L'Action française., 1 mai 1918, Nos forces nationale - notre enseignement
[" Nos forces nationales NOTRE ENSEIGNEMENT Il y a des questions qu'il faut discuter en ayant, selon le mot de Talleyrand, « de l'avenir dans l'esprit ».La question de l'enseignement est de celles-là .Cela se comprend du reste.Il ne s'agit pas seulement pour l'enseignement de faire honneur à sa tâche professionnelle ; c'est une responsabilité commune à toute fonction, quelle qu'elle soit.Ce qui est ici d'une gravité particulière, c'est que, plus que toute autre fonction, l'enseignement pose les assises de ce qui sera demain la nation.Que le fondement soit solide, c'est le bonheur de la nation qui en résulte; qu'il chancelle, c'en est le malheur.Cela suffit à indiquer avec quelle modération discrète il faut toucher aux choses de l'enseignement, avec quel soin il faut s'abstraire, quand on a le devoir d'en parler, des contingences de la politique ou de ses vues personnelles, et faire effort pour juger du point de vue de l'expérience et du bon sens.Quelqu'un disait à ce propos, au cours du dernier débat de notre parlement provincial sur l'instruction publique, qu'il ne fallait pas imputer de motifs à ceux qui expriment des idées contraires à l'enseignement traditionnel, au moins chez les catholiques.Dieu nous en garde! L'on ne pourra pas empêcher cependant que certains mots n'aient eu une fortune singulière et une histoire très connue.Quand l'on se rappelle le sens qu'on leur a donné et l'usage que l'on en a fait, il est naturel, qu'à les entendre prononcer, l'on dresse instinctivement l'oreille.Comment pourrions- Vol.II.No 5, mai 1918 194 l'action française nous oublier que l'on a fait de ces mots, pendant quarante ans, une formule de gouvernement dont l'on s'est servi pour assurer la mainmise de l'Ã\u2030tat, par un monopole abusif, sur un domaine qui n'est pas le sien, et pour opprimer les libertés les plus sacrées?Quand l'on se rend compte que, partout où ces prétendues réformes ont été appliquées, il s'est agi beaucoup plus d'une tentative politique que d'une Å\u201cuvre scolaire, beaucoup moins d'une réforme pédagogique que d'une révolution religieuse, ' l'on peut toujours redouter que les mêmes mots ne finissent par recouvrir les mêmes manÅ\u201cuvres.Ce qui achève de nous inquiéter, c'est que l'on veut introduire dans notre système d'enseignement des réformes qui ont été poursuivies ailleurs et qui n'ont pas réussi.Il faut lire, à cet égard, les deux volumes de Georges Goyau : VÊcole d'aujourd'hui.L'auteur y a réuni un certain nombre de ces études, bourrées de textes et de chiffres, où il excelle.Il y cxppse les résultats de l'expérience qui a été tentée en France, dans le domaine de l'instruction populaire.Que l'on pèse ces textes et ces chiffres d'une accablante précision, et l'on verra qu'il n'est pas trop fort de parler de faillite.Laïcité, une arme de combat; gratuité, un leurre, l'instruction n'ayant jamais coûté plus cher au contribuable que depuis qu'elle est gratuite; obligation, une impossibilité.Quel intérêt avons-nous à recommencer l'expérience, à insérer dans nos statuts des lois qui ne seront pas observées, et qui, pour toutes sortes de raisons, les unes politiques, les autres économiques, ne peuvent pas l'être ?Dans une question d'ordre moral comme l'éducation, Mgr Freppel l'a péremptoirement démontré, la contrainte légale ne vaut rien.2 Avons-nous au moins raison 1 Cf.de Mun : Questions actuelles XCI, p.57.2 Cf.Mgr Freppel : Oeuvres polémiques, II, p.277, ss, et p.362-417; III, 395, VI, 3G7, ss. l'action française 195 de nous plaindre?L'on nous a prouvé que, malgré les obstacles naturels qui, en certaines saisons surtout, éloignent les enfants de l'école, et bien qu'elle ait refusé jusqu'ici de se lier par une loi de fréquentation scolaire, parmi les autres provinces du Dominion qui se sont imposé une loi pareille, la province de Québec arrive au premier rang.1 Si les statistiques signifient quelque chose, le régime du volontariat n'a pas encore failli à sa tâche.D'ailleurs nous avons, pour nous guider, des raisons de doctrine qui nous suffisent.Dans le quatrième volume de son Droit public de l'Ã\u2030glise, Mgr Paquet2 les expose à sa manière, c'est-à -dire magistralement.Il distingue avec une clarté parfaite les divers ordres de connaissance et la part qui revient dans leur enseignement aux diverses autorités qui s'exercent sur l'enfant.Aussi bien n'est-ce pas sur ce point que je veux insister.Il y a une autre considération qui me frappe, et qui, à mon humble avis, nous fait toucher au fond même du débat.Il est évident que nous sommes envahis à notre tour par la propagande qui nous est venue d'outre-mer et qui a semé dans le monde tant d'idées fausses.Le microbe de l'idéologie révolutionnaire nous a touchés, et souvent, à notre insu, nous subissons l'influence de ce que Paul Bourget appelle «les dogmes jacobins de l'enseignement primaire».3 Je résume à grands traits sa doctrine, parce qu'elle répond à certaines 1 Le Quebec Telegraph, dans le numéro spécial qu'il a consacré au cinquantième anniversaire de la Confédération, donne les chiffres suivants, tirés des documents officiels : Assistance moyenne : Québec, SO.65 pour cent; Colombie, 78.97; Ontario, 64.66; Nouveau-Brunswick, 63.06; Nouvelle-Ecosse, 62.06; I.P.Edouard, 61.81; Alberta, 60.71; Saskatchewan, 55.10.2 Cf.Mgr Paquet : L'Ã\u2030glise et l'éducation, oh.VIII.3 P.Bourget : Sociologie et littérature, p.125, ss. 196 l'action française préoccupations et qu'elle peut porter la lumière chez ceux qui veulent réfléchir.Le premier de ces dogmes primaires, c'est que tous les hommes, en venant au monde, ont des droits égaux au développement le plus complet possible de leurs facultés.Si l'on essayait, en s'autorisant des meilleurs enseignements de la sociologie, de dégager la part de vérité contenue dans cette formule, l'on arriverait à dire : « Un pays a intérêt « à ce que tous les enfants soient préparés à leur tâche « future de membres actifs de la société.Car il n'est pas « exact que cette éducation soit un droit de l'homme, « indépendamment des relations qui le rattachent à sa « famille et à son pays ! C'est plutôt un droit de la société « sur lui.Il n'est pas exact non plus que les droits des « enfants à l'éducation soient égaux, puisque ces enfants « appartiennent à des familles inégalement fortunées et « qu'ils naissent avec des facultés inégales.Il faudrait « dire qu'ils ont également des droits, ce qui est bien dif-« férent.De plus, l'intérêt du pays est identique en son « fond à celui des familles.La société ne se composant « pas d'individus mais de familles, l'éducation des enfants « sera d'autant plus utile au pays qu'elle sera plus utile à « la famille.Il ne faut donc pas, par un enseignement qui « favorise le déclassement systématique, détacher l'enfant « de son milieu natal, mais au contraire le développer dans « ce milieu et pour ce milieu.Pour cela, il est nécessaire « que la principale action exercée sur l'enfant dérive du « père, ce qui revient à dire qu'aux conditions privées doit « correspondre une- éducation privée.La part de l'Ã\u2030tat « y sera réduite à un minimum.» Peut-être aussi, serait-il temps de s'aviser que le second des dogmes primaires, ne vaut pas mieux que le premier : c'est à savoir que le développement de l'enfant l'action française 197 a pour condition nécessaire l'instruction par les livres.« Quand on essaie de résumer, » continue P.Bourget, « les diagnostics divers publiés sur la France actuelle par les « meilleurs observateurs de mÅ\u201curs, Balzac, Le Play, « Flaubert et Taine par exemple, on reconnaît qu'ils « s'accordent tous sur ce point : la civilisation contempo-« raine souffre d'un abus de la pensée consciente.» Le Play ne cesse de rappeler que la pensée doit être contenue par l'action; c'est le plus urgent principe d'hygiène sociale.« Pour préparer les classes moins élevées aux ascensions « futures, il faut leur donner, comme a dit Bonald, des sen-« timents plutôt que des instructions, des habitudes plutôt « que des raisonnements, de bons exemples plutôt que des « leçons.» Un pareil système n'a rien de commun avec ce que le langage des polémiques, « fabriqué par la mau-« vaise foi des encyclopédistes et de leurs sectateurs appelle « l'obscurantisme.La pensée vécue, agie si l'on peut « dire, a des richesses qu'est bien loin d'égaler toujours la « pensée simplement pensée.Qui n'a connu, en pro-« vince en particulier, de soi-disant illettrés dont l'intelli-« gence, développée à même la réalité, représentait une « valeur humaine d'une force et surtout d'une originalité «incomparable?.Ce que nous recevons ainsi avec le « sang et le lait, c'est chose vivante et la vie même.» Et il ajoute, parlant des ouvriers qui au bagage rudimentaire de leur première instruction n'ajoutent guère que ce que l'apprentissage technique leur enseigne : « Ils pensent « métier au lieu de penser idées ! autant dire qu'ils pensent « précis et juste au lieu de penser vague et faux.» Le lecteur nous pardonnera la longueur de ces citations; elles contiennent une leçon de philosophie, l'expression du simple bon sens. 198 l'action FRANÃ\u2021AISE Il faudrait enfin ne plus dire, dans un débat sérieux, que c'est le maître d'école prussien qui a gagné la guerre de 1870.C'est le grand argument dont se sont servi les jacobins pour justifier l'obligation de l'enseignement primaire.Comme le remarquait M.de Munl, « la franc-maçonnerie « enveloppait son Å\u201cuvre dans les plis du drapeau vaincu, « et s'efforçait, en invoquant la religion de la patrie, de lui « donner une sorte de grandeur nationale.» Ce que l'on peut dire, aujourd'hui que l'expérience a mis les théories à l'épreuve, c'est qu'il n'est pas de conception qui ait exercé sur l'enseignement en France une influence plus déplorable.Non, ce n'est pas sûrement pour avoir copié les méthodes pédagogiques allemandes que les Français ont été, pendant cette guerre, les premiers soldats du monde ! Leur défaite de 1870 et leurs succès d'aujourd'hui tiennent à d'autres causes que les historiens ont parfaitement mises en lumière.D'autre part, en acceptant sur le point précis qui nous occupe les directions allemandes, en sacrifiant à ce que M.de Mun appelait « une solennelle niaiserie », la France a perdu quelque chose de son génie propre.Ã\u2030coutons le témoignage d'un bon juge.Dans un article de la Revue des Deux.M ondes 2 M.René Doumic examine les résultats de ce qu'il appelle « une pédagogie de défaite ».Il remarque que l'histoire de l'enseignement en France depuis quinze ans tient dans la lutte engagée contre l'enseignement classique.On l'a désorganisé sous prétexte de l'adapter aux conditions modernes; on l'a découronné, mutilé, au profit de l'enseignement moderne.Quels ont été les résultats ?« D'un bout à l'autre de « la hiérarchie universitaire tous les jurys s'accordent « à reconnaître que les compositions françaises sont lamen- 1 Cf.: Questions actuelles, loc.cit.! 15 novembre 1914. l'action française 199 « tables : on ne sait plus composer, ordonner un sujet, « subordonner des idées; nul souci de la forme, ni précision « dans les termes, ni goût, ni mesure, ni style.» Et ce ne sont pas seulement les littérateurs qui se plaignent.Il nous souvient d'avoir recueilli la remarque du président d'une chambre de commerce de France, qui regrettait que les bacheliers de l'enseignement moderne fussent incapables de rédiger un rapport.M.Doumic pouvait justement conclure : « Nous « sommes envahis par l'érudition allemande, conquis par « la philologie allemande, soumis par le gymnase allemand.« Ce fut une pédagogie de défaite.Nous demandons « aux chefs de notre enseignement qu'ils fassent reculer la « culture allemande, comme les chefs de notre armée ont « fait reculer l'armée allemande.» II Si intéressantes soient-elles, ces questions d'ordre général ne sauraient nous retenir davantage au risque de nous faire sortir des limites de cette enquête.Il y a deux points que je voudrais mettre en lumière, parce qu'il me semble essentiel que nous fassions produire à notre effort son plein rendement.Je veux parler tout d'abord des relations qui doivent exister entre l'enseignement primaire et l'enseignement technique.La question n'est pas neuve.* En 1913, M.de la Bruère, surintendant de l'Instruction publique, comparaissant devant la Commission royale chargée d'enquêter sur l'enseignement technique et industriel, s'exprimait ainsi :2 « L'expérience des autres pays où l'enseignement technique 1 Cf.Mgr Gosselin : UInstruction au Canada, 2e partie, ch.IV.2 Rapport de la Commission Royale, vol.IV, p.1962. 200 l'action française « a pris de l'expansion tend à démontrer, je crois, que, tout « en visant à un enseignement spécialisé plutôt qu'à une « éducation ou à une culture générale, il n'existe pas moins, « dans l'enseignement technique, un rapport essentiel « entre l'enseignement des écoles ordinaires et celui des « écoles techniques, et que le progrès et l'avancement de « chacun sont d'une importance et d'une valeur récipro-« que.» Et, plus loin : « L'idée que le succès de l'ensei-« gnement technique dans une localité quelconque dépend, « en définitive, de la valeur des écoles élémentaires se passe « facilement d'explication à mon avis.Assurément, elle « est d'une certitude qui saute aux yeux.C'est en même « temps une idée que l'on fera bien de faire valoir fréquem-« ment, tant dans l'intérêt de l'enseignement technique que « dans celui de l'éducation élémentaire.» Cela ne veut pas dire qu'il faille rendre l'enseignement primaire purement technique ni étroitement préparatoire au métier, mais simplement qu'il doit diriger vers le métier.J'oserais dire que c'est une question de justice.L'école primaire s'adresse à tout le monde, parce qu'elle met à la portée de l'enfant un certain nombre de notions dont tout le monde a besoin.Combien y a-t-il d'enfants cependant pour lesquels l'école primaire marque la limite extrême de la formation intellectuelle?C'est le plus grand nombre.Chaque année, les collèges classiques ou les académies commerciales vont chercher leurs recrues chez les enfants de l'école primaire.Ceux qui restent et qui, dans les villes surtout, appartiennent aux classes ouvrières, ont besoin d'une école spéciale où ils puissent apprendre la théorie et la pratique d'un métier.On peut poser en principe que l'école qui leur sera le plus profitable est celle qui les préparera le mieux à leur vie future.Je n'ai pas à soutenir la cause des écoles techniques Mais comment ne pas l'action FRANÃ\u2021AISE 201 remarquer qu'elles nous offrent une solution à la question si grave de l'apprentissage?Elles ne sont pas et elles ne peuvent pas être des écoles d'apprentissage où l'on spécialise le jeune ouvrier en vue d'un métier particulier, comme le serait une école de chaussure ou de tissage.Elles visent à quelque chose de mieux; elles donnent une formation générale qui permet à l'ouvrier de multiplier ses chances de succès.« Il y a peu d'industries ou de métiers qui ne mettent pas à contribution la plupart des métiers-bases suivants : l'ajustage, la menuiserie, le modelage, la forge et la fonderie, qui constituent le gros de l'enseignement de nos deux écoles techniques.» l Nous tenons aussi en elles le moyen de former parmi les nôtres non pas des manÅ\u201cuvres ou des ouvriers quelconques, mais des hommes solidement instruits qui deviendront des contremaîtres compétents ou des chefs d'usine.Ce résultat nous dispensera d'aller chercher à l'étranger les contremaîtres dont nos industries ont besoin.Or, le plus tôt l'enfant sera préparé à comprendre les choses du métier, le mieux ce sera pour lui.Il est possible que le programme d'études des écoles primaires soit trop chargé.Ce que l'on peut lui reprocher avec plus de justesse, c'est qu'il est réparti sur un trop grand nombre d'années.Par là l'enfant court le risque de quitter l'école sans être suffisamment préparé à l'existence qui s'ouvre devant lui.Car, c'est un fait que l'enfant quitte trop souvent l'école à 14 ans; et cette situation n'est pas particulière à la province de Québec.2 Si l'on tient compte de ce fait, ne vaudrait-il pas mieux réserver, aux années pendant lesquelles l'enfant fréquente l'école, l'enseignement des matières essentielles, la religion, 1 Revue trimestrielle, novembre 1910, p.277 : Buteau : ^'enseignement technique industriel dans le Québec.1 Rapport de la Commission Royale, Vol.IV, p.1790. 202 l'action FRANÃ\u2021AISE la lecture, l'arithmétique et l'écriture, et renvoyer à plus tard les matières moins importantes ?Je sais qu'il n'est pas facile de simplifier un programme d'études, et qu'en fait de programmes l'on ne cède qu'à une tentation: celle d'ajouter, chacun pouvant apporter pour le maintien de la spécialité qu'il enseigne d'excellentes raisons.Mais, si l'on veut considérer les besoins de l'enseignement technique il faudra s'attacher à donner à l'enfant des notions de dessin et de mathématiques.« Je doute fort,» disait M.de la Bruère1, «que « l'importance du dessin ait jamais été plus manifeste « que maintenant, surtout à cause du fait qu'un plus grand « nombre de gens ont compris l'importance de l'enseigne-« ment technique, et parce que l'on s'est rendu compte, « plus qu'auparavant , que l'ouvrier, travaillant d'après « les plans dessinés à l'échelle, fera un travail plus intelli-« gent s'il a lui-même appris les principes élémentaires du « dessin.Il en est de même des mathématiques.On « aura une idée plus large de l'importance de l'arithmétique, « de l'algèbre et de la géométrie, le jour où l'on se rendra « compte de leur utilité dans l'enseignement technique.« Personne ne songe à mettre en doute que le but immédiat « de l'enseignement technique vise à la pratique; les études « indispensables pour y atteindre revêtent ainsi une portée « pratique.Par conséquent, l'influence de l'enseignement « technique dans la province est appelé à bénéficier de plus « en plus aux écoles élémentaires et secondaires, du moins « en ce qu'il encourage les élèves à s'occuper plus attentive-« ment de matières qu'autrement plusieurs continueraient « de considérer comme n'ayant qu'une valeur disciplinaire.» Nous n'avons pas à rappeler les services que rend en particulier l'enseignement du dessin, dès l'entrée des 1 Rapport de la Commission Royale, vol.IV, p, 1962. l'action française 203 enfants à l'école.' Il maintient la discipline en tenant occupés les plus jeunes élèves, en leur donnant l'amour de l'école par l'attrait d'exercices en rapport avec leurs goûts.Ce qui nous intéresse surtout, c'est qu'en exerçant l'oeil de l'enfant à voir vite et bien, à apprécier avec justesse la forme, les dimensions d'un objet; qu'en exerçant sa main et en lui faisant acquérir la sûreté et l'habileté nécessaires pour fixer les formes observées par l'Å\u201cil, l'enseignement du dessin prépare efficacement au métier.Le dessin, c'est « le langage des métiers.» La chambre de commerce de Lyon, au cours de l'enquête qui s'est faite en France il y a quelques années, faisait ressortir le danger qui menace les industries françaises par suite de l'abandon des études de dessin.2 Il faut bien convenir que l'ignorance du dessin explique la faiblesse de notre production nationale.« Les décorateurs, ébénistes, serruriers d'art, sont forcés d'avoir recours à des ouvriers étrangers, alors que nous aurions chez nous d'habiles ouvriers si seulement au cours de leur apprentissage ils eussent appris à dessiner.L'on dira que c'est du dessin industriel ou mécanique qu'il est ici question: je veux bien, mais il s'agit d'abord de développer chez l'enfant l'esprit d'observation.»3 Nous devons d'autant moins hésiter à pousser nos enfants dans cette voie et à les y préparer que le Canadien français possède à un haut degré le goût et le talent des arts industriels.Errol Bouchette le remarque avec insistance.4 Son livre est un peu touffu : il y a bien, ici ou là , quelques observations qui ne seraient plus aussi justes, car sur les points sur lesquels il s'appesantit, de notables progrès ont 1 Cf.Haustrate et Labeau : Cours de pédagogie, p.294, ss.2 A.Ribot : Réforme de l'enseignement secondaire, p.67.3 Rapport de la Commission Royale, Vol.IV, p.1987 : Paradis 4 L'Indépendance économique du Canada français. 204 l'action française été accomplis.Mais le fond de sa thèse reste vrai.Nos enfants ont une facilité naturelle à produire , sans autre outil qu'un couteau, des objets d'un art rudimentaire sans doute, mais qui trahit, à travers quelques maladresses d'exécution, des aptitudes réelles.Il y a surtout un fait historique qui vaut d'être rappelé : l'industrialisme américain nous a fait de cruelles saignées, et il a accaparé à son profit près d'un tiers de notre accroissement naturel.Or, de tous ceux qui nous ont quittés pour les Ã\u2030tats-Unis, ce sont les jeunes gens surtout qui ont réussi.Us sont devenus des ouvriers compétents, dont les aptitudes, trouvant à s'employer, se sont développées, et dont le talent a été reconnu par l'avancement et consacré par un meilleur salaire.N'avons-nous pas intérêt à retenir nos compatriotes en leur donnant l'instruction qui assure le mieux leur succès dans la vie, et nous permette de mettre à profit leur valeur économique ?l Ce sera pour le bien de tous, des individus aussi bien que de la race.Il est un second point que je veux signaler : c'est le service que l'enseignement universitaire attend de l'enseignement classique.Je pense qu'il est inutile que j'y aille de ma profession de foi dans l'efficacité de l'enseignement classique et la nécessité de le maintenir dans son intégrité.Il demeure le grand artisan de l'éducation de l'esprit.« Si le progrès des sciences, » dit M.Alfred Croiset, « a « bouleversé la figure matérielle du monde et les nécessités « pratiques, il n'a nullement modifié la structure de l'esprit.« Or, c'est l'esprit de l'enfant qu'il importe de cultiver et « de développer d'abord, quel que doive être ensuite l'usage « qu'il fera de ses facultés.» 2 1 Chaque unité de population qui émigré est un capital important perdu pour le pays.â\u20ac\u201dBouchette : loc.cit., p.103.2 Cf.Joran : Université et enseignement libre, p.176. l'action française 205 « Pasteur disait, que, ce qui lui avait le plus servi dans « ses expériences et ses découvertes, c'était son éducation « littéraire, parce qu'elle lui avait appris à lier des idées.« Les lettres nous apprennent d'abord les mots, matière « première de l'activité intellectuelle, puis les phrases, et « l'art de construire une phrase : c'est la logique en action; « enfin les choses, car ce sont les lettres et non les sciences « qui nous renseignent sur les idées et les sentiments qui « constituent le fond moral de la vie humaine.A l'âge où « commencent les études secondaires, les sciences n'exercent « guère que la mémoire de l'enfant; ce sont les lettres qui, « par une progression proportionnée à ses forces, peuvent « seules lui apprendre à sentir, à raisonner, à penser.»x « Avant d'être un savant, un ingénieur, un médecin, un « architecte, il faut être un homme.Et beaucoup mourront « sans avoir eu jamais à utiliser les notions qu'enseignent « la géométrie, l'algèbre ou la chimie ; mais, tout au long « de leur vie, ils ont eu à dépenser ce trésor d'observations, « de sagesse, de rêve, de poésie, qui est enclos clans la lit-« térature.C'est pourquoi l'enseignement classique a « reçu des hommes reconnaissants le beau nom d'« humant nités.» 2 La cause est entendue et jugée par tous les esprits sérieux et nous n'avons pas à nous y attarder.D'ailleurs l'expérience qui se renouvelle chaque année est sur ce point concluante.Les professeurs de nos écoles où l'enseignement comporte beaucoup de mathématiques s'accordent à reconnaître que les bacheliers qui leur arrivent de l'enseignement classique sont peut-être un peu dépaysés au début, mais qu'ils finissent, en raison de leur culture générale, par arriver bons premiers.« L'expérience l'a prouvé : dans 1 Fouillée : Conception morale et civique de l'enseignement, ch.VI.2 Doumic, loc.cit. 206 l'action française « l'industrie, au moment où les théories, lentement absor-« bées, trouvent leur application, les ingénieurs dont les « études techniques ont été précédées de bonnes humanités « latines, marchent de l'avant et laissent loin derrière eux « leurs concurrents humanistes modernes.» l Ce que je voudrais plutôt que l'on remarque, c'est l'urgence qu'il y a de diriger ceux de nos bacheliers qui se destinent au monde vers nos écoles spéciales : Polytechnique, Hautes Ã\u2030tudes commerciales, Ã\u2030coles d'agriculture, Ã\u2030cole des arts décoratifs et industriels, Ã\u2030coles forestière et d'arpentage.L'avenir de nos jeunes gens est là .L'on nous dit que le droit et la médecine sont encombrés; il faut bien en croire ceux qui nous l'affirment, parce qu'ils sont bien placés pour savoir.Il y a là , à coup sûr, des jeunes gens dont les aptitudes plus éclairées et mieux dirigées auraient trouvé, dans les carrières que nous signalons, un succès remarquable.Des écoles existent aujourd'hui qui les achemineront vers le succès désiré, il importe souverainement qu'ils sachent en profiter.Je n'ai pas à refaire une thèse qui se passe de démonstration.Si nous voulons garder en ce pays nos positions dans tous les domaines, l'économique comme les autres, il faut que nous ayons des agronomes, des commerçants, des ingénieurs, des chimistes industriels, instruits et cultivés.Les perspectives d'avenir sont d'ailleurs de ce côté extrêmement intéressantes.2 Ce qui importe, c'est que les jeunes gens arrivent, dans ces écoles, suffisamment préparés à profiter de l'enseigne- 1 M.Fyen, directeur de l'Ã\u2030cole Polytechnique : Bévue canadienne, octobïe 1908.2 Cf.Revue trimestrielle, février 1917 : Ã\u2030.Montpetit : Notre avenir.Cf.: Ibidem, novembre 1917 : Bourgoin : L'enseignement de la chimie industrielle. l'action française 207 ment qui s'y donne.Il va sans dire que cette préparation, c'est l'enseignement des sciences, dans nos collèges classiques, qui doit l'assurer.Il ne peut être question de modifier en quoi que ce soit le programme du cours classique; il ne faudrait pas non plus que l'on ajoutât une heure de classe à un horaire suffisamment chargé.Mais, en exploitant autrement ce qui existe, en l'ordonnant vers les besoins de nos écoles, l'on rendrait à la fois à nos jeunes gens et à ces écoles les plus précieux services.C'est une question d'application de la part de l'élève, une question de méthode ' et de compétence de la part du professeur.Nos élèves doivent savoir les mathématiques; ils doivent aussi avoir des notions de chimie, la chimie étant nécessaire dans presque toutes nos écoles : médecine, pharmacie, art dentaire, commerce, polytechnique, agriculture.Il serait désirable que nous ne fussions pas condamnés à perdre un temps précieux en revenant sur des notions élémentaires.Moins de formules apprises par cÅ\u201cur et plus de manipulations qui graveraient facilement dans la mémoire de l'élève les choses essentielles.C'est ici surtout que s'applique le grand principe pédagogique: il faut que l'enfant retienne à force d'avoir vu et non d'avoir récité.Je ne puis pas discuter la question comme un professionnel.Je ne puis néanmoins m'empêcher d'exprimer le vÅ\u201cu qu'une collaboration plus étroite s'établisse entre les professeurs de nos divers ordres d'enseignement, afin d'économiser nos efforts et de faire produire au travail admirable de nos collèges et de nos écoles tous leurs résultats.Je veux ajouter un dernier mot sur l'éducation physique.Les journaux anglais ont cité, avec une complaisance où il n'entre pas que de la sympathie, les constatations, 1 Cf.Sortais : Traité de philosophie : Méthodologie, ch.IV. 208 l'action française assez douloureuses il est vrai, enregistrées par le corps médical chargé d'examiner nos étudiants pour le service militaire.Ils n'ont pas manqué d'en tirer des conclusions défavorables à notre race.Ces conclusions sont un peu hâtives, comme tout ce qu'inspire le préjugé, et la réponse est facile.Sur 800 étudiants qui fréquentent nos Facultés et nos Ã\u2030coles, et je n'inclus pas dans ce nombre les élèves de notre Faculté de théologie, 177 se sont présentés à l'examen médical.La proportion des malades doit s'établir, si l'on veut être juste, en prenant comme mesure d'appréciation non pas le chiffre 177, mais celui de 800.Il reste cependant, il faut le reconnaître, que, dans le domaine du développement et de l'entraînement physiques, nous avons beaucoup à faire.Nos élèves ont des journées très lourdes; et la surcharge générale des programmes les oblige à de grands efforts intellectuels.Nous avons ce que Spencer appelle « un système d'éducation à haute pression, » qui exige beaucoup d'application.C'est pour nous une raison de plus d'assurer, à tous les degrés de l'enseignement, l'alternance des jeux du corps avec ceux de l'esprit.Nous croyons tous que ce n'est pas en prolongeant outre mesure les leçons que l'on arrive à instruire l'enfant.A ce jeu dangereux, les facultés les mieux douées perdent leur élasticité; elles perdent aussi une part considérable de leur puissance d'attention.Il faut un délassement, un effort physique, qui rétablisse l'équilibre.Je crois bien aussi que l'indiscipline a souvent pour cause la fatigue du corps ou celle de l'esprit.Pour toutes ces raisons, nous ferons Å\u201cuvre nécessaire en poussant nos jeunes gens vers les exercices physiques.Disons en terminant que ceux qui sont mêlés aux choses de l'enseignement ne sauraient avoir une idée trop élevée de leurs responsabilités.La jeunesse oublie volontiers de réfléchir et de penser à l'avenir; faisons-le pour elle.De- l'action française 209 mandons-lui avec insistance de mettre à profit, avec une exactitude scrupuleuse, les moments, après tout si heureux, de sa formation.Instruisons-la, cela va de soi; donnons-lui surtout une bonne méthode de travail, lui rappelant sans cesse que rien de solide ne se crée sans effort; que le génie lui-même est « une longue patience ; » qu'elle ne fait pas que travailler pour elle-même en assurant son avenir, mais qu'elle travaille du même coup pour son pays; que la meilleure forme de patriotisme consiste à devenir une supériorité.C'est la meilleure, et à l'heure actuelle, la plus nécessaire.Certaines nations conçoivent et pratiquent volontiers le patriotisme sous sa forme militaire; nous l'avons trop pratiqué sous sa forme oratoire.Il est temps que nous obtenions de ceux et de celles qui sont l'avenir, un effort plus personnel et plus laborieux, et qu'au prix de cet effort nous fassions d'eux la réserve sacrée où l'Ã\u2030glise et la patrie canadienne iront chercher leurs défenseurs et leurs soutiens.Nous traversons des heures sombres; celles qui s'annoncent seront peut-être plus mauvaises.Il nous reste, au milieu des misères qui nous attristent, des ressources qui justifient tous les espoirs.Nous pouvons regarder avec confiance vers l'avenir, si nous réussissons à maintenir le taux de notre natalité et à nous préparer des hommes supérieurs.Ces derniers, c'est par l'éducation pénétrée de foi éclairée et de patriotisme, c'est par un enseignement compétent, que nous les préparerons.Donnons-nous à notre tâche avec enthousiasme: c'est pour Dieu, l'Ã\u2030glise et la Patrie.f Georges, évêque de Philippopolis."]
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