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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Le secret enseveli. Nouvelle
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1921-11, Collections de BAnQ.

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LE SECRET ENSEVELI NOUVELLE Pour la troisième fois, François Dolmer était candidat à l’Académie française.Après deux échecs honorables, son succès paraissait assuré, quand une candidature surgit, singulièrement dangereuse.Le comte de Beaumont-Vatel n’était pas un écrivain.A peine avait-il jadis publié les mémoires de son arrière-grand-oncle, cardinal, ambassadeur et académicien ; et au su de tout le monde, la préface, les notes et les appendices n’étaient pas plus de lui que le texte même.M.le comte de Beaumont-Vatel estimait qu’un grand seigneur ne s’abaisse pas à faire de la littérature.Non content de railler le comte de Carenzac-Vanitou, auteur des Orchidées Moires et des Pétales du Cœur, il s’attristait de voir un Vogüé travailler comme un simple Bourget.Il ne consentait même pas à débiter des conférences, fût-ce sur la Grâce de la Parisienne, ou les Origines de l’Élégance masculine.Mais il daignait protéger les lettres.Il avait à ses gages un maître de ballet, quelques musiciens, deux ou trois apprentis-poètes, et surtout un journaliste propre à mettre à la scène les inventions des autres.Grâce à eux, il pouvait, 175 176 Le Canada français chaque année, donner dans sa “ folie ” d’Épinay des fêtes magnifiques où se pressaient le faubourg St-Germain, l’Institut et le Boulevard.Et mettant d’accord ses préférences personnelles avec celles de ses invités, sur son théâtre, il produisait surtout des danses légères et des comédies libertines.Le succès de ces “ manifestations d’art ” lui fit prendre conscience de lui-même.Il vit qu’il avait un rôle à jouer, magnifique à la fois et glorieux.Il se mit à subventionner les revues d’art, les théâtres nouveau-nés, les syndicats d’écrivains : il fonda des prix, découvrit des “ étoiles ” et lança des génies méconnus.Ces prodigalités habiles lui assurèrent une clientèle nombreuse et puissante, dans les coulisses, les salles de rédaction, et jusque dans certains conseils d’admnistration.Car Isaac Lazare, qui adaptait périodiquement pour l’élégant théâtre d’Épinay les contes de Crébillon fils, présenta son noble patron dans le monde de la banque, et les barons de la finance rendaient au gentilhomme ce qu’il payait à leurs modestes coreligionnaires de la littérature.Gouvernement et corps constitués ne demeuraient pas en reste de générosité.Pour avoir, tout comme un calicot parvenu, envoyé au Louvre quelques toiles qu’il payait cher et prisait peu, M.le comte de Beaumont-Vatel reçut successivement le ruban rouge, la rosette et la cravate.Entre temps, l’Académie des Beaux-Arts sollicita l’honneur de sa présence.Un peu plus tard, un immortel besogneux lui rappela qu’au XVIIIe siècle, le cardinal de Beaumont-Vatel, ambassadeur de France à Rome, n’avait pas dédaigné de paraître à l’Académie française.Aussitôt, le châtelain d’Épinay jugea qu’il devait perpétuer les traditions de son illustre famille, et à la première vacance, il posa sa candidature.N’ayant pas de titres, il se créa des droits.Il s’etait toujours dit républicain, il devint radical-socialiste ; il avait fait travailler M.Isaac Lazare, qui cachait son origine Nouvelle 177 et son talent sous les pseudonymes de Raoul d’Aunoy, Linguet, Bergeret ; il reçut triomphalement chez lui M.de Pauper, que quelques esprits étroits refusaient de proclamer supérieur à Shakespeare, Racine et Wagner réunis ; enfin, des cagots hypocrites ayant dénoncé la pornographie d’un journal fameux, l’arrière petit neveu du Cardinal organisa pour venger l’Art persécuté, un banquet magnifique .Dès lors, les vaudevillistes, les politiciens et les journalistes qui se glissent, malgré tout, à l’Académie, lui furent tout acquis.Pour gagner le groupe d’honnêtes gens que sa candidature étonnait un peu, il se fit au contraire tout modeste.Il ne prétendait pas à la gloire.Il désirait seulement seconder l’illustre Compagnie dans sa mission bienfaisante.Il aimait les Lettres, il admirait la Vertu.Sa joie serait grande — et sa fierté — qu’on voulût bien lui permettre d’augmenter en leur faveur le patrimoine de l’Institut.Et les braves académiciens ne se reconnaissaient pas le droit de repousser un Mécène plus magnifique que M.de Montyon.Seuls, le parti des ducs, quelques vrais écrivains, plus soucieux pour leur Compagnie d’honneur que de richesses, et deux ou trois universitaires à l’âme antique demeurèrent irréductibles.Mais leur opposition, si intransigeante fût-elle, ne pouvait rien contre le candidat du Boulevard.Les amis de François Dolmer s’émurent.Us l’invitèrent à la lutte ; mais honnête, timide, il se sentait impuissant contre les mensonges de la réclame et les trahisons de l’intérêt.Et puis, sa candidature n’était pas de celles qui forcent l’attention du grand public.Sa vie même par son étrangeté, son œuvre, par sa diversité, risquaient de déconcerter.Seuls, de rares artistes, de rares savants, quelques intimes plus rares encore, appréciaient la valeur de l’écrivain et les vertus de l’homme.Il avait débuté dans la littérature d’imagination.Après quelques volumes de vers distingués, il s’était imposé par 178 Le Canada français des romans émouvants à la fois et réfléchis.Il créait des personnages vivants, passionnés, inventait des cas de conscience douloureux, trouvait des péripéties dramatiques, et toujours invitait à penser.Jeune, son œuvre n’était jamais frivole ; hardie, elle n’était jamais malfaisante ; grave, jamais ennuyeuse.Elle charmait les artistes sensibles à la nouveauté des images comme à la musique des phrases ; elle retenait les psychologues curieux de l’âme humaine et de conflits moraux.Et le succès s'affirmait, solide et brillant, célébré par le Mercure et la Revue des Deux-Mondes.Puis, un beau jour, François Dolmer avait disparu.Quelques mois plus tard, on le sut en Suisse, gravement malade.Guéri, il fut chercher, dans un coin du Forez, une retraite silencieuse.Après la mort de sa femme seulement, il rentra à Paris.Mais ce n’était plus le même homme.Parti jeune, aimant la vie et la faisant aimer, il revenait, à quarante ans, tout blanc, maigre, les traits durcis, le regard triste et défiant ; ne parlant jamais de son passé, cherchant de toute évidence à s’évader de lui-même par le travail, ne s’enthousiasmant plus que pour la science.Car l’objet de ses études avait aussi changé, son talent s’était transformé ; et si ses amis avaient hésité à le reconnaître, leur stupeur fut plus grande encore quand ils reçurent de lui un Essai sur les Guerres de Religion dans les Cévennes.Sa métamorphose faillit le rendre célèbre.Il refusa de l’exploiter.Fermant sa porte à tous les indiscrets, il fit beaucoup de mécontents, acquit la réputation d’un original un peu ridicule, et retrouva dans l’agitation bruyante de la capitale l’isolement de sa province.Passionné de travail, exempt de besoins, volontiers misanthrope, fidèle seulement à deux ou trois amis, dont son vieux camarade l’éditeur Roby, il ne sortit plus de la Nationale ou des Archives.Avec la régularité d’un bon artisan, il publia : Une Histoire des comtes du Forez — Le Forez sous la Révolution — Grandeur et décadence d’une capitale Nouvelle 179 provinciale (Montbrison) — La fortune d’une ville moderne-(St-Etienne).Et à chaque volume, il surprit les historiens les plus graves, les critiques les plus rébarbatifs par l’étendue, la solidité de son savoir, la nouveauté, quelquefois la profondeur et la portée de ses aperçus.Mais c’étaient des livres austères ; et plus d’un remarqua que, si les romans de Dolmer avaient été presque tous des romans d’amour, aucune femme maintenant ne traversait plus son œuvre.Un jour, cependant, il connut un vrai succès de librairie, et ses Provinciaux d’autrefois, par leur verve, leur esprit, leur grâce, leur pathétique aussi et leur vigueur, rappelèrent au public que l’historien François Dolmer s’était montré d’abord un brillant romancier.C’est alors que ses amis songèrent pour lui à l’Académie française, et après les épreuves traditionnelles, leur légitime ambition se fût enfin réalisée sans la brusque intervention de M.le comte de Beaumont-Vatel.Celui-ci sentait l’importance de son rival, que son indépendance même rendait inaccessible.Impuissant à 1 acheter, il essaya de le séduire.Un émissaire habile fit valoir a François Dolmer cpie la candidature de M.le comte de Beaumont-Vatel n’était pas une candidature littéraire ; il désirait seulement, pour maintenir la tradition de sa maison, occuper, comme ami des lettres, le fauteuil qui avait été celui de son aïeul.Sa candidature des lors n avait rien dont pût s’offusquer M.Dolmer.Il tenait, au contraire, à l’assurer de son estime ; sûr même de sa bonne volonté, il lui offrait de faire cesser honorablement une concurrence fâcheuse pour l’un et l’autre.Ses chances étaient sérieuses ; mais il serait désolé que son succès devint un échec pour le galant homme et l’excellent historien qu’était M.Dolmer.Si donc celui-ci voulait se désister, cette demarche ferait grand honneur à sa courtoisie, et lui vaudrait l’efficace reconnaissance de M.de Beaumont : son concurrent d’aujourd’hui deviendrait pour l’élection prochaine son plus chaud partisan, 180 Le Canada français son patron le plus dévoué.A maintenir sa candidature, au contraire, M.Dolmer courait le risque d’une nouvelle défaite, celle-là sans doute irréparable.L’historien eut grande envie de jeter à la porte l’audacieux émissaire ; il se contenta de l’éconduire.Il n’eût pas payé plus cher un outrage public.Les journaux dévoués à Beaumont le criblèrent de leurs traits.Un jour, il était le type de l’historien soporifique ; le lendemain, on soupçonnait ses travaux scientifiques de n’être pas plus véridiques que ses anciens romans ; une autre fois, on se demandait si le romancier ou l’historien avait fait faire ses travaux historiques, ses romans ?On ne respectait même ni sa personne, ni sa vie : on raillait sa timidité, on cherchait à sa disparition de jadis des causes romanesques ou ridicules ; on expliquait le maintien de sa candidature contre M.le comte de Beaumont-Vatel par je ne sais quelle jalousie •de cuistre envers un grand seigneur.Et chaque matin, ¦épigrammes, entrefilets, articles, lui parvenaient ponctuellement, encadrés de crayon bleu, “ envoyés par un ami ”.Ces manœuvres l’ulcéraient.Il s’indignait de voir son œuvre, probe à tout le moins et sincère, sacrifiée au bon plaisir d’un riche ambitieux, par des mercenaires ignorants.Sa loyauté surtout se révoltait de voir la vérité travestie et son nom d’honnête homme alimenter une querelle misérable.Une dernière attaque devait lui être particulièrement douloureuse.Dans le journal qui dit tout, le critique à la mode Ferdinand Lévy daigna s’occuper de M.François Dolmer.D’une plume courtoise et perfide, il vantait les qualités “ honorables ” de son œuvre consciencieuse.Il appréciait l’historien, il ne méprisait pao le romancier.Il s’étonnait cependant — et il regrettait — que des amis imprudents eussent engagé M.Dolmer dans une affaire dangereuse.Il lui conseillait donc — dans son Nouvelle 181 intérêt — d’abandonner une lutte trop inégale, et lui laissait entendre que “ les Inscriptions ” ou “ Les Sciences Morales ” se feraient un honneur de le dédommager.Cet article exaspéra Dolmer ; pour la première fois, devant quelques intimes, il dit son dégoût et sa colère ; et malgré lui, répétant tout haut une phrase qu’il ne s’était encore dite qu’à lui-même, il frappa du poing une liasse de papiers et s’écria : “Ah ! si je voulais ! si je voulais !.Ses amis le regardèrent ; l’un d’eux comprit, le plus ancien, le plus dévoué, l’éditeur Roby : —“ Un manuscrit ?” Dolmer ne répondit pas.— “ Un livre d’histoire ?” Il fit signe que non.— “ Un roman ?” — “ Oui ”, murmura-t-il d’une voix imperceptible.“ Et tu ne le disais pas ?Mais c’est insensé.Allons, donne-moi ça : une belle œuvre, bien sûr.En quinze jours, je imprime, je te lance.Et dans trois semaines, tu es de éAcadémie française ”.Et défiant l’ennemi comme s’il ttait présent : “ M.le comte de Beaumont-Vatel, à nous deux.” Pressés autour de la table, tous applaudissaient Roby et réclamaient de Dolmer le manuscrit mystérieux.Mais celui-ci s’était ressaisi.Très pâle, le bras tendu, le regard inflexible, il repoussait les prières comme des attaques : — “ Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible !” Ce fut de la stupeur.Roby comprit qu il n’obtiendrait rien devant tout ce monde — “ Laissez-nous ”, commanda-t-il.Puis, seul à seul : — “ Voyons, mon vieux, vas-tu m’expliquer ?” — “ Non, oublie ce que j’ai dit.Un instant de faiblesse.Ce Beaumont me fait tant de mal !”.Et sur la face maigre de l’historien, Roby vit couler des larmes. 182 Le Canada français Alors, il s’approcha, et tendrement, adoucissant sa grosse voix : “ Tu n’es pas raisonnable.Comment, voilà un individu qui, non content de s’acheter un fauteuil académique, t’insulte, te vilipende parce que tu as le tort d’être un bon écrivain, et l’audace de ne pas t’effacer devant lui.Mais il mérite un soufflet ! Ce soufflet, tu peux le lui donner, et sonore ! Je ne demande qu’à t’y aider.Il ne faut pas lâcher l’occasion.Tu as peur d’un échec ?’ Dolmer hocha la tête en signe d’acquiescement.— “ Non, un homme honnête, un timide comme toi, ne se trompe pas aussi grossièrement.Tu crois à la beauté de l’œuvre qui est là : ton cri de tout à l’heure le prouve.Eh bien, je me charge de faire valoir sa beauté ; tu sais si je m’y entends.” — “ Je n’ai pas le droit.” — “ Pas le droit ! Ce livre est-il à toi, oui ou non ?” — “ Sans doute.” - “ Alors ?” Dolmer garda le silence.Roby continua : — “ Veux-tu du moins me le confier?Je t’en dirai mon avis franchement, et nous le lancerons que s il en vaut la peine ”.L’historien hésitait encore : — “ Tu te méfies de moi ?” Cette fois, Dolmer protesta : — “ Comment peux-tu supposer ?— Non, je t’en ai trop dit pour garder désormais mon secret.Je n’exige de toi qu’une promesse : tu ne diras rien à personne, tu m entends, à personne, avant de m’avoir revu.— Maintenant, merci pour ton affection, la seule qui m’ait jamais vraiment fait du bien.” Et avec un de ces élans dont sont quelquefois capables les hommes qui ont toujours comprimé leur cœur, François Dolmer embrassa Roby. Nouvelle 183 Celui-ci s’enfuit, avide de découvrir non seulement une belle œuvre, mais — il le devinait maintenant ¦— le secret douloureux de toute une existence.Le livre s’appelait Giaccomo Sandro ; l’histoire était simple.Au XVIe siècle, à Florence, vivait un jeune sculpteur.Fortuné, déjà célèbre, il avait épousé par amour une jeune fille riche de sa seule beauté.Des années, il n’avait vécu, travaillé que pour elle et par elle.Chacune de ses œuvres était un hommage passionné rendu à son modèle, et s’il savait varier à l’infini les représentations de sa beauté, il ne concevait plus de beauté en dehors d’elle.Puis il apprit un jour que des lèvres rieuses peuvent mentir, des yeux limpides cacher une âme de trahison.Et ce fut l’effondrement.Il ne cria, ne pleura, ni ne frappa.Seul dans l’atelier lugubre, il anéantit tout ce qui restait du passé : triom- phantes statues de marbre, maquettes de plâtre simples et familières, esquisses de terre glaise toutes frissonnantes encore de belles caresses.Puis fermant la maison déserte, il s’enfuit dans la montagne.Des moines le recueillirent, malade, délirant.Après des années de souffrance morne, presque stupide, il reconquit le calme.Pour payer ses hôtes, il reprit l’ébauchoir, sculpta pour la chapelle tout un chœur d’apôtres, de martyrs, de pontifes et de docteurs.Mais quand le prieur lui demanda la statue de sainte Claire, “ sœur ” de leur patron saint François, il se heurta à un refus.Sandro ne consentit même pas à glorifier la Vierge.—“ Je ne sais faire que les hommes ”, répétait-il avec un entêtement farouche.Et les moines s’inclinaient sans comprendre.Mais leur scandale fut grand, quand, à son dernier jour, après une bonne confession cependant, Sandro fut pris de délire et mourut en murmurant : “ Graziella ! Graziella !” Oui, c’était bien banal cette histoire d’amour que n’enjolivait nul artifice.Mais on y sentait vivre et palpiter une 184 Le Canada français âme.Sans phrase, un homme avait mis là tous les rêves de sa jeunesse ardente, toute la joie de son amour confiant et dévoué, tout le désespoir de son cœur méconnu et de son œuvre ruinée.Et soudain Roby comprit.Giaccomo Sandro, c’était François Dolmer.La vie de l’un éclairait l’existence de l’autre d’une clarté tragique.Alors, pour l’honnête homme un peu étrange qu’il estimait et qu’il aimait sans le comprendre toujours, Roby se sentit ému d’une fraternelle pitié.Aussitôt cette pitié réveilla son ardeur.Oubliant le long silence où Dolmer avait d’abord enseveli son œuvre, les résistances qu’il venait d’opposer à sa publication, trop simple aussi et trop fruste pour s’embarrasser de scrupules, Roby résolut d’agir sans retard.Il calcula le format du livre, le délai nécessaire à l’impression, choisit un papier de luxe, des caractères tout neufs, rédigea un projet de contrat, prenant à sa charge tous les frais assurant à l’auteur la moitié des bénéfices.Puis, pour apporter à Dolmer un jugement plus sûr, il reprit à tête reposée la lecture de “ Giaccomo Sandro ”.Luttant contre son émotion, il chercha, plume en mains, les défaillances, les imperfections.Pour affirmer l’indépendance, la sûreté de son esprit, il biffa quelques phrases, regratta quelques mots.L’œuvre restait entière, solide et belle de sa seule sincérité.Alors tout à la fois joyeux, fier et compatissant, il écrivit à Dolmer une lettre enthousiaste et impérative : “ Mon pauvre Ami, comme tu as dû souffrir ! On n’invente pas sinon une histoire, du moins une douleur pareille à celle de ton Sandro Je comprends maintenant ce qui m’avait jusqu’alors échappé.Je te plains, je t’aime, je t’admire d’avoir tant souffert en silence; je t’en veux aussi, car si tu l’avais permis, voilà beau jour que j’aurais eu la joie de te tendre la main. Nouvelle 185 “ Mais le temps n’est pas aux regrets ni aux récriminations.Deux fois j’ai lu ton livre : hier d’abord, avec une émotion dont je ne fus pas maître, aujourd’hui encore, de sang-froid, avec un parti-pris de critique chicanière, mais avec une admiration croissante.Il n’y a pas de doute ni d’hésitation possible : Giaccomo Sandro est une belle œuvre, et voilà venu le moment de prendre ta revanche, non plus seulement sur un Beaumont-Vatel, mais sur la destinée.“Tu dois ce succès à toi-même, à ceux aussi qui t’ont fait confiance et qui t’aiment.Je te le demande pour moi surtout : ne me refuse pas la joie, la fierté d’éditer en ma vie un chef-d’œuvre qui soit le chef-d’œuvre d’un ami.Ce serait ma revanche, à moi aussi sur tous les imbéciles prétentieux que j’ai dû sacrer grands écrivains.“ P.S.— Tu trouveras ci-joint un projet de contrat qui ne prêtera, j’espère, à aucun débat.Un mot de toi, et nous paraissons dans quinze jours ”.Cette lettre bouleversa Dolmer.Elle lui apportait le témoignage le plus précieux : elle l’assurait que le livre écrit par lui au moment le plus douloureux de son existence, avec son cœur plus qu’avec son talent, était bien son chef-d’œuvre.Elle lui offrait le moyen de prendre sur ses ennemis, sur le sort, presque sur lui-même une revanche éclatante.Par la cordialité de son dévouement, elle le dédommageait de quinze années de silence ; elle le libérait d’une contrainte étouffante, le rappelait à la vie normale.En même temps, Roby s’infligeait à lui-même le plus irréfutable démenti et n’apportait sans le savoir que d’irréalisables promesses ! Malgré lui, Dolmer revenait sans cesse aux premières phrases de la lettre : “ Mon pauvre Ami, comme tu as dû souffrir ! On n’invente pas une douleur comme celle de ton Sandro.” Et cette plainte, cet éloge lui semblaient sa condamnation. 186 Le Canada fbançais Ce secret, qui n’était pas seulement le sien, d’autres le devineraient comme Roby.Entre la destinée de Sandro et celle de Dolmer, la ressemblance était trop grande pour ne pas frapper le lecteur.Les circonstances mêmes ou paraîtrait le livre forceraient l’attention : l’enthousiasme des uns, la colère des autres, provoqueraient d’inévitables indiscrétions.La querelle déjà grave risquait de dégénérer en scandale.On l’accuserait sans doute d’exploiter son infortune conjugale au profit de son ambition ; on le rendrait odieux, on le rendrait ridicule.Il ne put supporter 1 idée de jeter en pâture sa vie à la malignité publique, et le silence lui parut préférable, dans lequel pourtant il avait cru si souvent étouffer.Il en écrivit à Roby stupéfait (cet homme d’action, ce brave ami ne comprenait rien aux subtilités du cœur), et il ajouta : “ Il s’agit bien, en effet, d’une question d’honnêteté.Ma souffrance était jusqu’ici demeurée inconnue.Ai-je le droit de la révéler aujourd’hui, puisque je ne peux le faire sans déshonorer une morte ?Dût-on même ne pas deviner mon secret, n’y a-t-il pas quelque indélicatesse à profiter maintenant d’une faute que je n ai pas voulu pardonner.?Car, tu le sais, je suis parti aussitôt après ; j’ai assuré son existence, mais je n’ai jamais voulu la revoir ni lui écrire, et c’est au dernier jour seulement, quand, de son lit de mort, elle m’a fait demander pardon, que je lui envoyai une parole de pitié.Mais cette simple démarche encore ne m’impose-t-elle pas le silence à défaut de l’oubli ?.“ Et puis, je ue puis retenir aujourd’hui 1 aveu que je m’étais toujours interdit.Je l’aime encore, je n’ai jamais cessé de l’aimer.Autour de moi, il est vrai, j’ai détruit tout ce qui pouvait réveiller son souvenir ; j ai déchiré ses lettres, lacéré ses portraits, et jamais, jamais, depuis le Nouvelle 187 triste jour, je n’ai prononcé son nom.Je croyais affirmer ainsi mon courage, sauvegarder ma dignité.En réalité, je trahissais ma faiblesse ; j’avais peur de me rappeler non seulement ma souffrance dernière, mais le reste aussi : mes années de bonheur, mon amour surtout, que mon orgueil pouvait bien réduire au silence, mais que rien ne pouvait étouffer, pas même la colère, pas même le mépris.“ Et c’est pourquoi je n’ai plus voulu faire de romans ; c’est pourquoi j’ai choisi dans l’histoire des sujets austères d’où fût absent l’amour, d’où fussent exclues les femmes, tant je craignais qu’entre le modèle et moi s’interposât la figure qui m’avait si longtemps séduit.“ Alors, pourquoi ce manuscrit précieusement conservé durant qninze ans ?Tendresse d’écrivain pour le livre de sa douleur ?Désir de garder près de moi la preuve d’un talent auquel les autres ne croyaient plus ?Peut-être.Mais surtout faiblesse et contradiction d’un cœur toujours épris.Je croyais, en gardant ce livre que je ne lisais jamais mais que je savais par cœur, entretenir en moi ma résolution d’intransigeant mépris, d’indifférence transcendante, et parce que je ne m’attendrissais pas je me croyais libéré.En fait, pour m’être donné — trop laborieusement — trop de raisons d’oubli, j’entretenais dans mon cœur le souvenir qui ne voulait pas mourir.“Tout cela, je ne voulais pas me l’avouer.J’avais intérêt à me mentir et l’accoutumance favorisait mon mensonge.Aujourd’hui le cas de conscience qui s’impose à moi m’oblige d’abord à respecter la vérité, et la vérité je te l’ai dite : j’ai toujours aimé, j’aime encore Madeleine.Dès lors, je la trahirais à mon tour en révélant sa faute ; attenter à sa mémoire serait un sacrilège.“ Je ne puis donc accepter ton magnifique et fraternel dévouement.Faute de mieux, je te paye, tu le vois, d’une confiance absolue, et c’est vers toi que, de la solitude où je vais de nouveau m’enfermer, je viendrai chercher un affectueux réconfort. 188 Le Canada français “Après ce qui va se passer, je ne puis pas rester à Paris.Devant un homme comme M.de Beaumont-Vatel, après la campagne outrageante qu’il dirigea contre moi, je ne me désisterai pas.Ce serait une lâcheté.Je serai donc battu : il ne me restera qu’à disparaître.Car tu ne penses pas qu’à la prochaine vacance, j’aille solliciter la voix de mon vainqueur, ou que je me contente, faute de mieux, d’un fauteuil aux Sciences Morales.Je retournerai dans mon Forez, et cette fois je tâcherai d’y vivre en sage.“C’est la ruine de tous mes espoirs : les Lettres, comme l’Amour, m’auront trahi.Mais dans ce renoncement même, je trouve une dernière consolation.De la foi de mon enfance, voilà longtemps que j’ai tout perdu.Mais Madeleine avait cru, elle aussi ; et je sais qu’avant de mourir, elle fit venir un prêtre.Je souhaite que sa religion dise vrai, et que nous puissions mériter pour les autres.Car alors, c’est pour elle, pour le salut de son âme, que j’offrirais à son Dieu le sacrifice qu’exige notre amour.” Henry Gaillard de Champris
de

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