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Titre :
La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français
Éditeur :
  • Québec :[s.n.],1902-1918
Contenu spécifique :
Mars
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
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    Successeurs :
  • Parler français ,
  • Canada français
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La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1918-03, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE-FRANCE TOME XVII MARS 1918 No 3 LA PAPAUTÉ ET L’EMPIRE D'OCCIDENT II—Grégoire VII Pour arriver à une réforme sérieuse de l’Eglise, à cette réforme objet des vœux et des soupirs de la chrétienté, une condition préalable et indispensable était d’affranchir les élections papales de la double tyrannie impériale et féodale.Où est l’homme qui va se charger de ce travail d’Hercule?Depuis plus de cent ans l’Epouse du Christ ne fait que changer de chaînes : où est le héros qui va la libérer ?Ses oppresseurs l’ont défigurée et rendue méconnaissable: où est le sauveur “à la stature du fléau,” qui va lui rendre sa divine beauté?Grâce au ciel, il existe, il se prépare à sa mission rédemptrice dans le silence et la régularité d’un monastère.Il se nomme Hildebrand.Citoyen de Rome, il a été témoin de la façon honteuse dont on y trafique du souverain pontificat, et il est venu s’enfermer à Cluny, où il s’efforce par ses prières et ses pénitences de hâter l’heure de la délivrance.Léon IX, en route pour la Ville Eternelle, le rencontre à Worms ou à Besançon.Léon IX, comme ses prédécesseurs immédiats, n’est qu’une créature du César germanique; il appartient même par sa naissance à la famille impériale; mais il n’est pas insensible à la décadence de la Papauté.Une voix intérieure lui indique sans doute dans le moine clunisien, que la Providence a mis sur sa route, le réformateur attendu.II l’emmène avec lui et en fait son conseiller intime.Les effets de cette décision se font promptement sentir.1 A peine arrivé à Rome Léon IX convoque le clergé et les principaux représentants du peuple; il leur déclare qu’il ne restera pape i \ \ 98 LA NOUVELLE-FRANCE que s’ils approuvent son élection.C’est le premier pas vers l’affranchissement.Ayant ainsi régularisé son élévation au siège apostolique, le Pontife reçoit la consécration, le 12 février 1049; il se met ensuite à parcourir l’Europe pour y répandre l’esprit de réforme qu’Hildebrand lui a insufflé.Il tient des conciles à Pavie, à Reims, à Mayence.Mais à Reims il rencontre une opposition sérieuse de la part de certains prélats, qui provoquent en leur faveur l’intervention du roi Henri 1er.Léon IX les excommunie, et fait lire devant l’assemblée conciliaire des textes canoniques, établissant la suprématie du Saint-Siège dans toute l’Eglise (1).En Allemagne il se trouve en face d’une hostilité encore plus prononcée.Même par une voie détournée il n’ose pas s’attaquer à l’acceptation des dignités ecclésiastiques de la main du prince seul.D’ailleurs, tant que la Papauté elle-même n’est pas émancipée de l’autorité séculière, que peuvent valoir ses attaques et ses protestations ?Les succès des plus grands génies et même des plus grands saints, en quelque domaine de l’activité humaine qu’ils s’agitent, sont conditionnés par les circonstances.Hildebrand est à l’affût de l’incident qui lui permettra d’appliquer son plan de réforme.A la mort de Léon IX (avril 1054) il a été paralysé par la double menace d’Henri III et des factions féodales.II est allé lui-même demander à l’empereur un nouveau pape.Mais Henri III meurt prématurément, le 5 oct.1056, et son protégé, Victor II, le suit dans la tombe dès le mois de juillet de l’année 1057.L’empereur défunt laisse pour héritier un enfant de six ans, sous la tutelle de l’impératrice Agnès.Le nouveau pouvoir est aux prises avec les plus sérieux embarras politiques.A l’est, à l’ouest, au centre de l’Allemagne et dans les différentes parties de l’Italie, les grands seigneurs féodaux s’indignent d’être soumis au gouvernement d’une femme; ils réclament leur ancienne liberté.ils complotent de déposer leur roi et avec lui d’abattre la prépondérance de la maison franconienne.Hildebrand comprend que l’heure décisive a sonné et que la circonstance, dont il avait besoin pour l’exécution de son grand dessein 1—Héfélé.Hist, des conciles, VI, p.299 et seqq. LA PAPAUTÉ ET L'EMPIRE D’OCCIDENT 99 est née.Comme successeur à Victor II il se hâte de faire nommer par les Romains, non un Allemand, mais un Lorrain, Frédéric, abbé du Mont Cassin, qui sera Etienne IX.Le nouvel élu était frère de ce Gottfried le Barbu, ancien duc de Lorraine, lequel, dépossédé de son domaine par Henri III pour châtiment de sa révolte, avait épousé Béatrice, veuve du puissant Boniface (assassiné en 1052), marquis de Toscane et comte de Mantoue, de Modène et de Reggio.Dans cette parenté le Saint Siège trouvait un appui très appréciable en deçà des Alpes.On sait de quel secours lui sera la grande comtesse Mathilde, fille de Béatrice.Le moine réformateur, on le voit, n’est pas un faux mystique: il ne se croise pas les bras en attendant un secours providentiel: il sait qu’il ne sera aidé par le ciel qu’autant qu'il s’aidera lui-même; il ne néglige aucun moyen humain de succès.La vigueur n’étouffe pas chez lui la prudence.Le voilà justement qui se rend en Allemagne dans le but de prévenir les colères du pouvoir impérial et d’obtenir la confirmation pour Etienne IX.Mais celui-ci disparait après huit mois de pontificat.Hildebrand n’est pas de retour à Rome.L’aubaine est bonne pour le comte de Tus-culum; il en profite pour imposer à main armée un pape de son choix, Benoît X, qui est déposé peu après et remplacé par Nicolas II dans un concile tenu à Sienne (1058) sous la double protection d’Agnès et du duc de Toscane, que l’habile diplomatie du moine est parvenue à réconcilier pour la circonstance.Toutefois Hildebrand a compris quel danger constitue pour son oeuvre la cupidité des barons féodaux.Contre eux il dresse les Normands, que nous trouvons dès le mois de février de l’année 1059 occupés à combattre les partisans de Benoît X.“Au mois de juin, Nicolas lise rend dans le sud de l’Italie; il tient un concile à Melfi, accorde à Robert Guiscard, avec le titre de duc de Calabre, la Fouille et éventuellement la Sicile; en retour, Robert jure d’être l’allié fidèle de l’Eglise romaine (1);” il s’engage même à payer tribut et promet d’aider Nicolas II ainsi que ses successeurs, “à garder avec sécurité et honnuer la chaire apostolique, les terres de saint Pierre et le principat.” 1—Lavisse et Rambaud II, p.74. 100 LA NOUVELLE-FRANCE Ce n’est pas par vaine ostentation que Hildebrand sollicitait ainsi l’alliance des Normands (1).Il prévoyait le besoin urgent qu’il allait avoir de leur rude épée.Un concile tenu au Latran dès le mois d’avril (1059), et dont il avait naturellement été l’âme, venait en effet de rompre en visière avec les oppresseurs de la Papauté et de changer radicalement le mode des élections pontificales.II avait décrété que, advenant la mort du Pontife de l’Eglise romaine, le choix du successeur serait confié aux cardinaux-évêques et aux cardinaux-clercs (2); le reste du clergé avec le peuple serait ensuite 1—Ceux qu’on appela des Normands étaient des Scandinaves venus en conquérants de la Norvège ou du Danemark sur les côtes occidentales de la France.Au commencement du 10e siècle ils forcèrent, à la pointe de l’épée, le roi Carolingien, Charles-le-Simple, à leur céder des terres sur les bords de la Seine, dans le diocèse de Rouen.Ils devinrent pratiquement les maîtres de la Neustrie, tout en gardant un certain lien de vas sciage à l’égard du monarque français.Leur chef Rollon, qui les avait guidés dans cette incursion victorieuse, mourut vers 931.Vingt ans auparavant il s’était converti au christianisme; il avait été imité par la plupart de ses hommes.Mais les nouveaux venus avaient l’humeur voyageuse.On sait qu’un jour, à la suite d’un certain Guillaume, ils passèrent le détroit et s’avisèrent de conquérir la Grande-Bretagne.Une autre fois,en 1016, quarante des leurs revenaient de Terre Sainte et,passant par Salerne, ils avaient aidé le duc de Guaimar à repousser les Sarrasins.On les récompensa; de retour chez eux ils racontent à leurs compatriotes les richesses du pays, les belles et profitables aventures qu’on y peut trouver au milieu des luttes des Byzantins, des Lombards, des Arabes; bientôt l’Italie méridionale se remplit de Normands, qui viennent chercher fortune.Ces mercenaires sont prêts à servir qui les paie, sauf les Arabes, et comme ils se battent bien, c’est à qui les engagera.Vers 1040, les trois fils de Tancrède de Hauteville, Guillaume Éras-de-Fer, Drogo et Humfroi, soulèvent la Rouille, battent les Grecs et, en 1043, à Melfî, se partagent le pays.Guillaume Bras-de-Fer prend le titre de “comte des Normands de la Rouille’’.Vainqueurs de Léon IX, qui a voulu les chasser d’Italie, ils lui ont arraché sa bénédiction; en 1059, ils sont devenus les alliés et les vassaux de la papauté.Leur chef est maintenant Robert Guiscard ou l’Avisé, le jeune fils de Tancrède de Hauteville; vers 1047, il est venu rejoindre ses aînés; en 1057, il est devenu comte de Rouille.11 a pour auxiliaire le dernier des fils de Tancrède, Roger, qui, veis cette époque, arrive à son tour, prendre sa part de la conquête.” (Lav.et Ramb.II p.98-99).2—Toutes les églises avaient eu leurs clercs-cardinaux et il en était encore ainsi, au lie siècle, dans un chés aux sept titres ou certain nombre de villes.A Rome, ils étaient atta-.églises, qui correspondaient à la division fort ancienne de la ville en sept régions ecclésiastiques.Aux cardinaux-prêtres et aux cardinaux-diacres s’ajoutèrent ensuite sept cardinaux-évêques : c’étaient ceux de la campagne romaine (d’où leur nom de suburbicaires) qui, d’après un synode romain de 769, devaient chaque semaine officier à tour de rôle dans l’église de Latran.Déjà, ce clergé privilégié avait une importance spéciale, puisque ce même synode avait cherché à établir que le pape devait toujours être choisi dans son sein.Le nombre des cardinaux a souvent varié au moyen-âge; au 12e siècle, il se composa de 7 cardinaux-évêques, 28 cardinaux-prêtres, 18 cardinaux-diacres.Le decret de 1059 leur avait confié en quelque sorte les destinées de la papauté. LA PAPAUTÉ ET L’EMPIRE D’OCCIDENT 101 appelé à donner son consentement à la nouvelle élection.On sauvegardait, il est vrai, l’honneur et le respect dûs au roi Henri, ainsi qu’à ceux de ses successeurs qui auront obtenu personnellement ce droit du siège apostolique; mais le droit de désignation était remplacé par celui de confirmation; encore tout cela était-il exprimé en termes vagues, et l’élection était affirmée valide en dehors de toute intervention royale ou impériale.Les Pères du concile sanctionnaient ainsi leur décision: “Anathème éternel et excommunication au téméraire qui ne tiendra pas compte de notre décret et qui essaiera dans sa présomption de subjuguer et de troubler l’Eglise romaine!.Que dans cette vie et dans la vie future il éprouve la colère de Dieu tout-puissant et la fureur des apôtres Pierre et Paul dont il aura voulu perdre l’Eglise! Que sa maison soit déserte, que ses enfants deviennent orphelins, sa femme veuve, qu’ils soient bannis, lui et ses fils, obligés de mendier leur pain, chassés de leurs demeures! Que l’usurier s’abatte sur ses biens, que le fruit de ses labeurs soit pillé, que toute la terre combatte contre lui, que tous les éléments lui soient hostiles!” Le langage était aussi solennel que nouveau, et le coup hardi.Il entra au cœur des barons romains et des impérialistes germaniques une rage violente, qui ne devait pas tarder d’éclater.En attendant Nicolas II notifiait à tout l’Occident les décrets du Concile de Latran, lequel n’avait pas borné sa sollicitude à libérer le siège apostolique de l’intrusion séculière, mais s’était aussi occupé de la réforme des élections et mesures épiscopales.Des légats étaient chargés d’en presser l’exécution; ils tenaient des synodes à cet effet.Mais la résistance commençait.Le vice était trop paisiblement installé dans le sanctuaire et depuis trop longtemps, pour qu’il s’en laissât déloger à l’amiable.L’Eglise de Milan fit une opposition ouverte à Pierre Damien, dont la vie fut mise en danger; on y objecta que l’Eglise d’Ambroise ne pouvait être soumise aux lois romaines, et on ne souffrirait pas Pierre Damien les appelle les sénateurs spirituels de l’Eglise universelle.” (Lavisse et Ramb.II pp.82, 83).Cependant ce n’est qu’au 16e siècle que le titre de cardinal fut exclusivement réservé à l’église romaine par une constitution de Pie V parue en 1567. 102 LA NOUVELLE-FRANCE qu’une Église, qui avait été toujours libre, fût soumise à une autre (1).En Allemagne ce fut pire.L’alliance du pape avec les Normands y avait suscité une indignation violente.Le cardinal qui y avait été envoyé dut en revenir sans avoir pénétré auprès du souverain.Grands et évêques de la cour tinrent un synode et cassèrent les décrets de Nicolas II, dont le nom fut rayé du canon de la Messe.En pleine Rome le parti féodal traitait avec le pouvoir impérial, par haine de la Papauté que dominait Hildebrand.A la disparition de Nicolas II (27 juillet 1061) il députe des représentants à Henri IV pour lui rappeler qu’il est patrice et qu’il ait à choisir le futur chef de l’Eglise.Evêques et prêtres de Lombardie, mécontents des décrets de réforme, lui font parvenir une requête semblable.Conformément à ces vœux la régente Agnès ordonne la réunion d’un concile à Bâle, où le jeune roi son fils recevrait les insignes de patrice et un nouveau pape serait proclamé.Mais Hildebrand l’a prévenue, et par ses soins, le 30 septembre 1061, les cardinaux romains ont élu, sans demander l’approbation impériale, Anselme, évêque de Lucques (Alexandre II).Un mois plus tard, à Bâle, Cadalus, évêque de Parme, prélat aux mœurs déréglées, est déclaré pape sous le nom d’Honorius IL II veut rentrer à Rome.Après une lutte sanglante il en est chassé par le duc de Toscane; il échoue de même dans une seconde tentative, grâce à l’intervention des Normands.Cependant Hanno, évêque de Cologne, a pris la tutelle de Henri IV.C’est un ami des réformes romaines; grâce à lui l’Empire se met d’accord avec les conciles d’Augsbourg (1062) et de Mantoue (1063), qui ont déposé Honorius II et reconnu Alexandre II.De 1049 à 1073 Hildebrand avait gouverné l’Eglise sous le nom d’autrui; de 1073 à 1085 il la gouverne en personne.Chose étrange, il ne fut pas élu suivant les règles qu’il avait établies en 1059.Dès le lendemain de la mort d’Alexandre II le peuple réuni dans le Latran l’avait acclamé et demandé pour évêque; il fut intronisé, malgré sa résistance, à l’église de Saint-Pierre-ès-liens.Suivant Roquain il n’aurait pas demandé à Henri IV de confirmer son élection; il se 1—Petr.Dam.apud Bar onium, anno 1059, no 46. LA PAPAUTÉ ET l’eMPIRE D’OCCIDENT 103 serait contenté de l’en instruire (1).Le jeune roi, dont l’autorité était menacée par la révolte des Saxons, ne tenait pas à se brouiller avec Rome; il fit contre mauvaise fortune bon cœur.Après un semblant d’enquête il envoya l’évêque de Verceil assister en son nom au sacre de Grégoire VII.C’est la dernière fois qu’allait s’appliquer le droit de confirmation accordé aux empereurs.On a dépeint Grégoire VII comme un de ces grands ambitieux, avides de domination, que rien ne satisfait hors de la soumission de l’orbis terrarum à leurs idées et à leur bon plaisir.Certes oui, l’ancien moine de Cluny eut une ambition, l’ambition de rendre à l’Epouse du Christ sa dignité primitive et de faire remonter la Papauté au rang qui lui convenait, c’est-à-dire au premier dans la hiérarchie essentielle des choses.Il n’en existe pas de plus noble.Dans une lettre à l’abbé de Cluny, datée de janvier 1075, il a révélé lui-même les sentiments qui remplissaient son cœur: c’est une douleur profonde et une tristesse universelle à la vue de l’avilissement où se trouve réduite l’Eglise de Dieu.Deux grandes plaies, entre autres, la souillent et déshonorent, la simonie et le mariage des clercs.Partout les évêques reçoivent de la main des princes non seulement le bénéfice temporel, nécessaire à leur subsistance, mais aussi l’investiture ecclésiastique par la crosse et l’anneau; partout la loi du célibat est oublié, et les ministres des autels sont dévorés par les soucis de famille.Pour rémédier à des maux si universellement répandus Grégoire sait bien qu’il ne lui suffit pas de s’adresser au clergé, de tenir des conciles soit à Rome, soit ailleurs, de promulguer des canons, d’envoyer des légats avec pleine autorité de déposer les prélats rebelles et d’en créer de nouveaux à leur place.Pour délivrer l’esclave il importe d’affaiblir l’emprise du maître qui la tient enchaînée.Voilà pourquoi, ayant résolu d’affranchir l’Eglise, Grégoire VII devait fatalement venir en conflit avec les rois et les princes.Voilà pourquoi l’humiliation de ceux-ci était la condition indispensable de la réforme ecclésiastique.On sait la lutte mémorable qu’il engagea avec la royauté germanique, la plus dangereuse de toutes, à cause du titre impérial qu’elle 1—L’historien interprète ainsi le récit de l’annaliste Lambert.Rocquain.La théocratie.Liv.I, p.45. 104 LA NOUVELLE-FRANCE réclamait, de ses droits sur l’Italie, de son espèce de suzeraineté temporelle sur Rome et de ses privilèges relatifs à l’élection des papes.En Allemagne d’ailleurs sévissait dans une mesure particulièrement alarmante le fléau de la simonie.Grégoire, après s’être affranchi lui-même de la tutelle allemande, écrit à Henri IV, lui envoie des légats pour reprocher la tyrannie qu’il fait peser sur l’Eglise et l’appui qu’il accorde aux évêques de son royaume, qui se rébellent contre l’intervention de la Papauté dans le gouvernement de leurs églises.II lui propose la réunion d’un grand concile, qui mettra fin à tant de désordres.Henri IV ne sait que temporiser et payer le pape de vagues promesses.Mettant à profit la situation critique que fait au roi le soulèvement de la Saxe et de la Thuringe, confiant par ailleurs dans la double protection des Normands et de la grande comtesse Mathilde, Grégoire assemble un synode à Rome; il en sort armé d’un décret décisif pour la solution de la question des investitures.Ce décret, sanctionné et promulgué en février 1075, se lisait ainsi: “Si quelqu’un désormais reçoit de la main de quelque personne laïque un évêché ou une abbaye, qu’il ne soit pas considéré comme évêque, et qu’en outre la grâce de saint Pierre et l’entrée de l’église lui soient interdites.Si un empereur, un roi, un duc, un marquis, un comte, une puissance ou une personne laïque, a la présomption de donner l’investiture des évêchés ou de quelque dignité ecclésiastique, qu’il se sache frappé d’excommunication.” Malheureusement, trois mois plus tard, Henri IV remportait une éclatante victoire sur les Saxons.A la faveur de ce succès le parti pro-allemand en Italie relevait la tête.A Milan, à Rome même, le clergé mécontent des réformes grégoriennes n’aurait pas vu d’un mauvais œil l’accession au trône pontifical de Cadalus.“Fort de ces circonstances, Henri envoie en Italie le comte Eberhard de Nellen-burg négocier avec les ennemis du pape; il cherche, mais en vain, à détacher de lui les Normands; pour affirmer son droit d’investiture, il nomme un nouvel évêque à Milan; il accorde à des clercs allemands les évêchés de Spolète et de Termo, qui appartiennent à la province ecclésiastique de Rome.A ces attaques Grégoire répond, le 8 décembre: il reproche au roi de démentir par ses actes des protestations de soumission sans cesse renouvelées; il lui rappelle avec quel esprit LA PAPAUTÉ ET L'EMPIRE D’OCCIDENT 105 de conciliation il s’est prêté à toutes les négociations; mais il le somme de cesser ses relations avec ceux que le Saint-Siège a excommuniés, de respecter la liberté de l’Eglise et les décisions du synode romain du mois de février.Cependant il se déclare prêt encore à traiter (1)”.Les envoyés chargés d’une pareille missive n’étaient pas encore arrivés à la cour allemande qu’à Rome, en pleine église de Sainte-Marie Majeure, tandis qu’il célébrait les divins mystères, Grégoire était assailli par une troupe armée que commandait le baron Cencio, enlevé tout sanglant, et jeté en prison.Il avait été promptement délivré par le peuple.Toutefois, encouragé par cette explosion de haine au cœur de la cité papale, Henri IV réunit un concile à Worms, où l’on déclare Grégoire indigne du souverain pontificat.Le roi, en annonçant cette nouvelle à son ennemi, qu’il traite de faux moine, lui laisse entendre que c’est le juste châtiment des tentatives qu’il a faites pour lui enlever la couronne et la vie à lui, consacré roi, et qui, suivant la tradition des pères, ne peut être jugé que par Dieu seul et n’êtrt déposé pour aucun autre crime, sinon qu’il abandonne la foi.Il ajoute: “Frappé d’anathème, condamné par le jugement de nos évêques et par le nôtre, descends, quitte la place que tu as usurpée.Que le siège de saint Pierre soit occupé par un autre qui ne cherche point à couvrir la violence sous le manteau de la religion et qui enseigne la saine doctrine de saint Pierre.Moi, Henri, roi par la grâce de Dieu, je te dis avec tous nos évêques : descends, descends 1” A ces invectives Grégoire répond en s’armant de ses foudres spirituelles; il lance contre son insulteur royal et ses adhérents l’excommunication majeure; il le déclare déchu de la dignité royale.La terrible sentence est libellée en termes vraiment impressionnants.“Bienheureux Pierre, s’écrie Grégoire, écoute, je t’en prie, ton serviteur que tu as nourri dès l’enfance, que tu as délivré jusqu’à ce jour de la main des méchants dont ma fidélité pour toi m’a attiré la haine.Comme ton représentant j’ai reçu de Dieu le pouvoir de lier et délier dans le ciel et sur la terre.Plein de cette conviction, pour l’honneur et la défense de ton Eglise, au nom du Dieu tout-puissant, du Père, du Fils et du Saint-Esprit, par ton pouvoir et 1—Lavisse et Ramb.II pp.90, 91. 106 LA NOUVELLE-FRANCE ton autorité (1), je nie au roi Henri, qui s’est insurgé avec un orgueil inouï contre ton Église, le gouvernement de l’Allemagne et de l’Italie; je délie tous les chrétiens du serment de fidélité qu’ils lui ont prêté ou qu’ils lui prêteront; je défends que personne ne le serve comme on sert un roi.” Pour faire fi d’un tel arrêt il aurait fallu avoir pour soi les princes allemands.Or les plus puissants d’entre eux, Rodolphe de Souabe, Berthold de Carinthie, Welf de Bavière étaient de nouveau soulevés contre Henri ; ils ne voulurent rien entendre tant qu’il n’aurait pas reçu l’absolution du Pape.Suivant les instructions de celui-ci un important concile devait se tenir à Augsbourg, le 22 février 1077, sous la présidence même de Grégoire, où il serait décidé du sort du royal excommunié.Henri veut prévenir le coup à tout prix.Un des derniers jours de décembre de l’année 1076 il quitte Spire, qu’on lui a assignée comme retraite provisoire, il franchit les Alpes par le Col du Mont Cenis et arrive à Pavie.Autour de lui il a évêques et barons lombards, qui ne demandent qu’à le seconder dans sa vengeance contre Grégoire.Mais le monarque teuton ne se soucie pas d’engager une lutte armée, dont l’issue lui paraît plus qu’incertaine.C’est la réconciliation avec le Vicaire du Christ qu’il lui faut.Le pape n’est pas à Rome; il est chez la comtesse Mathilde, à Canossa.Le royal fugitif s’y rend à l’improviste.Surpris, Grégoire refuse de le recevoir.Le spectacle de ce puissant souverain arrêté sous les murs d’un château féodal, pendant trois jours, du 25 au 27 janvier, mal vêtu, les pieds dans la neige, à jeûn, attendant que l’Evêque des évêques voulût bien se laisser fléchir, est une de ces grandes scènes historiques que les siècles ne réussiront pas à effacer de la mémoire des 1—De telles paroles justifient la remarque suivante de Rocguain:" Grégoire ne doutait pas qu'un pape élu selon les lois de l’Eglise ne participât à la sainteté de l'apôtre dont il était le représentant.II se croyait en communication avec lui et inspiré par lui.II lui parle, il l’adjure, il le prend à témoin des épreuves qu’il subit pour son service.C’est en son nom qu’il punit.Il va jusqu à croire que saint Pierre le dirigea dès sa jeunesse, et il déclare qu’en entrant dans les ordres il a obéi à l’impulsion de l’apôtre, non à la sienne.Devenu pape il s’identifie de telle sorte avec le saint dont il tient la place, qu’il ne doute pas de l’effet de sa parole quand il menace les ennemis de I Eglise d’infortunes particulières que, dès cette vie, ils auront à souffrir, et, s’il est vrai aue, dans un moment d’exaltation, il n’ait pas craint de prédire la mort d’Henri IV, c’est dans cette foi à l’assistance secrète et constante de l’apôtre qu’il convient de chercher la cause de cette apparente témérité." F.Rocquain.(La Papauté au Moyen-âge). LA PAPAUTÉ ET L’EMPIRE d’OCCIDENT 107 hommes.Aux yeux de nos libres penseurs elle reste l’illustration la plus frappante du danger pour la société civile de l’esprit clérical, de cet esprit qui n’est jamais content du droit commun, qui rêve sans cesse privilèges, empiètements, suprématie, effondrement de ses rivaux.Il n’est pas un de nos hommes d’état modernes, qui ne pâlisse sous le reproche qu’il pourrait bien, lui aussi, aller quelque jour à Canossa.Canossal c’est le vocable fatidique qu’on répète aux oreilles de quiconque s’aviserait de mettre en doute la vérité du célèbre mot d’ordre: le cléricalisme, voilà l’ennemi.Canossa ce n’est pas encore le bûcher ni l’in pace de l’Inquisition; mais c’en est le prélude.Evidemment nous n’avons pas à chercher ce qu’il y a de réel dans ce spectre, inventé par besoin de polémique, pour ameuter le peuple contre l’Eglise.Mais si la vérité ici était en question, nous demanderions par qui le despote teuton fut forcé de venir à Canossa.N’y vint-il pas de lui-même et dans son propre intérêt?S’il n’avait voulu à aucun prix s’humilier devant la puissance cléricale, il n’avait qu’à rester à Spire, ou bien à la tête d’une armée qu’il lui était possible de recruter, venir assiéger la forteresse de la comtesse Mathilde, au lieu de se présenter devant son enceinte en suppliant.Dans l’un et l’autre cas, dira-t-on, il risquait d’être dépossédé pour toujours de sa couronne et de son trône.Mais était-ce la faute à Grégoire VII, si l’excommunication majeure lancée par lui produisait de si redoutables effets?Etait-ce sa faute si la religion du Crucifié avait tellement imprégné la société d’alors que, même après un siècle comme le dixième, aucun monarque ne pouvait garder quelque ombre d’autorité sans se plier à ses lois et aux ordres de son chef?La faute n’en était-elle pas exclusivement à cet humble Nazarethain qui, s’avisant d’envoyer quelques anciens bateliers prêcher sa doctrine, leur avait dit: Aile/, enseignez toutes les nations.Quiconque vous écoute m’écoute.Celui qui croira sera sauvé, celui qui rejusera de croire sera condamné?Voilà les paroles qui, à mille ans de distance, accablaient Henri IV le germanique, l’amenaient à Canossa, et l’y retenaient, trois jours durant, hors de l’enceinte d’un château-fort, les pieds glacés, souffrant de la faim, mais encore davantage de se voir refuser la bénédiction et le pardon qu’il était venu implorer au prix de tant d’humiliations et de fatigues.Maintenant, que la célèbre pénitence de Canossa fût une magni- 108 LA NOUVELLE-FRANCE fique revanche de la Papauté sur les pouvoirs temporels qui l’avaient si longtemps tenue en esclavage, nous ne le nions pas; qu’elle répondit aux principes, qui orientaient l’action de Grégoire VII, nous ne le nions pas davantage.Oui, l’ancien moine clunisien réclamait pour le Vicaire de Jésus et le successeur de Pierre le droit de déposer les empereurs impies, tout comme les évêques prévaricateurs; oui, encore mieux que Léon III, il était convaincu que l’empire idéal, figuré par l’Empire romain, était la sainte Église catholique, dont il était le chef: oui, son rêve était d’unifier le monde chrétien sous sa houlette et de garder la haute main sur royaumes, duchés, empires, aussi bien que sur paroisses, diocèses, archevêchés, patriarcats (1).II dut avoir une satisfaction intense, en cette fin de janvier de l’année 1077, lorsqu’il se vit, lui, le représentant de l’apôtre Pierre, debout sur cette hauteur montagneuse de l’Italie septentrionale, dans toute sa majesté de roi et de pontife, ayant à ses pieds le maître le plus puissant de la terre, humblement prosterné dans la neige, tremblant sous l’effet de la foudre qui était allée ébranler son trône et le menacer personnellement de l’éternelle malédiction de Dieu; puis, derrière le malheureux excommunié, les princes, les évêques, les peuples, pris de la même terreur, attendant anxieusement que l’arrêt final de pardon ou de déchéance sortît des lèvres pontificales, prêts à l’exécuter jusqu’à la dernière syllabe, quelque inexorable qu’il dût être.Non, Grégoire n’aurait pu imaginer un tableau plus symbolique de l’organisation de notre petit univers, telle qu’il la concevait.M.Tamisier, S.J.(A suivre) 1—Sous la loi nouvelle il n’a jamais existé de théocratie au sens de l’Ancien Testament; il n’existe qu’une théocratie spirituelle, dont le pape est le chef visible et dont Rome est la capitale.Les véritables sujets du pape ce sont les âmes immortelles; c’est sur elles que s’exerce sa juridiction directe; mais parceque les âmes sont empêtrées dans la matière, parceque ces composés d’esprit et de matière, que sont les hommes, se trouvent englobés dans les sociétés et qu’à ces sociétés il faut nécessairement pour armature des dirigeants, des fonctionnaires, des lois.etc., le pape a une juridiction indirecte sur tout l’organisme social des puissances temporelles.Un légiste minutieux pourrait sans doute arriver à démontrer que les papes ont parfois empiété sur les droits de l’autorité civile; mais ces empiètements, s’ils ont existé, n'ont eu aucun inconvénient ni pour l’Etat, ni pour les sujets; tandis que les empiètements de l’autorité civile dans le domaine spirituel ont toujours été désastreux; ils ont toujours amené la submersion de l’esprit chrétien par l’esprit mondain et naturaliste. 109 PAULINA PAULINA apostoliques (Suite).ROMAN DES TEMPS XXXII Mirabiles ELATIONES maris ! Mirabilis in altis Dominus ! (Ps.92) En ce temps-là, les naufrages étaient fréquents sur la mer Tyr-rhénéenne.Les voyages étaient nombreux, et les navires à voiles et à rames, les seuls connus alors, étaient trop faibles pour résister aux tempêtes de la mer.Deux fois déjà, l’apôtre avait failli périr dans les flots, et il se demandait s’il ne serait pas exposé à un troisième naufrage dans la traversée qu’il allait faire de Césarée à Rome.Le centurion Julius de la cohorte d’Auguste, chargé de la conduite de Paul, le fit embarquer sur un navire d’Adramytte, qui n’allait pas en Italie, mais qui, dans ses escales à différents ports de la côte d’Asie, rencontrerait probablement quelque vaisseau en route pour l’Italie.Ces pré-du centurion étaient bien fondées, et il trouva à Myre, en visions Lycie, un vaisseau d’Alexandrie qui faisait voile pour Néapolis.Il s’y embarqua avec son prisonnier.Les premiers jours de la navigation furent d’un calme et d’une lenteur qui désespéraient les mariniers.Parfois pendant la nuit tout s’endormait dans un silence de temple abandonné.La mer était douce comme un parvis d’onyx et nul souffle de vent n’en ridait la surface.Les voiles alanguies et immobiles pendaient le long des mâts, et les rameurs assis sur leurs bancs dormaient la tête appuyée sur leurs bras croisés au-dessus des rames immobiles.Sur le pont attiédi, après le coucher du soleil, les passagers gisaient, sommeillant ou rêvant.Seul Paul veillait les yeux fixes sur les étoiles, qui luisaient comme des clous d’argent dans l’immense tente violette du ciel. 110 LA NOUVELLE-FRANCE “Quel beau temple!” disait-il aux voyageurs lassés, “et qu’il est grand le Dieu qui l’a bâti!” Et il leur racontait des épisodes de ses missions, et des villes qu’il avait converties à Jésus-Christ.De temps en temps, des souffles intérieurs soulevaient de grandes vagues douces qui berçaient le navire comme une mère berce son enfant.“Plus que les vagues puissantes de la mer,” disait Paul avec le poète-roi, “Jéhova est magnifique dans les hauteurs célestes.” Mais une nuit, un fort vent violent s’éleva du nord, et après plusieurs jours de navigation difficile, ils abordèrent en Crête à un endroit nommé Bons-Ports.Paul conseilla d’y passer l’hiver; car la mauvaise saison était venue et la navigation devenait périlleuse.II n’y avait guère d’espo.r d’arriver en Italie.Mais le maître du navire et le pilote ne furent pas de cet avis, et ils reprirent la mer.La tempête se déchaîna bientôt, selon le pronostic de Paul, et le bateau fut ballotté, secoué, emporté dans toutes les directions.“ Le vieil Eole est fâché, disaient les mar:ns, et il a déchaîné contre nous ses terribles enfants, les Aquilons et les Autans.” II fallut abattre les voiles, hâler les rames à bord et se laisser entraîner à la dérive.Le centurion, qui lisait Y Enéide, s’approcha de Paul et lui dit: “Nous entrons dans les parages où les malheureux Troyens furent décimés par la plus terrible des tempêtes.Virgile en fait une description très poétique et trop vraie, et je crains que nous n’en fassions l’expérience.Le poète nous montre que Neptune s’aperçut trop tard que son royaume était profondément troublé; et quand il intervint pour calmer la mer, une grande partie des compagnons d’Enée étaient ensevelis dans les flots.“Certes, le vieux dieu du trident aurait dû être plus vigilant.II est vrai qu’à cette saison de l’année, il est très occupé sur toutes les mers du monde.—Je vois, dit Paul, que vous ne croyez plus à cette fabuleuse divinité de la mer.—Oh! non, dit le centurion.—Le Dieu que je prêche, reprit Paul, est plus puissant.—Il faudra nous le montrer si la tempête augmente.—Je le prierai certainement pour tous,” dit Paul.Bientôt la tourmente grandit encore, plus rageuse et plus profonde. Ill PAULINA C’était une lutte de souffles et de vagues, et la mer si belle dans les calmes ondulations des jours précédents était devenue un horrible chaos.Un invisible fossoyeur y creusait d’innombrables tombes.Le faible navire, ballotté sans pitié, obéissait à toutes les forces contraires de l’ouragan, dans les obscures profondeurs de la nuit.Pour alléger le navire on dut sacrifier la cargaison, mais ce ne fut pas assez ; on coupa les mâts et les agrès qu’on jeta à la mer.“Voyez, disait Paul aux marins, à quel point nous sommes les jouets de la nature, et comme elle aurait bientôt fait de nous anéantir si la main de Dieu ne nous soutenait pas contre elles.” Mais sa parole se perdait dans les mugissements de l’Aquilon.La mer se dérobait sous la faible carène et la voûte céleste, devenue lugubre, s’abaissait comme un plafond qui s’effondre.Tout s’effondrait aussi dans les cœurs des passagers; pas une étoile à l’horizon, pas une lueur, pas un reflet; des éclairs fendaient les nues, si effrayants qu’on fermait les yeux pour ne pas les voir, et des roulements de tonnerre jetaient l’épouvante jusqu’au fond des âmes.Pour empêcher la carène de s’ouvrir on l’avait encerclée avec des câbles.Personne ne parlait plus, la terreur était générale.Sans force ni courage, muets de stupeur, plus désemparés que le vaisseau lui-même, écrasés sous la force et la cruauté des éléments, les passagers gisaient sur le pont comme des machines brisées.Il y avait treize jours que la tempête durait, et la mort paraissait inévitable.Quand le quatorzième jour commença plusieurs passagers qui croyaient encore à Neptune le suppliaient en vain de calmer la tempête.Heureusement, Paul avait à son service une force nouvelle, encore inconnue, et qui pouvait maîtriser à la fois et les flots de la mer et les âmes.Au milieu de tous ces malheureux dont la perte était imminente, Paul se leva soudain et leur dit: “Ecoutez-moi, et prenez courage.Aucun de vous ne périra.Cette nuit même, un ange du Dieu à qui j’appartiens et que je sers m’est apparu et m’a dit: Dieu t’a donné tous ceux qui naviguent avec toi; nous allons échouer sur une île, et nous serons tous sauvés.” Tous ces désespérés le crurent, et firent tout ce qu’il leur demanda.II prit le commandement du navire.II dénonça aux officiers le projet que quelques matelots avaient formé de mettre la chaloupe à l’eau pour s’enfuir et il l’a fit jeter à la mer.Puis, il dit à tous: 112 LA NOUVELLE-FRANCE “Je vous le répète, aucun de vous ne périra; mais il ne faut pas vous faire mourir de faim, il faut manger; et il se mit à manger lui-même.” Malgré toute l’horreur de la situation, tous reprirent courage et mangèrent avec l’apôtre.Quand le jour se leva, une petite île était devant eux à l’horizon.Emporté par le vent, le navire alla s’enliser dans un banc de sable, où la vague commença à le démolir.Il y avait deux cent soixante-seize passagers à bord.Les uns à la nage, les autres sur des épaves, tous arrivèrent sains et saufs au rivage.L’île se nommait Mélita (Malte) et les naufragés y furent très bien traités par les insulaires.Ils y passèrent l’hiver.La mission que Paul allait remplir à Rome il l’a commença donc à Malte.Souvent il allait, en compagnie du centurion ou de quelque soldat de sa suite, faire de longues courses dans les montagnes où sur les promontoires de I’île, dans les petits villages de pêcheurs disséminés sur la côte, et comme le souvenir de Jésus était toujours présent à son esprit, il en parlait sans cesse.II racontait les merveilles de sa vie à ces populations payennes et il leur apprenait à connaître le vrai Dieu.Le gouverneur de la ville se nommait Publius et son père était gravement malade.Paul entra chez lui, lui imposa les mains et le guérit.Un grand nombre d’autres malades lui furent alors nés, et il guérissait à la fois les corps et les âmes.ame- XXXIII DE MÉDITA À ROME Dès cette époque lointaine, comme dans les temps modernes, les vaisseaux en bois portaient à leur avant, sous le beaupré sculpture plus ou moins artistique représentant un personnage historique ou religieux, humain ou divin, qui les désignait et leur conférait un nom , une • Celui que le centurion trouva à Mélita portait l’enseigne de Castor et Pollux dont les images étaient aussi gravées sur les monnaies romaines.Il venait d’Alexandrie et il avait passé 1 hiver à Mélita.Après de courtes escales à Syracuse et à Rhegium, 113 PAULINA il vint jeter l’ancre dans le port dePutéoli, (aujourd’hui Pozzuoli, ou Pouzzoies).Paul fut bien étonné d’y trouver des chrétiens, qui à force d’instances le retinrent pendant sept jours avec ses compagnons de voyage.Qui avait déjà converti cette population?L’histoire n’en raconte rien d’authentique.Mais selon la tradition, ce serait saint Pierre, qui aurait abordé au même endroit en venant à Rome vers l’an 42, après qu’il eût échappé à la persécution d’Hérode-Agrippa.Que de récits intéressants dut faire à ces premiers chrétiens le grand apôtre des nations, pendant les sept jours qu’il passa avec eux! Et quelle joie ils eurent d’apprendre avec quelle rapidité se répandait dans le monde civilisé la connaissance du nouveau culte! Lorsque Paul prit congé de ses nouveaux amis, ses prédications s’étaient propagées dans la grande ville de Néapolis, et le nombre des néophytes avait décuplé.Le centurion connaissait très bien le chemin à suivre pour aller de Pozzuoli à Rome, et c’est à Capua que les voyageurs allèrent rejoindre la Via Appia.Deux jours après ils avaient atteint Terra-cine à 70 milles de Rome.Le troisième jour ils traversèrent les marais Pontius dans un long bateau plat remorqué par une mule; et vers le soir ils abordèrent au forum d’Appius, formé d’un marché, d’une hôtellerie et de quelques maisons.Ils y passèrent la nuit.Une agréable surprise les y attendait.La plupart de ceux que Paul avait salués nommément dans son épître aux Romains étaient venus l’y rencontrer.Paul les embrassa tous comme ses enfants; il s’assit avec eux à la table qu’ils avaient préparée pour le recevoir, et il leur raconta toutes les péripéties de son voyage, et toutes les merveilles de la propagation évangélique.Le lendemain matin les voyageurs reprirent leur route en suivant toujours la Via Appia.Le centurion à cheval marchait en tête avec quelques légionnaires et les autres soldats fermaient la marche.Quarante milles les séparaient encore de Rome.II faisait une belle journée de la fin de mars, et sur les bords de la route les violettes s’épanouissaient dans l’herbe verte.Tous semblaient heureux, et cheminaient par groupes, causant en marchant.Les Juifs venus de Rome interrogeaient tantôt Paul de Tarse, tantôt 114 LA NOUVELLE-FRANCE Luc, ou les légionnaires, et chacun racontait les péripéties de leur aventureux voyage.“Oh! disaient les légionnaires, nous avons failli périr bien des fois, et si nous ne sommes pas tous au fond de la mer, c’est bien parce que cet homme extraordinaire nous a sauvés.” Chacun faisait son récit de quelque incident du voyage.Aux Trois-Tavernes les voyageurs firent une nouvelle station; et ils y trouvèrent un nouveau groupe de chrétiens, venus de Rome au devant de Paul.Bientôt ils entrèrent dans cette partie de la voie qui est bordée de tombeaux.Les monuments funéraires, les pyramides de marbre, les tours, les rotondes et surtout les inscriptions les arrêtèrent souvent, et ralentirent leur marche.Non loin des tumuli des Horaces et des Curiaces, sur les dalles de marbre d’un tombeau qui n’avait pas encore vieilli, ils lurent les noms de deux femmes restées célèbres à Rome, Terentia, épouse de Cicéron, et Tullia, sa fille.Arrivés au mausolée de Cæcilia Metella, ils firent halte.Paul monta sur le parapet supérieur de la tour à créneaux et il eut alors sous les yeux pour la première fois le magnifique panorama de la ville des Césars.“La nature fait de belles choses, dit-il au centurion, mais les hommes aussi en font de très belles”; et il se laissa gagner par l’admiration.“Et pourquoi le génie de l’homme, façonné selon l’idéal divin, ne ferait-il pas des œuvres admirables?” Paul regarda longtemps.Que d’édifices majestueux couronnaient les sept collines et formaient par leur réunion des montagnes d’architecture grecque et romaine! Quels portiques! Quelles colonnades superposées! Que de palais, que d’arcs de triomphe! Que de théâtres et de thermes! Paul se faisait nommer les monuments les plus élevés, qu’il indiquait de la main; mais il contempla surtout celui qui dominait tous les autres et qui était le temple de Jupiter au sommet du Capitole.Son dôme de marbre et d’or qui scintillait aux feux du soleil, lui rappela la coupole du Saint des Saints du temple de Jérusalem.Tout à coup, Paul inclina la tête sur sa poitrine et se prit à pleurer.Luc s’approcha et lui dit: “Paul, pourquoi pleurez-vous?” Paul répondit: “Regarde ce temple splendide qui domine Rome.C est le polythéisme fait monument, et l’autre merveille que nous 115 PAULINA avons quittée pour toujours peut-être, c’est le Judaïsme pétrifié dans le temple de Jérusalem.Tous deux paraissent également indestructibles.Et cependant, de l’un comme de l’autre il ne restera pas pierre sur pierre.“Les derniers jours de Jérusalem approchent, et tous les crimes qu’elle a commis et qu’elle n’a pas voulu laver dans les larmes du repentir, elle les expiera dans le sang et dans le feu.“Le jour de la terrible expiation est presqu’arrivé pour elle.Or il en sera de même du temple Capitolin quand Rome aura, comme Jérusalem, tué Jésus de Nazareth dans ses apôtres et dans ses saints.De même que les soldats de Rome auront rasé Jérusalem, les Barbares du Nord viendront et détruiront la Rome païenne!.” Quand Paul sortit du tombeau de Cæcilia Metella, les voyageurs reprirent leur marche, et bientôt ils passèrent devant le tombeau des Scipions et sous la porte Capena.O Romains, qui vous abandonniez tout récemment à des joies délirantes, quand vous receviez dans vos murs le monstre à face humaine que l’histoire a nommé Caligula! ô vous, qui avez alors immolé plus de cent soixante mille victimes en actions de grâces pour cet inappréciable présent des dieux! ô Romains, quel accueil allez-vous donc faire à cet homme qui vous apporte la vérité et la liberté?Est-il donc vrai que vous allez le loger en prison?Quel aurait été votre étonnement quand vous l’avez rencontré aux portes du grand cirque, si quelqu’un vous avait dit: “C’est le plus grand des citoyens romains qui fait son entrée dans la capitale du monde civilisé.Humble et pauvre d’apparence, il y arrive comme le plus vulgaire des voyageurs, pâle, fatigué du voyage et de la mei.Qu’y vient-il faire?Du commerce?Le trafic des produits d’Orient ?Cherche-t-il des richesses ou des plaisirs ?Oh! des plaisirs, cette grande ville en est remplie.Elle est la grande prostituée vers laquelle accourent toutes les nations de la terre.Y possède-t-il des relations ?Appartient-il à quelque grande famille ?Possède-t-il plusieurs millions de sesterces pour acheter quelque charge publique, et arriver à quelque proconsulat dans les provinces lointaines de l’immense empire?Non, ni les richesses, ni les honneurs, ni les plaisirs ne l’attirent.Dormez en paix, ambitieux et courtisans, assoiffés de popularité, et poursuivez vos rêves de grandeur et de gloire. 116 LA NOUVELLE-FRANCK Il ne vous fera pas concurrence celui qui entre à pied, couvert de sueur et de poussière, dans cette Voie Triomphale, qu’ont parcourue avant lui, avec toute la pompe et la majesté des dieux, les grands hommes de guerre, les conquérants et les Césars.Non, rien ne le tente de ce qui attire et absorbe toutes vos facultés.Et cependant, son ambition est plus haute que la vôtre, car elle domine même votre intelligence.Déjà il a parcouru une grande partie du vaste empire romain, et partout il a laissé des traces de son passage.Partout, il a fait des conquêtes que vous ne soupçonnez pas, car ce sont des millions d’âmes qu’il a conquises à la foi de Jésus-Christ.Vous ne connaissez en ce monde que les forces matérielles.Lui connaît la force morale, et il la possède; et il la met au service de Jésus de Nazareth.Et avec cette force que vous ignorez, il renversera tout : autels des dieux et trônes des Césars, institutions séculaires et décrets du sénat, puissance militaire, culte des faux dieux, temples et palais.Tout croulera au souffle de l’esprit nouveau que cet homme apporte, et tout sera renouvelé et rajeuni.Ce sera sa Rome, à lui, qui deviendra la Ville Eternelle.Mais en attendant que les jours de ce grand triomphe se lèvent sur le monde, Paul n’est qu’un pauvre prisonnier; et c’est au Caslrum Prætorianum que le centurion le fait conduire.Il semble tout d’abord que Paul commit une erreur en faisant cet appel à César; car il aurait pu être relâché par Festus, comme l’a déclaré le roi Agrippa.Mais, au contraire, sans qu’il ait songé peut-être à se montrer habile, son appel avait été un acte de grande habileté.Car s’il avait été relâché les Juifs auraient sûrement exécuté le complot qu’ils avaient formé de le faire mourir.En allant devant César non seulement il échappaot à leurs atteintes, mais il allait à Rome, qu’il se proposait de visiter depuis quelques années; et il y était transporté aux frais de l’Etat.Une fois devant le tribunal de César, Paul n’avait plus qu'à attendre que ses accusateurs de Judée et leurs témoins se présentassent à Rome, pour soutenir leurs accusations.Cette attente se prolongea deux ans; et dans l’intervalle, Paul ne fut soumis qu’à une demi-captivité.Cette liberté relative lui permettait de remplir sa mission, et d’opérer de nombreuses conversions.11 eut d’abord des relations avec les Juifs du Ghetto; mais il n’oublia pas que sa mission spéciale était de convertir les Gentils. 117 PAULINA Cette œuvre était déjà commencée, et l’Eglise Romaine était fondée, puisqu’il avait écrit son épître aux Romains trois ans auparavant, alors qu’il était encore à Corinthe.En terminant cette épître, il énumérait les personnes qu’il connaissait déjà, et auxquelles il envoyait des salutations.Suivant la ligne de conduite qu’il s’était tracée, Paul commença par faire connaître sa mission aux Juifs.Dans une réunion convoquée par lui-même il leur déclara qu’il n’avait jamais combattu ni les Juifs qui étaient ses frères, ni leurs institutions.Ses frères de Judée l’en avaient accusé, mais à tort; sa croyance dans l’avènement accompli du Messie avait été la seule cause de son arrestation.Les Juifs répondirent sans se compromettre, et demandèrent une autre réunion plus nombreuse.Cette seconde assemblée eut lieu quelques jours après.Elle dura tout un jour et fut très orageuse.Pendant des heures, Paul exposa sa doctrine, c’est-à-dire la doctrine du Christ.Pendant des heures il discuta très fortement avec ses nombreux contradicteurs.A la fin, il s’indigna, comme son Maître dans ses dernières prédications au temple de Jérusalem, et il les flagella avec une éloquence véhémente.11 leur appliqua les reproches du prophète Isaïe, “qu’ils ne voyaient pas et qu’ils n’entendaient pas, parce qu’ils ne voulaient ni voir ni entendre.” Et il leur annonça que le salut qui leur était offert, et dont ils ne voulaient pas, serait désormais porté aux Gentils, et reçu et accepté par eux.Un petit nombre s’attachèrent à lui, mais le plus grand nombre repoussèrent son enseignement.Dès lors, Paul se retourna tout à fait vers les Gentils, suivant la mission qu’il avait reçue.XXXIV CIVIS ROMANDS SUM Plusieurs fois, dans ses courses à travers le monde, Paul avait dû prononcer ces paroles pour se protéger contre les Juifs.Etrange situation nationale; Paul, qui était Juif, était partout poursuivi, 118 LA NOUVELLE-FRANCE persécuté, menacé de mort par ses compatriotes.Mais alors il invoquait son titre de citoyen romain, et ce titre seul faisait trembler ses ennemis.A Philippes, nous avons vu les magistrats s’humilier devant lui, et venir eux-mêmes lui ouvrir les portes de la prison dès qu’ils apprirent qu’il était citoyen romain.A Jérusalem, le tribun Lysias avait donné l’ordre de le flageller; mais il avait révoqué cet ordre, dès que Paul lui eut dit: vous est pas permis de flageller un citoyen romain qui n’a été condamné par aucun tribunal.” Et maintenant, Paul était dans Rome, la capitale du monde civilisé, la grande ville qu’il pouvait appeler sa ville, puisqu’il y avait le droit de cité.Il n’y était pas renfermé dans les murs d’une prison, comme à Philippes et à Jérusalem, et la garde du soldat prétorien lui laissait assez de liberté pour y habiter une maison louée par lui-même.Quel fut alors son genre de vie?A quelles œuvres consacra-t-il ses journées?L’histoire, hélas! n’en dit presque rien; et saint Luc se contente d’écrire les lignes suivantes: “Paul demeura deux ans entiers dans une maison qu’il avait louée.Il recevait tous ceux qui venaient le visiter, prêchant le royaume de Dieu, et enseignant ce qui regarde le Seigneur Jésus-Christ, en toute liberté et sans empêchement.” Dans quel quartier de la grande ville vécut-il ?Plusieurs écrivains sont d’opinion qu’il aurait habité une maison au coin des rues qu’on nomme aujourd’hui St-Barthélémi dei Vaccinari et Strengari, dans le Ghetto.Mais cela parait fort douteux; les Juifs avaient très mal reçu ses premières prédications, et Paul leur reprochant sévèrement la dureté de leur cœur s’était tourné vers les Gentils auxquels il était spécialement envoyé.Il n’y avait donc aucune attraction pour lui dans le quartier des Juifs, qui était d’ailleurs trop éloigné du Camp Prétorien, sous la garde duquel il était placé.La tradition catholique à Rome a toujours cru qu’il habita ce qui est aujourd’hui la crypte de l’église de Santa Maria in Via Lata (Sainte-Marie du Corso).C’était encore un peu loin du Camp Prétorien, mais c’était bien au centre de la partie la plus populeuse de la ville, l’endroit où circulait la foule, et où Paul pouvait entrer “II ne 119 PAULINA le plus facilement en relation avec les Romains de toutes les classes.Il parait donc raisonnable d’accepter cette tradition.Les chrétiens étaient déjà nombreux à Rome.Qui donc y avait fondé l’Eglise de Jésus-Christ?De nombreux témoignages ont établi la tradition constante que ce fut Pierre, qui vint à Rome, pendant que Paul évangélisait une partie de l’Asie Mineure.Mais Pierre s’était dévoué plus spécialement aux circoncis tandis que Paul était l’apôtre des incirconcis.En terminant son épître aux Romains, Paul avait dit: “Saluez Prisca (ou Priscilla) et Aquila; et saluez aussi l’Eglise qui est dans leur maison.Saluez ceux de la maison d’Aristobule.Saluez ceux de la maison de Narcisse qui sont dans le Seigneur.Saluez Asyn-crite etc., etc., et les frères qui sont avec eux.Saluez Philologue etc., etc., et tous les saints qui sont avec eux.Toutes les Eglises du Christ vous saluent.” Dans toutes ces salutations Paul désignait évidemment autant de groupes chrétiens dont les maisons contenaient des chapelles, où étaient érigées en églises.Et il y en avait d’autres.Il y avait celle de Clément, dont on a retrouvé l’oratoire sous la crypte de l’église de saint Clément à Rome.II y avait la maison du sénateur Pudens, où saint Pierre résida, célébra les saints mystères, et consacra Lin et Clet, qui furent ses successeurs.Il y en avait d’autres encore, dont l’histoire ne nous a pas fait connaître les noms, et qui n’étaient pas connues du public romain.Car le grand nombre des chrétiens dans la ville des Césars ne fut connu qu’au jour où la persécution commença, sous Néron, alors que Tacite annonce qu’il y en avait une grande multitude, ingens multitudo.Dès que Paul eut pris son logement dans la Via Lata, il n’est pas douteux qu’il en transforma une grande partie en église, qu’il y célébra les saints mystères, et qu’il en fit le lieu principal de ses prédications.Bien souvent, sans doute, il alla prêcher aussi dans l’église érigée par Priscilla et Aquila dans leur maison du mont Aven-tin, dont il reste encore des vestiges; et dans celle du sénateur Pudens, qui s’élevait à l’endroit où l’église de sainte Pudentienne attire aujourd’hui tous les pèlerins de Rome.C’est là que Pierre avait prêché avant lui, et opéré de nombreuses conversions.L’édit de Claude contre les Juifs l’avait contraint à quitter Rome et à retourner en Orient. 120 LA NOUVELLE-FRANCE Mais Paul se rappelait les prédictions de Jésus de Nazareth, et il avait le pressentiment qu’un jour Pierre se retrouverait à Rome avec lui, et que tous les deux ils verseraient leur sang comme leur Maître, pour cimenter les murs de l’Eglise bâtie sur Pierre.Le champ d’action qui venait de s’ouvrir devant lui était immense.Rome était le centre de ce vaste monde des Gentils qu’il avait la mission d’évangéliser.Rome était la grande voie ouverte à toutes les nations de la terre; mais il n’oubliait pas les nombreuses églises qu’il avait déjà fondées chez les peuples d’Orient.Il restait en communication constante avec elles, et ne pouvant plus leur parler de vive voix, il leur écrivait.C’est de Rome que sont datées ses admirables lettres aux Ephésiens, aux Philippiens, aux Hébreux, aux Colossiens, à Philémon, à Tite de Crête.C’est à Rome qu’il projetait d’aller visiter les Gaules et l’Espagne, dès qu’il aurait recouvré la liberté.Sa maison était sans doute très fréquentée, et il avait auprès de lui pour l’assister dans le saint ministère Luc, le médecin bien-aimé auquel il faisait écrire les Actes des Apôtres, Timothée qui écrivit avec lui Yépitre aux Philippiens, Tychique, qui fut le porteur des épîtres aux Ephésiens et aux Colossiens, Dimas qui l’abandonna plus tard, Tite qui alla en Dalmatie et en Crête, Crescent, qui fut envoyé en Galatie, et d’autres encore.II avait en outre des relations très utiles dans le monde, parmi ceux qu’il convertissait à la foi.Sa lettre aux Philippiens se termine ainsi: “Les frères qui sont avec moi vous saluent.Tous les saints vous saluent, et principalement ceux de la maison de César.” Cette salutation spéciale des chrétiens de la maison de César a son importance.Paul ne les nomme pas, par prudence, et pour ne pas les exposer aux délations.Mais il sait bien que les chrétiens d’Orient seront heureux d’apprendre que le christianisme a pénétré jusqu’à l’intérieur du palais des Césars, et s’y développe sous la direction de l’apôtre.De la Via Lata Paul pouvait se rendre au mont Palatin en quelques minutes de marche; et non seulement il y rencontrait des amis dévoués; mais il y visitait fréquemment les officiers du prétoire pour demander qu’on lui fît son procès, et pour les informer qu’il se tenait toujours à la disposition de la garde prétorienne logée au palais même.Le Camp Prétorien, composé de plusieurs cohortes de troupes choi- 121 PAULINA sies, était situé au nord-est de Rome, entre la Via Nomentana et les Thermes de Dioclétien.C’était ce corps de troupes qui nommait généralement les empereurs, et l’une de ces cohortes formait la garde impériale et habitait le palais.Les visites fréquentes de Paul au Prétoire, et au Camp Prétorien, ses relatioms avec les officiers, surtout avec ceux de la garde, logés au palais, ses prédications au nombreux chrétiens dissémines un peu partout, l’avaient fait connaître dans toutes les classes de la société romaine.On savait qu’il était Juif, mais que les Juifs le persécutaient, ce qui lui assurait la sympathie des Romains.Car les Juifs étaient considérés comme des ennemis plus ou moins déguisés de Rome.On savait qu’il était venu de Jérusalem pour y subir un procès, en appel devant le tribunal de César; mais on savait aussi qu’il n’était accusé d’aucun crime, et que c’était seulement à cause de ses opinions religieuses que ses compatriotes le persécutaient.On le disait savant, éloquent, versé dans les lettres hébraïques, grecques et latines; et l’on affirmait qu’il avait converti à la religion qu’il professait un grand nombre de villes de la Palestine, de I’Asie-Mineure, de la Macédoine et de la Grèce.On racontait enfin qu’il accomplissait des prodiges bien plus grands que ceux de Simon le Magicien, surnommé la Grande Vertu de Dieu.Parmi ceux que Paul convertit dans le palais impérial le Martyrologe mentionne Torpès, grand officier de l’empereur, et son échanson Evellius.Comment Sénèque qui connut certainement le grand apôtre et qui l’entendit sans doute parler de Jésus-Christ ne fut-il pas converti?Nous ne le savons pas.Mais nous savons très bien quels sont les obstacles qui empêchent ordinairement la conversion des savants et des hommes de lettres.Tantôt c’est l’orgueil, et tantôt ce sont les amours illégitimes.Et puis, Néron, l’élève de Sénèque et Burrhus, ce monstre qu’ils avaient eux-mêmes formé ne leur laissa ni la liberté, ni le temps nécessaires pour embrasser la vie chrétienne.Burrhus fut empoisonné en 64, par ordre de l’empereur; et Sénèque s’empoisonna lui-même sur un ordre semblable.Gallion, son frère, proconsul à Corinthe, se perça lui-même de son épée quand il fut disgracié.Et pendant que ces hommes disparaissaient dans l’ombre d’une 122 LA NOUVELLE-FRANCE mort sans gloire, Paul continuait sa mission dans la calme sérénité d’une foi inébranlable, et dans la douce satisfaction du devoir accompli.Il voyait les âmes venir à lui de toutes les directions et de toutes les contrées, poussées par l’Esprit, et trouvant dans les œuvres de la foi chrétienne la paix de la conscience et l’espérance d’un bonheur sans fin dans un monde meilleur.Pour lui-même, il ne cherchait ni les honneurs ni la gloire; et cependant le jour venait où tous ces grands hommes, qu’il coudoyait sur son chemin si modeste et si laborieux, seraient oubliés, pendant que des milliers de voix chanteraient sa gloire dans le monde entier.XXXV LE PROCÈS DE SAINT PAUL Au printemps de l’an 63, il y avait près de deux ans que saint Paul était soumis à la détention plus ou moins gênante d’un prévenu, suivant la loi romaine.Comme on l’a vu, il jouissait d’une liberté plus ou moins large; mais il ne pouvait pas sortir de Rome, et cela nuisait à son prestige d’être sous le coup d’accusations dont le public ignorait la nature.Plusieurs fois il avait demandé au préteur qu’on lui fît son procès; mais l’affaire référée à un Conseil de Justice était toujours ajournée, à la demande même des accusateurs de Jérusalem, qui, satisfaits d’être débarrassés de l’apôtre, ne demandaient pas mieux que de prolonger la litispendance.Elle aurait pu durer longtemps encore, si un autre procès d’un personnage éminent n’était pas venu se joindre au sien d’une façon qui lui parut providentielle.Un jour, il vit entrer dans sa maison le proconsul de Chypre, Sergius Paulus, l’un de ses premiers disciples, et son ami le plus dévoué.Us se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et s’embrassèrent avec effusion.“O Sergius Paulus, quelle est ma joie de vous revoir! Mais qu’est-ce qui vous amène à Rome?—A peu près les mêmes raisons qui vous y ont amené vous-même.—Vous êtes dénoncé et accusé par les Juifs? 123 PAULINA —Oui; et je viens me défendre.Vous vous souvenez de votre mission dans l’île de Chypre, et comment vous m’avez converti à la foi chrétienne.Non seulement, je n’en ai jamais fait un secret, mais j’ai affirmé publiquement ma foi, et je l’ai même prêchée dans des assemblées publiques.Les Juifs cypriotes m’ont alors dénoncé à Rome, et m’ont accusé d’appartenir à une secte ennemie de l’espèce humaine, fondée par un nommé Jésus, et propagée par ses disciples dont le plus dangereux est Paul de Tarse.—Ah ! seigneur proconsul, c’est bien cela.Et le vrai coupable c’est moi.—Pendant quelques années les accusations portées contre moi ne sont pas sorties du domaine des controverses religieuses, et les autorités judiciaires de Rome n’en ont pas été émues.De simples lettres écrites au Préteur et au Sénat par moi-même ont suffi à me disculper.“Mais alors les prêtres juifs, auxquels des membres du Sanhédrin de Jérusalem sont venus se joindre, ont eu recours aux grands moyens qu’ils ont employés contre Jésus lui-même et contre tous ses disciples : ils m’ont accusé de haute trahison.Je suis un ennemi de Rome! —Ah ! oui, c’est là le grand moyen.C’est avec ce mensonge qu’ils ont effrayé Pilatus, et qu’ils ont triomphé de ses résistances.Et c’est la même accusation qu’ils ont portée contre moi dans toutes mes missions pour m’aliéner les autorités romaines, qui m’ont généralement rendu meilleure justice.“ Mais, dites-moi, Chryséis et Paulina sont-elles avec vous?—Oui.—Et sont-elles restées fidèles?—Elles sont fermes dans la foi.—Dieu soit béni! Et votre procès sera-t-il bientôt fait?-—Je l’espère.Le Préteur m’a promis de faire prompte justice, et mon ami Pline, qui s’est chargé de me défendre, va presser la procédure.—Vous êtes bien heureux.II y a près de deux ans que je suis en instance auprès du Préteur, sans pouvoir réussir à me faire entendre.—Aucun avocat ne s’occupe de votre affaire ?—Oh! non.Qui voulez-vous qui s’intéresse à moi ? 124 LA NOUVELLE-FRANCE —Mais, mon cher Paul, c’est moi qui vais m’intéresser à votre cause, et c’est Pline qui va la défendre.Nos causes sont identiques.Pline les fera fixer au même jour.Les mêmes témoins pourront être entendus, et le même jugement devra être rendu dans l’une et dans l’autre.-—Cher ami, c’est Dieu qui vous envoie à mon secours.” Sergius avait des relations nombreuses et puissantes dans Rome, et surtout dans le Sénat.Pline, surnommé l’Ancien, n’avait alors que 41 ans, et pratiquait encore au barreau.C’est plus tard qu’il entreprit d’écrire l’Histoire de Rome.Il était l’ami du proconsul de Chypre, et il lui accorda volontiers l’appui de ses connaissances légales et de son éloquente parole.Les deux causes furent fixées au même jour, et consolidées, comme on dirait aujourd’hui dans le langage de la procédure.Ce fut au huitième jour des dies fasti que le procès eut lieu dans la basilique Julia.Cet édifice bâti par Jules César, qui lui avait donné son nom, occupait l’emplacement des Anciennes Tavernes, Veteres tabernæ, sur le côté du Forum touchant au mont Palatin.C’était une splendide basilique dont le portique à double rangée de colonnes bordait la Voie sacrée.Un escalier de marbre composé de sept marches y conduisait.A l’intérieur, une vaste salle d’audience, entourée de deux galeries superposées, soutenues par des piliers de marbre, se terminait par une estrade au fond de la nef principale ou tribune élevée où siégeaient les préteurs et les sénateurs qui formaient le tribunal.Six colonnes corinthiennes et une balustrade séparaient les magistrats du public, et sur le coin droit du podium se dressait la statue de la Justice.On faisait chaque année une liste nombreuse des personnes qualifiées à exercer la judicature, et le préteur tirait au sort les juges chargés d’entendre les différentes causes inscrites au rôle.On les choisissait parmi les sénateurs, les chevaliers, les tribuns du Trésor, et les centurions.Leur nombre variait mais était régulièrement impair.L’accusé avait droit de récuser un certain nombre de juges, comme il peut dans notre procédure criminelle récuser les jurés.Le tribunal, une le Préteur, qui ne jugeait pas lui-même, mais qui recueillait les scrutins après la preuve et les plaidoiries entendues, et qui prononçait fois composé, les juges étaient assermentés devant 125 PAULINA le verdict de la majorité.Le Conseil (consilium) formé pour juger le proconsul de Chypre et Paul était composé de quatorze sénateurs et de sept chevaliers.Les annales judiciaires de cette époque rapportent de fréquents scandales, non seulement des subornations de témoins, mais des corruptions de juges.II n’y eut rien de semblable dans ce procès de Sergius Paulus et de Paul.La grande réputation de Pline et son autorité assurèrent la conduite régulière de la cause, et l’empêchèrent de dégénérer en controverse religieuse.La persécution des chrétiens qui allait devenir si terrible quelques années plus tard n’était pas encore commencée à cette époque du règne de Néron, et il ne suffisait pas qu’un homme s’avouât chrétien pour mériter la mort.Les accusateurs juifs de Jérusalem essayèrent donc en vain de convaincre le tribunal que la nouvelle religion qu’on nommait chrétienne était nécessairement ennemie de Rome.Ils savaient très bien que ni Sergius Paulus, ni Paul, n’hésiteraient à confesser leur foi, et qu’ils seraient dès lors condamnés, si le tribunal en venait à croire que les chrétiens étaient des rebelles.Mais Pline voyait très bien le jeu des Juifs, et il n’était pas seulement un habile avocat, il avait l’esprit large, et l’amour de la liberté dans toutes les questions de religion.Il savait combien de divinités de la Grèce et même de l’Egypte avaient leurs temples ouverts dans Rome.Quelle que fût donc la nouvelle religion de Sergius Paulus, peu lui importait, et peu importait à la patrie romaine pourvu que Sergius fût un loyal et fidèle sujet romain.De leur côté, les Juifs pensèrent qu’en identifiant le plus possible la cause de Sergius Paulus avec celle de Paul ils réussiraient à soulever contre le proconsul tous les griefs qu’ils invoquaient contre l’apôtre des Gentils.Est-ce que Paul n’était pas un séditieux, un agitateur, qui troublait la paix publique?Est-ce qu’il n’avait pas été dénoncé comme tel par ses compatriotes, traduit devant les tribunaux, emprisonné, flagellé et même lapidé, dans toutes les villes qu’il avait prétendu convertir à sa religion ?Et Sergius Paulus, n’était-il pas l’un de ses premiers néophytes, et l’un des chefs de cette secte turbulente et factieuse qui menaçait la tranquillité romaine?La question ainsi posée, il parut aux juges que le meilleur témoi- 126 LA NOUVELLE-FRANCE gnage à entendre dans cette cause était celui de Paul lui-même, parce que personne n’était mieux renseigné que lui sur les commencements de cette religion nouvelle qui se répandait dans le monde, et dont il était un des chefs.L’interrogatoire dura longtemps, et les accusateurs juifs obtinrent facilement de la bouche de Paul le récit des troubles, des agitations populaires, et des émeutes, qui avaient eu lieu à la suite de ses prédications à Jérusalem et ailleurs.Mais Paul démontra non moins facilement qu’il n’avait jamais été l’auteur mais la victime de ces émeutes.“Je n’ai prêché ma religion qu’à ceux qui ont bien voulu m’entendre, et je n’ai gêné la liberté de personne.Tout homme est libre de ne pas croire à ma parole; mais c’est pour m’enlever la liberté de parole que les Juifs ont agité le peuple, et m’ont mis en prison, sans forme de procès, et sans avoir la sanction des autorités romaines.“Oui, j’ai été plusieurs fois emprisonné, flagellé, et lapidé.A Lystres, on m’a laissé pour mort sous un monceau de pierres! Et cependant, je suis citoyen romain, fils de citoyen romain; et je n’ai jamais commis la moindre offense contre les lois ou les autorités de Rome.Voilà le respect qu’ont mes accusateurs juifs pour le titre de citoyen romain! Les ennemis de Rome, ce sont eux.—Oui, dit le Judex quæstionis: Mais vous-même n’êtes-vous pas Juif?—Oui, mais je suis en même temps un loyal sujet de Rome; et la soumission aux autorités romaines est une des doctrines que je prêche à mes disciples, et que mes disciples prêchent à tous nos coreligionnaires.Ceux qui nous accusent, et qui nous poursuivent ne peuvent pas en dire autant.Ils sont pour la plupart impatients du joug de Rome.Ils prétendent s’en affranchir, et le jour vient où les légions romaines auront à lutter contre eux.Mais ce n’est pas dans les rangs de ces rebelles que vous trouverez les chrétiens.—Quel est donc votre crime à leurs yeux, demanda Pline?—Je vais vous le dire.Ils savent très bien que je ne suis pas un ennemi de César, et que je ne méprise pas les lois romaines.La loi qui les inquiète, et qu’ils prétendent défendre contre moi, c’est la Loi de Moïse, qu’ils ne comprennent pas ou qu’ils comprennent mal.La Loi de Moïse était fondée sur la promesse d’un Messie, 127 PAULINA ou d’un Rédempteur.Or cette promesse est accomplie.Le Messie est venu, mais ils n’ont pas voulu le reconnaître, et ils en attendent un autre.Non seulement ils ne l’ont pas reconnu; mais ils l’ont fait mourir sur une croix.—Comment s’appelait-il?demanda le Judex quæstionis : —Il se nommait Jésus de Nazareth.—Mais sa mort a dû mettre fin à toute prétention de sa part d’être le Messie ?Et je présume que personne ne croit plus à sa Messianité depuis qu’il est mort.—C’est évidemment ce qui serait arrivé s’il n’était pas réssuscité.Mais ce qui prouve vraiment sa Messianité et sa divinité, c’est qu’il avait prédit sa résurrection, et qu’il est vraiment ressuscité.—Quelles preuves en avez-vous personnellement ?L’avez-vous connu vivant?L’avez-vous vu mort?Et l'avez-vous revu après sa résurrection?—Je ne l’ai pas connu avant sa mort.Je ne l’ai pas vu mourir sur la croix.Mais un grand nombre de témoins qui l’avaient vu mourir l’ont revu ressuscité, et ont assisté à son ascension au ciel.—Et vous avez cru sans hésiter à leur témoignage ?—Oh! non.J’ai été tout d’abord au nombre de ceux qui ont refusé de croire, et qui sont aujourd’hui mes persécuteurs.J’ai moi-même persécuté avec eux ceux qui croyaient.Mais, un jour que je m’en allais de Jérusalem à Damas, chargé par le Sanhédrin de faire arrêter et emprisonner tous ceux qui appartenaient à la croyance nouvelle, je fus soudainement renversé sur le chemin par une force mystérieuse qui me rendit aveugle.En même temps, j’entendis une voix qui me parut venir du ciel, et qui me dit: Saul (c’est le nom que je portais alors) pourquoi me persécutes-tu ?—Qui êtes-vous, répondis-je à cette voix?—Je suis Jésus de Nazareth que tu persécutes, me dit-elle.” “Depuis lors, la même voix m’a parlé bien des fois; et c’est de Jésus lui-même que j’ai reçu tous les enseignements qu’il a donnés à ses disciples pendant qu’il vivait avec eux.C’est de lui également que j’ai reçu la mission de prêcher son Evangile dans le monde entier, et principalement parmi les nations que les Juifs appellent les Gentils.Et c’est là mon crime aux yeux des Juifs, de répandre partout la croyance que ce Jésus qu’ils ont crucifié est ressuscité des morts, et vivant à jamais.” “Saul, 128 LA NOUVELLE-FRANCE —Je comprends très bien, dit le Judex quæstionis, qu’ils ne vous croient pas; car ce que vous racontez est difficile à croire; mais ce n’est pas une raison pour vous maltraiter.Ils devraient se contenter de sourire et de vous laisser dire.J’imagine qu’ils sont peu nombreux ceux qui ajoutent foi à votre histoire étrange?—Si je pouvais vous dire le nombre de ceux qui croient à mon Dieu crucifié et ressuscité, vous seriez bien étonné.Ils se comptent par milliers dans toutes les villes que nous avons évangélisées, en Asie-Mineure, en Macédoine et en Grèce.—C’est bien extraordinaire.Et tous ces disciples de votre Dieu crucifié restent soumis aux lois et aux autorités de Rome?—Parfaitement.” L’interrogatoire de Paul était fini; mais la poursuite fit entendre d’autres témoins, pour établir que les chrétiens étaient des ennemis de Rome.Pline leur demanda des faits, et des noms.Ils ne purent en fournir aucun.Au contraire, ils furent obligés de reconnaître que les chrétiens qu’ils connaissaient étaient les plus honnêtes gens du monde, et que les fonctionnaires publics qui étaient devenus chrétiens étaient les plus fidèles serviteurs de l’Etat.L’avocat des Juifs accusateurs, tous pharisiens, prétendit que la foi chrétienne de sa nature même était ennemie de la religion romaine et que les chrétiens étaient ainsi formés dans l’inimitié de Rome.Demandez-Ieur, dit-il à Pline de sacrifier à Jupiter dans son temple du Capitole, symbole de la puissance romaine, et vous verrez quelle résistance ils vous opposeront.Mais Pline lui répondit: “Et vous, qui appartenez à la Loi de Moïse, que feriez-vous si l’on vous commandait de sacrifier à Jupiter?” L’avocat juif ne trouva rien à répondre.Et Pline continua: “A Rome, la religion est libre, et doit l’être.Un grand nombre de dieux, et même la déesse Isis ont leurs temples ouverts parmi nous, et les adorateurs d’Isis ne sont pas réputés pour cela de mauvais citoyens, ni des ennemis de Rome.Sénateurs et chevaliers, vous n’avez pas à juger des croyances religieuses de mes clients, mais de leur conduite et de leurs actions comme citoyens.Et si vous désirez savoir ce que Paul, qui est un chef chrétien, enseigne à ses disciples sur leurs devoirs envers l’Etat, écoutez ce qu’il écrivait aux Romains pendant qu’il était à Corinthe il y a cinq ans: “Que JOURNAL D’UN CONVERTI 129 tout homme soit soumis aux autorités supérieures; car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été instituées par lui.C’est pourquoi celui qui résiste à l’autorité résiste à l’ordre que Dieu a établi.” Après cette éloquente plaidoirie de Pline, le Préteur distribua aux juges les bulletins qui contenaient les marques de leurs suffrages.Ils se retirèrent alors dans la chambre du Conseil; le Préteur recueillit leurs suffrages, et prononça le jugement.Il était selon la formule d’acquittement : non videtur Jecisse, et couvrait les deux accusés, le proconsul et l’apôtre.“JOURNAL D’UN CONVERTI » eu Il y a un indicible tourment suivi d’un indicible bonheur à pénétrer les pages de ce Journal intime d’un converti, même après s’y être aventuré sans enthousiasme, prévenu en défaveur plutôt, malgré de sympathiques recommandations : histoire de quelques termes un peu hardis qui auront fixé l’œil en découpant les pages, et d’un semblant d’incohérence dont on a à l’avance comme l’impression irréfléchie.Depuis les immortelles et incomparables Conjessions du plus illustre des convertis, aussi bien elles ont été nombreuses les âmes revenues à Dieu qui ont senti le besoin d’écrire le drame ou le poème de leur retour à la lumière et à l’amour.Les strophes du Miserere y alternent comme de juste avec celles du Te Deum et du Magnificat, mais l’inspiration et la ciselure en sont, on le conçoit, de mérite assez inégal.Maintes fois, néanmoins, tel chant de l’âme, qui n’a à l’ordinaire de vérité et de justesse qu’en autant qu’elle ne se le chante qu’à elle-même ou à qui en sait quelque chose, par un concours de pieuses indiscrétions ou de sollicitations pressantes, a été livré au grand public, et il est arrivé parfois que d’autres âmes y ont saisi 1—Pierre Van Der Meer de Walcheren, Journal d’un Converti, traduit du hollandais par l’auteur.Préface de Léon Bloy, chez Georges Grès & Cie, Paris, collection in-16, 3 fr.50. 130 LA NOUVELLE-FRANCE les vibrations latentes de leur propre cœur, ou en tout cas y ont trouvé lieu d’admirer les incrustables profondeurs d’une providentielle miséiicorde.Le Journal de Pierre Van der Meer de Walcheren occupera un rang d’honneur parmi les documents que nous fournit la psychologie contemporaine des convertis (1).L’auteur, je pense, serait justement froissé qu’on vînt trop assimiler son ouvrage aux treize livres du Divus Aurelius Augustinus.S’il y a parfois dans le Journal des accents peut-être plus farouches et des tourmentes intimes plus convulsionnées, l’admirable génie d’Hippone révèle sans doute une âme plus large et un esprit qui plane plus haut encore, même aux jours des ténèbres.Au reste, à la différence du fils de Monique, il s’agit ici du drame de l’esprit exclusivement, puisque le cœur est fixé et retenu par des liens que la grâce n’aura qu’à confirmer pour qu’ils soient sanctifiants et infrangibles.Voilà peut-être ce qui enlève un élément de saisissement à cette récente confession.Mais c’est un éloge tout de même glorieux et qui honore suffisamment le modeste converti hollandais que de se ressouvenir, en le lisant, d’Augustin dans sa course tourmentée, affolée, vers le bonheur vrai, vers Dieu.Notre siècle, qui offre par tant de côtés les spectacles les plus navrants et les plus déprimants que les âges modernes aient pu connaître, sous un ciel souvent nuageux et malgré les vents morbides qui dessèchent le monde, réserve pourtant encore à notre admiration et à notre attendrissement celui de l’épanouissement des âmes à la vérité, de leur irradiation dans la lumière religieuse et de leur étin-cellement sous la rosée des émotions de la repentance et de la divine charité.Cela à lui seul rachète beaucoup de ses horreurs.Quand on voit le mystère de ces épanouissements intimes, laborieux et féconds, s’accomplir pourtant au sein et quelquefois sous la poussée même des événements mondiaux dont nous parlent stoïquement les gazettes, et qu’à bon droit l’on pourrait juger destructeurs de tout idéal et extincteurs de cet infini qui tourmente les âmes droites, on y reconnaît un témoignage nouveau d’une Providence qui ourdit quand même dans le brouhaha de notre âge de sublimes trames 1—Psychologie de la conversion, R.P.Th.Mainage, O.P., chez Beauchesne, Paris, 1915, in-1'2, 440 pages, 3 fr.50. JOURNAL D’UN CONVERTI 131 de miséricorde et de tendresse.Ernest Psichari, Charles Péguy, Joseph Lotte, Paul Claudel, Jean Thorel, Théodore de la Rive, Joannès Joergensen, constituent véritablement ce miracle de l’espérance qu’accomplit la grâce comme sous nos yeux et qui fait avec de vieilles âmes des âmes fraîches,.avec des âmes usées des âmes d’enfants, et des âmes neuves avec des âmes qui ont déjà servi (1).Ces noms et toutes les familles d’âmes qu’ils symbolisent nous autorisent vraiment à jeter le cri d’espoir virgilien: Jam nova progenies caelo dimittitur alto (2) Par son originalité et son accent sincère le livre de Pierre Van der Meer constituera l’une des plus prenantes éditions de la librairie Crès, déjà si justement notée; il retient l’attention, il provoque une tendre sympathie, puis une très profonde et très vive charité.On peut ne point goûter tous les détails—quelles âmes sont pareilles ?— on en confesse nécessairement l’ascension merveilleuse et les élans vigoureux.A l’abord, le genre journal déconcerte.Un auteur qui brûle les étapes nous rend la jouissance plus facile, quoique moins vraie parce que moins profonde.Le drame aux trois unités classiques garde son charme plus académique.Mais le vécu a moins d’unité factice.C’est un sous-courant qui mène dans le même sens les vagues houleuses.Et une fois entré dans l’intime de cette âme en voie de conversion, on éprouve les divers mouvements qui l’agitent, l’exaltent, la bouleversent par l’écroulement successif des idoles doctrinales adorées pendant quelque temps quoique d’un culte sans chaleur, et on devine le charme pervers du scepticisme qui la séduit et la soufflette tout ensemble, on ressent ces poignantes angoisses d’une pensée sans point d’appui.On touche ainsi le réalisme de cette psychologie de tempête et d’accalmie qui précède la pleine lumière; attaché, 1— Jean Thorel, cf.Eludes, 20 déc.1916, p.766.2— Epilogue IV, V, 7. 132 LA NOUVELLE-FRANCE l’esprit par l’intérêt du combat, le cœur par la compassion du lutteur, comme au drame on ne veut plus quitter un théâtre si palpitant que le dénouement ne nous en soit livré.Ce qui donne, à la vérité, un caractère très vécu à ces pages, dépourvues de ces synthèses simplistes et de ces attitudes de commande qui sont des procédés coutumiers à certains ouvrages de pseudointrospection, c’est l’accent continu de sincérité et le naturel des confidences, qui sont, il est vrai, d’un lettré et d’un analyste, dont le manuscrit primitif sans doute a été revu avant sa publication, mais qui a gardé tout de même l’impromptu et le jaillissement du jour au jour.Le journal s’ouvre le 6 novembre 1907 pour se clore le 28 juin 1911,—et c’est dans ce cycle que se déroule le mystère de cette âme qui s’arrache, et avec elle-même celle d’une épouse et celle d’un enfant, des tenailles de l’incroyance.Il s’agit donc d’un artiste hollandais, lettré, poète, musicien, critique, d’une parfaite culture, et qui tient de sa mère, évadée bientôt des étroitesses du protestantisme, une inquiétude spirituelle qui l’empêche de s’endormir satisfait entre les murs d’une chambre sans horizon.II a épousé une baptisée qui a même fait sa première communion, mais à qui le mauvais siècle où nous vivons eut tôt fait de ravir ce sublime héritage.Lui et elle sont donc sans foi, mais non sans idéal.Par le cœur surtout chez elle, chez lui par l’esprit plutôt, comme il sied, mais dans une harmonieuse et mutuelle suppléance, ils reprennent inconsciemment d’abord et sous l’attirance d’une grâce lointaine les sentiers qui ramènent aux clairs sommets.La route s’accomplira sans vents violents à l’extérieur et sans passions du dehors, mais au milieu de quelles agonies intimes, et le cœur battu par quelles contradictions, qu’une sensibilité extrême rend aiguës et qu’un sens profond de réflexion provoque de toutes parts.En résumé, le besoin secret d’une Providence aimante au milieu des chocs du mal, le spectacle, renversant toujours pour une victime du doute, de ces croyants convaincus, sincères et heureux, heureux vraiment, malgré ce qu’on juge les entraves du dogme, et leur liberté qu’on croit tenue au maillot par la morale, les intuitions de l’art 133 JOURNAL D’UN CONVERTI chrétien, puis les mystérieuses profondeurs de la liturgie, voilà bien, tout cela remué par des lectures précieuses, des réflexions constantes, et la persuasion robuste d’un grand croyant, les étreintes graduées dont la grâce se sert pour saisir et garder ces âmes prédestinées.Une fois de plus, il appert que si l’argument a ses prises sur l’incroyant, il ne les a qu’à condition de s’incarner dans une tendresse et dans un sentiment qui retient le cœur avant que de monter à l’esprit.S’il en était besoin, pour recommander l’ouvrage aux curieux ou aux défiants, l’on pourrait ajouter qu’il est écrit dans une langue fortement imagée, parfois même singulièrement audacieuse.A titre de pages moins sombres, il faut lire la description du gourmand, le tableau brossé de certaines mœurs britanniques intra parietes, le portrait obligato de la dame touriste américaine, prise sur le vif, celui encore du petit vieillard allemand avec son contentement animal et son néant qui fait peur, la peinture de l’intellectuel raté et d’autres.En fait de jugements théoriques, signalons l’exposé en raccourci du socialisme, une impression sur Loisy, une réaction en forme de l’art Renaissance, du naturalisme moderne, et le reste.On pourrait estimer que Dom Guéranger est trop prestement jugé pour l’un de ses ouvrages, mais on ne reprochera point la mise au pilori très justifiée, quoique un peu colère, de l’auteur très connu et presque oublié de VAiglon.Mais non, on voudra saisir plutôt dans l’ouvrage le drame d’une âme naturaliter christiana, selon le mot attribué à Tertullien, qui cherche son Dieu et en éprouve les mystérieux aiguillons.A cela seul, c’est assez poignant; et de l’avoir trouvé enfin, c’est d’une joie assez douce pour le lecteur croyant, et d’une leçon assez forte pour un autre.LECTOR. 134 LA NOUVELLE-FRANCE < NOTRE-DAME DES VICTOIRES DE QUEBEC (1> L’Intérieur de Notre-Dame des Victoires Plus riche et ornementé que son extérieur, l’intérieur de Notre-Dame des Victoires n’offre pourtant rien de bien admirable au point de vue architectural.Cette seule nef rectangulaire sans abside proprement dite, couverte d’une voûte surbaissée, éclairée de deux côtés seulement, de la droite et de l’arrière, avec son escalier conduisant à la tribune de l’orgue assez étendue, n’a pas de lignes bien imposantes ni même bien agréables à voir.La chapelle Sainte-Geneviève, qui s’ouvre sur sa gauche à peu près au milieu, lui donne un peu plus de perspective, ajoute si l’on peut dire à son attrait mystique, mais sans beaucoup ajouter à ses grâces artistiques.Ce qui donne son cachet à Notre-Dame des Victoires—car elle en a un vraiment bien marqué—ce qui en fait le charme, c’est son air ancien, sa lumière assombrie, sa simplicité et son intimité; l’atmosphère de pieux chez-soi qu’on respire devant son autel.Rien qu’en y entrant, même sans rien savoir de son histoire, on a l’impression de la piété dont l’action de la grâce divine et la dévotion des fidèles l’ont remplie depuis des siècles.Les personnes agenouillées en prière, — il y en a toujours — les faisceaux de cierges qui brûlent, les ex-voto, l’autel imposant, les vieux tableaux de valeur, le mobilier un peu plus riche qui témoigne de la piété des générations passées, tout dit au visiteur qui pénètre dans la vieille petite église de la basse-ville, qu’il entre dans un lieu vénérable, dans une église depuis longtemps sanctifiée.L’atmosphère de Notre-Dame des Victoires a quelque ressemblance avec celle de la vieille Notre-Dame de Fourrières, qui garde encore elle aussi son cachet et son attrait puissant, même à côté de la superbe et riche basilique dont l’éclat et la splendeur n’ont ni la prétention ni le pouvoir de l’éclipser.1—Sous ce titre apparaîtra bientôt une notice historique sur l’antique sanctuaire de la Basse-Ville de Québec.Grâce à la bienveillance de l’auteur de cette intéressante étude, nous avons la bonne fortune d’en offrir en primeur aux lecteurs de la Nouvelle-France un des plus jolis chapitres.Réd. NOTRE-DAME DES VICTOIRES DE QUEBEC 135 Comme à Fourvières aussi, on trouve à Notre-Dame des Victoires de Québec, non pas, il est vrai, autour de la statue de la Vierge, mais à l’entrée de sa chapelle, les humbles mais si touchantes suppliques de ses clients, les persévérants placets adressés à la bonne Reine, pour obtenir sa protection pour tous les besoins, pour toutes les douleurs.Oh ! ces petits papiers de toute forme et même informes, couverts de toutes les écritures, quelque fois à peine lisibles, qui sont le cri de toutes les misères humaines vers la compassion toute puissante de Notre-Dame des Victoires, comme ils sont touchants dans leur belle simplicité ! II paraît que certains touristes, en recherche d’esprit, ont cru bon de s’en moquer.S’ils avaient seulement pris la peine de les lire, sans s’envelopper l’esprit et le coeur de préjugés, s’ils avaient seulement laissé sourdre en leur âme le sentiment humain du poète payen : “Je suis homme, et rien de ce qui touche à l’humanité ne m’est étranger”, ils eussent bientôt senti les larmes jaillir à leurs paupières et leur gorge se serrer d’un sanglot.Je connais un pèlerin de Notre-Dame des Victoires qui ne visite jamais son sanctuaire sans s’arrêter longuement devant ce tableau des supplications pour les lire.Je suppose qu’il le fait pour s’unir aux prières qui y sont exprimées.II dit qu’il s’y arrête aussi comme à la limite où se touchent et se compénétrent deux infinis : l’infini de la misère humaine qui est surtout la misère du péché et de ses suites, et l’infini de la puissance et de la miséricorde divines, dont Marie est la dispensatrice.En face de ces supplications, le pèlerin qui réfléchit un peu n’est pas seulement au seuil d’une modeste église, il est au seuil de deux mondes, dont son regard embrasse les deux perspectives: vers l’extérieur, toutes les douleurs, toutes les misères à l’infini de l’univers et de l’humanité; à l’intérieur toutes les joies, toutes les réhabilitations, toutes les consolations, jusqu’à la possession de l’amour et de la beauté infinis.Après avoir médité là quelques instants, notre pèlerin sent la source des bonnes larmes s’ouvrir dans son âme: larmes de l’humanité qui compatit à la misère de ses frères, larmes de l’homme pécheur qui commence ou achève de retrouver Dieu.La gravure représentant l’intérieur de Notre-Dame des Victoires, que le lecteur trouvera dans ce petit volume, nous dispense de lui 136 LA NOUVELLE-FRANCE en décrire tous les détails.Les fresques qui couvrent les murs de la voûte, que l’on vient de nettoyer, n’ont peut-être pas un bien grand mérite artistique; elles donnent cependant à l’église un cachet plus religieux et une Iumièie plus agréable.Les stations du chemin de la croix, en bronze, sont non seulement une œuvre de prix, mais aussi une œuvre de valeur.L’autel, avec son retable à tourelles et son tombeau de style plus ancien, est assez majestueux et occupe bien le petit sanctuaire moins profond que large.Les statues restent dans la bonne note ordinaire, mais ne la dépassent pas.Ce qu’il y a de plus précieux dans l’église, au point de vue artistique, ce sont les tableaux anciens, dont l’un de Rubens et trois autres de peintres renommés.Le nouvel orgue, que l’on vient d’installer et d’inaugurer, sera un ornement pour Notre-Dame des Victoires; il contribuera surtout à la beauté et à la piété des offices liturgiques et des autres exercices de dévotion.Mais ce qui mérite plus qu’une mention spéciale lorsqu’on décrit le sanctuaire de la basse-ville, c’est la chapelle attenante de Sainte-Geneviève.Sans parler ici du culte particulier rendu à Sainte Geneviève dans l’église Notre-Dame des Victoires, dont il sera fait plus ample mentions dans un autre chapitre, disons que la modeste chapelle dédiée ici à la céleste patronne de Paris n’est pas seulement remarquable par son ancienneté — elle date de la même année que l’églisi mais aussi par ses tableaux, son modeste autel ancien, et surtout par le cachet qu’elle donne à toute l’église, dont elle brise heureusement la symétrie trop rectangulaire et élargit la perspective.Cette chapelle constitue un refuge plus retiré, mieux à l’abri des regards et du mouvement de l’église, qui invite au repos et au recueillement.II fait bon s’y retirer pour prier et méditer en paix, d’autant qu’on y a vue, non seulement sur l’autel de Sainte-Geneviève, mais aussi sur celui de Notre-Dame et du tabernacle.Dans cette chapelle et dans toute la petite église, parce qu’elles sont l’une et !’autres anciennes, simples, de style rappelant leur origine aux premiers temps de la colonie française, il y a comme une atmosphère spirituelle des jours anciens qui pénètre l’âme et I’at- NOTRE-DAME DES VICTOIRES DE QUEBEC 137 tendrit, et qui ajoute à cette atmosphère spirituelle particulière, qui remplit les églises habituellement fréquentées de la foule des fidèles.On dit que ces églises sont plus “pieuses”, et l’expression est parfaitement exacte.Si la seule vue extérieure de la petite église, perdue dans les magasins et les vieilles maisons de la basse-ville, parle déjà éloquemment aux passants, son intérieur vieillot et propre, étroit et comme concentré, invite avec une persuasion plus forte encore au recueillement, à la piété, à la confiance.L’intérieur de cette petite église parle à l’intérieur de l’âme beaucoup plus qu’aux yeux.A la fréquenter à ses heures de recueillement et d’audiences privées, comme à ses heures de nombreuse affluence et d’audiences solennelles, on comprend la confiance familière, intime, attendrie, la confiance sans borne ni hésitation, qui se traduit dans ces modestes et pauvres suppliques affichées au tableau de l’arrière, où la misère, la douleur et même le péché parlent le langage des supplications humiliées de l’Evangile, que Jésus a toujours écoutées et que sa Mère doit toujours entendre.Rien d’étonnant que Notre-Dame des Victoires de Québec, comme sa grande homonyme de Paris, qui n’est pas beaucoup plus vieille qu’elle, puisque la première pierre en fut posée par Louis XIII, en 1629, attire les âmes pieuses, les âmes éprouvées, et voit sans cesse des suppliants s’agenouiller devant son autel.Plus encore que par les chers souvenirs qu’elle évoque, cette église est chère aux catholiques canadiens par les grâces spirituelles et temporelles que la très sainte Mère de Dieu n’a pas cessé d’y accorder à ses dévots clients.* * * 138 LA NOUVELLE-FRANCE PAGES ROMAINES Carême à rome: Prédicateurs apostoliques, Prédicateurs de la ville, Stations.Les Stations de l’Avent et du Carême, à la cour pontificale, ne réunissant qu’un nombre fort restreint d’auditeurs, les usages protocolaires de ces assemblées sont fort peu connus en dehors de ceux qui en font partie.Créée par Paul IV, en 1555, cette institution, regardée tout d’abord comme une injure faite au Sacré Collège, fut dans le principe fort mal accueillie; plus tard, les opinions changeant, on regarda comme un honneur de pouvoir assister à des sermons que le pape, dissimulé derrière les grilles d’un tambour, (bussola), écoutait lui-même religieusement.La salle du consistoire, d’autres salles, actuellement la salle du trône au Vatican, ont été tour à tour le lieu réservé à ces augustes réunions.Placée sous le baldaquin du trône pontifical enlevé pour la circonstance, la chaire a devant elle, rangés parallèlement aux murs, et se faisant vis-à-vis, les bancs où viennent s’asseoir les cardinaux et,derrière eux, les évêques, les prélats et ceux que la coutume autorise à assister à la prédication apostolique qui, pendant I’avent, se fait tous les mercredis, et pendant le carême, tous les vendredis, à l’exception du Vendredi Saint, la réunion de la grande semaine étant fixée au Mardi Saint, en raison des longues cérémonies des derniers jours.Toutefois, si le premier vendredi de mars le carême n’est pas commencé, le sermon a lieu quand même; si le dernier vendredi de ce même mois est après Pâques, le sermon se donne également.Quand, pour honorer quelques prêtres étrangers élevés en dignité, le Maître de Chambre les admet à l’audition du discours apostolique, ils restent debout entre la porte et la portière qui la dissimule.Tout retardataire, fût-il cardinal, ne pénètre plus dans la salle dès que le discours a été commencé.Un bussolante est constitué gardien de la porte, un autre reste debout a gauche de la chaire, le capucin Iaique qui accompagne le prédicateur restant à droite dans la même attitude.Ce fut Benoît XIV, qui, par la bulle du 2 mars 1743, lnclylum fralrum mi notion, donna à l’ordre des Capucins le monopole des prédications apostoliques, car, disait le Pontife : Abundat cappucinorum religio illustribus concionatoribus, el melius in ore cappucini quam cujuscumque alterius sonant veritates qure, in-pulpito, Papae, cardinalibus, et prœlalis annuntiari debent.Nommé par billet du Majordome, le prédicateur apostolique fait partie de la famille pontificale; aux cérémonies officielles, il prend rang parmi les procureurs d’ordre, il a l’usage de la voiture, reçoit chaque année la médaille d’argent frappée à l’occasion de la S.Pierre, et, chaque mois, 45 écus à titre d’honoraires; le couvent des capucins de Rome est sa résidence habituelle.Avant que les stations de l’avent et du carême fussent établies par Paul IV, il y eut des prédicateurs apostoliques à la cour pontificale.En 1422, Martin V avait donné ce titre au frère mineur Antonio da Massa qui fut nonce apostolique à Constantinople, général de son ordre, puis évêque de Massa et Popu-Ionia.Clément VII choisit le frère mineur Francesco Ripanti, qui profita de son ascendant sur ce pape pour obtenir de lui la réforme de son ordre.Devenu capucin, en 1534, il fut élu général de cette famille franciscaine et mourut saintement en 1549. 139 PAGES ROMAINES Plein de vénération pour la compagnie de Jésus, S.Pie V lui donna le privilège des prédications apostoliques, et Tes PP.Benedetto Palmi, Emmanuele Sà, Alphonse Salmeron, ce dernier, compagnon de S.Ignace, et théologien de Paul III, au concile de Trente, Francesco Toledo, furent successivement nommés par lui.Toledo, pendant plus de 20 ans, occupa la chaire apostolique sous six papes consécutifs.Envoyé dans les Flandres par Grégoire XIII, il persuada à Baîus, professeur à l’Université de Louvain, de rétracter ses fameuses propositions.Ce fut le 1er jésuite qui fît partie du S.Collège, Clément VIII l’ayant créé cardinal du titre de Sta Maria in Traspontina.Sous Clément VIII, le dominicain Brandi, le capucin Anselmo Marzati, le carme Pietro della Madonna della Pegno, espagnol, furent successivement prédicateurs apostoliques.Ce dernier, confesseur de Léon XI, l’assista à son lit de mort.Le célèbre capucin Girolamo da Narni leur succéda, et l’influence qu’il exerçait sur Grégoire XV ne contribua pas peu à lui faire fonder la congrégation de Propaganda Fide.Sous Urbain VIII, le dominicain Nicolas Riccardi, maître des Sacrés Palais, mort en 1639,^exerça la charge de prédicateur apostolique.En 1643 son successeur, le jésuite Luigi Albrizio, se vit retirer la noble fonction qui lui avait été confiée, pour avoir émis certaines propositions qui paraissaient n’avoir été énoncées que pour appuyer les prétentions du duc de Parme.Albrizio n’est pas le seul qui subît la mauvaise fortune d’un congé prématuré dont une pension mensuelle de 6 écus était la compensation ordinaire.Le Père Paolo Oliva, de Gênes, fut le prédicateur d’innocent X, d’Alexandre VII, de Clément IX, de Clément X.En 1688, Innocent XI confia au dominicain Tommaso Ferrari la double mission d’être Maître du S.Palais et prédicateur apostolique: Romam evocatus ab Innocentio XI, lit-on à son sujet, Magister S.Palalii, et concionator palatii apostolici, anno 1688, constitutus fuit.ut Pontificem et purpuratos patres suis concionibus mirifica Spiritus S.unctione perfusis per qua-dragesimalis temporis curriculum admirationem rapuerit.En 1695, Innocent XII le créa cardinal.Le jésuite Paoio Segneri lui succéda en 1692.Francesco Casini d’Arezzo eut un tel succès que le S.Collège députa deux de ses membres pour remercier le Pape de lui avoir donné un tel prédicateur.Clément XI le créa cardinal en 1713, en l’invitant à donner encore une station quadragé-simale pour la plus grande satisfaction de la cour pontificale.Innocent XIII, en 1721, choisit le P.Bonavcntura Barberini da Ferrara, capucin, qui devint ensuite général de son ordre.II s’imposa tellement à l’estime du que, bien qu’il ne fût pas cardinal, il eut 9 suffrages au conclave qui suivit la mort de Clément XIII, et qui élut Benoît XIV.Le nouveau pape se hâta de récompenser les 22 ans de prédications apostoliques du P.Bonavcntura, en le nommant archevêque de Ferrare.Michel Angelo Franceschi da Reggio, Francesco Maria da Bergamo, lui succédèrent dans la charge de prédicateur apostolique qui, désormais, ne fut confiée qu’à des capucins.En 1819, Ludovico Ma-cara de Frascati commença ce ministère particulièrement honorable et le continua après son élévation au cardinalat par Léon XII, le 13 mars 1825.Plus d’une fois la maladie imprévue du prédicateur apostolique détermina les papes à leur donner des remplaçants, en dehors de l’ordre des capucins.En 1794, la chose étant arrivée, Pie VI demanda à Mgr Cristiani, son sacriste, de prendre la parole à la place de celui qu’une subite infirmité empêchait de monter en chaire; mais soit émotion, soit tout autre motif, Mgr Cristiani se déclara au dernier moment pris d’une soudaine indisposition.Pie VI ne jugeant pas à propos de priver sa cour des bienfaits de la parole de Dieu, envoya immédiatement chercher en voiture le P.Luigi Costaguti, augustin, qui prêchait dans l’église de son ordre, et qui remplaça avec succès, ce jour-là, et la semaine suivante, Mgr Cristiani qui prit finalement possession de la chaire la 3e semaine.Grégoire XVI agit différemment le 27 mars 1846, quand, son exorde terminé, i: Collège, 140 LA NOUVELLE-FRANCE le prédicateur déclara qu’un malaise subit l’empêchait de continuer; le pape lui permettant de se retirer l’engagea à prendre grand soin de sa santé, et congédia l’assemblée sur ce conseil que chacun promit de mettre en pratique.Clément VIII, qui avait coutume de faire prêcher en sa présence les meilleurs prédicateurs de Rome,—ce qui lui permettait de les entendre tous et de récompenser les plus fameux par des pensions ou par des promotions à l’épiscopat,— Clément VIII, après la prédication des vendredis de carême, descendait à la Basilique Vaticane, suivi du S.Collège, pour y vénérer la tombe du Prince des Apôtres.Cet usage fut bientôt abandonné, et depuis fort longtemps, la prédication achevée, chacun se retire en silence et regagne son logis, tandis que le pape quitte sa bussola d’où il a entendu la parole de Dieu, assisté de son Majordome, de son Maître de chambre, ou, à leur défaut, de son aumônier et de l’un de ses camériers secrets.En dehors de ces personnages, rarement les papes admirent quelqu’un en leur société dans l’intimité du tambour grillé, pendant les discours de la station.A peine cite-t-on l’exemple de Jacques III, roi catholique d’Angleterre, invité par Benoit XIV, celui de Gabriel Chiabrera, célèbre poète de Savone, mort en 1637, auquel Urbain VIII voulut faire cet honneur.En dehors du prédicateur apostolique, les autres prédicateurs qui, chaque année, sont invités à évangéliser le peuple romain, dans les différentes églises de Rome, ne restent nullement étrangers à la vigilance pontificale.Ils remplissent la mission dont s’acquittaient avec tant de soin et d’éloquence les papes, quand, l’administration de l’Eglise étant moins vaste, ils pouvaient se consacrer plus facilement à l’enseignement chrétien des fidèles de leur ville.Les grands papes prédicateurs furent S.Léon I, S.Grégoire I, dans les premiers siècles; plus tard, on vit apparaître Adrien I, Innocent III, Clément IV.Alexandre III prêcha à Venise en présence de l’empereur Frédéric I; Jean XXII, Benoît XII firent plusieurs homélies dans l’église d’Avignon, sur le siège pontifical Jules III prêcha souvent; tout jeûne encore, il parla avec éloquence devant les Pères du Ve concile de Latran; plus tard, il se fit entendre dans la chaire chrétienne le dimanche de la Passion, en présence du pape Adrien VI.Sixte V fut un orateur populaire; Benoît XIII, pendant son cardinalat et son pontificat, exerça souvent la ministère de la parole; Benoît XIV inaugura la visite pastorale de sa ville de Rome, en allant faire le catéchisme aux petits enfants de S.Jean de Latran.En ces derniers temps.Pie IX se plaisait à parler fréquemment à son peuple du haut de la chaire des églises de Rome; pendant la première année de son pontificat, Pie X, chaque dimanche, réunissait dans la cour S.Damase, une ou plusieurs paroisses de Rome, et là, debout sur une estrade, il faisait, dans le langage de son incomparable cœur, une homélie sur l’évangile du jour.Députés à porter la parole, au nom du pape, les prédicateurs du carême sont reçus chaque année par lui le jeudi de carnaval.L’audience pontificale est précédée de la cérémonie de la prestation du serment, ou mieux de la profession de foi.C’est d’abord devant le Vice-gérant de Rome que les curés des paroisses et les prédicateurs sont introduits; tandis qu’ils sont tous réunis dans l’anti-chambre d’honneur, le prédicateur de S.Jean de Latran, à genoux, entouré de tous les autres prédicateurs dans la même attitude, prononce la formule de la profession de foi dont chaque phrase est redite par l’assistance.La sanction de ce serment se fait dans le baisement du crucifix, tandis que, la main sur le livre des évangiles, chacun répète ces mots : Sic me Deus adjuvet.Ce premier acte achevé, une première audience commence; seuls y participent le Vice-gérant, le secrétaire du Vicariat, les curés de la ville.Le pape, revêtu de la mosette et de l’étole pastorale, assis sur son trône, les accueille un à un.A la deuxième Avant de monter 141 PAGES ROMAINES audience sont invites tous les prédicateurs, et c’est alors que le pape leur adresse le discours qui est comme le mandat de leur mission et qui leur enseigne la maniéré dont ils doivent la remplir.Actuellement, les Ada S.Sedis publient annuellement les paroles que le pape prononce à l’occasion de la réception des prédicateurs, et 1 univers entier peut en prendre connaissance; autrefois, seul le Diario di Roma en conservait les expressions, et fort peu de personnes pouvaient profiter des puissants enseignements de tels discours.A peine quelquefois la parole pontificale, favorisée par les circonstances, retentit au delà des limites de l’enceinte de Rome.Telle fut celle de Clément XI, en 1720, exhortant vivement les prédicateurs à bannir de leurs discours tout ce qui s’éloignerait de la simplicité apostolique.Telle fut celle encore de Pie VII, en 1803, invitant les orateurs sacrés à s’élever avec force contre le libertinage qui, à cette époque, avait pris dans Rome d’étranges proportions, et contre les profanateurs des églises que les idées révolutionnaires alors en vogue avaient scandaleusement multipliées.Telle fut également la parole de Pie IX qui traçait aux prédicateurs du carême des programmes d’une si vigoureuse énergie.Pie X imita, sur ce point, comme sur tant d’autres, les exemples de Pie IX; Benoît XV les continue religieusement.Autrefois, le carême à Rome avait des cérémonies journalières et particulières dont il ne reste plus que quelques vestiges.C’étaient les stations ou réunions des fidèles dans les églises désignées par les papes.Le nombre de ces églises varia suivant la dévotion spéciale des pontifes romains.S.Grégoire le fixa définitivement, et par une bulle, plus tard, Boniface VIII confirma toutes les indulgences qui, sous une forme quelconque, avaient été octroyées par ses prédécesseurs à cette occasion.Chaque jour du carême, le pape se rendait en forme privée à une église plus ou moins voisine de celle qui avait été désignée comme station, d’où, la plupart du temps pieds nus, il s’acheminait vers le lieu fixé.Les mappulari faisaient partie de son cortège, portant les linges destinés à lui essuyer les pieds à l’entrée de l’église.Reçu par le cardinal titulaire, ou par le cardinal diacre, il revêtait alors les vêtements pontificaux, célébrait la messe pendant laquelle il prononçait ordinairement une homélie.La communion achevée, le sous-diacre régionnaire ou un autre ministre se tournait vers le peuple et lui désignait l’église choisie pour la station du lendemain, par la formule suivante : Crastina die ve-niente statio eril in Ecclesia Sancti N.à laquelle les assistants répondaient : Deo gratias.Puis un acolyte imbibait un peu de coton dans l’huile de la lampe qui brûlait devant l’autel et le présentant au Pape, il lui disait : Jubé domine benedicere.Le Pontife bénissait et baisait le coton, tandis que l’acolyte lui chantait : Hodie Juit statio ad sanctum N.qui salutat &c.Le Pape répondait: Deo gratias, et remettait le coton à l’un de ses familiers.Ces morceaux de coton religieusement conservés étaient destinés à former l’oreiller sur lequel reposerait la tête du pontife dans son cercueil.D’autres différents usages s’introduisirent dans la suite.A la station du samedi qui précède le 3e dimanche de l’avent, le pape déposait une piece d or dans la bouche de celui qui lui chantait l’antienne; le 4e dimanche de careme, à la station de Ste-Croixde Jérusalem, le pape bénissait la rose d or ; le lundi de Pâques, à la station de S.Pierre au Vatican, le pontife faisait cadeau de ses gants à l’évêque de Selva Candida, et celui-ci avait ce jour-là 1 honneur reserve princes de lui tenir l’étrier, quand, au sortir de la messe, il allait retourner palais apostolique; à la station du samedi in Albis, a S.Jean de Latran.se faisait la distribution des Agnus Dei.En 1450, Nicolas V remit en honneur les stations que les malheurs des temps aux au 142 LA NOUVELLE-FRANCE avaient laissé tomber en désuétude.Plus tard, Sixte V voulut reprendre l’œuvre de Nicolas, mais ces retours aux vieux usages ne les fit jamais revivre complètement, et si aujourd’hui, les églises des stations présentent à la dévotion reliques des saints qu’elles gardent jalousement, elles n’entendent plus dans leur enceinte la voix des pontifes, celle des cardinaux, ceux-ci ne s’y rendant que pour y faire leurs dévotions personnelles et privées, et les fidèles, hélas peu nombreux, n’y viennent que pour y gagner rapidement ces indulgences qui, autrefois, excitaient tant la dévotion de tous.Dom Paulo Agosto.des fidèles les nombreuses BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE La Bannière de Marie Immaculée.—Ce périodique annuel, qui se publie au bénéfice de l’œuvre du Juvenat des Oblats de Marie Immaculée, contient, comme ses prédécesseurs, une série fort intéressante, instructive et édifiante d’articles, inspirés la plupart par l’esprit apostolique de ses rédacteurs.Pour des relations de missions qui redisent en termes touchants la vaillance et la générosité des hérauts de la bonne nouvelle, les Oblats n’ont pas besoin de nous transporter en Afrique ni dans l’Extrême Orient.Plus près de nous, bien qu’encore assez loin parfois dans notre patrie canadienne, il y a des ouvriers du divin Maître qui les uns étendent le royaume du Christ, les autres travaillent à maintenir dans la foi et les vertus morales les descendants des indigènes amenés jadis au bercail par les héroïques missionnaires des anciens jours.L’apostolat, si consolant déjà et si plein d’espérances réconfortantes, du Père Turquetil chez les Esquimaux, celui des Pères qui prêchent l’évangile aux sauvages du Keewatin, et de regions plus rapprochées de nous, ont dicté d’admirables pages dont l’Esprit Saint se servira, espérons-Ie, pour susciter mainte vocation chez les âmes d’élite.Des vocations, voilà bien ce qu’il faut pour compléter et agrandir toujours les cadres de la phalange apostolique.L’appel de ces conscrits du Roi des âmes retentît presque à chaque page, ou plutôt à chaque ondulation de cette Bannière de la Reine des apôtres.Cette note dominante, cette suave et forte invitation à marcher sur les traces de Jésus, on la découvre dans les narrations des ouvriers évangéliques, dans le Petit Catéchisme sur la Vocation, comme dans le récit des origines de la vocation de ce vénérable Obi at récemment appelé à sa couronne qui, par son savoir profond et varié mis au service des étudiants en théologie, par sa vie exemplaire et le rayonnement salutaire de ses vertus sacerdotales et religieuses, exerça sur maintes générations de futurs missionnaires la plus heureuse influence.—L.Une paroisse de langue française aux Etats-Unis.Saint-Mathieu de Central Falls.Simple monographie par l’abbé J.-A.D’Amours.—Il faut posséder et lire cette monographie.Elle contient une foule de choses intéressantes, très intéressantes.Elle nous fait voir en particulier comment une paroisse de langue française peut, aux Etats-Unis, naître, se développer, fleurir; comment nos frères de là-bas font vivre la paroisse et comment la paroisse les fait vivre.La paroisse de Saint-Mathieu est en quelque sorte une paroisse typique; son histoire, histoire d’un grand nombre d’autres de la république voisine, nous offre à la fois un intérêt tout particulier et un intérêt général: cela, d’autant plus que l’auteur, 143 BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE ayant en bon théologien l’habitude de traiter toutes questions par leurs principes, ne s’est guère départi de sa méthode.A travers son style, précis et fort, nous apparaissent, splendides, le vrai et le beau historiques, comme nous ont apparu souvent le vrai et le beau d’ordre philosophique.De toute façon, la brochure de M.l’abbé D’Amours mérite un bon accueil, une heureuse fortune.C.L.Etat financier des Corporations Scolaires pour l’année finissant le 30 juin 1916.Voici une publication nouvelle qui n’aura pas pour le commun des lecteurs l’attrait d’un régal littéraire.En revanche, le compilateur laborieux et intelligent qui a recueilli, classifié et publié, en tableaux d’une clarté lumineuse, les chiffres de la comptabilité de nos corporations scolaires, aura rendu à la cause de l’enseignement primaire un service inappréciable.Deux tableaux qui occupent chacun environ la moitié du volume et dont l’un expose les Taxes et le Bilan, et l’autre, les Recettes et Payements des susdites corporations, fourniront à tous les intéressés, et, en particulier, aux Commissions scolaires, des renseignements d’une haute utilité, moyennant lesquels pourront s’établir entre elles et leurs voisines des comparaisons fertiles en bons résultats.Aujourd’hui surtout que les Congrès de Commissaires d’école ont éclairé davantage, sur l’importance et la dignité de leur rôle, ces mandataires des pères de famille aux comices de l’instruction populaire, ils seront plus en état de constater ce que vaut l’éducation, et plus zélés pour faire agréer aux contribuables les sacrifices d’argent que réclame le bon fonctionnement de cet organisme essentiel de la société.L.Les Fiançailles et le Mariage.Leur célébration canonique.Par le Rér.Pire Jean Duvic, O.M.I.(1) C’est de la deuxième édition de cet opuscule que nous voulons dire un mot.Cette deuxième édition a été publiée depuis l’apparition du nouveau code canonique.Elle se présente donc “entièrement refondue et mise en accord avec les dispositions du nouveau Codex juris canonici, “avec indi cation des changements introduits dans les empêchements de mariage.” Elle est bien à jour.La première édition, connue et estimée de tous les ecclésiastiques, a rendu de très grands services.La deuxième aura la même destinée, puisqu’elle possède les mêmes qualités: ordre, clarté, sûreté d’enseignement.Avons-nous bien compris?II nous a paru que le code canonique opère un changement dans la manière de compter les empêchements multiples de consanguinité et d’affinité.Par l’effet d’un oubli, sans doute, oubli qui n’a d’ailleurs rien de grave, cette modification n’est pas signalée dans l’opuscule du Rév.P.Duvic.Ne serait-ce pas le seul défaut de cet excellent travail ?C.L.1.—Prix (franco de port) : l’unité, 40 sous; 6 exemplaires, $2.25; la douzaine, $4.00.S’adresser au R.P.F.-X.Marcotte O.M.I., Scolasticat Saint-Joseph, avenue des Oblats, Ottawa. 144 LA NOUVELLE-FRANCE BIBLIOGRAPHIE ÉTRANGÈRE Les Souveniers de Tranchées d’un Poilu, par Marc Leclerc.Paris, Georges Grès & Cie, 1917, 56 pages.—C’est une plaquette de poésies rustiques saines, écrites dans la langue paysanne de l’auteur, avec toutes les aberrations du parler populaire.C’est rude, c’est plein, c’est doux, c’est substantiel : ça vous a toute la saveur d’un bon morceau de terre de France.C’est un poète véritable, et des plus sincèrement inspirés, qui a écrit : La Relève, Resurrexitl Quand sonneront nos Cloches?Territoriaux.Tout serait à citer, si l’on voulait donner quelques-unes des meilleures strophes du recueil.Voilà de la vraie poésie régionaliste.M.Marc Leclerc a d’ailleurs souvent attiré l’attention du public et des connaisseurs.C’est en 1916 que la Société des gens de Lettres lui accordait le prix Jean Revel, destiné au meilleur ouvrage régionaliste.Espérons que ce Poilu sera là pour chanter la victoire.C.R.Sans nouvelles, drame maritime en un acte en prose, par Charles Le Goffic et André Dumas.Paris, Georges Grès & Cie, 1917, 40 pages.—La scène se passe sur un vaisseau, en mer, avant la bataille de la Marne.On n’a plus de nouvelles; les communications par télégraphie sans fils sont interrompues; et vous assistez à l’angoisse tous les jours renouvelée de quelques Français qui retournent d’Amérique en France.On sait la retraite, les désastres, les défaites, le gouvernement rendu à Bordeaux, puis plus rien, “un silence, un trou noir, une nuit de huit jours.” L’un des passagers, le savant Schupner, qui voyage pour établir sa thèse sur VAvenir des races humaines, qui ne voit dans la guerre qu’un accident nécessaire de “la lutte des races supérieures contre les moins aptes à s’organiser”, n’est qu’un boche naturalisé qui a épousé une française; par son flegme ironique, et par ses phrases d’inspiration allemande, il exaspère sa femme et les autres passagers.Après des heures d’attente et d’angoisse, la tour Eiffel envoie enfin la dépêche réconfortante : la victoire de la Marne I Au moment où on l’affiche sur le pont, un sous-marin allemand torpille le vaisseau français.Le rideau tombe sur la scène mouvementée du sauvetage.Le commandant dit le mot héroïque de la situation : “Nous pouvons mourir, puisque la France vit.” Toute cette pièce, courte, rapide, est palpitante de patriotisme et de générosité.Le style en est ferme et de bon goût.Elle résume avec force un état d’âme qui est bien celui de la France de 1914, de la France appliquée avec enthousiasme à son grand sacrifice.—C.R.Un Américain d'aujourd'hui.Scènes de la vie publique et privée aux Etats-Unis, par Brand Whitlock.Traduit de l’anglais par Mme Henry Carton de Wiart, Paris, chez Berger-Levrault, in-12, 352 pages.1917.—Ce livre est fait de souvenirs, d’impressions, d'observations judicieuses, graves ou plaisantes.C’est la vie américaine qui passe abondante, et un peu tumultueuse dans ces pages.Celui qui les écrivit, M.Brand Whitlock, est ministre des Etats-Unis à Bruxelles, ou plutôt auprès du gouvernement belge, en exil au Havre.C’est Mme Carton de Wiart, femme du ministre de la Justice de Belgique qui l’a traduit.Elle l’a traduit pendant les heures sombres de sa captivité à Berlin, au commencement de la guerre.La traduction est alerte, et laisse au livre son caratèrc de spontanéité pittoresque, satirique, parfois émue.On y suit l’auteur cours de sa carrière de journaliste, d’avocat, d’archiviste du gouvernement de 1 Illinois et de maire de Toledo; et l’on voit en lui et autour de lui la vie américaine.Et c est toujours distrayant, et amusant, et instructif de voir passer dans un livre ou sur la rue la vie américaine.—C.R.au
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