Relations, 1 avril 1975, Avril
[" relatlns I MONTREAL I |AVRIL 19751 VOL.35, NO.403 ¦¦¦¦¦¦¦¦ PRIX: 75$ I Justice sociale et Pauvreté © c Cartographie de l\u2019injustice Faire le monde plus juste: nous y refusons-nous? I\u2014relations- revue du mois publiée par un groupe de membres de la Compagnie de Jésus COMITÉ DE RÉDACTION s Irénée Desrochers, directeur Guy Bourgeault, secrétaire Jacques Chênevert, Gabriel Dussault, Michel Dussault, Julien Harvey, Pierre Lucier, Marcel Marcotte, André Myre, jésuites, et Yves Vaillancourt.ADMINISTRATION : Albert PLANTE RÉDACTION, ADMINISTRATION et ABONNEMENTS : 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal \u2014 H2P 2L9 tél.: 387-2541.PUBLICITÉ: Liliane Saddik, 1700, rue Allard, Ville Brossard.Téléphone: 678-1209.M.Jean-Robert Gendron est autorisé à solliciter des abonnements pour la revue.numéro 403\tN avril 1975 SOMMAIRE Evangélisation et promotion de la justice, échos de la 32e Congrégation Générale des jésuites, Rome (décembre 1974-mars 1975).liminaire.le secrétaire de la rédaction .99 Evangélisation et promotion de la justice (document).100 Notre mission aujourd\u2019hui: quelques prérequis (document) .104 Cartographie de l\u2019injustice dans le monde.Francisco Ivern 105 Inde: justice sociale.Arul M.Varaprasadam 108 Amérique Latine: les \u201cCIAS\u201d.Alberto Sily 109 Madagascar aujourd\u2019hui.par un fokontaniste 111 Blancs sur noir, noir sur blanc: des \u201cétrangers\u201d, un groupe de missionnaires européens en Afrique .112 LeMans (France): dix ans de mission ouvrière.Noël Barré 113 Aux Philippines: Face à la Loi Martiale.Bengno A.Mayo 115 Promotion de la justice sociale : le prix à payer, intervention du P.Général, Pedro Arrupe.117 \u201cJésuite aujourd\u2019hui\u201d (document).117 La pauvreté religieuse dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui F.Larivière 118 La \u201cpauvreté\u201d du, religieux aujourd\u2019hui (document) .118 Injustice et athéisme.William F.Ryan 120 Chroniques Théâtre: Voyage triste et farandole légère G.-H.d\u2019Auteuil 123 Cinéma: Des films et.de quelques autres faits.Yves Lever 124 Les livres:.René Dionne 126 Relations est une publication des Editions Bellarmin.Prix de l\u2019abonnement: $8 par année.Le numéro: 75Ç Relations est membre de Y Audit Bureau of Cir-culations.Ses articles sont répertoriés dans le [ïjy^ Répertoire analytique d\u2019articles de revue du Qué-itiy bec (RADAR) de la Bibliothèque nationale du Québec, dans l\u2019Index analytique de périodiques de langue française (PERIODEX), dans le1 Canadian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadienne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l\u2019éducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 Courrier de la deuxième classe - Enregistrement no 0143.Nouveautés BIBLIOGRAPHY ON THE SEMANTICS OF HUMAN LANGUAGE par Thomas R.Hofmann 15 x 23 cm, 120 pages.Prix: $4.50 COLLOQUES DE COOPERATION INTERNATIONALE no 1 : Les forces vives du développement 15 x 23 cm, 72 pages.Prix: $2.25 no 2: L\u2019expert international son rôle, sa sélection, sa formation 15 x 23 cm, 92 pages.Prix: $3.00 no 3: L\u2019action dialectique de la recherche sur les études en développement international 15 x 23 cm, 104 pages.Prix $3.75 En vente chez votre libraire et aux Editions de l\u2019Université d\u2019Ottawa 65, avenue Hastey, Ottawa, Ontario, Canada, K1N6N5 > Education et société Revue d\u2019animation Aux éducateurs, parents et maîtres, la revue offre des dossiers sur les grandes questions de l\u2019heure en éducation.Paraît huit fois par année: février, mars, avril, mai, septembre, octobre, novembre et décembre.Dossiers parus depuis septembre 1974: \u2022\tL\u2019école des adultes \u2022\tLes organismes familiaux \u2022\tL\u2019action pour la famille ê La dimension religieuse dans l\u2019enseignement \u2022\tDe 0 à 4 ans \u2022\tFormation des maîtres Dossiers d\u2019avril et de mai: \u2022\tL\u2019année de la femme \u2022\tLe Bill 65, trois ans après L\u2019abonnement: $5\tLe numéro: $0.65 ÉDUCATION ET SOCIÉTÉ 8100, boulevard Saint-Laurent Montréal H2P 2L9 Tél.: 387-2541 98 RELATIONS EVANGELISA TION et PROMOTION DE LA JUSTICE échos de la Congrégation \\ générale des jésuites (décembre 1974-mars 1975) liminaire 236 participants, 48 pays, 5 langues officielles sans compter le latin.: une assemblée située quelque part entre une nouvelle Babel et une nouvelle Pentecôte, reflétant assez bien la diversité de l\u2019Eglise et ses tensions en même temps que ses aspirations à un service renouvelé du monde d\u2019aujourd\u2019hui.Pour l\u2019annonce de l\u2019évangile à un monde qui a \u201cfaim et soif de justice\u201d Les exigences de l\u2019évangélisation du monde contemporain ont été mises en lumière lors de la préparation du synode des évêques de 1974 et tout au long de son déroulement.C\u2019est alors dans une perspective plus explicite d\u2019évangélisation que les é-vêques ont été amenés à réaffirmer et à déployer certaines intuitions et orientations du précédent synode, celui de 1971, sur la justice dans le monde (1).Il n\u2019est pas d\u2019annonce de Jésus-Christ et de son évangile qui soit authentique et audible par l\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui sans engagement pour la promotion de la justice.Il y a souvent loin, malheureusement, de la parole aux actes.Ce que l\u2019Eglise commence d\u2019affirmer plus nettement dans ses textes officiels, après que (1) Au sujet de ces deux synodes, voir les analyses et commentaires déjà publiés dans RELATIONS 363 (septembre 1971) et 392, 394, 399 (avril, juin et décembre 1974).certains de ses membres en aient peu à peu pris conscience à même leur vie, il faut que chacun et chaque groupe dans l\u2019Eglise se l\u2019approprient dans un commun effort pour renouveler le service ecclésial des hommes et des femmes de notre temps.C\u2019est surtout à cette fin qu\u2019une Congrégation générale (\u2014 un chapitre général: les jésuites n\u2019appellent jamais rien comme les autres!) des jésuites fut convoquée, en décembre 1974.Echanges, débats et options y ont été commandés par les interrogations neuves concernant les exigences de l\u2019évangélisation.A ce titre, ils peuvent intéresser un public plus large que celui, restreint, malgré ses 29,000 membres dispersés de par le monde, de la seule Compagnie de Jésus.C\u2019est pourquoi nous avons cru opportun de présenter aux lecteurs de RELATIONS certains échos de cette congrégation générale.Des défis nouveaux Avec les hommes et les femmes de notre temps, nous avons cherché à prendre plus vive et plus lucide conscience des défis nouveaux qui nous sont lancés.Non sans quelques hésitations parfois: comme les autres corps apostoliques, la Compagnie de Jésus a conservé un peu partout un réseau institutionnel relativement imposant, notamment dans le champ de l\u2019éducation.et cela ne fut pas sans \u201cpeser\u201d sur les délibérations.Non sans tensions non plus: les situations sont tellement différentes, d\u2019un continent 'à l\u2019autre, d\u2019un pays à l\u2019autre, d\u2019un \u201cmilieu\u201d à l\u2019autre, que les problématiques communes et les options ne peuvent se formuler souvent qu\u2019après bien des détours.Mais ce qui fit pour une part la difficulté des débats fit en même temps la richesse des é-changes.La diversité des arrière-plans socio-culturels et des engagements, quand elle réussit à s\u2019articuler dans une certaine cohérence nécessaire à la concertation des efforts, devient pour chacun provocation à une réflexion nouvelle et incitation à des actions plus audacieuses.Analyses et témoignages, à cet égard, furent sans doute plus riches que ce que les déclarations finales ont pu conserver.C\u2019est pourquoi, dans les pages qui suivent, la large part est donnée à ces analyses et à ces témoignages auxquels certains textes de l\u2019assemblée elle-même ont parfois donné une sorte de sanction officielle.Interrogations et espoirs Les préoccupations sous-jacentes aux textes qui suivent débordent largement les horizons \u201cjésuites\u201d pour rejoindre celles de combien de lecteurs de RELATIONS.Nous n\u2019avons cependant pas voulu supprimer les étiquettes jésuites qui disent souvent les enracinements de ce qui est dit.Peut-on taire \u201cle lieu d\u2019où l\u2019on parle\u201d sans risquer d\u2019induire à d\u2019abusives et trompeuses universalisations?De là où nous sommes, nous voulons simplement partager avec vous interrogations et espoirs dans ce combat qui est notre combat commun avec le Christ pour un monde plus juste, libéré.Le secrétaire de la rédaction.AVRIL 1975 99 EVANGELISATION ET PROMOTION DE LA JUSTICE * Si nous voulons prendre au sérieux la mission qui est la nôtre, il nous faut, comme Ignace et ses compagnons le firent en leur temps, considérer notre monde et nous laisser interpeller par le Christ qui meurt et qui ressuscite aujourd\u2019hui dans les angoisses et dans les aspirations des hommes et des femmes de notre temps.Dans notre monde, des millions d\u2019hommes et de femmes, qui ont nom et visage, souffrent de la pauvreté et de la faim, du déséquilibre des échanges commerciaux internationaux, des conséquences de la discrimination raciale, etc.Partout, la vie de l\u2019homme et sa qualité proprement humaine sont quotidiennement menacées.Malgré les possibilités ouvertes par la technique, il devient de plus en plus clair que l\u2019homme n\u2019est pas prêt à payer le prix d\u2019une société plus juste, plus humaine.Chacun le sent au.moins confusément, il y va ici du sens même de l\u2019homme et de sa destinée, de son avenir.Les hommes * Extraits d\u2019un document de travail de la 32e Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus, intitulé Notre mission aujourd\u2019hui, Rome, 18 février 1975.et les femmes de notre temps n\u2019ont pas faim que de pain, mais aussi de la Parole de Dieu (Dt 8, 3; Mt 4, 4).C\u2019est pourquoi l\u2019évangile doit être annoncé avec une vigueur nouvelle, et pouvoir être entendu.A première vue, Dieu peut sembler absent de la vie publique et même de la conscience des hommes.Partout, cependant, si nous savons être attentifs,, nous verrons que les hommes aspirent à rencontrer Jésus-Christ et à connaître son Règne d\u2019amour, de justice et de paix dans de signifiantes anticipations.Aussi, pendant que ceux qui travaillent à la transformation du monde s\u2019interrogent sur l\u2019homme et sur le sens de son aventure, les hommes religieux se tournent pour leur part plus résolument vers les tâches urgentes de l\u2019édification d\u2019un monde plus juste.De ces attentes et de cette convergence, les deux derniers synodes des évêques nous ont apporté le net écho en traitant de la Justice dans le monde et de l\u2019Evangélisation du monde contemporain.Par eux, les attentes de notre monde nous indiquent les voies concrètes de notre témoignage et de notre mission aujourd\u2019hui.Ces problèmes et ces attentes de notre monde sont les nôtres.D\u2019une part, nous avons part nous-mêmes à l\u2019aveuglement et à l\u2019injustice de notre monde; nous a-vons nous-mêmes besoin d\u2019être évangélisés, de rencontrer le Christ agissant aujourd\u2019hui dans notre monde avec la puissance de son Esprit.D\u2019autre part, c\u2019est à ce monde, notre-monde, que nous sommes envoyés: ses besoins et ses aspirations sont un appel à l\u2019évangile que nous avons mission d\u2019annoncer.Nouveaux défis Un premier fait caractérise le monde que nous avons mission d\u2019évangéliser: partout, dans des situations très diverses, nous de-vqns annoncer Jésus-Christ à des hommes et à des femmes qui, à vrai dire, n\u2019en ont jamais entendu parler, (a) Il y avait autrefois ce que nous appelions les \u201cterres de mission\u201d, où certains de nos compagnons s\u2019efforçaient de collaborer, par leur annonce de l\u2019évangile, à la création ou à l\u2019accroissement de communautés chrétiennes nouvelles.Ce travail d\u2019évangélisation directe par l\u2019annonce de Jésus-Christ demeure essentiel; il doit être poursuivi dans un dialogue plus poussé avec les croyants d\u2019autres religions, (b) Dans les con- 100 RELATIONS I trées traditionnellement chrétiennes, nos oeuvres et nos mouvements, nos maisons de retraite, nos écoles et nos collèges continuent à assurer un nécessaire service de la foi.Bien des hommes et des femmes de ces pays ne peuvent cependant plus être rejoints par le ministère de la Parole exercé dans ces oeuvres et dans ces institutions.Les pays dits \u201cchrétiens\u201d sont eux-mêmes devenus \u201cterres de mission\u201d.Autre fait décisif pour notre annonce de Jésus-Christ et de son évangile: les possibilités technologiques nouvelles et les découvertes des sciences humaines - histoire, psychologie, sociologie.En relativisant de façon souvent radicale la vision de l\u2019homme et du monde à laquelle nous étions habitués, ces découvertes nous ont fait entrer dans \u201cl\u2019ére du soupçon\u201d.Parallèlement, capable désormais de grandes réalisations, l\u2019homme entend choisir et faire son avenir.Cette mutation culturelle et socio-structurelle n\u2019est pas sans avoir des répercussions considérables sur la vie personnelle de chacun en même temps que sur la vie collective et ses aménagements.Partout, de nouvelles structures économiques, sociales et politiques sont implantées.Partout, également, les échelles de valeurs traditionnelles et les symboliques familières se sont peu à peu désintégrées avec l\u2019éclosion de nouvelles aspirations qui cherchent à s\u2019articuler en projets, en programmes, en réalisations concrètes.L\u2019homme veut construire lui-même le monde qu\u2019il rêve d\u2019habiter.La sécularisation de l\u2019homme et du monde prend, selon les groupes et les classes, les âges, les régions, des formes diverses.Partout, cependant, elle po- se à l\u2019évangélisation des défis nouveaux, inédits.(a) D\u2019une part, certaines images de Dieu, cautionnant et légitimant la permanence de structures injustes, ne sont plus tolérables.Plus profondément, certaines images de Dieu, enlevant à l\u2019homme ses responsabilités propres, ne sont plus acceptables.Cela, nous le sentons nous-mêmes avec nos contemporains.Et nous le sentons peut-être plus que d\u2019autres, précisément parce que nous voulons annoncer le Dieu révélé en Jésus-Christ.Pour nous-mêmes tout autant que pour les autres, il nous faut donc trouver un nouveau langage, une nouvelle symbolique qui nous permettra de rencontrer nous-mêmes et d\u2019aider les autres à rencontrer, par delà les idoles détruites, le vrai Dieu; celui qui, en Jésus-Christ, a choisi de prendre part à l\u2019aventure humaine et de se lier irrévocablement au destin de l\u2019homme.La mémoire vivante de Jésus exige cette fidélité créatrice.(b) D\u2019autre part, certaines structures d\u2019évangélisation, perçues comme liées à un ordre social répudié, sont dans les faits mises en question.Nos oeuvres apostoliques et nos institutions participent souvent, avec toutes les institutions ecclésiales, à ce que l\u2019on peut appeler la crise des institutions et des médiations.Cela aussi, nous le vivons avec nos contemporains, et de façon particulièrement douloureuse.La pertinence de nos engagements religieux, sacerdotaux et apostoliques, en bien des cas, n\u2019est pas perçue par les hommes et les femmes qui nous entourent.Malgré la fermeté de notre foi et de nos convictions, il arrive que cette pertinence ne soit pas claire à nos propres yeux.De là certains malaises; de là aussi, peut-être, certains silences, certaines retraites.Certains signes de renouveau religieux de notre temps devraient toutefois raffer- mir nos engagements et nous ouvrir des voies d\u2019évangélisation nouvelles.Il est, enfin, une autre convergence significative et particulièrement importante, pour notre mission d\u2019évangélisation: l\u2019homme peut aujourd\u2019hui faire le monde plus juste, mais il s\u2019y refuse.La nouvelle maîtrise de l\u2019homme sur le monde et sur l\u2019homme lui-même, en effet, sert souvent plus l\u2019exploitation des individus, des collectivités et des peuples que le partage équitable des ressources de la planète; plus la rupture et les divisions que la communion et la communication; plus l\u2019oppression et la domination que le respect des droits individuels et collectifs dans une plus réelle fraternité entre les hommes.Ces inégalités et ces injustices ne peuvent plus être perçues comme le résultat de quelque fatalité \u201cnaturelle\u201d; elles apparaissent nettement comme l\u2019oeuvre de l\u2019homme et de ses égoïsmes.Il n\u2019est dès lors plus d\u2019annonce de Jésus-Christ et de proclamation de son éyangile qui soient possibles sans un engagement résolu pour la promotion de la justice.Par ailleurs, il n\u2019est pas de promotion intégrale et proprement chrétienne de la justice sans une annonce de Jésus-Christ et de son oeuvre de réconciliation.Pour nous, c\u2019est Jésus-Christ qui, finalement, oeuvre à cette libération totale et définitive à laquelle l\u2019homme aspire au plus profond de lui-même.Les enjeux De toutes les régions du monde où oeuvrent des jésuites, les requêtes se sont faites particulièrement convergentes et insistantes pour demander que, dans AVRIL 1975 101 une option claire de la Congrégation générale, la Compagnie s\u2019engage résolument au service de la promotion de la justice.Ce que nous voulons faire ici clairement.Cette option, en effet, nous la considérons comme fondamentale, particulièrement aujourd\u2019hui, en fonction de notre mission d\u2019évangélisation.\u201cQui n\u2019aime pas son frère, nous dit saint Jean, ne connaît pas Dieu\u201d (1 Jn 4, 8); \u201cqui ne vient pas en aide à son frère dans le besoin s\u2019exclut de l\u2019amour de Dieu\u201d (1 Jn 3, 17).Il n\u2019est donc pas de véritable connaissance ou reconnaissance de Dieu qui n\u2019inclue l\u2019amour de l\u2019homme qui en est l\u2019image et, par conséquént, la défense et la promotion effective de sa dignité et de ses droits (cf.Mt 22, 28-40; Je 2, 14-16).Nous ne pouvons prêcher l\u2019évangile sans nous convertir nous mêmes pour en mieux vivre les exigences.Il y va de la pertinence et de l\u2019efficacité de toutes nos tâches apostoliques, notamment de celles qui sont liées à la mission que nous avons reçue de lutter contre l\u2019athéisme.L\u2019injustice qui sévit dans notre monde sous diverses formes, en niant la dignité et les droits de l\u2019homme image de Dieu et frère du Christ (cf.Gaudium et Spes, nn.22, 24, 29, 38, 93), constitue un athéisme pratique et une négation de Dieu.L\u2019adoration de Mammon - de l\u2019argent, du progrès, du prestige, du pouvoir - a pour fruit ce péché de l\u2019injustice institutionnalisée que le synode de 1971 a dénoncé; il conduit à l\u2019esclavage - même de l\u2019oppresseur - et à la mort.Il y va aussi de l\u2019authenticité de notre annonce de Jésus-Christ qui doit être accompagnée des \u201csignes de la puissance de l\u2019Esprit\u201d (cf.Le 4, 14.18).Alors que plusieurs cherchent aujourd\u2019hui à aménager le monde sans Dieu et y travaillent de façon résolue, nous devons manifester clairement que l\u2019espérance chrétienne n\u2019a rien d\u2019un opium démobilisateur, mais qu\u2019elle nous pousse au contraire à un engagement ferme et réaliste pour faire notre monde autre et, par là, signe de l\u2019autre monde, signe et gage déjà d\u2019\u201cune terre nouvelle sous des cieux nouveaux\u201d (Ap 21, 1).Cela aussi, le dernier synode l\u2019a rappelé avec vigueur: \u201cl\u2019évangile que l\u2019on nous a confié est pour tout l\u2019homme et pour toute la société la bonne nouvelle du salut qu\u2019il faut commencer et manifester dès à présent sur la terre\u201d, bien que \u201cla pleine libération.n\u2019atteindra sa plénitude qu\u2019au-delà des frontières de la vie présente\u201d.(Déclaration finale du Synode 1974, n.12).La promotion de la justice est partie intégrante et essentielle de l\u2019évangélisation.Il y va, enfin, de la crédibilité de notre prédication de Jésus-Christ et de son évangile.Nous ne serons pas pris au sérieux si nous ne sommes pas engagés au service de l\u2019homme.Nous sommes les témoins d\u2019un évangile qui lie indissolublement l\u2019amour de Dieu et le service de l\u2019homme.Dans un monde où l\u2019on connaît maintenant la force des structures sociales, économiques et politiques, où l\u2019on connaît aussi leurs mécanismes et leurs lois, le service évangélique du prochain passe par l\u2019action compétente, concertée et organisée sur ces structures; il s\u2019agit, en aidant à les transformer, de rendre la vie plus humaine sur une terre plus fraternelle où Dieu puisse venir rencontrer l\u2019homme.La charité chrétienne doit, aujourd\u2019hui comme hier, avoir souci du prochain auquel Jésus s\u2019est identifié; mais elle doit aussi emprunter désormais les voies du service compétent et organisé pour la promotion de la justice et pour la libération de l\u2019homme jusque sur le plan collectif et structurel (cf.Paul VI, Octogesima Adueniens, n.51).L\u2019homme et les structures Pour la plus grande gloire de Dieu et pour le salut des hommes, Ignace voulait que ses compagnons aillent là où un bien plus universel est espéré, là où se trouvent ceux qui, délaissés, sont dans un plus grand besoin (Constitutions S.J., n.622).Mais où se trouve aujourd\u2019hui le plus grand besoin?Où se trouve l\u2019espoir d\u2019un bien plus universel?Les structures sociales, - on en prend de jour en jour plus vive conscience, - façonnent le monde et l\u2019homme lui-même, jusque dans ses idées et ses sentiments, au plus intime de ses désirs et de ses aspirations.Travailler à la transformation* de ces structures pour la libération tant spirituelle que matérielle de l\u2019homme, c\u2019est faire oeuvre d\u2019évangélisation.Ce qui ne nous dispense toutefois pas de travailler directement auprès des personnes elles-mêmes, spécialement de celles qui ont davantage à souffrir de l\u2019injustice et de l\u2019inhumanité des structures.Il nous faut bien reconnaître .l\u2019importance des structures sociales aujourd\u2019hui et leur influence souvent déterminante tant dans l\u2019ordre socio-économique et politique que sur le plan culturel et proprement spirituel.La perspective ainsi ouverte permet de réconcilier le souci du bien plus universel avec la volonté de servir les plus grandes détresses, en vue d\u2019une annonce 102 RELATIONS de l\u2019évangile qui soit audible parce qu\u2019accompagnée du témoignage d\u2019un engagement effectif pour la promotion de la justice et pour l\u2019anticipation du Royaume à venir.Engagement, service et solidarité Notre engagement pour ia promotion de la justice, dans la solidarité avec les sans-voix et les sans-pouvoir, exigé par notre foi en Jésus-Christ et par notre mission d\u2019annoncer son évangile, nous amènera à nous informer sérieusement sur les difficiles problèmes qu\u2019ils ont à vivre, puis à reconnaître et à assumer les responsabilités qui sont les nôtres dans l\u2019ordre social.Nos communautés devraient aider chacun à vaincre ses résistances, peurs et apathies afin de pouvoir vraiment comprendre les problèmes sociaux, économiques et politiques qui se posent dans sa localité, dans sa région, dans son pays ainsi que sur le plan international.Cette conscientisation permettra à chacun de voir comment il doit aujourd\u2019hui annoncer l\u2019évangile et participer, de façon spécifique et sans chercher à supplanter d\u2019autres compétences, aux luttes requises pour une promotion réelle de la justice.Rien ne saurait dispenser, dans chaque cas, d\u2019une analyse -la plus rigoureuse possible - de la situation du point de vue social et politique, puis d\u2019un discernement spirituel lui aussi rigoureux du point de vue pastoral et apostolique.De là jailliront des engagements dont l\u2019expérience elle-même nous apprendra comment les pousser plus avant.Cette option nous amènera à réviser nos solidarités et nos préférences apostoliques.La pro- motion de la justice ne constitue pas seulement, pour nous, un champ apostolique parmi d\u2019autres, celui de l\u2019apostolat social; elle doit être un souci constant de toute notre vie et constituer une dimension de toutes nos tâches apostoliques.De même, la solidarité avec les hommes et les femmes qui mènent une vie simple et sont collectivement opprimés ne peut être le fait de quelques jésuites seulement, jugés par surcroît aventureux! Cette solidarité doit marquer notre vie à tous, tant sur le plan personnel que sur le plan communautaire et même institutionnel.Des réajustements seront nécessaires dans nos modes et nos styles de vie, afin que la pauvreté que nous avons vouée nous identifie quelque peu au Christ pauvre qui s\u2019est lui-même identifié aux plus démunis (cf.Mt 25, 35-45; cf.aussi Exercices spirituels, nn.90, 147, 167).Des révisions et des options seront aussi nécessaires au niveau de nos insertions institutionnelles et de nos activités apostoliques.Nos origines souvent, puis nos études et nos appartenances, soyons-en conscients, nous \u201cprotègent\u201d de la pauvreté et même de la vie simple et de ses soucis quotidiens.Nous avons accès à certains savoirs et à certains pouvoirs, ce que la plupart n\u2019ont pas.Il faudra qu\u2019un plus grand nombre parmi nous aillent partager de plus près la vie quotidienne des familles de revenus modestes, de ceux-là qui dans tous les pays constituent la majorité souvent pauvre et opprimée.Il faudra que chacun fasse au moins pendant quelque temps l\u2019expérience de cette vie partagée avec les gens modestes, comme Ignace y obligeait ses théologiens de Trente.Il faudra que, grâce à la solidarité qui nous rattache tous au même corps de la Compagnie, nous soyons tous sensi- bilisés, par ceux des nôtres qui les vivent de plus près, aux difficultés et aux aspirations des plus démunis.Nous apprendrons ainsi à faire nôtres leurs soucis et leurs préoccupations, leurs rêves et leurs désirs.C\u2019est à ce prix que notre solidarité proclamée pourra peu à peu devenir réelle.Avec le temps des longues années d\u2019un patient apprentissage.C\u2019est à ce prix, également, que notre service des plus pauvres pourra devenir peu à peu réel.En cheminant patiemment et humblement avec eux, nous apprendrons quelle aide nous pouvons leur apporter après a-voir accepté celle qu\u2019ils nous auront offerte.Sans ces lents cheminements, notre action pour les pauvres et les opprimés serait condamnée à un paternalisme aliénant et asservissant: le mode de nos interventions contredirait nos intentions et empêcherait ceux que nous voulons aider de faire entendre leurs aspirations et de se donner les instruments d\u2019une prise en charge effective de leur destin personnel et collectif.Par un service plus humble, nous aurons chance de les amener à découvrir, au coeur de leurs difficultés et de leurs luttes, Jésus-Christ vivant et agissant par la puissance de son Esprit.Nous pourrons alors leur annoncer le Dieu Père qui se réconcilie l\u2019humanité en l\u2019établissant dans la communion d\u2019une vraie fraternité.Notre mission aujourd\u2019hui n\u2019est pas tant d\u2019apporter le Christ au monde que d\u2019y trouver le Christ chez ceux-là qui sont tournés vers Dieu comme chez ceux qui semblent l\u2019avoir perdu, surtout chez les pauvres qui espèrent sa libération, chez ceux qui ont \u201cfaim et soif de justice\u201d.Et, l\u2019ayant trouvé, de nous engager à sa suite comme compagnons.AVRIL 1975 103 Notre mission aujourd\u2019hui: QUELQUES PRÉREQUIS* \u2022 Une insertion plus résolue dans le monde Nous sommes trop souvent protégés du contact réel avec la non-croyance et avec les conséquences concrètes et quotidiennes de l\u2019injustice et de l\u2019oppression.Nous risquons alors de ne pas pouvoir entendre l\u2019interpellation évangélique qui nous est adressée par les hommes et les femmes de notre temps.Notre insertion plus résolue dans le monde sera donc le test décisif de notre foi, de notre espérance et de notre charité apostolique.Sommes-nous prêts, avec discernement et grâce au support de communautés apostoliques vivantes, à être des témoins de l\u2019évangile dans des situations non protégées, où notre foi et notre espérance seront mises à l\u2019épreuve de l\u2019incroyance et de l\u2019injustice?Une telle insertion est nécessaire si nous voulons partager notre foi et notre espérance, et annoncer ainsi un évangile qui rencontre les attentes et les aspirations de nos contemporains.Cette insertion apostolique prend déjà des for- * Extraits d\u2019un document de travail de la 32e Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus, intitulé Notre mission aujourd\u2019hui, Rome, 18 février 1975.mes diverses, selon les régions.Elle demeure et doit demeurer orientée vers l\u2019acculturation partout nécessaire - selon la diversité des nations, des groupes ou des classes, des milieux - à la proclamation de l\u2019évangile et à l\u2019accueil de Jésus-Christ.\u2022 Une collaboration plus étroite avec le s autres Cette insertion sera apostolique dans la mesure où elle nous conduira à une plus étroite collaboration avec les autres membres des Eglises locales, avec les chrétiens d\u2019autres ex, fessions et avec les croyants d\u2019autres religions, ayée tous ceux qui ont \u201cfaim et soif de justice\u201d et qui veulent faire de notre monde une terre des hommes où la fraternité ouvre à la reconnaissance de Jésus-Christ et à l\u2019accueil de Dieu notre Père.L\u2019oecuménisme deviendra alors pour nous un esprit et comme une manière d\u2019être, de penser et d\u2019agir, plus qu\u2019un ministère particulier.Cet oecuménisme élargi aux dimensions du monde est aujourd\u2019hui nécessaire à une proclamation et à un accueil de l\u2019évangile qui tienne compte des différences culturelles et qui valorise les traditions spirituelles et les aspirations de tous les groupes et de tous les peuples.\u2022 Solidarité, concertation et disponibilié apostolique La dispersion apostolique rendue nécessaire par les exigences actuelles de l\u2019évangélisation fait appel à une solidarité nouvelle et affermie dans\u2019 notre commune appartenance à la Compagnie.D\u2019où l\u2019importance de la communauté apostolique.en tant que lieu du discernement et de la concertation.La Compagnie entière est elle-même corps et communauté apostolique: c\u2019est à ce niveau que sont élaborées et décidées les grandes op-tiong^et'orientations dont chacun doit se sentir solidairement responsable.Cela fait appel, de la part de tous, à une grande disponibilité et à une réelle mobilité apostolique au service de la mission universelle de PEglise.Même lorsque cela doit troubler nos habitudes et notre quiétude dans des horizons moins universels.L\u2019interdépendance étroite des hommes dans la société d\u2019aujourd\u2019hui, au niveau des mentalités et des aspirations même religieuses, tout autant qu\u2019à celui des structures, rend cette concertation des efforts indispensable si nous voulons être vraiment fidèles à notre mission d\u2019évangélisation.sous la direction du successeur de Pierre, responsable de l\u2019Eglise universelle avec ceux que l\u2019Esprit a placés à la tête des Eglises.104 RELATIONS CARTOGRAPHIE DE L\u2019INJUSTICE DANS LE MONDE par Francisco Ivern* i\ti Plutôt que de tenter de décrire les principales formes de l\u2019injustice dans le monde \u2014 ce qu\u2019on m\u2019avait demandé de faire \u2014 ou de dresser la liste des groupes qui en sont surtout victimes \u2014 ce que le synode de 1971 a fait pour une part en parlant de's \u201cinjustices sans voix\" \u2014, je préfère présenter schématiquement diverses situations d\u2019injustice qui exigent de notre part des interventions et des actions elles-mêmes diverses.Faut-il rappeler que les situations que je décrirai ici ne sont pas statiques?Pays et continents sont en constante évolution.Très rapidement parfois, cette évolution amène le témoignage évangélique que nous devons rendre, - de nouveaux enjeux apparaissant, - à prendre formes et expressions nouvelles.* Directeur du secrétariat international de l\u2019Apostolat Social de la Compagnie de Jésus, Rome.TYPE 1: AFRIQUE Dans certains pays, la très grande majorité de la population, opprimée, vit dans une situation socio-économique nettement injuste.Les causes de cette situation sont à la fois intérieures aux pays concernés et extérieures, c\u2019est-à-dire de caractère international.Les requêtes pour une plus grand justice portent sur l\u2019obtention des ressources nécessaires pour simplement subsister.Souvent, ces pays n\u2019ont acquis que récemment leur indépendance politique.Un nationalisme vigoureux occulte alors parfois injustices et inégalités et rend supportables des régimes dictatoriaux ou du moins très autoritaires.Le désir d\u2019une plus grande participation à l\u2019orientation de la vie collective n\u2019y est souvent pas très fortement ressenti encore et, en tout cas, ne s\u2019y exprime guère.L\u2019Eglise constitue en certains de ces pays une force réelle.En d\u2019autres, elle ne regroupe qu\u2019une petite minorité.Quoiqu\u2019il en soit, l\u2019Eglise y porte généralement la marque très nette de ses origines étrangères, ce qui diminue l\u2019impact possible de son action en faveur d\u2019un changement social, économique et politique tant soit peu radical.Telle est la situation, par exemple, des pays de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest, spécialement dans la région qui se trouve au sud du Sahara.L\u2019action sociale des Jésuites, dans ces pays, est fortement axée sur le développement socio-économique.L\u2019approche des problèmes sociaux et économiques est une approche que l\u2019on pourrait qualifier de \u201cpré-justice\u201d.Pour favoriser le développement socioéconomique, spécialement dans les régions rurales, bon nombre de jésuites travaillent à la formation de leaders et de cadres compétents.Pour une large part, ce travail est encore dirigé par des missionnaires étrangers, dont la liberté d\u2019action sur le plan proprement social est forcément limitée.Je pourrais évoquer ici les centres d\u2019étude et de formation de la Côte-d\u2019Ivoire (INA DES) et du Zaire (CEPAS), le Silveira House de la Rhodésie, certains centres de Madagascar et du Tchad.Dans l\u2019ensemble, l\u2019Afrique me paraît être le continent où les jésuites travaillent davantage parmi et avec les pauvres.AVRIL 1975 105 TYPE 2: INDE Il est aussi d\u2019autres pays où la très grande majorité de la population, opprimée, vit dans une situation socioéconomique profondément injuste.Là encore, les causes de cette situation sont à la fois internes et externes ou de caractère international.Le nationalisme de l'immédiate post-indépendance y a cependant perdu sa force d\u2019intégration sociale.Dans ces pays les masses deviennent de plus en plus conscientes des injustices internes, des inégalités, de la corruption des pouvoirs et des administrations.Les requêtes portent encore, sur les biens nécessaires à la subsistance, mais croît aussi l\u2019aspiration à une plus réelle égalité et à une plus large participation aux décisions concernant l'aménagement de la vie collective.Cette aspiration peut être exprimée assez librement.Malgré qu\u2019elle soit tout à fait minoritaire, l\u2019Eglise jouit souvent dans ces pays d\u2019une réelle autorité et d\u2019un certain prestige, à cause notamment de ses institutions d\u2019enseignement.Largement autochtone aujourd\u2019hui, elle demeure considérée par plusieurs comme étrangère, ce qui limite son influence au service du changement social.Telle est la situation assez générale qui prévaut par exemple, en Inde.La principale contribution des jésuites, sur le plan social, se situe au niveau de la formation de cadres et de leaders en vue du développement socioéconomique.Les plus jeunes, cependant, sont maintenant très critiques à cet égard; abandonnant la ligne du développement socio-économique souvent soutenue grâce à des fonds étrangers, ils axent plus résolument leur travail sur la conscientisation et la formation en vue de l\u2019instauration d\u2019une plus grande justice sur le plan national.L\u2019institut social de l\u2019Inde est le principal centre d\u2019étude et de formation sociale dirigée par des jésuites; il existe cependant d'autres centres pour la formation de cadres, de gérants, d\u201d\u2019offi-ciers de travail\u201d, d\u2019animateurs syndicaux, etc., dont certains sont rattachés à des institutions d\u2019enseignement.La coordination est assurée sur le plan national, par des \"coordonnateurs\u201d dont la tâche principale est la promotion de la justice; grâce aussi à un secrétariat national pour l'action sociale: JESEDES INDIA.Les grandes institutions d'enseignement de la Compagnie en Inde demeurent quelque peu élitistes; une conscience sociale s\u2019y affermit toutefois depuis quelques années et de grands efforts ont été faits pour donner à ces institutions une orientation plus ferme dans le sens de la justice.TYPE 3: AMÉRIQUE LATINE et PHILIPPINES En d'autres pays, la grande majorité de la population vit également dans une situation de pauvreté et d'oppression \u2014 sur le plan socio-économique et aussi sur le plan politique \u2014, alors qu\u2019une petite minorité jouit d\u2019un très haut standard de vie.Les causes de cet injuste écart sont, pour une part, internes, mais elles sont largement de nature internationale.Le développement a atteint un certain niveau dans_ces pays \u2014 un niveau certes supérieur à celui des pays et régions dont il a été question plus haut.La pauvreté des masses demeure réelle, mais les aspirations pour une plus grande liberté et une plus lar-1 ge participation au devenir collectif y sont néanmoins plus vives.Et ces aspirations s\u2019y expriment plus fermement, même si, dans certains de ces pays, des dictatures civiles ou militaires limitent la liberté d\u2019expression.L\u2019Eglise, à laquelle appartient la majorité de la population, jouit encore dans ces pays d\u2019une autorité morale respectée; il arrive qu\u2019elle soit la seule voix qui.puisse faire entendre certaines aspirations.D\u2019où la grande responsabilité qui lui incombe pour la promotion de la justice, malgré les risques impliqués et les sacrifices éventuellement exigés.La situation décrite ici est notamment celle de la plupart des pays de l\u2019Amérique latine et des Philippines.Douze CIAS (centres d\u2019étude et d'action sociale) constituent l\u2019épine dorsale de l\u2019action sociale des jésuites en Amérique latine.Le travail axé sur le développement ' \u2014 le desarrollismo \u2014 y est regardé avec suspicion.L\u2019approche est nettement structurelle et vise la justice internationale.Les causes structurelles et internationales de l\u2019injustice qui sévit en Amérique latine sont dénoncées: domination étrangère ou impérialisme, néo-colonialisme.Le but: la libération de l'homme.C\u2019est en Amérique latine qu\u2019est née et que s'est articulée la théologie de la libération.Le type d\u2019analyse marxiste exerce une grande attraction, surtout chez les jeunes jésuites.La séduction première semble toutefois faire place peu à peu à une attitude plus critique face aux théories et aux modèles socialistes d\u2019inspiration strictement marxiste; à un plus grand réalisme aussi, concernant la possibilité de changements immédiats et radicaux.Après une période caractérisée par une vigoureuse critique sociale, quelques CIAS adoptent une approche plus positive et plus engagée pour la promotion effective de la justice.S\u2019instaure peu à peu une collaboration plus rigoureuse .avec d\u2019autres secteurs de l\u2019activité des jésuites: éducation, promociôn campesina, recherche théologique.La conscience sociale qui s\u2019affermit peu à peu dans les institutions d\u2019enseignement dirigées par les jésuites n\u2019est pas encore toujours visible et effective, mais l\u2019image - que ces institutions ont entretenue - d\u2019une Compagnie puissante et prestigieuse est en voie de rapide transformation en certains endroits.TYPE 4: EUROPE sud-ouest: ESPAGNE et ITALIE Le confort relatif dont jouit, en d\u2019autres pays, la majorité de la population ne doit pas donner le change: bien des gens y vivent encore dans une pauvreté réelle.Les causes de ces inégalités sont surtout intérieures aux pays concernés: les structures socio-économiques font que les résultats du développement sont intégralement distribués et que, finalement, ce sont les pauvres qui en profitent le moins.Dans certains de ces pays, la liberté civile rend possible l\u2019expression des aspirations et revendications; dans d\u2019autres, cette liberté d\u2019expression est limitée par les pouvoirs politiques.Ces pays sont majoritairement chrétiens; la majorité de la population est souvent catholique.Ainsi en est-il, par exemple, des pays plus pauvres de l\u2019Europe de l\u2019Ouest, comme l'Espagne et, à un moindre degré, l\u2019Italie.Je me limiterai ici à l\u2019Espagne.L\u2019engagement des jésuites sur le plan social se situe principalement au niveau de la formation de cadres; quelques-uns travaillent plus directement à la promotion de la justice sur le plan national.Les jésuites d\u2019Espagrie ont longtemps été associés, dans les faits et assez étroitement, au gouvernement et au statu quo.Depuis quelque temps, leur engagement pour la promotion de la justice est plus net.de même qu\u2019est plus ferme leur solidarité et plus étroite leur collaboration avec les pauvres et, en général, la classe des travailleurs: écoles techniques et industrielles (existant depuis plusieurs années déjà), paroisses ouvrières et stationes en quartiers plus pauvres, apostolado obrero (\u2014 mission ouvrière).FO-MENTO SOCIAL, à Madrid, travaille dans une perspective très nette de pro- 106 RELATIONS motion de la justice; le travail d\u2019autres centres, pour la formation de cadres, de gérants, etc., a une orientation moins nettement définie et plus ambiguë.Dans l\u2019ensemble, la Compagnie n\u2019offre pas en Espagne un front uni; son image dominante n'est pas celle d\u2019un corps engagé pour la promotion de la justice.Les institutions d\u2019enseignement élitistes contribuent à la permanence de cette image; certains engagements sociaux commencent toutefois à la \u2019 ternir\", au prix de la perte d\u2019anciens amis et d\u2019une baisse de prestige.TYPE 5: USA-EUROPE du centre-nord Même dans les pays où la majorité de la population connaît le confort, et une minorité, la grande abondance, on trouve de grandes \"poches de pauvreté\u201d.Certains groupes y sont victimes de diverses formes d\u2019oppression: socio-économique, culturelle, ethnique ou raciale.Les causes de ces injustices sont surtout internes.Elles ont cependant une dimension nettement internationale: la population de ces pays doit une large part de son bien-être à la domination économique et parfois politique exercée sur des pays plus pauvres.En ces pays, la majorité de la population est chrétienne, souvent catholique.Tel est le cas aux Etats-Unis et au Canada, ainsi que dans les pays riches de l\u2019Europe du nord et du centre.Aux USA, l\u2019engagement social des jésuites est souvent commandé par une approche de type \u201caide internationale\"; il est de plus en plus nettement axé sur la promotion de la justice sur le plan national et sur le plan international.Comme plusieurs de leurs concitoyens - des enquêtes récentes l\u2019ont montré -, bon nombre de jésuites voient encore les problèmes de justice internationale et d\u2019aide au développement en termes d\u2019instruction, d\u2019apprentissage de l\u2019habileté technique et du know how, ainsi qu\u2019en termes d\u2019investissement de capital.Les plus jeunes, toutefois, sont de plus en plus conscients des responsabilités de leur pays dans les injustes inégalités à l\u2019échelle internationale; conscients aussi des injustices et inégalités à l'intérieur de leur propre pays et dont un prolétariat urbain et rural, d\u2019origine surtout étrangère, est victime.Divers programmes de conscientisation ont été mis en oeuvre.Üne des institutions les plus prometteuses, tant sur le plan de la conscientisation que sur le plan de l\u2019action compétente et efficace, est le CENTER OF CONCERN, une initiative jésuite de 1971.Malgré quoi l\u2019image de la Compagnie aux' USA demeure celle créée par son grand réseau d\u2019institutions d\u2019enseignement.Ces institutions ne servent pas que les mieux nantis; elles ne servent cependant pas les plus pauvres non plus, malgré certaines réorientations récentes pour mettre plus nettement ces institutions au service de la promotion de la justice à la fois sur le plan national et au niveau international.Dans les pays de l\u2019Europe du centre et du nord, en tenant compte de certaines exceptions comme la Belgique et, à un degré moindre, la France, on peut dire que l\u2019engagement social des jésuites est surtout caractérisé par une approche \u201caide internationale\"; l'attention portée à la justice nationale et internationale demeure faible.Dans l\u2019ensemble, la Compagnie y semble surtout préoccupée par les problèmes de sa crise interne et par certains questionnements de nature religieuse, parfois sociale également.Les problèmes du développement international sont généralement envisagés et analysés en termes socio-économiques, guère du point de vue d\u2019une justice globale à promouvoir.A l\u2019intérieur, le souci pour le sort du \u201cquart-monde\", c\u2019est-à-dire le monde des travailleurs étrangers ou immigrants, commence à préoccuper la conscience de certains.TYPES 6 et 7: CHINE et EUROPE DE L EST D\u2019autres pays pourraient être rangés parmi ceux dont la majorité de la population vit encore dans la pauvreté.Dans certains de ces pays, cependant, les structures qui empêchaient le développement socio-économique des masses ont été profondément transformées et une plus équitable distribution des ressources - si maigres fussent-elles parfois - semble assez bien assurée.Ces pays connaissent par ailleurs l\u2019oppression politique, culturelle et religieuse.L\u2019Eglise n\u2019y constitue qu\u2019une très petite minorité, souvent persécutée ou du moins guère capable d'agir.Tel est le cas, notamment, de la Chine.Ailleurs, grâce également à des transformations structurelles assez profondes, l\u2019ensemble de la population voit sa subsistance assurée et peut même jouir en certains cas d\u2019un bien-être et d\u2019un confort relativement élevés.L\u2019oppression politique, culturelle et religieuse qui y sévit, d\u2019origine souvent intérieure aux pays concernés, tient aussi parfois à la domination politique et même économique de pays plus puissants sur les plus faibles.Dans certains de ces pays, l\u2019Eglise regroupe la majorité de la population; dans d\u2019autres, une minorité seulement.La plupart du temps, l\u2019Eglise y vit dans une situation d\u2019oppression et parfois de persécution ouverte.Ces conditions sont celles, globalement, de la Russie et des pays d'Europe de l'est.\t, Les jésuites ne peuvent guère se livrer, dans ces pays, à l\u2019action sociale directe; encore moins s\u2019attaquer directement aux injustices existantes.Ils tentent toutefois d\u2019apporter support et secours spirituels, aux prix souvent de grandes souffrances: quelques-uns ont même donné leur vie dans leur service de la foi.Dans certains pays d\u2019Europe de l'est, en Pologne par exemple, un intérêt croissant s'affirme pour l'élaboration d\u2019un nouvel humanisme et la formation d\u2019un \u201chomme nouveau\u201d.Leurs efforts rejoignent les préoccupations de plusieurs de leurs confrères d\u2019Occident.\ty Cette rapide typologie \u201ccartographique\u201d est forcément simplificative et laisse tomber d\u2019importantes nuances.Elle révèle cependant a)\tque, malgré la qualité de l\u2019enseignement social de bien des individus et de certaines équipes, la Compagnie comme corps est loin d'être engagée effectivement pour la promotion de la justice dans le monde; que trop de jésuites sont encore inconscients des situations d\u2019injustice dans lesquelles ils vivent et travaillent; b)\tque notre engagement commun pour la promotion de la justice, même s'il devient effectif et s\u2019il avait mêmes bases, mêmes motivations et mêmes critères fondamentaux de discernement, - ce qui n\u2019est pas toujours le cas, - devra prendre des formes différentes selon les circonstances et les situations diverses: dénonciation ouvertes de l\u2019injustice et des injustices, engagement actif pour la promotion de la justice au niveau national et au niveau international, travail de conscientisation et de sensibilisation, d\u2019éducation aux responsabilités sociales et au sens de la justice, solidarité de vie et de travail avec les victimes de l\u2019injustice, témoignage par la justice de notre propre vie, acceptation de la persécution pour la justice.c)\tque notre service de la justice et de la libération intégrale de l'homme, pour être efficace, exige une concentration - interdisciplinaire et intersectorielle - des efforts grâce à des canaux et structures^ de communication, tant au niveau national qu'au niveau international.AVRIL 1975 107 INDE: justice sociale par Arul M.Varaprasadam* Mahatma Gandhi a voulu établir des liens entre la religion et la morale.On honore Dieu, on lui offre des sacrifices, on multiplie les pèlerinages à ses sanctuaires.mais comment se comporte-t-on envers son prochain?L\u2019attitude foncière n\u2019en est-elle pas une d\u2019insouciance et, dans bien des cas, de malhonnêteté, d\u2019injustice, d\u2019oppression?C\u2019est par ce biais que Gandhi est revenu à l\u2019éternel problème des rapports entre religion et éthique sociale.L\u2019Inde: 570 millions d\u2019hommes et de femmes.80% de religion hindoue, 12% de religion musulmane, à peine 3% de foi chrétienne.Une terre qu\u2019on a dite \u201cintoxiquée de Dieu\u201d mais, hélas, apathique face à la misère des hommes.V.P.Naik, un spécialiste hindou de l\u2019éducation, a déjà fait observer que l\u2019hindouisme avait Jnana, Dhy-ana et Bhakti, et que c\u2019est le christianisme qui lui a apporté Seva.En d\u2019autres mots, les chrétiens ont a-jouté, à l\u2019héritage hindou du savoir, de la méditation et de la dévotion, le précieux apport du service.Le Christ - Serviteur a inspiré une Mère Theresa et, avec elle, 37,000 religieuses, 2,000 religieux, 8,000 prêtres et une grande foule d\u2019apôtres laies.Tous ont voulu aider de quelque façon ceux qui sont victimes de l\u2019injustice.Comme ailleurs, cependant, * Professeur d\u2019Ethique au Collège universitaire de Madras; auparavant, Supérieur Provincial de la Province jésuite de Madurai, en Inde.les Indiens deviennent eux aussi conscients du caractère structurel de l\u2019injustice dont ils subissent l\u2019oppression.Comment cela interpelle-t-il aujourd\u2019hui les 3,000 jésuites de l\u2019Inde?Quelles réflexions cela sus-cite-t-il chez eux?Chez les plus jeunes, plusieurs désirent partager la vie des pauvres afin de manifester la présence du Christ parmi \u201cles plus petits des siens\u201d.Mais la question demeure alors ouverte: comment collaborer aux réformes structurelles nécessaires?Les institutions d\u2019enseignement constituent l\u2019un des principaux champs d\u2019action apostolique des jésuites en Inde.Aussi a-t-on commencé à en reviser les fins, les objectifs, les moyens.Quel homme entend-on former dans ces institutions?Plusieurs non-chrétiens y envoient leurs enfants pour qu\u2019ils y apprennent la discipline, le sens du travail, la voie du \u201csuccès\u201d.Pouvons-nous nous en réjouir?Dans un monde qui s\u2019éveille au sens de l\u2019altérité, pouvons-nous accepter de travailler à la \u201créussite\u201d de l\u2019individu sans chercher à former des hommes-pour-les-autres, à l\u2019image du Christ lui-même?Rajaji, un grand homme politique de l\u2019Inde, a déjà dit: \u201cL\u2019homme instruit est la menace de l\u2019Inde.\u201d Il référait alors à l\u2019egoisme bien assuré de la majorité des ex-collégiens et ex-universitaires du pays.Les jésuites en prennent conscience: il leur faut former les jeunes à une réflexion sérieuse sur la réalité sociale dans ses réseaux divers: le social aussi bien que le culturel, l\u2019économique et le politique aussi bien que le religieux.Ce n\u2019est pas là tâche facile.Mais former une poignée seulement, chaque année, de jeunes qui auraient \u201cfaim et soif de justice\u201d, ce serait déjà une importante réalisation.Ces \u201cmordus\u201d pourraient à leur tour éveiller leurs compatriotes, les sortir de leur apathie et de leur léthargie; ils pourraient dire en clair et net ce que murmurent secrètement des millions de coeurs; ils pourraient dénoncer les injustices dans des protestations symboliques et des démonstrations non-violentes; ils pourraient peu à peu élaborer et proposer des projets en accord à la fois avec les exigences chrétiennes de la justice et avec le psychologie propre du peuple qui est le leur.L\u2019insouciance des gens instruits en ce qui a trait à la justice sociale pose une question d\u2019importance capitale du point de vue apostolique.Les statistiques ne doivent pas ici donner'' le change: les chiffres peuvent être trompeurs.Nos gradués deviennent souvent les marionnettes de Vestablishment et les instruments de ses injustices.De formation chrétienne, ils donnent un contre-témoignage du Dieu de justice et d\u2019amour.Les \u201cbénéfices marginaux\u201d nourrissent souvent leur connivence avec les structures injustes qui perpétuent l\u2019oppression silencieuse dans la société moderne.Gomment se fajt-il que des étudiants d\u2019université, après avoir proclamé à hauts cris leurs réclamations et.leur volonté de solidarité, sombrent dans l\u2019individualisme lorsque vient l\u2019âge de se marier?Comment expliquer la rencontre du double égoisme dans des couples dont chacun a pour- 108 RELATIONS Amérique Latine: Les \u201cCIAS\u201d par Alberto SILY* tant été fier champion de la justice quelques années auparavant?Par delà l\u2019école et l\u2019université, il nous faut travailler à l\u2019élaboration d\u2019une vision altruiste et dynamique de la famille, libérée des mirages du prestige, de la puissance, de l\u2019argent, et engagée dans le processus d\u2019une libération chrétienne de toute la société.Cela fait appel à une spiritualité où la conscience sociale et le sens de l\u2019abnégation chrétienne ont leur part; une spiritualité grâce à laquelle les époux entre eux et dans leur tâche commune d\u2019éducation de leurs enfants pourraient devenir agents de croissance à l\u2019intérieur de leur famille et hors d\u2019elle.* Le rôle des institutions d\u2019enseignement chrétiennes en Inde doit être réévalué à la lumière de la mission de l\u2019Eglise pour la rédemption de l\u2019humanité et pour sa libération de toute situation oppressive.La plupart de ces institutions ont une autorité morale qui leur permettrait de parler au nom des opprimés.Mais le silence est plus aisé, et aisément justifiable: les problèmes ne sont pas simples; le peu de bien que nous faisons grâce à nos institutions serait perdu si nous y renoncions; le mieux est l\u2019ennemi du bien.La peur du risque et de l\u2019imprévu nous empêche de regarder en face la question posée et le défi lancé.Peut-être est-il demandé que nos institutions \u201ctombent en terre et y meurent pour porter du fruit\u201d.Malgré la pauvreté relative de leurs moyens, les Eglises pourraient rayonner en Inde le Christ, \u201cHomme pour les autres\u201d.Avec le Christ et partageant sa mission, les chrétiens partageraient alors les aspirations et les angoisses des masses.Cela pousserait à l\u2019action, non seulement de type \u201chumanitaire\u201d, mais aussi de type structurel.La grande majorité des membres de ces Eglises sont touchés eux-mêmes par l\u2019injustice sociale.En collaborant avec tous les hommes de bonne volonté, ils pourraient être les catalyseurs du travail pour la justice et l\u2019amour sur cette planète souvent si dure et froide.Les problèmes socio-politiques que doit affronter l\u2019Amérique Latine, s\u2019ils ont d\u2019abord éveillé la curiosité, puis un certain intérêt, ont fini par susciter quelque préoccupation là où avec les siècles on avait pris l\u2019habitude de considérer les \u201cpays du sud\u201d comme de simples fournisseurs de matières premières au service des nations plus développées.Image banale et inoffensive que celle d\u2019un entrepôt de richesses brutes aux dimensions d\u2019un continent; elle rassurait les bénéficiaires en laissant dans l\u2019ombre le tragique d\u2019une situation autrement violente: l\u2019exploitation et l\u2019oppression de millions d\u2019hommes et de femmes.Si douloureuse pourtant que fût leur condition, ce n\u2019est qu\u2019au terme d\u2019un long et difficile cheminement que les peuples latino-américains en sont venus à prendre conscience collectivement de la domination injuste qu\u2019ils subissaient.En effet, l\u2019astuce des gouvernants locaux et l\u2019efficacité administrative des régimes impériaux, qui dominèrent tour à tour le continent en manoeuvrant à leur profit les élites indigènes, avaient abouti à la mise en place de structures politiques, économiques et éducatives (culturelles) visant à * Le P.Sily, sociologue, expert de la commission pastorale des évêques de l\u2019Amérique latine, au CELAM, est le coordonnateur des CIAS (\u201cCentres de Recherche et d\u2019Action Sociales\u201d) de l\u2019Amérique latine méridionale (Argentine, Brésil, Bolivie, Chili, Paraguay, Pérou, Uruguay).protéger et à renforcer l\u2019autorité établie.Du courage au compromis Quant à l\u2019Eglise, elle sut, à certains moments, dénoncer lucidement l\u2019oppression et la discrimination dont étaient l\u2019objet des peuples qui avaient accédé \u201cà la lumière de l\u2019Evangile\u201d.Ses interventions les plus vigoureuses et les plus efficaces remontent surtout à la période coloniale et' à l\u2019époque où le continent conquérait de haute lutte sa liberté politique.Suivit cependant un temps de résignation facile, dont il fallait payer le prix: faiblesse face à la puissance temporelle des nouveaux pouvoirs impérialistes, manque à réagir au moment où s\u2019estompaient les exigences d\u2019un Evangile qu\u2019on avait pourtant proclamé à coup de sacrifices et de générosité à travers un territoire immense, à l\u2019origine presque dépeuplé.On aura compris que les doctrines philosophiques, politiques, sociales et économiques du capitalisme libéral n\u2019ont pas peu contribué à cette mutilation de l\u2019Evangile, surtout au chapitre de la pratique pastorale et de la morale sociale.Par ses missionnaires surtout, la Compagnie de Jésus fut bien de cette Eglise qui avait su se dresser face aux puissants pour condamner violemment des injustices qui entraînaient parfois l\u2019extermination complète des populations indigènes.Mais elle aussi, et pour de longues années, devait succomber à l\u2019attrait AVRIL 1975 109 équivoque de l\u2019érudition théologique, et se laisser trop aisément persuader que son apostolat dût s\u2019adresser avant tout aux élites en vue d\u2019un plus grand rayonnement: de là une impuissance croissante face à l\u2019intransigeance du pouvoir établi et à la rigidité des structures qui achevaient de conditionner la vie personnelle et les institutions communautaires des pays latino-américains.Il y eut bien quelques exceptions, mais elles ne pouvaient constituer que des efforts isolés, des témoignages individuels.\u201cRecherche et Action\u201d Il fallait secouer cette léthargie.Or, depuis les années \u201950, c\u2019est justement en Amérique Latine que, dans le domaine social, la Compagnie poursuit l\u2019effort le plus considérable et le mieux concerté: en grande partie, grâce aux \u201cCentres de Recherche et d\u2019Action Sociales\u201d (CIAS).Les vingt-deux pays qui forment l\u2019Amérique Latine comptent déjà treize de ces Centres.Pour donner une idée de leur orientation, de leurs objectifs et de leurs champs d\u2019action, il suffira ici de présenter brièvement le CIAS d\u2019Argentine.Créé en 1954, le Centre mobilise à plein temps une dizaine de Jésuites qui se sont préparés en divers secteurs des sciences humaines: politique, économie, sociologie, anthropologie culturelle, droit du travail, histoire, idéologies contemporaines.Au départ, leur formation en sciences sociales en faisait tout au moins des interlocuteurs valables pour les personnes et les organisations déjà engagées activement dans le domaine politique, économique ou culturel: c\u2019était là faire en sorte que l\u2019Eglise soit présente d\u2019une façon neuve à ces agents de changement social.Grâce à ces contacts, on a pu mettre sur pied des groupes d\u2019étude, organiser des enquêtes sur le terrain, entreprendre l\u2019analyse de situations bjen précises, lancer des programmes d\u2019action et d\u2019animation et diffuser largement les résultats de ces travaux.Une théologie de la libération Ces premières réalisations allaient permettre au Centre, dans un deuxième temps, de se fixer un objectif plus précis: accepté et reconnu en divers milieux, initié à des méthodes de travail plus efficaces et fort de l\u2019expérience immédiate d\u2019un nombre croissant de situations injustes, il choisit de soumettre à une analyse théologique \u201cpastorale\u201d les grands problèmes du pays et du continent.A l\u2019opposé d\u2019une pure spéculation a priori, cette réflexion théologique prenait son point de départ dans la redécouverte concrète de deux coordonnées fondamentales: (a)\tles structures globales de domination, qd\u2019on retrouve constamment à la racine du désordre, de l\u2019injustice et dé l\u2019exploitation; (b)\tle peuple, le protagoniste de tout véritable combat pour la justice, irremplaçable, puisque l\u2019histoire qu\u2019on veut bâtir est la sienne.C\u2019est dans ce contexte que le Centre a pu inviter des collaborateurs de plusieurs pays voisins à se joindre à lui pour jeter les bases d\u2019une théologie de la libération, qui permette de dépasser enfin l\u2019opposition apparente - mais dénuée de fondement - entre foi chrétienne et justice sociale.Enquête patiente et laborieuse qui partit de l\u2019approfondissement dialectique du couple histoire/eschatologie pour mettre en évidence le caractère essentiellement social et communautaire de l\u2019existence humaine.Une recherche pour l\u2019action Bien entendu, cette recherche et ses résultats, souvent provisoires, sont mis au service de la communauté chrétienne: organisations d\u2019ouvriers et de travailleurs agricoles, groupes de militants, religieux et religieuses, conférences épiscopales.Mais elle rejoint également bon nombre de jésuites qui travaillent dans les milieux ruraux et dans les faubourgs les plus défavorisés des grands centres industriels.Elle accompagne et stimule leur propre réflexion et les aide à mieux enra- ciner le_yr action évangélisatrice dans les communautés humaines où ils sont à l\u2019oeuvre, en les invitant à se mettre à l\u2019écoute de ceux qu\u2019ils veulent aider pour apprendre d\u2019eux à \u201cvoir\u201d, à lutter, à vivre l\u2019espérance de la justice et de la liberté, à s\u2019engager au niveau politique pour rendre efficace la poursuite d\u2019une libération intégrale.Pour les jésuites engagés dans la lutte pour la justice, évangélisation et promotion de l\u2019homme forment l\u2019épine dorsale de toute recherche et de toute action sociale.L\u2019expérience d\u2019un christianisme vécu nous a appris petit à petit que le processus d\u2019évangélisation et la croissance de l\u2019homme sont un peu comme les deux faces d\u2019une tapisserie, tissée à la fois par Dieu et par le peuple, et dont la trame transparaît d\u2019un côté comme de l\u2019autre, puisque le travail progresse simultanément de part et d\u2019autre.Pauvreté et justice Comment donc le cri des pauvres retentira-t-il dans vos existences?Il doit vous interdire tout d\u2019abord ce qui serait compromission avec toute forme d\u2019injustice sociale.Il vous oblige aussi à éveiller les consciences au drame de la misère et aux exigences de justice sociale de l\u2019Evangile et de l\u2019Eglise.Il conduit certains d\u2019entre vous à rejoindre les pauvres dans leur condition, à partager leurs lancinants soucis.Il invite, par ailleurs, nombre de vos instituts à reconvertir en faveur des pauvres certaines de leurs oeuvres, ce que beaucoup ont, du reste, déjà accompli généreusement.Il vous impose enfin un usage des biens limité à ce que requiert l\u2019accomplissement des fonctions auxquelles vous êtes appelés.Il faut que, dans votre vie quotidienne, vous donniez les preuves, même extérieures, de l\u2019authentique pauvreté.PAUL VI, Exhortation apostolique \u201cEvangelica Testificatio\u201d sur le renouveau adapté de la vie religieuse (29 juin, 1971), n.18.\t/ 110 RELATIONS MADAGASCAR AUJOURD\u2019HUI Connaissez-vous Madagascar?.Cette île aussi grande que la France, la Belgique et la Hollande réunies et peuplée seulement de 8 millions d\u2019habitants?Seuls 400 kilomètres la séparent du continent africain et pourtant sa faune et sa flore n\u2019ont rien d\u2019africain.La langue malgache et la psychologie du peuple rappellent plutôt les lointains ancêtres polynésiens.Et les 18 tribus des régions côtières et des hauts plateaux s\u2019efforcent de ne former qu\u2019une nation.Après 76 ans de régime colonial, Madagascar est devenu une république, indépendante depuis 1960.1-Les derniers événements C\u2019était en effet l\u2019année tranquille où de Gaulle disait: \u201cMon ami Tsi-ranana.\u201d Et il octroyait, sans autre histoire, l\u2019indépendance au leader du P.S.D., (parti social démocrate) ainsi qu\u2019à tout le pays.Tsiranana et son parti étaient forts; ils avaient beaucoup à apprendre pour conduire le pays vers \u201cl\u2019indépendance économique\u201d.Ils étaient d\u2019un socialisme malgache dont personne ne connaissait exactement le contenu.Màis l\u2019ordre régnait et les relations avec l\u2019Occident, surtout avec la France/étaient au beau fixe.Il serait faux et partial d\u2019affirmer que le régime du \u201ccôtier Tsiranana\u201d ne présente qu\u2019un bilan entièrement négatif.En réalité, le beau fixe n\u2019existe que sur l\u2019écran du baromètre.La vie, elle, évolue à chaque instant.Pire encore, elle rejette tout ce qui n\u2019évolue pas avec elle.La \u201cRépublique des Camarades\u201d où n\u2019étaient heureux que les privilégiés du Parti ne pouvait durer.Encore moins le beau fixe des \u201caccords de Coopération\u201d avec la France.Ces accords, intouchables, représentaient après douze ans, des chaînes d\u2019un nouveau colonialisme dont il fallait se débarrasser.Et le 13 mai 1972, le peuple malgache s\u2019est débarrassé de Tsiranana et de ses acolytes.Un souffle de révolution soulevait tout le pays.Le 8 octobre de la même année, avec un nouveau gouvernement, une nouvelle indépendance était née.Octobre 72 - janvier 75: deux ans et quelques mois à peine.Le gouvernement Ramamantsoa rencontre une \u201cmutinerie\u201d de soldats côtiers et se dissout pour qu\u2019un de ses membres, le colonel Ratsiman-drava, 43 ans, prenne la relève avec une nouvelle équipe.On connaît la suite; le jeune colonel, après six jours de pouvoir, tombe mortellement blessé dans un attentat.Aussitôt, son bras droit, le général An-driamahazo forme un Directoire Militaire.tandis que, quelque part en France, un ancien haut Fonctionnaire de l\u2019ex-président Tsiranana crée un \u201cGouvernement Démocratique Privisoire\u201d.Et les journaux français de claironner: tout cela, c\u2019est la suite des anciennes rivalités ethniques.2- Situation complexe Pourtant, et c\u2019est le drame de Madagascar aujourd\u2019hui, l\u2019échiquier politique de chez nous est plus que jamais complexe.Autrefois, pour se retrouver dans la politique nationale, il était aisé de se rappeler les trois schèmes traditionnels qui formaient des binômes, faciles à reconnaître dans les différentes formations.a)\tCôtiers \u2014 Hauts Plateaux: L\u2019unification de l\u2019Ile - sous forme de guerres entre différents royaumes, comme cela se vérifie dans toute l\u2019histoire - a été stoppée par l\u2019arrivée de la Colonisation française.Les rancunes ne sont pas encore éteintes, surtout que l\u2019Occupant devait les exploiter, selon la règle classique du \u201cdiviser pour régner\u201d.b)\tCatholiques \u2014 Protestants: L\u2019aristocratie tananarivienne, détrônée par Galliéni et ses soldats, était protestante et anglophile (London Missionary Society); le petit peuple à son tour devint catholique et francophile.Et en ces temps-là, début du siècle, on affirmait déjà: qui vit catholique vit français, qui vit protestant vit anglais.L\u2019oecuménisme a depuis lors arrondi bien des angles; mais la réalité persiste: le christianisme divisé a aussi divisé le peuple et la politique malgache.c)\tCapitalistes \u2014 Communistes: Comme on s\u2019en doute, ce facteur est le dernier venu.Les jeunes étudient et voyagent; devant les idéologies des deux blocs contemporains, ils ont choisi.Avec ou sans conviction, peu importe: il faut se situer.Et l\u2019on connaît de gros riches qui se disent socialistes marxistes.La bourgeoisie elle-même est divisée: l\u2019une pro-occidentale, l\u2019autre prorusse.Car \u201cnous sommes trop faibles pour chasser le capitalisme international; il faut que les communistes, Russes plutôt que Chinois, viennent à notre secours.\u201d Ainsi parle un leader de la politique bourgeoise.Tsiranana est un côtier, catholique, pro-capitaliste.Andriamanjato Richard, chef du parti A.K.F.M., est Mérina (Tananarive), pasteur protestant, pro-russe.Mais, depuis mai 1972, les choses ont changé: les \u201cprolétaires\u201d rentrent en scène.Victimes de la \u201cRépublique des camarades\u201d, du chômage et de la dégradation de l\u2019économie, ils veulent s\u2019unir.Pour eux les critères ci-dessus mentionnés sont dépassés.Et les bourgeois socialistes ou marxistes ne sont que de fieffés menteurs.Un parti est né: \u201cM.F.M.\u201d, mpitolone ho an\u2019ny fan-jakan\u2019ny Madinika, ceux qui militent pour l\u2019avènement du Prolétariat.pour que les prolétaires arrivent au pouvoir.Ils sont prêts pour adopter les méthodes marxistes.AVRIL 1975 111 3-\tLe peuple Mais le peuple (vahoaka) ne veut pas suivre le M.F.M.Du moins jusqu\u2019ici.Toute idéologie, toute méthodologie importées lui semblent suspectes, ne répondant pas à ses aspirations.Car le peuple désire tirer de la sagesse des ancêtres, les valeurs et la méthode capables de les aider à faire face au lendemain.Providentiellement, le peuple a trouvé dans le jeune colonel de gendarmerie, Richard Ratsimandrava, son héraut et son chef.Ministre de l\u2019Intérieur, dans le guvernement du général Ramanantsoa, Ratsimandrava a restructuré la société malgache.Partout des fokonolona, collectivités rurales qui rappellent les \u201cujamaa\u201d tanzaniens, ont été créés.Leur but était simple:\tavoir la mainmise populaire sur tous les problèmes politiques, sociaux et surtout économiques, pour que les citadins ne vivent plus aux dépens dés paysans (85% des Malgaches); pour que les nantis n\u2019exploitent plus les pauvres et pour sauver ainsi tout le peuple malgache de l\u2019égoîsme sans scrupule des bourgeois et capitalistes, nationaux et internationaux.Toute cette révolution enfin devait se faire selon la sagesse ancestrale qui déteste la violence, respecte les personnes, croit au Tanahary (Dieu), enseigne l\u2019amitié (fihavanana) et l\u2019union qui fait la force (friaisankina).Déjà les fokonolona ont fonctionné, à la grande joie de la plupart des Malgaches.Déjà les gros intérêts financiers malgaches ou étrangers ont été menacés.Déjà le peuple, longtemps écrasé par les injustices des colons qui ont pris leurs terres, des bourgeois et des capitalistes, a enfin redressé la tête.L\u2019espérance était grande à la nomination du colonel Ratsimandrava comme chef de l\u2019Etat.Six jours après, Ratsimandrava tombe sous les balles (je ses assassins.4-\tL\u2019avenir?.Aucun Malgache ne croira que les vrais assassins soient ceux qui ont tiré: des hommes du colonel rebelle Bréchard Rajaonarison, militaires côtiers mécontents de n\u2019être pas considérés selon leurs grades.Il est même difficile de croire, jusqu\u2019à preuve du contraire, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un simple conflit entre Malgaches.Les gros intérêts nationaux et étrangers ne sont pas à priori exempts de soupçon.Car c\u2019était d\u2019abord pour eux que Ratsimandrava était \u201cl\u2019homme à abattre\u201d.Durant la monarchie mérina, la Colonisation et le régime Tsirana-na, le peuple malgache n\u2019avait guère d\u2019importance dans la Nation.D|e plus en plus existaient, d\u2019un côté, un groupe de nantis et de privilégiés qui avait tout le pouvoir, et de l\u2019autre, le peuple, composé de paysans, de petits salariés et de chômeurs.Pour la première fois dans l\u2019histoire, un homme courageux, lui-même fils du peuple, dénonce les injustices et veut mettre le peuple à la place qu\u2019il mérite.Sans haine, ni violence.Les nantis s\u2019effraient; déjà ils crient: \u2018\u2018communisme\u201d et veulent écraser dans l\u2019oeuf \u201cla révolution\u201d.Si les forces de droite triomphent, par anti-communisme, c\u2019es^ alors qu\u2019ils appellent le Communisme, le vrai.Car les Malgaches qui ont goûté à l\u2019expérience \u201cfokonolona\u201d et les jeunes épris de marxisme n\u2019auront de cesse que tous ces régimes bourgeois ne soient renversés, écrasés, même si le pays doit passer par les dures épreuves d\u2019un second Vietnam.Russes et Américains n\u2019ont-ils pas des visées sur l\u2019Océan Indien?La révolution de mai 1972 a voulu être non-violente.La jeunesse constate, hélas, une fois de plus?que la révolution non-violente est incapable de sortir le tiers-monde du joug du capitalisme international.Elle se fait écraser avant d\u2019atteindre son but.Il faudrait autre chose.qui vous permette de tuer l\u2019autre avant qu\u2019il ne vous tue, \u201cproprement\u201d, par les mains de quelques militaires exaltés.Le chrétien s\u2019interroge: la force de la haine l\u2019emportera-t-elle toujours sur la force de l\u2019amour dans la lutte pour transformer le monde?.Plus que jamais, l\u2019avenir du tiers-monde dépend de la réponse qu\u2019aura donnée à cette question chaque disciple du Christ.Unfokontaniste.BLANCS SUR NOIR, NOIR SUR BLANC : DES \u201cETRANGERS\u201d - par un groupe de/ missionnaires européens en Afrique * Nous sommes et resterons des è-trangers.Même ceux d\u2019entre nous qui ont acquis une nouvelle nationalité en font quotidiennement l\u2019expérience.Cela n\u2019empêche pas l\u2019attachement personnel au destin d\u2019un pays avec son histoire, son projet, sa \u201cpersonnalité\u201d.Une sorte de connivence peut s\u2019établir, un lien quasi-affectif.Il nous faut accepter de nous laisser former par le pays dans lequel nous vivons.Cette volontaire dépendance modifiera peu à peu nos activités.L\u2019existence prolongée et engagée dans des pays de culture différente remet en question le langage de la foi et la manière même de chercher Dieu.Chez plusieurs d\u2019entre nous, un déplacement important, parfois rude, s\u2019est opéré.Nous avons été amenés à découvrir que notre manière de croire en Jésus-Christ n\u2019est pas la seule.Nous avons été peu à peu dépouillés d\u2019une vérité que nous croyions posséder, dont nous nous croyions seuls témoins autorisés.Epreuve purifiante, qui dispose à accueillir le Dieu que je ne peux dire à autrui avant qu\u2019il ne se soit d\u2019abord révélé en lui.Cette expérience entraîne dans la vie de foi personnelle une dimension plus silencieuse.Par ce silence imposé et assumé, avec nos limites, nous sommes amenés à développer une dimension contemplative de la foi dans l\u2019action et dans le travail.Certains éprouvent quelque inquiétude.Il nous semble cependant que c\u2019est dans ce risque et cette vulnérabilité de notre vie que résident le dynamisme et le ressourcement de notre foi et de notre communauté.Nous découvrons que nous sommes à la recherche d\u2019un Dieu que nous ne connaissons pas beaucoup parce qu\u2019il déborde infiniment la particularité de notre Eglise, et c\u2019est pour cela que nous cherchons à connaître ce peuple, ces hommes et ces femmes.Avec des non-chrétiens, nous nous disposons à recevoir par eux ce que nous ne connaissons pas encore du mystère de Dieu dans l\u2019histoire.Telle est notre vocation, à laquelle nous essayons d\u2019être fidèles.'Extrait d\u2019un document préparatoire à la 32e Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus, 1974-75.112 RELATIONS LE MANS (FRANCE): Dix ans de mission ouvrière par Noël Barré Noël Barré, prêtre-ouvrier jésuite, a participé aux deux premiers mois de la Congrégation générale/ à Rome: décembre 1974 et janvier 1975.A la veille de retrouver ses camarades d\u2019usine, il avoue se sentir à la fois très proche d\u2019eux et affreusement loin! Sur le mode d\u2019une lettre plus que d\u2019une dis- sertation, Rome, le 30 janvier 1975.Mes \u201ccongés\u201d sont terminés.Demain, je retrouve mes camarades dans l\u2019usine où je travaille depuis dix ans.Je n\u2019ai pas voulu prolonger davantage ma participation à la Congrégation générale, pour ne pas m\u2019enfoncer dans l\u2019exception.Deux mois de congé sans solde, c\u2019est déjà une chance inouie, que certains considéreront comme une faveur.Peut-être n\u2019est-on pas habitué encore à ce qu\u2019un jésuite soit tenu de respecter des engagements qui contrarient un peu, du moins apparemment, son mandat de délégué.Mais ceux qui m\u2019ont élu savaient cela, et ne me le reprocheront pas; et la Congrégation générale m\u2019a volontiers donné l\u2019autorisation de partir avant la fin des travaux.D\u2019ailleurs, si j\u2019ai accepté de venir ici, à Rome, c\u2019est parce que je savais qu\u2019il m\u2019était possible d\u2019obtenir un congé sans me lier en aucune façon à la direction de il livre quelques-unes de ses i l\u2019usine.Prêtre-ouvrier, il me faut accepter les contraintes de la vie d\u2019usine, tout comme les autres.Je me situe: Le Mans, cité des \u201c24 heures automobile\u201d, à 200 kilomètres (120 milles) à l\u2019ouest de Paris, est devenue ma ville en 1964, après mes années de formation jésuite classique et un stage professionnel en radioélectricité.J\u2019y rejoignais un \u201csecteur\u201d de Mission ouvrière pour travailler avec un clergé paroissial très attentif aux réalités ouvrières, avec des religieuses à la recherche d\u2019une présence plus vraie dans les quartiers ouvriers, avec des membres de l\u2019Action catholique ouvrière -d\u2019une ACO adulte et dynamique.Bien sûr, je m\u2019étais préparé à cette vie.Ma famille est ouvrière.Depuis longtemps, j\u2019avais approfondi le sens que pouvait avoir ma vocation sacerdotale et religieuse dans la vie ouvrière.Va- tican II faisait espérer que des prêtres pourraient retourner travailler en usine.J\u2019étais de ceux qui frappèrent alors à la porte.Dix ans dans une usine, ça ne se résume pas.Des années de travail salissant et sans intérêt, de licenciements collectifs douloureux, de luttes pour obtenir de meilleurs salaires (nous avions au départ les plus bas salaires de la ville), de longs efforts pour organiser une section CFDT, pour y faire participer les ouvrières dont la majorité n\u2019avaient pas 20 ans.Il y a eu des conflits.Il y a eu des échecs.Il y a eu aussi des conquêtes: les salaires ont monté, les conditions de travail ont été quelque peu améliorées, la section syndicale s\u2019est étoffée, un comité d\u2019entreprise a été organisé.Durant ces années, j\u2019ai vu passer des centaines de travailleurs et de travailleuses, partis pour un meilleur AVRIL 1975 113 salaire, ou pour se rapprocher de leur habitat, ou pour avoir \u201ccraché le morceau\u201d au contremaître, ou pour apprendre un métier, ou pour se retrouver en chômage.Les vieux camarades qui sont partis en retraite sont des chanceux.Il y a aussi ceux qui sont morts avant, usés.Rien d\u2019extraordinaire dans tout cela.C\u2019est la vie ouvrière.Je m\u2019y suis enfoncé.Mes amis sont là maintenant.J\u2019ai un métier: dépanneur électronicien P 3, c\u2019est-à-dire le plus haut échelon dans la catégorie, avec un bon salaire si je compare à celui des O.S.Près de $5,000, plus un 13e mois, alors que les O.S.1 ne dépassent pas les $4,000.J\u2019ai ma carte syndicale; les camarades m\u2019ont élu délégué du personnel.Un jeune vient de me relayer comme secrétaire de la section; au niveau départemental, je suis responsable de la Commission \u201cEnseignement et formation permanente\u201d.La métallurgie connaît présentement de graves difficultés; la crise de l\u2019emploi y est profonde: dans mon usine, 120 personnes sur 450 seront licenciées le 9 mars prochain.Nous soupçonnons la société américaine qui nous a achetés d\u2019avoir des projets qui ne sont \\pas à notre avantage.Lundi, je retrouverai tout cela d\u2019un seul coup, avec les camarades.Mes camarades savent que je suis prêtre.Cela n\u2019a pas la même signification pour tous.Cela dépend de leur histoire familiale ou personnelle.Cela dépend aussi de la profondeur de nos relations, et de ce que nous avons vécu ensemble.Je crois qu\u2019ils me prennent comme je suis, et moi de même.Je les ai toujours abordés sans a priori, laissant aux événements le soin de nous révéler les uns auk autres.Avec quel- ques-uns d\u2019entre eux, le dialogue et l\u2019amitié vont loin! Il arrive que nous partagions le même idéal, les mêmes questions, la même espérance.Les liens d\u2019amitié et d\u2019espérance débordent souvent -et heureusement - les frontières de nos engagements respectifs.Ouvrier, militant parmi les autres, semblable et différent pourtant, je me sens incorporé à l\u2019église qui naît là.Nos comportements quotidiens engagent des démarches plus fondamentales: nous apprenons à remercier, à \u201cfaire action de grâces\u201d; à nous excuser aussi auprès des copains, à \u201cdemander pardon aux autres et à l\u2019Autre\u201d; à respirer, à ouvrir les yeux, à inventer une vie nouvelle, plus fraternelle et plus juste.Et nous nous \u201cconvertissons\u201d peu à peu au Christ.Les chemins de nos vies d\u2019hommes empruntent peu à peu, lorsqu\u2019on ne s\u2019y refuse pas, des chemins nouveaux.Nos liens charnels font peu à peu l\u2019Eglise.Je ne dis pas que je le crois.Hardiment je dis que je le vois.Nous sommes plusieurs à regarder ainsi notre vie, notre action, à célébrer tout ce qui s\u2019y passe, à contempler Celui qui y recrée constamment un monde nouveau.Lundi, je retrouverai aussi mon église locale, ces hommes, ces femmes, ces jeunes, ces prêtres, ces religieuses qui sont dans cette vie ouvrière chercheurs du Dieu vivant.Sommes-nous nombreux?Comme si cela importait! Si c\u2019est la Vie, elle croîtra! Nous sommes soixante prêtres-ouvriers dans l\u2019Ouest de la France - dont une dizaine au Mans.Je crois que les autres se reconnaîtraient dans ce que je dis, aux nuances près qu\u2019apportent les situations particulières, les âgjs, les caractères.Venir à la Congrégation générale des Jésuites avec toute cette vie-là dans la tête, le coeur et les.nerfs, c\u2019est quelque chose! Mes compagnons ouvriers jésuites de France, une trentaine, ne m\u2019avaient pas confié de mission particulière.Mais ils voulaient savoir si la Compagnie de Jésus pouvait descendre un peu des hauts lieux où elle pense et d\u2019où elle parle trop souvent pour expérimenter davantage la vie des gens ordinaires.Afin de mieux, comprendre et de pouvoir parler au niveau des gens et non d\u2019en haut.La Compagnie pouvait-elle se désenclaver un peu du monde des lettres et des sciences, du monde des notables et des gens en place?Le Jésuite prédicateur, un peu trop ambulant, peut-il s\u2019enraciner quelque part?L\u2019universalité demandée à tout jésuite va-t-elle cesser d\u2019être une façon de ne pas se lier aux hommes pour devenir une volonté tenace de retrouver l\u2019homme tout entier, et l\u2019humanité totale, mais grâce à un engagement particulier et, à travers lui, quelque part, avec des solidarités, des limitations, des contraintes qui permettent à un homme d\u2019être lui-même dans des relations vraies avec les autres?J\u2019ai/trouvé ici, à Rome, des hommes qui portaient les mêmes questions.Leurs histoires et leurs peuples étaient autres.Leurs projets étaient marqués par les expériences et par les situations socio-politiques et religieuses de leurs pays.Mais les questions de fond se sont exprimées: peut-on être quelque part, frère et compagnon sans réticence, mais avec tout le dynamisme propre d\u2019un croyant, et en même temps prétendre travailler à la plus grande gloire de Dieu, pour le bien plus universel?La Congrégation n\u2019a pas fini ses travaux.Les délibérations les plus importantes, cependant, 114 RELATIONS Aux Philippines: FACE À LA LOI MARTIALE ont eu lieu.Il me semble que nos questions ont été entendues, écoutées et comprises.Il me semble que nous pouvons être \u201cconfortés\u201d dans notre volonté: les exigences que nous avions perçues ont été prises en considération par le corps de la Compagnie.La vie des jésuites ouvriers de France n\u2019en sera pas bouleversée.Mais leur lien avec la \u201cpetite Compagnie\u201d sera enrichie d\u2019échanges plus larges, au-delà des frontières.La différence subsistera entre le jésuite de la métallurgie, syndiqué de la CFDT ou de la CGT, et le théologien de l\u2019Université Grégorienne, par exemple.Que cette différence soit acceptée, et non pas subie à contrecoeur, c\u2019est cela qu\u2019il faut espérer.Il n\u2019y a pas d\u2019unité facile.Espérant que la Compagnie de Jésus pourrait se faire plus attentive aux réalités du monde, spécialement aux efforts pour promouvoir la justice, j\u2019étais particulièrement intéressé par l\u2019attitude des membres de la Congrégation générale à ce sujet.J\u2019ai cru, un moment, que les jésuites se croyaient la capacité de changer la face du monde! Mais non.Ils ont - nous avons compris que les hommes étaient depuis longtemps à l\u2019oeuvre, et Dieu en eux, et que nous devions, - avec un certain retard, somme toute, - les rejoindre pour chercher avec eux la vie et la justice.Et apprendre d\u2019eux ce que les livres ne nous ont pas appris, ou nous ont fait si mal entrevoir.Je ne m\u2019attends pas à ce que tous les jésuites se fassent ouvriers.Ce serait à la fois naïf et absurde.Mais quelques-uns pourront répondre plus vigoureusement aux appels qu\u2019ils entendaient: appels de ce Jésus qui est toujours là, vivant, parmi les hommes en quête de vérité et d\u2019amour.Manille, le 27 novembre 1974, 6,000 manifestants, partis des faubourgs, se dirigent dans l\u2019ordre vers Malacanang, la résidence du Président de la République.Ils appuient les revendications de leurs délégués qui, depuis plus de trois heures, discutent à huis clos avec les autorités gouvernementales.Dans l\u2019espoir de disperser la foule, la' gendarmerie exige de parlementer avec les responsables.Réponse spontanée des manifestants: \u201cNous sommes tous responsables.\u201d Les militaires tentent d\u2019isoler les religieuses et les prêtres: ils se heurtent à un véritable bouclier humain.Cet épisode suggère assez bien jusqu\u2019où peuvent aller les économi-quements faibles s\u2019ils savent s\u2019organiser.Il aura fallu des années de présence et de travail, aux religieuses et aux prêtres qui, dans les bidonvilles et les villages, se sont mis au service des défavorisés, pour reconnaître les véritables besoins de ces gens et apprendre que la seule façon de les aider vraiment, c\u2019était de les amener à décider et à s\u2019organiser par eux-mêmes.Des\u2019 années, pour dépasser un modèle purement économique de développement et \u2019Supérieur Provincial de la Province jésuite des Philippines.par Bengno A.Mayo* centrer l\u2019apostolat social sur la formation de groupes capables de s\u2019auto-déterminer.La Loi Martiale est venue ralentir ce processus d\u2019éducation populaire.L\u2019Eglise peut le relancer en intervenant ouvertement pour défendre les droits de l\u2019homme.C\u2019est une question de courage.Des Pasteurs trop prudents Pourtant, lorsqu\u2019en 1972 le régime impose la Loi Martiale, quelques évêques seulement osent protester.La liberté de parole n\u2019est plus qu\u2019un souvenir; les citoyens ne peuvent plus participer à l\u2019élaboration des politiques qui déterminent leur existence; on risque d\u2019être arrêté sans mandat d\u2019amener et détenu sans procès, etc.Mais la plupart des membres de la hiérarchie préfèrent invoquer la prudence et s\u2019abstiennent de dénoncer la suppression des libertés fondamentales.La conférence épiscipale ne sait pas dépasser ses divisions et conclut ses travaux pour l\u2019année 1972 sans protester contre les injustices tolérées par le régime actuel.Au sud, cependant, dans l\u2019île de Mindanao, les musulmans se sont révoltés contre le régime; face à AVRIL 1975 115 cette réaction imprévue, les évêques s\u2019associent aux militants laïques, aux prêtres et aux religieuses pour dénoncer publiquement certains abus.Depuis, d\u2019autres évêques se sont joints au mouvement de protestation.Mais de façon générale, la hiérarchie, comme corps, n\u2019a pas assumé le \u201cleadership\u201d qui lui revient dans la crise actuelle: elle a manqué de la force morale dont elle avait pourtant fait preuve en d\u2019autres circonstances.Puisque les évêques hésitaient à prendre l\u2019initiative, les religieux (religieuses, prêtres et frères) sentirent tout naturellement le besoin de serrer les rangs et de renforcer leur principal organisme de coordination, l\u2019Association des Supérieur (e)s.L\u2019association assume une double fonction d\u2019information et de décision.Lors d\u2019une réunion hebdomadaire, on passe en revue les renseignements reçus des divers milieux où travaillent des religieux; puis, à la lumière des faits, on examine les démarches à entreprendre, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019écrire au Président pour dénoncer des abus ou de défendre la cause de certains prisonniers politiques avec l\u2019aide de quelques avocats courageux.Un travail d\u2019équipes Après quelques mois de ce travail conjoint d\u2019analyse de la situation à la lumière des récents documents de l\u2019Eglise sur la justice, l\u2019association a cru devoir se structurer et créer quatre groupes de travail, responsables chacun d\u2019un secteur déterminé.a.\tles prisonniers politiques: chaque semaine, visite d\u2019un camp de détention; secours aux familles; assistance juridique aux détenus; diffusion dans le public des cas de torture ou de mauvais traitements, sur lesquels on attire l\u2019attention des autorités militaires et du Président.b.\tl\u2019information: il s\u2019agit de recueillir les nouvelles qui arrivent des divers points du pays et de l\u2019étranger et de les faire circuler cha- que semaine; un bulletin de liaison est adressé aux évêques et aux communautés religieuses.Ceci offre une vue d\u2019ensemble de la situation du pays, et facilite éventuellement l\u2019étude plus précise d\u2019une région ou d\u2019un secteur particulièrement vulnérables.c.\tun programme de conscienti- sation, destiné soit à des groupes de militants et de leaders populaires en milieu urbain et dans les campagnes, soit à des responsables religieux et diocésains de l\u2019action sociale.\t/ d.\tune rencontre mensuelle (à vrai dire bien plus un affrontement qu\u2019un dialogue) entre l\u2019Eglise et l\u2019autorité militaire; cette rencontre est organisée par la commission pour la justice de la conférence épiscopale et l\u2019Association des Religieux.Ces rencontres se font maintenant dans une vingtaine de diocèses.\u201cC\u2019est mon devoir\u201d Les groupes de travail se sont révélés capables d\u2019iîne intervention efficace et bien coordonnée; en particulier, lors de l\u2019affaire du raid militaire sur un noviciat, en août dernier.La mise en scène et l\u2019exécution de cette descente, menée avec des effectifs extravagants, tenaient de l\u2019opérette ou plutôt de la comédie, et ne s\u2019expliquent guère que par la confusion, sinon la panique, des autorités militaires.Mais le nouvel archevêque de Manille, Jaime Sin, saisit aussitôt l\u2019occasion de dénoncer certaines pratiques abusives du régime, de la manipulation de l\u2019information à l\u2019incarcération sans procès.Il publia aussitôt une circulaire dénonçant ces actes d\u2019injustice et demanda qu\u2019on en fasse lecture dans toutes les paroisses.Ce fut fait dans toutes les églises du diocèse de Manille et dans quelques autres diocèses des environs; la lettre fut également largement diffusée.Elle lançait une invitation à participer à une veillée de prière en la cathédrale de Manille: plus de dix mille personnes y répondirent.Depuis, l\u2019Archevêque n\u2019a pas hésité à porter devant l\u2019opinion publique de nombreuses situations d\u2019injustice flagrante; après tout, décla-ra-t-il au Président, \u201cc\u2019est là mon devoir de pasteur\u201d.Le 21 novembre, il offrait une réception aux correspondants de la presse internationale; une fois de plus en répondant aux questions des journalistes, il plaçait lé gouvernement devait les abus des militaires, la détention injuste des prisonniers politiques, l\u2019arrestation arbitraire sous prétexte d\u2019activité \u201csubversive\u201d, et la suppression de la liberté de presse.Le 28 décembre, il soumettait aux autorités militaires, mais aussi à l\u2019opinion publique, une liste de noms de prisonniers soumis à la torture; il demandait au régime d\u2019instituer une enquête sur ces cas et, pour cela, d\u2019associer aux officiers gouvernementaux des représentants de l\u2019Eglise.Cette intervention faisait suite à l\u2019arrestation de deux prêtres: ceux-ci n\u2019avaient pas tardé à informer l\u2019Archevêque du sort de certains de leurs compagnons de détention et avaient immédiatement entrepris une grève de la faim jusqu\u2019à ce qu\u2019on décrète l\u2019enquête.Question ou projet?Dans l\u2019état actuel des choses, l\u2019Eglise est l\u2019unique pouvoir moral qui puisse s\u2019opposer ouvertement aux abus du régime.Et le Président Marcos le sait bien.Ce n\u2019est sans doute pas pure coïncidence si le gouvernement vient tout juste de proposer aux évêques une série d\u2019émissions sur le réseau national de TV sous le thème du \u201cfossé à combler entre l\u2019Eglise et le gouvernement\u201d.Le Président espère constituer une \u201cSociété Nouvelle\u201d.Mais peut-on travailler à la construction d\u2019une nouvelle société de justice, de vérité et d\u2019amour dans un climat de Loi Martiale?C\u2019est la question que pose l\u2019Eglise.Mais peut-être l\u2019Eglise peut-elle faire plus que poser cette question; ne peut-elle pas offrir une vision chrétienne des rapports sociaux?19 janvier 1975.116 RELATIONS Promotion de la justice sociale: le prix à payer i\t/\t' Intervention du P.Général, Pedro Arrupe* Travailler à promouvoir la justice sociale est un devoir auquel on ne peut échapper; c\u2019est un devoir qui découle de l\u2019Evangile.L\u2019option \u201cjustice\u201d est une priorité en ce sens qu elle doit être mise au premier rang des préoccupations de notre Congrégation et qu elle doit influencer toute notre vie.Cela dit, notre Congrégation doit être vraiment consciente que la justice proclamée dans l\u2019Evangile doit être prêchée par et à travers la croix.En travaillant pour la justice, sérieusement, et jusqu\u2019aux ultimes conséquences, comme le demande le radicalisme évangélique ignatien, nous trouverons souvent la croix sur notre chemin, souvent accompagnée de douleurs cruelles.Cela veut dire que, - malgré notre prudence et notre fidélité à notre charisme sacerdotal et religieux, \u2014 nous serons abandonnés de ceux qui \u201cfont\u201d l\u2019injustice dans la société industrielle moderne, même de ceux qui sont classés parmi les bons chrétiens et qui, souvent, sont parmi nos bienfaiteurs, nos amis ou même nos parents, qu\u2019ils nous accuseront de marxisme ou de subversion, qu\u2019ils nous retireront leur amitié, leur confiance et leur aide matérielle.*Ce texte est un reportage résumant la brève allocution du P.Arrupe, le 20 décembre 1974, à la fin du débat sur la justice sociale, la mission, la \u201cpriorité des priorités\u201d.Ce reportage est tiré du Bulletin d'informations (dans les éditions anglaise, française et espagnole) de la Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus, Rome, décembre 1974-mars 1975.(I.D.) Sommes-nous prêts à dépasser les déclarations généreuses pour poser des gestes concrets?Nous devons nous rappeler les avertissements de Paul VI dans Octogesima Adven-niens- les déclarations, les condamnations et les paroles prophétiques audacieuses ne suffisent pas en face des injustices.Notre Congrégation est-elle prête à s\u2019engager dans le sentier plus austère de la croix, qui nous fera rencontrer l\u2019incompréhension des autorités civiles et ecclésiastiques et de nos meilleurs amis?La Congrégation est-elle prête à dépasser les décrets et à prendre des décisions qui changeront nécessairement notre façon de vivre, notre mode d\u2019action, notre champ d\u2019apostolat, nos relations personnelles et sociales et finalement notre image même et notre statut social?Si notre réponse est négative, toutes nos discussions n\u2019auront peut-être eu, tout au plus, qu\u2019un valeur académique.Mais si, au contraire, la Congrégation est prête à assumer cette responsabilité et à prendre l\u2019initiative de mettre en pratique cette option par le moyen de décisions concrètes, elle doit encourager ses fils à se livrer de tout leur être à cet apostolat, les soutenir dans les circonstances difficiles, les défendre contre les persécutions injustes d\u2019où qu\u2019elles viennent.Si nous nous engageons résolument dans cette voie, notre réponse, en cette heure décisive, sera l\u2019expression concrète de cette \u201coffrande de plus haut prix et de plus grande im- portance\u201d que nous avons si souvent faite dans les Exercices.\u201cDêcharge-toi sur Yahvé de ton fardeau et lui te soutiendra, il ne laissera pas à jamais le juste chanceler.\u201d (Ps 55, 23.) Jésuite aujourd\u2019hui* Qu\u2019est-ce qu\u2019être aujourd\u2019hui un compagnon de Jésus?C\u2019est s\u2019engager sous l\u2019étendard de la Croix, dans la lutte cruciale de notre époque: la lutte pour la foi, et la lutte pour la justice qu\u2019elle implique.La route qui mène à la foi et celle qui mène à la justice ne peuvent se séparer, et c\u2019est sur cette route indivise, cette route escarpée, que l\u2019Eglise en son pèlerinage doit cheminer et peiner.La foi et la justice sont indivises dans l\u2019Evangile qui nous enseigne que \u201cla foi opère par la charité\u201d.Elles ne peuvent donc être séparées dans nos projets, nos actions, notre vie.En outre, le service de la foi et la promotion de la justice ne peuvent être simplement un ministère parmi d\u2019autres.Ce doit être l\u2019élément intégrateur de tous les ministères, et pas seulement de nos ministères, mais de notre vie intime, individuelle et communautaire, et de notre union de frères à la dimension du monde.C\u2019est ce qu\u2019entend notre Congrégation par une option fondamentale.C\u2019est l\u2019option qui soutient et commande toutes les autres incorporées dans ses déclarations et ses directives.'Document de la 32e Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus, approuvé par cette Congrégation Générale, le 1er mars 1975.AVRIL 1975 117 La pauvreté religieuse dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui par F.Larivière * Depuis que l\u2019homme a reçu la lourde responsabilité de gérer les biens terrestres (Gen.I, 29-32), toutes les civilisations se sont un peu caractérisées d\u2019après leur attitude à l\u2019égard de ces biens.L\u2019homme lui-même s\u2019est souvent défini par son projet vis-à-vis des biens terrestres, selon qu\u2019il était plus ou moins emporté par son désir de possession et de domination.Parmi les hommes, il y a eu le Fils de l\u2019homme, le Christ, celui qui * Secrétaire du \u201cConseil National des Missions\u201d de la CCC et directeur du \u201cDépartement des Missions\u201d de la ÇRC; délégué canadien à la Congrégation Générale des Jésuites, à Rome, 1974-1975.a proclame: \u201cBienheureux les Pauvres\u201d, établissant un règne qui ne serait pas fondé sur la possession des biens terrestres, apportant cette bonne nouvelle que les démunis méritaient aussi considération, que la sécurité ne reposait pas seulement sur des greniers bien remplis, dénonçant l\u2019égoïsme et la cruauté engendrés par la possession des biens, jetant l\u2019inquiétude dans l\u2019âme des riches.Depuis deux mille ans, ce message n\u2019a cessé d\u2019interpeller le monde, toujours séduit par l\u2019accès aux biens terrestres mais également inquiet de leur inconsistance et de leur ambiguité.Il y a eu François d\u2019Assise, Vincent de Paul, Benoit Labre, Charles de Foucault pour rappeler LA \u201cPAUVRETÉ\u201d DU RELIGIEUX AUJOURD\u2019HUI L\u2019humanité devient de jour en jour plus consciente du caractère déshumanisant de la pauvreté, spirituelle tout autant que matérielle, qui est le lot des mâsses.Partout, des hommes de bonne volonté, à la recherche d\u2019une société plus juste, travaillent à changer les structures oppressives.L\u2019en- * Extrait d\u2019un document de la récente Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus, intitulé Towards a More Authentic Poverty.Traduction Relations.fermement dans une \u201cidéologie de consommation\u201d (consumerism), et dans une pratique effrénée de la consommation, menace le monde: constituant un athéisme pratique, cette course à la consommation fait des riches, individus et nations, d\u2019injustes exploiteurs, et empêche les pauvres d\u2019aspirer à un bonheur plus élevé.Réagissant contre ce matérialisme, plusieurs cherchent aujourd\u2019hui bonheur et liberté nouvelle dans une vie plus simple, axée sur des valeurs d\u2019un ordre plus élevé.S\u2019affermit l\u2019aspiration à des communautés de vie la liberté de l\u2019homme face aux richesses, et ces multitudes de religieux qui ont voué la pauvreté, dénonçant ainsi l\u2019âpreté au gain des colonisateurs et de tous ces potentats, souvent plus soucieux de conquêtes que du véritable bien-être et du progrès de leur peuple, laissant à d\u2019autres le soin de l\u2019éducation ou de la santé.C\u2019est le sens de l\u2019engagement religieux de pauvreté dans notre monde que je voudrais essayer de clarifier en regard de la vocation de l\u2019homme à bien gérer les biens terrestres.Un problème Notre époque pose le problème de la pauvreté en des termes qui lui sont propres.C\u2019est une époque de productivité accrue et de raffinement dans les besoins.Sur certaines parties de la planète, le luxe réservé autrefois aux princes est mis à la portée de tous.On fabrique par millions les pièces de vêtement; breuvages et aliments sont produits en abondance.Ce n\u2019est plus un problème de production, mais de distribu- plus personnelles, fondées sur l\u2019ouverture, - communautés de communion et de partage, où le souci de la croissance personnelle soit vivant.Notre vie, nos communautés, notre pauvreté de religieux devraient pouvoir dire à ce monde quelque chose de signifiant.Ces \u201csignes des temps\u201d nous renvoient à la profondeur du mystère du Christ.La pauvreté religieuse exige une \u201csuite\u201d réelle du Christ pauvre dans sa vie de travail à Nazareth, dans son identification avec les pauvres dont il a voulu partager la vie, dans sa sympathie passionnée qui le faisait sensible à leurs besoins, dans son constant souci de les servir (cf.Paul VI, Exhortation apostolique \u201cEvangelica Testificatio\" sur le renouveau de la vie religieuse, 29 juin 1971, no 17).Longtemps perçue et vécue sur le mode de la mendicité, de la dépendance des aumônes, de la confiance en la providence divine se manifestant dans la générosité 118 RELATIONS tion et de répartition des biens.Ce qui n\u2019est pas sans laisser planer, à plus ou moins longue échéance, la menace de pénurie et d\u2019épuisement des ressources.Cette surproduction a engendré par ailleurs chez certains le mépris et le dégoût.On cherche des modes simplifiés de vie; cela se manifeste dans le vêtement, les voyages, le retour à la nature.Ce sont surtout les personnes qui se sentent frustrées dans ce monde: celles qui sont plus ou moins victimes de ce luxe extravagant, celles dont le travail n\u2019est pas rémunéré, celles qui voient les richesses de leur pays exploitées au profit des autres nations, celles qui ne disposent pas des moyens de production, celles qui n\u2019ont pas les ressources de la science et de la technique, celles qui sont arrivées trop tard.Et c\u2019est la masse de l\u2019humanité.Le problème de notre époque: la pauvreté dans l\u2019abondance.Certes des efforts de répartition se font à l\u2019intérieur des nations et entre les nations, mais cet effort des bienfaiteurs, la pauvreté religieuse est aujourd\u2019hui plus nettement perçue dans l\u2019Eglise comme appel à l\u2019acceptation de la loi commune du travail, comme exigence de support mutuel et d\u2019aide aux pauvres par le travail, comme invitation à partager la vie des pauvres et leurs soucis (Ibid., nn.20 et 18).Incitant les religieux à se consacrer plus résolument à la cause de la justice sociale (Ibid., n.17), l\u2019Eglise met aujourd\u2019hui l\u2019accent moins sur l\u2019idéal de perfection personnelle qui fait que le religieux suit le Christ dans sa pauvreté, que sur la dimension apostolique d\u2019une suite du Christ dans son désistement et dans sa liberté au service de tous les démunis.Les requêtes contemporaines concernant notre apostolat exigent en même temps une réforme de notre partique de la pauvreté.Nous ne pourrons pas répondre à \u201cl\u2019appel des pauvres\u201d (Ibid., n.17) si, engagés au service d\u2019autres que les pauvres de façon AVRIL 1975 semble tenir plus d\u2019une générosité calculée que de la justice et de la répartition équitable des biens.Le problème de la pàuvreté religieuse se situe dans ce contexte.Le religieux est citoyen du monde: Il ' appartient le plus souvent à une nation privilégiée.Il profite des meilleurs moyens de promotion sociale que sont l\u2019éducation et les relations humaines.De ses prédécesseurs, il a souvent hérité de tout un équipement technique: écoles, maisons de formation, hôpitaux, réseau de com-N munication.Il ne peut être réduit au rang de démunis.S\u2019il s\u2019expatrie, il accentue son avantage dans un milieu encore moins favorisé.Sans doute, il ne dispose pas de la propriété personnelle de ces biens, mais, comme membre de la communauté, il profite de la sécurité collective et de la solidarité du groupe.Ce sont de ces avantages qu\u2019il s\u2019agit de discuter.Il ne peut être question de pauvreté de dénuement et d\u2019impuissance.Le religieux peut bien, comme d\u2019autres, pratiquer la simplicité de vie, la frugalité, vivre presque exclusive, nous n\u2019avons aucune expérience de leur détresse.Il nous sera très difficile de travailler effectivement pour la justice et pour le respect de la dignité de l\u2019homme si nos apostolats nous identifient pratiquement aux riches et aux puissants et si notre action est fondée sur la sécurité que procurent les possessions, le 9 savoir, l\u2019influence (Ibid., 19).La \u201cpauvreté\u201d de nos communautés sera sans signification pour nos contemporains si elle n\u2019en fait pas des communautés d\u2019amour et de communion, ouvertes à tous dans un partage de nous-mêmes et de tout ce que nous avons.Le défi que nous avons à relever, c\u2019est de faire en sorte que la pauvreté que nous voulons soit chose réelle, et non pas simple prétention.Dans un monde où sévit la famine, on ne saurait parler de pauvreté à la légère.A cet é-gard, il est peut-être malheureux qu\u2019on ne puisse trouver un autre mot que celui de pauvreté pour en-dessous de ses moyens, témoigner de désintéressement, mais il reste un nanti, un privilégié.Ce n\u2019est pas étonnant qu\u2019il se sente mal à l\u2019aise dans son engagement de pauvreté et plus encore vis-à-vis des nécessiteux qui frappent à sa porte.Voies de solution Il se n\u2019agit peut-être pas tant d\u2019une désappropriation impossible comme de mobilisation et de disponibilité.\u201cQue celui qui possède soit comme ne possédant pas\u201d.Un programme de pauvreté devrait être d\u2019abord une mise en disponibilité, un effort de partage des ressources.Le Christ Jésus a mis son pouvoir au service des pauvres.Il a recruté ses disciples parmi les artisans et les travailleurs de la mer, parmi ceux qui peinent dur pour gagner leur subsistance, à la merci de tous les imprévus.Il a été du côté des faibles, il n\u2019a pas cherché l\u2019appui des puissants.Il a montré son respect de la nourriture humaine en faisant recueillir les restes lors de la multiplication des pains.décrire le mode de vie des religieux.A tout le moins, ce mode de vie doit viser à limiter la consommation plutôt que de chercher à consommer toujours plus.Il n\u2019est pas possible d\u2019\u201caimer la pauvreté\u201d et d\u2019en vivre le mystère sans quelque expérience de sa réalité concrète.Le niveau de vie de nos communautés no devrait pas être plus élevé que celui des familles modestes, dont le pourvoyeur doit travailler dur pour subvenir aux besoins essentiels.Il appartient à chacun et à chaque communauté de déterminer de façon plus précise les exigences concrètes d\u2019un tel mode de vie pour ce qui a trait à la nourriture, au logement, au vêtement et - surtout - aux voyages, à l'utilisation des automobiles, aux détentes, etc.La nécessité d\u2019une sérieuse réforme à cet égard a été signalée par tant de groupes jésuites que personne ne saurait se dérober à l\u2019examen ici deman- 119 L\u2019engagement de la pauvreté devrait se traduire par la solidarité avec les humbles, par l\u2019économie des ressources: énergie, aliments, vêtements, logement.et par le partage de ces biens.Le voeu de pauvreté doit restituer aux biens terrestres le sens de leur destination pour le bénéfice de tous les hommes.C\u2019est un engagement sacré, vis-à-vis de ces biens, d\u2019éviter l\u2019abus dans leur usage, d\u2019éviter de les utiliser pour des fins d\u2019oppression ou de domination.Que la solidarité avec les humbles s\u2019exprime aussi par le travail.Notre humanité reste une humanité laborieuse dans sa plus grande partie.S\u2019assujettir à la loi du travail, à ses heures et à ses exigences, c\u2019est pratiquer la dépendance et le partage de la condition humaine.Vivre du fruit de son travail constitue un effort de participation à la création de nouveaux biens: biens économiques, sociaux, culturels, religieux, selon sa compétence.Disponibilité, économie des ressources, partage, productivité et communion par le travail, voilà autant de façons de vivre l\u2019engagement de la pauvreté inspiré pàr l\u2019Evangile et en fonction des besoins de notre temps.C\u2019est surtout l\u2019engagement total des ressources humaines pour rétablir la justice dans le monde qui doit prévaloir; c\u2019est dans ce champ que doit s\u2019exercer la disponibilité de l\u2019homme religieux et des ressources qu\u2019il peut mobiliser.Si l\u2019on veut rentrer dans des dispositions pratiques tirées de la situation même des Instituts religieux qui dirigent et détiennent des oeuvres importantes, il est une pratique qui s\u2019impose: établir une distinction nette, institutionnelle, si possible, entre l\u2019oeuvre ou l\u2019institution et la communauté qui la dirige.Ces oeuvres ou ces institutions ont pris souvent une importance telle par les ressources qu\u2019elles mobilisent qu\u2019elles sont devenues une source de pouvoir et créent une équivoque difficile à dissiper par rapport aux engagements de la pauvreté.Qu\u2019il soit bien clair que ces institutions existent en vertu d\u2019objectifs qui relèvent du bien commun et non au profit de la communauté et de ses membres.Il serait temps que l\u2019on révise les structures et les conceptions qui régissent les biens ecclésiastiques en général et en particulier les biens des communautés.Ces structures s\u2019inspirent encore d\u2019une conception individualiste de la propriété.Le sens et la fonction sociale des biens terrestres a bien évolué en ces derniers siècles en ce qui a trait à la propriété des personnes morales et physiques dans le droit civil des différentes nations; ceci ne s\u2019est pas fait à un degré suffisant en ce qui a trait aux biens ecclésiastiques.Le principe juridique selon lequel la possession des biens, sous l\u2019autorité suprême du Saint Père, appartient à la personne morale ecclésiastique qui les a acquis légitimement (Can.1499, p.2) est de soi juste et pleinement justifié.Cependant il ne doit pas conduire à des conséquences absurdes comme si la possession des biens d\u2019une personne morale ecclésiastique était quelque chose d\u2019intangible, sans rapport avec la fonction sociale et ecclésiale, d\u2019autant plus que les personnes morales sont des créatures du droit àu service et pour l\u2019utilité des personnes physiques.C\u2019est pour libérer pour ainsi dire cette fonction sociale des biens qu\u2019il serait souhaitable que les communautés distinguent bien les ressources qui sont à leur usage personnel des instruments d\u2019apostolat qu\u2019elles ont acquis légitimement d\u2019ailleurs mais pour des fins sociales ou ecclésiales bien déterminées.L\u2019engagement religieux dans la pauvreté devrait se Vivre comme une liberté vis-à-vis les biens acquis par la personne; il devrait restituer au monde ce sens de la gestion équitable du patrimoine confié aux hommes, gestion qu\u2019ils ont à vivre à travers les différences individuelles, les dons acquis par l\u2019étude ou le milieu, mais qui demeure une responsabilité à l\u2019égard de tous.S\u2019engager à se rendre disponible envers tous, à ne pas tirer profit de ses a-vantages personnels ou communautaires, c\u2019est déjà un idéal qui a ses exigences et qui peut séduire les meilleurs d\u2019entre nous.C\u2019est une des façons de \u201crévéler à l\u2019homme le sens de sa propre existence.\u201d Rome, 14 janvier 1975.INJUSTICE ET ATHÉISME une seule mission: s\u2019opposer à l\u2019athéisme et lutter contre l\u2019injustice par William F.Ryan* \u2022Je n\u2019ai pas l\u2019intention d\u2019exposer ici une thèse théologique.Je veux 'simplement décrire ce qui s\u2019est passé lors de la dernière Congrégation générale des jésuites (1974-1975) et qui peut avoir d\u2019importantes conséquences pour leur vie et pour leur apostolat.En 1965, le pape avait confié aux jésuites, alors réunis en Congrégation générale (1965-1966), la mission de s\u2019opposer à la diffusion de l\u2019athéisme.Cette mission devait informer tous les apostolats des jésuites.Moins de dix ans plus tard, à la veille d\u2019une nouvelle Congrégation générale, des requêtes sont venues de nombreux groupes jésuites à travers le monde à l\u2019effet que la Compagnie de Jésus devrait opter fermement pour la promotion de la justice, dans la solidarité avec les pauvres et les opprimés.Cette option était considérée comme fondamentale: elle devrait influencer toute la vie des jésuites et toutes leurs activités.Dans bien des cas, on insistait sur le fait qu\u2019une telle option ne serait rien d\u2019autre que de * Jésuite canadien, l\u2019A.est directeur de programme au Center of Concern de Washington, un centre d\u2019étude et d\u2019action sur les problèmes de l\u2019injustice dans le monde (en ce qui concerne spécialement la population, la faim, le statut de la femme, etc.).120 RELATIONS retrouver, en fonction de notre temps, la mission originelle de la Compagnie de Jésus \u201cpour la défense et la propagation de la foi\u201d: la promotion de la justice, faisait-on observer, fait partie intégrante de l\u2019évangélisation et est elle-même lutte contre l\u2019athéisme.Virage ou approfondissement?Quand les 236 délégués, dès les premiers jours de la Congrégation générale, furent appelés à se prononcer sur les thèmes'dont ils voulaient traiter de façon prioritaire, une convergence très manifeste se dégagea: notre mission aujourd\u2019hui, critères et orientations, exigences pour la vie (la pauvreté religieuse et ses aspects institutionnels), promotion de la justice.Refusant de séparer ces divers aspects d\u2019une mission à redéfinir en fonction de besoins nouveaux, ils consacrèrent trois jours de leur temps précieux à expliciter l\u2019intuition sous-jacente aux requêtes reçues, c\u2019est-à-dire les rapports entre évangélisation et promotion de la justice ou, inversement, entre la lutte contre l\u2019athéisme et la lutte contre l\u2019injustice à l\u2019intérieur d\u2019une même mission apostolique.Semblables liens sont moins nouveaux qu\u2019il n\u2019y paraît d\u2019abord.En 1938 déjà, les jésuites voyaient l\u2019\u201ca-postolat social\u201d et la lutte contre le \u201ccommunisme athée\u201d comme ides axes majeurs de leur apostolat global.Mais on ne remettait alors pas pour autant en cause l\u2019ordre social existant, lequel semblait en quelque sorte naturel.On misait plutôt sur la prédication de la justice et de la charité, ainsi que sur l\u2019aide à apporter aux victimes des lacunes de l\u2019ordre social.L\u2019ennemi, c\u2019était le péché qui réside dans le coeur des hommes, non celui qui s\u2019incarne dans les structures sociales elles-mêmes.Lorsqu\u2019ils reçurent mission de combattre l\u2019athéisme, en 1965, les jésuites se référèrent aux documents de Vatican II, notamment à Gaudium et Spes, rappelant que l\u2019injustice dans la société est l\u2019une des causes de l\u2019athéisme.En 1966, les jésuites voyaient donc l\u2019\u201capostolat social\u201d en rapport direct avec le service d\u2019une foi qui doit conduire à un amour du prochain qui soit pratique et qui ait une dimension sociale, qui ait souci du développement du monde Il fallait donc \u201cimprégner de justice et d\u2019amour les structures de la vie humaine\u201d.Cette tâche fut-alors classée comme prioritaire, bien que l\u2019\u201capostolat social\u201d ait été intégré dans une liste de 15 \u201csecteurs\u201d apostoliques.Cette priorité fut néanmoins reconnue dans la pratique: entre 1966 et 1970, bon nombre de jésuites s\u2019engagèrent dans un \u201ctravail social\u201d, comme le manifeste la création de plusieurs Centres sociaux à travers le monde.Ce n\u2019est que peu à peu, cependant, qu\u2019un souci de justice sociale commença à s\u2019affirmer dans les divers sections d\u2019activité où les jésuites sont engagés, notamment dans le champ de l\u2019éducation.Le synode des évêques de 1971, sur la justice dans le monde, devait aider à une prise de conscience plus nette à cet égard.Malgré quoi, il faut bien le reconnaître, plusieurs jésuites se sentaient quelque peu embarrassés de la nission qui leur avait été confiée de \u201ccombattre l\u2019athéisme\u201d.Cela faisait \u201cdémodé\u201d pour certains.Surtout, on voyait mal comment cette lutte pouvait être menée dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui.Une nouvelle problématique Le lien s\u2019est fait progressivement plus manifeste entre l\u2019athéisme et l\u2019injustice sociale à mesure que, face aux problèmes de la faim et de la misère à l\u2019échelle de la planète, s\u2019est affirmée la conscience/ de l\u2019interdépendance de tous sur cette même planète.Seule une nouvelle éthique de coopération internationale et de partage permettra la survie de l\u2019humanité.Le fossé se fait sans cesse plus large entre riches et pauvres.En même temps, cependant, le concept de \u201cdéveloppement\u201d des années 60 cède devant les requêtes pour la justice sociale et pour un nouvel ordre économique international qui transformerait radicalement les structures de pouvoir.Les théologies de la libération ont vu le jour en Amérique latine, là précisément où la dépendance économique face aux USA était perçue plus nettement que jamais comme asservissante.Au terme d\u2019une évolution, la vision \u201cdéveloppement\u201d était remplacée par celle de la justice dans le monde lors du synode des évêques de 1971.La déclaration de ce synode sur la justice devait avoir une importance capitale pour l\u2019intégration du travail pour la justice dans la mission ecclésiale d\u2019évangélisation.La problématique nouvelle est claire dans ce document: la charité chrétienne implique \u201cune exigence absolue de justice\u201d; \u201cla promotion de la justice et la participation à la transformation du monde apparaît pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l\u2019évangile ou, en d\u2019autres mots, de la mission de l\u2019Eglise pour la rédemption de l\u2019humanité et pour sa libération de toute situation d\u2019oppression\u201d.Pour les évêques de toutes les parties du monde, si les chrétiens, dans leur vie de tous les jours, et l\u2019Eglise elle-même, dans la vie de ses institutions, ne travaillent pas pour la justice, le message chrétien sera difficilement crédible.Le monde, affirment-ils, est marqué aujourd\u2019hui \u201cpar le grave péché d\u2019injustice\u201d.Les structures sociales sont elles-mêmes marquées par le péché; elles constituent des \u201cobstacles objectifs\u201d à la conversion des coeurs et à la réalisation des visées de la charité.Et les évêques demandaient alors aux éducateurs d\u2019être attentifs à l\u2019esclavage d\u2019un certain ordre de penser et d\u2019agir qui encourage l\u2019individualisme et la possessivité au détriment des valeurs évangéliques.L\u2019évangile apparaît alors comme une instance critique par rapport à toutes les institutions et à tous les systèmes qui contredisent ces valeurs et empêchent un épanouissement réel de la personne.Il y a cela.Et autre chose, encore.Depuis 1971, de nouveaux facteurs AVRIL 1975 121 ont joué dans la formation d\u2019une nouvelle conscience critique.Un livre comme Limits to Growth, par exemple, révèle une conscience nouvelle de la finitude de notre monde.La conférence de l\u2019ONU sur l\u2019environnement (Stockholm, 1972) de même.L\u2019échec de CNUCED III (Santiago, 1972) a mis en lumière l\u2019injustice des relations commerciales internationales: il n\u2019y fut pas possible de faire une avancée tant soit peu sensible dans le sens d\u2019accords commerciaux et monétaires davantage favorables aux pays les plus pauvres, et ce en dépit de la claire conscience que des centaines de millions de personnes, non seulement n\u2019avaient pas eu leur part dans la prospérité des années 60, mais avaient \u201cperdu du terrain\u201d et se retrouvaient désormais dans une misère et dans une oppression plus profondes.Plus récemment, les conférences de l\u2019ONU sur la population (Bucarest, 1974) et sur la faim dans le monde (Rome, 1974) ont confirmé l\u2019imminence de la famine pour des dizaines de millions de personnes.Il n\u2019est plus utopique de penser que, vers l\u2019an 2,000, les % des 7 milliards d\u2019habitants de notre planète seront à la fois des non-chrétiens et des personnes vouées à une désespérante pauvreté, si des changements radicaux ne sont pas opérés dans les structures économiques internationales et si les façons de penser, les structures de pouvoir et les échelles de valeurs ne sont pas profondément réajustées, spécialement dans les pays traditionnellement qualifiés de chrétiens.Comme bien d\u2019autres et avec eux, des jésuites ont tenté d\u2019expliciter les nouvelles notions de péché social et de péché structurel qui sont à tout le moins implicites dans les théologies de la libération.Les façons de voir et de penser de l\u2019Occident, telles qu\u2019elles ont pris corps dans les sciences sociales, dans les institutions socio-économiques et dans les technologies, ont été examinées avec un regard plus critique.Cet examen a amené à dénoncer l\u2019incarnation des contre-valeurs évangéliques que sont, par exemple, la self-centration, la compétition, l\u2019accumulation accaparatrice des riches- ses - contre-valeurs qui sont caractéristiques dÀune éthique axée sur les exigences de la croissance économique.C\u2019est alors que certaines intuitions de Gaudium et Spes ont pu être explicitées, notamment en ce qui a trait à l\u2019incroyance dans les pays non-chrétiens.De façon de.plus en plus nette, on a donné à entendre que, pour une grande part; l\u2019incroyance y a sa source dans le fait que le christianisme - l\u2019Eglise - a part à une culture dont il est partie, qu\u2019il a suivi la dynamique propre de cette culture, qu\u2019il a perdu sa \u201cgrâce\u201d et sa gratuité en adoptant les présupposés de cette culture.Le christianisme, on en prenait progressé vement conscience, a été trahi par le rationalisme - et, surtout en Amérique du Nord, par le libéralisme -qui a marqué sa philosophie, sa théologie et même sa spiritualité.En outre, ce même christianisme - l\u2019Eglise - a perdu son autorité lorsque, pour une part à cause de la compromission culturelle dont je viens de parler, les mots ont été vidés de leur signification en étant coupés de la réalité.Les chrétiens, comme les autres, sont souvent aveuglés par le biais que leur vie a emprunté dès le départ et qui les tourne tout entiers vers le succès, l\u2019efficacité, la compétition, l\u2019\u201cobjectivité\u201d, les résultats qui comptent, les \u201cfaits\u201d, les choses \u201cqui marchent\u201d! Comment pourrait-on expliquer autrement leur lenteur à percevoir leur participation au péché collectif, au péché structurellement articulé sur le plan socio-économique, qui permet à 69c de la population de consommer 409c des ressources de la planète pendant que les autres ne peuvent jouir du standard de vie moyen du chien nord-américain! L\u2019athéisme pratique de l\u2019injustice On peut voir maintenant comment le \u201clien\u201d s\u2019est établi.Nous avons fait de notre mode de vie, dans nos sociétés de consommation, une idole.Un absolu, qui a nom richesse, pouvoir, autosuffisance, qui sacrifie Dieu en nous-même et qui, dès lors, cache sa face malgré toutes nos prédications de son nom! Pour détrôner ces idoles, nous avons à notre disposition, comme jésuites, un instrument particulièrement utile et efficace: celui des Exercices ignatiens qui, grâce à leur pédagogie de discernement, constituent un outil de relativisation de tous les faux absolus.Comme le laissait clairement entendre P.Arrupe, dans un récent commentaire sur le document synodal consacré à la justice dans le monde - commentaire intitulé Witnessing to Justice -, un processus de discernement loyalement mené conduit à la conversion c\u2019est-à-dire à une transformation radicale de la personne au plus intime d\u2019elle-même, à un changement de coeur tout autant que l\u2019esprit ou de mentalité, à ce \u201cdétachement\u201d caractéristique de \u201cla troisième classe d\u2019hommes\u201d des Exercices spirituels.Semblable conversion ne se contente pas du don de ce que l\u2019on peut perdre aisément; elle va beaucoup plus profond en exigeant un arrachement à quelque chose de ce que nous sommes: notre \u201cvieil homme\u201d et ses préjugés, ses convictions premières, ses attitudes spontanées, son échelle de valeurs, ses façons de penser et d\u2019agir - tout cela qui est nous-même et dont nous ne pouvons nous arracher sans un dur combat, sans une \u201cagonie\u201d.Un tel arrachement est nécessaire si nous voulons voir la vraie vie et entendre ses interpellations.C\u2019est à cette école des Exercices spirituels que les jésuites ont appris petit à petit, dans les années qui ont précédé leur dernière Congrégation générale, à lire \u201cles signes des temps\u201d à la fois dans le monde et dans l\u2019Eglise.Ils ont alors été amenés à découvrir que les racines de l\u2019injustice et de l\u2019athéisme sont les mêmes: le péché dans le coeur des hommes et des femmes et le péché institutionnalisé dans les structures socio-économiques ferment les yeux et le coeur à la fois à Dieu et aux millions de membres de la famille humaine qui sont dans le besoin.Le P.Arrupe, dans les premiers jours de la Congrégation générale, 122 RELATIONS THFÂTRF\t- \u2014 - ~ Voyage triste et farandole légère \\ a rappelé aux jésuites leur mission de détrôner les faux dieux qui les empêchent de rejoindre le vrai Dieu en même temps que leurs frères -faux dieux de la richesse, de la puissance et de l\u2019autosuffisance qüi s\u2019incarnent dans des institutions et des structures d\u2019oppression et d\u2019injustice.Le péché, rappelait-il, doit être combattu dans ses manifestations sociales tout autant qu\u2019individuelles.Le combat contre l\u2019injustice doit aller aux racines du mal, au coeur même des personnes, là où Dieu est rejeté, sous peine de remplacer une idole par une autre et de conduire à un humanisme autosuffisant.Le travail proprement \u201creligieux\u201d de la prédication évangélique, d\u2019autre part, doit intégrer comme un élément essentiel le service de l\u2019humanité et l\u2019amélioration de ses conditions de vie, sous peine de présenter une fausse image de Dieu et de devenir ainsi source à la fois d\u2019incroyance et d\u2019injustice.De là l\u2019importance d\u2019une redécouverte de la pauvreté apostolique: celle-ci, effectivement vécue dans la solidarité avec les pauvres, donnera la liberté nécessaire pour penser de façon neuve un monde nouveau.Tel est l\u2019arrière-plan de l\u2019option prise par les jésuites, lors de leur dernière Congrégation générale, de combattre simultanément l\u2019athéisme moderne et l\u2019injustice.Il s\u2019agit là d\u2019une option unique et fondamentale.Le défi est clair: il s\u2019agit de donner sens au présent combat du monde pour l\u2019unité par delà les grands obstacles de l\u2019injustice et des asservis-santes idéologies.Il s\u2019agit d\u2019amener les hommes et les femmes de notre temps à se percevoir comme cocréateurs avec Dieu du monde humain de demain.Les athées travaillent, eux aussi, à bâtir ce monde plus humain.Les chrétiens, pour leur part, croient que le Christ ressuscité, par la puissance de l\u2019amour qu\u2019il diffuse dans les coeurs des hommes et des femmes, est le seul qui puisse transformer les structures injustes et les remettre \u201cen grâce\u201d, c\u2019est-à-dire capables de médiatiser l\u2019amour entre les membres d\u2019une même humanité.LONG VOYAGE VERS LA NUIT Une table, éclairée de la lueur blafarde d\u2019une ampoule électrique sous un minable abat-jour vert.Sur la table, des verres, une bouteille de whisky.Autour de la table, quatre personnes \u2014 de la même famille \u2014 qui s\u2019aiment et s\u2019injurient, qui se dévorent et s\u2019embrassent.Nous assistons au Long voyage vers la Nuit, d\u2019Eugène O\u2019Neill, au Théâtre du Nouveau Monde, et fêtons le retour à Montréal de Jean Gascon, qui célébrera cet événement, en y mettant les bouchées doubles, comme, metteur en scène et comédien de la pièce d\u2019O\u2019Neill.Drame qui porte bien son nom.Long: malgré les coupures, il dure trois heures et demie avec l\u2019entracte.Voyage: pendant une seule journée, du matin au soir, à travers les souvenirs, les misères, les échecs, les passions des personnages.Vers la nuit: celle sans doute de la fin des jours mais surtout de la déchéance physique et morale d\u2019une famille.Situation pitoyable 'plutôt que méprisable, car les quatre personnages de la famille Tyrone sont loin de se montrer des brutes ou de vulgaires débauchés; ils sont davantage des victimes de circonstances pénibles et défavorables de la vie.Ainsi, cette avarice qu\u2019on reproche à James Tyrone, le père, est le fruit de son enfance indigente quand un dollar lui paraissait une fortune.Et si son épouse, Mary, s\u2019est lancée dans la drogue, la lassitude de courir d\u2019hôtel médiocre en hôtel médiocre, accrochée à, son itinérant comédien de mari plus soûlé d\u2019alcool que de gloire, en est la cause.Et on comprend aussi que leurs deux fils, mal élevés, et face aux exemples des parents, aient ressenti trop fortement l\u2019appel du vice et soient devenus des ratés.Et cela, sans enlever, bien par Georges-Henri d\u2019Auteuil sûr, la part personnelle de leur responsabilité, l\u2019explique et la diminue.Ce qui nous amène à les plaindre plus qu\u2019à les condamner.C\u2019est en même temps ce qui donne un sens universel à cette histoire d\u2019une famille qui ressemble étrangement à celle de la famille O\u2019Neill.En effet dans Long voyage vers la Nuit, Edmund, atteint de tuberculose, c\u2019est lui, Eugène, qui avait un frère coureur et dévoyé, dont la mère était droguée et le père un comédien alcoolique.Cela justifie, sans doute, l\u2019auteur de n\u2019avoir pas voulu publier ou représenter sa pièce de son vivant.Une certaine décence s\u2019imposait.Sur la scène du TNM, ce tragique voyage des O\u2019Neill, Jean Gascon, avec le concours de son frère Gabriel, de François Tassé et Denise Pelletier, l\u2019a répété pour nous.Nous avons été heureux de retrouver la bonne voix ronde et chaude de Jean Gascon mais aussi un métier encore plus sûr et une présence dramatique si bien ajustée à son personnage de James Tyrone, dur et fantasque et à la fois combien tendre, affectueux, émouvant.Belle composition humaine et juste, spécialement dans révocation pathétique de son enfance douloureuse et de sa carrière de comédien, en présence de son fils Edmund.Quand on est bien normal soi-même, il est périlleux d\u2019avoir à incarner des états psychologiques maladifs, une hypersensibilité qui va jusqu\u2019au déséquilibre, comme doit le faire Mary Tyrone, droguée, à peine sortie de la clinique de désintoxication, mais que les problèmes familiaux tourmentent à nouveau.C\u2019était la tâche de Denise Pelletier, qui l\u2019a assumée avec courage et, à mon sens, avec une justesse de ton remarquable.Les fils Tyrone furent Gabriel Gascon, fraîchement revenu (je Paris, et François Tassé.De AVRIL 1975 123 tous les membres de la famille, James Junior est certainement le moins sympathique.\u201cLangue de vipère\u201d, l\u2019appe-y lait son père.En fait, un raté, mais lucide, qui essayait de cacher son mépris de lui-même dans l\u2019alcool et la débauche; et capable de méchanceté.Gabriel Gascon, surtout dans le dernier acte, a exprimé avec vigueur et vérité l\u2019odieux de son caractère, face à Edmund qu'il avait essayé de dévoyer comme lui, par jalousie.François Tassé a été cet Edmund, le plus compréhensif et équilibré de la famille qui, en dépit des malheurs qui l\u2019assaillent, a su donner à son personnage des qualités de bon sens, de générosité, de sereine appréciation des choses, même d\u2019affection vraie, rares dans ce milieu.Comme ce Voyage d\u2019O\u2019Neil se fait plutôt autour d\u2019une table où chacun déballe ses souvenirs en même temps que ses ennuis et ses rancoeurs, la mise en scène ne peut comporter beaucoup de mouvements, qui deviendraient vite artificiels.Jean Gascon a accepté ces contraintes sans biaiser malgré la longueur du texte, confiant, avec raison, que l\u2019intérêt de la pièce se trouvait davantage dans les sentiments exprimés et la psychologie des personnages.Est-ce à cause du jeu intimiste des comédiens que parfois on avait de la difficulté à toujours bien comprendre certaines répliques?Au théâtre, dans une grande salle, on ne jouit pas de l\u2019avantage de la télévision ou du cinéma: le micro! LE BAL DES VOLEURS Gaétan Labrèche, c\u2019est bien connu, est un bon comique fantaisiste.Aussi, il n\u2019est pas étonnant que sa première mise en scène soit marquée d\u2019une amusante originalité pleine de sautillements, de virevoltes, de trouvailles farfelues, comme nous venons de le constater dans sa présentation du Bal des Voleurs, de Jean Anouilh, au Rideau Vert.Une très belle réussite.Malgré son âge \u2014 composée dans les années trente \u2014 cette pièce reste une des plus modernes et des plus durables d\u2019Anouilh.Sous les allures romanesques en diable d\u2019une époque fofolle qui semble ne pas s\u2019apercevoir des nuages de la catastrophe qui s\u2019amoncellent, se déroule à Vichy \u2014 quel nom prémonitoire! \u2014 la farandole de l\u2019ennui.de la futilité, du mensonge, de la fraude, de la recherche insensée de l\u2019amour impossible.Ample matière à profonde réflexion pour d\u2019austères moralistes sur la délinquescence d\u2019une société.Le moraliste Anouilh, pas du tout austère, du moins dans cette oeuvre, a préféré la joyeuse mascarade au sombre drame pour peindre la frivolité des moeurs de ce temps.Il y a d\u2019abord, bien sûr, des voleurs.Trois, voleurs de pacotille, fantoches imbéciles et surtout d\u2019une inefficacité totale.Il y a aussi, comme il convient, des gendarmes, aux gueules féroces à faire peur aux anges, mais, comme les voleurs qu\u2019ils cherchent, parfaitement inutiles.Et il y a les nécessaires curistes, puisque nous sommes à une station -thermale:\tdeux\thurluberlus, père et fils, de la finance, mais crevés et qui poursuivent de leurs attentions ridicules les filles riches à marier; enfin une famille anglaise, richissime naturellement (il y en avait encore à cette époque!), formée d'une impayable vieille dame, Lady Hurf, ' caractère original et fantasque, mais rouée, et qui ne s\u2019en laisse pas conter, flanquée de son chevalier servant, Lord Edgard, vieux gentleman retraité cocasse et finaud, et des nièces de Lady Hurf: Eva, très entourée et pourtant déjà désabusée, Juliette, jeune romanesque enjôleuse et plutôt casse-cou.Et il y a, \u2014 j\u2019ai failli écrire, surtout, \u2014 la musique, une inénarrable musique aux savoureux flonflons comme celle de nos fanfares des soirées Campbell dans nos parcs.Un personnage important merveilleusement interprété par Gaétan Labrèche lui-même.Tout ce qu'il faut pour un Bal qui aurait plu à Anouilh.Surtout que les comédiens qui y ont dansé avaient le diable au corps, à commencer par la Lady Hurf de Janine Sutto, très en forme, un André Cailloux, tout à fait à l\u2019aise en Lord anglais de la belle époque, et les trois voleurs, Jacques Lorrain, Jean Leclerc et Daniel Gadouas, plus habiles à changer de travestis qu\u2019à réussir leurs mauvais coups, les deux aigrefins de la finance, les Dupont-Dufort, on ne peut plus malchanceux et dérisoires dans leurs entreprises matrimoniales, et les amoureuses, Eva, poursuivie par Hector, un voleur qui se trompe toujours de perruque, et que Marthe Tur-geon ne reconnaît pas, et la gamine Juliette, sentimentale.qu\u2019Anne Caron, coquette et spontanée a rendu avec beaucoup de naturel.Sarabande réussie, dans un, décor réussi de Neveu et des costumes réussis de Barbeau.Peut-on exiger davantage?CINÉMA Des films et.par Yves LEVER En cet hiver 1975, l\u2019actualité cinématographique québécoise fournit un grand nombre de faits significatifs dans tous les secteurs.Cette chronique prendra aujourd\u2019hui la forme de flashes pour en souligner quelques-uns des plus importants./ En premier lieu, il faut dénoncer la mystification en cours d\u2019élaboration par l\u2019actuel gouvernement libéral de Québec au sujet de la loi-cadre sur le cinéma.Le message inaugural de la session parlementaire en cours en définit ainsi les objectifs: \u201cPremièrement, la mise en place de l\u2019infrastructure artistique (sic), industrielle et commerciale d\u2019un cinéma qui reflète et développe l\u2019identité culturelle des Québécois; deuxièmement, le développement d\u2019un cinéma de qualité et de la culture cinématographique au Québec; troisièmement, l\u2019extension de cette culture cinématographique à toutes les régions du Québec; quatrièmement, la liberté de création et d\u2019expression et, cinquièmement, le développement du cinéma pour enfants.\u201d Ces paroles résonnent bien dans un message placé sous le slogan de la \u201cqualité de la vie démocratique\u201d.Mais si nous lisons le texte du projet de loi que le ministre Hardy a remis aux représentants des associations concernées par le cinéma lors d\u2019une rencontre avec eux le 14 mars dernier (quelques jours avant la reprise parlementaire), et celui en 84 articles dont le Devoir et le Jour des 14 et 17 mars ont publié des extraits, nous sommes aux antipodes de la \u201cvie démocratique\u201d.D\u2019abord, ces textes portent en manchette le sceau \u201cstrictement confidentiel\u201d et la rencontre elle-même se tenait à huit-clos et exigeait la confidentialité de la part des participants.Démocratique, ce système où le public et les premiers concernés ne doivent rien 124 RELATIONS .de quelques autres faits i savoir d\u2019un projet de loi qu\u2019un haut fonctionnaire et un ministre (qui, en passant, ne connaissent strictement rien de la vie cinématographique) entendent bientôt faire voter?Mais cela n\u2019est qu\u2019un premier détail servant tout au plus à introdùire la suspicion.Le projet de loi lui-même se révèle plus gravement mystificateur.Premièrement, il entend créer une \u201cdirection générale du cinéma et de l\u2019audio-visuel\u201d soumise directement au ministre (un politicien, un parti, une caisse électorale.).Cette \u201cdirection\u201d aurait comme premier effet d\u2019abolir à peu près tout ce qui se fait d\u2019intéressant à travers les actuels organismes gouvernementaux, para-gouvernementaux ou subventionnés, pour tout centraliser.Elle doit définir et appliquer les politiques du ministre, mais ne prévoit rien pour régler les problèmes réels de la production, ni pour briser l\u2019hégémonie des distributeurs américains (c\u2019est à ce niveau que se joue le sort \u201cculturel\u201d du cinéma), ni pour contingenter l\u2019exploitation dans les salles commerciales.Silence complet sur les véritables problèmes, pourtant maintes fois explicités par tous les cinéastes et cinéphiles: ni le problème de la langue dans les salles, ni la mainmise étrangère sur la diffusion, ni les privilèges des \u201cmajors\u201d américains ne sont touchés.Non seulement aucune a-mélioration de la situation n\u2019est prévisible avec cette nouvelle législation, mais elle ne peut que se détériorer.Deuxièmement, la loi créerait aussi un \u201cInstitut du cinéma québécois\u201d.Géré par l\u2019industrie (un bureau de dix représentants des diverses associations professionnelles), celui-ci infuserait des fonds pour la production dans le secteur privé.Au premier regard, cette création semble combler les voeux des cinéastes, mais une seconde lecture du document met en évidence le pouvoir absolu du ministre responsable (sic) de destituer les membres du bureau, d\u2019imposer une tutelle à l\u2019Institut, ou, tout simplement, de le liquider.Ici encore, malgré une apparente autonomie, le pouvoir politique (un ministre, un parti, une caisse électorale.) entend tout contrôler.Tous les mémoires, études et revendications des cinéastes et cinéphiles depuis douze ans n\u2019auront servi à rien si la loi-cadre devait refléter le désir du ministre actuel.* * * Après un sommeil d'un an sur les tablettes, La Gammick de Jacques God-bout a enfin trouvé un écran.Le record de meurtres que l\u2019actualité criminelle est en train d\u2019enregistrer à Montréal et dans les banlieues fournit une pertinence spéciale à la sortie de ce film racontant quelques règlements de comptes dans la pègre locale.Avec des moyens modestes, Godbout a réalisé un film aussi intéressant que la majorité des dizaines de films américains du genre projetés sur nos é-crans chaque semaine.Bonne scénarisation, interprétation vigoureuse, rythme enlevant, intérêt soutenu et bonne qualité de l\u2019image font de La Gammick un agréable passe-temps.Aussi intéressant que les thrillers américains: pas moins, mais pas plus.Est-ce une veine que le cinéma québécois devrait exploiter?Personnellement, je ne le crois pas.Mais dans la conjoncture présente, je pense aussi qu'il y a place pour quelques-uns de ces films qui peuvent contribuer un peu à briser ce préjugé encore fort répandu que seul le film américain est intéressant.De même, tout film local qui peut stopper un tant soit peu le drainage de nos ciné-dollars vers le pays voisin mérite d\u2019être encouragé.# * * Dans le jeune cinéma québécois, la sortie de Bar Salon (André Forcier) au Outremont a fourni un très agréable moment aux cinéphiles.Bar Salon met sur écran un type de personnes des plus pognées dans notre société: les malchanceux chroniques qui, malgré la petitesse de leurs besoins, s'en voient même refuser la réalisation.Ceux-là se contentent du p\u2019tit pain et de la grosse molle, prennent la petite vie comme elle passe et repasse, se heurtent continuellement à des murs qu\u2019ils ne songent même pas à sauter ou à faire sauter.Ils ne rêvent plus.Par ailleurs, ils ne sont pas plus malheureux que vous ou moi.Mais comme la chanson connue, le film crie une question: \u201cappelles-tu ça vivre?\u201d Surtout, Bar Salon nous révèle un cinéaste avec une qualité de regard exceptionnelle et un sens de la mise en scène (mise en situation) comme on n'en a encore jamais vu dans notre milieu cinématographique.Son premier film, Le retour de l'Immaculée-Conception avait déçu avec ses effets de canulard un peu faciles.Mais il faudrait maintenant que Forcier trouve les moyens de réaliser beaucoup de films.En cette année internationale de la femme, il faut rappeler que plusieurs films d\u2019ici apportent des paroles fort pertinentes pour une meilleure analyse - plus viscérale qu\u2019intellectuelle - de la condition féminine.Je voudrais signaler spécialement le très beau film Filles du Roy (O.N.F.) de Anne-Claire Poirier dans le programme \u201cEn tant que femmes\u201d, pour la redécouverte d\u2019une partie de notre enracinement.Celle que les manuels d\u2019histoire n\u2019ont pas assez bien retenue et que le folklore n\u2019a pas assez bien chantée.Disponible gratuitement dans les diverses cinémathèques, il se retrouve aussi de temps en temps en salle commerciale.Surveiller le programme du Outremont.Dans cette veine, la bande-annonce de La femme de Jean que l\u2019Elysée programmera bientôt apporte une question essentielle: \"j'étais depuis longtemps la femme de Jean; maintenant, qui suis-je.?\u201d, dit l\u2019héroine.A la télévision de Radio-Canada, le 13 mars, présentation de Réjeanne Pa-dovani (Denis Arcand).Film au rythme lent, Padovani devient encore plus lent sur le petit écran.Evidemment, les nombreux arrêts pour les messages publicitaires n\u2019aident pas, et leur rythme étourdissant comme d\u2019habitude ne marque que mieux la lenteur de l\u2019émission.\u201cBeaucoup de longueurs\u201d, m\u2019ont dit quelques spectateurs.Cette affirmation, que l\u2019on entend souvent à propos des films au rythme lent, cache plusieurs réalités dont une réévaluation s\u2019impose.Effectivement, il arrive que certains films contiennent des séquences ou des plans trop longs, qu\u2019une partie des images et paroles soient de trop et répètent inutilement ce qui était déjà perçu et compris.Mais l\u2019expérience montre que c\u2019est rarement à ces films mal faits qu\u2019on applique l\u2019affirmation.Le plus souvent, elle révèle surtout AVRIL 1975 125 LITTÉRATURE l\u2019appétit vorace des spectateurs pour bouffer à toute allure un spectacle dont les rebondissements dramatiques doivent s\u2019accumuler sans relâche.De la même manière qu\u2019on marche rapidement, qu\u2019on mange rapidement, qu\u2019on parcourt un livre ou un journal à toute vitesse, qu'on communique rapidement, on veut des films à consommation rapide et sans effort.L'intéressant n\u2019est pas de voir le film, mais de connaître la fin de l\u2019histoire! Comme lorsqu\u2019on doit se rendre quelque part, on a toujours tendance à prendre toute la vitesse permise et l\u2019on ne s\u2019arrête que rarement pour regarder le côté de la route.On est souvent comme ces touristes qui font le tour de la Gaspésie en trois jours et disent par la suite que sa beauté est surestimée.Devant un film à rythme lent, délibérément choisi pour donner aux spectateurs le temps de bien voir tout ce que contient l\u2019image et de digérer les informations (sens très large) apportées et suggérées (évoquées), on comprend que beaucoup se sentent frustrés: on ne leur fournit pas la somme d\u2019émotions ou de sensations qu\u2019ils attendent.Au contraire, on leur apporte une qualité plutôt qu\u2019une quantité d\u2019informations.On leur donne le temps de revenir à leurs propres paroles sur le sujet et peut-être même de rêver leurs propres rêves plutôt que d\u2019embarquer dans ceux des autres.Réjeanne Padovani à la télévision, c\u2019était de l\u2019information qualitative sur une situation politique présente.Toutes les anecdotes sur film, on les retrouve dans le téléjournal quotidieVi: trafics d\u2019influence pour l\u2019obtention de contrats, pots-de-vin à des hauts fonctionnaires, muselage brutal ou subtil de la presse progressiste, alliance crime organisé et politique, etc.Ces \u201cnouvelles\u201d que les quotidiens et téléjournals livrent au compte-gouttes et isolées les unes des autres, le film les rassemble, les situe et les organise pour les faire comprendre dans leur contexte.C\u2019est cela, \u201cse rincer l'oeil\u201d au cinéma.Un moment donné, je me suis pris à rêver qu\u2019au lieu des commerciaux, un commentateur viendrait rappeler les faits d'actualité illustrés symboliquement par le film, mettre ou remettre des noms publics bien connus sous les personnages.Devancer, en quelque sorte, le téléjournal.Rêvons, rêvons.! Peut-être en res-tera-t-il quelque chose! A la télévision de Radio-Canada encore, a débuté le 16 mars un Ciné-club magazine.Pendant quinze minutes chaque semaine, juste avant la projection du long métrage, ce magazine renseignera sur toutes les dimensions de l'activité cinématographique d\u2019ici.A côté des nombreuses heures consacrées aux sports professionnels, c\u2019est encore très peu, mais, comme on dit de temps en temps dans la rue, \u201cce n\u2019est qu'un début, continuons le.\u201d Dans le premier de ces magazines, un non-dit a laissé planer une ambiguité assez agaçante.Parlant du syndicalisme chez les techniciens pigistes du Syndicat National du Cinéma (S.N.C.), on a évoqué les exigences salariales comme une des .difficultés importantes pour la production de nouveaux films.Ces exigences n\u2019ont rien de démesuré.En réalité, le tableau des salaires en vigueur en 1974, le dernier que j\u2019ai pu voir, révèle que seuls les plus hauts salaires équivalent à peu près à ceux des plombiers, électriciens,; policiers, enseignants, etc.Et encore, il faut dire que seules des exceptions travaillent à l\u2019année longue.Il faut le redire assez souvént, dans le contexte actuel, ce ne sont jamais les cinéastes qui s\u2019enrichissent avec le cinéma.Les ciné-dollars vont pour la plus grande partie dans la poche des propriétaires de salle et des distributeurs, pour la majorité des succursales de multi-nationalês.Dans les deux ou trois dernières années, la revue Cinéma Québec avait publié un bilan de l\u2019industrie du cinéma chez nous.Cette année, le Bilan a pris la forme d\u2019un livre.On y retrouve une foule de renseignements sur les organismes publics fédéraux et provinciaux, sur les compagnies privées et leurs propriétaires, sur les cinémathèques et services de diffusion, etc.Quoique incomplet et insatisfaisant en partie pour les critiques et les professeurs de cinéma, ce Bilan rassemble des informations utiles et pertinentes et évite beaucoup de pertes de temps à ceux qui ont à utiliser ce type d\u2019informations.(Editions Cinéma Québec).Les livres Marcel TRUDEL: Le Terrier du Saint-Laurent en 1663.Coll.\u201cCahiers du Centre de recherche en civilisation ca-nadienne-française\", 6.\u2014 Ottawa, Editions de l\u2019Université d\u2019Ottawa, 1973, x1v-618 pp., 23.5 cm.Au moment d\u2019entreprendre la rédaction du troisième volume de son Histoire de la Nouvelle-France, qui présenterait la colonie du temps des Cent-Associés, Marcel Trudel s\u2019est rendu compte qu\u2019il lui faudrait \u201cd\u2019abord dresser un inventaire exhaustif des terres en seigneurie et en censive, ainsi que des emplacements des villes et villages\u201d (avant-propos).Cet inventaire, alors conçu comme un simple appendice, a finalement pris la forme du présent volume, un gros livre qui a ses propres appendices.L\u2019historien s\u2019est heurté à de multiples difficultés, dont les plus importantes sont venues de la géographie du paysage, - modifiée, comme bien l\u2019on pense, par l\u2019homme et la nature depuis trois siècles, \u2014 de l\u2019imprécision dans les mesures de l\u2019époque et de la pauvreté de la documentation.Marcel Trudel n\u2019en réussit pas moins à nous présenter un inventaire complet de la distribution du sol à la date du 30 juin 1663, jour où les Canadiens apprirent qu\u2019un nouveau régime leur était donné par le Roi de France au \u201cterme d\u2019une période de 35 ans, au cours de laquelle la Compagnie de la Nouvelle-Francp, dite aussi Compagnie des Cent-Associés, avait tenté de faire du comptoir laurentien une puissante colonie\u201d (p.1).Il nous suffira, pour montrer l\u2019importance de cet ouvrage, d\u2019en indiquer les grandes divisions.Il comprend six parties: de la Côte-Nord à la rivière Saint-Charles (13-115), Québec et sa banlieue (117-259), de l^ Pointe-à-Puiseaux à la rivière La Chevrotière (261-308), la région des Trois-Rivières (309-403), celle de Montréal (405-476), du lac Saint-Pierre à la baie de Chaleur (477-519).Ainsi, depuis la première seigneurie que l\u2019on rencontre sur la rive nord en venant du golfe jusqu\u2019aux 126 RELATIONS seigneuries de Montréal, puis de celles-ci, sur la rive sud, jusqu'à la baie de Chaleur, se trouvent indiqués les dimensions, limites et titres des propriétés, les droits et devoirs qui y sont attachés, la superficie de chacune en arpents, le nom des titulaires.Les appendices (519-574), au nombre de cinq, contiennent une liste géographique des seigneuries du Saint-Laurent au 30 juin 1663 (dates d'érection, titulaires, superficies en arpents), une liste chronologique des mêmes seigneuries à la même date, une liste des seigneurs du Saint-Laurent et leur quantité d\u2019arpents en seigneurie, une liste des terres et emplacements dans la censive des Cent-Associés ou des seigneurs, la somme des terres et emplacements dans la censive des Cent-Associés et dans les seigneuries, toujours à la date du 30 juin 1663.Un index (575-618) facilite la consultation de l\u2019ouvrage, qui' est précédé, comme il se doit, d\u2019une table des cartes et plans, d\u2019une table des mesures, ainsi que d\u2019une bibliographie et d\u2019une, cartographie considérables.En conclusion, Marcel Trudel écrit (12): \u2018\u2018Même si, à la ville comme à la campagne, la localisation de bien des parcelles de 1663 demeure approximative, il reste que nous avons présenté l\u2019essentiel du paysage humain de cette fin d\u2019époque des Cent-Associés, paysage qui, dans son ensemble, malgré les trois siècles qui nous en séparent, n\u2019est pas tellement différent de celui que nous pouvons observer de nos propres y-eux, sur les rives du fleuve: l\u2019orientation bien ordonnée des terres, le tracé de maintes routes, la forme des emplacements dans les anciens quartiers urbains, les rues étroites et d\u2019allure capricieuse, tout cela est une survivance de l\u2019époque de 1663; les maisons, quant à elles, ont toutes été emportées par l\u2019usure, ne laissant ici et là que de menues parties intégrées comme reliques dans des constructions postérieures ou de rares fondements que l\u2019archéologie s\u2019applique à identifier: mais les traits essentiels de 1663 sont toujours là, marquant, d\u2019une empreinte plus forte qu\u2019on ne le croit, les portions de sol que les hommes s\u2019étaient attribuées.\u201d René DIONNE Département de lettres françaises, Université d\u2019Ottawa.LE LANGAGE DES CHIFFRES\t 45,000\tTITRES EN STOCK PERMANENT 13,000\tPIEDS CARRÉS D\u2019ÉTALAGES 5\tLIBRAIRIES EN UNE \tH Sciences humaines J Jeunesse L Lettres, arts, loisirs M Médecine et sciences de la santé S Sciences et techniques 4\tSERVICES INTÉGRÉS \tles commandes spéciales les commandes d\u2019office les livres reliés et catalogués le service universel d\u2019abonnements Total\t 1\tQUALITÉ : LA MEILLEURE LIBRAIRIE DUSSAULT\t la grande librairie du 8955 SAINT-LAURENT - MONTREAL\t Tél.: 384-8760\tAutobus\tMétro: 53, 55, 98, 100\tCrémazie Vient de paraître\t\tAUJOURD\u2019HUI r >\t\t * LES POSITIONS\t\tcredo - ETHNIQUES, LINGUISTIQUES\t\t ET RELIGIEUSES-\t\t\u2014 des \u201ccahiers\u201d sur des sujets majeurs: DES CANADIENS-FRANÇAIS\t\tl\u2019argent, la foi, l\u2019avortement, etc.A LA SUITE DU RECENSEMENT\ty\t\u2014 des rencontres avec des personnalités DE 1971\t\tmarquantes \u2014 des articles sur la vie sociale, écono- par Richard Arès, S.J.\t\tmique, politique et culturelle Un ouvrage important\t\t\u2014 des nouvelles des chrétiens du monde qui stimule la réflexion et l\u2019action\t\tentier j 53/4\u201d x 83/4\".212 pages.$5.00\t\tMensuel oecuménique publié par l\u2019Eglise Unie du Canada (église réformée), S\u2019adresser à son libraire ou aux\t\t3480 Décarie, Montréal, Qué., H4A 3J5, tél.: 486-9213.Editions Bellarmin\t\t 8100, boulevard Saint-Laurent\t,\t\tAbonnements: 1 an (10 numéros) Montréal\t\t$4.00 pour le Canada, H2P 2L9 Tél.: 387-2541\t\t$5.00 pour l\u2019étranger.AVRIL 1975 127 Nouveautés TRAVAUX ET COMMUNICATIONS 2 *\tde l\u2019Académie des Sciences Morales et Politiques du Québec Un ensemble varié et imposant par un groupe de chercheurs qui ont souci de se réunir pour partager, d\u2019abord entre eux, puis avec le public, les résultats de leurs recherches.Collaborateurs: François-Albert Angers, Richard Arès, Hermas Bastien, Jean-Charles Bonenfant, Pierre Dage-nais, Léon Dion, Henri Dorion, Albert Faucher, Philippe Ferland, Philippe Garigue, Maurice Lebel, Edouard Parent,, Roland Parenteau, Marc-Adélard Tremblay.6 1/8\u201d x 9 1/8\u201d.244 pages.$7.50 MESSAGES DES ÉVÊQUES CANADIENS A L\u2019OCCASION DE LA FÊTE DU TRAVAIL 1956-1974 Présentation de Richard Arès.L'objectif de ces Messages est bien exprimé par l\u2019appel lancé aux chrétiens d'être \u201caux premières lignes de ce front de libération qui ambitionne de bâtir une société authentiquement humaine\u201d.6 1/6\u201d x 8 3/8\u201d.193 pages.$5.00 LES CENT-ASSOCIÉS ET LE PEUPLEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE 1633-1663 L\u2019auteur, Lucien Campeau, écrit dans la présentation: \"L\u2019étude partielle que nous livrons aujourd\u2019hui au public ne tiendra pas lieu d\u2019histoire des Cent-Associés.Elle ne prétend, à partir d\u2019un aspect seulement, qu\u2019évoquer certaines dimensions insoupçonnées et suggérer quelques perspectives nouvelles où situer l\u2019enserrlble de ce problème historique.\u201d 5 1/8\u201d x 7 3/4\u201d.175 pages.$4.50 EUCHARISTIES André Myre cherche, dans ce livre, à traduire en prières simples la vie chrétienne de l\u2019homme ordinaire.Ces prières ont ceci de particulier qu\u2019un bibliste est leur auteur, un homme dont le métier est de le mettre quotidiennement en contact avec le Dieu que la Bible révèle.5 1/2\u201d x 8\u201d.164 pages.$4.50 FOI ET DÉVELOPPEMENT DES PEUPLES par Marcel Messier y\tPréface de Mgr Herder Camara Marcel Messier a vécu près de dix ans dans des pays en voie de développement de l\u2019Amérique latine, de l\u2019Asie et de l\u2019Afrique.Mgr Camara écrit, dans la préface, que ce livre \u201ccourt le risque d\u2019être méprisé ou mieux contesté, rejeté, condamné.Lu, approfondi avec courage et humilité* il force à penser et à agir.\u201d 5 1/4\u201d x 8 3/8\u201d.161 pages.$4.75 PAUL RAGUENEAU ET SES LETTRES SPIRITUELLES par Jude St-Antoine Dans son étude, l'auteur trace d\u2019abord le portrait de Paul Ragueneau, disciple du grand spirituel, Louis Lalle-mant, et maître de celui que l\u2019histoire appellera le Grand Condé.Puis il situe l\u2019activité du missionnaire et du directeur d\u2019âmes qui arrive à Québec près de trente ans après Champlain.Et il tente de dégager, à partir de lettres spirituelles adressées à des religieuses, les lignes de force de la spiritualité de Paul Ragueneau.5 1/4\u201d x 8 3/8\u201d.327 pages.$8.75.S\u2019adresser à son libraire ou aux Editions Bellarmin 8100 boulevard Saint-Laurent, Montréal, Tél.: 387-2541 128 RELATIONS "]
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