Le Canada-français /, 1 novembre 1925, Les Normands en Gaspésie au dixième siècle
LES NORMANDS EN GASPÉSIE AU DIXIÈME SIÈCLE Serait-ce témérité de prétendre que la Gaspésie fut l’une des premières terres d’Amérique à être visitée par les Européens, vers la fin du dixième siècle ?L’hypothèse, loin d’être absurde, a chance de se rapprocher de la vérité historique, sinon de l’atteindre.La question de la découverte du Nouveau Monde par les Scandinaves — ces Nortmanni ou hommes du Nord des auteurs latins du moyen âge — n’a pas cessé d’intéresser les américanistes, surtout depuis le jour où, en 1837, le savant danois Rafn publiait à Copenhague ses Antiquitates Americanœ.La controverse née à cette date d’affirmations peut-être trop catégoriques, rajeunie en 1917 par l’ouvrage de Henry Vignaud : Les expéditions des Scandinaves en Amérique devant la critique, revient actuellement à l’ordre du jour avec l’apparition d’un nouveau travail relatif à ce problème, que M.Henri Froide vaux, le savant doyen des Facultés libres de Paris, déclare “ insuffisamment élucidé”.(1) Dans son récent ouvrage : La découverte de F Amérique par les Normands vers l’an 1000 : deux sagas islandaises (2), le lieutenant-colonel Langlois, avec une impartialité totale et la pénétration d’esprit d’un historien né, interroge les deux sagas d’Eirik le Rouge et de Thorfin Karlsefni, en vue de formuler un jugement sur l’authenticité de ces récits et sur le degré de confiance qu’ils méritent.Œuvres de scaldes ou conteurs qui étaient parfois de très vaillants guerriers, les sagas ou récits Scandinaves présentent, au dire de M.Langlois, une véritable valeur historique.En tout cas, pour ce qui nous occupe actuellement, un premier (1) France-Canada, livraison d’avril 1925.(2) Paris, Société d’éditions géographiques, 1924.168 pages. Les Normands en Gaspésie 187 point, un point essentiel, reste acquis : l’authenticité des récits sur lesquels on s’appuie pour faire honneur aux Scandinaves de la fin du dixième siècle, de la découverte du Nouveau Monde.Ces récits sont précisément les deux sagas d’Eirik le Rouge et de Thorfin Karlsefni, relations “naïves, naturelles et très simples”, où l’on ne découvre aucun dessein de soutenir une thèse quelconque, aucune trace d’interpolation moderne.Toutes deux reconnaissent Eirik le Rouge comme le fondateur de la colonie normande du Groenland ou Greenland (1), à la suite d’une querelle qui le fit bannir du district d’Islande où il s’était établi ; toutes deux font partir du Groenland, sous la conduite de Leif, les navigateurs qui ont découvert, plus au Sud, cette terre du Finland où croissaient le raisin et le blé sauvages.Les deux récits s’accordent encore pour décrire les combats soutenus par les colons Scandinaves contre les indigènes du Vinland, ces Skroelings qui vivaient dans des huttes arrondies, qui savaient construire des canots de peau, fabriquer des flèches et des frondes, se procurer des pelleteries qu’ils échangeaient contre du lait, des morceaux d’étoffe rouge, des couteaux et autres menus objets offerts par les Normands.Mais à quelle contrée correspond exactement ce Vinland ?Les Américains n’ont pas tranché la question en dressant la statue de “Leif l’heureux ” à Boston, à l’endroit où certains érudits supposent que ce chef normand aurait abordé.Car, de Boston à Gaspé, les cantons ne manquent pas, sur la côte atlantique de l’Amérique du Nord, qui sont “ arrosés par une rivière poissonneuse issue d’un lac non moins poissonneux, tapissés d’une herbe simplement revêtue de gelée blanche en hiver, terminés par un cap au large duquel se trouve une île, et encadrés d’autres cantons dont l’un, à l’Ouest, est agréable, bien boisé jusque près de la mer et (11 II nomma le pays qu'il avait découvert Groenland, parce que, disait-il, les gens seraient attirés là par un si joli nom.” (Saga d’Eirik le Rouge, traduction de M.Langlois). 188 Le Canada français terminé sur celle-ci par des plages de sable blanc bordées d’îles et de hauts fonds, dont l’autre, plus septentrional, est indenté par des fjords et dont les caps sont couverts de forêts.’ Tels sont, en effet, les seuls traits par lesquels les sagas caractérisent le Vinland ; et il est plus difficile encore d’identifier le Markland— un pays plat et boisé — et le Helluland ou pays des pierres, que les Normands ont également découverts, sous des latitudes plus hautes que le Vinland.M.Henri Froidevaux, après avoir analysé, avec la précision qu’on lui connaît, l’ouvrage de M.Langlois, exprime ainsi son opinion personnelle : “ • .On est en droit de penser que les Skroelings ne sont pas des Indiens des environs de Boston et que le vindvir n’est pas notre vigne, que dès lors le Vinland doit être cherché bien au Nord du cap Cod et que la région répondant le mieux à toutes les données contenues dans les sagas est celle de l’estuaire du Saint-Laurent.C’est dans ce complexe de terres insulaires et d’avancées continentales, de détroits, de caps et de fjords, en quelque endroit impossible à déterminer aujourd’hui, soit sur les côtes de Terre-Neuve, soit peut-être en Nouvelle-Ecosse, qu’a été élevée par Leif sa “ maison du Vinland ”, cette maison que, par la suite, Karlsefni a entourée d’une palissade.” (1) Ces divers témoignages et opinions connus, la question se pose à nouveau : Serait-ce témérité de prétendre que la Gaspésie fut une des premières terres d’Amérique à être visitée par les Européens ?.Ainsi que l’écritM.Froidevaux, il semble que le Vinland du conteur Scandinave désigne assez clairement la Nouvelle-Écosse actuelle.Un trait descriptif la vise particulièrement : la gelée blanche de l'hiver.On sait, en effet, que la neige n’apparaît guère en Nouvelle-Ecosse, remplacée qu’elle est par une gelée blanche ou givre qui revêt les arbres — y (1) France-Canada, avril 1925, p.117. Les Normands en Gaspésie 189 compris les beaux vergers d’Annapolis — d’un merveilleux et perfide manteau.Terre-Neuve, au contraire, reste ensevelie, des mois durant, sous un épais linceul de neige.Quant au Markland, ce pays “ plat et boisé ”, situé un peu plus au nord, ne serait-ce pas cette partie de la Gaspésie qui avoisine la baie des Chaleurs, de Nouvelle à Paspebiac, englobant les belles prairies de Maria, Cascapédia, Caplan, Bonaventure, et recouverte, à cette époque lointaine comme au temps de Jacques Cartier, d’une luxuriante forêt ?Pure conjecture, sans doute, que ce prétendu séjour des Normands du dixième siècle en Gaspésie, mais conjecture qui, on le voit, s’appuie sur de sérieuses données historiques.Sans compter que le séjour de ces chrétiens du moyen âge sur la rive sud du Saint-Laurent éclaire d’un plein jour la mystérieuse origine du signe et des légendes de la croix chez les Indiens Porte-Croix de Miramichi et de la Gaspésie.Antoine Bernard, c.s.v.
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