Le Canada-français /, 1 octobre 1888, La liberté du travail
1 LA LIBERTÉ DU TRAVAIL I La crise que subit le régime de la liberté du travail chez les peuples qui sont à la tête delà civilisation contemporaine prend décidément un caractère international.Les socialistes affirment qu’il y a moins de différence et d’antagonisme réel de nation à nation que de classe à classe.Avec eux, certains esprits généreux et hardis n’hésitent pas à proclamer la nécessité d’une réglementation internationale des ateliers.Ce ne serait pas l’une des conséquences les moins graves de ce grand mouvement d’opinion, qui est formé d’un singulier mélange d’idées justes, de malentendus étranges, de beaux sentiments, d’illusions décevantes.Le caractère pratique et l’utilité réelle de pareils projets peuvent être contestés.Mais il est certain que la plupart des Etats modernes se montrent aujourd’hui disposés à se mêler de l’organisation du travail.Même dans le Nouveau-Monde, les pouvoirs publics ne négligent pas les questions ouvrières.Aux Etats-Unis, on trouverait les traces de cette préoccupation dans les lois des divers Etats, encore plus que dans les lois fédérales.Les bureaux de statistique du travail ne préparent-ils pas des interventions nouvelles ?Les mesures qui ont été prises pour arrêter l’émigration chinoise n’ont-elles pas pour but et pour résultat de défendre les ovvriers contre la concurrence des travailleurs jaunes ?C’est dans l’Europe centrale que la liberté du travail semble destinée à subir les plus rudes atteintes.La constitution sociale de cette région ne présente-t-elle pas des particularités qui permettent d’appliquer, moins difficilement qu’ailleurs, un régime de contrainte, et d’enrégimenter les patrons et les ouvriers dans des cadres professionnels, sous la surveillance du gouvernement?C’est ce qu’il faudrait examiner avant de tenter dans d’autres milieux les mêmes expériences.Le gouvernement allemand a entrepris d’organiser en faveur des ouvriers une triple assurance obligatoire: contre la maladie, 1.Cet importent article, si à l’ordre du jour, est le premier d’une série, sur ce qu’on pourrait appeler l'Economie internationale, que M.Jules Angot des Rotours veut bien écrire spécialement pour le Canada-Français. LA LIBERTÉ DU TRAVAIL 663 contre les accidents, contre la vieillesse.La loi du 15 Juin 1883 pourvoit aux assurances contre la maladie, au moyen de cotisations dont les ouvriers paient les deux-tiers : elle permet aux intéressés de choisir entre les sociétés d’assurances officielles et les sociétés privées.La loi du 6 Juillet 1881, sur les accidents, met le risque professionnel à la charge exclusive des patrons.L’administration les classe par professions, et VOffice des assurances de l'Empire surveille minutieusement le fonctionnement de ces associations forcées.Il y a 62 groupes professionnels, dont 24 s’étendent sur plus d’un Etat, et 26 à l’Empire tout entier.La réparation due est strictement limitée, sauf le cas de faute volontaire du patron donnant lieu à une condamnation pénale.Les assurances contre la vieillesse ne sont pas encore organisées: mais un projet a été présenté, en novembre 1887, au Conseil économique de l’Empirè, et si l’Allemagne n’avait, en quelques mois, perdu deux empereurs, la loi serait votée aujourd’hui.Elle s’appliquerait à quatorze millions d’ouvriers.Les charges seraient supportées pour un tiers par les patrons, pour un tiers par les ouvriers, pour un tiers par l’Etat.— On peut se demander en outre si le monopole corporatif, qui avait été supprimé en 1869, ne finira pas par être rétabli.Déjà les partisans de cette réforme ont obtenu, en 1884, une loi portant que les patrons n’appartenant pas à une corporation ne pourront pas avoir d’apprentis.En Autriche, la loi du 15 mars 1883, modifiant la loi de 1859, qui avait inauguré le régime de la liberté du travail, vient de rétablir les corporations obligatoires pour les métiers, non pour la grande industrie: Ces associations sont formées par l’autorité et demeurent sous sa dépendance étroite.Elles réunissent des métiers, parfois fort différents, exercés dans la même ville.Ces groupements forcés ne semblent pas encore avoir produit les effets bienfaisants que le parti conservateur espérait obtenir.La loi du 28 décembre 1887, qui organise l’assurance obligatoire contre les accidents, s’inspire du système allemand.Mais les indemnités sont un peu plus élevées, et les ouvriers contribuent aux charges dans la proportion de 10%.Puis le groupement des intéressés est régional, non professionnel.La Suisse a de nombreuses lois destinées à protéger ses ouvriers, et ne limite pas sa sollicitude à son étroit territoire.Son parlement vient de voter, à l’unanimité, une motion invitant le pouvoir exécutif à faire des démarches auprès des divers gouvernements de l’Europe, en vue d’élaborer une législation ouvrière internationale, réglant les points suivants : 1° la protec- 664 LA LIBERTÉ DU TRAVAIL tion du travail des enfants ; 2° la limitation du travail des femmes; 3° le repos dominical ; 4U la journée normalé du travail.M.Decurtins, l’un des auteurs de cette proposition, l’a soumise au Congrès des catholiques allemands tenu à Fribourg, en septembre 1888.En Belgique, le ministère catholique a constitué une commission du travail et fait voter déjà plusieurs lois excellentes.Il faut suivre ces efforts consciencieux et intelligents.Les petites nations peuvent rendre à l’humanité de très grands services par les exemples qu’elles donnent, les idées qu’elles propagent, les expériences qu’elles tentent.La législation du travail s’est développée avec une rapidité surprenante en Angleterre depuis un demi-siècle.Qu'il s’agisse de manufactures, de la marine marchande, de la protection due à la femme ou à l’enfant, des scandales du truck system (paiement des salaires en nature), le Parlement n’hésite plus à réprimer les abus constatés.Cobden, tout démocrate qu’il était, s’abstenait dans le vote sur la limitation des heures de travail dans les manufactures.Pour apercevoir combien les idées ont changé, lisez un petit livre que publiait, en 1882, un économiste très distingué, mort peu d’années après, Stanley Jevons, et qui a pour titre : The State in relation to labour.Il n’élève pas d’objection de principe contre l’intervention de l’Etat.Ce sont des questions de fait ; la méthode à suivre dépend des circonstances.Ce qui domine tout, c’est l’intérêt du peuple: salus populi supre- ma lex.Or, pour un grand nombre d’ouvriers, le bien du peuple se résume dans les deux vers suivants : Eight hours to work, eight hours to play, Eight hours to sleep, and eight shillings a day.En France, malgré le caractère nettement démocratique de notre gouvernement, nous avons pu, mieux qu’en d’autres pays, échapper à l’intervention exagérée des pouvoirs publics dans les questions ouvrières, parce que les chefs de nos ateliers ont généralement su comprendre et remplir leurs devoirs de patronage.La loi du 9 septembre 1848, qui fixe à douze heures le maximum de la journée de travail, demeure en vigueur, mais sans application pratique.Une proposition tendant à réduire ce maximum à dix heures, vient d’être repoussée par la Chambre.Nos députés se sont occupés, l’été dernier, de remanier la loi du 19 mai 1874 sur le travail des enfants et des femmes.Us ont voté, sur la responsabilité en matière d’accidents, un projet de loi qui met le risque professionnel à la charge exclusive des patrons, LA LIBERTÉ DU TRAVAIL 665 mais ne limite pas leur responsabilité d’une manière précise, comme fait la loi allemande.Ce système sera très probablement modifié par le Sénat.On peut se demander si cette œuvre n’est pias un acheminement vers l’assurance obligatoire, que promet le gouvernement, ou bien, si elle n’est pas tout simplement une satisfaction platonique donnée aux électeurs.Ces quelques exemples suffisent pour faire apercevoir la confusion et la complexité de pareils débats, la multitude des questions secondaires qu’ils soulèvent.Chacune mériterait une étude approfondie.Mais elles sont toutes dominées par un problème général, dont la solution est décisive.A notre époque, écrit M.Hubert Valleroux dans son excellent ouvrage sur les associations professionnelles 1, “il n’y a que deux systèmes possibles : ou la liberté de l’industrie, avec les seules restrictions que comportent l’ordre public, la sécurité des tiers et la protection des faibles, besoins auxquels il est pourvu par des lois sur les industries insalubres ou dangereuses et par la protection des enfants et des femmes ; ou bien l’industrie organisée par l’Etat, car c’est où l’on arrive avec le système corporatif tel qu’il pourrait être organisé aujourd’hui.” Impossible de mieux poser la question.Il faut faire son choix entre ces deux régimes, et ne pas se laisser emporter au hasard par des idées confuses, des entraînements irréfléchis.On doit avoir le courage de bien regarder où l’on va.II Il n’est pas difficile aujourd’hui d'apercevoir que les défenseurs de la liberté du travail l’ont souvent compromise par des erreurs graves.La réaction qui s’accuse à présent contre ce3 fausses doctrines dans la conscience publique et dans la science économique, est justifiée et salutaire.“ On entend par liberté du travail, dit très justement M.Claudio Jannet2 , un régime dans lequel chaque citoyen choisit 1.Les corporations d’arts et métiers et les syndicats professionnels en France et à l’étranger.Ouvrage couronné par l’Académie des sciences inorales et politiques.Paris, 1885.2.11 faut lire en entier, dans la Revue catholique des institutions et du droit (janvier 1885), ce magistral rapport sur l’intervention de l’Etat dans le régime du travail et ses limites.En quelques pages l’ensemble de la question est traité avec une largeur de vues et une sûreté de jugement exceptionnelles.— Consulter aussi les remarquables études que M.Claudio Jannet a données au Correspondant sur les assurances et les lois ouvrières, 25 mai et 25 juillet 1888. 666 LA LIBERTÉ DU TRAVAIL librement sa profession, en établit le siège dans le lieu qui lui convient, et emploie les procédés de fabrication qu’il juge le plus avantageux.C’est tout cela, mais ce n’est que cela.” Ce système n’est donc incompatible ni avec la reconnaissance des devoirs de patronage, ni avec les interventions légitimes de l’Etat réprimant, dans la mesure du possible, les violations delà loi morale, ni avec la liberté d’association.“ Qui se sert des hommes s’en charge et en répond ”, a écrit un grand chrétien de notre temps, Augustin Cochin.Voilà toute la théorie du devoir social des chefs d’atelier.C’est une application de cette loi universelle de charité, que Dieu révèle, plus ou moins confusément, à toute âme humaine, et qui est l’essence même du Christianisme.Les hommes de cœur qui ont fondé en France l’œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers, ont bien compris cette vérité, et se sont faits les vaillants chevaliers de cette grande idée.Si elle était inconciliable avec le régime de la liberté du travail, celui-ci devrait évidemment être condamné.Il est à remarquer que sa légitimité a été reconnue par les papes, deux fois en ce siècle.Dans un Motu proprio du 16 septembre 1807, Pie VII, abolissant dans ses états presque toutes les corporations d’arts et métiers, loue “ cette liberté qui seule peut être efficace pour encourager et accroître la perfection des produits et faire régner partout cette émulation qui, au grand avantage des consommateurs et du peuple, se produit dans toutes les transactions dépendant de la libre concurrence des ouvriers et des vendeurs.” Quand Pie IX restitue aux artisans, par un Motu proprio du 14 mai 1852, le droit de s’associer que Pie VII leur avait retiré, il reconnaît que l’état actuel de la société et des législations nous interdit absolument de tourner nos pensées vers le rétablissement des anciens systèmes de privilège en faveur de classes déterminées de commerçants et d’industriels.Le souverain pontife entend par liberté du travail la faculté d’exercer une ou plusieurs professions, d’employer tel ou tel procédé de fabrication, sans autorisation comme sans monopole, le droit reconnu à tous les travailleurs de se porter de leur personne où il leur plait, de disposer de leur forces productives comme bon leur semble ; et il déclare que cette liberté, soumise comme tous les actes humains aux lois de Dieu et de l’Eglise, n’a rien de contraire à l’ordre social chrétien.Donc on ne saurait prétendre qu’elle dispense ou qu’elle empêche les patrons de remplir les devoirs de justice et de charité dont ils sont tenus envers leurs ouvriers.Bien au contraire, elle suppose la pratique spontanée du patronage volontaire. LA LIBERTÉ DU TRAVAIL 667 Cette vérité a été mise admirablement en relief par 1 un des maîtres de la science sociale contemporaine, Frédéric LePlay.C’est lui qui a fait proclamer sous le second Empire la liberté de la boulangerie à Paris : il croyait peu à l’efficacité des régimes de contrainte dans les sociétés modernes.Mais en même temps il signalait comme l’une des causes du mal social 1 exagération de certaines doctrines relatives à l’économie du travail.Le mal est venu, disait-il \ de plusieurs écrivains qui, ayant ignoré la pratique des ateliers prospères, ont établi une démarcation systématique entre l’ordre économique et l’ordre moral.Ces écrivains ont érigé en théorie les faits les plus regrettables du nouveau régime manufacturier.Ils n’ont tenu aucun compte des devoirs réciproques imposes aux patrons et aux ouvriers par des Coutumes séculaires ”.A ceux qui, dans leur respect superstitieux pour la loi de l’offre et delà demande, refuseraient à l’Etat le droit de jamais intervenir dans l’atelier, on pourrait rappeler cette phrase éloquente de Lacordaire : “ Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ”.Il s’agissait de savoir si, chez une nation chrétienne, la loi ne peut défendre au patron de faire travailler ses ouvriers le dimanche.C’est un des cas dans lesquels l’action des pouvoirs publics est justifiée.Il serait facile d’en citer bien d’autres.Refusera-t-on de protéger l’enfant, de réglementer le travail excessif de la femme, si les mœurs ne suffisent pas à protéger leur faiblesse contre d’odieux abus de force ?La Belgique n’a-t-elle pas eu raison de réprimer par une loi récente la triste exploitation à laquelle le paiement des salaires en nature donnait lieu trop souvent ?Ne faut-il pas considérer comme coupables d’un délit les patrons qui, par l’organisation défectueuse de leurs ateliers et par leur négligence à prendre les précautions reconnues nécessaires, compromettent la moralité ou la vie de de leurs ouvriers ?Le législateur ne peut-il chercher a soustraire, dans la mesure du possible, les modestes ressources des travailleurs aux risques qui peuvent les tarir ?La Belgique vient de rendre insaisissable une partie des salaires.En France, a la suite des ruines récentes de Terre Noire et de Bességes, qui ont englouti des millions destinés aux caisses de retraites et de secours, M.Keller a déposé un projet de loi pour prévenir le retour de ces faits douloureux.On demande de déclarer privi- 1.L’Organisation du travail, ch.III, § 29. 6G8 LA LIBERTÉ DU TRAVAIL légiés dans les termes de l’article 2101 du Code civil les fonds déposés dans une usine à titre de dépôts d’épargne, ou de primes d’assurances, ainsi que toutes sommes nécessaires pour assurer des retraites ou des indemnités en cas d’accident, dues ou promises par le chef de l’usine.Il faut observer seulement que ces interventions de l’Etat, quand elles se multiplient, ne témoignent pas d’une constitution sociale bien saine.Ce sont des remèdes que la maladie peut rendre nécessaires, mais dont il vaudrait mieux n’avoir pas trop souvent besoin.Il est à désirer qu’on soit de moins en moins obligé d’en faire usage.Si ces mesures sont prises avec intelligence, elles ne gêneront en rien les patrons consciencieux.Elles leur seraient plutôt utiles, en les protégeant contre le trouble temporaire que peut causer à leurs ateliers une concurrence déloyale et désordonnée.De ces observations on pourra, si l’on veut y réfléchir, déduire plusieurs conséquences pratiques.C’est une vieille erreur, qui malheureusement n’est pas entièrement déracinée, surtout en France, de croire la liberté du travail incompatible avec la liberté d’association.“ Il est rare, écrivait Adam Smith \ que les gens de métier se trouvent réunis même pour quelque partie de plaisir ou pour se distraire, sans que la conversation finisse par quelque conspiration contre le public ou par quelque machination pour faire hausser les prix ”.Dans le préambule de l’édit de 1776, Turgot s’attaquait non seulement aux abus réels des corporations de son temps, mais à la liberté même d’association.La source du mal, disait-il avec assurance, est dans la faculté même accordée aux citoyens d’un même métier de s’assembler et de se réunir en corps ”.L’Assemblée Constituante s’inspire des mêmes doctrines.Dans la célèbre nuit du 4 août 1789 elle acclame la réformation des jurandes.Elle établit, par la loi du 17 mars 1791, la liberté du travail et l’impôt des patentes.Elle supprime la liberté d’association par le décret du 14-17 juin 1791.Le rapporteur de cette mesure, Chapelier, la résume ainsi : “Il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs ; il n’y a plus de corporations dans l’Etat ; il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général.C’est à la nation, c’est aux officiers publics, en son nom, à fournir des travaux à ceux qui en ont besoin pour leur existence et des secours aux infirmes ”.C’est seulement la 1, Richesse des nations, chap.X. LA LIBERTÉ DU TRAVAIL 669 loi du 21 mars 1884 qui a reconnu en France dans une large mesure la liberté des associations professionnelles.Combien d’esprits qui se croient libéraux demeurent encore empêtrés dans ces anciens préjugés ! Il est sans doute nécessaire de protéger efficacement la liberté des dissidents, des travailleurs isolés.Puis il convient de réprimer les sociétés qui sont secrètes ou qui ont un but illicite : on pourrait imposer à toutes l’obligation de rendre publiquement compte de leur gestion financière.Mais que l’Etat, dans sa jalousie de tous les groupements indépendants, ne condamne pas la société affaiblie a un individualisme forcé.Comment organiser alors l’assistance, la pie-voyance, la vie à bon marché, l’enseignement professionnel ?Il faut confier ces services au gouvernement ; et la liberté du travail ^ qu’on prétendait sauvegarder, est sacrifiée.Il est clair aujourd’hui que l’avenir appartient aux nations chez lesquelles les lois et les mœurs favorisent le développement des associations libres.Les malentendus qui faussent la notion de la liberté du travail dissipés, il faut se demander quels avantages on trouverait à la sacrifier.III Quelle pourrait être l’organisation nouvelle ?Personne, en dehors des vrais socialistes, ne l’a définie plus nettement qu un membre distingué de la Chambre des seigneurs de Vienne, 1 un des orateurs les plus autorisés du parti conservateur, le prince Aloys de Lichtenstein.Dans la discussion qui a précédé le vote de la loi de 1883, il a expliqué que le travail n’est pas une affaire privée, que c’est une fonction déléguée par la société a l’un de ses membres, que l’ouvrier est une sorte de lonctiounaiie, qu’il doit avoir un avancement hiérarchique (apprenti, compagnon, maître) et une retraite au bout de sa carrière.Les applaudissements de la majorité ont accueilli ces déclarations.La paix, la sécurité et la dignité qu’on espère ainsi garantir aux travailleurs sont certainement de très grands biens.Mais sur la méthode qu’il convient de suivre pour les conquérir, on se fait d’étranges illusions.Les corporations du passé avec leurs anciens traits ne peuvent évidemment être rétablies.Leur principal objet à l’origine et leur raison d’être, c’était de procurer la sécurité à leurs membres, avantage inappréciable dans ces temps troublés.Les Etats modernes se chargent de ce service.Elles avaient un caractère 670 LA LIBERTÉ DU TRAVAIL nettement local, qui convenait alors à l’état des ateliers et des marchés, et qui s’expliquait bien par la manière dont ces organismes s’étaient formés.On peut y voir l’une des plus intéressantes manifestations de cette vie communale, si intense au moyen âge.Certains métiers se trouvèrent naturellement constitués en services municipaux.Partout où le pouvoir central, dans un but de police ou de fiscalité, entreprit de transformer en système général, ces organisations particulières, il n’y introduisit guère que des abus.Enfin la confrérie était l’âme de la corporation.La communauté des convictions religieuses qui unissait alors tous les artisans, maîtres, compagnons et apprentis, était absolue ; elle n’existe plus malheureusement dans la plupart des sociétés contemporaines.C’est à l’Etat qu’il faudrait aujourd’hui confier la direction suprême des ateliers, si on la retirait aux individus indépendants.On doit se rendre compte de cette conséquence fatale.Les socialistes seuls sont logiques, quand ils attaquent la liberté du travail.Mais ceux qui prétendent s’engager dans cette voie, sans compromettre les droits essentiels consacrés par la civilisation moderne, oublient quelles sont aujourd’hui les conditions de la vie économique et de la vie publique.Examinez comment se produisent et circulent les richesses dont nous vivons.C’est un mécanisme d’une puissance merveilleuse, mais très délicat et très compliqué.Les capitaux qui s’accroissent de jour en jour et qui cherchent partout les meilleurs emplois développent sans cesse la productivité du travail.Ils permettent à l’industrie de fabriquer en grand et par suite moins chèrement.Mais ils sont perdus pour les imprudents qui les engagent dans des entreprises mal conçues.Les découvertes scientifiques, avec les améliorations techniques qu’elles rendent possibles, modifient à tout instant les conditions de la production.Les conditions de l’échange subissent aussi de perpétuelles transformations.Une solidarité de plus en plus étroite tend à s’établir entre les divers marchés.La concurrence nationale et internationale active le progrès et fait profiter le consommateur de la réduction du coût de production.La liberté et la responsabilité individuelles permettent à cette machine perfectionnée de fonctionner.L’Etat serait incapable de la conduire : sa lourde main pourrait seulement la briser.On se rend compte de la complexité de ces opérations, et des difficultés qu’elles entraînent pour les législateurs.On croit trouver une solution dans la réglementation internationale du travail.• LA LIBERTÉ DU TRAVAIL 671 Quand les ententes de cette nature réussissent, c’est, dit très justement M.Claudio Jannetl, qu’elles règlent “ soit des questions de police et de législation qui dans chaque pays sont absolument sous l’action de l’Etat, soit des opérations de transport d’une simplicité très grande ” (conventions monétaires, postales, télégraphiques, protection de la propriété littéraire, artistique, industrielle, régime des transports par chemins de fer).Les peuples civilisés pourraient encore s’unir pour faire disparaître des abus révoltants, qui sont un défi jeté à la conscience humaine, tels que l’esclavage.Pourquoi les gouvernements ne se concerteraient-ils pas afin de favoriser la sainte croisade qui a le cardinal Lavigerie pour inspirateur et l’Afrique pour théâtre ?Quant au régime intérieur des ateliers, les conventions internationales qui prétendraient l’améliorer n’auraient guère de chance d’être observées, que si elles consacraient des progrès déjà réalisés dans la pratique générale.La réglementation doit varier avec les besoins et les circonstances ; elle ne saurait être uniforme.Et puis les apôtres de cette réforme supposent toujours qu’un industriel qui-améliore la condition de ses ouvriers se met dans une condition d’infériorité vis-à-vis de ses rivaux.C’est une idée très contestable.Il arrive souvent que, la durée du travail étant réduite, l’ouvrier fournit la même besogne.Si l’on apercevait que les intérêts des salariés et des patrons sont généralement solidaires, l’intervention de l’Etat paraîtrait moins nécessaire.Quels sont les gouvernements qu’on prétend charger de cette mission délicate ?Quelles garanties de compétence et d’impartialité présentent-ils ?Les envahissements de l’Etat, qui se proclame investi d’un pouvoir illimité par le peuple souverain, et dont la toute-puissance ne connaît guère de tempérament dans certaines sociétés démocratiques, constituent certainement l’un des plus grands dangers de l’heure présente.Croit-on qu’il soit sage, dans de pareilles conditions, d’appeler sans cesse les pouvoirs publics à intervenir entre les patrons et les ouvriers ?Si vous faites deis travailleurs des fonctionnaires, vous ne les empêcherez pas de réclamer et d’obtenir sans cesse des augmentations de traitement.Ceux qui sollicitent un mandat politique semblent souvent prendre à tâche d’exciter les mauvaises passions des électeurs, de les nourrir d’illusions décevantes.Il faut tenir compte du dangereux état d’esprit entretenu par les politiciens.1.Rapport sur l’intervention cle l’Etat dans le régime du travail. 672 LA LIBERTÉ DU TRAVAIL Puis on doit compter parmi-les effets les plus inportants et les plus certains d’une loi les espérances qu’elle fait naître, les revendications ultérieures qu’elle autorise.Pourquoi donner à penser qu’on peut supprimer la pauvreté avec des textes de loi?Il faut renoncer à ces rêves chimériques, qui produisent un mal très réel.IV Ainsi le régime du travail qui respecte la liberté et la responsabilité individuelles convient seul à nos sociétés modernes.Il ne supprime pas toutes les souffrances dont s’irrite l’impatience de nos contemporains.Mais il permet deles diminuer progressivement, autant que le comporte la condition de l’humanité.Il favorise, mieux que toutes les organisations artificielles, les améliorations morales et les perfectionnements techniques, qui constituent seuls les vrais progrès.La séparation de l’atelier et de l’Etat, de la vie publique et de la vie privée, est un résultat naturel du développement social.Cette spécialisation des fonctions ne produit tous ses heureux effets que si l’Etat remplit passablement le rôle qui lui incombe, que si les patrons et les ouvriers sont doués d’une dose suffisante d’intelligence et de vertu.Ce n’est pas une panacée souveraine, ni une formule uniformément applicable.Mais le régime de la liberté du travail sera, pour les peuples qui savent le pratiquer, un élément précieux de supériorité.Voilà pourquoi son avenir ne me semble pas sérieusement compromis.La division de l’humanité entre diverses nations indépendantes, est un grand bien, malgré l’antagonisme ruineux qui en est trop souvent le triste résultat.Je ne connais pas de plus puissant instrument de reforme sociale, de plus solide rempart contre toutes les sortes de socialisme.Jules Angot des Rotours.
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