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Titre :
Le parler français
Organe de la Société du parler français au Canada qui y publie des études de linguistique et des réflexions sur les conditions de l'évolution de la langue française au Québec et au Canada.
Éditeur :
  • Québec :Société du parler français au Canada,1914-1918.
Contenu spécifique :
À travers les Mémoires d'un fils du sol
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Bulletin du parler français au Canada
  • Successeurs :
  • Nouvelle-France ,
  • Canada français
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Le parler français, 1916-10, Collections de BAnQ.

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A TRAVERS LES D’UN FILS DU SOL On a souvent dit de quelles sympathies ardentes le clergé, en notre pays, n’a cessé d’entourer la classe agricole, et avec quel intérêt soutenu et passionné les membres de ce clergé se sont associés aux efforts et aux soucis des travailleurs de la terre.Notre histoire n’offre pas de pages plus belles, ni de plus véridiques et de plus touchantes, que celles qui nous représentent cette collaboration et cette union.C’est un faisceau solide et comme un trophée glorieux où s’allient et se tiennent conjointes les deux plus grandes forces dont le monde puisse subir l’action, et les deux plus puissantes ouvrières par lesquelles s’édifie la fortune des peuples : la croix et la charrue.De cette alliance entre l’ouvrier de la terre et l’honnne de Dieu, de cette sympathie profonde entre le colon et le prêtre, surtout le prêtre canadien-français, deux causes spéciales peuvent être assignées.Par vocation même, le ministre des autels doit se faire tout à tous.Et si l’Eglise ne le charge, directement et principalement, que du soin des âmes, cet intérêt religieux ne peut totalement s’abstraire des intérêts temporels aux 52 448378 A TRAVEES LES MÉMOIRES d'üN FILS DU SOL 53 quels il est mêlé.Le pasteur zélé s’identifie en quelque sorte avec ses ouailles.Il suit de l’œil leurs travaux ; il partage leurs joies ; il sympathise à leurs souffrances ; et son saint ministère gagne en respect, en confiance, en fruits de salut, ce que sa personne dépense d’activité sociale b en réglée et de dévouement éclairé et assidu à a cause du progrès même matériel.C’est un fait maintes fois constaté: le laboureur qui, d’un égal amour, s’attache au sol où sa charrue s’enfonce et au foyer paroissial d’où rayonnent sur lui et sur son œuvre les influences et les bénédictions du prêtre, puise dans sa vie de labeur pieusement conduite et chrétiennement supportée des énergies spirituel es adm râbles et les*plus solides garanties de persévérance dans le bien.C’est donc par un heureux calcul de foi, et c’est aussi par un noble instinct de race, que le prêtre canadien-fran-çais s’intéresse si vivement, et dans sa paroisse, et dans son pays, aux choses de l’agriculture et aux classes qui s'y adonnent.Lui-même, en général, est un enfant du sol.Presque tous nos ecclésiastiques ont grandi à l’ombre d'un clocher rural.Leurs yeux se sont emplis de bonne heure des visions d’une nature tantôt riante et calme, tantôt majestueuse et puissante, toujours enchanteresse.Leurs âmes ont reçu du parterre gracieux où elles sont écloses, et du spectaçle de tant de beautés pures, de tant de scènes innocentes, de tant de faits liés à la terre ancestrale, les impressions les plus vivaces.Et cette empreinte qui est en elles et dont elles sont fières, elles la portent jalousement, je dirais religieusement, sous tous les cieux.Jusque à travers les mers et jusqu’au milieu des voyages les plus distrayants et des affaires les plus absorbantes, ces souvenirs du lieu natal et des chers paysages canadiens, flottent autour de l’esprit, le capt.vent et l’embaument. 54 LE PARLER FRANÇAIS En parcourant les mémoires intimes — mémoires dédiés à ses neveux et nièces —- d’un prélat (1) qui vit le jour dans une de nos paroisses de campagne et qui, devenu professeur, directeur, supérieur de Séminaire et recteur d’U-versité, et, entre temps, plusieurs fois délégué auprès du Saint-Siège, garda toujours vivants les souvenirs de sa jeunesse et des travaux accomplis sous ses yeux, nous nous sommes davantage persuadé de tout ce qu’il y a de vérité psychologique dans l’influence du milieu rural sur les goûts, les aptitudes, les jugements de ceux qui y sont nés, et sur l'intelligence qu’ils ont du rôle capital et primordial de nos bonnes populations agricoles.Ces mémoires sont datés de Rome.Mgr Pâquet, leur auteur, représentait alors dans la Ville éternelle l’éminentisisme cardinal archevêque de Québec, et il y prenait la défense des intérêts très graves qui lui avaient été confiés.Le prélat aimait la vie romaine.Il goûtait les fortes leçons d’expérience et d’art qui se dégagent à Rome de l’ensemble des hommes et des choses.Il jouissait du parfum religieux qui s’en exhale, et aussi des vues ravissantes offertes à l'œil récréé et jamais lassé par ce mélange de prés et de ruines, de villages et de collines, qui ceinturent si gracieusement la capitale du monde catholique.Et pourtant, malgré ces distractions et ces occupations, par un élan du cœur et par un retour spontané, sa pensée se reportait vers le pays natal, et dans le pays natal, vers ce coin de terre où s’essayèrent ses premiers pas et où dorment ceux qui eurent, avec Jésus et la Vierge, son premier amour.Et dans cette vision d’un passé déjà lointain, et à travers les deuils et les déceptions de la vie, lui apparaissaient les ancêtres à l’âme si fortement trempée, les siens d’abord, puis, dans leurs personnes, tous ces hommes 1.— Mgr Benjamin Paquet, ancien recteur de l’Université Laval, né à Saint-Nicolas (comté de Lévis) le 27 mars 1832 de Etienne Pâquet, cultivateur, et de Ursule Lambert, et décédé au Séminaire de Québec le 25 février 1900. A TRAVERS LES MEMOIRES D'UN FILS DU SOL 55 de foi et toutes ces femmes de cœur qui ont fait de notre sol remué, fécondé, sanctifié, le berceau modeste et illustre d’innombrables et d’admirables générations de chrétiens.Il nota et laissa aller au gré de la plume ses pensées.Ce tableau tracé d’un style fruste, mais sincère et tout en relief, nous a charmé.Et nous avons cru que le public serait heureux d’y voir comme nous-même non pas seulement l'expansion d’une âme débordante de piété filiale, mais encore et surtout l’ambition d’un esprit généreux et soucieux de mieux faire connaître des jeunes, et de mieux faire estimer de tous, nos foyers et notre patrie.* * * C’est vers ses aïeux dont il décline avec respect les noms, et c’est spécialemnt vers ses parents plus proches à qui il doit la vie, que se portent les premiers regards de l’auteur des mémoires.Il loue leur esprit de foi et leur p.été profonde.“ Autant, dit-il, ils étaient laborieux, autant ils aimaient Dieu, le servaient fidèlement, et s’efforçaient de le faire aimer et servir par leurs enfants et par tous ceux qui dépendaient d’eux.A peine commencions-nous à parler que notre mère nous apprenait à faire le signe de la croix, et nous enseignait les prières du matin et du soir, le bénédicité et les grâces.” La prière du soir était dite en commun.C'est la mère “ qui la récitait avec une piété, une foi et une onction ” dont le fils déjà vieilli se souvient comme d’hier et qu'il ne peut rappeler sans la plus tendre et la plus reconnaissante émotion.“ Pendant le Carême, ajoute-il, outre la prière ordinaire du soir, nous récitions le chapelet en commun.La famille était toujours représentée par quelques membres à la prière et à l'instruction qui se faisaient à l’église, et ceux-ci, à leur retour, avaient l’obligation de donner une analyse de la conférence de Monsieur le curé.” On nous pardonnera de reproduire ici ces détails confiés par l’auteur à des pages toutes familières, et qu'il était loin, certes, de destiner à la publicité.Si nous soulevons le voile d’intimité qui les couvre, c'est que nous voyons là 56 LE PARLER FRANÇAIS des traits de mœurs chrétiennes, non pas propres à une famille seule, mais communs autrefois à toutes nos bonnes familles canadiennes, et qui malheureusement tendent depuis quelques années à s’effacer.Cette tendance est regrettable ; et tous ceux qui veulent un Canada grand et prospère ont le devoir de la combattre, et de faire en sorte que les milieux où elle s’introduit, reviennent aux anciennes et si religieuses pratiques des aïeux.Un peuple qui prie est un peuple fort.Sont tenus de prier non seulement les personnes, mais les familles, mais les villages, mais les cités et les nations.Dieu bénit et soutient les hommes de labeur qui lui consacrent leurs entreprises et leurs travaux, comme il bénit et récompense les soldats qui mettent sous son patronage le sacrfiee héroïque de leurs vies et le succès final de leurs armes.Mgr Pâquet nous parle en ses mémoires des écoles rurales, telles qu'il les vit fonctionner au temps de sa jeunesse, et du soin que prenaient, en général, les parents d’y envoyer leurs enfants.Il eut lui-même pour précepteur un homme fort compétent, (1> “ dont l’école, dit-il, était célèbre dans tout le comté deDorchester auquel Saint-Nico as appartenait alors, et était tenue d’après les méthodes les plusperfectionnées.” Ce maître d’école, instruit et consciencieux, eût pu en remontrer à beaucoup d’esprits forts et de penseursen herbe.“ Je n’ai jamais oublié, dit l’auteur des mémoires, la recommandation qu’il nous faisait souvent.El’e ne révèle pas seulement un philosophe, mais aussi un homme profondément chrétien et versé dans 'a spiritualité : — Etudiez bien, mes enfants, car plus vous serez savants, mieux vous connaîtrez Dieu ; et.plus l’on connaît Dieu, plus l’on aime.” L’auteur ajoute : “ Aucun n’a mieux dit, pas même saint Thomas.” 1.— Cet instituteur s'appelait Joseph Croteau.Une de ses filles a été religieuse ursuline à Québec sous le nom de Sainte-Adelaïde ; plusieurs de ses petites-filles et arrières-petites-filles sont aussi entrées dans diverses maisons religieuses. A TRAVERS LES MEMOIRES DÜN FILS DU SOL 57 Ce régent vraiment modèle voyait plus loin que les murs étroits de son école, et plus haut que l’horizon des cartes jaunâtres suspendues à ces murs.Aimant beaucoup ses élèves, il ne négligeait aucun moyen ni aucune occasion de les récréer et de les instruire.“ C’est ainsi, écrit son reconnaissant disciple, qu’en 1843 ou 1844 il loua un bateau à vapeur et, par une belle journée d’été, conduisit à Québec tous les enfants et jeunes gens qui suivaient ses classes.Il nous fit lui-même visiter les églises et les principaux monuments de la ville, en nous donnant les explications les plus intéressantes.” Si l’on se reporte, dans le passé, à soixante-dix ans de distance, on admettra, croyons-nous, qu’il y a dans cet acte d’un simple instituteur de campagne quelque chose de peu banal, et un exploit de pédagogie qui honore tout à la fois l’homme, la profession et la race.L'une des manifestations les plus caractéristiques de l'esprit religieux dont nos populations rurales ont toujours fait preuve jusqu’à ce jour, c’est la fréquentation régulière de l’église, et l’assistance scrupuleuse aux offices divins, le dimanche.Cela date des origines mêmes de la colonie.Notre chroniqueur y trouve la matière des plus émouvants souvenirs.Il revoit par la pensée les offices et les exercices religieux de sa paroisse.Il se représente fidèlement tous les acteurs du pieux drame liturgique.Il entend l’écho des chants sacrés qui réjouirent et édifièrent son adolescence ; et la voix,surtout, de l’ancien curé (1), ‘‘lapins douce,dit-il, la plus harmonieuse, la plus souple, la plus sympathique que l’on puisse imaginer ”, semble résonner encore, toute pure et toute fraîche, à ses oreilles.Tout, dans l’église vénérable, parle à son âme de chrétien et en même temps à son cœur de fils.Et ce prélat qui parfois put paraître à quelques-uns sombre et sévère, on le voit s’attendrissant à l’évo- 1.— L'abbé Etienne Baillargeon, frère de Mgr C.-F.Baillargeon, archevêque de Québec. 58 LE PARLER FRANÇAIS cation des joies saintes qu'il goûta près du Dieu de sa jeunesse, et c’est les yeux voilés de larmes qu’il reconnaît, dans les processions dont la paroisse natale est chaque année le théâtre, et qui se font pour honorer la Reine du ciel, l’humble statue en bois doré que sa mère avait elle-même achetée, et que ses mains actives entouraient dévotement de fleurs, alors qu’elle était trésorière de la confrérie du Carmel.Aussi bien, n’est-on pas surpris des termes émus par lesquels l’auteur des mémoires traduit ses impressions sur le dimanche canadien.“ Quel beau et touchant spectacle, dit-il.que le dimanche à la campagne, sur les rives du Saint-Laurent ! Non, rien de semblable nulle part ailleurs.J’ai parcouru bien des fois l'Europe ; j'ai vécu pendant neuf ans à Rome où j’ai assisté aux plus imposantes cérémonies religieuses des grandes basiliques de la Ville éternelle, et rien ne m’a impressionné aussi vivement, rien n’a remué aussi profondément mon âme que la grand'-messe du dimanche ' et des fêtes dans l’église de ma paroisse natale.La population de tout un territoire, composée de parents et d’amis qui se considèrent comme des frères, et qui ne sont en réalité que les membres d’une seule et même famille dont le curé est le père vénéré, vient chaque dimanche s’agenouiller au pied des autels, prier, chanter, et offrir avec son pasteur l’auguste sacrifice qui a racheté le monde.Une même foi, une même espérance, une même charité, les mêmes sentiments et les mêmes aspirations animent tous ces chrétiens.Dans un recueillement profond, dans un ordre parfait, le rayonnement du bonheur au front, en union avec les générations disparues dont les tombes environnent le temple sacré, ils adorent, ils prient, ils remercient le Dieu qui fait croître leurs moissons, qui les protège et répand ses bénédictions sur leurs travaux et leurs familles.N’est-ce pas là vraiment un avant-goût des joies du ciel ?” A TRAVERS LES MEMOIRES d'üN FILS DU SOL 59 Comme l’auteur de ces lignes s’est bien rendu compte de ce qu’est le dimanche, pieusement observé et rigoureusement sanctifié, dans la vie et l’histoire des peuples, et comme il a raisçn de dire à ceux qui le lisent : “ Gardez fidèlement les traditions de vos ancêtres ; observez religieusement le saint jour du dimanche ! ” Nos pères se montraient inviolablement fidèles à cette grande tradition chrétienne de l’observation des jours fériées.Et c’est grâce à cette pratique, et c’est en s’appuyant par elle sur la force même de Dieu qu’ils maniaient la hache avec tant de vigueur, qu’ils luttaient si courageusement contre la forêt géante, qu’ils promenaient si joyeusement dans le sol vierge le fer tranchant de la charrue.“ Vos aïeux, écrit Mgr Pâquet à ses neveux et nièces, vos aïeux, remplis de courage et d’espérance, comptant sur le secours de Dieu qu’ils avaient invoqué et qu’ils ne cessèrent de prier, accomplirent le grand travail de leur vie avec une persévérance héroïque et que des vues surnaturelles seules ont pu soutenir.” Ce que le prélat dit ici de ses propres parents, il le pensait sans doute, il eût pu l’affirmer avec non moins de vérité de tous nos pionniers du sol et de tous nos défricheurs de terres boisées ou incultes.Nous oublions trop, nous qui jouissons en paix du fruit de leurs travaux, ce que coûtèrent de peines et de sueurs, de privations et de sacrifices, à ces héros de la serpe et de la cognée, les plaines herbeuses et les moissons opulentes qui ondulent maintenant sous nos yeux.Avec un sens très vif du passé et avec une sorte de satisfaction attendrie, l’écrivain des mémoires passe brièvement en revue les merveilles opérées, sur le domaine familial, par l’énergie des ancêtres.Fils d’une terre d’abord ingrate, mais que l’art industrieux et le labeur obstiné du chef de famille ont fécondée et transformée, il évoque par la pensée cette métamorphose qu’il admire, et il en suit d’un œil réjoui tous les progrès et toutes les étapes.“ Bientôt, dit-il, le sol se déchire ; les fossés et les rigoles se creusent ; les clôtu- 60 LE PARLER FRANÇAIS res de cèdre s’élèvent et s’alignent; les pierres disparaissent des champs et s’amassent en des chaînes régulières; les épines et les ronces sont arrachées ; la culture s’avance ; la forêt recule.” Malgré cinquante ans passés loin de la terre natale, fidèlement, religieusement, le prélat se remémore l’une des scènes les plus belles et les plus touchantes de la vie agricole.Sous ses yeux se dresse l’image de son père sillonnant les guérets d’un pas agile et jetant d’une main confiante la poignée de blé qui porte l’avenir.Il s’arrête pour contempler ce geste sublime, et avec un accent pénétré où l’on sent de l’admiration, de l’émotion et de la tendresse, il s’écrie : “ Qui jamais a su semer comme lui ?” Ce n’est pas là, chez notre auteur, une vaine formule d’un personnalisme étroit ou d’un sentimentalisme vulgaire.Quoique absorbée par les graves soucis d'une vie d’enseignement ou d’administration, son âme demeurait sensible aux beautés de la nature, et les images rustiques du passé s’étaient gravées dans sa mémoire comme en d’indestructibles tableaux.“J’ai toujours aimé les arbres, écrit-il; chaque fois que je revois ces témoins des temps disparus, j’engage conversation avec eux, et c’est toute une histoire qu’ils me racontent.” Il se rappelle le vieil érable du coteau, encore élégant et robuste, malgré les rugosités de son tronc et la ramure ébréchée de son panache ; et il aperçoit à travers l’espace l’orme gigantesque qui, de très loin et depuis longtemps, sert d’amers aux navigateurs.“ Ce sont, dit-il, deux compagnons d’enfance que nous avons vus grandir.Que d’oiseaux ont fait leurs nids dans ces deux arbres ! Combien y ont pris leur premier essor ! Combien se sont reposés et balancés sur leurs branches ! Que d’autres, venant des pays lointains, ont trouvé là, dans les rameaux touffus, une douce hospitalité, un refuge contre la tempête ou contre les ardeurs du soleil ! Qui pourrait noter tous les accords harmonieux dont ces arbres ont retenti ?Qu’ils vivent longtemps encore et pleins de force, renouvelant chaque printemps leur feuillage et leur grâce ! ” A TRAVERS LES MEMOIRES d’üN FILS DU SOL 61 En lisant ces réflexions dictées par le culte d'un passé agreste, mais riche de poésie et de souvenirs, nous nous rappelions ce que dit quelque part (1) Mgr Bougaud “ de l’attendrissement de certains lieux, de certains sites, de certaines saisons, de certaines heures.” “ Les cœurs les plus forts, observe-t-il, n’y résistent pas.Revoir, par exemple, après de longues années la maison paternelle; ces arbres qui ont vieilli comme nos rêves; ces allées envahies par la mousse, comme notre vie hélas! par le désenchantement, chercher sur le sable les traces disparues de sa mère, de ses sœurs; s’asseoir à la tombée de la nuit sur ce bancsolitaire où tant de fois on s’est assis avec elle et où on ne la retouve plus ; la tristesse des heures s’harmonisant avec la tristesse des souvenirs ; les lieux évoquant les âmes ; les âmes évoquant les lieux ; Dieu transpirant à travers les lieux et les âmes ; non, on ne résiste pas à de telles impressions ; et, pour un instant du moins, l’âme s’élève au-dessus des ombres, et elle touche Dieu à travers les pâles et chères images qu’il nous a données de lui.” C’est ce qui fait le charme singulier et réconfortant des milieux terriens où la plupart de nos familles ont pris souche, et où par leur constance, leur esprit d’épargne, leurs industries multipliées, elles se sont créé une modeste aisance.* * * Le machinisme a modifié de façon très notable les conditions d’existence et de travail de nos populations rurales.C’est encore l’œuvre de l’homme qui s’exécute, mais moins par l’intervention de ses bras que par celle des instruments où il semble avoir enfermé et comme emmagasiné son énergie et ses calculs.Mgr Pâquet.note cette évolution de la main-d’œuvre.Et il se reporte, pour la mieux marquer, aux années de son enfance, alors que les cultivateurs, soucieux avant tout d’une lingerie peu coûteuse et de vêtements chauds et durables, 1—Discours (3e éd.), p.293. 62 LE PARLER FRANÇAIS fabriquaient eux-mêmes la toile et l’étoffe.“ Une scène champêtre, dit-il, que je n’ai pas oubliée, à laquelle je pense souvent vers l’automne, et que j’aimerais bien à revoir, surtout s’il était possible de faire revivre les anciens acteurs, c’est le broyage (1) du lin.” Et l’auteur, en un récit varié, coupé d’observations et d’anecdotes, s’applique à montrer tout l’intérêt à la fois économique et poétique qu’offrait cette opération aujourd’hui désuète.C’est d’abord le décor de la scène, telle que vue par lui-même, dans les replis d’une anse bien connue, qui se présente à sa mémoire.“ Le site de l’anse, écrit-il, est admirable.Cette coquille ' ouverte sur le majestueux Saint-Laurent, bordée d’arbres séculaires et de taillis qui encadrent des vergers et des prairies, sillonnée le printemps et l’automne par un torrent mugissant, lequel devient l’été un ruisseau murmurant sous la verdure, est le séjour aimé des oiseaux et le salon habituel où se donnent leurs concerts.Elle rappelle les beaux paysages de la Suisse.Au mois de juin, quand la nature a complètement revêtu les ornements de son éternelle jeunesse, que les arbres sont couverts de fleurs, que l’air est embaumé de mille parfums, vers le soir, au moment où le soleil, terminant sa carrière de chaque jour, adoucit ses feux, et alors que les chantres ailés entonnent leur dernier hymne à Dieu, que leurs notes éclatantes ou plaintives semblent un écho lointain de lyres, de harpes et de guitares, et que l’eau transparente du fleuve, baignant le pied des taillis, paraît une glace étincelante où tous les objets vont se refléter, ce spectacle merveilleusement beau ne donne-t-il pas quelque idée de l’Eden habité par nos premiers parents ?” Dans l’Eden, toutefois, nul besoin de travailler pour se vêtir.Et, ici, c’est l’un des facteurs d’une toilerie domestique jadis indispensable qui se met en action, et qu’il s’agit de décrire.L’auteur le fait avec une précision et une abondance de détails remarquable, et où rien n’est omis : ni les 1—On disait à la campagne “ brayage ”, et on appelait “ brayes ” (broies) les instruments destinés à broyer le lin. A TRAVERS LES MEMOIRES DON FILS DU SOL 63 teintes pourprées de l’automne, ni les apprêts spéciaux du broyage, ni le costume pittoresque des broyeuses, ni les brisoirs qui se rangent en hémycycle autour du fourneau, ni le feu qui s’allume, ni l’effort bruyant et rythmé sous lequel se broie le lin, ni les rires qui éclatent et dominent la scène rustique, ni les propos, les gaietés et les histoires, ni enfin l’angélus qui sonne et que l’on récite pieusement à haute voix.Ce dernier détail, dans sa simplicité naïve, montre mieux que toute parole humaine comment nos nobles ancêtres comprenaient le travail, et à quelle source ils puisaient chaque jour la force qui anime le bras et la foi qui soutient le cœur.L’auteur des mémoires mentionne, en outre, les différents procédés auxquels on soumettait la laine et par lesquels on préparait l’étoffe.Le foulage, comme le broyage, présentait un intérêt tout particulier.C’était moins une corvée qu’un divertissement.“ On y invitait les garçons vigoureux du voisinage, sans excepter les hommes mariés à qui leurs femmes n'avaient pas fait perdre la gaieté.’’ L’opération s’organisait sous forme de combat.Les lutteurs s’armaient de mailloches ; rangés symétriquement autour d’une fouloire, ils frappaient l’étoffe en cadence ; et pour ne pas laisser faiblir l’entrain, on le soutenait dès le début jiar des chansons animées et appropriées.“ Les dames elles-mêmes y venaient mêler leurs chants ; et au son de leurs voix, l’ardeur des fouleurs se faisait plus vive et les coups étaient mieux portés.” De la fabrication du sucre d’érable, Mgr Pâquet, jeune encore, fut également témoin ; et il en parle dans son journal, moins pour décrire ce que tous connaissent, que pour rappeler par quelles étapes cette exploitaion toute canadienne a passé.Rien de plus vif ni de plus vrai que ces simples paroles annonçant la saison du sucre : “ Par un beau matin d’avril, dit-il, après une gelée qui a durci la neige et permet de mar- 64 LE PARLER FRANÇAIS cher sur la croûte, l’érablière et la cabane à sucre, plongées depuis onze mois dans la solitude et le silence, retentissent soudain de la voix de l’homme, du bruit de la hache et du maillet frappant sur la gouge: on entaille.” Comment l’entaillage des érables, la manière de recueillir la sève, les procédés employés pour faire évaporer l’eau sucrée, ont été peu à peu améliorés, l’auteur le dit avec un réalisme qui révèle une grande expérience de jeunesse et une parfaite connaissance du métier.C’est un expert en la matière.(1) Il a goûté, dès son enfance, tout l’agrément et toute la saveur de cette industrie nationale, et il ne l’a jamais, depuis, malgré l’âge et les occupations, complètement perdue de vue.C’est ce qui lui permettra un jour, devenu procureur du Séminaire de Québec, de surveiller, sur les fermes de cette institution, avec une particulière compétence, la fabrication du sucre du pays, comme aussi ses goûts de terroir, et ses notions de culture et d’arboriculture acquises sur le bien de famille, lui ont permis d’imprimer à l’exploitation des terres et à l’élevage du bétail appartenant au Séminaire un mouvement régénérateur.Sa paroisse natale elle-même lui doit, en grande partie, le succès des cultures fruitières si lucratives qui s’y font et dont, il y a déjà plus d’un demi-siècle, il suggéra l’idée et favorisa l’essor.Tant il est vrai que rien en ce monde ne se perd, et que toutes les connaissances, parcelles sacrées de vérité divine, portent avec elles leur utilité et trouvent tôt ou tard leur emploi.Nous passons sous silence les amusements de pêche (2) 1.— Son esprit d’observation lui a fait remarquer que l’écureuil, lui aussi, et quelques jours avant l’homme, et sans marteau ni gouge, sait entailler les érables.“ Son procédé est bien simple.Il porte tous ses instruments avec lui.Au moyen de ses dents tranchantes comme un rasoir, il coupe le bord d’une petite branche qui aussitôt se met à pleurer.Puis, assis à sa manière, la queue relevée en panache, la figure rayonnante, tenant la branche blessée entre ses deux petites pattes de devant, il boit tout à l’aise et à longs traits la sève sucrée." 2.— La pêche à l’anguille, le long du Saint-Laurent et sur le sable du rivage, faisait partie des distractions utiles auxquelles les ancêtres aimaient à se livrer et qu’ils apprenaient à leurs fils.“ Dans la belle saison, lorsque le soleil couchant dore A TRAVEES LES MEMOIRES D’UN FILS DU SOL 65 et de chasse mentionnés dans les mémoires intimes et dont certaines descriptions très exactes ne sont pas sans une portée et une valeur historique même générale.Il y a, en particulier, concernant les mœurs des tourtes, gibier jadis si abondant (1) et en même temps si intéressant, des récits et des observations dignes d’un ornithologiste averti.Et les écoliers de nos jours, en les lisant, n’apprendraient pas sans intérêt comment leurs devanciers savaient employer le temps des vacances, tourner d’une main les meilleures pages-de Fénelon ou de Chateaubriand, et de l’autre emprisonner sous les mailles sournoises d’un rets toute une volée de pigeons sauvages, gentils et succulents.C’est la combinaison classique de l’utile et del’agréable.(î) Nous arrêtons là l'analyse de pages trop intimes peut-être, mais où se découvre à nous, dans l’abandon et la candeur de narrés sobres et sûrs, tout un coin de vie bien canadienne.de ses feux les eaux paisibles du fleuve, que les magnifiques bateaux de la compagnie Richelieu, semblables à de grands cygnes blancs, passent en laissant un large sillon, ou encore lorsque les lueurs d'un immense bûcher allumé sur le rivage, tout près de l’eau, se reflètent au loin sur les flots, rien de plus émouvant que de sentir sa ligne emportée, secouée en tous sens avec vigueur par une énorme anguille, de la voir, au bout de quelques instants, sortir du fleuve en faisant des bonds formidables et en décrivant tous les mouvements du serpent.Si vous goûtez une fois cette jouissance, soyez sûrs, lecteurs, que vous y retournerez ” (Mém.cit).1.— Voir Dionne, Les oiseaux de.la province de Québec, pp.182-1S7.2.— “ Généralement, dès notre entrée en vacances, nous trouvions la place à tourtes prête; sinon, nous la préparions immédiatement, et nous commencions nos opérations qui étaient très bonnes.La place à tourtes demandait des soins assidus.Le soir, au coucher du soleil, lorsque les tourtes s’étaient retirées dans l’épaisseur de la forêt, il fallait la ratisser et arracher les herbes afin de lui conserver toujours l'apparence d’une terre nouvellement hersée et ensemencée.Une cabane faite avec des écorces d’arbres et des branches d'épinettes, était établie dans le bois à une centaine de pas de la place.Là aboutissait l’extrémité d’une corde attachée au pieu qui soutenait le rets.C’est de la cabane qu'ordinairement nous surveillions les mouvements des tourtes et que nous faisions nos observations sur leurs habitudes.Leurs cris joyeux, leurs ébats dans le feuillage nous charmaient et nous faisaient trouver le temps court.Si les tourtes faisaient défaut, en attendant leur arrivée, nous lisions Télémaque ou le Génie du Christianisme.Quel moment solennel, lorsque frappant vivement l’air de leurs ailes elles se mettaient à descendre des grands arbres en peloton, couvraient les perchoirs et les arbres secs, puis se jetaient sous le rets ! Comme le cœur battait alors !.Au temps voulu, lorsque nous croyions toutes les tourtes descendues, nous tirions vivement la corde, et le rets tombait.Nous ne faisions jamais plus de deux coups par jour, l’un le matin et l’autre le soir ” (Mém.cit.) 66 LE PARLEE FRANÇAIS Que cette vie de nos ancêtres nous apparaît digne et féconde ! et quelles sources de joies saines, d’enseignements utiles, de leçons pratiques et vivantes, n’ouvre-t-elle pas au poète, au littérateur, au moraliste, à l’historien, au sociologue ! Le clergé canadien-français l’a compris.Et c’est une de ses tâches préférées de remettre souvent sous les yeux des générations actuelles le mérite de celles qui ont creusé les premiers sillons ; et c’est une de ses fonctions glorieuses de prêcher partout rattachement au sol, le culte et la culture de la terre.La terre est le grenier des peuples.Elle est aussi l’autel mystérieux où les familles offrent à Dieu, dans une atmosphère de paix et de foi, l’hommage de probité, de piété et de frugalité, qui appelle sur elles et sur toute la nation les clartés qui illuminent et les bénédictions qui sauvent.L.-A.PAQUET, ptre.
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