Le terroir : revue de l'École littéraire, 1 mai 1909, Mai
'I '' "g » -.V f : .^,41 W - «.-, va a «m • y m •* /w y * MAI 1909 < StiB> 7 * 4 • ' Pi V j ft M ‘ *4 7, II M i V v: * BEVUE MENSUELLE \ R y- T l’ÉcOLE LITTÉRAIRE A % Pu.t>liee par *0 % l >yi SS-vS 4% -% Z \ •c V, * »v * f J y .A/ PREMIÈRE ANNÉE / •> Vr ri > » \ ».SOZMIZMLAIIRZE] y *1 >V4 Englebert Gallèze.— Rêve obstine Alfred Descarries.— Ma maison.140 Ernest Tremblay.JiVIRinHnHHHHnpnH fj «, '.vl> fAV'T* .1 J» ".* • L U1 V « # \ 4 *»J * ,• ' Y , '/y**1 j Germain Beaulieu.—J’ai dit : Allons, mon pauvre cœur Jules Tremblay.— Enigme *% «u KT * * rffL \ *’* » ^ •.¥< > y 4/'» BV .vt.*i^ « .r.; • .• ^ ^ ' w,r Louis Dantin.—Le billet doux du Carabin.13 I *r • * ' ' 1 ^ *•" .y ', l> • f * ; ,v , * ' ; * ]/i' , ¦» L (.J • (, •>.- 1 % Hr i as/> MONTREAL / * * .w V ¦* @3 j#v ÎLS- f t v.,‘ T Y.:: Vt 5BM ¦ > v IV » i i t * - • » - Wv ¦ V «I r A I *- r Vi '#3 v r », : r v l *4 #1 1 Nf \ \ v \ jr ¦ V V 4TM f ¦ JULES TREMBLAY, secrétaire, A *» • r O - tfv.* 'X I «g !-V,V.r < > H f I |Ç/% \ -V 0 V VrBMLw >ï X V V m a * V m s .-m < n- \ m ; i shu ; '< ' ' > m Y % ¦g & ê & l i K > m vi f i EV S*: g#3if > V ' ïm ÿSSL L XV t » l' \ •Va : ) Bp L’abonnement au Terroir est de $2.00 par année pour le Canada et les Etats- .Unis, et de 12 francs pour les pays d’Europe.L’année commence avec le numéro de J tA «MW WW.>.: : / •1 9 janvier* x 4 SL , • i Toute communication concernant la revue doit être adressée au secrétaire de la s v t rédaction.% % ) i \ \ i > s W! * B I 1 i IV ARBOUR DUPONT, imprimeurs-éditeurs, 419 et 421, rue Saint-Paul.I Xi.1 »*>v v> smas «4 N X I * I > 1 # t- tfli i is X / » Vi V I » 1 1 # I % % K4 y r ;r # V Kh?B ; V' A » Va p.1 k ¦mV » t « » k - « k v>.A f % W i:-v f I V ' Z / # Il ly yyr I t\•* »• •' I # 129 11 m RIRE ET PLEURER ’ 8 LA MORT DE LA COURTISANE I IS t \ 1 Près de l’hôtel connu, des groupes sont formés.Un lé de moire pend et frissonne à la porte ; Les gens causent tout bas sous les volets fermés ; Un gamin dit le fait : la courtisane est morte.t S n i I Dans le nid parfumé je me sentis frémir.Le visage nimbé par l’or pâli des cierges Sur son lit de parade elle semble dormir, Cependant qu’à ses pieds pleurent les folles vierges.!# ; r.*• •.' M •! .Et, selon le désir qu’elle exprima toujours Dans l’alcôve où sa chair dont les splendeurs grisantes Versaient aux coeurs meurtris le philtre des amours Elle dort le sommeil des heures apaisantes.1 J * 5 La chambre en gala noir s’éclaire de flambeaux ; La Mort, sur les pompons, a jeté sa voilette ; On prit pour la parer ses bijoux les plus beaux Et pour l’ensevelir, sa plus riche toilette.f l i il # Les parfums de la morte en ces lieux élégants, A la myrrhe et l’encens, mêlent leurs odeurs vagues ; Et l’on croit en voyant, sur un meuble, ses gants Qu’elle a dépris ses doigts pour y passer ses bagues.1 ) 5 I e \ • i • iU: # • J:*;: •fvUl •' t 1 130 Les yeux fermés regardent dans l’éternité.Le front n’a pas de ride et la lèvre est lascive ; Sur son sein, elle joint avec sérénité En l’ultime abandon, ses mains blanches d’oisive.5 J % La ligne de son corps a malgré les atours Toute la volupté d’un nonchaloir extrême ; Et l’on sent s’achever, corrigeant les contours Sur ses traits amollis, le déliement suprême.r Depuis plus de vingt ans qu’ils marchent sur ses pas Les chemineaux du cœur, sans douleur qui s’exalte Songent à la Vestale, et, ne comprenant pas Leur caravane lasse avec elle a fait halte.) 1 y ; Ils blasphèment tout bas en des transports jaloux ; Dans un éclair soudain, leur esprit croit comprendre Qu’elle vient de partir et qu’elle doit se rendre Auprès de Dieu, là-bas, au dernier rendez-vous.Vlitiii • « »• * ; *.• j Dans l’un des grands tableaux oubliés sur le mur, Un morne souverain d’allure égyptiaque Contemple, en répandant le jus du raisin mûr, Les détails suggestifs d’une scène orgiaque.Sous ce deuil qui sourit on devine à loisir L’arsenal des amours, les débris d’une fête ; Masque mal attaché sur les traits du plaisir Seul, un Christ accablé saigne et penche la tête.% Ernest Tremblay.16 avril 1909.% *ïï,t[:Atu f;.•• f lift * I ' • t ¦f f:tv KK-,.I./ fy #* - GBR i.i i % 131 m: M,f ;fj KjJrlf.J’AI DIT : ALLONS, MON PAUVRE CŒUR.Jai dit : Allons, mon pauvre cœur, nous recueillir Dans le silence où gît tout ce qui meurt et tombe.— Et j’ai voulu, d’abord, au grand rosier cueillir Une fleur blanche pour sa tombe.Au rosier solitaire, en détachant la fleur Distrait, j’ai déchiré ma main sur une épine ; Une goutte de sang a jailli comme un pleur D’une paupière chérubine.I Un pinson s’est enfui de l’arbuste.Un passant, Il a, du battement de son aile légère Fait au cœur de la fleur tomber la goutte chère ; Et la fleur devint rouge ayant bu de mon sang.% Sur sa tombe, longtemps j’ai versé ma prière Et longtemps au bonheur disparu, j’ai songé.Et lorsque le soleil agonisant, derrière L’horizon calme s’est plongé t > J’ai repris, à pas lent, courbé sous ma hantise, Le chemin du foyer lugubrement lointain Qu’aucun souffle léger d’amour chaste n’attise, Et pour toujours éteint.Et j’ai cru voir, et j’ai bien vu, certes, ô femme, En regardant en moi, silencieusement, Seul sur la route, seul sous le bleu firmament, Que mon âme était blanche ayant bu de ton âme.Germain Beaulieu.r'rtl • ft* Is I • • I 132 ENIGME Idéal ! Réalité ! Eternelle antinomie : L’une, ombre ; l'autre, clarté.Profonds creusets d’alchimie Où la pâle abstraction Heurte le positivisme ; Où le verbe et l’action Désoxydent l’atavisme.Nouveaux Charybde et Scylla Où l’aride espoir s’engouffre En cherchant un Valhalla Pour l’âme humaine qui souffre ! 0 r}H f.y « * » t» « • H r r rjVrrr 137 Dieu des immensités, ta maison, ta demeure N’est-elle qu’à toi seul qui jamais ne nous leurres ?Il doit être bien beau ton ciel, j’y crois vraiment Car l’espoir vient de toi, Dieu qui jamais ne mens !.Et j’aime le grillon de l’herbe et de la mousse J’aime le grand soleil dont la chaleur m’est douce J’aime la mer obéissant à Dieu J’aime la mort qui moissonne en tout lieu ; L’âme qu’on cloue en elle se repose.J’aime la terre où croissent ronce et rose J’aime le monde ou vivent mes amis J’aime la tombe où sont les endormis.Ami comme ennemi, voyageur et passante Qui n’approuveriez pas les refrains que je chante, Gardez du moins ce mot dont je voudrais finir : Mon cœur est bien peu bon, mais il aime bénir.Moissonneurs de nos bords, forbans de toute grève, Porteurs du lourd fardeau des désespoirs sans trêve Bafoués de la terre en votre exil errant Fronts remplis de sueurs, qui passez en pleurant, Coupables prisonniers qui subissez la chaîne Je vous aime à jamais si vous fuyez la haine ; Car nul en ce bas monde où flotte l’incertain N’a le droit de flétrir les malheurs du prochain ; L’Etre seul de nos jours en peut scruter la trame De boue il fait les corps, mais son souffle est notre âme.) 5 5 > 1 Louis-Joseph Doucet.a 14, /t; • , t •ni 138 LES LIS Sur le chemin poudreux l’air embaumé circule ; Le soleil au couchant a d’exquises pâleurs ; Et le recueillement des bosquets et des fleurs Semble évoquer au loin l’âme du crépuscule.Là-haut, les grands sommets de rayons empourprés Montent dans l’infini des rêves extatiques ; Et la forêt répand des senteurs balsamiques Sur la splendeur des champs et sur l’herbe des prés./ Dans le lac transparent où se plongent les branches Epanoui, le ciel se mire tout entier ; Et les cygnes nageant, paisibles, par millier Voluptueux et fiers baignent leurs robes blanches.J J C’est le calme ineffable exhalé par la nuit C’est l’assoupissement languide du silence ; Rien ne semble vibrer dans le soir et tout pense : Plus de bruissements de feuilles, plus de bruits.J Et dans l’hymne du songe et des métamorphoses Les lis, le front penché sur les eaux, et pensifs Et, comme la Nature, au grand soir attentifs Mêlent leur blancheur vierge au mystère des choses.J » J Jean Charbonneau.Extrait des Blessures, en préparation.1:*n J # « • r 139 ' •«' il TABLEAU r.f ê Pâle d’une pâleur immuable et sereine Et le buste à demi découvert, une enfant, Une blonde aux traits purs git sur le marbre blanc Où ses cheveux bouclés tombent comme une traîne.Près d’elle un homme assis, la main sur le menton, Regarde fixement quelque part, dans le vide.Un crâne symbolique à l’air louche et stupide Grimace, environné d’outils et de flacons.Sur la morte s’épand comme un rayon lunaire Venant d’une fenêtre invisible.Les murs Vaguement dessinés, avec leurs coins obscurs Recèlent, on dirait, les apprêts d’un mystère.L’homme avec son scalpel pour d’autres tentera D’arracher à la mort le secret de la vie Imitant la nature où naît et renaîtra f Un monde toujours neuf sur des forces taries.s m • • 9 • t bitty Alphonse Beauregard.• r« m • I .if.V-.ll * ?$ » * 1 ?•litit /il I 140 / X EN GALILEE Non loin de Nazareth, ville aux douceurs mystiques Qu’un grand cercle de monts étreint comme un bandeau Le voyageur qui passe aux champs de Mageddo S’arrête, pour prier, près des palmiers antiques.) Le ciel, sur ce pays, tombe en léger rideau Dont la frange bleuit les sommets fantastiques.L’âme, en ces lieux d’amour, d’extase et de cantiques Semble oublier des ans l’implacable fardeau.Ah ! je voudrais, sortant de ma route brutale M’en aller contempler la terre orientale Où le cœur de Renan autrefois, a chanté.> J r1 Et mes yeux consolés verraient peut-être encore Sourire dans la paix du soir et de l’aurore Le doux rêve du Christ sauvant l’Humanité.J.-A.Lapointe.REVE OBSTINE i'.iti L’ombre ne devrait pas fuir devant la lumière ; Car l’ombre est douce autant que le soleil est beau.Le feu ne devrait pas être ennemi de l’eau.L’orgueil entier devrait tenir en la prière. B»' 4 r M! M > f I • t J if r #i « 141 La tristesse devrait se fondre en la gaîté Le berceau n’être pas effacé par la tombe.Tout devrait exister sans que rien ne succombe, L’hiver dans le printemps, l’automne dans l’été.J 1 • *1, B L’arc-en-ciel devrait se mêler avec l’orage L’essor avec le but, le bien-être au labeur ; Les multiples beautés qui séduisent nos cœurs On devrait en jouir sans trêve et sans partage.J f J m T m Par delà l’heure brève, aux confins d’aucun lieu, Je rêve, quelque part, trouver ce bien suprême : Aimer en même temps et toujours ce qu’on aime.Et mon rêve s’abîme en l’nifini de Dieu.Englebert Gallèze.e MA MAISON Pour Le Terroir La maison que j’habite a tout près de cent ans Les rafales d’automne ont beau cingler ses pierres Comme une tour antique aux allures altières Sereine, elle résiste aux attaques du temps.5 5 J A la brune, aux rayons d’indécises lumières, Mon logis se recueille ; en ces calmes instants, Je m’attarde à rêver sous les mille poussières Où dorment les secrets de ses vieux habitants. 1 142 J’aime cette maison poétique et si vieille.Par les longs soirs d’hiver, je prolonge ma veille Pensif au coin du feu.Je crois y voir alors ) Venir chauffer leurs mains glabres aux cendres mortes Ceux qui m’ont précédé sous ce toit, qui sont morts Et tremblent dans la nuit, au bruit des branches tortes.# ) A Alfred Descarries.Montreal, février 1909.LE DINER A MA FEMME ' Bravo ! l’assiette est pleine et le potage fume ! Mignonne, assieds-toi là, juste en face de moi ; L’or de ce thé brûlant ferait envie au roi D’un arôme pareil jamais vin ne parfume.4 » il t • ! * r • Bien loin l’ambition porte son amertume.Mon féroce appétit te cause de l’effroi Tu menaces, riant, avec ton joli doigt Et je me sens le cœur léger comme une plume.e ?Devant, mes yeux je vois l’horizon de tes yeux : La nappe, au tissu blanc, les rend encor plus bleus ; Une blonde lueur dans tes cheveux se joue.Dans ce simple repas je possède un festin Dont la musique sonne en ton rire argentin Par l’amour décoré des roses de ta joue.Montréal, 15 mars 1909.5 J Hector Demers. 143 UN PROGRES La v eille humanité, dans son inlassable recherche du bonheur, a-t-elle enfin découvert une de ses principales formules comprise seulement de quelques peuples et de quelques sages ?Nombreux sont les signes d’un élan vers le bien physique avec sa promesse de stabilité, de conquête et de longévité, et vers l’amélioration de la race, excitatrice d’orgueil inné, d’ambitions dont la texture est la force et la satisfaction, un bonheur.Deux facteurs, l’un scientifique et l’autre sociologique, ont depuis quelques cents ans diminué l’utilité de la force et l’occasion de l’acquérir : le fusil léger a remplacé l’arme blanche exigeante pour les muscles ; l’industrie a créé des agglomérations pauvres, logées et travaillant dans des quartiers malsains, exigus, sans air.Il suffit de se promener dans les quartiers manufacturiers, comme nous en avons à Montréal, pour constater une déchéance dans la forme et la stature de toute une génération esclave des usines, née d’une génération identique : des jeunes filles au teint terreux, maladives, anémiées ; des jeunes gens petits, la poitrine déprimée, atrophiés.Du travail absorbant parmi des machines surchauffées, suant une vapeur mêlée à d’irritantes odeurs, est né un besoin factice d’alcool qui grandit avec chaque manufacture, et porte sa contagion dans toutes les classes de la société.Un labeur de dix heures, sinon plus, sur vingt-quatre, dans une atmosphère lourde, conduit les ouvriers au cabaret, puis les incite à se coucher sans vouloir fatiguer leurs membres davantage.Chez plusieurs, ce travail est même considéré, vu l’endurcissement causé par l’habitude, comme salutaire.Devant les chiffres sans cesse grandissants des statistiques sur la consommation de l’alcool, les savants ont fait des expériences, et la théorie que l’alcool était un stimulant, un préservatif, une nourriture, s’est fracassée comme verre ; bien plus, il est maintenant démontré que cet agent est le plus grand destructeur d’énergie à portée de tous.D’où le mouvement de tempérance qui nous f\ tV*: Ï flt 144 entoure mouvement poussé à l’extrême en certains endroits par des apôtres trop zélés qu’un verre de vin effraie ment salutaire.Parallèlement, suivant la loi indéfinie mais sensible mais foncière- de l’éclosion d’une même idée en différents points du monde comme l’a montré l’invention du téléphone et de la télégraphie sans fil que vingt inventeurs se sont attribuée, des clubs athlétiques ont surgi de partout pour enrayer la dégénérescence.Dans l’Amérique du Nord surtout, l’esthétique du corps est devenue une religion, les sports de toutes sortes se sont taillé une large place dans la vie.Trop longtemps le corps fut considéré — et l’est encore trop souvent — comme une matière méprisable, indigne d’attention ; il revendique sa place normale dans la société, pour le plus grand bien de l’âme qui périclite en raison directe de l’affaiblissement physique.) » I* L’exercice et la tempérance sont intimement liés ; qui pratique l’un doit se soumettre à l’autre, et nous entendons tempérance dans le sens complet du mot, celle qui entretient la santé naturelle rarement attaquée à la naissance.La santé est le plus grand des biens, dit un vieux distique.Rien de plus vrai, et quand une personne possédant ce bien le stimule par la gymnastique raisonnée, sous n’importe quel de ses noms sportifs, elle ressent violemment la volupté d’agir, l’orgueil d’être plus forte que la vie effarante aux faibles seulement.Et cette sensation d’avoir en nos veines la force mü \ que rien ne rebute, d’avoir la confiance en soi et en l’avenir, ne vaut-elle pas d’être acquise par un travail, n’est-elle pas l’une des formes les plus concrètes et les plus compréhensibles du bonheur pour les individus et les peuples ?Le mouvement de l’humanité vers l’entraînement physique est un présage heureux pour son futur bien-être, auquel tant d’inventions ajoutent chaque jour.% Alphonse Beauregard.% «Wih *' S f > ' ft ' •r Mr; • f4 • *# 7 145 ,1 (1 H IMPRESSIONS DE VOYAGE r BS II H Dans la Manche, un canot accosta le paquebot.Une barque, plus loin, avait l’air d’une coquille, sous la flèche du mât.Le long de la paroi de fer du navire, une échelle de corde descendit, un homme grimpa, parut sur le pont.Le pilote.La loi nous l’imposait ¦car, avant tous autres, nous étaient parvenus ses signaux.D’ailleurs, en cette occurrence, il y avait justice absolue.Pour nous attendre ce marin, depuis seize longs jours, croisait loin des côtes.Par un temps affreux, presque sans abri, un seul homme lui tenait lieu d’équipage et de société.L’existence des gens de mer comme ceux-ci paraît terriblement dure.Mais l’océan possède une force d’attraction extraordinaire.Nulle part, plus que dans cet infini de sel d’eau, de vent, de nuages, dont la vie surabondante vous envahit, vous dilate, on ne peut jouir d’une pareille illusion de liberté.On a beaucoup parlé de cette force d’attraction ; elle est essentiellement vraie : il y a la nostalgie de l’océan.Le voyage terminé, on oublie vite les promenades restreintes, toujours les mêmes, sur le pont, oh voudrait reprendre la mer, se retrouver dans cet air, fait pour être respiré par des poumons de géants, pouvoir écouter encore le bruissement monotone des eaux, bruissement auquel répond en nous une voix, comme lui mystérieuse et plaintive.L’on est aussi comme halluciné.Le sol n’est plus immobile.Les murs tanguent, les murs roulent.Six ou sept jours après l’arrivée, je ressentais encore cette obsession.Telle est la puissance de l’océan qu’elle marque la chair et lame.Au milieu de la nuit, nous arrivions au Havre.De grand matin, les voyageurs étaient sur le quai.On se disait au revoir.Les liens de cette famille que sont les passagers à la fin d’un long voyage se brisaient.De tous ces gens, venus des quatre coins du monde, les uns couraient à leurs affections, d’autres à leurs affaires, d’autres à leurs plaisirs.Nous prîmes le train pour Paris.1 le U- il 1 5 Dl ?oe n; u »* > lr ne ?i ii DX A « ïc ne- ts üî »* n U I MH/i SI •-*JU T 146 Nous traversions la campagne normande.Intensive et variée, la culture raye le sol de bandes multicolores ; des fermes apparaissent, entourées d’un cercle de hauts arbres, verts de mousse à la base ; une hutte, comme une taupe, plonge dans un talus.Les chemins, les routes, les sentiers, jaunes de sable, ont un relief, une propreté, un éclat, des sinuosités de rubans.La nature se montre comme un tableau.Tout un peuple est l’artiste.Nulle majesté ! Rien que du joli ravissant.L’on comprend mieux ici Watteau et Fragonard.Nous croisons un soldat français.Homme et paysage s’harmonisent par les couleurs de l’habit et la petitesse de la taille.Le pioupiou, debout dans la campagne, semble un soldat de plomb.N’en croyez rien ! Il est d’acier.Le monde fut sa conquête, à peine y a-t-il cent ans.La capote est vilaine, dit-on.Non pas.Adieu la roideur, l’aspect étriqué d’autres costumes militaires ; les entournures ne gênent point.Beaucoup de naturel, beaucoup d’aisance dans les mouvements, une ampleur adéquate dans les vêtements et la grâce de l’ensemble jaillit.Et cette grâce implique la force.A voir, dans les rues de la capitale, des piquets de soldats s’en aller d'un pas vif, les talons sonnant ensemble à coups précipités sur le bitume, l’allure souple, sans aucune rigidité, sans abandon non plus, on croit reconnaître, dans chacun de ces groupes, une sorte de passant collectif, plus correct, plus pressé que les autres, voilà tout, et l’on sent que ces bataillons, régiments, brigades, divisions, armées, que la France armée, ne sont point de simples machines, mais des personnes.Le train roule.Le contraste est violent de nos majestueuses locomotives américaines et de ces légères mécaniques.Au dehors, toujours les champs.Au lieu de rudes palis, partout des haies.Une main amoureuse les entretient.La conscience de l’art à chaque moment éclate.L’agriculteur, chez le nouveau peuple hellène, s’élève au niveau du penseur.Le sentiment affiné de l’art se retrouve dans sa cuisine comme dans ses plus hautes et plus graves productions intellectuelles.De là, découle l’harmonie de l’ensemble.La France s’est faite elle-même a dit Michelet.La main de la France apparaît en effet dans la France.Le travail éternel, le labeur invisible du perfectionnement d’un grand peuple, par son influence propre, se manifeste, comme la sève obscure, par la saveur des fruits, aussi beaux que les fleurs.Et cette contrée est notre mère-patrie.5 I C • • Mi' • à :u • • j'W! ' f: b r?0 147 La clarté printanière enveloppait les choses d’une gaze subtile de chatoiements.Des coins de paysage d’un pittoresque plein de charme fuyaient.Voici une station du chemin de fer.Des hommes et des femmes, portant des parapluies ouverts contre les ardeurs du soleil, regardent passer le train.Là, des groupes d’une bonhomie familiale, bras dessus, bras dessous.L’atmosphère qui les entoure est une atmosphère de paix.Nos aïeux, des provinciaux aussi, devaient être comme ces braves gens, sans morgue, sans impertinence, mais avec la même tenue, la même simplicité, la même dignité.Puis, ces visions s’abolissent au loin.D’autres se lèvent.Elles sont immatérielles.“ Sois le bienvenu ”, murmurent-elles comme en un souffle.“ Nous sommes les aïeux de tes aïeux.Deux cents ans sont bien peu de chose pour les morts.Nous voyons dans tes veines couler le sang des nôtres.Sois le bienvenu ”.Un attendrissement me pénètre.Dans cette terre, où se prolongent les familles de chez nous, salué par les vivants et les morts, je suis maintenant chez moi.Mais l’aigre sifflet de la locomotive déchire l’espace.Les chères ombres s’enfuient.Encore un peu de trajet, l’ébranlement de l’entrée en gare, le train stoppe.Nous voilà dans la petite patrie de Corneille, à Rouen.Rouen possède une physionomie assez semblable à celle de notre Québec, mais d’un Québec bâti en plaine, au lieu d’être étagé sur son admirable cap.Les deux villes sont évidemment sœurs.La même race, robuste, tranquille et sédentaire après avoir été hardie et voyageuse, dut leur donner naissance.Des hommes différents ne peuvent construire des villes de même figure.Les agglomérations de pierres ont leurs caractères distinctifs autant que les agglomérations d’hommes.A Rouen, on retrouve la même absence de va-et-vient et de bruit, j’allais dire, le même ensommeillement, que, naguère, dans la Haute-Ville de notre ancienne capitale.Durant une halte de quelques heures, Rouen me procura la plus grande émotion du voyage.Longtemps, je restai debout devant cette vivante mousseline de pierre, mousseline dont tout un pan, c’est-à-dire, la ba«e de l’une des tours, est comme arraché, laissant voir un interminable échafaudage de poutres et de solives en fer : la cathédrale ; puis, devant cet adorable chef-d’œuvre de bijouterie plus que d’architecture : l’église de Saint-Maclou.Les hommes de ces âges avaient, à coup sûr, deux vertus : la patience et le génie.Leur ciseau attei- a » 14X gnait la virtuosité de la vocalise et la persévérance du temps.Que dis-je ?Patience et virtuosité.Blasphèmes ! Le génie le plus extraordinaire seul, le génie collectif, a pu vêtir ces vieilles églises de ces parures chastes comme celles des madones, que l’on est surpris de ne pas voir remuer au souffle de l’air.Mais elles remuent au souffle religieux de populations disparues depuis des siècles.Et, sous cette immatérialité de la matière, à l’intérieur, quelle majesté ! Tant de souffrances, d’espérances, de vaines joies, ont passé dans ces sanctuaires, qu’elles devaient empreindre jusqu’au granit.Mais le granit, sans doute, en ayant connu la vanité, 11’en a retenu que la tristesse.Les très vieilles dalles crevassées, sur lesquelles le pied se pose avec un son mat, les antiques tableaux perdus dans l’ombre des bas-côtés et de l’abside, dont les figures, quand on approche, ont un peu l’air de revenants, les piliers massifs de la voûte où le temps a mis son usure grisâtre, semblent crier par tous leurs pores : “ Nous avons trop vécu, nous avons vu trop de choses, mieux vaudrait mourir ”.Dans ces temples dix fois séculaires, la main de la Destinée pèse sur notre épaule.Les âmes s’y meuvent en multitude ; elles nous frôlent au passage.Mais sortons de ces graves édifices qui ressemblent à des tombes.Les vivants y pensent devenir cadavres.L’individualité humaine, en effet, présente ou à venir, dans ces lieux apparaît si misérable, en regard du passé sans cesse plus profond c’est-à-dire, de la mort, qu’on est entraîné par un vertige en ce gouffre de silence et de paix, on voudrait se momifier, se pétrifier sur ce banc, entendre murer la porte de l’église sur soi, comme celle d’un caveau.Mais secouons cela ! sortons, vous dis-je, retournons à la rue, au soleil, au bruit, à la foule, à la vie enfin ! Les rues irrégulières, aux enseignes souvent pâlies, de l’ancienne petite ville, ont la bonne grâce; le sans-façon hospitaliers d’une localité rurale.Nous entrons dans un cabaret dépourvu de somptuosité, mais tout frais de linge blanc, et nous buvons là, dans une salle ou la lumière, tamisée par des rideaux de mousseline nous arrive très douce, nous buvons la rutilante boisson que burent nos arrières-grands-pères, le joli mais traître cidre de Normandie.A Paris, maintenant ! Nous retournons à la gare.Les employés, debout sur le quai, crient déjà : “ En route, messieurs ! Cela nous repose agréablement du All aboard.Nous entrons dans notre compartiment, le y y.rj] lyiitnifl •aflif i;; ü •s* 1*1.U \ «• ' •H ) 1 t I u • • « «/ # • : i/|4 4 J* TM VA < • i * • ?* • # » • fi HW « • a ' #* f 4 f 4!J rr,r fi il - i »# f « 'ffulE # » 1 T f 149 train démarre, le même sifflet aigu entendu à l’arrivée s’élève strident.Devant nous recommence à se dérouler le même paysage d’imagerie.Nous sommes, en ce moment, tout-à-fait sur le bord de la Seine.A gauche du remblai du chemin de fer, üle la bordure large du gazon de la rive, entretenue avec un soin parfait.Puis, ce sont les mille détours de la rivière, que nous traversons les uns après les autres, ce sont les hauteurs en cercle autour de Paris, vagues et poétiques dans le lointain, d’où, en 1870, le Prussien, sous une avalanche de fer et de feu, foudroya la Cité.Enfin, la gare Saint-Lazare.La portière s’ouvre.Je ne sais quel louche individu nous offre un hôtel.Refus.Nous hélons un fiacre.Dans mes souvenirs, la gare reste comme un grand bâtiment au jour terne, de physionomie poudreuse.Le regret des champs de France me saisit dans cet endroit.Ce crépuscule donnait la nostalgie de la pleine lumière, cette poussière, celle de la verdure.Toujours, d’ailleurs, pareil sentiment l’émeut, quand le rêveur passe de la campagne à la ville.Dans le jeune âge, au retour de vacances agrestes, on éprouve déjà cette sensation d’emprisonnement.Nous n’en devons point nous étonner.Comment l’homme ne serait-il pas en prison dans les villes, lui, qui souvent est en prison dans l’univers ?Hector Demers.U: pin l e ®j iiCRr leu Ei - V elit h )SS T 01 .I rar m tes 9 clü m Montréal, 10 mai 1909.ft if! w UUr 9 i w.fl LA SCOUINE r i i® Extrait cl’un roman de mœurs, en préparation.« fÏM ft.On it n/t *5?Les rapports entre Raclor et sa famille entraient dans une phase critique.Au fond, le mal venait des commérages de la Scouine.C’était cela qui avait peu à peu envenimé la situation.Raclor était aigri et avait dans lame un violent désir de vengeance.k I m It,: B f t 4 w % 150 Il s’ingéniait à trouver ce qu’il pourrait bien faire pour être désagréable à cette damnée Scouine.Or, un soir, comme il descendait du champ, il aperçut sa sœur en train de réparer la clôture à claire-voie du jardin.Elle était là clouant quelques planches avec de vieux clous.Et.tout de suite, Raclor eut une idée.Il tenait sa revanche.Ce terrain lui appartenait.Jusque là, par bonté dame il l’avait laissé à ses parents, mais il affirmerait ses droits.La Scouine qui voyait venir son frère fit semblant de ne pas l’apercevoir.Celui-ci passa, puis s’arrêtant brusquement : “ C’est pas la peine de te donner tant de misère “ déclara-t-il ” je m’en va tout ôter ça demain Certain de son effet, il s’éloigna sans tourner la tête.Stupéfaite, la Scouine resta un moment immobile, inquiète, comme si elle avait mal entendu ou mal compris la menace enfermée dans ces paroles.Puis, envahie par la fureur, sa figure prit une expression de haine.Rageusement elle se mit à taper sur les têtes des clous.Et les coups de marteau résonnaient lugubrement, ainsi que des glas, dans le soir froid d’automne.“ Sainte Vierge ! ” s’exclama tout-à-coup la Scouine.Maladroitement, elle venait de s’écraser un doigt, et sa colère s’accrut de sa douleur.Rentrée à la maison, elle rapporta à sa mère occupée à mettre la table les propos de Raclor.Maço baissa la tête sans répondre et elle eut plus fort que jamais le sentiment de l’injustice du sort.Ces disputes entre ses enfants enfichaient sa vieillesse.Tristement, elle continua sa besogne, son goitre énorme, semblable à un pis de vache, ballant sur sa poitrine.Le lendemain, Raclor étant allé vendre une charge de pois, rencontra à l’entrée du village son frère Tifa qui depuis quelques temps faisait le métier de “ déchargeux de poches ”.Il avait un air abruti, un vieux chapeau de feutre mou tout “ bossé ” sur la tête, la chemise entr’ouverte sur la poitrine velue et le pantalon de bou-racan retenu par une large ceinture de cuir.“ As-tu besoin de quelqu’un pour t’aider ?” demanda-t-il.“ Monte ”, répondit Raclor en faisant un signe de tête affirmatif.Tifa sauta dans la voiture et les deux hommes commencèrent à causer.Une fois les pois livrés et son bon dans sa poche, Raclor invita Tifa à aller prendre un coup.Celui-ci fut tellement enchanté des égards de son aîné qu’au troisième verre de whiskey il acceptait avec empressement de le seconder dans le projet dont il l’entretenait.> A ' ! ' y * I; >•1 J.JvVJ I üü! 11 IT, * I if/ #, # I • 11 4 T ¦ r l&Wiflf if* i j f «î'i » # % 151 mfifV'ri Vers les cinq heures de l’après-midi, la Scouine qui avait fait le guet toute la journée, vit s’en venir Tifa et Raclor.Celui-ci conduisait une paire de chevaux et l’autre portait une hache sur l’épaule.Ils approchaient.Arrivés au pont de la décharge, ils traversèrent et s’arrêtèrent à côté du jardin.La Scouine vit Raclor faire du bras un geste désignant la clôture qu’elle avait rapiécée la veille.Sans hésitation aucune, Tifa se mit à l’œuvre.De sa hache il frappait à grands coups, déclouant les planches qui volaient en éclats.V m i u : f\i , >:K8 r* j M Mi ' N m Toute excitée en face de cet acte de vandalisme, la Scouine accourut dans la cuisine “I ravagent le jardin s’exclama-t-elle.“ I détruisent tout.Chariot ! va donc les empêcher ”.Chariot se précipita en boitant et arriva sur la vérandah suivi du vieux Deschamps et de Maço.“ Arrête ! arrête ! ” cria Chariot du seuil de la porte.Raclor regarda de ce côté et éclata de rire.“ Tifa, arrête, arrête ! ” hurla de nouveau Chariot, les deux poings tendus vers son frère.Tifa frappait à coups redoublés.“ Oh Tifa ! “ fit Maço d’un ton de reproche.“ Veux-tu arrêter, ivrogne, bon-à-rien ” clama une troisième fois Chariot en tapant du pied avec force.Tifa s’arrêta en effet, puis s’élançant, traversa le chemin à la course.D’une poussée, il fit tourner la barrière du petit parterre qui grinça douloureusement sur ses gonds rouillés avec une plainte de blessée.En deux bonds, il gravit les degrés de l’escalier, et dans uu furieux accès de rage se rua sur son frère.“ Maudit cassé ! ” et il l’assomma d’un coup terrible.Ce fut comme si le pain sûr et amer marqué d’une croix qu’il avait mangé et digéré pendant vingt-cinq ans lui fut tout-à-coup remonté à la bouche.Il fut l’homme de sa nourriture, l’homme dont la chair, le sang, les os, les muscles, le cerveau, le cœur, étaient faits de pain sûr et amer.Et le pain était comme le levain qui aurait fait germer dans cette pâte humaine, la haine, le crime, le meurtre.Vomissant une litanie d'horribles blasphèmes, Tifa le bras levé, s’avança sur son père.car elle était rongée par les vers.Au-dessus de la porte, un Sacré-Cœur de Jésus écarlate, l’air bon, la figure douce et sereine, contemplait ce spectacle.If fl 14 » >• VV n s V 1 ?d f n V \ i v u « i 1 V )f te .it i» i « 152 Auprès du puits, Angèle attendant d’être traite, meuglait longuement, en regardant du côté du groupe.Tragique, menaçante, Maço se jeta en avant de son mari.“ Touche pas à ton père ! ” Mais Tifa la bouscula, la rejeta en arrière, et la vieille femme alla heurter de la tête la façade de pierre.Brandissant un fer à repasser la Scouine se porta à la rescousse, mais Tifa la saisit à la gorge et ne la lâcha que râlante et à demi étranglée.O Usé par plus d’un demi siècle de rudes travaux pour acquérir de la terre et encore de la terre pour ses enfants, l’estomac délabré par le pain sûr et amer, le vieux Deschamps vigoureux autrefois, qui cognait sur tout le monde et à tout propos, invalide maintenant, restait là sans bouger, répétant “ Malheur.malheur.Tifa un peu calmé rejoignit Raclor.L’œuvre de destruction recommença.La hache bientôt s’attaqua aux arbres fruitiers.Le premier fut un grand prunier dont les fruits, chaque année, servaient à faire des confitures et Maço, les larmes aux yeux, se rappelait qu’au jour de l’an dernier elle en avait servi au repas de famille.Ce fut ensuite un pommier.Des pommes encore restaient aux branches.Plusieurs se détachèrent sous le choc et tombèrent sur le sol.Raclor en ramassa une qu’il porta à sa bouche.Mais à la première bouchée, il la jeta loin de lui, Dieu, la triste épreuve pour Maço ! C’était justement Tifa qui vers l’âge de dix ans lui avait aidé à planter ce pommier.Et elle sanglotait.Chaque coup porté sur les arbres lui résonnait dans la poitrine, éveillait un écho infiniment douloureux.“ Seigneur Seigneur, “ soupirait-elle ” quelle croix ! ” Raclor présentement avait attaché une chaîne au pied d’un cerisier.Les chevaux tiraient, et les racines de l’arbuste cédaient, craquaient, cassaient, s’arrachaient comme les membres d’un homme qu’on écartèle.Maço avait la sensation qu’on lui arrachait le cœur, les entrailles.Et elle pleurait, elle pleurait sans fin .Ah ce jardin qu’elle cultivait depuis les „ lointaines années de son entrée en ménage, ce jardin dont elle avait béché la terre, ces arbres qu’elle avait plantés elle-même, quelle avait soignés comme s’ils eussent été des êtres humains, d’autres enfants, ces arbres qu’elle avait vu grandir, tout cela était rasé, dévasté en un jour de malheur, et par la main de ses fils.r.F! U y y a I i JH Cih Ml « H r % $n 153 Elle pleurait, elle pleurait avec des gémissements de vieille femme inconsolable.Près de la brimbale, Angèle qu’on retardait de traire, continuait de faire entendre de longs meuglements.De ses rayons rouges, le soleil couchant ensanglantait les fenêtres.Et le Sacré-Cœur semblait saigner, saigner.vouloir saigner toujours.Et le souper au pain sûr et amer marqué d’une croix, lourd comme du sable, en la vieille maison où les meubles eux-mêmes avaient l’air d’être hostiles, fut encore plus silencieux que d’habitude.Dans les têtes grises des deux vieux passaient des idées tristes, si tristes que leurs lèvres pâlies n’avaient pas de mots pour les rendre et se continuaient la nuit en cauchemars dans le grand lit qui craque.Albert La berge.RIRE ET PLEURER Compte-renclu judiciaire, comme on en lira en 1980.Fantaisie écrite après la lecture d’un ouvrage sur les tribunaux criminels par un fumiste anglais.La lettre notamment et plusieurs expressions sont authentiques.Nous sommes en 1980.Un chercheur opiniâtre vient de publier un énorme bouquin sur la civilisation, au commencement du XXe siècle.Ce bouquin, qui a pour titre “ Barbarie ”, par opposition au sujet qu’il traite, a été écrit dans un moment d’indignation que l’auteur eut à la suite d’un procès, où un magistrat rétrograde blama un italien qui avait découpé comme une mortadelle, les auteurs de ses jours et nuits.Pour bien faire comprendre l’étonnement qu’eut causé à nos ancêtres ce paradoxe, je vais reproduire le compte-rendu judiciaire, pris dans un journal de 1980, édition du 14 juillet.SÉANCE DE L’AVANT-MIDI On ne juge plus au tribunal.Maintenant que le socialisme a enrichi tous les citoyens, chacun peut, moyennant quelques milliers d ecus, “ passer privément ”.L’ostentation judiciaire des premiers 4 • ' •; l> 154 jours du XXe siecle, était d’une barbarie sans nom.On accusait publiquement “ un accusé ” convaincu du délit d’assassinat, et, le gouvernement qui payait un avocat pour le faire condamner, tolérait un code stipulant qu’un assassin, malgré ses aveux, était innocent.r.n ii j= ii m 1 Ces quelques détails sont empruntés au livre de M.le marquis De la Procédure : “ Barbarie ” ou Histoire de la Civilisation au début du XXe siècle.Cl ni ( \J • La séance de l’avant-midi fut plutôt terne chez le juge Du Chanvre des Gibets.Une dizaine de pauvres meurtriers, la plupart récidivistes, ont encore eu la faiblesse de succomber à leur coupable habitude.Après quelques paroles de bonté, le juge les a renvoyés dans leurs foyers, en les invitant d’etre plus sages à l’avenir.Voici un résumé des quelques délits jugés ce matin.Vu la banalité du rapport, nous allons abréger en publiant le r it D3 sa n i * en dialogue.ai L’Huissier.— Voici l’homme.De quoi l’accuse-t-on ?C’est un simple meurtre, votre Honneur.Y a-t-il quelque raison pour justifier cet acte ?Votre Seigneurie, la victime l’avait offensé en lui disant : “ T’en a z’un œil Michel ! ” Or, mon client est cyclo-péennement borgne et s’appelle Michel, de là le meurtre.C’est malheureux ! Eh bien ! je conseillerai au Le juge.L’avocat.Le juge.L’avocat.1“ so Or cet ' ce % Le juge.v [' jury de l’acquitter.Mtre Mémoire de Lrais se lève et pose l’objection suivante au La tribunal.Qu’il plaise à Votre Seigneurie, le tribunal L’avocat.oublie que le Conseil Suprême a décidé, dernièrement, que le procès par jury n’est pas nécessaire dans les causes sans importance.Le JUGE.1 U C’est vrai, j’oubliais.Libérez le prisonnier.Next case.L’avocat.Nous éviterons à nos lecteurs le récit des témoignages que le écouta distraitement en étudiant le frein Lacoste.Même accusation, Votre Seigneurie.ijiii O 1 juge I tie Il me semble que les circonstances n’ont pas forcé Le juge.l’accusé à commettre ce meurtre.C’est un meurtre volontaire, sans la provocation justificatrice.Je vais imposer une légère liai Z 11 • 155 ~y/.QL- irt»* L’avocat.— Interrompant le juge.— Qu’il plaise à la Cour, il est des circonstances atténuantes en faveur de mon client.Ce jour-là, il avait un “ clou ” sur la cheville du pied, déterminant une affreuse migraine, et, quelques minutes avant le meurtre, un policeman lui marcha sur ses cors ; j’en conclus de là que l’accusé était irresponsable au moment du crime.Le président du tribunal fouilla dans nombre de bouquins, puis, après s’être solennellement mouché, déclara : Ceci nécessite une expertise médicale.[ U Faites Le juge.u % venir le docteur Relent des Purins.Le docteur.1 Votre Honneur, je n’ai pas l’honneur de connaître l’accusé.Après avoir examiné ses relations sociales, étudié sa généalogie, après avoir fait une visite consciencieuse de ses immeubles, de son livre de “ grocerie ” et autres propriétés, nous en venons à la conclusion que l’inculpé souffrait de brachycéphalie aiguë.r.r Expliquez votre thèse, docteur.— La brachycéphalie est, comme le mot l’indique d’ailleurs, la maladie de la tête courte.Quand l’agent a marché sur le pied chargé de cors, l’homme a éprouvé une douleur atroce.Or la douleur fait contracter tout l’organisme.La tête subissant cette loi, n’offrait plus assez d’espace aux idées pour s’agiter, et c’est sous l’influence des idées étroites, provoquées par la brachycéphalie que l’accusé a tué.De là l’irresponsabilité.Hélas ! comme nous sommes exposés aux erreurs.La cause est renvoyée.L’accusé est libre.L’huissier.Le juge.— Le docteur.) Le juge.,u M.Polystilletto.L’avocat.Accusation de meurtre, Votre Seigneurie.A ce moment, pendant que l’avocat explique l’accusation, le juge étouffe un long bâillement et dit : Le juge.ai mM Pi Encore ! Ça devient monotone à la fin.L’accusé n’est pas encore majeur.Il n’est âgé L’avocat.que de 15 ans.Le juge.Quinze ans ! A-t-il une lettre de sa mère, une le excuse écrite, pour le crime qu’il a commis ?L’avocat.Oui Votre Seigneurie.Le défenseur de l’enfant déploie un grand papier et lit à haute voix : •ce us ntl ?*î 156 “ A Sa Seigneurie M.le juge Du Chanvre des Gibets ) “ Honorable monsieur ) “Je vous serais très obligée, si vous aviez la bienveillance “ d’acquitter mon fils, qui, par distraction, par simple distraction a “ tué notre voisin, M.Spaghatti Acredi.Plusieurs raisons militent “ en faveur de mon enfant.“ D’abord il est italien de naissance et allié, en 6ème généra-“ tion, à l’arrière descendant du dernier cousin germain de “ M.Kianti Maccaroni, qui fut l’ultime ami de l’ancien portier du “ majordome du cardinal Malapieri.En second lieu, mon fils ne “ peut pas manger de tripes à la mode Caën, et ce jour-là, à dîner, “ il en avait pris deux fois.Enfin M.le juge, l’homme qu’il a tué, “ M.Spaghatti Acredi, était le voisin le plus indigeste qui soit.“ C’était un homme de mauvais caractère ; tout le monde vous dira “ la même chose.“ Vous seriez très aimable de l’acquitter le plus tôt possible, “ car ce soir nous allons à la soirée des Pimprenelle de Risotto.“ Votre très obligée, % (Signé) Luna Polystiletto 1 $ Le juge.— Le fait invoqué est-il bien en preuve ?La victime avait mauvais caractère ?L’avocat.— Avec emphase.— C’est l’exacte vérité.Le juge.— Eh bien ! tant mieux, nous sommes débarrassés de cet homme qui était un danger moral pour la société.L’accusé est innocent et rendu à la liberté avec les remerciements de la Cour.On amène un autre prisonnier.L’avocat.— Votre Seigneurie.Le juge.— Fronçomt le sourcil.— Quoi ! c’est encore vous, Duplicati ?Vous êtes encore ici pour meurtre ?Le prisonnier.— Modestement.— Oui M.le juge.Le juge.— Avec sévérité.— Comment, voilà la quatrième fois que vous comparaissez cette année pour meurtre.Vous n’êtes pas raisonnable.• I- 1 v 'lirai?» i i (ri ¦ » * 157 Vous n’avez pas de meilleure excuse qu’à l’ordinaire.Je ,1 I *.•' il suppose.H.» *r Vi J’en appelle à la clémence du tribunal pour le prisonnier qui est père de famille.Songez que sa l’attend chez lui.L’avocat.petite tille Mais elle ne grandira donc jamais cette enfant ?(Avec colère).Duplicati, vous êtes libre encore une fois ; mais, si vous revenez à nouveau devant le tribunal, dans les prochains six mois, sous l’accusation de meurtre, sacristi ! je vous condamnerai à la prison, sans amende.Allez ! Et la séance fut ajournée.A lui-même.Le juge.1 rit! r f» nri.Li Ernest Tremblay 10 mai 1909.s L’OBJECTIVITE DE L’ART DANS QŒTHE I # Pour Le Terroir % Il y a quelques années j'ai mémoire d’une question qui passionna les Parisiens, c’était celle-ci : Quelle a été la cause de la grandeur de Napoléon ?Je ne sais pas quelle fut le solution de ce débat.Je me rappelle bien que l’on parla beaucoup de son magnétisme personnel, de sa science militaire et nombre d’autres qualités morales et intellectuelles qui, suivant moi, n’expliquaient rien et embrouillaient tout ; car, en cela je suis bien gœthéen : plus on divise un esprit ou une individualité psychique, moins on a de chance d’y voir clair.Les grands hommes sont comme la Divinité, il faut se contenter de lire leurs décalogues, sans prétendre à les scruter de près.Ils ne nous appartiennent que par leurs faiblesses et par leurs I P.» 158 le révélations qui ne suffisent pas toujours pour expliquer leur grandeur, qui leur reste toujours en unique et absolue propriété.Aussi ne chercherai-je pas à trouver la raison de la grandeur de Goethe.Ce serait encore plus téméraire que d’expliquer celle de Napoléon.Le sage de Weimar a prédit lui-même que ses œuvres ne seraient jamais populaires, et qu’elles s’adressent plutôt à quelques esprits peu nombreux qui croient y trouver un aliment en harmonie avec leurs aspirations j’oserais dire mystiques.C’est que Goethe n’incarne pas la dignité humaine dans la pensée (du moins dans le sens que lui donne Pascal), il la fait consister tout entière dans l’objectivisme impassible et muet.L’olympien est celui qui regarde.Le penseur échafaude des systèmes et des hypothèses qu’il prétend tous faits à l’image de la vérité ; l’artiste pourrait dire aussi ironiquement que Pilate dans la Passion : Qu’est-ce que la vérité ?sans attendre qu’on lui donne de réponse.“ La plus grande, l’unique fonction de l’art, a dit Goethe, c’est de représenter, vérité pourtant bien simple que personne ne semble avoir le souci de comprendre ”, L’objectivisme a réuni tous les suffrages de la critique moderne è Û C' t C 5 K d K r e r s de l’art.On sait que l’objectivisme consiste à s’extérioriser (comme l’auteur qui s’efface devant son héros), afin de comprendre nettement, abstraction faite de nos préjugés et de nos préférences.C’est l’holocauste du stoïcien sur l’autel du Fait.Les grands subjectivistes de nos jours sont les hommes d'affaires et de finance qui se mettent en cause partout, tandis que les artistes se sont dépouillés de cette Robe de Nessus qu’est le Moi individuel, afin de mieux se revêtir de toutes les nuances contemplées de l’objet présent.La grandeur de l’artiste, suivant Goethe, se mesure à l’intensité de sa foi objectiviste.D’ailleurs le Credo objectiviste avait été bien articulé par Ampère dans cette phrase dure de choses comme une harangue de Napoléon : “ Le monde réel ne peut impliquer “ sans contradiction que des idées de rapport dépourvues de toute “ subjectivité.C’est un fait que les savants les forment et y croient.“ Permis aux métaphysiciens de les “ désobjectiver ”, mais c’est “ une immense probabilité contre eux.Voilà mon pont ”.Kant a d 1 re.&T set per veil ser W leur M ,w.iwt • M / 9 *• 9 ru t IA P 9 f I 159 le premier tracé la route de exposant sa division des choses objectives et subjectives, selon qu’elles étaient considérées pour elles-mêmes ou suivant les conceptions et les idées du sujet.Goethe fut toujours objectiviste.Il eut peu d’aptitude pour la manière subjective où il pense que le poète a bientôt fait de livrer tout ce qu’il possède de conceptions personnelles et n’a plus que des créations pauvres et surannées à nous offrir, tandis que le poète qui s’objective et sort de lui-même est le véritable artiste dont les ressources, loin de s’épuiser, s’accroissent et deviennent aussi fécondes que la nature et les choses qu’il observe.“ Que faisaient les anciens, dit-il encore, sinon de diriger “ leurs pensées vers le monde réel ”.Comme la préoccupation constante du philosophe est de se rendre compte, celle de l’artiste est de représenter, de réfléchir comme dans un miroir.Goethe, nous dit que ce n’est pas le poétique (l’imaginatif) qu’il faut chercher à reproduire dans la réalité, mais bien plutôt la réalité qu’il faut orner des couleurs de l’imagination.Il ajoute même que c’est là sa distinction fondamentale dont la compréhension jette de la lumière sur toute autre chose.Il ne s’agit que d’une question de préséance.Aussi la maîtrise, suivant lui, ne peut écheoir à la jeunesse qui doit s’estimer heureuse de n’avoir pas à apprendre par nue dure expérience ce qui lui manque encore de simplicité et de tranquillité pour atteindre l’idéal objectif de l’art.Le romantisme subjectif n’a créé que peu de poètes qui ont résisté à l’oubli.Ce qui nous frappe chez l’artiste, c’est la vérité objective qui fait qu’il nous émeut à la vue de choses que nous avons déjà rencontrées.Chez l’artiste comme ailleurs, le moi est haïssable.Le peintre grec qui avait dessiné une fleur où les abeilles s’étaient laissé prendre au point d’aller y butiner, avait atteint la perfection objective.Le poète subjectif se replie sur son “ moi ” et ne peut compter que sur les ressources pauvres et capricieuses du cœur humain qui veut se faire juge dans sa propre cause, tandis que le poète objectif se reporte généreusement vers la grande nature dont les bijoux d’inspiration n’attendent que les sollicitations de ce grand séducteur que sera toujours le travail sérieux.ce Nouveau-Monde intellectuel, en t lV » 4 • », # MMÎf « *1 » * «* • (Ml* r I 160 C’est par l’observation extérieure intense que le peintre semble avoir imbibé parfois ses palettes de la rosée même des fleurs qu’il dépeint, et qu’il semble qu’un France, ou un Richepin ont trempé leur plume dans la sève prestigieuse des forêts dont ils chantent la suave mélancolie."vlh L’objectivisme donnera à l’esprit d’un Goethe une étendue qui ne le laissera étranger à aucune manifestation de l’activité humaine.Peinture, musique, sciences, lettres, rien ne sera réfractaire à ce génie clairvoyant.Il a cette heureuse instruction qui fait de la nature entière un grand livre dont il a épelé toutes les pages et compris toutes les leçons.L’objectivité poussée à ce point n’est pas une mince difficulté.Il ne faut rien moins que de l’ascétisme pur chez l’artiste pour arriver à cette discipline qui fait taire le moi et les sens et les fait évoluer docilement comme une armée, sous le commandement sec et irréplicable de ce généralissime qu’est la vérité objective.L’artiste serait un savant à ce compte-là, pourrrait-on me répondre.C’est bien là qu’est tout le danger.Goethe nous a laissé un exemple qui ne pourra être facilement suivi.Ce qui plaît chez lui, c’est la création mouvementée d’une imagination puissante ; mais ce qui retient à lui et subsiste par delà le plaisir momentané de la lecture d’un drame, c’est l’armature de réalité qu’il a transportée en aphorismes dans ses œuvres.Il est le Robespierre des théories hâtives et insuffisamment établies, et sur l’autel de l’art il a placé la perception externe.Il est plus facile aux doctrinaires qu’aux artistes de marcher sur leur cœur, de mettre de côté tout sentiment ; c’est souvent fatal aux poètes qui n’ont pas le génie de l’auteur de Faust.Mais n’oublions pas que l’objectivisme n’est qu’un point de départ, une attitude initiale, et l’on ne fait après tout que demander à l’artiste de cultiver chez lui les véritables capacités et les seules puissances de l’esprit humain, je veux dire l’observation, l’attention, enfin tout ce qui est effort de voir.W.-A.Baker.ïM i # i I 4 * Bibliothèque et Archives nationales E9 E9 Q E3 Québec Le Terroir Pages non paginées manquantes
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