La presse, 31 décembre 1999, vendredi 31 décembre 1999
[" EDITION VENDREDI SAMEDI / DIMANCHE Pierre Foglia Le bonheur http://lapresse.infinît.net Montréal, vendredi 31 décembre 1999 1 I6l année No 7i 148 pages, 9 cahiers 2 $ taxes en sus Iles-de-la-madeleine 2,50 $ / floride 2,60$ u.s.page 2 - Le monde où nous voulons vivre Un cahier spécial à conserver l'occasion du passage Aà l'année 2000, il est de mise de mesurer le chemin parcouru depuis 2000 ans, de tenter de prédire ce que nous réserve ce nouveau millénaire qui s'ouvre devant nous.Depuis quelques mois déjà, nous vous proposons de vastes rétrospectives et des reportages prospectifs avec la collaboration des spécialistes du monde entier.Nous continuerons de le faire tout au long de la prochaine année.Aujourd'hui, pour cette édition qui fait le pont entre 1999 et 2000, nous avons préféré adopter une approche plus intime dans un cahier très spécial.Nous avons en effet demandé à une quinzaine de nos journalistes de s'interroger sur les grands thèmes de la vie contemporaine dans une perspective très personnelle.Pour chacun des thèmes, les journalistes ont été invités à préparer deux textes.Le premier, habituellement tourné vers le passé, met en scène des anecdotes familiales ou permet d'aborder différentes questions sur un ton qui est souvent celui de la confidence.Le second, davantage orienté vers l'avenir, permet à l'auteur de faire intervenir des «experts» qui viennent l'aider, l'appuyer, le contredire parfois, dans sa réflexion sur le thème retenu.Vous ne découvrirez pas ici un cahier sur l'histoire du dernier siècle ou sur l'avenir de notre société, mais nous croyons que vous pourrez trouver dans chacun des textes matière à réfléchir sur des choses essentielles.¦ Aussi dans cette édition : Cahier A : Actualités Cahier B : Plus, éditorial, monde Cahier C : Arts et spectacles, cinéma Cahier D : Économie Cahier E : Petites annonces Cahier F : Sports Cahier H : Vacances/voyage Cahier I : Consommation Philippe Cantin Réjean Tremblay iliaime Lacroix m & Sonia Sarfati Michèle Ouimet André Pratte Gérald LeBlanc 8$ -\u2022\u2022 >, Jocelyne Lepage ï ¦ \u2022 Elkouri % t I \u2022 \u2022 ;» «» .w >i .< j.< Il »« e» :» \u2022 , M /.*» I» < 1 II II -!4 i' J , 14 h M If * Rudy Le Cours Billii ! Michel Marois Mario Roy « I I I 1 In Alain Dubuc I 0 Yves Boisvert Anne Richer LA PRESSE.MONTRÉAI .VI KDRED1 H DÉCEMBRE 1999 : u r I Pierre Foglia Journaliste à La Presse tffcpiiis f972.y/t'vr /'//;/ (tes chroniqueurs les plus connus et les plus respectés au ( auada.Pour mon grand-père maternel (1861-1949), le bonheur était de revenir des champs, de s'asseoir au bout de la table commune, de laper sa soupe à grand bruit, puis d'aller se coucher.S'endormir abruti de fatigue.Pour mon grand-père, le bonheur était une sorte de coma.Un grand malheur l'endeuillait pour toujours : la mort de ses deux garçons à la guerre.Tous les matins, en allant aux champs, il passait sans s'arrêter, sans même un regard, devant le cimetière où ils étaient enterrés.Il leur en voulait de l'avoir laisser seul avec ses neuf filles.C'était avant la mécanisation de l'agriculture.Les filles ne valaient rien pour faucher ou pour mener les attelages de bœufs dans les sentiers pierreux.m était aussi le début de l'cxo-y de rural.Dans la banlieue de Milan, les premières grandes filatures embauchaient a pleines portes.Mon g ranci-père avait du mal a recruter des ouvriers pour les travaux des champs.Une fois, dans un village voisin, il en avait trouvé un qui s'appelait Carlo.Sobre et dur a l'ouvrage.Carlo est resté deux ans, le temps de s'amouracher de Ambrosina, la plus jeune des filles de mon grand-père et de l'emmener à Milan.Lazzaronel Voleur! Carlo (1896-1993) et Ambrosina (1902-1982) ont eu deux filles et un garçon.Le garçon c'est moi (1940- ).Carlo et Ambrosina ont déménage en .France pour un avenir meilleur.Mon père travaillait comme manœuvre maçon.Ma mère comme femme de ménage.Sans jamais s'en parler, ils ont réglé le cas du bonheur une fois pour toutes : ce ne sciait pas pour eux.Ils avaient, de toute façon, trop de lra\\ ail pour s'occuper de ça.J'ai entendu mille fois ma mère répéter cette phrase épouvantable : «che félicita?Votre père et moi on est juste des pauvres ignorants»».Ma mère n'était pourtant pas si humble.En lait ma mère visait plus fiant que le bonheur : elle visait la sainteté en se sacrifiant pour nous.Ça aussi, clic nous l'a dit mille fois : «Pourquoi pensez-vous que je frotte tous ces planchers?Pourquoi pensez-vous que je lave la merde des F rançais?Pour vous.Pour que vous soyez heu reux un jour.» Elle ne nous promettait pas le bonheur.Elle nous y condamnait, en reconnaissance pour elle.Apres tout ce qu'elle avait fait, nous «lui devions» d'être heureux.Nous avions le choix d'être heureux ou d'être ingrats.Il revint à ma sttur aînée Rosina (1926- ) de s'essayer la première au bonheur.Avec un certain succès je dois le reconnaître.Elle commença par immigrer en Amérique qui est un endroit fantastique pour être heureux, la preuve en est qu'elle y trouva presque tout de suite un mari officiel dans la marine marchande, et une civilisation élcctromcna-gère beaucoup plus avancée que dans \\.\\ petite ville cie la Champagne pouilleuse ou nous vivions à l'époque.Ma sœur nous a envoyé des photos de son mariage, on la voyait coupant le gâteau, ou plutôt on ne la voyait pas, tant le gâteau était gros.Ma mère montra les photos au charcutier chez qui elle faisait le ménage à ce moment-là.Le charcutier avait une fille à peu près du même âge que Rosina, énorme avec des lunettes, elle se rongeait les ongles et travaillait à la Sécurité sociale.Ma seconde sceur Louisa (1934- )partit pour l'Amérique peu après, y trouva également le bonheur, avec un fils d'immigré mexicain, mais très correct pour un lils d'immigré.Sur la première photo qu'on reçut de lui, il portait un t-shirt de UCLA.Ma mère expliquait à la voisine que c'était le nom d'uni, des plus grandes universités du monde.Moi j'étais encore trop petit pour aller chercher le bonheur en Amérique.Et d'aii-leurs, j'étais trop m,Tigre.M ; meie qui craignait que je sois refusé par les services de sauté de l'immigration me faisait bouffer du steak haché de cheval cru auquel elle mêlait un jaune d'œui battu.J'aimais bien.J'aimais aussi le beurre de peanut qu'envoyait ma Sœur aînée.Nous recevions des lettres fli ii\\ es qui racontaient l'Amérique, c'est moi qui les lisais a maman et je me souviens d'une histoire qui m'avait beaucoup impressionne, à San Francisco, un homme venait de subir la première opération transsexuelle de l'humanité.Ça n'a aucun rapport, mais c'est à peu près vers la même époque que ji devins com muniste avec un très net penchant poui le prolétariat paysan.Bref j'avais 15 ans, et sa vais maintenant où trouver le bonheur : dans un kolkhose en Californie.Et tant qu'à chan ger encore de pays, pourquoi pas changer de sexe aussi, je trouvais la transsexualité amusante comme tout, je verrais rendu mu place s'il y avait moyen de moyenne».La suite VOUS la connaissez.Je vous l'ai racontée plusieurs lois.Je suis allé en Californie mais pas dans un kolkhose.Et juste avant de devenir transsexuel j'ai rencontré une jeune fille de Saint-Jean-sur-le-Richelieu.On est revenus au Québec.On a eu deux enfants.Et voilà.Le bonheur?Franchement j'avais moins de dispositions que mes sœurs pour le bonheur.Mais je me suis beaucoup amélioré ces dernières années.J'ai pris énormément de-notes, je ne sais pas si elles vous seront utiles, je vous les livre sans llalla.elles ne sont pas classées par ordre d'importance encore que la première « Le bonheur ne fait jamais vroum-vroum » me semble assez universelle pour être gravée au fronton du musée du bonheur si jamais un se décidait à en ouvrir un, un joui.Comme je vous le disais, mes notes ne sui-.iiit aucun ordre, cependant, toutes tentent modestement de répondre à la grande question que posa le premier Spinoza : le bonheur peut-il donner un sens à notre existence et à nos actes?\u2014 Le bonheur, donc, ne fait jamais vroum-vroum.\u2014 Le bonheur n 'est pas obligatoire (ça c'est pour nia maman, piis Spinoza).\u2014 Le bonheur, comme le soleil, réchauffe les uns, fait de l'ombre aux autres.\u2014 Le bonheur c est un chat qui saute sur vos genoux.Ne le an esse: iuis.Faites comme s il n'était pas la.\u2014 /.'homme ei sa fiancée sont plus faits pour le plaisir que pour le bonheur.\u2014 Le bonheur du saumon est de remonter SA rivière.Le mien aussi, de plus en plus.\u2014 Le bonheur c'est un petit garçon qui arrive che: lui avec ses parents, des voleurs ont vidé l'appartement durant leur absence.Les parent disent non non non.Disent ah merde, c'est pas vrai, le petit garçon fonce dans sa chambre en revient tout content en montrant son nounours dans ses bras vouppi ils l'ont pas pris! \u2014 Le bonheur de Diane» 18 ans : \u2022< C'est samedi matin ! 'écoute de la musique eu rangeant la vaisselle.Les enfants jouent dans le salon.Mon mai i est pas loin.Je me demande comment nu bonheur iiussi ordinaire, presque niais, peut me donner autant de contentement.- \u2014 le répète : le bonheur ne lait jamais vroum-vroum.\u2014 Le bonheui peut faite toute* sortes de bruits, mais le seul moment ou il :ozote légèrement, i est quand une petite fille de douze ans chante \" A kiss Iront you hou hou hou», a cause des broches qu 'elle a dans les dents.\u2014 Le bonheur de réparer un truc avec un tournevis \u2014 Micluvl Jordan a dit (dans Vanity FairJ que le plus grand bonheur pour lui était de conduire ses enfants à l'école.\u2014 Un bonheur (très rare) qui ne m'est jamais arrivé, mais j en rêve dans mes moments de nu i est d'échanger des propos intelligents sur Internet avec un Coréen, une Brésilienne et un Papou.Et tout de suite après de sortir les vidanges en même temps que mon voisin, causer avec, et m'apercevoir qu 'il n 'est pas con non plus.Pour les astrologues, le bonheur est souvent dans la troisième maison du Verseau (au fond du couloir à gauche).Pour les astronomes le bonheur n est pas comme on le croit de regarder les étoiles.Le bonheur des astronomes est franchement décevant Leurs télescopes sont branchés directement sur l'écran plat d'ordinateurs à cristaux liquides.Le bonheur de Bette Midler « lies far beneath tlie bittersnow».Des fois le bonheur c'est con, mais cou ! Il ne reste plus que toi et deux ou trois passagers de ton vol devant le carrousel, tous les autres sont partis avec leurs valises, tu commences à penser que la tienne est perdue, mais la voilà qui sort des entrailles de l'aéroport, et t'es tellement content, mais tellement content ! Presque aussi content que le jour où ta fille a eu un enfant.Le bonheur est parfois dans la plénitude de l'évocation.À la pharmacie, en attendant tes médicaments tu ramasses machinalement un prospectus qui parle de la prévention et de la façon de soigner les hémorroïdes.Et la première phrase du prospectus va comme ceci : «Le mot hémorroïdes vient du grec, n Le bonheur de prendre une marche fin mais dans une erabliere, quand le printemps s annonce goutte à goutte au fond des chaudières.Oing, cloung, cling clcung.Concentration de succulence.Se lever de bonheur après avoir fait la grasse matinée.Le bonheur intense des petits pois dans leur boite, le lendemain de la date d'expiration, et qu 'il n 'y a pas eu de bogue.Le bonheur juste comme ça, en passant, debout datts la cuisine.Un autobus scolaire sur une route de campagne.Crosse poule qui s'arrête pour pondre son œuf devant chaque maison.Une petite fille ici, là un petit garçon qui court dans l'allée.Un chien arrive tout content.I enfant lâche son sac d'ciolc pour rouler dans l'herbe avec le chien.Le bonheur est de ta même couleur que le sac d'école de l'enfant : bleu outremer.Mais on peut dire aussi lapis-lazuli.ça fait un bonhetn encore plus joli.I e bonheur coupable des poètes qui vont en vacances dans un club Med.Se glisser dans le bonheur à vélo.On descend la colline et on est déjà dans la longue rue qui mène à la place du village.Sur la place il y a un café, quelques tables sous des parasols.Ces messieurs-dames veulent boire quelque chose?Un diabolo-menthe mon prince.Le bonheur d'aimer.Le bonheur de faire ce qu on a à faire le mieux possible.¦ Le bonheui de vivre le moment qui passe.Cette urgence gloutonne, quand on est hanté par le souvenir des morts, dégoûter à tout ce que l'on aime en même temps.Vivre vous dis-je.Le bonheur de vivre.*.* - ?.\u2022 i ».».\u2022 \u2022 \u2022» Le monde où nous voulons Comment choisir une quinzaine de thèmes qui résument les préoccupations de nos lecteurs en cette fin de millénaire?En apparence complexe, la question s'est réglée relativement facilement lorsque nous nous sommes réunis, en petit comité, pour discuter du contenu de ce cahier.C'est Pierre Foglia qui nous a mis sur la piste des thèmes dits « universels» : le bonheur, L'amour, la famille.Tentant.u gré des discussions, des suggestions des auteurs, le cahier a pris forme.Nous n'avons pu retenir tous les thèmes envisagés et nous avons du écarter plusieurs auteurs dont la contribution aurait certes été intéressante.Au bout du compte, nous proposons une série de réflexions très personnelles qui, nous l'espérons, sauront vous intéresser et vous toucher.Le sommaire du cahier En page 3, notre éditorialiste en chef Alain Dubuc propose une réflexion sur le concept d'identité.À l'heure des grandes interrogations politiques, sociales et culturelles, il montre que notre identité est souvent plus complexe qu'on le croit et que les jeunes ont trouvé des façons originales d'aborder et, qui sait, de régler la question.En pages 4 et 5, deux de nos columntsts nous donnent respectivcmcntfteur définition du bonheur et de l'amour.Philippe Cantin s'adresse à sa fille Anémone pour livrer le résultat d'une enquête très personnelle sur la définition du bonheur.Insaisissables, illusoires, mais néanmoins essentiels, le bonheur et sa quête sont au cœur de nos vies.RéJean Tremblay, lui.nous montre comment les grands couples de l'imaginaire collectif québécois sont influencés par des stéréotypes bien précis.Donalda, Angélina, Emilie, les femmes aiment d'un amour infini et se battent pour le sauver; Alexis, le Survenant, Ovila, les homment rêvent d'ailleurs et fuient devant l'engagement.À la lumière de ses expériences personnelles, Tremblay nous montre que la réalite n'est guère différente.motivations de ceux qui reprennent aujourd'hui le défi de de la famille nombreuse.Dans la même veine.Sonia Sarfati nous parle en page 9 des enfants, de ces «souverains » du XXV siècle, si on en croit la formule la mode.Mais notre journaliste nous dit justement qu'il faut revoir beaucoup des idées préconçues sur l'enfance et les rapports enfant-adulte.Michèle Oui-met enchaîne en page 6 avec des textes sur l'école, opposant l'histoire d'un grand-père qui se faisait une fierté de n'être jamais allé à l'école aux cris de révolte de deux professeurs de français qui dénoncent l'évolution du système scolaire québécois.En page 7, Anne Richer parle plutôt de ia solidarité et de la difficulté de développer chez les hommes d'aujourd'hui, qui sont tant influencés par l'égocentrisme dominant, une forme quelconque d'altruisme.En page 8, Yves Boisvert s'interroge sur la place de la famille dans la société d'hier et de demain.Rendant hommage aux parents qui ont bâti la société Québécoise, il montre les En pages 10 et 11, Michel Marois propose textes et infographie sur la ville et son évolution.Alors que près de 80 % des habitants des pays développés vivent en milieu urbain, la définition de l'urbanisme est souvent négligée.L'exemple de Montréal est mal-heureusement éloquent comme en témoignent plusieurs architectes et urbanistes dans une infographie qui permet de visualiser ce que ces experts aimeraient changer dans la Métropole.Toujours en ville, mais dans un registre plus intime, Mario Roy discute en page 12 de l'art de vivre, de cette multiplicité de modes de vie qui s'offre à nous et de la difficulté de choisir.Revenu des rêves libertaires des années 1960-1970, revenu aussi des modèles postmodernes, l'homme d'aujourd'hui peut-il trouver un point équilibre?Jocelyne Lepage quant à elle discute avec deux artistes réputés de la création et de la place de l'y.rt dans la société contemporaine.À l'heure du fast-food culturel, l'âââàrt existe-t-il encore?La réponse en page 13.La richesse, elle, existe encore, c'est certain.La pauvreté aussi.Rudy Le Cours s'intéresse en page 14 au concept de prospérité et au modèle, issu de Wall Street, qui privilégie comme symbole de la prospérité des hommes dont la fortune dépasse l'entendement.Lilianne Lacroix s'interroge quant à elle en page 15 sur la difficulté qu'éprouvent les jeunes à trouver et à garder un travail, à la lumière de son propre cheminement de journaliste sportive, au début de sa carrière, dans un environnement exclusivement masculin.André Pratte enchaîne en page 16 avec une réflexion sur l'exploit et la tendance que nous avons à faire de nos héros sportifs de véritables dieux.Ces héros ne sont pourtant que des hommes et des femmes ordinaires qui vivent parfois l'adulation avec difficulté.En page 18, Rima Elkouri porte un regard sur la vieillesse en insistant sur l'importance des générations plus âgées dans les processus de passage des connaissances et de sauvegarde des richesses du passé.Finalement, Gérald LeBlanc s'interroge en page 19 sur le sens de la vie, un vaste programme pour lequel il a puisé dans ses archives afin de retrouver les réflexions les plus significatives de quelques-uns des penseurs qu'il a interrogés au cours de sa carrière.Vous le voyez, c'est un cahier très varié que nous vous proposons, un cahier dans lequel une équipe de journalistes de toutes les générations s'est livrée à une photographie de notre société en cette fin de millénaire.Bonne lecture.L'équipe du cahier : Guy Granger, Michel Marois, Julien Chung, Serge Dclisle, Denis Rolduc, André Rivcst.Catherine Bernard et Martin Chamberland LA PRESSH, MONTRHAI., VENDREDI 31 DÉCEMBRE 1999 3 Le monde où nous voulons vivre / L'IDENTITÉ Lldentité, une reflexion Mais les jeunes, à leur façon, réinventent l'identité québécoise.epuis une centaine d'années, les Québécois ont successivement utilisé quatre concepts différents pour décrire ce qu'ils ét.iient.Au tournant du siècle, ils se définissaient comme Canadiens.Ils se sont ensuite affirmés comme Canadiens français.À la Révolution tranquille, ils sont devenus Québécois.Et maintenant, ils apprennent à se décrire comme Québécois francophones.Ces plissements sémantiques n'ont rien d'absurde.Ils tentent en fait de capturer les changements accélérés que notre société a connus.Mais surtout, ils illustrent, mieux que n'importe quel traité savant, la difficulté de cerner l'identité québécoise.«Qui suis-je?», «Qui sommes-nous?» sont des questions avec lesquelles l'Homme se débat depuis la nuit des temps.Mais les réflexions sur l'identité collective des peuples suscitent d'habitude moins de doutes existentiels.Aucun quotidien parisien n'aurait, par exemple, l'idée de consacrer une page d'un cahier spécial du 31 décembre à l'identité.Mais ce qui est évident pour les Français ou les Américains ne l'est pas pour les Québécois.Dans une société minoritaire comme celle du Québec, l'identité reste un problème non résolu, à la fois politisé et chargé d'émotions.Les questions de l'identité et de la nation ont suscite de très fines réflexions au Québec.Mais on a de plus en plus l'impression que les penseurs, les politiciens.ou les journalistes sont coupés d'une réalité qui évolue plus vite que leurs capacités analytiques.Voilà pourquoi j'ai choisi de procéder à l'envers en allant chercher mon inspiration, non pas du côté des spécialistes, mais auprès de jeunes qui vivent à chaud les questions identitaires.Ces mêmes jeunes qui feront le Québec du siècle qui commence.Les jeunes qui m'ont accompagné dans ma réflexion, qui m'ont fourni des pistes ou qui m'ont permis de confirmer mes intuitions, ce sont mon lils, François Dubuc, et ses amis qui hantent le sous-sol de la maison familiale, Joseph Siroka, Thomas Perrault, Vanphone Sengdara.Ils ont 18 ans, ils vont au cégep.François et Thomas sont des «de souche», Vanphone est laotien, Joseph est croato- polonais.Ce mix n'a rien d'arrangé avec le gars des vues.« Ça n'arrive jamais, si on est quatre ou cinq ensemble, qu'on soit juste des Québécois de souche», dit François.C'est là une réalité nouvelle qui fait de plus en plus partie du quotidien montréalais.C'est en partie en regardant ces jeunes depuis des années et en les écoutant que j'ai compris que la réalité québécoise était en train de changer à un rythme accéléré.Ils n'ont pas de théories sur ces questions, qui ne les empêchent d'ailleurs pas de dormir.Mais leurs attitudes, leurs réflexes, leur indifférence aussi, mettent en pièce bien des idées reçues.Ce vent de fraîcheur est bienvenu, parce que la quête identitaire québécoise est, sans exagérer, très complexe.Pas parce que nous nous complaisons à compliquer inutilement les choses.Parce qu'il est extrêmement difficile de cerner l'identité québécoise.D'abord parce que si les Québécois constituent un peuple, ce peuple n'a pas son pays.Un peuple peut fort bien s'épanouir sans disposer de son propre État, mais il aura alors plus de mal à se définir et à identifier ceux qui y appartiennent, à développer un nationalisme civique.L'absence de ce cadre formel rend donc plus déchirantes les questions d'appartenance.Cette nation québécoise constitue en outre une minorité au sein du Canada.Les rapports majorité-minorité ne sont jamais faciles, surtout pour la minorité, qui doit se battre pour gagner sa place, pour être reconnue pour ce qu'elle est.Cette situation de minoritaire, marquée par des défaites, faite de rancœurs et d'incertitudes, colore nos attitudes et rend notre réflexion sur nous-mêmes plus douloureuse.La chose est d'autant plus complexe qu'un très grand nombre de Québécois, encore une fois au-delà de toute référence politique, ressentent un certain attachement envers le Canada.À des degrés divers, bien des gens se sentent à la fois québécois et canadiens, avec tous les problèmes identitaires et les ambivalences que peut engendrer une double appartenance.À l'ambivalence, s'ajoute de l'angoisse, parce que les francophones sont isolés sur ce continent, face à une langue en croissance ex- douloureuse PHOTO MARTIN CHAMBERLAfJD.La Presse® Vanphone Sengdara, Joseph Siroka et François Dubuc ont sacrifié pour la photographie à une tradition typiquement québécoise.ponentielle.Même si la peur de disparaître s'atténue, elle peut se réactiver en période de crise et colore les perceptions de ce que nous sommes et de nos rapports avec les autres.Enfin, cet équilibre fragile a été bousculé par les brassages de population.La loi 101 et l'immigration croissante ont fait en sorie que les francophones sont en contact bien plus intime avec les nouveaux venus qui auparavant rejoignaient la communauté anglophone.Ce phénomène, très positif, pose néanmoins de nouveaux problèmes, notamment parce «tue les frontières de ce qu'est la communauté francophone deviennent plus floues.Ces nouveaux rapports forcent également les Québécois, minoritaires depuis si longtemps, à apprendre qu'ils forment eux aussi une majorité.Tous cela rend la réflexion sur l'identité québécoise difficile.Mais les générations qui nous suivent sont en train de résoudre un certain nombre des obstacles à cette quête identitaire.En commençant par éliminer la barrière rigide entre «nous» et «eux» qui nous a divisés et isolés.Joseph Siroka, quand il est arrivé ici en 1988, à l'âge de sept ans, ne disait pas un mot de français ou d'anglais.S'il connaît un peu le polonais, la langue de sa mère, c'est le croate qu'il parle avec ses parents.Mais il parle français avec sa sœur, et utilise le français dans la vie de tous les jours.Tout comme Vanphone, né ici, mais dont les parents laotiens maîtrisent mal les langues officielles.Il parle laotien avec ses parents, mais français avec ses frères.Ce sont, techniquement, des allophones.Mais leur expérience, comme celle de milliers d'autres, montre que ce concept n'a plus de sens.« Je suis québécois », dit Joseph.« Je suis canadien plutôt que québécois, parce que le Canada c'est mon pays, affirme par contre Vanphone, qui dit toutefois avoir « beaucoup été influencé par le Québec».Ce sentiment d'être québécois ne va cependant pas jusqu'à la souveraineté.« Le référendum, dit Joseph, j'ai l'impression que ce n'est pas de mes affaires.Le débat ne m'intéresse pas, je n'ai pas le goût d'en parler.Ça me gosse.» Ce qui est en train de se créer, c'est une société dont les identités sont à géométrie va- riable, où l'intégration et les sentiments d'appartenance sont d'intensité inégale, sans que cela préoccupe les jeunes.« Ce qui nous définit, c'est notre entourage», estime Joseph.« Ça ne me dérange pas que les gens soient québécois ou étrangers, tant qu'on se parle», ajoute Thomas.Il ne s'agit pas d'idéaliser les rapports entre la majorité francophone et ses minorités.Mais de constater que le français est devenu un facteur d'intégration et que cela se manifeste de façon unique au Québec.Pour François, «un étranger, c'est quelqu'un avec un gros accent.Il ne l'est plus quand il parle comme quelqu'un d'autre ».Ce n'est pas la langue qui compte tant que la façon de la parler.Et c'est sans doute ce qui permet aux nouveaux venus, surtout les jeunes, de devenir si vite québécois.Tout cela mène à une dédramatisation d'une problématique qui semblait si déchirante, parce que les jeunes, qui sont nés à une période où le français marquait des points, ne se sentent pas menacés.Cela les amène également à dépolitiser leur réflexion identitaire.«Je me considère comme québécois, dit Thomas.Ça décrit plus ce que je suis, je n'ai pas de parti politique.Je ne vois pas dans le Canada une chose qui fait peur.» Ce qui est plus difficile à vérifier, c'est si cette capacité de jeunes d'origines si différentes à bien vivre ensemble tient seulement au pouvoir d'attraction de notre culture et de notre langue.Et si ce qui les rapproche, ce ne sont pas aussi des influences extérieures qui transcendent les frontières et les différences ethniques.Ce qu'ils ont en partage, ce sont aussi les grandes «valeurs universelles» de cette fin de siècle, avec ses MacDo, Nike, Nintendo, qui rabotent les différences et rendent les jeunes si semblables.Si tel était le cas, la mondialisation, dans ce qu'elle a de plus aliénant, serait paradoxalement au service du fait français et de l'identité québécoise! En regardant vivre les jeunes dans nos écoles, surtout dans la région montréalaise, on découvre que les choses changent, pour le mieux.La réflexion sur l'identité, qui a si souvent été douloureuse et insoluble pour tant de générations, est peut-être en train de se résoudre.Alain Dubuc Éditorialiste en chef, il est à La Presse depuis 1976.Une laine qui n'est pas si pure ¦ : - ~ 4 ' .' V On définit souvent les Québécois francophones, les Québécois dits «de ; souche», comme un groupe homogène'* et monolithique.Mais la laine qui nous tricote n 'a jamais été bien pure.Le hasard de mes origines me l'a appris depuis que je suis tout petit.Ma mère vient d'une famille anglo-gaspésienne, et mon père d'une famille franco-manitobaine, deux minorités en voie de d'extinction.Du côté de ma mère, une famille gaspésienne de la baie des Chaleurs, britannique, quoique catholique.Mais ma grand-mère, une anglo pure laine, tout comme ses frères et sœurs, ont tous et toutes épousé des francophones, et ont tous basculé vers le français.Un processus d'assimilation qu'ont connu bien des anglophones danfe les régions.La génération de ma mère est ainsi devenue francophone, tout en baignant dans une culture encore britannique.Avec ma propre génération, ces racines anglophones sont disparues; mes cousins, mes cousines sont tous devenus des «de souche ».Mon enfance a cependant été colorée par ces racines, le thé et les crumpets de grand-maman, ma tante Rita, qui ne s'était pas mariée et donc était restée anglaise, le folklore familial plus proche d'Agatha Christie que des Belles histoires des pays d'e*.i haut.Cela n'a pourtant pas empêché ma grand-mère, au grand dam de certains membres de sa famille, de voter Oui en 1980.Du côté paternel, c'est le processus inverse.Mon arrière-grand-père est parti au Manitoba au siècle dernier rejoindre Louis Riel.Cent ans plus tard, il ne doit plus rester grand-chose de la famille Dubuc de Saint-Boniface.Sauf la branche dont je suis issu, qui est revenue vers l'Est.Mais encore là, la moitié des frères et sœurs de mon père ont marié des anglophones, et ont été assimilés.Mes souvenirs des réunions des fêtes, ce sont ces cousins aux prénoms français, André, Anne, mais qui prononçaient leur nom Doubouc.Je sais peu de cette famille franco-manitobaine, sauf que j'ai découvert son utilité, dans mon travail de journaliste.Dans des discussions musclées avec des Anglo-Canadiens, qui parlent de l'intolérance des francophones, ou de la magnanimité anglophone, rien de tel que de lâcher, « Vous savez, je suis franco-manitobain », pour clouer le bec à un interlocuteur.Mais tous ces déplacements, ces mouvements d'assimilation, ces anglos devenus francophones, sans doute métissés au contact de la réserve micmac qui n'était pas loin, ces francophones revenus du Manitoba où ils ont échappé de justesse à la disparition, nous rappellent que le Québec francophone est, et a toujours été, le produit d'un intense brassage.Le terme «de souche » n'a jamais bien défini notre identité, plurielle et complexe.COLLECTION PARTICULIÈRE Ma grand-mère maternelle, Jessie Mill9 a basculé vers le français après.son mariage avec un francophone.Au cours des 32 dernières / années.Le Groupe Quantunvn su.par son engagement «T l'excellence.^ i - \u2022 \u2022 ! r : \u2022 J.\u2022 \u2022 \\ .» .T ./?Groupe (Quantum vous offre mille et une possibilités de carrière en ce nouveau millénaire! guonfurn ALTE i_b (înoupf guantum SERVICES DE SANTÉ ISIous marquée sous le signe du succès et de I9e>ccel/ence! s C * * i \u2022 - \u2022 d {846 f, chemin liùltriay.toiiroucat m' ltiiriiiu 250 IVI: (514) 694-9994 LONCJUKIHL .UH 0.ilë Sni«ny Kr/-l \\)\\ i.1 MliUL.\\{>99 VH Le monde où nous voulons vivre / LA F A MIL : *\u2022 t ¦ ¦ Yves Boisvert ^ Journaliste à La Presse j* j depuis 1988, affecté iui S J /'i/A//\\ aV justice, il est père île trois jeunes garçons.Des héros qui s'ignoraient Mes grands-parents étaient des héros qui s'ignoraient.Il fallait un peu d'héroïsme pour fonder un village avec 10 autres familles et un curé, au milieu des épinettes d'Abitibi, en 1917.Et il fallait s'ignorer splendidement pour y avoir 16 enfants.Léonidas, le père de mon père, était fromager de métier.Il «j rencontré i éonie Atidel sur le train qui devait l'emmener retrouver sa fiancée, il ne s'est pas rendu à destination.Léonidas et Léonie avaient déjà cinq enfants quand ils m partis d'une Bcauce miséreuse pour fonder La S.hic.Mon l*rand-pèrc se voyait agriculteur, il est plutôt devenu commerçant de bois et .1 créé l'« Abitibi Lumber» : pour être pris au sérieux en affaires, il fallait un nom anglais! Mon père, Marcel, était le quinzième.On le surnommait Chien d'or.Un jour, adulte, il demanda a Léonie si elle avait été contente d'être enceinte de lui.« (,\"«1 faisait longtemps que j'étais fatiguée», .1 confessé 1 éonie.Mon père, qui se voyait en éternel ( bien d'or de sa maman, en lut tout étonné.Ont-ils choisi OU subi leur vie?Quels choix avaient-ils, au fait?Le mol loisil n'avait pas cours.La contraception leur était inconnue.L'Église les poussait.«Nos parents savaient, sans pouvoii le dire, que ça n'avait pas de bon sens humainement; c'était de l'esclavage, un peu; mais Is ne pouvaient pas faire autrement.Et puis, ils s'aimaient et iis avaient la foi.Dans le temps, c'était normal, au Québec» dit ma tante Adrienne, qui, elle, a connu 15 grossesses.Normal?Celte normalité-là allait sans doute avec bien des peines, bien îles sont ! ¦ ances, bien des silences.Mais combien de joie, aussi.Quand on aura fait le compte, bien inutile, des «pour* et des m contre» \u2014 qui veut u \\ i\\ le cela ?\u2014 .il restera encore à dire la force de caractère, le dépassement que supposait cet athlétisme ianiili.il.lever a cinq heures poui faire le pain et chauffer le poêle, deux services pour nourrir famille et cousins de passage, laver, ha-biller, éduquer tout ce monde.Mes grands-parents ne \\ ivaicnl pas pour eux.ils vivaient pour leurs enfants, pour -«les autres», pour la parenté, roui une autre vie, de l'autre côté.«S'oublier» était un des oii.Mon grand-père .1 bien réussi à vendu ses épinettes et mon père .1 eu la chance de faire ses études de médecine.A 27 ans.il écrit a Léonidas pom lui demanda de fi-nancer ses études en psychiatrie.léonidas n'avait qu'une cinquième année, niais il avait les idées bien en lignées.Il faut nue tu le nielles bien dans la tête lui répondit-il, en ce 28 mars 1950, que si tu veux ie spécialiser «poui avoir beaucoup d'argent, avoii un beau bureau et l.iiie une \\ ie agréable \".alors lu lais fausse route.M,iis «si tu désires le spécialiseï pour rendre plus de sen ices à lout le monde»-, d'accord.« Il faut que tu t'oublies pour 1 tenseï à l'humanité.» l 'instruction est une bonne c hose.écrit 1 éonidas.mais < je ne voudrais pas que lu l'en serves pour exploitei le public.Les lies (médecins) spécialistes sont scandaleux.Mets-ioi dans la uie que la science ne l'appartient pas; elle appartient au public qui paie pom les expériences.» Mon 11ère, je crois, a bien ol>éi.le 15 juillet 1950, il a épouse ma unie.11*.inné, une fille de La Sarre elle aussi, la troisième d'une famille de neul \u2014 seulement! Ma mère a donne naissance a sept enfants, entre i°5i et l^o-i.le suis le dernier.Mes grands-parents ont vécu des temps héroïques, mais dans une vie de village encore relativement innocente, entre l'église et la parenté.Mes parents, comme ceux de bien des hahy-hnomeis, avaient un pied dans le Québec traditionnel catholique, l'autre dans la modernité.Un grand écart pas de lOUl i epos.ils ont vu éclatei cette vieille société en quelques années, arriver la télé, les manifs, le macramé, le végétarisme, le rock'n roll, la mari.Karl Marx on le gourou Maharadji pouvaient venir souper sans invitât ion.le pense a la v ie de mes glands-parents, a celle de mes parents, je regarde la nôtre, qu'on n'imagine pas sans un minimum d'hédonisme, puis celle de mes trois enfants, qui commence a peine, et j'ai l'impression (joe bien plus qu'un siècle me sepaie de Léonidas et Léonie.Mais j'aime aussi a penseï que, par-delà ces années, quelque chose s'est transmis jusqu'à Unis arrière-petits-enfants, de cet amoui de la v ie.L'économiste 1 Ils n'avaient pas de plan, pas de mission.Seulement le goût d'avoir un enfant malgré leur infertilité.Ils voulaient adopter un bébé, et vite.Cela les a menés en Corée, au début des années 1970.Ils ont adopté leur première fille, Catherine.¦¦ « ¦ Is ont remis ça.Quatre autres fois.Ce H furent Elisabeth, puis Jérôme, Laura et Thomas.Pierre Fortin, économiste à I l'UQAM, et Michèle Fortin, grande pat roue de la télévision française à Radio-Canada, ont donc cinq enfants, de 25 à 13 ans.« Si la Corée n'avait pas fermé ses portes a la fin des années 1980, on cii aurait probablement eu un sixième.» confie Pierre Ion in.Pourquoi \u2014 ou comment \u2014 fait-on une si grosse famille, quand on a une vie professionnelle aussi prenante?C'est ce qu'on a voulu savoir en rencontrant le père de famille.et l'économiste.« C'est ce qu'on appelle en jargon, stratégique, de la planification séquentielle : on aime l'expérience et on recommence; comme manger une pointe de gâteau au chocolat et recommencer.Sauf qu'on n'a jamais eu mal au cœur! » Il faut trois choses pour vivre avec bonheur cette vie de famille, dit-il : «d'abord, de l'énergie; ensuite, de la flexibilité, et enfin un sens de l'organisation.C'est peut-être la flexibilité, le plus important.Comme j'enseigne à l'université, je peux travailler beaucoup .» la maison et maîtriser mes horaires.Sans ça, ce n'est pas évident qu'on aurait pu se permettre d'avoir tant d'enlanîs.- l'entends des gens dire : on n'est pas là souvent, mais c'est la qualité de la présence qui compte.Bullshil ! Il faut que tu sois la, et souvent, surtout dans les 10 premières années de l'enfant, là où il forme sa personnalité.C'est la que se développent les liens avec les parents, que s'installe cette confiance qui est toujours la même quand il > a des tensions à l'adolescence.\u2022 Ça suppose des choix.Je prends moins di c» Et pour les très grandes choses \u2014 à l'échelle de leur nombril : « Pourquoi t'es pas venue me chercher à la garderie?T'avais promis.On dirait que je suis un enfant qui sert à rien.» Jasmine Dubé sourit.Ses fils ne la lui ont jamais servie, celle-là.Ils auraient pu.Combien de fois s'est-elle imaginée dans la peau de Madame Pin-Pon \u2014 la pompière qui court vingt feux à la fois pour, finalement, se retrouver avec des brûlures d'estomac et arriver à la maison en égrenant, telle une litanie : « Le travail, le travail, le travail! Je suis comme un sandwich : une mince tranche de Pin-Pon, coincée entre une tranche travail et une tranche de \\ isten.»5 D'où une dernière resolution.Une vraie dernière.Pas une dernière comme dans : « Une dernière histoire, pleeeaaasel » : « Passer, avec les entants, du temps qui n'est pas du temps obligé)», propose Jasmine Dubé.Je sais que c'est un cliché.mais j'y crois vraiment.» D'accord pour superviser les devoirs et aller acheter (encore?!) une nouvelle paire île bottes.Mais après, pourquoi pas une lecture partagée au coin du lit, une sortie au théâtre ou une folle descente à skis dans la poudreuse?Ou.mieux encore» une grande chasse à la sorcière \u2014 ingrédient principal d'une soupe excellente pour combattre les bobos, les bactéries, les boursouflures, les bourrelets, le boudin et la babonne !\" Juré craché (dans la soupe, si on veut), une vraie partie de plaisir en perspective.Et on ne se dispute pas pour savoir qui a attrapé la plus grosse sorcière ou dans quel chaudron on va la faire cuire! De toute manière, à ce jeu-là, les enfants sont imbattables.Petits monstres, va ! PHCT0 MARTIN CMAMBIRLAND.La Prc Le monde où nous voulons vivre / ; / ; >: Mario Roy Éditorialiste, il est à La Presse ///* /9.S7 i7 » JJ : «Je n'ai jamais choisi, ni décidé, de devenir un artiste.Je ne sais même pas si j'en suis un.J'utilise l'expression artiste professionnel pour avoir des bourses.Mais puisque tu y tiens, mon flash, c'est John Naggy, quand j'étais enfant.Il montrait comment dessiner à la télévision, juste avant Popeye.Ah! quand il dessinait l'ombre d'un arbre.On avait des kits John Naggy, des crayons Naggy.»> Propos sensibles Alors que Gaétan Soucy croit que oui, les artistes ont une sensibilité différente qui les fait créer, Jean-Jules se méfie, encore une lois, de tout ce qui cherche à enfermer les idées dans des mots.GAÉTAN : « L' idée que l'artiste a accès à un monde différent, c'est un peu vrai quand même.Il a une sensibilité que les autres n'ont pas.Cette sensibilité est associée à un mythe de pacotille comme celui de l'artiste maudit.PHOTO JLANfiOT TREMBLAY, coluhorationspécule JJ Soucy, «professionnel des arts visuels», travaille présentement à la conception d'un parc à La Baie, au Saguenay, là où l'inondation avait emporté 200 maisons en 1996.L'un des éléments est une pyramide faite de 3000 panneaux routiers.autodestructeur.Ça, c'est malheureux.» tombes dans le sacré.Je refuse ça.» JJ : «Je connais plein de gens autres que des artistes qui ont une sensibilité paiticu- L'art est à tout le monde lière.Il n'y a rien de propre à l'art.L'art emprunte à toutes les réalités.» À quoi ça sert i'art?GAÉTAN : « Je crois que j'ai quelque chose à dire, même si je ne sais pas exactement de quoi il s'agit.Je le découvre en écrivant.Je n'ai pas d'idée préconçue.Je ne fais pas de romans à thèse.Je me fie à l'intuition, la sensibilité, le rythme.J'essaie de dire le plus exactement possible ce qu'il en est de la vie.Je ne veux pas laisser ma trace.Mais je me demande s'il est possible de laisser une trace dans le monde.C'est l'obsession fondamentale qui prévaut à ce que j'écris.» JJ : « Au collège, j'ai choisi l'histoire et la géographie et j'ai découvert PHOTO ROBERT NADON Lâ PresseQ Gaétan Soucy, 41 ans, est devenu cette année un romancier à succès.que ce que j aimais, en réalité, c'était les illustrations, les reproductions d'oeuvres d'an.Alors, je suis allé en art et là j'ai découvert que ce n'était pas l'art qui m'intéressait, mais ce à quoi il servait.Ça sert à aider, à aérer.Je ne fais pas de propagande, même si j'ai utilisé baucoup de matériaux de recyclage, comme les pintes de lait.Ça faisait mon affaire qu'il y en ait à récupérer.J'utilise beaucoup la dérision dans ce que je fais.J'ai grand respect pour l'humour, c'est une sauvegarde qui permet de traverser tous les miroirs, disait Duchamp à Otto Hahn.Si je dis qu'en art, je réfléchis à l'art, c'est peut-être ça qui esl propre à l'artiste.Autrement tu Jean-Jules Soucy se fiche royalement que tout le monde puisse faire de l'art.Il aide même le monde à en faire, et le monde l'aide.«Tu peux m'appeler Gens-Jules », dit-il.Gaétan Soucy ne se soucie pas du tout de la surabondance des livres et des auteurs.« Les bons livres finissent toujours par trouver leur public», dit-il.Le mot de la tin GAÉTAN : « On est tous des fous, on veut tous être le centre de l'univers, mais on peut se corriger.» JJ : «J'ii déjà choisi mon épitaphe, mais garde ça pour toi.Ce sera Futile/Utile (ou fut-il utile?).» C'est la question que je me pose sur les questions que j'ai posées aux deux Soucy.(1) Les trois romans que Gaétan Soucy a publiés à ce jour sont : L'Immaculée Conception (1994) ; L'Acquittement (1997) et La Petite Fille qui aimait trop les allumettes (1998).Tous chez Boréal.(2) Les deux films de Bruno Carrière sont L'Art est un jeu (ONF, 1990) et L'Art n'est pas sans Soucy (ONF, 1994).(3) L'installation de JJ Soucy au Musée d'art contemporain, en 1993, s'intitulait L'Oeuvre pinte dont le Tapis stressé était l'élément le plus spectaculaire.Jocelyne Lepage Journaliste à La Presse depuis 1978, elle est à la division Arts et spectacles depuis une vingtaine d'années et dirige présentement le cahier Lectures.L'art est mort, la marée monte L'autre jour, j'entre chez ma libraire et je dis : « Vous n 'auriez pas un bon roman à me conseiller?» Et je m'entends ajouter, sur un ton agressif: «et pas trop littéraire, s'il vous plaît».Comme si j'étais chez le boucher et que j'exigeais qu'il coupât dans le gras.Je ne suis pas la première à craindre les excès littéraires, c'est sûr.Mais je devrais être la dernière à le faire, ayant toujours vécu, depuis l'âge de 16 ans, dans l'art, parmi les artistes, les seuls capables de sortir la vie de sa banalité et de vous emmener en voyage sans que vous ayez à sortir de chez vous.ou de chez eux.C'est la littérature qui a changé, ou c'est moi ?C'est comme une amie à moi, l'autre jour, qui me dit : lis ça, c'est une bonne histoire, mais ce n'est pas de la grande littérature.Elle a dit ça sur un ton qui se voulait rassurant.Avant, il y a 30 ans à peu près, on découvrait deux ou trois bons écrivains québécois par année et il existait à peu près le même nombre d'éditeurs.On lisait les Québécois, on était étonnés qu'ils soient aussi bons que les Français que par ailleurs on lisait aussi assidûment, en même temps que quelques Américains, en particulier Henry Miller.Il n'était jamais question d'industrie culturelle, ni d'industrie du livre, ni de subventions d'ailleurs pour soutenir l'une et l'autre.Aujourd'hui, on est écrasés sous le poids des livres.À lire les critiques, à les entendre à la télé ou à la radio, on croirait qu'il naît au moins un génie par semaine, par média, tellement les ordres sont impératifs : il faut absolument lire.ne ratez surtout pas.Mettons qu'on obéisse.On prend un roman nouveau au hasard dans le tas recommandé.Après avoir payé 30$ (pour un québécois) ou 40$ (pour un français) on découvre que ça ne nous convient pas du tout, ce truc introverti qui mâche tous ses mots.Quand ça fait quatre ou cinq fois de suite que ça arrive, c'est simple, on retourne au Vicomte de Bragelonne (Dumas).On croule sous les livres et pourtant, le roman «littéraire» contemporain n'a jamais eu la cote aussi basse, en France autant qu'ici.Peut-être le besoin de fiction est-il de nos jours tout à fait rassasié par les téléromans, les téléséries, le cinéma et qu'à force de chercher une voix qui leur soit propre, les romanciers tournent en rond autour d'eux-mêmes?Peut-être les vrais bons romanciers sont-ils perdus dans une forêt d'auteurs amateurs venus de toutes sortes de domaines, y compris le journalisme, pour entreprendre une nouvelle carrière dans l'écriture?Ne leur a-t-on pas dil que c'était une bonne thérapie?(D'ailleurs, avez-vous remarqué vous aussi que tout est devenu thérapeutique : l'écriture, la peinture, le piano, le vélo, les oiseaux, les chats, les parfums, le sexe, la gastronomie, la marche en montagne.ce qui fait beaucoup de thérapeutes.) Tout le monde peut écrire, c'est merveilleux.Le problème, c'est que n'importe qui publie.Imaginez ce que ce sera de plus en plus avec Internet : même pas besoin de publier pour trouver un public.Si tout le monde peut être écrivain, il n'y aura plus d'écrivains que les anciens.Si tout le monde peut faire de l'art, il n'y aura plus d'artistes en l'an 2000.On les aura perdus dans la brume.« L'art est mort, la marée monte.» avait écrit mon ami artiste sur un mur défoncé de son magnifique taudis de la rue Duluth, en 1970.Trente ans plus tard, le taudis est un chic loft-condo, et je commence à comprendre ce que le mot marée voulait dire! toute Tannée! Les vacances au Québec, c'est l'idéal.1877 BONJOUR www.bonjourquebec.com Québec El Cl El El Tourisme Québec 3 14 I \\ PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 51 DÉCEMBRE 1999 Le monde où nous voulons vivre / : A PRO Rudy Le Cours Journaliste à La Presse depuis 1987^ il est chef tic la division Economie.Entre allégresse, détresse et tendresse Et les autres?Ces millions de gens, peu ou mal instruits, ces parents, voisins ou connaissances qui seront rejetés par l'économie de marché du savoir, quel sort leur est-il réservé?u'arrivera-t-il à ces milliers de travailleurs du commerce de détail quand la majorité de la population aura compris qu'il est bien plus la-*.ile, utile, efficace ei économique d'acheter fauteuil OU voiture, outils, fleurs, voire con-sen es OU charcuteries sur la Toile qu'en se déplaçant dans un centre commercial ou une grande surface, fussent-ils du dernier cri ?La présente révolution industrielle an-nonce-t-clle davantage de nouvelles armées de chômeurs, de retraités malgré eux, de sacrifiés à l'autel de l'automatisation des tâches cérébrales que d'heureux citoyens à accéder en grand nombre pour la première lois dans l'Histoire à des connaissances, des services enfin démocratisés par l'ordinateur ?On a vu au cours de la décennie qui s'achève pareille transformation se déployer dans les services financiers de détail.Il y a eu des postes abolis par milliers dans les banques et autres caisses populaires, autant de drames personnels, certes, mais on «i assisté aussi à la multiplication des services et des produits financiers sur mesure et, avec elle, à la création de postes.Après tout, le travail évolue et personne n'oserait prétendre aujourd'hui que pour être- c.ussier il faut d'abord et avant tout avoir une belle calligraphie, chose essentielle pourtant jusqu'à l'introduction de la tenue de livres informatisée.La téléphonie est présentement emportée dans un tourbillon de transformations et d'innovations qui devrait en bout de ligne donner du travail à davantage de gens qu'elle va par ailleurs en priver un bon nombre en même temps.Il en va de même du commerce de détail, sans doute le prochain secteur à être frappé de plein fouet par les technologies de l'information.Le métier de vendeur est en perdition dans bien des secteurs mais celui de livreur ou messager devrait se déployer en revanche.Bref, chez nous, il n'y a pas trop à S'inquiéter du moment qu'on s'assure d'une formation adéquate.Mais les autres?Ces milliards d'hommes et de femmes qui échappent encore à l'alphabétisation, qui vivront en moyenne 20 ans de moins que nous une vie souvent sans espoir ni pour eux ni pour leurs enfants, pourront-ils participer à la fêle économique à laquelle la majorité est conviée?À court terme, non à n'en pas douter.Malgré les apparences, ces victimes du marché ne sont pas sans ressources.On a tort cependant de leur imposer nos valeurs comme s'acharne à le faire le Fonds monétaire international depuis sa création, il y a un demi-siècle.Le vaste mouvement de décolonisation de l'après-guerre s'est réalise en grande partie sans lui, souvent même malgré lui.Foyers de la quasi-totalité des calamités naturelles ou provoquées par la bêtise d'une poignée de potentats, de guerres incessantes et cruelles, ces régions ont peut-être davantage besoin qu'on les laisse un temps a elles-mêmes, sans nos armes ni notre charité paternaliste pour construire leur société, leur avenir, selon leur code de valeurs, leurs priorités.Si on les laissait faire un peu, peut-être assisterions-nous, horrifiés, à d'autres massacres et cruautés de tout genre.Chose certaine, la palme d'or en cette matière nous revient indiscutablement avec pas moins de deux conflits mondiaux en 30 ans.Si on les laissait faire, peut-être parviendraient-ils plus que nous à se rapprocher d'un inonde (tue Lennon nous a seulement demander d'imaginer; peut-être nos rejetons découvriraient-ils à la fin du prochain siècle qu'il y a mieux que l'économie de marché pour le bonheur des hommes.Peut-être.Mais nous, nous serons morts mon frère.La renaissance Aujourd'hui, il s'appelle Bill Gates.Hier, on le nommait Rockefeller ou Rothchild.Avant-hier, Crésus.Et demain?Peu importe.On dirait que, de tout temps, on associe la prospérité à un homme doté d'une fortune qui dépasse l'entendement de son époque.On aime les symboles, il est vrai, au point parfois de les confondre avec ce qu'ils représentent.\u2014 \u2022 «if .' ¦, mblèmes de la réussite, de la conquête et de la domination d'un marché, ces messieurs en revanche représentent plus difficilement l'idéal d'une société dont la puissance économique profite au plus grand nombre.À vrai dire, l'incarnation d'une telle société est bien fade, ennuyante, grise comme une pluie de novembre.Il n'y a pourtant rien de banal à célébrer la classe moyenne quand elle profite d'une richesse relative, capable de la faire consommer et jouir des petites douceurs de la vie et de générer en retour encore plus de richesse par son travail à la fois productif et créateur.C'est même en portant cet ordinaire en étendard que se seront affrontées deux grandes idéologies qui auront déchiré le présent siècle : le libéralisme économique et le léninisme.Curieusement, c'est en pleine guerre froide que la richesse produite en Amérique du Nord a été la mieux distribuée et c'est depuis l'implosion du bloc soviétique qu'on assiste à une concentration sans précédent de l'argent dans un nombre toujours plus restreint de mains.Que nous réservent donc les prochaines années?L'illusion de Wall Street La question préoccupe plus d'un chercheur qui tentent de comprendre pourquoi cela survient alors qu'on traverse une période de croissance économique à la fois longue et soutenue.Ainsi, dans un livre à paraître en janvier et qui aura l'effet d'un joli brûlot s'il n'est pas réduit à la conspiration du silence, les chercheurs américains Barry Bluestone et Bennett Harrison 1 avancent la thèse que la prospérité actuelle ne doit rien à ce qu'ils appellent le modèle de Wall Street, loué par tous les chantres des milieux financiers et surtout par leurs esta-fiers économistes, souvent même nobélisés pour ce faire.Le modèle de Wall Street, résument-ils, subordonne l'économie \u2014 c'est-à-dire l'organisation sociale de la production et de la distribution de la richesse \u2014 au seul impératif de la croissance des marchés boursiers.Cela suppose une lutte impitoyable contre l'inflation et l'ouverture toujours plus grande des marchés de manière non pas tant à libéraliser le commerce qu'à exercer des pressions à la baisse sur les coûts de main-d'œuvre.En corollaire, on insiste aussi pour que l'État présente des budgets au moins équilibrés quand il ne peut dégager des surplus, quitte bien sûr à sabrer les services sociaux et les infrastructures.Bluestone et Harrison affirment que c'est ainsi qu'on explique le succès présent des États-Unis.Le modèle est tellement séduisant qu'il fait de plus en plus tache d'huile à l'étranger.La grave faille de ce modèle, c'est qu'il freine la croissance.Pour Wall Street en effet, mieux vaut une progression modérée de l'économie sans inflation qui profite aux gros portefeuilles qu'un boom prolongé dont le plus grand nombre lire partie même si les prix s'apprécient quelque peu.Les gains de productivité Seulement, voici : le succès indéniable de l'économie américaine n'est pas dû à l'application rigoureuse du modèle de Wall Street, malgré les apparences.Tout au plus coïncide-t-il historiquement avec une nouvelle dynamique de croissance à long terme qui s'est finalement installée et obéit a des leviers tout autres.Les technologies de l'information auront mis une bonne vingtaine d'années pour commencer à livrer les formidables gains de productivité auxquels on «issisie depuis la deuxième moitié de la dernière décennie du siècle.Ce n'est pas un feu de paille mais plutôt une révolution industrielle au moins aussi profonde que le furent celles provoquées pai la mai lune à vapeur ou le tav Unisme.- ?V * ras ' v - '\"\\ '* AS* ¦ \u2022S, 4w - ¦ n v v - h¦ .A\\e^v.y t;mâ programmes d'infrastructures générateurs d'innovation.Les besoins de la Défense et de la NASA ont beaucoup contribué aux percées dans la miniaturisation et les technologies de l'information, lesquelles sont toutes deux au cœur du présent succès de l'économie américaine-bien qu'elles aient pu prendre une vingtaine d'années à être absorbées et digérées avec succès par l'économie.Pendant cette période, les gains de productivité étaient faibles, la croissance aussi.Finalement, ces formidables innovations portent fruit et des taux de croissance annuelle au-delà de 3 % sont à nouveau au rendez-vous.L'acharnement contre l'inflation n'y est pour rien, n'en déplaise à Wall Street.Il pourrait même freiner la croissance à terme et l'enrichissement continu de la classe moyenne.Voilà pourquoi, alors que le satan soviétique est bel et bien mort et que le programme spatial n'enthousiasme plus guère, faut-il quand même donner à l'État les moyens d'alimenter la recherche dans des domaines qui dans quelques années, voire des décennies, apporteront ti leur tour d'immenses gains de productivité dont profiteront les enfants d'aujourd'hui et de demain.Le nouveau nationalisme économique consiste à créer les conditions nécessaires a l'accueil et au déploiement des capitaux.\" - y-'- fi PHOTO AP Comment est-elle apparue?Sûrement pas en sablant les dépenses de l'Étal «î qui revient le rôle moteur de financer la recherche et le d é v c I o p p e m eut, d'entretenir les universités, de lancer des ht le (.m.id.i dans tout ça?On pute a sir willrid Laurier 1 «î maxime voulant que le XX' sic*, le soit celui du Canada.Laissons «t chacun et chacune le soin d'apprécier les talents du piophèle qui décore nos billets bleus.Chose certaine, il n'a pas eu complètement tort quand on examine le chemin parcouru sur le plan économique et qu'on compare le niveau de développement soi ial des pays les plus avancés.Une seule donnée préparée par Statistique ( .mada pour l.a Presse suffira pour s'en convaincre : exprimé en dollars constants de 1999, le Produit intérieur brut par habitant s'élevait a 972$ en 1900; un siècle plus tard, il atteint m U>5$.Soit, mais demain?le Canada (et cela est tout aussi vrai du Québec qu'il reste province ou acquière des pouvoirs accrus) fait face au même dilemme que son puissant voisin.Il s'en distingue toutefois par une distribution jusqu'ici moins PHOTOMONTAGE JULIEN CHUNQ inéquitable de la richesse et par l'adhésion du plus grand nombre à certaines formes d'intervention de l'État dans l'économie.L'époque OÙ tout pays devait détenir et financer chaque secteur de l'industrie lourde (acier, auto, électricité, pétrochimie, télécommunications, etc.) quitte à les étatiser paraît révolue avec l'élimination des tarifs douaniers et la levée de la plupart des mesures protectionnistes.Elle sera complètement du passé dans quelques années quand auront été complétées les fusions à l'échelle multinationale des sociétés d'État de jadis, perçues comme les oriflammes d'un certain nationalisme économique désormais désuet.La concentration dans le secteur de l'aluminium cet été en aura été un bel exemple.Comme l'a bien démontré Robert Reich-, il y a quelques années déjà, le nouveau nationalisme économique, celui qui peut permettre une certaine prospérité dans une économie mondialisée, consiste à créer les conditions nécessaires à l'accueil et au déploiement des capitaux.Cela ne consiste pas tant par exemple à balayer la réglementation sur la protection de l'environnement qu'à développei îles techniques, des outils de gestion de l'env ironnemenl et a en exploite i le marché ainsi créé, ici el ailleurs.Cela consiste aussi à developpei îles centres de iccherchc et des universités qui de-\\ iendronl des pépinières de matière grise que les détenteurs de capitaux jugeront préféra: Mes d'exploiter sut pla David Sansfaçon, lui, est l'homme d'une seule passion : «Je veux être biologiste en entomologie ou eu sciences marines.» Par chance, le cours est beaucoup inoins contingente que la médecine.«Je ne sais pas comment je vais réagir quand je vais être pavé et que je vais travailler pour quelqu'un.H ne faut pas que je sente que je travaille, je veux nipper.» La course contre la montre, la performance à tout prix, ce monde où seule l'évaluation compte el ou on ne retient que les meilleurs en crachant su; la compétence des autres.Marie-Sophie et David s.en ont déjà assez.« Le problème est tel que tu ne peux plus faire ce que tu veux.Pas surprenant que la société ait sombre dans la déprime», dit Dav id S., fils d'un juge de la Cour supérieure.Seraient-ils prêts a accepter un travail qu'ils n'aiment pas ?« Jamais explose Marie-Sophie, avant d'ajouter : « À moins que ce soit sur une base très, très temporaire.» David S.est encore plus tranchant : ««Si le monde est assez fou pour reluser qu'on lasse ce qu'on veut el nous force a devenir de simples machines à produire, je vais m'enterrer dans le bois avec mon US.» Et un petit anneau dans le nez avec ça?BOB 11 y a quelques mois, le 30, «magazine du journalisme québécois», présentait en page couverture cette annonce classée-bidon : «< Grand quoi idieil v.hci\\ he journaliste avec de l'expérience, mais pas trop, détenant un bac en communication, droit, économie, littérature ci sciences.Devra parler français* anglais, allemand* espagnol et italien.Le mandarin sera considéré comme un atout important.» Le journalisme m'est tombe dessus comme une bordée de neige en été, suis que je l'aie prévu ni souhaite le moindrement.J'avais entrepris des éludes en sciences el j'attendais pour les reprendre d'avoir un peu d'argent et surtout une idée plus précise de ce que je voulais faire.Trop de domaines m'attiraient : la génétique, la psychologie, les mathématiques, les langues étrangères.Jamais, au grand jamais, (e n'avais songe au journalisme.Quand on a horreur d'écrire une carte postale en voyage, voulez-vous bien me dire ce qu'on irait faire dans le journalisme écrit?A la rédaction sportive, c'était une époque folle qui débutait et ou on s'amuserait à rejeter par-dessus bord tous les tabous, à provoquer, à surprendre, à choquer.Je soupçonne fort que la partie s'est jouée autour d'une bière ou d'un joint.Quelle serait l'idée la plus saugrenue qu'«»n pourrait bien concocter?Je ne sais pas lequel a lance la suggestion, mais ils ont dû rigoler en imaginant l«i tète de Claude Mouton quand on lui dirait qu'une femme irait couvrir le match du Canadien ou celle de Régis I evesque à qui on demanderait un ringside pour UNE journaliste.Parce que j'étais toute proche, on me l'a offert.Que je ne connaisse pas le sport plus que l'amateur moyen n'avait rien d'un handicap, au contraire.C'était juste un peu plus fou et c'était parfait ainsi.De telles folies ne se produiront sans doute jamais plus.C'est dommage.Pas pour les lecteurs qui ne perdront rien à lire un petit jeune compétent et bardé île diplômes.Encore que, quand je regarde certains de nus contreies.ex-cancres consommés, révolutionnaires ou rescapés d'autres professions et qui figurent maintenant parmi les meilleurs journalistes de lent génération, je n'en suis pas si sure.Chose certaine* moi, jamais manqué linéique chose ! Lilianne Lacroix Journaliste à La Presse depuis 1970, elle a amorcé sa carrière à la division des Sports.Dans un monde d'hommes Tiens! C'est vous la première femme à être allée dans les vestiaires ?» Il y a bien une quizaine d'années que j'ai abandonné le journalisme sportif et pourtant, il ne se passe pas un mois sans que je l'entende! Etrange, parfois, ce qui peut frapper les gens.On peut compter sur les doigts de la main mes incursions dans un vestiaire tel qu'on le conçoit, avec au moins un gars tout nu, et je ne peux pas dire que j'en ai gardé un souvenir impérissable.Des vestiaires de boxeurs, j'en ai pourtant fréquenté des dizaines, mais bon Dieu, que croyez-vous donc qu'un boxeur enlève en premier au sortir du ring, ses bobettes.ou bien ses gants encore bien lacés?Et puis après?Non, pas le slip, pas encore, plutôt les bandages qui lui enserrent les mains.Quand l'heure de tombée nous presse, on ne s'attarde guère plus.fi.* collection particulier Encore plus que tout autre sport, la boxe est un concentré de vie.Pour les matches réguliers de huckev baseball, football, c'était plus délicat.Soyons clairs : je n'aurais jamais endin< qu'un grand tata me parle de ma moyenn« pendant que je me deshabille pas plus que j'aurais supporté d'être privée des sacro-saintes entrevues d'après-match.Les canes ainsi mises sur table, on trouvait des solutions.Ça marchait à tout coup.De mes années de sport, mon ex-mari se souvient surtout des gouttes de sang séché que je ramenais parfois d'une soirée de boxe ringside.Étrange! Le sang, c'est un jab sur le nez.un crochet sur une arcade sourcilière.Pas très esthétique mais parmi les blessures les moins graves de la boxe.Avec îles milliers d'autres personnes, j'ai vu un homme mourir dans l'arène.C'était Cleveland Denny, au Stade olympique le soir du combat Duran-Leonard.Pourtant, il n'y a pas eu de sang.Un homme est mort el sur le moment, c'est à peine si on s'en est rendu compte.Des images, des souvenirs de moments électriques, il m'en reste plein.La ligne d'un mouvement parfait en gymnastique, la beauté de l'effort à la fois brut et contrôlé en haltérophilie, la souffrance qui transpire parfois, la force contenue qu'on relâche, en un éclair, dans un mouvement dynamique.Si vous avez cligne des veux, vous l'avez peut-être manqué, mais ça peut être la différence entre victoire et défaite.Encore aujourd'hui, quand je regarde Audrey.ma fille aînée, exploser dans un boost'Splii de nage synchronisée, je sais que, pendant une fraction de seconde, tonte sa petite vie de 14 ans y est contenue.Encore plus que tout autre sport, la boxe, c'est un concentre de vie.Le travail, la famille, les amis, c'est votre vie.c'est la mienne.S'ils ne nous font pas un peu vibrer, on est déjà à moitié mort.Eh bien, la boxe, c'est en quelques rounds toute l'histoire de l'humain prêt à risquer sa vie pour grimper l'échelle sociale.Douleur, peine, joie, amitié même, c'est un peu tout à la fois.Les ascensions peuvent y être rapides, mais les descentes sont toujours fulgurantes.L'un sortira d'un combat avec ses rêves intacts, l'autre juste un peu plus truand.Aucun autre athlète ne risque autant sur un seul match.COLUCffON PARTICULIER! Il y a une dizaine d'années, avec mes filles Audrey et Evelyne.À la suite d'un combat très intense, on s'étonne toujours de voir deux adversaires acharnes tombei dans les bras l'un de I antre.Au-delà du respect acquis, on \\\\\\ a plus bien loin de l'amitié.t ai Ils ont pai tage quelque chose qu'aucun spectateur ne pourra jamais comprendre vraiment.Toute celte vie qui vibre dans le sport, j'aurais aime savoir mieux la partagci à l'époque.Pour en finit avec le mythe des \\ est iaiies ! 16 LA PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 31 DÉCEMBRE 1999 Le monde où nous voulons vivre / L'EXPLOIT André Pratte Journaliste à La Presse depuis 1986, il se passionne pour le sport depuis sa /'///s tendre enfance.L'école buissonnière Après trois semaines d'étonnement, de déception, de rage, de crainte, le sort de notre équipe de hockey se décidait cet après-midi-là.Que dis-je : le sort de la Civilisation ! Cf est 5 .1 4!» chuchote une camarade.En dix secondes, I«i nouvelle s'est rendue à l'autre bout de la Lisse.C'était un cours d'histoire, je pense.Mais dans notre esprit, peu importe ce que pouvait Faire Brutus avec son poignard, l'His >ire se déroulait à des milliers de kilomètres du collège, dans u.i stade d'hiver de Moscou.Apres trois semaines d'étonnement, de déception, de rage, de crainte, le sort de notre équipe de hockey se décidait cet après-midi-là.Que dis-je : le sort de la Civilisation ! Même l.i direction de notre très sérieuse institution n'avait pu échapper à la frénésie : des appareils de lélé\\ ision avaient été installes dans la grande salle des étudiants.Apres deux périodes, les Méchants menaient 5 à 3.C'était fini.La pause du midi aussi, et il fallait rentrer en classe.Mais une ratoureuse continuait d'écouter la partie sur son transistor.«C'est S à 4!» Eli ! L'Empereur, que dis-tu de ça : Esposito a compte ! >?Puis, quelques minutes plus tard : «Cournoyer! Cournoycr! 5 à s ï » La classe s'est vidée cent lois plus rapidement que pour l'exercice île feu.Le prof en est resté bouche bée, la baguette suspendue au-dessus de l'Italie.Quoi, la marche des armées romaines interrompue par un but d'Yvan Cournoyer?Des Ilots d'élèves sont arrivés dans la grande salle et se sont massés devant les téléviseurs.Les joueurs canadiens lançaient de partout, Tretiak bloquait tout.Je n'ai pas besoin de vous dire l'émotion.Vous aussi, vous vous rappelez, où vous étiez.Il restait 40 secondes.Esposito a lance, puis Henderson.Et puis, je ne me souviens pas comment, la rondelle est rentrée (Lins le but.Trente-quatre secondes! Je pense n'avoir jamais crié aussi fort dans ma vie.J'ai sauté dans les bras de quelqu'un, puis je me suis précipité vers le bureau de mon professeur préféré.À quelques mènes de sa porte, je me suis lancé sur le parquet dans une de ces glissades qui avaient grandement contribué a ma réputation de clown (ou d'imbécile, c'est selon).Ce lut la plus réussie de toute ma carrière.Et l'homme Que ce soit LE but de Paul Henderson ou les montées déchirantes de Guy La fleur, qu'on pense à la témérité insensée de Gilles Villeneuve ou à la déterminât ion solitaire de Gaétan Boucher, pour les s i m pies s p e dateurs que nous sommes, le sport, c'est l'occasion de sortir de l'ordinaire pour laisser cours à nos rêves et à nos excès.C'est la chance de faire une grimace au prof, au patron, au quotidien.Même à César! Le sport.'est notre école buissonnière.COLLECTION PARTICULIÈRE Moi-même, étudiant au collège Brébeuf, après un match de hockey.créa ses Les événements sportifs provoquent en nous des émotions qui échappent à toute rationalité.e 13 janvier 1978, à Collège Park au Maryland, le Canadien Greg Joy a franchi 2,31 mètres, un record du monde du saut en hauteur en salle.À l'immense satisfaction a tout de suite succédé une épouvantable sensation de vide : «J'ai pensé : Ali, c'est tout?, se rappelle Joy.Vous vous attendez à plus.Vous avez travaillé toute votre vie pour atteindre ce but.C'est lait.Et maintenant, quoi?» La déception fut d'autant plus grande que la performance passa pratiquement inaperçue au Catiada : « Personne n'était au courant.» Par contre, encore aujourd'hui, chaque jour, un passant vient féliciter l'ancien athlète pour une autre performance, celle-là gravée dans la mémoire de millions de Canadiens.Le 31 juillet 1976, Greg Joy a fait tomber la barre à 2,25 mètres.La médaille d'or aux Jeux olympiques de Montréal venait de lui échapper.«Quand j'ai manqué lésant pour la médaille d'or, j'ai quitté le stade déçu.Et pendant ce temps, le pays était fou de joie! » J'étais au Stade olympique ce jour-là.Je ne me rappelle pas le saut manqué à 2,25 mètres.Je ne sais pas qui a gagné la médaille d'or.Mais je me souviens d'avoir poussé Joy de toutes mes forces par-dessus la barre à 2,23 mètres, afin qu'il batte le favori, un Américain baveux du nom de Dvvight Stones, et s'assure la médaille d'argent.Dix secondes de temps, 67 mille personnes oui retenu leur souffle et leur fierté.Quand Joy est retombé dans les coussins, la barre toujours en place, il y a eu une explosion de foule comme je n'en ai jamais vue.Je me suis demandé si le mastodonte deTailliberl tiendrait le coup.Il n'est pas facile de comprendre pourquoi un exploit frappe l'imagi-naire plutôt qu'un autre.Une médaille d'argent vaut-elle plus qu'un record du monde?Le but gagnant de Paul Henderson dans la Série du siècle, que chaque Canadien peut décrire, lut-il plus important que la conquête de l'Everest (en quelle année déjà?)?Chose certaine, les événements sportifs provoquent en nous des émotions qui échappent à toute rationalité.Corollaire de ce phénomène, nous en sommes venus à deilier les athlètes les plus performants.Une invention moderne Les historiens et sociologues du sport nous disent que ces phénomènes sont, pour une bonne part, spécifiques au XXe siècle.Certes, le sport existe depuis l'Antiquité/ sinon axant.Mais justement, de l'avis de plusieurs, on ne peut parler de sport quand on évoque les premiers Jeux olympiques, les jeux romains ou les tournois du Moyen Âge.Au Co-Iisée de Rome, par exemple, les gladiateurs n'étaient pas volontaires, et les combats avaient comme but la mort d'un des adversaires, des caractéristiques qui disqualifient ces activités en tant que « sports ».De plus, avant notre siècle, les grandes vedettes étaient rares.Il y a bien eu Milo, un lutteur de l'Antiquité grecque, et Mendoza, un boxeur anglais du XVIII* siècle.« Les gens connaissaient Milo, ils lui ont construit des statues, il était très célèbre, souligne William Baker, auteur d'une histoire du sport en Occident Mais Milo était l'exception plutôt que la règle.Au Moyen Âge, les gens jouaient au tennis, au football, mais aucun nom ne ressort.» La naissance d'une religion C'est l'Angleterre du XVT siècle qui entreprend d'organiser les loisirs et de réglementer les performances.Les moyens de transport et de communication de l'époque confinent cependant les courses de chevaux, les matchs de cricket et les combats de boxe aux arènes et terrains locaux.La gloire des gagnants franchit rarement les frontières du village.La naissance des médias populaires changera tout cela.« La floraison de la presse écrite a coïncidé avec l'origine des sports nord-américains, explique le professeur Baker.Entre 1875 et 1900, les principaux sports \u2014 le football, le baseball, le basket bail et le hockey \u2014 ont été organisés, codifiés, structurés.Ce n'est pas une coïncidence.» Au XX1 siècle, les sports, désormais objets de commerce et de politique, attireront des foules de plus en plus considérables.La télévision amplifiera le spectacle et le mettra à la portée de tous.D'abord consacré dieu du stade, le héros du village accédera ensuite «m rang suprême de ce siècle : celui de star.PHOTO PIERRE CÔTÉ.La Presse^ 1 1 Guy Laf leur: « J'ai toujours joué dans le but de donner un bon spectacle, de faire plaisir au monde.Avant chaque match, je pensais à ça.Je me disais souvenu ça serait le fun ce soir s'il y avait de l'ambiance.» i i nante de leur vie», souligne Baker.Le sport, en fait, est devenu une religion : « Moins les gens croient en Dieu, plus ils ont besoin de dieux héroïques de leur propre invention.» Pour le sociologue anglais Eric Dunning, le sport a atteint un tel statut parce que la société industrialisée ne permet pas à l'humain d'exprimer en d'autres lieux ses émotions extrêmes, son penchant violent notamment.« Dans leur vie quotidienne, les membres des sociétés urbaines doivent continuellement exercer un contrôle très ferme sur leurs émotions, de sorte que le besoin de loisirs «dé-routinisants », tels les sports, est particulièrement intense», écrit-il2.Aucune activité humaine ne génère ni ne canalise un tel degré d'excitation.« Il y a quelque chose dans un exploit sportif qui va au-delà de ce qu'offre n'importe autre type d'événement dans notre société, dit Greg Joy.Uti saut, ou un but gagnant, c'est un moment fort.Ça passe si vite, il y a eu tellement de tension qui le précède.Toute une partie de hockey aboutit à un but de Mario Lemieux sur une passe de Gret/ky.» Ou à un but de Henderson sur une passe d'Esposito.L'intensité de la réaction du public prend souvent par surprise les athlètes eux-mêmes.En se préparant pour ses sauts décisifs à Montréal, Joy ne pensait ni à la foule ni au Canada : «Je me disais : 7'// as travaille trop fort pour ue pas réussir, espèce d'idiot.» Paul Henderson lui-même, il l'a souvent dit, a été renversé, déstabilisé même par l'importance accordée à son but par la population canadienne.«Je n'avais aucune idée (de ce que ça représentait), dit-il 27 ans plus tard.Heureusement, sinon je serais mort d'une crise cardiaque! » Pour les Canadiens, ce but signifiait plus qu'un beau moment de sport.Plus qu'une victoire de leur pays.C'était le triomphe d'un mode de vie.Dieu que c'était rassurant ! «Dans leur vie quotidienne,, les membres des sociétés urbaines doivent continuellement exercer un contrôle très ferme sur leurs émotions.» PHOTOTHÉCM I.t Presse Esposito a lancé, puis Henderson.Il ne restait que trente-quatre secondes ! Je pense n'avoir jamais crié aussi fort dans mffvie.« Pour un grand nombre de personnes dans la société moderne, les sports sont la préoccupation domi- Nos champions Une bonne part de l'attrait pour le sport -spectacle vient justement du fait que les athlètes, parfois sans le vouloir ou le savoir, nous représentent.Représentent un pays ou une ville.Mais plus profondément, charrient nos rêves.Nos rêves d'enfant.Nos rêves de réussite, aussi.« Ils sont nos champions.Ils se battent pour nous», dit le professeur Dunning.Leur réussite est d'autant plus enviable qu'elle est reconnue par tous, chiffrée, incontestable : 6 à 5, le Canada a gagné.« Les gens veulent s'accrochera quelqu'un, dit Guy Lafleur.Tout le monde a joué au hockey, ils se retrouvent un petit peu dans le personnage de l'athlète, vivent certains rêves que quelques joueurs ont eu la chance de réaliser.» Lafleur, contrairement ci d'autres, était parfaitement conscient de son rôle d'idole : «J'ai toujours joué dans le but de donner un bon spectacle, de faire plaisir au monde.Avant chaque match, je pensais à ça.Je me disais souvent, ça serait le l'un ce soir s'il y avait de l'ambiance.» C'est peut-être cette conscience qui fait que certains athlètes, comme Lafleur, atteignent un statut qui va bien au-delà de la valeur de leurs performances sportives.« Dès que Tiger ' .i Woods joue, j'allume la télé, raconte Greg Joy.Il y a quelque chose.Ce qui frappe notre L imaginaiioti, c'est le feu.Vous le voyez cra?cher, lancer ses bâtons, vous voyez toutes leé ).émotions que vous ne voyez pas dans le golf généralement, et en plus il gagne.» t I Au cours du siècle, ce feu qui fait les dieux du stade, ce feu que transmet la télévision à l'échelle planétaire, en direct, en couleurs et au ralenti, ce feu a vite fait d'enflammer l'apj petit des politiciens et des gens d'affaires.Sans eux, le sport spectacle n'aurait pas connu une croissance aussi phénoménale.De Jack Laviolette à Tiger Woods Mais oti se demande aujourd'hui si la politique et l'argent ne sont pas en train de détruire le sport en même temps que les athlètes.Pour le XXL siècle, le skieur Jean-Luc Brassard rêve à des Jeux olympiques dépolitisés : «Pourquoi ne donne-t-on pas les drapeaux à des enfants, avec les athlètes qui entrent derrière, tous les pays mélangés?» Les dieux d'autrefois, eux, ne se reconnaissent pas dans les stars d'aujourd'hui.Parmi d'autres, Lafleur : «Le public se dit : Moi, ça me coûte 100$ ve-nir au Itockev, et je vois un gars qui \u2022 fait cinq millions par année qui se poijne le beigne sur la glace.Calvas] v a un problème! » Le prochain siècle verra-t-il le peuple se détourner des dieux du stade, dorénavant trop riches, trop prétentieux, trop dopés pour nous représenter dans notre combat con: tre la routine, contre notre propre médiocrité?[ L'histoire des cent dernières années nous enseigne que non.« Les salaires n'ont jamais été un problème, rappelle Donald Guay, auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire du sport au Québec K En 1910, les gens accusaient Jack Laviolette, du Canadien, d'être trop payé parce qu'il faisait le même salaire que le premier ministre, 3000$ par année.» i «Regardez Tiger Woods, renchérit Greg Joy.Il fait des centaines de millions par année, mais nous voulons toujours le voir jouer.Il y a quelque chose au-delà de l'argent, au-delà de la drogue, qui est le sport.C'est simplement magique! » L'historien William Baker conclut : «Une fois que les critiques ont lancé toutes leurs accusations contre les tendances commerciales, inhumaines du sport moderne, nous restons en présence d'un rituel qui n'est pas moins magique pour nous que pour nos ancêtres primitifs.Le sport aujourd'hui, comme de tout temps, exprime la vie et la vivacité.» L'exploit sportif restera, dans ce qu'il a de beau comme d'excessif, une célébration de l'Homme.( 1) William Baker, Sports in the Western World, Totowa, N.J., Rowman and Littlefleld, 1982.(2) Norbert Elias f> Eric Dunning, Quesl for Exdtcment, Oxford.Basil Blackvvell, 1986.(3) Donald Guay, La Conquête du sport, Outremont, Lantfôl Editeur, itM>7^ LA PRESSE, MONTRÉAL.VENDREDI 31 DÉCEMBRE 1999 17 1 18 LA PRI.-SS1:.M ONT Kl': AL, VLNDRIiDI 31 DÉCEMBRE 1999 Le monde où nous voulons vivre / ENTRE LES GÉNÉRATIONS Rima Elkouri Journaliste à La Presse depuis 1998, s'intéresse particulièrement aux questions liées à l'identité.Les dérives du temps Mes aïeux sont dispersés aux quatre vents.Ils m'ont légué un arbre généalogique un peu confus.Un brin d'Arménie par-ci.Une tige de Syrie par-là.Des brindilles de cèdre du Liban.Deux ou trois branches de baobab du Sénégal.E nue Alep, Cana, Dakar ei Montréal, pas île lignes droites.Que des clé-rives el des zigzags.La transmission de l'héritage n'a rien d'une succession linéaire.Elle n'est que dérives et zigzags.Dérives historiques, dérives amoureuses.Zigzags de la guerre ou du hasard.Mon grand-papa arménien a fui Mar-din, en territoire ottoman, en 1914.Il s'appelait Naïm Karazivan.C'est un survivant du génocide des Arméniens.Un massacre qui a entraîné dans la mort un million et demi de ses compatriotes.Sa maman \u2014 mon arrière-grand-mére maternelle, Philomène \u2014 a vu deux des personnes qu'elle aimait le plus au monde, son mari et son (ils aîné, être égorgés sous ses yeux.Naïm, lui, n'avait que 14 ans.Il a été épargné.Philomène aurait pu mourir de chagrin e! de rage.Mais elle a choisi la vie.Elle a pris ses jambes à son cou.Elle a pris Naïm par la main.À pied, ils ont fui leur terre de malheurs.Ils ont traversé le désert pour atteindre un camp de réfugies h Alep.en Syrie.Je n'ai pas connu ce grand-père arménien.11 est mort en 1970.C'était quatre ans avant ma naissance.C'était aussi peu de temps après avoir réalisé un rêve qu'il chérissait depuis longtemps : immigrer à Montréal.Je n'ai pas connu ce grand-père arménien, mais j'ai l'impression de le connaître quand même un peu.Je garde de lui quelques photos noir et blanc jaunies par le temps.Aussi, une vieille carte de presse de l'Agence Havas.Entre 1935 et 1939, il était correspondant à Alep pour cette agence, ancêtre de l'Agence France-Presse.Les chroniqueurs du -4 De tous les souvenirs de papier que j'ai de mon grand-père, le plus étrange, c'est celte lettre de 1921 qui me rappelle que, du fin tond de son bled du nord de la Syrie, cet homme lisait.La Presse.Avant d'être journaliste, puis maire de la petite ville de Dcrbessié, mon grand-père a été chef de gare, à Katma, pour le service de chemin de fer Syrie-Cilicie.Entre deux passages du train de l'Orient-Express, il lisait.Francophile et autodidacte, il avait appris la langue de Molière dans le dictionnaire.Je l'imagine, au milieu d'un champ de coton, sous une lumière ocre, feuilleter ses journaux venus de l'autre cote de l'océan et rêver de son mythique « Canada ».En 1967, il en a eu assez de rêver.Il a emmené femme et enfants ,i Montréal.Ma grand-mère Laurice, qui me raconte souvent des histoires colorées, y garde toujours le phare.Mon grand-père paternel, lui, est né à C «ma, dans l'actuel Sud-Liban.11 s'appelait Elias Elkouri.En 1920, il a senti que son avenir était ailleurs.Pour échapper à la misère de son pays, alors sous mandai français, il
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