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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
En feuilletant Rouquette II
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1933-03, Collections de BAnQ.

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Littérature EN FEUILLETANT ROUQUETTE (suite.) II Les mille et une péripéties de sa vie aventureuse, il les transcrit telles qu’elles se présentent, sans fard ni intention d’étonner.Rien que des faits, des épisodes gais, tragiques, douloureux, héroïques, quelque chose comme le voyage de Paris à Last Chance, au fond des terres polaires, d’un homme en révolte contre les hommes.Il y a bien des excuses à sa misanthropie, nous le verrons tout-à-l’heure.Ce qui surprend, c’est de découvrir, sous cette apparence de froideur et derrière cette volonté arrêtée d’être héroïque discrètement, une sensibilité à fleur de peau.Il a un cœur “ sur qui tout fait blessure ” (René Doumic).Naturellement il ne le dit jamais ; il le montre quelquefois ; on le sent toujours.Son ami Gregory Land ne s’y trompait pas.De la première à la dernière année de son séjour en Alaska, Rouquette ne se départit jamais de son affection pour les choses, de sa compassion pour les animaux, de sa joie de revoir.un homme.Il fera jusqu’à trente-cinq milles pour causer avec un compatriote.C’est avec délices qu’il court sur le trail, imperceptible dans la plaine ; qu’il construit une hutte de glace pour y passer la nuit.Les grands froids lui font plaisir.On est bien alors dans la cabane faite de rondins de sapin.L'air est pur.Rien ne trouble l’immense silence de la nuit polaire.La silhouette des sapins se découpe nette comme au ciseau.Seule la terre est dure sous le pied.Et cela est une constatation qui ne trompe pas (1).Quand il quitte Seattle ce n’est pas sans s’être arrêté “ deux fois vingt-quatre heures pour échanger un cordial Shake-hand avec sa bonne amie, Marcelle de J., dont l’â- (1) Le Or and Silence blanc, p.259.La Canada français, Québec, mars 1033. EN FEUILLETANT ROUQUETTE 621 me est fleurie de poésie comme un églantier de France à l’avril Sur le pont du navire en route pour Dawson, la première personne qu’il rencontre c’est Jessie Marlowe, figure qu’aurait aimée Racine.Le besoin de sentir le pousse vers elle.Plus tard il se croira immunisé.Il le dira, du moins.Mais il ne pourra toujours dissimuler.Il lui échappe bientôt des cris révélateurs.Quand il va voir l’Homme-qui-portait-un-chapeau-haut-de-forme, il est tout vibrant, il l’embrasserait volontiers, il le quitte les larmes aux yeux.Il a pitié du petit venu en Alaska à la conquête de l’or qui lui donnera celle qu’il aime, et que la machine-à-faire-de-l’or finira par tuer.Il s’apitoie un peu trop même.“ Il faudra vous guérir de cette sentimentalité ”, lui recommande Gregory Land qui “ depuis quatorze ans, yes sir, court sur la piste derrière ses chiens, distribuant lettres et journaux sur tout le territoire du Yukon ”.Cette disposition à s’attendrir facilement, loin de le rapprocher des hommes, ne l’en éloigne que davantage.Rarement ces mineurs et ces conducteurs de traîneaux, incohérent rassemblement de races, de langues et de religions, comprennent-ils les fantasques éclats de cette sensibilité française.A part les intérêts communs, qu’est-ce qui peut bien les rapprocher de lui ?N’avait-il pas raison alors de dédier le plus beau de ses ouvrages à son chien Tempest, qui, “ à force de tendresse attentive, lui a fait oublier les misères humaines ” ?N’a-t-il pas retrouvé dans ces solitudes ces même hommes qu’il croyait si bien fuir ?les mêmes égoïsmes ?les mêmes ambitions farouches ?les mêmes froideurs ?La vie est donc partout la même ?Pour lui, elle ne sera donc toujours qu’une marâtre ?Qu’en a-t-il reçu ?A quatorze ans, il publie des vers et donne une conférence.Beau début! A vingt ans, il est à Paris.Il faut gagner sa vie.Les petites besognes chichement payées grignotent et finissent par user son courage.Il se sent un cœur d’élite, du talent, de la bonne volonté, et il passe inaperçu.Les revers crucifient sa fierté, le révoltent, l’exaspèrent.Toute l’exaltation qu’il aurait mise au service d’un grand talent ne lui sert qu’à renforcir la haine qu’il a de l’homme et de la société.Le Canada français, Québec, mars 1933. 622 EN FEUILLETANT ROUQUETTE J avais la bouche amère comme après boire ; j’aurais pu me fâcher, raconter les petites fripouilleries qui sont monnaie courante.Bah ! A quoi bon ! Je me suis enfoncé dans les solitudes vierges du Grand Nord (1).Chercheur d’or, il vit encore plus seul que nouvelliste miséreux.L’ennui, la “bête qui ronge”, tourne dans le cerveau vide.Etre seul dans les plus beaux paysages du monde, seul avec sa pensée qui tourne en rond autour du cerveau comme une bête emmurée, sentir sa raison mourir peu à peu, être ivre de solitude au point de chanceler, avoir faim de parler à quelque chose de vivant (2).Cette obsession devient bientôt un affolement.Moi qui n’ai pas reculé devant le grizzli des Rocheuses, j’ai peur.Je suis tout seul.Seigneur, ne m’abandonnez pas ! tout seul, tout seul, perdu dans l’immensité blanche de la terre polaire.Si je mourais, par aventure, qui le saurait P Personne.Non, non, je ne veux pas.Au secours, quelqu’un, venez, venez.je ne veux pas rester seul (3).Les joies de la civilisation quittée allument en lui des convoitises.Il ne restera pas une minute de plus.Il retournera à Dawson.Il calcule le temps qu’il faut pour franchir les étapes qui le séparent de New-York.Il prendra le Ro-chambeau ou la Touraine.Ah ! voici le Havre ! Vers midi, il sera à Paris.Paris !.Mais quand il aura foulé l’asphalte des boulevards parisiens, la hantise de l’air pur, des périls courus là-bas, des plaines illimitées couvertes d’une farine bleuie et miroitante, des morsures du froid, des longues courses assailliront avec violence ce bohème impénitent devenu un immigrant au sein de sa propre patrie.Il retournera dans le grand silence blanc où la civilisation qu’on laisse à l’arrière fait souffrir d’une souffrance dont on finit par ne pouvoir se passer.(1) Le Grand Silence blanc, p.22.(2) Id., p.147.(3) Id., p.161-162.La C anada français, Québec, mars 1933. EN FEUILLETANT ROUQUETTE 623 Entre lui et l’humanité un abîme s’est ouvert.A tout propos il raille la culture et le progrès.Il compare les conventions de la société, ses lois aux coutumes et aux lois des Esquimaux.Lisez, dans le Grand Silence blanc, “ la Suprême Sagesse ou le Secret du bonheur ”, “ la Bête sociable ou encore “ les pourquoi de Kotak, Esquimau innuit ”.Déclarations amères et ironiques.Ironie, signe de durete d âme, a-t-on dit.Ici, l’âme est d’un tendre.Ce sont les souffrances, les rancunes non éteintes, le dégoût de la lutte qui dictent les mots cinglants, qui prêtent de leur raffinement à l’esprit de raillerie et de persiflage.Mais ses années de Yukon, ses voyages, la vie dure qu’il a menée ont bientôt arrondi les pointes de son scepticisme.D’ailleurs, il a beaucoup appris de Gregory Land.C’est lui qui a formulé pour son ami ce que j’appellerais le code du Yukoner et qu’il faut citer si l’on veut connaître à fond la sensibilité de Rouquette.Le voici : Ne plus aimer, — dit Gregory Land,— ne plus croire, ne plus souffrir.rêver sa vie, ne plus se cogner le cœur aux rudesses humaines.Aimer tout pour n’aimer rien.Etre las de porter sa peine, mais se redresser, bomber le torse, crâner pour la galerie, et passer, sifflotant, les mains aux poches, les pieds légers, pour que nul ne lise en nos yeux que l’on porte en soi 1 ennui magnifique de vivre (1).III Il y a, dans ces quelques lignes, une grande leçon de stoïcisme.Mais stoïcisme implique obéissance fatale à des lois infrangibles.Y adhérer, c’est se reconnaître incapable de briser les forces aveugles du destin, s’abandonner parce qu’on ne peut gouverner, renoncer parce qu’on ne peut vaincre.Le poète de l’action, s’il a souscrit à ce code du Yukoner, n’est-ce pas faute d’une doctrine plus sûre et qui allât au-devant de ses aspirations cachées ?Qu’il y adhérât pendant un certain temps, faut-il en être surpris ?Il tira deux grands enseignements de la vie : le premier, c’est que l’homme, dans la lutte pour l’existence, est laissé à ses seules ressources : résultat de ses années de misère dans les villes ; le second, c’est que la révolte est inutile, qu’il vaut mieux accepter de bonne grâce le rôle — si petit soit-il — (1) La Bête Errante, p.141.L* Camada français, Québec, mars 1933. 624 EN FEUILLETANT ROUQUETTE que le destin nous appelle à jouer : résultat des adversités de sa vie errante.Il en était à cet instant de son évolution intérieure lorsqu’il fut, lui aussi, frappé sur son chemin de Damas.La fortune lui avait enfin souri, et, avec elle, un nimbe de gloire auréolait sa haute stature.Revenu à Paris, ils se trouva mal à l’aise des menteuses adulations de salon, des rivalités d’écrivains toujours actives, et, disons le mot, il fut assez écœuré des escroqueries de certains fripons qui rampent autour de la gent écrivain.Il ne demandait donc qu’à repartir, lorsque le gouvernement le mandata pour aller porter, aux extrêmes confins de l’Ouest canadien, à un évêque oblat de quatre-vingt-cinq ans, la croix de ceux qui ont fait rayonner à l’étranger le nom de la France, son histoire, son culte.Il partit le cœur réjoui.Ce qu’il avait vu de près, ce qu’il avait côtoyé tant de fois sans en comprendre le sublime et la poésie, il se décida à le consigner dans un livre, rédigé en un style à la portée de tout le monde.Il n’écrit pas l’histoire de l’évangélisation de l’Ouest, au vrai sens du mot.D’autres diront, dit-il, la gloire de ces hommes.Je ne suis qu’un pèlerin qui vint s’asseoir, un jour, à leur foyer, mais mon âme a gardé l’empreinte de leur âme et mon cœur les vibrations de leur cœur.A l’heure où les humains se ruent à la conquête de buts matériels, pour la satisfaction de leurs appétits, je veux simplement dire qu’il y a des prêtres qui font le sacrifice absolu, le complet abandon d’eux-mêmes, pour ramener à Dieu ceux qui sont les plus déshérités, les plus pauvres parmi les fils d’Adam (1).Si les faits extraordinaires qu’il raconte tiennent du roman, ce livre n’est cependant pas un roman.Ce sont des tableaux et des biographies, des épopées brièvement racontées, comme un film, reporté dix ou quinze ans en arrière, où se dérouleraient en scènes émouvantes, dans un décor boréal, la vie des Oblats dans le Nord canadien.Les esquisses des grands missionnaires et des évêques, sublimes de renoncement et de foi, figurent parmi les plus beaux chapitres du livre.Il a suffi à Rouquette de voir, dans leur cadre désolé, la grandeur évangélique des hommes-de-la-prière pour éprouver un bouleversement sans pareil.Voilà enfin des hommes (1) L’Épopée blanche, p.195.La Canada français, Québec, mars 1933. EN FEUILLETANT ROUQUETTE 625 pour qui le renoncement a une signification.Une telle conduite dépasse l’humaine compréhension.Qu’est-ce que l’évangile de Gregory Land à côté de celui de ces hommes sur qui s’étend l’ombre du Christ ?Comparaison bienfaisante ! L’Esprit de lumière l’attendait là, lui, l’infatigable voyageur, revenu de tout, en marche vers des étoiles sans cesse fuyantes ! Gregory, c’était un homme ! il ne peut le nier.Il a recueilli Rouquette désemparé et trébuchant.Mais ce n’était qu’un homme, et le stoïcisme, qu’un enseignement incomplet.Rouquette a trouvé mieux.Il en est à se demander : “ Que faut-il choisir ?” La Croix de mort qui veille sur les champs de l’éternel repos ?ou la croix d’espérance qui mène les hommes vers Dieu ?Faut-il renoncer ?Faut-il croire ?J’ai posé l’interrogation à mon âme civilisée.Cette âme qui était si fière d’un peu de science amassée, qui se croyait “ pas comme les autres ” et souvent “ plus que les autres ”.Dans la faim dévorante de savoir, dans la folie de ses vingt ans, elle était allée aux extrêmes, hurlant avec les loups.Quelle misère ! Mais, dans les solitudes du grand silence blanc, j’ai senti peser sur moi l’angoisse du problème à résoudre.Et, dans ma détresse, devant l’immensité qui m’entourait, seul à seul avec Dieu, j’ai retrouvé ma route.Je suis sorti meilleur, exalté par l’épreuve, et si je suis revenu dans le tumulte des villes, j’ai du moins la paix religieuse du cœur (1).Ces retours à la foi se passent de commentaires.Il suffit de les raconter pour admirer le mystère des voies de Dieu.Ce cœur meurtri avait quitté les civilisations polluées, parce qu’il ne se sentait pas le courage de vivre dans les voies communes.Il a trouvé dans la solitude “ qui est mauvaise à celui qui n’y vit pas avec Dieu (2) ” une raison de vivre, et le seul bien capable de contenter son cœur exigeant et toujours insatisfait.IV Ce qui donne de la force à l’œuvre de Rouquette, c’est une qualité rare entre toutes, enviée, et qui chez bien des (1) L’Épopée blanche, p.100-101.(2) René.Le C anafa français, Québec, mars 1933. 626 EN FEUILLETANT ROUQUETTE écrivains se présente sous de faux airs : je veux dire la sincérité.Sincérité des sources, sincérité du récit.Les artifices chers aux romanciers de profession, les descriptions de tempêtes, de courses à la mort, d’accidents si utiles aux tournants imprévus de l’intrigue, et mille autres recettes littéraires et machines de théâtre adaptées au roman sont absentes de l’œuvre de ce solide romancier.Tout son processus de composition peut se résumer en deux mouvements : il voit, il raconte.Avec lui, l’art de la description a des progrès à faire.Il ne donne pas de vues d’ensemble d’une contrée, ne peint pas à larges traits les paysages.Ses portraits, comme ses tableaux, sont en petit, faits de quelques détails significatifs, vus d’un certain angle.Les exotiques sont d’ordinaire des écrivains pittoresques.Les couleurs abondent sur leurs toiles, la lumière fuse de toutes parts, c’est une orgie de tons, de nuances, de contrastes.Rouquette ne s’élève pas à la hauteur de ces grands descriptifs.Il est plus humble, plus simple, s’attache aux caractéristiques et aux actes de l’homme de préférence à l’évocation de son milieu et de son entourage.Autrement dit, il est très peu poète.D’où la rude simplicité de son style.En voici un exemple entre cent autres, tiré du début des Oiseaux de Tempete.Deux lignes, mais tout y est de Rouquette.Il sort négligemment un couteau, il l’ouvre d’une secousse brève, la lame fait clic et se fige.Un outil sérieux qu’il a là.Un seul mot fait image : se fige.Le reste, c’est de la transcription fidèle.Aucun désir d’éblouir, de rehausser par l’outrance des symboles et la violence du vocabulaire la pauvreté des faits.S’il a vu, qu’a-t-il besoin de crier sur les toits P On a vu de ces écrivains, soi-disant revenus des pays des glaces éternelles, se promener vêtus en Esquimaux ou en cow-boys sur les grands boulevards parisiens, et reproduire, par la photographie, dans leurs ouvrages, les lieux où ils sont enduré les pires adversités.La vérité se passe de ces petits moyens.La première qualité d un romancier, n est-ce pas cette adaptation de l’œuvre à la chose, cette habileté à ne pas dépasser les limites de sa propre expérience, de dire simplement ce qui est ?Il en résulte dans l’expression et l’allure générale de la phrase une maîtrise qui rassure, une Le Canada français, Québec, mars 1933. EN FEUILLETANT ROUQUETTE 627 force de persuasion qui entraîne.Le style de l’auteur de la Bête errante est fait de sobriété, de précision.Aucune digression morale, littéraire ou sociale qui enlève aux phrases leur nerveuse concision.Droit au fait.Nues et tragiques comme la réalité, ces histoires impressionnent.On n’a qu’une pensée : ça dut se passer comme cela.Y a-t-il pour un écrivain plus grande louange ?Réginald Letourneau Ls Cahada fbakçaib, Québec, mari 1988.
de

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