Les Veillées du Père Bonsens, 1 janvier 1873, No 10
LES VEILLÉES DU Seconde Série.JOURNAL HEBDOMADAIRE.Ko.10.Décembre 1873.CINQUIE)IE~ENTRETIEN.Novembre 1873.(Suite et fin.) Où mademoiselle Jacqueline recommence sa confession.—Souvenirs d'enfance.— Jeux innocents.—Catastrophe et interruption.-Savante dissertation médicale.— Suite delà lettre d'Ottawa.—Grand combat verbal entre Languille et Muscade.— Quenoche est pris pour juge et ne sait que décider.—Il prend l'affaire en délibéré et s'en tire par un proverbe.—Choses et autres qui remplissent la veillée.Scholastique criant du fond de la chambre voisine :—Docteur, vous êtes une mauvaise langue.On m'a montré ce ministre à Montréal quand il arrangeait l'enterrement de Monsieur Cartier.C'est un bien joli garçon; tiré à quatre épingles; les cheveux bien peignés, brossés, nettement séparés—Enfin il n'y a rien à redire et c'est indigne de votre part, Docteur, de le trigauder comme vous faites.Bistouri.—Eh ! no vous fâchez pas, ma pauvre Scholastique, je ne veux pas le moindre mal à votre joli ministre, culbuté sans l'avoir mérité.Vous lui avez découvert des qualités auxquelles je n'avais nullement réfléchi et qui ont bien leur valeur puisqu'elles sont appréciées par la plus aimable moitié du genre humain.Je vous remercie aussi parceque vous nous avez rappelé que votre ministre favori débuta dans sa carrière officielle par les funérailles de son chef.De Grosmont.—C'était en effet, d'un mauvais présage, satanchien.Quenoche.—Vous avez qu'à voir ! C'est pourtant vrai ! et cependant il y a des gens qui prétendent qu'il ne faut pas croire aux signes, Et voyez donc, un peu; si Monsieur Cartier n'était pas mort, Monsieur Robitaillé ne l'aurait pas enterré.Et si Monsieur llobitaillc ne l'avait pas enterré ils seraient peut-être tous encore ministres.Ce que c'est que les signes! Bonsens, reprenant la lecture de la lettre.—" Je ne te ferai pas la description " de la mine que faisaient les autres mi-" nistres; car, n'étant pas de nos gens, cela " t'intéresserait peu.D'ailleurs tu peux " bien penser qu'ils n'avaient guère la " joie au cœur de se voir forcés d'aban-" donner un pouvoir qu'ils croyaient bieu " conserver autant qu'ils le voudraient, " grâce aux millions qu'ils s'étaient auto-" risés à dépenser pour construire le che-" min du Pacifique.Pense donc à quelle " fete permanente ils avaient invité leurs " partisans lorsqu'ils imaginèrent oetto vas-" te entreprise.Songe donc à l'amertuno " profond qu'ils durent éprouver lorsque, par la faute de leurs chefs, qui avaient " anticipé la récolte et fauché leurs grains " en herbe, ils virent passer toute cette " magnifique et grandiose bombance entre " les mains de leurs adversaires exécrés." C'était à eu devenir fou.Muscade.—Oui, c'est avoir du guignon, j'en conviens.Mais pourtant tout n'est pas perdu, allez ! Ce sire John, qui vient de perdre cette belle partie, essaiera bien de prendre sa revanche ; et je ne serais pas étonné qu'avant peu il fasse dire, par ses gazettes et par tous ses limiers désappointés, par les vingt-sept moutons marqués S HA, par ses petits conservateurs qui avaient déjà le bec tout grand ouvert pour avaler des bouchées sans fin sous forme de places de commis, d'agents, d'inspecteurs, surveillants de travaux, de fournisseurs, qu'il ne faut pas se déoouragez et que la fortune ne peut manquer de lui sourire bientôt.Je m'attends à les voir nous dire que toute cette dépense est inutile pour le présent, trop forte pour nos moyens 71 qu'il vaudrait mieux attendre un moment plus propice et mille autres choses auxquelles je ue pense pus, mais qui lui tournent déjà dans la cervelle ; car je crois qu'y n'y a pas d'imités aux ruses de ce maître en rubriques.Languille,—Oh ! ce serait pas trop Port; car eiilin c'est lui, c'est sire John, qui a imaginé cette immense route à travers bois, marais, rivieres et montagnes- Quant a rhoi je ne vois pas trop comment il pourrait oser dire le contraire de ce qu'il a proche si long-temps et «pie tous ceux qui le suivaient ont accepté comme parole d'évangile.Muscade.—Oh ! il n'est pas si be te que d'allé* ainsi se taire passer pour un fourbe ou un imbécile.11 ne dim pas cela lui-mêûie ; mais il le fera souiller il l'oreille des principaux mécontents, et je ne serais pas surpris qu'avant peu, beaucoup de as, qui ne juraient que parle Pacifique et représentaient cette entreprise comme devant nous placer au rang des premières nations du monde, hurleront à qui voudra les entendre que ceux qui veulent de bonne foi remplir les obligations prises par leurs prédécesseurs ne sont que des brigands affamés qui vont réduire leurs compatriotes à la misère et conduire le pays à- la banqueroute.Languille,—Muscade, Muscade, vous oubliez qu'y a des imites.Sûrement que si les gazettes qui ont porté aux nues le chemin du Pacifique se mettaient à le dénigrer, nul ne se laisserait prendre à une ficelle aussi visible ; personne no les écouterait.Muscade,—Mon cher Languille, je ne connais que deux choses où n'y a pas d'imités; c'est la friponnerie et la bêtise du monde.Tenez, faisons uue supposition.Vous êtes avocat.Vous avez souvent daus le temps des élections parlé politique aux portes des églises et par conséquent vous .-avez comment il faut s'y prendre pour embêter les foules.J'ai, commo je vous le disais tout-à-1'heure, je crois, quelques milliers de piastres en petits billets qui me resteut de ce que le comité central m'avait donné.Eh ! bien si je vous disais : mon cher petit Languille, tout le monde convient que vous êtes le plus habile et le plus éloquent des avocats qu'on nous envoie pour éclairer le peuple ; il n'y a que vous qui puissiez nous tirer du bourbier où la corruption des chefs vient de nous empêtrer.Il n'y a que vous qui possédiez les qualités nécessaires pour sauver de la ruine le grand parti conservateur.Tenez ; ces gros paquets d'argent sont à vous si vous voulez venir à notre secours et nous aider à renverser le ministère qui veut construire le chemin du Pacifique.Voyez, regardez tous ces billets.C'est bon ; c'est de la banque d'Allan.Que répondriez vous ?C'est plus sérieux que vous ne pensez, ce que je dis là.J'ai mon idée.Languille.—Oh ! si vous parliez comme cela, la question changerait complètement d'aspect.D'abord je vous avouerai, entre nous, que cette entreprise du Pacifique ne m'a jamais paru bien sage vu les dépenses qu'elle doit entraîner et la distance énorme des contrées avec lesquelles on veut nous mettre en communication.Aussi, voici ce que je dirais à mes auditeurs à la première occasion : Messieurs les libres et indépendants électeurs que je vois réunis autour de moi pour vous consulter et remplir le devoir solennel, selon le droit précieux, et sacré que vous en avez, de choisir un représentant pour aller défendre vos intérêts aux conseils de la nation, je vous remercie de tout mon cœur et serai toujours fier de l'honneur que vous me faites en ce jour, l'uu des plus beaux de ma vie, de m'appe-ler à vous adresser la parole.(Personne ne m'aurait demandé peut-être, mais cela parait bien dans un rapport de gazette et parmi les imbéciles qui m'entendraient il n'y eu aurait probablement aucun qui voudrait ou pourrait prendre la peine de me démentir.) Mais, messieurs les électeurs, quand je me vois entouré d'hommes si respectables, quand je vois tous ces visages si rayonnants d'intelligence, je me sens confus et je me demande si je n'entreprends pas une tâche inutile et sans doute au-dessus de mes forces, si je n'abuse pas enfin de vos précieux instants.(La foule crie : Non ! Non ! Parlez ! Parlez !) Eh ! bien, messieurs, puisque vous le voulez absolument, je vais vous dire quelques mots sur la grande question qui vous occupe, qui absorbe la pensée de tous les hommes sérieux, de tous ceux qui, comme vous, veulent le bien de leur patrie.Je vous dirai d'abord sans balancer et sans hésitation que l'on va vous demander des millions par centaine?; qu'on va vous arracher vos pauvres économies ; pourquoi ?Pour aller les jeter dans des savanes, incultes et incultivables.Pour vous mettre en relation avec quelques sauvages plus malheureux que vous encore.Et savez-vous ce que sont ces millions qui vont être sacrifiés ; qui vont vous être enlevés et que vous avez accumulés à si grau- de peine ; au prix de tant de sueurs ?Non, vous ne sauriez vous en faire la plus faible idée.Eh! bien, messieurs, faites-en le cal-cul et le résultat vous fera frémir d'épouvante.Sachez donc que les cent millious que l'on veut vous ravir, s'ils étaient en piastres françaises, poseraient plus de six millions et un quart de livres ; c'est-à-dire plus de soixante mille quintaux; qu'il faudrait plus de six mille voitures chargées pour les porter ; que ces voitures, à la suite les unes des autres, couvriraient sur le chemin une longueur de plus de huit lieues ! Allez-vous consentir à sacrifier un aussi épouvantable trésor pour enrichir un tas d'intrigants qui crient à l'économie ?Je ne le crois pas.Muscade.—Bravo ! Bravo ! voilà comment il faut traiter la question.Quand les gens verront ce qu'on leur demande ils crieront : Non ! non ! y a des imites ! et ils voteront en masse pour nous autres.Quenoche.—Pas si bêtes que vous croyez, gros mastadonque.Si j'étais à l'assemblée je leurs y dirais: Ce monsieur veut se gausser de nous autres.Comment pourrait-on nous prendre tant d'argent quand il n'y en a pas assez dans tout le comté pour charger la rosse qui vient de nous l'amener.Et les gens riraient assez que vous ne pourriez plus dire la plus petite parole.Muscade.—Oui ! mais je serais-là, derrière la foule, avec une troupe de bons compagnons ayant des bâtons cachés dans leurs capots et leurs poches pleines de cailloux et je vous montrerais bientôt de quel côté est la raison.Les piastres, après ça, feraient le reste.De Grosmont.—Oui ! voilà bien comment se conduisent nos luttes électorales depuis que règne le parti de la corruption.Mais j'espère que le gouvernement que va se choisir monsieur McKenzie mettra bon ordre et fin à tous ces scandales au moyen d'uue loi d'élection qui permettra aux électeurs de donner leur vote sans que personne puisse les contrôler, les intimider ou les acheter.Quand les représentants seront élus sans fraude et librement, si nous avons une mauvaise administration ce sera notre faute, et nul ne saurait se plaindre.C'est une tâche difficile, mais, avec de la bonne volonté, du temps et de l'expérience, on vient à bout de bien des choses que l'on croyait impossibles.Boudin.—Eh ! mon pauvre monsieur de Grosmont, je vous respecte à cause de la constance et de la franchise de vos opinions ; mais vos belles idées de réforme ne sont que des rêves, des illusions que je ne comprends guère à votre âge.Regardez les américains, ces gens dont vous admirez tant les institutions, leurs journaux ne sont remplis que des vols commis par leurs hommes publics.Croyez-moi, il n'y a que la vieille monarchie légitime qui puisse rendre les peuples heureux.Bistouri.—Ri mon savant collègue lisait l'histoire ailleurs que dans sa gazette payée pour mentir, il saurait que les américains savent punir leurs voleurs dès qu'ils les découvrent.Les juges de New-York vien-nent d'emprisonner trois millionnaires.Et les curieux peuvent aller voir, au pénitentiaire, ces hommes qui s'étaient enrichis aux dépeus de la caisse publique ; qui ne sortaient que couverts de bijoux et s'étalant dans des carosscs à quatre chevaux, aujourd'hui vêtus comme les autres condamnés, tondus et rasés court, laver leur cellule, retourner la paille de leurs couchettes et travailler en silence, comme s'ils n'avaient volé qu'une montre ou un mouchoir de poche.De Grosmont.—Oui ! et tous ceux qui ont trempé dans l'affaire du crédit mobilier, lequel ressemble fort à notre scandale du Pacifique, ont perdu leurs élections et l'opinion publique est si forte, chez nos voisins, que si, par hasard, les législatures font de mauvaises lois elles sont bientôt forcées de les resceinder et de les remplacer par de meilleures.Boudin.—Tout cela est bel et bon ; mais on ne voit pas de pareils scaudales avec la monarchie.De Grosmont.—Eh ! mon brave docteur, le système monarchique a eu tout le temps de faire l'expérience de son efficacité.Voyez la France, notre vieille mère.Qu'é-tail-elle après quatorze siècles de monarques plus ou moins absolue ?La nation divisée en nobles et en vilains, les premiers battant, pillant, emprisonnant les autres.Les rois et leurs favoris, dépensant, qn infâmes, débauches que je n'oserais décrire de peur de faire rougir même nos deux amis, les docteurs, des sommes auprès desquelles nos revenus publics semblent ridicules.Qu'a fait le système monarchique pour l'Italie, pour l'Espagne dont les dernières reines furent la honte de leur sexe à cause de leurs mœurs dissolues.Boudin.—Oh ! ce sont des contes en l'air imaginés par les révolutionnaires ; et je vous défie de trouver rien de semblable dans ma gazette.Qu'avez-vous à dire sous ce rapport contre l'Angleterre par exemple 7
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