La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 janvier 1918, Janvier
LA NOUVELLE-FRANCE y E V il a#* : Sceau de la Compagnie de la Nouvelle-France ou des Cent Associés. LA Nouvelle-France REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX DIJ CANADA FRANÇAIS PARAISSANT TOUS LES MOIS Sciences—Lettres—Arts 1918 TOME DIÏ.8EPTIÈME DE LA COLLECTION QUÉBEC BUEE AUX DE LA * NOUVELLE-FRANCE » 2, me Port-Dauphin . LA NOUVELLE-FRANCE TOME XVII JANVIER 1918 No 1 LA PAPAUTÉ ET L’EMPIRE D’OCCIDEUT I.De Léon III À Grégoire VII.Si elle avait été un gros mécompte pour les Byzantins, la fondation du nouvel Empire avait-elle au moins été pour l’Eglise universelle un bienfait capable de compenser l’hostilité sourde et la perte prochaine de l’Orient ?Assurément, tant que Charlemagne vécut la Papauté n’eut pas à se repentir de l’acte accompli par Léon III sous les voûtes de la basilique du Latran, le 25 décembre de l’an 800.L’illustre fils de Pépin n’était pas un de ces vulgaires accapareurs de territoires qu’on appelle des conquérants ; il était plus jaloux de marcher sur les traces de Constantin que sur celles d’Alexandre ou de César.II avait à cœur de justifier le titre qu’il s’était attribué lui-même de “défenseur et auxiliaire dévoué de la sainte Eglise dans toutes ses nécessités (Capit.XIX, initxo)”.De son propre aveu, il voulait fonder un régime suivant la volonté du Créateur et les besoins de son temps.Conquérir pour lui signifiait moins occuper des terres que dilater les confins du royaume de Dieu.C’est pour-Ies traces de ses guerriers marchaient toujours des mis-Si pour conserver ses nouvelles possessions il comp- quoi, sur sionnaires.tait sur les forteresses qu’il y bâtissait, et sur les marches ou comtés dont il couvrait leurs frontières, il comptait encore davantage sur la croix qu’il plantait, et sur les évêchés qu’il érigeait; s’il ordonnait des travaux protecteurs dans les ports de mer et à l’embouchure des fleuves, c’était sans doute pour enserrer son empire d’un rempart solide contre les envahisseurs, mais c’était aussi pour assurer la tranquillité et la paix à la chrétienté.De fait sa vaillante épée 6 LA NOUVELLE-FRANCE avait délivré la papauté de la tyrannie des Lombards; elle contenait les Musulmans au sud de l’Espagne et de l’Italie, les Magyars à l’est de l’Allemagne, les Scandinaves au nord.S’il avait pu convertir ces derniers, comme il l’avait entrepris, que de maux il aurait épargnés à l’Occident! Le nouvel empereur ne se contentait pas de dilater et de protéger l’Eglise; il avait à cœur de restaurer dans tous les degrés de la hiérarchie la pureté de sa morale et de son culte ; on prendrait presque ses Capitulaires pour des décrets d’un concile œcuménique.II voit à ce que les monastères rentrent dans la règle, à ce que les prêtres, diacres, clercs soient soumis aux évêques, ceux-ci aux métropolitains, et à ce que les sièges épiscopaux soient pourvus sans retard de leurs titulaires.Peut-être traita-t-il un peu trop l’Eglise comme sa chose ou comme un bien de famille (ce qui sera de tout temps le péché mignon des protecteurs temporels de l’œuvre du Christ).Cependant, contrairement à nombre de ses prédécesseurs et de ses successeurs, il respecta toujours le caractère sacré et la juridiction divine soit du pape, soit des évêques.Loin de les entraver dans l’exercice de leurs fonctions, nous venons de le noter, il les seconda de tout son pouvoir.II tint, il est vrai, à nommer les évêques, mais à cause surtout de la part qu’il leur faisait dans l’administration publique, et aussi pour couper court plus efficacement aux criants abus que les Mérovingiens avaient mis à l’ordre du jour, déposant prélats et abbés suivant leur bon plaisir, distribuant sièges épiscopaux et monastères à des compagnons d’armes, qui avaient peut-être mérité de leur chef par leur bravoure, mais qui n’en gardaient que mieux sous la mitre ou le froc leurs instincts tout laïques de chasseurs infatigables, de guerriers farouches, et ne saisissaient guère la différence entre une crosse et une épée.Manifestement c’est la religion du Christ, et cette religion dans son intégrité soit dogmatique, soit disciplinaire, que le grand Carolingien s’efforça de donner comme lien unificateur aux peuples de vingt races diverses, que renfermait son immense Empire, lequel s’étendait des rives de l’Ebre, par delà les Pyrénées, jusqu’à celles de l’Elbe, en pleine forêt germanique.Si nous n’oublions pas que le fils de Pépin rompit avec les tendances particularités des Germains, qu’il réalisa la notion véritable LA PAPAUTÉ ET L EMPIRE D’OCCIDENT 7 de l’Etat, que tout son gouvernement eut pour but le bien commun de ses peuples, non celui de sa famille seule; si nous nous rappelons avec quel zèle et succès il encouragea l’instruction, les lettres, les arts, le commerce, l’industrie, nous comprendrons qu’il ait pu être acclamé comme le restaurateur de l’Empire romain, en même temps que le bras droit de la Papauté ! Cette union du Pouvoir temporel et du Pouvoir spirituel, s’en-tr’aidant harmonieusement dans un empire christianisé pour le plus grand bien de l’humanité, c’était sans doute ce qu’avait rêvé Constantin, et ce que les papes avaient longtemps espéré de ses successeurs.Mais après le passage de persécuteurs fanatiques, tels que Constance, Valens, Constant II, Léon I’Isaurien et Copronyme, il était surabondamment prouvé qu’on ne pouvait attendre de l’Orient que l’absorption de l’Eglise par l’Etat, c’est-à-dire le Césaro-papisme.Avec l’esprit droit, foncièrement religieux de Charlemagne, rien de pareil ne semblait à craindre.C’était plus qu’il n’en fallait pour que la Rome papale ne s’inquiétât pas outre mesure de l’indignation menaçante de Constantinople, et pour qu’elle s’attachât à la réalisation de son idéal en s’appuyant sur le Barbare de génie et de foi profonde que la Providence lui avait envoyé, juste à un moment où la tyrannie des faibles souverains de Byzance devenait intolérable.Toutefois le nouvel ordre de choses n’avait pas encore la sanction du temps; il reposait sur le prestige et la sagesse d’un homme plus que sur l’esprit ambiant de sa génération et de sa race.Pour le consolider il aurait fallu plusieurs règnes comme celui du vainqueur des Saxons et des Lombards.Or il n’en fut rien.Par son organisme administratif, par ses commissaires royaux en particulier, Charlemagne avait contrecarré la féodalité en voie de formation; il ne l’avait nullement détruite.Elle aura vite raison de ses successeurs.Ceux-ci se plieront docilement aux habitudes de leurs compagnons d’armes, de ces Germains, qui n’avaient consenti à sortir de leurs forêts et à suivre un chef que dans l’espoir d’obtenir de lui un bon bénéfice, taillé à même le territoire conquis.En 877, Charles-Ie-Chauve, par son capitulaire de Kiersy-sur-Oise, proclamera l’hérédité des offices royaux, aussi bien que celle des bénéfices.Ce sera proclamer le morcellement de l’Empire et l’annulation de l’autorité centrale.Les grands propriétaires s’em- 8 LA NOUVELLE-FRANCE pareront de tous les droits de la souveraineté.Dans leur seigneurie, qui sera un état en miniature, ils battront monnaie, légiféreront, rendront justice, percevront les impôts, décréteront la guerre.II n’y aura plus de sécurité qu’à l’ombre du château féodal.Les conflits armés entre barons, comtes et marquis ne connaîtront presque pas de trêve.L’Europe ne sera qu’une suite de camps retranchés, au milieu desquels l’Eglise aura bien de la peine à maintenir un peu de paix, étant elle-même trop souvent gangrenée par des mœurs aussi détestables, ses évêques étant eux-mêmes de grands seigneurs, et n’hésitant guère à échanger la mitre pour le heaume, la crosse pour le glaive.Quelles luttes les papes, à partir de Grégoire VII, ne devront-ils pas soutenir pour rémédier à une pareille plaie! En outre, les rapports entre la Papauté et l’Empire n’avaient pas été clairement déterminés; et de cette indétermination, qui allait durer plus d’un siècle, l’alliance des deux puissances devait beaucoup souffrir.Etre couronné empereur voulait-il dire recevoir l’autorité impériale de la main du couronnant?II ne semble pas que Charlemagne lui-même ait ainsi interprété l’acte de Léon III.D’autre part le nouvel empereur était reconnu pour le bras séculier chargé de faire respecter l’autorité du Vicaire de Jésus-Christ dans la Chrétienté entière.Jusqu’où le bras protecteur pourrait-il s’appesantir pour que la protection n’apparaisse pas de l’asservissement, c’est ce que discerneront fort mal des souverains très peu versés dans l’art des nuances.De son côté la Papauté, très sensible à la moindre oppression, se plaindra et protestera; ou bien, si elle se tait sous le joug, ce sera le reste de l’Eglise qui gémira jusqu’au jour où son gémissement sera entendu par un Grégoire VII et un Innocent III.A vrai dire la lutte entre le Sacerdoce et l’Empire commença au lendemain de la mort de Charlemagne; elle alla vite en s’aggravant, et la cause en fut ce manque de précision dans les frontières entre les deux pouvoirs spritituel et temporel.Suivant l’exemple que lui avait donné son père Charlemagne, Louis-Ie-Débonnaire associa à l’Empire son fils Lothaire, sans consulter l’évêque de Rome.C’était un premier essai d’émancipation.Par contre, les nouveaux empereurs se montraient empressés à faire valoir leur titre de patrices romains et de défenseurs du Saint Siège ; LA PAPAUTÉ ET L*EMPIRE d’oCCIDENT 9 ils étaient jaloux d’affirmer leur ascendant sur la Ville et de voir à l’administration de ses affaires.C’est ainsi que, en 822, Lothaire, à peine associé à l’Empire et chargé du gouvernement de l’Italie, partit pour Rome et fit acte de protecteur en rendant la justice dans l’affaire du couvent de Parla (dont l’abbé Ingoald s’était rendu indépendant) contre la Chambre apostolique.Après son éloignement le primicier Théodore ayant été tué dans une émeute suscitée par la faction antifranque, Pascal 1er dut se disculper par serment de toute complicité dans un pareil attentat par devant une commission d’enquête que Lothaire avait nommée.Deux ans plus tard, en 824, le même Lothaire consentait à signer une constitution, dont le but était de maintenir l’accord entre le Pape et l’Empereur en délimitant mieux les droits respectifs des deux souverains.Mais le pacte affirmait explicitement que la consécration du Pontife romain serait différée jusqu’à sa prestation du serment en présence du légat impérial.C’était quasi le retour au régime byzantin; et le fils de Louis-Ie-Débonnaire prétendait que la clause le favorisant ne restât pas lettre morte.En 844 Serge III ayant été élu et consacré par les Romains sans son approbation préalable, il n’hésita pas à mettre son fils Louis et Drogo, évêque de Metz, à la tête d’une armée, et de les envoyer à Rome maintenir ses privilèges de souverain temporel (1).Heureusement Louis se 1.—Dans cet intervalle de 824 à 844 se produisit un événement grave pour la papauté aussi bien que pour l’empire carolingien.Louis-Ie-Débonnaire ayant perdu sa femme avait songé à se faire moine.On lui conseilla de se remarier.II épousa Judith-Ia-Bavaroise.Sous l’influence de celle-ci le débile empereur voulut réviser la division qu’il avait déjà faite de ses états en 817 pour faire une part au fils qu’elle lui avait donné.Les trois bénéficiaires du premier partage, Lothaire, Louis-Ie-Germanique et Pépin, se révoltèrent contre leur père et marchèrent contre lui.Le Pape Grégoire IV se trouvait dans l’armée de Lothaire; il croyait en effet que celui-ci bataillait pour une cause juste.Selon toute probabilité d’ailleurs il arrivait comme pacificateur et intermédiaire.Le parti du vieil empereur ne le traita pas moins comme un ennemi.Louis-Ie-Débonnaire interdit à ses évêques d’aller au-devant de lui et de lui rendre les honneurs accoutumés.Les évêques dépassèrent même les ordres de leur maître; ils firent entendre à Grégoire IV qu’ils ne lui reconnaissaient aucune autorité sur les territoires et la couronne de l’empereur, que, s’il avait l’audace d’excommunier qui que ce fût, il s’en retournerait lui-même excommunié.N’avons-nous pas là un premier essai de gallicanisme?En tous les cas c’est une manifestation de cette tendance du despotisme local ou du nationalisme étroit contre cette autorité internationale qu’est la Papauté, et qui représente l’absolutisme divin sur tous les hommes ainsi que les droits de la conscience.Byzantinisme, gallicanisme, joséphisme, etc., ne sont que des variations de cette tendance. 10 LA NOUVELLE-FRANCE laissa gagner par le Pontife; son armée n’entra pas dans la Ville, et lui-même accepta volontiers l’onction royale et la couronne d’Italie des mains du nouveau pape (1).C’est le moment de raconter un peu en détail deux affaires, qui agitèrent notablement l’Eglise occidentale, en ce milieu du neuvième siècle, mais furent en même temps l’occasion de deux belles victoires de la Papauté sur la chair toujours en révolte contre l’austère doctrine de l’Evangile et sur ce qu’on a appelé (quoique assez improprement) les premières manifestations du gallicanisme.La lettre de Grégoire IV aux évêques francs est à lire(on la trouve dans les œuvres d’Agobard.Migne P.L.t.104 col.297 et suiv.) Les prélats ont allégué l’ordre impérial de ne pas aller à sa rencontre.“Devriez-vous ignorer, leur répond le pape, que le gouvernement des âmes, qui est affaire pontificale, l’emporte sur le temporel, qui est affaire impériale?” Ils l’ont averti de ne rien tenter contre le pouvoir impérial sous peine de voir diminuer sa propre autorité.Là dessus Grégoire s’indigne : “Quelles sont ces monstrueuses paroles ?Et qu’est-ce qui déshonore davantage le pouvoir impérial, l’excommunication elle-même ou des œuvres dignes de l’excommunication.?Et comment pouvez-vous vous imaginer sauver l’honneur dû au siège apostolique en faisant ma personne seule l’objet de votre blâme et de vos réprimandes?” Les évêques francs avaient encore rappelé au pape le serment qu’il avait prêté à l’empereur.Ici la réponse est ambiguë:“Et si je l’ai fait,dit Grégoire, je prétends précisément éviter le reproche de parjure en avertissant le prince de ce qu’il fait lui-même contre l’unité de l’Eglise et la paix de son royaume; c’est en agissant autrement que je serais parjure, ainsi que vous, si toutefois j’ai fait un serment." Grégoire affirme ensuite son droit d’examiner la querelle élevée entre le père et les fils (droit qu’il tenait de sa prérogative de donner la couronne impériale non moins que de son titre de vicaire du Christ).II dit qu’il est mieux à même de le faire que les prélats aveuglés par le parti-pris.Quant à la menace qu’on lui fait de le déposer elle dépassa toute mesure.“Quis poterit explicate quantum sit absurdum, quantumque inconveniens et stul-tum ?” 1—Sacré roi des Lombards, Louis demanda au pape de prêter le serment de fidélité, prescrit par la constitution de 824.Serge 111 répondit que, s’il s’agissait du serment de fidélité à Lothaire.qui était empereur.il le prêterait volontiers, mais s’il s’agissait d’un engagement à l’égard de Louis, qui n’était que roi, ni lui ni la noblesse romaine n’y consentiraient jamais.Nous voyons là la constante préoccupation des papes de garder leur indépendance vis-à-vis des princes italiens.Le lointain protectorat d’un empereur ne les effrayait pas; mais ils ne voulaient pas de la protection d’un prince situé aux portes de Rome.Une telle protection risquait trop de devenir une tyrannie.La même politique qui avait inspiré les papes dans leurs luttes contre les Lombards continuait à les guider dans leurs rapports avec les successeurs de Charlemagne.Mais Serge, qui avait si bien résisté aux volontés de Louis, fut plus faible à l’égard d’un de frères, du nom de Benoît, qui gouverna l’Etat romain au nom du pape et y installa la simonie à ciel ouvert.Le scandale fut tel que le peuple regarda une punition bien méritée l’arrivée des Sarrasins qui s’avancèrent jusqu’aux portes de Rome.ses comme LA PAPAUTÉ ET u'EMPIRE o'OCCIDENT 11 Ces deux affaires sont le divorce de Lothaire II et le procès de Rothade de Soissons (1).On sait que Lothaire II, roi de Lorraine, avait répudié sa femme Teutberge pour épouser Waldrade, et qu’il dépensa le meilleur de sa vie à faire approuver son divorce par l’autorité ecclésiastique.Le procès à ce sujet dura douze ans; à sa mort en 869, la question n’était pas réglée.L’épiscopat franc y joua un rôle déplorable.Une vingtaine de grands évêques semblent s’être faits complices plus ou moins conscients du monarque adultère.Celui-ci réunit en effet coup sur coup trois conciles à Aix-la-Chapelle.Au troisième on arracha à la malheureuse Teutberge l’aveu de son prétendu crime (relations incestueuses avec un de ses frères) ; on la condamna à être enfermée dans un monastère, et on justifia le nouveau mariage de Lothaire.De telles décisions déroutaient la conscience du peuple chrétien.Un certain nombre de Ieudes s’adressèrent à Hincmar de Reims pour savoir à quoi s’en tenir.Celui-ci répondit par son écrit : De divortio Lothani, où il réprouvait catégoriquement la sentence des prélats courtisans et la validité du divorce.Lothaire, sachant bien que la question serait tôt ou tard portée à Rome, et préférant la faire trancher dans sa propre capitale plutôt que dans une ville étrangère, prit les devants.Il demanda à Nicolas 1er d’envoyer des légats, chargés de tenir un synode à Metz qui reviserait celui d’Aix-la-Chapelle.Le pape malheureusement choisit fort mal ses légats.L’un d’eux n’était autre que ce Rodoald de Porto, qui s’était laissé acheter à Constantinople dans l’affaire de Photius.Avec un pareil représentant du Pontife suprême Lothaire eut beau jeu.Rodoald était porteur de lettres convoquant deux évêques du royaume de Charles-Ie-Chauve et deux autres du royaume de Louis-Ie-Germanique, afin de mieux assurer l’indépendance du concile.Elles furent détruites.Puis le souverain lorrain ayant affirmé de nouveau mensongèrement que son père l’avait jadis marié à Waldrade, obtint gain de cause (863).Gonthaire de Cologne et Thietgaud de Trêves reçurent mission de porter à Rome le libellus, où étaient exposés les motifs du décret des Pères du concile.1.—A cette même époque Nicolas 1er, qui occupait la chaire de saint Pierre, avait à lutter en Orient contre Photius.Ce ne fut pas précisément un pontificat paisible que le sien. 12 LA NOUVELLE-FRANCE Mais dans l’intervalle Nicolas 1er avait été informé de l’odieuse conduite de Rodoald de Porto, soit à Constantinople soit à Metz.Dans un synode tenu au Latran il le condamnait solennellement, puis il déposait Contraire et Thietgaud.Ceux-ci, loin de courber la tête et de s’humilier sous la sentence, se retirèrent à Bénévent, auprès de Louis II.Comme tous les révoltés, flattant la puissance temporelle au détriment de la puissance spirituelle, ils le gagnèrent à leur cause en lui représentant que leur déposition par l’Evêque de Rome était un outrage à la Majesté impériale, dont ils étaient les ambassadeurs.Ils allèrent jusqu’à soutenir qu’il était inouï que des métropolitains eussent été condamnés sans l’assentiment de leur souverain temporel (C/.Héfélè V.p.486) (1).Louis II, traînant après lui Gonthaire et Thietgaud, marcha sur Rome.Des violences honteuses signalèrent son entrée; le pape et les membres de son entourage furent frappés, renversés à terre, les croix furent brisées, les bannières lacérées.etc.Mais l’individu, qui avait porté sa main sacrilège sur l’objet où sainte Hélène avait fait enfermer un fragment de la vraie croix, mourut; l’empereur lui-même tomba malade ; il crut au châtiment et se réconcilia avec le vicaire du Christ.Gonthaire, persistant dans sa révolte, ht porter à Rome, par son frère Hilduin, des lettres contre Nicolas, avec ordre de les déposer sur le tombeau de saint Pierre, si le pape refusait de les recevoir.Ce fut l’occasion d’un véritable combat dans l’église, où un serviteur du pape tomba mort.Ces lettres sont appelées diabolica capitula par Hincmar (1).Thietgaud se soumit ainsi que la plupart des autres évêques du concile de Metz.Lothaire à son tour envoya un message respectueux, implorant le pardon pour les prélats déposés; il se décida à chasser Gonthaire qui, non content de refuser toute réconciliation, 1.—Les deux révoltés, auxquels s’était joint Jean de Ravenne, adressèrent à tous les évêques d’Occident une lettre encyclique, qui les poussait à la rébellion et traitait Nicolas 1er de tyran.Cette lettre envoyée à Constantinople y fut certainement bien accueillie par Photius, qui jugea sans doute le moment opportun pour le très saint siège de la Nouvelle Rome de prendre la direction suprême de l’Eglise.Il est sûr que les événements que nous racontons ne furent pas sans influence sur la conduite de Photius.Si l’Occident n’avait pas été aussi bouleversé et divisé peut-être l’Orient ne s’en serait-il jamais séparé.1—Elles durent être envoyées, elles aussi, à Constantinople; et comme elles excitaient les évêques à l’insoumission, elles y reçurent entière approbation.(Voir le texte dans les Annales de Hincmar, ad annum 864.) LA PAPAUTÉ ET L’EMPIRE ü’oCCIDENT 13 continuait par bravade à célébrer et à exercer les fonctions épiscopales.En 865, un envoyé de Nicolas 1er, Arsène d’Orta, reçut de douze comtes l’affirmation assermentée que Lothaire reprendrait Teutberge, puis il repartit pour l’Italie, emmenant Waldrade.Mais, gagné sans doute à prix d’argent, il la laissa s’échapper en route.Revenue en Lorraine la royale fugitive y fut publiquement excommuniée.Cependant Teutberge, abandonnée par Charles-Ie-Chauve, accablée de mauvais traitements, demandait la rupture d’un lien qui lui était devenu intolérable.Ce fut vainement.Nicolas 1er se souvint qu’il avait un principe à défendre, même au prix du bonheur d’une femme.II refusa sur un ton sévère.Il allait excommunier Lothaire, quand il fut surpris par la mort (867).Lothaire finit parvenir faire amende honorable au Mont Cassin et mourut peu après (869) (1).En même temps qu’il appuyait le pape dans l’affaire du divorce de Lothaire, Hincmar venait en conflit avec lui sur d’autres points.Ebbon, évêque de Reims, avait été déposé, en 835, au retour de Louis-Ie-Pieux, en punition de la part qu’il avait prise à la déposition de l’empereur.En 840 il avait été réintégré sur son siège par Lothaire, puis chassé quelque temps après.Seulement dans l’intervalle il avait fait quelques ordinations.Or Hincmar était devenu évêque de Reims en 845, avant la mort d’Ebbon; il avait donc intérêt à prouver que celui-ci n’avait pas été rétabli validement dans ses fonctions épiscopales.Comme preuve tangible et pratique, il fit priver de tout ministère par le concile de boissons, tenu en 853, Wul-Jad et les autres clercs qu’Ebbon avait ordonnés durant son second passage sur le siège rémois.Mais ceux-ci protestèrent en s’appuyant sur ce principe des Fausses Décrétales, qu’un évêque ne peut être déposé que par le pape.Ebbon n’ayant pas été déposé par cette autorité suprême les avait donc légitimement ordonnés.Le concile de boissons ne goûta pas ce raisonnement; il adopta 1—II importait grandement, au 9ême siècle, que le pape intervint dans une question de divorce.Les canons et décrets des conciles tenus en terre germanique montrent combien flottante était la doctrine sur le mariage dans P esprit des évêques francs.Et puis les scandales se multipliaient.Rappelons que Charles Martel était un bâtard, que ni Pépin,ni Charlemagne,ni Louis-le-Débon-naire n’avaient été irréprochables en cette matière. 14 LA NOUVELLE-FRANCE l’avis d’Hincmar qui prétendait que, s’il en était ainsi, la juridiction des métropolitains se trouverait annihilée; que seules les causes concernant les métropolitains étaient des causes majeures et, comme telles, relevaient du pape.Wulfad et ses compagnons n’en appelaient pas moins à Rome.Léon IV, qui y régnait, n’approuva pas les décisions des Pères de Boissons; il écrivit que pour les reviser, il allait envoyer un légat chargé de réunir un nouveau synode.Mais avant que rien fût fait, Léon IV mourut; Benoît III, son successeur, donnait son approbation à Boissons, sous cette condition toutefois que tout s’était bien passé comme l’attestait le compte rendu expédié à Rome.Nicolas 1er donnait à son tour une approbation sous la même condition.Mais Charles-Ie-Chauve, désirant promouvoir Wulfad à l’évêché de Bourges, le poussa à faire un nouvel appel.Nicolas 1er cette fois (1) trouva que les faits n’avaient pas été exactement relatés par Hincmar, que par conséquent l’approbation conditionnelle des papes n’avait aucune valeur.En conséquence signification était faite à Hincmar et à Charles-Ie-Chauve d’avoir à réunir un autre concile, où toute l’affaire serait reprise.Nouveau synode de Boissons (866), où les clercs qui portaient plainte furent admis à l’exercice des fonctions sacerdotales (Cf HÉ-fèlé V.pp.528 et seqq.).Enfin l’année suivante, 867, un concile se réunit à Troyes, pour spécifier la relation qu’on ferait de tous ces faits au pape qui l’avait demandé.La relation fut rédigée et expédiée.Nicolas 1er y répondit en témoignant sa satisfaction et en comblant Hincmar d’éloges.Ainsi finit cette affaire; celle de Rothade est un peu plus grave.Rothade, évêque de Boissons, dans une assemblée de trente trois évêques, avait déposé un prêtre pris en flagrant délit d’immoralité et mutilé.Hincmar s’éleva contre cet arrêt sous prétexte que le métropolitain avait seul le pouvoir de rassembler le concile provincial.II ordonna donc que le prêtre suspendu fût rendu à son poste après trois ans de pénitence; et il fit venir à Reims, sous sa garde, le successeur qu’on lui avait donné.Rothade s’obstinant contre son métropolitain fut excommunié par celui-ci dans un concile tenu à Boissons (861).Il en appela à pas que dire Nicolas 1er c’est dire Anastase,comme loin.1—Seulement n’oublions je le démontre un peu plus LA PAPAUTÉ ET L’EMPIRE D’OCCIDENT 15 Rome.Le synode tenu à Piste, l’année suivante (862), admit l’appel selon les canons de Sardique, et l’on fixa le départ de l’appelant pour la Ville éternelle.Mais, d’après une lettre que Rothade écrivit ensuite à un de ses amis pour le charger de soutenir sa cause à un nouveau concile de Boissons, Hincmar jugea qu’il renonçait à son appel, et se soumettait au jugement du concile.La majorité des évêques et Charles-le-Chauve lui-même adoptèrent cette interprétation, en dépit des protestations de Rothade, qui niait que telle eût été sa pensée.En conséquence celui-ci fut sommé par trois fois de comparaître devant le synode.II refusa, alléguant toujours son appel à Rome.II fut condamné par contumace, déposé et rélégué dans un monastère.Hincmar envoya auprès du Pape l’évêque Odon pour lui rendre compte de ce qui s’était passé et demander confirmation de la sentence.Mais les plaintes de Rothade avaient précédé Odon.Nicolas 1er cassa l’arrêt porté au mépris des canons de Sardique, et ordonna qu’on laissât venir le plaignant à Rome ; il somma Charles-le-Chauve de favoriser ce voyage.A Rome Rothade fut complètement réhabilité (22 janvier 865), et renvoyé en France, accompagné du légat Arsène d’Orta, porteur de lettres pour le roi, les évêques des Gaules et Hincmar.Ce dernier était ménacé d’excommunication s’il s’opposait à la réintégration de son suffragant.Mais il ne songea pas à faire de résistance, car il était loin d’être un autre Photius; s’il tenait aux privilèges de son siège, il mettait au-dessus de tout, comme il le déclara dans un concile, la communion avec le siège apostolique (1).Rothade, rétabli dans sa dignité par le légat papal en personne, jouit paisiblement de la possession de son siège de Boissons.Mais dans toutes ces questions la conduite des parties intéressées 1—On a appelé Hincmar le Bossuet du 9ème siècle.Evidemment il n’a pas la valeur littéraire de l’auteur du Discours sur l'Histoire universelle.Comme lui pourtant il fut l’ami, le défenseur, le conseiller des rois, au moins des rois de la branche française des Carolingiens.Une des lettres qu’il écrivit à Charles-le-Chauve est un véritable traité sur le gouvernement des princes temporels.II fit quatre sacres ou couronnements royaux; il présida jusqu’à trente neuf conciles.II fut très estimé des papes de son temps, malgré son franc parler et ses airs d’indépendance.Son attitude à l’égard de Gottsbalck, qu’il fit enfermer dans le monastère de Haut-Villiers à la suite d’une querelle doctrinale, où la vérité n’était guère plus évidente d’un côté que de l’autre, rappelle d’assez près la conduite de l’évêque de Meaux à l’égard de l’évêque de Cambrai.Mais c’est assez gratuitement qu’on a voulu en faire un prédécesseur des gallicans. 16 LA NOUVELLE-FRANCE serait inexplicable, si nous ne tenions compte d’un nouvel élément récemment introduit dans la législation ecclésiastique: je veux parler de la collection des Fausses Décrétales (1), laquelle, justement a cette époque, commença à se répandre parmi les Francs, composée très probablement entre 847 et 853, et eut pour lieu d origine Mayence ou Reims, tout au moins une localité relevant de Reims.Disons d’abord qu’elle ne renfermait rien de contraire à la discipline alors en vigueur.Il n’est pas vrai qu’avec l’apparition des Fausses Décrétales la discipline de l’Eglise ait changé du tout au tout.L’auteur ne fait guère qu’attribuer à des papes anciens ce qui se pratiquait de son temps.Le but du collecteur était de réserver au pape le jugement des évêques.On comprend que Hinc-mar ait été désarçonné par l’apparition d’un document, qui ne faisait rien moins que de supprimer les droits des métropolitains et des conciles provinciaux, droits nettement reconnus par de grands synodes œcuméniques, tels que Chalcédoine et Bardique, aussi bien que par l’usage.On voudrait faire de Hincmar un prédécesseur des gallicans du 17ème et du 18ème siècle.Ses principes l’exonèrent complètement d’une pareille accusation.Ecoutez, par exemple, comment il parle dans sa justification au pape (Migne P.L.tome 136 pp.75 et seqq.) : “Loin de nous si peu d’estime pour le privilège du Pontife du premier et souverain siège, au point que nous jugions devoir lasser votre autorité suprême en lui soumettant des querelles et des procès d’ordre supérieur ou inférieur, querelles et procès que les canons Elle fut 1—On désigne ainsi une collection d’une centaine de lettres soi-disant papales, L’auteur s’est caché sous le pseudonyme de Isidore Mercator.Le caractère apocryphe de la collection n’est pas douteux: les anachronismes s’y étalent presqu’à toutes les pages.Ainsi les papes des trois premiers siècles y citent des documents qui ne parurent qu’au quatrième ou cinquième siècle.Cependant le moyen age se laissa prendre à cette fraude colossale; ce n’est qu’au milieu du 15ème siècle qu’on commença à la découvrir.En 1659 les Centuriateurs de Mag-debourg exposèrent ouvertement la question au monde savant.Mais les controverses religieuses à cette date étaient trop vives pour qu’une discussion impartiale fût possible.Enfin, en 1628, le protestant Blondel publia son étude décisive sous ce titre : “Pseudo-Isidorus et Turrianus vapulantes.Pour dérouter les doutes le faux Isidore inséra ses inventions dans une collection déjà existante, connue sous le nom de collection espagnole, de telle sorte qu’il parut en faire une édition refondue.Son intention était d’ailleurs excellente : c’était d’émanciper l’Eglise en la soustrayant aux princes qui avaient plus ou moins la mainmise sur elle par l’intermédiaire des métropolitains. LA PAPAUTÉ ET u'EMPIRE D’OCCIDENT 17 de Nicée et des autres saints synodes, ainsi que les décrets d’innocent et d’autres pontifes du saint siège romain ordonnent de terminer par l’intermédiaire des métropolitains dans les conciles provinciaux.” On le voit, Hincmar prétend uniquement sauvegarder les droits des métropolitains et des conciles provinciaux.Il convient du reste qu’en cas de doute il faut recourir à Rome.Il admet l’appel.II semble insinuer toutefois, comme le voulaient les Grecs, que le Pape ne doit pas convoquer près de lui les contendants, mais simplement envoyer des juges.Bief, d’après Hincmar, c’est aux conciles provinciaux à régler sous la présidence du métropolitain les questions ordinaires.“Quant aux causes majeures, nous avons soin, dit-il, après jugement, d’en référer à l’examen du souverain Pontife.“C’était tout simplement se conformer à la discipline coutumière et confirmée par Innocent I en termes formels (epist II no 6) : Si majores causœ in medium juerint devolutæ, ad sedem apostolicam, sicut synodus (Sardique, epist.ad Jul.no 1) statuit et beata consuetudo exigit, post judicium épiscopale, rejerantur.La législation pseudo-isidorienne a supprimé post judicium épiscopale.Ce n’était pourtant qu’à quelques grands patriarches, comme ceux d’Alexandrie et d’Antioche, que l’usage accordait de pouvoir être jugés seulement à Rome (1).Quand et comment Nicolas 1er se servit-il des principes des Fausses Décrétales?Dans l’affaire de Rothade, et voici comment.A la cour pontificale vivait un diplomate aussi habile que savant, partisan acharné de l’absolutisme papal, une façon de Richelieu.II est connu sous le nom d’Anastase le Bibliothécaire.Après les études du P.Lapôtre sur la question, on ne peut plus douter que la plupart des lettres de Nicolas 1er n’aient été son œuvre.S’apercevant par leurs missives que les évêques francs s’inspiraient d’une 1—Voir dans Héfélé (tome V) une étude sur les canons de Sardique, comparés aux Fausses Décrétales.Le Concile de Sardique ne prétendait pas fixer les limites du pouvoir pontifical; il donnait un simple minimum.C’est le texte matériel seulement des canons de ce synode qui semble en contradiction avec les Fausses Décrétales.Remarquons que s’il n’y a pas eu de progrès, dans le cours des siècles, au point de vue dogmatique, dans la doctrine relative à la suprématie du Pape dans l’Eglise, il y en a eu un très grand au point de vue historique.Entre les premiers papes des catacombes et Pie IX proclamant l’infaillibilité du successeur de Pierre la distance à franchir n’était pas petite.{Voir le livre de Joseph de Maistre sur le Pape). 18 LA NOUVELLE-FRANCE législation apocryphe et attribuaient faussement au Pontife romain un surcroît de pouvoir, le rusé Bibliothécaire se garda bien de les éclairer.II flaira là une bonne occasion d’augmenter l’autorité du premier siège de la chrétienté, et il ne désespéra pas d’arriver à donner ces fausses décrétales, qu’il voyait circuler dans les Gaules, règle universelle à l’Eglise.Aux évêques francs, qui lui comme soumettaient leurs embarras provenant de la nouvelle découverte, il répondait par des faux-fuyants et de vagues conseils.Voici un pie.Saint Venilon, évêque de Sens, avait voulu remplacer sur exem le siège de Nevers Hériman qui, par suite de ses infirmités, était devenu incapable d’administrer le diocèse.Mais on lui avait exhibé prétendu décret du pape saint Melchiade, défendant de déposer aucun évêque sans le consentement du Pontife romain.Ses collègues dans l’épiscopat s’adressèrent à la source et supplièrent qu’on leur envoyât les statuts de ce pape, tels qu’ils étaient conservés à Rome: Unde supplicamus ut statuta illius integra, sicut penes vos habentur, dxrigeie dignemmi.un Nicolas 1er (lisons Anastase) répondit en 858 (voir Migne P.L.tome 119, col.769).Après une digression contre les contempteurs de l’autorité du Saint Siège, qui, "comme des scorpions, marchent en plein midi, les yeux fermés à la lumière, malgré l’éclat du soleil,” il donnait quelques avis sur la manière d’agir avec Hincmar, mais n’expédiait pas (et pour cause) la pièce originale qui lui était demandée; il ne tranchait pas non plus la question de la déposition.Même tactique dans l’affaire de Rothade.Et si Anastase insistait tant pour que l’évêque de Soissons vînt à Rome, c’était précisément pour avoir les fameux décrets qu’on attribuait aux papes d’antan.On peut voir dans un article du P.L.de Régnon (Etudes 1866, t.11.p.389) deux lettres de Nicolas 1er, écrites à trois ans d’intervalle, où des principes tout différents sont émis.Dans la première le pape prononce qu’un évêque "ne peut être condamné légitimement que par douze évêques et sur déposition de soixante-dix témoins.” Dans la seconde (Migne P.L.t.119.col.808) il interpelle ainsi les évêques constitués en Gaule, auxquels elle est destinée : "Vous semble-t-il peu de chose de déposer vos frères dans l’épiscopat sans le LA PAPAUTÉ ET L’EMPIRE d’oCCICENT 19 consentement du siège apostolique?” C’est qu’entre les deux missives Nicolas a pris connaissance des Fausses Décrétales.Par tout ce que nous venons d’exposer la conduite d’Hincmar se trouve tout au moins excusée.II est vrai que le grand évêque de Reims mit une certaine insistance à défendre, même contre le pape, les droits des métropolitains et des conciles provinciaux; mais il avait été désorienté par l’apparition de l’étrange collection, chère à Anastase le Bibliothécaire.Même après 866 il lui vint des doutes sur son authenticité, bien qu’il y ait fait appel, en 868, contre Char-Ies-Ie-Chauve, en faveur des immunités de l’évêché de Laon, occupé par son neveu, Hincmar le jeune (1).Quant au fait que Nicolas 1er s’est parfois appuyé sur les Fausses Décrétales dans son gouvernement de l’Occident (2), il n’infirme en rien son autorité dans l’affaire de Photius.Rappelons-nous 1— Ce qui contribua à l’affermir dans ses doutes, ce fut la querelle qui surgit entre lui et son neveu de Laon à propos d’un interdit qu’il s’était cru obligé d’annuler.Hincmar de Laon combattait son oncle à coup de Fausses Décrétales.Hincmar de Reims ne pouvant accorder celles-ci avec les décisions des Pères et des anciens Conciles n'avait qu’une ressource, affirmer l’interpolation des passages gênants.En fin de compte, il semble avoir rejeté les fameuses Décrétales pour s’en tenir simplement au Concile de bardique.Ce qui nous autorise à cette conclusion c’est que Hincmar de Laon ayant été déposé au concile provincial de Douzy (871), les Pères, en annonçant cette nouvelle au pape Hadrien, se référèrent uniquement aux règles de bardique.(Cf Labbe VIII, p.1654).Jean VIII confirma le concile de Douzy.Hincmar de Laon eut les yeux crevés.Cette querelle entre les deux Hincmars servit sans doute de point de départ aux protestations, qui ne tardèrent pas à se produire contre les principes des Fausses Décrétales.Anastase avait rendu un bien mauvais service à l’Eglise.2— A noter que c’est seulement en sa qualité de Patriarche d’Occident que le Pape réclamait le droit de juger les simples évêques et de reviser la sentence de leurs métropolitains, bous ce rapport il mettait sur le même pied Rome et Constantinople en interprétant assez curieusement un canon de Chalcédoine."béton les règles de Chalcédoine, écrivait-il, il est ordonné que l’évêque ou clerc qui a querelle avec son métropolitain demande recours au primat de son diocèse ou au siège de la ville royale de Constantinople et qu’il soit jugé près de lui.Or il n’est aucun doute qu’on ne doive à plus forte raison observer pour Rome ce qu’on observe pour Constantinople” (Cf Migne P.L.t.119, col.893).Mais rappelons que Constantinople s’était arrogé injustement le privilège d’évoquer à son tribunal toutes les causes des évêques d’Orient.D’après bardique et les conciles précédents il n’était permis d en appeler qu’à Rome, Les évêques, prêtres et clercs devaient être jugés dans les synodes provinciaux et patriarcaux.L’accusé n’était pas libre de choisir entre son primat et l’évêque de Constantinople.Mais parceque de fait le siège de la capitale byzantine avait plus ou moins imposé sa suprématie, en cette matière, à tout l’Orient, on peut dire que Constantinople exerçait des prérogatives que Rome n’avait pas.Anastase fut bien content de profiter des Fausses Décrétales pour rétablir sous ce rapport au moins l’égalité entre les deux grands sièges. 20 LA NOUVELLE-FRANCE que, si elle introduit une modification dans la discipline ecclésiastique, la collection du pseudo-Isidore ne la change pas substantiellement, encore moins change-t-elle la constitution de l’Eglise, dont la suprématie du successeur de Pierre est la clef de voûte.Pour venir d’un pape trompé par des pièces inauthentiques, ces paroles adressées à Charles-Ie-Chauve ne perdent rien de leur valeur : Privilégia, inquam, Petri arma sunt contra omnes impetus pravitatum, et munimenta atque documenta Domini sacerdotum, et omnium prorsus qui in sublimitate consistant, imo cunctorum qui ab eisdem potes-tatibus diversis afficiuntur incommodis (1) (Migne P.L.t.119, col.836).Du reste jusqu’à Léon IX les papes ne firent qu’un usage très restreint des Fausses Décrétales (Voir de Smedt.Etudes, juillet 1870).Mais quand un prélat franc, Brunon de Tout (Léon IX), vint s’asseoir sur le siège papal, il apporta naturellement les traditions des églises où l’autorité de la collection pseudo-isidorienne n’était pas contestée.Ainsi s’accréditèrent à Rome les Fausses Décrétales.Le P.de Smedt ne voit là qu’un bienfait.Elles ne fondèrent pas, elles popularisèrent la suprême autorité du pape, et c’est grâce à cette erreur peut-être que Grégoire VII put accomplir la réforme urgente de l’Eglise, en l’arrachant aux griffes du pouvoir séculier.(A suivre) M.Tamisier, S.J.1—Ces lignes sont extraites d’une lettre que Nicolas écrivit à Charles-Ie-Chauve pour protester contre les obstacles que celui-ci mettait au voyage de Rothade •ix0me*_i ^a.™Iss^ve papale, qui est un remarquable plaidoyer en faveur des privilèges du siège de Rome, contient ce passage significatif: “Comment, dit le Pontife à son imperial correspondant, pouvez-vous laisser amoindrir ces privilèges, dont vos pères se sont servis, et d’où ils ont tiré toute l’augmentation de leurs dignités et toute leur gloire ?” Allusion à la couronne impériale qui n’est dans la famille carolingienne que par l’initiative de l’Evêque de Rome.venue 21 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE CHRONIQUE SCIENTIFIQUE LE PONT DE QUÉBEC (') (Suite et fin) Il nous faut parler aujourd’hui, pour compléter notre étude sur le pont de Québec, de la construction des piliers ainsi que de l’érection et de la suspension de la travée centrale aux bras cantilevers.Lorsqu’il s’agit d’un viaduc au-dessus d’une vallée, la construction de piliers en maçonnerie ne présente pas de difficultés particulières.Il n’en est pas de même de l’installation d’une masse de pierres et de béton sur le lit d’un fleuve, surtout d’un fleuve profond et rapide comme le Saint-Laurent.Il faut, en effet, trouver des moyens qui permettent aux ouvriers d’avoir accès, à pieds secs, sur le fond de la rivière, et de creuser ce fond jusqu’au niveau du roc solide.La méthode employée est celle des caissons, ce qui constitue une application importante et ingénieuse de l’air comprimé.L’installation d’un caisson sur le lit d’une rivière n’est rien autre chose que la répétition en grand de la modeste expérience de la cloche à plongeur, exécutée dans tous les cours de physique.Si l’on enfonce une cloche en verre dans l’eau d’un vase quelconque, on constate que l’air de la cloche empêche l’eau d’y pénétrer; il ne peut y avoir de l’eau et de l’air au même endroit de l’espace en même temps, et si la cloche est maintenue sur le fond du vase, celui-ci s’assèche complètement.Les caissons employés pour la construction des piliers des ponts sont d’immenses boîtes à parois de bois très épaisses et très résistantes, ouvertes à la partie inférieure, séparées à l’intérieur en plusieurs parties par de nombreux compartiments, et que l’on enfonce 1.C’est par erreur et distraction qu’il a été dit, dans notre premier article, que la longueur de la travée centrale du pont de Québec était égale à 6 fois et demie la longueur de la bâtisse de l’Université Laval.Cette longueur est la distance qui sépare les deux piliers principaux.La travée centrale surpasse de 80 pieds deux fois la longueur de l’Université. 22 LA NOUVELLE-FRANCE dans l’eau, au moyen de lourdes pierres, jusque sur le lit de la rivière.Pour cette opération, il faut que l’air du caisson puisse sortir par une ouverture pratiquée à la partie supérieure et que l’eau pénètre à l’intérieur jusqu’au même niveau que celui du fleuve.Si maintenant on ferme le caisson et qu’on projette à l’intérieur, au moyen de pompes de compression, un puissant jet d’air comprimé, toute l’eau du caisson sera chassée par un tuyau approprié, et il suffira, pour qu’il reste vide d’eau, de maintenir constamment l’air à une pression convenable.Dès lors, les ouvriers pourront s’introduire dans le caisson et, travaillant dans l’air comprimé, creuser à leur aise le lit du fleuve.Pour pénétrer dans le caisson sans qu’il s’échappe de l’air comprimé, on a imaginé des espèces de cheminées divisées, par des planches mobiles, en de nombreuses sections dans lesquelles les ouvriers passent successivement jusqu’au fond du caisson.A mesure que l’on creuse le lit de la rivière, le caisson s’enfonce, et l’on construit en même temps le pilier en maçonnerie sur sa paroi supérieure,de façon que le sommet du pilier soit toujours en dehors de l’eau.On poursuit cette opération du creusage jusqu’à ce qu’on ait trouvé un fond solide.II ne reste plus qu’à remplir tous les compartiments du caisson d’une masse de béton, laquelle, une fois solidifiée, constitue la base du pilier.Le pilier nord du pont de Québec s’appuie sur un fond de roc solide; pour le pilier sud, on a dû creuser plus de 75 à 80 pieds en dessous du lit du fleuve, et le fond qu’on a trouvé, réputé très solide, n’est pas le roc, mais un mélange de sable et de gravier que les Anglais appellent du hardpan.Notons en passant que le travail des ouvriers dans l’air comprimé est très pénible et ne peut se prolonger longtemps.Le passage de l’air à la pression ordinaire dans l’air comprimé exige des précautions particulières; les ouvriers ressentent souvent des douleurs aiguës dans les oreilles, et, lors d’un changement trop brusque de pression, il y a danger d’hémorragies pulmonaires.L’on prétend que, lorsqu’il s’est agi sérieusement pour la première 23 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE fois de construire un pont près de Québec, l'on a consulté à ce sujet le fameux ingénieur français Eiffel, l’auteur de la tour qui porte son nom; celui-ci aurait répondu que le projet était réalisable, mais que l’on rencontrerait de sérieuses difficultés dans la pose de la travée centrale, à cause de la profondeur du fleuve et de la rapidité du courant.L’entreprise était, en effet, très délicate et exigeait, pour être menée à bonne fin, de minutieuses précautions.La travée centrale, longue de 640 pieds et large de 88, à été construite, dans l’anse de Sillery, à trois milles de l’endroit où elle devait être posée, sur six piliers en béton qui la supportaient, deux au centre et deux à chacune des extrémités.Il fallait la placer ensuite sur des pontons flottants et la remorquer jusqu’au pont lui-même, pour la hisser finalement à 150 pieds de hauteur.Les pontons ou chalands qui devaient soulever la travée de dessus ses piliers et la transporter à trois milles de distance étaient au nombre de six; on devait en placer trois, unis par des poutres de fer, à chaque extrémité.Pour arriver à ce résultat, on a appliqué le principe bien connu qui régit tous les corps immergés dans l’eau et les corps flottants, c’est-à-dire le principe d’Archimède.L’on sait que tout corps plongé dans un liquide subit de la part de ce dernier une poussée égale au poids du liquide qu’il déplace; il en résulte que cette poussée est inférieure au poids de ce corps, si celui-ci est plus lourd, à volume égal, que le liquide dans lequel il est plongé, et le corps s’enfonce alors avec une force égale à la différence des poids en présence.D’autre part, si c’est le liquide qui est le plus lourd, à volume égal, le corps immergé subit une poussée supérieure à son poids; il s’élève dans le liquide, et il sort en partie de l’eau jusqu’à ce que la partie immergée déplace un volume d’eau dont le poids soit égal au sien.C’est le cas de tous les navires et en général de tous les corps flottants.Un navire s’enfoncera donc dans l’eau d’autant plus profondément qu’il sera lui-même plus lourd et plus lourdement chargé.Si, dans ces conditions, on lui enlève une partie de sa charge, il va sortir quelque peu de l’eau avec une force irrésistible.C’est cette force de poussée de l’eau que l’on emploie pour le sauvetage des épaves, pour le renflouement des navires naufragés 24 LA NOUVELLE-FRANCE et la mise en cale-sèche.C’est aussi cette force que l’on a mise en œuvre pour installer la travée centrale du pont de Québec pontons flottants.Ceux-ci, en effet, au moyen de portes que l’on pouvait ouvrir à leur intérieur, furent remplis d’eau et introduits sous la travée, trois à chaque extrémité.On les a vidés ensuite par le jeu de puissantes pompes; subitement délestés, la poussée de l’eau, égale au poids du liquide déplacé, fut suffisante pour soulever l’énorme masse de la travée centrale, et celle-ci, appuyée sur ses chalands, devenait tout simplement un corps flottant.Il ne restait plus qu’à la transporter jusqu’au site du pont.L’opération fut exécutée, comme on le sait, le 17 septembre dernier, aux petites heures du jour, par un temps splendide et en présence d’une foule immense, spectacle d’une grandiose solennité dont le souvenir restera ineffaçable dans l’esprit de ceux qui en furent les témoins émus et charmés.Le succès de l’entreprise ne pouvait être obtenu qu’au prix de précautions particulières.Le départ s’effectua vers la fin de la marée montante et à l’époque des grandes marées, afin de profiter du maximum de niveau de l’eau.A cause de l’équilibre précaire de la travée, haute de 120 pieds au-dessus des échafauds par lesquels elle reposait sur les pontons, il fallait éviter toute secousse, toute ondulation de la mer capables de produire des oscillations dangereuses.Une mer calme et une atmosphère à peu près en repos étaient donc de rigueur; pour procéder avec toute la lenteur nécessaire, à cause de la vitesse du courant, on eut recours à deux équipes de remorqueurs tirant en sens inverses, la première déplaçant la travée vers le site du pont, l’autre jouant le rôle d’ancres mobiles et limitant de la sorte la vitesse du déplacement.Après un temps relativement court et à l’heure exigée pour utiliser le niveau calculé de l’eau, le cortège majestueux était rendu à destination, avec un plein succès, à quelques centaines de pieds du pont.L’opération la plus délicate et la plus aléatoire, c’est-à-dire placer la travée exactement en ligne avec les cantilevers, l’y maintenir malgré le courant, et fixer solidement, aux quatre coins, les quatre lames d’acier qui devaient la soulever jusqu’au niveau du tablier sur ses 25 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE du pont, et cela très rapidement, avant que le niveau du fleuve ne se soit trop abaissé par suite du retrait du flot baissant, allait maintenant commencer.On donna congé aux remorqueurs, on fixa aux quatre coins de la travée de puissants câbles d’acier, et la manœuvre d’approche fut effectuée par des treuils, que l’on voyait sur les deux extrémités du pont, et par des palans installés sur des constructions métalliques spéciales suspendues aux deux bras cantilevers.Le rôle de ces espèces de passerelles suspendues était donc purement temporaire, et elles ne devaient servir, avant que d’être supprimées complètement, que de support aux palans et aux câbles qui devaient placer la travée dans la position voulue pour l’ascension.Sous la direction d’habiles ingénieurs et d’intrépides ouvriers, toutes ces difficiles et délicates opérations furent exécutées avec un rare bonheur, et, vers 9h.30m.du matin, les quatre coins de la travée étaient solidement chevillés aux lames d’ascension, les pontons se détachaient d’eux-mêmes sous l’effort d’un rapide courant, et l’immense structure restait suspendue aux bras cantilevers.Comme on peut en juger par ce que nous venons de dire, le succès de cette première partie des travaux du parachèvement du pont de Québec supposait le concours de plusieurs conditions favorables qu’il était presque téméraire d’espérer.Outre le beau temps, l’absence du vent et le calme de la mer, il fallait éviter à tout prix le moindre retard, soit dans le transport de la travée, soit surtout dans sa mise en position et dans le chevillage des lames d’ascension en temps voulu, ce qui exigeait un fonctionnement parfait de toutes les machines et une sûreté d’exécution vraiment remarquable.On peut se demander ce qui serait arrivé si, par suite d’un défaut de coïncidence parfaite à l’un des angles de la travée, ou à cause de la difficulté de manier rapidement de lourdes pièces métalliques, on n’avait pu effectuer l’accrochage de l’une des lames d’ascension en temps voulu, et si, des lors, la travée était restée, par suite de l’abaissement du niveau de l’eau, suspendue par trois points seulement.11 est mieux de ne pas essayer de deviner ce qui serait arrivé ! Les ingénieurs qui dirigeaient ces travaux ont dû vivre de terribles minutes d’angoisse ! *** 26 LA NOUVELLE-FRANCE Les journaux nous ont appris que la travée centrale du pont de Québec avait été soulevée au moyen de machines appelées hydraulic jacks.Appelons ces machines, en français, des vérins ou crics hydrauliques; ce sont tout simplement des presses hydrauliques, et voyons en peu de mots en quoi elles consistent.Nous croyons qu’il est à peu près impossible de donner, sans figure schématique et sans vignette, une description claire et complète de ces machines; nous nous contenterons d’exposer le principe physique sur lequel elles reposent, en laissant de côté la plupart des détails de leur construction.Ce principe est celui de l’égale transmission des pressions dans les liquides, ou principe de Pascal, du nom du grand savant français qui l’a énoncé.Voici ce principe, qui est fondamental en hydrostatique : Toute pression exercée sur une portion quelconque de la surface d’un liquide se transmet, avec la même intensité et dans tous les sens, à toute surface égale prise dans le liquide ou sur la paroi du vase qui le contient.II en résulte que toute portion plane, sur la paroi du vase, sera pressée proportionnellement à sa surface.La presse hydraulique, imaginée par Pascal, est une application directe du principe que nous venons d’énoncer.Imaginons deux cylindres ou corps de pompe, de diamètres très inégaux, dans lesquels peuvent se mouvoir deux pistons.Les deux corps de pompe sont réunis par un tube, et le tout est entièrement plein d’eau.On conçoit facilement que toute pression exercée sur l’eau par le petit piston va se transmettre intégralement dans toute la masse liquide et sur le grand piston, et ce dernier sera poussé de dedans en dehors avec une force d’autant plus grande qu’il y aura plus de différence entre les diamètres des pistons.Si, par exemple, la surface du grand priston est 100 fois plus grande que celle du petit et qu’ on abaisse ce dernier avec une force de 10 livres, le grand piston sub ira une pression de 1000 livres, et l’on arrive, de cette manière, à développer, avec une pression initiale très restreinte, une force de poussée extraordinaire.L’organe essentiel des crics hydrauliques employés au pont de Québec était un cylindre d’acier très résistant, plein d’eau, et qui contenait un piston de plus de deux pieds de diamètre pou- 27 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE vant sortir à l’extérieur de la longueur de deux pieds: c’est le grand corps de pompe de la presse et c’est le mouvement d’ascension de ce piston qui devait, sous la poussée de l’eau, soulever la travée centrale.Le petit corps de pompe était installé sur le tablier du pont et communiquait avec le premier au moyen d’un petit tube métallique de moins d’un pouce de diamètre.Disons tout de suite qu’il y avait quatre crics hydrauliques, correspondant aux quatre angles de la travée à soulever, et que chacun de ces appareils était double, c’est-à-dire possédait deux pistons pouvant déployer une force de 1000 tonnes chacun.Lorsque les quatre presses fonctionnaient ensemble, on pouvait donc soulever un poids de 8000 tonnes.Le jeu de ces puissants leviers est maintenant facile à comprendre.Sur le tablier du pont, on faisait mouvoir, au moyen de l’air comprimé, le petit piston de la presse.Celui-ci, par son mouvement de va-et-vient, aspirait l’eau d’un réservoir et la refoulait ensuite, par le petit tube métallique—en réalité il y en avait deux— dans le grand corps de pompe.A cause de la grande différence des diamètres des deux pistons, une force relativement faible pouvait soulever le grand piston, grâce au principe de Pascal, avec une énergie considérable.Quant à la manière dont cette force a été utilisée, qu’il nous suffise de dire que le mouvement du piston ou plutôt des pistons était communiqué aux lames d’ascension par l’intermédiaire d’énormes chevilles d’acier implantées dans des ouvertures de douze pouces de diamètre disposées à une distance de 6 pieds les unes des autres.Quand les pistons étaient rendus au bout de leur course, et cela pour les quatre machines fonctionnant de concert, on suspendait momentanément la travée au moyen d’une deuxième série de chevilles, on abaissait les pistons, on fixait de nouveau les premières chevilles après avoir enlevé les autres, une nouvelle poussée des pistons soulevait la travée, et ainsi de suite, de deux pieds en deux pieds, jusqu’à ce qu’elle fût élevée au niveau du tablier du pont.Ces opérations ont été exécutées avec une précision remarquable.Deux conditions de succès étaient absolument indispensables: une très grande lenteur et un synchronisme parfait dans le mouvement des quatre presses.En effet, il fallait éviter tout choc, toute secousse qui aurait pu 28 LA NOUVELLE-FRANCE être désastreuse, et, d’autre part, il était essentiel de soulever les quatre coins de la travée avec une égale vitesse et de la même longueur dans le même temps; s’il n’en avait été ainsi, un excès de traction en un point aurait produit une torsion dangereuse dans la structure métallique de la travée.Aussi cette dernière a été montée, pour ainsi dire,pouce par pouce, ligne par ligne; il fallait 15 à 20 minutes et même plus pour chaque course de deux pieds des pistons.De même aussi, pour obtenir un ensemble parfait dans le mouvement ascensionnel des pistons, les ingénieurs préposés à chacune des machines se contrôlaient mutuellement par téléphone.Grâce à ces précautions et à bien d’autres sur lesquelles nous ne pouvons insister, cette merveilleuse opération de génie civil, presque sans exemple, croyons-nous, dans l’histoire des grandes constructions, à été couronnée d’un plein succès.Une fois la travée rendue au niveau du tablier du pont, il fallait la fixer définitivement.Quelques-uns ont pensé qu’elle devait s’appuyer par ses deux extrémités sur les bras cantilevers et se demandaient avec inquiétude comment on allait l’introduire dans un espace plus court que sa longueur.II suffit de dire, pour dissiper cette inquiétude, que la travée ne devait pas s’appuyer sur le tablier du pont, puisqu’elle était plus courte, d’une dizaine de pieds à chaque bout, que la distance en question, mais qu’elle était construite pour être suspendue par ses quatre coins.Pour arriver à cette fin, on avait fixé, aux quatre angles supérieurs des bras cantilevers, une double série de treize lames d’acier ter- minées chacune par un œilleton de douze pouces de diamètre.Une double série analogue de douze lames était également fixée quatre angles de la travée.Lorsque celle-ci fut rendue à destination, les lames supérieures et inférieures s’étaient entrecroisées, les œilletons étaient en coïncidence parfaite, et, en y introduisant de puissantes chevilles, la travée était finalement et restera pour toujours suspendue par 104 lames d’acier.Quant à la force motrice utilisée pour le fonctionnement des vérins hydrauliques, on prit comme point de départ l’énergie électrique des secteurs des rives nord et sud.Le courant, par la rotation de moteurs électriques actionnant des pompes de aux compression, fournissait l’air comprimé qui, amené par des tuyaux de fer aux 29 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE extrémités des arches du pont, mettait en mouvement les petits pistons des presses et, par suite, les grands pistons avec une force notablement multipliée.Ajoutons que, par mesure de précaution, on avait installé des machines à vapeur pour suppléer l’énergie électrique, en cas d’accidents toujours possibles.Pour la même raison, on avait disposé près des pistons des presses de puissantes vis mues à la main par des ouvriers et qui auraient pu, à elles seules, soutenir la travée, si une fissure dans les cylindres eût fait subitement cesser la pression de l’eau.Voilà les quelques remarques bien incomplètes que nous nous étions proposé de donner au sujet du pont de Québec.Cette question, pour être traitée comme elle le mérite, demanderait de longs développements et des détails techniques fort compliqués.Comme nous le disions au début de cette étude, nous n’avons voulu que signaler les principaux principes physiques que l’on a appliqués dans cette remarquable construction.Nous croyons en avoir dit assez pour faire au moins soupçonner les nombreuses difficultés que l’on a heureusement vaincues et faire apprécier tout le mérite qui revient aux ingénieurs, pour avoir mené à bonne fin une si colossale entreprise.Avant de terminer cette étude, nous tenons à signaler un fait qui ne manque pas d’importance.Les directeurs de la compagnie du pont et les ingénieurs n’ont pas voulu entreprendre les derniers travaux de parachèvement du pont de Québec sans implorer le secours du ciel et les bénédictions divines.L’on sait que le pont et la travée centrale, avec la permission de S.E.le cardinal Bégin, ont été solennellement bénis par M.I’abbé Maguire, curé de Sillery.Ce dernier a bien voulu prendre place sur la travée centrale, lorsqu’on a effectué son transport jusqu’au site du pont.Nul doute que sa présence ne pouvait manquer de stimuler la foi et le courage des ouvriers dans leur difficile et périlleuse besogne.Les directeurs de la compagnie du pont ont compris qu’il est toujours bon de se mettre, comme disait Lincoln, du côté du bon 30 LA NOUVELLE-FRANCE Dieu.Le bon Dieu n’est pas l’ennemi de la science, puisque celle-ci n’est que l’étude et l’application des lois de la nature qu’il a lui-même posées avec infiniment de sagesse.L’acte solennel de la bénédiction du pont proclame bien haut que la Providence régit toute chose et que Dieu est le souverain maître de l’Univers.Henri Simard, Ptre.PAULINA APOSTOLIQUES (Suite).ROMAN DES TEMPS XXVI l’oracle DE DELPHES Paul était encore à Corinthe lorsque le proconsul de Chypre y arriva avec sa femme et sa fille.Ce fut pour lui une grande joie de les revoir.Mais Chryséis eut la douleur d’apprendre en y arrivant que son père était mort depuis quelques jours.Elle prit un grand deuil, avec sa fille, et vécut pendant plusieurs mois dans l’isolement.La vue du pays natal lui apportait cependant des consolations.Ce deuil fut en même temps une occasion pour Chryséis et sa fille de réfléchir sérieusement sur les problèmes religieux qu’elles avaient tant de fois entendu débattre entre Sergius Paulus et son ami Paul.De plus en plus, elles étaient attirées vers la foi chrétienne.Mais dans cette chère ville de Corinthe, Chryséis se sentait encore plus attachée au culte d’Apollon par tous ses souvenirs d’enfance, et par les enseignements de son père.Cependant l’heure de sa conversion approchait, et elle se produisit de la façon extraordinaire que nous allons raconter.Dans ses promenades au bord de la mer, Chryséis tournait souvent ses regards vers les sommets du Parnasse, et elle disait à son mari : “C’est là-haut, à Delphes, que je voudrais aller encore une fois.Toute ma vie, je me souviendrai d’y être allée quand j’étais 31 PAULINA jeune fille, accompagnée de mon père qui était prêtre d’Apollon.Nulle part je n’ai vu pareille merveille.La nature y prodigue ses grandeurs et ses beautés; et l’art humain n’a réalisé nulle part en l’honneur d’Apollon un plus bel assemblage de temples, de portiques, de colonnes et de statues.Je voudrais y revoir le temple d’Apollon Pythien et consulter la Pythie.Je ne puis pas croire que ses oracles auxquels tant de peuples ont cru pendant tant de siècles ne soient que des supercheries sacerdotales.Mon père y croyait, il m’a appris à y croire; comment n’y croirais-je pas?—Chère Chryséis, dit Sergius Paulus, rien ne vous détachera donc des dieux du paganisme ?—Je crois encore à Apollon et à Diane, mais j’ai renoncé à tous les autres.Diane symbolise pour moi les chastes beautés de la nuit.Elle les éclaire d’une pâle clarté, sans en révéler les mystères, et sans en souiller la pureté.Elle est la sœur d’Apollon, qui est la dieu du jour.Et puis, il me semble qu’il y a quelque ressemblance entre notre Apollon et votre Jésus qui est fils de Dieu, comme Apollon est fils de Jupiter, qui a été exilé pendant un temps sur terre, comme Apollon chassé de l’Olympe, qui a écrasé la tête du serpent, comme Apollon a tué le serpent Python.—Il y a cette différence que l’histoire de Jésus est vraie, et que celle d’Apollon n’est qu’une fable; et si ces fables sont l’œuvre du démon, comme nous le croyons, il n’est pas étonnant qu’il ait imité dans ses inventions les réalités divines.—Ecoutez, Sergius, allons ensemble à Delphes.C’est une ville admirable à voir, et j’y consulterai l’oracle.Je ne suis plus une enfant, et vous m’avez appris beaucoup de choses.S’il y a quelque supercherie dans la réponse que la Pythie me fera, je la découvrirai, et je cesserai de croire en Apollon.—Quelle question avez-vous l’intention de poser à l’oracle?—Je vous le dirai là-bas.Il faudra d’abord que ma question soit permise par le Conseil des Amphictyons, et je ne puis pas savoir quelles modifications ils m’imposeront peut-être?" Sergius Paulus resta quelques instants sans répondre, et comme Paulina insistait sur la beauté du voyage à faire, Sergius y consentit.Dès le lendemain matin, une felouque élégante, montée par six rameurs, vint les prendre au port de Lechæon, et ils traversèrent 32 LA NOUVELLE-FRANCE la mer de Krissa.Le temps était radieux, et les rameurs se contentèrent de chanter; car une jolie brise du midi enflait les voiles; et après six heures de navigation ils débarquèrent dans la baie de Krissa (aujourd’hui Itéa.) La nuit était venue quand ils arrivèrent à Delphes, après une ascension de trois heures à cheval.Ils étaient las, et furent heureux d’avoir une longue nuit de sommeil.C’est au soleil du matin qu’il faut voir Delphes, et en admirer la merveilleuse structure et les pittoresques beautés.Ce n’est pas seulement un site incomparable pour un temple, mais la disposition et les proportions colossales de ses montagnes semblent former une demeure que le Créateur s’est bâtie lui-même sur terre, à l’origine des choses.Ses énormes rochers en granit rouge, ses escarpements taillés comme des murailles, ses ravins pleins d’ombre et de mystère, forment une architecture grandiose qui élève l’âme.Instinctivement, on y songe au divin, et on le cherche alternativement dans les profondeurs ténébreuses et sur les cimes éclatantes de lumière.On dirait que les montagnes ont été soulevées, secouées, brisées, déchirées dans un grand cataclysme du chaos primitif, et soudainement immobilisées pour servir d’assises à toute une ville de temples.Leurs enfoncements et leurs angles ont des échos formidables, et semblent construits pour répéter les paroles d’un dieu.Ce n’est pas étonnant que les poètes et les artistes de la Grèce vinrent ici pendant des siècles chercher leurs inspirations, et qu’Apollon ait choisi ce lieu pour y rendre ses oracles.S’il y a un endroit sur terre où les pythies et les sybilles puissent pénétrer les mystères des dieux, et prévoir les choses à venir, n’est-ce pas ici ?Sergius partageait l’admiration de sa femme en contemplant toutes ces grandeurs et ces beautés de la nature delphinienne, et Paulina était dans l’enthousiasme.“ Voyez donc, disait-elle, cette belle fontaine Castalie qui jaillit comme un jet de lumière des flancs sombres du Parnasse, et dont le chant ravit la solitude.Voyez comme elle descend des sommets en brisant son cristal sur les cailloux, et comme elle précipite ses gouttes lumineuses jusque dans les profondeurs du Pleistos.—Admirez maintenant, disait Chryséis, ce beau ciel bleu d’où le 33 PAULINA soleil descend en souriant.II était voilé de brouillard ce matin.Un vent léger s’est levé; il a balayé l’azur comme un parvis sacré, et maintenant la mosaïque céleste resplendit.—Chère Chryséis, reprenait Sergius, il s’opère des métamorphoses de ce genre dans les âmes.Des nuages épais les enveloppent quelquefois et les empêchent de voir la vérité; mais un jour un grand vent inattendu se lève dans ces âmes.II en dissipe les ombres et des grâces imméritées descendent sur elles comme les ondes de cette fontaine sur les rochers, et en lavent toutes les souillures.—C’est peut être ici, Sergius, que mon âme recevra ce bienfait de lumière et de purification que vous désirez pour moi depuis si longtemps.—Ce n’est pourtant pas l’oracle d’Apollon qui vous donnera la foi en Jésus-Christ.—Je ne sais pas, mais je vous avoue que c’est là-dessus que je vais le consulter.Oui, je vais lui poser cette question: Jésus de Nazareth est-il Dieu?—Ma chère amie, vous avez là une étrange idée.Comment vous est-elle venue à l’esprit ?Ne vous ai-je pas dit bien des fois que c’est le démon qui parle par la bouche de la Pythie et qu’il est le père du mensonge?—Oui, mais vous m’avez dit aussi que le démon sait beaucoup de choses, et qu’il dit quelquefois la vérité, soit parce qu’il a quel-qu’intérêt à la dire, soit pour d’autres raisons que nous ne connaissons pas.Et votre ami Paul nous a raconté lui-même qu’il y a quelques mois, à Philippes, en Macédoine, une pythonisse le poursuivait sur le chemin et criait qu’il était le serviteur du Dieu très Haut.—C’est vrai, et Luc raconte qu’a Capharnaûm les démons chassés par Jésus lui criaient : “Tu es le fils de Dieu !” —Eh bien, si c’est le même démon qui inspire la Pythie de Delphes, il me dira peut être la vérité sur votre Jésus de Nazareth.—Vous avez peut-être raison, et je me souviens maintenant d’avoir entendu raconter, à Rome, que l’empereur Auguste est venu un jour consulter l’oracle de Delphes, et lui a posé cette question : “Qui sera mon successeur” ?—et que l’oracle lui a répondu : “ Ce sera un enfant hébreu qui exercera son empire sur les dieux eux-mêmes.” 34 LA NOUVELLE-FRANCE —Vous voyez bien, mon ami, que l’oracle est très capable de répondre à ma question.” Sergius Paulus baissa la tête en souriant, et ils continuèrent leur promenade au milieu des merveilles de la ville des temples.L’enthousiasme de Paulina allait croissant.Elle marchait en tête de ses parents, et remontait la voie sacrée, bordée des sanctuaires qui contenaient les trésors et les ex-voto de toutes les villes de la Grèce.Que de monuments, que de chefs-d’œuvre, appartenant aux styles les plus variés d’architecture, exprimant la reconnaissance des peuples envers Apollon! Ici c’étaient les figures de bronze offertes par les Arcadiens à la suite d’une expédition victorieuse d’Epaminondas; là c’était un portique orné de statues élevé par les Spartiates, après la victoire d’Aegos-Potamos.A côté c’était monument attribué à Phidias, érigé par les Athéniens après la bataille de Marathon.Plus loin, un ex-voto d’Argos, formant deux grands hémicycles où se dressaient les superbes statues des héros Argiens.Suivaient les trésors de Sicyone, de Cnide, de Thèbes, de Corinthe, des Béotiens, des Thessaliens, et des ex-voto et des autels affectant toutes les formes, rectangulaires, circulaires, polygonales, et partout d’innombrables statues en marbre, en bronze, en granit.Il semblait que la voie sacrée circulait à travers un vaste musée de sculpture et d’architecture où vivaient dans le marbre tous les héros de la Grèce, tous les demi-dieux de la Fable, et tous les dieux de l’Olympe.Et la voie montait toujours en serpentant jusqu’à ce qu’elle arrive au portique majestueux du temple d’Apollon, qui dominait tous les autres édifices, au centre de la colline, et qui ressemblait au Parthé-non d’Athènes.“Ah! mon père, que c’est beau, disait Paulina.Si Apollon, chassé de l’Olympe n’y est jamais remonté, ce doit être parce qu’il a trouvé le séjour de Delphes plus beau !” Plus haut dans la montagne c’était le Théâtre.Plus haut encore, au dessus même de la coupole du temple, c’était le Stade long d’environ six cents pieds.“Quel abîme que ce ravin du Pleistos, disait Paulina.C’est là peut-être que vivait le serpent Python.—Je ne sais plus, répondit Sergius; mas c’est possible, puisque le trépied de la Pythie est recouvert, dit-on, de la peau de un ce ser- 35 PAULINA pent.Si cette montagne sauvage que l’on nomme Kirphis, et qui est devant nous, n’était pas là, nous verrions d’ici, par dessus la mer, notre belle Corinthe, et Athènes et toute la Grèce ! Quel admirable point de vue nous aurions sous les yeux ! —Oui, dit Chryséis, mais n’est-ce pas assez pour charmer nos regards de voir à nos pieds cet incomparable assemblage de portiques, de frontons, d’hémicycles, de péristyles, de colonnades, de rotondes, de tours et de coupoles, avec leur peuple de statues ?—C’est vraiment merveilleux”, dit Sergius Paulus.Et ils redescendirent lentement la voie sacrée pour en admirer encore les sculptures, les ex-voto, et toutes les œuvres d’art.Ils s’assirent au bord de la fontaine Castalie, et se désaltèrent à ses eaux limpides, en contemplant émerveillés la colossale muraille blanche des Phoedriades.De là ils descendirent jusqu’à la grande route qui forme corniche au bord du Pleistos, ils traversèrent sur un pont de marbre le torrent tumultueux formé par la fontaine Castalie, et ils allèrent visiter une autre série de temples échelonnés sur deux terrasses inférieures, au sud de la grande route qui conduit à Thèbes.C’est là que Chryséis devait venir le lendemain commencer le pèlerinage exigé de tous ceux qui étaient admis à consulter l’oracle.Car ce n’était pas tous les jours que l’oracle se prêtait aux consultations, et le lendemain était le jour et la semaine fixés par les réglements.Déjà, Chryséis était allée seule soumettre sa question au Conseil des Amphictyons.Car son mari lui avait dit : “Je ne puis pas comme chrétien prendre part à cet acte de dévotion à Apollon”.L’accueil des Amphictyons avait d’abord été peu encourageant; mais lorsque Chryséis leur eut dit qu’elle était la femme du proconsul de Chypre, et la fille d’un prêtre d’Apollon à Corinthe; et surtout quand elle eut montré les pièces d’or qu elle apportait au collège des prêtres d’Apollon, toutes les objections cessèrent, et sa demande fut accordée très volontiers.Chryséis était enchantée de son succès, et tout heureuse en même temps de voir son mari et sa fille pleins d’admiration pour la ville des temples.Elle était loin de prévoir la terrible aventure qui l’attendait.Le lendemain, à l’heure convenue, elle se rendit avec sa fille sur 36 LA NOUVELLE-FRANCE la terrasse inférieure des temples, et elle fit sa première station dans le temple d’Athéna Pronoea.Là se trouvait l’autel des holaucaus-tes, et Chryséis dut y faire immoler un agneau.De là elle remonta la rampe qui la conduisit à la fontaine Castalie, et elle s’y purifia.La Pythie venait elle-même de s’y purifier, et Chryséis se mit à sa suite pour se rendre au temple d’Apollon.D’autres pèlerins suivirent, et la procession défila lentement, gravissant la voie sacrée de terrasse en terrasse, et chantant l’hymne à Apollon.Enveloppée de longs voiles blancs, une branche de laurier à la main, et une feuille de laurier à la bouche, la Pythie pénétra seule dans les substructions du temple, pendant que le cortège se rangeait dans le parvis supérieur et sous le portique du vestibule.Au fond du temple s’ouvrait dans le pavé l’antre prophétique dont on ne voyait pas la profondeur mystérieuse, et d’où montaient des vapeurs stupéfiantes.Au-dessus, on distinguait vaguement le trépied de la Pythie, posé sur un piédestal qui avait la forme de trois serpents entrelacés.Chryséis et Paulina s’étalent placées aussi près que possible de l’ouverture de l’antre, et elles virent la Pythie monter du fond par un escalier circulaire très étroit, et prendre place sur le trépied.Les prêtres d’Apollon logés dans les profondeurs firent entendre des chants bizarres et monotones, et bientôt des nuages de vapeurs enveloppèrent la Pythie sur son trépied.“J’ai peur, dit Paulina; ne pourrions-nous pas sortir d’ici?” Chryséis était elle-même prise de terreur, et elle se disait: “Mon mari a raison, c’est le démon qui habite ici.” Tout à coup la Pythie fit entendre des gémissements et des lamentations; ses bras s’agitèrent; sa tête se dressa en secouant sa chevelure, et d’une voix forte elle prononça ces étranges paroles : “Mon règne achève.Le Dieu de Nazareth triomphe.Mais le grand serpent Python vit encore, et il luttera jusqu’à la fin!” Elle dit, et poussant un grand cri elle se précipita du haut de son trépied dans les profondeurs de l’antre ténébreux.Le trépied lui-même se brisa comme un vase de verre.Tout le temple fut secoué violemment, et les colonnes chancelèrent comme des ramures au vent.Chryséis et Paulina s’élancèrent au dehors en poussant des cris 37 PAULINA déchirants, et quand elles furent sur la voie sacrée, elles virent d’énormes rochers se détacher des sommets et rouler avec fracas jusque sur les portiques du temple qui s’écroulèrent.La statue du dieu qui dominait le fronton tomba et sa tête roula jusqu’au milieu des tombeaux qui bordaient la grande route.Sergius Paulus qui n’était pas éloigné accourut sur la voie sacrée et reçut dans ses bras sa femme et sa fille, épouvantées mais sauves.Tout énervées et tremblantes, elles voulurent repartir immédiatement pour Corinthe; et elles répétèrent exactement à Sergius Paulus les paroles de la Pythie.Celui-ci put à peine se rendre compte des désastres causés par le tremblement de terre.Le temple d’Apollon était détruit ; la Pythie et plusieurs prêtres étaient ensevelis sous les ruines.La plupart des autres sanctuaires étaient fort endommagés, et un grand nombre de statues avaient été renversées et brisées.La course à cheval pour regagner la mer réconforta les deux femmes, et quand elles furent à bord de la felouque qui les ramenait à Corinthe, elles purent causer avec Sergius Paulus du terrible événement, dont elles devaient garder toujours le souvenir.—“Sergius, dit Chryséis, à dater d’aujourd’hui ton Dieu sera le nôtre, et toi qui le sers depuis longtemps, tu le prieras de nous pardonner d’avoir tant différé de croire en lui.—Oui, certes, et vous ne pouvez pas douter de son pardon, après la grâce qu’il vous a faite aujourd’hui.Paul m’avait bien dit que le démon était forcé de dire la vérité quand on le questionnait au nom de Jésus-Christ.Je n’ai aucun doute que tout ce que l’oracle vous a répondu est la vérité.“Son règne achève, et le Christ triomphe.Mais le serpent Python, c’est-à-dire le démon, vit toujours, et il ne cessera jamais de lutter contre le royaume de Jésus-Christ.Les noms d’Apollon, de Zeus, de Vénus, et de Bacchus, sous lesquels il se faisait rendre un culte, vont tomber dans l’oubli; mais les passions et les forces que ces noms représentaient seront toujours à son service.” XXVII PAUL À ÉPHÈSE.Grâce à la protection de Gallion, frère de Sénèque et proconsul d’Achaïe, Paul avit prolongé son séjour à Corinthe, et il y avait 38 LA NOUVELLE-FRANCE établi une église nombreuse.Mais il projetait d’aller à Jérusalem et de revenir ensuite à Ephèse, qu’il n’avait pas encore évangélisée.Il quitta donc Corinthe, et ses amis Priscilla et Aquila l’accompagnèrent jusqu’à Ephèse.II n’y passa que quelques jours, mais il promit d’y revenir.Et après un court séjour à Jérusalem, où il rencontra peu d’encouragement pour l’évangélisation des Gentils, il alla à Antioche où il fut accueilli avec une grande joie.On imagine aisément avec quel intérêt les chrétiens de cette ville entendirent les récits de ses prédications et de ses succès parmi les Gentils de l’Asie Mineure, de la Macédoine et de la Grèce.II s’y attarda plus longtemps qu’il n’aurait voulu.Puis il reprit la route d’E-phèse, en passant à travers la Gilicie, la Phrygie et la Galatie.C’est dans l’automne de l’an 55 qu’il arriva dans la ville que le culte de Diane avait rendue si célèbre.A cette époque, Ephèse était une ville florissante, en relations commerciales avec tous les peuples des rivages méditerranéens, et avec les villes de l’intérieur des provinces romaines d’Asie.Mais sa principale attraction était le temple de Diane, septième merveille du monde.Il formait un vaste quadrilatère de 425 pieds de longueur, sur 220 pieds de largeur, entouré d’une double colonnade qui mesurait 60 pieds de hauteur.Une large frise, imitée du Parthé-non, couronnait cette colossale rangée de colonnes au nombre de 127, et sur la pointe du fronton se dressait dans sa gaine étrange la statue vénérée de Diane.Certes, elle était bien loin de ressembler à la Minerve qui couronnait le fronton du Parthénon, et nul n’aurait pu l’attribuer au génie de Phidias.Elle était plutôt de forme monstrueuse ; car tout le haut de son corps était un horrible assemblage de mamelles, et ses jambes étaient serrées dans une gaine qui se terminait en pointe.Combien différente était la Diane de l’art grec, l’élégante chasseresse, avec son croissant au front, son arc à la main, et son carquois sur l’épaule 1 Mais, en dépit de ses difformités, la Diane d’Ephèse était très populaire, et l’intérieur de son temple était l’un des plus riches du monde.Toutes les provinces de l’Asie avaient contribué à sa construction qui avait duré deux cents ans, et les nombreux étrangers qui venaient de toutes parts le visiter l’embellissaient et l’ornaient d’innombrables œuvres d’art en marbre, en bronze et en 39 PAULINA or.C’est à l’ornementation intérieure que les grands artistes de l’antiquité avaient contribué, et l’on y admirait les chefs-d’œuvre de sculpture et de peinture signés des plus grands noms.Quoique la grande déesse fût considérée comme une vierge, le culte que les Ephésiens lui rendaient était bien loin d’être pur; et les grandes fêtes qu’ils célébraient en son honneur dégénéraient en d’impudiques bacchanales.Mais les Ephésiens ne se contentaient pas de ce culte.Ils s’adonnaient à la magie, à la sorcellerie, aux évocations des morts et des démons.Comment saint Paul allait-il transformer cette ville en un centre chrétien des plus florissants?Ce fut l’un de ses plus étonnants prodiges.Il y passa plus de deux ans à prêcher le nouvel évangile, en toute liberté.La synagogue lui fut ouverte pendant trois mois, et le reste du temps il fut admis à continuer ses prédications dans l’école d’un Grec nommé Tyrannos, et sur les places publiques.Ses succès ne furent pas dus à sa prédication seulement, mais aussi à ses nombreux miracles.Les malades le recherchaient partout, et il les guérissait tantôt par un simple attouchement, tantôt par une invocation au nom de Jésus.On s’arrachait même les vêtements qu’il portait, et en les appliquant sur le corps des malades ceux-ci étaient guéris.Un grand nombre de possédés étaient aussi délivrés du démon, et pas un esprit malin ne résistait aux ordres de Paul parlant au nom de Jésus.Ses exorcismes faisaient sensation dans cette population livrée aux pratiques de la magie et du spiritisme.Or, il y avait à Ephèse un grand-prêtre juif nommé Scéva, qui avait sept fils, et qui les employait à détruire par tous les moyens le prestige de l’apôtre.Ils s’imaginèrent qu’ils pourraient, eux aussi, se faire obéir par les démons, en les commandant comme Paul au nom de Jésus.Ils s’approchèrent donc d’un possédé qu’ils connaissaient, et qui fréquentait l’Agora; et ils lui dirent : “Je vous adjure et vous ordonne au nom de Jésus que Paul prêche, sortez de cet homme!” Mais l’esprit malin leur répondit : “Je connais Jésus et je sais qui est Paul, mais vous, qui êtes-vous?” Et le possédé pris de fureur, se jeta sur les exorcistes effrayés, leur arracha leurs vêtements et les roua de coups.Ils ne furent pas tentés après cela de renouveler l’expérience, et le public comprit qu’il n’était pas 40 LA NOUVELLE-FRANCE donné à tout le monde de commander aux esprits malins, même en se servant du nom de Jésus, et que cette puissance de Paul n’appartenait pas au grand-prêtre, ni à ses fils.Cet événement fit grand bruit parmi les prétendus magiciens, et les praticiens du merveilleux.Ils confessèrent leurs superstitions à Paul et à ses compagnons d’apostolat, et, pour réparer leurs fautes, ils apportèrent leurs livres de magie sur la place publique, et y mirent le feu.On calcula qu’on en avait brûlé pour une valeur de cinquante mille pièces d’argent.Paul avait repris â Ephèse sa vie de travailleur dans la boutique d’Aquila, mais ses prédications lui laissaient peu de loisirs; et comme il refusait l’assistance de ses disciples, il vivait toujours très pauvrement, même au sein de cette ville opulente d’Ephèse.C’est ainsi qu’il écrivait alors aux Corinthiens; “A cette heure encore, nous souffrons la faim, la soif, la nudité.Nous n’avons ni feu, ni lieu, et nous nous fatiguons à travailler de nos propres mains.Nous sommes les balayures du monde, le rebut des hommes.” (1ère épitre, chap.IV,) Mais dans sa 2ème épitre, écrite quelques mois après d’Ephèse ou de Macédoine, il disait : “Notre homme extérieur dépérit, mais notre homme intérieur se renouvelle.Nous savons que si cette tente (notre corps) vient à être détruite, nous avons une maison qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure éternelle dans le ciel.” Malgré son dénument et ses souffrances physiques, Paul était donc heureux dans ces jours passés à Ephèse, parce qu’il se rendait compte des progrès extraordinaires de l’œuvre apostolique.II avait avec lui son bien-aimé Timothée, qui allait être le premier évêque d’Ephèse, et d’autres disciples qui répandaient la foi dans les grandes villes de Smyrne, de Pergame, de Colosses, de Sardes et d’Hiéropolis, de Thyatire et de Philadelphie.Quelles riches moissons couvraient déjà toutes les vallées, et tous les versants des tagnes de l’Ionie inclinées vers la grande mer 1 Que d’églises surgissaient au souffle de l’Esprit Saint et réunissaient dans l’amour de Jésus les milliers d’âmes arrachées au joug des démons ! Mais d’autres champs appelaient le grand semeur de paroles.Le monde des Gentils ouvert devant lui était immense, et il n’avait mon- 41 PAULINA pas le droit de s’arrêter trop longtemps dans les villes mêmes où il avait reçu le meilleur accueil.Sa mission à Ephèse était remplie.La persécution qui le suivait partout devait venir; et cette fois ce fut un orfèvre qui fut l’adversaire de l’apôtre des Nations, et qui le força à quitter la ville.Démétrius était son nom.Les questions de religion de l’intéressaient guère.Mais il fabriquait des statuettes d’argent sur le modèle de la grande statue de Diane, et des petits temples, copies du temple célèbre; et ces objets se vendaient aux étrangers avec un succès et des profits inouis.Démétrius employait dans cette industrie un grand nombre d’ouvriers qui en vivaient, que Paul prêchait l’Evangile, et enseignait que les dieux faits de main d’homme, en or, en argent ou en pierre, n’étaient que de vains simulacres, les dévots de la grande Artémis avaient bien diminué en nombre; et le commerce de Démétrius n’allait plus.II rassembla donc ses nombreux ouvriers, et il leur montra non seulement la ruine de l’industrie qui les faisait vivre, mais aussi le discrédit jeté sur le culte de la grande Déesse.En un instant, la population ouvrière et industrielle se souleva.Elle parcourut les rues en criant : “Vive la grande Artémis d’E-phèse!”et elle se précipita vers la demeure de Paul pour le saisir.L’apôtre étant absent, les émeutiers arrêtèrent deux de ses disciples, Caius et Aristarque, et les entraînèrent au théâtre, lieu ordinaire des grandes assemblées.La foule devint énorme et tumultueuse.Comme dans toutes les émeutes, il y avait là une multitude de curieux qui ne savaient pas ce dont il s’agissait, mais qui criaient a%ec les autres : “Vive la grande Diane!" Enfin le chancelier d’Ephèse qui en, était le premier magistrat, apparut sur le proscenium du théâtre et put se faire entendre de la multitude.“Ephesiens, dit-il, qui ne sait que la ville d’Ephèse est la gardienne de la grande Artémis, et de sa statue tombée des cieux?Demeurez en paix, Ces hommes que vous avez arrêtés ne sont pas des blasphémateurs de votre Déesse.Si Démétrius et ses artisans ont quelque plainte à faire, il y a des tribunaux et des proconsuls devant lesquels ils doivent porter leurs réclamations.Mais rien ne justifie ce tumulte, et vous courez le danger d’être accusés de sédition—chose que Rome ne tolère pas." I Or, depuis 42 LA NOUVELLE-FRANCE Ce discours habile produisit son effet, et la foule se dispersa Mais Paul comprit que pour assurer la paix à l’Eglise d’Ephèse il ferait mieux de disparaître.A.-B.Routhier.(A suivre) PAGES ROMAINES L’ENNEMI SÉCULAIRE La déclaration de guerre des Etats-Unis à l’Autriche a provoqué des manifestations enthousiastes dans toute l’Italie, heureuse de voir la Grande République Américaine s’associer à elle, pour l’aider à lutter contre celle qu’elle appelle son ennemi séculaire: la race allemande.La haine dei Tedcscbi, dans la Péninsule, n’est pas un de ces sentiments que font naître des événements passagers, et que des circonstances diverses dissipent bientôt.Depuis des siècles et des siècles, tout Italien vit, grandit, meurt avec une telle antipathie contre la race germanique qu’elle semble faire partie intégrante de son patriotisme.En fait, cet état d’âme est une conséquence des rapports que les empereurs du S.Empire eurent toujours avec l’Italie, dont rarement ils franchirent les frontières sans y porter plus ou moins la désolation.En plus, le peuple, qui avait été le maître du monde, ne put jamais s’habituer à voir l’un de ces Germains que leurs empereurs avaient domptés venir ceindre chez lui la couronne impériale.Et que de villes furent le théâtre de ces cérémonies qui semblaient une insulte aux gloires du passé : Pavie, Milan, Rome surtout, pour ne citer que quelques noms.L’empire romano-franc carolingien avait eu déjà de nombreuses difficultés à imposer ses lois; quand il fut remplacé par l’empire germano-romain, elles se multiplièrent tellement que les empereurs de race germanique furent toujours regardés comme les ennemis nés des descendants des Latins.Les fils des vieux Romains vivaient-ils dans la résignation d’avoir perdu la souveraineté du monde, les empereurs germains descendaient chez eux pour leur faire sentir la grandeur de leur puissance; étaient-ils en révolte contre la paternelle autorité du Chef de l’Eglise, ils venaient les contraindre à l’obéissance.Arnoul, fils naturel de Carloman, roi de Bavière, petit-fils de Louis I, le Germanique, descendit en Italie, en 893, y vainquit le roi Guy que le pape Etienne VI avait couronné, et dans Pavie se fit donner à lui-même la couronne d’Italie.Revenu, en 895, il s’avança jusqu’à Rome où l’avait rappelé le pape Formose pour réprimer la faction de Lambert qui lui était hostile; il prit Rome que ses soldats saccagèrent, et Formose lui donna la couronne impériale en retour de son intervention.Othon I, de la dynastie saxonne, vint en Italie, y défit le roi Bérenger qui détenait Adélaïde, veuve de Lothaire, roi d'Italie, et fille de Rodolphe II, roi de Bourgogne, assiégée dans la forteresse de Canossa.Il prit Pavie et délivra 43 PAGES ROMAINES Adélaïde qu’il épousa en 951.Rappelé, dix ans plus tard, par le pap que tourmentaient Bérenger et son fils Adalbert, Othon défit les deux princes qu’il chassa d’Italie, rendit au Pontife le patrimoine que lui avaient donné Pépin et Charlemagne et fut par lui couronné empereur le 13 février 962.Jean XII fut ainsi le premier pape qui donna la diadème impérial à unAIIemand.Malheureusement le pape désavoua presque aussitôt l’acte solennel qu’il venait d’accomplir, en recevant le prince Adalbert dans l’enceinte de Rome.Ce volte-face ramena Othon, l’année suivante, en 963, et maître de la ville d’où Jean XII avait pris la fuite, après avoir fait jurer aux Romains de ne plus procéder désormais à l’élection d’un pape sans l’autorisation de l’empereur, il fit dégrader le pontife fugitif élire à sa place l’antipape Léon VIII et déclara réuni pour jamais le royaume d’Italie à l’empire d’Allemagne.Les Romains se soumirent au despotisme germanique, tant que Othon fut au milieu d’eux, mais une fois délivrés de sa présence, ils chassèrent Léon VIII et rappelèrent Jean XII, en 964.Ce pontife mourut la même année et, tenant pour nuis des serments imposés par la crainte, les Romains élurent Benoît V, sans la permission de l’empereur.Irrité de voir ses ordres méconnus, Othon reprit une troisième fois le chemin de Rome dont il s’empara par la famine, fit Benoît V prisonnier, le conduisit en Allemagne, le rélégua à Hambourg, où le malheureux Pontife mourut en 965.Jean XIII, qui lui succéda, s’étant aliéné par son attitude hautaine la noblesse romaine, dut s’enfuir à Capoue, à la suite d’une révolte fomentée par le préfet de Rome.Othon avait là une trop belle occasion d’humilier les Romains pour ne pas intervenir, et il revint encore une fois vers Rome pour y réinstaller Jean XIII que les Romains épouvantés à la nouvelle de l’arrivée d’Othon rappelèrent eux-mêmes.Néanmoins l’empereur ne crut pas devoir laisser impuni l’exil du pape,et douze des principaux habitants de la ville payèrent de leur tête l’émeute qui avait renversé le gouvernement pontifical.Othon réjouit le retour de Jean XIII par la restitution de Ravenne et autres villes reprises à Bérçnger.Le pape exprima sa gratitude à son impérial défenseur, en couronnant son fils Othon II, le jour de Noël, 967.Celui-ci, pendant son règne, retourna en Italie en 981, remit Bençit VII sur le trône pontifical.Profitant des embarras d’Othon occupé en (tivecees guerres, Romains, Italiens, s’étant soulevés,avaient constitué leurs villes e» cités libres; à Rome, Benoît VI, emprisonné au château S.Ange, y avait été étranglé, après un an, 3 mois, 11 jours de pontificat,et l’antipape Boniface VII lui avait été substitué.Othon II, redevenu libre, vint donc rétablir Je pouvoir de Benoît VII, successeur de l’infortuné Benoît VI.Il prit Naples, Salerne, Tarente, puis, après divers échecs, vint mourir à Rome, à I’.âge de 28 ans.Ensevelis sous le portique de l’ancienne église de S.Pierre, ses restes mortels furent transportés dans les grottes de la basilique vaticané lors de son élévation; l’urne de porphyre qui les contenait est devenue aujourd’hui le baptistère de l’église actuelle.Othon III, fils et successeur d’Othon II, fit élirg, après le pontificat de Jean XV, son parent Bruno, qui prit le nom de Grégoire V.C’est le premier pape allemand; élu le 30 mai 996, à l’âge de 24 arçs.Il couronna dès le lendemain, en la fête de la Pentecôte, Othon III du diadème impérial, et le déclara protecteur de l’Eglise.Puis, en un concile tenu en la présence de l’empereur, il aurait dit ou décrété que seuls les Allemands auraient le droit d’élire le roi des Romains qui, couronné par le Pape, porterait ensuite le titre d’empereur et d’Auguste.Il n’en fallut pas davantage pour provoquer une émeute dans Rome, dès que l’empereur fut retourné en Germanie.Crescenzio Numentano, consul de Rome, dirigea la révolte, et en 997, Grégoire V dut s’enfuir à Pavie, tandis que l’antipape Jean XVII était intronisé sur les bords du Tibre.A la tête d’une armée, Othon III vint ramener à Rome son parent, en 998, faisant périr Crescenzio et ses conjurés, et mutiler l’antipape qui succomba peu après.e Jean XII 44 LA NOUVELLE-FRANCE A 27 ans, Grégoire V était mort.Au premier pape allemand succéda le premier pape français, en la personne de Sylvestre II, ancien précepteur de l’empereur Othon III cjui usa de toute son influence pour le faire élire.Othon III était à peine retourne en Allemagne, en 1001, que la haine des Romains contre la race germanique les porta à se soulever encore, parce que Rome avait des gouvernants allemands.Othon revint, mais presque sans suite, croyant que sa seule présence en imposerait.Cruellement déçu, il fut assiégé dans son palais d’où il fut délivré par Ugo, marquis de Toscane, et Henri, duc de Bavière, qui trompant le peuple par des pourparlers permirent à l’empereur et au pape de prendre la fuite.Résolu de venger les injures que lui avaient été faites, Othon III retourna à la tête d’une armée et punit largement les insolences romaines, mais il mourut bientôt à Paterno, le 17 janvier 1002, empoisonné par la veuve de Crescenzio.Henri II, le boiteux, cousin et successeur d’Othon III, appelé à son tour par Benoît VIII, que l’antipape Grégoire avait forcé à fuir, s’achemina vers Rome pour y venger les droits méconnus du S.Siège.Benoît VIII le couronna dans S.Pierre, le 14 février 1014, ainsi que sa femme, sainte Cunégonde.Annulant le décret d’Othon qui portait atteinte à la libre élection du pape, il se contenta d’exiger que sa consécration n’eût lieu qu’en présence des ambassadeurs impériaux, et cela pour empêcher que les Romains ne soulevassent quelque tumulte.Ce fut en cette circonstance qu’il invita Benoît VIII à faire chanter le Credo dans Rome où l’on se contentait jusqu’alors de le réciter.En 1019, le Pape retourna en Allemagne pour demander des secours contre les Grecs qui s’étaient emparés de certaines parties du patrimoine de S.Pierre.Reçu à Bamberg par Henri II, il repassa les Alpes avec l’empereur et le rejoignit au Mont Gassin quand, après avoir défait les Grecs, celui-ci vint enrichir de ses générosités le monastère bénédictin.Il mourut saintement le 15 juillet 1024; son successeur, Conrad II,le Salique,devait venir à son tour rappeler les Romains au respect du successeur du Prince des apôtres.En dehors de son premier voyage en Italie qui, en 1026, avait pour but de recevoir la couronne des mains de Jean XX, à Milan ou à Côme et d’être, en 1027,—26 mars jour de Pâques,—couronné à Rome empereur d’Occident, Conrad en entreprit un second en 1037 pour pacifier l’Italie, et rétablit sur le trône pontifical Benoît IX, déposé par les Romains, 1038.Henri III, successeur de Conrad, voulant mettre un terme au schisme qui désolait Rome, fit réunir un concile à Sutri, en sa présence; Grégoire VI y renonça au souverain pontificat.Henri y fit élire Clément II, son chancelier, d’origine, et après fait couronner le pape dans S.Pierce, le jour de Noël, 1046, y avait reçu lui-même la couronne, ainsi que sa femme Agnès d’Aquitaine, en la même solennité.Il repartit pour l’Allemagne, emmenant avec lui le pape démissionnaire pour empêcher les Romains d’essayer de le remettre sur le trône d’où il était descendu.Clément II n’ayant vécu que neuf mois et sept jours, le clergé et le peuple romains envoyèrent des ambassadeurs à Henri III pour qu’il indiquât celui qu’ils devaient élire.Il désigna le bavarois Pappone qui prit le nom de Damase 11 ; 23 jours après son élection, il était mort.L’empereur fit élire son parent Bruno de Lorraine, évêque de Tout, qui ne regardant le choix de l’empereur que simple recommandation, vint à Rome demander au clergé et au peuple de procéder en toute liberté à l’élection.Elle lui fut favorable, et il devint S.Léon IX.Sous son règne les Allemands n’eurent pas à intervenir en Italie.Mort en 1054, l’empereur désigna aux suffrages des Romains, son parent Gebeard d’Inspruck, évêque d’Eichstett, qui se rendit à Rome où il fut élu sous le nom de Victor II.En fait, l’élection romaine n’était que l’enregistrement du choix impérial, et l’on devine la révolte intime des âmes des électeurs dans cette abdication périodique de leur liberté.A la mort d’Etienne X, les Romains, dit l’histoire, firent demander à Henri IV la permission de nommer saxon comme une pape Gérard de Bourgogne 45 PAGES ROMAINES évêque de Florence, qui prit le nom de Nicolas II.Or, à cette date, 1058, Henri IV, n’ayant que huit ans, régnait sous la tutelle de sa mère, Agnès d’Aquitaine, disputée par les oncles de l’enfant, les ducs de Saxe et de Bavière, ce qui mettait le choix du pontife romain au pouvoir de toutes les intrigues allemandes.A la mort de Nicolas II, 22 juillet 1061, Henri IV n’avait que onze ans; les Romains, se reprenant, procédèrent à l’élection d’Alexandre II, en pleine liberté et sans attendre le placet impérial.Agnès d’Aquitaine et son jeune fils, sous l’impulsion des conseillers allemands refusant de reconnaître un pape élu en dehors de leur influence, imposèrent l’antipape Honorius II qui, suivi des troupes germaniques que lui donna la cour impériale, se porta vers Rome pour s’y introniser par la force.Vaincu par les Romains, Honorius 11 et ses Allemands durent battre en retraite, et, dans un concile tenu à Mantoue en 1067, Alexandre II le dégrada publiquement.Quelques années plus tard commençait la fameuse lutte entre Rome et l’Empire, dans laquelle celui-ci devait expier ses insolentes prétentions par une humiliation sans précédent.En 1073, Grégoire VII, élu pape, se contentait d’annoncer son élection à Henri IV; ce fut la dernière fois que les pontifes romains firent cette démarche.Inutile de rappeler ici la fameuse question des Investitures qui fut la grande querelle entre Grégoire VII et Henri IV, les factions Guelfes (papalins) et Gibelins (impériaux).Irrité de se trouver en présence d’un pape qui défendait avec une indomptable énergie les droits de l’Eglise, Henri IV essaya de faire empoisonner Grégoire VII, tandis qu’il célébrait la messe à S.Marie Majeure.En 1076, Henri fut excommunié ; le 13 mai 1077, les électeurs de l’empire nommèrent le duc Rodolphe roi de Germanie, et Grégoire VII envoya à l’élu une couronne avec l’épigraphe : Petra dédit Petro, Petrus diadema Rodulpha.La comtesse Mathilde prit les armes pour la défense des droits de l’Eglise.A Canossa, Henri IV s’humilia.Une nouvelle rébellion suivit bientôt, une seconde excommunication lui répondit, et en défi, Henri opposa à Grégoire VII l’antipape Clément III, puis il vint assiéger Rome en 1081, 1082, d’où Robert Guiscard vint le chasser.Gré-roire VII mourut à Salerne le 25 mai 1085.Henri V, fils d’Henri IV, ne se montra pas moins impie que son père à l’égard du Pontife romain.Pascal II ayant, dans le concile de Guastalla, 22 octobre 1106, et dans celui de Bénévent, 1108, condamné les investitures impériales, Henri V, réunissant un synode, y condamna à son tour les condamnations pontificales,puis, se faisant précéder de ses ambassadeurs escortés par une armée, il se rendit en Italie à I’éffet de demander au Pape de le couronner, comme l’avaient été ses prédécesseurs.Pascal II ayant refusé d’accéder à ses désirs avant qu’il ne renonçât publiquement aux investitures ecclésiastiques, Henri le fit enlever, en pleine basilique S.Pierre, avec de nombreux cardinaux, évêques et prêtres, et le fit conduire prisonnier dans le chateau de Tribico, sur le mont Soracte, sans que nul évêque allemand, à la seule exception de Conrad, archevêque de Salisbourg, protestât contre un tel attentat.Prenant, en cette circonstance, le parti du pape, les Romains massacrèrent grand nombre d’Allemands, mais, vaincus par les forces supérieures de l’armée impériale, ils durent subir les violences de l’ennemi.Après 50 jours de captivité, Pascal II, ému du triste sort de ses compagnons d’infortune, fit une sorte de compromis avec l’empereur au sujet des investitures.Henri ramena à Rome le pape, qui le couronna le 13 avril 1112.Redevenu libre, Pascal, à la demande des évêques, révoqua les concessions qu’il avait faites et excommunia l’empereur.Dans sa haine, Henri V, qui dans le cours de son règne opposa trois antipapes à Pascal II, un antipape à son successeur Gélase II, un dernier antipape à Honorius II,redescendit en Italie, dès que ses affaires le lui permirent, pour s’emparer X.® %
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