Le pays laurentien, 1 août 1916, Août
1ère ANNEE.—No.8.AOUT 1916 LE PAYS LAURENTIEN Saynète Salon.Monsieur, madame et mademoiselle.Monsieur dépouille son courrier, madame travaille à un ouvrage de fantaisie et mademoiselle lit près de la lampe.SCENE I Monsieur, madame, mademoiselle.Monsieur (sursautant) Hein! Ah! mais, il ne manque pas de toqpet celui-là, par exemple ! Madame Quoi donc ?Monsieur (ricanant) Tu sais, le petit Pérard ?Madame Notre petit voisin ?Monsieur Lui-même.Madame Eh bien ?Qu’est-ce qu’il a fait ?Monsieur Il publie un livre ! Un roman.Madame {avec une surprise profonde) Lui ?Pas possible ! Monsieur Si.Et la preuve, c’est qu’il vient de m’envoyer un blanc de souscription pour la publication de ce livre.Il n’y a rien d’impossible à la jeunesse: elle fait payer aux autres les bêtises qu’elle commet. — 198 Mademoiselle (ironique) L’auteur dont tu parles devrait t’oïïrir son livre gratuitement —avec son autographe ! Monsieur Je ne dis pas.Mais je te ferai observer que je n’ai aucunement besoin de son livre, moi.Des livres ! Mais j’en ai des tas dans ma bibliothèque ! Mademoiselle Des livres que tu n’a jamais lus.Monsieur (hésitant) Si.si.Mademoiselle Lesquels ?Dis les titres, pour voir ?Monsieur Heu !.Je ne me souviens pas des titres, s’entend, mais comme c’est mon ami Libris qui me les a choisis, je suis en droit de croire, n’est-ce pas, qu’iÆ sont bons?Je disais donc: que me veut cet auteur avec son livre ?Madame Que peut-il avoir fait de lisible, en effet, ce petit jeune homme que personne ne connaît, qui n’a l’air de rien du tout et qui passe dans les rues, tranquillement, comme tout le monde.Mademoiselle Où veux-tu qu’il passe si ce n’est dans les rues ?Sur les toits ?Dites ce que vous voudrez, ce “petit jeune homme’’ est brave,.Il a du mérite, beaucoup de mérite et je suis prête à lui trouver du talent.Monsieur Lui, du talent ?Et où ça ?Madame Comment Hélène ?Mais tu le connais donc, ce jeune homme ?Mademoiselle (hésitant) Non.mais j’ai lu ses pièces.Et je sais qu’il travaille, qu’il est fier, courageux et qu’il réussira.Et, du talent, je sais qu’il en a.Il en a sur le front, dans le cœur, dans l’âme.Monsieur Peste ! Où n’en a-t-il pas ! Madame (à Hélène) Et comment sais-tu tout cela ?As-tu lu son roman ? — — 199 — Mademoiselle Pas encore.Mais je sais qu’il a clu talent.Je le devine, je le sens ! Monsieur Ah! bien, tu pourras te vanter d’en avoir un flair, toi! Moi, ce roman ne me dit rien.Ce sera encore un de ces ouvrages de pacotille comme nous en avons tant, sans doute, et je n’encouragerai jamais, quant à moi, cette littérature-là.D’ailleurs, je n’ai jamais eu confiance, moi, dans la littérature canadienne-française.Madame Ni moi.Comme s’il était possible, en effet, de croire que nous pouvons rivaliser avec les littérateurs de France—avec un Barrés, par exemple, un Bourget, un Bordeaux! Mademoiselle Toi, père, tu n’as pas confiance dans la littérature canadienne-française parce que tu 11e lis rien—pas même les chefs-d’œuvre de M.Libris.Quant à toi, mère, tu ne semblés pas te rendre compte que les maîtres français d’aujourd’hui sont, pour ainsi dire, les résultantes d’une longue succession d’écrivains mauvais, passables et bons—fleurs très rares et très cultivées d’une grande et vieille civilisation—et qu’il n’y a pas de raison au monde pour nous empêcher d’écrire un jour aussi bien que Barrés, Bourget ou Bordeaux.C’est en forgeant qu’on devient forgeron.Monsieur Fichtre ! Quel enthousiasme tu y mets ! Madame (sévère) Est-ce que, par hasard, ce jeune homme aurait pris sur toi une influence aussi.Mademoiselle (rougissante) Oh! Mais je ne le connais seulement pas.Madame C’est que tu le défends avec une chaleur, aussi! Mademoiselle Ce n’est pas lui seulement que je défends: c’est tous nos artistes, nos littérateurs—ceux qui le sont et ceux qui veulent le devenir—et je ne comprendrai jamais, quant à moi, la logique du bourgeois qui dit, quand on lui offre un nouveau livre, un tableau nouveau, une statue nouvelle: “Est-ce que l’auteur est connu, étiqueté, classé?Et qui, si on répond négativement, reprend: — 200 — “Alors ce n’est pas bon.Que l’auteur se fasse connaître d’abord et nous verrons.” Monsieur Eli bien, il me semble que ce n’est pas si mal raisonné.Mademoiselle On pourrait être, du moins, plus logique.Car enfin, pour se faire connaître il faut produire quelque chose, n’est-ce pas ?Monsieur C’est évident.Mademoiselle Mais alors, comment veux-tu qu’un auteur se fasse connaître si on refuse de lire ses ouvrages, de lui prêter la moindre attention ?Monsieur (solennel) 4 Ee véritable talent finit toujours par se faire place, par s’imposer, par percer.Mais il faut qu’il ait fait ses preuves.Un débutant.Mademoiselle Un débutant, chez nous, n’a jamais de talent.Il n’a pas le droit d’en avoir plus que son voisin: ici celui qui se “fait un nom”, se glorifie et se fait glorifier, c’est celui qui a assez de prétention pour se faire accorder du talent sans en avoir, et dont la suprême habileté consiste à faire croire qu’il a fait‘quelque chose”, sans l’avoir fait jamais! M.Pérard n’est pas de ceux-là—malheureusement pour lui.Madame Mais il est de petite origine, il est pauvre, il.Mademoiselle Comme si on pétrissait le talent avec de l’or! Monsieur Mais nous l’avons toujours connu, ce petit jeune homme! Mademoiselle Alors il faut être étranger pour avoir du mérite ?Monsieur Je 11e dis pas.Mais dis ce que tu voudras, il est assez difficile de croire que le petit garçon qui nous a fait des niches, bombardé de pelotes de neige; que l’adolescent qui nous disait humblement bonjour; que l’homme que nous voyons passer à nos côtés, simplement mis, sans canne et sans bruit, est devenu capable d’écrire et de publier un livre! Ce n’est pas naturel. — 201 — Madame Si encore il portait ses cheveux longs, le pauvre! Mademoiselle En effet, il y a “l’appââranee-ce” comme dirait Brind’oison.Monsieur Enfin, je vais toujours lui retourner son blanc, à M.Pérard.Mademoiselle Oui, c’est plus poli.Mais, non seulement tu vas le lui retourner, mais tu vas le lui retourner signé., Madame Ké! si tu y tiens tant que ça! Combien, ce volume ?Monsieur Un dollar.Remarquez que pour ce prix on a le choix parmi les chefs-d’œuvre français.Madame Voilà! Les livres canadiens coûtent trop cher.Mademoiselle Le gouvernement devrait, en effet, les donner en cadeaux à Noël, après les avoir achetés bon marché, à l’auteur.Ce serait alors ce qu’on pourrait véritablement appeler travailler pour la gloire!.Combien d’exemplaires prends-tu, père ?Monsieur Mais rien qu’un! C’est déjà bien assez.Mademoiselle Non, ce n’est pas assez.Tu vas en prendre deux.Il faut que les riches achètent ]fbur ceux qui ne le peuvent—ou qui ne le veulent pas.Madame Mais que ferons-nous de deux exemplaires, je vous le demande! Mademoiselle Oh! ne vous inquiétez point! Vous m’en ferez cadeaux.Monsieur Des deux ?Et que feras-tu du deuxième ?Mademoiselle Il y a une superstition que j’ai toujours trouvée charmante.C’est celle qui consiste à mettre un portrait sous l’oreiller afin de rêver à ses amours.Or, moi je mettrai l’un des exemplaires de l’ouvrage de M.Pérard sous mon oreiller afin de rêver que l’art est — 202 — apprécié au Canada, et l’autre me consolera d’apprendre à nouveau qu’il ne l’est pas.Mets ta griffe pour deux exemplaires.Monsieur Eh bien, soit! (il signe) Tiens, est-ce cela ?Mademoiselle (avec joie) Merci, père.Tu ne lis pas, mais c’est égal, tu es gentil, tout de même.Et maintenant, je cours jeter cette lettre à la poste.Je reviens tout de suite.(elle sort).SCENE II Monsieur, Madame Madame Cette petite est folle de littérature.Monsieur (pensif) Je la crois plutôt folle du littérateur.Madame (avec stupéfaction) Du petit Pérard ?Monsieur Mais oui.Madame Pas possible! Monsieur Parfaitement.Remarque bien ce que je vais te dire: tu sais, notre petit voisin ?Madame Qui vient de te carotter deux dollars ?Monsieur * Lui-même.Dans un an, il te carottera.je veux dire il te prendra ta fille en mariage.Madame Pour le coup, tu radotes! Monsieur Merci.Tu verras, d’ailleurs, (un temps) Et, maintenant, je m’en vais.Madame Tu t’en vas ?Et où ça ?Monsieur Dans.dans ma bibliothèque.Madame Dans ta biblio.?Mais qu’y vas-tu faire, mon Dieu ? — 203 — Monsieur J’y vais lire mes livres.Cette petite m’a fait honte tout l’heure avec ses idées.Bonsoir, {fausse sortie) Madame Mais je ne suis pas pour demeurer ici seule ?Attends-moi.Monsieur Tu veux venir avec moi ?Madame Mais oui.Monsieur Pour lire ou pour causer ?Madame (hésitante) Pour.pour lire.Monsieur Pas possible! Allons, viens.Antonin PROULX LA ROMANCE DE NOS BOIS A Madame.F.-X.Berthiaume Du calme de nos bois j’ai gardé souvenance L’âme accablée y trouve un asile béni; La vie ou la mort, ce qui pleure ou ce qui rit, Tout sans amertume y traverse l’existence.Je vais au bois rêver aux souvenirs d’enfance, Revoir les fleurs, le hêtre et la source qui fuit, Les gerbes de rayons, harpe d’or qui reluit, Sous la feuillée où la Muse ébauche une stance ! Je contemple songeur la vague au bord du lac, Scandant l’heure éternelle au cadran de la plage, Et la cadence du romantique et vieux bac Entraîne ma pensée au cours lointain de l’âge; Puis quand la forêt prend le deuil du jour mourant, L’orchestre continue en apaisant son chant.Juin, 1916.W.A.BAKER. — 204 — LA NOBLESSE CANADIENNE ET SES DETRACTEURS La noblesse canadienne, comme le clergé et les Jésuites, a eu ses détracteurs.Sous l’ancien régime, il exista toujours une certaine rivalité entre les Français et les Canadiens.Les premiers s’imaginant posséder des qualités supérieures, convoitaient les fonctions les plus élevées, les plus hauts grades, les emplois les plus brillants, et souvent, à force d’intrigues, parvenaient à supplanter les seconds qui, en maintes occasions, se seraient acquittés de leurs tâches avec tout autant d’habileté que de succès.Cette rivalité a singulièrement compromis la cause de la France au Canada.Nos gentilshommes canadiens supportèrent sans trop se plaindre les injustices de cet état d’infériorité dans lequel la Mère-Patrie sembla les vouloir reléguer.Les divergences d’opinions empêchèrent la fusion des esprits et des cœurs.Il n’y a pas lieu de s’étonner si l’on rencontre parfois dans certaines correspondances de nos gouverneurs ou intendants des appréciations peu flatteuses de notre .peuple mais surtout de la noblesse.C’était l’usage alors—un peu comme de nos jours—de décrier son voisin pour faire avancer ses propres affaires.L’intendant Duchesneau, le 10 novembre 1679, écrit à Colbert: “Plusieurs gentilshommes, officiers réformés et des seigneurs des terres, comme ils s’accoutument à ce qu’on appelle en France la vie de gentilhomme de campagne, qu’ils ont pratiquée eux-mêmes ou qu’ils ont vu pratiquer, font de la chasse et de la pêche leur plus grande occupation et, parce que, dans leurs vivres et pour leur habillement et celui de leurs femmes et de leurs enfants, ils ne peuvent se passer de si peu de choses que les simples habitants, et qu’ils ne s’appliquent pas entièrement à faire valoir leurs terres, ils se mêlent de commerce, s’endettent de tous côtés, excitent leurs jeunes habitants à courir les bois et y envoient leurs enfants afin de traiter des pelleteries dans les habitations sauvages et dans la profondeur des bois au préjudice des défenses de Sa Majesté, et avec cela ils sont dans une grande misère (1).’’ L’intendant de Meulles, en 1682, se plaignait de la prétendue usurpation que les Canadiens, en général, faisaient du titre d’écuyer, et dénonçait encore plus énergiquement les gentilshommes (1)—Archivées Coloniales, Corresp, Générale, V, p.32» La Colonisation du Canada—M.l’abbé I.Caron. — 205 — engagés dans le commerce des fourrures.“Au premier abord, écrit M.B.Suite, si l’on en juge par les lettres de M.de Meulles, le nombre des nobles semble prodigieux dans une colonie de douze mille âmes, car, dit-il, “tout le monde”, à peu près, se qualifie de gentilhomme et prend le titre d’écuyer”, mais en examinant les choses de cette époque, je comprends que cette innocente manie des titres n’était pas la cause du mal dont souffrait la noblesse et qu’une bien petite partie de la vraie noblesse se targuait de ses origines.Les titres usurpés étaient pris sans gêne par des familles qui se faisaient valoir en conséquence de leur richesse.M.de Meulles dénonçait avec persistance des gentilshommes du Canada engagés dans la traite des fourrures sans la permission des marchands qui en avaient le monopole.A cela, le caustique la Hontan répond: “Je crois que M.de Meulles n’a pas négligé ses propres affaires.Il y a même apparence qu’il a fait un certain commerce souterrain qui est un vrai petit Pérou.” “Cet intendant, ajoute M.Suite, était choqué de voir les simples lieutenants-gouverneurs de Montréal et des Trois-Rivières prendre le pas sur lui aux assemblées et aux réunions officielles.Il regardait d’un œil dédaigneux les “illustrations coloniales.” L’automne de 1685, il écrivait à la cour demandant qu’on ne permit plus à des gens aussi pauvres que les nobles du Canada de figurer en tête des autres représentants de sa Majesté.En ce moment, dans les salons de Versailles, se traînaient les familles décavées de tout le royaume.Soyons sur nos gardes lorsqu’il s’agit de M.de Meulles.Il poussait la haine contre ceux qui lui déplaisaient jusqu’à écrire des choses qu’il savait être fausses.” (1) La culture de la terre pouvait s’exercer sans dérogeance par les membres de la noblesse.Il n’en allait pas de même du commerce.Ce fut le 10 mars 1685 que, par un édit, le roi permit aux gentilshommes de faire le commerce tant par mer que par terre.La même année, M.de Meulles reçut les instructions de rechercher les faux nobles et de les faire connaître.“Les démarches, qui s’ensuivirent, écrit M.Suite, donnèrent occasion aux véritables nobles de s’affirmer; mais en même temps la situation de fortune de ceux-ci fut mise au jour—elle n’était pas brillante”.L’historien américain Parkman, qui a consacré plusieurs études à l’histoire de nos origines, s’est trop attaché à suivre les deux intendants M.Duchesneau et M.de Meulles, qui ne perdaient (1)—La noblesse du Canada, avant 1760, M.B.Suite, pp.116, 117. — 206 — aucune occasion de faire ressortir les défauts qu’ils croyaient reinar quer parmi les membres de notre noblesse.A le lire, on sent qu’il aime à rappeler la prétendue vanité de nos gentilshommes, leur ignorance, leur pauvreté, et il n’oublie pas de parler de cette tendance qu’auraient eue, en général, nos canadiens de prendre le titre d’écuyer bien qu’ils fussent nés roturiers.En citant la lettre de M.de Meulles qui se plaint de cette usurpation, Parkman devait ignorer que, dès l’année 1680, deux ans auparavant, M.de Frontenac, alors gouverneur de la Nouvelle-France, intentait une poursuite contre M.de Villeray, premier conseiller au Conseil Souverain, qu’il accusait d’avoir pris le titre d’écuyer illégalement, tout simplement parce que M.de Villeray ne s’était pas cru obligé de faire reconnaître par le Conseil ses titres de noblesse, pourtant irréfutables (1).Parkman ignorait encore que, par un arrêt du Conseil d’Etat, de 1685, une amende de 500 livres était imposée à celui qui prenait le titre d’écuyer sans y avoir droit.Et c’est sur les lettres de M.Denonville et de M.de Meulles, dont il est possible de nos jours de suspecter la bonne foi, que le savant historien américain a bâti sa thèse contre notre noblesse canadienne.Cette noblesse a été pauvre, soit: mais elle n’avait pas à rougir de sa pauvreté.Y a-t-il lieu même de s’en étonner ?Nullement.Le contraire paraîtrait stupéfiant.Nous ne devons pas oublier dans quelles conditions vivaient nos premiers gentilshommes.La plupart étaient chargés d’enfants.Ils habitaient une colonie dans laquelle tout était à créer.Entouré de quelques pauvres censitaires, perdus avec eux au milieu des bois, en pleine barbarie, privés de toute communication avec la mère-patrie, ils devaient trouver, sur leurs terres à moitié boisées, les moyens de subvenir à tous leurs besoins.Les seigneurs devaient aider de leurs deniers les familles de leurs censitaires.Et cet état de choses se prolongea jusqu’au milieu du XVIII ième siècle.Voilà ce qu’il importe de se rappeler pour bien comprendre le mérite de nos gentilshommes laboureurs-soldats.Elles ont également droit à notre admiration, ces femmes et ces filles de nobles qui ne rougissaient pas de travailler aux côtés de leurs maris et de leurs frères, dans les champs, afin d’aider au soutien de la famille.(1)—Jugements et Délib.du Conseil Souverain, II Vol., p.486. — 207 — On comprend mieux, quand on sait que les familles seigneuriales devaient s’imposer des sacrifices immenses pour coloniser leurs domaines, pourquoi des gentilshommes qui n’étaient attachés au pays ni par les liens de la famille, ni par le désir de s’y fixer pour toujours, ont préféré à la vie si rude du seigneur-colonisateur, celle plus mouvementée du coureur de bois ou cette autre plus rémunératrice du trafiquant de fourrures.Les lettres qu’adressait M.de Denonville soit au roi soit au ministre étaient dirigées principalement contre ces derniers.Ht, disons-le sans tarder, c’étaient des exceptions, des cas particuliers, que l’intendant craignait sans doute de voir se généraliser et devenir funestes à l’avancement de la colonie.Ces ombres font mieux ressortir le mérite de tant de nos familles nobles qui ont attaché leurs noms à un coin quelconque de notre pays.Parkman, se basant sur ces documents, fait de ces exceptions des généralités.Il ne faut pas oublier que, dans le domaine de l’histoire, MM.les Américains et malheureusement souventes fois certains de nos compatriotes anglais, apprécient les hommes et les choses étrangers à leur race et à leur pays, d’après leur mentalité propre, et se croient dispensés de suivre dans leurs jugements les lois de la saine philosophie qui défend de conclure du particulier au général.Au surplus, Parkman mentionne parmi nos familles nobles qui ont travaillé à la colonisation, et c’est pour lui une exception, la famille de Longueuil.Il passe sous silence les familles Couillard, Hertel, Denis, Juchereau, la Valtrie, de Saint-Ours, de Contrecœur, d’Ailleboust, Damours, les Joybert de Soulanges, Bécard de Grand-ville, Dupuis, de Lotbinière, Sabrevois de Bleury, De Repentigny, De Tilly, de Chavigny, de Lauzon, de Boishébert, de Vaudreuil, Aubert de la Chenaye, et de cent autres qui ont accompli au milieu de difficultés incroyables une œuvre vraiment digne de mention.En parlant de la famille Damours, il trouve moyen de publier le mot de Denonville qui, s’il était vrai, donnerait une idée peu avantageuse de notre noblesse: “There is danger that all sons of noblesse, real or pretend, will turn bandits, since they have no other means of living.” Il est à craindre que tous les fils de noblesse, réelle ou prétendue, ne deviennent des bandits, car ils n’ont pas d’autres moyens pour subsister que de courir les bois.” Et voilà! le tour est joué, et toute la noblesse canadienne en sort éclaboussée. — 208 — Mais, dans le cas qui nous occupe, l’accusation portée contre les Damours était une noire calomnie.Ces Damours dont il s’agit étaient les fils de Mathieu Damours, Conseiller au Conseil Souverain de Québec.Ils obtinrent plusieurs concessions seigneuriales en Acadie, et, ils s’établirent sur les bords du fleuve Saint-Jean, à Jemsec.Dès 1698, ils étaient chacun à la tête d’une nombreuse famille, et entourés de plusieurs censitaires.La fortune ne souria pas à leurs projets.Au printemps de 1701, la rivière Saint-Jean se gonfla tout à coup; elle emporta les maisons, les granges des familles établies à Jemsec.Le fort fut presque totalement détruit.Les Damours ruinés, sans ressources, cherchèrent un abri momentané à Port-Royal.Ce fut en cette circonstance pénible, que M.de Brouillan dans une lettre, datée du 22 octobre 1701, recommanda M.Damours des Chaufours à l’attention du roi.“Après la destruction de son fort, écrit M.de Brouillan, M.des Chaufours, qui en soutenait les habitants et les sauvages, a été obligé de l’abandonner et de se retirer à Port-Royal, mais il n’a pas de quoi y faire subsister sa famille, et il sera malheureusement contraint de chercher quelqu’autre retraite si la Cour n’a égard aux services qu’il représente par son placet, et ne lui accorde un emploi qui le retienne dans la colonie.J’ai fait tout ce que j’ai pu pour l’engager d’y rester jusqu’au retour des vaisseaux, et il m’a promis de le faire.C’est un fort honnête homme, en qui les habitants et les sauvages ont beaucoup de confiance; il a bien servi dans la dernière guerre, et sur qui on peut compter’’ (1).Les Damours venaient à peine de relever leur fort, quand les Anglais, en dépit du traité de Ryswick, conclu le 15 décembre 1697, le détruisirent une seconde fois.M.de Brouillan adressa une nouvelle lettre au ministre afin d’engager le roi à secourir cette brave famille aux prises avec le malheur.Dans une lettre, en 1703, il écrit: “Les frères Damours sont gentilshommes.Ils ont été ruinés par les Anglais pour avoir gardé la fidélité qu’ils doivent au roi.Les gouverneurs et les intendants les ont toujours employés à ce qu’il y avait de plus difficile pour le service de Sa Majesté.Comme ils sont hors d’état de subsister, sans quelque grâce de Sa Majesté, ils supplient de leur donner de ’emploi.’’ (2) (1) —Archives canadiennes.Hist, des Seigneurs de la Rivière du Sud, p.110 (2) —Les mêmes. 209 — L’année suivante, Charles Damours, sieur de Louvières, revint à Québec pour y chercher un refuge.Nous avons trouvé, par hasard, au greffe du notaire Genaple, un acte passé le 1 septembre 1705, qui montre dans quelle position pénible ces gentilshommes se trouvaient.Il y est dit:“que Marie Marsolet, veuve de Mathieu Damours, voyant l’extrême disette ou nécessité où se trouve réduit Charles Damours, l’un de ses fils avec toute sa famille, tant par les malheurs du temps et de la guerre que par l’incendie de tous ses bâtiments, arrivé l’hiver dernier sur la rivière St-Jean, dans lequel tout ce qui lui restait a été consumé, ce qui l’a obligé à repasser avec sa femme dans cette contrée pour y trouver quelques secours et les y faire subsister, voulant assurer du pain à ses petits-enfants, et à la dite Delle Marie-Anne Thibodeau, femme du sieur de Louvières, donne à tous les enfants issus du premier et du second mariage de son fils, toute la part qu’elle a dans une terre de quatre arpents, située au Cap Rouge, et dans une autre à Gaudardville, de sept arpents, ne se réservant que l’usufruit.” Voilà une pièce qui explique pourquoi les Damours furent longtemps aux prises avec les difficultés de l’existence.Jointe à celles que nous avons citées, on sent que les accusations dont l’intendant a chargé ces gentilshommes étaient pour le moins exagérées.Ce document réfute encore ces autres que M.de Villebon avait portées contre eux: ‘‘Ils mènent, disait-il, une existence vagabon- de; ils sont insubordonnés et séditieux, et méritent d’être surveillés de près.Bien qu’ils aient de vastes possessions, on leur connaît à peine un logement.” Et la raison de cette existence vagabonde est toute trouvée; c’est que le roi les avait employés aux missions les plus pénibles; que leurs établissements furent détruits par les Anglais et l’incendie.Celui qui étudie l’histoire de ces temps anciens, doit se mettre en garde contre certains documents qui pourraient l’induire en erreur.L’historien peu averti, qui ne verrait que les lettres de Villebon ou de M.de Denonville, porterait sur notre noblesse un jugement peu flatteur.Parkman s’est laissé tromper.En Acadie, dans l’Ouest canadien et même en Louisiane, il arriva parfois que des commandants outrepassèrent les pouvoirs que le roi leur avait accordés.L’intérêt personnel, le désir de dominer, faisait commettre plus d’une bévue.Il est donc difficile parfois de démêler le vrai du faux dans les nombreuses correspondances échangées entre les ministres, 210 — le roi, et quelques commandants de ces postes éloignés.Comme dans tout procès il y a du vrai et du faux, du juste et de l’injuste.Il appartient à l’historien de scruter les documents afin de jeter la pleine lumière sur les faits, et la tâche n’est pas toujours facile.La lettre écrite par M.de Villebon contre les Damours peut s’expliquer par le fait qu’eux-mêmes s’étaient plaints précédemment au roi de la conduite qu’il tenait à leur égard ; ils l’accusaient d’avoir vendu aux sauvages une cargaison qui leur était destinée, de les avoir maltraités en paroles et en actes, et d’avoir cherché à les empêcher de jouir de leurs concessions, ajoutant encore une autre accusation assez grave: qu’il faisait le commerce avec les Anglais.Un ordre du roi enjoignit à M.de Villebon de les mieux traiter.Dans une autre lettre que lui écrivit le ministre, le 1er avril 1700, il lui disait “que sa conduite envers M.des Chaufours et d’autres gentilshommes a été désapprouvée, et que l’intérêt de son avancement lui commandait d’être moins dur envers les habitants.” On comprend qu’il n’en fallait pas plus pour s’attirer les colères de M.de Villebon.Au reste, les recommandations de M.de Brouillan valurent aux frères Damours la protection royale.M.Rameau, écrit à ce sujet: “Il est possible que Villebon qui avait eu plusieurs altercations avec les Damours ait chargé un peu ce tableau, car nous savons qu’à cette époque les quatre frères Damours étaient mariés; chacun d’eux élevait une famille nombreuse, et dès 1698, quelques familles de colons étaient déjà fixées près du manoir de Jemsec (1).Pouvons-nous croire raisonnablement que l’historien Park-man qui a lu les pièces dirigées contre les Damours, ait pu ignorer ces autres qui sont toutes à leur louange ?Nous sommes donc bien à l’aise ici pour mettre en garde les lecteurs des livres de Parkman et de tant d’autres qui y ont puisé des renseignements.Leurs appréciations des choses canadiennes ne doivent pas êtres acceptées sans discernement.Etranger à notre race et à nos croyances, Parkman n’a pu se garder de certains préjugés qui percent dans ses livres, écrits pourtant dans un style irréprochable.Ou’y a-t-il de moins conforme à la vérité historique que le portrait qu’il trace du gentilhomme canadien ?Ce portrait dans lequel il le représente comme l’être le plus cruel, le plus brutal, le plus sanguinaire, est une injure lancée non seulement à la noblesse de notre pays mais encore à la religion catholique.(1)—Hist, de Seigneurs de la Rivière du Sud, p.111. -.211 — “Le noble, si miséreux clans les commencements, éerit-il, devint bientôt un puissant gentilhomme campagnard, pauvre encore, mais non ruiné; ignorant des livres, si l’on excepte peut-être cjuelques fragments de vieux latin puisés dans une école jésuitique; brave entre les plus braves parmi les hommes des bois, mais n’oubliant jamais sa qualité de gentilhomme; portant scrupuleusement l’insigne de sa dignité: son épée; et imitant autant qu’il le pouvait les manières de la cour qui apparaissaient à ses yeux à travers l’Océan dans toute la splendeur de Versailles, et dont un rayon lumineux rejaillissait du Château Saint-Louis de Québec.Il était chez lui au milieu des siens, chez lui au milieu des sauvages, mais jamais plus chez lui que quand, un fusil à la main et un crucifix sur la poitrine, il prenait le sentier de la guerre avec une bande de sauvages et de Canadiens presque aussi sauvages que ces derniers, et fondait comme le lynx de la forêt sur quelque ferme isolée ou quelque hameau solitaire de la Nouvelle-Angleterre.Combien eelle-ei l’a haï, Laissons parler ses mémoires: les longues traînées de sang qui empourprent ses annales sont les indices du passage du gentilhomme canadien.(1)’’ ’ Ces lignes, en dépit du parfum poétique qu’elles renferment, font voir jusqu’à quel point les préjugés de race et de religion peuvent fausser le jugement.Parkman, tout en reconnaissant le courage du gentilhomme canadien, en traçant ce tableau, n’a pas manqué de décocher ces traits malins contre la noblesse et la religion.Il a habilement dénaturé la vérité historique.Le peuple de la colonie anglaise redouta longtemps le gentilhomme canadien.Ce fait est incontestable.Il le poursuivit sans relâche d’une haine implacable; et on retrouve des vestiges de ces sentiments qu’il manifestait à son égard jusque dans les écrits de ses historiens.Mais ce que Parkman n’a pas dit, et ce qu’il aurait dû ajouter pour rester dans les limites de la vérité, c’est que le gentilhomme canadien envahissait la Nouvelle-Angleterre pour venger les crimes des Iroquois, poussés au meurtre par les Anglo-Américains.Les annales de la Nouvelle-France, elles aussi, ont été rougies du sang de nos martyrs: religieux, prêtres, colons, sont tombés sous les coups des barbares dont le peuple américain fut le complice.Ce qu’il y a cfe vrai, c’est que nos gentilshommes, d’ordinaire, n’attaquaient pas des fermes isolées, des villages sans défense, mais (1)—The old Regime, Il Vo .p.61. — 212 — pénétraient jusqu’au cœur même de la Nouvelle-Angleterre pour venger les victimes du massacre de Lachine ou d’ailleurs, sanglantes et regrettables représailles, sans doute, mais rendues nécessaires pour sauver la Nouvelle-France et imposer le respect du nom français.Ce qu’il y a de vrai encore, c’est que le gentilhomme canadien n’a pas été un vulgaire bandit, mais le défenseur de sa patrie menacée et trop souvent envahie par ses vindicatifs et ambitieux voisins.A.Couillard DESPRES, ptre.TALENT ET TRAVAIL Le talent est comme un métal Dont la valeur tient du mystère Mais le travail le rend égal A l’or qu’on va chercher sous terre.Vous applaudissez tel succès.A l’expliquer on s’ingénie.Moi je déclare en bon français Que le travail c’est le génie.Le génie est nul sans travail.Bah! le travail, qui donc y pense?J’entends: c’est un épouvantail.Lui seul, pourtant, nous récompense.Tout beau talent n’est qu’un outil.Reste à savoir en faire usage.Commencez par être apprenti Et travaillez avec courage.Le travail crée et soutient tout.Le talant n’est rien par lui-même.Le travail est maître partout.C’est lui qui brille au rang suprême.Combien de fois, vous le savez, N’a-t-on pas dit d’un pauvre hère Que ses talents non cultivés Le reléguaient dans la misère.Car le talent, source d’orgueil, Ecrase plus qu’.il ne relève, Et bien souvent c’est un écueil:— Sans le travail, il n’est que rêve.Ne comptez point sur le talent.C’est un article à la douzaine.Qu’importe si travail est lent! Vous n’aurez jamais rien sans peine.Le travail est le grand ressort.Appuyez ferme, il se redresse.Ne nous plaignons pas tant du sort Et corrigeons notre paresse.Le rang d’en bas est trop serré.Regardez par dessus les têtes.Le haut n’est jamais encombré.Sortez de l’ornière où vous êtes.Voyez-vous ce’talent douteux?Le travail en a fait un homme.Cet autre, talent paresseux.Lequel pensez-vous qu’on renomme ?Benjamin SULTE. — 213 — r i p ALBERT FERLAND Puisque j’ai entrepris cette galerie biographique de nos collaborateurs, je vais tenter de mener à bien cette opération assez délicate.On me tiendra compte cependant des nombreuses difficultés de l’entreprise et du faible talent du biographe.La critique, j’ose l’espérer, sera indulgente envers ma bonne volonté de bien faire.Il s’agit pour aujourd’hui de présenter à nos lecteurs, M.Albert Ferland, et de le présenter tel qu’il est, sans s’occuper des sympathies qui existent entre l’écrivain et le M.ALBERT FERLAND portraituriste.-—O- Au physique, M.Ferland est petit de taille aux membres délicats, l’air souriant, avec des yeux qui vous regardent bien en face, comme s’il méditait une malice, toujours mis avec élégance, affable, doux, poli, réservé, et d’une modestie plus qu’ordinaire.Il a les cheveux d’un noir clair comme l’ébène, avec moustache non moins noire; sa démarche est Vive, alerte comme son esprit et sa pensée.Et.mais, j’y pense, ce n’est peut-être pas cela que vous voulez.-Q- M.Albert Ferland est, sans contredit, le plus canadien de nos poètes laurentiens.Comme Crémazie il aime son pays avec idolâtrie; il le chante mieux peut-être que Fréchette lui-même.Ce dernier incarnait bien l’âme de la France; Ferland, lui, incarne mieux l’âme canadienne.Il chante toujours avec sincérité, avec vaillance.Quant à ses vers ils sont d’un artiste par la facture, par l’inspiration, par la grandeur, par les sentiments.En un mot Ferland est une âme; c’est tout dire. — 214 — Albert Ferland est né à Montréal, le 23 août 1872.Après son cours élémentaire chez les Frères des Ecoles Chrétiennes, il étudia la littérature, l’histoire et la théologie; puis il se consacra à l’enseignement du dessin; c’est maintenant un artiste distingué.Il a produit plusieurs portraits dont plus de quatre-vingts ont été publiés.A peine âgé de dix-huit ans il faisait déjà ses débuts littéraires dans “Le Samedi”, et dans le “Monde Illustré”, de Montréal, puis, il collabora ensuite au “Recueil Littéraire”, et à presque toutes les revues et gazettes du temps.Ses essais, pleins d’enthousiasme et de fines observations, ne manquèrent pas d’attirer sur lui l’attention de bon nombre d’écrivains du pays, et aussi de l’Europe.De fait, en 1892, il était admis membre de 1’“Académie Littéraire, Musicale et Biographique de France”.Il est un des fondateurs de l’Ecole Littéraire de Montréal, dont il fut secrétaire de 1900 à 1903, et président en 1904.Pendant ce temps il collaborait aux Soirées du Château de Ramsay, (1900) et au “Terroir”, (1909).M.Ferland figure dans le premier volume de “Toutes les Lyres”, belle anthologie des poètes contemporains publiée par Gas-tein Serge, à Paris, en 1909.Plusieurs de ses écrits figurent aussi dans des ouvrages scolaires comme ceux de l’abbé Desrosiers, des Dames de la Congrégation de Notre-Dame et des Frères des Ecoles Chrétiennes.A propos de ses publications littéraires voici quelques notes : A vingt ans (1893), il publiait “Mélodies Poétiques”.C’était un tour de force qui ne s’était jamais vu au pays.Les jeunes poètes ne sont pas rares, certes, mais braver la critique publique à un âge d’inexpérience, c’était assurément audacieux.En 1899, paraissait un second volume de poésies intitulé “Femmes rêvées” qui lui valut aussi de chaleureuses félicitations de la part de nos meilleurs écrivains.De 1908 à 1910 il publia en quatre plaquettes “Le Canada chanté”, titre un peu pompeux peut-être, mais qui avait sa raison d’être.Je ne veux pas faire ici l’éloge de ces derniers volumes ni de critique à proprement parler.Des appréciations telles que celles de MM.Rémi Tremblay, Madeleine, Germain Beaulieu, Louis Fréchette, Benjamin Suite, l’abbé Camille Roy, Félix Klein, Louis Tiereelin, Adjutor Rivard, Auguste Dorchain, John Rolley, Chas.Fuster, et de tant d’autres, sont assez vastes et précieuses pour se borner à leur louange et à leur sévérité. — 215 — Les livres d’Albert Ferland sont soigneusement illustrés de charmants croquis dessinés par l’auteur lui-même.Disons en passant qu’il manie le crayon tout aussi bien que la plume, et, sans s’en douter il nous donne de petits chef-d’œuvre inspirés d’après nature.“Mélodies Poétiques” est une œuvre de jeunesse.On y rencontre les défauts ordinaires des débutants: l’inégalité et le manque de souplesse; “Femmes rêvées”, d’un adolescent, est mieux charpenté.Enfin, Le “Canada chanté”—où Ferland montre un bel enthousiasme pour les contrées laurentiennes—a élevé l’auteur au rang des véritables écrivains et sa réputation comme tel sera indestructible.Qu’il continue cette marche ascendante; nous en angurons d’excellents résultats.M.Ferland a maintenant dans ses cartons le livre qu’il avait rêvé de donner et qu’il a laissé entrevoir lors de la publication des premiers fascicules du “Canada Chanté’’.Plusieurs de ses poèmes ont été récités à une fête patriotique à la Sorbonne, et M.Louis Arnould lui a consacré deux leçons de son cours de littérature canadienne à l’Université de Poitiers.Et maintenant, savez-vous comment Ferland compose ses poésies ?Je vais vous mettre sous les yeux ce passage assez intéressant, publié il y a quelque vingt ans par l’“Ami des Jeunes”, et signé d’un nom de plume bien connu, Edouard Cabrette.“Les vers de Ferland jaillissent de son cerveau spontanément.Sa manière de faire une poésie est assez originale pour que je la dise: il s’en va par les rues de la métropole, et là, à travers la foule, au milieu des bruits les plus prosaïques, son cœur chante, son esprit travaille, ses idées se moulent sans efforts en des vers que bien des vieux lui envient.” Et voici M.Albert Ferland tel qu’il est.Gérard MALCHELOSSE.NOTRE “CHARTREUSE” CANADIENNE Il est toujours amusant et, certes, intéressant, de lire les études à dithyrambes de commande que nous consacrent les écrivains illustres qui nous ont payé une visite la plupart du temps protocolaire; ils partent au bout de quelques jours et ils sont à peine rendus dans leur pays respectif que leur premier soin est de raconter dans ]es journaux leurs impressions de voyage. — 216 — On sent évidemment leur déception de ne pas avoir trouvé notre province française de Québec ce qu’ils s’attendaient qu’elle fût: nos campagnes un peu rustres, nos villes plus province, notre province, enfin, plus originale.En furetant, l’autre jour, dans un “scrap book” dont les “découpures” ne datent que de quelques années, il m’est tombé sous les yeux un article d’impression de voyage signé de M.Réné Bazin et qui était pour le moins amusant.Il s’agissait de sa visite récente au Canada et, en parcourant cet article on sentait, à toutes les lignes, la bonne volonté dont l’éminent académicien avait fait preuve à vouloir cacher la déception qu’il a éprouvée de ne pas trouver chez nous la simplicité patriarcale qu’il avait rêvée.Aussi, ce pauvre M.Bazin, comme on l’a trompé souvent dans les observations sincères qu’il eut voulu faire sur nos coutumes et nos mœurs.Il demandait de se faire conduire “en grand’charrette” dans une ferme d’habitant de nos campagnes et un chauffeur en livrée allait le mener, en automobile, dans une riche villa de citadin.J’ai donc lu avec infiniment d’intérêt la “découpure” dont je viens de parler; c’est un petit chef-d’œuvre de grâce et de finesse, comme il sied, du reste, à l’auteur du “Blé qui lève”.Cela ne pèche que par un défaut persistant de couleur locale et de détails d’observation d’un factice à faire sourire les plus badauds.Ainsi, chez un “habitant” canadien où on avait conduit M.René Bazin, on lui a fait boire de la “chartreuse”.M.Bazin souligne à dessein le mot et il explique que c’est une liqueur faite avec des “herbes puissantes”.Notre “chartreuse” faite avec des “herbes puissantes” ! O couleur locale ! Apprenez, M.Bazin, et vous aussi, M.Etienne Eamy qui butes sans doute aussi de cette liqueur, que notre “chartreuse” canadienne, celle que nous font boire les femmes d’habitants aux jours de grand tra-la-la, est faite avec du whisky en esprit, de l’eau des Carmes Déchaussés, du sucre et de la salspareille pour la colorer.Voilà la vérité sur notre chartreuse et voilà un point d’histoire élucidé.Québec, août, 1916.Jérôme COIGNARD. — 217 — DUMAS A DESCHAMBAULT C’était dans la première décade d’août de mil-sept-cent soixante.Le major Dumas (le même qui remplaça M.de Beaujeu tombé au commencement de l’action, à la Monongahéla), avait charge de la frontière Française entre Québec et Montréal.M.de Lévis, après la bataille de Ste Foye se replia sur Montréal, à cause des vaisseaux qui apportaient un secours bienvenu au général Murray, et il avait placé le brave Dumas à Deschambault, avec instruction de lever le camp et de le rejoindre à Montréal quand paraîtrait l’ennemi.Un matin d’août, de bonne heure, des éclaireurs vinrent avertir le major que M.Murray remontait le fleuve, et que bientôt, l’on verrait poindre ses barques chargées de soldats.En conséquence, le commandant Français ordonna la levée du camp, et sur-le-champ, ce fut une activité, une agitation inusitée qui bourdonna dans l’air pur du matin.Cependant, tout s’opérait avec méthode chez les grenadiers.Une certaine joie se manifestait sur les visages des fils de Bellone; on allait retrouver les camarades, les amis, au camp de M.de Lévis; les vivres y seraient probablement meilleurs et plus abondants, car à Deschambault, on crevait quasi de faim.Dans ce mouvement offensif des Anglais, d’aucuns présageaient un engagement prochain que suivrait un armistice ou la paix tant désirée.Les soldats s’interpellaient avec entrain pendant qu’ils démontaient les tentes et pliaient bagages.Des charrettes des cultivateurs voisins furent réquisitionnées pour le transport du matériel, et ceux-ci se firent tirer l’oreille, car les Anglais avaient proclamé, affiché, que tout Canadien prêtant aide aux Français encourrait la perte de ses biens.Dumas, pareillement, annonça que tout habitant tiède pour le service de la France, en souffrirait dans ses propriétés; ce à quoi l’on répondit qu’il était inutile de se déranger pour l’un ou l’autre: c’était tomber de Charybde en Scylla.(1).Au milieu de tout ce train, de cette animation, une autre nouvelle, mais locale et terrible, passa de lèvres en lèvres, agrémentée chaque fois d’un détail exagéré et apocryphe; si bien, qu’enfin elle (1)—Voir Rapport des Archives Canadiennes, 1905. — 218 — s’empara de tous les esprits au point de faire oublier momentanément la proximité de l’ennemi.De quoi s’agissait-il donc ?Quelle était cette histoire si empoignante qui dérangeait ainsi ces militaires dans l’accomplissement de l’ordre de leur chef ?Ce devait être d’un intérêt extraordinaire, car les vieux grenadiers, vainqueurs de Carillon, les vétérans du régiment de Béarn, ne pouvaient facilement oublier la consigne et faillir un instant au commandement supérieur.Qu’y avait-il donc ?Eh bien!.Là.tout près de la maison qu’habitait le major Dumas, on venait de relever sur le bord de la route, baignant dans son sang, le corps inanimé de l’un des notables de l’endroit.La vie avait fui par la bouche d’une blessure profonde, causée par un coup de couteau.Ce qui intensifiait l’horreur de cette découverte lugubre, c’est que l’acier aigu était enfoncé jusqu’à la garde dans le dos de la victime, accusant ainsi, un lâche assassinat.Comment ce crime avait-il pu s’accomplir à si courte distance du quartier-général du major, sans éveiller ou attirer son attention, celle de son ordonnance ou de la sentinelle postée tout près ?C’est ce que chacun se demandait avec force commentaires ou réflexions.Puis, la phase suivante de la nouvelle ainsi colportée fut, que l’on avait découvert un indice permettant d’établir la respon-sibilité du crime.L’arme meurtrière était demeurée dans la plaie.Sur examen il avait été reconnu qu’elle appartenait à l’un des voisins du malheureux.Tout de suite, des âmes charitables s’étaient rappelées une querelle survenue récemment entre ces deux voisins, et des menaces proférées de part et d’autre.Cela avait donc eu une suite tragique et lamentable ?Quel malheur! Il n’en fallut pas plus pour causer l’appréhension de l’inculpé.C’est à ce moment que M.Dumas apprit l’évènement sensationnel.Il lui incombait de s’informer et d’agir.Les Anglais n’étaient pas loin, il est vrai, mais il y avait moyen de voir un peu dans ce meurtre évident, et il importait de régler la chose sommairement.Il répéta l’ordre de procéder sans délai à la levée du camp; lança de nouveaux éclaireurs du côté où devait surgir Murray, puis il ouvrit un tribunal militaire dans la maison qu’il occupait, afin de juger cette affaire.* — 219 — La pièce d’entrée, la principale de la maison, s’emplit sans tarder de curieux du voisinage.Dumas installa son secrétaire comme greffier, puis fit commencer l’audition' de la cause.L’accusé, amené bien gardé dans la salle, avait un visage exprimant la terreur, disaient les uns; d’hébétude produite par la découverte de son forfait, assuraient d’autres.Le pauvre homme eut cherché en vain pour un peu de sympathie dans son entourage, qui hier encore, lui faisait bon air.L’officier à qui fut confié le rôle de procureur, interrogea aussitôt.Il serait oisif et fatiguant pour le lecteur peut-être de reproduire l’interrogatoire de l’accusé et des témoins à charge et décharge.Il suffira de dire que l’inculpé: Jean Lauzon avait eu une violente querelle avec son voisin Louis Morin, celui-ci lui ayant imputé d’être un mauvais patriote, un ami des Anglais.Lauzon avait riposté que Morin cachait des animaux et du grain dans les bois afin de ne pas permettre aux Français de s’en emparer pour le ravitaillement du camp de Desehambault, et d’un mot à l’autre, la dispute s’était aggravée au point de susciter des coups, et, sur l’intervention des spectateurs il échappa des menaces à Lauzon qui avait le plus souffert dans l’altercation.C’était de date trop fraîche pour que personne pût l’oublier.Evidemment, Lauzon avait donné au geste menaçant d’alors, la conclusion terrible qui venait d’arriver.L’arme meurtrière, propriété de Lauzon, n’avait pu s’implanter toute seule dans le dos de la victime.Il avait rencontré ou guetté son ennemi isolé dans les ténèbres et en avait profité pour parfaire son noir projet.Les dépositions pour et contre terminées, le major posa quelques questions sur la manière dont avait été découvert le crime, la position du corps, la localité, etc.Lorsqu’il eut obtenu les renseignements désirés, la figure impassible, il demanda froidement à Lauzon ce qu’il avait à dire pour que sentence ne fut pas prononcée contre lui.Levant haut la main, et redressant la tête, le malheureux, d’une voix assurée répondit qu’il était innocent.Au même instant, un sous-officier entra précipitamment et se plantant dans la porte, fit le salut militaire à son chef.—Qu’y a-t-il ?demanda Dumas.—L’ennemi! — 220 — A ce mot laconique et émouvant, il se fit un brouhaha, un bruit de pas, d’exclamations, et un mouvement instinctif vers la porte, mais la voix du major tonna: —Que personne ne bouge!.L’Anglais n’est pas encore sur nous !.Il faut en finir avec cette cause et quelques minutes suffiront.Avant de me prononcer envers vous, Lauzon, il convient que je dise quelques mots.Promenant un regard circulaire sur les visages des auditeurs, le major reprit: —Messieurs, vous n’ignorez pas les misères, les difficultés qui m’ont assailli depuis que j’ai établi mon camp au milieu de vous.Un incendie, allumé un jour par la main d’un traître a consumé une partie de nos vivres, peu abondants, et a failli faire éclater notre magasin aux poudres.Nous avons constaté des défections tant parmi nos Canadiens que parmi les soldats Français, et plusieurs mêmes sont passés à l’ennemi ouvertement.Dans la nuit du 5 au 6 juin dernier on est venu voler la caisse du Roi dans la chambre contiguë à la mienne.Je n’ai pu découvrir l’auteur de ce délit mystérieux, et d’autant plus reprehensible qu’il a été commis dans un moment d’épreuves très dures pour nous.J’ai été censuré à cause de ce vol.MM.de Vaudreuil, Bigot, et mon général même, M.de Uévis, m’ont dit que j’aurais dû exercer une plus sévère surveillance.Eh bien! messieurs; depuis ce jour, j’ai veillé, bien résolu à ce que pareille chose n’arrivât.Voler le Roi, mérite la mort! Et voler l’armée dans l’état où nous sommes mériterait cette peine deux fois si possible! Hier la nuit, un malfaiteur s’est introduit chez moi avec des desseins coupables, mais j’avais l’œil ouvert et j’ai agi ! Jean Lauzon, levez-vous!.Vous n’êtes pas coupable! C’est moi qui ai tué Morin ! Périssent ainsi les traîtres.(1) Régis ROY.(1) (Note de l’auteur:—Le voleur fut un des officiers qui entouraient Dumas; cela fut découvert plus tard.Il convient aussi d’ajouter que hors l’histoire du meurtre qui est œuvre de romancier, le reste est vrai.) UNE REVUE GENEREUSE Pour la première fois depuis son apparition, “LE PAYS LAURENTIEN” paraît, selon son prospectus à 24 pages.Tous les numéros précédents ont eu 28 et 32 pages.Le numéro de septembre aura lui aussi 32 pages.Voilà une revue qui donne plus qu’elle ne promet.Que nos abonnés, ne se contentent pas de lire et d’admirer, nous voudrions aussi recevoir un chèque par retour du courrier.
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