L'Action française., 1 février 1926, Vos doctrines?...
[" VOS DOCTRINES ?.Réponse de M.Esdras Mainville 1 Balloté bien plus que guidé, « sollicité » depuis cinquante ans « par les allégeances » les plus diverses et les plus contradictoires, notre groupement ethnique en était arrivé, à l'aurore du siècle présent, à ne plus savoir à qui obéir ni comment orienter sa marche, à ne plus même entendre, dans le bruit des discussions de chapelles et des querelles de castes, la voix de son sang, ni celle de son histoire, ni celle de sa conscience.Désabusé, las d'incertitude, il envisageait sans émotion les plus sombres éventualités.Son origine lui pesait; il s'apprêtait à la trahir.Sa langue, ses traditions et tout ce qui le marque et tout ce qui le caractérise ne représentaient plus à ses yeux que les vestiges magnifiques d'un passé qu'il s'obstinait à exalter, mais dont il se détachait sans remords pour se conformer aux préten- 1 Agé de 29 ans, formé par l'enseignement commercial, M.Main-ville s'occupe de questions financières.Né à Grande Vallée, comté de Gaspé, il fit ses études à Montréal au pensionnat Saint-Laurent, dirigé par les Frères des Ecoles Chrétiennes.Après un cours de trois ans à l'Ecole des Hautes Etudes commerciales il en sortit avec le titre de licencié.Peu de temps après il y revint comme chargé de cours.Il s'occupe également d 'un cours de correspondance organisé par cette école.Entré il y a quelques années chez Versailles-Vidrieaire-Boulais Limitée, il y est le directeur de la publicité.M.Mainville suivit, le mouvement lancé récemment et qui avait pour objet d'amener nos jeunes hommes à s'occuper davantage de commerce et d'industrie.A la lecture de sa réponse à notre enquête, nos lecteurs seront convaincus que M.Mainville saura non seulement se tailler une place enviable dans le monde des affaires mais encore, par la largeur de son esprit et sa culture, exercer une influence prépondérante sur notre orientation économique. 96 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE dues exigences d'une situation nouvelle.Son sacrifice, il se préparait à le consommer ainsi dans l'indifférence et l'abandon.Mais il avait compté sans lui-même, sans un dernier sursaut de son âme, une suprême révolte de sa conscience.Aujourd'hui que ce chapitre, assurément le plus morne et le plus vide de notre histoire, est achevé et que de loin nous plongeons le regard dans les profondeurs de l'abîme sur le bord duquel nous nous sommes penchés, l'effroi nous envahit et nous sommes presque tentés, nous de la génération montante, d'adresser d'amers reproches à ceux qui nous ont exposés à un si grave péril.Or c'est précisément le moment que choisit l'Action française pour sonder nos sentiments et nous demander, à nous « qui sommes en voie d'atteindre nos vingt-cinq ans ou de les dépasser à peine », comment se pose pour nous le problème national et ce que nous en pensons.Sera-t-on surpris si des voix s'élèvent qui feront entendre les accents d'un nationalisme rigide, résolu et convaincu?Sera-t-on surpris si la jeunesse d'aujourd'hui, instruite de l'expérience encore, toute proche de ses devanciers, refuse carrément de sacrifier aux chimères et aux creuses idéologies, ne veut plus tenter l'aventure périlleuse où la génération précédente a failli sombrer, entraînant avec elle trois siècles d'héroïsme, de gloire, d'obscurs mais fructueux labeurs?Pour le dire sur l'heure, le problème national, tel qu'il se présente à mon esprit à travers les multiples interprétations des diverses écoles qui se disputent chez nous l'opinion, ne dépasse pas les limites exactes du nationalisme purement et exclusivement canadien-français.L'objet suprême de toutes nos luttes, de tous nos efforts, de tous nos travaux, doit être le progrès maté- VOS DOCTRINES?.97 riel, intellectuel et social de notre groupe ethnique, en vue de son plus grand progrès moral.Mais, demandera-t-on, avez-vous le droit de réduire ainsi le problème national aux proportions du problème canadien-français?Oui, puisque nous seuls, dans la gigantesque partie qui se joue chez nous, autour de nous et en dehors de nous, risquons notre existence comme peuple.Une rapide revue des faits, de brèves incursions .dans l'histoire fixeront nos idées sur ce point.C 'est au progrès de la patrie sans distinction de race que nous devons consacrer nos énergies.Or, dira-t-on, notre patrie, c'est le Canada, de l'Atlantique au Pacifique.L'affirmation est discutable.Avant de l'admettre, il faudrait voir si, pour nous Canadiens français, le Canada de l'Atlantique au Pacifique répond bien à l'idée que l'on se fait généralement de la patrie, s'il en groupe tous les éléments, toutes les caractéristiques.La constitution ne crée pas la patrie.D'ailleurs, quand cette affirmation serait fondée, en sera-t-il toujours ainsi?Ne serons-nous pas appelés tôt ou tard, peut-être plus tôt que tard, à consentir de nouveaux sacrifices dans ce domaine?Le régime politique actuel repose-t-il sur des bases tellement infrangibles que nous puissions compter sur sa durée indéfinie?Ne présente-t-il pas déjà plutôt les symptômes d'une décrépitude précoce?Déplions une carte, regardons : configuration géographique dont on a dit qu'elle est une absurdité; répartition économique inégale et divergente d'Est en Ouest; dissémination de la population sur une étroite bande le long de la frontière, coupée en son centre par un espace inhabité et inhabitable sur des centaines de milles; disparité des intérêts matériels du centre et des extrêmes ; enfin origine et mentalité différentes des deux princi- 9a L'ACTION FRANÃ\u2021AISE paux groupements ethniques.Sur cette base sans lien, sans cohésion, sans continuité, repose l'immense édifice politique qui nous abrite.Peut-on espérer qu'appuyé sur des assises aussi précaires, cet édifice résistera aux tiraillements du dedans et aux poussées du dehors ?Repassons la série des problèmes auxquels nous sommes acculés : tarif, transport, crédit, immigration, colonisation, relations impériales.N'est-il pas vrai que le grand obstacle à leur solution, c'est la disparité des vues causée par la disparité des intérêts ?Jetons un coup d'oeil sur la situation à Ottawa.Comparons les aspirations particulières des provinces, leurs ambitions, leurs réclamations, et demandons-nous si d'un semblable faisceau de divergences et de contradictions, la paix et l'harmonie peuvent jamais sortir.En vérité, il faudrait avoir l'espoir tenace et la foi robuste pour le penser sérieusement.Deux groupements ethniques se partagent notre territoire : le nôtre et l'anglo-saxon.Le pacte fédératif confère à l'un et à l'autre des droits égaux, des libertés égales.L'entente amicale, sur une base de justice et de concessions mutuelles, est-elle possible?Ici, interrogeons l'histoire.1760, c'est la conquête.Que voyons-nous?D'un côté, 65,000 fils de Français, pauvres d'argent mais riches d'énergie et de fierté, serrent les rangs autour de leurs clochers.Dans tous leurs gestes, une volonté s'affirme, nette, inaltérable, irréductible : durer, durer à tout prix, durer coûte que coûte.De l'autre côté, le vainqueur, riche d'argent celui-là mais pauvre de scrupules.Sa volonté s'affirme, lui aussi, dans chacun de ses mouvements : dénationaliser, assimiler ce petit peuple, dont le traité de Paris fera demain des sujets de Sa Majesté britannique. VOS DOCTRINES?.99 Tournons une page: même spectacle.Tournons une autre, dix autres, cent autres pages.La scène change, les cadres s'élargissent mais la même ambition continue toujours d'animer les mêmes adversaires: survivre, survivre à tout prix, disent les uns ; dominer, réduire, écraser, disent les autres.La persécution ne peut rien contre cette poignée de Français qui se sont juré à eux-mêmes de ne pas mourir.1867, c'est la branche d'olivier.Les adversaires d'un siècle deviennent des associés.Le pacte fédératif prétend à effacer les antagonismes de race, à jeter les bases de la nation canadienne.Ni vainqueurs ni vaincus, des associés, des frères pour le plus grand bien de la patrie commune.Nous acceptons la main qui nous est tendue, sans même nous demander si elle ne dissimule pas la chaîne qui doit nous ligoter.Là où la force brutale avait échoué, la conquête pacifique entreprend de réussir.Et nous nous laissons prendre à des billevesées et à des chimères dont un siècle de lutte aurait pourtant dû nous apprendre la profonde inanité.Peu s'en est fallu que nous ne perdions la partie ; nous réagissons au moment même où nous allions couler dans la plus morne indifférence.Ainsi parle l'histoire.Que disent maintenant les événements contemporains?Jetons un regard autour de nous, entendons les plaintes arriéres des minorités hors du Québec.Au moindre incident, les passions s'agitent et les vieilles haines s'avivent.Voyages de Bonne Entente?Caravanes de colporteurs ! Une simple élection suffit à dresser deux provinces l'une en face de l'autre.Peut-on s'en étonner?C'est l'histoire qui continue de s'écrire et qui redit aujourd'hui la leçon qu'elle enseigne sans se lasser depuis des siècles, depuis que sur les routes du mon- 100 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE de, pour la première fois un Français et un Anglais se sont rencontrés.Une poignée de mains, un salut d'amitié quand la nécessité du commerce l'exige, et derrière ses comptoirs on entasse la mitraille que l'on échangera au prochain carrefour, au premier tournant du chemin.Et maintenant, portons les yeux plus loin.Pays d'empire, lambeaux par lambeaux, nous avons arraché à la métropole les libertés et les droits dont nous jouissons.Nous avons acclimaté chez nous ses institutions, nous grandissons sous sa haute tutelle.A quel prix, ce n'est pas le moment d'en parler.Or l'Empire, dont nous faisons partie à titre de colonie autonome, offre-t-il des garanties de durée sur lesquelles nous pouvons tabler avec une certitude suffisante?Prêtons l'oreille aux bruits qui montent de partout.Là -bas, en plein Orient, l'Inde s'agite.La vague nationaliste, toujours grossissante, y déferle tous les jours plus menaçante.Le joug britannique pèse au fils de la caste, irrite son orgueil de race.Un appel, et des hordes innombrables accourront, sous le signe du croissant.Des bords du Nil également des murmures continuent de se faire entendre.La patrie des pharaons subit de mauvaise grâce l'hégémonie anglaise et voit avec dépit la main mise anglo-saxonne sur ses terres et ses ressources naturelles.Elle souffre dans sa fierté séculaire, attendant l'occasion de se dresser, elle aussi, contre l'envahisseur et de lui fermer sa porte, après lui avoir intimé l'ordre de sortir.Et l'Irlande momentanément apaisée n'a-t-elle pas enfin obtenu une partie de la liberté qu'elle réclame depuis sept siècles?Son long martyre lui a mérité davantage.La tranquilité présente est-elle autre chose qu'une halte avant l'effort définitif?N'y a-t-il pas jusqu'au benjamin des Dominions britanniques, le Sud- VOS DOCTRINES?.101 Africain, qui manifeste à certaines heures une remarquable indépendance d'esprit?Et encore?Mossoul et ses puits de pétrole près desquels veille le Turc, irascible chevalier de l'Islam et gardien farouche de sa doctrine.Chanak et Lausanne remontent-ils donc si haut dans l'histoire?Mossoul, ce n'est plus l'Empire, mais l'Islam, c'est encore l'Inde et c'est l'Egypte et c'est l'Asie, le proche et le lointain Orient.Et l'Europe, sept ans après Versailles, sent le besoin de passer par Locarno ! Les causes de discorde sont-elles effacées ?Partout l'Angleterre est profondément engagée.La vaste charpente de son empire chancelle sur sa base, fait entendre des craquements dont, en certains milieux, on s'inquiète, sans trop le laisser paraître.Résistera-t-elle à la tempête qui gronde déjà avec violence mais qui, selon toute apparence, n'en est encore qu'à ses premières bourrasques?Peut-être, si l'Angleterre pouvait employer toute sa puissance à parer les coups du dehors.Mais la métropole ne doit-elle pas aujourd'hui veiller sur elle-même?Ses masses ouvrières ne dissimulent plus les symptômes d'un mal profond : le socialisme les ronge.Rappelons-nous M.Baldwin, le conservateur, cédant il y a quelques mois aux injonctions des mineurs.La Mère-patrie, si profondément traditionaliste, réus-sira-t-elle à écarter de ses bords l'ombre envahissante du « grand soir » ?Et si l'Empire tiraillé au dedans et assailli au dehors croulait demain sur lui-même, quelle situation nous serait faite, à nous du Canada ?Avons-nous le droit de négliger cette éventualité?Et nous particulièrement, Canadiens-Français, à quel port attacherions-nous notre barque si d'aussi graves événements se produisaient?Pourrions-nous compter sur le concours de 102 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE nos compatriotes de langue anglaise?N'oublions pas ce que nous a répondu l'histoire quand, il y a un instant, nous l'avons consultée.D'ailleurs, les liens qui le retiennent dans l'Empire une fois brisés, notre pays ne subirait-il pas d'une façon irrésistible l'attraction de son puissant voisin du sud?Nos concitoyens anglo-saxons trouveraient là leur refuge naturel.En dirions-nous autant?Et si l'annexion nous surprenait avant que nous ayons eu le temps d'organiser notre vie et de coordonner nos forces, subsisterions-nous longtemps à la haute température du melting-pot américain?Précarité de notre régime politique, insécurité de notre situation dans l'Empire, impossibilité de compter sur l'appui de nos concitoyens de langue anglaise, autant de faits qu 'il ne faut pas perdre de vue quand nous cherchons à préciser les données du nationalisme canadien.Avais-je raison d'affirmer en commençant que le problème national c'est le problème canadien-français?Que signifieraient en effet pour notre concitoyen anglophone la rupture de la confédération et celle du lien impérial et même l'annexion aux Etats-Unis?Une crise politique accompagnée ou suivie d'un malaise économique plus ou moins prolongé; un changement de drapeau et d'allégeance.Et ensuite?Est-il menacé dans sa langue, dans ses traditions, dans son intégrité ethnique?Il reste lui-même en devenant Américain.Nous seuls, dans cette partie formidable dont presque toutes les données nous échappent, risquons notre vie comme entité distincte.* # â\u20ac¢ Vivre ou mourir ! telle est la formule qui, dans son laconisme brutal, exprime tout le problème de notre VOS DOCTRINES?.103 i avenir.Or, qui d'entre nous accepterait la dernière alternative?La voix du sang et celle de la conscience nous crient qu'il faut tenir.Mais tenir, est-ce donc si facile?Ne serait-il pas plus aisé de nous abandonner au i fil du courant, de nous fondre dans le grand tout anglo-saxon?Et pourtant il nous faut tenir; nous nous le devons à nous-mêmes, nous le devons à la mission dont nous sommes chargés sur le continent américain.Nous nous le devons à nous-mêmes, car nous engager dans la voie facile, celle de l'abandon, c'est accepter pour nous et pour des générations à venir l'humiliation du muscle français qui peine et qui sue au service du maître anglo-saxon ; c 'est nous condamner à disparaître finalement, écrasés sous le mépris universel, sous le mépris même de nos propres assimilateurs.Que les arrivistes qui croient ou affectent de croire à la supériorité du génie anglo-saxon et à sa prépondérance nécessaire dans le monde, tentent pour eux-mêmes, s'ils le veulent, cette aventure.Quant à moi, je persiste à croire que notre passé mérite un meilleur lendemain, que le génie français, si lumineux, est encore capable de grandes choses, et qu'il n'a pas dit son dernier mot dans l'histoire de l'Amérique! Nous le devons à la mission qui nous a été confiée de ce côté-ci de l'Atlantique.Mais cette mission, quelle est-elle?Ici encore, interrogeons le passé.Une pensée d'apostolat guide la nef des découvreurs vers nos rives.Du haut de son promontoire gaspésien, la croix de Cartier projette son ombre tout le long de notre histoire.De l'Atlantique au Pacifique, de la baie d'Hudson au golfe du Mexique, aventuriers et trafiquants marchent sur les pas du missionnaire.Le sang du martyre arrose notre sol.Et dans cette terre ainsi fécondée, nous pre- 104 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE nons racines.Et les clochers se multiplient; ils nous protègent, ils nous orientent.Aujourd'hui que l'humble rameau a poussé un arbre vigoureux, nous renouons la tradition.La même pensée généreuse qui jadis conduisait nos pères vers les rivages canadiens, disperse maintenant nos missionnaires aux quatre coins du globe, dans la jungle africaine et les neiges subpolaires.Ne l'oublions pas: le Canada français fournit au monde et à l'Eglise plus de missionnaires, propagateurs sublimes de la civilisation chrétienne et française, la plus hante qui soit, que tout autre pays, la France exceptée.Que nous faut-il davantage pour croire à notre mission apostolique?Et les peuples sont-ils donc si nombreux qui s'attachent à cette oeuvre éminemment humanitaire, que nous ne chercherions pas à assurer la pérennité de ceux qui tiennent du ciel la fièvre de 1'evangelisation?Et l'Amérique anglo-saxonne et matérialiste contribue-t-elle pour une si large part à la diffusion de la civilisation dans le monde, que nous laisserions sans regret s'éteindre sur ses bords le seul foyer où brûle encore la flamme apostolique?Je m'adresse ici à ceux que les reflets de l'or n'aveuglent pas et qui savent encore quelquefois regarder en haut! Vocation surnaturelle que constate le fait historique et qui, du seul point de vue humain, assurera notre influence dans le monde.L'exemple de la France ne nous montre-t-il pas assez ce que peut valoir pour une nation son attachement à une doctrine de haute civilisation?Nous sommes ici les continuateurs naturels de l'oeuvre humanitaire et humanisante de la France ; ce sera notre force, force de propension et de pénétration.Mais ce rayonnement apostolique et civilisateur ne peut durer que ce que durera le foyer.La fidélité à VOS DOCTRINES?.105 nous-mêmes ne nous est donc pas commandée uniquement par un stérile orgueil de race, mais par la fidélité à notre vocation, et c'est cette dernière qui justifie le rigorisme apparent du nationalisme canadien-français tel que nous l'entendons.* # # Ainsi se dégage la fin, la raison d'être d'un peuple de langue française sur les rivages américains.Mais, je le répète, l'influence civilisatrice est un résultat, et ce résultat suppose un organisme puisant en lui-même sa propre vitalité, â\u20ac\u201d vivant une vie personnelle et non d'emprunt.Cet organisme résulte de l'action disciplinée d'énergies diverses.Et ces énergies quelles sont-elles?Passons rapidement.La puissance matérielle d'abord.M.Montpetit avait raison : « La question économique est devenue une question nationale ».La richesse, à condition de ne pas nous laisser dominer par elle, c'est le grand levier qui nous permettra de renverser les obstacles du chemin.L'indépendance économique, pour autant que cette indépendance est possible dans l'état actuel des choses, est une condition essentielle du véritable progrès, un moyen puissant d'influence et d'action.1 La supériorité intellectuelle ensuite.La richesse matérielle nous aidera à forger ce deuxième instrument de notre libération.En retour, la discipline de l'esprit nous empêchera de tomber dans l'esclavage de l'or.En troisième lieu, complément des forces précédentes, l'organisation sociale, qui garde la 1 Disons en passant que le premier pas à accomplir, c'est de restaurer notre agriculture.C 'est l'unique moyen d'enrayer le coulage de nos forces vives vers la ville â\u20ac\u201d la ville nous tuera â\u20ac\u201d et vers l'extérieur.Le problème agricole s'identifie en quelque sorte au problème national et sollicite une solution urgente. 106 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE famille à sa base, la paroisse en son centre et emprunte à la puissance matérielle et à la supériorité intellectuelle, ses moyens d'action et de perfectionnement.Partout, au foyer, à l'école, à l'université, à l'église, à l'atelier, au bureau, une doctrine enfin, une doctrine unique, définie, précise, qui éclaire toutes les intelligences, oriente et galvanise toutes les volontés, idéalise tous les gestes.« L'action porte où souffle l'esprit.» Or, à ce vaste rouage, il faut un cadre qui maintienne en place toutes les pièces, un frein qui en régularise le fonctionnement.Ce cadre et ce frein, c'est le régime politique, et nous revenons ainsi à notre point de départ.L'empire chancelle, ai-je dit.Que pouvons-nous pour l'empêcher de crouler?Peu de chose assurément.Que devons-nous?Tout, dans les limites de nos moyens ; mais rien, rien, si notre intervention, si modeste soit-elle, doit cependant compromettre notre existence ou même ralentir nos progrès.Une seule chose nous importe : ne pas être écrasés sous les débris de cette lourde charpente, advenant son effondrement, et trouver un port où attacher notre barque, en attendant que nous ayons suffisamment grandi pour la piloter nous-mêmes.Car, là demeure malgré tout l'objectif final: l'indépendance politique qui seule assurera la plénitude de notre vie nationale et de notre influence dans le monde.Ce rêve est-il trop beau?Il y a telle chose, ne l'oublions\" pas, que l'action de la volonté dans la formation des nations fortes.Toutefois, ne demandons pas trop pour le moment à un peuple vaincu à qui par surcroît la doctrine a toujours manqué et que la puissance subjugue, où et de quelque façon qu'elle se manifeste.Ne plaçons pas trop haut son idéal: sa timidité l'empêche- VOS DOCTRINES?.107 rait de lever les yeux pour l'apercevoir.Demandons-lui cependant avec insistance de songer à sa sécurité du moment, convainquons-le de la grandeur et de l'utilité de son rôle.Le courage croissant avec l'épanouissement de la force, peut-être pourrons-nous plus tard dévoiler dans toute sa splendeur l'objectif suprême et lui demander de le conquérir.Mais l'Empire, c'est le chêne à la puissante structure.S'il penche, c'est qu'il subit l'action d'une loi physique inexorable: la vieillesse le gagne, l'affaiblit.Pour peu que la tempête n'enfle pas trop la voix, qui dira néanmoins combien de temps encore il bravera la nue.Je me hâte cependant d'ajouter qu'il s'agit plutôt ici d'un espoir que d'une conviction.Que penser en revanche de notre régime politique à nous, la Confédération?Ce n'est pas la vétusté qui l'envahit.C'est, nous l'avons vu, un vice congénital qui l'infirme en ses oeuvres vives: la base manque.Combien de temps du-rera-t-il ainsi?Et que devons-nous entreprendre pour le maintenir?Encore une fois: tout, si nous devons bénéficier de notre effort pour en prolonger l'existence; rien, si nous devons nous porter à son secours au péril de notre vie.2 Même, ne vaudrait-il pas aussi bien, avant que l'orage ne monte trop violent du dehors,dres- 2 On me permettra de trouver étrange la doctrine qu'on nous prêche sur tous les tons depuis quelques semaines.« Soyons des Canadiens tout court», nous dit-on.Mais qu'est-ce encore qu'un «Canadien tout court»?Et par quel processus mystérieux, nous qui sommes Canadiens-Français deviendrons-nous « Canadiens tout court»?Si cette transformation profonde exige des concessions, qui les consentira?Connaissant un peu l'histoire et un peu aussi les faits contemporains pour les avoir suivis depuis quelques années, j 'ai peur, à la vérité, j'ai peur que cette théorie, si on la généralise en ce pays, ne nous réduise encore avant cinquante ans à la servitude dans notre propre maison. 108 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE ser les esprits à l'idée d'un remaniement de notre organisation intérieure?# # # De toute façon, préparons-nous; nous ne saurions trop insister sur ce point.Et nous préparer, pour nous du Canada français, signifie nous mettre le plus tôt possible dans le domaine économique, politique et social, en état de traiter sur le pied d'égalité avec nos compatriotes anglophones et même avec nos voisins du sud, si les événements nous forçaient un jour à subir l'annexion.Un fait géographique: la vallée du Saint-Laurent, notre principal habitat, franchit la frontière interprovinciale et se prolonge jusqu'à l'extrémité de la péninsule ontarienne.Cet accident géologique riverait l'un à l'autre et pour toujours le Québec et l'Ontario.Peut-être.Mais cela n'infirme en rien la thèse du nationalisme canadien-français intégral.L'histoire nous l'apprend en effet: nous n'obtiendrons de notre concitoyen anglais le respect total de nos droits et de nos prérogatives, que le jour où nous saurons lui parler les yeux dans les yeux, d'homme à homme, et que nous pourrons le combattre par des moyens identiques à ceux dont il se sert contre nous.3 Mais il ne s'agit pas de conjecturer et d'ajouter indéfiniment à ces notes hâtives et déjà trop longues en un sens, mais pourtant beaucoup trop courtes pour donner une idée exacte de l'ampleur du problème qu'elles 3 Cette solution offerte par la nature à un problème apparemment sans issue, comporterait au moins un avantage: nous rendre toute notre influence dans le parlement central, influence que la Confédération actuelle est en voie de ruiner ; à la condition toutefois que nous n'élisions pas que des machines à voter, qu'électeurs et représentants se dépouillent de la livrée rouge ou bleue, véritable livrée de forçat qui a plus contribué que tout le reste à l'avilissement de l'esprit national chez nos gens. VOS DOCTRINES?.109 prétendent à traiter.Ce que, dans mon humble opinion, nous avons le droit, je dis plus, le devoir de demander, le voici en quelques mots : le maintien intégral, le maintien à tout prix de notre intégrité ethnique et religieuse, condition essentielle au succès de notre mission sur ce continent et à l'extérieur.A cette fin, nous pouvons exiger un régime politique qui nous assure toute la protection à laquelle nous avons droit, que ce soit dans la confédération actuelle ou dans une confédération remaniée et ajustée aux exigences géographiques, économiques et ethniques du pays.L'indépendance, l'indépendance totale reste l'objectif suprême, lointain peut-être mais non moins réel et non moins désirable.Et je m'arrête sur un mot d'ordre qui est en même temps une supplique: Préparons-nous! Esdras Minville.MOT D'ORDRE DE LA «RENTE.» Depuis plusieurs mois se poursuit dans les journaux de la province une fort intéressante campagne de publicité.Elle se développe autour d 'un mot d'ordre : gardons notre argent chez nous.Idée fructueuse, qui vaut d'êtro vulgarisée, répandue dans tous les milieux.Nous ne sommes peut-être plus un peuple pauvre, mais nous ne sommes pas non plus, loin de là , un peuple riche.On peut se demander si nous ne jouirions pas d'une meilleure situation économique, eussions-nous toujours pris le soin élémentaire de garder notre argent ici, de le faire fructifier ici, de le faire servir à nos fins, au lieu de l'expédier à l'étranger, d'en alimenter les entreprises de nos voisins.« Le jour où nous apprécierons toute l'importance de conserver chez nous et pour nous notre argent, d'en faire bénéficier notre commerce et nos industries, ce jour-là , la puisance économique de la province de Québec aura doublé », déclarait naguère le premier-ministre Québécois M.Taschereau .Pourquoi d'ailleurs placerions-nous nos capitaux sur des valeurs étrangères, même les mieux garanties, quand nous devons si souvent, pour mettre en oeuvre nos ressources naturelles, aller chercher de l'argent à l'extérieur?Déjà nos principales sources de richesses sont exploitées par des capitalistes étrangers qui en retirent de plantureux bénéfices auxquels nous ne participons pas.En plaçant notre argent dans des entreprises de chez nous, nous noua réservons à la fois le fonds et le revenu."]
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