Malraux particulièrement furent les noms qui s'imposèrent dans les années 1932-1933 parce qu'ils répondaient par leur esprit de sérieux à la désinvolture et au cynisme bon teint beau style de la décennie précédente.Évoquant avec Laurendeau et dans ses écrits l'année 1932 qui vit naître la Revue et le mouvement Esprit, F.mma-nuel Mounier déclarait: «Une époque s'achevait: l'époque éblouissante de l'effervescence littéraire de l'après-guerre: Gide, Montherlant, Proust, Cocteau, le surréalisme, ce feu d'artifice retombait sur lui-même.Il avait exprimé son époque avec un merveilleux jaillissement.Il n'avait pas apporté à l'homme la lumière d'un destin nouveau.La déception que laissaient ces guides sans étoiles, orchestrée par de lointains craquements à Wall Street, amenait leurs successeurs à réfléchir sur les destins d'une civilisation qui semblait encore capable d'éclat mais au prix d'une sorte de dépérissement profond.La génération des années 30 allait être une génération sérieuse, grave, occupée de problèmes, inquiète d'avenir, la littérature dans ce qu'elle u de plus gratuit avait dominé la première.La seconde devait se donner plus intimement aux recherches spirituelles, philosophiques et politiques.» Le règne de l'angoisse existentielle Dans un livre intitulé L'Aventure intellectuelle du XX'siècle, l'historien et le critique R.M.Albérès indiquera les derniers mois de 1932 comme la date de la césure capitale entre l'époque des derniers grands fêtards littéraires et celle des jeunes témoins graves et angoissés.A l'enchantement un peu naïf des premières découvertes, les voyages-éclairs par avion, par exemple, qui devaient rapprocher les hommes et gommer leurs différences, succédèrent en effet la désillusion et l'angoisse.Où s'était donc cachée cette belle et grande «joie d'une liberté et d'une vitalité retrouvées» dans cette ivresse dionysiaque dont Barrés, d'Annunzio, Gide et Hoffmansthal avaient été les chantres admirables?Les orages désirés de Chateaubriand, et à nouveau sollicités par Barrés à grands coups d'archet, n'étaient plus une figure de style mais une réalité par trop concrète.La nouvelle génération d'intellectuels et d'écrivains voyait le ciel se couvrir et se strier des premiers éclairs.«Il y eut pour chacun un moment tragique où il sentit les premières gouttes de l'orage tomber sur son front, écrira Albérès, et le paysage de la vie prit une teinte livide et plombée.Un Malraux, un Saint-Exupéry, un héros de Sartre se fient aussi aveuglément que leurs aînés à l'événement mais, plus qu'une joie, ils y veulent découvrir une angoisse et une lutte, le mot expérience a cédé la place au mot aventure ou enga- Le journaliste Henri Béraud: l'un des adversaires les plus virulents de Léon Blum et du Front Populaire.(Collection Gallimard) gement, et la joie a été remplacée par le risque car ce sentiment de vitalité profonde qu'on demandait à la joie est demandé au danger.» C'est donc à compter de 1930, sans cesse Laurendeau devra-t-il se référer à cette date charnière, que commence de s'exprimer dans toute la littérature française, et européenne, une vision de plus en plus tragique, de plus en plus désespérée de la condition de l'homme qui a cessé d'être un fils de la terre pour y devenir un enfant perdu.C'est aussi à partir de 1930 que la gravité des jours et des événements empanacheront certains substantifs de majuscules et d'italiques, ['Homme, le Destin, I'Angoisse, VAbsurde, et que le style des jeunes hommes graves commence à se prendre au sérieux, au tragique.Le style «poigné», dirions-nous aujourd'hui, avec le certain sourire de Françoise Sagan.Même la philosophie rationaliste s'écroule Si loin et dans quelque hauteur qu'elle ait cherché à fuir les basses contingences de l'époque, la philosophie rationaliste, toujours souveraine 44 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 Paul Valéry: «Nous ne savons plus où nous allons.» (Collection Gallimard).dans beaucoup de chaires universitaires, ne parvint cependant pas à fuir la contagion.De plus en plus menacé depuis 1900 par la philosophie pragma-tiste, et surtout par le bergsonisme devenu à la mode dans les beaux quartiers, le rationalisme tenta de maintenir son hégémonie avec la fondation de V Union Nationaliste par Bayet, Boll et Langevin, et avec la publication des Ages de l'intelligence et des Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale du célèbre et toujours om-nipuissant Léon Brunschwicg; der- niers soubresauts et bataille d'arrière-garde d'une pensée en déroute.Après plusieurs années de méditation silencieuse, Henri Bergson publiait en 1932 son grand ouvrage Les deux Sources de la morale et de la religion, qui consolida son emprise tout en élargissant davantage encore son audience.S'inspirant par ailleurs des recherches freudiennes sur l'inconscient, la pensée philosophique s'efforçait d'agrandir son champ par de combien subtiles explorations des marges mystérieuses et des zones profondes de la cons- cience.Citons, à ce sujet, les travaux de Bachelard sur l'élaboration d'une méthode de conscience totale et d'une critique explicative du symbolisme des images, domaine où Cari Jung devait régner en maître dans un avenir proche.Les années 30 virent surtout se répandre l'influence d'une philosophie qui allait connaître une telle célébrité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: l'existentialisme, ou dans un contexte plus vaste encore, la pensée existentielle.L'impulsion du mouvement en France est le fait d'un jeune tout à fait inconnu à cette époque, un dénommé Raymond Aron.C'est lui qui fait connaître à Paris, et à son «petit copain» Jean-Paul Sartre, particulièrement, les travaux de l'école phénoménologiques fondée par Husserl, ainsi que les premières oeuvres de ses disciples existentialistes, Scheler, Jaspers, Heidegger surtout.En outre, dès 1930 paraissait à Paris Tendances actuelles de la philosophie allemande, de Gurvitch, qui consacrait plusieurs chapitres à ces existentialistes d'outre-Rhin.A ce courant se greffèrent en France dans les personnes de Chestov et surtout de Ber-diaeff un existentialisme russe, et en Gabriel Marcel un existentialisme spécifiquement français.Les années 30, toujours, allaient enFin consacrer le rayonnement intellectuel des deux grands précurseurs du mouvement, Sôren Kierkegaard et Frédéric Nietzsche.Renouveau de l'idée religieuse D'une aussi grande importance que la littérature, les sciences politiques et la philosophie dans la formation intellectuelle de Laurendeau, en ces années-clef, fut le renouveau en France de la question religieuse.Suite aux révélations de sa fille Francine: dans les pages mêmes de cette revue, on sait aujourd'hui que Laurendeau perdit la foi et cessa en fait toutes pratiques religieuses aux alentours de 1945.Si cette crise allait effectivement se dénouer à cette date, c'est toutefois dix ans plus L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 45 tôt, durant son séjour à Paris, que le problème se pose et s'impose de façon particulièrement aiguë.En atteste une lettre à son père, où il avoue sans précautions oratoires «qu'il est troublé, qu'il manque de foi, d'élan spirituel, et qu'il est insatisfait par la religion catholique comme elle se pratique au Québec.» Il aurait pu tout aussi bien ajouter: telle qu'elle se pratiquait en Allemagne, en Italie, au Portugal, et tout particulièrement, mes très chers Frères, en Espagne, ainsi qu'en témoignera le commentaire très dur, on s'en souvient peut-être, qu'il publie à ce sujet dans Y Action Nationale.«On éprouve quelque peine à constater que sur cette question (La guerre civile espagnole), écrit Laurendeau, les meilleurs quotidiens canadiens-français n'ont fourni, à leurs lecteurs, qu'une documentation unilatérale.Ils ont confondu la cause du catholicisme avec celle de certains catholiques sans se demander si les catholiques d'Espagne ne portaient point la responsabilité du drame qui se joue aujourd'hui.On ne confond pas-en vain, pendant des décades, la vie éternelle avec un régime social périmé.Dieu n'est pas la police bourgeoise chargée de défendre les grandes propriétés des nobles et de certaines communautés religieuses et l'exploitation éhontée du pauvre par le grand capitalisme.» Textes plutôt étonnants, mais capital, moins en raison de ce qu'il dit que de ce qu'il tait.Écrivons-le tout net!Ce n'est pas du meilleur journalisme, et André Laurendeau nous habituera Dieu merci à beaucoup mieux.Mais c'est souvent dans ses défaillances passagères que l'homme (et l'écrivain) révèle davantage de lui-même: il ne tient plus la pose, le masque du personnage a glissé par inadvertance, rigueur professionnelle et discipline personnelle se sont relâchées l'espace de quelques secondes, alors la statue nous révèle les craquelures de son marbre et l'argile de son pied.En voilà un cas précis dans l'itinéraire de Laurendeau.Il fallait que cet homme de nuances irisées et subtiles ait été la proie d'une crise singulièrement bouleversante pour se laisser al-lerà une attaque aussi facile, aussi simpliste.Combien significatif, en effet, cet antifascisme primaire, histoire d'inverser l'apostrophe habituelle des communistes et de leurs compagnons de route quand ils sont à court d'arguments.Déjà se profile derrière Franco le Maurice Duplessis tout confit d'eau bénite qu'il combattra avec une telle vigueur.Aujourd'hui Franco, Duplessis demain, comment ne pas noter la concordance avec la société québécoise étouffant dans son paternalisme autoritaire tout saturé d'encens et d'hyperreligiosité?Crise idéologique et religieuse Chose certaine, cet articulet enseveli en bas de page en forme de post-scriptum est infiniment plus révélateur de sa crise de foi que la lettre de confidences à son père au même sujet.Ces quelques lignes jettent en outre un éclairage bizarrement clair-obscur sur son cheminement politico-intellectuel depuis les débuts de son pèlerinage aux sources parisien.Une crise idéologique doublée d'une crise religieuse — ou l'inverse — quoi de plus normal, pourrait-on vite conclure, chez un Canadien français de l'époque où les deux domaines se trouvent si inextricablement liés et interdépendants! Prenons garde: il faut se demander si c'est bien ici le cas.Ces quelques lignes toute frémissantes d'indignation mal contenue et d'évidence irréfléchie, fait exceptionnel chez Laurendeau, n'en sont que plus précieuses.En un raccourci fulgurant elles reflètent une crise profonde et totale, et quel bouleversement dans l'ordre de ses valeurs! S'y retrouvent, en filigrane, toutes ses contradictions entre sa vie privée et sa vie publique, que d'aucuns lui reprocheront un jour avec une rare aigreur.S'y dessinent aussi les contradictions fondamentales de son nationalisme, certains diront ses incohérences, qui devaient le torturer toute sa vie et plus particulièrement au cours des mois qui précédèrent sa mort, lorsqu'il rédigeait son rapport co-présidentiel de la Commission B & B (bilinguisme et biculturalisme) dans une chambre austère et triste à Ottawa.S'y profilent encore, et entre autres, les éléments de ce qu'il faudra bien appeler, sous peu, sa tentation communiste, ou marxiste.N'anticipons pas trop.Ce qui préoccupe Laurendeau dans l'immédiat, c'est la question religieuse telle qu'elle se pose pour Emmanuel Mounier, Jacques Maritain, plusieurs autres encore, et telle qu'il peut l'observer dans les milieux catholiques qu'il fréquente à Paris.Les divers mouvements d'Action catholique, par exemple, qui se spécialisent en se multipliant: jeunesse ouvrière chrétienne (1926); jeunesse agricole chrétienne (1929); jeunesse étudiante chrétienne (1932); jeunesse indépendante chrétienne (1936).Tous ces mouvements sont le fruit d'une réflexion théologique approfondie, bien sûr, mais peut-être traduisent-ils davantage l'influence croissante d'intellectuels et d'universitaires sur de nombreux catholiques «engagés» et sur le jeune clergé français.De cette double réflexion, théologique et métaphysique, origine en outre une évolution fort significative de la spiritualité.Au catholicisme très individualiste du XIX1 siècle, tout recroquevillé sur lui-même au fond des consciences comme des églises, succède un catholicisme conquérant, plus social, résolument apostolique dans les faits quotidiens qui exige désormais du fidèle un engagement concret orienté non seulement sur son propre salut, mais celui du monde.L'Église pouvait donc se réjouir! Bref, observe Laurendeau avec un étonnement ravi, la vieille Église catholique, apostolique et romaine se révèle capable de renouvellement, d'une remise en question de ses habitudes millénaires, et surtout d'une nouvelle ouverture et de l'esprit et de l'âme aux réalités d'une époque en 46 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986 crise et d'une civilisation en péril.Cette Église, pour citer un exemple précis, s'emploie résolument en ces années 30 à atténuer le conflit qui l'a toujours opposée à la société politique de la IIP République, et plus particulièrement aux principes jacobins dont s'inspirait le régime depuis la Révolution française.Autre exemple, et Laurendeau pour toutes les raisons que l'on sait y est fort sensible: c'est à compter des années 30 que la condamnation papale de Charles Maurras et la mise à l'index de l'Action française commencent à porter leurs fruits.Catholiques et monarchistes ne font plus désormais toujours cause commune, nombre des premiers s'afficheront sans honte sous les couleurs républicaines, et une certaine jeunesse ira même qu'à se proclamer solidaire des idées de Gauche.C'est dans ce nouveau climat qu'ont pu paraître diverses revues que l'on qualifierait aujourd'hui de nouvelle vague ou de progressiste, et Laurendeau ne manquera pas de noter, avec un petit sourire narquois, que les Dominicains, avec Vie intellectuelle (1928).ont coupé l'herbe sous le pied des Jésuites qui ne commencent qu'en 1933 à publier leurs Cahiers d'action religieuse et sociale.Beaucoup plus importante toutefois pour les intellectuels catholiques seront en 1934 le lancement de l'hebdomadaire Sept, et la publication en 1936 par Jacques Ma-ritain d'Humanisme intégral, ouvrage qui aura des répercussions considérables en subdivisant encore les intellectuels de Droite.La remise en question des non-conformistes, on le constate à nouveau, embrasse donc tous les domaines, politique, économique, philosophique, culturel et religieux.Dès lors peut-on sans peine comprendre l'attrait que le mouvement, et certains chefs de file comme Emmanuel Mounier exercent sur Laurendeau.Pour un jeune homme épris d'absolu, mais incertain de sa voie, pour un intellectuel canadien-français catholique de culture, sinon tout à fait de conviction, et fort soucieux de son Le jeune André Malraux, porte-étendard des intellectuels angoissés (Collection Gallimard).indépendance tant à l'endroit des partis politiques traditionnels que des méga-idéologies dominantes, ces «révolutionnaires» en quête d'un renouveau spirituel et humaniste répondaient certes à quelques-unes de ses questions et à ses besoins intellectuels immédiats.?À suivre L'INCUNABLE —JUIN/SEPTEMBRE 1986 47 Port de retour garanti Bibliothèque nationale du Québec 1700, rue Saint-Denis MONTREAL (Québec) H2X 3K6 Port payé à Montréal Courrier de la 2e classe Enregistrement 1503 vient de paraître LA GENÈSE DE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE DU QUEBEC LA BIBLIOTHÈQUE SAINT-SULPICE, 1910-1931 Jean-René Lassonde Important: Paiement par chèque ou mandat-poste, à l'ordre du Ministre des Finances Cette étude présente un historique de l'institution, depuis sa conception vers 1910, jusqu'à sa fermeture en 1931.Le contexte socio-culturel et particulièremem intellectuel de l'époque de la fondation de la Bibliothèque Saint-Sulpice est éminemment propice à son élaboration.L'originalité de cette dernière vient du fait qu'elle s'est opérée sous la forme d'un centre culturel complet donnant ainsi aux francophones de Montréal, à la fois une source de lecture, un centre de recherche, une bibliothèque universitaire, des lieux de rencontre, de formation et de réunion de sociétés et d'organismes ainsi que des salles de conférences, de cours, de spectacles, d'expositions, etc.Le choix du lieu et l'aménagement de l'édifice ont une importance certaine quant à l'efficacité du projet, mais le choix du conservateur, qui doit être responsable de l'institution, est encore plus déterminant.C'est ainsi que sous l'impulsion d'Aegidius Fauteux, la bibliothèque rassemble sous un seul toit les plus intéressantes collections documentaires de Montréal et qu'elle continue à s'enrichir grâce à sa vigilance inlassable pendant une vingtaine d'années.D'une érudition peu commune, il poursuit des recherches et public des études qui le font connaftre et répandent la renommée de la bibliothèque bien au-delà de nos frontières.Celle-ci prend rapidement l'allure d'une institution nationale.Après quelques années de fonctionnement, des difficultés entravent le plein épanouissement de l'institution.Puis la crise économique mondiale de 1929 lui porte un coup fatal; mais même après la fermeture au public, les Sulpiciens y maintiennent, pendant plusieurs années, certaines activités, afin de favoriser les chercheurs, les autres bibliothèques et la population montréalaise.Elle rouvrira, en 1945, pour devenir, en 1968, la Bibliothèque nationale du Québec.L'ouvrage de 358 pages est en vente au prix de 5 $.Disponible en s'adressant au: Service de l'édition Bibliothèque nationale du Québec 48 L'INCUNABLE — JUIN/SEPTEMBRE 1986
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