Cité libre., 1 janvier 1950, juin
Cité libre Vol.1, no 1 Juin 1950 -SOMMAIRE- RèRle du jeu .La Rédaction PREMIERES QUESTIONS Histoire de collégiens qui ont aujourd'hui trente ans.G.PELLETIER Domiciles de la Peur sociale R.BOISVERT Politique fonctionnelle .P.E.TRUDEAU Petite méditation sur l'existence canadienne-française Guy CORMIER FAITES VOS JEUX — FLECHES DE TOUT BOIS — LES LIVRES Tous les trois mois -I- 50 cents le numéro Cité libre Vol.1, no 1 Juin 1950 Administration: 3834 Prud'homme, Montréal Règle du jeu Nous sommes là des centaines, depuis quelques années, à souffrir d'un certain silence; et c'est pourquoi Cité libre vient au jour.Nous ne sommes pas un groupe qui prend la parole en son propre nom et ce préambule n'est pas un manifeste.Il nous parait au contraire que l'assemblée générale est convoquée depuis longtemps.Nous sommes tous là, ceux d'une génération dont le tour est venu de s'exprimer.Nous avons quelque chose à dire.Mais le silence n'est pas facile à rompre publiquement; il fallait qu'une équipe s'en rit une obligation.Ceci n'est donc qu'un premier mot, une intervention initiale et qui doit déclencher le débat.Chacun de nos articles veut être une invitation à ceux de trente ans et moins qui n'ont pas encore parlé, à ceux-là aussi qui en ont eu l'occasion mais qui n'ont pas pu dire ce qui leur tenait le plus à cœur.Ils sont nombreux.Car les hommes et les femmes qui voisinent aujourd'hui la trentaine n'ont pas tous perdu leur temps depuis 1940.Il sont couru toutes les aventures, spirituelles, artistiques, intellectuelles, sociales, voire politiques.Ils ont aussi couru le monde.Ils ne se sont pas abstenus de réfléchir.Et les voici maintenant qui cherchent tous' ensemble, après bien des rêves d'évasion permanente ou temporaire, à pousser des racines dans ce pays.Le sol résiste.C'est dans le jeu.Et de ce combat de chaque jour avec la réalité particulière de notre milieu naissent des inquiétudes, des questions multiples.Et comme notre génération n'a pas reçu la même formation, 2 Cité librf n'a pas vécu les mêmes expériences que.les précédentes, les questions qu'elle pose et les réponses qu'elle tente d'y apporter ont quelque chose de nouveau, d'original et de distinct.t'es questions et ces essais de réponses siint la raison d'être de Cité libre.Non certes que la revue prétende à la nouveauté intégrale; les pires ennemis de la tradition se placent, par le fait même de cette inimitié, dans une tradition déjà séculaire.Nous ne prétendons pas non plus que notre génération a été bâillonnée.Au contraire, plusieurs de ses représentants se sont déjà exprimés en plus d'un endroit, niais le respect des lieux, le souci de se faire acceptable à la clientèle particulière des quelques revues existantes, les ont certainement gênés, à des degrés divers.Cité libre veut être pour tous ceux-là la maison de famille, celle où chacun peut se montrer au naturel parfait.Pour réaliser cette atmosphère sans contrainte, il fallait que la maison nous appartînt: elle nous appartient.Chacun des collaborateurs de Cité libre participera à la propriété de la revue.Pour connaître les propriétaires, il suffira donc de lire les signatures au bas des textes.Revue coopérative?Non: communautaire.Et plus qu'une revue, du moins dans nos rêves.Car la communauté de réflexion et de pensée commande une communauté d'action.Cité libre veut être le signe d'un rassemblement précis.* * * Les centaines qui sont là, disions-nous, à souffrir d'un certain silence, souffrent aussi d'une dispersion inévitable.Non seulement la diaspora physique, aux quatre coins du pays et du monde, mais encore th dispersion dans des fonctions très diverses, la plupart durement spécialisées, qui sépare plus complètement encore.Or, ils avaient fait, voilà dix ans, le rêve d'une certaine synthèse.Ils voulaient que leur bagage d'idées constituât un humanisme.Ils se résignent mal aujourd'hui à n'être que professeurs, syndicalistes, professionnels, artistes ou travailleurs sociaux.Ils sentent qu'à moins d'un commun effort de libération, leurs spécialités diverses sont en train de les étrangler.Le peintre ne veut pas se sentir étranger ClTÉ LIBRE 3 à la promotion des masses, ni le travailleur social au mouvement de l'art.Le christianisme qu'ils s'elîorcent de vivre se rebiffe contre cet emmurement.Mais pour y résister, pour se tenir à date, non seulement sur les grands problèmes universels mais sur leur retentissement précis dans notre milieu humain, chacun d'eux, chacun de nous a besoin d'un stimulant.Cité libre se propose donc de grouper tous les adeptes de cette résistance nécessaire.Cité libre aura des groupes d'étude, des sessions de travail; elle est au point de départ d'une action.Action modeste, menacée, mais résolue.La Rédaction PREMIERES QUESTIONS ont aujourd'hui trente ans Personne ne le connaissait bien.Il arriva sans prévenir, un soir de mai.Avertis par un camarade, nous quittâmes sans enthousiasme la cour de récréation.— Où est-il?— Au deuxième corridor; il vous attend sous la grande horloge.— Il se nomme.?Je n'en sais rien.11 a dit seulement qu'il voulait vous voir.H a dit vos noms.— C'est un homme vieux ?— Dans la vingtaine.Nous le trouvâmes en effet sous l'horloge centrale qui mesurait en deux la maison.11 nous attendait, debout, les mains aux poches, comme s'il avait toujours été là, comme un autre de la classe, comme un de la même maison.Et pourtant, il venait de loin, pour peu de temps: une voiture le prendrait tout à l'heure pour le ramener vers la ville.Il y eut peu de paroles, au cours de cette rencontre, mais de ) vraies ; peu de gestes, mais une poignée de main qui nous liait sans retour.Un regard aussi, plein de clarté, de franchise et de confiance.Or, il s'était produit là une chose extraordinaire puisque un étudiant comme nous, laïque et sans diplômes, nous avait proposé en mots simples de devenir des saints.Il n'avait pas cnllc la voix, comme font les prédicateurs.Ses phrases étaient toutes légères, lisses, régulières.Rien que de calme dans ses propos, mais une telle décision les appuyait que nous ne songions* même pas à résister.Il nous fallut des mois pour nous rendre pleinement compte de l'énorme changement que ces propos inauguraient en nous.Dès ce soir-là, toutefois, nous avions senti le choc, non seulement des paroles mais de l'homme surtout, non tant de ce qu'il disait mais de ce qu'il était lui-même tout entier.Tl parlait comme un de nous, mais un qui avait trouve.Il avait une assurance Histoire * » 6 Cité libre dépourvue de fatuité, un regard sans fuite, sans biais, une profondeur de joie qui se devinait tout de suite.Nous ne cherchions plus la réponse: elle était là, (levant nous.Dans ce premier contact, je me demande même si nous l'avons beaucoup questionné, tant sa présence nous comblait et nous désarçonnait à la fois.Les quelques mots qu'il prononça prenaient dans sa bouche une saveur toute neuve, signifiaient tout à coup, évoquaient un monde différent du nôtre.Il disait "prière" et nous comprenions soudain «prune force vive peut envahir l'homme qui parle, qui cause avec Dieu.Prière n'avait ici aucun rapport avec nos vocalises réglementaires de douze fois le jour.Prière n'évoquait plus aucun ennui mais devenait désirable.M disait le mot "grâce!' et celui-ci changeait de couleur, devenait actuel ¦ Au lieu d'une cause à promouvoir, des barrières à respecter.Au lieu de remèdes à nos malaises, une méthode de diagnostic, une balance à peser les symptômes.Une loi sans esprit.* * * Car si je parle d'Evangile édulcoré, ce n'est pas pour reprendre ici, gratuitement, un mot qui a fait fortune.On édulcoré l'Evangile quand on le dépouille de sa langue rude, de son expression directe, des exigences qu'il implique et de la violence révolutionnaire qui le soustend.On l'édulcore surtout quand on le réduit à une morale d'où la personne du Christ et le grand mouvement de l'amour sont absents.Tel fut l'Evangile que connut notre adolc^.:nce.Et cette phrase elle-même implique trop: nous n'avons pas connu l'Evangile.Le texte lui-même, le texte dans son intégrité ne fut pas mis entre nos mains.Nous ne l'avons possédé que plus tard, vers le temps dont je parle ici.A l'époque de nos seize ans, nous n'étions nourris que de commentaires, et si paisibles, encore, si faussement tranquilles et ClTK LIBRE 9 débonnaires! ( )n semblait s'ingénier à réduire l'enseignement du Christ, à l'attiédir croyant ainsi nous le rendre plus acceptable.Tout ce qui heurte, tout ce qui frappe et secoue, tout ce qui brûle les lèvres, était noyé d'explications lénifiantes.Nous savions, guettant le prêtre qui montait en chaire, les paroles rassurantes qui tout à l'heure descendraient sur nous.Il y avait sans doute l'annuel sermon sur la mort, dans le pur style rédemptoristc.Mais pour celui-là, terrifiant, quelle écrasante majorité de laïus à l'eau de rose! Lisait-on la parole des "peu d'élus", nous devinions d'avance qu'une ingénieuse interprétation viendrait réparer le malaise que produisait en nous ce texte.Après une heure de sermon sur le thème: "Malheur aux riches.", il devenait impossible de savoir s'il existait bien, en fait, des riches et des pauvres, si l'argent était obstacle ou secours à la vie spirituelle.On brouillait tout.La pointe du "glaive apporté dans le monde" était savamment émoussée.Le sens obvie des paroles divines ne survivait pas à ce traitement.Le paradoxe du christianisme se ramenait en définitive à la seule philosophie du bon sens le plus bourgeois.* * * S'embarrassait-on des sublimes déments que furent les saints et du témoignage irréductible de leur vie?A cela comme aux défis répétés de l'Evangile, on trouvait une explication rassurante: la grâce d'exception, détruisant ainsi le dernier lien qui nous rattachait encore aux héros de notre foi: notre commune mesure d'hommes faibles.Où donc aurions-nous pu apprendre cette vérité, (pie la perfection est un devoir?Au contact d'âmes saintes qui vivaient parmi nous?Mais la communication était impossible.Nous n'avons pas connu l'intimité de nos maîtres, pas du moins l'intimité spirituelle.Leur vie intérieure était un domaine clos, jalousement gardé.Quelques prêtres chargés d'âge, aux comportements curieux, étaient parfois qualifiés de "vieux saints", ce qui sans doute correspondait à la vérité mais n'en liait pas moins l'un à l'autre, fâcheusement, les deux qualificatifs.* * * Or, ce soir de mai, nous eûmes devant nous un homme jeune qui n'arrangeait pas l'Evangile, qui ne ménageait pas notre lâcheté, qui ouvrait devant nous la voie difficile.A cause de cela nous voulûmes le suivre.11 nous montrait la fin, et tout devenait clair."Car si ton œil est bon, c'est ton corps tout entier qui sera dans la lumière." Gérard Pelletier Domiciles de la Peur sociale "Moi.tu sais, je suis un conservateur." Le type qui tnc faisait l'autre jour cette franche déclaration est un homme de mon âge que je crois intelligent.Je lui ai demandé ce qu'il signifiait par là.Il m'a répondu qu'il est "de droite".Comme je lui disais que les mots "droite" et "gauche" sont devenus des étendards équivoques et dangereux, et le priais d'élucider: "Je suis pour la conservation des institutions actuelles", m'a-t-il finalement avoué.J'aurais voulu lui demander s'il considérait qu'une institution tire sa valeur du seul fait de son existence; ou si, au contraire, elle vaut par la réponse qu'elle apporte à un besoin précis.J'aurais voulu lui demander s'il lui est jamais venu à l'idée de rechercher la nature des besoins pour ensuite mieux juger les institutions.Mais notre conversation fut tout de suite interrompue.Apparemment, la famille de ce jeune homme, s'accommode assez bien du système actuel.Je sais qu'elle est fort active dans le sens d'une certaine politique, et que plusieurs de ses membres travaillent de toutes leurs forces à empêcher l'avènement d'un monde plus social.J'espère qu'ils réalisent les proportions gigantesques de la tâche qu'ils ont entreprise : l'.extinction de ce volcan, l'assèchement de ce fictive qui s'appelle la révolte ouvrière, le problème social, Ceux-là, en tout cas, sont évidemment des adversaires.Mais tous les conservateurs ne sont pas dans le même cas.La classe agricole dans son ensemble ne voit pas d'un œil très sympathique la promotion ouvrière telle qu'elle s'accomplit.C'est que le problème social, dans la mesure où il existe chez elle, ne se pose pas du tout de la même manière.La propriété de la terre, là propriété individuelle nu commune des moyens de production, rendent les cultivateurs maîtres de leur destin.Les problèmes techniques et administratifs de leur industrie se posent au niveau même du producteur.Il est plus facile à ce dernier, partant des problèmes précis de son entreprise personnelle, de travailler à résoudre les problèmes qui se posent à toute sa classe.Il peut souffrir d'une certaine frustration, être insatisfait du profit qu'il retire du fruit de son travail.Ses rancœurs du moins ne se tournent pas contre un patron.11 n'y a pas, entre son patron et lui, de malentendu possible.Le cultivateur du Québec ne sera jamais un militant de la lutte des classes: dans son entreprise,.il Cité libre 11 est à la l'ois le travailleur et le détenteur du capital.Ses rares contacts avec le monde industriel ne sont guère de nature à le renseigner sur le conflit qui s'y livre.Il lui est impossible de transformer lui-même certains de ses produits pour les rendre aptes à la consommation.11 vend son porc à une grande salaison.Il vend son lait à une grande laiterie.Ce faisant, il entre en contact avec une entreprise dont il dépend dans une certaine mesure, et qui échappe entièrement à son contrôle.11 se croit, souvent à bon droit, mal payé, exploité.Phénomène étrange, il s'en prendra moins souvent, dans ses revendications, ai: capitaliste qu'à un autre producteur, victime d'une aliénation bien pire que la sienne: l'ouvrier.Chaque fois que l'ouvrier obtiendra une augmentation de salaire, le cultivateur ne pourra s'empêcher de se sentir lésé.Ces revenus viennent du profit réalisé par la vente d'un produit agricole.N'aurait-il pas dû en profiter, lui, le vrai producteur, plutôt que l'ouvrier, simple transformateur?L'ouvrier tiendra d'ailleurs le même raisonnement chaque fois que le cultivateur obtiendra un meilleur prix pour son produit.Tout comme le cultivateur, il entend tirer le plein fruit de son travail.Mais ce plein fruit, comment le déterminer?Il accomplit, au jour le jour, une tache parcellaire: comment peut-il déterminer la rétribution adéquate de cette tache?Il demande une augmentation de salaire.Le patron lui répond que c'est impossible.Comment le croire?Le patron roule en voiture, il demeure dans une maison imposante, ses enfants fréquentent les grandes écoles, il fréquente' les "swells" et sa femme est bien vêtue.Il passe parfois l'hiver en Floride.Comment peut-il prétendre que le travail de tel ouvrier ne mérite pas une plus forte rémunération?Le patron peut se défendre, expliquer que ses responsabilités sont écrasantes; que pour maintenir l'usine en marché, il a besoin de conditions de vie équilibrées; que l'auto n'est pas pour lui un luxe, mais une nécessité ; que ses contacts personnels sont destinés à apporter à l'usine de nouveaux contrats, et donc-plus de salaires, etc.Mais comment ses ouvriers pourraient-ils établir la véracité de ses arguments?Le voici qui brandit son bilan.Eh, on a déjà vu des bilans truqués.L'ouvrier se méfie des chiffres trop compliqués, qui disent ce qu'on veut bien leur faire dire.Même s'il ne conclut pas d'avance à la fausseté du bilan, il n'est guère en mesure de conclure non plus à sa véracité.Le doute n'a pas que des bénéfices, il a aussi ses désaventages.Le cultivateur, propriétaire de sa ferme, n'a pas cette méfiance paralysante.Il sait, lui, parce que c'est lui qui encaisse et qui paye, quelle partie du revenu il a fallu dépenser, cette année, pour l'achat et l'entretien de machines, pour le chauffage, l'éclai- 12 Cité libre rage, le fourrage.Il sait parce que c'est lui qui vend, que le marché est moins bon cette année que l'an dernier, les débouchés moins sûrs, les prix moins élevés.Il aceptera plus facilement ses pertes.Il trouvera même le moyen de les compenser.Dans le jeu politique actuel, il lui est encore assez facile d'obtenir subsides et octrois.L'ouvrier, lui, ne sait, de science certaine, qu'une chose: c'est que le coût de la vie monte et que la famille ne reçoit pas suffisamment pour ses besoins.Il ne peut pas améliorer se> techniques de travail pour augmenter ses profits.Il ne peut pas trouver de nouveaux marchés.11 ne peut pas consolider linaneièremciia l'entreprise.11 ne peut simplifier l'administration.Le seul moyen qu'il ait d'améliorer son sort, ce n'est pas — comme on le lui a chanté sur tous les tons — d'augmenter la production: il n'est pas sûr d'en profiter.C'est de réclamer.Il ne peut pas réclamer seul, car il n'obtiendrait rien.Il bâtit une union qui réclame pour lui.L'union réclame du patron des augmentations de salaires, elle réclame des gouvernements des mesures de sécurité sociale.Si elle les obtient, c'est la paix jusqu'aux prochaines demandes.Si elle ne les obtient pas, c'est la guerre."C'est la lutte des classes." La phrase a été prononcée devant moi par un ouvrier de Shawinigan (54 ans, 5 enfants) qui venait de faire se première grève.Pris par surprise, les patrons avaient cédé en vingt-quatre heures.Dix ans auparavant, l'idée d'une grève chez eux leur eût semblée ridicule.Ils avaient trouvée géniale l'idée d'une compagnie voisine, qui venait de susciter la fondation d'une union de compagnie, et de lancer vin vaste programme récréatif : danses, sports, etc., afin de s'attacher ses employés.La recette s'était prouvée efficace.Des organisateurs d'unions internationales, venus à plusieurs reprises tenter de grouper les ouvriers, avaient rencontré un barrage patronal savamment agencé, et avaient dû battre en retraite.Plus tard, les Syndicats catholiques avaient emporté le morceau.Les patrons n'étaient pas contents, mais ils s'étaient résignés au fait comme à un moindre mal: les Syndicats avaient la réputation de ne pas faire de grèves, et un syndicat qui ne fait pas de grèves n'est jamais dangereux.Les patrons se sont réveillés, un beau jour de printemps, tout d'un coup.Les machines s'arrêtent les unes après les autres.Tout autour de l'usine, des tentes s'élevaient, où des piqueteurs entraînés allaient se relayer par quarts.Dès le lendemain, le contrat de travail était signé.Le gérant général adressait à tous les employés un message de paix.Mais le ton était celui d'un homme blessé.Il venait de perdre la première bataille d'une guerre qu'il reconnaissait comme telle.Ses ouvriers également : "C'est la lutte des classes." Sans avoir jamais lu Marx ni rencontré un seul communiste, ils reconnaissaient, l'ayant Cité libre 13 touchée du doigt, la réalité du conflit social.Il existe chez nous, depuis quelques années, une petite revue qui a nom "la Rencontre des Classes".Nous croyons que les fondateurs de cette revue étaient animés d'une idée généreuse.Elle témoigne d'une inquiétude authentique devant le problème social, et d'une volonté désintéressée de travailler à le résoudre.Mais nous craignons fort qu'elle n'escamote le problème.Son titre même colle mal à la réalité.Une certaine école de gens bien intentionnés voudrait jouer, chez nous, le jeu de l'autruche.On croit faire cesser la lutte des classes en ne l'appelant jamais par son nom.-I.es rédacteurs de la Rencontre des Classes nous trouveraient injustes de les compter de cette école.Ils peuvent produire nombre d'articles par lesquels ils ont tenté, au contraire, d'éclairer le problème.Ils ne se sont pas contentés, comme d'autres, de faire de grands palabres sur la charité, et d'inviter à s'embrasser sans plus attendre des gens qu'opposent leurs intérêts.Ils ne sont pas assez naïfs pour croire qu'une réconciliation hâtive, au nom des grands principes, et non précédée d'une discussion exaustive des sujets en litige, puisse être une réconciliation durable."La Rencontre des Classes" bffre à chacun l'opportunité de dire toute sa pensée, de discuter dans ses colonnes les opinions de ses vis-à-vis.Nous ne croyons pas que "la Rencontre des Classes" obtienne des résultats appréciables.La rédaction, nous le craignons fort, ne sera jamais très bien équilibrée: clic attirera facilement les avocats de la partie patronale; mais nous doutons qu'elle puisse établir et maintenir des contacts solides avec le mouvement .ouvrier.Monsieur François-Albert Angers y fera volontiers entendre que la misère des ouvriers est un mythe; Gérard Picard ne s'attardera probablement pas à y démontrer que monsieur Angers commet une grossière erreur.On ne gagnera rien à vouloir réconcilier les classes comme si elles étaient des sceurs brouillées et ennemies.F.n vérité, les classes ne sont pas sreurs.Elles ne l'ont jamais été.Elles sont nées ennemies.Pour faire disparaître l'inimitié, il faudrait les supprimer comme classes.Il faudrait qu'il n'y ait plus d'une parf les capitalistes, d'autre part les prolétaires.Tant que la tête de l'entreprise sera séparée du tronc, c'est-à-dire qu'elle cherchera avant tout son propre profit, et non celui du corps entier, la meilleure volonté du monde n'empêchera pas le tronc de pousser une nouvelle tête qui s'opposera à la première.La lutte des classes vient de ce que des hommes se sont emparés des nouveaux moyens de production mis à leur disposition par la science moderne, et qu'ils les ont utilises en en conservant toute 14 Cité libre la gestion cl tout le profit.D'où le conflit industriel.On peut sans doute trouver toutes sortes de moyens pour l'atténuer.Mais on ne l'aura pas résolu tant que la gestion privés ne sera pas devenue gestion commune.Comment?Ni la nouvelle formule de l'entreprise, ni le mode de la transformation ne seront de sitôt découverts.Mais en attendant, le patron et l'ouvrier ne peuvent pas ne pas occuper des positions antagonistes.Telle est l'optique du mouvement qui nous semble serrer de plus près la formule communautaire de l'avenir: le mouvement "Economie et I lumanisme".Telle est aussi, nous le croyons, la position de l'ensemble du mouvement syndical.Nous aimerions sincèrement en dire autant des patrons: saut quelques rares exceptions, nous les trouvons au contraire acharnes à la défense de l'ordre établi, voire à la restauration de l'ordre d'hier.Ils ne veulent pas entendre parler de partage des bénéfices.Ils acceptent encore bien moins l'idée d'une éventuelle co-gestion de l'entreprise.Ils n'acceptent la plupart du temps les syndicats que comme un mal inévitable: ils ont d'ailleurs fait tout en leur pouvoir pour l'éviter.Ils négocient leur contrats de travail comme ils négocient leurs autres contrats: en "finassant" le plus possible, en obtenant le plus possible en échange du moins possible.Conservatisme: le plus pénible est encore celui des jeunes.Un de mes amis, jeune homme d'affaires que ses préoccupations sociales ont orienté, au seuil d'une carrière qui s'annonce brillante, vers le mouvement coopératif, rencontrait récemment quelques confrères.La conversation, d'abord anodine, tomba comme fatalement sur la lettre "sociale" des évêques.11 n'est pas trop fort de dire que ces jeunes-là étaient scandalises.Ils disaient couramment que le clergé glisse au communisme."Dimanche dernier, reconte l'un, mon curé a fait une sortie violente sur le problème social.11 tonnait, il gesticulait: la justice sociale par-ci, le bien-être des ouvriers par-là." Conlemation générale."Ces gens-là, me dit mon ami.sont incompréhensibles.Qu'est-ce qu'ils ont donc à être aussi capitalistes?«Je comprends que leurs prédécesseurs, qui siègent aux bureaux de direction des grandes compagnies, tiennent un langage semblable.Mais eux! S'imaginent-ils, par hasard, qu'ils vont recommencer les "mergers" de Rockcfcllér?Ou de Rodolphe Forgct?Ce temps-là est fini.On voit déjà, à des signes certains, que bientôt l'entreprise, pour subsister, devra se socialiser, effectuer d'elle-même une certaine re-distribution des richesses, assurer à un certain degré la sécurité sociale.Ces jeunes-là ne sont pas eux-mêmes capitalistes, et les voilà devenus les défenseurs les plus acharnés du système.Avec des idées semblables, il vont amener des catas- Cité libre 15 trophes, non seulement sur eux-mêmes, mais sur la Province toute entière.Je ne les comprends pas." Pas faciles à comprendre en effet, nos jeunes conservateurs.Ils me rappellent un homme que j'ai connu dans mon enfance.C'était un ancien bûcheron qui s'était une fois égaré dans la forêt, et qui avait failli mourir de faim.Son épreuve l'avait rendu glouton.Il empiffrait en un seul repas de quoi nourrir quatre hommes.Il y avait, dans sa maison, un garde-manger immense et toujours rempli à craquer.Il avait horreur du vide, et ne consommait jamais la plus faible partie de ses provisions sans aussitôt la remplacer.Il (lisait: "Je ne mourrai certainement pas de faim." Il est mort subitement, d'une gastrite aiguë.Victime de l'instinct de conservation, vraie victime de la faim.Or nous, les jeunes, conservateurs ou .progressistes, toute notre enfance, toute notre jeunesse ont eu faim.Faim parfois de pain, faim toujours de sécurité, faim de la vérité.Nous avons eu faim d'une faim sans précédent dans l'histoire du pays.Jusqu'ici, le peuple du Canada français avait vécu à l'écart des grands problèmes du monde, il poursuivait tranquillement une vie encore patriarcale.Nos parents immédiats ont été, il est vrai, fortement secoués par la crise universelle du vingtième siècle.Mais ils continuaient d'espérer.Ils étaient nés, ils avaient été élevés en un temps heureux, au début du siècle des lumières.Ils pouvaient toujours se rabattre sur leur passé.L'air de ce temps où l'on accueillait les premières automobiles, les premiers téléphonés, les premiers appareils de radio, avec le plaisir sans mélange des enfants qui reçoivent un jouet neuf: cet air-là reviendrait, on le respirerait encore avant de mourir.Mais nous, nous n'avons rien connu de tel.Nous sommes nés, nous, de la première grande guette.Et si nous l'avons peu connue, elle ne s'est pas moins inscrite profondément dans notre vie.Nous avons été élevés pendant la crise, et nos premières réflexions portaient sur le thème de l'inquiétude, Nous avons été lancés ensuite dans l'aventure d'une deuxième grande guerre, lit c'est sur nous que l'on compte pour lancer et encaisser les bombes atomiques du prochain conflit.Tout cela nous a marqués, mais surtout la crise.Nous étions adolescents, et il nous était imposible de donner à nos inquiétudes un visage précis.Nous nous contentions d'avoir faim et peur.La maison paternelle était devenue un abri bien précaire.Le père travaillait au plus trois ou quatre jours par semaine — je parle des chanceux.Nous nous serions facilement accommodés, à notre âge, d'une menu réduit à sa plus simple expression.Nous aurions facilement accepté la misère de nos vêlements.Mais ce 16 Cité libre que nous ne pouvions digérer, c'était la présence dans la maison, à cœur de journée, de cet homme, notre père, que nous avions pris autrefois pour un dieu, et qui promenait dans toutes les pièces un visage soucieux.Problèmes d'ordre matériel bien sûr, mais surtout crise spirituelle.Le monde n'avait plus de sens, et nos maisons avaient perdu toute fierté.La boule les rongeait sourdement par le dedans.Pas étonnant que nous nous soyons jetés avec passion sur toutes les ocasions qui nou> furent offertes de manifester une fierté, el même un orgueil.Nous nous sommes gargarisés, nous nous sommes étourdis de slogans nationalistes.Nous avions tout perdu, fors l'honneur, Nous étions pauvres, c'est vrai, de bien matériels, mais le fleuve géant arrosait de ses eaux des terres toutes couvertes de riches moissons spirituelles: nous étions français el catholiques.Sans la complète anglaise et les brimades qui l'onl suivie, nous n'en serions pas là.L'ennemi, c'est l'élranger."Des étrangers sont venus et ils ont pris tout l'argent." A partir de là.tout s'explique.Le chômage et la misère actuels n'étaient dus qu'à une vaste conspiration auglo-communiste-juive-franc-maçonne.Vous allions combattre hardiment cet ennemi, "jusqu'au bout", connue Dollard.Déjà, nous étions sûrs de la victoire: le sang des Frontenac, des Montcalm et des Lévis ne coulait-il pas dans nos veines?Nous pestions contre nos pères, coupables de s'être laissés leurrer put les promesses fallacieuses des politiciens: ces derniers n'étaient-ils pas tous, rouges ou bleus, les pions conscients ou inconscients de la finance alglo-saxonne, juive et maçonnique?Certaines images nous exaltaient, nous stimulaient.En d'autres pays du monde, des hommes forts s'étaient levés, ils avaient rallié la jeunesse, ils avaient porté des coups mortels à des ennemis, les mêmes.Autour de nous, des chantiers déserts, des hommes inactifs et découragés.Là-bas, disaient les écrans cinématographiques, les hommes étaient virils et actifs, de grands chantiers s'élevaient sous le soleil.Pas étonnant que nous ayons fait, au paroxysme de nos élans nationalistes, notre crise de fascisme.Le déclin des fascismes, le triomphe du capitalisme américain et du comunisme russe, devaient porter un rude coup au nationalisme canadien-français; ils devaient décourager ses chefs les plus honnêtes et les plus conscients.Et les autres, qu'allaient-ils faire de tant de ferveur retombée?Ceux qui n'avaient jamais su être jeunes ne sauraient pas non plus vieillir.Ils partiraient à la recherche de nouveaux démiurges.On les verrait bientôt rallier, avec un empressement pitoyable, les • .> Cité libre 17 rangs de la politique capitaliste et anti-sociale.Ils auront été séduits (d'autres essent été.au contraire, reluîtes) par une discipline de fer.L'élan qu'ils étaient incapables de prendre d'eux-mêmes, on le leur donnerait dans des rangs où il n'est pas desoin de penser, où l'on est porté en avant presque malgré soi, par une ambiance toute-puissante.Ils ont peur de'réfléchir.Mais Kur renonciation n'est pas pleinement consciente: ils ne sont pas des monstres.L'illusion de conserver au moins quelques-uns de leurs anciens objectifs leur a facilité la transition.Ils n'ont pas abdiqué Kur conscience: ils l'ont faussée: de lionne, elle est devenue mauvaise.Le cynisme avec lequel ils parlent, en leurs heures de fatigue, de leurs maîtres et de leur mission, en dit long sur la précarité de leurs nouvelles allégeances.Mais ils s'y mainpennent ^cependant.Les chefs qu'ils se sont donnés satisfont pour l'heure le besoin qu'ils éprouvent d'une certaine cohésion.Ils craignent confusément qu'en rejetant les slogans et les signes, ils P< rdraicnl toute signification.En face d'eux, nous trouvons les conservateurs de gauche, ceux-là tout frais cuits de la guerre et des alliances militaires qu'elle a rendues nécessaires.Ceux-là aussi attendent leur salut de l'extérieur.Ils sont, eux aussi, dépersonnalisés par des cadres inhumains.Ils sont, il est vrai, plus sincères que leurs vis-à-vis de droite, plus naïfs aussi: Ils donnent à plein dans l'illusion de travailler dans du neuf.Ils travaillent pourtant, eux aussi, à maintenir un ordre établi.Le parti ouvrier-progressiste canadien leur dispense l'enivrante, la douteuse et dangereuse sensation du non-conformisme.Leurs camarades du parti communiste russe, au contraire, sont obligatoirement voués à la conservation d'un ordre établi, au conformisme le plus strict.Il existe heureusement chez, nous, entre ces deux passivités, une zone de réalisme, où l'on apprend à se méfier des slogans et à exiger des raisons; où l'on se rend compte de plus en plus qu'un être humain adulte porte son salut en lui-même; où l'on sait déjà voir les problèmes réels tels qu'ils Se présentent, porter jugement sur eux, travailler à leur solution concrète en accord avec d'autres êtres humains: où l'on s'efforce de réconcilier les hommes avec kur propre conscience en même temps qu'avec leurs semblables.On apprend lentement, chez nous, le sens communautaire.Remercions-en les mouvements populaires.L'Action catholique a éveillé un bon nombre de jeunes à la réflexion et à l'action.I.e mouvement ouvrier y est allé, lui aussi, de sa très large contribution.Le mouvement coopératif a accompli des merveilles.Les résultats à date ont été beaucoup plus marquants chez les 18 Cité libre cultivateurs que chez les ouvriers.Je songe à tel village de colonisation, formé de gens à qui la crise économique avait forgé une mentalité de "queteux", et qui, abandonnés par le gouvernement, livrés à des misères sans nom, ont tout de même bâti, grâce à quelques chefs jeunes et donnes, un milieu presque entièrement coopératif.Coopératif d'abord au sens technique du terme: ils ont fondé leur coopérative de consommation, leur caisse populaire, leur coopérative d'habitation, leur chantier coopératif.Coopératif aussi au sens le plus large: serviabilité, compréhension mutuelle, collaboration pour la solution des problèmes des loisirs, de l'administration municipale, de la collaboration famille-école, etc.Tel OU tel village agricole a subi, lui aussi, une transformation radicale.L'esprit, jusqu'à présent individualiste et conservateur, y est devenu communautaire et progressif.Un détail qui en dit long: on n'entend presque plus parler de ces querelles locales, véritables vendettas, qui opposaient autrefois, pendant des décades, deux familles voisines, deux paroisses: les procès, qui se chiffraient facilement, autrefois, par la centaine annuelle, ont presque entièrement disparu.Les réalisations en milieu ouvrier, nous savons pourquoi, n'atteindront pas de sitôt à cette étendue ni à cette profondeur.Mais telle petite ville de là Matiricie nous offrait il y a quelques années, un magnifique exemple de'prise de conscience civique.Telle petite ville des Cantons de l'Est a vu naître une coopérative d'habitation des plus efficaces.En maints endroits, l'éducation populaire active a de plus raffermi le sens familial en aérant les foyers, en les situant dans de plus justes perspectives: charité personnelle, coopération institutionnelle.Vous sommes en marche, mais nous sommes partis avec beaucoup de retard.On se demande, à certaines heures, si cette prise de conscience est assez profonde, assez originale, pour atteindre sans tarder davantage à une envergure qui nous garantisse contre les cffets'désastrcux d'un conflit majeur.Nous n'avons plus le droit d'ignorer que nous vivons dans un monde cassé.Nous travaillons sons la menace continuelle d'une guerre révolutionnaire.La lutte titanesque de deux matérialismcs nous concerne directement; et même si nous réussissions à nous tenir à l'écart, elle créera des remous capables de nous engloutir.La guerre possible n'est d'ailleurs pas notre seule source d'inquiétude, le seul aiguillon qui nous pousse à un effort de lucidité.Pendant que nous cherchons, que nous nous chicanons sur des mots, que nous nourrissons des susceptibilités d'écoles, voire que nous formons des clans, des vies se perdent.Les "jardiniers des hommes" restent eux-mêmes des hommes, et Cité libre 1" comme tels, ils sont faibles et déficients.Une grande partie de la moisson continue de se perdre.Mais comme hommes, ils sont revêtus d'une dignité : la conscience.Par elle, ils peuvent atteindre au dépouillement, au désintéressement nécessaires.Par elle, ils peuvent être libres, responsables et efficaces.Disons à la gloire des jeunes qu'un grand nombre d'entre eux s'orientent actuallenient vers le travail social.Même en taisant la part d'une certaine vogue, capable d'en éblouir plusieurs, il s'en trouve chaque année un grand nombre qui s'engagent en toute sincérité, en pur don.Mais la générosité ne suffit pas.Elle est une première démarche, essentielle, certes, mais quand même la plus facile des démarches difficiles.Seule la réflexion personnelle, alimentée par une constante communion, assurera'la permanence de l'élan, empêchera même, en beaucoup de cas, la désillusion et la retombée dans un état ."pire que le premier".Cité libre veut être, pour les artisans de la restauration sociale, un lieu de communion et de réflexion.Nous avons trente ans.Nous voici arrivés à l'âge où l'on assume des responsabilités d'adultes.Des plus urgentes, il y a notre responsabilité sociale.Nous ne voulons plus subir.Il faut désonnais prendre le risque de la liberté, tracer quotidiennement, au sein du progrès social, les avenues de la liberté.Réginald BoiSVBRT Politique fonctionnelle Longtemps, l'adversité nous donna un principe d'action.Dire non fui toute notre politique, et à bon droit nous appelions chefs ceux qui dirigèrent une résistance efficace.Noire peuple alors était entouré de dangers réels, surtout l'assimilation ethnique et religieuse, et notre bien se définissait dans une contradictoire.Mais ça n'est pas tout d'éviter le mal, il faut faire le bien.De même qu'une Eglise qui lût toujours demeurée dans les catacombes serait une imposture, ainsi en politique on peut rester trop longtemps SOUS terre.Si un excès de malheur y oblige, l'esprit s'éteint et la résistance héroïque dégénère en bestiale obstination.Hélas! c'est le l'ait de certains peuples qui, ayant trop lutté, finissent par croire que la vertu est une négation.Je nu demande parfois si le Canada français n'est pas engagé sur celle route sans issue.Les uns s'assurent le pouvoir politique en défendant le peuple contre des dangers exagérés et souvent imaginaires, Les autres s'attachent leurs ouailles en brandissant des menaces de perdition éternelle.Bref, on parait beaucoup moins soucieux de gagner des amis que de dénoncer des ennemis: communistes, anglais, juifs, impérialistes, centralisateurs, démons, libres-penseurs, et que sàis-je.Cela est défendu, et ceci n'est pas permis, c'est entendu.Mais qui y parle du péché d'omission ?yui enjoint à la confession rare: "Mon père, je m'accuse de n'avoir pas fait le bien."?—Nous avons tout de même conservé la langue et la foi de nos pcies, voilà du positif?-Mensonge, et qui illustre bien comment nous confondons qualité et quantité.L'histoire impartiale démontrera que nous avons commencé de tout perdre le jour où des ennemis devenus subtils rendirent injustifiables nos négations.Maintenant notre langue est devenue si pauvre que nous n'entendons plus à quel point nous la parlons mal ; je voudrais parfois que nos bonnes gens eussent à rougir de rester incompris en pleine France.Notre foi si ténue a cessé d'être apostolique; d'éminents prélats ont si peu confiance en la grâce qu'ils déconseillent aux universitaires les études à l'étranger, pays de perdition: faut-il s'étonner, dans ces conditions, que la foi se perde sans même avoir à quitter le pays?.Il n'y a pas plusieurs-issues à notre impasse.Cessant un moment de trembler à la pensée du danger, cessant de nous entretenir dans nos traditions en salissant ce qui s'oppose à elles, il faudrait Cité libre 21 considérer quelle action positive peut soutenir nos croyances.Nous voulons témoigner du fait chrétien et français et Amérique.Soit : mais faisons table rase de tout le reste.Il faut soumettre au doute méthodique toutes les catégories politiques que nous a léguées la génération intermédiaire: la stratégie de la résistance n'est plus utile à l'épanouissement de la Cité.Le temps est venu d'emprunter de l'architecte cette discipline qu'il nomme "fonctionnelle", de jeter aux orties les mille préjugés dont le passé encombre le présent, et de bâtir pour l'homme nouveau.Renversons les totems, enfreignons les tabous.Ou mieux, considérons-les comme non-avenus.Froidement, soyons intelligents.Ce qui manque le plus au Canada fiançai.-!, c'est une philosophie positive de l'action.Il la faut penser en entier, En entier, puisque chaque homme transcende les compartiments de la vie en société el c'est toujours lui-même qui agit, qu'il fasse de l'action catholique.ou économique.C'est dire que noire quête ne doit pas reconnaître de domaine réservé, ni de platebande interdite.Tout problème important doit être examiné à nouveau, dans un esprit scientifique.Car c'est bien la science qui nous a manqué, non le cœur."La province de Québec n'a pas d'opinions, elle n'a que des sentiments." Dans les débuts, aucune position ne devra être considérée comme acquise; nos principes devront être interprétés avec vigilance devant chaque fait nouveau, tiare aussi à la complaisance devant nos idées chères: c'est une forme de paresse.Ce but, nous le poursuivrons dans le cadre de cette revue.D'au très touchent déjà aux problèmes religieux el sociaux.Pour ma part je voudrais démontrer (pie la science politique ne doit pas être de la magie.Et pour cela il importe avant tout de décharger notre vocabulaire de son contenu émotif.Nationalisme, autonomie, bilinguisme, cléricalisme, socialisme, centralisation; autant de mois qui nous l'ont bondir d'enthousiasme ou d'indignation, sans raison.* * * Il s.rait grand temps que l'on fasse, par exemple, le procès équitable de l'autonomie.Ce n'est pas une idée, c'est un cri de guerre, ("est un antidote verbal au poison (verbal) de la centralisation.—L'autonomie est bonne parce qu'elle empêche la centralisation, —Mais pourquoi donc faut-il empêcher le centralisation?—Eh dame! cette doctrine néfaste empiète sur l'autonomie.Et ce pendant que nous disons "nan !" à toutes les avances centralisatrices, des forces naissent et se développent, une philosophie et une stratégie s'élaborent dans l'ombre, d'inéluctables nécessités historiques s'imposent, qui braveront comme verre les velléités autonomistes. 22 Cité libre Il n'est nulle part de pouvoir qui ne tende à s'accroître: c'est une loi universelle, et pourquoi Ottawa y dérogerait-il?Ceux qui régissent une partie de nos activités s'imaginent pouvoir gouverner beaucoup plus sagement en contrôlant aussi l'autre partir (arbitrairement déterminée par une constitution faite pour une autre époque).Songez seulement à l'économie de moyens ipii en résulterait, cl à la simplification de l'administration.Mais il v a plu*.De nos jours, la théorie économique et fiscale est unanime à postuler la nécessité de la centralisation.Le plein-emploi de la main d'oeuvre et des ressources est impossible à assurer s;iMs
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