Cité libre., 1 janvier 1995, mai - juin
Mai-juin 1995 3.95 $ En attendant la chaleur de l'été, la reprise économique et.le référendum.Anne-Marie Bourdouxhe Référendum Réagir ou faire souffrir.Richard L'Heureux A-t-on idée, me direz-vous.Paul-Christian Nolin Là n'est pas la question.Michèle Miville-Dechêne Archives Le Québec devant l'unité canadienne.Humphrey, MacLennan, Vaillancourt Économie La pénalisation des victimes de l'austérité.Mario Seccareccia Culture et société Destination incertaine, route piégée: le multiculturalisme.Pierre Joncas Questions d'identité.Louise Landry Balas Le monde jCuba Si!.Jacques Hébert ARTS ET LETTRES Histoire d'un dissident.Gérard Pelletier Livres d'ici et d'ailleurs.Gabrielle Pascal Téléchronique.André Smith ez s cl ï n c y s À MONTREAL à partir de 17h30 ATTENTION maintenant au restaurant K/M F00 990, rue Saint-Antoine ouest (coin Mansfield) près du Métro Bonaventure et du terminus STRSM Stationnement gratuit à l'arrière (entrée sur Saint-Jacques) Renseignements et réservations : Isabelle Randria : (514) 671-8487 le deuxième jeudi du mois à Montréal, le troisième mercredi lu mois à Ott a wa et le d ern ter lundi du mois à Québec le jeudi 11 mai 1995 «Le début référendaire et la communauté juive» avec Max R.Bernard Avocat Retenez vos places dès maintenant En attendant: la chaleur de l'été, la reprise économique avec des Jobs et.le référendum | Anne-Marie Bourdouxhe | Mais le Québec n'est pas le seul à avoir une éducation défectueuse.Toutes les provinces tendent dans une certaine mesure à être isolationnistes.et c'est leur système d'éducation qui en est largement responsable.Peut-on s'attendre à autre chose, avec une éducation sous le contrôle absolu des provinces ?» Qui a dit cela?Quand?Où?Le juriste John Humphrey dans le cadre d'une conversation sur «le problème du Québec» avec ses amis Hugh MacLennan et Emile Vaillancourt.Le dimanche 29 novembre 1942, cette conversation scénarisée par Hugh MacLennan fut diffusée d'un océan à l'autre sur les ondes du réseau anglais de Radio-Canada.Nous reproduisons, sous la rubrique archives, la traduction qu'en publia la revue Relations dans son numéro de janvier 1943 car les propos de ces trois hommes sont toujours d'actualité.Let them freeze in the East.Il y a des petites phrases comme celle-la qui nous reviennent à la mémoire quand on en entend d'autres aussi vexantes.Ce fut le cas en février dernier quand les médias nous ont rapporté que des intellectuels auraient recommandé qu'advenant une victoire du «oui» au référendum le gouvernement fédéral ne réagisse pas, qu'il «fasse souffrir les Québécois».Dans Réagir ou faire souffrir, Richard L'Heureux conttedit ces pères fouettards.Paul-Christian Nolin, à Québec, et Michèle Miville-Dechêne, à Montréal, sont allés sur place tester l'atmosphère des Commissions sur l'avenir du Québec.Si, à un moment donné de cet après-midi du 5 mars, Michèle a vivement regretté les bardeaux du Salon de l'Habitation, l'atmosphère de cirque des audiences de Québec a amené Paul-Christian à conclure que Lucille Gilbert avait en effet eu raison de ne pas y aller.En ces semaines de consultation sur les coupures massives dans le système de santé québécois, on nous rappelle que la réforme Axworthy n'est pas morte, que le gouvernement central aura son mot à dire là-dessus.Wishful thinking ! À en croire Mario Seccareccia qui analyse dans ces pages ce que le ministre du Développement des ressources humaines réserve au programme d'assurance-chômage, ceux qui, à Québec, veulent faire subir le même sort à notre régime d'assurance-maladie n'auront rien à craindre de lui.Dans Destination incertaine, route piégée, Pierre Joncas, avec son légendaire sens des nuances tente de cerner une question qui agace les Canadiens français de tous les bords car nous la percevons comme un moyen de folklorisation de notre culture : le multiculturalisme.«Pour les séparatistes le plus grand problème c'est que les Québécois se sentent bien à l'intérieur du Canada et qu'ils ne se voient pas en conflit de loyauté en appartenant à la fois au Québec et au Canada.» Oui, vous l'avez deviné, Louise Landry Balas aborde l'autre piège que les Canadiens français ont réussi à éviter jusqu'ici : le sentiment borné de leur identité d'«imbéciles heureux qui sont nés quelque part», comme le chantait Georges Brassens.Nationalisme?Vous avez dit nationalisme?Jacques Hébert signe enfin un article dans Cité libre.Nous publions la conférence qu'il a donnée lors des soupers Cite libre de mars dernier à Montréal et à Ottawa.Si le récit de son séjour à Cuba a les accents des reportages prorévolutionnaires que l'on publiait sur le pays du Che et de Fidel dans les années 60, 70, c'est que Jacques Hébert a constaté sur place, en vivant avec une famille cubaine pendant une quinzaine de jours en janvier dernier, que Castto et ses ministres, visités officiellement par la suite, ne lui avaient pas menti.Les Cubains sont pauvres mais heureux.Gérard Pelletier a beaucoup aimé la biographie de Louis-Antoine Dessaulles, Un seigneur libéral et anticlérical, de l'historien Yvan Lamonde.«Ce livre nous vaut la connaissance d'un véritable héros balzacien dont l'existence ne fut qu'un long combat contre la guigne, contre les créanciers et contre les autorités religieuses de son temps.» Son cousin Lactance Papineau, tils de Louis-Joseph, avait d'ailleuts très bien compris que Dessaules était toujours «exposé à être dupe des hommes et des événements».Gabrielle Pascal a lu Choses crues de Lise Bissonnette, L'amour en vain de Gilbert Choquette et Paris au XXe siècle, ce manuscrit de Jules Vernes découvert récemment au fond d'une malle, dans un grenier.Du premier roman elle nous dit pourquoi «Henri Bourassa ne se retournera pas dans sa tombe.» Elle regrette que Gilbert Choquette ait introduit un «discours politique, entièrement gratuit» dans son récit d'un amour malheureux.Quant à Jules Verne ce qui a surtout accroché Gabrielle Pascal dans Paris au XXe siècle, «c'est l'expression d'un esprit libre qui ose porter un regard sans complaisance sur le monde qui l'entoure.» Maigret, Jerry Williams, Pierre-Marc Johnson, Pierre Bourgault et Fidel Castro, autant de personnages dont l'intrigue, le sort ou les propos ont tantôt intéressé, tantôt indigné notre téléchroniqueur André Smith.Bonne lecture.CITÉ LIBRE m a i - j u i n 1995 3 À qui appartient Cité libre ?Dans sa livraison de février 1951, soit la deuxième année de son existence, Cité libre répondait à cette question de la façon suivante: «Personne ne possède la revue.Tirée à 500 exemplaires, le premier numéro nous coûtait 250 dollars.Les dix collaborateurs ont misé chacun 25 dollars et sont rentrés dans leurs fonds en distribuant chacun cinquante exemplaires à 50 cents pièce.Les administrateurs de carrière souriront; nous sourions aussi».En janvier 1960, pour marquer son dixième anniversaire, Cité libre s'est réorganisée.Devenue mensuelle, elle s'est constituée en coopérative d'édition en bonne et due forme comptant environ une centaine de membres.Et les portes ne sont pas fermées.Lors de l'Assemblée générale de ses membres, tenue le 9 décembre 1991, Cité libre a fait peau neuve en décidant de poursuivre ses activités sous le nom d'une compagnie nommée Cité libre Information, incorporée le 10 février 1992 en vertu de la Partie III de la Loi sur les compagnies du Québec.Comme c'était le cas pour l'ancienne coopérative, tous les membres de cette corporation sont les propriétaires de la revue.Réunis en Assemblée générale annuelle, ils élisent un Conseil d'administration qui, à son tour, choisit le directeur de la Revue.Sommaire Volume XXIII • numéro 3 • mai-juin 1995 3 En attendant la chaleur de l'été, la reprise économique et.le référendum.Anne-Marie Bourdouxhe RÉFÉRENDUM 5 Réagir ou faire souffrir.Richard L'Heureux 9 Là n'est pas la question.Michèle Miville-Dechêne 6 A-t-on idée, me direz-vous.Paul-Christian Nolin ARCHIVES 11 Le Québec devant l'unité canadienne.Humphrey, MacLennan, Vaillancourt ÉCONOMIE 17 La pénalisation des victimes de l'austérité.Mario Seccareccia CULTURE ET SOCIÉTÉ 21 Destination incertaine, route piégée: le multiculturalisme.Pierre Joncas 27 Questions d'identité.Louise Landry Balas LE MONDE 29 jCuba Si!.Jacques Hébert ARTS ET LETTRES 38 Histoire d'un dissident.Gérard Pelletier 40 Livres d'ici et d'ailleurs.Gabrielle Pascal 42 Téléchronique.André Smith Cité libre Cité I ib r i Information conseil d'administration Aurèle Beaulnes, président Robert Davies, vice-président Guy Sarault, secrétaire Isabelle Randria, trésorière Jean-Pierre Bourdouxhe, René-Guy Cantin, Alain Clavet, Dany Gtavel (abonnements), Jacques Hébert (dînets), Jean-Paul Muttay, Paul-Christian Nolin, ûétard Pelletier, Roxane Roy, Ftançois-Xavier Simard REDACTION Directrice de la revue: Anne-Marie Bourdouxhe Secrétaire de rédaction: Marie Desjardins Comité de rédaction: Louise Landry Balas, Pierre Joncas, Richard L'Heureux, Danielle Miller, Monique Nemni, Max Nemni, Gérard Pelletier, Louis-Philippe Rochon, Stephen Schecter Révision de texte: Anne-Marie Bourdouxhe, Pierre Joncas, Gabrielle Pascal production Infographie: Claude Guérin Impression: Interglobe inc.Adresses siège social Bureau 2500, 1250, boul.René-Lévesque ouest Montréal (Québec) H3B4Y1 Tél.: (514) 846-2317 /Téléc.: (514) 846-3427 REDACTION 2032,rue Panet Montréal (Québec) H2L 3A3 Tél.: (514) 523-7015 (entre 18het21h) service d'abonnement Periodica C.P.444, Outremont (Québec) H2V4R6 Tel: Région de Montréal: (514) 274-5468 Tout le Québec et l'Outaouais : 1-800-361-1431 Téléc (514) 274-0201 «ente au numéro Messageries de presse Benjamin 9600, rue Jean Milot Lasalle (Québec) H8R 1X7 Tél.: (514) 364-1780 Téléc.: (514) 364-7245 vente aux libraires Diffusion Dimedia 539, boul.Lebeau Saint-Laurent (Québec) H4N 1S2 Tel: (514) 336-3941 Téléc.: (514) 331-3916 Dépôt légal : 2e trimestre 1995 1SSN:1183-7144 Envoi de publication : enregistrement n" 10123 CITÉ LIBRE mai-juin 1995 4 Referendum Réagir ou faire souffrir I Richard L'Heureux I ous ne nous sommes pas attardés jusqu'à maintenant à spéculer sur les tactiques possibles advenant le cas où le référendum à venir au Québec se traduirait par un «oui».Pourquoi investir temps et énergie à ce genre d'exercice quand les chances d'un «oui» semblent si minces?Bien conscients de cela, les politiciens fédéralistes se gardent d'ailleurs de proférer en public toute supposition sur ce qui adviendrait si le «oui» l'emportait et ce, au grand dam des journalistes.Faute de politiciens pour jouer les prophètes de malheur, les journalistes se sont donc rabattus sur les intellectuels qui, eux, leur ont donné matière à copie.Les médias ont fait leurs choux gras, en février dernier, des échanges qui auraient eu lieu entre des intellectuels anglophones et francophones lors d'une réunion organisée par l'Institut C.D.Howe.Un groupe d'universitaires canadiens-anglais aurait suggété qu'advenant un vote positif lors du rététendum prévu sur l'avenir politique du Québec, la meilleure tactique serait de «faire souffrir» le Québec jusqu'à ce que la population change d'idée.La ptemière réaction devant ce type de propos c'est l'étonnement face à des suggestions qu'on aurait plutôt attendues d'une quelconque assemblée du Reform Party dans quelque comté du Far West canadien.L'étonnement est d'autant plus grand qu'à ces déclarations se sont associés (pour ensuite s'en démarquer, il est vrai) deux des porte-parole les plus en vue du fédéralisme au Québec, Stéphane Dion et Michel Bélanger.De par la constitution, le rôle du gouvernement est de «gouverner dans le meilleur intérêt des citoyens, d'assuter la paix, l'ordre et le bon gouvernement», comme le prescrit la constitution.«Faire souifrir» les citoyens d'une province pour gagner leur allégeance est non seulement complètement contraire au rôle d'un gouvernement, c'est aussi une idée aberrante qui discréditerait le gouvernement central et précipiterait la fin du régime fédéral canadien.Les sondages indiquent invariablement une stagnation de l'option sécessionniste.Ce qui réduit d'autant les probabilités de succès de cette option.Le Premier ministre Parizeau vient d'ailleurs de se conformer au désir de ses troupes en reportant le référendum à l'automne prochain.Mais dans l'hypothèse où un revirement massif d'opinion amènerait une victoire du «oui» au référendum et ce, même avec une faible majorité, le Canada ferait face à une crise politique majeure.D'une part, un référendum ne pourrait entraîner de facto l'indépendance politique du Québec.Les lois actuelles continueraient de s'appliquer et la constitution donne au gouvernement fédéral le pouvoir de désavouer toute loi votée par un parlement provincial.D'autre part, il est difficile de penser que le gouvernement fédéral pounait continuer d'exercer son mandat indépendamment de la volonté exprimée par la population du Québec.Dans les années soixante, les gouvernements en place défiaient les séparatistes de se faire élire.Ces derniers y sont arrivés en amenant cette distinction entre un vote pour le Parti Québécois et l'appui à l'option de l'indépendance, option sur laquelle le peuple aurait à se prononcer par voie de référendum.En acceptant de se lancet dans la bataille du référendum de 1980, le gouvernement central acceptait de se soumettre au choix exprimé.Par la suite, il y a eu le référendum pan-canadien de 1992 qui devait décider du sort de l'accord de Charlottetown.Devant le choix exprimé lors du nouveau référendum toujours prévu pour cette année, le gouvernement central serait mal venu, le cas échéant, de refuser d'accorder toute reconnaissance à une telle expression de la volonté populaire.Jean Chrétien s'étant par ailleurs fait élire sur la promesse qu'un bon gouvernement conjurerait les forces sécessionnistes, il perdrait une large part de l'appui nécessaire pour rester en poste.Dans une telle perspective, on voit mal comment le gouvernement pourrait se soustraire à l'obligation d'aller chercher un nouveau mandat pour faire face à la situation créée.Quel mandat?Voilà la question.Cela dépendrait largement de la question posée au téférendum, une question dont on ne connaît pas encore le libellé.Cela dépendrait aussi du degré d'appui accordé au «oui».Dans les années soixante, les gouvernements en place défiaient les séparatistes de se faire élire.Ces derniers y sont arrivés en amenant cette distinction entre un vote pour le Parti Québécois et l'appui à l'option de l'indépendance, option sur laquelle le peuple aurait à se prononcer par voie de référendum.Un mandat en tous cas qui vraisemblablement se démarquerait largement de l'orientation traditionnelle du Parti Libéral du Canada, car ce serait cette orientation qui aurait été rejetée par le référendum.Un mandat aussi qui tiendtait compte du programme du Reform Party qui,lui, s'est toujours dit prêt à négocier au besoin la séparation avec le Québec, mais selon ses conditions.Le Québec participerait-il à ces élections?Assurément, puisqu'en droit il ferait encore par- C IT É LIBRE m a i ¦j u i n 1995 5 tie de la fédération canadienne.Difficile d'envisager l'issue de telles élections.Gouvernement majoritaire, minoritaire ?Quel rôle jouerait le Bloc Québécois?Les autres partis?Le parti conservateur renaîtrait-il de ses cendres?Brian Mulroney sortirait-il des limbes?Attendez avant de rire.Ce genre de séisme politique peut donner lieu à des revirements de situation tout à fait inattendus.Ce qui est à souhaiter dans un tel cas, c'est que les élus aillent chercher un mandat large qui leur permettrait d'entamer les incontournables changements constitutionnels qui s'ensuivraient.Car, pour le meilleur ou pour le pire, il ne s'agirait plus d'amendements superficiels mais bien de changements majeurs, changements auxquels nous préparent peut-être les actuelles et futures coupures du budget fédéral.Négocierait-on la sécession du Québec comme telle ou proposerait-on une restructuration majeure de la fédération canadienne?Cela dépendrait largement du pourcentage de votes en faveur du «oui» au référendum.Et les gouvernements provinciaux?Et les autochtones?Assisterons-nous à la foire d'empoigne de Meech et de Char lotte town?La pression pour atteindre un consensus serait très forte, principalement à cause de la pression qu'exerceraient les marchés financiers étrangers sur le dollar.Et le gouvernement québécois?Lui aussi serait enclin à des compromis, lui qui a déjà promis une union économique et monétaire Québec-Canada, avec le passeport canadien en prime.L'issue la plus probable?Cela dépend largement de ce que pourra proposer le parti Libéral.Vraisemblablement, les chances de victoire du Reform dans le cadre d'élections post-référendaires seraient proportionnelles à la force du «oui» au Québec.Auquel cas, il y aurait des négociations serrées.Et il y a fort à parier que chaque partie pourrait au mieux espérer minimiser ses pertes.Ce qui est très probable c'est qu'en cas de victoire du «oui», il y aurait des élections fédérales, suivies de négociations constitutionnelles puis éventuellement d'un autre référendum pour sanctionner les ententes auxquelles seraient arrivées les parties.Cette seule perspective devrait sûrement en faire hésiter d'aucuns à appuyer le «oui».Nous voilà rendus loin dans la prospective, l'intention étant ici de démontrer que dans le cas d'une victoire du «oui» au référendum, le minimum de consensus nécessaire au fonctionnement des institutions politiques d'un pays serait remis en question et qu'on ne peut arriver à refaire ce consensus en «faisant souffrir» ceux qui l'auraient au départ rompu.Un «oui» ébranlerait les bases de la fédération politique canadienne.Même en l'absence de volonté de «faire souffrir» de la part du fédéral, un «oui» serait lourd de conséquences.Le résultat le plus probable du référendum demeure un «non» clair à l'option indépendantiste auquel cas, ce sera au gouvernement péquiste de décider de poursuivre ou non son mandat.Il aurait en tout cas à redéfinir ses orientations.Le fait que son option fondamentale ait été rejetée minerait certainement sa volonté de rester au pouvoir.Toutefois, le vote populaire ayant confirmé la volonté de la population de demeurer canadienne, l'ordre politique ne sera pas ébranlé comme dans le cas d'un «oui».Après la lassitude engendrée par la campagne référendaire, il est douteux que le peuple ait le coeur à retourner aux urnes.Il ne restera alors au Parti Québécois qu'à modifier son programme de gouvernement et à gouverner dans le respect de la volonté exprimée par le peuple.^ H é f é r e n cl ia m -t-on i direz-vous.Paul-Christian Nolin n fin de compte, Lucille Gilbert demeure amère de toute son aventure.Son drame aura été d'avoir voulu exprimer ses inquiétudes face à un monde qui a perdu le sens de la mesure.Je ne la connaissais pas et pourtant je me sentirai désormais toujours proche d'elle, parce qu'elle est devenue pour moi une sorte de symbole.Infirmière auxiliaire dans un centre hospitalier de la Beauce, elle est quotidiennement le témoin impuissant de pertes d'emplois, de réductions de services, de coupures budgétaires.Récemment, elle a dû accepter de voir ses tâches modifiées, diminuées, et même de changer d'emploi pour pouvoir en conserver un.Madame Gilbert est un être fragile, rendu fragile par la vie qui n'a pas toujours été facile pour elle, par l'indifférence des autres, par leur égoïsme, mais aussi par sa trop grande sensibilité.La première fois que je l'ai vue, ce fut à la télévision.En effet, pendant la dernière campagne électorale provinciale, écœurée du mensonge et de l'hypocrisie des politiciens, elle était venue à Québec manifester son appui au journaliste André Arthur, alors candidat indépendant dans le comté de Louis-Hébert.Pour madame Gilbert, André Arthur est un homme honnête qui n'hésite pas à dénoncer les scandales et les gaspillages éhontés de nos administrations.C'est un homme droit, juste.Elle avait donc pavoisé sa voiture de photos de son candidat et expliquait à qui voulait l'entendre les raisons qui motivaient son choix.Jusque là, me direz-vous, il n'y a pas de quoi écrire un article pour Cité libre et monopoliser votre temps.Mais attention, patce que c'est ici que ça se corse.C'est que, pour exprimer son opinion, madame Gilbert avait revêtu — et c'est là son crime — un costume CITÉ LIBRE mai-juin 1995 de clown.et c'est le déguisement qui avait attiré l'attention des médias.A-t-on idée, me direz-vous, de s'accoutrer de la sorte en campagne électorale pour encourager un candidat, et d'arpenter ainsi les rues dignes et hautement respectables de Sainte-Foy, Sillery et Québec.Cela ne tait pas sérieux.La candidature du controversé animateur de radio l'était-elle davantage, c'est une autre question.Quoi qu'il en soit, le soir du 12 septembre, madame Gilbert devait perdre ses élections en même temps que quelques-unes de ses illusions.Après un repos bien mérité, c'est en octobre, que l'on retrouve madame Gilbert à Québec, cette fois pour défendre encore une cause qui lui tient particulièrement à cœur.Toujours animée des meilleurs sentiments, elle est venue dans la Vieille Capitale manifester son désaccord à la candidature de Québec pour les Jeux Olympiques d'hiver de 2002.Toujours affublée de son déguisement clownesque, elle manifesta d'abord devant les locaux de la société Québec 2002 où elle passa pout une véritable cinglée et fut traitée comme telle.A-t-on idée, me direz-vous, d'adopter pareille tenue pour exprimer son opposition au projet Olympique de Québec 2002.Non contente des maigres résultats de sa croisade, madame Gilbert décida un beau matin de frapper un grand coup: elle venait d'apprendre que les membres de la Commission d'évaluation du Comité international Olympique étaient en visite à Québec pour évaluer sa can-didatute.Partie tôt de la Beauce, armée de sa pancarte, elle arriva cependant trop tard pour voir les membres de la Commission s'engouffrer dans l'hôtel de ville.Qu'à cela ne tienne, elle attendrait qu'ils sortent.Elle tenait absolument à leut dire qu'alors qu'il ne se passe pas une journée sans qu'on annonce une fermeture d'usine, des mises à pied massives ou des coupures dans les services essentiels de santé ou d'éducation, qu'avec les déficits énormes qu'ont accumulés nos gouvernements, il n'est pas admissible que ceux-ci dépensent près de 300 millions de dollars pour des compétitions sportives internationales, fussent-elles Olympiques.Madame Gilbert persiste, sachant que c'est sa dernière chance de convaincre les membres de la Commission, puisqu'ils partiront bientôt.De la fenêtre de mon bureau, je l'observe à loisir et admire la détermination de cette petite femme à être là, malgré le froid, seule, pour défendre ses idées.Les minutes s'écoulent, elle parle aux quelques automobilistes qui passent et s'arrêtent croyant avoir affaire à un amuseur de rue.Elle ne se laisse pas abattre et profite de l'occasion pour tentet de les convaincre du bien-fondé de son opinion.Elle déambule, à droite à gauche, le long du trottoir en face de l'hôtel de ville, marquant le temps à chacun de ses pas.Le policier de faction, dépêché pour la visite des membres importants et surtout influents de la Commission, l'observe du coin de l'œil mais n'intervient pas.Puis à mesure que le temps passe, que l'on s'approche du moment où les membres de la Commission doivent sortir, le policier se montre plus nerveux.Il commence par prier madame Gilbert de libérer le trottoir et d'aller manifester de l'autre côté de la rue, demande à laquelle celle-ci refuse d'obtempérer le plus légalement du monde, puisqu'aucune loi ou règlement n'interdit de déambuler sur le trottoir en face de l'hôtel de ville.Devant son refus, le policier ajoute le geste à la parole et la pousse hors du trottoir, de l'autre côté de la rue.Convaincue comme Jeanne d'Arc d'avoir une mission, madame Gilbert brave l'interdit et revient sur le parvis de l'hôtel de ville avec la même fougue et la même détermination que donne le sentiment d'avoir raison envers et contre tous.A-t-on idée, me direz-vous, de venir manifester devant l'Hôtel de ville de Québec ainsi affublé.Ce ballet durait depuis cinq bonnes minutes lorsque je décidai d'aller avertir le policier du droit de cette dame de manifester contre la candidature de Québec aux Jeux de 2002 et du fait qu'il n'avait aucune raison de l'en empêcher.Je partais lorsque j'entendis le crissement des pneus d'une voiture de police, tous gyrophares clignotant, qui s'immobilise en catastrophe devant l'Hôtel de ville.En deux temps trois mouvements, deux policiers avaient passé les menottes à madame Gilbert et l'avaient fait monter sans ménagements dans la voiture sous les yeux amusés de plusieurs personnes et responsables de Québec 2002.L'image du policier refermant la valise arrière sur la pancarte brisée de madame Gilbert avait quelque chose de triste et de symbolique à la fois.À Québec, on ne tolère pas la dissension—surtout lorsqu'elle porte un costume de clown.Je n'en croyais pas mes yeux et testai interdit pendant quelques secondes, puis tout redevint normal devant l'hôtel de ville: les membres de la Commission purent sortir sans incident devant un parterre souriant.L'image du policier refermant la valise arrière sur la pancarte brisée de madame Gilbert avait quelque chose de triste et de symbolique.A Québec, on ne tolère pas la dissension —surtout lorsqu'elle porte un costume de clown.Je ne savais trop que faire et mon premier réflexe fut de téléphoner à l'animateur André Arthur pour lui dire que son clown «supporter» venait d'être embarqué pour avoir manifesté pacifiquement son opposition à Québec 2002.Celui que madame Gilbert considérait comme un homme honnête et prompt à défendre les intérêts des citoyens et citoyennes me fit répondre qu'il ne connaissait pas la dame en question, ne voulait rien savoir et se foutait éperdument de son histoire.N'y a-t-il pas là de quoi perdre de ses illusions?Ce n'est qu'au bout de quelques heures que je réussis à obtenir, auprès d'amis journalistes, le nom du clown, Lucille Gilbert, et que j'appris qu'elle était originaire de Beauce.Mes tentatives pour la rejoindre durant la journée et le week-end ayant été vaines, je décidai de demander à mon patron de faire part de l'incident au conseil municipal, où il est chef de l'opposition, et de réclamer une enquête sur cette étrange affaire, ce qu'il fit.Informé, le maire Jean-Paul L'Allier conseilla à mon CITÉ LIBRE mai-juin 1995 7 patron de se méfier davantage et de ne pas croire les bobards du premier venu, pour conclure enfin que «cette affaire n'était, après tout, qu'un petit pétard».Ce n'est que quelques jours plus tard que nous n'apprîmes ce qui était arrivé à madame Gilbert.Lorsque je lui parlai enfin et lui appris que j'avais été témoin de son arrestation, elle fondit en larmes.Elle était persuadée que ce serait sa parole contre celle des policiers.Arrêtée, elle fut d'abord amenée à la centrale municipale de police, soumise à la fouille et incarcérée pour plusieurs heures.Malgré ses demandes répétées, on ne lui donna aucune explication sur les motifs de son arrestation et on ne lui permit pas, non plus, d'appeler un avocat.Quelqu'un au poste de police ayant exigé qu'elle subisse un examen psychiatrique, on transféra notre pauvre clown à la prison provinciale où elle fut fouillée de nouveau et remise en cellule.Ce n'est qu'en soirée qu'on l'autorisa à appeler un avocat.Elle passa ainsi quatre jours en prison, mais aurait pu y séjourner une semaine si son avocat ne lui avait pas conseillé de plaidet coupable.En effet, la rencontre avec le psychiatre n'était prévue que pour le vendredi suivant.Plaider coupable?Mais de quoi?Quel crime justifie pareil traitement?Celui de désordre, un simple désordre public.«Coupable de désordre public», c'est la réponse que donnera le maire Jean-Paul L'Allier pour entetrer l'affaire.Qu'un clown fasse quatte ou vingt jours de prison pour avoir exprimé son opinion, ça n'empêche pas Jean-Paul L'Allier de dormir.[.] malgré les apparences, [la triste histoire de madame Gilbert] n'est pas sans lien avec les Commissions sur la souveraineté.Non pas que ce fut un cirque, non, pas vraiment, sauf qu'à bien y penser on pourrait y voir quelques ressemblances.C'est vrai, au fait, on m'avait réclamé un article sur les audiences de la Commission de la Capitale sur l'avenir du Québec et voilà que je n'arrête pas de vous raconter la triste histoire de madame Gilbert.Malgré les apparences, elle n'est pas sans lien avec les Commissions sur la souveraineté.Non pas que ce fut un cirque, non, pas vraiment, sauf qu'à bien y penser on pourrait y voir quelques ressemblances.D'abord, le même Jean-Paul L'Allier (une sorte de maître de piste) présidait la Commission de la Capitale, commission qui a tenu une dizaine de séances, reçu près de 450 mémoires, entendu près de 400 intervenants, et qui jouait à guichet fermé tous les soirs.Le croiriez-vous, ça faisait même la file.Autre ressemblance avec l'histoire de madame Gilbert, c'est la belle unanimité autour du projet et le peu de respect accordé à la dissidence.A-t-on idée, me direz-vous, de se présenter devant les commissaires pour parler des mérites du statu quo constitutionnel ou encore pour contes- ter le projet souverainiste.C'est aussi ridicule que de s'affubler d'un costume de clown.Pire, c'est de la provocation pure! A plusieurs occasions, le président dut intervenir pour demander à la salle de laisser s'exprimer ceux qui ne partageaient pas son opinion.Après tout, ce ne sont pas tous des clowns.À bien y penser, cela avait en effet des airs de cirque, de fête foraine: on jonglait avec les chiffres, on jouait avec les mots, on rivalisait d'adresse, et parmi les témoignages sérieux des universitaires et autres intellectuels se glissaient parfois ceux d'hurluberlus, sortes de gnomes ou de femmes à barbe qui étonnaient tant par leur allure que par leurs propos.Ainsi durant toutes les audiences, à s'en lasser, et à l'encontre de tous les sondages, les individus et les groupes se sont succédé pour réclamer un Québec à leur image.Chacun avait sa liste d'épicerie.Ils réclamaient plus de pouvoirs pour la province comme ils l'avaient fait, il n'y a pas encore si longtemps, lorsqu'ils exigeaient haut et fort que le reste du Canada tespecte les cinq demandes minimales du Québec, sans être eux-mêmes capables d'en énumérer trois.D'ailleurs, qui se souvient encore des cinq demandes minimales du Québec pour lesquelles toute une population était prête à se battre?Triste vanité des choses, des débats, des idées parfois.Que de temps et d'argent gaspillés en pure perte, qui auraient pu être consacrés à quelque chose de plus constructif.Au lieu de tourner autour de soi, le Québec devrait aller au devant des autres.Ces Commissions sur l'avenir, c'est une sorte de thérapie collective à la Janette Bertrand pour nous rassurer que tout va bien, pour exorciser nos démons et nous faire oublier les vrais problèmes.N'est-ce pas la fonction du cirque aussi d'éblouir, d'émerveiller, d'étourdir et de faire oublier, l'espace d'un moment, le poids des chaînes du quotidien?Malheureusement, le cirque ce n'est pas la vie.Un jour, il s'arrête et la vraie vie reprend ses droits.Si, pour libeller sa question référendaire, le gouvernement du Québec devait tenir compte de toutes les doléances, de toutes les demandes exprimées devant les commissions, de leurs rêves aussi, la question ressemblerait à peu près à ceci: «Voulez-vous vivre éternellement heuteux, dans un Québec unilingue français, où le soleil brillera sans fin et où il fera toujours bon vivre?» Et il s'en trouverait quand même pour critiquer la question! Si on pouvait garantir qu'une fois le Québec devenu indépendant on n'emprisonnerait plus les Lucille Gilbert de ce monde, je deviendrais peut-être indépendantiste.Mais les propos des Bourgault, Paré et autres apôtres de l'Indépendance infinie jettent une douche froide sur nos plus beaux espoirs.On a beau parler de cas isolés, je ne peux oublier que madame Gilbert a été arrêtée devant une dizaine de personnes et qu'aucune d'elles n'a réagi.Pire, une certaine personne de Québec 2002 m'a même téléphoné pour me dire sa «grande satisfaction» de l'avoir vue se faire arrêter et d'avoir appris son incarcération.Il y a, j'en suis bien conscient, un risque à dénoncer des excès comme ceux-là.On est facilement accusé de vouloir généraliser et de chercher à faire croire que tous les Québécois et Québécoises sont des tyrans ou des monstres en puissance.CITÉ LIBRE m a i - j u i n 1995 Le cas de Jean-Louis Roux en est un bel exemple.Faut-il pour autant se taire?Comme madame Gilbert, j'en ai assez des politiciens d'aujourd'hui qui président des commissions contre gratification future, assez de ceux que l'arrestation d'une femme innocente n'empêche pas de dormir, assez de ceux pour qui l'attachement à un pays ou à un autre n'est qu'une affaire de chiffres ou de bilan comptable, assez de ceux qui cherchent par tous les moyens à trafiquer la question en espérant que nous serons assez crétins pour nous y laisser prendre, assez aussi de ceux qui cultivent l'incertitude en repoussant les échéances dans l'attente du moment propice pour mieux nous fou ., enfin assez de ceux qui, pour l'espoir de lendemains qui chantent, nous font gaspiller le court temps de nos vies.^ Référendum la question le regard éteint des commissaires.Le processus de consultation purgative est tout à fait démocratique et j'ai droit en deux heures aux mémoires d'un avocat juif, d'un Algérien néo-canadien arabe avec barbe, d'un chercheur universitaire iranien avec barbe, d'un membre du FRAP avec barbe et d'un professeur d'économie unilingue anglais avec barbe rousse.Je vous épargne le contenu de leur présentation car tous parlent le même langage pragmatique.On veut une question claire et sans équivoque, un projet de société concret qui s'attaque aux vrais problèmes dont souffre la population, etc.Donnez leur tout saut du rêve recyclé sans garantie et des élans émotifs sans vision.Sauf pour le «hippie» britannique dont la présentation uniquement en anglais a servi de prétexte à plusieurs pour visiter les toilettes et se prendre un café, tous ces gens d'origines diverses ont parlé en français.Un français conect mais qui se prête mal aux longs discours et aux discussions.Louise Harel, que le moindre litige allume, et qui adore parler pour parler, en profite pour se lancer dans de grandes déclarations aussi vides de sens que pleines de mots.Elle n'écoute pas, elle jouit à l'avance de l'effet de sa prochaine interjection.Michèle Miville-Dechene Montréal, le dimanche 5 mars, jour de clôture des Commissions sur l'avenir du Québec et dernier jour du Salon de l'habitation: bâtir un pays ou rénover la maison?Le dilemme ne se pose pas.Mon statut de monoparentale se charge parfaitement de m'isoler.Point besoin d'isolant.Je décide donc de laisser aux couples unis le souci d'économiser de l'énergie et de s'acheter des ballots de laine rose; j'irai plutôt écouter les «pure laine».Si j'en juge d'après le maigre auditoire venu entendre ceux qui ont leur mot à dire, le Salon de l'habitation bat des records.Entre gens complètement «marteau», ceux du Musée d'art contemporain gagnent la palme.Que de lunettes, de barbes et de calvities parmi les quelque cent cinquante membres de l'auditoire, que de rides accumulées par trente ans de lutte futile, que d'expressions amorphes et fatiguées.Mais où sont les vrais bâtisseurs, ceux qui ont la force et la vigueut pour doter le futur pays d'une fondation et d'une charpente solide?Là n'est pas la question, ici on consulte c'est beaucoup plus constructif.Comment distinguer les pure laine dans cet auditoire enrhumé?A part les commissaires qui trônent en maîtres et seigneurs sur la scène, je n'arrive pas à faire la différence.Tout comme dans les sondages, la salle est divisée en deux camps bien distincts.Les ardents supporters et les fetvents opposants.On défie ainsi le principe de base en communication qui veut que l'on tente de convaincre les indécis ou les mal informés.Ici, il n'y a personne à convaincre, tous écoutent et entendent ce qu'ils veulent bien entendre.Un dialogue de sourds qui se déroule sous On passe aux nôtres.Trois jeunes du Groupe des Cent s'installent au micro.Avec des noms comme Arsenault, Blanchard et Va i I -lancourt, ils sont de la bonne souche mais malheureusement pas de la bonne branche.Ces gens venus d'ailleurs ont connu les atrocités de la guerre, ils ont bien du mal à comprendre ce projet de démantèlement d'un pays.Selon sa majesté Camille Laurin, les anglophones et les allophones ont la fâcheuse manie de considérer encore le Québec comme une province et non comme un pays On ne parle pas ici de dér tèlement d'un pays mais de la construction d'un pays fondé par un peuple capable de choisir sa destinée.Comment ces néo-Québécois peuvent-ils espérer avoir voix au chapitre, n'étant pas des pure laine de souche?Là n'est pas la question.on les écoute, c'est déjà beau.On passe aux nôtres.Trois jeunes du Groupe des Cent s'installent au micro.Avec des noms comme Arsenault, Blanchard et Vaillancourt, ils sont de la bonne souche mais malheureusement pas de la bonne branche.Tous trois frais rasés, la coupe de cheveux et la tenue vestimentaire HEC, ils ont le verbe direct, convaincu et convaincant du vendeur issu CITÉ LIBRE m a i - i u i n 1995 9 d'un cours de Dale Carnegie.Pas d'épithètes inutiles, pas de littérature on va droit au but: «J'ai trente ans et ça fait trente ans que j'entends parler d'indépendance.C'est une question qui nous divise depuis trente ans.Arrêtons de blâmer les autres avant c'était les Anglais maintenant c'est le fédéral.Si votre projet entraîne un marasme économique, qui allez-vous blâmer?» Les propos de ces «clean eut» de la génération post-révolution tranquille-moderne désolent nos technocrates.Le roi de la 101 et du hambourgeois, qui ne peut supporter de telles déclarations, s'exclame:«Votre mémoire provoque chez moi un étonnement abyssal».Pour sortir son commissaire-collègue du gouffre, Louise Harel se met à énumérer les montants dont nous prive le fédéral.Des pourcentages faramineux sortent de sa bouche comme d'une calculatrice.A l'écouter, on se demande comment le Québec, l'enfant pauvre et abandonné de la famille canadienne, a pu fonctionner tout ce temps-là.Ce n'est plus le délire des 15000 mères de famille venues au Forum de Montréal protester contre les déclarations de Lise Payette, c'est une démonstration de quelque deux cents futures grand-mères, anciennes militantes de La Voix des femmes qui ont troqué leur main de bridge contre une pancarte.Nos jeunes ont beau tenter de teplacer les chiffres dans leur contexte et de démontrer le succès des entreprises du Québec, rien à faire lorsque la guerre passe aux chiffres, les arguments faiblissent et petsonne ne gagne la bataille.Le dernier mémoire que nous avons l'honneur d'entendre en cette après-midi de consultation, est celui de l'ancien député Rodrigue Tremblay.J'ignore si ce dernier est avocat mais à l'entendre parler de la Magna Carta et des difficultés légales d'un référendum décisionnel par rapport à un référendum consultatif, je suppose qu'il l'est.Moi, je ne le suis pas et ne peux le suivre.Il termine en invoquant le sempiternel chèque en blanc.Tous les mémoires en font mention, c'est l'argument clé de tout remaniement constitutionnel.Et le chèque que l'on a dû signer parce que la majorité des Québécois voulaient un changement de gouvernement sans se soucier du référendum qui s'y rattachait, n'était-il pas en blanc?Là n'est pas la question.Un chèque, qui se chiffre à deux millions de dollars et qui risque d'être sans fonds.Aussi bien en avoir pour son argent et se rendre au Forum du Cégep du Vieux-Montréal.Deux millions de dollars pour entendre les mêmes rengaines et arriver aux mêmes conclusions valent bien deux cafés gratuits.Parlant de rengaine, quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir défiler devant le Musée au froid et sous la pluie, les mêmes Yvette qu'en 1980.Elles sont venues de tous les coins du Québec dire leur mot sur l'avant-pro-jet de loi: NON.Arrivées trop tard pour présenter leur mémoire, elles scandent à l'unisson «Mon pays, c'est non», sur le trottoir.Ce n'est plus le délire des 15000 mères de famille venues au Forum de Montréal protester contre les déclarations de Lise Payette, c'est une démonstration de quelque deux cents futures grand-mères, anciennes militantes de La Voix des femmes qui ont troqué leur main de bridge contre une pancarte.Certaines, croyant faire partie d'une parade, se sont costumées pour l'occasion en coiffant de ridicules bonnets de dentelle.Pas de mari, pas d'enfant.Sûrement trop occupés ou trop écœurés pour leur prêter main forte.Elles sont venues seules et cette manifestation d'anciennes servie à la moderne me fait mal au cœur.C'est en pénétrant dans le cégep que je suis enfin entourée des 100% pure laine.De la souche partout.De quoi se sentir enracinée à tout jamais.Une foule qui ressemble à celle des bingos et des campings de roulottes.Le café gratuit a attiré les trois clochards à qui je donne régulièrement des sous sur la rue St-Denis, un fou qui se promène en tirant la langue, des lesbiennes qui s'embrassent à grands coups de langue.C'est le pow-wow de la consultation populaire ! J'entre dans l'auditorium sachant fort bien que le discours du président va me faire regretter les bardeaux du Salon de l'habitation.Le beau Marcel Masse fait son entrée triomphale.Sa grosse tête rappelle celle de Jérôme Choquette.C'est à croire que les changements de cap et de camp en politique font enfler le coco.Il ne parle pas, il glousse et roucoule avec cet accent mi-Outremontais, mi-Radio-Québec des précurseurs de l'indépendance.L'accent pseudo-révolutionnaire d'universitaires diplômés des meilleures institutions américaines qui n'a jamais su gagner à sa cause les résidents de la rue Panet.Ces hâbleurs n'ont pu faire l'indépendance sur des ventres pleins en 1980.Pourront-ils la faire sur des ventres vides en 1995 ?Là n'est pas la question.on a choisi de consulter, consultons.Du 15 février au 5 mars, les audiences de la commission de Montréal sur l'avenir du Québec ont attiré 1500 auditeurs inscrits et plus d'un demi-million de téléspectateurs, via le câble, ont pu entendre les quelque trois cents interventions.Maintenant, les commissaires doivent «colliger» toutes les idées.Pour ce faire, Masse et Cie.vont entrer en retraite fermée.Ensemble, ils vont préparer les recommandations qu'ils présenteront ensuite au gouvernement.Toute cette énergie pour que Parizeau soit assuré d'une majorité de OUI au référendum.Les commissions terminées on passe au salon de son habitation écouter les sondages, entendre parler de virage et se demander comment les souverainistes vont se passer de Bloc pour se construire un pays.^ CITÉ LIBRE m ai ¦ j u i n 1995 10 j\r chives devant l'unité canadienne John Humphrey, Hugh MacLennan, Emile Vaillancourt John Peters Humphrey (1905-1995) n'est plus.Le 14 mars dernier, l'Université McGill perdait l'un des ses plus émi-nents diplômés et professeurs, l'Organisation des Nations Unies, l'auteur des premières ébauches de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, et Cité libre, un lecteur et convive fidèle.Nous ne le verrons plus, hélas, s'enthousiasmer ou s'indigner des propos des conférenciers des soupers de Montréal et, avec Madame Humphrey, causer sans façon avec leurs voisins de table.L'équipe de Cité libre offre ses plus sincères condoléances à Madame Humphrey et à sa famille.On ne rédige pas l'ébauche de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme sans s'être engagé pleinement dans le combat pour la liberté, l'égalité et la fraternité.Comme vous pourrez le constater à la lecture de cette discussion à trois sur le Québec devant l'unité canadienne, diffusée il y a cinquante-deux ans sur les ondes de la CBC, John Humphrey, Hugh MacLennan et Emile Vaillancourt avaient une vision commune sur la façon de mener ce combat.Nous publions ici le script de cette conversation rédigée par l'écrivain Hugh MacLennan (J907-(990) — qui n'avait alors pas encore publié son célèbre roman Les Deux Solitudes—en collaboration avec John Humphrey et le journaliste, conférencier, homme d'affaires et futur ambassadeur du Canada, Emile Vaillancourt ( i 889- / 968).Ce trialogue a été diffusé depuis Montréal, à 17 heures le dimanche 29 novembre 1942, dans le cadre d'une série d'émissions radiopho-niques intitulée «Discussion Club".Avec pour toile de fond la crise de la conscription, cette émission faisait partie d'une série radiophonique consacrée au problème de chacune des neuf provinces canadiennes de l'époque.Comme l'explique le bibliothécaire de McGill, Jofm Hobbins, qui a publié la copie originale du script que lui avait remise John Humphrey dans le numéro VI (1993) de la revue Fontanus: «Vaillancourt publia, peu après, le texte définitif de l'émission, base' sur le script exigé par les règlements de la CBC visant une telle émission.» Précisons aussi que c'est la revue Relations qui a traduit le texte que nous publions ici.(Et ne sursautez pas à la lecture de l'expression race pour designer peuple ou ethnie: elle n'avait pas alors la connotation péjorative quelle a acquise depuis.) La revue Relations publia le script dans le numéro de janvier 1943 et Emile Vaillancourt le diffusa, en anglais et en français, sous forme de plaquette.Huit ans plus tard, en octobre 1950, après avoir relu ce script, John Humphrey note dans son journal: «J'ai relu ce soir la plaquette dans laquelle Emile Vaillancourt a publié le texte d'une causerie radiophonique à laquelle lui, Hugh MacLennan et moi avions participé, et qui fut diffusée sur les ondes de la CBC en novembre 1942.Le sujet en était l'unité canadienne et le Québec.Nous en avions discuté chez moi auparavant mais c'est Hugh qui a rédigé le script.Et c'est du MacLennan pur; car si j'admets avoir bien exprimé ces choses-là, n'eût été de Hugh, je ne les aurais jamais exprimées de cette façon.Je dois dire qu'après huit ans, le script se lit encore bien et que les choses que nous avons exprimées avaient besoin de l'être.» Montréal, le dimanche 29 novembre 1942.John Humphrey: Eh bien! Messieurs, avant de commencer, je crois qu'il faut nous rappeler que nous nous adressons, cet après-midi, au reste du Canada.Pour trois citoyens de la province de Québec, tenter une pareille chose—particulièrement dans les circonstances actuelles—c'est se mettre au blanc! Hugh MacLennan: Après avoir entendu, dimanche dernier, l'émission de cette série qui nous venait de la Colombie britannique, j'ai compris que nous étions déjà au blanc avant même de venir au studio.Qu'en pensez-vous, Vaillancourt?Emile Vaillancourt: Oh! Pour moi, citoyen de langue française du Québec—et du Canada—, ce n'est rien de nouveau que d'être mis au blanc par les gens des autres provinces.h.m.: J'ai été élevé en Nouvelle-Ecosse., je comprends peut-être vos sentiments.é.v.: Oui, peut-être le pouvez-vous, dans une certaine mesure.Mais votre cas n'en est pas moins différent.11 nous semble à nous, Canadiens de langue française, que, dans les huit autres provinces, pas mal de gens ont une façon toute particulière de nous mettre au blanc.De sorte que lorsque vous, des Maritimes, MacLennan, et vous, Humphtey, citoyen du Québec de langue anglaise, vous entendez quelqu'un de l'Ontario ou de la Colombie britannique parler de ce qu'ils appellent le problème du Québec, cela ne vous fait pas la même impression qu'à nous et je ne vois pas comment cela pourrait vous blesser de la même manière.j.h.: Vous avez peut-être raison, Vaillancourt.Mais ça commence à nous agacer.Cela me met hors de moi-même d'entendre les gens parler à tort et à travers du soi-disant problème du Québec.Et l'expérience m'a montré que ceux qui emploient le plus cette expression sont ceux qui en comprennent le moins la signification et la portée.h.m.: C'est entièrement mon avis, Humphrey.Né CITÉ LIBRE mai-juin 1995 en Nouvelle-Ecosse, je suis à même de savoir qu'un régionalisme étroit a été la plaie du pays tout entier.S'il y a le problème du Québec, il y a aussi le problème de l'Ontario.Et si nous en restons toujours à cette manière de voir, nous aurons bientôt inventé le problème esquimau.En tout cas, parlons donc du problème canadien, ayant toujours en vue l'unité canadienne.Pouvons-nous affirmer qu'elle ait jamais existé dans le passé?Pouvons-nous affirmet qu'elle existera un jour?É.v.: Vous voulez dire: Le Canada est-il une nation?h.m.: C'est à peu près la manière la plus simple de poser le problème.Les nombreux doutes que d'honnêtes gens entretiennent à ce sujet pat tout le pays établissent que l'existence du Canada comme nation n'est pas une chose que tous prennent pour acquise.Si cela était, nous ne serions pas ici en ce moment.Car, après tout, les gens ne discutent pas de faits établis.É.v.: Je connais bien des gens qui passent leur temps à discuter de faits bien établis.h.m.: Moi aussi, Vaillancourt.Mais Radio-Canada ne gaspille pas l'atgent des contribuables pour permettre à ces gens-là de le faire sur son réseau.Cela me met hors de moi-même d'entendre les gens parler à tort et à travers du soi-disant problème du Québec.Et l'expérience m'a montré que ceux qui emploient le plus cette expression sont ceux qui en comprennent moins la signification et la portée.j.H.: Bien.Mais avant de commencer à discuter d'une chose, nous ferions mieux de définir les termes.h.M.et É.v.: Cela va de soi .Evidemment j.H.: D'abord, entendons-nous sur le sens à donner au mot nation.Qui va risquer une définition?h.M.: Une nation, me semble-t-il, est un groupe de personnes vivant ensemble et partageant un idéal commun.Sur les questions d'importance, cet idéal tend à rallier tout le monde.C'est là ce qui crée chez un peuple sa personnalité nationale.j.h.: 11 faudrait admettre alors que personne chez nous n'a d'idées bien claires, quand il emploie le terme canadien.Et parce qu'on n'a pas d'idées précises à ce sujet—parce que jusqu'ici le Canadien ne s'est jamais regardé comme il faut dans un miroir—, notre peuple n'a pas de personnalité définie.É.v.: Le tragique dans tout cela—pour se servir d'un terme fort, c'est qu'alors que les provinces se comprennent très bien elles-mêmes, elles n'ont jamais consenti à faire beaucoup d'efforts pour se comprendre les unes les autres.Mais vous n'avez pas encore donné votre définition, mon cher Humphrey?j.H.: D'aucuns soutiennent que, pour qu'un pays soit réellement une nation—et pas seulement un terme géographique , il est nécessaire qu'il possède une langue commune et une race commune.Mais je crois que c'est là une erreur.Cette définition éliminerait du coup le Canada.é.v.: Vous avez raison: cette définition est trop étroite.Regardez la Suisse, avec ses trois—et même quatre — langues et ses trois races distinctes.Cela n'empêche pas la Suisse d'être la plus vieille et la mieux établie des démocraties d'Europe.j.h.: Oui, limiter les éléments de la nation à une langue et à une race commune, c'est en donner une définition beaucoup trop étroite.Mais que pensez-vous d'une histoire commune?Ne croyez-vous pas que cela nous rapproche de la vérité?h.m.: Certes, Humphrey, mais cela n'est pas toute la vérité.Et appliquée au Canada, cette définition ne nous avance guère.Les races qui composent le Canada ont jusqu'à un certain point une histoire commune, mais Wolfe et Montcalm n'avaient pas grand-chose de commun sur les Plaines d'Abraham.Et depuis l'Acte de Québec, notre histoire n'a guère eu le temps de se cristalliser en des légendes vraiment nationales.é.v.: Je ne suis pas tout à fait d'accord, MacLennan.Notre histoire canadienne remonte au moins aussi loin que celle des États-Unis.Et pour les Canadiens de langue française, elle remonte beaucoup plus haut.h.m.: Oui, mais à une différence près.Les Etats-Unis sont devenus une nation grâce au succès de leur révolution au dix-huitième siècle.Nous, Canadiens, nous nous faisons gloire de notre loyauté durant cette période—qui était la loyauté à un statut colonial.é.v.: J'aimerais signaler ici une chose que, de notre avis, à nous du Québec, les autres provinces oublient trop facilement.Je veux ici rappeler les paroles de Stanley Baldwin prononcées à Toronto en avril 1939: «Que le Canada n'oublie jamais que, à l'époque de l'Indépendance américaine, et plus tard aussi, c'est la loyauté du Québec qui a fixé dès lors le destin du Canada et aujourd'hui assure son caractère de nation.Deux langues., deux cultures., deux grandes religions., unies pour former le Canada .et le Canada trouve son unité et sa liberté».j.h.: La première partie de la déclaration de lord Baldwin— que le Canada n'aurait même pas eu la chance d'être une nation sans le rôle joué par le Québec— est une évidence.Mais, Vaillancourt, acceptez-vous réellement la deuxième partie?é.v.: Je le voudrais bien.Mais il n'y a pas moyen de l'accepter.Nous n'avons pas encore trouvé l'unité véritable.Et ce n'est pas rendre service au pays que de le prétendre.Je crois que nous avons fait du chemin en ce sens.Mais il faut bien le dire, aux yeux d'un grand nombre de Canadiens français, il ne semble pas que tous les Canadiens obtiennent droits égaux et liberté égale.Et si nous devons jamais jouir de cette grande union des races dont les orateurs parlent si volontiers au Canada., les deux races doivent avoir des droits égaux.Emile Vaillancourt, ca 1940.Photo publiée dans le numéro VI.199! de la revue Fontonus avec l'aimable accord de la Bibliothèque nationale du Québec.CITÉ LIBRE m ai -1 u i n 1995 h.m.: Je suis heureux que vous ayez signalé ce point, Vaillancourt.j.h.: Oui, le reste du Canada doit enfin comprendre qu'aujourd'hui le Canadien de langue française ne croit pas—pour tout dire en un mot—qu'on le traite avec justice.é.v.: Peut-être est-ce là y aller un peu fort.Dans la province du Québec—dans notre vieux chez-nous—nous sommes assez satisfaits.Mais dans les autres provinces—Messieurs, si vous étiez un Canadien français, un pauvre diable se cherchant du travail en Ontario, vous comptendriez vite combien la race même crée de difficultés pour obtenit le genre de travail qu'on désire.Je regrette d'avoir à dire cela à la radio, mais.j.h.: (avec irtdignatiori) Tout homme honnête sait bien que c'est vrai! Mais cette affirmation ne peut pas être retournée contre le Québec.Regardez la minorité de langue anglaise de Montréal et des autres patties de la province de Québec.Aucune personne habitant à Westmount—comme moi-même—ne saurait dire que la minorité de langue anglaise du Québec n'a pas sa juste chance de gagner sa vie.h.m.: Bien, Humphrey, mais pour arracher à Westmount un instant, j'aimerais bien revenir à notre problème: définir la nation.Savez-vous, le Canada d'aujourd'hui me fait penser à une femme courtisée par deux hommes.Chacun d'eux est d'avis que sa future femme devrait lui ressembler en tous points.Mais il se trouve que les deux hommes appartiennent à des races différentes, qu'ils n'ont pas la même conception de la vie, et qu'ils fréquentent deux églises différentes.Et parce qu'ils sont si différents, eh bien, la femme n'a pas encore fait son choix, et le mariage n'a pas encore eu lieu.ire une revue d'idées f est ¦ baigner dans les courants de pensée contemporains ¦ réfléchir [.] que le Canada n'aurait même pas eu la chance d'être une nation sans le rôle joué par le Québec [.] est une évidence j.h.: Si telle est la situation, nous sommes dans une impasse.Mais je crois.h.m.: Ne prenez pas ma métaphore trop au pied de la lettre, sinon je devrai recommander un compromis.et alors l'ingénieur pourrait bien nous couper l'émission.j.h.: (sérieux) Tiens, j'ai trouvé, je pense, la seule définition de la nation qui puisse s'appliquer au Canada.La voici, et dites-moi ce que vous en pensez.Le Canada peut devenir une nation véritable—une unité réelle—à une seule condition.Je veux dire: si nous, Canadiens, nous commençons de réaliser un idéal national commun à tous.é.v.: Magnifique, Humphrey.Voilà ce que je n'ai cessé d'espérer et ce à quoi je n'ai cessé de travailler depuis des années.Un objectif national commun.L'avenir sera meilleur que le passé seulement si nous avons la volonté d'y arriver.Au Canada nous nous sommes retournés vers le passé trop souvent et trop longtemps.h.m.: Ce n'est certes pas par hasard que la plupart de nos romans canadiens sont des romans historiques.sur les questions qui se posent aux personnes et à la société ¦ échapper pendant quelques heures à la tyrannie de la télévision.CITÉ LIBRE ma i - j u i n 1995 13 vos amis).Postez AUJOURD'HUI.libre BULLETIN D'ABONNEMENT ^Jem'aùonne ?6 numéros (au Canada) 24$+ 1,68$(TPS) +2,05$(TVQ): ÏÏM ?6 numéros (étudiants): 18,50$+1,30$ (TPS)+I,58$ (TVQ): ?6 numéros (à l'étranger):30$ ?Soutien: 50$ Veuillez m'abonner ou abonner la personne ci-dessous au magazine CITÉ LIBRE.Je paie PERIODICA par: ?chèque ?mandat postal n Master card ?Visa Carte n".Expire le.Signature- Nom.Adresse.Ville.Code postal.ô Jàut alwivier Nom.Adresse.Ville.Code postal.Retournez ce coupon à: PERIODICA CP.444, Outremont (Québec) Canada H2V 4R6 Commandes téléphoniques SANS FRAIS Avec cartes de crédit, du lundi au vendredi, de8h30à I6h30 Région de Montréal: (514) 274-5468 Tout le Québec et l'Outaouais: 1-800-361-1431 j.h.: Ou que la devise du Québec est «Je me souviens».h.m.: Mais que pensez-vous de la guerre?.N'avons-nous pas actuellement dans cette guerre un but commun?j.h.: Oui, nous avons le but commun de vaincre les puissances de l'Axe.Si l'on excepte une très petite minorité de personnes très bruyantes, tous les Canadiens s'entendent à ce sujet comme ils s'entendent sur le fait que cette guerre n'est pas une guerre impérialiste.é.v.: En dépit de tout ce que l'on peut penser dans d'autres provinces, le Québec sait que ce n'est pas là une guerre impérialiste.Le Québec fait sa part dans cette guene, et une part beaucoup plus grande que ne le croient les autres Canadiens.j.h.: Vous avez raison, Vaillancourt, et je suis heureux que vous l'ayez dit.Mais, pour revenir au sujet, gagner la guerre n'est pas l'objectif commun auquel je pensais.Après tout, c'est là un but que nous partageons avec chacun de nos alliés des Nations Unies.À propos de la guene, la raison pour laquelle elle n'a pas fourni l'objectif commun comme elle l'aurait pu, c'est que notre conception a été faussée dès le début.h.m.: C'est bien vrai.Le gouvernement nous présente encore cette guerre en termes de publicité commerciale.On a procédé comme s'il fallait faire accepter la guerre par le Québec.De sorte que dès le début de la guerre, le Québec a conclu que les autres provinces prévoyaient l'opposition du Québec à la participation.j.h.: Ce n'est pas tout.Nous n'avons jamais adopté un point de vue national.Par exemple nos affiches relatives à la guene ont été mal faites: pas de mots d'ordre canadiens, pas de chansons canadiennes.Mais, lorsque je parle d'un objectif canadien, je parle d'un objectif bien à nous.Je veux dire la vision de la nation canadienne telle que nous voulons qu'elle soit.h.m.: Au coûts des vingt dernières années, la vision des Pères de la Confédération est devenue pas mal floue.L'embarras, c'est que toute vision nécessite une continuelle mise au point.Vous ne pouvez présenter toujours la même vieille rengaine — réchauffée d'année en année—et vous attendre à ce qu'elle conserve toujours la même saveur.é.v.: Voilà qui est juste, MacLennan.En dépit de nos grandes réalisations—en dépit de la construction de nos chemins de fer, et de l'ouverture à la civilisation de l'Ouest et du Nord—en dépit même des guerres que nous avons traversées côte à côte—, il nous semble, à nous de la province de Québec, que les autres provinces préfèrent accorder leur loyauté à l'Angleterre d'abord.Et pour un pays, accorder sa loyauté d'abord à une autre partie, c'est rendre impossible la formation d'une nationalité.h.m.: Cette loyauté à l'Angleterre d'abord, Vaillancourt, préoccupe tellement certains Canadiens que, grâce à leurs efforts mal inspirés, notre pays est le seul, de tous les dominions politiquement libres, à ne pas avoir son drapeau.é.v.: Un drapeau canadien, pour la province de Québec, signifierait beaucoup—bien plus que les mots ne peuvent le dire.h.m.: C'est un reliquat de colonialisme.Trop de Canadiens se conduisent comme si le Canada ne pouvait jamais se fixer CITÉ LIBRE m a i - j u i n 1995 Hugh MacLennan, portrait par John Lyman, 1946.Collection Hugh MacLennan, bibliothèque MacLennan de l'Université McGill (revue Fontanus VI, 1993), un idéal de quelque valeur.j.h.: Comme si la loyauté au Canada, la fierté de sa nation canadienne, et le souci de lui découvrir un authentique idéal canadien, constituaient un manque de loyauté envers la Grande-Bretagne.Rien de plus ridicule! h.m.: Aussi ridicule que d'accuser de déloyauté à l'égard de son père le fils qui prend pantalon ou fonde un foyer à lui.é.v.: Messieurs, voici quelque chose qui, je le crains, ne plaira pas beaucoup à certains de mes concitoyens.Mais cela doit être dit.Le Canada français admire et respecte la Grande-Bretagne.Il rend hommage au peuple britannique.Il fournit dans cette guerre un effort beaucoup plus considérable que ne lui reconnaissent la plupart des Canadiens.Mais les sentiments du Canada français envers la Grande-Bretagne ne peuvent être les mêmes que ceux de certaines gens, venus des Iles Britanniques, qui vivent aujourd'hui au Canada.Aussi n'est-il pas juste ni raisonnable de s'attendre à ce que les Canadiens français se croient obligés de faire la guerre simplement parce que la Grande-Bretagne est en guene.11 n'existera jamais de compréhension réciproque des Canadiens tant que ce fait ne sera pas accepté ni respecté.Mais—qu'on ne l'oublie pas—si le Québec fait aujourd'hui la guerre, c'est qu'il estime que la cause de l'Angleterre est sa propre cause et celle de l'humanité.Je prie mes concitoyens de ne pas croire que les paroles d'une poignée d'agitateurs, paroles si avidement recueillies par le groupe également négligeable des agitateurs des autres provinces anxieux de mettre le Québec en fausse posture, je vous demande de ne pas croire, dis-je, que ces voix représentent le sentiment de ma province.Si les Canadiens français accordent quelque attention à ces gens, c'est parce qu'ils se défient des gens des autres provinces qui les calomnient.j.h.: Vaillancourt, vous venez d'exposer l'attitude du Québec devant la guerre avec une clarté incomparable.N'est-ce pas votre avis, MacLennan?h.m.: Oui, et il me semble aussi que les autres provinces accordent aux isolationnistes d'ici plus d'importance qu'ils n'en ont.Mais, Vaillancourt, je ne crois pas que le mécontentement contre les gens des autres provinces qui les attaquent soit la seule cause de l'isolationnisme qui existe au Québec.é.v.: Cela m'intéresse, MacLennan.Dites-moi franchement: quand vous êtes venu vous établir à Montréal, quelle vous a semblé être la plus grande faiblesse de la province de Québec?h.m.: Son système d'éducation.Les autres provinces n'ont pas à se vanter du leur, mais je pense qu'au Québec, l'éducation est relativement plus faible qu'ailleurs.é.v.: Dans le passé, il en a été ainsi, mais on fait beaucoup actuellement pour l'améliorer.Vous voulez dire, je sup- pose, que l'on accorde trop peu d'attention dans l'enseignement au point de vue pratique?h.m.: Je vais plus loin que cela.Les éducateurs du Québec encouragent ttop leurs élèves à s'attacher au passé.Je ne veux pas dire par là que l'on étudie trop l'histoire.L'histoire peut être un sujet très moderne.si vous vous en inspirez dans la conduite de votre propre vie.Je veux dire plutôt une tournure générale de l'esprit.j.h.: Comme question de fait, MacLennan, M.le sénateur David récemment affirmait la même chose.J'avais l'intention de souligner ce point moi-même.«Dans les manuels scolaires et ailleurs, disait le sénateur David, le Québec vit dans le passé.Pourquoi les écoles, les collèges et les couvents vivent-ils encore dans le passé au lieu de prendre contact avec la vie d'aujourd'hui et celle de demain?» Cette affirmation, il faut bien l'admettte, est bien absolue, mais je crois qu'elle contient pas mal de vrai.Est-ce là votre avis, Vaillancourt?é.v.: C'est l'évangile que je prêche depuis des années.j.h.: Mais le Québec n'est pas le seul à avoir une éducation défectueuse.Toutes les provinces tendent dans une certaine mesure à être isolationnistes.et c'est leur système d'éducation qui en est largement responsable.Peut-on s'attendre à autre chose, avec une éducation sous le contrôle absolu des provinces?[.] les autres provinces doivent comprendre le Québec au moins aussi bien que le Québec les comprend [.] le Québec, de son côté, doit se rendre compte qu'il est la partie du Canada la plus difficile à comprendre [et] les Canadiens français doivent avoir des chances égales de faire leur vie dans tout le Canada h.m.: Notons ceci cependant: le provincialisme du Québec résulte principalement de la tradition; celui des autres provinces est surtout le fruit de l'ignorance.Il se peut que le Québec ressasse trop le passé, mais — fait remarquable — il connaît mieux le reste du Canada que le reste du Canada ne le connaît.Comme le disait récemment à Montréal Karl Hambre, l'ignorance est l'apanage de la majorité.Mais si le Québec pouvait se persuader que ce qu'il prend pour de l'aversion à son égard n'est, la moitié du temps, que pure ignorance, peut-être aurions-nous moins de frictions.é.v.: J'ai une intéressante petite histoire pour illustrer ce point.Il y a quelques années, j'ai travaillé avec certains Canadiens de langue française du Québec à établir une organisation permettant à certains de nos fils et de nos filles de passer leur vacances dans des familles de l'Ontario.En retour, les familles qui recevaient nos enfants nous envoyaient les leurs.L'initiative eut un succès magnifique.Lorsque nos enfants revinrent à la maison paternelle, nous, du Québec, avons découvert que nos garçons et nos filles avaient eu des CITÉ LIBRE mai-juin 1995 15 vacances délicieuses, mais qu'ils n'avaient été surpris de rien de ce qu'ils avaient appris de l'Ontario; les enfants de l'Ontario, au contraire, n'en revenaient pas de leurs découvertes.h.m.: Je n'ai pas de misère à le croire, Vaillancourt.Etant originaire d'une autte province, je puis dire en toute vérité que le Québec est, par sa manière de vivre, si différent du reste du Canada qu'il n'est pas facile à comprendre pour le reste du pays.Je crois que si le Québec s'en rendait compte, ce serait une bonne chose, car c'est un fait.j.h.: Voyons, Messieurs.Revenons-en à l'unité canadienne.Dites-moi, Vaillancourt, pouvez-vous nous tésumer ce que vous avez en vue lorsque vous parlez d'un idéal commun pour le Canada pour l'après-guerre?é.v.: C'est là une question immense, Humphrey.J'omettrai l'aspect international du problème.Pour ce qui est d'un idéal commun à créer., il faudrait d'abord poser quelques gestes préliminaires.Premièrement., le Canada doit avoir son propre drapeau.De plus, j'aimerais que l'on cesse d'employer le terme dominion.Selon les anciens statuts de l'Église d'Angleterre, le mot dominion est synonyme de colonie, possession ou plantation.Le Canada n'est pas une plantation.j.h.: Mais, originairement, ce terme n'était pas destiné à marquer une infériorité.é.v.: Pour beaucoup de Canadiens, c'est bien là son sens.j.H.: Mais, Vaillancourt, tout cela n'est que symboles.Les symboles ne me semblent pas si importants qu'il faille.é.v.: C'est là précisément le point que les autres provinces négligent de considérer.Elles ne comprennent pas que leur refus d'un drapeau est une gifle à la face des Canadiens de langue française.A tort ou à raison, le refus d'un drapeau canadien est la manifestation d'une mentalité asservie; cette province ne croira jamais pleinement que le Canada veut devenir une nation autonome tant qu'il n'aura pas symbolisé ce désir dans un drapeau.h.m.: Vous voulez dire, Vaillancourt, que le jour où le Québec se rendra compte que les autres provinces désirent faire du Canada une nation autonome, ce jour-là jaillirait du Québec un courant puissant d'énergies nouvelles?j.h.: Je n'ai pas d'hésitation à le croire.Le Québec évolue beaucoup actuellement.Les traditionnels porte-parole du Québec ont toujours été des hommes de profession.Mais aujourd'hui se dessine une évolution considérable.Ingénieurs, hommes d'affaires, techniciens et ouvriers commencent à faire entendre leur voix.Il y a encore dans le Québec beaucoup d'énergies inutilisées.Mais je crois, Vaillancourt, que les symboles dont vous avez parlé changeront bientôt.Et lorsqu'ils seront changés., pouvez-vous me donner un élément plus positif qui nous rapprocherait de notre idéal?Quelque chose qui constitue vraiment pour nous un objectif?é.v.: Oui, je le puis.Toute nation vaut ce que vaut son système d'éducation.Je dirais.Que le Canada dépense aussi largement en temps de paix qu'il le fait en temps de guerre.Que le Canada dépense l'argent nécessaire à constituer un système d'éducation vétitable, ouvert à toutes les classes.h.m.: Et à toutes les provinces.L'éducation meurt de faim dans toutes les provinces, pas seulement dans le Québec.é.v.: De plus, édifions notre système d'éducation de manière à ce que les jeunes Canadiens aspirent à devenir non seulement des citoyens du Canada, mais aussi des citoyens du monde.j.h.: Ce serait magnifique, Vaillancourt, mais cela prendrait bien des années.é.v.: Cela prendrait une génération.Mais vous m'avez demandé un idéal.Cela ne servirait à rien de vous donner un idéal qu'on pourrait atteindre en quelques années.h.m.: Le fait brutal, Vaillancourt, c'est qu'il nous faut d'abord faire l'éducation du peuple pour l'amener à consentir les dépenses nécessaires à l'éducation.Vous admettrez cela, sans doute.Mais un pays qui—comme le Canada—est fier de son système actuel d'éducation et donne à ses professeurs un salaire inférieur au salaire minimum d'un ouvrier non spécialisé.! Eh bien, vous voyez comme nous avons encore du chemin à faire.j.h.: Vaillancourt nous a donné sa conception d'un idéal pour le Canada.Quelle serait la vôtre, MacLennan?h.m.: Vous avez probablement l'un et l'autre à peu près la même conception que celle que je vais vous exposer.L'idéal national du Canada après cette guerre devra ressembler beaucoup à celui des autres nations.En un mot, nous avons à procurer à notre population une sécurité sociale convenable.j.h.: En effet, une guerre du peuple n'a pas de sens à moins qu'elle ne se termine en une paix du peuple.h.m.: Le président Roosevelt, avec ses quatte libertés, a déjà amorcé le problème.Or, parmi ces quatre libertés, combien y en a-t-il, pensez-vous, que le peuple canadien possède actuellement, ou ait possédées dans le passé?j.h.: Il est hors de doute que nous jouissons de la liberté religieuse.La liberté de parole nous est également reconnue par la loi, sauf certaines restrictions en temps de guene.Mais la liberté de parole est restreinte en temps de paix, par le fait que les privilégiés de la vie exercent leur mainmise sur les journaux et emplois, et font sentir le poids de leur richesse à quiconque ne suit pas la ligne.h.m.: Mais les deux dernières libertés — «liberté de la misère» et «liberté de la crainte» — bien peu de Canadiens en ont jamais joui.Nous n'avons pas été plus mal partagés que certains autres pays, néanmoins nous n'avons pas à être fiers de notre dossier en fait de sécurité sociale.Les conditions sociales du monde entier comptent parmi les causes principales de la présente guerre, et je ne vois pas comment nous pourrions régler une question de cette importance cet après-midi.Mais il se trouve que nous avons au Canada comme une esquisse de sécurité sociale.Le rapport Rowell-Sirois a posé les bases sur lesquelles nous pourrions commencer à établir un système de sécurité sociale au Canada.j.h.: Je le crois vraiment, quoique nous n'ayons pas fait grand-chose encore.Mais il a certainement fait comprendre qu'il ne pourra pas y avoir d'unité canadienne tant qu'il n'y aura pas un standard convenable de salaires à travers tout le Canada., oui, un standard convenable pour CITÉ LIBRE mai-juin 1995 tout le Canada, en fait de salaires, d'heures de travail, de pensions de vieillesse, de santé, de logement et de sécurité en général.Év.: Pardonnez-moi de vous intenompre, Humphrey, c'est cette absence d'un même standard pour tout le Canada qui est à la racine des difficultés qui existent entre le Québec et les aunes provinces.h.m.: Parfaitement.É.v.: Nous savons au Québec que l'ouvtiet de l'Ontario est mieux payé que celui d'ici.Nous savons aussi que la majorité des industries manufacturières du Québec appartiennent à des Canadiens de langue anglaise.Le résultat est inévitable.L'ouvrier du Québec a l'impression d'être exploité.j.h.: Mais les autres provinces ne répondront-elles pas aussitôt que Québec est l'obstacle principal à l'établissement d'une sécurité sociale vraiment canadienne?h.m.: Peut-être puis-je tenter une réponse, Humphrey.Les autres provinces le disent, et c'est un peu vrai.Mais .les autres provinces oublient le point vital que Vaillancourt vient de signaler.Elles jettent tout le blâme sur le Québec, sur son système d'éducation, sa foi, son isolationnisme et son obsession du passé.Mais elles passent par-dessus le fait que certains Anglo-Canadiens bien nantis sont actuellement intéressés à maintenir les bas salaires du Québec.N'est-ce pas là ce que vous vouliez dire, Vaillancourt?É.v.: C'est exactement ce que je voulais dire.j.h.: Résumons donc none discussion.Premièrement, le Canada ne deviendra une nation que s'il réalise un idéal commun.Deuxièmement, les autres provinces doivent comprendre le Québec au moins aussi bien que le Québec les comprend.Et le Québec, de son côté, doit se rendre compte qu'il est la partie du Canada la plus difficile à comprendre.Troisièmement, les Canadiens français doivent avoir des chances égales de faire leur vie dans tout le Canada.Quatrièmement, nous devons montrer, en adoptant un drapeau national, que notre dépendance coloniale est chose du passé.Enfin, nous devons traduire dans la réalité les quatre libertés définies par le président Roosevelt.h.m.: Si nous pouvons avoir des raisons d'espérer pour le Canada la sécurité sociale, nos oppositions vont progressivement s'atténuer.É.v.: S'il manque aujourd'hui quelque chose au Canada, c'est bien la claire vision de ce qu'il désire être.Un espoir bien fondé de sécurité sociale non seulement unifietait le pays, mais ferait jaillir un tel courant d'énergies nouvelles des neuf provinces que des discussions comme celle que nous venons d'avoir cet après-midi ne seraient plus nécessaires.^ E c on orniez La pénalisation des victimes de l'austérité | Mario Seccareccia*| i on excepte la Grande Crise des années 30, le Canada subit depuis 1990 la récession la plus grave et la plus longue de son histoire.La cause principale en est la politique monétaire cana- dienne.Au lieu d'aider les victimes de la récession, tant le gouvernement libéral actuel que son prédécesseur conservateur ont rendu encore plus pénible la condition des 1,5 millions de Canadiens reconnus officiellement chômeurs.Les Conservateuts, d'abord, imposèrent à l'assurance-chômage le principe de l'auto-financement avec pour effet de retirer au régime son rôle traditionnel de stabilisateur automatique de l'économie, rôle qu'il avait jusqu'alors joué avec succès.En effet, déficitaire en période de récession, le programme permettait aux chômeurs de consommer, stimulant ainsi l'économie; excédentaire en période de croissance il contrait les pressions inflationnistes.De plus, en 1993, les Conservateurs ont interdit aux travailleurs qui abandonnaient volontairement leur emploi d'avoir accès aux prestations d'assurance-chômage.Enfin, avec le budget de février 1994 les Libéraux annonçaient que non seulement ils maintenaient la politique des Conservateurs mais encore qu'ils amplifiaient l'attaque de ceux-ci sur le régime d'assurance-chômage en réduisant le montant de l'indemnité de chômage par rapport au montant du salaire perçu antérieurement.Ayant jugé insuffisantes ces mesures, le gouvernement en envisage aujourd'hui de nouvelles dont l'impact sur les chômeurs sera tout à fait négatif.Dans deux documents de travail diffusés à l'automne de 1994, La sécurité sociale dans le Canada de demain et De l'assurance-chômage à Vassurance-emploi, le ministre du Développement des ressources humaines, Lloyd Axworthy, fixait le cadre des débats à venir sur la téfotme du régime canadien d'assurance-chômage.Il dressait la liste des solutions ouvertes au gouvernement fédéral à l'intérieur desquelles pourraient être définies les règles du nouveau système.Il est significatif qu'il y propose un régime à deux niveaux, selon que les candidats à l'indemnisation sont des bénéficiaires occasionnels ou à répétition de prestations.Contrairement à l'intention professée par le gouvernement de respecter l'objectif à l'origine de l'assu-rance-chômage, à savoir de compenser le chômage imprévisible, contrairement aussi à son intention professée de réformer le régime en respectant les principes de l'équité et de l'efficacité, le régime esquissé, nous le verrons, viole le principe fondamental du système canadien de sécurité sociale, dont l'assurance-chômage demeure une composante majeure.CITÉ LIBRE m a i -| u i n 1995 17 L'assurance-chômage et le chômage involontaire Ce n'est pas pour rien que notre régime o"assurance-chômage est un legs des années 30.Sa création est le fruit de la constatation par les économistes et les politiciens que, loin d'être un choix personnel, le chômage résulte souvent d'une carence de la demande ce qui rend le marché du travail incapable de créer des emplois pour tout le monde.Les travailleurs, en général, ne choisissent pas plus de devenir chômeurs que les victimes d'un accident choisissent leur malheur: dans un cas comme dans l'autre, c'est involontaire.Telle fut, au bout du compte, la grande leçon de la révolution keynésienne en science économique.Il eût été difficile d'interpréter le chômage excessif des années 30 autrement que comme le résultat non voulu d'une demande insuffisante.Pour tout travailleur, l'éventualité du chômage ne reflète pas une préférence personnelle mais plutôt l'état du marché du travail, lui-même attribuable au contexte macro-économique.La conclusion s'impose donc: quelle que soit leur industtie ou leur profession, les travailleurs aptes à toucher l'assurance-chômage sont tous également victimes du chômage et doivent tous être traités de la même façon.Vu les variations cycliques de l'activité économique, à la longue un régime d'assurance-chômage devrait normalement s'auto-financer.Tant qu'il y a symétrie dans l'amplitude et la durée des cycles, et en supposant que l'économie ne connaisse pas de phases exceptionnellement longues de surchauffe ou de stagnation, le financement de l'assurance-chômage illustre à souhait la politique économique fonctionnelle.En période de boom, il affiche automatiquement un excédent et, en récession, un déficit.En somme, l'assurance-chômage est conçue pour jouer un double rôle: protéger les individus contre le risque de la perte involontaire de leur emploi et stabiliser le niveau du revenu global (et de la dépense globale) au cours du cycle économique.Les réformes proposées par le ministre Axworthy partent du principe que cette conception de l'assurance-chômage n'est plus pertinente.Elle ne le serait plus parce que, si la structure initiale du régime correspondait à une économie où les taux moyens de chômage demeuraient essentiellement inchangés de cycle en cycle, dans l'économie contemporaine les taux montent régulièrement de décennie en décennie.Pour cette raison, ou bien le régime devrait faire face à un déficit sans cesse croissant, ou bien le gouvernement devrait augmenter constamment ses primes.1 Or, comme il s'est engagé à «assainir les finances» et à stabiliser les cotisations, le gouvernement affirme n'avoir d'autre choix que de contrôler plus sévèrement les déboursés du programme.A cette fin, il repérera les bénéficiaires de prestations à répétition car selon lui ces chômeurs ne seraient plus conformes à la définition conventionnelle du chômage involontaire et ils «abuseraient du système».Avant d'apprécier la compatibilité de la réforme proposée avec les exigences de l'équité et de l'efficacité, voyons si le postulat à la base de l'argumentation du gouvernement est bien fondé.L'étude des statistiques sur le chômage révèle qu'au Canada, comme dans la plupart des autres pays de l'OCDE, le nombre de chômeurs a fortement augmenté, surtout depuis les treize dernières années.Si, jusqu'aux années 70 surtout, une partie de cette augmentation de ce que le rapport Axworthy appelle le «chômage structurel» est sans doute attribuable à des changements dans la structure du marché du travail, le rapport n'explique pas de manière convaincante pourquoi cette tendance demeure.Plusieurs études ont révélé une inadéquation entre les exigences des postes vacants et les compétences des chômeurs au cours de la période précédant les années 70.Il y eut aussi, au cours de cette même période, un changement important dans la répartition régionale des emplois.2 Malheureusement pour l'argumentation du gouvernement, si l'explication proposée par le rapport Axworthy peut rendre compte de la hausse du chômage pour la période précédant les années 70, elle tombe à plat pour les années 80 et 90.Depuis les années 70, la fréquence, l'ampleur et la durée des creux cycliques de l'économie canadienne ont augmenté considérablement.En particulier, au cours des treize dernières années notre économie a connu deux très graves récessions qui ont eu pour effet de maintenir les taux annuels de chômage autour de 10%, soit un niveau de chômage inconnu depuis la Gtande Crise.Comparons le chômage de la période depuis 1980, qui a connu deux grandes récessions, avec celui d'une époque plus prospère de l'après-guene; plus précisément, comparons la moyenne des années 80 et 90 à celle des années 60: la différence en est quasiment une de nature.C'est comme si on comparait des pommes et des oranges! Au cours des deux dernières décennies, en effet, on n'a guère observé de croissance structurelle du chômage mais plutôt une diminution à long terme de la demande réelle.Ce phénomène est attribuable à l'abandon de la patt d'Ottawa et ce, depuis le milieu des années 70, de ses politiques keynésiennes de stimulation de la demande.En dépit de cela, le rapport Axworthy se fonde sur des données qui, selon lui, permettraient de qualifier de structurel l'accroissement du chômage au cours des années 80 et 90.Ces données se rapportent aux changements dans l'impact et la durée du chômage depuis le début des années 80.Ces données établissent par exemple que le nombre de personnes qui ont subi le chômage au cours de cette période n'a pratiquement pas changé alors que la durée moyenne de leur chômage a augmenté de manière significative.Et c'est à partir de cette observation que le rapport conclut qu'il y a eu croissance du chômage structurel.Que voilà une façon originale d'étiqueter ce phénomène! En se fondant sur les mêmes observations, on pourrait tout aussi bien expliquei la hausse du chômage par l'impact sur le marché du travail des deux récessions les plus sévères que nous ayons connues depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.L'allongement de la durée du chômage par rapport à la période antérieure pourrait aussi s'expliquer par l'ampleur et la durée de ces récessions.Quoi qu'il en soit, il n'en demeure pas moins qu'à la fin de chacune de ces deux récessions les taux de chômage n'ont pu se résorber au point de retomber rapidement à leur niveau antérieur.Comme nous l'avons expliqué ailleurs3, le déficit croissant du régime d'assurance-chômage suggère qu'il remplissait effectivement sa fonction anticyclique, sa raison d'être initiale, au cours de cette période CITÉ LIBRE m a i ¦ j u i n 1995 dominée par les deux récessions les plus graves depuis les années 30.Le régime de l'assurance-chômage est-il équitable ou «généreux» au point de favoriser surtout ceux qui y font fréquemment appel et qui sont réputés en abuser?Si au cours des treize dernières années on a observé un accroissement significatif du chômage cyclique, c'est-à-dite du chômage résultant d'une insuffisance de la demande, les mesures téduisant les prestations aux utilisateurs les plus fréquents réduiront-elles aussi le chômage élevé à long terme et rendront-elles le régime plus équitable?Selon les statistiques du gouvernement lui-même, les ptestataires fréquents ne se distinguent des prestataires occasionnels ni par l'âge ni par le sexe: ils s'en distinguent pat l'industrie d'attache.Ce ne sont donc pas les caractéristiques des travailleurs qui en font des bénéficiaires plus fréquents du régime, mais les caractéristiques de leuts emplois.Les statistiques le montrent: 63% des ptestataires fréquents—ceux qui dans une période de cinq ans ont fait au moins trois fois appel au régime—travaillent dans des industries saisonnières (concentrées surtout au Québec et dans les provinces de l'Atlantique) alors que 22% seulement de ces prestataires viennent d'industries non-saisonnières.Comme la majorité des prestataires saisonniers sont des adultes mâles œuvrant dans des industries comme la construction, la pêche et le secteur forestier, cela montrerait que leur chômage très fréquent n'est pas imputable à quelque répugnance de leur part pour leur travail.En effet pourquoi, par exemple, un maçon serait-il moins attaché à son métier qu'un col bleu de municipalité?Il ne fait aucun doute que la diffétence constatée est attribuable à la nature du marché des emplois.Contrairement à l'opinion du ministre Axworthy, dans une économie comme la nôtre où l'activité dépend des aléas de la demande, les bons emplois (c'est-à-dire les emplois stables) sont rares.Réduire les prestations aux travailleurs saisonniers dans une économie de ce type ne réduira nullement leur dépendance à l'endroit de l'assurance-chômage: le seul effet d'une telle mesure serait de rendre moins attrayant ce type d'emplois.Tant qu'il y aura une «réserve» de chômeurs disposés à accepter n'importe quel travail, les coupures frapperont d'abord et surtout les travailleurs saisonniers, prestataires involontaires du régime.Pourquoi faudrait-il pénaliser les travailleurs en chômage involontaire?Ils occupent souvent les emplois les plus précaires dont les salaires sont, dans bien des cas, très faibles.Comme nous l'avons vu, la réduction des prestations aux utilisateurs fréquents ne réduit pas sérieusement le nombre de ces utilisateurs puisque la fréquence du chômage dépend surtout de la nature des emplois.Le gouvernement laisse quand même entendre qu'une telle politique réduirait l'énorme interfinancement (cross-subsidization) qui est au cœur du régime en vigueur à l'heure actuelle.L'expression «interfinancement» suggère que les contributions au programme ne dépendent pas, comme c'est le cas pour les régimes d'assurance privée, de la fréquence des demandes d'indemnisation.Or, puisque les employeurs cotisent proportionnellement à la masse salariale et les employés proportionnellement au revenu salarial, les secteurs où la fréquence des demandes de prestations est plus faible subventionnent ceux où elle est plus forte.Par conséquent, certaines industries (comme les industries primaires telles la pêche et les forêts, ainsi que la construction) recevraient en prestations d'assurance-chômage un montant bien supérieur à leurs cotisations, tandis que d'auttes n'en recevraient qu'une faible part.On nous assure que la politique visant à différencier l'indemnisation du chômage selon la fréquence des demandes permettrait de réduire sérieusement cet interfinancement.Peut-être, mais l'analyse conduisant à cette conclusion est fort tendancieuse: le gouvernement a deux poids, deux mesures.Dans le système envisagé, employeurs et employés verseraient toujours des cotisations selon la règle maintenant en vigueur alors que les utilisateurs fréquents devraient supporter le fardeau des coupures des prestations.D'ailleurs, une réduction de l'interfinancement dont profiteraient aujourd'hui les prestataires fréquents ne rendrait pas, du fait même, le système plus efficace et plus équitable car la réforme ne mettrait pas automatiquement un frein aux abus et ne rendrait pas nécessairement les prestations proportionnelles aux cotisations.Les travailleurs, en général, ne choisissent pas plus de devenir chômeurs que les victimes d'un accident choisissent leur malheur: dans un cas comme dans l'autre, c'est involontaire.Si on reconnaît—et nous avons cherché à l'établir au début—que les chômeurs le sont involontairement, qu'ils soient ou non des utilisateurs fréquents, il faut admettre qu'ils ne gèrent pas leur temps libre pour profiter de la «générosité» du régime.Dans de telles conditions, couper les transferts par voie de l'assurance-chômage n'est pas une solution équitable au problème de l'interfinancement.Pourquoi, en effet, pénaliser des chômeurs qui, sans le vouloir, sont licenciés plus souvent à cause de leur industrie ou de la région où ils sont employés normalement?Il est certain que si une réforme semblable était imposée aux utilisateurs fréquents d'auttes services sociaux, l'assurance-maladie par exemple, tous la trouvetaient inique.Pour développer cette analogie, rappelons que les travailleurs dans les activités primaires et la construction sont, bien plus souvent que les cols blancs, victimes d'accidents de travail.Serait-ce une solution efficace et équitable au problème de l'interfinancement du régime des soins de santé que d'en couper les prestations aux utilisateurs les plus fréquents?Personne, y compris le ministre de la Santé je crois, n'oserait se porter à la défense d'une pareille mesure.Il en serait autrement si de toute évidence les travailleurs dans ces industries étaient davantage portés qu'ailleurs à abuser de la «générosité» des régimes provinciaux de santé: il faudrait alors cesser de les considérer comme victimes involontaires d'accidents du travail.Le même raisonnement devrait pouvoir s'appliquet aux prestataires fréquents de l'assurance-chômage.Je ne crois pas que l'interfinancement soit un problème grave, ni par conséquent qu'il soit urgent d'y mettre fin, surtout dans le contexte présent où les particuliers et CITÉ LIBRE mai-juin I99S 19 les firmes des secteurs bénéficiaires continuent de souffrir des effets de la récession et ne cherchent qua survivre.On ne peut pourtant pas conclure que l'interfinancement n'entraîne pas de problèmes: il faudrait cependant les identifier et en préciser la nature.Il existe aujourd'hui de nombreux emplois dont la survie dépend uniquement du soutien saisonnier ou périodique procuré par l'assurance-chômage: sans ce régime, peu de travailleurs y accepteraient les emplois aux niveaux actuels de rémunétation.L'assurance-chômage rend donc financièrement viables des emplois qui, autrement, disparaîtraient.Par ailleurs, sans assurance-chômage, les travailleurs qui occupent ces emplois à l'heure actuelle seraient ou bien employés ailleurs, ou bien—issue la plus probable dans une économie comme la nôtre assujettie aux aléas de la demande —ils seraient à la charge du bien-être social.Il faut donc conclure que l'interfinancement ne profite pas aux travailleurs mais aux employeurs c'est-à-dire aux entreprises.Le régime de l'assurance-chômage est-il équitable ou «généreux» au point de favoriser surtout ceux qui y font fréquemment appel et qui sont réputés en abuser?Pour éclairer davantage nos propos, pensons un moment à l'assurance-automobile.Imagine-t-on les piétons et les cyclistes, victimes possibles d'accidents de voitures, contraints de cotiser à ce régime d'assurance?Il saute aux yeux que les primes doivent être payées par les seuls conducteurs et non par leurs éventuelles victimes.Cette règle de bons sens ne devrait-elle pas être transposée et s'appliquer aux chômeurs involontaires, victimes de licenciements?Si l'on tient à s'attaquer au problème de l'interfinancement il faut, essentiellement, établir un régime où les cotisations des employeurs seront proportionnelles à leur propension à créer du chômage involontaire par la fréquence des licenciements (c'est-à-dire, par l'évaluation des performances particulières selon Y experience-rating).Certaines associations patronales s'opposeraient farouchement à une telle réforme, radicalement différente de celle envisagée par le gouvernement, et la dénonciation de l'interfinancement par le rapport Axworthy n'atténuerait sans doute pas leur opposition.Il est significatif que le gouvernement rejette même un modèle hybtide d'experience-rating, à l'américaine, où dans un secteur donné les cotisations à l'assurance-chômage, tant des employeurs que des employés, sont fixées selon la fréquence des licenciements.Pour justifier ce rejet, on nous dit qu'une réforme de cette nature pénaliserait inutilement les petites entreprises, aujourd'hui les principales bénéficiaires de l'interfinancement, compte tenu des prestations versées par dollar de cotisation.4 Le rapport affirme, par exemple, que «les petites entreprises font souvent face à des difficultés écono- miques plus importantes que les grands employeurs [.] Elles offrent déjà moins d'avantages aux employés et versent des salaires inférieurs à ceux des grandes entreprises, tendance qui pourrait être renforcée si les petites entreprises devaient verser des cotisations plus élevées en raison de la fixation de taux particuliers.»5 Ainsi, au nom de l'équité et de la protection des emplois, ['experience-rating n'est pas jugé souhaitable.Selon ce raisonnement, ne devrait-on pas imposer des coupures dans les prestations d'assurance-chômage aux employés qui non seulement reçoivent déjà «moins d'avantages» et des «salaires inférieurs» mais encore supportent le fardeau d'une fréquence beaucoup plus élevée de chômage involontaire?La logique bizarre, la re-ductio ad absurdum, du rapport Axworthy enlève tout sens à l'appel au dialogue.Conclusion On peut féliciter le gouvernement d'avoir ouvert la discussion sur l'amélioration du régime canadien de sécurité sociale.Il est temps de renforcer le filet de protection sociale du pays et d'assuret un financement plus généreux des programmes en place, tel l'assurance-chômage.De profondes réformes s'imposent pour adoucir l'impact désastreux du chômage massif, attribuable aux politiques d'austérité des gouvernements conservateurs antérieurs—ses coupures des prestations d'assurance-chômage, par exemple.Les réformes proposées maintenant sont cependant inacceptables du point de vue tant de l'équité que de l'efficacité.Elles sont également inacceptables du fait qu'elles ignorent la réalité implacable sur laquelle fut fondée, au départ, l'assurance-chômage: dans notre société, les individus deviennent chômeurs involontairement.Si la réforme Axworthy était appliquée, elle aurait pour effet de pénaliser les plus grandes victimes du chômage et serait par conséquent inéquitable.En outre, en affaiblissant le rôle de l'assurance-chômage, le grand stabilisateur automatique d'une économie moderne, les coupures proposées accentueraient encore davantage ce fléau.* Mono Seccareccia est Pro/esseur agrégé au département de Sciences économiques de l'Université d'Ottawa renvois 1.Depuis 1990, et jusqu'en février 1994 lorsque le gouvernement libéral a plafonné les cotisations, le fonds d'assurance-chômage avait été obligé d'équilibrer son budget.2.Voir, par exemple, l'explication proposée par le Centre canadien du marché du travail et de la productivité, La nature du chômage actuel: conclusions tirées des renseignements sur les postes vacants, Revue trimestrielle du travail et de la productivité, printemps 1988, pp.31-34 3.Voit H.Bougrine et M.Seccareccia, Unemployment Compensation and Unemployment: An Analysis of Aggregate Demand-Side Effects for Post-War Canada, Cahier de recherche No.9419E, Département de Science économique, Univetsité d'Ottawa, octobre 1994 4.Conttairement à l'impression que les médias onr voulu donner récemment selon laquelle ce sont les grandes entreprises, et particuliètement les entreprises de l'automobile au Canada, qui abusent du régime d'assurance-chômage, l'inrerfinancement est fonction inverse de la taille de l'entreprise (voir tableau 6.2 du document de la commission Axworthy intitulé De l'assurance-chômage à l'assurance-emploi).5.Ministère du Développement des ressources humaines, De l'assurance-chômage à l'assurance-emploi: un document d'in/ormation, Hull: Approvisionnements et Services Canada, 1994.CITÉ LIBRE m ai - j u i n 1995 20 C > u 11 u t c et société Destination incertaine, route piégée: le multiculturalisme* Pierre Joncas Métissages et allégeances Au Canada vivent des gens d'origines ethniques diverses, d'antécédents cultutels variés.Cela occasionne des rivalités, des frictions, des conflits.Pourquoi?Comment atténuer, ou même résoudre, les affrontements?Est-il possible de les prévenir?Si on prend la peine de s'y arrêter, l'absurdité des démêlés dus à nos origines différentes saute aux yeux puisque, à divers égards, nous sommes tous plus ou moins métissés.Mon bilinguisme, hérité de mes parents, me pose quand même un problème: dans le conflit des langues, devrais-je me rallier au camp de mes trois grands-parents d'origine française (tous bilingues) ou à celui de ma grand-mère irlandaise (bilingue elle aussi)?Mon patronyme ayant débarqué sur les rives du St-Laurent vers 1665, serais-je «Québécois de souche» ou «néo-Québécois»?Il faut poser la question car mes parents sont tous deux nés outre-frontière: mon père en Nouvelle-Angleterre, ma mère en Louisiane, de parents Canadiens dans un cas et Français dans l'autre.Par dessus le marché un cousin, généalogiste dans ses loisirs (de père Italien, lui), m'a appris qu'il coule en nos veines du sang Mic-Mac.Devrais-je donc me ranger, sinon avec les autochtones, à tout le moins à leurs côtés?Voudraient-ils de moi?Comme si tout ça ne suffisait pas, pour ajouter à ma confusion un camarade naturalisé, partisan du Oui en 1980 mais converti depuis à la cause de l'unité, annonçait récemment avec passion que, Canadien d'élection, il l'était davantage que nous qui ne l'étions que de naissance.Les anecdotes relatées au paragraphe précédent sont tigoureusement exactes.Toutefois, pour poser en toute candeur des questions comme celles que j'y ai soulevées, il faudrait accepter docilement les hypothèses farfelues et impertinentes du discours dont nous assomment les maîtres à penser (ainsi qu'à tort on se plaît à les appelet) d'idéologies diverses qui, depuis vingt-cinq ans, se disputent notre allégeance, voire notre féauté.De telles interrogations, lorsque sérieuses, sont le fruit d'une mentalité tordue propagée par ces technoctates provinciaux, bureaucrates fédéraux, experts-conseils de tous les services, et soi-disant intellectuels et autres mercenaires du stylo dont les talents et la conscience sont à louer ou à vendre, et qui dans les années 70 et 80 foisonnaient tant à Ottawa qu'à Québec et, sans doute, à Queen's Park et ailleurs.Complexité de la socialisation Les enfants ne choisissent pas leur monde: ils y sont mis, parfois hélas de façon irresponsable et même cruelle.Quand ils y arrivent, les règles—c'est à dire les us et coutumes autant, sinon plus, que les lois et la constitution—sont déjà fixées dans la société où ils naissent.Sans être immuables, elles sont d'ordinaire rigides et leur mise en pratique peut être aussi bête qu'impitoyable.Se socialiser, pour un enfant, c'est apprendre à les connaître et à s'y conformer, processus ardu et compliqué dans les meilleures conditions, mais épouvantable quand leurs exigences sont déraisonnables ou contradictoires ou, pire, les deux à la fois.Ces règles font partie intégrante de ce qu'il est convenu d'appeler la «culture» de la société.Culture et multiculturalisme: définitions Quand une expression se prête à diverses interprétations, elle risque d'occasionner malentendus et confusion si le sens qu'on entend lui faire véhiculer n'est pas toujours transparent.Ainsi en va-t-il du mot «culture».Parmi les nombreuses définitions, il convient d'en retenir deux pour les fins présentes: (i) la culture entendue au sens sociologique ou anthropologique et (ii) la culture entendue au sens de patrimoine intellectuel et artistique, personnel ou collectif.1 Vu la polyvalence du mot, il faudra nous appliquer assidûment à être clair dans l'analyse qui suit.A la rubrique «multiculturalisme, Robert et Larousse offrent des définitions quasiment identiques: «Coexistence de plusieurs cultures dans un même pays» et «Coexistence de plusieurs cultures dans une société, un pays».2 Ni l'un ni l'autre, cependant, ne précise de quelles «cultures» il s'agit, nous laissant sur notre appétit de précision.En conséquence, la clarté à laquelle nous devons aspirer sera fuyante.C'est d'autant plus navrant que l'Article 27 de la Charte canadienne des droits et libettés, enchâssée dans la constitution de 1981, prévoit que «toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l'objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du pattimoine multiculturel des Canadiens».Si donc, comme c'est vraisembable, les tribunaux sont un jour saisis d'une cause qui les oblige à interpréter cet article, nous ne serons pas sortis du bois le lendemain.Pout ces raisons, on ne saurait compter sur les seules définitions, si bien ouvrées soient-elles, pour démêler l'écheveau d'un problème complexe, enchevêtré de surcroît par le jeu des malentendus et de la mésentente.Dans une entreprise de nature aussi délicate, on ne le soulignera jamais trop, il importera d'employer les mots correctement et avec soin, mais aussi de garder en mémoire que cela ne suffira pas: pour réussir, l'opération devra êne tout autant animée par l'énergie de la bonne volonté qu'éclairée par la lumière de la raison, de la bonne foi et du bon sens.CITÉ 11b R E m ai-j u i n 1995 21 Multiculturalisme: l'idée d'un gouvernement (1971) Le 8 octobre 1971 le premier ministre, Pierre Trudeau, annonçait à la chambre des communes que le gouvernement acceptait toutes les recommandations qui lui étaient adressées par la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme dans le volume IV de son rapport.La déclaration de monsieur Trudeau occupe un peu plus d'une page, et l'essentiel tient en quelques paragraphes: «Aux yeux de la Commission, du gouvernement et, j'en suis sûr, de tous les Canadiens, il ne peut y avoir une politique culturelle pour les Canadiens d'origine française et britannique, une autre pour les autochtones, et encore une pour tous les autres.Car.bien qu'il y ait deux langues officielles, il n'y a pas de culture officielle, et aucun groupe ethnique a la préséance.Il n'y a pas un citoyen, pas un groupe de citoyens qui soit autre que canadien, et tous doivent être traités équitablement.[.] «Le multiculturalisme dans un cadre bilingue apparaît au gouvernement comme le meilleur moyen de préserver la liberté culturelle des Canadiens.Une politique de ce genre devrait permettre de réduire la discrimination et la jalousie qu'engendrent les différences de culture.Pour que l'unité nationale ait une portée personnelle profonde, il faut qu'elle repose sur le sens que chacun doit avoir de sa propre identité; c'est ainsi que peuvent naître le respect pour les autres, et le désir de partager des idées, des façons de voir.Une politique dynamique de multiculturalisme nous aidera à créer cette confiance en soi qui pourrait être le fondement d'une société où régnerait la même justice pour tous.«Le gouvernement accordera son aide et son encouragement aux divers groupes ethniques et culturels qui contribuent à structurer et à vivifier notre société.11 va les inciter à partager les valeurs de leurs cultures avec les autres Canadiens; ainsi ils enrichiront notre vie à tous.»' Âcause de la polyvalence du mot «culture», pour bien saisir le sens de l'affirmation du premier ministre à l'effet qu'«il n'y a pas de culture officielle», il faut la situer en contexte.Faisons-le.«Bien qu'il y ait deux langues officielles, dit-il, il n'y a pas de culture officielle, et aucun groupe ethnique a la préséance.Il n'y a pas un citoyen, pas un groupe de citoyens qui soit autre que canadien, et tous doivent être traités équitablement.» Autrement dit, la loi reconnaît les mêmes droits et impose les mêmes devoirs à tous, indépendamment de la culture (française, britannique ou autre) de chacun, et nul ne saurait légitimement invoquer ses origines pour revendiquer un statut ou un traitement de faveur de la part de l'État.4 Parfaitement d'accord, et il n'était pas inutile de le rappeler car, même si tout ceci devrait aller de soi, pour bien des gens, malheureusement, il n'en est tien.Cela étant entendu, si «pour que l'unité nationale ait une portée personnelle profonde», il lui faut être compatible avec «le sens que chacun doit avoir de sa propre identité», doit-elle vraiment «reposer» sur ce sens d'identité?Ensuite, tout noble qu'en soit l'aspiration, comment naîtrait «ainsi [.] le respect pour les autres, et le désir de partager des idées, des façons de voir»?Et, s'il faut chercher à inventer «une société où régnerait la même justice pour tous», en quoi «une politique dynamique de multiculturalisme» (si souhaitable puisse-t-elle être pour d'autres raisons) «nous aidera[it-elle] à créer cette confiance en soi qui pourrait [en] être le fondement» ?Même si on reconnaît la pertinence de ces questions, les réponses qu'on leur apportera ne suffiront pas pour résoudre l'énigme: il sera tout aussi important de convenir du sens à donner à l'expression «multiculturalisme».Le cœur du problème, il est là.J'y reviendrai plus loin.Dans sa réponse écrite au Livre IV du rapport de la Commission d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, le gouvernement fédéral s'engageait à appuyer «toutes les cultures représentées au pays», et à faciliter l'épanouissement des groupes culturels canadiens qui manifestent à la fois le désir et la volonté «de poursuivre leur développement» ainsi que la capacité «de croître et d'apporter quelque chose à la vie canadienne» et qui ont «un besoin évident d'assistance».«Toutefois, précisait-il, le gouvernement ne peut pas et ne doit pas prendre sur lui la responsabilité d'assurer la viabilité permanente des groupes ethniques.L'objectif de [sa] politique est la survivance culturelle et le développement des groupes ethniques dans la mesure où un groupe donné en manifeste le désir».5 Multiculturalisme: le vécu de quelques nouveaux Canadiens (1994-1995) S'il faut en croire certains critiques, y compris des nouveaux Canadiens comme Sonja Sinclair, Neil Bissoondath et Nathalie Petrowski, la pratique du multiculturalisme est loin de conespondre à cet énoncé d'intentions.Voici, en vrac, quelques uns de leurs reproches: c'est le monde à l'envers si le pays d'accueil est tenu de s'adapter aux immigrants, et non l'inverse; les nouveaux venus cherchent autre chose, et mieux, que ce qu'ils ont quitté, mais au nom du multiculturalisme on s'évertue à reconstituer pour eux, à une échelle réduite, leur pays d'origine; les programmes de «langues de patrimoine», de conférences multicultutelles et autres, sont une forme de patronage pour acheter les votes mais, en pratique, leur effet le plus important est de retarder l'intégration, de semer la confusion, bref de transformer le Canada en Tour de Babel; si louables qu'aient pu être les intentions qui ont présidé à leur élaboration, la politique canadienne du multiculturalisme et les programmes auxquels elle a donné naissance contribuent à avilir ce qu'ils sont censés préserver et valoriser, conduisent à un apartheid subtil et, paradoxalement, sapent les valeurs mêmes qui ont attiré les immigrants au Canada.Tout ça, ce sont des nouveaux Canadiens qui le soutiennent.6 Analyse Deux grandes idées se dégagent du discours du 8 octobre 1971 du premier ministre Trudeau: (i) quelle que soit leur «culture», tous les citoyens sont égaux devant la loi; et (ii) dans un pays où les origines culturelles des citoyens sont multiples, une politique de multiculturalisme s'impose pour assurer cette égalité.Une troisième idée est aussi évoquée mais à peine, et tout juste en passant, à telle enseigne qu'on pourrait penser qu'elle est subordonnée aux deux autres: le multiculturalisme sera pratiqué dans un cadre bilingue.Examinons ces idées tour à tour.I.Protection contre la discrimination des gouvernements À plusieurs occasions au Canada des minorités raciales et culturelles ont été victimes de mesures discriminatoi- C it É libre m a i -1u i n 1995 22 res, soit quand elles cherchaient à entrer au pays, soit une fois qu'elles y turent établies.Je vais l'illustrer.Le Manitobain Clifford Sifton, ministre de l'intérieur sous Laurier, fut l'architecte de la politique canadienne de l'immigration au début du siècle.Son opposition à l'immigration des Asiatiques était notoire.Toutefois, et en dépit d'une capitation à l'entrée de 100$ en 1900, augmentée à 500$ en 1903 (sommes énormes à l'époque), le nombre des Chinois en Colombie-Britannique croissait sans répit.Les Japonais y affluèrent également: plus de 8000 débarquèrent à Vancouver au cours des dix premiers mois de 1907.Le public s'en indigna, se mit à réclamer un resserrement de l'immigration et, en septembte 1907, il y eut même des émeutes raciales dans cette ville.Par une entente enne gouvernements (un soi-disant gentlemen's agreement), le Japon s'engagea à limiter l'émigration de ses manoeuvres et à ne les laisser venir ici que sur la demande expresse du gouvernement canadien.7 Entre le début de la déptession et l'éclatement de la deuxième guerre mondiale, le Canada accueillait les ressortissants de certains pays de préférence à ceux d'autres pays: les Chinois étaient à toutes fins utiles exclus et les aunes Asiatiques n'étaient reçus qu'au compte-gouttes.8 Les personnes de confession juive, quelle que fut leur nationalité, étaient classées dans une catégorie à part et soumises à des exigences particulières.9 Le «péril jaune» fut invoqué pour réduire à 150 le nombre des Japonais admis chaque année.10 Déjà, depuis 1923, on avait restreint l'entrée de Noits par l'astuce de ne reconnaître le statut de «sujet britannique» qu'aux ressortissants des pays du Commonwealth à prédominance blanche.11 Pendant la deuxième guene mondiale, les Canadiens d'origine japonaise furent assujettis à un ttaitement discriminatoire des plus réptéhensibles.Dès l'entrée en guene du Japon, on les éloigna du littoral du Pacifique pour les regrouper dans des camps.A la fin des hostilités, 4000 d'entte eux furent contraints de quitter le pays conformément à un accord de «rapatriement»; pourtant, plus de la moitié de ces personnes étaient nées au Canada, et les deux tiers étaient «citoyens canadiens».12 De surcroît, en plus d'avoir été déplacés de force, de nombreux Japonais avaient vu leurs biens confisqués, spoliation pour laquelle ils ne furent dédommagés que beaucoup plus tard et, même là, bien insuffisamment." Bref, au fil des années les gouvernements ont commis ici de graves injustices pour des raisons de race et de cul-tute.Eu égard au traitement des minorités ethniques, donc, le carnet de route du Canada n'est pas sans flétrissures.Ceux qu'indigne ce chapitre de l'histoire du Canada se réjouiront sans doute, comme moi, des dispositions de la Charte canadienne des droits et libertés interdisant la détention et l'emprisonnement arbitraires (Article 9) et les discriminations dans les lois «fondées sur la race, l'origine nationale ou ethnique, la couleut, la religion, le sexe, l'âge ou les déficiences mentales ou physiques.» (Article 15) Ces dispositions n'ont cependant rien à voir avec le multiculturalisme, quelle qu'en soit la définition.2.Multiculturalisme et traditions Au Canada, où les origines culturelles sont multiples, la politique du multiculturalisme en vigueur aujourd'hui n'est pas nécessaire pour assurer l'égalité des citoyens devant la loi: l'Article 15 (1) de la charte des droits et libertés y pourvoit amplement.On peut donc s'opposer à cette politique tout en tenant ferme à l'égalité de tous devant la loi (y compris ceux qu'on appelait autrefois «les ethniques», c'est à dite les Canadiens d'origine autre qu'anglaise ou française), et sans entretenir le moindre préjugé contre les nouveaux Canadiens en général, ou tel groupe en particulier.Pour discuter intelligemment du principe du multiculturalisme, et avant de se prononcer en faveur de la politique qui en porte le nom, ou de s'y opposer, il faut convenir du sens à donner à ce vocable à la fois vague et polyvalent.S'il s'agit de faciliter l'accès de tous aux richesses littéraires, artistiques, etc., associées aux diverses cultures dont est tissée la tapissetie canadienne, et surtout d'en favoriser le respect, seuls les cœurs avares et les esprits étroits s'y opposeront.S'il s'agit par contre d'encourager la préservation et la perpétuation au Canada d'us et coutumes importés difficilement conciliables avec ceux, issus d'une tradition à prépondérance anglo-saxonne et française, qui y règlent déjà les rapports entre les gens et avec les institutions, c'est courir après des ennuis, comme si nous n'en avions pas assez.Ce ne sont ni les lois ni la constitution qui assurent cette prépondérance mais plutôt le poids accumulé de plusieurs siècles d'histoire, et ce n'est pas non plus affirmer la supériorité, morale ou autre, d'une tradition particulière que d'en constater la prédominance.Cela dit, sans être irréprochable, la nôtre, avec sa double origine britannique et française, est à tout le moins défendable.(Les propos boursouflés et vantards, de plus en plus répétés, à l'effet que le Canada serait «le meilleur pays du monde» sont aussi irritants que naïfs et suffisants.La hiérarchisation des pays selon leur «qualité de vie» à partir de critères statistiques, si raffinés soient-ils, est à proprement parler un non-sens, même si elle est parrainée par l'ONU ou telle ou telle de ses augustes agences: la qualité, par définition, ne se mesure pas.Certes, le Canada est un pays où, pour la plupart des gens, il fait bon vivre: ça devrait suffire sans, toutefois, nous aveugler à la nécessité d'entreprendre les réformes voulues pour propager aux démunis et aux exclus les bienfaits de la bonne vie qu'on y trouve.) Enfin, et surtout, comme toute tradition, la canadienne a très longtemps contribué à la stabilité sociale et politique, une des plus importantes caractéristiques et un des plus grands attraits du pays.Même si en des circonstances exceptionnelles il peut devenir impératif de s'insurger, toute société est pétrie de traditions et on ne la conteste pas impunément.Le Canada n'échappe pas à cette loi universelle.Il serait par conséquent sage de ne pas rejeter de façon inéfléchie des critiques comme celles de Sonja Sinclair, Neil Bissoondath et Nathalie Petrowski.Sans prêcher l'intolérance, et à partir de leur expérience vécue, ils expriment de graves réserves à propos de certains effets pratiques du multiculturalisme que n'ont peut-être pas prévus, dans la théorie qu'ils en ont esquissée, les concepteurs de la politique avalisée par le gouvernement.On manque de critères d'évaluation pour apprécier équitablement la politique canadienne du multiculturalisme ou, plus précisément, les programmes adoptés pour y CITÉ LIBRE mai-juin 1995 23 donner effet.Pour combler cette lacune je propose le suivant, très simple, fondé sur le principe de la réciprocité: un Canadien emigrant vers un pays de culture différente s'attendrait-il à y trouver tel ou tel service offert par le Canada à ses immigrants au titre du multiculturalisme et, si oui, au nom de quel principe?Si la réponse est négative, ou encore s'il n'y a pas d'arguments convaincants pour justifier l'affirmative à l'étranger, le service en question n'est pas davantage justifiable au Canada.3.Inquiétude des francophones à l'endroit du multiculturalisme Certains Canadiens de langue ftançaise, tout particulièrement au Québec, sont inquiets devant la montée du multiculturalisme.Leur inquiétude est attribuable, pour une part, à la méfiance.Voilà environ dix-neuf ans, le sociologue Guy Rocher affirmait: "Cette nouvelle politique multiculturelle représente un immense pas en arrière dont, je crois, les Canadiens français n'ont pas encore pris conscience.Depuis plusieurs générations, les Canadiens français ont lutté pour faire accepter un bilinguisme qui n'allait pas signifier seulement la reconnaissance du français comme langue officielle du Canada, mais aussi la reconnaissance de la communauté canadienne-française comme étant le pendant de la communauté canadienne-anglaise dans la structure sociologique canadienne.En décrochant le hilinguisme du biculturalisme, le Gouvernement Trudeau trahit tous les espoirs que les Canadiens français auraient pu mettre dans le hilinguisme tel qu'ils le concevaient, c'est-à-dire étroitement lié au biculturalisme dont il était à la fois le symbole et une condition essentielle [.] «Le Canada a été et demeure un pays ambigu pour un Québécois francophone.Et ce n'est sûrement pas le multiculturalisme récemment découvert qui rendra plus joyeuse et plus sereine l'appartenance d'un Québécois francophone à la mosaïque canadienne.»14 Récemment, Nathalie Petrowski reprenait cette idée, en l'assaisonnant, malheureusement, d'un procès d'intention qui n'éclaire pas le débat: «Le multiculturalisme est une bactérie inventée par Trudeau pour emmerder les Québécois.Quand tout le monde est différent, personne n'est distinct, n'est-ce pas?«Le jeu de Trudeau et celui du gouvernement fédéral a toujours été de subventionner les communautés culturelles pour mieux les dresser contre les Québécois.»15 En clair, pour ces critiques l'effet de la politique canadienne du multiculturalisme, si ce n'en est l'intention dissimulée, serait de mettre le Québec et les francophones à leur place.D'où vient cette méfiance?Les tendrons en furent plongés, il y a un siècle environ, dans le sol manitobain.La loi canadienne de 1870 créant le Manitoba, on s'en souviendra, en consacrait le caractère déjà bilingue16.Entre autres choses, comme ici, l'enseignement y serait confessionnel et dispensé en anglais et en français.En 1889, toutefois, le gouvernement provincial décida d'abolir les écoles catholiques et françaises, et d'établir un système unique d'écoles dites «nationales».L'un des plus ardents promoteurs et des défenseurs les plus efficaces de ce système, comme député à la législature à partir de 1889 et comme procureur général dans l'administration Greenway de 1891 à 1896, fut Clifford Sifton (le même).Un des grands arguments invoqués pour justifier la suppression des écoles françaises était la nécessité de composer avec la diversité de ce qu'on appelait à l'époque les «races».Pour Sifton et la majorité anglo-protestante dont il était le porte-parole, les Canadiens français ne représentaient qu'un groupe ethnique parmi d'autres et ne différaient guère des immigrants venus au Canada de toutes parts.Pourquoi consentirait-on à ceux-là des avantages refusés à ceux-ci?Pouvait-on imaginer accorder à chaque groupe d'immigrants (entendez à tout groupe de langue autre que l'anglais) son propre système scolaire?Une telle pratique n'entraînerait-elle pas l'anarchie et ne rendrait-elle pas impossible la construction d'un pays unifié?Pour Sifton, donc, la reconnaissance d'un statut «privilégié» aux Canadiens français était impensable.17 En conséquence, au nom des principes d'un certain «multiculturalisme», même si l'expression n'avait pas encore cours, les écoles publiques françaises disparurent pour longtemps du Manitoba et, à toutes fins utiles par la suite, de l'Ouest canadien.C'est à Clifford Sifton (toujours le même) que, quelques mois après sa prise du pouvoir en 1896, Wilfrid Laurier confia le portefeuille de l'intérieur, et c'est de ce poste que le Manitobain élabora la politique canadienne d'immigration et présida à la colonisation de l'Ouest.Dans l'exercice de ses fonctions, il favorisa tout particulièrement la venue d'Américains, de Britanniques du nord de l'Angleterre et de l'Ecosse, d'Ukrainiens, de Russes Doukhobors et d'autres ressortissants d'Europe septentrionale et orientale, de préférence paysans, mais non de méditerranéens ni de gens à l'épiderme noir ou jaune.18 Compte tenu de son carnet de route comme député puis ministre à Winnipeg, il n'était pas étonnant que les Canadiens français l'aient soupçonné d'ourdir «un complot pour les ensevelir dans un Canada parlant l'anglais [et] où le Québec n'aurait que peu à dire et serait de peu d'importance.»19 Mais l'inquiétude des francophones à l'endroit du multiculturalisme a aussi des causes plus récentes.Pendant très longtemps au Québec les immigrants optaient de préférence pour la langue anglaise et, par ce choix, gonflaient la taille de la minorité anglophone alors plus prospère à laquelle ils gagnaient accès.Ce phénomène, estimaient les francophones, menaçait leur survie linguistique sur leur propre terrain, c'est à dire celui du Québec.Selon la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme: «Au Québec, la quasi totalité des immigrants catholiques ont mis leurs enfants à l'école anglaise.Ainsi, en 1962-1963, à Montréal, 92% des enfants d'origine ukrainienne fréquentant l'école catholique se trouvaient dans le secteur anglais plutôt que celui de langue ftançaise.Les chiffres correspondants pour les autres groupes sont presque aussi élevés: 88% pour les Polonais, 84% pour les Portugais, 83% pour les Allemands, 80% pour les Hongrois, 77% pour les Espagnols, 75% pour les Italiens.»20 Et, d ajouter plus loin les commissaires, «au Canada, le fait linguistique le plus marquant est la forte attraction de la langue anglaise sur les personnes d'origine ni britannique ni française.On ne saurait s'en étonner si l'on considère la place de cette langue en Amérique du Nord».21 Trois gouvernements successifs ont adopté, tour à tour, un train de mesures prévoyant des interventions progressivement plus importantes pour conjurer les dangers dont était menacée la langue française au Québec.D'abord le gouvernement Bertrand, en plus de créer la Commission royale CITÉ LIBRE m ai - j u i n 1995 24 d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec («Commission Gendron»), fit adopter en 1969 une Loi pour promouvoir la langue française au Québec («Loi 63»); ensuite le gouvernement Bourassa fit adopter en 1974 une Loi sur la langue officielle («Loi 22»); enfin, le gouvernement Lévesque tit adopter en 1977 une Charte de la langue française («Loi 101») faisant du «français la langue officielle de l'Etat et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires.»22 Trois organismes, l'Office, la Commission de surveillance, et le Conseil de la langue française furent mis sur pied et leuts travaux ont aidé à protéger les gains réalisés au chapitre de la francisation.Malgré le maintien par la Cour suprême d'un jugement de la Cour supérieure du Québec déclarant invalide la proclamation, par la Loi 101, du français comme l'unique langue de la législation et de la justice, et sa confirmation en 1984 que l'article 23 de la Chatte canadienne des droits et libertés circonscrit la portée des dispositions de cette même loi visant la langue d'enseignement, peut-on craindre sérieusement aujoutd'hui que le français soit en péril au Québec?Pourtant, l'opposition à l'endroit de la politique fédérale du multiculturalisme persiste.Pourquoi?«Je me souviens», au Québec sans doute plus qu'ailleurs.Les souvenirs douloureux sont d'habitude coriaces.Quand ils meurent, surtout si le mal qui leur a donné naissance n'a pas été guéri, leur décès ne provoque pas du fait même le trépas de la méfiance et de l'animosité qui en sont issus et qui font partie d'un patrimoine accablant transmis de génération en génération.Ot le mal auquel donna naissance le «multiculturalisme» avant la lettre de Clifford Sifton n'est pas disparu: les perspectives, par exemple, d'un Ouest canadien23 où les francophones se sentiraient pleinement chez eux sont, à toutes fins utiles, nulles.Le multiculturalisme, en somme, est largement perçu comme un prétexte, toujours à portée de la main, déjà utilisé et qu'on pourrait mobiliser de nouveau, pour ravaler le français et en circonscrire l'utilisation.Éléments de réponse Le lecteur qui a eu la persévérance de me suivre jusqu'ici s'attendra peut-être à connaître mes réponses aux inteno-gations du tout premier paragraphe.Je ne m'esquiverai pas.J'espère avoir déjà mis en lumière, au moins un peu, les raisons des rivalités, frictions et conflits intet-ethniques affligeant le Canada.J'essaierai maintenant de tépondte aux questions «Comment atténuer, ou même résoudre, les affrontements?Est-il possible de les prévenir?» Mais répondre à des questions, même correctement et complètement, ce n'est pas résoudre le problème qui les a suscitées.On pourra, du reste, contester mes réponses: je ne nourris ni l'illusion ni l'ambition de l'infaillibilité.Pour ce qui est de l'application de solutions, je n'en ai pas le pouvoir, celui-ci étant éparpillé, diffus: les gouvernements sont évidemment en mesure d'agir utilement à l'intérieur de certaines limites, mais en bout de ligne c'est dans le cœur de chacun, et au sein des communautés dont est composé le pays, que les attitudes et les comportements devront être réformés.Voici donc mes éléments de réponse aux questions posées plus haut: (i) Chacun doit scrupuleusement respecter l'identité des autres, y compris sa composante ethno-culturelle.Non seulement faut-il, dans l'embauche, la location des gîtes, les relations commerciales etc., bannir toute pratique discriminatoire fondée sur des considérations d'antécédents raciaux, ethniques ou culturels, mais encore faut-il prendre soin, dans les rapports avec autrui, de ne jamais exploiter préjugés ou stéréotypes à des fins d'hégémonie ou d'ascendance.Nul ne choisit ses otigines: elles sont données, imposées à chacun, et s'y attaquer c'est s'attaquer à la personne elle-même pour un état dont elle n'est pas responsable et qui, de toute façon, n'a rien de déshonorant.Par l'Article 15 ( 1 ) de la charte des droits et libertés (voir plus haut), la constitution canadienne crée heureusement une protection importante contre la discrimination qui serait fondée sur l'identité ethno-culturelle.(ii) Chaque société, y comptis la nôtre, possède une tradition, des us et des coutumes à elle propres.Avec d'autres éléments, ceux-ci en constituent la «culture».De même que chacun de nous se sentirait tenu de respecter la culture d'une société étrangère s'il décidait d'élite domicile sur son tenitoire, de même nous sommes en droit de tenir au respect de la nôtre par les étrangers qui demandent l'accueil ici.Cette évidence n'implique nullement la supériorité d'une culture par rapport à une autre, ni non plus qu'une culture doive se faire imperméable aux apports enrichissants de nouveaux venus: la préséance de la culture du pays d'accueil sur celles des immigrants est une affaire de simple bon sens.Le respect des lois de toute société est dicté par les exigences du civisme; celui de sa tradition, de ses us et de ses coutumes, par celles de la bienséance.Dans une société où le civisme et la bienséance ne régnent pas, la vie devient vite désagréable, si ce n'est insupportable.(iii) Pour l'immigrant désireux de s'intégrer le plus vite possible dans la société canadienne, d'en connaître les traditions, et de s'ajuster aux us et coutumes qui y régissent la vie en commun, l'incitation subtile, au nom du multiculturalisme, à contribuer à la reconstitution ici d'une micro-société où serait perpétuée la culture de son pays d'origine peut êtte inquiétante, blessante, ou les deux à la fois: inquiétante si elle vise à maintenit l'emptise sur lui d'une culture à laquelle il a pu vouloir échapper en emigrant, blessante si elle vise à le tenir à l'écart d'une culture à laquelle il espérait participer pleinement en immigrant.La politique, les programmes et la pratique du multiculturalisme, ainsi que le discours qui l'accompagne, ne devraient-ils pas encouraget l'intégration rapide des immigrants à la vie canadienne, et décourager un refoulement vers des enclaves ethno-culturelles — des ghettos — qui ne peut que la retarder?Voilà, me semble-t-il, la signification des propos de Sonja Sinclair, et de Neil Bissoondath surtout.Si je les ai bien compris, leur message est le bon sens même.(iv) À cause d'expériences pénibles du siècle passé, et d'autres beaucoup plus récentes aussi, de nombreux Québécois francophones se méfient de la politique fédétale du multiculturalisme.Certains y voient une provocation.Il y en a qui ne s'y rallieront jamais, quelles que soient les modifications qui puissent y être apportées: inutile de dissiper à leur intention des énergies précieuses dans un projet condamné d'avance à l'échec.Il vaudrait toutefois la peine d'au CITÉ LIBRE m a i -| u i n 1995 25 moins tenter de réconcilier ceux susceptibles de l'être par une redéfinition de la politique du multiculturalisme et une réforme de ses programmes en termes rassurants et réalistes, c'est à dire qui tiennent compte de leurs inquiétudes sans sacrifier pour autant les droits des nouveaux Canadiens.Le plus important de ces droits, c'est celui d'être à l'abri de pratiques discriminatoires fondées sur son identité ethno-culturelle.Cela dit, il serait utile pour le gouvernement fédéral de rappeler, avec force et sans ambigùité, que le multiculturalisme au Canada doit se pratiquer dans un cadre bilingue.^ renvois * Dans cette analyse, la question des autochtones ne seta pas évoquée.Les principes en jeu sont très différents et, tout importante qu'elle soit, la question ne me paraît pas liée à celle du multiculturalisme.1.Pour une palette de définitions plus complète, voir par ex.le Grand Robert de la langue française aux pp.109-10, vol.3, deuxième édirion (1984) ou Le Grand Larousse en 5 volumes aux pp.833-4, vol.2, édition de 1987 2.Grand Robert, vol.6, p.636.A titre d'illusttation, Robert propose: «Le terme biculturalisme ne décrit pas comme il faut notre société (canadienne); le mot multiculturalisme est plus précis à cet égard.P.-E.Trudeau».Grand Larousse, vol.4, p.2119 3.De'bats de la chambre des communes.Compte rendu officiel.Troisième session— Vingt-huitième législature.20 Elisabeth 11.Vol.VIII 1971 p.8545.4.Consciemment ou autrement, monsieut Trudeau ne faisair qu'épousseter et mettre à jour, pout un pays peuplé de ressortissants aux souches ethniques divetses, un principe énoncé en 1890 par le premier ministre John A.Macdonald pour un pays alors composé essenriellement de descendants de Ftançais et de Britanniques: «L'affirmation tant tépétée que ce pays est conquis est à propos de rien.Qu'il ait été conquis ou cédé, nous possédons aujourd'hui une constitution qui met tous les sujets britanniques en position d'égalité parfaite, les dotant de droits identiques eu égard à leur langue, leur religion, leut propriété et leut personne.» (Dans un discours prononcé à la chambre des communes le 17 février 1890.Officiai Report of the Debates of the House of Commons, Fourth Session, Sixth Parliament, 53° Victoriae, 1890, colonne 745.La ttaduction ici, comme pattout ailleurs dans les renvois, est la mienne.) 5.Débats de la chambre des communes.Compte rendu officiel.Troisième session — Vingt-huitième législature.20 Elisabeth II.Vol.VIII 1971 p.8581.6.J'ai tenu à encombrer mon texte le moins possible de longues citations.Les lecteurs de renvois, cependant, y chetchent peut-êtte l'évidence que j'ai rien n'inventé.Voici pour eux trois témoignages exprimant les reproches auxquels j'ai fait écho.(i) Sonja Sinclair, une torontoise née à Prague, écrit: «Nous [les -ethniques'] en avons matre de nouveaux venus qui exigent l'adoption par le Canada de leurs coutumes et de leur langue, plutôt que l'inverse.(.) «Ceux de nous qui avons quitté nos patries d'origine, par choix ou par nécessité, n'avons pas à rouspéter parce que le pays qui nous a offerr le refuge est différent de celui que nous avons laissé derrière.[.] «C'est le fait que le Canada était l'antithèse de ce que nous quittions qui nous y a attirés.[.] «Le Canada est un pays tolérant, plus cosmopolite qu'autrefois, gtâce en partie à des millions d'immigtants.Mais la Transformation s'est réalisée par osmose, par la reconnaissance qu'il fallait y tectifier les injustices et les préjugés et mertre à jour les normes morales, qu'il valait la peine d'adoptet certains aspects de cultures auparavant étrangères.(.) «Mais le pendule du multiculturalisme s'est mis à osciller de façon incontrôlable quand les politiciens ont commencé à courtiser le vote ethnique en consacrant des millions à l'enseignement des dangues de patrimoines à l'organisation de conférences multiculturelles, er au montage de festivals de chant et de danse.«Selon moi, notre marque de multiculturalisme sert tout juste à meubler l'oisiveté de fonctionnaires et de lobbyistes voués à la promotion de la •mosaïque culturelles à encourager l'entretien, chez les groupes ethniques, de rivalités exporrées de leurs pays d'origine; et à créer des conflits d'allégeance patmi les minorités.[.] «Notre détetmination de rejeter l'approche américaine du creuset nous oblige-t-elle d'opter pour la Tout de Babel?Il convient évidemment d'entretenir des liens d'affection avec son pays de naissance.[.] «Mais, en fin de compte, nous devons tous comprendre où nous appartenons.Si nous voulons continuer à profiter des avantages de la citoyenneté canadienne — et je ne connais pas encore d'-ethnique» disposé à renoncer à son passeport canadien — nous ferions bien de nous appliquer à la promotion du Canada plutôt que du pays que nous avons laissé derrière nous.» (Why I've had it with multiculturalism, dans The Globe and Mail du 5 octobre 1994, p.A22) (ii) Selon l'écrivain montréalais d'origine antillaise, Neil Bissoondath: «Notre façon d'aborder le multiculturalisme encourage l'avilissement de ce qu'elle prétend protéger et promouvoir.Elle fair de la culture un objet d'étalage plutôt que le cœur et l'âme des individus qui en sont pétris.Manipulée à des fins d'utilité sociale et politique, la culture devient — pour reprendre l'expression de René Lévesque — du folklore allégé er simplifié, dépouillé du poids du passé.» (Neil Bissoondath, Selling Illusions: The Cult of Multiculturalism m Canada, Penguin Books, Toronto, 1994, p.88) «Avec tous ses festivals et ses fêtes, le multicultutalisme n'a rien fait — et ne peut rien faire — pour alimentet une vision juste, fondée sur les faits, de nos voisins.Remorqué par des stéréotypes, garantissant la perpétuité du ca-ractète distinct des groupes ethniques à l'intérieur d'une forme douce et insidieuse d'apattheid culturel, le multiculturalisme n'a fair guère plus qu'acheminer un pays déjà divisé plus avant dans un sentiet conduisant à de nouvelles divisions sociales.» (ibid.pp.89-90) «Patce que nous avons manqué de préciser les limites de la diversité, parce que nous avons accepté si allègrement la mentalité de la division, nous nous retrouvons perdus dans une confusion de valeurs.Le multiculturalisme nous a rendus peureux de fixer des bornes acceptables et nous a fait prendre la pratique du discernement pour l'absence de respect.De la sorte, nous sommes en péril d'accepter, en son nom, de glisser dans le chaos moral.» (ibid.p.143) «Ces excès ont une logique [.] témoignant d'un cettain dédain à l'endroit des valeurs juridiques et morales qui façonnenr, er sont façonnées par, la société canadienne — dédain, donc, à l'endroit de la société canadienne elle-même.Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi, vu que l'image de lui-même propagée par le pays rérrécit un tout unifié au profit d'une mosaïque s'effi-lochant sans cesse?La
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