Le Canada-français /, 1 avril 1933, Comment un peuple redevient chrétien
COMMENT UN PEUPLE REOEVIENT CHRÉTIEN Le peuple dont il s’agit, c’est le peuple de France.Le moment où nous le considérons, c’est au lendemain des années terribles de la grande Révolution, alors que d’immenses ruines jonchaent le sol du pays, ruines matérielles bien entendu, mais surtout ruines morales et religieuses, plus graves en elles-mêmes et plus préjudiciables à la vie et au bonheur d’une nation.Fait surprenant, et digne d’être noté et expliqué : il ne fallut pas de très longues années pour que les croyances religieuses fussent de nouveau implantées dans les âmes et que s’avérassent impuissantes non seulement l'œuvre de déchristianisation tentée par la Révolution, mais la campagne d’incrédulité qui l’avait précédée et qu’avaient menée Voltaire et l’Encyclopédie.Comment cela s’est-il produit ?Sans doute on peut mettre en avant l’action de Bonaparte scellée par le Concordat, mais ce fut là une mesure d’abord politique, et la politique ne convertit guère.Sans doute, il y eut le Génie du christianisme, mais l’ouvrage de Chateaubriand, s’il émut les sensibilités, s’adressa moins à la raison qu’à l’imagination et ne fut lu, à ce moment du moins, que par une élite de l’esprit ; sans doute Frayssinous attira vers sa chaire de St-Sulpice toute une jeunesse ardente de s’instruire et de connaître les motifs de sa croyance, mais son influence fut limitée à la jeunesse parisienne.Disons avec plus de vérité que les troubles et les agitations de la Révolution, n’avaient pas atteint toute la masse populaire.Disons surtout, en nous plaçant au point de vue surnaturel, que de nouveau le mot de Tertullien devait se réaliser : “ le sang des martyrs est une semence de chrétiens, ” et Dieu sait si les martyrs avaient manqué à cette époque tragique ! Et ajoutons enfin que rien ne contribua plus au renouveau chrétien de la France que les admirables dévou-ments suscités par la Providence pour redonner à ce pays une mentalité chrétienne et lui rendre sa foi.Lh Canada français, Québec, avril 1933. 722 COMMENT UN PEUPLE REDEVIENT CHRETIEN Parmi ces dévoûments se placent en premier lieu, par le nombre et l’héroïsme, les congrégations religieuses d’hommes et de femmes qui surgirent alors, et qui, à 1 exemple du bon Samaritain de l’Évangile, se penchèrent sur une société malade et surtout sur l’enfance pour guérir ses plaies et panser ses blessures, former son cœur, orner son esprit et, pour tout dire en un mot, l’élever.Les congrégations enseignantes vouées à l’éducation du peuple furent les grands agents de rechristianisation dont Dieu se servit.Retracer les origines de quelques-unes de ces congrégations nées au début du XlXsiècle, sera faire œuvre d’édification d’apologétique ; mais pour rester dans la note “ canadienne ” qui convient à cette Revue, nous ne voudrions envisager que celles qui essaimèrent ensuite au Canada et trouvèrent sur cette terre riche de foi profonde, une source inépuisable du meilleur des recrutements.Nulle région de France ne fut plus féconde que la région Lyonnaise en congrégations nouvelles vouées à 1 enseignement du peuple.Parmi celles qui sont venues au Canada se trouvent les Petits Frères de Marie, les Frères du Sacré-Cœur, les Clercs de Saint-Viateur, les Religieuses de Jesus-Marie, de St-François d Assise, etc.I “ Condisciple et émule ” du curé d’Ars, dit de Marcellin Champagnat son historien, Mgr Laveille.C est tout dire.Comme le curé d’Ars, il rencontrera dans l’étude les difficultés par où se montre mieux l'action de Dieu ; comme lui, il aura au cœur la flamme de l’apostolat ; comme lui, il trouvera sur sa route des obstacles humainement insurmontables.Chez tous les deux, même amour des humbles et des petits, même vie pénitente et mortifiée, mais n’anticipons ^Marcellin-Joseph-Benoît Champagnat naquit en 1789 à Marlhes, village de la Loire, situé au centre des âpres sommets du Forez, sur un plateau rattache au massif du Pilât.Il était le neuvième enfant d’une famille qui devait en compter dix.Ses parents étaient de ces chrétiens que produit la race paysanne, attachés inébranlablement à leur foi : durant la Révolution, ils donnaient asile aux prêtres et aux Le Canada français, Québec, avril 1933. COMMENT UN PEUPLE REDEVIENT CHRÉTIEN 723 religieux proscrits.L’enfant sut profiter des leçons reçues à ce foyer.A onze ans, il fait sa première communion, et, dès ce moment, il s’approche tous les mois de la Sainte-Table, chose rare à cette époque.Comme les enfants de son âge, il met la main à divers métiers et s’occupe de l’élevage du troupeau, lorsqu'un jour passe, envoyé par l’archevêché de Lyon, un prêtre “ recruteur ” de vocations.Il demande au curé de Marlhes s’il connaissait un enfant apte au sacerdoce.Le curé répond négativement, puis après réflexion : “Il y a bien la famille Champagnat qui a d’honnêtes garçons, mais je ne sache pas qu’aucun veuille étudier le latin.” Le prêtre recruteur se rend dans cette famille, interroge les trois garçons.Deux se récusent, Marcellin rougit et dit en balbutiant qu’il désirerait bien être prêtre, si toutefois on pouvait subvenir aux frais de son éducation.Le prêtre interroge plus longuement l’enfant, et lui déclare qu’il doit être prêtre.Admirable leçon pour notre temps qui a besoin de vocations, que cette scène simple et grandiose ! Et quel encouragement pour les timides qui hésitent à évoquer l’idée du sacerdoce devant des âmes d’enfants ! De quelle gloire eût été privée l’Eglise, si l’envoyé de l’archevêché de Lyon n’avait pas osé parler ! Mais avant de se mettre au latin, il faut apprendre le français.Marcellin devient l'hôte du maître d’école de Saint-Sauveur, qui le déclare inapte à l’étude.Une visite au tombeau de saint François Régis, à La Louvesc, faite avec sa mère, rend l’espoir à Marcellin.Au petit séminaire de Verrières où il entre en 1805, il est jugé incapable de faire du latin, et il doit se remettre aux études primaires.Examen insuffisant à la fin de l’année, et nouvelle déclaration que 1 enfant ne peut continuer.Nouveau pèlerinage du fils et de la mère à La Louvesc.Marcellin fut exaucé cette fois : admis encore au séminaire à titre d’essai, ses efforts furent récompensés et il put continuer ses classes.Dans les lignes qu’il écrivait à cette époque on devine l’apôtre futur : “ O mon Seigneur et mon Dieu, je vous promets.d’instruire les ignorants de vos divins préceptes, et d’apprendre le catéchisme aux pauvres aussi bien qu’aux riches.” En octobre 1813, il entre au grand séminaire de Lyon.Dès cette époque, frappé de l’ignorance des enfants du peuple, il songeait au bien que feraient des Frères enseignants.Prêtre La CilADA français, Québec, avril 1933. 724 COMMENT UN PEUPLE REDEVIENT CHRÉTIEN en 1816, au lendemain de son ordination il se rend à Four-vière avec plusieurs de ses confrères qui voulaient sous le nom de “ Société de Marie ” se consacrer aux missions et à l’éducation de la jeunesse.Vicaire à La Valla, paroisse où régnaient l’indifférence religieuse et d’autres désordres, l’abbé Champagnat fit porter ses premiers efforts sur les enfants, et il jeta aussitôt les fondements de son Institut avec deux jeunes paysans sachant à peine lire et écrire qu’il installa dans une maisonnette délabrée dont il consolida de ses propres mains les murs branlants.Vrai Bethléem de pauvreté dans lequel les deux postulants entrèrent le 2 janvier 1817, et qui allait devenir le berceau d’une grande œuvre.C’était une vie de travail, d’étude et de piété alimentée de pain noir, de pommes de terre, de fromage, avec de l’eau pour unique boisson.En 1818, ils sont six qui prennent un costume modifié plus tard, mais qui les fit d’abord appeler “ Frères bleus ”.Lentement, un règlement s’élabore, un directeur est nommé, et les jeunes gens se forment à l’enseignement en assistant aux classes faites dans leur maison par un instituteur.Bientôt ils enseignent eux-mêmes avec le plus grand succès.On les demande de divers côtés.La sainte Vierge pourvoit à leur recrutement en leur amenant, en 1822, dans des conditions extraordinaires, huit recrues à la fois.Pour agrandir les locaux, tous se font constructeurs et maçons.Mais Dieu n’a jamais donné l’accroissement à ses œuvres sans y ajouter la croix.Une jalouse opposition s’éleva contre l’abbé Champagnat et qui venait de ses confrères.Son curé le dénonce à un vicaire général, M.Bochard, qu’il sait mal disposé à son égard.Le curé doyen du canton lui adresse de sévères reproches, le taxe d’orgueil et le menace d’envoyer les gendarmes disperser sa communauté ! Bon nombre de ses confrères se détournent de lui, car la considération due à l’autorité le fait présumer coupable.Son confesseur même refuse de l’entendre.L’arrivée de Mgr de Pins, administrateur du diocèse de Lyon en l’absence du cardinal de Fesch, servit l’Institut en écartant d’abord de Lyon le vicaire général M.Bochard, dont Rome blâme le gallicanisme.Quand il fallut, en 1824, construire une résidence plus vaste, ce furent, de nouveau, des critiques sur la folie d’une Lk Canada français, Québec, avril 1933. COMMENT UN PEUPLE REDEVIENT CHRETIEN 725 entreprise pouvant aboutir à une faillite.Mgr de Pins, jusque-là favorable à Champagnat, faillit alors le déplacer, mais Dieu n’abandonna pas son bon ouvrier et bientôt la résidence était construite.Les épreuves n’étaient point terminées ; une grave maladie du fondateur jeta le désarroi dans la communauté et amena des défections.Mais ces croix étaient annonciatrices des bénédictions célestes : en 1826 les Petits Frères de Marie prononçaient leurs premiers vœux.L’Institut n’allaient pas tarder à compter 6000 membres, avec 712 écoles, fréquentées par plus de 20,000 enfants.L’humble prêtre qui était à l’origine de tout ce bien mourut en 1840.En 1895, Léon XIII introduisait à Rome sa cause de béatification.Les Petits Frères de Marie, qui comptent actuellement plus de 8000 membres et qui, dans plus de 600 écoles, instruisent plus de 200,000 enfants, se sont installés au Canada en 1885.Ils y ont maintenant près de 50 établissements situés dans les diocèses de Saint-Hyacinthe, Montréal, Québec, Chicoutimi, Sherbrooke, Haileybury, Rimouski, Valleyfield et Gaspé.* * * André Coindre naquit à Lyon en 1787.Il était le fils d’un négociant de la paroisse de Saint-Nizier.Malgré son jeune âge, l’enfant put se rendre compte du régime de terreur que la Révolution fit peser sur la ville : l’école qu’il fréquenta était tenue par un prêtre qui se dissimulait dans la foule pour échapper à la mort ; les offices religieux avaient lieu dans des réunions clandestines, comme au temps des Catacombes.L’idée de vocation s’éveilla dans l’âme d’André sur l’influence de dignes prêtres qui avaient remarqué ses dispositions et lui avaient parlé du sacerdoce.Cette pensée ne le quitta plus : entré au petit séminaire de l’Argentière en 1804, il en sort en 1809 pour aller au grand séminaire Saint-Irénée.Prêtre en 1812, il est nommé vicaire à Bourg-en-Bresse, paroisse attachée alors au diocèse de Lyon.Partout des ruines à relever, et c’est pour aider à cette œuvre que le cardinal Fesch avait créé, pour le service des missions et de l’enseignement, la “ Société des Chartreux.” Elle fut dissoute par le décret de 1809 qui supprimait toutes les missions Le Canada français, Québec, avril 1933. 726 COMMENT UN PEUPLE REDEVIENT CÜRÉTIEN de France.Le service de la paroisse Saint-Bruno permit à Fesch de conserver à Lyon quelques-uns de ses missionnaires chartreux.Les succès oratoires du vicaire de Bourg le mirent en relief, et expliquent qu’en 1815 il fut agrégé à la Société des Chartreux.“ Depuis Brydaine, dit de lui un de ses collègues, le futur cardinal Donnet, jamais parole aussi puissante n’avait retenti sous les voûtes sacrées.Solidité de la pensée, brillant de la forme, perfection de l’action oratoire, émotion communicative, tout ce qui impressionne et transporte un auditoire se trouvait dans ses discours.” En 1816, la Société des Chartreux fut officiellement rétablie sous le vocable de Saint-lrénée.Le P.Coindre devait en faire partie jusqu’en 1822 et se dévouer sans compter dans le ministère difficile, mais si fécond, des missions paroissiales.Cet apostolat ne suffit pas à l’absorber : à cette époque il jetait les fondements des deux Instituts dont il fut le créateur.Pareil à son divin Maître, le Père Coindre avait pour les enfants une prédilection qui se nuançait de pitié douloureuse devant le misérable abandon dans lequel ils étaient.En 181/, il en recueille quinze dans une ancienne cellule de Chartreux et leur donne deux métiers à tisser la soie.C’est la première Providence.En 1818, il doit louer, pour les enfants plus nombreux, une maison plus vaste.Nouveau changement, en 1820, et pour les mêmes raisons.L’institution s’appelle désormais le Pieux-Secours.Pour les jeunes filles qui, elles aussi, ont besoin d’appui, il fonde la Congrégation de Jésus-Marie dont nous parlons plus loin.Mais pour assurer l’avenir du Pieux-Secours, et remédier aux maux de l’époque, le P.Coindre avait songé à constituer une communauté d’hommes voues à 1 enseignement.Deux maîtres du Pieux-Secours se mirent à sa disposition.Sous le nom de Frère Xavier et de Frère François, ils furent les fondements sur lesquels s’éleva 1 Institut des Frères du Sacré-Cœur.Ils étaient dix à la retraite que leur prêcha le P.Coindre à Fourvière.Elle se termina le 30 septembre 1821, jour qui marque vraiment la naissance auquel la croix devait mettre sa divine empreinte.A Valbenoîte, où le P.Coindre a établi une école, le curé de la paroisse veut s’ériger en directeur des Frères, et les engage à se séparer de la communauté de Lyon.Un Frère reste fidèle ; les autres prennnent le parti du curé et ne tardent pas, d’ailleurs, à quitter l’école.Ces défections meur- Le Canada français, Québec, avril 1933. COMMENT UN PEUPLE REDEVIENT CHRÉTIEN 727 trirent le cœur du fondateur, sans ébranler sa confiance.D’autres postulants arrivèrent plus nombreux que ceux qui étaient partis.Pour se donner plus totalement à son œuvre, le Père (Joindre se sépara en 1822 des Chartreux.Il refuse alors un évêché afin de se consacrer au labeur des missions, et sur la demande de l’évêque de Saint-Flour, administrateur du diocèse du Puy, il accepte d’y fonder une société de missionnaires.En évangélisant le Velay, il trouvera des recrues pour les Frères du Sacré-Cœur et les religieuses de Jésus-Marie.A la fin de 1826, les Frères du Sacré-Cœur possédaient des écoles dans le Rhône, la Loire et la Haute-Loire.En 1825, sur l’intervention de Mgr de Bonald, évêque du Puy, l’Institut était légalement autorisé.Cette prospérité appelait l’épreuve.Elle vint.La Société des Missionnaires du Sacré-Cœur, formée de prêtres distingués, faisait dans le diocèse du Puy le plus grand bien, quand l’évêque en prit les sujets les plus remarquables pour les placer dans des cures importantes.Cette mesure provoqua la démission du Supérieur, le Père Coindre, qui se fixa dans le diocèse de Blois, où, sur le désir de Mgr de Saurin, il avait déjà prêché.Nommé en 1825 supérieur du grand séminaire de Blois, il avait la douleur de s’éloigner de son cher Institut avec lequel, cependant, il resta en étroits rapports.Quand l’autorité diocésaine de Lyon voulut obtenir de lui la promesse que ses Frères ne quitteraient pas le diocèse, il répondit : “ Mon œuvre est universelle ; mes religieux iront où ils seront appelés.” Quand elle songea à unir les Frères du Sacré-Cœur aux Frères Maristes, il s’y opposa encore.Il comptait retrouver aux vacances de 1826 ses deux chères familles, mais il ne devait les revoir qu’au ciel, car il mourut le 30 mai.Son frère, l’abbé Vincent Coindre, lui succéda, mais, sous sa direction parfois peu prudente, l’Institut passa par d’extrêmes difficultés, avant de connaître les joies d’un immense développement, et mériter les éloges qu’adressait Benoit XV au Supérieur général, à l’occasion du centenaire de la Congrégation : “ On peut dire que la Mère de Dieu, dans sa bénignité, vous a couverts d’une protection particulière.En effet, quoique privée de bonne heure de son fondateur, la congrégation se répandit bientôt d’une manière admirable, non seulement dans son Ls Canada français, Québec, avril 1033. 728 COMMENT UN PEUPLE REDEVIENT CHRETIEN pays d’origine, mais encore dans d’autres contrées de l’Europe et de l’Amérique.” Les Frères du Sacré-Cœur en effet allèrent au loin en Europe (Belgique, Espagne) en Afrique (Soudan, Madagascar) en Asie (Syrie), en Amérique du Sud (Argentine, Uruguay) et au Canada, où ils ont, depuis 1912, deux provinces : celle d’Arthabaska et celle de Saint-Hyacinthe.Ils ont plus de 50 établissements situés dans les diocèses de Québec, Montréal, Nicolet, Sherbrooke, Trois-Rivières, Chicoutimi, Rimouski, Saint-Hyacinthe, Ottawa, Mont-Laurier, Juliette, Providence.* * * Comme André Coindre, Louis Querbes est un pur Lyonnais, attaché de près, lui aussi, à la paroisse de Saint-Nizier.Né en 1793, alors que la ville de Lyon était bombardée sans pitié pour avoir essayé de secouer ce joug delà Convention, Louis Querbes devait mourir curé de Vourles, en 1859, quatre semaines après son condisciple de séminaire, le saint curé d’Ars.Enfance, adolescence, jeunesse, s’écoulèrent pour lui à l’ombre de l’église paroissiale.A dix ans, il écrivait ces lignes : “ Louis-Joseph-Marie Querbes fait vœu de chasteté pour toute ma vie.” En 1805, élève de l’école cléricale de St-Nizier, il se distingue par sa piété et sa dévotion à Notre-Dame de Fourvière.En 1812, il entre au séminaire de Saint-Irénée, où le rejoignent l’année suivante ceux qui devraient être le saint curé d’Ars, le Vénérable Colin, le Vénérable Champagnat.Ajoutons-y le futur cardinal Donnet, avec lequel il se lia d’une étroite amitié.Il songe alors à s’agréger aux Pères de la Foi, et si la Providence ne le permit pas, il ne cessa de garder à la Compagnie de Jésus ses sympathies, lui demandent toujours des directeurs et des conseillers et s’inspirant de ses Constitutions pour certaines règles de son Institut.Préoccupé de bonne heure de l’éducation du peuple, Louis Querbes, dans son premier sermon au séminaire, déplorait la disparition des congrégations qui “ se dévouaient à l’instruction et à l’éducation des générations naissantes ou qui aidaient les ministres des autels à supporter le poids de leurs importants travaux Le Canada fhançais, Québec, avril 1933. COMMENT U N PEUPLE REDEVIENT CHRÉTIEN 729 Si la vie d’un homme n’est d’ordinaire que la réalisation des rêves de sa jeunesse, on peut dire que toute celle de Louis Querbes ne visa, comme le dit excellemment Mgr Lavallée, recteur des Facultés catholiques de Lyon, “ le temple de pierre où Dieu séjourne et, en même temps, le temple vivant où il fait sa demeure et qui est l'âme des enfants Prêtre en 1816 et vicaire à Saint-Nizier, il songe aussitôt à l’agrandissement de l’école cléricale, sans négliger pour cela les autres enfants de la paroisse, recommandant aux parents de les envoyer chez les Frères des Ecoles Chrétiennes ou chez les Sœurs de Saint-Charles, et fondant en 1818, avec les encouragements de son curé M.Besson, futur évêque de Metz, l’Oeuvre de la Providence pour l’éducation gratuite des filles pauvres de la paroisse de Saint-Nizier.En 1822, il est nommé curé de Vourles, triste paroisse où, à côté d’un petit nombre de familles chrétiennes, se rencontraient non seulement l’ignorance et l’indifférence religieuses, mais l’impiété grossière et l’hostilité déclarée contre les prêtres et l’Église.Il n’y trouve ni école ni instituteur et il se met en devoir d’y appeler en 1823 les Sœurs de Saint-Charles pour faire la classe aux filles.Pour les garçons, c’était plus difficile.En 1824, il accueille un jeune homme qui a quitté les Frères des Écoles Chrétiennes, et il en fait un instituteur.Deux ans sont à peine écoulés depuis que le curé déploie son zèle à Vourles, et déjà les fruits de son apostolat sont visibles.On songe à le nommer à une paroisse plus difficile encore, mais, à la demande des habitants de Vourles, le changement n’eut pas lieu.Il continua donc son ministère fécond au milieu des difficultés et des traverses qui sont dans l’ordre des desseins divins, et qui lui furent parfois suscitées par des personnes sur le dévouement desquelles il était en droit de compter.Ver ; la fin de 1826, il a une première idée de son œuvre, Elle lui vint, dit-il, “ comme une inspiration ”, mais avant de la réaliser, il “ l’examina plusieurs années devant Dieu.” Cette idée concordait trop avec ce que nous avons raconté des aspirations de sa jeunesse, pour qu’elle ne fût pas reconnue comme venant du Ciel.Il s’agissait de pourvoir à l’éducation du peuple si négligée à cause de la rareté des instituteurs, de leur insuffisance et de leur condition préLu Canada français, Québec, avril 19S3. 730 COMMENT UN PEUPLE DEDEVIENT CHRÉTIEN caire et humiliée.Il sentait aussi combien les prêtres des paroisses avaient besoin de collaborateurs qui seraient catéchistes, sacristains, chantres, et les aideraient dans les fonctions liturgiques et l’administration des sacrements.Et c’est là l’originalité du dessein de Querbes qui ne s’apparente à aucun autre : former des Frères destinés à enseigner, et à aider les curés dans l’entretien des objets sacrés et le service du culte.C’est ce qu’il exposa à Mgr de Pins, en lui montrant que cette œuvre était distincte, par son objet, de celle qu’accomplissaient les Frères de .Jean-Baptiste de la Salle et ceux du Père Champagnat.Mgr de Pins ne se pressa pas de l’engager à aller de 1 avant.A la fin de 1828, il l’autorisait cependant à ouvrir dans son presbytère une petite école normale dont le curé formerait les élèves.Tels étaient les humbles débuts d’une œuvre appelée à la plus grande prospérité.En 1829, il présente à son archevêque les statuts de son association, et sur l’avis de plusieurs membres du conseil archiépiscopal qui lui étaient plus favorables que Mgr de Pins, il sollicite aussitôt l’autorisation légale.Pour la faire aboutir, il n’hésite pas à entreprendre le voyage de Paris, et le 8 août, le Conseil royal de l’Instruction publique approuvait les Statuts des écoles de St-Viateur.Les épreuves et les contradictions l’attendaient au retour dans sa paroisse.Elles vinrent surtout de son évêque, dont la froide sympathie s’était muée en opposition irréductible.L’abbé Querbes n’eut pas de peine à se défendre des accusations portées contre lui.Le 20 janvier 1830, une ordonnance royale autorisait VAssociation des Ecoles de Saint-Viateur-Mais à quoi bon cette ordonnance, si le veto épiscopal était maintenu ?A ce moment surgit pour Querbes un nouvel adversaire dans la personne du préfet du Rhône, mécontent d’une ordonnance rendue sans son avis.Querbes continua ses démarches auprès de l’archevêque qui songeait à le nommer curé de Bourg-Argental.Le 22 octobre, jour de la fête de Saint-Viateur, le gouvernement refusait d’agréer cette nomination.L’archevêque, reconnaissant à son tour l’intervention divine dans ces événements, “ approuva et agréa”, en ce qui le concernait, l’Institution des Clercs de Saint-Viateur, le 3 novembre 1831.Dieu couronnait ainsi la persévérance confiante de son serviteur.Le Canada français, Québec, avril 1933. COMMENT UN PEUPLE REDEVIENT CHRÉTIEN 731 Les Clercs de St-Viateur furent appelés au Canada en 1847 par Mgr Bourget, évêque de Montréal, et installés à Joliette où se trouve leur noviciat.Ils ont aujourd’hui 40 maisons environ disséminées dans les diocèses de Montréal, Saint-Boniface, Joliette, Valleyfield, Québec, Saint-Hyacinthe et Rimouski.II Des congrégations de femmes se fondèrent aussi à cette époque dans la région lyonnaise, et d’abord celle des Religieuses de Jésus-Marie.Elle doit sa naissance à Marie-Claudine Thévenet, née à Lyon, en 1774, de parents “ soyeux ”, deuxième d’une famille de sept enfants.Elle vit de près les crimes de la Révolution qui fit périr ses deux frères, et elle comprit la nécessité de relever les ruines morales et matérielles qui avaient été accumulées.C’est surtout l’enfance qu’elle voulut régénérer et, pour l’y aider, Dieu mit sur sa route le prêtre à l’âme apostolique dont nous avons déjà parlé : l’abbé Coindre.Un soir d’hiver, il trouva deux fillettes en haillons, abandonnées sous le porche de St-Nizier.Son désir était de les recueillir, mais qu’en faire ?Connaissant la charité de Mlle Thévenet, il les lui confie.De cette rencontre allait naître l’association des Saints-Cœurs et la première petite Providence qui portait en germe le futur institut de Jésus-Marie.C’était en 1816.L’année suivante, l’association s’enrichit de deux recrues de valeur, Mlle Coindre et Pauline Jaricot qui devait bientôt se séparer de ses compagnes pour créer l’œuvre admirable de la Propagation de la Foi.La jeune communauté s’appela Congrégation des Sœurs du Sacré-Cœur, avant de prendre le nom de Sœurs de Jésus-Marie.Mlle Thévenet, devenue Sœur Saint-Ignace, en fut la première supérieure générale.En 1820 elle achetait sur la colline de Fourvière, une propriété où fut bâtie la maison mère : bientôt s’y établissait un pensionnat réputé.Deux autres pensionnats devaient s’ouvrir en 1822 et 1823 à Belleville et à Monistrol.Ainsi, par l’œuvre de la Providence et celle des pensionnats, l’éducation chrétienne était assurée aux enfants des pauvres comme des riches.Introduite dans le diocèse du Puy quand l’abbé Coindre y fut appelé, l’institut s’y répandit rapidement.L* Canada français, Québec, avril 1933. 732 COMMENT UN PEUPLE REDEVIENT CHRÉTIEN Les religieuses de Jésus-Marie qui ont des établissements en Europe, en Asie, dans les deux Amériques, aux Antilles, fondèrent en 1855 leur première maison canadienne, à St-Joseph-de-Lévis.En 1870 la maison provinciale ainsi que le noviciat s’installaient à Sillery, près de Québec.Elles ont maintenant plus de dix maisons dans les diocèses de Québec, de Rimouski, de Gravelbourg et de Chatham.Au collège de Sillery, très prospère et affilié à l’Université Laval, ont été organisés récemment des cours d’enseignement secondaire dont les débuts furent particulièrement heureux.* * * C’est une amie de Mlle Jaricot, fondatrice de la Propagation de la Foi, Anne Rollet, qui, par un apostolat exercé, dans le monde sous forme d’ouvroir dès 1819, donna naissance à la Congrégation des Sœurs de St-François d’Assise que nous nous contentons de citer, car c’est en 1837 seulement qu’elles furent autorisées à revêtir le costume religieux, et en 1838 qu’elles émirent leurs premiers vœux.Elles se consacraient à l’instruction des pauvres, au soin des malades, à la direction des orphelinats et des écoles maternelles.Les religieuses de St-François d’Assise, venues au Canada en 1904, ne quittèrent pas la province de Québec, et elles ont, dans la ville même de Québec et dans la région, des établissements importants et justement appréciés.* * * Quoique n’appartenant pas immédiatement à la région lyonnaise, les Sœurs de la Présentation de Marie de Bourg Saint-Andéol, n’en sont pas très éloignées, par l’origine.Elles furent fondées par la Vénérable Marie Rivier, une âme très personnelle où se mêlaient, sans se heurter, des contrastes qui en faisaient ressortir la richesse : c’était une nature tendre et austère à la fois, ferme et souple, d’une douceur toute féminine et d’un courage vraiment viril, vraie femme-apôtre comme le déclara Pie IX qui, par ces mots, la définissait excellemment.Sa vie est d’une belle unité, malgré les incidents divers qui la traversent.Née à Montpezat en 1768, elle est bien Le Canada français, Québec, avril 1933. COMMENT TJM PEUPLE REDEVIENT CHRETIEN 733 fille de ce Vivarais où s’écoulera sa vie.Tout enfant, elle est bergère, comme tant d’autres saintes, et, fidèle au vœu qu’à cinq ans elle fit à Dieu de lui amener “ des petites ”, elle organise des cérémonies religieuses et des processions.A dix-huit ans, alors que s’amoncellent à l’horizon les lourds nuages qui annoncent l’orage révolutionnaire, elle songe à répondre à l’appel d’une voix intérieure.Sans culture intellectuelle, sans aucun secours humain, malgré une santé très précaire et des difficultés qui, loin d’abattre son courage, le rendent plus fort, elle ouvre à Montpezat une école qui, très modeste d’abord, ne tarde pas à prospérer.Quand la tempête fait rage, elle y résiste et d’héroïque façon.Au lieu d’interrompre son apostolat, elle l’intensifie, en fondant autour de son école des patronages pour les jeunes filles, en organisant l’assistance des pauvres et l’instruction religieuse des mères de famille.La Terreur peut semer partout l’épouvante et la mort, le sang des prêtres et des religieuses peut couler sur l’échafaud au chef-lieu du département de l’Ardèche, la courageuse femme, méprisant toute crainte, étend son zèle dans les pays voisins.Elle ne se contente pas d’instruire les enfants et de servir les pauvres, elle exerce un véritable ministère religieux auprès des populations privées de leurs prêtres, elle exhorte, encourage, réunit les fidèles dans des granges ou des greniers, car les églises sont fermées.Elle se fait, au péril de sa vie, l’auxiliaire dévouée des rares prêtres qui sont restés pour travailler au salut des âmes.Le 21 novembre 1796 enfin, en l’année où la Révolution triomphante croit pouvoir instaurer dans la France catholique le culte sacrilège de théophilanthropie, Marie Rivier avec quatre de ses compagnes, fonde à Thueyts la congrégation de la Présentation de Marie.La Providence avait mis sur sa route, pour l’aider et la diriger, deux vénérables prêtres de Saint-Sulpice chassés par la Révolution du grand séminaire de Viviers.L’un d’eux, M.Vernet, supérieur du séminaire devait jouer un rôle éminent dans les reconstructions religieuses du diocèse de Viviers dont Mgr d’Aviau, archevêque de Vienne, exilé alors de son diocèse, avait l’administration.Ne pouvant exercer personnellement cette charge, il l’avait confiée à M.Vernet qui sut intéresser le prélat à la congrégation naissante.Les souffrances ne manquèrent pas à Mère Rivier, mais elles Le Canada français, Québec, avril 1933. 734 COMMENT ON PEUPLE REDEVIENT CHRETIEN ne pouvaient surprendre celle qui disait un jour à propos d’une fondation.“ Je tremble, car cette œuvre n’a pas eu l’épreuve de la contradiction à ses débuts Difficultés d’ordre matériel et pécuniaire ; difficultés plus douloureuses suscitées à l’intérieur de la communauté par l’esprit d’ambition et d’intrigue, impression d’abandon de la part de Dieu, rien ne fut épargné à cette femme de ce qui blesse et de ce qui meurtrit.Mais ces croix méritaient les progrès de l'œuvre et en 1802, quand les congrégations anciennes se reconstituèrent peu à peu et que de nouvelles se formèrent lentement, celle de Marie Rivier, née d’hier et incertaine encore du lendemain, comptait douze établissements.En 1804, l’Institut était légalement approuvé.En 1838, à la mort de la fondatrice, il comptait 137 maisons dans divers diocèses de France.Venues au Canada vers le milieu du siècle dernier, les Sœurs de la Présentation de Marie y possèdent actuellement près de 50 maisons, en pleine prospérité, et répandues dans les diocèses de Saint-Hyacinthe, Montréal, Nicolet, Sherbrooke, Prince-Albert, Winnipeg, et Keewatin.Chanoine Adrien Garnier, professeur à l’Université Laval.L* Canada français, Québec, avrii 19SS
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