Le Canada-français /, 1 novembre 1934, La correspondance de Marie de l'Incarnation
Histoire LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’INCARNATION(1) Une missionnaire n’est pas une recluse.L’activité épisto-laire est souvent une forme nécessaire de son apostolat.Marie de l’Incarnation, qui eut de tout temps le tempérament de l’apôtre et qui passa plus de trente ans de sa vie dans les travaux apostoliques, a beaucoup écrit.Il est bien difficile aujourd’hui d’évaluer, même approximativement, le chiffre de ses lettres.Dans notre Introduction générale aux Écrits de cette Vénérable Mère, nous proposions comme minimum celui de sept à huit mille (2).C’était en 1929.Un examen plus attentif de cinq années nous rendrait plus hardi.A plusieurs reprises, Marie de l’Incarnation parle de “ la presse de près de deux cents lettres ” où elle s’était trouvée, et s’excuse ainsi de la précipitation de ses réponses.Mais il ne s’agit pas là, comme on pourrait le croire, de sa correspondance annuelle avec la France : d’autres lettres avaient précédé, d’autres allaient encore suivre.Elle fait seulement allusion à l’effort qu’elle avait dû fournir pour être prête au départ d’un bateau sur le point de lever l’ancre.Les années passent, et nous n’entendons plus cette plainte.Les communications avec la mère patrie sont plus faciles.Avec la voie de Dieppe et celle de La Rochelle, on utilise aussi à l’occasion celles moins sûres de Miscou et de l’Acadie.Les flottes, réduites d’abord à trois ou quatre vaisseaux, sont plus nombreuses ; les départs sont aussi plus espacés : le dernier, qui dans les premiers temps de la colonie avait lieu au début de septembre, est reporté jusqu’en octobre, même jusqu’à la fin de ce mois (1) Les pages qui suivent composent la préface que Don A.Jamet donne à sa réédition des Lettres de Marie de l’Incarnation.Cette réédition, on s’en souvient, comprendra au moins trois volumes.Le premier, qui paraîtra au début de 1935, est le tome Ille des Écrits Spirituels et Historiques de notre grande Ursuline.(2) Dom A.Jamet.Marie de V Incarnation.Écrits spirituels et historiques.Paris-Québec, 1929.Tome I, Introduction générale, pp.48-49. 216 LE CANADA FRANÇAIS ou en novembre.La presse est moins harcelante.Cependant le réseau des relations s’est considérablement étendu et le chiffre des lettres, qu’on peut désormais répartir sur un plus grand nombre de bateaux, n’a fait qu’augmenter.Marie de l’Incarnation ne déposa la plume qu’à la veille de sa mort.Sa dernière lettre connue est probablement de décembre 1671, et elle décéda quatre mois plus tard, avril 1672.Si à ces lettres destinées aux amis et aux bienfaiteurs de France, qui se multiplièrent d’année en année, on ajoute, comme il convient, la correspondance tourangelle des années 1618-1639, et la correspondance canadienne locale des années 1639-1671, qui furent l’une et l’autre assez chargées, on pensera que le chiffre de 12 à 13,000, énorme à première vue, n’a rien en soi d’excessif.De cette vaste correspondance, nous n’avons plus aujourd’hui que quelques épaves.Nous n’en devons être que plus attachés à ce qui nous reste.* * * L’idée de publier les lettres de sa vénérable mère vint à Dom Claude Martin en même temps que celle d’éditer ses relations spirituelles.C’est dans la préface de la Vie de la Servante de Dieu qu’il fit la première annonce de son projet.Il y invitait tous les correspondants de sa mère à lui communiquer les lettres qu’ils en avaient reçues.Ce fut probablement toute la publicité qu’il donna à son dessein.C’était, hélas ! insuffisant.Son appel rencontra peu d’écho.L’Avertissement du recueil des lettres qui parut en 1681 en signale quelques raisons que nous avons déjà indiquées dans notre Introduction générale (1) : “ Quelques-uns de ceux à qui (la Mère de l’Incarnation) a écrit, disait Dom Claude Martin,.ont (regardé ses lettres) avec indifférence et ne se sont pas mis en peine de les garder ; d’autres qui les conservent comme des choses qu’ils estiment précieuses, n’ont peut-être pas su la recherche que j’en ai faite ; et d’autres enfin qui les regardent comme des reliques, non seulement de son esprit, mais encore de ses mains, sont bien aises que personne ne participe à leur trésor.” Il y eut de tout cela en effet.(1) Op.cit., pp.48-49. LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’iNCARNATION 217 La mort avait aussi emporté beaucoup des premiers correspondants de la Vénérable Mère.Mais il y eut surtout que l’enquête du futur éditeur ne fut ni bien active ni bien persévérante.Sur un point seulement, nous le voyons plus empressé.Ce fut du côté des héritiers de M.de Bernières.C’est que la perte irréparable qu’il allait faire, et toutes les personnes spirituelles avec lui, d’une correspondance de vingt années, à laquelle les sujets abordés donnaient un si haut prix, lui était plus sensible.Ces lettres, lui avait assuré Bernières en 1659, dans son dernier voyage à Paris, “ne traitaient pour l’ordinaire que de l’oraison, et.la plupart étaient de quinze à seize pages De chacune on eût pu faire un opuscule.Bernières, un grand spirituel, fort versé et avancé dans les voies de l’esprit, les lisait “ avec une extrême satisfaction et il en faisait une estime singulière ”.De toutes les personnes qu’il avait connues appliquées à l’oraison,— nous savons qu'il en avait connu beaucoup, et de fort marquantes,— “ il n’en avait jamais vu, confiait-il encore à Dom Claude Martin, qui en eût mieux pris l’esprit, ni qui en eût parlé plus divinement Il devait envoyer ce trésor à son ami, dès son retour à Caen ; mais il n’y était rentré que pour y mourir (1659).“ J’ai fait depuis, ajoute Dom Claude Martin, de qui nous tenons ces détails, toutes les diligences possibles, pour savoir ce que ces lettres étaient devenues, mais je n’en pus rien apprendre.” Il en avance cette raison : “ Pour entendre ce que (la Vénérable Mère) écrivait d’elle-même et des expériences qu’elle avait des choses spirituelles, il fallait avoir une certaine clef que tout le monde n’avait pas : c’était une adresse innocente dont elle usait pour cacher au monde les grâces et les lumières dont Notre-Seigneur l’avait si richement partagée.” Et cette adresse lui aurait trop bien réussi, car il croyait sans peine “ que ceux qui (avaient) recueilli les papiers de (Bernières, n’eussent) rejeté ces lettres comme des pièces où il n’y avait point de sens et qui leur paraissaient de nulle conséquence Ne pressons pas cette explication.L’héritière des papiers de Bernières fut sa sœur, Jourdaine de Bernières, dite en religion de Saint-Ursule, fondatrice des Ursulines de Caen, amie fidèle de Marie de l’Incarnation et sa correspondante assidue pendant plus de quarante ans.Pouvons-nous admettre pareille méprise de sa part ?Du reste, nous ne 218 LE CANADA FRANÇAIS possédons pas davantage les nombreuses lettres qu’elle reçut de Marie de l’Incarnation.Or elle était morte sept ans à peine avant la publication de la Vie de la Vénérable Mère.Quoi qu’il en soit du vrai motif de l’échec de ses tentatives, nous souscrivons pleinement à la réflexion attristée de Dom Claude Martin sur leur inutilité.Avec les lettres de Marie de l’Incarnation à Bernières, “ nous avons perdu ce que (cette Vénérable Mère) a peut-être jamais écrit de plus élevé,— la Relation spirituelle de 1654, mise à part, bien entendu,— et qui eût pu contenter davantage les personnes avancées dans la vie mystique Mais tout de même, Caen n’était pas aux antipodes.Si Dom Claude Martin était revenu à la charge.jusqu’à l’importunité ! N’est-il pas étrange aussi que personne au Canada ne se soit ému d’un projet qui allait au-devant de tant de secrets désirs ?Le souvenir de Marie de l’Incarnation était toujours vivant dans la colonie.Ni Mgr de Laval et ses prêtres, parmi lesquels le propre neveu de Bernières ; ni les Jésuites, ni les religieuses des deux maisons de Québec, Ursulines et Hospitalières, ni les familles en relations avec le Vieux-Monastère, personne n’a répondu.On était encore si près de la mort de la Vénérable Mère.Il n’est pas croyable que cinq ou six ans seulement après son trépas, toutes ses lettres eussent été déjà détruites.Des Jésuites qu’elle a connus dans la Mission de la Nouvelle-France, un seul figure dans le recueil de 1681, le P.Joseph Poncet.Mais Poncet avait quitté le Canada depuis plusieurs années ; il avait eu occasion de revoir en France Dom Claude Martin, son ami.Ou bien les lettres qu’il avait conservées de Marie de l’Incarnation avaient été retrouvées dans ses papiers, après sa mort, en 1675, à la Martinique, et adressées à Dom Claude Martin, par un autre ancien missionnaire du Canada, lui aussi passé récemment à la Martinique, le P.François Le Mercier.Mais du Canada, rien n’est venu directement.Les Ursulines de France, elles-mêmes, ont gardé le silence.Aussi bien celles du grand couvent du Faubourg Saint-Jacques, assez voisines pourtant des monastères de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Denis, où Dom Claude Martin était alors en résidence, que celles des points les plus éloignés du royaume.Décidément, il semble bien qu’on ait trop fait crédit à la bonne volonté des autres.Une sagesse toute pratique eût mieux servi la cause de Marie de l’Incar- LA COR RESPONDANCE DE MARIE DE L’iNCARNATION 219 nation, de ses lettres et de la postérité : “ Notre erreur est extrême.de nous attendre à d’autres gens que nous.” * * * Si la presque totalité des lettres de Marie de l’Incarnation est désormais perdue, il s’en faut heureusement que nous ignorions les noms de leurs principaux destinataires.Nous devons, en effet, les retrouver dans les nomenclatures du Registre des Bienfaiteurs des Ursulines de Québec.Ce recueil constitué, dans une pensée de reconnaissance et de fidélité, pour perpétuer le souvenir des protecteurs et amis du monastère et du séminaire des Ursulines de la Nouvelle-France, est d’une rédaction postérieure à 1686.A cette date, les Ursulines avaient déjà subi deux incendies, où la plus grande partie de leurs archives primitives avaient été consumées.Quelques mémoires avaient échappé au feu.C’est sur ces pièces que le Registre fut compilé.Il est donc très incomplet.La rédactrice y a noté pour les années 1657 et 1658 : “ L’on n’en marque rien ici, les mémoires en étant perdus.” Mais que d’autres lacunes on y pourrait relever ! Nous en signalerons quelques-unes un peu plus bas.Tel quel, cependant, il présente pour nous un inestimable intérêt.Il nous fait rentrer dans la vie intime du monastère.Surtout, il nous aide à dresser une première liste des correspondants de Marie de l’Incarnation.Chaque bienfaiteur, en effet,— on n’en peut douter quand son nom revient souvent,— représente, comme nous l’avons remarqué ailleurs, un correspondant de la Vénérable Mère.Le Registre a naturellement la sécheresse d’un livre de comptes.Ses listes annuelles ne donnent que la mention du bienfaiteur et celle de son aumône.Plusieurs de ces noms nous sont aujourd’hui ou inconnus ou obscurs.Il est heureusement possible de les éclairer de quelque précision.Mais d’autres n’ont besoin que de l’état qu’ils portent sur eux.Voici le relevé des plus illustres ou de ceux qui reviennent le plus souvent : La reine Anne d’Autriche,— au moins dans les premières années de la fondation. 220 LE CANADA FRANÇAIS La duchesse d’Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Québec, dont les aumônes allèrent aussi plusieurs fois aux Ursulines.Mlle de Luynes, fille du connétable de Luynes et de cette Marie de Rohan devenue si célèbre sous le nom de duchesse de Chevreuse.La comtesse de Brienne, appelée aussi Mme de la Ville-aux-Clercs, du nom que porta d’abord son mari, Henri-Auguste de Loménie, le secrétaire d’État.Mme de Montmorency, Marie Félicie des Ursins, la veuve tragique du duc de Montmorency, décapité à Toulouse en 1632, qui fonda plus tard la Visitation de Moulins dont elle fut la supérieure.Mme de Miramion, la future grande aumônière de Louis XIV, petite-fille de Thomas Bonneau, maire de Tours en 1604, bienfaitrice des missions étrangères, fondatrice et protectrice d’œuvres de charité et d’éducation.La présidente de Nesmond, Marie-Marguerite de Miramion, fille de la précédente, mariée au président Guillaume de Nesmond.Mme de la Troche de Savonnières de Saint-Germain, mère de la première compagne de Marie de l’Incarnation, la Mère Marie de Saint-Joseph.Mme Suramont, femme d’un trésorier de France à Riom, qui demeurait à Paris, au Cloître des Jésuites de la rue Saint-Antoine, et qui aida Mme de la Peltrie et Marie de l’Incarnation, dans leurs démarches à Paris, en mars 1639.Mlle de Vaux, sans doute la fondatrice des Ursulines de Montluçon.Mme Poncet, femme d’un conseiller en la cour des aides, Jean Poncet de la Rivière, et mère du P.Antoine-Joseph Poncet, missionnaire au Canada et à la Martinique.Elle entra plus tard au carmel.Mme Catherine Doujat, femme de Jean Doujat, conseiller au parlement de Paris, allie a la famille des Poncet de la Rivière.Mme Fouquet, Marie Maupeou, femme de François Fouquet, conseiller d’État, l’un des directeurs de la Compagnie de la Nouvelle-France, et mère du la correspondance de marie de l’incarnation 221 surintendant Nicolas.Elle est mentionnée aussi avec ses cinq filles visitandines.Mme de Launay de Razilly, nièce d’Isaac de Razilly, mort en 1635 lieutenant-général de l’Acadie.Famille tourangelle.Mlle Patrix, Mlle Milon, Mlle Vincent, Mlle Gatian, toutes des principales familles de Tours.Mme Normand, Jeanne Guyard, troisième sœur de Marie de l’Incarnation.Le Registre ne fait aucune mention de M.de Bernières et de sa sœur Jourdaine de Sainte-Ursule.Pourtant l’un fut le procureur des Ursulines de Québec jusqu’en 1659, et l’autre leur procuratrice, tout au moins pour suppléer son frère.De même on y chercherait en vain la mention de Port-Royal, qui fut si fidèle dans ses charités, jusqu’à la crise janséniste.La Visitation de Tours et l’Abbaye bénédictine de Beaumont-les-Tours n’y figurent pas davantage.Cependant, Beaumont eut à sa tête, durant toute la première moitié du XVIIe siècle, des parentes de Marie de l’Incarnation, et on trouve son nom encore plus tard sur le catalogue des bienfaiteurs de 1 église paroissiale de Quebec : indice de ses charités au Canada, où les Ursulines n’ont pas dû être oubliées.L’omission de Catherine de la Rochefoucauld, marquise de Sénecey, est encore plus notable.Cette première dame d’honneur d’Anne d’Autriche, gouvernante de Louis XIV, qui survécut cinq ans à Marie de l’Incarnation, fut de 1639 à 1672, une correspondante de toutes les années de la Vénérable Mère.Mentionnons aussi 1 absence du nom de Madame la chance-lière, Madeleine Fabri, femme du chancelier Pierre Séguier.Jusqu ici nous n avons nommé que des correspondantes ; mais il y avait aussi les correspondants.Le Registre n’en a retenu que quelques-uns : deux bourgeois de Tours, M.Marchant et M.Bonneau ; et les Flécelles de Brégy, père et fils, dont la Mère Marguerite de Sainte-Athanase, une des premières Ursulines de Québec, était la fille et la sœur.Il y en eut d’autres : en premier lieu, Dom Raymond de Saint-Bernard, l’ancien directeur spirituel de Marie de l’Incarnation à Tours ; les jésuites Dinet, de la Haye, Saint-Juré et leurs confrères du Canada, restés dans la Mission ou rentrés en France ; les Archevêques de Tours, Bertrand d’Eschaux, et son successeur Victor Bouthillier, l’oncle de 222 LE CANADA FRANÇAIS l’Abbé de Rancé.C’est ici que les lacunes seraient les plus nombreuses et les plus difficiles à combler.Plusieurs de ces noms sont célèbres dans les annales de la charité française au XVIIe siècle.On les retrouve dans la correspondance de saint Vincent de Paul.Les mêmes nécessités sollicitaient les mêmes inépuisables générosités et recevaient de ces grands cœurs la même secourable réponse.A trois reprises différentes, le Registre cite “l’assemblée des Dames de Canada Ces dames faisaient vraisemblablement aussi partie des confréries charitables de saint Vincent.Cependant, c’est moins, pensons-nous, dans son entourage que dans celui de la Maison professe des Jésuites de la rue Saint-Antoine, que nous devrions chercher les origines de la formation et de l’activité de ce groupement, dont Mme Fouquet semble avoir été la directrice.Mais quelles personnalités parisiennes se cachent sous le voile de l’anonymat collectif qui les désigne, nous l’ignorons.Nous n’avons pas encore parlé des maisons religieuses.Elles tinrent pourtant la place la plus considérable dans les relations épistolaires de Marie de l’Incarnation.Leur liste ferait passer sous nos yeux des monastères d’Ursulines du royaume, en grand nombre.Elle ne nous apprendrait rien.Il sera plus intéressant de citer d’après le Registre quelques maisons des autres Ordres.Le Carmel d’abord : le monastère de l’Incarnation, au Faubourg Saint-Jacques, qui continuait par ses charités à la Mission de la Nouvelle-France la tradition apostolique de sa grande prieure, une tourangelle, Mlle de Fontaines-Marans, plus connue sous le nom de Madeleine de Saint-Joseph ; ceux de la rue Chapon, également dans Paris, et où s’était retirée Mme Poncet ; de Chartres avec sa prieure, la Mère du Saint-Esprit ; de Tours, où Marie de l’Incarnation avait trois parentes avec qui elle correspondait.Puis la Visitation : le premier monastère de Paris, rue Saint-Antoine, avec ses supérieures, Hélène-Angélique Lhuillier, Élisabeth Maupeou, sœur de Mme Fouquet, et Eugénie de Fontaines ; le second monastère, celui du Faubourg Saint-Jacques, avec sa plus illustre Mère, Agnès Le Roy ; ceux de Chaillot, de la Flèche, de Tours où la Vénérable Mère avait quelques amies intimes.Ajoutons d’autres noms encore : Malnouë, abbaye de femmes, à quatre lieues au nord-est de Paris ; la Ville Levesque, prieuré de Bénédictines dépendant de l’Abbaye de Montmartre, situé LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’iNCARNATION 223 à l’endroit où l’on voit aujourd’hui l’église de la Madeleine ; les Feuillantines du Faubourg Saint-Jacques, où Marie de l’Incarnation avait été à la veille d’entrer en 1629 ; les Annonciades de Popincourt, dans le voisinage de l’ancien Paris ; les religieuses de Saint-Thomas.Et la liste n’est point close.De tout ce prodigieux échange de lettres qui dura plus de trente ans, tout a disparu, aussi bien les lettres venues de France que celles parties de Québec.Marie de l’Incarnation devait détruire par principe une grande partie des lettres qui lui étaient personnellement adressées ; les incendies du monastère eurent raison des autres : on n’en trouve plus trace aujourd’hui aux archives des Ursulines de Québec.Toutefois pour juger de la gravité de la perte que nous avons faite, c’est moins au rang social des correspondants qu’à leur intimité avec la Vénérable Mère qu’il faut regarder.Les lettres à la reine et aux grandes dames de la cour honoraient davantage celle qui les écrivait ; mais les autres, celles que Marie de l’Incarnation adressait à son fils, à des amies spirituelles, à d’obscures religieuses eussent été autrement importantes pour la spiritualité et l'histoire.Nullement cérémonieuses, plus libres de ton et d’allure, plus confiantes, plus circonstanciées parce que plus familières, parfois petits traités de vie intérieure et souvent pages d’histoire, leur destruction est un dommage irréparable.* * * Dans la quantité des lettres de Marie de l’Incarnation, un nombre assez appréciable, écrites en France ou au Canada, n’avaient point de titre à figurer dans la collection de Dom Claude Martin.Telles sont toutes les lettres d’affaires que la Vénérable Mère eut à écrire dans les dix années qu’elle passa dans la maison de son beau-frère, Paul Buisson, entrepreneur de roulage et commissionnaire en marchandises.Leur seule utilité eut été de fournir des renseignements nouveaux sur le fonctionnement du service public et privé des messageries et sur l’organisation des transports de 1 artillerie au temps de Louis XIII, de 1610 environ à 1630 ; car Paul Buisson, “ capitaine des charrois du roi ”, selon le titre que lui donnent les minutes des notaires, faisait 224 LE CANADA FRANÇAIS partie de ce que nous appellerions aujourd’hui le train des équipages, et appartenait, comme le dit Dom Claude Martin, au corps des Officiers de l’artillerie.Les lettres d’affaires du Canada, tout ce qui avait trait au temporel du monastère, n’aurait dû trouver sa place que dans une publication strictement documentaire.L’intérêt de ces pièces eût été de nous initier plus intimement, malgré le laconisme de leur genre, aux difficultés et aux progrès de l’œuvre de Marie de l’Incarnation au Canada, et de jeter une lumière nouvelle sur la vie économique à Québec, dans les années 1639-1671.Élimination faite de toutes les pièces qui n’étaient ni documents d’âme, ni documents d’histoire proprement dits, la masse des lettres qui seraient restées se serait partagée en trois catégories : les lettres de conscience et de direction, les relations de la colonie et de la mission de la Nouvelle-France, les lettres qui auraient tenu à la fois de la chronique historique et du traité de spiritualité.Ce sont ces trois groupes de pièces qui auraient dû constituer la Correspondance spirituelle et historique de Marie de l’Incarnation.A l’aide des lettres qui nous ont été conservées, soit manuscrites soit imprimées, nous sommes en mesure de nous faire une idée assez exacte de la physionomie de tout l’ensemble.Un trait commun à toutes ces pièces, c’est qu’elles auraient été pour la plupart écrites à la même époque de l’année, durant les trois mois d’été, de la mi-juin à la mi-septembre, et souvent en moins de temps encore.C’est dans les trois ou quatre semaines qui séparaient l’arrivée et le départ d’un bateau que Marie de l’Incarnation eut plus d’une fois à écrire ses deux cents lettres.Le fond historique que la Vénérable Mère avait à exploiter était donc aussi toujours le même.Sauf l’événement nouveau qui survenait dans l’intervalle d’une lettre à l’autre, c’était toute la série des faits qui avaient rempli les huit ou neuf mois écoulés depuis le départ de la flotte pour la France, à l’automne précédent.Il s’ensuivait des répétitions inévitables, et quand les lettres, même adressées à des destinataires différents, étaient écrites le même jour, une similitude d’expressions qui ferait penser à une simple transcription.Les temps étaient durs dans la colonie et particulièrement chez les Ursulines.Pour aucune de ses lettres, pas même pour les plus importantes, Marie de l’Incarnation n’eut de LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’iNCARNATION 225 loisir.Toute sa vie, elle ignora le plaisir de la composition à tête reposée.L’heure de la correspondance venait le soir, la nuit tombée, les Sauvages enfin partis, les séminaristes endormies, toutes les observances régulières terminées.Même alors, il y avait des interruptions.Il fallait écrire à bâtons rompus, et toujours à la hâte, au milieu des préoccupations obsédantes, tant que la main était capable de tracer des caractères, jusqu’au moment où les yeux pleins de sommeil, le corps surmené par les travaux du jour et tombant de fatigue demandait grâce.Se relire eût été un luxe : on n’y devait pas songer.La letttre partait avec ses incorrections syntaxiques, ses incohérences de rédaction, ses inexactitudes et son défaut d’unité.La lettre?Le brouillon plutôt.Le miracle, c’est qu’en dépit de la fatigue, Marie de l’Incarnation ait tant écrit, qu’elle ne se soit jamais découragée, et, si nous en jugeons par ses rares autographes qui nous sont parvenus, qu’elle soit restée également distante de la sécheresse et de la prolixité, claire et directe, toujours maîtresse de sa pensée et presque toujours de sa langue.Mais, avouons-le, des lettres écrites dans ces conditions mettaient en 1681 leur éditeur à forte épreuve.Tout y devait choquer son goût de la noblesse et de la perfection : les gaucheries du style, la familiarité du détail et de l’expression, ce que ses contemporains appelaient la bassesse du langage.De nos jours, nous serions au contraire curieux des circonstances les plus menues.Le document nous intéresserait pour lui-même et par ce qu’il contient de vie : la richesse du fond nous fermerait les yeux à l’insuffisance de la forme ; et même à travers les déficiences de celle-ci, nous ne laisserions pas d’apercevoir les dons de l’écrivain né.Le XVIIe siècle finissant pensait et sentait tout à l’encontre.Il n’y avait pour lui de beauté que dans l’ordre.C’était l’heure où la règle triomphait,— d’aucuns diraient, en songeant aux médiocres, sévissait dans tous les domaines, dans le jardin comme dans la littérature.Ne soyons donc pas étonnés que Dom Claude Martin ait adopté dans sa publication un parti que nous serions unanimes à condamner aujourd’hui.* * * Les Lettres de Marie de l’Incarnation parurent en 1681 à Paris, chez Louis Billaine, à l’enseigne du grand César.a 226 LE CANADA FRANÇAIS L’in-4° qui les contenait portait ce titre : Lettre de la Vénérable Mere Marie de V Incarnation, Première supérieure des Ursu-lines de la Nouvelle-France, Divisées en deux parties.En tout et pour tout, il donnait au public deux cent vingt et une lettres de la Vénérable Mère : cent trente-deux lettres spirituelles et quatre-vingt-neuf lettres historiques.Nous parlerons tout à l’heure de cette classification.Quelle était la valeur critique de la publication ?Les éditeurs de la seconde moitié du XVIIe siècle se sont cru tous les droits sur les œuvres de la génération précédente.En tout cas, ils ont pris avec elles d’étonnantes libertés.Dom Claude Martin était de son temps.Toutefois, il n’a pas apporté que de la fantaisie dans son travail.Si déconcertante que soit sa capricieuse manière, il y a mis plus encore de conscience.Cela doit l’excuser à nos yeux de ses innombrables remaniements, et nous redonner pour le fond confiance dans ses documents.Nous tenons de son aveu qu’il a retouché la forme des écrits qu’il publiait.Il semble, il est vrai, ne le dire que des relations spirituelles, mais il n’est pas exclusif, et d’ailleurs ses raisons d’intervenir n’étaient-elles pas plus impérieuses encore pour les lettres ?D’elles surtout, il devait reconnaître que “ le style n’en était pas des plus polis, et qu’il (n’approchait) pas des ouvrages (du jour) qui par le seul agrément du discours et des paroles (faisaient) une douce violence aux esprits pour se faire lire (1) ”.Toutefois n’aurait-il pas pris trop à cœur son rôle de correcteur littéraire ?Pour les relations spirituelles, du moins pour la célèbre Relation de 1654, nous avons pu montrer preuve en mains, à quel point il avait été respectueux du fond.Dans la préface de la Vie de sa mère, où il la publiait, il avançait qu’il n’y avait rien changé “ ni de l’ordre, ni des pensées, ni même des paroles, sinon quelques-unes, qui lui (avaient semblé) moins claires ”.Il se flattait à peine.Mais pour la correspondance ?“ Il donna encore au public, écrivait de lui en 1697, un an après sa mort, Dom Martène, son disciple et son biographe, les lettres (de sa vénérable mère), qu’il retoucha un peu, pour changer quelques vieux mots (1) Dom Claude Mabtin.La Vie de la Vénérable Mère Marie de VIncarnation.Paris, 1677.Préface (non paginée). LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’INCARNATION 227 qui sont moins en usage aujourd’hui (1).” Dom Martène, — les manuscrits sortis de sa main, latins ou français conservés à la Bibliothèque Nationale, en font foi,— était un copiste modèle, consciencieux jusqu’au scrupule.Deux copies de lui du même texte, exécutées à plusieurs années d’intervalle, sont identiques à de rares et insignifiantes variantes près.Il avait vu les originaux des lettres de Marie de l’Incarnation à Tours, chez les Ursulines.Nous devons l’en croire, quand il garantit la fidélité de l’édition de 1681.Nous l’en croirions sans peine,— il est si parfaitement honnête ! -— si nous ne possédions aujourd’hui quelques moyens de contrôler cette fidélité et de nous en faire une idée à notre tour.C’est d’abord une longue lettre autographe de Marie de l’Incarnation à son fils, en date du 4 septembre 1641 (2), puis la copie de quatre lettres adressées au même en 1644 (3), copie littérale, prise directement sur l’original, très probablement même, si la comparaison des écritures ne nous trompe pas, par Dom Claude Martin en personne et à une date assez voisine de 1644.En réalité, de la lettre de 1641, l’éditeur de 1681 en a fait deux.Première faute et très sérieuse.Faute plus grave : pour réussir ce démembrement, il a dû se livrer par endroits à un véritable jeu de dissection.Enfin pour rendre plus complète l’illusion de la dualité foncière des documents, il a inventé une date à l’un d’eux, une date fausse naturellement.Ceci pour le fond.Pour la forme, Dom Martène, gêné par sa dévotion filiale à la mémoire de son maître et de son père, a parlé par antiphrase, en tout cas par euphémisme.Ce ne sont pas que les “ vieux mots ” qui ont sauté, les mots les plus usuels, les plus modernes parce que les plus vivants, ont été sacrifiés comme les autres, et qui pis est, sans raison, au petit bonheur, simplement parce que la vérité étant sauve, tout était permis, même de n’être pas conséquent avec soi-même.Un même passage, reproduit indûment deux fois, l’est dans les deux cas différemment.Les variantes sont de peu d’importance, mais elles existent.Des lecteurs s’en seront aperçus,— Dom Martène entre autres, qui cite fl) Dom Edmond Mabtène.La Vie du Vénérable Père Dom Claude Martin, Religieux Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur.Bibliothèque municipale de Tours.Ms.1442, fol.89.(2) Bibliothèque Mazarine.Ms.2467, fol.357-360.(3) Bibliothèque Nationale.Ms.19961 (f.fr.), fol.98-108. 228 LE CANADA FRANÇAIS justement un fragment de cette lettre ; — tous auront trouvé la chose naturelle, tellement les mœurs littéraires de l’époque l’autorisaient.Et en effet, elle l’était, même quand elle aboutissait à une rédaction parallèle à l’original ; même quand elle portait à supprimer des détails jugés trop humbles parce que trop circonstanciés ou qu’elle les noyait dans des paraphrases nobles mais vagues ; même peut-être encore quand elle dirigeait la pensée sur une direction fausse, parce qu’elle avait maladroitement dénaturé le texte primitif qu’elle avait voulu corriger.Les copies des lettres de 1644 conduiraient à des constatations identiques.Entre ces pièces et les imprimés correspondants de 1681, un écart surprenant.Ici, les lettres sont restées entières, mais non intactes.Suppressions, transpositions, additions, tous les procédés coutumiers aux éditeurs du temps, sans oublier les inévitables retouches de style, ont été employés.On a ainsi obtenu une composition équilibrée, mais qui n’est plus celle toute spontanée de l’original.Que conclure de ces évidences troublantes ?A une édition partiellement défectueuse ?Sans aucun doute.A une falsification ?Que non pas.Les habitudes, les goûts, les préjugés des contemporains créaient des exigences.Cette doctrine si haute, si sûre, si divine ne courait-elle pas risque de rebuter par l’inélégance de sa forme des oreilles trop chatouilleuses ?Il fallait lui donner cet air de distinction et de noblesse, cet “ agrément du discours et des paroles ”, ce ton de la compagnie polie par où la vérité s’empare des esprits et gagne les cœurs.Pour notre formation, des remaniements si constants et si peu justifiés, des recompositions qui aboutissent à de véritables refontes, seraient des attentats à la vérité tout court.Alors, ils pouvaient n’être qu’une forme du respect et de la dévotion.D’ailleurs, de l’examen de cinq pièces, nous ne pouvons décemment formuler un jugement trop rigide sur les 216 autres du recueil.Des lettres ont été à peine touchées, d’autres ont beaucoup souffert.Quelle est la catégorie la plus nombreuse ?Personne ne le saurait dire.Les démembrements de la nature de la lettre du 4 septembre 1641 doivent être assez rares : on n’en reconnaît sûrement que quelques-uns, et nous verrons qu’il faut user de prudence en cette matière.Les suppressions au contraire paraissent nombreuses ; mais elles ne portent que sur des points de détail et, pris en eux-mêmes, d’un LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’iNCARNATION 229 intérêt secondaire.Sur les additions, il n’est pas possible de rien dire de positif.Du reste, ces additions ne sont pas des interpolations proprement dites : ce sont seulement des insertions de fragments étrangers dans la trame d’une autre lettre.Mais ces fragments sont de Marie de l’Incarnation, et habituellement la chronologie les assigne à l’année même de la lettre où l’éditeur les a fait entrer.Là encore, la méthode est anticritique, voire détestable.Bourdaloue fut encore plus maltraité par son confrère Bretonneau.Cela nous fâche, avec raison.Nous venons d’expliquer le cas des éditeurs de la fin du XVIIe siècle.Dom Claude Martin doit bénéficier encore de circonstances atténuantes plus particulières.La nécessité d’écrire vite, à plusieurs personnes à la fois et sur les mêmes sujets, engendrait des redites.Quelques-unes de ces répétitions pouvaient être assez étendues.Fond et forme, c’était la même chose.Il y a plus.La correspondance s’égarait souvent, sur mer et sur les routes de France.On obviait à ce risque en écrivant par différentes voies la même lettre, ou à peu de chose près, au même destinataire.Il y avait donc la lettre type : les suivantes n’en étaient que la copie ou la réplique.Dom Claude Martin ne s’est pas cru tenu d’être complet au point de reproduire deux ou trois fois des récits dont la date et quelques détails accessoires étaient les seules distinctions.Il lui est arrivé de faire un choix.Mais alors, il a complété la pièce de ses préférences par la pièce éliminée.Nous sommes donc toujours en face d’un texte de Marie de l’Incarnation.Comme d’autres, il n’est pas à sa place, mais il n’est pas du cru de l’éditeur.Nous lisons alors une mosaïque de lettres et non une lettre homogène.Historiquement cependant, tout dans cette mosaïque est vrai.C’est au fond ce qui nous importe.Cette dernière remarque s’applique surtout aux lettres qui, à notre avis, auraient eu le plus à souffrir ; à celles que l’éditeur pouvait juger les moins importantes, les lettres historiques.Même alors, à travers tous les aménagements quels qu’ils soient, c’est encore Marie de l’Incarnation que substantiellement nous lisons.Les constatations que nous avons faites plus haut n’enlèvent donc rien à l’intérêt et à la valeur que nos contemporains reconnaissent à l’envi à ces lettres.La tâche de la critique est justement d’assurer à tous les yeux cette valeur, en justifiant l’authenticité du 230 LE CANADA FRANÇAIS fond.Pour ce qui est de la forme, la question est jugée depuis longtemps.Sous les surcharges et les corrections qui lui ont été infligées, nous sommes encore plus près de la prose de Marie de l’Incarnation que de celle de son éditeur.* * * A une exception près, les originaux des lettres de Marie de l’Incarnation qui ont fourni la matière du recueil de Dom Claude Martin sont aujourd’hui absolument introuvables.Dom Claude Martin, nous l’apprenons par sa correspondance, avait après leur publication distribué la plupart des écrits de sa mère aux amis qui lui demandaient des souvenirs et des reliques de la Servante de Dieu.Une de ses lettres avait été donnée à Nicole ; on peut encore la voir de nos jours, à la Bibliothèque Mazarine, dans un recueil factice de manuscrits de cet écrivain et de documents lui ayant appartenu (1).Les autres,— sinon toutes, du moins le lot le plus important, — avaient été remises aux Ursulines de Tours, qui durent les conserver pieusement jusqu’à la Révolution.En 1792, au plus tard, ces religieuses furent chassées de leur monastère et leurs archives spoliées par l’administration du district.Quelques liasses de leur chartrier se retrouvent aujourd’hui aux Archives départementales d’Indre-et-Loire (2).Le reste, c’est-à-dire presque tout, fut chargé sur des charrettes avec les autres archives provenant de tous les monastères et couvents de Tours et du département et transporté à la papeterie de Balesme, où il fut mis au pilon.Tel fut probablement le sort des lettres de Marie de l’Incarnation.On peut imaginer qu’une religieuse s’en serait emparée au dernier moment et les aurait mises quelque part en lieu sûr.Mais en 1789, il y avait déjà bien près de cent ans que toutes relations avaient cessé entre les monastères de Tours et de Québec.L’abandon du Canada à l’Angleterre au traité de Paris n’avait fait qu’agrandir la distance entre les deux maisons.Quel écho éveillait encore dans les âmes le souvenir de Marie de l’Incarnation, dans ce couvent de Tours, d’où elle était sortie en 1639, et qui avait revendiqué solenelle-ment en 1644 comme sa chose à lui la fondation des Ursulines (1) Bibliothèque Mazarine, Ms.2467.(2) En tout 738 pièces formant cinq liasses, plus deux registres. LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’iNCARNATION 231 de la Nouvelle-France, “ cette nouvelle plante, disaient alors les mères capitulantes, tirée du jardin de notre Touraine, pour être transplantée dans le terroir du Canada, par la main du céleste Jardinier ” P Toutes les vraisemblances sont plutôt pour la destruction et la perte définitive des précieux autographes.Aucun catalogue des fonds publics en France n’en porte trace ; les recherches les plus méthodiques n’ont amené sur aucune piste ; il n’y a nul espoir fondé de les récupérer jamais, s’ils existent encore, par une investigation rationnelle.Tel étant l’état des choses, l’éditeur moderne de la correspondance de Marie de l’Incarnation n’a plus qu’une ressource: la collection des lettres publiées par Dom Claude Martin en 1681.Ce recueil est aujourd’hui une rareté.Il n’eut jamais qu’une édition.Les autres dates fournies par les catalogues ne sont que des réimpressions ou des modifications de la page de titre, motivées par la cession du fonds du libraire imprimeur ou propriétaire.En 1876, le chanoine Richaudeau, aumônier des Ursulines de Blois, tentait de remédier à la pénurie des exemplaires des lettres de la Vénérable Mère et en donnait une nouvelle édition, en deux volumes in-8° : Lettres de la Révérende Mère Marie de VIncarnation (née Marie Guyard), Première supérieure du Monastère des Ursulines de Québec.Tournai, Casterman.Aux deux cent vingt et une pièces de l’in-4° de 1681, il était assez heureux d’en ajouter huit autres, encore inédites.Il abandonnait la distribution artificielle de Dom Claude Martin en lettres spirituelles et lettres historiques, pour adopter l’ordre de la chronologie.Mais c’était la seule innovation de son édition et son seul progrès sur l’ancienne.Trois fois seulement, Richaudeau s’est douté de l’origine commune de lettres classées par le premier éditeur dans la section spirituelle et dans la section historique, et il leur a restitué leur unité primitive.Mais l’évidence était aveuglante.D’ailleurs il n’en a tiré aucune conclusion pratique.Aucun contrôle, même le plus sommaire ; aucun recours aux documents contemporains, même les plus accessibles ; nulle étude personnelle des pièces qu’il s’était chargé de rééditer, et du reste une idée plutôt confuse de leur importance.Des notes annoncées, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles sont insignifiantes, quand elles 232 LE CANADA FRANÇAIS ne sont pas erronées.Leur assurance naïve est un bon spécimen du manque d’esprit critique de leur auteur.Nous ne nous occuperons guère de cette édition que pour indiquer la concordance de ses lettres avec celles du recueil de Dom Claude Martin et de notre réédition.Nous avons dit que le nombre total des pièces publiées par Dom Claude Martin s’élevait à 221.Ce chiffre devrait être à la fois réduit et augmenté, étant connu les procédés ordinaires de l’éditeur.Aux lettres qu’il a cru devoir scinder en deux, il faudrait rendre leur unité primitive ; aux éléments hétérogènes qu’il a introduits dans d’autres pièces, il faudrait restituer leur indépendance originelle.Le nouveau total auquel on parviendrait serait à compléter par les quelques lettres nouvelles et fragments que l’examen des documents contemporains, manuscrits et imprimés,remettrait au jour.Les sources que nous avons utilisées pour notre réédition de la correspondance de Marie de l’Incarnation sont les suivantes : Parmi les imprimés, la Vie de la Vénérable Mère (1677), les Chroniques de l’Ordre des Ursulines (1673), les Relations annuelles des Jésuites de la Nouvelle-France (1640-1672), la Vie de Dom Claude Martin, par Dom Martène (1697), la Revue critique d’histoire et de littérature (1883).Parmi les manuscrits : les archives des Ursulines de Québec, les archives des Ursulines de Mons en Belgique, les archives du Carmel de l’Incarnation du Faubourg Saint-Jacques de Paris (aujourd’hui transféré à Clamart), le manuscrit 2467 de la Bibliothèque Mazarine, le manuscrit 2196 de la Bibliothèque municipale de Troyes, le manuscrit 1442 de la Bibliothèque municipale de Tours (Vie de Dom Claude Martin, par Dom Martène).Dans son Rapport sur les Archives de France relatives à l’histoire du Canada (Ottawa, 1911), un archiviste canadien, J.-Edmond Roy, avait relevé du nouveau sur la correspondance de Marie de l’Incarnation dans un recueil de lettre des religieuses de Port-Royal, conservé à la Bibliothèque Nationale (manuscrit 23,841, f.fr.).Malheureusement, l’indication était erronée.Il s’agit seulement de la Sœur Marie Dorothée de l’Incarnation Le Comte, correspondante de la Mère Agnès Arnauld (1).(1) Op.cit., p.708.Voir : Lettres de la Mère Agnès Arnauld, Abbesse de Port-Royal (éditées par Mlle Rachel Gillet) avec une introduction par M.P.Faugère.Paris, 1858.2 vol.in-8°. LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’INCARNATION 233 Nous n’avons pas à dresser ici la liste des pièces, lettres entières ou simples fragments, que nous avons recueillies dans notre enquête.Elle épuise, pour le moment, tous les documents qu’il a été possible d’atteindre et que nous connaissions, mais les articles en sont peu nombreux.Tous, sauf les lettres tirées des archives des Ursulines de Québec et du Carmel de l’Incarnation, sont connus, quoique à peu près oubliés dans les publications où ils ont été édités.Nous les rééditons sur les originaux.L’annotation afférente à chacun d’eux donnera sur leur provenance et leur nature toutes les informations utiles, au fur et à mesure de leur entrée dans la série des lettres de la Vénérable Mère.C’est le souci d’être aussi complet que possible qui nous a poussé à donner place parmi les lettres de Marie de l’Incarnation à celles de ses sœurs en religion et de Mme de la Peltrie.Cette correspondance des Ursulines de Québec et de leur fondatrice temporelle fut, elle aussi, et pour les mêmes raisons, très étendue.Si nous en avions une partie appréciable, elle exigerait une publication à part.Malheureusement, il nous en reste à peine trente lettres pour la période qui va de 1639 à 1672.Vu leur petit nombre, nous n’avons pas hésité à les insérer dans la trame chronologique de la correspondance de la Vénérable Mère, au lieu de les rejeter en appendice comme pièces annexes.Ainsi disposées, loin de disperser l’intérêt, elles complètent les lettres de Marie de l’Incarnation, leur apportant un supplément et un commentaire ; quelquefois même, lorsque la lettre de la Vénérable Mère fait défaut, un équivalent : telle cette relation où la Mère Cécile de Sainte-Croix raconte à ses sœurs de Dieppe sa traversée et son passage au Canada, en 1639, qui doit aujourd’hui suppléer pour nous à la lettre que Marie de l’Incarnation écrivait à son fils à la même date sur le même sujet et qui est perdue.Nous ne sortons donc pas de notre plan en montrant la Vénérable Mère parmi ses filles et ses sœurs.C’est par là même apporter une contribution plus fournie à l’histoire de la colonie et de la mission primitive de la Nouvelle-France.* * * Avec le si petit nombre d’originaux qui nous restent,— nous n’en possédons pas dix en tout,— le programme que 234 LE CANADA FRANÇAIS l’éditeur des sermons de Bourdaloue imaginait pour le futur hagiographe de Marie de l’Incarnation : “ restituer à l’aide de tous les autographes subsistants la physionomie véritable (de ses) lettres, et (nous) rendre les passages omis par leur première publication ” (1), est une tentative chimérique.Nul n’y peut songer qui a le moindre souci de l’objectivité.Ce n’est pas dans cette direction que devra s’exercer la critique.Aussi bien, notre tâche sera-t-elle résolument moins ambitieuse, mais plus positive.Elle portera moins sur l’expression des choses que sur leur substance.Nous nous proposons par un examen minutieux de chacune des pièces de la collection de Dom Claude Martin, de rendre aux lettres de Marie de l’Incarnation telles qu’elles nous sont parvenues, non leur véritable physionomie, mais leurs raisons de nous inspirer confiance dans leur teneur essentielle, ce que nous pourrions appeler leurs titres de créance.Ce n’est pas de critique textuelle ou littéraire que nous nous occuperons, ou du moins très peu, et seulement à l’occasion, mais de l’accord des idées et des faits, soit avec la doctrine générale de Marie de l’Incarnation pour les premières, soit pour les seconds avec leur contexte historique immédiat, tel qu’il est constitué par le groupe de lettres dont leur récit fait partie.Il est relativement aisé de soupçonner dans une formule donnée une retouche de l’éditeur, ou même d’y voir, s’il y a lieu, une paraphrase, une amplification ou une interpolation.Qui, cependant, oserait refaire à coup sûr la formule originale ?Mais il est possible de prouver, sans crainte d’erreur, que telle pensée, prise en elle-même, est conforme à l’expérience et à l’enseignement de la Vénérable Ursuline, ou que tel fait appartient historiquement à l’année à laquelle il est assigné et qu’il est exact, ou, s’il est sans autre témoin contemporain, qu’il porte avec soi ses garanties de certitude ou tout au moins de vraisemblance.Cette conclusion est déjà suffisante, car elle nous contraint à cette autre, que le passage qui nous transmet cette pensée ou ce fait est authentique, et que dans son fond il vient directement de Marie de l’Incarnation : Dom Claude Martin, surtout s’il s’agit d’histoire, était plutôt enclin à supprimer qu’à ajouter.(1) Eugène Griselle : La Vénérable Mère Marie de l'Incarnation, Première Supérieure des Ursulines de Québec.Supplement a sa correspondance, Paris, Savaète (s.d.), p.4. LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’iNCARNATION 235 Un autre de nos efforts a tendu à rapprocher de nous les lettres de Marie de l’Incarnation, à nous les rendre en quelque manière aussi intelligibles qu’elles le furent à leurs destinataires.Ceci, non pas en substituant un tour de notre façon à la paraphrase indécise de l’éditeur, ni même en démontrant que partout et toujours cette imprécision est son fait, mais en dissipant les obscurités qui naissent de la confusion du récit ou de sa réserve excessive, de l’à peu près de la correction de l’éditeur, ou encore de l’éloignement des faits, et de l’ignorance où nous sommes la plupart, en France et au Canada, des événements.Éclairer toute la scène où vit, prie et agit Marie de l’Incarnation ; recomposer les circonstances et le milieu dans lesquels elle écrit ; retrouver et rendre sensibles dans leur nature et leur acuité, les intérêts, les soucis et les angoisses qui l’occupent à ce moment-là ; replacer le lecteur de ses lettres dans un état d’esprit voisin du sien et capable de le mieux pénétrer et comprendre, tel a été en gros un de nos objectifs principaux.Une annotation abondante était indispensable pour atteindre ce but.Nous n’avons rien omis pour la faire complète, précise et sûre.Nous n’avions pas à refaire l’histoire du Canada dans sa première période ; mais nous avions à la connaître d’après ses sources, à nous faire une idée personnelle des problèmes qu’elle soulève, à contrôler les faits que nous citons ou sur lesquels nous devons nous appuyer, de manière à ne jamais dépasser leur contenu dans nos assertions.En fait, notre annotation ne produira aucun document inconnu : ce n’est point son objet, mais elle sera toujours basée sur les pièces originales, imprimées ou manuscrites, et sur les travaux de première main, éditions critiques ou études particulières.Ainsi compris notre travail est assez considérable pour que nous n’y ajoutions pas ce que personne n’en attend.Par contre, nous devions nous livrer à des recherches nouvelles sur les origines et l’œuvre de Marie de l’Incarnation, sa famille et sa vie, tant à Tours qu’à Québec.Ici, nous ne dépendrons le plus souvent que de nos découvertes.Qu’il s’agisse des registres de catholicité des quatorze anciennes paroisses de Tours ; des archives des Ursulines de Tours déposées depuis la Révolution aux Archives départementales d’Indre-et-Loire ou provenant des études des notaires ; des annales manuscrites de quelques monastères d’Ursulines des XVIIe et XVIIIe siècles en France qui peuvent intéresser 236 LE CANADA FRANÇAIS l’histoire des Ursulines de Québec ; des chartriers français qui conservent les anciennes archives de la famille de Mme de la Peltrie ; des documents de nature à fournir les renseignements indispensables sur l’héroïque Marie de Saint-Joseph, l’une des trois fondatrices du monastère de Québec ; des archives des Ursulines et des Hospitalières de Québec enfin, nous n’avons rien négligé pour explorer ces sources et en acquérir une connaissance directe.Cela nous a permis de résoudre incidemment des énigmes dont la solution déborde le cadre de la biographie personnelle : de lever le voile de bien des anonymes ; de retrouver des noms et des visages, des personnes en un mot ; et de nous assurer un contact toujours plus étroit sur un champ toujours plus vaste avec l’histoire générale, religieuse et coloniale, dont l’expérience et la mission apostolique de Marie de l’Incarnation font partie intégrante.* * * Nous avons renoncé pour notre publication au plan de Dom Claude Martin.On sait qu’il avait cru devoir diviser la correspondance de sa vénérable mère en deux sections : les lettres spirituelles et les lettres historiques.Ce partage qui n’était point fameux en 1681, ne vaudrait rien du tout aujourd’hui.Son auteur, du reste, n’était pas insensible à ce qu’il comportait d’artificiel.“ Cette division, écrivait-il, n’est pas si juste, que les (lettres) spirituelles ne soient mêlées de beaucoup de faits historiques et que les historiques ne soient remplies de tant de piété qu’en les lisant on croira facilement lire un discours spirituel et qui tend à l’instruction des mœurs.” C’est la vérité même.Ce classement a le tort de faire repasser deux fois la suite de la vie de Marie de l’Incarnation, sous nos yeux, mais toujours de façon incomplète.Il est illogique.Des lettres figurent dans la section spirituelle qu’on s’étonne d’y voir, et d’autres dans la section historique qui auraient été mieux à leur place dans la section spirituelle.Nous ne disons rien des morcellements et des véritables tours de force qu’ils ont exigés.L’intention de leur auteur était droite.Lui-même, il nous prévient candidement de son artifice : en marge de la lettre historique XXXIX, il écrit : “ Le commencement de cette LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’iNCARNATION 237 lettre est à la lettre LXII de la première partie, qui a été divisée en deux, afin de distinguer les matières.” Aveu timide, mais suggestif, car il suffirait à ouvrir les yeux de la critique attentive.Quoi qu’il en soit des raisons qui ont guidé Dom Claude Martin,— raisons qui relèvent de l’édification et non de l’histoire,— elles ne sont plus défendables.En 1876, le chanoine Richaudeau revenait sagement à l’ordre naturel des lettres, celui de la chronologie.C’est qu’il n’y en a pas d’autre.A la différence de certains épistoliers, Marie de l’Incarnation n’eut jamais de type fixe pour l’ordonnance matérielle de ses lettres.Quelquefois la date est au début et quelquefois à la fin.La lettre commence par un souhait ou entre immédiatement dans le sujet.Sauf pour les autographes, nous avons adopté la disposition du recueil de Dom Claude Martin.On évitait ainsi l’arbitraire des conjectures personnelles, et l’on compensait l’avantage de tomber quelquefois juste par celui, plus appréciable, de l’uniformité.Quant aux sommaires, compositions plus ou moins heureuses de l’éditeur, nous les avons abandonnés.Nous devions faire une édition critique.Nous avons voulu également donner une édition lisible, qui sans s’adresser au grand nombre,— ce qui ne peut être,;— ne réduise pas encore le cercle de son public par un appareil rébarbatif de science et d’érudition.Nous avons usé de quelques signes de référence dans les notes.Il est inutile de les justifier.Ils seront utiles aux gens du métier à qui nous les avons destinés.Les autres auraient grand tort de s’en effrayer ; leur lecture ne doit point s’en embarrasser.Nous avions précédemment résolu le problème de l’orthographe et de la ponctuation.Les raisons qui nous ont fait préférer l’usage moderne sont toujours pour nous aussi impératives.Là encore, le bénéfice de l’uniformité ne permettait pas d’hésiter sur le parti à prendre, même dans le cas des autographes.Restent les variantes.Nous en avons donné dans nos deux premiers volumes.Elles s’imposaient pour la publication de la Relation de 1654, le plus important des écrits mystiques de Marie de l’Incarnation, et l’un des plus considérables de toute notre littérature spirituelle catholique.Le texte dont nous disposions, celui du manuscrit des Ursulines des Trois-Rivières, était très supérieur à l’imprimé 238 LE CANADA FRANÇAIS de 1677, mais quelle que fût sa valeur réelle, ce n’était pas l’original.Nous devions à chaque instant justifier ses leçons et, pour ainsi dire, les authentiquer.Dans la réédition des lettres, nous nous sommes trouvé en face de trois cas différents : nous possédions l’original, ou nous avions une copie manuscrite ancienne et le texte imprimé de 1681, ou enfin nous disposions de deux textes, imprimés à quelques années d’intervalle, celui de la Vie de Marie de l’Incarnation (1677) et celui de ses Lettres (1681).Dans le premier cas, les variantes n’offraient aucun intérêt, sinon de surprendre l’éditeur sur le fait de ses corrections ; mais la preuve de ses retouches est déjà surabondante.Dans le troisième cas, puisqu’il y avait lieu de choisir, il était sage de donner les raisons de son option, au moins par la citation de quelques variantes d’apparence moins authentiques du texte laissé de côté : c’est ce que nous avons fait discrètement.Mais dans le second ?Fallait-il un apparatus, et surtout un apparatus compliqué et complet ?Il le semblait, puisque le manuscrit n’est qu’une copie.Nous avons cependant raisonné comme dans le premier cas.La copie en question est fort ancienne, contemporaine ou presque, avons-nous dit, de l’original; elle semble de la main de Dom Claude Martin, encore tout jeune religieux et qui n’avait alors aucune idée de publication ; elle porte enfin tous les caractères de la fidélité, ses fautes, s’il y en a, n’étant que des distractions de copiste.Nous nous sommes donc contenté d’indiquer les retouches les plus marquantes de l’éditeur de 1681, les remaniements qui atténuent ou altèrent le sens de l’original, les transpositions et les additions qui en ont modifié la physionomie.De l’apparatus critique, nous avons en somme retenu l’essentiel.C’était, croyons-nous, amplement suffisant.* * * Pour conclure.Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit ailleurs du style de Marie de 1 Incarnation, et le moment n’est pas venu de prendre une vue d’ensemble de la valeur de sa correspondance, comme source de l’histoire primitive de la Nouvelle-France.Ses lettres ont du moins une originalité incontestable, à laquelle aucun Français de l’une ou l’autre France ne saurait être insensible ; par leur LA CORRESPONDANCE DE MARIE DE L’iNCARNATION 239 date de publication, 1681, elles sont notre première correspondance missionnaire et notre première correspondance coloniale.Retenons seulement ici les réflexions que les lettres de la Vénérable Mère inspiraient à leur premier éditeur, Dom Claude Martin, dans VAvertissement qu’il destinait au lecteur: Je divise tout l’ouvrage, y disait-il, en deux parties, dont la première contient ses lettres spirituelles et la seconde ses lettres historiques.Les premières seront une image de sa vie.Toutes ses vertus y paraîtront avec éclat.L’on y verra la conduite de son oraison et les degrés par lesquels elle est montée à une contemplation si haute et si sublime.Son union continuelle avec Dieu s’y découvrira avec étonnement : l’on y remarquera ses combats et ses victoires, ses lumières et ses obscurités, ses élévations et ses abaissements, les caresses et les rebuts de son divin Epoux, et en un mot toutes ces épreuves et ces vicissitudes par lesquelles Dieu fait passer les âmes qu’il chérit le plus, pour les purifier et pour les élever à la perfection évangélique.Et quant à la doctrine, l’on verra qu’il y a peu de points dans la vie spirituelle et mystique qui ne s’y trouvent expliqués avec tant de clarté, qu’il est évident qu’elle n’a rien écrit que ce qu’elle a fait et ce que l’expérience lui a appris.Ces lumières ne seront peut-être pas aperçues de ceux qui ne lisent les livres que par curiosité ou pour passer le temps, parce qu’elles sont mêlées dans les entretiens aux lettres familières et couvertes du voile des choses extérieures.Mais ceux qui liront ces lettres avec attention et dans le dessein d’en profiter, découvriront facilement ces instructions, et ils n’auront pas de peine à trouver le trésor caché dans le champ.Les autres lettres contiennent une histoire succincte mais sincère de tout ce qui s’est passé de plus remarquable dans le Canada, depuis 1640 jusques en 1672, c’est-à-dire durant l’espace de trente-deux ans qu’elle y a vécu.L’on peut ajouter foi à tout ce qu’elle dit, n’ayant rien écrit qu’elle n’ait vu ou appris de bouche par les lettres des Révérends Pères Jésuites, qui étaient dispersés dans les missions.Souvent même le Révérend Père qui était chargé de travailler aux Relations lui communiquait ses mémoires, pour en tirer ce qu’elle jugerait à propos, afin d’en faire part en France, à ses amis et aux bienfaiteurs de sa maison.C’était l’adresse innocente dont elle se servait pour entretenir leur affection et l’inclination qu’ils avaient de faire du bien à son séminaire et aux filles sauvages.Et voici maintenant le jugement que ce dévot fils portait sur l’admirable mère qui revivait devant ses yeux dans sa correspondance : 240 LE CANADA FRANÇAIS L’on ne pourra jamais assez admirer la douceur de l’esprit dont ses lettres sont remplies.Car encore qu’elle traite de diverses matières qui d'elles-mêmes sont assez opposées à l’esprit de dévotion, comme sont les affaires temporelles, les guerres, les ambassades, les négociations, elle en parle néanmoins d’une manière si chrétienne et avec tant de tendresses de piété, qu’il est aisé de voir que l’onction de son âme accompagnait ses pensées, à mesure qu’elle les exprimait sur le papier.Ce qui paraîtra encore plus admirable, c’est la modération avec laquelle elle écrit les choses, quelque intérêt qu’elle y eût.La prudence et la charité éclatent également dans ses lettres.Car dans la diversité des affaires de conséquence qu’elle a eues à traiter, l’on verra aisément qu’il lui a fallu soutenir des contradictions fâcheuses, à qui pour leur pesanteur elle donne le nom de croix, mais elle n’en déclare jamais les auteurs.Quand la nécessité l’oblige de faire mention de ceux qui lui ont causé du chagrin, outre qu’elle le fait confusément, c’est toujours sans les blâmer.Sa prudence et sa charité lui font trouver des tours pour excuser leur conduite et même pour en parler avec éloge.Elle passe plus avant, car bien loin d’en avoir du ressentiment, on voit un cœur qui s’ouvre et se dilate, comme si elle y voulait recevoir ceux qui lui font de la peine.A qui que ce soit qu’elle écrive, elle conserve toujours une gravité humble et une générosité respectueuse.Et jamais elle ne s’écarte de la solidité de sa grâce principale, qui est son union intime et continuelle avec Dieu.Elle se soutient partout de la sorte, et l’on peut dire que son onction intérieure est un baume répandu sur tous ses écrits.L’effusion s’en étend encore plus loin : elle semble passer jusque dans les cœurs, de sorte qu’on ne peut les lire sans être parfumé de son odeur, et sans entrer dans la communication de son esprit.On ne saurait parler plus juste.Ajoutons pour les lecteurs du XXe siècle, que la grâce d’hier est encore la grâce d’aujourd’hui.Dom Albert Jamet.
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