Cité libre., 1 janvier 1962, août - septembre
AOÛT-SEPTEMBRE 1962 L'ÉLECTION DU 18 JUIN , de Picrre-E.Trudeau cl Alice Poznanska) (Des textes de l i«w SOMMAIRE LA DÉMOCRATIE René Rémond LE TOURISME Jean Cimon Des textes de Thérèse Gouin-Décarie, Jean-Guy Yelle, Réginald Boisvert, Gilles Archambault, Louis Cartier, Guy Viau et Yerri Kempf. SOMMAIRE XIIIc année.No 49 Août-septembre 1962 Revue mciuucUo Cogité da rédaction Codirecteurs : Gérard Pelletier Pierre-Elliott Trudeau Secrétaires de la rédaction : Jacques Hébert Jean Pcllcrin Editeur et propriétaire : U Syndicat coopératif d'édition Cité libre Imprimé à Montréal par Pierre Doi Mardi Autorisé comme envoi postal de deuxième classe Ministère des Postes Ottawa Rédaction et administration : 3411.rus Solnt-Donil Montréal lt — VI.9-2228 Service des abonnements : Cité Llbro C.P.10 — Montréal 34 LA.4-3361 Abonnement annuel : 53.50 Abonnement de soutien : $10 Vente au numéro : OiitTlbytlo.Laval 590, boulevard Pis IX Mestrsal — Tél.525-3424 Page I Notes sur la conjoncture politique Pierre-Elliott Trudeau Page 5 Ce fut un < vote blanc » Alice Poznanska Page 7 La démocratie : déclin ou adaptation René Rémond Page 11 Les manuels d'éducation familiale .Thérèse Gouin-Décarie Page 14 Réflexions sur le manque de prêtres Jean-Guy Y elle Page 18 La tactique duplcssistc .Réginald Boisvert Page 19 Maman, est-ce dangereux un intellectuel?Gilles Archambault Page 20 Frères sans rcpcntancc .Louis Cartier Page 23 Une conception nouvelle du tourisme .Jean Cimon Page 29 Léon Bcllcfleur Guy Viau Page 30 Sous le scalpel de Pirandello Yerri Kempf CITÉ LIBRE NOUVELLE SÉRIE A PROPOS DES ÉLECTIONS DU 18 JUIN J962 NOTE SUR LA CONJONCTURE POLITIQUE EPUIS le début de leur histoire jusqu'à nos jours, les Cana- diens français n'avaient guère cru à la démocratie.C'est du moins cette hypothèse qui me permit d'expliquer111 de nombreuses constantes de leur comportement politique depuis la conquête : amoralismc profond, incivisme, méfiance de l'Etat, conservatisme social, esprit de parti mû par des ressorts tantôt nationalistes ct tantôt individualistes, mais rarement idéologiques.Il découlait de cette hypothèse que la première réforme, ct celle sans quoi toutes les autres étaient impossibles, devait être d'instaurer la démocratie.J'en voyais du reste une promesse dans l'action entreprise par les meilleurs de la génération d'après-guerre, en même temps que dans une conjoncture où l'urbanisation accélérée tendait à substituer à la société monolithique d'antan une société industrielle moderne : rejet massif des autorités traditionnelles par les artistes, puis par d'autres intellectuels, apprentissage des instruments démocratiques au sein des mouvements populaires (surtout le syndicalisme), influx abrupt d'influences étrangères largement endiguées pendant la guerre, ct enfin — sur le tard, sur le très tard hélas ! ct seulement à mesure que le manque de personnel clérical rendait impossible la pratique surannée de la suppléance — acceptation de l'idée démocratique par l'Eglise catholique du Québec.Pierre EllioH Trudeau I —UNE HYPOTHÈSE (1) "Réflexions sur la politique au Canada français", Cité libre, décembre 1952, p.53. Pour sa part, Cité libre ne fut pas étrangère à ce processus évolutif, depuis notre premier numéro où nous fixions des buts à notre action politique (".déclencher la crise de conscience politique; faire table rase de toutes nos superstitions; renier nos lamentables logomachies."), jusqu'au numéro d'octobre 1958 alors que nous préconisions l'union des forces démocratiques ("Démocratie d'abord, voilà qui devrait être le cri de ralliement de toutes les forces réformistes dans la Province .les forces politiques réformistes dans cette Province sont trop pauvres pour faire les frais de deux révolutions simultanément : la libérale et la socialiste, sans compter la nationaliste") Or en 1958 justement, alors que l'opinion — même celle qui se croyait éclairée — tenait encore pour bien peu de chose le processus parlementaire,111 il semble que l'électoral canadien-français se préparait à prendre le virage de la démocratie.Les élections fédérales de 1958 ct de 1962, et l'élection provinciale de i960, m'apparaissent comme les prodromes du premier tournant important de notre mentalité politique depuis deux siècles.Mon hypothèse est maintenant que la démocratie vient de naître au Québec et que ses premiers balbutiements furent entendus lors de ces élections.C'est cette hypothèse que je veux ébaucher dans le présent article.Il —UNE ÉBAUCHE Le 31 mars 1958, pour la première fois depuis 1891, le Québec envoya à Ottawa une députation qui n'était pas composée d'une majorité libérale.Les pontifes expliquèrent le revirement en termes de bandwagon ejfcct : l'électoral québécois, qui tache toujours île jouer gagnant, vota pour le parti qui semblait sûr — vu le séisme du 10 juin 1957 — de prendre le pouvoir.Mais on oubliait de considérer la caractéristique de loin la plus importante tle l'élection : pour la première fois de leur histoire, les Canadiens français adhéraient à un parti dont aucun tles principaux dirigeants n'était canadien-français.Mien plus, ils adhéraient à un parti qui passait denuis longtemps (en encore en 1957)"' pour hostile ou du moins indifférent à l'égard tlu Canada français.Plusieurs explications sont possibles à ce changement; mais je crois que la suite de l'histoire nous permet de retenir celle-ci.Les Canadiens français ne croyaient plus que leurs options politiques sur le plan fédéral devaient être déterminées au premier chef par des considérations d'ordre nationa- (2) P.H.Trudeau."Sornc Ohstnclcs to Dcmocracy in Québec" la Mnson Wndc cit.Canadian nualiun (Toronto i960), pp.247-251 surtout.(3) Faut-il rappeler que In stratégie victorieuse des Conservateurs en 1957 fut attribuée à Gordon Churchill qui soutint qu'un parti fédéral pouvait prendre le pouvoir sans l'appui des Canadiens français?liste.Je ne veux pas dire qu'ils tiendraient désot-mais pour négligablcs tous les problèmes d'ordre ethnique, mais qu'ils avaient enfin acquis assez de maturité pour savoir que les solutions dépendaient des réalités démographiques ct économiques, des pressions culturelles ct sociales, plutôt que de l'élection du parti libéral dont l'efficacité sur le plan nationaliste n'était plus depuis longtemps égale à la morgue.L'électorat québécois a senti, en mars 1958, que la conjoncture lui permettait — s'il votait conservateur — de se débarrasser enfin d'une députation que la sécurité avait rendue prétentieuse, tyrannique, retardataire ct incompétente.Les Canadiens français firent ce qu'ils avaient à faire : le parti de Laurier, Lapointc, Saint-Laurent, le parti qui se donnait pour l'unique ct l'inexpugnable champion de la cause canadienne-française, le glorieux parti libéral qui., que .ct dont.fut balancé comme une vieille savate.Le Québec avait enfin appris le premier postulat de toute action démocratique : lorsqu'un gouvernement se prétend irremplaçable, c'est le signe certain qu'il doit être remplacé.Cette règle étant apprise, les Canadiens français la mirent sagement en application le 22 juin J960.En chassant du pouvoir l'ignominieuse Union nationale, les Québécois démontrèrent pour la deuxième fois qu'ils n'entendaient plus respecter les autorités traditionnelles pour la seule raison qu'elles se définissaient comme les défenseurs de la cause canadienne-française.Mais ces élections eurent une signification plus profonde encore.En appuyant un parti qui avait fait sa campagne sur la base de son programme ct en rejetant un parti qui avait fait la sienne sur la base de son passé, le Québec se montrait capable d'exercer une option proprement idéologique.Or ceci aussi était nouveau, car jusqu'alors on avait toujours voté pour une couleur plutôt que pour une idée, sauf évidemment dans les circonstances où le cri de race avait tenu lieu à la fois de couleur ct d'idée.Le Québec avait ainsi appris le deuxième postulat île toute action démocratique : l'enjeu des élections n'est pas le simple remplacement d'une élite par une autre : c'est la substitution d'une idéologie politique (on, plus précisément, d'une technique de gouvernement) à une autre.On peut aussi souligner que les élections de 1960 consacrèrent le triomphe d'une certaine moralité politique sur la corruption ct le crime.Mais cela n'était qu'une conséquence de la nouvelle foi démocratique, ct non un événement autonome.En effet, tant que le peuple n'avait pas cm à la démocratie, il n'avait eu aucune raison d'en respecter l'éthique.(C'est pourquoi, du reste, les lettres pastorales sur l'honnêteté des élections avaient été de la plus parfaite inutilité tant que la même Eglise avait prêché que la souveraineté populaire est une doctrine erronnée.) 2 Le 18 juin 1962, le Québec complétait son abécédaire démocratique.En donnant un quart des voix et un tiers des sièges au Crédit social, le Québec — toujours pour la première fois de son histoire — prouvait que la montée d'un tiers parti, en opposition aux partis traditionnels, était possible.Une fraction importante de l'électoral renchérissait ainsi sur la règle apprise en 1958 (en rejetant toutes les élites politiques traditionnelles) et sur celle de 1960 (en optant pour une idéologie complètement différente), montrant ainsi qu'elle avait compris le troisième postulat de l'action démocratique : à un certain degré de pourissement, le remplacement de l'équipe et de l'idéologie gouvernementales par celles de l'opposition officielle ne suffit plus; il faut innover tout-à-fait.Ce qu'on fit, en faisant implacablement perdre leur dépôt à d'anciens ministres et à de futurs ministrablcs, et en élisant des hommes dont la seule garantie était de sembler sortir tout droit du peuple plutôt que des cadres partisans habituels.Pour toutes ces raisons, j'énonce l'hypothèse que la démocratie vient de naître au Québec : on y considère maintenant que la fonction des élections est de choisir le gouvernement du peuple (1958), pour le peuple (i960) et par le peuple (1962).III —UNE NUANCE Pour simplifier l'exposé, j'ai fuit appel dans les notes qui précèdent à des généralisations dont il me faut maintenant nuancer la principale : quand j'ai écrit "le Québec", "le Canada français" et ainsi de suite, je voulais en réalité parler d'une proportion importante mais indéterminée de l'électoral canadien-français du Québec.Par conséquent il m'est impossible de dire dans quelle mesure la démocratie est née viable, ni quelles sont ses chances de survie.Je sais seulement que les ennemis secrets ou avoués de la démocratie restent nombreux; et qu'à la faveur d'une équivoque ils peuvent redevenir puissants.Il arrive que les démocraties infantiles, pensant chercher une équipe nouvelle d'hommes forts qui les transformera, mettent le totalitarisme au pouvoir.La république île Wci-mar était dans son enfance quand elle porta démocratiquement au pouvoir le candidat Hitler.Cette équivoque est surtout redoutable lorsque souffle un vent nationaliste.J'ai montré dans Cité libre d'avril dernier (p.7) comment, historiquement, la démocratie libérale peut conduire au nationalisme et celui-ci au totalitarisme.Et j'ai plaidé pour que notre nouvelle conscience de l'Etat, au Québec, ne nous fasse pas oublier qu'il y a aussi un Etat à Ottawa, où nous devons jouer un grand rôle.La leçon que je veux tirer de ces réflexions est la suivante : depuis quelques années il se produit une dislocation des forces politiques tradition- nelles, et un réalignement nouveau se prépare; or, si les forces démocratiques et progressives n'entrent pas en action avec une stratégie bien déterminée, elles risquent de se trouver devant un nouveau fait accompli, autoritaire et rétrograde.Depuis juin 1962 notamment, il est clair que la droite québécoise se cherche : les Conservateurs démolis, la machine de l'Union nationale incapable de battre les Libéraux si ce n'est en appuyant les Créditistes, les Séparatistes ignorés par l'elec-torat, les Créditistes tiraillés entre des stratégies opposées mais dont aucune n'est destinée à servir la gauche.Or si la droite se cherche, c'est pour se regrouper.De Real Caouette à Daniel Johnson, le chemin le plus court passe par Gérald Martincau.Et de Jean-Jacques Bertrand à Raymond Barbeau la distance n'est pas grande si on passe chez Jean Drapeau.Or ces sentiers seront bien battus, d'ici l'automne, alors que le maire actuel de Montréal émergera des élections municipales ennobli par la vicloire ou — ce qui n'est guère plausible — libéré par ht défaite pour de plus grandes ambitions.Quant au centre, représenté par les Libéraux, il est à quia.Sur le plan fédéral, il y aura nouvelle élection.Si M.Pearson sort vainqueur en enlevant des sièges aux Conservateurs, il risque d'être aspiré par le vaeuum créé à droite; de toutes façons il aura la pénible obligation de gouverner en période de crise.Et si M.Pearson est battu, le parti libéral passera aux mains de l'aile cynique.D'une façon comme de l'autre, son avenir n'est pas emballant.Sur le plan provincial, on peut en dire tintant : le parti de M.Lesage est divisé entre ceux qui trouvent qu'il ne se pratique plus assez de "bon" patronage et ceux qui trouvent qu'il s'en pratique encore trop; entre ceux qui voient la victoire cré-ditiste comme un avertissement contre le réformisme trop rapide, et ceux qui la voient comme un signe de mécontentement contre la lenteur des réformes.Or chaque camp doit pouvoir trouver quelque centaine de mille électeurs pour lui donner raison.Ce qui veut dire que le parti libéral provincial est mûr pour la division.A gauche, la confusion.Des centaines de militants et cent fois plus d'électeurs qui avaient résolu en 1960 de "donner une chance" au parti libéral, qui — à les voir et à les entendre — n'y croient désormais plus, et qui cherchent ailleurs.C'est ainsi que, dans bien des centres où la Confédération des Syndicats nationaux est forte, les syndiqués ont voté créditistc, faute de mieux."Précisément, dit le Nouveau parti démocratique, pourquoi n'ont-ils pas voté pour nous ?Avec une organisation de fortune, nous avons réussi à doubler le vote obtenu par le P.S.D.au Québec en 1958.Mais cela ne fait toujours pas cinq pour cent du total; pourquoi l'élcctorat n'a-t-il pas vu en nous le seul véritable parti de changement ?" Pourquoi ?je n'en sais trop rien.Sans doute que le cléricalisme continue de récolter les fruits 3 de cent années de semence réactionnaire.'''1 Sans doute aussi que le N.P.D.— parce qu'il n'est pas dirigé par une équipe forte, bien enracinée, et qui sache se servir .de la télévision ! — continue d'apparaître au peuple comme un parti de doctrinaires lointains.Sans doute enfin que trop de N.I'.D.au Québec ont placé leur nationalisme au-dessus de leur socialisme, et veulent apprendre à nos dépens ce qu'est le national-socialisme.IV — UNE ACTION I.a démocratie est donc née au Québec .Mais si la droite se regroupe, si le centre se divise et si ht gauche reste confuse, cette démocratie ne vivra pas longtemps.En pareille conjoncture, n'importe quelle action concertée des forces démocratiques vaut mieux que l'inaction et la désunion.Quand, en 1958 et 1959, ces forées étaient restées divisées, il semblait bien que l'occasion était ratée à jamais.Mais un concours extraordinaire de hasards (la mort de Duplessis et de Sauvé, la faiblesse du (4) La vogue du Créditisme "n'eut rien d'étonnant si l'on considère que les autres théories économiques —¦ libéralisme el socialisme — étaient condamnées d'autorité.Le créditisme comblait ainsi un vacuum idéologique chez.îles esprits plus férus de bonnes intentions que de science économique.Il trouva au sein du clergé des propagandistes ardents.des évêques même furent ébranlés et lo créditisme était en passe de devenir un mouvement politico-religieux de quelque envergure." I*.E.Trudeau, in I.a Crève de l'Amiante (Montréal 1956), p.71.Cabinet Lesage, le phénomène Caoucttc) nous apportent peut-être aujourd'hui une nouvelle grâce et un ultime sursis.Il doit bien exister dans le parti libéral provincial, et principalement au sein de la Fédération, pourtant déjà à demi paralysée, des hommes qui soient prêts à former une faction démocratique et progressive, décidée de s'emparer à court terme du parti ou de l'abandonner en bloc.Et il doit bien y avoir dans le N.P.D.des militants qui attachent plus d'importance à l'avenir de la démocratie québécoise qu'au nom de leur parti.Puis il y a tous les hommes de trente ans qui espéraient attendre un peu avant de faire de la politique, mais qui par ailleurs sont résolus de ne pas passer leur vie assis sur une clôture.Enfin il y a ceux qui doublent le cap de la quarantaine, qui ont fait carrière dans le syndicalisme, le journalisme, l'enseignement, l'administration, et qui disaient chercher seulement la conjoncture propice pour plonger dans la politique.De tout ce monde, il y a possibilité de composer une équipe sérieuse, désintéressée et jouissant de la confiance populaire.Je ne propose pas que ces hommes reprennent des colloques interminables et tourmentés par l'indécision.Mais qu'ils se parlent et qu'ils agissent.Maintenant.Sinon, ils pourront se taire pour bien longtemps.?LE SAVIEZ-VOUS ?MAME-CHANTAL EST SÉPARATISTE N.D.L.K.l.e paragraphe suivant est reproduit textuellement d'un article tle Marie-José Raymond paru dans "La Revue Populaire" du mois d'août 1962 en page 21.* Depuis ce temps je suis une militante du mouvement souverainiste, j'assiste à tous les congrès du R.I.N.et il m'arrive assez fréquemment d'aller danser te twist au « Grand National > avec l'ierre Botirgault.Dans la vie de tous les jours, je m'occupe activement dit recrutement du R.I.N.A titre d'ailleurs tle pure information, je vous signale quelques noms de personnes qui se sont jointes an R.I.N.sous mon influence : Contran, 30 ans, (Jaguar XKE), Maximilien, 27 ans, (l'ors-che-Carrera), Ti-Guy, 17 ans, (CCM trois vitesses).Je vous signale aussi que mon président, Marcel Chaput m'a dédicacé un exemplaire de « Pourquoi je suis Séparatiste >.Inutile de dire que l'essentiel de mes croyances séparatistes y sont contenues.Il serait d'ailleurs assez à propos je crois de mettre ce livre au programme de toutes les écoles primaires de la province.> 4 A PROPOS DES ÉLECTIONS DU 18 JUIN J962 CE FUT UN "VOTE BLANC" Alice Poznanska T ES électeurs de la province de Québec ont voté.Le peuple québécois a offert au parti créditiste une victoire majeure.Autant, toutefois, la poussée créditiste peut surprendre, autant le revirement du vote lui-même n'est pas un phénomène nouveau car, il y a quatre ans à peine, le suffrage populaire s'était exprimé d'une façon semblable en faveur des conservateurs.On a allégué que les créditistes ont fait une propagande habile, qu'ils se sont servis de la télévision, qu'ils ont consacré plus de temps que les autres partis au travail de la propagande électorale.Au moment de la victoire des conservateurs ces arguments ne jouaient guère ct on parla surtout de la caisse électorale et du mécontentement suscité par l'administration des libéraux.Le problème reste donc entier ct il devient important de savoir d'où viennent ces mouvements massifs ct ces revirements en bloc d'une population qui n'est pas parfaitement homogène, ni dans sa pensée, ni dans sa façon d'agir.L'extrême droite a la cote d'amour Tout de suite une impression générale se dégage : les québécois votent "à droite".Il semble que d'une façon systématique, ct contrairement aux autres peuples, ils se méfient de la gauche ct que seuls les intellectuels osent amorcer des mouvements dans ce sens.Attitude d'autant plus difficilement explicable qu'à priori le chômage des dernières années aurait dû orienter les masses des travailleurs vers les partis qui par définition s'occupent activement du bien-être de la classe ouvrière.Or le fait est que les syndiqués eux-mêmes, l'élite en quelque sorte, se sont empressés de voter pour les créditistes, malgré que leurs représentants ont souvent préconisé en Chambre le retour à un capitalisme traditionnel ct périmé.D'une façon générale il peut même paraître que le peuple québécois a été séduit par le programme du crédit social au point d'oublier certaines positions qu'il avait inspirées autrefois."Plus de dollars" Les programmes électoraux sont cependant comme des jolies femmes, on les connaît mal quand on les épouse et on les abandonne sans avoir eu le temps de les connaître davantage.A l'usure, dans la pratique quotidienne, les programmes et les slogans se modifient, en outre, ct s'adaptent aux besoins de l'heure.C'est ainsi que Victor Qticlch disait en Chambre : "Plus la main-d'oeuvre est abondante, plus grande est la productivité virtuelle de la nation." Tandis que Réal Caouette, député du comté de Pontiac, venait d'affirmer la veille : "Je proteste énergiquement et avec véhémence contre le fait que le Gouvernement permette.une immigration qui n'a d'autres résultats que celui d'inquiéter nos familles canadiennes-françaises ct autres de la région.Nous avons des chômeurs dans toutes les villes de la région." Les sondages, ct notamment celui effectué par M.André Laurendeau, ont démontré, par ailleurs, que rares étaient les électeurs qui ont réellement étudié le programme du parti créditiste.La majorité avait retenu surtout qu'il y aurait plus d'argent disponible, "plus de dollars", comme on le disait en toute franchise.Par contre, les gens semblaient ignorer les affirmations qui présagent que les créditistes seraient éventuellement tentés de supprimer les avantages dont la population canadienne jouit à l'heure actuelle.Après tout J.M.Blackmorc avait déjà soutenu en Chambre que : "L'Etat possède, dans le pouvoir qu'il a de créer de l'argent, une source très importante de revenu, une source qui, s'il la met à profit lui permettra, — sans ajouter à l'impôt ni à la dette nationale, — des réalisations beaucoup plus magnifiques que tout ce que les députés ont jamais rêvé aux chapitres des allocations familiales, de la pension de vieillesse, des mesures d'hygiène publique et des mesures d'appui en matière d'instruction publique." En langage clair cela signifie qu'il est infiniment plus intéressant de "faire marcher la planche à billets", que d'essayer d'éviter une inflation galopante dont plusieurs pays ont déjà fait l'amèrc expérience.Il est, en outre, plutôt surprenant de voir le peuple québécois se rallier à une théorie aussi peu orthodoxe.Le solide bon sens de nos cultivateurs résiste vigoureusement en principe aux images d'un paradis terrestre et se méfie des promesses de cet ordre, sans dire que les idées révolutionnaires ne sont pas à la mode.D'autre part nous avons demandé à des ouvriers, choisis au hasard, ce qu'ils pensaient des réformes monétaires.Quelques-uns.tout en admettant volontiers avoir voté créditiste, nous ont affirme entre autre qu'on ne peut pas baser le dollar sur la production puisque la production varie trop souvent ct d'une façon trop imprévisible .5 Les notables Il y a donc lieu de s'étonner de ces divergences apparentes de raisonnement, à moins qu'on n'explique la victoire du crédit social, non pas par la popularité de son programme, mais plutôt par celle des hommes qui l'avaient présenté, l'oint de vue d'autant plus logique que la majorité des députés créditistes se recrute parmi la classe des petits notables de province qui vivent avec les gens de leurs circonscriptions et savent leurs parler mieux que quiconque.Quand on parcourt la liste des candidats on constate, en effet, qu'ils ont certains traits en commun fort susceptibles de rallier les sympathies.Sur un total de 75 personnes, 59 ont cinq enfants et plus, ce qui dans notre province a une importance non négligeable, car une certaine réputation de probité est rattachée, souvent d'ailleurs à juste titre, à ceux qui ont réussi à élever une famille nombreuse.On remarque également que la majorité des candidats créditistes exercent depuis longtemps diverses fonctions d'intérêt local et paroissial, telles que maitre de chapelle, président de la Fédération des oeuvres de charité, membre du Conseil de la ville, ou vicc-président diocésain de la Ligue du Sacré-Coeur.Ce sont en somme des gens non seulement connus, mais dont la renommée est basée surtout sur une activité sociale de bon aloi qui inspire confiance.Dans les biographies élogicuses des candidats figurent des phrases qui illustrent parfaitement le principe de la dite confiance et dont la simplicité même frappe : "Père de trois enfants, bachelier en sciences, très renseigné sur les activités politiques canadiennes et internationales." Ou : "S'est intéressé vivement à l'étude de la Théologie et de la Métaphysique en particulier.Son intérêt et son but en politique se fondent sur une philosophie de la vie." Ou encore : "Père de 16 enfants.Aime assister aux congrès professionnels et aux expositions agricoles.".On sent tout de suite la présence d'une personne sympathique, qu'on rencontre facilement, qui est prête à recevoir n'importe quel électeur et à discuter avec lui des affaires publiques, sinon nationales on internationales, tout nu moins locales.Le peuple de Québec avait démontré aux intellectuels qu'il n'éprouvait aucune envie de se laisser mener par des hommes lointains et quasi irréels, et qu'il désirait envoyer il Ottawa des représentants qui lui étaient vraiment proches.Incontestablement le peuple de Québec a remporté une victoire exceptionnelle.La victoire Pour la première fois dans notre histoire vingt-six députés canadiens-français s'en vont en groupe siéger à Ottawa, membres d'un parti dont le chef officiel cède le pas, en réalité, à un autre, canadien-français également."Honnêtement" les électeurs ont voté pour un parti qui n'avait pas les moyens de les "acheter", et ils ont réussi à avoir une représentation qui peut fort bien jouer au gouvernement fédéral un rôle dans le bon ou le mauvais sens de ce terme.Après tout, les députés créditistes ont le "feu sacré" et le bon vouloir de remplir leur rôle sérieusement, ce qui vaut mieux en principe que l'incapacité apathique de certains de leurs collègues.Il est faux de considérer, en outre, que les créditistes n'ont pas été actifs par le passé aux séances.Bien au contraire, en français ou en anglais, ils ont toujours défendu avec acharnement leurs opinions et souvent même d'une façon parfaitement conforme aux intérêts de leurs districts électoraux, que ça nous plaise ou non ! .'I semblerait donc logique de s'attendre, de la part des représentants du peuple, à une fierté légitime et les journalistes se sont précipités pour en recueillir les échos.On voulait savoir si l'homme de la rue était content et comment il envisageait l'avenir.On lui posa des questions du domaine économique, politique et social.On demanda aussi s'il croyait vraiment, s'il comprenait le programme créditistc et s'il avait confiance.Toutes choses, en somme, qu'on désire divulguer dans les occasions du même genre.Or la réponse fut aussi unanime que le vote et se résumait en peu de mots."Il était temps que ça change" Ouvriers, agriculteurs, citadins et jusqu'aux étudiants de Québec, répondirent tous en choeur : "Il était temps que ça change." Dès lors on pourra dire beaucoup de bien ou beaucoup de mal nu sujet des idées, des agissements, du passé et de l'avenir du crédit social, rien n'effacera l'impression que l'élection elle-même n'avait guère de sens.A quoi sert, en effet, d'octroyer le droit de vote à des gens qui à priori offrent leur confiance à celui qui n'a pas encore été au pouvoir, sans se soucier d'aucune autre considération ?Désormais on pourrait alléguer, par exemple, que si dans quatre ans un parti présentait un programme susceptible d'offrir en prime aux citoyens la lune, les étoiles, ou le champignon de la bombe atomique devenu inoffensif, il aurait des chances de gagner, à condition qu'il soit "à droite" et qu'il expose ses objectifs de manière à agiter devant les masses l'espoir d'un changement.En somme il ne s'agissait pas d'un choix, mais d'un vote blanc, en quelque sorte, qui représente un phénomène bien plus grave que les dangers de la doctrine créditistc ou ceux de n'importe quel autre groupement politique.L'heure de la majorité Le peuple québécois semble avoir démontré qu'il est incapable de savourer sa propre victoire, (suite a la page suivante) 6 LA DEMOCRATIE: DÉCLIN OU ADAPTATION René Rèmond M.René Rémond, qui nous livre ici ses réflexions sur la démocratie contemporaine, est directeur de recherches et d'études à la Fondation Nationale des Sciences politiques et professeur à l'Institut d'Etudes politiques de Paris.Il visite ce mois-ci le Canada, invité comme conférencier par l'Institut Canadien des Affaires publiques.CONTRAIREMENT à ce qu'inclinent à croire des esprits épris de stabilité, la démocratie n'est pas une réalité immuable : sa notion n'est pas définie une fois pour toutes et ses formes historiques sont loin d'avoir épuisé la richesse de scs possibles.Aussi ce qui à des observateurs superficiels apparaît comme une crise où la démocratie risque de sombrer, n'est le plus souvent qu'une étape de son processus d'adaptation.Contestée dès scs origines, sans cesse combattue depuis son apparition, la démocratie a résisté à tous les assauts, au prix de ré-ajustements successifs.La considération îles régimes contemporains, de leurs vicissitudes ct de leurs mutations suggère que nous assistons ù l'une de ces trans- Ce fut un "vote blanc" (suite do la pago prâcôdonfo) qu'il manifeste des tendances à droite, sans toutefois saisir très bien leur portée ct que tout simplement il opte en bloc pour ce qu'il ne connaît pas.Il est évident dès lors que la seule leçon à tirer de cette étrange élection est celle d'un état d'urgence.Car il devient on ne peut plus urgent d'éduquer cette masse surtout au niveau du primaire ct du secondaire.De baser sur le savoir la surprenante solidarité dont clic est capable ct de former les esprits, afin qu'un jour l'homme de la rue soit en mesure de justifier pleinement et logiquement ses préférences.Qu'il puisse, en d'autres termes, s'appuyer sur des réalités tangibles, politiques, sociales et économiques, qu'on n'exprimera pas d'une façon simpliste dans une petite phrase dont l'extrême tragédie n'échappe et ne trompe personne.Phrase qui transposée dans le contexte de l'éducation d'un peuple prendrait toutefois un poids différent et permettrait de présager des victoires dont les électeurs seraient fiers, sachant enfin pourquoi et avec qui ils unissent leurs destinées.formations.C'est la proposition que les pages ci-dessous voudraient développer, en s'inspirant principalement, mais non pas exclusivement, de l'expérience française.Loin d'être en effet, comme une opinion mal informée ou prévenue se l'imagine, la conséquence passagère d'un accident, l'évolution du régime politique français rejoint par plusieurs de scs aspects l'évolution générale de la démocratie en Occident.Déclin du parlementarisme Le trait le plus manifeste, qui s'impose ù l'observation la plus distraite, est assurément le déclin dans les institutions ct le discrédit dans les esprits de la démocratie parlementaire classique.Depuis plus d'un siècle le fonctionnement de la démocratie reposait dans les Etats de l'Europe occidentale sur quelques postulats simples ct fondamentaux : la participation des citoyens à l'exercice du pouvoir par l'intermédiaire de représentants élus; l'élection de ces représentants, indépendamment de toute appartenance à quelque groupement que ce soit, professionnel, social, ou autre, parmi les candidats présentés ou approuvés par des partis politiques.Dans la pratique les assemblées parlementaires avaient peu à peu attiré à elles la réalité du pouvoir ct ce déplacement de la décision de l'exécutif vers le législatif ct des chambres hautes vers les chambres basses apparaissait aux contemporains comme la consécration ct l'aboutissement ultime de la marche séculaire des sociétés vers la démocratie.Or, depuis plusieurs décennies, ce système de démocratie donne des signes d'essoufflement de plus en plus évidents.La réalité correspond de moins en moins à ce schéma idéal, même dans les pays qui semblent avoir le plus fidèlement conservé les institutions traditionnelles de la démocratie.Ainsi en Grande-Bretagne qui passe à juste titre pour le berceau de la démocratie parlementaire, le Parlement a perdu aujourd'hui la plupart de scs attributions : les apparences sont sauves ct peuvent encore cn- 7 trctcnir l'illusion, mais les Communes ne sont plus qu'une chambre d'enregistrement : les décisions essentielles ne sont plus prises en son sein.C'est ce déplacement du pouvoir qui permettait naguère à Georges Vedel d'esquisser une nouvelle classification des régimes politiques et de ranger, au grand scandale des esprits respectueux des formes et prisonniers de leurs habitudes d'esprit, le régime britannique dans la même catégorie que le régime soviétique : dans l'un ct l'autre la réalité du pouvoir n'appartient-elle pas également au parti vainqueur ?La seule différence, qui n'est pas mince, étant qu'ici la victoire du parti est provisoire, constamment révocable tandis qu'en Russie le peuple n'a pas le moyen de désavouer l'équipe dirigeante.Mais ces nuances observées, il reste que le déclin tle la démocratie représentative telle qu'elle s'est constituée au XIXème siècle est aujourd'hui patent et quasi-universel.Les causes A ce déclin concourent plusieurs ordres de causes.Les unes sont purement techniques : ainsi l'extension continue du rôle de la puissance publique est-elle directement responsable de l'engorgement qui empêche les assemblées d'examiner à loisir les projets qui leur sont soumis; de même le gonflement prodigieux du volume budgétaire interdit-il d'appliquer à l'examen des dépenses publiques les règles progressivement mises au point par les chambres tlu I9ômc siècle el qui assuraient un contrôle efficace de la représenta-lion sur la conduite des affaires et le fonctionnement de l'administration.Nécessité faisant loi, les assemblées sont obligées de voter des textes bâclés, ou de s'en remettre aux gouvernements.Simultanément.îles causes proprement politiques ont agi dans le même sens : les lenteurs inhérentes à la pratique de la démocratie parlementaire n'avaient que des inconvénients limités tant que les Etats vivaient relativement isolés, à l'abri des influences ou des menaces extérieures.Mais quel pays peu aujourd'hui s'en estimer préservé ?Plus aucun ne vit isolé; les périls extérieurs, les difficultés internes posent constamment des problèmes dont l'urgence ne tolère plus les délais qu'impose inévitablement le dialogue entre le gouvernement et le Parlement.Force est doue au gouvernement de prendre les initiatives qu'exige la situation, au Parlement de lui faire confiance et aux citoyens de s'en remettre à ceux qui détiennent la responsabilité du pouvoir.La conscience de celte inaptitude des institutions représentatives à apporter aux questions posées par l'événement une réponse rapide, adaptée, efficace, est pour beaucoup dans la désaffection que l'opinion a témoignée au régime parlementaire.Ce facteur psychologique n'est pas la moindre cause du déclin du système : en politique les faits d'opinion ont une importance au moins écale à celle des données objectives.Perdant confiance dans la vertu du régime parle- mentaire, l'opinion, sans s'en aviser, lui retire effectivement le principal ressort de son efficacité.Ainsi causes objectives ct causes subjectives s'u-nisscnt-elles pour précipiter le déclin d'un système de gouvernement qui s'est confondu pour des générations avec la démocratie même.Prodromes d'une évolution Le recul des institutions représentatives n'est grave pour l'avenir de la démocratie que dans la mesure où le régime parlementaire serait la seule forme concevable de démocratie libérale.C'est ce que l'opinion commune, naturellement portée à juger des rapports de droit sur les situations de fait et à ériger en règle générale des expériences contingentes, tend à penser : et partisans comme adversaires de la démocratie identifient le sort de la démocratie à la défense du parlementarisme.Mais le régime parlementaire n'enferme pas toutes les possibilités de l'idée démocratique : la forme parlementaire peut même d'aventure coexister avec d'autres formes.Ainsi ce déclin général du parlementarisme, que tout démocrate devrait déplorer sans réserves si le sort de la démocratie y était attaché pour le meilleur ct pour le pire, prend-il une tout autre signification s'il n'apparaît plus que comme un avatar de la démocratie.Précisément il y a lieu de penser que le recul des institutions représentatives traditionnelles est dû au moins autant à l'apparition encore hésitante d'autres formes de la démocratie qu'à un retour offensif des systèmes ennemis de la démocratie.Sous les phénomènes majeurs de la vie politique contemporaine un examen un peu attentif discerne les prodromes d'une évolution démocratique qui se dessine en deux directions distinctes.Il y a d'abord ce qu'on appelle la personnalisation du pouvoir.Il n'est pas nécessaire de souligner que le phénomène est universel ct affecte à peu près tous les systèmes politiques, sans acception d'idéologies et sans distinction dans le niveau de développement, de la Grande-Bretagne à l'Union soviétique et de l'Amérique latine aux nouveaux Etats d'Afrique.Le Irait est du reste peut-être moins caractéristique de notre temps qu'on a tendance à se l'imaginer, et quiconque a réfléchi à la vie des sociétés politiques dans le temps est conduit à se demander si cette personnalisation n'est pas une constante historique ct ne répond pas à une nécessité autant psychologique que politique du gouvernement de grands ensembles organisés.A ce compte, le développement du prestiee personnel des chefs d'Etat ou des leaders politiques apparaîtrait moins nettement comme une défaite de la démocratie.Les démocrates ont.il est vrai, longtemps tenu le pouvoir personnel pour le principe directement contraire, dans le temps où précisément le système parlementaire constituait le dernier mot de la démocratie.Mais il convient de se souvenir que longtemps aussi deux conceptions de la démocra- 8 tic se sont affrontées dont l'une n'excluait pas une autorité concentrée, directement investie par le peuple, et ne pardonnait pas au parlementarisme ses antécédents oligarchiques.Démocratie directe Surtout, il faut bien voir que les données du problème sont aujourd'hui profondément modifiées du fait des innovations techniques : c'est un des points où interfèrent le plus visiblement facteurs techniques et phénomènes politiques.Nous voulons parler des nouveaux moyens de communication.Pour les pères de la démocratie, la démocratie directe était l'idéal, mais irréalisable dans un grand pays du fait de la distance, du nombre, de la dispersion dans l'espace, des délais des transmissions : les principes devaient céder à la force des choses.Dans l'impossibilité d'instaurer un dialogue direct, instantané et permanent entre le peuple souverain et les détenteurs du pouvoir, la démocratie représentative s'imposait comme un pis-aller.Or voici que soudain le progrès des communications, par la vertu de quelques inventions, la diffusion de la radio, l'apparition surtout de la télévision, rend théoriquement possible en notre temps ce que les philosophes politiques tenaient traditionnellement pour irréalisable: la pratique courante de la démocratie directe à l'échelle d'une grande nation.Les gouvernants ont désormais la faculté tle s'adresser simultanément à l'ensemble des citoyens.Dans l'ordre politique l'opacité ordinaire des rapports sociaux cède brusquement du terrain.Dès lors, le régime représentatif ne perd-il pas sa principale raison d'être, celle même qui avait motivé son apparition ?Conçu initialement comme un substitut de la démocratie directe, le jour où celle-ci paraît réalisable, ne doit-il pas s'effacer ?Telle est sans doute la signification profonde, même si elle n'est pas toujours consciente chez les intéressés, du recours de plus en plus fréquent aux procédés qui établissent un contact direct entre gouvernants et gouvernés : allocutions radiotélévisées, déplacements officiels, appels et consultations de l'opinion publique.Une règle aussi impérieuse que si elle avait été consignée dans la Constitution interdisait en France aux chefs de gouvernement d'entrer en rapports avec le pays autrement que par le truchement de l'assemblée du haut de la tribune parlementaire; une seule dérogation était tolérée en faveur des discours qui marquaient de temps à autre la fin des banquets politiques.Aucun Président du Conseil n'aurait osé transgresser ce principe qui trouvait sa justification dans une conception strictement parlementaire de la démocratie.Et pourtant, à la réflexion, comment soutenir qu'un appel direct au pays sans passer par le canal de ses représentants élus est nécessairement antidémocratique ?De même pour la pratique du référendum : de fâcheux précédents ont pu la colorer d'une réputation plébiscitaire et cette hypothèque l'a longtemps obérée aux yeux des démocrates convaincus.Cependant, et sans même faire référence à l'expérience de nations indiscutablement démocratiques qui, tels la Suisse ou certains Etats américains, en usent habituellement, en vertu de quel a priori dénoncer comme antidémocratique le procédé qui consiste à faire juge le peuple souverain ?Il n'est donc pas totalement absurde de considérer le développement de ces rapports directs, l'entrée dans les moeurs du référendum, comme autant de possibilités nouvelles offertes à la démocratie, comme les étapes virtuelles d'un développement nouveau de l'idée et de la réalité démocratiques.Cette interprétation ne vise pas à présenter comme intrinsèquement démocratiques toutes les pratiques de la Vème république : on peut refuser de confondre référendum et plébiscite sans méconnaître les risques de déviation autoritaire que comporte cette forme de démocratie, mais n'est-ce pas le lot de toutes les formes de démocratie, la parlementaire aussi bien que les autres, que d'être susceptibles de déformations et de détournements ?Pour que ces procédés nouveaux réalisent leurs vitualités démocratiques, il faut un concours de conditions qui ne les accompagnent pas nécessairement : une éducation île l'opinion publique, le respect sincère de la volonté populaire par les dirigeants, tout un ensemble de données intellectuelles et morales.Mais cette dépendance de facteurs éthiques et idéologiques était déjà le fait de la démocratie classique.Néanmoins cette forme nouvelle de démocratie directe ne résout! pns miraculeusement tous les problèmes posés aux sociétés modernes, ni ne suffit pas à instaurer d'emblée une authentique démocratie.Elle doit se combiner avec d'autres formes; en premier lieu la démocratie représentative qu'elle ne saurait prétendre à supplanter complètement.S'il est souhaitable que l'ensemble du pays soit de plus en plus consulté directement sur les options fondamentales, celles qui engagent l'avenir du pays et qui impliquent des choix éthiques, cette consultation n'est pas praticable, en dépit des nouveaux moyens de communication, dans l'exercice ordinaire des responsabilités politiques pour le vote de la loi, la discussion budgétaire, le choix des moyens destinés à mettre en oeuvre les décisions capitales.Or il ne serait pas conforme à la démocratie que les dirigeants soient entièrement laissés à eux-mêmes pour ces tâches : un contrôle est indispensable que seules des assemblées représentatives peuvent exercer continûment.L'expérience prouve du reste que la qualité des textes élaborés gagna généralement à ce qu'ils aient été discutés par des assemblées relativement nombreuses.L'homo politlcus Démocratie représentative et démocratie directe doivent encore compter avec une troisième forme de la démocratie, pour laquelle même un nom est difficile à proposer, car clic en est encore à cher- 9 cher ses moyens d'expression : une forme de rapports qui associe effectivement à la délibéra-tion et à l'exercice des responsabilités les représentants des multiples groupements dont se compose une nation.Les parlementaires ne représentent en effet qu'un aspect de l'individu : le citoyen, abstraction faite de ses activités, de ses engagements et des communautés de tous ordres auxquels il appartient.Mais l'homme n'est pas seulement homo politicus dans cette acception restreinte : chacun est membre, plus ou moins actif, d'une pluralité de groupements, familial, professionnel, économique, syndical, culturel, confessionnel, idéologique.Il advient qu'il découvre son appartenance à la société globale par le biais de son insertion dans ces sociétés plus limitées.Or il ne se sent pas toujours représenté dans les divers aspects de son existence par le député qu'il a choisi sur la liste proposé par un parti politique.D'autre part ces groupements ne sont pas davantage représentés : or non seulement ils ont droit de se faire entendre pour tout ce qui les concerne, mais il est même de l'intérêt de la liberté qu'ils puissent le faire librement et ouvertement; l'expérience prouve assez que les forces qui se voient refuser le moyen de s'exprimer à visage découvert parviennent toujours à le faire par des voies détournées, que ce soit la pression occulte des intérêts économiques ou le terrorisme des minorités opprimées.De surcroît, de la diversité de ces groupements la communauté nationale tire une part de sa vitalité.Sur ce point l'évolution des esprits depuis un siècle a décrit un revirement presque complet : l'orthodoxie de la démocratie ignorait jadis tout ce qui pouvait s'interposer entre l'individu-citoycn et la puissance publique dépositaire de l'autorité; les groupements de tous ordres étaient dénoncés comme les suppôts de la réaction, les ennemis-nés de l'Etat et les plus dangereux adversaires de la liberté individuelle.De fait les conservateurs, les cléricaux, les aristocrates étaient généralement les défenseurs attitrés des corps intermédiaires.L'idée de démocratie avait partie liée avec une conception exclusive de l'unité nationale où il n'y avait pas de place pour les communautés, naturelles ou autres.La situation est aujourd'hui bien différente : sans doute parce que dans l'intervalle les rapports se sont modifiés, que les animateurs des corps intermédiaires ont cessé de se recruter principalement chez les adversaires irréductibles de la démocratie, et aussi parce que la sociologie même de ces groupements s'est profondément transformée avec la croissance du syndicalisme; toujours est-il que les préventions des démocrates sont partiellement tombées.Le pluralisme ne semble plus incompatible avec une authentique démocratie.Et la question se pose de la représentation de ce pluralisme : comment assurer une participation organique, institutionnelle, de ces groupements divers à l'exercice du pouvoir et de la responsabilité politique ?Pour établir un contact organique D'où l'idée, émise par quelques-uns et accueillie favorablement par de nombreux esprits, de substituer les dirigeants de ces groupements aux parlementaires traditionnels : on ferait l'économie d'une double représentation, on préviendrait les possibles compétitions entre elles, l'ouvrier ou le paysan, le militant familial se sentirait davantage associé et engagé.Ainsi serait instauré un contact organique entre l'Etat et la société.A côté des avantages appréciables que comporte une solution de ce type, on pressent les dangers qu'elle recèle et les objections qu'elle soulève.Ces intermédiaires qui disposent d'une autorité incontestable et d'un prestige souvent supérieur à ceux des parlementaires décriés, les tirent de leur compétence dans un domaine bien défini et de leurs liens avec un groupe particulier : à quel titre pourraient-ils prendre des décisions relatives à des problèmes étrangers à leur compétence et concernant d'autres catégories de citoyens que ceux dont Us sont les mandataires ?Or les choix politiques sont toujours des options globales.Comment les représentants d'intérêts particuliers, de points de vue partiels passeraient-ils à la conception de l'intérêt général ?Le problème n'en est pas moins posé et c'est probablement l'un des plus graves qu'ait à résoudre la démocratie de demain : même si elle ne confie pas aux délégués des corps intermédiaires la responsabilité des choix fondamentaux, elle devra trouver les moyens institutionnels et pratiques de les associer ordinairement à la délibération et it l'exécution, sans quoi la démocratie risque de n'apparaître aux citoyens que comme un simulacre.Toutes les notions fondamentales sur lesquelles repose notre système politique occidental, participation, représentation, responsabilité, sont à réinventer en fonction de l'extension du politique et du mouvement des esprits.Trois formes, au moins, de démocratie se trouvent ainsi à coexister h des degrés inégaux dans la pratique de nos sociétés : démocratie représentative classique, démocratie directe et démocratie de participation par le biais de corps intermédiaires.Rien d'étonnant ù ce que cette juxtaposition engendre quelque confusion, d'autant qu'elle bouleverse passablement les positions traditionnelles et les idées reçues.Mais il y a gros à parier que la démocratie de demain s'élaborera empiriquement au travers de cet cnc.evêtrcmcnt et qu'elle empruntera, pour en faire une combinaison originale, des éléments à chacun de ces trois systèmes que les passions se plaisent ù opposer.Ainsi se vérifiera une fois de plus que la démocratie est à la fois une idée neuve et une création continue.?10 LES MANUELS D'ÉDUCATION FAMILIALE .UNE FUMISTERIE ?Thérèse Gouin-Décar/e IL existe, au niveau de la lOièmc année, deux manuels obligatoires d'éducation familiale : le premier, destiné aux garçons, a pour auteur Marcel Clément (Education familiale du jeune homme, Editions du Pélican, 1960), le second, destiné aux filles, indique comme auteur Marthe Saint-Pierre (Education familiale de la jeune fille, Editions du Pélican, 1961).Ces deux volumes ont évidemment reçu l'approbation du Comité catholique du Conseil de l'instruction publique, le premier en 1960 ct le second, lors d'une séance du Comité, le 22 février 1961.Comme on le voit, il ne s'agit pas de manuels périmés, sur le point d'être remplacés ct que seule une lenteur administrative, inévitable, maintient encore entre les mains de nos adolescents.Non, il s'agit de publications récentes ct, en conséquence, on peut croire que ces manuels rencontrent les exigences actuelles du Département : on ne peut imaginer que le Comité catholique1'1, en cette époque où les manuels scolaires subissent l'assaut répété de critiques venues de milieux très divers12', approuverait un manuel qui ne rencontrerait pas pleinement scs normes académiques, esthétiques et morales .Le seul fait que l'Education familiale de la jeune fille remplace un manuel déjà ancien, témoigne d'ailleurs d'une volonté de progrès.Le manuel que l'on vient (enfin !) d'abandonner avait de quoi faire frémir toute mère de famille ayant eu le malheur de mettre des filles au monde.Sans doute, un jour, des sociologues, des psychologues et des moralistes se pcnchcront-ils sur quelques-uns de scs textes pour reconstituer l'image que l'on se faisait de la femme, au Québec, en cette première moitié du 20ômc siècle.(1) Nous savons bien que les décisions réelles ne se prennent pas au niveau du Comité catholique: mois tant que nous verrons apparaître à l'intérieur des manuels : "Approuvé par le Comité catholique, etc., etc." ct tant que ne seront pas mieux connus du public les noms (et diplômes) des membres des sous-commissions d'études des manuels, nous continuerons à lui en attribuer la pleine responsabilité.(2) Voir à ce sujet, les nombreux mémoires soumis h la Commission Parent, qui soulignent les lacunes des manuels en usage et le récent volume de Michel et Solange Chalvin qui fait rire et.pleurer.(Comment on abrutit nos enfants, Editions du Jour, 1962).Dans le genre, op.pouvait difficilement faire pire; a-t-on fait beaucoup mieux en approuvant les deux nouveaux manuels mentionnés plus haut?Je n'arrive pas ici à partager l'enthousiasme du Père Emile Lcgault, qui a préfacé le premier manuel, si ce n'est sur les quelques points qui suivent et qui, je le reconnais, ne sont pas sans importance.La langue est correcte, la présentation (à l'exception des dessins) généralement bonne, le texte aéré, de lecture facile.Mais que dit ce texte ?car c'est là où le problème se pose ct il constitue, il faut l'avouer, un problème très particulier.Le volume de Marcel Clément est destiné à des garçons de 16-17 ans.11 repose tout entier sur le principe suivant : "Avant tout, il faut rappeler — ce que les jeunes gens ont toujours tendance à oublier — qu'il y a une trùs grande différence entre la psychologie féminine ct la psychologie masculine." (p.52); ce principe justifie parfaitement les chapitres VIII : L'évolution affective de la jeune fille expliquée au jeune homme ct, IX : Psychologie de la jeune fille expliquée au jeune homme.Le même principe explique qu'il y ait deux manuels distincts, car s'il existe une très grande différence entre la psychologie masculine ct la psychologie féminine, on conçoit aisément qu'il existe une très grande différence entre l'éducation familiale de l'un ct de l'autre.La spécificité des manuels étant admise, on ne s'étonnera donc pas de trouver, dans le volume de Marthe Saint-Pierre, les deux chapitres suivants : VIII : L'évolution affective du jeune homme expliquée à la jeune fille ct IX : Psychologie du jeune homme expliquée à la jeune fille.Et l'on peut s'attendre, en abordant ces chapitres, à des textes pleins de nuances où, par exemple, la psychologie féminine sera présentée aux garçons de façon toute autre que dans le manuel destiné nux filles puisqu'il s'agit, dans ce dernier, de les obliger à faire une réflexion personnelle sur elles-mêmes .Oui, mais voilà, l'attente des lecteurs n'est pas comblée.En dépit des titres de chapitres, L'évolution affective de la jeune fille expliquée au jeune homme (Clément, p.52) ressemble étrangement à L'évolution affective de la jeune fille dans le manuel destiné à celle-ci (Saint-Pierre, p.35).Oh, sans doute, le texte n'est pas absolument le même, comme en témoigne la lecture parallèle des premières lignes décrivant l'évolution génétique de la fille : II Les trois âges de l'enfance Ainsi s'vxpl'uiuc l'évolution affective tle la jeune fille au cours des trois âges tle l'enfance, Avant trente mois, comme tums favons indiqué, on ne discerne que peu de différente entre le garçon et la fille.Après trots ans, la petite fille lorsqu'elle est restée seule jusque lu et qu'elle doit partager l'affection de ses parents avec le nouveau-né manifeste parftus des pointes de jattnisie, multipliant soudain les sottises, fins normalement elle sait devenir une minuscule maman, pleine de prévenances .(M.Clément, p.52-53) Les trois étapes de l'enfance Première étape ; A vaut trente mois, il existe peu de différence entre la fille et le garçtm.Après trois ans, la petite fille, lorsqu'elle est restée seule jusque-là, accepte parfois difficilement un cadet.Elle sent l'affection de ses parents se diviser et en convoite la plus grt)sse part, situai la totalité.Il peut donc lui arriver d'être jalouse, ce qui lu conduit à multiplier les sottises.Bientôt, ce passage pénible accepté, elle deviendra une minus-t ule maman, pleine de prévenances pour le bébé qui l'attire déjà.(M.Saint-Pierre, p.36) Le reste du chapitre est à l'avenant.On a parfois la coquetterie de modifier iei, un mot, là, la typographie : on substitue des minuscules à îles majuscules, des italiques aux caractères romains; on met "clic" à la place de "il", on laisse tomber des questions en fin de chapitre, mais habituellement, on ne prend même pas cette peine : Aussi, lorsqu'il se marie, le jeune homme doit prendre conscience que la plénitude de la vocation de sa femme n'est pas d'être épouse d'un cette, et mère de l'autre.C'est en même temps pour devenir mère (1°) et pour devenir épouse (2 ) que la femme se marie.C'est en même temps pour ses enfants (I*) et le père (2°) de ses enfants que la femme doit vivre.Su maternité, c'est évident, n'est pas en dehors de sa vocation d'épouse puisqu'elle en est le fruit normal.Sous ce rapport la paternité et la maternité réalise n t la pic m i 11 ii le de la joie des époux 1 (M.Clément, p.56) Aussi, lorsqu'elle se marie, la jeune fille doit prendre conscience que la plénitude de sa vocation de femme n'est pas d'être épouse d'un côté, et mère tle l'autre.C'est en même temps pour devenir mère et pour devenir épouse que la femme se marie.C'est en même temps pour ses enfants et pour le père de ses enfants que lu femme doit vivre.Sa maternité, c'est évident, n'est pas en dehors de sa vocation d'épouse puisqu'elle en est le fruit normal.Sous ce rapport, la paternité et la maternité réalisent la plénitude de la joîc des époux.(M.Saint-Pierre, p.39) A notre connaissance, Mademoiselle Saint-Pierre ne cite ses sources qu'une seule fois et de façon incomplète (Cbap.VIII, p.48): il n'y a pas de guillemets tle sorte que nous ignorons ce qui est attribuable à M.Clément.Veut-on nous laisser croire que seul ce chapitre lui est dû ?Pourquoi ne pas nous indiquer en renvoyant, non seulement à l'auteur, mais à l'oeuvre elle-même.d'où ce chapitre est tiré ?Mademoiselle Saint-Pierre cite bien deux volumes de M.Clément dans sa bibliographie, niais il n'y est pas question d'Education familiale du jeune homme.Notre étonnement d'ailleurs ne s'arrête pas là.La lecture simultanée des deux manuels provoque la même impression que L'année dernière à Ma-rienbad : il naît un curieux sentiment de "déjà vu", mais où ?"dans celui-ci ?" "dans celui-là ?" "tiens, j'ai déjà lu ça ." "l'ai-je lu ?" .En fait, en dépit de quelques pages entièrement différentes, les deux volumes sont identiques dans leur quasi-totalité.Certains chapitres existent dans l'un et ne se retrouvent pas dans l'autre, mais iei il faut se méfier, car Le jeune homme et les richesses de l'univers (Clément, p.7) correspond admirablement à La jeune fille au seuil de la vie (Saint-Pierre, p.12), à quelques variantes près qui raviront la femme professionnelle qui ose trouver la vie belle (6 péché!) Le monde n'est plus hostile, il est au contraire dominé, organisé pour le service, le confort et l'agré-ment.Donc te jeune homme n'u plus à lutter de la même façon.Il a encore des difficultés, mais U a parfois moins de courage pour les aborder courageusement, virilement .Il cherche parfois à s'évader dans le sentimentalisme, la vie facile, des plaisirs superficiels .(St.Clément, p.10) Le monde n'est plus hostile mais organisé.La jeune fille n'a plus à lutter de la même façon qu'autrefois.La tentation de trouver ce monde trop ù son gré et oublier l'autre, de trouver la vie belle et de ne point se résigner ù vieillir puis à mourir redouble d'intensité.La femme s'évade dans le flirt, la coquetterie ttu dans la poursuite de salaires transformés en plaisirs souvent dangereux ou coupables.(M.Saint-Pierre, p.13-14) (3) Les chiffres sont de nous.Comme elle est significative celte inversion génétique : dans notre contexte, la mère précède toujours sur l'épouse.Certains chapitres cependant n'existent que dans l'un des manuels, tels : La préparation économique en vue du rôle familial (Clément, p.102), Le travail féminin et ses répercussions sur le mariage (Saint-Pierre, p.99).Est-il nécessaire d'ajouter que dans ce dernier chapitre, l'auteur se montre peu tendre pour le travail féminin ?Les nuances que l'on trouve dans les encycliques disparaissent ici.Comment pourrait-il en être autrement quand on réduit le travail de la femme aux motifs suivants : **!—Aider les parents déjà chargés de frais d'études occasionnés par de jeunes enfants."2 — Préparer son avenir en mettant de côte de quoi pourvoir à une partie des besoins du futur ménage."3 — Assurer son avenir en cas de célibat involontaire."4 — Vouloir dépasser en ressources ses compagnes et briller parmi les jeunes filles les plus intelligentes de la paroisse."5 — Avoir une raison de sortir de chez soi où l'on s'ennuie.12 "6 — Dépenser largement pour ses plaisirs ct sa toilette sans avoir besoin de rendre des comptes ou de demander de l'argent à ses parents."7 — Conquérir une indépendance complète favorisant l'émancipation de la vie."Tous ces motifs n'ont pas la même valeur.Les trois premiers sont les seuls raisonnables, encore qu'ils se mélangent souvent plus ou moins subtilement aux autres." (M.Saint-Pierre, p.99) Voici ce qu'ailleurs, dans ce même chapitre, on peut lire : ".les femmes incapables d'un grand amour et dépourvues d'esprit de devoir auront avantage à modérer leurs ambitions professionnelles ou mieux encore à faire d'une bonne préparation à la tenue d'un foyer, le plus clair de leur vie professionnelle." (p.101) ou encore : "Toutes les jeunes filles ne sont pas obligées de travailler.(.) .Ces jeunes filles ont tort d'envisager une profession dont elles n'ont aucun besoin.Par contre, si elles ont peur de s'ennuyer, elles peuvent se préparer à leur tâche d'épouse et de mère de famille.Nombreux sont les cours qui assurent une excellente préparation familiale."Si ces occupations ne suffisent pas, les oeuvres de paroisse ct les oeuvres de miséricorde ont grand besoin des jeunes filles sans profession." (p.102-103) Il est pourtant des parents chrétiens qui se font un devoir strict de donner à leur fille la possibilité de servir, à l'intérieur d'une profession, selon les dons qu'elle a reçus de Dieu.La parabole des talents ne vaudrait-elle que pour les hommes ?Mais il faudrait un autre article pour dénoncer la mentalité étroite, moralisatrice ct dualiste'41 qui sous-tend maints passages de ces manuels.Ici les omissions sont des plus révélatrices.Ainsi dans le chapitre XXIII, sur Le rôle de l'union parentale dans la formation des enfants (M.Clément, p.156), il n'est question que de trois unions, 1) l'union spirituelle, 2) l'unité morale ct 3) l'union intellectuelle des parents.Le "ils seront une seule chair" ne semble jouer aucun rôle dans l'éducation des enfants ! Sans doute, dans des pages précédentes, l'auteur a pu écrire, après une belle mise en garde : "Dans le mariage, il n'y a aucune contradiction, aucun conflit entre la pureté de l'âme ct du coeur ct l'union physique des époux", (M.Clément, p.82).Mais, à aucun moment, cette union physique n'est valorisée; plus (4) Voir Jean Le Moyne, Convergences, p.55 : "Hérésie fondamentale, névrose planétaire, le courant dualiste est universel, ct il est presque impossible d'échapper à sa souillure.Le dualisme comporte invariablement une attitude défectueuse devant la matière ct la chair qui les Jugent.En effet, il dérive du mystère de la chute originelle ct correspond à une dissociation de la totalité temporelle, la tentative lucifcricnnc visant la jonction ontologique de la matière ct de l'esprit: l'homme, lieu de leur union substantielle ct instrument de la future assomption de la matière".loin, on peut même lire ce texte extraordinaire à propos du jeune homme qui, après plusieurs mois de mariage, commence à s'ennuyer auprès de son épouse : "La cause ?Il n'a pas avec elle une véritable INTIMITE.Oh, sans doute, il y a entre eux l'intimité de la tendresse, l'intimité physique .mais justement, ils ont réduit leur mariage à cette intimité là .Résultat : ils s'ennuient." (p.117).Tout ceci pour démontrer la nécessité de l'intimité des âmes.Le spirituel ne semble à l'aise qu'à condition de détruire le charnel.Il n'est question nulle part d'aspects fondamentaux des psychosexualités masculine et féminine; or ces aspects (il ne s'agit pas ici d'une initiation sexuelle qui n'a évidemment pns sa place dans un manuel), n'en déplaise à Monsieur Clément, restent essentiels à toute saine et sainte éducation familiale.Et il faudrait un troisième article pour dénoncer les innombrables erreurs psychologiques qui parsèment le texte.Les auteurs (mais peut-on parler des auteurs?) semblent tout ignorer des données scientifiques récentes (ct anciennes) de la psychologie différentielle.'5' Il est possible de substituer "elle" à "il" un peu n'importe où quand on n'écrit que des banalités; ce petit jeu est impossible dans un exposé rigoureux où ce que l'on dit du jeune homme ou de la jeune fille leur est véritablement spécifique.Je sais que, de façon générale, il est impossible de remettre entre les mains d'adolescents un ouvrage hautement technique mais, par contre, les oeuvres de vulgarisation ne sont valables qu'à condition de reposer sur des connaissances scientifiques étendues.II ne s'agit pas de vulgariser ce qui est déjà populaire mais de transmettre des données complexes dans un langage simple.La bibliographie, à elle seule, suffit d'ailleurs à nous renseigner sur le niveau de ces manuels : à l'exception de quelques noms, aucun des auteurs cités n'a de statut dans le domaine de la psychologie ou de la pédagogie.Le but initial de cet article n'était cependant pas de souligner les lacunes par trop apparentes de ces deux volumes, mais de poser des questions ct d'en espérer des réponses .Se peut-il que les seuls dupes, dans cette affaire, soient nos fils ct nos filles ?Est-il possible que Marthe Saint-Pierre ait si largement copié Marcel Clément sans que leur éditeur commun ne s'en soit rendu (suite a la pago luivanfo) (5) A propos de l'intuition plus marquée chez.In femme que chez l'homme, M.Clément écrit : "L'Ecriture atteste cette manière propre de In psychologie féminine.Pilote, lors du procès de Jésus, cherchait à se faire une idée de Celui qui était en butte a la haine du Sanhédrin.Mais sn femme elle, porte un jugement immédiat : "Ne le mêle point Un public houleux, infime — 10 à 20 spectateurs ne restant pas tous jusqu'à la fin de la représentation — et une critique bouchée, hargneuse .Nous autres qui aimions ça nous passions pour des détraqués quand ce n'est pour des snobs ! Et voici, à peine dix ans plus tard, les mêmes pièces reçues, acceptées, applaudies comme s'il s'agissait de textes classiques.Lors d'une reprise parisienne, Marcabru parlait dans le journal « Arts » d'un nouveau Labiche, et c'est bien devant du Labiche que peut se croire le public de l'Estérel où l'équipe de Mme Françoise Bert remporte son second triomphe estival.Dans une jolie cage, les ineffables perroquets de l'oiseleur de l'Absurde récitent « La leçon » pour la plus grande joie des spectateurs.Puis c'est au tour de la « Cantatrice chauve » de déchaîner l'hilarité générale et il n'est plus question de partir avant la fin du spectacle.Cette fantasia des idées reçues, des automatismes du langage, du « parler pour ne rien dire » qui sort tout droit de la méthode Assimil, a permis à André Page de signer une mise en scène de grande classe.L'inanité humaine ne cesse de caracoler, d'enfiler ses perles, de s'affirmer victorieusement.C'est une délectation que son auteur croyait morose et qui fait autant rire que du Fcydcau, si bien que certains peuvent s'imaginer qu'il s'agit de ht même chose ! C'est Henri Jeanson qui, le premier, a associé ces deux auteurs.Sortant d'une représentation de ces mêmes pièces, il a en effet déchiré : « Je ne vois pas ce qu'il y a de si extraordinaire là-dedans.Ionesco, après tout, ce n'est que du Feydeau en moderne ! » Cette boutade — qui n'a pas été du goût des thuriféraires fanatiques de notre auteur d'avant-garde No I — contient cependant une apparence de vérité.Il y a effectivement un certain air de famille entre les personnages des deux auteurs en question.Je songe en particulier aux époux Pinchard du « Dindon ».Une fois tous les ans, ce vieux couple monte à Paris et le mari emmène sa moitié — qui adore les ballets — à l'Opéra.C'est ce qu'explique M.Pinchard en terminant, tourné vers sa femme : « .que tu trouves que ça manque de musique ?» Et la dame de répondre : 31 « Oh, c'est beaucoup mieux ! C'est calmé à présent.C'était dans le train que ça n'allait pas.j L'effet est automatique : la salle ne manque pas de s'esclaffer.Or Mme Pinchard vient de s'exprimer comme un personnage de la « Cantatrice chauve ».Et pourtant, elle n'est pas un personnage d'Ionesco .parce qu'elle est sourde.Sourde comme un pot, selon les propres termes de son époux, le major Pinchard.Or les personnages d'Ionesco ne sont jamais sourds.Leur incapacité île communiquer, qui les caractérise, ne s'explique point par une infirmité somme toute assez banale.Leur mal est plus grave : les tympans ne sont pas en cause.Ce sont les âmes qui sont atteintes et c'est en quelque sorte de surdité métaphysique qu'il s'agit.D'ailleurs l'auteur de Comment s'en débarrasser > n'a-t-il pas avoué récemment : « J'exprime ma solitude et je rejoins toutes les solitudes, j Pareille prétention est inconcevable dans la bouche de Feydcau.C'est que l'auteur de « Mais ne te promène donc pas toute nue ! » ne se proposait que de faire rire.Tout autre est l'ambition de notre homme.La vision du metteur en scène André Page — choix de décors aimables, de costumes fran- chement gais — sort les personnages de leur zone d'ombre et les prive du sac d'angoisse qu'ils portaient sur leurs épaules lors de leur première apparition.Il est évident que cela facilite leur acceptation par le public et le spectacle de l'Egré-gore est promis à une belle carrière, d'autant plus que François Guillicr, Marthe Mercure ct Kim Yaroshevskaya, une fois de plus, font merveille.A eux s'ajoute Jacques Galipcau qui a trouvé là l'occasion de déployer toutes les nuances de son talent.» Si les insuccès continuent, avait annoncé Ionesco, ce sera vraiment le triomphe." Nous y voici, au triomphe.Puisse l'oeuvre de l'auteur de « L'avenir est dans les oeufs » supporter ce triomphe aussi bien que les fours ! Y.Kempf P.S.— Je ne saurais assez recommander la lecture de • Notes ct contrenotes » de cet auteur.Il s'agit d'un ouvrage-clef qui permet non seulement de faire le point du théâtre contemporain, mais qui constitue une analyse lucide de l'angoisse cxistcnciclle.Et ceci dans une langue simple ct vraie, car Ionesco est d'abord un homme, avant d'être un auteur, un homme pris au piège de la vie el qui avoue son désarroi.Dans un cas.aussi bien que dans l'autre, si je puis m'expliquer ainsi.», comme il prend soin de dire.LE NUMÉRO SPÉCIAL DE CITÉ LIBRE SUR le séparatisme A ATTEINT UN TIRAGE DE 9,500 EXEMPLAIRES (le plus fort tirage depuis la fondation de la revue) Des textes de Gérard Pelletier, Picrrc-Elliott Trudeau Kaymoml ct Albert Breton, etc.QUELQUES EXEMPLAIRES SONT ENCORE DISPONIBLES (0.35, frais de port compris) On communique avec l'archiviste, M.Pierre Tanguay, 6612 Viau, Montréal — RA.2-6283 32 Le Syndicat Coopératif d'édition Cité Libre Pour marquer son dixième anniversaire, en janvier 1960, Cité Libre s'est réorganisée.Non contente de faire peau neuve dans sa présentation, la revue a adopté un nouveau rythme de parution.Elle est devenue mensuelle.Au plan ackninistratif, elle constitue une coopérative d'édition en bonne en due forme.Les membres, actionnaires de la coopérative, sont donc les propriétaires de la revue.Réunis en assemblée générale annuelle, ils élisent un conseil d'administration qui, à son tour, choisit le directeur de la revue.Tous les abonnés sont reconnus comme membres auxiliaires de la coopérative et invités à l'assemblée générale annuelle.Le conseil d'administration, élu lors de l'assemblée générale du 18 novembre 1961, est formé des personnes suivantes: LE CONSEIL D'ADMINISTRATION PRÉSIDENT ; Jean Dostaler VICE-PRÉSIDENT ; James Hodgson SECRÉTAIRE : Claude Longpré TRÉSORIER ; Yves-Aubert Côté ADMINISTRATEURS : Benoit Baril Jacques Hébert J.-Z.-Léon Patenaude Gérard Pelletier Pierre-E.Trudeau COMITÉ DE SURVEILLANCE; Roland Parcntcau, président Marc Lalonde Jean Marchand ARCHIVISTE : Pierre Tanguay VÉRIFICATEUR : Jean-Guy Rousseau, C.A.Pour être sûr de ne pas manquer un seul numéro de CITE LIBRE nouvelle série, ON S'ABONNE 1.En utilisant le bulletin ci-dessous, ou 2.En reproduisant ce bulletin sur une feuille blanche BULLETIN D'ABONNEMENT A remplir et à adresser à: CITÉ LIBRE C.P.10, succursale.Delorimier, Montréal 84.Veuillez recevoir du soussigné la somme de ?$3.50 poor un abonnement d'un an à Cité Libre ?$10.00 pour un abonnement d'un an (de soutien) ?510.00 pour un abonnement spécial: 30 numéros de [armer 1960 A décembre 1962 A partir du mois de.1961 Au nom de .-.Adresse .?CADEAU s.v.p.adressez à l'abonné nue carte avec mes voeux.SUrné . AU MAITRE DE POSTE.S.V.P.si non réclamée, retourner après cinq jours à : CITE LIBRE, 5090 Papineau, Montréal 34.PORT PAYÉ À MONTRÉAL "Le Ministère des Postes, à Ottawa, a autorisé l'affranchissement en numéraire et l'envoi comme objet de la deuxième classe de la présente publication." ÉDITIONS DU JOUR™ 3411.RUE SAINT-DENIS MONTRÉAL.1B • VI.9-2228 • LE SCANDALE EST NECESSAIRE par Pierre Baillargcon .$1.50 • COMMENT ORGANISER UNE ÉLECTION par Norris Dcnman .$1.50 EN VENTE DANS TOUTES LES LIBRAIRIES (On peut commander par la poste — Frais de port gratuits) «.porter témoignage d'un temps dont la maturité est proche.» (Jean GREMILLON) au centre d'art de l'elysée, 25 ouest, Milton, Montréal 18 — vi.2-6053 deux salles: la salle alaîtl resnais : la salie elsenstein un choix : le cinéma adulte et contemporain cinéma dans le monde un critère : la qualité cinéma ici « Le cinéma est aussi un langage.» (André BAZIN) « Le langage est l'expression d'une société.» (Chris MARKER) VIENT DE PARAITRE.LES TRIBUNAUX DU TRAVAIL • Rapport du 16e Congres des Relations Industrielles, tenu à Québec en avril 1961.* Collaborateurs : Gérard Dion, Emile Gosselin, René Mankiewicz, Gérard Picard, André Desgagné, Marc Lapointe, Jean-Réal Cardin.• 6x9 — 162 pages, broché S3.00 LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL 28, rue Ste-Famille Québec 4 Tél.: 529-4511
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