Le Canada-français /, 1 janvier 1890, No 2. Annibal
ANNIBAL I SES PREMIÈRES ANNÉES Il avait reçu au baptême les prénoms de Jérôme-Epaminondas-Annibal.Son parrain, Jérôme Ladouceur, avait la passion des noms sonores.Pour lui, la valeur d’un homme se mesurait de prime abord sur l’ampleur du nom.Aussi, longtemps avant la naissance d’Annibal, il avait fait de longues et profondes réflexions.— Si c’est une fille, se disait-il, je ne me mêle de rien ; mon frère pourra prendre un autre parrain et chercher un nom de son choix.Mais, si c’est un garçon, ah ! par exemple, je tiens à mes droits ; je veux lui donner un nom qui dise quelque chose, et faire de mon neveu un homme dont sa famille soit fière, et dont le monde parle un peu.Il ne faut pas qu’il ait une de ces existences ternes et monotones qui se passent dans l’obscurité et s’éteignent dans l’oubli.Et, pour cela, il doit porter un nom qui commande l’attention, car je veux faire de lui un sujet digne de commander, morbleu ! Ainsi avait parlé Jérôme Ladouceur, ou, comme on l’appelait familièrement, l’oncle Jérôme.Or, quand l’oncle Jérôme avait dit ou s’était promis quelque chose, rien n’aurait pu le faire revenir sur sa parole.— Quand on se manque à soi-même, disait-il, on ne tarde pas à manquer aux autres.Et il n’aurait certes pas eu tort, s’il n’avait pas poussé souvent ce principe jusqu’à l’entêtement.Le jour de la naissance d’Annibal, l’oncle Jérôme — qui était du reste un jovial célibataire de cinquante ans — avait senti je ne sais quoi de grave et d’austère se produire en lui.Il s’était rasé avec un soin tout particulier, sans pester comme d’habitude contre le peu de scrupule des marchands qui vendent de si mauvais rasoirs ; il avait mis le sucre dans son café au lait sans le peser dans des balances d’argent : ce qui annonçait une forte préoccupation.Aussi, Catherine, sa vieille cuisinière, avouait n’avoir rien vu de semblable depuis 1812, quand l’oncle Jérôme avait été appelé à se ANNIBAL 139 mettre à la tête de la milice de sa paroisse, pour aller repousser l’invasion des BostoTiTUxis.Car cet liomme d extérieur et de nom si pacifiques, était, j’avais oublié de vous le dire, lieutenant-colonel en vertu d’un brevet authentique de Sa Majesté Georges III, et avait un mai d’honneur devant sa maison ; ce qui est, dans nos campagnes, le signe d’un haut grade militaire.— Pour le sûr, disait Catherine à Jean, le cocher, il y a du neuf aujourd’hui.— Ça m’en a tout l’air, observa Jean de son côté ; j’ai remarqué que Monsieur a changé de couleur quand je lui ai remis ce petit billet qu’on est venu apporter ce matin, au point du jour ; il m’a même blâmé de ne pas l’avoir éveillé tout de suite.— Il va peut-être se marier, le pauvre cher homme ! Moi qui le sers depuis trente ans tout à l’heure, ne pas m’en avoir dit un mot ! C’est trop fort ! N’importe, tout est en ordre dans la maison ; et Madame pourra prendre sans crainte les clefs des armoires et des buffets.Dire, pourtant, que je réussissais si bien les œufs pochés et les omelettes au miroir ! Et, à ce souvenir attendrissant, deux larmes s’échappèrent des yeux de la bonne vieille.A dix heures, la voiture fut amenée devant la porte, et l’oncle Jérôme apparut solennel et fier au haut du perron.Il portait une culotte jaune, un gilet blanc et un habit bleu à boutons dorés ; si vous ajoutez les bas de soie, les souliers à boucles d’argent, le chapeau demi-haut et les gants de couleur pâle, vous aurez devant les yeux une image très complète du colonel, ainsi que du costume de l’époque.Il monta lestement dans son cabriolet, et partit grand train.Vingt minutes après, il mettait pied à terre devant la maison de son frère.M.Louis-Aristide Ladouceur habitait une fort belle maison dans la paroisse de Saiut-Xiste.Il avait plusieurs grandes fermes et vivait fort largement du revenu qu’il en tirait ; mais ces biens fonds ne constituaient pas tout son avoir, et le notaire de l’endroit le disait aussi riche, pour le moins, que son frère Jérôme.Du reste, les deux Ladouceur étaient fort considérés dans la paroisse de Saint-Xiste, et vivaient dans les termes d’une excellente amitié.Le seul nuage qui vînt quelquefois assombrir ces rapports fraternels provenait du nom d’Anstide, que Jérôme jalousait en secret. 140 ANNIBAL — C’est bien moi qui suis l’aîné, peusait-il, et cependant je ne m’appelle que Jérôme, un nom qui ne veut rien dire, qui n’a pas la moindre résonnance militaire, qui n’est pas construit, en somme, pour le commandement.Comme cela aurait bien fait, pourtant, de voir dans les gazettes : “ Le lieutenant-colonel Aristide Ladouceur — ou peut-être La Douceur, avec un grand D — a passé en revue, etc.” Et qui sait, avec cette syllabe finale d’Aristide, les gens se seraient peut-être habitués peu à peu à comprendre ce petit de avec l’autre nom : Aristide La Douceur, Aristide de La Douceur.Enfin, le mal est fait, il n’y faut plus penser ! Et il caressait avec un soupir de regret ses favoris grisonnants.Cependant le bébé frais et rose, dormait dans son berceau, de toutes ses forces et les deux poings fermés, ltêvait-il de l’oncle Jérôme, qui s’approchait en ce moment sur la pointe du pied?Les bébés ne racontent pas leurs rêves, et les mamans seules savent déchiffrer sur ces figures de chérubins les pensées vagues de leurs petites âmes à peine éveillées.L’oncle Jérôme avait salué distraitement tout le monde, et contemplait son neveu.-— Voyez-moi ce gaillard, quel œil ! — il avait pourtant les yeux bien fermés, —quel poing, quel nez superbe ! L’oncle enthousiaste avait parlé un peu haut, comme il le faisait toujours, du reste, pour ne pas se déshabituer du commandement.11 pouvait éveiller le petit dormeur ; son frère le lui fit remarquer.— C’est bien, répliqua-t-il, en baissant néanmoins la voix, c’est bien, accoutume ton fils aux petites douceurs, fais-en une fillette ; tous les pères faibles ont de ces idées peureuses.Regarde-moi les sauvages élever leurs enfants; en voilà des modèles; aussi quels hommes cela fait ! Tandis que, avec ta méthode.Mais je suis là, heureusement, moi, et je saurai faire de ton garçon autre chose qu’un mangeur de tartines sucrées.En disant cela, l’oncle Jérôme se gourmait dans son immense faux col ; ou eût dit qu’il se préparait à sauver la patrie.Il sortit solennellement avec son frère pour aller, dans la bibliothèque, arrêter le programme du baptême, qui devait avoir lieu le lendemain.— Je veux, dit-il, que cela fasse époque dans les annales de la paroisse.On ne naît qu’une fois, de même qu’on ne meurt ANNIBAL 141 qu’une fois ; et, quand on s’appelle Ladouceur, on ne doit pas, comme cela, arriver ou partir inaperçu.Mon neveu aura un baptême de première classe, et même plus que cela, si c’est possible.C’est le premier acte important de sa vie, il faut qu’il soit digne de notre position.La cérémonie, le lendemain, fut en effet remarquable.L’oncle Jérôme avait fait venir de la ville deux carrosses superbes, avec cochers et valets de pieds en grande livrée.Le village de Saint-Xiste n’avait jamais rien vu d’aussi beau, et la foule se pressait aux abords de l’église, comme aux jours de grande fête.La marraine — une fillette de dix ans que l’oncle Jérôme avait choisie pour ne pas faire “ parler les gens ” — était mise avec un grand luxe d’ornements.Quand le prêtre demanda quels noms ou désirait donner à l’enfant, le parrain prononça lentement, gravement, ces trois mots : Jérôme-Epaminondas-Annibal.Puis, il se mit à songer que Charlemagne, Napoléon ou Artaxerxès eussent mieux paru peut-être.Il se reprochait d’avoir décidé un lieu trop'à la hâte.Il triait des noms, les accolait, les juxtaposait.11 se préparait même à demander l’avis du curé sur cette importante question.Mais il était trop tard ; le baptême était terminé, et Jérôme-Epaminondas-Annibal fut inscrit sur le registre de la paroisse, que le parrain signa de sa plus belle écriture, avec paraphe et grille d’un grand travail.Il voyait cette signature entrer déjà dans la postérité.Ce fut donc sous la protection de ces trois grands noms que notre héros fit sou entrée dans le monde chrétien et civil, —¦ par la grande porte ; et les deux cloches de la paroisse annoncèrent cet événement en sonnant à toute volée.L’oucle Jérôme aurait bien désiré qu’on sonnât également la cloche de la maison d’école ; mais le curé lui déclara qu’il n’avait aucune autorité à exercer sur se sujet, l’école relevant entièrement des commissaires.Le parrain se consola de cet espoir déçu en ouvrant d’autres voies à sa munificence.Au sortir de l’église, il se mit à jeter — suivant une ancienne coutume — des poignées de dragées et de menues pièces d’argent dont ses poches étaient remplies.Les gamins du village, et même les grandes personnes, se pressaient et se culbutaient pour ramasser cette manne inattendue, et bénissaient le parrain généreux qui faisait si grandement les choses. 142 ANNIBAL On parla longtemps, à Saint-Xiste, de ce baptême sans pareil ; et les vieux en causent encore, le soir, autour de la cheminée.Les premières années d’Annibal n’eurent rien qui sortît de l’ordinaire.Il fit ses dents comme le commun des enfants, brisa beaucoup de jouets, égratigna sa bonne, et déchira plusieurs livres de gravures.Les fantassins et les cavaliers en plomb, que l’oncle Jérôme lui achetait avec une grande libéralité, ne trouvèrent même pas grâce devant ce besoin de destruction qu’éprouvent tous les enfants.Mais le parrain enthousiaste, qui suivait de près tous les incidents de cette précieuse existence, voyait là un heureux présage pour l’avenir.— Il a déjà, disait-il, tous les instincts du guerrier.Laissez-le faire, ce sera un jour un fameux capitaine.Il portera bien son nom.J’ai lu quelque part que le grand Aunibal ava't débuté ainsi dans la vie.Et c’est ainsi que le petit Annibal — le nôtre — atteignit sa cinquième année.Jusqu’ici, l’oncle Jérôme s’était peu mêlé de l’éducation de son neveu.Les femmes, suivant lui, suffisaient à la manipulation de ce bambin.Je le prendrai, ajoutait-il, à sa première culotte.Aussi, ce moment solennel arrivé, l’oncle Jérôme serait à venir régulièrement trois fois par semaine passer une heure chez son frère.Ces séances, délicieuses pour Annibal, étaient attendues avec terreur par le reste de la famille.L’été, lorsqu’il faisait beau, on n’avait pas trop à se plaindre, car le professeur et l’élève prenaient leurs ébats dans le jardin ou dans les champs.Mais les jours de pluie, ou l’hiver, les cours se donnaient généralement dans la bibliothèque ; et quels cours ! Les sauts gymnastiques, des pas accélérés, des attaques, des retraites, des meubles renversés, des cris, des trépignements à faire tremblçr la maison.Et il fallait ne rien dire, car l’oncle Jérôme, emporté par son zèle, se fût fâché tout net.Du reste, il y mettait tant d’entrain et de bonne volonté, il montrait pour son filleul une affection si réelle et si profonde, qu’il eût été cruel de ne pas lui laisser cette heure qu’il appelait “ la meilleure de sa vie.” On voulut qu’Annibal apprît ses lettres, mais il ne pouvait pas parvenir à dépasser la quatrième ; les leçons de son oncle l’absorbaient tout entier, et l’intervalle qui les séparait était employé à ANNIBAL 143 des exercices de répétition presque aussi bruyants que les leçons mêmes.L’oncle Jérôme était du reste enchanté de son élève.— Ce sera un homme, disait il, ou je n’y entends rien du tout.Quant à ses lettres et ses chiffres, morbleu ! laissez-le croître un peu et se faire des muscles ! Avec son intelligence, il saura bien rattraper ce temps perdu.D’ailleurs, j’en réponds, moi, et cela suffit.N’est-ce pas mon neveu ?La mère soupirait bien un peu, mais au fond elle n’était pas exempte d’un certain sentiment de satisfaction en considérant qu’Annibal devenait véritablement un robuste garçon, tapageur, si vous voulez, mais fort beau, jamais malade et d un excellent cœur.Et le père, de son côté, avait l’air très content, et ne pouvait pas s’empêcher de remercier souvent l'excellent oncle Jérôme.— Bah ! laisse donc, laisse donc, disait alors celui-ci ; crois-tu que je ne m’amuse pas autant qu’Annibal ?Si tu savais quel • travail intéressé je fais ! J’y gagne de toutes les façons : je ne m’ennuie plus et je me sens rajeuni de vingt ans.Notre petit homme arriva ainsi à sa neuvième année.Il ne savait pas lire, mais il montait très bien à cheval, et pouvait se mesurer sans trop de désavantage avec un garçon de douze ans.C’était bien.Mais le but de notre existence n’est pas seulement de savoir monter à cheval, abattre le gibier, faire le coup de poing ou tirer du fleuret.Sans doute, ces exercices sont excellents, nécessaires même, presque toujours.Mais il vient un moment où l’on doit les remplacer par autre chose, ou du moi ns ne plus leur accorder qu’une place très secondaire.S’il est bon de soigner et d’entretenir la santé du corps, il est encore plus important de s’occuper de la culture de l’âme et de l’esprit.Un mécanicien qui se contenterait de nettoyer et de polir les pièces de sa machine, sans veiller au foyer qui l’alimente et le fait marcher, ne remplirait qu’une faible partie de son devoir.Le père d’Annibal le comprenait ainsi.Il voyait son fils, non pas précisément faire fausse route, mais s’engager sans assez de précaution dans ce grand chemin de la vie où les accidents sont si fréquents et si difficiles à éviter, où les faux pas sont si longs à reprendre. 144 ANNIBAL Il s’en ouvrit, presque timidement, à l’oncle Jérôme : — Je crois, dit-il, qu’il serait temps de mettre Annibal à 1 école ; il est robuste et ne manque pas d’intelligence ; ce serait dommage de laisser inactifs des moyens qui me semblent promettre un bel avenir.Sans le savoir probablement, Aristide Ladouceur avait touché la bonne corde.— Tu as peut-être raison, dit l’oncle Jérôme ; dans le fait, mon neveu n’est pas un esprit ordinaire, et nous ne devons pas, pour I avenir, priver nos compatriotes des lumières qu’il peut donner.II ira à l’école.Avec 1 assentiment de l’oncle, le problème était résolu, et les choses avaient tourné bien mieux encore que ne l’espérait M.Ladouceur.Le lendemain donc, Annibal fut officiellement informé de cette décision.Il fit bien un peu la grimace ; mais l’oncle Jérôme pré* sent et consentant, il fallait se soumettre.Il se soumit.— Après tout, se dit-il, c’est du nouveau ; et peut-être n’est-ce pas aussi terrible qu’on le dit.Nous verrons.II Annibal à l’école A quelques jours de là, il faisait son entrée dans l’école du village, le sac au dos et la figure légèrement renfrognée.Pendant la classe du matin, les choses se passèrent d’une façon assez convenable ; il y eut quelques chuchotements, et le maître réussit difficilement à obtenir un silence parfait ; mais, en somme, Annibal ne fut pas molesté.A la récréation du midi, cependant, il dut rester avec les élèves les plus éloignés qui dînaient comme lui à l’école.C’est alors que commença l’éternelle persécution contre le nouveau.On lui lança des quolibets, on lui jeta quelques boules de papier; il ne broncha pas, et continua à manger tranquillement ses tartines.Cela ne faisait pas l’affaire des gouailleurs. ANNIBAI, 145 Ou alla jusqu’à renverser brusquement le banc sur lequel il était assis ; il le releva et acheva son repas sans mot dire, bien que le rouge lui montât à la figure.C’était mieux pour les autres ; il commençait à se fâcher ; on allait donc s’amuser, à la fin.Alors, un des élèves, plus hardi et plus fort que les autres, — il avait près de quatorze ans, —- vint, par derrière, lui tirer violemment son sac, dont la courroie se rompit.Cette fois, Annibal n’y tint plus, il se leva pâle de colère et se tourna vers ses ennemis : — Qui est-ce qui a fait cela ?dit-il en montrant le sac tombé par terre.Le grand élève s’avança, et croisant ses longs bras dans une attitude de défi : • — C’est moé, U monsieur, c’est moé ! Les autres partirent d’un grand éclat de rire.— C’est toi ! dit Annibal, eh bien, tu vas le ramasser.— Oh ! que non, par exemple.— Ou bien tu vas aller le rejoindre.Le grand élève, les poings sur les hanches, se mit à siffloter en regardant le plafond de l’air d’un homme qui s’occupe peu de ce qu’on lui dit.Mais il fut vite ramené aux choses d’ici-bas, car, prompt comme l’éclair, Annibal lui décoreha un maître coup de poing — le coup favori de l’oncle Jérôme — qui l’étendit tout de son long entre deux bancs.Le grand élève se releva avec un nez tout saignant et une ardeur fort refroidie.— Tu savais bien que c’était pour rire, dit-il, en s’essuyant et en ramassant humblement le sac de cuir.— Eh ! bien, alors, rions-en et ne recommençons plus, dit Annibal, qui pensait, au fond, avoir frappé un peu fort.L’affaire en resta là ; mais, pour tous ceux qui étaient présents, Annibal avait grandi d’une coudée, et méritait dorénavant cette admiration respectueuse que les enfants prodiguent volontiers à la force et à l’adresse.La classe de l’après-midi fut plus tranquille que celle du matin.Pendant la demi-heure d’écriture, le maître interrogea son nouvel élève.L’examen ne fut pas long : Annibal, nous l’avons vu, ne savait pas même toutes ses grosses lettres.Il eut un peu de honte de son ignorance, et rougit beaucoup de se voir ainsi humilié devant ses pairs, dont plusieurs, il est vrai, n’étaient pas plus 146 ANNIBAL avancés que lui.Il se promit de travailler sérieusement ; et, dans ce moment, il promettait de bonne foi, — comme tous ceux qui se trouvent dans une position difficile.A quatre heures, quand tout le monde sortit, il s’en alla tranquillement, la tète un peu basse, et pensant à tout ce qui s’était passé dans cette journée mémorable pour lui.Quelques élèves, cependant, qui n’avaient pas assisté à la scène du midi, et qui n’ajoutaient pas une grande foi à ce que les autres leur en avaient raconté, voulurent tenter l’épreuve et en avoir le cœur net.Trois d’entre eux se mirent donc à courir de front sur le bord du chemin, de façon à rejoindre Anuibal ; pqis, arrivés près de lui, ils le poussèrent violemment et le firent rouler en pleine poussière au milieu du chemin.Fiers de ce succès, ils s’arrêtèrent et partirent d’un immense éclat de rire.Mais Annibal était déjà sur pied, l’œil en feu.— Vsa te laver la figure ! ricana le plus grand.— En veux-tu encore ?cria un second.— Ya conter cela à maman ! miaula le troisième.Celui-là alla finir sa phrase tête première dans le fossé.Fuis Annibal attaqua hardiment les deux autres.Il est à peu près certain qu’il aurait fini par avoir le dessous, bien qu’il frappât dur et dru ; cependant, lorsque la foule des élèves s’interposa, ses deux adversaires n’étaient pas fâchés de voir cesser une affaire qu’ils commençaient à trouver assez chaude.Quant au troisième, il était sorti péniblement du fossé, et s’en était allé sans demander son reste.Annibal, de son côté, était égratigné en plusieurs endroits et passablement moulu ; mais sa réputation était désormais assise sur des bases inébranlables.Il lui avait suffi d’une seule journée pour secouer son titre de nouveau, et prendre rang parmi les plus admirés, ou, comme on dit à l’école, parmi les coqs.Lorsqu’il arriva à la maison, sa maman, lui voyant la figure tachée de sang, crut qu’il était sérieusement blessé, et s’élança vers lui en pleurant.Mais l’oncle Jérôme, ayant compris la situation du premier coup d’œil, fut plus prompt que sa belle-sœur.Il saisit notre héros et l’enleva au bout de ses bras.— En voilà un homme! cria-t-il.Voyons, est-ce assez poliment débuté.Il paraît que nous n’avons pas reculé d’une semelle ; ANNIBAL 147 j’en étais certain.Et rien 4e cassé ; quelques petites égratignures qui disparaîtront avec un peu d’eau froide ; des bobos de rien.Il n’y eut \ a ; moyen d’adresser à Annibal la petite semonce qu’il avait certainement méritée, étant revenu dans cet état.L’oncle Jérôme lui fit raconter la fameuse journée dans tous ses détails, et déclara que la conduite de son neveu était sublime.— Je n’aurais pas fait mieux, ajouta-t-il ; et cela réglait la question.Pour cette fois, l’oncle Jérôme avait tort.Car il ne faut pas toujours, connaissant sa propre force, tomber sur un camarade et frapper d’importance.Je sais bien que celui qu’on attaque doit, à un certain moment, se défendre, cela n’est que juste.Mais il ne faut pas, d’un autre côté, être trop prompt à la riposte, et batailler pour une plaisanterie qui, au fond, n’a peut-être que le tort de venir mal à propos.Or, en tout ceci, je crains bien qu’Annibal ne se soit trop laissé guider par l’impulsion du moment ; et une réprimande sagement administrée n’aurait pu avoir que de bons résultats.Mais vous voyez que tout cela est inutile, puisque l’oncle Jérôme n’est pas de notre avis, et que “ la raison du plus fort est toujours la meilleure.” Annibal s’en tira donc avec gloire à ses propres yeux et aux yeux de la plupart des intéressés.Dès ce moment, il oublia ses promesses, et sa ligne de conduite fut toute tracée.Apprendre à lire ou à écrire fut la moindre de ses préoccupations.Car, au fond, se disait-il, qu’est-ce que cela rapporte ?De la fatigue, des ennuis, et rien autre chose.Pourvu qu’on avauce un peu, de mauière à éviter les grosses punitions, cela suffit ; laissons aux autres la gloriole et les récompenses.Qu’il aient des images, des bons points : à quoi cela sert-il ?On n’en peut pas acheter seulement une douzaine de billes.Ah ! si les récompenses consistaient en patins, en toupies ou en traîneaux, je ne dis pas, on se gênerait un peu ! Avec ce raisonnement, vous voyez d’ici où l’on peut arriver, et où l’on arrive presque toujours.Au bout de l’année, Annibal ne savait que lire et écrire tant bien que mal ; mais, en revanche, il était le plus fort à tous les jeux aucune partie ne pouvait être complète sans lui. 143 ANN IBAL A l’école, cela vent dire beaucoup ; car la force physique, l’adresse, la souplesse des membres sont mises au premier rang.On méconnaît les supériorités du travail et du talent — qui devrait cependant inspirer une légitime fierté, — et on célèbre les prouesses d’un joueur de billes, d’osselet ou de toupie.On va même jusqu’à donner la palme à qui sait le mieux siffler, ou qui fait les contorsions les plus grotesques.J’ai connu, à l’école, un gamin qui avait chaque jour un triomphe superbe, et qui a été proclamé chef à l’unanimité des voix, parce qu’il trouvait le moyen de se tourner les paupières à l’envers, ce qui lui donnait un aspect horrible.Et, chose encore plus singulière, chacun faisait son possible pour l’imiter.Je n’ai pas complètement réussi, pour ma part, et j’ai longtemps considéré cet insuccès comme une des amertumes de ma vie.Ainsi sont les enfants, et Annibal se contentait de ces faciles succès.L’oncle Jérôme ne disait rien; mais les parents s’inquiétaient de cet état de choses.Les vacances finies, Annibal avait atteint sa dixième année.Il était tapageur et, disons le mot, mal élevé au point de fatiguer même les plus indulgents.L’oncle Jérôme partait pour passer l’automne et l’hiver à la ville ; on se hâta de profiter de cette heureuse circonstance pour frapper un grand coup.On fit venir secrètement un professeur un peu âgé, très compétent, très doux, mais inflexible à l’article de la discipline ; puis, aussitôt l’oncle parti, on prépara deux pièces de la maison pour Annibal et son professeur, qui, de huit heures du matin à six heures du soir, avait une autorité absolue sur son élève.Les premiers jours se passèrent assez bien.La nouveauté, même désagréable, a toujours un certain attrait, pour les enfants comme pour les hommes.Mais, au bout d’une semaine, Annibal en avait déjà trop ; il songea à secouer un peu le joug.Le précepteur, malgré son caractère égal, avait la main ferme, mais il n’avait jamais rencontré un sujet aussi dur à plier.En apparence, Annibal était docile et conciliant ; cependant, dès que son maître s’absentait ou tournait seulement le dos, le tapage et les jeux recommençaient.Il imaginait toutes sortes de moyens pour vexer son professeur, et lui jouait constamment ce qu’il appelait “ des bons tours.” ANNIBAL 149 Un jour, celui-ci trouvait son encrier rempli de sable et son sablier plein d’encre ; une autre fois, les verres de ses lunettes étaient vernis avec de la colle, ou bien son mouchoir était remplacé par le linge destiné à essuyer le tableau noir.Il était évident que toutes ces sottes plaisanteries étaient dues à Annibal, bien qu’on ne l’eût jamais pris sur le fait.Et chaque jour, cela recommençait.Le professeur avait beau avertir, supplier, gronder, menacer : rien n’y faisait, il ne gagnait rien, et cette existence devenait insupportable.Aussi, au bout d’un mois, il quitta la maison de M.Ladoueeur en exprimant poliment l’espoir qu’un autre plus habile pût faire mieux que lui.Ill LE COLLÈGE Le précepteur parti, Annibal triomphait.Mais le triomphe 11e fut pas de longue durée.M.Ladoueeur, malgré son indulgence, commençait à se lasser des espiègleries de son fils, et les plaintes nombreuses qui se faisaient entendre chaque jour, de la part des domestiques et même des étrangers, lui sonnaient désagréablement- aux oreilles.Lien ne lui coûtait ; il avait constamment des querelles avec les enfants du voisinage ; il tourmentait les chiens et les chats ; il s’exercait à tirer de l’arc sur les volailles des basses cours ; il escaladait les murs et dérobait les fruits, sans se gêner de casser les branches.Et la voix même de sa mère ne suffisait plus pour le retenir.On avait épuisé tous les moyens ; il n’en restait plus que deux à employer : c’était de mettre Annibal au collège, ou dans une maison de, correction.M.Ladou-ceur choisit naturellement la première alternative, tout en songeant qu il serait peut-être réduit, avant longtemps, à recourir à la seconde.Le projet, une fois arrêté, fut mis de suite à exécution ; et un matin, dans les premiers jours d’octobre, Annibal, entouré de malles et de paquets, se mettait en route pour le collège, situé à quelques milles de là.Le voyage fut silencieux.M.Ladoueeur n’avait pas l’humeur 150 ANNIBAL gaie, et le futur collégien, de son côté, était rempli de sombres appréhensions.- Un peu avant midi, les deux voyageurs frappaient à la porte du collège.M.Ladouceur et le directeur restèrent longtemps enfermés ensemble, pendant qu’Annibal regardait tristement, à travers la croisée, les feuilles jaunies des grands arbres, (pie le vent faisait tomber une à une.Ce qu’ils se dirent, je m’en doute bien ; mais je ne voudrais pas commettre d’indiscrétion inutile pour le mom mt.Dans tous les cas, Annibal avait eu le temps de réfléchir longuement, lorsque le directeur rentra au parloir, accompagné de M.Ladouceur.Ce dernier embrassa son fils, le remit aux mains du pretre, et remonta en voiture sans vouloir accepter le dîner qu’on lui offrait.Il avait hâte de dénouer la situation.En revenant, pourtant, il se sentait le cœur plus a 1 aise ; le directeur l’avait un peu consolé, et lui avait promis de bonnes nouvelles pour bientôt.__Vous verrez, lui avait-il dit, que votre fils vous reviendra complètement changé pour le mieux.Ayez confiance; meme s il faut un peu plus de temps que je ne suppose, nous arriverons à bon port.Voilà donc notre héros tout à fait étranger et comme isolé dans ce grand édifice aux planchers et aux murs nus.De longs corridors sombres, des chambres silencieuses et froides; partout, comme une odeur de solitude et de recueillement ; tel apparut le collège à cette nouvelle recrue.La perspective, en somm 3, n était pas gaie.Le dîner était terminé depuis quelque temps ; le directeur con- duisit Annibal au réfectoire et lui fit servir un assez bon repas.Ce n’était pas la cuisine des Ladouceur; miis Annibal avait faim, malgré sa tristesse, et il mangea de bon appétit.Pendant le dîner, le directeur essaya de lier un peu connaissance avec lui, et l’interrogea adroitement, sans l’effrayer.Il s’aperçut bientôt qu’il avait devant les yeux un bien triste bloc pour tailler un bon élève.Il n’en fit rien paraître, toutefois ; mais il se prit à songer qu’il avait peut-être été un peu loin en laissant concevoir à M.Ladouceur dis espérâmes qu’il serait probablement difficile de réalise”. ANNIBAL 151 Le repas terminé, le directeur conduisit Annibal dans la grande cour où les élèves étaient encore en récréation.C’était un cas spécial ; car, d’ordinaire, le directeur ne s’occupait pas de ces détails.Il le présenta au maître de salle qui fut chargé de le mettre au fait des personnes et des choses.Il n’y a rien d’ennuyeux, pour le nouvel arrivant, comme les premières journées passées au collège.Il est lù, seul, le point de mire de tous les regards ; on l’examine comme un animal curieux dans une ménagerie ; on circule autour de lui, d’abord à distance et avec des chuchotements qui n’indiquent rien de bien amical.Puis, le cercle se rétrécit, on s’enhardit de plus en plus.Enfin, un élève se risque et va demander au nouveau ses noms et prénoms.La manière dont il répond a une très grande influence sur ce qui va ensuite se produire.S’il se laisse intimider et dit son nom gauchement, il sera obligé de le répéter à tous les autres élèves ; car chacun, à son tour, et pour l’ennuyer, viendra le lui demander.S’il répond hardiment et ferme, il aura déjà provoqué un sentiment de sympathie, et peut-être d’admiration.M^is Annibal n’eut pas à subir ces petites vexations qui prennent de si grandes proportions parmi les enfants.Un de ses camarades de classe de l’année précédente avait quitté l’école au milieu de l’année pour entrer au collège où il se trouvait déjà presque ancien.Il alla donc tout d’abord trouver Annibal et le présenta aux autorités.Quand je dis les “ autorités ”, je n’entends pas les directeurs, les professeurs, ou les maîtres de salle.Je veux parler d’une autre hiérarchie qui ne ressemble pas du tout à celle-là.Dans presque tous les établissements scolaires, il y a un groupe d’élèves, —ce sont généralement les plus paresseux,— qui donne ou prétend donner le ton à tous les autres.Une action censurée par le groupe, de bonne quelle était, devient mauvaise ; et pour la meme raison, un acte répréhensible en soi passe souvent pour une action d’éclat.Ce groupe ressemble un peu, beaucoup même, à ces commissions du travail qui sont chargées de provoquer et de conduire les grèves.Il est chargé de scruter, de surveiller, d’examiner et surtout de se plaindre.S’il pouvait arriver à faire 152 ANNIBAL toujours prévaloir ses idées, ce serait l’âge d’or, et l’ou verrait se produire cet admirable résultat dont parle le poète : Je veux, pour sortir de la crise, Trouver ce qu’on a tant cherché : La hausse de la marchandise, Avec la vie à bon marché.Aujourd’hui, le groupe est mécontent et ne parle à personne, parce qu’un des siens a été mis aux arrêts.Demain, il jubilera, parce qu’un élève qu’il n’aime pas — un travailleur, en général — a été sévèrement puni, probablement par la faute d’un des messieurs du groupe.Le groupe admonète, censure, ostracise, joue des tours plus ou moins pendables, excelle, du reste, à tous les jeux, et s’occupe de tout, excepté de l’étude et du travail.C’est ce groupe que j’avais en vue quand j’ai parlé des “ autorités ’ auxquelles Annibal fut présenté.Du reste, si personne ne l’y eût conduit, il serait de lui-même et instinctivement tombé dans le groupe comme dans son élément naturel.Et, s’il m’était permis d’ouvrir une parenthèse, pour donner à mes plus jeunes lecteurs un conseil tout à fait désintéressé, je leur dirais : Prenez garde au groupe ; ne l’approchez pas ; fuyez-le plutôt, car vous pourriez être entraînés dans son orbite.Or, il y a une chose à peu près sûre, c’est que le groupe finit presque toujours par se faire chasser du collège ; mais ce qu’il y a de plus certain encore, c’est que ses membres, une fois sortis de l’école, restent, de gré ou de force, perpétuellement consignés à la porte de la bonne société.C’est un sujet qui mérite réflexion.Voilà donc Annibal tombé dans un milieu tout à fai' sympathique ; mais cela le notait très mal, et du coup, aux yeux des professeurs, cette autre autorité qui tient aussi a ses principes et à ses droits.Ses succès, durant le premier semestre, ne furet t pas 1 r liants, et le directeur n’eut pas beaucoup de bonnes notes a transmettre à la famille.Le rest ; de l’année ressembla beaucoup au commencement, et il fallut ajourner encore ces belles espérances que M.Lidouceur avait entrevues dans un avenir prochain.Il est juste de dire, cependant, qu’Annibal avait pu se maintenir, en général, dans le dernier tiers de li classe, avec des fortunes diverses; ANNIBAL 153 il n’était pas tout à fait à la queue.D’autres ne se seraient pas contentés de ce résultat; mais notre héros, ayant sous ce rapport des ambitions modestes, fut complètement satisfait.Du reste, il avait fait de sérieux progrès dans le groupe, et il était question de lui pour la prochaine présidence.Or songez qu’il n’était que dans sa douzième année.Pendant les vacances, l’oncle Jérôme étant revenu, Annibal fut dans une jubilation continuelle : la chasse, la pêche, les courses en voiture, à cheval ou à pied ; il n’avait pas un moment de repos, et, par suite, pas un moment d’ennui.C’était comme un beau rêve qui ne laissait entrevoir, à travers ses splendeurs, qu’une image lointaine, confuse, effacée du collège et de sa discipline.Mais les plus belles choses, ici-bas, viennent à prendre fin.Au commencement de septembre — le plus beau temps pour la chasse ! — il fallut repartir pour le collège, aller reprendre son boulet, comme disait Annibal, et ramer sur la galère.Il traîna assez allègrement son boulet, et rama d’un air assez convaincu, jusqu’à un certain jour du mois de novembre.Ce jour-là, malgré le boulet, il avait écrit son nom sur la glace, en patinant.Le groupe l’avait admiré, et les autres élèves l’avaient envié.La perspective de la présidence se dessinait d’une façon plus accusée.Il emporterait l’affaire de haute lutte.Le soir, il se trouva faible, et se plaignit d’un fort mal de tête.On le conduisit à l’infirmerie.— Ce ne sera rien, pensait-il; dans quelques jours je serai mieux ; et, en attendant, je vais me reposer dans le duvet.Car, pour bon nombre de collégiens, l’hôpital, ou plutôt l’infirmerie, est une sorte de terre promise.Annibal se reposa, c’est-à-dire qu’il fut longtemps sans aller en classe ; mais son duvet ne fut pas aussi doux qu’il s’y attendait.Napoléon Legendre.(A suivre.) il
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