Le Canada-français /, 1 février 1929, Notre glossaire
NOTRE GLOSSAIRE(1) Messeigneurs, Mesdames, Messieurs, Le 24 août 1694, le directeur de l’Académie, Monsieur de Tourreil, accompagné de quelques Immortels, alla présenter à Louis XIV le Dictionnaire de l'Académie Française.Sa Majesté les fit entrer dans son cabinet privé, et aux compliments du Directeur, elle répondit en ces termes : “ Messieurs, voici un ouvrage attendu depuis longtemps.Puisque tant d’habiles gens y ont travaillé, je ne doute pas qu’il ne soit très beau et fort utile pour la langue.Je le reçois agréablement : je le lirai à mes heures de loisir et je tâcherai d’en profiter ” Le Roi voulait-il plaisanter lui aussi en disant que l’ouvrage était “ attendu depuis longtemps ” ?De fait, on l’attendait depuis cinquante-six ans, et depuis près de cinquante-six ans aussi la lenteur des Académiciens — alimentait la verve des candidats au quarante-et-unième fauteuil.Les délégués passèrent outre à une allusion si discrète, et retinrent, des paroles du Roi, celles qui attestaient la science de l’illustre Compagnie, la beauté et l’utilité de son œuvre.“ S’il est permis de comparer les petites choses aux grandes ”, j’ai à remplir, ce soir, une mission à peu près semblable à celle de Monsieur de Tourreil.Notre Glossaire va bientôt paraître, et c’est un ouvrier de la onzième heure, comme M.de Tourreil, qui aura l’honneur de vous le présenter.Comme lui, il moissonne sans fatigue et sans l’avoir (1) Travail lu par M.l’abbé Aimé Labrie, président de la Sociétt du Parler fronçait, à la séance solennelle du 6 février. 408 Le Canada français prévu ce que tant d’autres à force de travail ont mis en terre et conduit à maturité.Quand j’entendis parler pour la première fois du Glossaire, j’étais assis au fond de cette estrade,tout près de la batterie de la Symphonie, et j’avoue avoir gardé un souvenir plus vivant du timbalier et de ses baguettes endiablées que des orateurs et de leurs pittoresques dissertations.Si l’on avait dit au petit “ nouveau ” de 1907 qu’il recueillerait, un jour, la succession des Lortie, des Rivard, des Roy, de tous les linguistes qui font la gloire de notre Société, et qu'il aurait la bonne fortune de présenter au public le fruit de leurs travaux, il aurait eu un sourire incrédule et aurait continué de surveiller les timbales.Je me plais à penser que vous aurez à l’égard de notre Glossaire,— attendu lui aussi depuis longtemps,— les sentiments de Louis XIV à l’égard du Dictionnaire de l’Académie ; je le souhaite, en tous cas, pour tous ces collaborateurs qui, de loin ou de près, à leur pupitre d’écolier, dans le silence de leur cabinet, aux réunions hebdomadaires du lundi, ont travaillé durant vingt-sept ans à l’édification de cette grande œuvre.Ils n’ont pas atteint la perfection, ils le savent ; un premier essai dans un genre presque inexploré suppose des lacunes inévitables Tel quel, le Glossaire rendra de réels services : il fournira à l’étranger le moyen de mieux juger notre langue, et, à nous, celui de la perfectionner.Permettez que je m’arrête sur ces deux idées pendant quelques instants.I Sauf de rares exceptions, nos compatriotes de langue anglaise et les étrangers jugent mal notre langue.Ils ne la connaissent pas pour la plupart, et basent sur leur ignorance ou leurs préjugés les jugements les plus fantaisistes.Elle ne serait, à leur dire, qu’un patois ou que du français corrompu mélangé de beaucoup d’anglais.Récemment un journaliste de Paris écrivait avec candeur : “ Les Canadiens parlent Notre Glossaire 409 un dialecte à la fois normand et anglais.” Si encore l’on établissait entre notre parler littéraire et notre parler populaire la différence nécessaire, commune à toutes les langues vivantes.mais l’un et l’autre trop souvent reçoivent le même traitement de faveur.On nous dit avec une assurance d’archéologues : votre langue est un patois.Vous refusez de l’admettre ?Mais, ouvrez donc l’ouvrage de Drummond intitulé : The Habitant ; voyez comment s’exprime l’un des vôtres : Bon jour, M’sieu’ — you want to know ’Bout dat ole gun — w’at good she’s for.W’y ! Jean Bateese Bruneau — mon pere, Fight wit’ dat gun on Pap’neau War ! Vous avez reconnu notre parler populaire?Ce n’est pas celui-là qui couvre les pages du Glossaire.— Alors, dira-t-on, c’est l’un des patois de France émigré en terre canadienne avec les premiers colons du pays.— Le poitevin peut-être, un patois voisin de celui que parlaient le fondateur de Québec et ses hommes à l’Habitation durant les longues soirées d’automne ?Écoutez un orateur populaire du Poitou haranguant ses compatriotes : 1 veins d’abord vous priai d’esthusaie moun’ estografe, et vous dire à peurpous de thiés espousitians de Niô et de thiés estografies, thi veulant dire à ce qu’o se paraie, race ou bé natian, bein qu’o n’y reveinge guière, thi ai entondu daus mossieus, thi disiant que noutre lingage, que n’on créyait naissu dau grec et dau latin, étolt tout bounment le lingage qu’o causait nos grond-grond’pères les Gaulois, thi veingirant, disant-eils de l’Asie, à peid, à n’in moument voure les mars se jeindiant pas core ontre-z’elles (o deit bé avai thieuques tomps de thieu).On ne peut s’y méprendre, c’est là notre parler populaire ! Et pourtant, sur une centaine de mots dont se compose ce passage, pas un seul ne figure dans notre Glossaire ; un certain nombre sont français ; nous ignorons le reste.Si 410 Le Canada français 1 on veut soumettre les autres patois de France à une épreuve de ce genre, l’on arrivera à peu près à la même conclusion : le Glossaire aura démontré que notre parler populaire n’est pas un patois.Est-il du français corrompu ?On le dit, parce que nos gens du peuple et souvent aussi nos intellectuels,— quel homme instruit n’est pas “ peuple ” à ses heures ?— ont une syntaxe et une prononciation autres que celles du français littéraire moderne, et emploient des mots à l’allure vieillote qu ne se rencontrent pas dans les dictionnaires.Le français populaire de France serait donc, lui aussi, du français corrompu, parce qu’il offr* avec le nôtre une singulière ressemblance.Si l’on compare le français populaire de chez nous, tel que recensé dans notre Glossaire, avec le français populaire de France, comme il apparaît par exemple, dans l’ouvrage de M.Henri Bauche intitulé le Langage populaire, on constate une analogie presque constante entre les deux parlers.Les mêmes fautes de syntaxe et de prononciation se retrouvent dans l’un et dans l’autre avec de légères variantes.C’est donc que les deux parlers, identiques au moment de leur séparation, ont évoluéen obéissant aux mêmes lois phonétiques.Les ouvriers paiisiens, j’en suis bien sûr, comprendraient sans peine les quelques vers suivants signé de Jean Narrache et publiés dans un journal de Québec en décembre dernier.Pour une fois, il leur est bien permis de confondre notre Beauce, d’o£ vient cette poésie, avec la Beauce française ; pourquoi ne prendraient-ils pas l’auteur pour l’un des leurs ?La pièce est intitulée : Oraison funèbre de mon chien : Non ! c’tait pas in d’ces chiens d’salon, ln d’ces chiens-chiens pour les d’moiselles, Qu’ont des prix à l’Esposition Et qui couchent dans des lits d’dentelles.Quand je l’ai vu tout estropié, J’ai compris qu’dans sa vie d’misères, Y avait mangé ben plus d’coups d’pieds Que d’viande ! • Pour çà on était frères ! Notre Glossaire 411 Y me r’gardait d’un air si doux, Quand y mettait sa pauv’ têt’ronde Pi ses gross’patt’s su mes genoux, Qu’on aurait dit qu’y était du monde.Y comprenait ben sûr, l’pauv’vieux, Tout’s mes rancœurs, tout’s mes détresses.Yien qu’à me r’garder l’blanc des yeux Y dévinait tout’s mes tristesses.Y m’guettait comme in collecteur, ' Comme an’ police, an’ sentinelle.J’ai décidé d’Pappeler “ Malheur ” Vu qu’y m’iâchait pas d’an’semelle.Notre peuple partage avec quinze à vingt millions de Français l’honneur de parler une langue corrompue.Mais la corruption est plus apparente que réelle.La syntaxe et la prononciation, si désuètes en apparence, de notre parler populaire étaient de règle pour une bonne partie au XVIIème et au XVIIIème siècle.J’en trouve une preuve facile dans deux grammaires du temps.La première date de 1692 et est intitulée : Réflexions ou remarques critiques sur l’usage 'présent de la Langue française, par Andry de Boisregard, avec piivilège du Roy.La seconde a pour titre : Principes généraux et raisonnés de la grammaire française.par Monsieur Restaud, avocat au Parlement et aux Conseils du Roy, 1764, avec privilège du Roy.Dans la première, je iis le paragraphe suivant : “ La diphtongue eu se doit prononcer quelquefois comme un u tout seul; et cela arrive.dans la première syllabe de heureux ; car il faut prononcer hureux.” Pourquoi alors s’étonner d’entendre dire : Ucharistie, Urope, Usèbe, Ugène, Ugênie?Plus loin, à propos de froid et d’êtrou: “ Dans la conversation, on prononce frait, estrait ; mais, en public, il est mieux de prononcer froid et estroit ; ce ne serait pourtant pas une fort grande faute de prononcer „utrement.” 412 Le Canada français Je trouve dans la seconde, au chapitre XVII sur la prononciation, les remarques suivantes : .Dans la préposition sur, l’on peut ne pas faire sonner l’r, en prononçant sur lui comme su lui.“ On ne prononce pas 17 dans il ou ils, si le verbe suivant commence par une consonne : il mange, ils mangent, se prononcent comme i mange, i mangent.Quant au pluriel ils aiment, il faut prononcer i zaiment.“ On ne fait pas entendre IV dans notre, votre, quand ils précèdent leurs substantifs, et on prononce notre maison, votre chambre, comme s’il y avait note maison, vote chambre.“ Cet se prononce comme st, et cette comme ste ; ainsi, quoiqu’on écrive cet oiseau, cet honneur, cette femme, il faut prononcer stoiseau, sthonneur, stefemme.” On retrouvera dans le Glossaire toutes ces règles que nos Jean Narrache appliquent sans le savoir.Notre vocabulaire est sensiblement le même que celui du français populaire de France.Il a, en moins, l’argot et en plus des termes qui nous sont propres.Il n’est pas exagéré, je crois, de dire qu’une bonne moitié des mots dont se servent nos gens du peuple figurent dans le Dictionnaire de l’Académie française.Des autres, environ la moitié,-— soit, à peu près, cinq mille,— apparaissent dans le Glossaire pour un vice de prononciation.Correct ment prononcés, ils sont de la plus pure lanbue littéiaire Le reste est formé de vieux mots français mis au rancart, d’expressions patoises de l’Est et du Nord de la France, de quelques termes sauvages, de canadianismes et d’anglicismes nombreux, guère plus peut-être que ceux qui émaillent le français moderne de la Mère patrie.La page trois du Glossaire donne une idée à peu près juste de la répartition de nos termes étrangers à la langue littéraire.Elle renferme tieize expressions.Sur ce nombre, sept appartiennent au vieux français : en abandon (à l’abandon) ; abarge (auberge) ; abat (averse) : un abat d’eau ; abatage (semonce) : recevoir un abatage ; abatis (terrain couvert de souches) : les vaches pacagent dans Vabatis ; Abeaudir (se Notre Glossaire 413 mettre au beau) : le temps s’abeaudit ; et aberver (abreuver).Quatre expressions sont dialectales : Abâsir (disparaître) : la vache s’est abâsie dans le bois ; abatte (abattre) ; abatteux (abatteur) : un abatteux d’ouvrage ; âbe (arbre).Les deux autres sont des mots bien français ; le premier figure dans le Glossaire pour un vice de construction.Au lieu de j’ai abandonné de fumer, il faut dire : j’ai abandonné la pipe, la cigarette, etc.; le second, abattre, a dévié de son sens propre.Il est pris pour aplanir dans la phrase suivante : J’ai abattu les cahots dans le chemin.Ajoutons à cette page un mot “ habillé en étoffe du pays ”, un ou deux anglicismes : nous pourrons établir une échelle de proposions assez voisine de la iéalité.Le Glossaire, en faisant l’histoire de nos vocables populaires, montrera sinon leur noblesse, du moins leui légitimité et fera tomber l’accusation portée contre eux de n’être qu’une corruption du français.Beaucoup de ces vocables sont ridés par le temps, mais nous y tenons comme à des reliques.Ce serait un crime de jeter aux orties ces bons vieux mots français et leurs “ petits frères en sabots ”, ces termes savoureux de patois, émigrés avec nos ancêtres et qui ont servi à l’expression de toute leur joie comme de toute leur tristesse.“ Ce sont ces mots, disait M.Rivard en 1912, sortis du vieux terroir comme autant de fleurs champêtres nées de la glèbe, qui nous ont conservé ce parler cher à nos lèvres, le seul qui convienne à l’expression de notre conscience nationale, et c’est la gloire immortelle de nos pères de nous avoir légué, avec la langue française classique, les sources fécondes où celle-ci puise ses sucs les meil- Le Glossaire produira la lumière sur bien des points dans l’esprit des étrangers II fera plus encore : il sera pour nous un instrument très utile de perfectionnement.Posons d’abord en principe que la langue populaire idéale est celle qui se rapproche le plus de la langue littéraire. 414 Le Canada français Autrement, gens instruits et gens du peuple finissent par ne plus se comprendre, comme la chose arrive, paraît-il, en Russie.Tant de causes déjà amèneat les luttes de classes qu’il est superflu d’y joindre celle-là.C’est donc faire œuvre à la fois patriotique et sociale que de travailler à l’amélioration d’un parler populaire.Par ailleurs, comme la langue du peuple fait des incursions fréquentes dans la langue littéraire, le travail d’épuration et de correction fait à celle-là profite à l’une et à l’autre.Quoi que puissent en penser les pessimistes, il est ralative-ment facile d’améliorer notre parler populaire.Ce parler est uniforme ; il ne varie pas avec les régions.Sur tous les points de la province, partout où se rencontrent des Canadiens français, on parle la même langue ; les mêmes expressions, les mêmes tours imagés, les mêmes fautes aussi se retrouvent sur toutes les lèvres.Et cette langue est si peu éloignée de la langue de la bonne société, qu’un Académicien peut adresser la parole dans n’importe quelle localité du Canada français et être parfaitement compris, s’il se met, bien entendu, à la portée de son auditoire.Entre eux, nos gens parlent la langue populaire, mais l’école et la chaire, les livres, certains journaux aussi,-—je voudrais dire tous,-—leur ont enseigné la langue littéraire.Il n’est pas rare de rencontrer dans nos quartiers ouvriers ou dans nos campagnes des gens,— des femmes surtout,— qui n’ont fréquenté que l’école primaire et qui peuvent tenir une longue conversation en français correct.Le travail d’amélioration est donc facile.Il doit porter sur les anglicismes, les termes impropres et la mauvaise prononciation.Ce sont, à mon avis, les trois grands maux dont souffre not're langue populaire.Des anglicismes nombreux se sont introduits dans notre parler.Faut-il s’en étonner P C’est la rançon de la défaite.Les lois criminelles et la procédure anglaises firent pénétrer les termes étrangers dans nos prétoires.Le gouvernement constitutionnel, inauguré en 1791, nous venait d’Angleterre Notre Glossaire 415 avec des expressions auxquelles on ne connaissait pas ici d’équivalents.Pour se tirer d’affaire, on faisait une traduction littérale, souvent plus anglaise que française.Nous étions pauvres, les Anglais étaient riches.Ils accaparèrent le commerce et l’industrie.Leurs marchandises, portant des étiquettes anglaises, colportèrent à leur façon les vocables étrangers à travers nos villes et nos campagnes.Ajoutons que le snobisme ou les relations nécessaires avec les nousreaux venus nous amenèrent à porter bien des atteintes à notre intégrité linguistique.Et les anglicismes se multipliaient.Ils devaient être bien nombreux aux alentours de 1890, puisque Arthur Buies s’armait d’un fouet pour les pourchasser et pour fustiger les coupables : “ Nous sacrifions, écrivait-il indigné, une langue admirable, une langue d’une précision presque absolue, la langue analytique et savante par excellence.à un jargon bâtard qui n’a ni origine, ni famille, ni raison d’être, ni principes, ni règles, ni avenir.Les journaux, les traductions, les pratiques légales ont été les trois grands ennemis de notre langue ; ils l’ont corrompue, ils l’ont rendue méconnaissable.” Entre autres faits, il cite le suivant à l’appui de ses dires : “ Dernièrement, dit-il, un Montréalais faisait des gorges chaudes au sujet des Québecquois, cela va sans dite : “ Quand on pense, s’écriait-il, que ces Canadiens-là, quand ils veulent mouver, ils appellent cela déménager I ” Buies n’exagérait guère si tous les anglicismes énumérés dans sa brochure : Anglicismes et Canadianismes avaient reçu droit de cité dans le français d’alors.La campagne menée par Arthur Buies, Louis Fréchette, Alphonse Lusignan, Napoléon Legendre, Jules-Paul Tardivel, la Société du Parler français, M.l’abbé Blanchard et plusieurs autres produisit des résultats inespérés.Si l’auteur d’Anglicismes et Canadianismes vivait encore, il devrait réduire sa brochure d’une bonne moitié.Et l’amélioration se continue.Depuis vingt ans nous avons assisté sans regret à la mort d’anglicismes fameux, à qui paraissait promise une 416 Le Canada français longue existence.La plupart des écoliers d’aujourd’hui, du moins de ceux que je connais, ignorent ce qu’est un puck, des goals, du papier fullscap.Quand ma génération commençait son cours d’études, c’étaient pourtant les seules expressions employées pour désigner une rondelle, des buts (au gouret), du papier écolier.Les mots salopettes, chandail, correspondance (transfer) sont d’un emploi de plus en plus courant.Et combien d’autres termes français encore ont réussi ou réussiront bientôt à “ bouter dehors ” leurs rivaux il mine saxonne ! Les intrus les plus tenaces sont consignés dans le Glossaire.Nous invitons nos compatriotes de toutes les catégories sociales, gens du peuple, écoliers, commerçants, industriels, professionnels, hommes d’état, à les y poursuivre et à leur donner le coup de grâce en employant toujours leur équivalent français, qu’ils n’auront plus raison maintenant d’ignorer.Notre vocabulaire souffre d’indigence et d’impropriété.A défaut du terme juste, nous nous rabattons sur les mots chose, affaire, machine, etc.Nous avons recours encore à des circonlocutions embarrassées, obscures souvent, alors que le mot propre rendrait si clairement et si brièvement notre pensée.Par ailleurs, nous employons bien des termes d’une façon tout à fait impropre.Nous parlons de bras démanché, de logement à plusieurs appartements, de beurrées de sirop.L’excellente beurrée de sirop fera longtemps encore les délices des enfants grands et petits ; gardons-là, mais donnons-lui un autre nom, celui, par exemple, de tartine de sirop que propose le Glossaire.Elle sera plus correctement dénommée, sans rien perdre de sa saveur.“ Ce n’est pas avoir un vocabulaire exact, écrit M.l’abbé Blanchard, que d’appeler collet, capot, col, veste, chaussons, ce que les Français appellent faux-col, paletot, cravate, gilet, chaussettes.Tant que nous n’aurons pas les mêmes mots qu’en France pour désigner les mêmes objets, les Français et les Anglais qui auront appris le français en France ou dans les livres français diront que nous parlons patois.” Notre Glossaire 417 Ici encore, le Glossaire nous sera d’un précieux secours en nous fournissant les termes justes employés en France dans la bonne compagnie.Pour amplifier son action en ce domaine, la Société du Parler français vient d’entreprendre la publication de listes d’expressions, accompagnées de définitions et d’exemples.Son travail portera d’abord sur l’habitation et tout ce qu’elle renferme, ameublement, lingerie, vêtement, ustensiles de cuisine, etc Ces listes, distribuées dans les couvents et dans les collèges et reproduites par les journaux, devraient produire sur notre vocabulaire de très heureux résultats.De tous les maux dont souffre notre langue, le plus grave et le plus répandu paraît bien être celui de la mauvaise prononciation.Au dire de Monsieur Geoffiion,—¦ qui est chez lui dans le Glossaire,— notre Lexique s'amincirait d’une bonne moitié si l’on en retranchait les mots mal prononcés comme éleuve, moiquié, mardillier.Bien des mots y figurent pour un g, poui un q au son pâteux, pour un a surchargé d’un lourd accent circonflexe normand.C’est ke, Kébec, guerre et non quie, Quiébec, guierre qu’il faudrait dire.Ce sont là des incorrections sans conséquences fâcheuses ; mais celle-ci ?Un religieux français entre un jour chez un marchand.“ Je désire avoir des pois.— Des pois ?— Oui, des pois, pour faire de la soupe.— Des pois?j’connais pas ça '¦ ” Un client, témoin de la scène, intervient : “ C’est des pois qu’i veut.-—Ah, des poîs, j’en ai.” D’où l’on voit que même le commerce peut souffrir de la mauvaise prononciation.A quoi attribuer ce défaut ?Au froid, peut-être qui paralyse les muscles de la langue et des lèvres ?Si c’est là la vraie cause, je ne comprends pas qu’elle s’exerce beaucoup plus sur les hommes que sur les femmes, et je laisse à plus psychologue que moi le soin d’expliquer le phénomène.Une campagne de bonne prononciation s’impose, et elle aura chance de réussir si le mouvement part de haut.C’est une utopie de croiie que le peuple s’éméliorera, quand la classe dirigeante ne se souciera pas la première de le faire.On 418 Le Canada français l’a compris à Montréal, où, l’automne dernier, la Commission pédagogique demandait l’institution de cours de diction aux professeurs du primaire.Le R.P.Lamarche faisait à ce propos une suggestion intéressante : “ Pourquoi, disait-il, ne pas joindre un vœu à cette demande, à savoir que pareil enseignement soit distribué dans tous nos couvents et collèges, séminaires, juniorats et scolasticats P Qu’on fasse venir au besoin des professeurs de l’étranger, dont un seul, je pense, pourrait faire le service dans huit ou dix établissements.” Plus efficace encore que tous les professeurs de diction serait, à mon avis, le souci de bien prononcer.Ce qui manque, en effet, c’est moins la science que la volonté.Le jour où dans les couvents et dans les collèges tous consentiront à se mettre résolument de la partie, les succès se feront rapides et atteindront vite par rayonnement toutes les sphères de notre société.“ Les jeunes gens d’aujourd’hui sont les hommes de demain, écrivait Mgr C.Laflamme, en 1902, et si, pendant leurs études, ils prenaient l’habitude d’un langage correct, dans dix ans, notre parler serait l’un des meilleurs parlers français.” Nous nous plaisons à croire que le Glossaire, en donnant l’éveil et en suggérant la prononciation exacte contribuera, lui aussi, pour une large part à améliorer nôtre diction.Un jour viendra, nous osons l’espérer, où les Canadiens français, après avoir longtemps méconnu la richesse du joyau dont la France leur confiait la garde aux jours funestes de 1760, le délivreront avec amour de la gangue qui en voile l’éclat, et, fiers de leur trésor, le feront briller à la face du monde dans toute la splendeur de sa pureté virginale.Ce jour-là, nous aurons conscience de mériter sans restriction le compliment que nous adressait récemment Monsieur Jean Knight, le très sympathique représentant de la France à Ottawa : “ Nulle part on ne se sent plus fier d’être Français qu’au Canada, et au Canada dans Québec.A Québec, il faut y penser pour se rappeler qu’on n’est pas en France.” Notre Glossaire 419 Mesdames et Messieurs, mon hymne au Glossaire est fini.Je vous entends répéter l’exclamation d’un personnage d’Henri Bornier : Cinquante-six vertus ! C’est une forte somme ! Et pour les pratiquer, c’est bien peu d’un seul homme ! Vous verrez bientôt l’homme à l’œuvre et vous me direz s’il n’est pas de ceux qui à deux fois ne se font pas connaître, Et pour leurs coups d’essai, veulent des coups de maître.Je ne voudrais pas terminer cette causerie sans rappeler le souvenir d’un membre de notre société d’étude, M.Evariste Brassard, avocat, conseiller juridique et chef du Service des droits sur le successions de la Province de Québec, décédé la semaine dernière.M.Brassard suivait très assidûment nos séances du lundi depuis une dizaine d’années, et apportait à la rédaction du Glossaire un jugement très sûr et ses vastes connaissances de notre langue.Joyeux, très affable et d’une distinction de parfait gentilhomme il vivra longtemps dans la mémoire de ses collaborateurs affligés.La Société du Parler français dépose sur sa tombe l’hommage de sa reconnaissance et de son pieux souvenir.* * * Il me reste un devoir très agréable à remplir, celui de remercier nos artistes et nos deux conférenciers.On l’a dit souvent, la Société symphonique de Québec et la Société du Parler français ont vu le jour la même année sous le même toit.Comme jadis Euterpe et Calliope, les muses de la musique et de l’éloquence, ensemble elles ont grandi en se tenant la main dans la main ; et chaque année depuis vingt-sept ans elles ont convié de concert le public 420 Le Canada français québecquois, l’une à suivre ses leçons pratiques, l’autre à subir le charme de ses riches accords.Nous savons la part très grande du succès de nos séances solennelles qui revient à notre sœur aimée.Une fois encore, nous lui témoignons notre très profonde gratitude.M.le docteur Alfred Morisset a pratiqué longtemps la médecine à Sainte-Hénédine de Dorchester avant d’occuper le poste de greffier du Conseil exécutif de la province de Québec.Il n’a plus à s’apitoyer sur les bobox de ses patients, mais il a conservé avec amour le souvenir des noms pittoresques qu’on leur donne dans les classes populaires.Vous attendez, j’en suis sûr, avec grand intérêt la causerie qu’il nous donnera sur ce sujet dans quelques instants.Notre second orateur est un ami discret de notre Société.Il a fallu toute l’habileté de M.le Secrétaire général pour le décider à venir prendre ici la parole aujourd’hui.Cependant nous ne mettons pas en doute ses bonnes dispositions à notre égard.Retenu à distance par ses charges de professeur puis de supérieur du collège de Sainte-Anne, Mgr Wilfrid Lebon a toujours manifesté quand même beaucoup d’attention à notre Société et a toujours cherché à en étendre l’action dans son milieu en favorisant de toutes manières les campagnes de bon français.Beauceron de naissance, il parlera naturellement des Beaucerons.En dira-t-il du bien ou du mal ?Je me tais pour ne pas prolonger davantage l’anxiété de ses compatriotes et retarder le plaisir que vous aurez à l’entendre.A.Labrie, ptre.
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