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Titre :
La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français
Éditeur :
  • Québec :[s.n.],1902-1918
Contenu spécifique :
Février
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
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    Successeurs :
  • Parler français ,
  • Canada français
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La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1909-02, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE-FRANCE REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX DU CANADA FRANÇAIS FÉVRIER 1909 Tome VIII N° 2 XXIV l’église et la culture classique.L’esprit de l’homme est un champ, et ce champ, pour bien produire, requiert des soins assidus et éclairés.L’enseignement élémentaire ne fait que le préparer et y jeter les premières semences.C’est le rôle de la haute éducation d’y appliquer les méthodes d’une culture plus intense, et, par d’habiles exercices littéraires, par de solides doctrines philosophiques, d’y susciter une végétation pleine de sève, d’y faire éclore des fleurs et d’y faire mûrir des fruits.Littérature et philosophie : tels sont, en eflet, les principaux instruments de la formation classique.Les études littéraires ouvrent l’esprit aux premières notions générales qui flottent à l’horizon intellectuel et que tous les peuples ont regardées comme le patrimoine commun de l’humanité.Elles forment le goût, éveillent l’intelligence, enrichissent la mémoire, développent l’imagination, provoquent à de faciles efforts cette logique naturelle que chacun porte en soi comme un bien de naissance.Les études philosophiques, venant après, arrachent le jeune homme au monde sensible où il se meut.Elles le transportent dans 50 LA NOUVELLE - FRANCE le domaine de l’abstraction ; elles le mettent en face de la vérité pure, en contact avec les réalités spirituelles qui, comme un reflet d’aurore, émergent des sombres contours de la matière.C’est sur ces hauteurs que l’esprit apprend à juger, à réfléchir, à raisonner, à se replier sur ses propres pensées, et c’est là qu’il crée en quelque sorte et qu’il allume au dedans de lui-même ce foyer intellectuel dont les clartés illumineront sa vie entière.Or, une saine formation littéraire et philosophique ne s’eflectue pas sans maîtres.Jusqu’au siècle dernier, c’est dans les auteurs gréco-latins de l’antiquité païenne et chrétienne que la pédagogie classique ee plaisait à aller chercher, avec les règles du bon goût, les préceptes et les modèles qui ont formé tant de générations de poètes, d’historiens, d’orateurs, de littérateurs illustres dans tous les genres.Léon XIII le constatait naguère, lorsque dans une lettre importante au clergé de France 1, parlant de ces méthodes traditionnelles, il disait : « Ce sont elles qui ont formé les hommes éminents dont l’Eglise de France est fi ère à si juste titre, les Petau, les Thomassin, les Mabillon et tant d’autres, sans parler de votre Bossuet, appelé l’aigle de Meaux, parce que, soit par l’élévation des pensées, soit par la noblesse du langage, son génie plane dans les plus sublimes régions de la science et de l’éloquence chrétienne.» A aucune époque de l’histoire, l’Eglise catholique, dans ses écoles, n’a mis de côté l’étude des littératures grecque et latine.Loin de là : par ses copistes, elle en a sauvé et scrupuleusement conservé les riches trésors ; elle a fait de ces textes commentés avec soin l’objet, l’aliment et la norme préférée de presque tous ses enseignements littéraires.Personne, que nous sachions, n’ose lui contester cette gloire.Au milieu de vicissitudes qui l’atteignirent dans ses œuvres les plus chères, ce culte des classiques a pu parfois languir ; jamais il n’a péri.Et après plusieurs siè- 1—Lettre encyclique Depuis le jour, 8 sept.1899. l’église et l’éducation 51 clés d’une germination lente mais féconde, l’humanisme, nous le savons, eut sa renaissance que favorisèrent les hommes d’Eglise, et dont la Compagnie de Jésus, par son remarquable système d’études, contribua puissamment à régulariser l’essor.Ce que les lettres doivent à ce zèle ininterrompu du clergé pour la haute culture et au soin intelligent qu’il prit d’exploiter, en faveur de la vérité chrétienne, les littératures païennes elles-mêmes, nous n’avons ni le désir ni le loisir de le rappeler en détail.Léon XIII 1 lui fait honneur des plus brillants progrès accomplis dans ce domaine par l’étude des grecs et des latins.C’est à la fois, pour nous, et l’opinion d’un maître et la sentence d’un juge.Aussi ne saurions-nous relever trop sévèrement l’injustice notoire dont un écrivain contemporain s’est rendu coupable en.affirmant « que les Jésuites cherchaient dans la lecture des anciens, non un instrument d’éducation morale et intellectuelle, mais simplement une école de beau langage 2.» Ce jugement si éloigné de la vérité historique ne peut être pris au sérieux ; et le Père de Eochemonteix ne fait que rendre justice au célèbre programme d’études de sa Compagnie, lorsqu’il dit 3 : « S’il a soulevé des critiques, dont quelques-unes peuvent ne pas être sans fondement, il n’en a pas moins été, aux XVIIe et XVIIIe siècles, le guide le plus parfait du pédagogue chrétien.Les grands éducateurs s’en sont servis ; Eollin et quelques autres écrivains se le sont approprié en plus d’un endroit, sans le citer, dans leurs traités de pédagogie.» C’est l’honneur de l’Eglise catholique d’avoir su utiliser et, pour ainsi dire, christianiser, en même temps que la pensée 1___Bref Plane quidem, 20 mai 1885.2—G.Compayré, Histoire critique des doctrines de l'éducation en France depuis le seizième siècle, t.I, p.190 (7e éd.).Cet ouvrage a été écrit dans un esprit hostile aux Jésuites et aux institutions catholiques : c’est l’œuvre d’un sectaire.3__Un collège des Jésuites aux XVIIe et XVIIP siècles, t.II, p.5. 52 LA NOUVELLE-FRANCE littéraire des anciens, leurs doctrines métaphysiques les mieux inspirées.Platon et Aristote, et Aristote plus que Platon, ont fourni les premières pierres et comme les matériaux d’assise de cette grande construction philosophique ébauchée par les écrivains des siècles patristiques, complétée dans sa substance par les docteurs du moyen âge, et qui sera l’impérissable gloire de l’intelligence humaine.L’Eglise ne méprise pas la raison ; elle la protège.Elle ne la déprime pas ; elle la dirige.La philosophie, à ses yeux, constitue l’élément le plus important de la haute culture intellectuelle, et c’est pourquoi l’histoire de cette science se rattache par des liens si intimes et, nous pourrions ajouter, si indissolubles à l’histoire de l’éducation chrétienne et de la religion catholique elle-même.Tant que la scolastique, où s’incarne la philosophie la plus profonde et la plus vraie, régna sans conteste dans les écoles, l’entendement humain, malgré quelques écarts, put se garantir des erreurs funestes que l’esprit du mensonge sème partout sur ses pas.Par contre, c’est à une époque de décadence philosophique que le protestantisme, il y a quatre siècles, fit dans les rangs chrétiens des brèches si cruelles, et c’est dans les milieux les plus réfractaires aux influences scolastiques et thomistes que, de nos jours, le modernisme a ruiné de beaux talents qui eussent pu être de brillantes et utiles lumières.Léon XIII, dans cette lettre au clergé français que nous avons déjà citée, demande que l’éducation chrétienne, sans négliger certains progrès nécessaires, reste néanmoins inébranlablement attachée à ses « traditions.» Et par traditions le docte Pontife entend deux choses : d’un côté l’enseignement d’une philosophie basée sur les écrits des vieux docteurs, notamment de saint Thomas d’Aquin, et qui n’ait rien de commun avec le positivisme et le subjectivisme contemporains ; de l’autre les anciennes méthodes littéraires dont on faisait jadis si grand cas et que, malheureusement, de nombreuses innovations modernes mettent çà et là en danger. l’église et l’éducation 53 La parole du Pape vaut d’être citée intégralement : Si, dit-il, depuis plusieurs années, les méthodes pédagogiques en vigueur dans les établissements de l’Etat réduisent progressivement l’étude de la langue latine, et suppriment des exercices de prose et de poésie que nos devanciers estimaient à bon droit devoir tenir une grande place dans les classes des collèges, les Petits Séminaires se mettront en garde contre ces innovations inspirées par des préoccupations utilitaires, et qui tournent au détriment de la solide formation de l’esprit.A ces anciennes méthodes, tant de fois justifiées par leurs résultats, Nous appliquerions volontiers le mot de saint Paul à son disciple Timothée, et, avec l’Apôtre, Nous vous dirions, vénérables Frères: , Gardez en le dépôt 1 • avec un soin jaloux.Si un jour, ce qu’à Dieu ne plaise, elles devaient disparaître complètement des autres écoles publiques, que vos Petits Séminaires et collèges libres les gardent avec une intelligente et patriotique sollicitude.Vous imiterez ainsi les prêtres de Jérusalem qui, voulant soustraire à de barbares envahisseurs le feu sacré du Temple, le cachèrent de manière à pouvoir le retrouver et à lui rendre toute sa splendeur, quand les mauvais jours seraient passés.Quels sout donc les nouveaux barbares dont le Pape, dans son classique langage, signale l’invasion imminente et qu’il nous montre prêts à éteindre d’une main sacrilège le flambeau où s’alluma pendant tant de siècles le génie de l’homme ?C’est ce qu’il importe de rechercher.Jusqu’ici, on le sait, dans le système pédagogique préconisé et mis en pratique par l’Eglise, on faisait à la littérature gréco-latine une très large place.Sans exclure, surtout au dernier siècle, l’histoire, la géographie, les sciences, ni même les langues vivantes 2, on se gardait bien de leur sacrifier les langues anciennes, « ces archives immortelles » de l’esprit humain, selon le mot très juste de Mer Dupanloup.Trois systèmes récents tentent de se substituer à l’antique méthode.Il y a d’abord le système des humanités modernes établies en 1 — 1 Tim.VI, 20.2 — Les remaniements subis, au début des temps modernes, par le Ratio itudiorum des Jésuites en sont la preuve. 54 LA NOUVELLE - FRANCE France, le 5 juin 1891, par M.Bourgeois, et que le Père Burni-chon, voulant rappeler, avec le nom de l’inventeur, la qualité de la marchandise, a si bien dénommées les humanités « bourgeoises » h Dans cette sorte d’enseignement, le grec et le latin disparaissent pour être remplacés par deux langues vivantes, l’allemand et l’anglais.Les humanités classiques ne sont pas encore mises hors la loi, mais on leur crée, dans l’enseignement nouveau, un rival prétentieux que l’on arme des plus redoutables privilèges.Il y a ensuite le système scientifique inauguré par la Révolution française 1 2, dont les Allemands essayèrent en 1892, qu’un congrès de la libre pensée tenu à Prague l’an dernier adopta comme base de l'enseignement moyen, et qui prévaut déjà en certains pays, surtout aux Etats-Unis.Lee prôneurs de ce système sont convaincus que l’éducation progresse en raison directe de l’abondance des notions techniques dont on charge l’esprit des élèves.Conformément à ces idées, de lourds programmes s’élaborent, où figurent, avec quelques études littéraires, tous les arts et toutes les sciences naturelles, physiques, chimiques, économiques, sous leur forme la plue utilitaire: il s’agit, allègue-t-on, de préparer les jeunes gens aux luttes pour la vie.Et de crainte qu’une telle multiplicité de matières scolaires u’efîraie et ne décourage la nature paresseuse, on lui ménage par le système électif un moyen sûr de conquérir sans trop de fatigues les grades qu’elle convoite.Le recteur de l’Université de Harvard (Boston), M.Eliot, déclarait naguère « impossible » et « absurde » 3 l’ancienne méthode des programmes fixes communs à tous les étudiants d’une même catégorie.Son idéal, à lui, c’est l’individualisme, le libre choix fait par chaque élève, entre plusieurs séries parallèles de cours donnant droit aux mêmes diplômes, de l’une de ces séries jugée la plus facile, la plus accommodante et, disons le mot, la plus pratique.1 — Eludes, sept.-déc.189], p.365.2 — L’abbé Allain dans Revue des Questions historiques, t.XL, p.477.3 — Schwickerath, Jesuit education, p.312. 55 l’église et l’éducation Instruction pratique, c’est-à-dire immédiatement convertible en espèces sonnantes, tel est aujourd’hui pour un grand nombre l’objectif principal, unique même, de l’éducation.Faut-il donc s’extasier devant ces systèmes nouveaux et les croire, sous peine do mériter quelque infamante flétrissure, bien supérieurs aux vieux procédés classiques?Et pour commencer par le dernier, le système électif, y a-t-il vraiment lieu de s’applaudir de ce qu’une si grande et si alléchante liberté soit laissée aux élèves dans le choix des programmes ?Pendant des siècles on a cru que l’éducation était une œuvre d’autorité, qu’elle avait pour mission de former, de discipliner le jeune homme, en soumettant ses facultés à une règle, en lui imposant un travail défini, en lui apprenant à lutter contre les obstacles, en le mettant aux prises avec des difficultés qui exercent la constance, sollicitent l’effort, aguerrissent contre des difficultés plus sérieuses.L’électivisme traite de haut cette pédagogie séculaire qu’il estime surannée : loin de gêner le caprice, il le cultive ; loin de refréner l’esprit d’indépendance, il laisse flotter les rênes.Le jeune homme choisit, au hasard de ses goûts, le programme d’études qui le séduit : il préférera aux mathématiques le dessin, à la philosophie la botanique, à un cours de littérature quelques leçons de musique.Mais à cet âge est-il bien sûr de savoir ce qui, en réalité, lui convient davantage ?L’avenir n’est-il pas un livre encore scellé pour lui ?Ses maîtres, ses parents eux-mêmes peuvent-ils, sans crainte d’errer, lui désigner d’avancé, à l’exclusion de telles autres matières, celles dont l’étude lui sera plus profitable et d’un plus lucratif rendement ?Aussi bien beaucoup d’éducateurs d’Europe et d’Amérique sont loin de partager, à l’endroit du système électif, l’enthousiasme du recteur Eliot.Nous citerons en particulier le très significatif témoignage d’un de ses confrères de Harvard, le professeur Münsterberg : « Un enfant, dit ce dernier 1, qui ne suit 1 — Schwickerath, ouv.cit, p.319. 56 LA NOUVELLE - FRANCE que les cours pour lesquels il a du goût, peut apprendre une infinité de belles choses ; il n’apprendra jamais cette chose grande entre toutes : faire son devoir.Ce n’est pas en fuyant les difficultés qu’on s’habitue à les vaincre.Pour faire ce que l’on veut, pas n’est besoin de formation pédagogique : le ruisseau suit toujours la pente de la colline.» Citons encore ces judicieuses paroles d’un ancien recteur du collège de Princeton, le Dr McCosh 1 : « A Harvard, un jeune homme peut choisir son programme d’études entre deux cents, dont un bon nombre respirent le plus pur dilettantisme.Mieux vaut la vieille éducation à base de grec et de latin, de philosophie et de mathématiques, qu’une instruction hâtive et fragmentaire, faite d’une analyse du drame français au XVIIIe siècle, d’un peu de musique et d’autres choses semblables ».Le Dr McCosh, on le voit, n’éprouve guère d’admiration pour le système électif, et des paroles rapportées ci-dessus nous sommes en droit de conclure qu’il n’admire pas davantage le système scientifique.Il a raison.Et n’y aurait-il, pour nous en convaincre, que l’expérience faite il y a quelques années en Allemagne, cet argument ne manquerait certes pas de valeur.On y avait, sur avis officiel, remplacé plusieurs exercices classiques de grammaire et de littérature par des études plus scientifiques et plus modernes.Les résultats ne se firent pas attendre.Bientôt la décadence de l’éducation fut telle que, neuf ans après cette soi-disant réforme, l’autorité gouvernementale, effrayée de son œuvre, jugeait et décrétait qu’il fallait revenir aux anciennes méthodes 2.Rien en cela d’étonnant.Les sciences sont sans doute de puissants foyers d’instruction,des éléments et des facteurs nécessaires du progrès et de la fortune d’un peuple ; elle ne sont pas, à proprement parler et d’une façon 1 — Ibid., p.316.2 — Ibid., pp.289-291. 57 l’église et l’éducation générale, des instruments d’éducation.On aura beau accumuler dans l’esprit des jeunes gens mille notions scientifiques, leur mettre sous les yeux toutes les découvertes les plus récentes, leur parler de l’accent le plus moderne chimie, physiologie, biologie, industrie, hygiène ; on créera ainsi en eux ce que M61' Dupanloup appelait « un bazar mnémonique », on fera de leur intelligence, selon l’expression du Père Burnichon, « un capharnaüm » merveilleusement garni.On ne formera dans ces jeunes âmes ni le sens esthétique, ni l’acuité de la perception, ni la rectitude du jugement, ni l’habitude du raisonnement, ni aucune de ces qualités dont l’ensemble doit pourtant faire l’objet et être le fruit de l’œuvre éducatrice.Et c’est ici que nous touchons du doigt l’erreur grave où tombent les souteneurs de l’éducation dite pratique.« On croit disait Brunetière 1 avec son habituelle sagacité, que l’objet de l’enseignement secondaire est de munir l’enfant ou le jeune homme de toutes les notions dont il aura besoin pour se tirer d’aflaire dans la vie.C’est ce qui pourrait, à la rigueur, se soutenir, si ces notions n’étaient que de l’ordre moral, ou encore, et d’un seul mot, s’il ne s’agissait que d’éducation » ; et l’illustre écrivain d’ajouter 2 : « L’enseignement professionnel est une chose et l’enseignement secondaire en est une autre.Est-ce que l’école primaire est le lieu d’apprentissage des enfants, qui reçoivent ce premier degré d’instruction ?Est-ce qu’on y forme des maçons et des peintres en bâtiment ?des forgerons et des typographes ?des boulangers et des mécaniciens ?Développons donc autant qu’on le voudra l’enseignement professionnel.Mais ne versons pas, pour ainsi dire, cet enseignement dans le cadre de l’enseignement secondaire, on du moins sachons que, si nous le faisons, il y a lieu de douter que la premier y gagne, et nous aurons anéanti le second.» ' ’ 1 — Questions actuelles, App., Pour les humanités classiques, p.404.2— Ibid., pp.405-406. 58 LA NOUVELLE - FRANCE N’est-ce pas là le langage d’un homme sensé ?Non, il ne faut pas sacrifier à l’enseignement spécial, quelque utile qu’il soit, la culture générale.Avant de faire, nous ne dirons pas seulement des médecins et des avocats, mais des négociants, des industriels, des agronomes, il importe de former des hommes, de développer dans l’adolescent par un travail suivi, gradué, progressif, les facultés diverses dont son esprit porte le germe, et de lui faciliter ainsi les moyens de s’ouvrir, dans la pratique de la vie, une carrière honorable, et de se créer une situation en conformité avec ses talents.Cette culture préalable consiste moins à semer pêle-mêle toutes sortes de connaissances qu’à labourer, à ameublir, à fertiliser le sol.Un constructeur de navires disait un jour au directeur d’un collège américain 1 : « Je ne vous demande pas d’enseigner mon art en classe ; préparez-moi des jeunes gens intelligents, je me charge du reste ».L’expérience démontre, — et de nombreux témoignages en attestent hautement le fait, 2 — que non seulement dans les professions libérales, mais même dans les carrières agricoles, commerciales, industrielles, une solide instruction générale, antérieure aux études professionnelles, est un principe de force et un gage de supériorité.On le comprend sans peine : plus l’esprit s’est exercé dans des travaux qui ont pour but d’accroître ses énergies et d’étendre son rayon d’action, plus aussi, et par cela même, il possède d’aptitude à exploiter les différents domaines de l’activité économique et sociale.1 — Schwickerath, ouv.cit., p.302.2 — Ibid., p.303_Voir à ce sujet un discours très concluant de M.Fyen, directeur de l’Ecole polytechnique de Montréal (Revue Canadienne, oct.1908, pp.319-321).M.Fyen, dans ce discours, ne se contente pas d’affirmer l'importance des humanités en général pour former des ingénieurs : il ajoute (ib., 319) : e L’expérience l’a prouvé : dans l’industrie, au moment où les théories, lentement absorbées, trouvent leur application, les ingénieurs dont les études techniques ont été précédées de bonnes humanités latines, marchent de l’avant et laissent loin derrière eux leurs concurrents humanistes modernes.• l’église et l’éducation 59 On parle beaucoup, à cette heure, de gymnastique corporelle ; et certes, bien volontiers nous reconnaissons le côté utile des mouvements si variés qui, en assouplissant les membres, en développant les muscles, en activant et en réglementant le service des sens, impriment à tout l’être humain une belle et saine vigueur.Ces exercices, contenus en de sages limites, font partie d’un système complet d’éducation ; ils cessent d’ordinaire avec l’éducation elle-même, mais la vigueur acquise demeure.Ainsi en est-il de la gymnastique intellectuelle à laquelle les meilleures méthodes d’enseignement assujettissent toutes les facultés de l’âme, l’esprit, la mémoire, l’imagination, le jugement.11 y a là des exercices en apparence inutiles, et dont la plupart des élèves, une fois lancés dans le tourbillon de la vie, garderont à peine le souvenir.Mais l’esprit éveillé, mais la mémoire fécondée, mais le jugement rectifié, mais l’imagination accrue, avivée et disciplinée resteront.Sur le sillon refermé flottent les épis mûrs.Admettons, disent les partisans des humanités modernes, qu’avant de laisser le jeune homme s’adonner à des études spéciales et professionnelles, il soit bon de le retenir quelque temps dans des exercices propres à former son esprit et à marquer toutes ses facultés d’une forte et durable empreinte.Faut-il donc pour cela remonter le fleuve du temps jusqu’aux âge a ténébreux de la Grèce et de Rome ?et au lieu d’aller si loin, et en les exhumant avec tant d’eflort, interroger les vieilles littératures fossiles, ne vaut-il pas mieux que maîtres et élèves concentrent leur attention sur des langues et des littératures vivantes ?Le problème ainsi posé met en question les humanités classiques où les études gréco-latines tiennent un si haut rang.Nous avons dit que l’Eglise se montra toujours soucieuse de favoriser ces études.Des raisons très graves d’ordre religieux lui en faisaient un devoir.Le latin, on le sait, est l’idiome liturgique par exellence et, pour tous les Occidentaux, la langue du culte et de la prière publique.C’est, de plus, dans les littératures anciennes que se conserve, comme en d’inaltérables monuments, 60 LA NOUVELLE - FRANCE le dépôt des vérités scripturaires et des traditions catholiques.L’exégèse, la théologie, la philosophie chrétienne portent orgueil ces vieux vêtements classiques.Le latin spécialement, par son énergie, sa précision, son relief, par la majesté calme de son verbe et la fixité lapidaire de ses formules, est une langue éminemment doctrinale.Quoi de surprenant que l’Eglise en fasse, dans ses séminaires et ses universités, l’instrument obligé de l’enseignement théologique et philosophique 1, et que, pour préparer les élèves à cet enseignement, elle leur impose dans les maisons qu’elle dirige l’étude des auteurs anciens ?A cette considération se joignent, en faveur des humanités classiques, des motifs d’une portée plus générale.Les études gréco-latines ont une importance littéraire que les meilleurs éducateurs s’accordent à reconnaître.Elles forment et elles instruisent: elles sont un excellent moyen de culture, eu même temps qu’une source abondante d’érudition.Rien, en effet, n’égale l’aptitude des langues anciennes à exercer les jeunes esprits.L’étude de ces langues, dit le Père Burnichon 2, « demande un travail plus long, plus intense et, disons-le hardiment, plus intellectuel, partant plus fructueux, qu’aucune des langues vivantes qu’on leur substitue dans les humanités modernes 3.» A quoi cela tient-il ?Au jeu plus profond, au caractère plus savant, au cachet plus philosophique de leur mécanisme.Nous ajouterons que cela tient encore à la différence de mentalité des anciens et des modernes.Toutes les langues vivantes portent en elles un fond commun d’idées, d’impressions, d’aspirations, de préoccupations que l’étudiant saisit sans peine et qu’il a tôt fait de transférer d’un idiome dans un autre 4.La pensée avec 1—Voir la lettre de l’Eminentissime Préfet de la S.C.des Etudes (1er juillet 1908) sur l’usage du latin dans les séminaires.2 — Etudes, nov.1891, p.348.3— C’est une réelle gymnastique, et voilà sans doute pourquoi en Allemagne les établissements d’instruction classique s’appellent gymnases.4— Burnichon, art.cit. l’église et l’éducation 61 classique, elle, parce qu’elle est ancienne, et surtout quand elle est païenne, s’enveloppe d’un voile moins transparent ; il faut, pour l’aller surprendre sous les images et les allusions qui la recouvrent, que l’esprit sorte de lui-même, de la sphère intellectuelle où il se meut, du milieu social où il s’agite.C’est un labeur et une conquête.Ce labeur féconde le talent ; cette conquête orne et enrichit toutes les facultés.Par la fréquentation d’auteurs qui ont porté si haut la perfection de la forme, le goût s’acquiert, le sens esthétique se développe, s’épure, s’ennoblit.L’intelligence prend contact avec les civilisations antiques et leurs œuvres les plus célèbres : elle en admire l’éclat, elle en constate aussi le vide trompeur, et elle se met, par là même, en mesure de mieux apprécier ce que le christianisme a fait pour le réel progrès des lettres.Dans la mémoire s’accumulent des faits, des images, mille souvenirs litté-taires, mille narrations historiques, mille considérations morales, religieuses, sociales, toutes choses dont se compose l’héritage intellectuel des siècles glorieux h ÏTous ne pourrions, sans nous amoindrir nous-mêmes, mépriser un tel trésor.Nous avons besoin du passé et, dans une forte mesure, nous en vivons.Les littératures modernes roulent dans leurs flots l’or des âges disparus.Ouvrons un dictionnaire : que de racines grecques et latines, par la connaissance des idiomes auxquels elles appartiennent, nous permettent d’étudier à sa source, d’analyser et d’approfondir dans ses éléments la langue que nous parlons2 ! 1 _Lamartine s’écriait un jour: i Si toutes les vérités mathématiques se perdaient, le monde industriel, le monde matériel subiraient sans doute un grand dommage, un immense détriment ; mais si l’homme perdait une seule de ces vérités morales dont les études littéraires sont le véhicule, ce serait l'humanité tout entière qui périrait, i (Réplique à Arago, séance du 24 mars 1837).2 _Le latin, toutefois, est d’une utilité plus générale que le grec, et l’on sait que l’Eglise, dans ses collèges et ses séminaires, fait au premier la place plus large qu’au second. 62 LA NOUVELLE - FRANCE Nous devons immensément aux langues anciennes, surtout au latin.C’est ce que le père Burnichon démontre dans le remarquable article dont nous nous sommes déjà inspiré et que nous voudrions pouvoir reproduire tout entier.« La langue française, dit-il \ est fille des langues classiques ; à part un nombre relativement faible de mots, la plupart d’origine germanique, elle est sortie spontanément du latin.Soit directement, soit par l’intermédiaire du latin, le grec lui a fourni un apport considérable ».C’est donc dans les humanités classiques que notre langue se retrempe, par elles qu’elle s’enrichit de termes nouveaux, par elles aussi qu’elle s’immunise contre les tours et les vocables exotiques dont certains idiomes chaque jour plus envahissants la menacent1 2.Et pourquoi ne pas dire que l’étude des lettres anciennes convient particulièrement à notre caractère national ?Le Canadien français est issu de race latine ; sur son âme ardente et fière rayonne le génie latin.Sans échapper à toute préoccupation utilitaire, il tend d’instinct et de pratique vers l’idéal.La haute culture classique s’harmonise mieux que toute autre avec l’idée qu’il se forme de la civilisation et du progrès, avec l’objectif qu’il poursuit, avec les aspirations qu’il caresse, avec la vocation de prosélytisme religieux et d’apostolat social dont il sent en son cœur brûler la flamme.Voulons-nous, par là, exclure de l’enseignement secondaire l’étude de toute langue vivante, de toute science et de tout art pratique ?Loin de nous pareille pensée.Il faut, dans l’éducation de la jeunesse, tenir compte des conditions de la société et des nécessités de la vie.Et c’est pour cela qu’il est désirable, non qu’on dénature les humanités classiques en les transformant en un système d’études tout différent, non qu’on les discrédite et qu’on les relègue dans l’ombre en leur suscitant un enseignement rival mis sur le même pied qu’elles et investi des mêmes privi- 1 — Etudes, end.cit., p.353.2 — Ibid., p.354. l’église et l’éducation 63 lèges \ mais qu’on leur adjoigne avec prudence et discrétion ce qui peut en être l’indispensable complément.Il faut surtout qu’aux jeunes gens destinés par un goût inné et de spéciales aptitudes au commerce, à l’industrie, au génie civil, on ouvre des écoles préparatoires à ces carrières et qu’on leur dispense, l’heure venue, un enseignement technique approprié.La formation classique, du moins pleine et complète, et qui conduit aux fonctions sociales les plus hautes, demeurera l’apanage d’une jeunesse d’élite.Et si, après cela, l’on nous accuse de vouloir, en dépit des tendances égalitaires de notre époque, créer ou maintenir une aristocratie, nous n’y contredirons pas.Même au XXe siècle, cette aristocratie est nécessaire.Nous dirons davantage : ce sont surtout les sociétés démocratiques qui ont besoin de savoir, de littérature, de philosophie, d’éloquence, de cette distinction de l’esprit, de cette suprématie de l’idée, de cette supériorité de l’intelligence qui, à défaut de blason, élèvent au-desssus du peuple certains hommes et placent comme naturellement l’autorité entre leurs mains.Là est la vraie noblesse.Elle n’habite plus dans des châteaux crénelés.Sachons lui faire un berceau digne d’elle dans les ateliers où s’élabore la pensée humaine et dans les chambres d’étude où se préparent les ouvriers et les pionniers de l’avenir national.1__M.Fouillée adjurait naguère ses compatriotes de suprimer cette bi- furcation en humanités classiques et humanités modernes.(Questions actuelles, t.XLIV, pp.207-208).L.-A.Paquet, p*”. LE PREMIER GOUVERNEUR CANADIEN-FRANÇAIS AUI ETATS-UNIS I Quand, il y a près d’un demi-siècle, de pauvres familles canadiennes-françaises s’expatriaient de notre province et arrivaient timidement dans les Etats de l’Est pour y gagner dans les filatures leur pain quotidien, elles auraient eu un sourire d’incrédulité si on leur eût prophétisé qu’un de leurs enfants serait un jour élu chef suprême et premier magistrat de l’un de ces Etats.Et c’est pourtant ce qui vient d’arriver.Le 5 janvier dernier, sous les voûtes de ce superbe monument de marbre qu’est le Capitole de Providence, en présence de toute la magistrature, de toute la Chambre des sénateurs et de toute la Chambre des députés, un homme d’apparence jeune encore et de mise élégante, à la figure glabre et rayonnante d’intelligence et de bonté, se présentait devant le greffier du parlement, prêtait le serment d’office, puis montait s’asseoir sur ce fauteuil de gouverneur du Rhode-Island où sont passés avant lui tant d’hommes illustres par le rang et par la fortune.En ce moment, tous les Canadiens français présents sentirent des pleurs de joie mouiller leurs paupières et un frisson d’orgueil courir dans leurs veines, car cet homme est l’un des leurs par le sang, par la langue et par la foi ; et quand, un instant après, ils entendirent au dehors la grande voix du canon proclamer à tous les échos du Rhode-Island, l’avènement du gouverneur Aram-J.Pothier, ils auraient souhaité que ces échos pussent se répercuter jusque par delà les frontières, et réjouir la mère-patrie honorée elle-même dans l’un de ses fils.C’est assurément une page d’or qui vient de s’écrire dans les annales de nos frères de là-bas : c’est toute une race qui, après cinquante années de pauvreté, de labeurs, et souvent de luttes et d’humiliations, se voit enfin reconnue l’égale de toutes les autres et pour la première fois gravit avec fierté les degrés du Capitole. UN GOUVERNEUR CANADIEN-FRANÇAIS AUX ETATS-UNIS 65 II Ce triomphe, à qui est-il dû ?—Quelques-uns parmi nous s’imagineront peut-être que, le Rhode-Island étant relativement petit et les Canadiens y étant nombreux, la victoire d’un Canadien français était chose toute facile.Pourtant il n’en est rien.Sur les 90,000 électeurs que compte cet Etat, il y a moins de 7,000 voteurs canadiens-français, et encore parmi ces derniers un certain nombre étant démocrates ont cru devoir, même en cette élection, rester fidèles à leur parti et voter contre un des leurs : on voit que là-bas comme ici l’esprit de parti est parfois assez puissant pour aveugler des gens d’ailleurs intelligents ! Heureusement, ces aberrations regrettables furent compensées par le vote de beaucoup d’Irlandais démocrates—gens qu’on regarde souvent comme les ennemis de notre race.Et à ceux-ci se joignirent avec enthousiasme tous les éléments d’origine non-américaine, Suédois, Polonais, Portugais, et surtout le groupe des « British Americans, » c’est-à-dire des citoyens d’origine britannique, qui considéraient la victoire d’un Canadien comme la victoire de l’un des leurs.Mais le gros du vote, ce sont les Américains indigènes qui l’ont donné.Et ils l’ont donné, si je ne me trompe, non pas tant à cause du programme républicain ou du prestige de M.Taft, candidat à la présidence, que pour rendre hommage à la valeur personnelle du candidat au poste de gouverneur ; ils ont cru s’honorer eux-mêmes en mettant un tel homme à leur tête, surtout après le courage, la hauteur de vues et la noblesse de langage dont M.Pothier a fait preuve au cours de sa campagne d’élection.Et c’est là ce qui explique son triomphe et y donne tant d’éclat : c’est bien le couronnement d’une carrière admirable, toute de travail, d’honnêteté, de loyauté et de modération, en même temps que d’attachement inébranlable à la foi catholique et aux traditions ancestrales.2 66 LA NOUVELLE - FRANCE III Si je m’arrête sur ce point, ce n’est pas pour le simple plaisir de jeter des fleurs, ou de manifester une admiration aussi ancienne et profonde que l’amitié qui en est née.C’est plutôt à cause de la leçon que peuvent en tirer nos compatriotes de là-bas, et aussi nos compatriotes d’ici.C’est pour montrer qu’en dépit de tout le plus sûr chemin qui même aux honneurs c’est encore le chemin de l’honneur.Aux Etats-Unis comme au Canada, de plus en plus la politique se ravale : l’une des plus nobles fonctions de la vie sociale, celle de se dévouer à la conduite de ses concitoyens, est descendue au niveau du plus vulgaire métier ; on dirait que, pour la plupart des politiciens, l’idéal de leur rôle c’est de travailler pour eux-mêmes et de remplir leur gousset à même la caisse du pays, et tout leur dévouement à leur parti s’appuie, non pas sur le bien que ce parti peut faire à la patrie, mais sur les écus qui peuvent tomber dans leurs poches.Ce sont ces politiciens qui ont créé, dans toutes les sphères de gouvernement, ce que les Américains appellent si justement la « machine »,—rouage qui presque toujours ne fonctionne que par d’ignobles ficelles, tripot ténébreux où les honnêtes gens ont horreur d’entrer.Aussi, de plus en plus entend-on partout le même regret, c’est que les hommes sérieux et désintéressés s’éloignent de la politique, au grand détriment moral et matériel du peuple.Et les hommes sérieux et désintéressés de répondre qu’ils préfèrent renoncer aux fonctions et aux honneurs de la vie publique plutôt que de ramper pour y arriver.Pourtant, il y a d’illustres exceptions : en voici une assurément, et une qui peut servir de réconfortante leçon.Voici un homme qui a passé graduellement par toutes les charges publiques de son Etat ; qui, le premier de sa race, a été élu maire de sa ville, puis lieutenant-gouverneur, et enfin gouverneur du Rhode-Island.Or, cet homme n’a jamais été un UN GOUVERNEUR CANADIEN-FRANÇAIS AUX ETATS-UNIS 67 politicien dans le sens vulgaire du mot ; cet homme—il l’a proclamé dans sa dernière lutte électorale comme il l’a prouvé dans toute sa vie publique—n’a jamais été l’instrument d’aucune « machine » politique.Il n’a toujours fait que soutenir le parti qu’il croyait le plus utile à son pays, et il l’a fait en se guidant uniquement par les principes supérieurs qui distinguent l’homme d’Etat du politicien.Dans toutes les fonctions qu’il a exercées, il s’est fait remarquer par son zèle et sa prudence, et surtout il n’a jamais ployé le genou devant le veau d’or, et il est sorti les mains nettes comme il est entré.Et sa vie publique n’a été que le reflet au dehors de sa vie privée et domestique.Depuis bientôt quarante ans qu’il est venu s’établir à Woonsocket, il ne s’est jamais écarté un seul jour du sentier qu’il s’était tracé dès sa jeunesse—comme élève des Frères des Ecoles chrétiennes et puis du Séminaire de ISTicolet—je veux dire le sentier du travail, de l’honneur, de la courtoisie, de la piété filiale et des principes religieux.Fils admirable, son dévouement à sa famille est devenu proverbial h Epoux non moins admirable, il ne connaît d’autres joies que celles de passer ses soirées au foyer, auprès des siens et de l’idéale compagne de sa vie ; ses amis de cœur savent les charmes de son hospitalité et goûtent ses conversations où se décèlent tous les traits de la race et de la culture latine, surtout le goût des choses de l’art et de l’esprit.Chrétien convaincu et catholique pratiquant, jamais il n’a rougi de sa foi 2, jamais il n’a omis ses devoirs religieux, quoique sans y mettre cette forfanterie et cette arrière-pensée de 1 _ Quelques instants avant son intronisation au Capitole, M.Pothier pensait à sa vieille mère restée au foyer et lui adressait ce télégramme : ¦ Je envoie baisers et vous demande votre bénédiction.• Ce message vaut vous tout un poème.2___Le premier acte public de M.Pothier après son élévation fut d’en- voyer à Pie X, lors du jubilé sacerdotal de celui-ci, un long télégramme de félicitations en son nom et au nom de tous les catholiques du Rhode-Island. 68 LA NOUVELLE - FRANCE lucre ou de popularité qui eut servi parfois de marche-pied à quelques-uns des nôtres.Citoyen à larges horizons, il s’est intéressé au progrès matériel de sa ville et de son Etat, non seulement en fondant lui-même de florissantes industries, mais en attirant à Woonsocket plusieurs millions de capitaux français.Sans jamais diminuer son affection pour sa patrie d’origine, ni son dévouement à ses compatriotes émigrés avec lui, il a su respecter les autres races qui vivent en contact avec la sienne ; il a cru que le meilleur moyen d’élever sa propre race ce n’est pas de pérorer sur les tréteaux aux jours de fête nationale—sauf à se moquer le lendemain des badauds qui ont applaudi la veille,—mais c’est de lui donner la direction de ses conseils et l’exemple supérieur de sa propre vie laborieuse et sans tache.C’est cet homme à qui nos concitoyens viennent de confier la première charge de l’Etat, et que ses compatriotes appellent le plus grand Canadien des Etats-Unis.C’est cet homme qui par sa haute et belle carrière a conquis le suffrage même des Américains de vieille souche ; car c’est une tradition là-bas que le gouverneur est toujours choisi parmi les anciennes et riches familles qui se regardent comme l’aristocratie ; aussi, au début de la campagne, quelques grands journaux crurent-ils devoir s’opposer au candidat, en lui reprochant son origine canadienne et sa foi catholique.C’est alors que M.Pothier s’éleva à la hauteur de la situation : dans un magistral discours qu’il prononça à 1’ « Infantry Hall » de Providence, devant un auditoire de 3000 Américains pur sang, il leur rappela que ce n’était pas sa faute à lui mais à Montgomery et à Arnold si la province de Québec n’est pas aujourd’hui un Etat de l’Union ; que lors de la guerre civile, les émigrés avaient généreusement versé leur sang, sans qu’on pensât à leur demander si ce sang était étranger catholique ; que si l’on mettait de côté les races d’émigrés qui ont donné leur travail et ont fait la richesse de leur patrie d’adoption, on se priverait des meilleurs éléments de force et de ou 69 UN GOUVERNEUR CANADIEN-FRANÇAIS AUX ETATS-UNIS prospérité dans l’Etat : ce serait injuste en même temps qu’insensé.Ces courageuses paroles électrisèrent les assistants, l’orateur reçut une ovation délirante, les Américains de vieille roche vinrent l’assurer de leur appui et lui offrir leur amitié : et quand vint l’élection, non seulement le parti démocrate était balayé, mais M.Pothier triomphait par 7,300 voix, la plus forte majorité qu’aucun gouverneur ait jamais obtenue ; et des 38 municipalités de l’Etat 35 lui donnaient leurs suffrages.IV Ce triomphe n’est pas seulement une page d’or dans l’histoire de nos frères émigrés, il est aussi l’entête d’nn nouveau chapitre dans l’évolution de leur vie sociale, comme il est la consécration de leur attitude dans le domaine politique.A mon sens, le problème qui a pu exister autrefois, au début de l’émigration, a disparu.Le problème d’alors était de savoir si les Canadiens français devaient devenir citoyens de leur patrie nouvelle et y prendre part à la vie publique, ou bien s’ils ne faisaient pas mieux, pour conserver leur caractère ethnique, de se cantonner dans un clan à part, et de borner leur ambition à ramasser les écus dont l’appât les avait attirés.Si ces Canadiens eussent eu l’intention de revenir tôt ou tard sur les rives du Saint-Laurent et d’y reprendre leurs terres abandonnées, la solution du problème eût été facile : il n’y avait pour eux qu’à faire de l’argent et à s’en retourner au plus tôt, sans s’intéresser à autre chose.Et c’est ce qu’ont fait quelques-uns.Mais si le plus grand nombre des Canadiens se trouvaient satisfaits de leur condition nouvelle et désiraient se fixer aux Etats-Unis pour toujours ; si surtout la génération qui y est née depuis ne voulait plus entendre parler de retourner à ce pays des ancêtres qui leur semble toujours pauvre et petit, n’était-il pas insensé pour eux de vouloir faire bande à part, et de renoncer 70 LA NOUVELLE - FRANCE au beau rôle que leur tempérament et leurs aptitudes d’esprit leur permettraient de jouer dans la vie publique et nationale ?Les Canadiens s’étalent montrés ouvriers honnêtes et intelligents, hommes d'affaires probes et éclairés : ne devaient-ils pas aussi se montrer citoyens entreprenants et progressifs, et prendre leur part des charges et des honneurs ?La réponse était claire, ce me semble.Mais elle a pris du temps à s’imposer; il a fallu les longs efforts des esprits les plus clairvoyants pour convaincre nos compatriotes des exigences de leur situation nouvelle, et pour leur faire voir qu’ils devaient fatalement se décider ou à devenir des citoyens ou à rester des parias.La naturalisation est aujourd’hui acceptée du plus grand nombre, le vote canadien a son poids, nos compatriotes prennent peu à peu leur part des charges publiques, tout leur élément voit grandir son influence et ses ressources en même temps que ses responsabilités ; l’accession d’un des leurs au plus haut poste de l’Etat leur montre déjà jusqu’où peut porter leur ambition, comme sa carrière leur enseigne le vrai secret du succès.V Mais ici quelques lecteurs se demanderont peut-être, et avec raison, quel sera au point de vue de notre race le résultat de cette attitude définitive de nos frères de là-bas.Tout d’abord, la province de Québec, qui est pour nous la véritable patrie, pourrait-elle compter sur le retour de ses enfants émigrés aux Etats-Unis ?Assurément, si ces derniers s’identifient de plus eu plus avec la vie civique de leur patrie nouvelle, à première vue l’on peut dire qu’il y a peu d’espoir de les voir revenir.Et d’ailleurs, notre conditiou économique actuelle n’a rien pour les attirer, la plupart d’entre eux ont graudi dans le travail des usines, et n’ont ni goût ni aptitude pour l’agriculture ; or, tant que nos industries n’auront pas pris un plus grand essor, que ferions-nous de toute cette population UN GOUVERNEUR CANADIEN-FRANÇAIS AUX ETATS-UNIS 71 industrielle ?Ce qu’il nous faut avant tout pour développer notre province et sauver notre race, ce sont des agriculteurs et des colons : c’est là notre besoin urgent, de l’aveu de tous nos économistes, c’est là ce qui occupe tous les véritables patriotes, et aussi ce qui donne peut-être le plus d’intérêt au mouvement dit nationaliste.Est-ce à dire que le retour des nôtres soit pour toujours impossible?—Non, assurément.D’un côté, quand même nous donnerions le premier rôle à l’agriculture et à la colonisation, rien n’empêche que nos immenses richesses minières, forestières et hydrauliques ne finissent par attirer largement les capitaux étrangers—peu importe que ces capitaux soient anglais, américains, belges ou français.Et alors nos industries pourraient grandir et donner de l’emploi à ces milliers de bras qui nous reviendraient de l’étranger.D’un autre côté, il se passe dans les Etats manufacturiers de l’Est un phénomène économique qui pourrait avoir pour les nôtres de graves conséquences : je veux parler de l’immigration croissante des ouvriers suédois, polonais, bohémiens, italiens et portugais, qui menacent de prendre dans les usines la place des Canadiens français, tout comme ceux-ci avaient jadis pris la place des ouvriers irlandais ; et, il faut bien le confesser, ces nouveaux arrivés ont des aptitudes remarquables de travail et d’économie contre lesquelles les nôtres pourraient difficilement lutter.Dans cette situation, si notre province pouvait un jour leur donner de l’emploi, les Canadiens émigrés auraient tout intérêt à revenir parmi nous ; ils s’y trouveraient doublement chez eux puisqu’ils ont encore notre langue et notre foi ; leur retour fortifierait nos positions nationales et notre espoir dans l’avenir.Si ce n’est là qu’un rêve, du moins ce n’est pas une chimère.Mais si nos compatriotes doivent à jamais rester là-bas, peut-on espérer qu’en s’identifiant de plus en plus avec la vie américaine ils ne perdront rien de leur caractère ethnique ?C’est là une question fort délicate. 72 LA NOUVELLE - FRANCE Dans mon humble opinion, ils pourront toujours conserver le trésor de leur foi religieuse, d’autant plus que dans le désarroi grandissant des sectes protestantes, le catholicisme monte déplus en plus dans le respect de tout le peuple, ne fût-ce qu’à cause de la stabilité que seul il peut donner à la vie sociale : déjà, par exemple, son intransigeance en matière de divorce apparaît comme le seul remède à cette plaie effrayante qui ronge la grande République.Mais quant à leur mentalité latine et à leur langue française, il est à craindre que fatalement nos compatriotes ne finissent par fléchir.Pour mieux saisir leur situation, imaginons qu’un million de Français quittent la France et aillent se fixer pour toujours en Allemagne, en s’éparpillant dans toutes les grandes villes manufacturières de ce pays : d’après les lois ordinaires, pourrait-on croire que ces Français peuvent toujours rester Français et ne pas finir par devenir Allemands, surtout s’ils deviennent de toute manière citoyens de leur patrie d’adoption?Il me semble difficile de le soutenir.C’est pourtant là la véritable situation des nôtres aux Etats-Unis.Ce qui a retardé leur transformation, ça été d’un côté l’arrivée continue de nouveaux compatriotes dans leurs rangs, et d’un autre côté les mesquines persécutions d’assimilateurs trop empressés, persécutions qui les ont fait se grouper et se défendre vaillamment.Mais aujourd’hui l’émigration est pratiquement finie, ceux qui sont là-bas sont laissés à eux-mêmes, les anciens qui n’avaient pu apprendre l’anglais disparaissent chaque jour, la génération qui est née et a grandi sur la terre nouvelle préfère de plus eu plus parler la langue du pays—langue dont elle a besoin pour toutes les choses de la vie matérielle—, et par suite, cette génération et celle qui la suivra seront plus accessibles à l’assimilation.Il me semble donc que fatalement nos compatriotes, avec le cours du temps, finiront par se tranformer.C’est une conclusion douloureuse, je l’admets, mais n’est-elle pas la conclusion inévitable de tout changement de patrie?Les UN GOUVERNEUR CANADIEN-FRANÇAIS AUX ETATS-UNIS 73 Allemands eux-mêmes, qui se sont groupés dans l’Ouest et avaient rêvé comme les nôtres de rester eux-mêmes, s’aperçoivent de plus en plus que la génération actuelle est bien américaine.Quand un jeune homme catholique épouse une jeune fille protestante et entre ainsi dans une famille différente de la sienne, il doit s’attendre de ne plus trouver la même atmosphère autour de lui, et que lui et ses enfants devront s’en ressentir.Au point de vue ethnique, les mariages mixtes sont aussi dangereux qu’au point de vue religieux, il faut les payer par quelques sacrifices.La consolation qui nous reste, c’est que peut-être nos frères émigrés nous reviendront un jour, à la grande joie de notre commune mère-patrie.Et que s’ils ne reviennent jamais, du moins dans cette grande fusion de races dont doit sortir le type américain ils apporteront leurs qualités françaises, leur esprit de foi et de sacrifice, leur fond inné d’idéalisme et de goûts artistiques et intellectuels, leur tempérament à base de vertus domestiques et civiques.Ce sont là des conjectures : à Dieu le secret de l’avenir ! L’abbé J.-A.-M.Brosseau. DE L’USAGE DU LATIN DANS L’ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE ET THÉOLOGIQUE (Premier article.) En quelle langue faut-il enseigner la philosophie et la théologie dans nos séminaires?Cette question, maintes fois posée par ceux qui s’intéressent à la diffusion des idées philosophiques et théologiques, a été aussi souvent résolue, spéculativement et pratiquement, dans des sens absolument contradictoires.Il n’entre pas dans le cadre de cette étude—que nous ne voulons pas allonger outre mesure—d’exposer ces diverses solutions.Il nous suffit de constater l’existence de deux courants également importants entraînant les esprits et les institutions dans des directions opposées.L’opinion la plus commune et l’usage le plus répandu veulent, d’une part, quedansles séminaires, où les jeunes clercs se préparent aux fonctions ecclésiastiques qu’ils rempliront plus tard, les choses de l’Eglise soient traitées dans la langue de l’Eglise : la théologie, la philosophie, le droit canon, et parfois, 1 histoire ecclésiastique et la liturgie doivent être enseignées en latin.A côté de ces latinistes qui ne veulent pas abandonner une tradition vieille de tant de siècles, se lève toute une génération nouvelle qui réclame une réforme dans nos procédés d’enseignement.Cédant avant tout à des préoccupations pédagogiques, ces réformateurs veulent que la théologie et la philosophie, tout en restant substantiellement ce qu’elles sont dans leurs doctrines, se dépouillent de leur vêtement traditionnel pour s’adapter davantage aux exigences des milieux et des temps ; dans l’enseignement de ces sciences, la langue maternelle devrait, selon eux, détrôner la langue latine comme, depuis .longtemps déjà, elle l’a remplacée dans les autres branches de l’enseignement.Ces idées eurent en certains endroits un plein succès.Plusieurs professeurs ou directeurs de séminaires, soucieux tout particulièrement du succès de leurs élèves, se demandèrent avec anxiété s’il ne fallait pas en venir à une solution définitive h Et, sans 1 — Voir H.Meuffels, Un Problème à résoudre, Revue Néo-Scolastique’ mai 1902. DE L’USAGE DU LATIN 75 cette indécision où les mettaient leurs scrupules, ils seraient volontiers entrés dans ces voies nouvelles dont les avenues, décorées de si séduisantes promesses, leur faisaient entrevoir des perspectives qui, en apparence, ne semblent aboutir qu’à un développement plus rapide, plus facile et plus complet de l’esprit philosophique ou théologique.Bon nombre d’institutions entrèrent pleinement dans le mouvement ; et même, en France du moins, certains évêques, pour des raisons qu’il nous est impossible d’analyser, le consacrèrent de leur autorité épiscopale \ Ces faits aggravés par cette tendance hostile qui se généralise de plus en plus contre l’enseignement delà langue latine, et qu’on rattache en certains milieux à des causes occultes et suspectes 1 2, ont ému Rome et ont décidé la Congrégation des Etudes à publier un décret, dans lequel elle ne cache pas sa douleur à la vue du nouvel état de choses et demande instamment qu’on revienne, là où il y a lieu de le faire, à la langue et aux méthodes traditionnelles 3.Certes, ce décret ne vise pas nos intitutions canadiennes, puisque l’usage de la langue latine pour l’enseignement de la philosophie et de la théologie est en honneur non seulement dans nos grands séminaires, mais encore dans nos établissements d’enseignement secondaire.Toutefois, il y a là un document qui peut nous être utile en maintes circonstances, et il importe de ne pas le laisser passer sans étudier quelque peu les raisons qu’il allègue.1 — Dans sa Lettre à MM.les directeurs de son grand séminaire,—Paris, Pons-sielgue 1902), Latty, évêque de Châlons, recommande de substituer officiellement le français au latin dans le cours de théologie lui-même.2 — On nous saura gré de reproduire, au sujet de la réforme de l’orthographe proposée parM.Doumergue, ce que nous lisons dans le Carnet du Spectateur de 1’ Univers, le 26 décembre 1908 :
de

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